Noëls interdits: C’est la préservation de la sécurité publique, imbécile ! (Continuation of holy war by other means: What strange Western blindness, from Voltaire to Jeffrey Sachs, to the weaponization of religion in both Russia and China ?)

6 janvier, 2023
L'image montre une grande pièce avec un haut plafond. Un grand escalier mange l'image et se sépare a l'étage sur la gauche et la droite. Au premier plan, 7 jeunes gens sont assis sur des canapés de style ancien, de couleur marron. Ils sont vêtus de vêtements d'époque. Sur l'image, on voit de nombreux plans floutés : un sapin de Noël, au milieu de l'image, et des décorations suspendues sur les deux côtés des escaliers. Le logo de la chaîne de télévision, « Mango TV », apparaît en haut à gauche, en caractères chinois.
Si un homme a cent brebis, et que l’une d’elles s’égare, ne laisse-t-il pas les quatre-vingt-dix-neuf autres sur les montagnes, pour aller chercher celle qui s’est égarée? Et, s’il la trouve, je vous le dis en vérité, elle lui cause plus de joie que les quatre-vingt-dix-neuf qui ne se sont pas égarées. Jésus (Matthieu 18: 12-13)
Je vous le dis, il y aura plus de joie dans le ciel pour un seul pécheur qui se repent, que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n’ont pas besoin de repentance. Jésus (Luc 5: 7)
Mon enfant, lui dit le père, tu es toujours avec moi, et tout ce que j’ai est à toi; mais il fallait bien s’égayer et se réjouir, parce que ton frère que voici était mort et qu’il est revenu à la vie, parce qu’il était perdu et qu’il est retrouvé. Jésus (Luc 15: 31-32)
Une civilisation est testée sur la manière dont elle traite ses membres les plus faibles. Pearl Buck
Les paraboles de la brebis égarée (Mt 18, 12) et du fils prodigue (Lc 15, 11) soulignent encore plus directement l’inversion de la logique victimaire – sacrificielle: au « tous contre un » Jésus oppose le « tous pour un », l’amour préférentiel pour l’égaré, même lorsqu’il semble responsable de son errance. Bernard Perret
L’inauguration majestueuse de l’ère « post-chrétienne » est une plaisanterie. Nous sommes dans un ultra-christianisme caricatural qui essaie d’échapper à l’orbite judéo-chrétienne en « radicalisant » le souci des victimes dans un sens antichrétien. (…) Jusqu’au nazisme, le judaïsme était la victime préférentielle de ce système de bouc émissaire. Le christianisme ne venait qu’en second lieu. Depuis l’Holocauste, en revanche, on n’ose plus s’en prendre au judaïsme, et le christianisme est promu au rang de bouc émissaire numéro un. (…) Le mouvement antichrétien le plus puissant est celui qui réassume et « radicalise » le souci des victimes pour le paganiser. (…) Comme les Eglises chrétiennes ont pris conscience tardivement de leurs manquements à la charité, de leur connivence avec l’ordre établi, dans le monde d’hier et d’aujourd’hui, elles sont particulièrement vulnérables au chantage permanent auquel le néopaganisme contemporain les soumet. René Girard
De ce tour d’horizon, il ressort que 75 % des cas de persécution religieuse concernent les chrétiens, dont la condition se détériore en de nombreux endroits. En tête de liste, outre le Moyen-Orient, l’AED place la Corée du Nord, la Chine, le Vietnam, l’Inde, le Pakistan, le Soudan et Cuba. Si l’on tente de classer ces phénomènes de christianophobie en fonction de leur origine, il ressort que leur premier vecteur, à l’échelle de la planète, est constitué par l’islam politique ou le fondamentalisme musulman. (…) Même s’il est géographiquement limité, l’hindouisme constitue un deuxième facteur de persécution antichrétienne. Si cette idéologie politico-religieuse est rejetée par le gouvernement central de New Delhi, elle inspire des forces actives dans plusieurs États de la fédération indienne, provoquant des violences qui ont culminé en 2009, mais qui n’ont pas cessé depuis. Troisième vecteur antichrétien: le marxisme. En Corée du Nord, toute activité religieuse est qualifiée de révolte contre les principes socialistes, et des milliers de chrétiens sont emprisonnés. En Chine, le Parti communiste fait paradoxalement bon ménage avec le capitalisme, mais les vieux réflexes sont loin d’avoir disparu: l’État tient à contrôler les religions. (…) Le 10 décembre dernier a été publié, à Vienne, un rapport de l’Observatoire sur l’intolérance et les discriminations contre les chrétiens en Europe, concernant les années 2005-2010. Ce document recense les actes de vandalisme contre les églises et les symboles religieux, les manifestations de haine et les brimades contre les chrétiens observées sur le continent européen au cours des dernières années. La liste est impressionnante, mais les faits incriminés ont suscité une émotion bien discrète ici. Aux facteurs aggravants de la situation des chrétiens dans le monde, peut-être faudrait-il ajouter l’indifférentisme religieux en Occident: si les Européens ne respectent pas le christianisme chez eux, comment aideraient-ils les chrétiens persécutés aux quatre points de l’horizon? Jean Sévillia (Le Figaro)
Un des grands problèmes de la Russie – et plus encore de la Chine – est que, contrairement aux camps de concentration hitlériens, les leurs n’ont jamais été libérés et qu’il n’y a eu aucun tribunal de Nuremberg pour juger les crimes commis. Thérèse Delpech (2005)
L’idée d’une Chine naturellement pacifique et trônant, satisfaite, au milieu d’un pré carré qu’elle ne songe pas à arrondir est une fiction. L’idée impériale, dont le régime communiste s’est fait l’héritier, porte en elle une volonté hégémoniste. La politique de puissance exige de « sécuriser les abords ». Or les abords de la Chine comprennent plusieurs des grandes puissances économiques du monde d’aujourd’hui : la « protection » de ses abords par la Chine heurte de plein fouet la stabilité du monde. Et ce, d’autant qu’elle est taraudée de mille maux intérieurs qui sont autant d’incitations aux aventures extérieurs et à la mobilisation nationaliste. Que veut la République Populaire ? Rétablir la Chine comme empire du Milieu. (…) À cet avenir glorieux, à la vassalisation par la Chine, les Etats-Unis sont l’obstacle premier. La Chine ne veut pas de confrontation militaire, elle veut intimider et dissuader, et forcer les Etats-Unis à la reculade.  (…) Pékin a récupéré Hong-Kong – l’argent, la finance, les communications. L’étape suivante, c’est Taïwan – la technologie avancée, l’industrie, d’énormes réserves monétaires. Si Pékin parvient à imposer la réunification à ses propres conditions, si un « coup de Taïwan » réussissait, aujourd’hui, demain ou après-demain, tous les espoirs seraient permis à Pékin. Dès lors, la diaspora chinoise, riche et influente, devrait mettre tous ses œufs dans le même panier ; il n’y aurait plus de centre alternatif de puissance. La RPC contrôlerait désormais les ressources technologiques et financières de l’ensemble de la « Grande Chine ». Elle aurait atteint la masse critique nécessaire à son grand dessein asiatique. Militairement surclassés, dénués de contrepoids régionaux, les pays de l’ASEAN, Singapour et les autres, passeraient alors sous la coupe de la Chine, sans heurts, mais avec armes et bagages. Pékin pourrait s’attaquer à sa « chaîne de première défense insulaire » : le Japon, la Corée, les Philippines, l’Indonésie. La Corée ? (…) Ce que les tenants, aujourd’hui déconfits, des « valeurs asiatiques », n’avaient pas compris, dans leurs plaidoyers pro domo en faveur d’un despotisme qu’ils prétendaient éclairé, c’est que les contre-pouvoirs, les contrepoids, que sont une opposition active, une presse libre et critique, des pouvoirs séparés selon les règles d’un Montesquieu, l’existence d’une société civile et de multitudes d’organisations associatives, font partie de la nécessaire diffusion du pouvoir qui peut ainsi intégrer les compétences, les intérêts et les opinions différentes. Mais, pour ce faire, il convient de renoncer au modèle chinois, c’est-à-dire au monolithisme intérieur. La renonciation au monolithisme extérieur n’est pas moins indispensable : la Chine doit participer à un monde dont elle n’a pas créé les règles, et ces règles sont étrangères à l’esprit même de sa politique multimillénaire. La Chine vit toujours sous la malédiction de sa propre culture politique. La figure que prendra le siècle dépendra largement du maintien de la Chine, ou de l’abandon par elle, de cette culture, et de sa malédiction. Laurent Murawiec (2000)
Tout se passe comme si, à l’heure actuelle, s’effectuait une distribution des rôles entre ceux qui pratiquent le repentir et l’autocritique – les Européens, les Occidentaux – et ceux qui s’installent dans la dénonciation sans procéder eux-mêmes à un réexamen critique analogue de leur propre passé – en particulier les pays arabes et musulmans. Tout indique même que notre mauvaise conscience, bien loin de susciter l’émulation, renforce les autres dans leur bonne conscience. Jacques Dewitte (L’exception européenne, 2009)
Comme au XXe siècle, une guerre a été déclarée contre l’Occident. Certes, elle est différente dans le sens où il s’agit d’une guerre culturelle destinée à combattre la tradition occidentale. Mais, un peu comme lors de la guerre froide, c’est le camp de la démocratie, des droits et des principes universels, de la raison qui se trouve menacé. Bien sûr, les attaques contre l’Occident en ce moment sont différentes de la plupart des conflits précédents. Parce que ce sont des attaques qui sont portées sur nous-mêmes PAR nous-mêmes. Il y a de nombreuses variantes de l’antioccidentalisme. Il y a l’antioccidentalisme chinois, l’antioccidentalisme arabe et bien d’autres encore. Mais celui qui me préoccupe est l’antioccidentalisme occidental, c’est-à-dire l’attaque de nos propres fondements civilisationnels par des personnes issues de nos propres sociétés. Il s’agit d’une remise en question radicale de notre histoire et des éléments qui constituent les bases de notre fierté, de notre identité et de nos valeurs. Même si des gens comme le Kremlin et le Parti communiste chinois (PCC) font tout pour en profiter, il s’agit d’abord d’une attaque que nous menons contre nous-mêmes. Alors qu’avant, nous étions fiers et que nous défendions notre culture occidentale, nous entendons désormais un discours acerbe selon lequel il faudrait la démanteler. On ne veut plus la transmettre, l’étudier, ou alors sous un angle biaisé et accusateur. En revanche, n’importe quelle culture qui n’est pas occidentale se retrouve célébrée et vénérée. (…) Si ce mépris de la culture occidentale se propage à grande échelle, c’est par ignorance : on n’apprend aux jeunes générations incultes que les parties sombres de son histoire, on en fait une lecture biaisée et on passe sous silence tous les apports qu’elle a pu donner à notre monde. Nous avons offert de considérables avancées scientifiques, économiques, musicales, etc. La culture occidentale est celle qui vit s’épanouir le Bernin, Vinci, Michel-Ange, Mozart, Bach, La Fontaine, Pascal et tant d’autres. Elle fit sortir de la misère des millions d’individus et fit briller les lumières de l’esprit. Mais on apprend aux écoliers son rôle dans l’esclavage et ses autres fautes sans contrebalancer par ses richesses. Les artisans de ce déséquilibre sont des idéologues qui voient le monde sous un rapport de domination et à travers la politique des identités. L’Occident est vu comme raciste et patriarcal et doit alors expier ses fautes. (…) le mal vient de l’intérieur, mais il est exploité de l’extérieur. Cette haine de soi est un mal typiquement occidental que certaines puissances sont ravies d’exploiter. Comme je le montre dans mon livre, les communistes chinois trouvent particulièrement commode d’être confrontés à un concurrent occidental qui ne cesse de répéter à quel point il est raciste. Pendant ce temps, le PCC peut s’en tirer notamment en envoyant au bas mot 1 million de personnes dans des camps de concentration. Par exemple, au cours d’une session du Conseil des droits de l’homme de l’ONU, au cours de l’été 2021, Zhao Lijian, porte-parole du ministère des Affaires étrangères chinois, a déclaré devant la presse internationale que le monde occidental devait faire un « examen de conscience profond » pour lutter contre le « racisme systémique » et « la discrimination raciale ». Et ce, alors qu’un certain racisme décomplexé existe en Chine… Le Parti communiste chinois transforme ainsi les faiblesses occidentales en armes. J’ai parlé à des personnes qui ont souffert des régimes de Corée du Nord, de Chine, de Russie et de bien d’autres pays, et elles sont tout simplement stupéfaites que les pays les plus libres – les nôtres, en Occident – soient les plus obsédés par cette autocritique qui mène à l’autodénigrement, au dégoût de soi et finalement à l’automutilation. Obsédés par nos fautes, nous sommes incapables de voir les atteintes aux droits de l’homme qui ont lieu dans certains pays et toute une compréhension du monde nous échappe. Douglas Murray
Il faut du sang. Yang Shangkun (président chinois,1989)
De tout ce qui est sous le Ciel, il n’est rien qui ne soit le territoire du roi. Shijing
Le parti est comme Dieu,  il est partout, mais vous ne pouvez pas le voir. Universitaire chinois
Statues of hated Chinese historical figures that are replaced when destroyed could help other countries address their controversial pasts (…) Statues of a treacherous Song dynasty politician and his wife in Hangzhou that were built for public vilification have been replaced 11 times since 1475. For Belgium, which is considering what to do with a statue of the brutal King Leopold II, simply melting it down might be letting him off too easily. In China, the most infamous purpose-built statues for public vilification were those of the Song dynasty politician Qin Hui (1090-1155) and his wife. In the epic tale of Chinese national hero Yue Fei (1103-1142), who valiantly defended the Southern Song dynasty against invasions from the Jurchen-ruled Jin dynasty, and whose loyalty to emperor and country was rewarded with treachery, betrayal and his own death, Qin was cast as the consummate villain. For abetting her husband in causing Yue’s death, Qin’s wife Madam Wang has also been hated by generations of Chinese. Statues of Qin and Wang, some of which depicted them in various states of undress, always show them kneeling in contrition. Presently, their statues can be found in about half a dozen locations in China, but the most famous ones are found in the Yue Fei Temple in Hangzhou, on the banks of the beautiful West Lake. The first pair of statues was erected here in 1475. Since then, the images of Qin and Wang have been subjected to all manner of physical abuse. At various times in the past, they were thrown into the lake or irrevocably damaged, but each time new statues reappear and the cycle of abuse resumes. The present statues, the 12th iteration, date from 1979. It’s up to the Belgians, of course, to decide what they want to do with King Leopold’s statue, but just toppling it would be letting him off too easy. South China Morning Post
De nombreux ménages pauvres ont plongé dans la pauvreté pour cause de maladie dans la famille. Certains ont recours à la foi en Jésus pour guérir leurs maladies. Mais nous avons essayé de leur dire que tomber malade est une chose physique et que les personnes qui peuvent vraiment les aider sont le Parti communiste et le secrétaire général Xi. Beaucoup de ruraux sont ignorants. Ils pensent que Dieu est leur sauveur… Après le travail de nos cadres, ils se rendent compte de leurs erreurs et pensent : nous ne devons plus compter sur Jésus, mais sur le parti pour obtenir de l’aide. (…) Nous leur avons seulement demandé de retirer les affiches [religieuses] au centre de la maison. Ils peuvent toujours les accrocher dans d’autres pièces, nous n’interférerons pas avec cela. Ce que nous exigeons, c’est qu’ils n’oublient pas la gentillesse du parti au centre de leur salon. Ce n’est pas une offre à prendre ou à laisser. Ils ont toujours la liberté de croire en la religion, mais dans leur esprit, il faut qu’ils fassent [aussi] faire confiance à notre parti. Qi Yan(président de l’assemblée populaire de Huangjinbu)
Certaines familles mettent des couplets évangéliques sur leurs portes d’entrée lors du Nouvel An lunaire,  certaines accrochent également des tableaux de la croix. Mais ils ont tous été démolis. Ils ont tous leur conviction et, bien sûr, ils n’étaient pas d’accord. Mais il n’y a pas d’issue. S’ils n’acceptent pas, ils ne recevront pas leur quote-part du fonds de lutte contre la pauvreté. Liu
Des milliers de chrétiens d’un comté pauvre du sud-est rural de la Chine ont troqué leurs affiches de Jésus contre des portraits du président Xi Jinping dans le cadre d’un programme de lutte contre la pauvreté du gouvernement local qui vise à « transformer les croyants en la religion en croyants dans le parti ». Situé sur le bord du Poyang, le plus grand lac d’eau douce de Chine, le comté de Yugan dans la province du Jiangxi est connu aussi bien pour sa pauvreté que pour sa grande communauté chrétienne. Plus de 11% de ses 1 million d’habitants vivent en dessous du seuil de pauvreté officiel du pays, tandis que près de 10% de sa population est chrétienne, selon les données officielles. Mais alors que le gouvernement local redouble d’efforts pour réduire la pauvreté, de nombreux croyants ont été invités à retirer les images de Jésus, les croix et les couplets évangéliques qui forment les pièces maîtresses de leurs maisons, et à accrocher des portraits de Xi à la place – une pratique qui marque un retour à l’ère du culte de la personnalité autour du défunt président Mao Zedong, dont les portraits étaient autrefois omniprésents dans les foyers chinois. Sous Xi, le Parti communiste au pouvoir a fait de l’élimination de la pauvreté d’ici 2020 une priorité absolue. La campagne est non seulement cruciale pour l’héritage politique du dirigeant le plus puissant du pays depuis Mao, mais sert également à consolider le contrôle du parti sur les racines de la société, qui, malgré leur grand nombre, ont été largement négligées pendant les décennies de poursuite de la  croissance économique par la Chine. À Yugan, le parti officiellement athée rivalise d’influence avec le christianisme, qui s’est rapidement répandu dans les villages ruraux pauvres et les villes prospères depuis la fin de la Révolution culturelle il y a plus de 40 ans. Selon certaines estimations, les chrétiens en Chine sont maintenant plus nombreux que les 90 millions de membres du parti. Un reportage sur les réseaux sociaux locaux a rapporté ce week-end que dans le canton de Huangjinbu de Yugan, des cadres ont rendu visite à des familles chrétiennes pauvres pour promouvoir les politiques de lutte contre la pauvreté du parti et les ont aidées à résoudre leurs problèmes matériels. Les responsables ont réussi à « faire fondre la glace dure de leur cœur » et à les « faire passer de la croyance en la religion à la croyance dans le parti », indique le reportage. En conséquence, plus de 600 villageois se sont «volontairement» débarrassés des textes religieux et des peintures qu’ils avaient chez eux, et les ont remplacés par 453 portraits de Xi. L’article avait disparu lundi après-midi, mais l’existence de la campagne a été confirmée par des villageois et des responsables locaux contactés par le South China Morning Post. Qi Yan, président de l’assemblée populaire de Huangjinbu et responsable de la campagne de lutte contre la pauvreté du canton, a déclaré que la campagne était en cours dans tout le comté depuis mars. Il a déclaré qu’il visait à enseigner aux familles chrétiennes tout ce que le parti avait fait pour aider à éradiquer la pauvreté et à quel point Xi s’était soucié de leur bien-être. Il a déclaré que le gouvernement du canton avait distribué plus de 1 000 portraits de Xi, et que tous avaient été accrochés dans les maisons des habitants. Un habitant d’un autre canton de Yugan, prénommé Liu, a déclaré que ces derniers mois, nombre de ses concitoyens avaient reçu l’ordre de retirer les objets religieux de leurs maisons. (…) [Mais] Beaucoup de croyants ne l’ont pas fait volontairement. (…) Mais Qi a rejeté les allégations selon lesquelles les fonds dépendaient du retrait des affiches religieuses. (…) Sous Xi, le parti a resserré son emprise sur la liberté religieuse dans tout le pays, allant de la suppression des croix sur les églises chrétiennes de l’est de la Chine à la suppression des pratiques islamiques dans le cœur ouïghour du Xinjiang au nom de la lutte contre le terrorisme et le séparatisme. Dans le Jiangxi, outre le retrait des affiches religieuses des habitations, plusieurs croix ont été retirées des églises depuis l’été – dont celle du comté de Yugan – poursuivant la tendance amorcée dans la province du Zhejiang. South China Morning Post
Cela fait des années que nous entendons ou lisons que la Constitution chinoise interdit l’enseignement de la religion aux jeunes de moins de 18 ans. La bonne nouvelle, comme nous pouvons le constater, est que ce n’est pas vrai. La Constitution chinoise ne dit rien de tel. La mauvaise nouvelle, en revanche, est que cette interdiction figure bien dans le « Document n° 19 – Point de vue fondamental et politique relatif aux questions religieuses au cours de la période socialiste de notre pays », diffusé par le Conseil des affaires d’Etat (le gouvernement) en 1982. (…) En d’autres termes, les Chinois peuvent croire ce qu’ils veulent, mais l’Etat se réserve le droit de mettre des limites à la pratique de leur religion. Joann Pittmann
Certains articles ont rapporté que des villes et des universités avaient « interdit Noël », ce qui a attiré l’attention de certains médias étrangers. Ceux-ci ont exagéré cette information, expliquant que la Chine interdisait Noël pour des considérations politiques et pour résister à l’invasion culturelle occidentale. Les membres du Parti communiste de Chine dans les villes majeures comme Beijing et Shanghai n’ont été informés d’aucune notification interdisant Noël. Cette interdiction dans certains lieux et certaines institutions avait pour but de préserver la sécurité publique et en aucun cas de « boycotter » Noël. France.China
It is like Taliban/ISIS style of persecution against a peaceful church. It was primarily destroyed because it refused to register. Bob Fu (China Aid)
Ces dernières années, une dizaine d’églises ont été détruites dans le pays, et de nombreuses croix ont été démontées. Dans le Jiangxi, dans le sud du pays, les portraits de Jésus ont même dû être remplacés par ceux du président Xi Jinping. RFI.
Les autorités chinoises ont démoli à l’explosif la monumentale église évangélique Jindengtai, située à Linfen, dans la province du Shanxi, « dans le cadre d’une campagne municipale visant à éliminer les constructions illégales », a précisé un responsable de la ville au journal Global Times, cité par l’AFP. « Un chrétien a donné son terrain agricole à une association chrétienne locale, et ils ont construit secrètement une église, prétextant construire un entrepôt », a indiqué la source municipale, qui a ajouté que les autorités avaient fait stopper la construction du lieu de culte en 2009. À l’époque, des fidèles avaient été arrêtés, des Bibles confisquées et des leaders religieux condamnés à de longues peines de prison. « Une nuée de policiers militaires ont été mobilisés et ont réalisé la démolition grâce à une grande quantité d’explosifs placés sous l’église », s’est insurgé de son côté Bob Fu, président de China Aid, un groupe de défense des droits religieux basé aux États-Unis. « Cette persécution est digne de l’État islamique et des talibans », a-t-il même dénoncé. (…) Le pouvoir communiste de Pékin, qui redoute l’influence des organisations religieuses, les surveille de très près. La Chine, qui compterait 60 millions de chrétiens, fait partie des 50 pays qui les persécutent le plus dans le monde, selon l’index 2018 de l’ONG Portes ouvertes. Valeurs actuelles
Les hommes des Lumières remettaient tout en cause dans la société européenne ; rien dans la société chinoise. Leur esprit critique, si aigu d’un côté, s’émoussait de l’autre. Le paradis raisonnable de la Chine athée leur permettait de dénoncer l’enfer de l’Europe soumise à l’Infâme” – au clergé. Ainsi comptèrent-ils pour rien les cruautés des empereurs, les séismes des changements de dynastie, les autodafés de livres, les supplices d’opposants, les rébellions toujours renaissantes et toujours noyées dans le sang. Alain Peyrefitte (1989)
La nouvelle guerre froide est créée en très grande majorité par les États-Unis. À partir de 2015 environ, les responsables néoconservateurs de la politique étrangère américaine ont conclu que l’hégémonie américaine était menacée par la montée en puissance de la Chine. Depuis lors, le gouvernement américain a mis en place un ensemble croissant d’outils – barrières commerciales, sanctions, contrôles des exportations, contrôle des investissements et nouvelles alliances militaires en Asie – pour tenter de « contenir » la Chine. Cette approche pourrait conduire à une guerre pure et simple, par exemple à propos de Taïwan. Les États-Unis tentent d’enrôler l’Europe dans leur effort pour contenir la Chine. Pourtant, l’intérêt profond de l’Europe n’est pas l’hégémonie américaine, mais plutôt un véritable ordre multilatéral dans lequel l’Europe et la Chine jouent toutes deux des rôles actifs et responsables – tout comme les États-Unis, bien sûr. L’Europe devrait donc résister à la nouvelle guerre froide menée par les États-Unis et poursuivre à la place des relations diplomatiques, économiques et financières actives avec la Chine. (…) Et l’opinion selon laquelle la Chine représente une grave menace pour la sécurité des États-Unis est alarmiste. Oui, la Chine est un pays grand et puissant, mais pas un pays intrinsèquement militariste ou belliqueux. La Chine n’a pas mené une seule guerre au cours des 40 dernières années, tandis que les États-Unis ont mené d’innombrables (et apparemment perpétuels) conflits. (…) Les États-Unis devraient cesser de jouer sur la peur, s’engager dans une diplomatie renforcée, rester attachés à la politique d’une seule Chine, cesser de provoquer un affrontement à propos de Taïwan et mettre fin aux mesures commerciales, technologiques et financières unilatérales qui entravent l’économie chinoise. La Chine devrait elle aussi s’engager avec les États-Unis et l’Union européenne dans une diplomatie renforcée, pour résoudre les problèmes d’intérêt commun. Je crois que la Chine est tout à fait prête à le faire. (…) Cette guerre [de Poutine avec l’Ukraine] aurait pu être évitée si les États-Unis n’avaient pas poussé à l’élargissement de l’Otan à l’Ukraine et à la Géorgie, et n’avaient pas participé au renversement de Viktor Ianoukovitch en 2014. La France et l’Allemagne auraient également dû pousser l’Ukraine à se conformer aux accords de Minsk II. Il y a déjà plusieurs centaines de milliers de morts en Ukraine à cause de cette guerre. Si l’Ukraine tente de reprendre la Crimée, je pense que nous assisterons à une escalade massive, voire à une guerre nucléaire. L’idée que l’Ukraine vaincra la Russie est un pari imprudent sur l’apocalypse. Les États-Unis et les Ukrainiens auraient dû signer la neutralité de l’Ukraine, le contrôle de facto de la Russie sur la Crimée et la mise en œuvre des accords de Minsk II. Au lieu de cela, ils parient imprudemment sur la victoire militaire contre un pays qui a 1 600 armes nucléaires. (…) Dans les deux cas [de l’origine de la pandémie et du sabotage de Nord Stream], le gouvernement américain maintient et manipule un récit invraisemblable, et le fait avec une acceptation remarquable en Europe. Sur le Covid-19, il est clair que les États-Unis ont financé des recherches très dangereuses en Chine basées sur la manipulation génétique avancée de virus de la famille du Sars. Et il est également clair que le gouvernement américain a refusé d’enquêter sur ses propres programmes de recherche qui auraient pu contribuer à la création du Sars-CoV-2. Au lieu de cela, le gouvernement américain a encouragé l’histoire scientifiquement faible d’une épidémie « naturelle » sur le marché de Huanan, à Wuhan. Sur Nord Stream, Joe Biden a promis le 7 février que si la Russie envahissait l’Ukraine, Nord Stream serait terminé. Lorsqu’on lui a demandé comment les États-Unis feraient cela, il a répondu : « Je vous promets que nous serons en mesure de le faire. » Même la Suède cache les résultats de son enquête sur Nord Stream à l’Allemagne et au Danemark, au nom de la sécurité nationale ! Je crois que les dirigeants européens savent que les États-Unis et d’autres alliés ont fait cela, mais ils ne commenteront ou n’expliqueront tout simplement pas la vérité au public. Nous ne savons pas avec certitude que le Sars-CoV-2 est venu d’un laboratoire et que les États-Unis ont fait sauter le pipeline, mais nous savons que le public n’a pas encore été informé des faits réels concernant ces deux cas. Jeffrey Sachs
Pourquoi l’Union soviétique s’est-elle désintégrée ? Pourquoi le Parti communiste soviétique s’est effondré ?  Une raison importante était que leurs idéaux et leurs convictions vacillaient. Finalement, il a suffi d’un mot silencieux de Gorbatchev pour déclarer la dissolution du Parti communiste soviétique, et un grand parti a disparu. En fin de compte, personne ne s’est comporté en homme, personne n’a osé résister. Xi Jinping
L’épidémie est un démon. Nous ne permettrons pas au démon de rester caché. Xi Jinping
Si vous vivez en Chine, peu importe la taille de votre domicile, ce n’est qu’une sorte de cellule, un substitut de prison. Les méthodes carcérales de ce pouvoir totalitaire sont bien pires que l’épidémie. La Chine tout entière n’est qu’une grande prison d’où sont exclues toute information et toute pensée. Chaque coin de rue, chaque station de métro pullule de caméras et de policiers, et il n’existe aucun endroit où l’on puisse se rencontrer et communiquer librement. Les gens traitent donc leurs amis et voisins comme des virus dont ils doivent se garder. (…) Je repense aux cinq dieux des épidémies qui sont vénérés en Chine depuis des millénaires. Cinq démons à l’origine, qui régissaient les saisons et leurs terrifiants maux respectifs. Selon la légende, les anciens ont dompté ces esprits pernicieux, les ont transformés en divinités, les « cinq commissaires des miasmes », et les ont placés dans des temples où l’on pouvait, en leur faisant des offrandes, obtenir leur protection contre les maladies. Le démon qui contrôlait les maux du printemps s’appelait Zhang Yuanbo. Le Covid s’étant déclaré au printemps, à Wuhan comme à Shanghai, le dieu des miasmes du printemps s’appelle aujourd’hui Xi Jinping : Xi est devenu un démon maléfique qui, tout comme Zhang Yuanbo, devrait être dompté. (…) Tout comme en 1958, lors du Grand Bond en avant, quand Mao Zedong a ordonné aux Chinois d’exterminer les moineaux accusés de picorer les semences. La stratégie « zéro moineaux » a été couronnée de succès, mais à quel prix : les insectes se sont multipliés, entraînant une catastrophe écologique. C’est le modèle institutionnel du Parti communiste chinois, Xi Jinping a juste remplacé les moineaux par le Covid. Le bouclage intégral de Shanghai signe en réalité une défaite pour Xi Jinping. Il y a deux ans, il avait ordonné la fermeture totale du pays tout en maintenant les vols internationaux, et ainsi permis au virus de se propager dans le monde. Cette fois, il voulait empêcher le retour en Chine du virus qui avait pourtant perdu en virulence. Quoi que fasse le dieu de la peste Xi, il montre que les virus dictatoriaux sont plus dangereux que les virus de chauve-souris. Les potentats sont bien incapables de contrôler la diffusion des maladies contagieuses, mais contrôlent parfaitement la transmission de la vérité. Il suffit que leurs propres virus se dissolvent dans un mensonge pour se glisser dans les esprits des personnes qui ne connaissent pas la vérité. Tout comme une balle ne tue que lorsqu’elle a été insérée dans le barillet d’un revolver. Xi Jinping est un dieu de la peste qui brandit un « pistolet à mensonges ». S’il n’avait pas tout fait pour dissimuler la vérité au moment où le coronavirus a surgi à Wuhan, sa propagation aurait pu être contenue, comme cela a été le cas pour le virus Ebola. A l’ère de la mondialisation, le camouflage de la vérité sur l’épidémie a eu comme conséquence que le monde entier est devenu un grand Wuhan. Absolument aucune ville n’y a échappé. A Londres, où je suis exilé, quatre membres de ma famille ont été contaminés. 160 millions de personnes dans le monde ont été infectées, des millions sont mortes. Malgré ce coût écrasant en vies humaines, nous ne connaissons toujours pas le vrai visage du fléau dissimulé sous des mensonges politiques. Cette vérité est entre les mains du commandant en chef de la peste, Xi Jinping. Mais la Chine sous le joug communiste est un pays sans vérité. Du massacre d’étudiants sur la place Tiananmen en 1989 à l’emprisonnement de millions de personnes dans les camps de concentration du Xinjiang, la vérité est toujours cachée. Les responsables des démocraties européennes devraient savoir que laisser ces mensonges se diffuser revient à tuer la vérité une deuxième fois. Et qu’oublier les victimes de ces mensonges nous rend incapables de nous en protéger. Nous vivons en un temps qui a perdu le sens du bien et du mal, réduits à assister en spectateurs aux assauts de cette calamiteuse machine à fabriquer des « mensonges rouges » contre nos vies et nos libertés. Nous sommes en 2022, mais nous nous sommes rapprochés du « 1984 » d’Orwell. Ce n’est pas seulement en Chine, à Hongkong ou au Xinjiang que l’on voit, sous l’effet du totalitarisme, le désir de changement social peu à peu remplacé par l’attrait pour le fric et le besoin de sécurité. L’espèce humaine tout entière est en train de s’engourdir et ne sait plus distinguer le vrai du faux. A cause de ce flou, dans de nombreux pays, il n’est même pas possible de vacciner la population. Et il y a tant de personnes qui développent des anticorps contre les droits humains et la démocratie, et s’habituent à vivre en symbiose avec le virus totalitaire. Car oui, trente-trois ans après le massacre de la place Tiananmen, les gens évitent de parler du carnage qui a eu lieu sur cette place, et c’est là une victoire du mensonge. L’Union européenne a même ouvert un boulevard au régime de Xi Jinping en lui permettant de faire miroiter le « rêve chinois » aux yeux de la planète. Pendant ce temps, le Covid né à Wuhan se propageait, entraînant une hécatombe des millions de fois supérieure au massacre de Tiananmen. Oui, il y a trente-trois ans, les démocraties ont vu tomber le mur de Berlin et tout le monde a cru que le communisme s’était éteint avec le XXe siècle. Mais le plus grand Parti communiste du monde, le PC chinois, n’est pas tombé ; il a envoyé 200 000 soldats réprimer le mouvement pro-démocratie sur la place Tiananmen, après quoi il a nettoyé les taches de sang, rebouché les trous laissés par les balles sur les monuments de la place, et imprégné de mensonges le cerveau de 1,3 milliard de personnes. Et le PC chinois est devenu, sous le manteau, le protecteur de Poutine et de Kim troisième du nom. Avec ses « gènes » communistes et sa pensée restée bloquée à l’époque de l’empire soviétique, Poutine est naturellement devenu un pion dans le jeu du prince rouge Xi Jinping. Ces deux dictateurs unissent désormais leurs forces en vue de dominer le monde. L’invasion de l’Ukraine montre quelle est l’ambition de Poutine. Et comment Xi Jinping manœuvre. Aujourd’hui comme il y a trente-trois ans, les pays démocratiques doivent se battre contre ces deux super-hégémons rouges. Oui, après trente-trois ans de mensonges, on finit par penser que la vérité est elle aussi indigne de confiance. Après Tiananmen, la Chine communiste s’est lancée dans le développement capitalistique, devenant vite le nouveau Big Brother. Aujourd’hui, elle ne cache plus son désir d’écraser les démocraties afin de réaliser le « rêve chinois » – la domination de l’Empire rouge sur le monde. Le virus du rêve chinois, tout comme le coronavirus de Wuhan, a besoin de se transmettre pour survivre et se perpétuer. Pour ce faire, la Chine est devenue une boîte de Pandore qui produit sans trêve des mutations et contamine tous les pays. Face à elle, nous ne sommes plus que des prisonniers enfermés dans un labyrinthe de mensonges, contraints à aspirer ses miasmes. Oui, si le Parti communiste chinois s’était désintégré en même temps que les régimes communistes de l’Est, et si les responsables politiques occidentaux ne s’étaient pas empressés d’oublier le massacre qui a eu lieu à Pékin en 1989, la pandémie qui se promène aujourd’hui dans l’air que nous respirons n’existerait pas. Mais le Parti communiste chinois a profité du Covid pour démolir à nouveau la statue de la Liberté qui avait été érigée sur Tiananmen : il a abattu le phare de liberté qu’était Hongkong. Et on a revu les mêmes scènes qu’il y a trente-trois ans : des étudiants et des enseignants en grève de la faim pour défendre la démocratie et la liberté ; des étudiantes ligotées, écrasées sous les bottes de la police militaire ; des mamies aux cheveux blancs tentant de raisonner les policiers ; des danseuses et des chanteuses se battant jusqu’à la mort… Le dieu des miasmes Xi a décrété que la vérité était « fake ». Et nous des « mensonges » qu’il veut effacer. Aujourd’hui, les Ukrainiens meurent sous les bombes de Poutine, les habitants du Xinjiang sont emprisonnés et « rééduqués » par Xi Jinping, les Taïwanais risquent à tout moment l’invasion. Ces deux dictateurs sont en train de propager une épidémie sanglante, ouvrant une époque où le glas sonne tous les jours. Souvenons-nous du poète anglais John Donne qui a écrit au tournant des XVIe et XVIIe siècles :« Nul homme n’est une île, entière en elle-même ; tout homme est un morceau du continent, une partie de l’ensemble. […] La mort de tout homme me diminue, parce que je fais partie du genre humain, aussi n’envoie jamais demander pour qui sonne le glas ; il sonne pour toi. » Quand pourrons-nous sonner le glas des dictateurs qui répandent la peste ? Notre inquiétude au XXIe siècle, c’était que la technologie, l’internet et les divertissements bouleversent trop la société, que nos enfants regardent trop la télévision et jouent trop aux jeux vidéo. Nous étions loin de nous douter que la peste rouge venue de Chine allait surgir dans nos vies, prendre la vie de nos amis et de nos proches, puis s’atteler à « purifier » nos esprits, effacer notre conscience, nos valeurs, transformer nos façons de communiquer, de nous déplacer, nos services publics et notre vie culturelle, comme elle l’a fait à Wuhan ou à Shanghai. La civilisation politique de l’Europe est d’ores et déjà endommagée. Allons-nous continuer à regarder sans réagir les moines tibétains s’immoler l’un après l’autre, les habitants du Xinjiang, des personnes âgées aux enfants, être jetés dans des camps de concentration, leurs familles être détruites, et mes amis écrivains de Hongkong être arrêtés et disparaître les uns après les autres ? Je prie pour que, quand la grande souffrance du Covid prendra fin, les pays démocratiques auront réussi à construire une cage indestructible et y auront enfermé les dieux des miasmes. Que le rêve chinois du démon de la peste Xi reste à jamais un rêve. Ou qu’il soit enfermé, en compagnie de milliers d’autres virus, dans le laboratoire de Wuhan construit avec l’aide des Français. Allons-nous laisser la civilisation humaine régresser et tomber dans le piège du rêve chinois ? Ma Jian
La publication d’un manuel scolaire contenant une histoire biblique déformée et détournée a suscité la colère parmi les fidèles de la communauté catholique en Chine continentale. Le manuel en question a été publié pour enseigner « l’éthique professionnelle et le respect de la loi ». Le manuel scolaire, publié par le service d’édition de l’Université des sciences et technologies électroniques de Chine, qui dépend du gouvernement, contient un texte évoquant le récit de Jésus et de la femme adultère pardonnée. Dans la publication, le récit évangélique (Jean 8, 1-11) est déformé et affirme que Jésus Christ a lapidé une femme pécheresse afin de respecter la loi de son temps. Le texte reprend le passage décrivant la foule voulant lapider une femme selon la loi, et Jésus leur répondant « Celui d’entre vous qui est sans péché, qu’il soit le premier à lui jeter une pierre ». Pourtant, la fin du récit diffère radicalement, le texte ajoutant qu’une fois la foule dispersée, Jésus se serait mis à lapider la femme à mort en ajoutant « Moi aussi je suis pécheur, mais si la loi ne devait être exécutée que par des hommes sans faute, la loi serait vaine ». Un paroissien a publié le passage en question sur les réseaux sociaux, en dénonçant la falsification d’un texte biblique à des fins politiques comme une insulte à l’Église catholique. (…) Mathew Wang, un enseignant chrétien dans une école professionnelle, confirme le contenu du texte controversé, tout en ajoutant que la publication exacte varie selon les lieux en Chine. Mathew Wang précise que le texte publié par le manuel scolaire a été relu par le Comité de contrôle des manuels scolaires pour l’éducation morale, dans le cadre de l’enseignement professionnel dans le secondaire. Il déplore que les auteurs aient utilisé un tel exemple erroné pour justifier les lois socialistes chinoises. Selon certains catholiques chinois, les auteurs du manuel auraient voulu souligner que la loi est sacrée en Chine, et que son respect absolu est essentiel. Missions étrangères
Nous avons assez remarqué ailleurs combien il est téméraire et maladroit de disputer à une nation telle que la chinoise ses titres authentiques. Nous n’avons aucune maison en Europe dont l’antiquité soit aussi bien prouvée que celle de l’empire de la Chine. (…) Laissez tous les lettrés chinois, tous les mandarins, tous les empereurs reconnaître Fo-hi pour un des premiers qui donnèrent des lois à la Chine, environ deux mille cinq ou six cents ans avant notre ère vulgaire. Convenez qu’il faut qu’il y ait des peuples avant qu’il y ait des rois. Convenez qu’il faut un temps prodigieux avant qu’un peuple nombreux, ayant inventé les arts nécessaires, se soit réuni pour se choisir un maître. Si vous n’en convenez pas, il ne nous importe. Nous croirons toujours sans vous que deux et deux font quatre. Dans une province d’Occident, nommée autrefois la Celtique, on a poussé le goût de la singularité et du paradoxe jusqu’à dire que les Chinois n’étaient qu’une colonie d’Égypte (…) Les Égyptiens allumaient des flambeaux quelquefois pendant la nuit ; les Chinois allument des lanternes : donc les Chinois sont évidemment une colonie d’Égypte. (…) Confutzée, nommé parmi nous Confucius (…) ne faisait point le prophète ; il ne se disait point inspiré ; il n’enseignait point une religion nouvelle ; il ne recourait point aux prestiges ; il ne flatte point l’empereur sous lequel il vivait, il n’en parle seulement pas. C’est enfin le seul des instituteurs du monde qui ne se soit point fait suivre par des femmes. J’ai connu un philosophe qui n’avait que le portrait de Confucius dans son arrière-cabinet (…) J’ai lu ses livres avec attention ; j’en ai fait des extraits ; je n’y ai trouvé que la morale la plus pure, sans aucune teinture de charlatanisme. Il vivait six cents ans avant notre ère vulgaire. Ses ouvrages furent commentés par les plus savants hommes de la nation.  (…) Ce n’est pas ici la peine d’opposer le monument de la grande muraille de la Chine aux monuments des autres nations, qui n’en ont jamais approché ; ni de redire que les pyramides d’Égypte ne sont que des masses inutiles et puériles en comparaison de ce grand ouvrage ; ni de parler de trente-deux éclipses calculées dans l’ancienne chronique de la Chine, dont vingt-huit ont été vérifiées par les mathématiciens d’Europe ; ni de faire voir combien le respect des Chinois pour leurs ancêtres assure l’existence de ces mêmes ancêtres ; ni de répéter au long combien ce même respect a nui chez eux aux progrès de la physique, de la géométrie, et de l’astronomie. (…) Mais on peut être un fort mauvais physicien et un excellent moraliste. Aussi c’est dans la morale et —dans l’économie politique, dans l’agriculture, dans les arts nécessaires, que les Chinois se sont perfectionnés. Nous leur avons enseigné tout le reste ; mais dans cette partie nous devions être leurs disciples. Humainement parlant, et indépendamment des services que les jésuites pouvaient rendre à la religion chrétienne, n’étaient-ils pas bien malheureux d’être venus de si loin porter la discorde et le trouble dans le plus vaste royaume et le mieux policé de la terre ? Et n’était-ce pas abuser horriblement de l’indulgence et de la bonté des peuples orientaux, surtout après les torrents de sang versés à leur occasion au Japon ? scène affreuse dont cet empire n’a cru pouvoir prévenir les suites qu’en fermant ses ports à tous les étrangers. (…) L’empereur céda bientôt après aux cris de la Chine entière ; on demandait le renvoi des jésuites, comme depuis en France et dans d’autres pays on a demandé leur abolition. Tous les tribunaux de la Chine voulaient qu’on les fît partir sur-le-champ pour Macao, qui est regardé comme une place séparée de l’empire, et dont on a laissé toujours la possession aux Portugais avec garnison chinoise. Yong-tching eut la bonté de consulter les tribunaux et les gouverneurs, pour savoir s’il y aurait quelque danger à faire conduire tous les jésuites dans la province de Kanton. En attendant la réponse il fit venir trois jésuites en sa présence, et leur dit ces propres paroles, que le P. Parennin rapporte avec beaucoup de bonne foi : « Vos Européans dans la province de Fo-Kien voulaient anéantir nos lois, et troublaient nos peuples ; les tribunaux me les ont déférés ; j’ai dû pourvoir à ces désordres ; il y va de l’intérêt de l’empire… Que diriez-vous si j’envoyais dans votre pays une troupe de bonzes et de lamas prêcher leur loi? »  (….) On abattit leurs maisons et leurs églises dans toutes les autres provinces. Enfin les plaintes contre eux redoublèrent. Ce qu’on leur reprochait le plus, c’était d’affaiblir dans les enfants le respect pour leurs pères, en ne rendant point les honneurs dus aux ancêtres ; d’assembler indécemment les jeunes gens et les filles dans les lieux écartés qu’ils appelaient églises ; de faire agenouiller les filles entre leurs jambes, et de leur parler bas en cette posture. Rien ne paraissait plus monstrueux à la délicatesse chinoise. L’empereur Yong-tching daigna même en avertir les jésuites ; après quoi il renvoya la plupart des missionnaires à Macao, mais avec des politesses et des attentions dont les seuls Chinois peut-être sont capables. (…) Le célèbre Wolf, professeur de mathématiques dans l’université de Hall, prononça un jour un très-bon discours à la louange de la philosophie chinoise ; il loua cette ancienne espèce d’hommes, qui diffère de nous par la barbe, par les yeux, par le nez, par les oreilles, et par le raisonnement ; il loua, dis-je, les Chinois d’adorer un Dieu suprême, et d’aimer la vertu ; il rendait cette justice aux empereurs de la Chine, aux colaos, aux tribunaux, aux lettrés. (…) Il ne faut pas être fanatique du mérite chinois : la constitution de leur empire est à la vérité la meilleure qui soit au monde ; la seule qui soit toute fondée sur le pouvoir paternel ; la seule dans laquelle un gouverneur de province soit puni quand, en sortant de charge, il n’a pas eu les acclamations du peuple ; la seule qui ait institué des prix pour la vertu, tandis que partout ailleurs les lois se bornent à punir le crime ; la seule qui ait fait adopter ses lois à ses vainqueurs, tandis que nous sommes encore sujets aux coutumes des Burgundiens, des Francs et des Goths, qui nous ont domptés. Mais on doit avouer que le petit peuple, gouverné par des bonzes, est aussi fripon que le nôtre ; qu’on y vend tout fort cher aux étrangers, ainsi que chez nous ; que dans les sciences, les Chinois sont encore au terme où nous étions il y a deux cents ans ; qu’ils ont comme nous mille préjugés ridicules ; qu’ils croient aux talismans, à l’astrologie judiciaire, comme nous y avons cru longtemps. (…)  mais tout cela n’empêche pas que les Chinois, il y a quatre mille ans, lorsque nous ne savions pas lire, ne sussent toutes les choses essentiellement utiles dont nous nous vantons aujourd’hui. La religion des lettrés, encore une fois, est admirable. Point de superstitions, point de légendes absurdes, point de ces dogmes qui insultent à la raison et à la nature, et auxquels des bonzes donnent mille sens différents, parce qu’ils n’en ont aucun. Le culte le plus simple leur a paru le meilleur depuis plus de quarante siècles. Ils sont ce que nous pensons qu’étaient Seth, Énoch et Noé ; ils se contentent d’adorer un Dieu avec tous les sages de la terre, tandis qu’en Europe on se partage entre Thomas et Bonaventure, entre Calvin et Luther, entre Jansénius et Molina. Voltaire
La Chine, autrefois entièrement ignorée, longtemps ensuite défigurée à nos yeux, et enfin mieux connue de nous que plusieurs provinces d’Europe, est l’empire le plus peuplé, le plus florissant et le plus antique de l’univers (…) On nous assure encore que cette vaste étendue de pays n’est point gouvernée despotiquement, mais par six tribunaux principaux qui servent de frein à tous les tribunaux inférieurs. La religion y est simple, et c’est une preuve incontestable de son antiquité. Il y a plus de quatre mille ans que les empereurs de la Chine sont les premiers pontifes de l’empire ; ils adorent un Dieu unique, ils lui offrent les prémices d’un champ qu’ils ont labouré de leurs mains. (…) Cette religion de l’empereur, de tous les colaos, de tous les lettrés, est d’autant plus belle qu’elle n’est souillée par aucune superstition. Toute la sagesse du gouvernement n’a pu empêcher que les bonzes ne se soient introduits dans l’empire, de même que toute l’attention du maître-d’hôtel ne peut empêcher que les rats ne se glissent dans les caves et dans les greniers. L’esprit de tolérance, qui faisait le caractère de toutes les nations asiatiques, laissa les bonzes séduire le peuple ; mais, en s’emparant de la canaille, on les empêcha de la gouverner. On les a traités comme on traite les charlatans : on les laisse débiter leur orviétan dans les places publiques ; mais s’ils ameutent le peuple, ils sont pendus. Les bonzes ont été tolérés et réprimés. L’empereur Kang-hi avait accueilli avec une bonté singulière les bonzes jésuites ; ceux-ci, à la faveur de quelques sphères armillaires, des baromètres, des thermomètres, des lunettes, qu’ils avaient apportés d’Europe, obtinrent de Kang-hi la tolérance publique de la religion chrétienne. On doit observer que cet empereur fut obligé de consulter les tribunaux, de les solliciter lui-même, et de dresser de sa main la requête des bonzes jésuites pour leur obtenir la permission d’exercer leur religion : ce qui prouve évidemment que l’empereur n’est point despotique, comme tant d’auteurs mal instruits l’ont prétendu, et que les lois sont plus fortes que lui. Les querelles élevées entre les missionnaires rendirent bientôt la nouvelle secte odieuse. Les Chinois, qui sont gens sensés, furent étonnés et indignés que des bonzes d’Europe osassent établir dans leur empire des opinions dont eux-mêmes n’étaient pas d’accord ; les tribunaux présentèrent à l’empereur des mémoires contre tous ces bonzes d’Europe et surtout contre les jésuites, ainsi que nous avons vu depuis peu les parlements de France requérir et ensuite ordonner l’abolition de cette société. (…) ces bonzes, sous prétexte de religion, faisaient un commerce immense, qu’ils prêchaient une doctrine intolérante ; qu’ils avaient été l’unique cause d’une guerre civile au Japon, dans laquelle il était péri plus de quatre cent mille âmes ; qu’ils étaient les soldats et les espions d’un prêtre d’Occident, réputé souverain de tous les royaumes de la terre ; que ce prêtre avait divisé le royaume de la Chine en évêchés ; qu’il avait rendu des sentences à Rome contre les anciens rites de la nation, et qu’enfin, si l’on ne réprimait pas au plus tôt ces entreprises inouïes, une révolution était à craindre. Voltaire
Sans éblouir le monde, éclairant les esprits, il ne parla qu’en sage, et jamais en prophète ; cependant on le crut, et même en son pays. Voltaire (sur Confucius)
Confucius : d’autant plus grand qu’il ne fut point prophète, car qui est envoyé de Dieu doit l’être pour les deux hémisphères. Voltaire
Confucius ne recommande que la vertu ; il ne prêche aucun mystère […] pour apprendre à gouverner il faut passer tous ses jours à se corriger. Voltaire
L’empereur est, de temps immémorial, le premier pontife : c’est lui qui sacrifie au Tien, au souverain du ciel et de la terre. Il doit être le premier philosophe, le premier prédicateur de l’empire : ses édits sont presque toujours des instructions et des leçons de morale. Voltaire
L’Empereur nous apparaît ainsi comme le juge universel du bien et du mal (…), en lui se réalise l’étroite union de la politique, de la morale et de la religion, principe fondamental du gouvernement chinois ; il est véritablement le Fils du Ciel, et son omnipotence absolue et sacrée provient de ce qu’il est le mandataire du Ciel sur la terre. Edouard Chavannes (1904 )
Le feu sacré est étranger également au formidable ramassis de préjugés gauchistes, tiers-mondistes, multiculturalistes, politiquement corrects, etc. ; qui, depuis les années soixante, ont pris le relais des anciennes excuses pour ligoter plus que jamais la recherche, au nom de la protection dont les civilisations non occidentales, même défuntes, auraient besoin, face à l’impérialisme occidental. Passer son temps à déblatérer l’impérialisme, c’est se donner plus d’importance politique que nous en avons. Tous les mouvements gauchistes minimisent les violences archaïques pour protéger ce qu’on ne peut guère appeler autrement que la “vanité culturelle” des sociétés défavorisées, pas plus respectable en fin de compte que la vanité des peuples privilégié. René Girard 
Le Père Noël a été sacrifié en holocauste. A la vérité le mensonge ne peut réveiller le sentiment religieux chez l’enfant et n’est en aucune façon une méthode d’éducation. Cathédrale de Dijon (communique de presse aux journaux, le 24 décembre 1951)
Comme ces rites qu’on avait cru noyés dans l’oubli et qui finissent par refaire surface, on pourrait dire que le temps de Noël, après des siècles d’endoctrinement chrétien, vit aujourd’hui le retour des saturnales. André Burguière
Grâce à l’autodafé de Dijon, voici donc le héros reconstitué avec tous ses caractères, et ce n’est pas le moindre des paradoxes de cette singulière affaire qu’en voulant mettre fin au Père Noël, les ecclésiastiques dijonnais n’aient fait que restaurer dans sa plénitude, après une éclipse de quelques millénaires, une figure rituelle dont ils se sont ainsi chargés, sous prétexte de la détruire, de prouver eux-mêmes la pérennité. (…)La croyance où nous gardons nos enfants que leurs jouets viennent de l’au-delà apporte un alibi au secret mouvement qui nous incite, en fait, à les offrir à l’au-delà sous prétexte de les donner aux enfants […] Les cadeaux de Noël restent un sacrifice véritable à la douceur de vivre, laquelle consiste d’abord à ne pas mourir. (…) Les cadeaux seraient donc une prière adressée aux petits enfants – incarnation traditionnelle des morts, pour qu’ils consentent, en croyant au Père Noël, « à nous aider à croire en la vie ». Claude Lévi-Strauss
Nous avons mis en ligne des e-mails jusqu’alors inédits, montrant que le Dr Fauci a dissimulé des informations à propos d’une origine du Covid-19 en provenance du laboratoire de Wuhan, et intentionnellement minimisé la thèse d’une fuite de laboratoire. Parti républicain américain
En développant massivement un programme de modification des conditions météorologiques, le pays pourra, d’ici 2025, infléchir la météo grâce aux avancées spectaculaires de la recherche en matière « d’ensemencement » des nuages, rapporte CNN. Si cette technologie n’est pas nouvelle, l’ampleur du programme impressionne : la zone concernée couvrira une surface de 5,5 millions de kilomètres carrés, soit une fois et demi la superficie de l’Inde. Le concept d’ensemencement des nuages, déjà connu, consiste à injecter de petites quantités d’iodure d’argent dans les nuages qui comportent un taux d’humidité élevé, ce qui provoque la condensation des particules, puis des précipitations. Pékin est familière de cette technologie, utilisée notamment lors des JO de 2008 pour assurer un ciel dégagé pendant les épreuves sportives, ou encore lors des grandes exhibitions politiques dans la capitale. À l’heure où le dérèglement climatique menace, la maîtrise de cette technologie permettrait à la Chine de préserver ses régions agricoles des chutes de grêle, de lutter plus efficacement contre les grands feux de forêt, ou encore de parer aux périodes de sécheresse. L’année dernière, l’agence de presse chinoise Chine nouvelle annonçait en effet que la manipulation météorologique avait permis de réduire de 70% les dommages provoqués par la grêle sur les cultures dans le Xinjiang. Cette technologie a toutefois nécessité un investissement massif de la part du gouvernement chinois qui a, au total, déboursé pas moins de 1,34 milliard de dollars entre 2012 et 2017. Cet engouement fait cependant tiquer certains pays, comme l’Inde justement. Les deux pays, qui partagent une frontière le long de l’Himalaya, s’y étaient confrontés lors de violents heurts en juin 2020. L’Inde se demande depuis plusieurs années si la modification météorologique et les chutes de neige artificielles ne pourraient pas donner l’ascendant à la Chine en cas de conflit futur dans cette zone montagneuse où les mouvements de troupes sont essentiels. Capital
Nous avions déjà connu dans les années précédentes des demandes pour retirer les sapins de Noël, car ce serait un signe ostentatoire. Je trouve la décision du tribunal très agressive vis-à-vis du président du conseil général, surtout en Vendée. Bientôt, il faudra supprimer le mot Dieu de tout notre vocabulaire. C’est un peu insensé. Il faut arrêter les provocations. (…Toutes les mairies mettent des sapins de Noël partout. Ou alors on décide d’enlever toutes les églises du pays, car c’est aussi un signe ostentatoire religieux. Il faut arrêter de répondre à quelques babas cool écervelés à un moment où tout ça est très crispant dans la société. On prend la décision de retirer une crèche juste avant Noël, alors que cette fête est uniquement féérique. Ça n’a rien à voir avec la religion. On devrait se demander si on supprime Noël dans ce cas. La connerie n’a pas de limites… (…) Il faut du discernement. C’est ça le vivre ensemble. La réponse du ministre de l’Intérieur à une question écrite en mars 2007 l’explique tout a fait. (NDLR : à une question de Jean-Luc Mélenchon, alors sénateur, au sujet d’une crèche installée par une mairie, le ministère de l’Intérieur, dirigé à l’époque par Nicolas Sarkozy, répond que « le principe de laïcité n’impose pas aux collectivités territoriales de méconnaître les traditions issues du fait religieux qui, sans constituer l’exercice d’un culte, s’y rattachent néanmoins de façon plus ou moins directe. Tel est le cas de la pratique populaire d’installation de crèches, apparue au XIIIe siècle. Tel est le cas aussi de la fête musulmane de l’Aïd-el-Adha ».) Sans discernement, on supprime tout. L’Hôtel-Dieu doit changer de nom dans ce cas… Les musulmans ne le demandent même pas. Ceux qui demandent cela sont des ramassis de gens hors-sol et anti-calotin. Il ne faut pas y céder. (…) C’est une erreur. C’est souffler sur des braises. (…) au moment où les chrétiens sont martyrisés dans une partie du monde, je crois qu’il faut arrêter. On ne va pas brûler les minarets et faire sauter les synagogues. Arrêtons les bêtises. Noël, c’est féérique et je crois qu’on doit croire au Père-Noël le plus longtemps possible. Pierre Charon (sénateur UMP de Paris)
Le Parti, la politique, le militaire, le civil, l’université, l’Est, l’Ouest, le Sud, le Nord et le Centre, le Parti dirige tout. Mao Zedong
Pourquoi l’Union soviétique s’est-elle désintégrée ? Pourquoi le Parti communiste soviétique s’est effondré ? Une raison importante était que leurs idéaux et leurs convictions vacillaient. Finalement, il a suffi d’un mot silencieux de Gorbatchev pour déclarer la dissolution du Parti communiste soviétique, et un grand parti a disparu. En fin de compte, personne ne s’est comporté en homme, personne n’a osé résister. Xi Jinping
President Xi Jinping managed to offend Buddhists more deeply through his visit in Hebei last week than he did when visiting Tibet in July, in a trip that was mostly devoted to geopolitical issues and the question of water. That Xi Jinping’s visit to Chengde, in Hebei province, on August 24 did not create an international scandal only proves how easily history, including history of genocides, is forgotten. In fact, the Chinese president visited and honored a temple built to commemorate a genocide. The Puning Temple in Chengde is inextricably connected with the 18th-century extermination of the Dzungar Buddhists, which virtually all non-Chinese historians recognize as genocide. The Dzungars were a confederation of Mongol tribes that converted to Buddhism and established a powerful Khanate in the 17th century in present-day Xinjiang. The beautiful temples and monasteries they built there were all destroyed during the Cultural Revolution. Tibetans do not have a good memory of the Dzungars. Although the Fifth Dalai Lama and the founder of the Dzungar Khanate, Erdenu Batur, were allies, by the 18th century the Khanate had become so powerful that they invaded Tibet and conquered and looted Lhasa in 1717. The Tibetans, perhaps making a mistake justified by their difficult predicament, called the Chinese for help. The Dzungars defeated the Chinese army in 1718 (something the Chinese never forgot), but a second Chinese expedition was more successful, and the Dzungars were expelled from Tibet in 1720. The defeat of 1718 was avenged in 1755, when China moved decisively to annihilate the Dzungar Khanate and exterminate the Dzungar people. Between 500,000 and 800,000 Dzungars (650,000 being the figure advanced by some recent historians) were killed, men, women, and children. Only a few thousand descendants from the Dzungars survive in present-day Mongolia. Although the Dzungar invasion of Tibet was an act of aggression, nothing can justify the genocide perpetrated by the Qianlong Emperor, the worst mass massacre of the 18th century in the world. The same Qianlong Emperor built in 1755 the Puning Temple to celebrate what he called his “pacification” of the Dzungars, which was in effect extermination and genocide. (…) On August 24, Xi Jinping came to the Puning Temple. The visit was prepared by a video the CCP produced to explain to a Chinese audience the historical significance of the event. The video explained the conquest of the Dzungar Khanate and extermination of the Dzungars by claiming that the Qianlong Emperor “put down the rebellion of the Mongol Dzungar tribe.” The temple was presented as “one temple, two styles” (Chinese and Tibetan), a symbol of “Han-Tibetan unity and national unity.” (…) This is the usual jargon for total submission of religion to the CCP, but even more significant is that from the Puning Temple Xi went on to visit at the Chengde Museum an exhibition called “Inside and Outside of the Great Wall of Hope: Records of National Unity in the Qing Dynasty,” which is a blatant celebration of the genocidal policies of the Qianlong Emperor, who is praised for having promoted “ethnic unity, border stability, and national unity.” That he did so by killing hundreds of thousands of Dzungars is not explained. In such a significant location, Xi warned ethnic minorities that they should “adhere to the leadership of the CCP, adhere to the correct path of solving ethnic problems with Chinese characteristics, fully implement the Party’s ethnic theory and ethnic policies, and constantly consolidate and develop socialist ethnic relations.” They are, Xi said, inscribed in “historical laws” —one of which seems to be that either you submit or you are exterminated through genocide. Bitter winter
Aucune religion n’interdit le cannibalisme. Je ne trouve pas non plus de loi qui nous empêche de manger les gens. J’ai profité de l’espace entre la morale et la loi et c’est là-dessus que j’ai basé mon travail. Zhu Yu 
It is worth trying to understand why China is producing the most outrageous, the darkest art, of anywhere in the world.  Waldemar Januszczak (Times art critic)
Le sinologue français Robert des Rotours (…), dans son article « Quelques notes sur l’anthropophagie en Chine », indique que la consommation de viande humaine se pratique dans quatre buts principaux : pour survivre (en période de famine), dans un but de vengeance (sur un ennemi défini), pour satisfaire ses goûts culinaires, et enfin dans un but médical. J’ajouterais une cinquième catégorie, à savoir le témoignage de la piété filiale, rattaché à deux des catégories précédentes (famine et maladie), mais dont la pratique est singulière puisqu’il se pratique sur des personnes vivantes et volontaires (don de soi). Après avoir épluché longuement l’historiographie chinoise, le Professeur Key Ray Chong (…) a dénombré pas moins de 1219 évocations d’une pratique cannibale entre l’Antiquité et 1912 : 780 motivés par la piété filiale, 329 liés à la famine, 82 à la haine et à la guerre, et une infime minorité motivée par des penchants culinaires. A tout cela, il faudra ajouter les faits qui se sont déroulés au xxe siècle, avec un cannibalisme pratiqué dans un but idéologique. (…) nous avons présenté les différentes motivations poussant à la consommation de chair humaine en Chine : guerres, vengeances, famines, idéologie, piété filiale, croyances médicales, rituels ancestraux, penchants culinaires. (…) Existe-t-il réellement dans la société chinoise des faits de cannibalisme ? Historiquement, c’est sûr. Prenez l’exemple de Yi Ya à l’époque des Royaumes Combattants, qui a donné son fils à manger au duc Huan de Qi. D’autres faits sont attestés à l’époque féodale ; la piété filiale contraignait à donner sa propre chair pour soigner ses parents ; Lu Xun et son Journal d’un fou qui se termine par l’appel « Sauvez les enfants » ; les témoignages de Zheng Yi à l’époque de la Révolution culturelle sur des actes de cannibalisme dans le sud du pays. Tout prouve que le cannibalisme a existé. Solange Cruveillé
[L’hypothèse de l’accident de laboratoire] est basée, entre autres, sur le fait que le virus le plus proche actuellement connu, donc le RaTG13, a été échantillonné par un laboratoire de virologie localisé dans la zone où les premiers cas de Sars-CoV-2 ont été détectés, et où des travaux sur ces coronavirus émergents sont conduits. Des projets de recherche importants visaient à comprendre le mécanisme de franchissement de barrières d’espèces, c’est-à-dire justement à collecter des virus chez les chauves-souris, récolter des échantillons de manière à séquencer ces virus, essayer de mettre en culture ces virus dans des cellules et essayer de comprendre comment ces virus sont potentiellement capables d’infecter des cellules d’autres mammifères, incluant des cellules humaines. (…) Chez les coronavirus, par exemple, il y a une protéine qui joue un rôle majeur dans le franchissement de la barrière des espèces, c’est la protéine Spike qui est à la surface de la particule virale et donne l’aspect en couronne des virus. Il se trouve que les laboratoires de virologie de Wuhan ont démontré, à partir de 2016, qu’il existe chez certaines chauves-souris des virus avec des protéines Spike potentiellement capables d’infecter directement des cellules humaines sans nécessiter pour autant de passer par des hôtes intermédiaires.  (…) Il est crucial, de mon point de vue, de comprendre l’origine de cette pandémie, parce qu’il y a des décisions collectives et mondiales à prendre qui seront complètement différentes si l’origine est zoonotique ou accidentelle. S’il y a eu passage par tel ou tel hôte intermédiaire, il faudra prendre des mesures de surveillance chez les animaux potentiellement infectés, donc potentiellement vecteurs de ces virus, avec à la clef des abattages systématiques, comme c’est le cas régulièrement pour la grippe aviaire. Et s’il s’avère que c’est un accident dû à des manipulations, alors il faut mieux encadrer les conditions expérimentales dans lesquelles sont faites les expériences dont on vient de parler. Par ailleurs, quelle que soit l’origine du virus, avec l’avancée rapide des nouveaux outils de biologie moléculaires, il est peut-être urgent de réfléchir de manière collective aux expériences qu’il est nécessaire de faire dans les laboratoires et à celles qu’il ne faut pas faire parce qu’elles sont trop dangereuses. Est-il raisonnable de construire dans des laboratoires, des virus potentiellement pandémiques chez l’homme qui, au départ, n’existent pas naturellement ? Ce débat éthique existe depuis les années 2010-12, quand des équipes américaines et hollandaises ont cherché à construire des virus de la grippe, potentiellement pandémiques, et cette fois-ci à partir d’un virus qui n’était pas particulièrement adapté à la transmission par aérosol. Le bénéfice qu’on escomptait de ces expériences était-il si important qu’on pouvait s’affranchir du risque de sa diffusion ? Ou, est-ce que, éthiquement, ces travaux devaient être considérés comme trop dangereux et donc interdits ? Voilà ce qui a conduit les États-Unis à décréter à partir de 2014 un moratoire sur ce type d’expérience. (…) l’une des conséquences de cette nouvelle politique a été l’arrêt des expériences sur les coronavirus par les grands laboratoires sur le territoire américain. Ce qui a conduit, à la place, à l’intensification de ces recherches dans les laboratoires de Wuhan, par exemple, avec des financements américains… notamment, entre autres, via la EcoHealth Alliance ! Paradoxalement, le moratoire américain, qui pourrait être jugé comme une décision limitant les risques biologiques, a donc peut-être eu des effets pervers, en favorisant le déploiement de recherche dans des pays ou le contrôle des risque biologiques est moindre. Étienne Decroly
Moi aussi je suis pécheur, mais si la loi ne devait être exécutée que par des hommes sans faute, la loi serait vaine. Jésus (réécrit par un manuel scolaire chinois)
Il faut une évaluation complète des traductions existantes de classiques religieux. Pour les contenus non conformes, il faut des modifications et il faut retraduire les textes. Communiqué du parti communiste chinois (6 novembre 2019)
Le régime communiste est une secte et il voit le bouddhisme tibétain, le catholicisme ou l’islam comme des idéologies rivales. Le contrôle accru sur les religions trahit en réalité la peur de voir la société lui échapper. Zhang Lifan (historien chinois)
En Chine, un manuel scolaire destiné à l’enseignement professionnel dans le secondaire, publié par un service d’édition dépendant du gouvernement, a choisi de reprendre le passage biblique concernant la femme adultère afin d’enseigner aux élèves « l’éthique professionnelle et le respect de la loi ». On aurait pu s’en féliciter dans la mesure où Jésus, dans ce texte (Jn 8, 1-11), prend la défense de la femme adultère et empêche sa lapidation avec ces mots : « Celui d’entre vous qui est sans péché, qu’il soit le premier à lui jeter une pierre ». Mais loin d’encourager une telle charité et l’amour de son prochain, le passage biblique cité dans le manuel scolaire assure que Jésus se serait mis lui-même à lapider la femme adultère en ajoutant : « Moi aussi je suis pécheur, mais si la loi ne devait être exécutée que par des hommes sans faute, la loi serait vaine ». (…) Ce n’est pas la première fois que le gouvernement chinois s’en prend aux catholiques du pays de manière plus ou moins insidieuse. Dans la province de l’Anhui (est du pays), près de Shanghai, depuis la mi-avril, plus de 500 croix appartenant à des lieux de culte chrétiens, que ce soit des églises catholiques ou des temples protestants, ont été enlevées des clochers. Cette répression qui émane du parti communiste n’est pas nouvelle et des milliers de croix ont déjà été retirées dans les provinces du Zhejiang, du Henan, du Hebei et du Guizhou, parfois sous prétexte de respecter les règles d’urbanisme. Alteia
L’État chinois contrôle de plus en plus profondément les nouvelles diffusées dans les médias officiels, et ce qui n’est pas validé en haut lieu est souvent qualifié de rumeur, comme cela a été le cas pour les premiers messages non officiels à propos de ce nouveau virus. Dès le 30 décembre 2019, le docteur Li Wenliang, ophtalmologue à l’hôpital central de Wuhan, diffuse l’information d’une nouvelle maladie, grave et transmissible d’homme à homme, auprès de quelques collègues. Questionné par la police le 3 janvier 2020, il est accusé d’avoir propagé de fausses rumeurs. Dans la culture communiste chinoise, il doit se rétracter en signant une « lettre d’admonestation », nouvelle formule des autocritiques en vigueur dans les années 1940 avec un paroxysme pendant la Révolution culturelle, par laquelle il s’engage à ne pas recommencer sous peine de poursuites. Avec le recul et vue de nos rives occidentales, cette menace à l’encontre de la diffusion de l’existence d’une maladie qui va rapidement devenir une pandémie paraît incroyable. Pourtant, cela est courant en Chine et n’étonne personne là-bas. (…) En effet, c’est d’abord la glorification du peuple chinois réussissant sa lutte contre le virus qui doit dorénavant circuler, comme cela transparaît dans une bande dessinée de propagande nommée « Grande illustration de la lutte contre le coronavirus », publiée sur le site du Quotidien du peuple le 2 avril. (…) L’arrivée du virus est imputée au « ciel », à travers des éclairs et des coups de tonnerre soudains, malmenant la sérénité des voyageurs se préparant à rentrer en famille fêter le Nouvel An. Le ciel, dans la tradition chinoise, est la puissance cosmique fondamentale. Ciel et destin sont souvent synonymes, et une traduction courante de la maxime ci-dessus (« le ciel avait un autre plan ») est « le destin est imprévisible ». L’apparition du « ciel/destin » en tant que moteur cosmique surplombant les hommes est assez originale dans un journal communiste. S’ensuit cette parole si anodine du virus : « Je suis arrivé tout doucement » – soudaine, impromptue, insidieuse, hors de tout contrôle, cette venue enlève toute responsabilité aux humains. Car c’est bien cela qu’il faut retenir : rien n’a pu être fait pour contenir cette épidémie que personne n’a vue venir, parce qu’elle a été orchestrée par le ciel. Dès lors, il appartient aux humains de se liguer pour combattre la maladie, heureusement avec l’aide du dieu du feu et du dieu du tonnerre, qui nomment les hôpitaux bâtis en un temps record. La teneur globale du message semble être la suivante : le ciel a envoyé un défi aux hommes qui, malgré quelques pertes, l’ont relevé victorieusement. L’avenir est dans le rêve chinois, représenté par les bulles d’une petite fille solitaire, volant sous des arbres en fleur vers le ciel. Bien sûr, on peut faire d’autres interprétations : d’abord, la fresque représente évidemment une réécriture de la bataille contre le virus du point de vue des dominants ; paradoxalement, ces derniers sont absents, et c’est bien le peuple lui-même qui est glorifié pour ses sacrifices. Ensuite, on peut être frappé par les accents religieux, voire mystiques, se manifestant dans l’évocation du ciel, dans celle des dieux du feu et du tonnerre nommant les hôpitaux parce qu’ils sont traditionnellement des dieux exorcistes pourfendeurs des maladies, dans les nombreuses colombes blanches voletant – symboles universels de paix et de pureté –, et enfin dans la pagode bouddhiste, présente au début et à la fin. Comment se fait-il que la propagande chinoise doive recourir à des clichés religieux et cacher le communisme et le Parti, les commanditaires de cette fresque ? Comment peut-on interpréter la petite fille solitaire du dernier dessin ? Ne pourrait-on pas y voir signifié le souhait chinois profond d’atteindre à l’individuation loin des foules pour vivre dans un monde idéal, en accord avec une nature bienveillante, sous une protection divine ? Cependant, la douceur extérieure relative de cette fresque disparaît avec fracas dans des caricatures d’une violence extrême livrées sans retenue en ligne fin avril, critiquant la romancière Fang Fang et le docteur Zhang Wenhong. Le journal du confinement de Wuhan de Fang Fang, publié chaque soir en ligne, a été le seul récit relatant librement les sentiments d’une écrivaine confinée. (…) les éditions chinoises ayant rejeté toute publication en Chine, Fang Fang a conclu un contrat avec des éditions non chinoises. Dès lors, considérée comme traître, elle est traitée dans des termes abjects datant de l’époque de la Révolution culturelle. Sur le dessin, travestie comme un chien, objet de haine et de mépris, elle est accusée par trois jeunes gens la pointant avec un doigt, un pinceau et une plume, la jeune fille tenant une lampe rouge, le tout sur un fond de drapeaux rouges. C’est bien l’écriture libre qui est dénoncée unilatéralement par les tenants d’un communisme rouge revenant sur le devant de la scène par les « nationalistes maoïstes » via les réseaux sociaux. Une deuxième caricature dénonce également l’esprit libre d’une autorité scientifique, le docteur Zhang Wenhong, représenté un peu comme un moustique à écraser, tenu par une main rouge – communiste donc. La raison de cette attaque ? Zhang Wenhong, directeur du service de maladies infectieuses d’un hôpital de Shanghai, est extrêmement populaire, bien plus que l’officiel Zhong Nanshan, représenté dans la fresque du Quotidien du peuple, pour ses prises de paroles réalistes et parfois humoristiques. II est violemment attaqué sur les réseaux sociaux, parce qu’il a proposé aux parents chinois de donner à leurs enfants du lait et des œufs pour le petit-déjeuner, à la place de la traditionnelle bouillie de riz, pour renforcer leur immunité. Ces propos ont été considérés comme une traîtrise vis-à-vis de la culture chinoise. Quels que soient les arguments et leur validité, ces attaques visent des personnes populaires, parce qu’elles ont révélé au grand jour ce qui n’aurait pas dû l’être. La Chine actuelle reste une société du secret, où la parole publique officielle travestit ou utilise le mensonge pour cacher ce qui ne doit pas être dit. Malheur à ceux qui transgressent les consignes ! (…) Ce qui se passe actuellement en Chine revient certainement en arrière sur tous les combats pour la liberté et la démocratie entamés depuis le début du xxe siècle, portés par de nombreux acteurs, y compris le Parti communiste chinois à son origine. Depuis l’ère des réformes, dans une Chine apaisée, nombreux encore sont ceux qui ont continué sur cette lancée, malgré Tian’anmen en 1989. Bien qu’aujourd’hui, la société numérique développe encore plus la surveillance de masse et favorise la circulation d’images terribles, elle n’a pourtant pas encore réussi à entraver ces espérances. Catherine Capdeville-Zeng
Le régime communiste veut que les religions servent les objectifs du Parti communiste, et donc la construction du socialisme. Xi Jinping sait qu’il ne peut pas faire disparaître la religion par une persécution massive, donc il poursuit la mise en œuvre d’une politique de contrôle et d’instrumentalisation de la foi chrétienne et de la religion musulmane. C’est une politique qui vise l’Église catholique mais aussi les autres religions, comme le protestantisme et l’islam. Ce n’est pas une annonce spectaculaire dans le sens où c’est la suite logique cohérente d’une volonté politique de sinisation de la société, que Xi Jinping a exprimé il y a déjà des années. Lorsqu’il a employé le terme de « sinisation » pour la première fois en 2011, il l’a appliqué au marxisme. Depuis 2015, il estime que cela doit aussi s’appliquer aux religions présentes en Chine. Pour lui, les religions doivent s’adapter à la culture et aux valeurs chinoises, et donc être un relais des valeurs marxistes. (…) C’est un contrôle de plus en plus étroit et quotidien, à la fois sur tous les édifices mais également sur toutes les activités religieuses en général. En Chine, aucun journal chrétien ni revue de théologie ne peut exister. Il y a parfois quelques bulletins d’une église ou d’un temple, mais ils sont contrôlés par le régime. Pour la période de Noël, cela va encore plus loin : les autorités ont mis en place une campagne de boycott, car ils considèrent que cette fête trahit la culture chinoise. Dans les écoles, toutes les décorations de Noël sont interdites. Dans plusieurs établissements, des enfants ont été punis car ils ont dit qu’ils allaient se rendre à la messe de Noël. Cela est dû à une réglementation adoptée il y a deux ans, qui interdit aux enfants de moins de 18 ans d’aller dans les églises ou dans les temples. (…) Dans l’idéologie marxiste, la religion est « l’opium du peuple », une superstructure qu’il faut faire disparaître. Mais le régime est conscient que dans les faits, ce n’est pas possible dans l’immédiat. A défaut de détruire la religion, il cherche dont à la transformer. Cette politique de sinisation s’est traduite par exemple par une récente campagne d’affichage dans les églises. Les autorités politiques essayaient de montrer par des citations que les douze grandes valeurs du socialisme ont une correspondance directe dans la Bible, donc que la Bible annonce le socialisme. (…) À mon sentiment, c’est la suite logique de la politique engagée par Xi Jinping depuis 2013. Mais dans la décennie 1966-1976, pendant ce que l’on a appelé la Révolution culturelle, la situation était encore plus dramatique. Aucun culte religieux n’était autorisé : même les églises « officielles » (celles qui sont reconnues par le régime, ndlr) ont été fermées de force, ainsi que les temples protestants… Aucun culte religieux n’existait en Chine. Aujourd’hui, même si la liberté de pratique religieuse est gravement entravée, des églises officielles sont ouvertes, et la religion n’est pas interdite. (…) [Avoir une croyance religieuse en Chine] C’est possible, dans la mesure où aucun pays à aucune époque n’a réussi à empêcher les gens de croire. L’objectif du régime à long terme serait de supprimer la religion en Chine, mais évidemment, il n’y parviendra pas. (…) Les différentes mesures prises par les autorités chinoises depuis la signature de l’accord [avec le Vatican] sont en contradiction avec cet accord. Le régime a toujours pour objectif de contrôler davantage l’Église catholique, et d’instrumentaliser la doctrine religieuse à des fins politiques. Évidemment, en signant cet accord, le Pape essayait de préserver la liberté de l’Église et assurer sa continuité en Chine, où de nombreux diocèses étaient sans évêques… Il avait des raisons de signer cet accord. Mais la Chine et le Saint-Siège poursuivent des intérêts différents. Il est peu probable que le Vatican réagisse à cette nouvelle offensive du régime. Le Pape sait bien que 11 millions de catholiques chinois vont déjà fêter Noël dans des conditions très difficiles. Il ne voudra pas aggraver la situation. Yves Chiron
Il est impossible de comprendre la forme de la gouvernance chinoise actuelle sans s’intéresser à la Chine archaïque et à la Chine impériale. Et, quand on se livre à cet exercice, on constate combien la théorie du philosophe René Girard sur le bouc émissaire est pertinente. L’homme fonctionne toujours sur le mode mimétique : il désire ce que veut son voisin, d’où les conflits. Lorsque ceux qui déchirent une communauté finissent par converger vers un seul de ses membres, rendu responsable de tout le mal, sa mise à mort ramène l’ordre et l’harmonie. C’est un phénomène anthropologique universel que les Évangiles ont subverti en racontant ce lynchage non pas du point de vue de la foule persécutrice, mais du point de vue de la victime innocente. Cependant, ce phénomène reste particulièrement présent dans la Chine actuelle, où il structure la religion comme la politique. (…) Les mythes de la Chine la plus archaïque sont nombreux à mettre en scène un meurtre fondateur. Ainsi, Tang le Victorieux, fondateur de la dynastie Shang, est à la fois considéré comme celui qui mit à mort Jie, le dernier souverain des Xia – la première dynastie chinoise – il y a trois millénaires, et, après son arrivée au pouvoir, comme une victime émissaire, accusée d’exactement les mêmes maux que Jie en son temps. Lors d’une sécheresse, les conflits se multiplièrent et Tang s’offrit en sacrifice pour faire tomber la pluie. Tang et Yu le Grand, le fondateur des Xia, furent tous deux des infirmes portant les marques d’élection propres aux victimes émissaires. Tang était « desséché », comme les sorciers au cœur des rites de faiseurs de pluie, et Yu le Grand boitait. Le « pas de Yu » reste aujourd’hui un des principaux rituels taoïstes. (…)  c’est par les sacrifices que l’empereur pouvait faire régner l’ordre et l’harmonie ! Avant d’être un politique, l’empereur était « fils du Ciel ». Le sacrifice au Ciel, qui était son apanage jusqu’en 1912 et la fondation de la République, était un rituel sanglant auquel aucun étranger ne pouvait assister. Si les sacrifices étaient correctement effectués, cela signifiait que le monde était en ordre. Si l’empereur s’agitait pour tenter de résoudre les problèmes auxquels le pays était confronté, il risquait au contraire de semer le désordre dans la communauté. Le « décret du Ciel », une notion dont la première occurrence apparaît en 998 avant notre ère, sous la dynastie des Zhou, permettait de justifier le pouvoir en place. L’empereur devait sans cesse faire face aux risques de subversion et inspirer une peur plus grande que celle qu’il éprouvait lui-même à l’égard de la violence collective. Le regard menaçant des « dix mille êtres » (la foule) pesait constamment sur l’« être unique » qu’était l’empereur, « plus à plaindre qu’un lépreux », comme le disait le légiste Han Feizi. Pour Mencius [Mengzi], le tyran déchu doit faire face à la volonté commune du Ciel, du peuple et de celui qui l’a chassé, lequel devient le nouveau détenteur du décret du Ciel mais peut être demain une nouvelle victime sacrifiée. N’est-il pas intéressant de voir comment, lors du XXe Congrès, Hu Jintao, le prédécesseur de Xi Jinping, a été, en public, exclu de l’assemblée ? Son successeur n’a pas bougé un cil. Depuis l’avènement du Parti communiste, le « décret du Ciel » s’appelle « mission historique » et fonde la légitimité du Parti. Si la dénomination change, c’est toujours du Ciel que vient la légitimité. Tant qu’ils ont le pouvoir, les dirigeants sont légitimes. (…) la théologie joue toujours son rôle dans la Chine d’aujourd’hui. Le sinologue Joël Thoraval a démontré que souvent, dans les campagnes, les souverains occupent la place centrale sur les autels domestiques et lors des rites, aux côtés du Ciel, de la Terre, des ancêtres et des maîtres. La politique chinoise est intimement liée à la religion. Dans les années 1980 et 1990, après la fin du culte de la personnalité, décrétée par Deng Xiaoping, des empereurs autoproclamés, suivis parfois de milliers de fidèles, sont apparus partout en Chine. Le retour d’une figure impériale avec Xi Jinping marque au fond un retour à la normale. (…) [Mais] présente en Chine depuis le XVIIe siècle, [la religion chrétienne] rend plus difficile la fermeture sacrificielle sur le bouc émissaire. Le christianisme est synonyme de liberté. C’est grâce à lui que les femmes ont pu avoir accès à l’éducation et commencer à se libérer de la coutume des pieds bandés, progrès d’ailleurs revendiqué par le Parti communiste. Aujourd’hui, malgré les persécutions parfois sanglantes contre les chrétiens jusqu’aux années 1970 et les mesures prises aujourd’hui pour interdire l’accès au culte, les conversions vont croissant. Nous manquons de statistiques fiables, mais les chrétiens seraient environ 100 millions, en majorité des protestants. C’est dans ce vivier que se recrutent nombre de militants des droits de l’homme. Ce n’est donc pas un hasard si le pouvoir veut « siniser » le christianisme. En 2019, il a annoncé un projet de réécriture de la Bible, qui devrait être terminé d’ici dix ans. Il a renoncé toutefois à inclure dans un manuel d’éducation civique sa version de l’épisode de la femme adultère (Évangile de Jean), dans laquelle le Christ participe lui aussi à la lapidation ! (…)  [L’historiographie chinoise] n’est pas fondée sur la vérité, mais sur l’autojustification du pouvoir, lequel est toujours pacificateur alors que les victimes sont des « fauteurs de troubles » responsables de ce qui leur arrive. Le massacre des Dzoungars, commis par les Qing au milieu du XVIIIe siècle, est ainsi présenté dans les annales comme une expédition punitive contre des brigands rebelles au fils du Ciel. Les Dzoungars ont été exterminés ; leur principauté est devenue pour partie la province du Xinjiang, peuplée par les Ouïgours, alors alliés des Chinois, et aujourd’hui par de plus en plus de Hans. Mais ce génocide est commémoré en toute bonne conscience par le pouvoir chinois en tant que moment privilégié de l’unité entre les Hans et les Tibétains, qui les avaient alors aidés. A contrario, la Chine ne peut être que victime des Occidentaux et des Japonais, qui l’auraient humiliée, sans que le pouvoir accepte de prendre en compte le fait que c’est grâce aux « barbares » étrangers qu’elle s’est pour une part ouverte à la modernité. Elle-même d’ailleurs n’aurait jamais fait de guerres de conquête, elle se serait contentée d’unifier le territoire du Ciel… Emmanuel Dubois de Prisque
Il apparaît (…) que la Chine actuelle, malgré son « athéisme » officiel, partage avec la Chine impériale un même tropisme qui la porte à ne pas distinguer le politique du religieux. Le Parti communiste chinois agit de plus en plus comme une institution qui se pose en gardienne de ce qui est sacré pour la Chine et que des forces extérieures, politiques ou religieuses, viennent en permanence menacer, de la même façon que la « bureaucratie céleste de l’Empire était la gardienne d’un dogme contre les hérésies » qui le menaçaient. Du point de vue du rapport du politique avec le religieux, la situation actuelle se rapproche de celle que décrivait Édouard Chavannes en 1904 : « L’Empereur nous apparaît ainsi comme le juge universel du bien et du mal […], en lui se réalise l’étroite union de la politique, de la morale et de la religion, principe fondamental du gouvernement chinois ; il est véritablement le Fils du Ciel, et son omnipotence absolue et sacrée provient de ce qu’il est le mandataire du Ciel sur la terre. » (…) La « grande renaissance de la nation chinoise » (…) est le cœur du métarécit de la Chine contemporaine selon lequel la Chine a refermé en 1949 une parenthèse d’un long siècle qui s’étend du début de la première guerre de l’Opium, en 1839, à la création de la « nouvelle Chine », siècle au cours duquel elle a été « humiliée » par les puissances occidentales et japonaise qui ont tiré profit de sa faiblesse, de son ingénuité et d’un pacifisme intrinsèque à sa culture. Sans renoncer à ce qu’elle est essentiellement, une civilisation pacifique et harmonieuse, elle ne répétera pas les erreurs du passé et saura se défendre si elle est agressée. (…) La posture parfois agressive et irascible de la Chine contemporaine s’explique ainsi paradoxalement par le sentiment que la civilisation chinoise est plus pacifique que les autres. Il lui faut donc devenir forte pour redevenir ce qu’elle imagine qu’elle fut : un modèle de vertu pour elle-même et pour le monde. (…) Depuis, au moins, le traité de Westphalie en 1648, les nations européennes ont de facto renoncé à incarner la totalité de la Chrétienté, c’est-à-dire à se considérer comme un avatar de l’empire universel des Romains et ont, de ce fait, sécularisé et territorialisé leur pouvoir. La Chine, quant à elle, n’a jamais été contrainte à cette kénose politico-religieuse. L’Empereur est resté jusqu’au terme de l’Empire non seulement souverain politique, mais aussi maître des rites et des sacrifices. Plus encore, les deux aspects de sa pratique politico-religieuse n’étaient qu’une seule et même chose. Comme l’écrit Jean Levi à propos de la Chine antique, « gouverner revient à sacrifier ». Malgré l’émergence progressive dans l’histoire chinoise de religions non directement politiques, diffusant leurs doctrines plus ou moins à l’écart du pouvoir, le bouddhisme et le taoïsme, le pouvoir impérial continuera à jouir d’un monopole sur la légalité et la légitimité du phénomène religieux dans le corps social. C’est l’administration qui définit, sur la base d’une loi fondamentale, ce qui est « correct » et ce qui est « hérétique » dans les pratiques religieuses. Pendant plus de cinq siècles, une loi Ming du xive siècle, reprise par la dynastie sino-mandchoue Qing jusqu’au début du xxe, prévoit la mort par strangulation ou l’administration de cent coups de bâton suivie (s’ils survivent) du bannissement de ceux qui pratiquent des cultes « hérétiques », c’est-à-dire non conformes aux pratiques considérées comme « correctes » par la bureaucratie. Pour reprendre les termes de J. J. M. De Groot, « l’Empereur aussi bien que le Ciel est seigneur et maître de tous les dieux, et délègue cette dignité à ses mandarins, chacun pour sa juridiction. C’est d’eux que relève la décision de savoir quels dieux sont susceptibles d’être objets de culte, et quels dieux ne le sont pas. S’il faut prendre la volonté de « restauration » de Pékin au sérieux, comme cela est vraisemblable, il convient d’envisager que ce processus puisse avoir une dimension religieuse et que cette dimension religieuse soit même centrale dans le projet des autorités chinoises. Depuis 2016, Pékin applique une politique de « sinisation » des religions qui non seulement réprime les « superstitions », mais soumet l’ensemble des cinq religions « officielles » (taoïsme, bouddhisme, islam, protestantisme, catholicisme) à une tutelle pesante. Des mosquées, des églises et mêmes des temples bouddhiques sont détruits ; le prosélytisme est sévèrement réprimé, l’accès aux églises ou aux mosquées est parfois interdit aux mineurs, tout comme l’enseignement religieux, tandis que le Parti promeut sa propre « spiritualité » de façon de plus en plus insistante. La « pureté » de l’idéal révolutionnaire est mise en avant et, dans certaines régions, les autorités locales remplacent jusque dans les domiciles les effigies religieuses par des portraits de Xi Jinping. Sur les lieux de culte qui restent tolérés, les inscriptions religieuses sont parfois effacées pour être remplacées par des slogans du Parti. Les autorités religieuses sont ainsi engagées dans un vaste projet visant à supplanter les religions existantes par une « spiritualité » indistinctement politique et religieuse qui s’appuie sur la doctrine marxiste-léniniste pour neutraliser non seulement les « religions étrangères » (christianisme et islam), mais aussi les religions considérées comme chinoises (taoïsme et bouddhisme) dans la mesure où ces dernières impliquent, pour les fidèles, un ordre de loyauté concurrent de l’ordre politique. En outre, les autorités situent parfois délibérément la vocation du religieux et celle du politique sur le même plan. Le catholicisme, notamment, est critiqué pour son inefficacité dans la lutte contre la pauvreté et la maladie, tandis que le Parti vante ses résultats dans ces deux domaines. Les autorités prétendent ainsi « transformer les fidèles des religions en fidèles du Parti . C’est aussi dans ce contexte que doit se comprendre la politique menée à l’égard de l’islam ouïghour au Xinjiang. Lorsque le Parti prétend, pour répondre aux accusations occidentales, se contenter de « rééduquer » les foules musulmanes du Xinjiang plutôt que de les enfermer dans des camps de concentration, cela n’a rien de rassurant car se manifeste ainsi une foi profonde dans la vertu civilisatrice de cette abstraction qu’est « la Chine ». Mais aussi abstraite soit-elle, cette Chine conçue comme centre de civilisation exerce des effets puissants sur les cadres du Parti communiste, qui y trouvent les ressources symboliques nécessaires à la légitimation de la mise en œuvre de politiques de plus en plus coercitives à l’égard des populations qui leur sont soumises. Mais plus profondément encore que dans ses rapports avec les religions, la nature religieuse, ou plus exactement sacrificielle, du régime chinois se révèle dans sa structuration fondamentale. En se faisant le gardien et le défenseur de l’orthodoxie spirituelle et de la foi dans les idéaux révolutionnaires de ses membres, le Parti s’inscrit dans les pas du pouvoir politico-religieux chinois traditionnel, dont un des rôles essentiels était de distinguer ce qui est « correct » de ce qui est « hérétique » dans le foisonnement des rites et cultes chinois. Aujourd’hui, c’est dans sa capacité de purification du corps social, à travers l’expulsion des ennemis de la Chine ou de la Révolution, que le Parti manifeste sa puissance, de la même manière qu’autrefois la puissance de l’Empereur se manifestait dans sa capacité à respecter les rites, au premier rang desquels le grand sacrifice au Ciel. Avec lui, l’ordre social et cosmique était produit et garanti. (…) Comme nombre d’autres empereurs avant lui, Mao fut déifié après sa mort par une partie de la population chinoise, malgré la vive hostilité à la religion traditionnelle qu’il manifesta durant son existence. Ou, plutôt, cette déification se produisit en raison même de cette hostilité : sa capacité magique à chasser les esprits et les fantômes de l’ancien monde faisait de Mao un esprit d’une puissance supérieure à celle des esprits et fantômes auxquels la Chine devait faire face jusqu’alors. Aujourd’hui encore, Mao occupe parfois la place centrale dans les autels domestiques, celle du souverain, alors même que son mausolée occupe le cœur de la place centrale (Tiananmen) de la capitale chinoise.  La politique actuelle de « sinisation » des religions et d’expulsion de tout ce qui dans ces religions les rattache aux puissances étrangères renoue ainsi avec la longue tradition chinoise, malgré les soubresauts de l’histoire politique de ce pays au xxe siècle. Sur au moins un temple bouddhique chinois, on pouvait lire en 2018 un slogan frappant : « Sans parti communiste, il n’y a pas de bouddha », qui établit très clairement la nature de la hiérarchie entre le pouvoir du Parti et celui des autres organisations religieuses. Pas plus que dans la Chine d’ancien régime, il n’existe dans la Chine contemporaine un ordre politique et un ordre religieux qui existeraient parallèlement et exerceraient leurs compétences chacun sur son « royaume » qui serait celui de la terre, pour le premier, et celui des cieux, pour le second. La Chine est le « pays des dieux » ou le « pays sacré », selon une de ses appellations traditionnelles, ce qui signifie que les dieux sont indistinctement d’en bas et d’en haut. Selon un principe tout à la fois taoïste (Zhuangzi) et confucéen (Dong Zhongshu), « le Ciel et l’Humanité ne font qu’un ». Le contraste est frappant entre les rapports du politique et du religieux tels qu’ils se sont établis en Occident au cours de son histoire et ce qu’ils sont en Chine : alors que pour le christianisme la Chute a pour conséquence une séparation de Dieu d’avec sa créature et qu’en conséquence le royaume du « fils de Dieu » n’est « pas de ce monde ». En Chine le royaume du « fils du Ciel » n’est rien d’autre que le monde Tianxia : tout ce qui est sous le Ciel. « De tout ce qui est sous le Ciel, il n’est rien qui ne soit le territoire du roi », dit aussi le Shijing. (…) Autrefois du ressort du souverain et de sa « bureaucratie céleste », ces rites antiques de production, de structuration et de purification du corps sociopolitique ont été modernisés et prennent aujourd’hui des formes diverses (lutte contre la corruption, contre la « pollution spirituelle », mise en place, enfin, d’un « système de crédit social » d’évaluation et de sanction des citoyens…) : ils sont aujourd’hui du ressort du « grand dirigeant » et de sa bureaucratie moderne que sont respectivement Xi Jinping et le Parti.  La nature religieuse du projet chinois se manifeste jusque dans le vocabulaire employé pour le décrire. Un chercheur officiel prétend ainsi que l’évaluation du « crédit » des individus (c’est-à-dire de la confiance qu’on peut leur accorder) sera comme la « main invisible » qui disciplinera les citoyens et assurera l’harmonie de la société [19][19]Dai Mucai, « Poursuivre en même temps le gouvernement par la…. Ainsi, à la « main invisible » du marché qui ordonne la société selon les libéraux anglo-saxons, succède la « main invisible » de l’État chinois. Un autre déclare de façon plus explicite encore que le système de crédit social sera le « dieu » de l’ère du big data. Le système participera en outre à la répression des « cultes hérétiques ». À titre d’exemple, dans la ville pilote de Roncheng, où un système de notation est déjà en place, des bonus de points sont accordés à ceux qui dénoncent aux autorités des membres des organisations religieuses non autorisées par le gouvernement, comme à ceux qui financent de façon substantielle les bonnes œuvres du Parti. Quant à ceux qui participent aux activités de ces « cultes hérétiques », ils sont rétrogradés au « niveau d’alerte C » (juste avant le niveau le plus bas, le niveau « D », celui des criminels), le niveau de ceux qui, par exemple, refusent de remplir leurs obligations militaires. Dans un ouvrage qui reflète, semble-t-il, le point de vue du pouvoir chinois,  l’ancien interprète de Deng Xiaoping, Zhang Weiwei, présente le « Ciel » chinois (le Tian de Tianxia) de façon très éclairante. Selon Zhang, le « concept chinois traditionnel de Tian ou de Ciel […] signifie les intérêts vitaux ou la conscience de la société chinoise ». Et, affirme Zhang, lorsque cette conscience ou ces intérêts vitaux sont violés, il est légitime de s’affranchir des contraintes de l’État de droit pour punir des coupables, même si ceux-ci n’apparaissent pas comme tels aux yeux de la loi. (…) Le niveau religieux est en effet celui qui permet le mieux d’appréhender ce qui se joue ici. Pékin l’a bien compris : la volonté de restaurer l’Empire emporte avec elle une forme politique qui fait de l’empereur potentiel Xi Jinping et de sa bureaucratie les figures sacrées du pouvoir. Celles-ci ne sauraient souffrir la concurrence d’organisations religieuses pleinement libres. Pour le Parti l’alternative est claire : les religions devront se soumettre, en se sinisant, ou disparaître. Du point de vue de Pékin, ces organisations religieuses ne peuvent en effet subsister que comme supplétifs du Parti, c’est-à-dire en devenant de simples ressources spirituelles que le régime devra pouvoir détourner à son profit. Emmanuel Dubois de Prisque
Les étrangers, lorsqu’ils critiquent le régime chinois, s’en prennent à des idéologies ou à des systèmes sociopolitiques, capitalisme ou communisme, qui trouvent leur origine en Occident, comme si effectivement la culture chinoise était intouchable. Se dégage un étrange consensus pour ne pas rechercher précisément les liens qui seraient susceptibles d’exister entre la gouvernance de plus en plus totalitaire du régime chinois et la civilisation chinoise. Parallèlement, (…) l’Occident (…) devient un bouc émissaire universel (…) attaqué à la fois sur le front intérieur et sur le front extérieur, accusé d’être la cause à peu près unique de tous les malheurs du monde contemporain. (…) les anciens empires musulman et chinois assistent avec une joie mauvaise et mal dissimulée à la lente mise à mort de la bête blessée. (…) Alors même qu’elles sont le fait de civilisations profondément hiérarchisées et inégalitaires, ces dénonciations s’appuient avec habileté, et même perversité, sur les « valeurs » de l’Occident : liberté politique, liberté d’expression, égalité des conditions, et, dernière-née de ces valeurs dont nous verrons la fortune en Chine : « inclusivité ». Si son régime est soumis au feu de féroces critiques, en particulier dans les pays occidentaux, la Chine pour sa part, en tant que civilisation, fait l’objet d’une étrange complaisance, comme si l’esclavage, les guerres de religion, les génocides et le colonialisme étaient étrangers à la culture chinoise. (…) En outre, (…) un mythe, datant des Lumières, et qui est allé jusqu’à infecter les dirigeants chinois actuels, tout comme certains des commentateurs les plus influents de la Chine contemporaine, affirme que la civilisation chinoise est intrinsèquement pacifique et tolérante. Si elle s’arme aujourd’hui à une vitesse impressionnante, ce serait seulement parce qu’elle serait contrainte de se mettre au diapason des idéologies occidentales qui font du rapport de force l’alpha et l’oméga des relations internationales. (…)  En évitant de nous pencher sur les sources culturelles du sino-totalitarisme, nous nous privons de comprendre vraiment ce qui se passe en Chine. Le « système de crédit social » d’évaluation de la vertu des personnes morales et privées, la volonté de la Chine de « siniser » les religions, son obsession de la « pureté » idéologique et de la lutte contre la corruption ou contre le « démon » de la pandémie, le mélange déconcertant de bonne conscience et de férocité qui caractérise sa gouvernance, sa conception de la guerre et des conflits commerciaux, la nature de ses relations avec ses pays voisins, la forme prise par sa volonté de domination, tous ces éléments, et d’autres encore, ne peuvent se comprendre que si nous acceptons de regarder sans pudeur ce qu’est la culture traditionnelle de ce pays et la façon dont elle informe la Chine contemporaine. (…) Tous les dirigeants chinois ont affirmé sous une forme ou sous une autre ces dernières années leur conviction que le « gène de l’agression » était étranger à l’ADN chinois. Au contraire des pays occidentaux, naturellement portés à la conquête et à l’expansionnisme territorial, les Chinois n’auraient, « au cours de leur histoire de cinq mille ans », « jamais colonisé personne » et se seraient contentés, dans un esprit d’ouverture pacifique, de rendre de temps en temps visite à leurs voisins sans jamais les envahir, ni même les menacer. (…) la vanité culturelle chinoise, qui campe pour l’éternité la Chine dans le rôle de la victime bafouée par la violence des barbares, est le reflet inversé de la vanité occidentale qui se voit pour l’éternité comme la cause unique de tous les malheurs du monde. La rencontre de ces deux vanités (…) contribue à créer ce monstre surpuissant qu’est la Chine contemporaine, gavé de technologie et de bonne conscience. (…) [et] explique bien des renoncements : il est plus facile de céder sa technologie lorsqu’on a le sentiment de le faire pour la bonne cause du développement des pays du Sud que nos pères auraient hier exploités. (…) C’est aussi la vanité culturelle chinoise, alimentée par la culpabilité occidentale, qui nous a trop longtemps entravés dans une recherche libre de l’origine de la pandémie qui a bouleversé le monde en 2020. Dès les premières semaines de la propagation du virus, des scientifiques courageux se posaient des questions parfaitement légitimes sur la possibilité d’un échappement du nouveau virus d’un laboratoire wuhanais. Cependant, le 19 février 2020, vingt-sept scientifiques de premier plan bénéficiaient de l’autorité de la revue The Lancet pour dénoncer sur un ton moralisateur fort éloigné de la sérénité d’esprit qui devrait caractériser la recherche scientifique « les théories du complot qui suggèrent que le Covid-19 n’a pas une origine naturelle ». Ils échouèrent de peu à tuer dans l’œuf la recherche sur l’origine du virus. Il est apparu que le scientifique à l’origine de cet article, Peter Daszak, était un proche collaborateur des chercheurs de l’Institut de virologie de Wuhan, avec lesquels il a publié une vingtaine d’études. Il faisait également partie du groupe d’experts de l’OMS chargé à l’automne 2020 d’enquêter sur l’origine du SARS-CoV-2. Quand on connaît la mainmise exercée par la Chine sur l’organisation de Genève, il n’est guère surprenant que cette enquête n’ait pu porter ses fruits… (…) les chercheurs sont de plus en plus nombreux a estimé que certaines caractéristiques du virus semblent indiquer qu’il a pu faire l’objet d’une manipulation en laboratoire, sous la forme d’expérience de « gains de fonction ». Nous savons aujourd’hui que ce type de recherche, visant à rendre plus contagieux des coronavirus afin de mieux en étudier la possible transmission à l’homme, était mené dans plusieurs laboratoires de Wuhan. Rappelons aussi que la Chine a connu plusieurs échappements accidentels de laboratoire. La plupart des spécialistes estiment aujourd’hui que l’épidémie mondiale de grippe H1N1 en 1977 fut causée par un échappement d’un laboratoire soviétique ou chinois. (…) Il aura fallu la présidence de l’outsider Donald Trump aux États-Unis pour que l’Occident commence à prendre vraiment conscience de l’ampleur du désastre provoqué par notre cécité volontaire à l’égard de la nature du régime chinois. Quels que soient les nombreux défauts de l’ex-président américain, Trump a hâté la fin d’une politique complaisante à l’égard d’un régime qu’il faut bien qualifier de totalitaire. Le traitement par la Chine des opposants politiques, des minorités ethniques et religieuses, des intellectuels qui veulent continuer à réfléchir, ou de toute autre forme, si fragmentaire soit-elle, de société civile susceptible d’exister à l’écart du pouvoir, montre quelle est la nature de la gouvernance chinoise. Son emprise sur la société se veut totale. Avec le crédit social, la vidéosurveillance, le recueil de l’ADN de la population, sa volonté intacte d’éradiquer la puissance spirituelle des religions qui lui échappent, le pouvoir chinois met en œuvre un ensemble de solutions technologico-politiques à même de lui permettre de réaliser l’idéal traditionnel du souverain : tandis qu’il se rend opaque pour l’extérieur, l’extérieur doit lui être rendu transparent (…) Depuis quelques années, le régime chinois (…) s’est lancé dans une campagne de lutte contre les influences étrangères qui passe par une « sinisation » du christianisme [qui] passe par une réécriture de la Bible dont un manuel officiel d’éducation éthique et de morale professionnelle publié par une université publique nous a donné un avant-goût : la femme adultère sera finalement lapidée par Jésus, car c’est la loi qui le veut, et personne, y compris le Christ, n’est au-dessus de la loi. Autant dire que, pour le Parti, le seul christianisme qui tienne est un christianisme « sinisé », c’est-à-dire, semble-t-il, un christianisme lapidateur, afin que la Chine elle-même soit débarrassée de cet empêcheur de lyncher en rond qu’est le Christ : un christianisme sans le Christ…(…) la modernité occidentale est devenue pour le régime chinois un épouvantail dont l’expulsion hors de la communauté nationale constitue l’acte central de sa gouvernance. En « purifiant » le corps politique chinois de ce qui vient le corrompre de l’extérieur, le Parti renoue, par-dessus la modernité chinoise qu’il prétend incarner, avec la tradition indistinctement politique et religieuse de l’empire. Emmanuel Dubois de Prisque

Attention, un Noël interdit peut en cacher un autre !

Boycott et floutage de décorations de Noël, remplacement de portraits de la Vierge et l’Enfant par ceux de Xi Jinping dans les églises, réécriture de la Bible, destructions de croix et d’églises …

A l’heure où avec sa fausse trêve de Noël et après son prédécesseur Staline et avec le patriarche Kiril …

Le nouveau Führer de Moscou réquisitionne à son tour la religion pour sa guerre sainte contre l’Ukraine et l’Occident qui la soutient …

Et où après les philosophes de Lumières à la Voltaire, nos actuels petits télégraphistes de Moscou et de Pékin appellent à ne pas humilier une Russie et une Chine essentiellement pacifiques et victimes face au bellicisme américain …

Pendant qu’avec la fiction mensongère du Père Noël remplaçant un Saint Nicolas trop chrétien, l’éjection du petit Jésus de nos crèches et les nouveaux tabous lingusitiques, se poursuit la guerre contre Noël en Occident même …

Comment ne pas voir avec le dernier livre du sinologue, tout récemment disparu, Emmanuel Dubois de Prisque …

Derrière le peu de réactions que semblent susciter les restrictions et les menaces qui se précisent contre le christianisme et les traditions occidentales comme Noël …

Dans le pays officiellement athée et prétendument républicain d’un XI Jinping qui, en prolongeant indéfiniment son « Mandat du Ciel » du haut de sa « Cité interdite » 30 ans après le massacre de la  « Place de la porte de la Paix céleste », vient de s’offrir un poste de « Fils du Ciel » à vie

Sur fond d’exorcismes, entre crédit social et prix de vertu ou centres de quarantaine, camps de rééducation et hôpitaux aux noms d’anciennes divinités traditionnelles, contre les démons étrangers et leurs pestilences …

Sans compter, pour nos nouveaux faiseurs de pluie, l’ensemencement des nuages ou les plus dangereuses des expériences de gain de fonction dans des laboratoires construits ou financés par la France ou les Etats-unis

Ou, entre deux souvenirs de cannibalisme (y compris à but médical ou comme témoignage de piété filiale ou idéologique !), la célébration de génocides

L’étrange aveuglement occidental devant le retour à une fusion du politique et du religieux …

Qui n’a en fait jamais complètement quitté les deux seules puissances …

A n’avoir toujours pas eu comme par hasard…

Leur Nuremberg depuis la fin de la 2e guerre mondiale …?

‘Les États-Unis tentent d’enrôler l’Europe contre la Chine’

ENTRETIEN. Invité à s’exprimer à l’occasion du G20, l’économiste controversé Jeffrey Sachs défend la Chine et la Russie. Et dénonce l’hégémonie américaine.
Propos recueillis par Jérémy André
Le Point
15/11/2022

Les dirigeants des grandes puissances sont réunis cette semaine à Bali, en Indonésie, pour leur sommet annuel du G20. Invité par Djakarta pour une conférence inaugurale, l’économiste américain Jeffrey Sachs, professeur à l’université Columbia et conseiller du secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, pour les objectifs du développement durable, conteste sévèrement l’hégémonie des États-Unis et se fait l’écho des critiques formulées par les puissances rivales, Chine et Russie en tête. Dans les années 1990, Jeffrey Sachs avait conseillé les pays de l’ex-bloc de l’Est pour rejoindre la mondialisation libérale. Cependant, depuis la fin des années 2010, ses commentaires sur la politique extérieure des États-Unis sont devenus de plus en plus tranchants.

Jeffrey Sachs se fait désormais l’« avocat du diable », refusant de qualifier de génocide la répression contre les Ouïghours en Chine ou de condamner Vladimir Poutine pour son invasion de l’Ukraine. La presse américaine l’étiquette « propagandiste de Xi Jinping » et « apologiste du Kremlin ». Ses dernières prises de position ont encore accentué la polémique. En tant que président de la Commission sur le Covid, créée par la revue The Lancet, il a accusé les scientifiques d’avoir étouffé l’hypothèse d’un accident de laboratoire comme origine de la pandémie. Quant au sabotage du gazoduc Nord Stream, il accuse, sans preuve et au diapason de Moscou, Washington et ses alliés. Entretien

Le Point : Joe Biden et Xi Jinping se sont rencontrés, ici, à Bali, pour la première fois depuis que le président américain a pris ses fonctions, en janvier 2021. Peuvent-ils encore échapper à une nouvelle guerre froide ?

Jeffrey Sachs : La nouvelle guerre froide est créée en très grande majorité par les États-Unis. À partir de 2015 environ, les responsables néoconservateurs de la politique étrangère américaine ont conclu que l’hégémonie américaine était menacée par la montée en puissance de la Chine. Depuis lors, le gouvernement américain a mis en place un ensemble croissant d’outils – barrières commerciales, sanctions, contrôles des exportations, contrôle des investissements et nouvelles alliances militaires en Asie – pour tenter de « contenir » la Chine. Cette approche pourrait conduire à une guerre pure et simple, par exemple à propos de Taïwan.

Les États-Unis tentent d’enrôler l’Europe dans leur effort pour contenir la Chine. Pourtant, l’intérêt profond de l’Europe n’est pas l’hégémonie américaine, mais plutôt un véritable ordre multilatéral dans lequel l’Europe et la Chine jouent toutes deux des rôles actifs et responsables – tout comme les États-Unis, bien sûr. L’Europe devrait donc résister à la nouvelle guerre froide menée par les États-Unis et poursuivre à la place des relations diplomatiques, économiques et financières actives avec la Chine. Trois domaines sont essentiels pour la coopération euro-chinoise : la décarbonation de l’énergie, les infrastructures eurasiennes et le soutien coordonné au développement à long terme de l’Afrique. Les États-Unis, de leur côté, devraient rétablir la relation avec la Chine. Je ne suis pas optimiste cependant. Leur politique étrangère reste entre les mains des néoconservateurs.

D’autres observateurs pensent que le tournant de la politique américaine vis-à-vis de la Chine n’est pas néoconservateur mais transpartisan, et qu’il a été causé par une politique étrangère plus agressive de Xi Jinping. Quel genre de compromis les États-Unis et la Chine pourraient-ils accepter ?La politique antichinoise des États-Unis est en effet transpartisane. Cela reflète deux idées. La première est que la Chine « a volé des emplois américains ». Après la victoire de Trump en 2016, les deux parties en sont venues à croire que le protectionnisme antichinois permettrait de gagner des voix dans les États pivots du Midwest. La seconde est que l’ascension de la Chine menace l’hégémonie américaine et qu’elle doit donc être ralentie ou arrêtée, ce qui reflète la prédominance de l’idéologie néoconservatrice dans les deux partis. Ces opinions sur la Chine sont cependant éloignées de la vérité.

Le commerce avec la Chine a probablement entraîné des pertes – modérées – d’emplois dans le secteur manufacturier, mais aussi des gains d’emplois compensatoires dans d’autres secteurs. Dans l’ensemble, le commerce bilatéral a été bénéfique pour les États-Unis et la Chine, et les effets secondaires négatifs pour les États-Unis (tels que la perte d’emplois dans certains secteurs) devraient être résolus par le biais de politiques intérieures (reconversion professionnelle, protection sociale, etc.) plutôt que par le protectionnisme. Et l’opinion selon laquelle la Chine représente une grave menace pour la sécurité des États-Unis est alarmiste. Oui, la Chine est un pays grand et puissant, mais pas un pays intrinsèquement militariste ou belliqueux. La Chine n’a pas mené une seule guerre au cours des 40 dernières années, tandis que les États-Unis ont mené d’innombrables (et apparemment perpétuels) conflits.

Alors que préconisez-vous ?

Les États-Unis devraient cesser de jouer sur la peur, s’engager dans une diplomatie renforcée, rester attachés à la politique d’une seule Chine, cesser de provoquer un affrontement à propos de Taïwan et mettre fin aux mesures commerciales, technologiques et financières unilatérales qui entravent l’économie chinoise. La Chine devrait elle aussi s’engager avec les États-Unis et l’Union européenne dans une diplomatie renforcée, pour résoudre les problèmes d’intérêt commun. Je crois que la Chine est tout à fait prête à le faire.

Vous avez conseillé à plusieurs reprises aux dirigeants occidentaux de ne pas humilier Vladimir Poutine. Son invasion de l’Ukraine ressemble de plus en plus à un désastre militaire, surtout après la défaite de Kherson. Pourquoi ne pas le laisser face au principe éternel de la guerre : « vae victis », « malheur aux vaincus » ?

Cette guerre aurait pu être évitée si les États-Unis n’avaient pas poussé à l’élargissement de l’Otan à l’Ukraine et à la Géorgie, et n’avaient pas participé au renversement de Viktor Ianoukovitch en 2014. La France et l’Allemagne auraient également dû pousser l’Ukraine à se conformer aux accords de Minsk II. Il y a déjà plusieurs centaines de milliers de morts en Ukraine à cause de cette guerre. Si l’Ukraine tente de reprendre la Crimée, je pense que nous assisterons à une escalade massive, voire à une guerre nucléaire. L’idée que l’Ukraine vaincra la Russie est un pari imprudent sur l’apocalypse. Les États-Unis et les Ukrainiens auraient dû signer la neutralité de l’Ukraine, le contrôle de facto de la Russie sur la Crimée et la mise en œuvre des accords de Minsk II. Au lieu de cela, ils parient imprudemment sur la victoire militaire contre un pays qui a 1 600 armes nucléaires. Récemment, le général Mark A. Milley, chef d’état-major des armées américaines, a déclaré qu’il était temps de négocier, mais la Maison-Blanche a semblé rejeter ses sages conseils.

Pourquoi maintenez-vous une position prorusse ?

Je suis pro-Ukraine et pro-paix. Je reconnais également les objections légitimes de la Russie contre l’élargissement de l’Otan, objections qui remontent à plus de trente ans. Je veux aider à accélérer la fin des souffrances et des destructions massives en Ukraine causées par la guerre par procuration entre les États-Unis et la Russie. Plus important encore, les États-Unis devraient cesser d’insister sur l’élargissement de l’Otan. Les dirigeants européens ont depuis longtemps reconnu les dangers des actions américaines sur l’Otan, mais malheureusement ils ne combattent pas les positions américaines.

Que peut accomplir cette réunion du G20, en l’absence de Vladimir Poutine ?

Le G20 devrait s’accorder sur la mise en place d’une nouvelle architecture financière mondiale pour aider les pays en développement à financer le développement durable, y compris l’adaptation au climat et la transformation énergétique. Le programme économique peut et doit aller de l’avant.

Xi Jinping peut-il aider à résoudre la crise ukrainienne ?

Oui, bien sûr. La Chine aiderait à garantir la sécurité de l’Ukraine en tant que pays neutre. La Chine n’a aucun intérêt à soutenir l’élargissement de l’Otan, d’autant plus que les États-Unis construisent des alliances militaires en Asie contre la Chine, et engagent même dangereusement l’Otan dans la politique antichinoise des États-Unis.

Selon votre dernier rapport sur les objectifs du développement durable, les efforts pour les atteindre à l’horizon 2030 sont sous-financés et sont ralentis par les crises qui s’accumulent. Ressentez-vous suffisamment d’urgence dans ce G20 pour rétablir le cap ?

Non, hélas, il n’y a aucun sentiment d’urgence. Le système politique américain, notamment les membres du Congrès, ne se soucie pas vraiment du développement économique mondial. L’élite politique se concentre plutôt sur l’hégémonie américaine. Tout au plus, l’intérêt des États-Unis pour l’Afrique s’est un peu ragaillardi pour concurrencer la Chine.

Trois ans après son déclenchement, l’origine de la pandémie est encore inconnue. Près de deux mois après le sabotage de Nord Stream, l’enquête n’a pas nommé ceux qui l’ont commis. Comment la communauté internationale peut-elle rester si divisée face à des événements majeurs ?

Dans les deux cas, le gouvernement américain maintient et manipule un récit invraisemblable, et le fait avec une acceptation remarquable en Europe. Sur le Covid-19, il est clair que les États-Unis ont financé des recherches très dangereuses en Chine basées sur la manipulation génétique avancée de virus de la famille du Sars. Et il est également clair que le gouvernement américain a refusé d’enquêter sur ses propres programmes de recherche qui auraient pu contribuer à la création du Sars-CoV-2. Au lieu de cela, le gouvernement américain a encouragé l’histoire scientifiquement faible d’une épidémie « naturelle » sur le marché de Huanan, à Wuhan.

Sur Nord Stream, Joe Biden a promis le 7 février que si la Russie envahissait l’Ukraine, Nord Stream serait terminé. Lorsqu’on lui a demandé comment les États-Unis feraient cela, il a répondu : « Je vous promets que nous serons en mesure de le faire. » Même la Suède cache les résultats de son enquête sur Nord Stream à l’Allemagne et au Danemark, au nom de la sécurité nationale ! Je crois que les dirigeants européens savent que les États-Unis et d’autres alliés ont fait cela, mais ils ne commenteront ou n’expliqueront tout simplement pas la vérité au public. Nous ne savons pas avec certitude que le Sars-CoV-2 est venu d’un laboratoire et que les États-Unis ont fait sauter le pipeline, mais nous savons que le public n’a pas encore été informé des faits réels concernant ces deux cas.

La Chine et la Russie ont un problème de transparence et de désinformation. Comment faire en sorte que les grandes puissances mettent fin à ce cycle de postvérité et de tromperie ?

Nous avons besoin d’une diplomatie structurée, systématique et renforcée entre les États-Unis, l’UE, la Russie et la Chine. La diplomatie s’est presque effondrée, emportée par une vague d’accusations, de désignation de coupables et, bien sûr, à cause de la guerre en Ukraine. Des diplomates de haut rang en Europe affirment que la diplomatie avec Poutine est impossible. Ce n’est pas vrai. La Russie a fait plusieurs tentatives diplomatiques valables ces dernières années (par exemple, pour arrêter l’élargissement de l’Otan à l’Ukraine et à la Géorgie, pour mettre en œuvre l’accord de Minsk II, etc.), mais celles-ci ont été repoussées par les États-Unis et l’Europe. De même, les États-Unis ont réduit leur diplomatie avec la Chine lorsque Joe Biden est arrivé au pouvoir. Cela aussi était une erreur.

Voir aussi:

« La politique chinoise est intimement liée à la religion »
ENTRETIEN. Pour Emmanuel Dubois de Prisque, le Parti communiste fonde, comme les anciens empereurs, sa légitimité sur le Ciel et la religion du sacrifice.
Propos recueillis par Laurence Moreau
Le Point
13/11/2022

Si moderne que cela, la Chine de Xi Jinping ? Celle qui est dirigée par un parti oligarchique dont la gouvernance ressemble fort à celle des anciens empereurs, celle qui privilégie le collectif sur l’individu, celle qui se présente volontiers comme la victime des Occidentaux mais aussi de tous ceux qui contestent son emprise, qu’il s’agisse des Tibétains, des Ouïgours ou des Taïwanais, quitte à utiliser les « faits alternatifs » pour mieux appréhender sa propre lecture de l’Histoire, cette Chine-là ne fonctionne-t-elle pas inlassablement et depuis des millénaires selon le modèle archaïque du sacrifice du bouc émissaire ? C’est la thèse du sinologue Emmanuel Dubois de Prisque, chercheur à l’Institut Thomas More et grand lecteur de l’anthropologue René Girard, l’auteur du livre culte La Violence et le Sacré (1972). Pour lui, l’opposition irréductible entre la Chine et l’Occident est le rapport à la religion, notamment le conflit sous-jacent avec le christianisme qui concurrence le culte traditionnel depuis cinq siècles.

Le Point : Dans La Chine et ses démons (Odile Jacob), votre nouveau livre, vous affirmez que la source du totalitarisme chinois repose sur le fondement sacrificiel du pouvoir. Pourquoi ?

Emmanuel Dubois de Prisque : Il est impossible de comprendre la forme de la gouvernance chinoise actuelle sans s’intéresser à la Chine archaïque et à la Chine impériale. Et, quand on se livre à cet exercice, on constate combien la théorie du philosophe René Girard sur le bouc émissaire est pertinente. L’homme fonctionne toujours sur le mode mimétique : il désire ce que veut son voisin, d’où les conflits. Lorsque ceux qui déchirent une communauté finissent par converger vers un seul de ses membres, rendu responsable de tout le mal, sa mise à mort ramène l’ordre et l’harmonie. C’est un phénomène anthropologique universel que les Évangiles ont subverti en racontant ce lynchage non pas du point de vue de la foule persécutrice, mais du point de vue de la victime innocente. Cependant, ce phénomène reste particulièrement présent dans la Chine actuelle, où il structure la religion comme la politique.De quelle manière ?

Les mythes de la Chine la plus archaïque sont nombreux à mettre en scène un meurtre fondateur. Ainsi, Tang le Victorieux, fondateur de la dynastie Shang, est à la fois considéré comme celui qui mit à mort Jie, le dernier souverain des Xia – la première dynastie chinoise – il y a trois millénaires, et, après son arrivée au pouvoir, comme une victime émissaire, accusée d’exactement les mêmes maux que Jie en son temps. Lors d’une sécheresse, les conflits se multiplièrent et Tang s’offrit en sacrifice pour faire tomber la pluie. Tang et Yu le Grand, le fondateur des Xia, furent tous deux des infirmes portant les marques d’élection propres aux victimes émissaires. Tang était « desséché », comme les sorciers au cœur des rites de faiseurs de pluie, et Yu le Grand boitait. Le « pas de Yu » reste aujourd’hui un des principaux rituels taoïstes.

Le confucianisme n’insiste-t-il pas sur la notion de Voie royale, un modèle d’État où le roi vertueux tire sa légitimité du « décret (ou mandat) du Ciel » pour faire régner l’ordre et l’harmonie ? Rien à voir avec les sacrifices sanglants…

Bien au contraire, c’est par les sacrifices que l’empereur pouvait faire régner l’ordre et l’harmonie ! Avant d’être un politique, l’empereur était « fils du Ciel ». Le sacrifice au Ciel, qui était son apanage jusqu’en 1912 et la fondation de la République, était un rituel sanglant auquel aucun étranger ne pouvait assister. Si les sacrifices étaient correctement effectués, cela signifiait que le monde était en ordre. Si l’empereur s’agitait pour tenter de résoudre les problèmes auxquels le pays était confronté, il risquait au contraire de semer le désordre dans la communauté. Le « décret du Ciel », une notion dont la première occurrence apparaît en 998 avant notre ère, sous la dynastie des Zhou, permettait de justifier le pouvoir en place. L’empereur devait sans cesse faire face aux risques de subversion et inspirer une peur plus grande que celle qu’il éprouvait lui-même à l’égard de la violence collective. Le regard menaçant des « dix mille êtres » (la foule) pesait constamment sur l’« être unique » qu’était l’empereur, « plus à plaindre qu’un lépreux », comme le disait le légiste Han Feizi. Pour Mencius [Mengzi], le tyran déchu doit faire face à la volonté commune du Ciel, du peuple et de celui qui l’a chassé, lequel devient le nouveau détenteur du décret du Ciel mais peut être demain une nouvelle victime sacrifiée. N’est-il pas intéressant de voir comment, lors du XXe Congrès, Hu Jintao, le prédécesseur de Xi Jinping, a été, en public, exclu de l’assemblée ? Son successeur n’a pas bougé un cil. Depuis l’avènement du Parti communiste, le « décret du Ciel » s’appelle « mission historique » et fonde la légitimité du Parti. Si la dénomination change, c’est toujours du Ciel que vient la légitimité. Tant qu’ils ont le pouvoir, les dirigeants sont légitimes.

Le culte du chef communiste a-t-il quelque chose à voir avec celui des empereurs ?

Oui, car la théologie joue toujours son rôle dans la Chine d’aujourd’hui. Le sinologue Joël Thoraval a démontré que souvent, dans les campagnes, les souverains occupent la place centrale sur les autels domestiques et lors des rites, aux côtés du Ciel, de la Terre, des ancêtres et des maîtres. La politique chinoise est intimement liée à la religion. Dans les années 1980 et 1990, après la fin du culte de la personnalité, décrétée par Deng Xiaoping, des empereurs autoproclamés, suivis parfois de milliers de fidèles, sont apparus partout en Chine. Le retour d’une figure impériale avec Xi Jinping marque au fond un retour à la normale.

Selon vous, ce ne sont pas les « cinq poisons » – que sont les résistants ouïgours et tibétains, les indépendantistes taïwanais, les militants pour la démocratie ou les membres de la secte Falun Gong – qui gênent vraiment le Parti communiste chinois, mais le christianisme. Pourquoi ?

Cette religion, présente en Chine depuis le XVIIe siècle, rend plus difficile la fermeture sacrificielle sur le bouc émissaire. Le christianisme est synonyme de liberté. C’est grâce à lui que les femmes ont pu avoir accès à l’éducation et commencer à se libérer de la coutume des pieds bandés, progrès d’ailleurs revendiqué par le Parti communiste. Aujourd’hui, malgré les persécutions parfois sanglantes contre les chrétiens jusqu’aux années 1970 et les mesures prises aujourd’hui pour interdire l’accès au culte, les conversions vont croissant. Nous manquons de statistiques fiables, mais les chrétiens seraient environ 100 millions, en majorité des protestants. C’est dans ce vivier que se recrutent nombre de militants des droits de l’homme. Ce n’est donc pas un hasard si le pouvoir veut « siniser » le christianisme. En 2019, il a annoncé un projet de réécriture de la Bible, qui devrait être terminé d’ici dix ans. Il a renoncé toutefois à inclure dans un manuel d’éducation civique sa version de l’épisode de la femme adultère (Évangile de Jean), dans laquelle le Christ participe lui aussi à la lapidation !

La règle du bouc émissaire a-t-elle une influence sur l’historiographie chinoise ?

Bien sûr. Celle-ci n’est pas fondée sur la vérité, mais sur l’autojustification du pouvoir, lequel est toujours pacificateur alors que les victimes sont des « fauteurs de troubles » responsables de ce qui leur arrive. Le massacre des Dzoungars, commis par les Qing au milieu du XVIIIe siècle, est ainsi présenté dans les annales comme une expédition punitive contre des brigands rebelles au fils du Ciel. Les Dzoungars ont été exterminés ; leur principauté est devenue pour partie la province du Xinjiang, peuplée par les Ouïgours, alors alliés des Chinois, et aujourd’hui par de plus en plus de Hans. Mais ce génocide est commémoré en toute bonne conscience par le pouvoir chinois en tant que moment privilégié de l’unité entre les Hans et les Tibétains, qui les avaient alors aidés. A contrario, la Chine ne peut être que victime des Occidentaux et des Japonais, qui l’auraient humiliée, sans que le pouvoir accepte de prendre en compte le fait que c’est grâce aux « barbares » étrangers qu’elle s’est pour une part ouverte à la modernité. Elle-même d’ailleurs n’aurait jamais fait de guerres de conquête, elle se serait contentée d’unifier le territoire du Ciel…

Voir également:

Tiananmen: 30 ans après, la Chine assume tout
La violence fondatrice de Tiananmen
Emmanuel Dubois de Prisque
Causeur
12 juin 2019

Tiananmen: 30 ans après, la Chine assume tout
© Yomiuti / AP / SIPA Numéro de reportage : AP22343224_000023

La violence de Tiananmen se comprend difficilement avec des yeux d’Occidentaux


Il y a un mystère Tiananmen. Alors qu’à l’extérieur de la Chine, ce massacre est toujours considéré comme une tache indélébile sur l’uniforme de l’Armée populaire de libération, le pouvoir chinois semble pour sa part de mieux en mieux l’assumer.

Cette répression par l’armée chinoise de manifestations étudiantes pacifiques, qui s’est soldée selon les sources par un bilan allant de quelques centaines à quelques milliers de morts, a longtemps été occultée par le pouvoir. Mais aujourd’hui, trente ans après les faits, le ton change à Pékin. Loin de disparaître de la conscience du Parti comme une mauvaise action qu’il s’agirait de refouler à jamais, cet acte de violence, ce coup d’État au sens premier du terme, est dorénavant revendiqué par le pouvoir comme un acte « correct » qui a mis la Chine « sur le chemin de la stabilité et du développement » (selon le ministre chinois de la Défense), ou encore comme un « incident » qui tel un vaccin «  immunise la société chinoise contre les désordres politiques les plus importants » (selon le journal officiel Global Times). Un acte bénéfique en somme, que le Parti défend aujourd’hui ouvertement, tandis qu’il se persuade que l’Occident en crise n’a plus aucune leçon à lui donner.

“Il faut du sang”

L’analogie entre vaccination et répression pourra sembler saugrenue, voire blasphématoire aux yeux d’Européens habitués à considérer toute violence, même d’État, sinon comme illégitime, au moins comme une forme d’aveu d’échec. Pourtant, ce n’est pas un auteur chinois, mais un auteur occidental qui nous permet peut-être de comprendre le mieux ce que le Global Times entend par cette analogie. Dans La Violence et le Sacré, René Girard décrit le processus de vaccination sur le modèle du sacrifice. « Que dire des procédés modernes d’immunisation et de vaccination ? (…) L’intervention médicale consiste à inoculer « un peu » de la maladie, exactement comme dans les rites qui injectent « un peu » de la violence dans le corps social pour le rendre capable de résister à la violence ». Quelques jours avant le déclenchement de la répression, fin mai 1989, alors que la direction du Parti semble plus divisée que jamais, le président de la République Yang Shangkun aura cette injonction glaçante : « il faut du sang ».

Ce qui est moderne en Chine, ce sont donc, tout autant que les pratiques de la médecine contemporaine, les procédés archaïques du sacrifice et de la violence, qui visent par la violence à mettre à distance la violence. Mais que la violence puisse porter des fruits, qu’elle puisse devenir fondatrice d’un ordre politique pérenne, cela n’est possible, à suivre René Girard, qu’à la condition qu’elle fasse l’objet d’une méconnaissance, c’est-à-dire que la responsabilité de la violence qui traverse la communauté soit attribuée non à ses auteurs véritables, mais à un bouc émissaire qui par là même mérite, aux yeux de la communauté, le sort qui lui est fait par le pouvoir. C’est ainsi que des dissidents chinois réfugiés à l’étranger peuvent aujourd’hui se voir reprocher par des étudiants éduqués en Chine d’avoir « cruellement tué des soldats de l’armée populaire » (Le Monde des 2 et 3 juin 2019).

Victimes sacrificielles

C’est seulement en mettant en lumière la logique sacrificielle qui sous-tend son discours que nous pouvons comprendre comment le pouvoir chinois peut simultanément mettre en avant son souci de l’harmonie et mettre en œuvre une répression féroce. En effet, dans cette logique, l’un ne va pas sans l’autre, car c’est en exerçant une répression féroce contre ceux qui sont accusés de répandre la discorde que l’harmonie est préservée. Ainsi, depuis des décennies, le pouvoir chinois organise de rituelles « luttes contre la corruption » ou contre la « pollution spirituelle » qui visent à fournir au système les victimes sacrificielles dont il a besoin.

René Girard pensait que partout dans le monde, les mécanismes sacrificiels de la politique avaient été rendus inefficaces par leur dévoilement progressif au cours de la période moderne. La Chine est peut-être en train de nous prouver qu’il avait tort.

La Violence et le Sacré, René Girard (Fayard/Pluriel)

Voir de même:

Le dieu chinois de la peste, par l’écrivain Ma Jian

Le courageux auteur de « China Dream », exilé à Londres, est l’un des meilleurs analystes de la propagande de Pékin et de ses mythes. Il dit, pour « l’Obs », ce que lui inspire la politique sanitaire mise en œuvre par Xi Jinping.

Ma Jian

Ecrivain

Le Nouvel Obs

Au début du printemps 2020, lorsque l’épidémie de Covid-19 a submergé Wuhan, une avocate de Shanghai, Zhang Zhan, arpentait la ville pestiférée. Elle savait que le plus effrayant n’était pas que le virus se propage, mais que la vérité soit étouffée. Elle voulait fournir aux personnes vivant hors de cette zone des informations non contaminées par le virus du mensonge. Résultat : elle a été arrêtée, ramenée à Shanghai et condamnée à quatre années de détention. Prisonnière du gouvernement chinois.

Au début du printemps 2022, après deux ans pendant lesquels il a fait le tour du monde, le Covid est arrivé à Shanghai, et les gens se sont de nouveau retrouvés enfermés chez eux. Prisonniers du gouvernement chinois. La même chose se reproduira prochainement à Pékin, à Tianjin, dans d’autres villes encore. Si vous vivez en Chine, peu importe la taille de votre domicile, ce n’est qu’une sorte de cellule, un substitut de prison. Les méthodes carcérales de ce pouvoir totalitaire sont bien pires que l’épidémie. La Chine tout entière n’est qu’une grande prison d’où sont exclues toute information et toute pensée. Chaque coin de rue, chaque station de métro pullule de caméras et de policiers, et il n’existe aucun endroit où l’on puisse se rencontrer et communiquer librement. Les gens traitent donc leurs amis et voisins comme des virus dont ils doivent se garder.

Zhang Zhan a été la première personne à être publiquement condamnée par le Parti communiste chinois pour avoir dévoilé l’épidémie de Wuhan. J’ai vu Zhang Zhan à la télévision, en fauteuil roulant, affaiblie par une grève de la faim de près de sept mois. J’ai vu aussi les images de ces Shanghaïens tellement affamés qu’ils se disputaient une botte d’ail dans un magasin. Et de ces habitants strictement confinés dans leur appartement au quatrième étage, qui descendaient par la fenêtre leur chien attaché à une corde pour qu’il puisse gambader un peu, avant de le remonter par la même voie. J’ai même vu un type qui rampait à quatre pattes dans la rue, cherchant à se faire passer pour un chien… L’absurde et l’humour noir ont toujours été omniprésents en Chine, mais j’ai le sentiment désormais que les Chinois se sont habitués à vivre sans liberté ni dignité.

Je repense aux cinq dieux des épidémies qui sont vénérés en Chine depuis des millénaires. Cinq démons à l’origine, qui régissaient les saisons et leurs terrifiants maux respectifs. Selon la légende, les anciens ont dompté ces esprits pernicieux, les ont transformés en divinités, les « cinq commissaires des miasmes », et les ont placés dans des temples où l’on pouvait, en leur faisant des offrandes, obtenir leur protection contre les maladies. Le démon qui contrôlait les maux du printemps s’appelait Zhang Yuanbo. Le Covid s’étant déclaré au printemps, à Wuhan comme à Shanghai, le dieu des miasmes du printemps s’appelle aujourd’hui Xi Jinping : Xi est devenu un démon maléfique qui, tout comme Zhang Yuanbo, devrait être dompté.

En cas d’épidémie, il est courant que les gens s’enferment quelques jours afin d’empêcher la propagation du virus, et que les gouvernements organisent ce confinement. Mais après deux années de mutations constantes, le Covid sous sa forme actuelle Omicron est devenu semblable à la grippe. Confiner strictement les villes, les quartiers et les familles revient à utiliser un canon pour écraser un moustique. Pourtant, si le commandant en chef Xi Jinping veut appliquer le « zéro Covid », la Chine tout entière doit être bouclée. Tout comme en 1958, lors du Grand Bond en avant, quand Mao Zedong a ordonné aux Chinois d’exterminer les moineaux accusés de picorer les semences. La stratégie « zéro moineaux » a été couronnée de succès, mais à quel prix : les insectes se sont multipliés, entraînant une catastrophe écologique. C’est le modèle institutionnel du Parti communiste chinois, Xi Jinping a juste remplacé les moineaux par le Covid.

« Pistolet à mensonges »

Le bouclage intégral de Shanghai signe en réalité une défaite pour Xi Jinping. Il y a deux ans, il avait ordonné la fermeture totale du pays tout en maintenant les vols internationaux, et ainsi permis au virus de se propager dans le monde. Cette fois, il voulait empêcher le retour en Chine du virus qui avait pourtant perdu en virulence. Quoi que fasse le dieu de la peste Xi, il montre que les virus dictatoriaux sont plus dangereux que les virus de chauve-souris. Les potentats sont bien incapables de contrôler la diffusion des maladies contagieuses, mais contrôlent parfaitement la transmission de la vérité. Il suffit que leurs propres virus se dissolvent dans un mensonge pour se glisser dans les esprits des personnes qui ne connaissent pas la vérité. Tout comme une balle ne tue que lorsqu’elle a été insérée dans le barillet d’un revolver. Xi Jinping est un dieu de la peste qui brandit un « pistolet à mensonges ». S’il n’avait pas tout fait pour dissimuler la vérité au moment où le coronavirus a surgi à Wuhan, sa propagation aurait pu être contenue, comme cela a été le cas pour le virus Ebola.

A l’ère de la mondialisation, le camouflage de la vérité sur l’épidémie a eu comme conséquence que le monde entier est devenu un grand Wuhan. Absolument aucune ville n’y a échappé. A Londres, où je suis exilé, quatre membres de ma famille ont été contaminés. 160 millions de personnes dans le monde ont été infectées, des millions sont mortes. Malgré ce coût écrasant en vies humaines, nous ne connaissons toujours pas le vrai visage du fléau dissimulé sous des mensonges politiques. Cette vérité est entre les mains du commandant en chef de la peste, Xi Jinping. Mais la Chine sous le joug communiste est un pays sans vérité. Du massacre d’étudiants sur la place Tiananmen en 1989 à l’emprisonnement de millions de personnes dans les camps de concentration du Xinjiang, la vérité est toujours cachée. Les responsables des démocraties européennes devraient savoir que laisser ces mensonges se diffuser revient à tuer la vérité une deuxième fois. Et qu’oublier les victimes de ces mensonges nous rend incapables de nous en protéger.

Nous vivons en un temps qui a perdu le sens du bien et du mal, réduits à assister en spectateurs aux assauts de cette calamiteuse machine à fabriquer des « mensonges rouges » contre nos vies et nos libertés. Nous sommes en 2022, mais nous nous sommes rapprochés du « 1984 » d’Orwell. Ce n’est pas seulement en Chine, à Hongkong ou au Xinjiang que l’on voit, sous l’effet du totalitarisme, le désir de changement social peu à peu remplacé par l’attrait pour le fric et le besoin de sécurité. L’espèce humaine tout entière est en train de s’engourdir et ne sait plus distinguer le vrai du faux. A cause de ce flou, dans de nombreux pays, il n’est même pas possible de vacciner la population. Et il y a tant de personnes qui développent des anticorps contre les droits humains et la démocratie, et s’habituent à vivre en symbiose avec le virus totalitaire.

Protecteur de Poutine et de Kim troisième du nom

Car oui, trente-trois ans après le massacre de la place Tiananmen, les gens évitent de parler du carnage qui a eu lieu sur cette place, et c’est là une victoire du mensonge. L’Union européenne a même ouvert un boulevard au régime de Xi Jinping en lui permettant de faire miroiter le « rêve chinois » aux yeux de la planète. Pendant ce temps, le Covid né à Wuhan se propageait, entraînant une hécatombe des millions de fois supérieure au massacre de Tiananmen.

Oui, il y a trente-trois ans, les démocraties ont vu tomber le mur de Berlin et tout le monde a cru que le communisme s’était éteint avec le XXe siècle. Mais le plus grand Parti communiste du monde, le PC chinois, n’est pas tombé ; il a envoyé 200 000 soldats réprimer le mouvement pro-démocratie sur la place Tiananmen, après quoi il a nettoyé les taches de sang, rebouché les trous laissés par les balles sur les monuments de la place, et imprégné de mensonges le cerveau de 1,3 milliard de personnes. Et le PC chinois est devenu, sous le manteau, le protecteur de Poutine et de Kim troisième du nom. Avec ses « gènes » communistes et sa pensée restée bloquée à l’époque de l’empire soviétique, Poutine est naturellement devenu un pion dans le jeu du prince rouge Xi Jinping. Ces deux dictateurs unissent désormais leurs forces en vue de dominer le monde. L’invasion de l’Ukraine montre quelle est l’ambition de Poutine. Et comment Xi Jinping manœuvre. Aujourd’hui comme il y a trente-trois ans, les pays démocratiques doivent se battre contre ces deux super-hégémons rouges.

Oui, après trente-trois ans de mensonges, on finit par penser que la vérité est elle aussi indigne de confiance. Après Tiananmen, la Chine communiste s’est lancée dans le développement capitalistique, devenant vite le nouveau Big Brother. Aujourd’hui, elle ne cache plus son désir d’écraser les démocraties afin de réaliser le « rêve chinois » – la domination de l’Empire rouge sur le monde. Le virus du rêve chinois, tout comme le coronavirus de Wuhan, a besoin de se transmettre pour survivre et se perpétuer. Pour ce faire, la Chine est devenue une boîte de Pandore qui produit sans trêve des mutations et contamine tous les pays. Face à elle, nous ne sommes plus que des prisonniers enfermés dans un labyrinthe de mensonges, contraints à aspirer ses miasmes.

Oui, si le Parti communiste chinois s’était désintégré en même temps que les régimes communistes de l’Est, et si les responsables politiques occidentaux ne s’étaient pas empressés d’oublier le massacre qui a eu lieu à Pékin en 1989, la pandémie qui se promène aujourd’hui dans l’air que nous respirons n’existerait pas. Mais le Parti communiste chinois a profité du Covid pour démolir à nouveau la statue de la Liberté qui avait été érigée sur Tiananmen : il a abattu le phare de liberté qu’était Hongkong. Et on a revu les mêmes scènes qu’il y a trente-trois ans : des étudiants et des enseignants en grève de la faim pour défendre la démocratie et la liberté ; des étudiantes ligotées, écrasées sous les bottes de la police militaire ; des mamies aux cheveux blancs tentant de raisonner les policiers ; des danseuses et des chanteuses se battant jusqu’à la mort… Le dieu des miasmes Xi a décrété que la vérité était « fake ». Et nous des « mensonges » qu’il veut effacer.

Epidémie sanglante

Aujourd’hui, les Ukrainiens meurent sous les bombes de Poutine, les habitants du Xinjiang sont emprisonnés et « rééduqués » par Xi Jinping, les Taïwanais risquent à tout moment l’invasion. Ces deux dictateurs sont en train de propager une épidémie sanglante, ouvrant une époque où le glas sonne tous les jours. Souvenons-nous du poète anglais John Donne qui a écrit au tournant des XVIe et XVIIe siècles :

« Nul homme n’est une île,
entière en elle-même ;
tout homme est un morceau du continent,
une partie de l’ensemble.
[…]
La mort de tout homme me diminue,
parce que je fais partie du genre humain,
aussi n’envoie jamais demander pour qui sonne le glas ;
il sonne pour toi. »

Quand pourrons-nous sonner le glas des dictateurs qui répandent la peste ? Notre inquiétude au XXIe siècle, c’était que la technologie, l’internet et les divertissements bouleversent trop la société, que nos enfants regardent trop la télévision et jouent trop aux jeux vidéo. Nous étions loin de nous douter que la peste rouge venue de Chine allait surgir dans nos vies, prendre la vie de nos amis et de nos proches, puis s’atteler à « purifier » nos esprits, effacer notre conscience, nos valeurs, transformer nos façons de communiquer, de nous déplacer, nos services publics et notre vie culturelle, comme elle l’a fait à Wuhan ou à Shanghai. La civilisation politique de l’Europe est d’ores et déjà endommagée.

Allons-nous continuer à regarder sans réagir les moines tibétains s’immoler l’un après l’autre, les habitants du Xinjiang, des personnes âgées aux enfants, être jetés dans des camps de concentration, leurs familles être détruites, et mes amis écrivains de Hongkong être arrêtés et disparaître les uns après les autres ? Je prie pour que, quand la grande souffrance du Covid prendra fin, les pays démocratiques auront réussi à construire une cage indestructible et y auront enfermé les dieux des miasmes. Que le rêve chinois du démon de la peste Xi reste à jamais un rêve. Ou qu’il soit enfermé, en compagnie de milliers d’autres virus, dans le laboratoire de Wuhan construit avec l’aide des Français. Allons-nous laisser la civilisation humaine régresser et tomber dans le piège du rêve chinois ?

BIO EXPRESS

Né en 1953 à Qingdao, Ma Jian est poète, peintre et romancier. Il est notamment l’auteur de « Nouilles chinoises », « Beijing Coma », « la Route sombre » et « China Dream », tous traduits aux éditions Flammarion. Il a fui la Chine en 1997, et vit à Londres depuis 1999.

Voir de plus:

Un manuel scolaire destiné à l’enseignement professionnel dans le secondaire, publié par le service d’édition de l’Université des sciences et technologies électroniques de Chine, qui dépend du gouvernement, a suscité la consternation parmi les catholiques de Chine continentale. Le texte, publié afin d’enseigner « l’éthique professionnelle et le respect de la loi » aux élèves, cite un passage du récit évangélique de la femme adultère pardonnée, mais déformé et détourné à des fins politiques. « Comment enseigner l’éthique professionnelle avec un tel manuel ? », demande un prêtre, qui souhaite rester anonyme.

Une partie de la page de couverture d’un manuel scolaire controversé, qui a suscité la consternation parmi la communauté catholique chinoise.

La publication d’un manuel scolaire contenant une histoire biblique déformée et détournée a suscité la colère parmi les fidèles de la communauté catholique en Chine continentale. Le manuel en question a été publié pour enseigner « l’éthique professionnelle et le respect de la loi ». Le manuel scolaire, publié par le service d’édition de l’Université des sciences et technologies électroniques de Chine, qui dépend du gouvernement, contient un texte évoquant le récit de Jésus et de la femme adultère pardonnée. Dans la publication, le récit évangélique (Jean 8, 1-11) est déformé et affirme que Jésus Christ a lapidé une femme pécheresse afin de respecter la loi de son temps. Le texte reprend le passage décrivant la foule voulant lapider une femme selon la loi, et Jésus leur répondant « Celui d’entre vous qui est sans péché, qu’il soit le premier à lui jeter une pierre ». Pourtant, la fin du récit diffère radicalement, le texte ajoutant qu’une fois la foule dispersée, Jésus se serait mis à lapider la femme à mort en ajoutant « Moi aussi je suis pécheur, mais si la loi ne devait être exécutée que par des hommes sans faute, la loi serait vaine ». Un paroissien a publié le passage en question sur les réseaux sociaux, en dénonçant la falsification d’un texte biblique à des fins politiques comme une insulte à l’Église catholique. « Je voudrais que tout le monde sache que le Parti communiste chinois a déjà essayé de déformer l’histoire de l’Église par le passé, de diffamer notre Église et d’attirer la haine du peuple sur notre Église », a-t-il souligné.

Mathew Wang, un enseignant chrétien dans une école professionnelle, confirme le contenu du texte controversé, tout en ajoutant que la publication exacte varie selon les lieux en Chine. Mathew Wang précise que le texte publié par le manuel scolaire a été relu par le Comité de contrôle des manuels scolaires pour l’éducation morale, dans le cadre de l’enseignement professionnel dans le secondaire. Il déplore que les auteurs aient utilisé un tel exemple erroné pour justifier les lois socialistes chinoises. Selon certains catholiques chinois, les auteurs du manuel auraient voulu souligner que la loi est sacrée en Chine, et que son respect absolu est essentiel. Un prêtre catholique, qui souhaite rester anonyme, affirme quant à lui que le texte publié « est lui-même immoral et illégal ». « Du coup, comment pouvons-nous encore enseigner l’éthique professionnelle avec un tel manuel ? », demande-t-il. « C’est un phénomène social bien triste que nous observons en Chine continentale », déplore-t-il. Paul, un catholique chinois, ajoute que des déformations similaires de récits chrétiens et de l’histoire de l’Église continuent d’être observées, mais il estime que les protestations des chrétiens n’auront aucun impact. « La même tendance se répète chaque année, mais l’Église ne riposte jamais, ou en tout cas elle ne reçoit jamais le respect et les excuses qu’elle mérite. » Kama, un catholique qui gère les contenus d’un groupe catholique sur les réseaux sociaux, souligne que le contenu publié par le manuel est une offense aux croyances religieuses des chrétiens. Il appelle les auteurs et les éditeurs concernés à présenter leurs excuses publiquement et corriger le texte. « Nous espérons que les autorités chrétiennes prendront la parole », ajoute-t-il.

(Avec Ucanews, Hong-Kong)

Le débat sur l’interdiction de Noël en Chine rate l’image d’ensemble
French.china.org.cn

26. 12. 2017

Lundi, c’était Noël. En Chine, de nombreux magasins lancent des promotions sur ce thème, remplissant les rues commerciales à travers le pays d’une atmosphère de Noël. Cette pratique est devenue courante dans les zones commerciales de Chine à chaque fin d’année.

Cependant, certains articles ont rapporté que des villes et des universités avaient « interdit Noël », ce qui a attiré l’attention de certains médias étrangers. Ceux-ci ont exagéré cette information, expliquant que la Chine interdisait Noël pour des considérations politiques et pour résister à l’invasion culturelle occidentale.

Les membres du Parti communiste de Chine dans les villes majeures comme Beijing et Shanghai n’ont été informés d’aucune notification interdisant Noël. Cette interdiction dans certains lieux et certaines institutions avait pour but de préserver la sécurité publique et en aucun cas de « boycotter » Noël.

Noël n’a cessé de se populariser en tant que fête commerciale. Au cours des dernières années, même les fêtes traditionnelles chinoises sont devenues plus populaires que jamais. La popularité de ces fêtes peut être attribuée aux améliorations dans la vie de la population. En effet, celle-ci a de plus grandes exigences en matière de loisirs et espère que ces fêtes pourront apporter une distraction dans leur vie bien remplie.

L’une des raisons pour la popularité des fêtes étrangères est que les jeunes Chinois les conçoivent comme un moment pour se détendre et s’amuser. Ils connaissent peu leurs origines ou leurs significations et ne ressentent pas d’obligation à suivre leurs rites.

Une autre de ces raisons est que le potentiel commercial de nombreuses fêtes traditionnelles chinoises n’a pas encore été pleinement exploré. La population montre également un intérêt de plus en plus grand dans les fêtes chinoises traditionnellement moins importantes, comme la fête de Qixi (l’équivalent chinois de la Saint-Valentin) ou encore la fête de Dongzhi (fête du solstice d’hiver), qui est célébrée avec un repas constitué de raviolis chinois, les jiaozi.

Dans cette ère de communications mondialisées et de partage interculturel, il est inévitable que les fêtes étrangères deviennent de plus en plus populaires. L’influence de la fête chinoise du Printemps devrait également se développer à travers le monde.

La culture occidentale s’est répandue en Chine pendant plus d’un siècle, tandis que la culture chinoise traditionnelle est en train de connaître un renouveau. A l’heure actuelle, il est compréhensible que la société chinoise souhaite promouvoir ses propres fêtes traditionnelles et que les officiels maintiennent une certaine distance avec les fêtes étrangères.

Certains médias occidentaux semblent très sensibles à la controverse sur Noël en Chine et l’observent sous un angle politique. La société chinoise en général n’a pas besoin de prendre cela trop au sérieux.

Voir également:

Chine : réactions en ligne après le floutage des images de Noël dans une célèbre émission de télévision
The Stand News
Véronique Danzé
12/01/2021

L'image montre une grande pièce avec un haut plafond. Un grand escalier mange l'image et se sépare a l'étage sur la gauche et la droite. Au premier plan, 7 jeunes gens sont assis sur des canapés de style ancien, de couleur marron. Ils sont vêtus de vêtements d'époque. Sur l'image, on voit de nombreux plans floutés : un sapin de Noël, au milieu de l'image, et des décorations suspendues sur les deux côtés des escaliers. Le logo de la chaîne de télévision, « Mango TV », apparaît en haut à gauche, en caractères chinois.

Copie d’écran de l’émission de télévision en ligne « Qui est le meurtrier ? »

[Sauf mention contraire, tous les liens renvoient vers des pages en chinois, ndlt.]

La version originale du reportage a été publiée en chinois le 26 décembre 2020 par The Stand News. La version suivante, traduite de l’anglais, est publiée sur Global Voices dans le cadre d’un accord de partage de contenu.

Au cours des dernières années, la campagne politique de « boycott des festivités étrangères » a pris de l’ampleur en Chine. Sous la pression du gouvernement, la majorité des médias de Chine continentale se sont abstenus de produire des programmes de promotion des festivités étrangères. Ainsi, cette année, une télévision chinoise en ligne a dû brusquement flouter le décor de Noël de sa populaire émission de variétés, lors de la diffusion de sa première la veille de Noël, générant une réaction immédiate en ligne.

Depuis 2016, l’émission de variétés « Who’s the Murderer » [en], très en vogue auprès des jeunes en Chine et à l’étranger, est produite par la populaire chaîne en ligne « Mango TV », filiale de la télévision publique, Hunan Television. Le premier épisode de la sixième saison devait être diffusé la veille de Noël depuis un grand hôtel dont la décoration était inspirée du thème de Noël.

Bien que le contenu de l’épisode ne porte pas sur Noël, le décor risquait d’être interprété comme une promotion des « festivités occidentales ». L’équipe de production de la série a donc choisi de flouter tous les sapins de Noël, couronnes, cloches et autres décorations en vue de la diffusion en ligne de l’émission. Les accessoires présents sur la tête des personnages ont même été camouflés par des chapeaux de dessin animé en post-production.

Un utilisateur de Twitter, @Chenpingcong191, a filmé certaines des scènes de l’épisode du réveillon de Noël :

Pixellisation du sapin de Noël. C’est quoi ce bordel ?

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L’image est composée de 4 plans sur lesquels on distingue des extraits de l’émission « Who’s the Murderer » (Qui est le meurtrier ?), toutes les décorations et le sapin de Noël sont floutés.

Les fans de la série ont été consternés de découvrir les effets de la post-production. Les commentaires ont également inondé le compte officiel de la série sur les médias sociaux et le hashtag #明星大侦探将圣诞元素打码# (#PixellisationDesDécorsdeNoëlSurQuiEstLeMeurtrier#) est devenu viral sur Weibo le jour même. Vous trouverez ci-dessous quelques commentaires typiques sur Weibo :

Je ne supporte pas cette mosaïque…

Je suis aveuglé par la mosaïque sur l’écran

La composante étrangère des festivités ne peut pas échapper à l’organisme chargé de la censure, comprenez bien et ne vous en plaignez pas. Par chance, l’émission a pu être diffusée.

Cette campagne de boycott des festivités étrangères s’est accélérée depuis janvier 2017, après que le Comité central du Parti communiste chinois et le Conseil d’État ont publié un document intitulé, « Suggestions sur la mise en œuvre de projets visant à promouvoir et à développer le patrimoine culturel traditionnel chinois », invitant tous les responsables gouvernementaux et les autorités à mettre en place des activités de promotion des fêtes chinoises afin de renforcer la confiance culturelle de la population et la puissance tranquille de la Chine.

L’Administration nationale de la radio et de la télévision chinoise représente désormais l’une des autorités clés dans la mise en œuvre de ce projet politico-culturel. Son rapport annuel en 2018 a mis en évidence ses accomplissements dans la lutte idéologique contre les valeurs occidentales et les influences religieuses par le biais de la censure, de l’orientation de l’opinion publique et via la promotion des fêtes et des valeurs éthiques chinoises.

Bien qu’aucun document officiel n’interdise les festivités occidentales, la répression des pratiques religieuses, dont le christianisme, dans tout le pays s’est élargie à une interdiction des décorations de Noël publiques. Ainsi, en 2018 [fr], le Bureau de l’administration urbaine et de l’application des lois de la ville de Langfang, dans la province de Hebei, a exigé le retrait des décorations de Noël placées dans les rues. Ces dernières années, certaines écoles chinoises ont banni les célébrations de Noël dans l’enceinte des établissements.

Autrefois, la majorité des Chinois pensaient que les mesures répressives pendant la période de Noël ciblaient une minorité d’activités chrétiennes et que le secteur commercial ne serait pas affecté. Cependant, la pixellisation des décorations de Noël dans l’émission de télévision mentionnée ci-dessus témoigne du fait que cette politique pourrait avoir un impact plus important sur la vie des gens. Un utilisateur de Weibo a évoqué les implications économiques de cette pratique :

Cette fête occidentale fait désormais partie de notre culture populaire et la majorité de nos centres commerciaux sont parés de toutes sortes de décorations de Noël. Notre État veut-il vraiment une ligne de démarcation ferme [avec le monde occidental], que le marché des petites marchandises de Yiwu ne serve plus qu’à l’exportation et cesse de vendre ses produits sur le marché local ? La promotion de la confiance culturelle ne signifie pas que nous devons verrouiller le pays, n’est-ce pas ?

Un autre utilisateur de Weibo a regretté le retard pris en matière de politique culturelle :

Les chrétiens sont minoritaires dans notre pays. La majorité perçoit Noël comme une fête amusante.
Le secteur commercial y voit une raison de réaliser des ventes, les consommateurs y trouvent une occasion de dépenser, les amoureux y trouvent une occasion de dévoiler leurs sentiments ou de s’embrasser. Rien à voir avec la vénération de l’Occident. La majorité des personnes estiment que Noël est sans rapport avec la religion.
Ce n’est pas ainsi que l’on construit la confiance culturelle ; la force de la culture chinoise est liée à sa capacité à absorber d’autres cultures. Nous avions l’habitude de nous approprier la culture étrangère pour que notre civilisation puisse progresser. Que sommes-nous devenus aujourd’hui ?

Sur Twitter, @HuangZhanghong s’est gaussé :

Toujours sur Twitter, le blogueur chinois @fangshimin a déploré la politique de deux poids deux mesures des autorités chinoises vis-à-vis de la célébration de Noël, en publiant sur Twitter une capture d’écran des vœux de Noël du porte-parole chinois, Hua Chunying [en] :

Comment se fait-il que le diplomate « guerrier-loup » puisse célébrer Noël alors que le simple citoyen chinois ne le peut pas ? Même les sapins de Noël doivent être pixellisés ? Les journalistes étrangers peuvent-ils poser cette question au « guerrier-loup », Hua Chunying ?

Suite au tweet de Hua Chunying [en], beaucoup ont soulevé des questions similaires et certains ont ajouté des remarques sarcastiques :

Vous employez une expression venue de l’Ouest. Cela signifie-t-il que vous êtes de connivence avec l’Occident ? L’ourson à la tête pensante ne sera pas ravi.

Est-ce que les Chinois en Chine fêtent Noël ? Et si oui, quel est le pourcentage de ceux qui le font ? Les musulmans, les bouddhistes et les Chinois athées célèbrent-ils eux aussi Noël en Chine ?

Je vous souhaite un joyeux Noël, j’espère que tout le monde profitera de cette fête ! J’espère que ceux qui ne fêtent pas Noël en Chine bénéficieront au moins de quelques remises.

Suite au tollé en ligne survenu le 24 décembre, la pixellisation des décorations de Noël de l’émission a été retirée le lendemain.

Voir de même:

Le gouvernement chinois déforme totalement un évangile dans un manuel scolaire
En Chine, un manuel scolaire publié par une maison d’édition dépendant du gouvernement s’est autorisé à réécrire le passage de la Bible concernant la femme adultère afin de mieux « coller » à l’enseignement auquel il est destiné : « l’éthique professionnelle et le respect de la loi ».
Agnès Pinard Legry
Aleteia

C’est un événement qui aurait presque pu passer inaperçu sans la vigilance de la communauté catholique chinoise. En Chine, un manuel scolaire destiné à l’enseignement professionnel dans le secondaire, publié par un service d’édition dépendant du gouvernement, a choisi de reprendre le passage biblique concernant la femme adultère afin d’enseigner aux élèves « l’éthique professionnelle et le respect de la loi ». On aurait pu s’en féliciter dans la mesure où Jésus, dans ce texte (Jn 8, 1-11), prend la défense de la femme adultère et empêche sa lapidation avec ces mots : « Celui d’entre vous qui est sans péché, qu’il soit le premier à lui jeter une pierre ».Une volonté de justifier les lois socialistes chinoises ?Mais loin d’encourager une telle charité et l’amour de son prochain, le passage biblique cité dans le manuel scolaire assure que Jésus se serait mis lui-même à lapider la femme adultère en ajoutant : « Moi aussi je suis pécheur, mais si la loi ne devait être exécutée que par des hommes sans faute, la loi serait vaine ».C’est un paroissien qui a dénoncé cette falsification sur les réseaux sociaux : « Je voudrais que tout le monde sache que le Parti communiste chinois a déjà essayé de déformer l’histoire de l’Église par le passé, de diffamer notre Église et d’attirer la haine du peuple sur notre Église », a-t-il souligné d’après l’agence de presse UCA News. Mathew Wang, un enseignant chrétien également interrogé par l’agence de presse, déplore de son côté que les auteurs aient utilisé un tel exemple erroné pour justifier les lois socialistes chinoises.Ce n’est pas la première fois que le gouvernement chinois s’en prend aux catholiques du pays de manière plus ou moins insidieuse. Dans la province de l’Anhui (est du pays), près de Shanghai, depuis la mi-avril, plus de 500 croix appartenant à des lieux de culte chrétiens, que ce soit des églises catholiques ou des temples protestants, ont été enlevées des clochers. Cette répression qui émane du parti communiste n’est pas nouvelle et des milliers de croix ont déjà été retirées dans les provinces du Zhejiang, du Henan, du Hebei et du Guizhou, parfois sous prétexte de respecter les règles d’urbanisme.
Voir de plus:

Pourquoi Xi Jinping veut-il adapter la Bible à la ligne du Parti communiste ?

Les autorités chinoises ont demandé aux responsables religieux, lors d’une réunion qui s’est tenue le 6 novembre 2019, de veiller à la conformité des textes de référence avec les « exigences de la nouvelle époque ». Pour l’historien Yves Chiron, cette annonce est la suite logique de la politique de sinisation mise en place par Xi Jinping.

Timothée Dhellemmes

Aleteia

23/12/19

« Il faut une évaluation complète des traductions existantes de classiques religieux. Pour les contenus non conformes, il faut des modifications et il faut retraduire les textes ». C’est par ces mots que le parti communiste chinois (PCC) s’est adressé aux responsables religieux lors d’une réunion qui s’est tenu le 6 novembre 2019. La République populaire de Chine, qui surveille étroitement les religions depuis sa création en 1949, veut ainsi renforcer la mainmise du Parti communiste sur la société. Auteur de La longue marche des catholiques de Chine aux éditions Artège, l’historien Yves Chiron explique à Aleteia « qu’à défaut de pouvoir supprimer la religion, Xi Jinping cherche à la transformer ».Aleteia : en limitant de plus en plus la liberté religieuse en Chine, que cherche à faire le régime communiste ?
Yves Chiron : Le régime communiste veut que les religions servent les objectifs du Parti communiste, et donc la construction du socialisme. Xi Jinping sait qu’il ne peut pas faire disparaître la religion par une persécution massive, donc il poursuit la mise en œuvre d’une politique de contrôle et d’instrumentalisation de la foi chrétienne et de la religion musulmane. C’est une politique qui vise l’Église catholique mais aussi les autres religions, comme le protestantisme et l’islam.Ce n’est pas une annonce spectaculaire dans le sens où c’est la suite logique cohérente d’une volonté politique de sinisation de la société, que Xi Jinping a exprimé il y a déjà des années. Lorsqu’il a employé le terme de « sinisation » pour la première fois en 2011, il l’a appliqué au marxisme. Depuis 2015, il estime que cela doit aussi s’appliquer aux religions présentes en Chine. Pour lui, les religions doivent s’adapter à la culture et aux valeurs chinoises, et donc être un relais des valeurs marxistes.Quelles seraient les conséquences sur les relations, déjà très compliquées, entre les croyants et le régime ?
C’est un contrôle de plus en plus étroit et quotidien, à la fois sur tous les édifices mais également sur toutes les activités religieuses en général. En Chine, aucun journal chrétien ni revue de théologie ne peut exister. Il y a parfois quelques bulletins d’une église ou d’un temple, mais ils sont contrôlés par le régime.Pour la période de Noël, cela va encore plus loin : les autorités ont mis en place une campagne de boycott, car ils considèrent que cette fête trahit la culture chinoise. Dans les écoles, toutes les décorations de Noël sont interdites. Dans plusieurs établissements, des enfants ont été punis car ils ont dit qu’ils allaient se rendre à la messe de Noël. Cela est dû à une réglementation adoptée il y a deux ans, qui interdit aux enfants de moins de 18 ans d’aller dans les églises ou dans les temples.Le régime veut « graduellement former un système idéologique religieux aux caractéristiques chinoises ». Àterme, l’objectif est-t-il de se débarrasser de toutes les religions ?
Dans l’idéologie marxiste, la religion est « l’opium du peuple », une superstructure qu’il faut faire disparaître. Mais le régime est conscient que dans les faits, ce n’est pas possible dans l’immédiat. A défaut de détruire la religion, il cherche dont à la transformer. Cette politique de sinisation s’est traduite par exemple par une récente campagne d’affichage dans les églises. Les autorités politiques essayaient de montrer par des citations que les douze grandes valeurs du socialisme ont une correspondance directe dans la Bible, donc que la Bible annonce le socialisme.Le contrôle étroit des religions par le régime date de 1949, dès la fondation de laRépublique populaire. Cette décision, particulièrement grave, montre que le régime a franchi un nouveau palier ?
À mon sentiment, c’est la suite logique de la politique engagée par Xi Jinping depuis 2013. Mais dans la décennie 1966-1976, pendant ce que l’on a appelé la Révolution culturelle, la situation était encore plus dramatique. Aucun culte religieux n’était autorisé : même les églises « officielles » (celles qui sont reconnues par le régime, ndlr) ont été fermées de force, ainsi que les temples protestants… Aucun culte religieux n’existait en Chine. Aujourd’hui, même si la liberté de pratique religieuse est gravement entravée, des églises officielles sont ouvertes, et la religion n’est pas interdite.Est-il réellement possible d’avoir une croyance religieuse en Chine ?
C’est possible, dans la mesure où aucun pays à aucune époque n’a réussi à empêcher les gens de croire. L’objectif du régime à long terme serait de supprimer la religion en Chine, mais évidemment, il n’y parviendra pas.Le Vatican a signé un accord en 2018 reconnaissant sept évêques désignés par le régime. Certains catholiques avaient alors protesté, en particulier l’évêque émérite de Hongkong, le cardinal Joseph Zen Ze-kiun, qui avait dénoncé une « trahison ». Cette nouvelle offensive du régime lui donne-t-elle raison ? 
Les différentes mesures prises par les autorités chinoises depuis la signature de l’accord sont en contradiction avec cet accord. Le régime a toujours pour objectif de contrôler davantage l’Église catholique, et d’instrumentaliser la doctrine religieuse à des fins politiques. Évidemment, en signant cet accord, le Pape essayait de préserver la liberté de l’Église et assurer sa continuité en Chine, où de nombreux diocèses étaient sans évêques… Il avait des raisons de signer cet accord. Mais la Chine et le Saint-Siège poursuivent des intérêts différents. Il est peu probable que le Vatican réagisse à cette nouvelle offensive du régime. Le Pape sait bien que 11 millions de catholiques chinois vont déjà fêter Noël dans des conditions très difficiles. Il ne voudra pas aggraver la situation.
Voir encore:

Xi Jinping veut réécrire la Bible pour l’adapter à la ligne du Parti communiste

Sébastien Falletti
Le Figaro
22/12/2019

DÉCRYPTAGE – Les autorités chinoises ont exhorté les représentants des principaux cultes à modifier les traductions des textes de référence afin de les mettre en conformité avec «les exigences de la nouvelle époque».

De notre correspondant à Pékin

Désormais, l’Évangile devra se conformer à la vulgate marxiste-léniniste matinée de «caractéristiques chinoises», et les paraboles de Jésus-Christ, rester dans la ligne du Parti communiste, sous peine d’être expurgées des bibles à disposition des fidèles dans le pays le plus peuplé de la planète. Pékin lance une nouvelle offensive en faveur de la «sinisation» des religions, s’attaquant cette fois à la doctrine même, du Nouveau Testament au Coran en passant par les sutras bouddhistes. Les autorités ont exhorté les représentants des principaux cultes en Chine à modifier les traductions des textes de référence, lors d’une réunion le 6 novembre, afin de les mettre en conformité avec «les exigences de la nouvelle époque». Une formule codée qui fait référence à «l’ère du président Xi Jinping», dont la pensée a été inscrite dans la Constitution en 2018, dans la foulée d’un Congrès à sa gloire.

«Il faut une évaluation complète des traductions existantes de classiques religieux. Pour les contenus non conformes, il faut des modifications et il faut retraduire les textes», affirme le compte rendu en chinois, par l’agence officielle Xinhua, de ce symposium présidé par Wang Yang, l’un de sept membres du comité permanent du Politburo, le «saint des saints» du régime. «Cette réunion indique que le contrôle des religions va être encore plus strict», juge Ren Yanli, chercheur à l’Académie des sciences sociales de Chine, un centre de recherche public à Pékin.

Communautés souterraines

Les représentants des principaux cultes en Chine ont été convoqués pour mettre en application les décisions du 4e plénum du Parti, tenu fin octobre à Pékin, et qui a décrété le renforcement de sa mainmise idéologique sur la société, avec pour ambition d’affermir un contre-modèle à la démocratie occidentale. Face à ses interlocuteurs coiffés de calotte ou de costumes ethniques traditionnels, le cacique Wang a souligné «l’importance fondamentale de l’interprétation des doctrines et des règles religieuses» avec pour objectif de «graduellement former un système idéologique religieux aux caractéristiques chinoises».

Récemment un portrait de Xi Jinping a même remplacé la Vierge Marie et l’Enfant dans une église catholique

Depuis sa fondation en 1949, la République populaire surveille étroitement les religions, encadrées dans des organisations «patriotiques», auxquelles résistent nombre de fidèles réfugiés dans des communautés souterraines. Mais cette injonction à modifier la doctrine marque un seuil nouveau dans la volonté du président Xi Jinping d’étouffer toute vision alternative au Parti. Après avoir insisté sur le «patriotisme» des fidèles après son arrivée au pouvoir en 2013, Xi s’attaque désormais au message, lors de son second mandat à la tête de la seconde puissance mondiale. «La volonté de retoucher la Bible est une première», juge Ren.

Une mise au pas qui s’est illustrée par des levers de drapeaux rouges dans les temples, ou l’installation de banderoles de propagande dans les mosquées comme dans la région autonome hui du Ningxhia. Récemment un portrait de Xi Jinping a même remplacé la Vierge Marie et l’Enfant dans une église catholique à Ji’an, dans la province du Jiangxi, rapporte l’ONG Bitter Winter, qui milite pour la liberté religieuse à travers le monde. Dans la province rétive du Xinjiang, à majorité turcophone, la répression des croyants prend une dimension concentrationnaire, marquée par l’enfermement de plus d’un million de musulmans dans des «camps», selon Washington, présentés comme des «centres de formation professionnelle» par Pékin.

Effet boomerang

Cette reprise en main brutale s’inscrit dans la perspective d’une «lutte idéologique» décrétée par le dirigeant le plus autoritaire depuis Mao, sonnant la charge contre les «forces hostiles» manipulées par l’étranger et trahissant une crispation politique, selon certains observateurs. «Le régime communiste est une secte et il voit le bouddhisme tibétain, le catholicisme ou l’islam comme des idéologies rivales. Le contrôle accru sur les religions trahit en réalité la peur de voir la société lui échapper», juge Zhang Lifan, historien indépendant, dans la capitale chinoise, lui aussi sous surveillance.

Cette nouvelle offensive survient dans la foulée de l’accord conclu entre Pékin et le Vatican en 2018, marqué par la reconnaissance par le pape de sept évêques désignés par le régime et dénoncé comme une «trahison» par certains hauts responsables catholiques. Elle s’annonce comme un test de la capacité du Parti à s’immiscer étroitement au cœur de la société chinoise, selon le cap fixé par le Congrès, dans un contexte international et économique toujours plus tendu, marqué par un bras de fer stratégique avec l’Amérique de Donald Trump.

Certains mettent en garde contre les risques d’effet boomerang pour un Parti qui veut étendre son empire sur les consciences. «Le durcissement des contrôles sur les religions va s’avérer contre-productif, comme l’ont démontré les dernières décennies. Le pouvoir a pour mission de gouverner le pays, l’économie, la société, mais pas les croyances. Certains dirigeants semblent ne pas comprendre cela», juge Ren Yanli, expert dans un centre de recherche gouvernemental. La bataille pour la réécriture de l’Évangile selon Xi est lancée.

Voir aussi:

Chine : « Noël est interdit, c’est une fête occidentale »

fsspx.news
09 Février, 2022

Le 20 décembre 2021, l’Administration d’Etat pour les Affaires religieuses (SARA) a publié les nouvelles “Mesures administratives pour les services d’information religieuse sur Internet”. Adoptées conjointement avec le ministère de la Sécurité de l’Etat et d’autres ministères, ces nouvelles mesures entreront en vigueur le 1er mars 2022.

Les sermons, homélies, cérémonies et activités de formation organisées par les institutions religieuses, les monastères, les églises et les particuliers ne pourront être diffusés sur internet qu’après avoir obtenu une licence spéciale auprès de leur département provincial des Affaires religieuses.Il est également précisé qu’aucune organisation ni individu ne peut collecter des fonds « au nom de la religion » sur internet. Les activités religieuses en ligne sont également interdites pour toutes les organisations étrangères présentes en Chine.Par ailleurs, les informations religieuses diffusées ne doivent pas « inciter à la subversion contre le pouvoir de l’Etat, ni s’opposer à l’autorité du Parti, s’attaquer au système socialiste et à l’unité nationale ou menacer la stabilité sociale ».Elles ne doivent pas non plus « promouvoir l’extrémisme, le terrorisme, le séparatisme ethnique et le fanatisme religieux ». Les communications en ligne ne doivent pas « inciter les mineurs à devenir religieux, ni les amener ou les forcer à participer à des activités religieuses ».

La « sinisation » des religions

Durant les sessions de travail de la dernière conférence nationale sur les Affaires religieuses, début décembre 2021, le président chinois Xi Jinping, secrétaire général du Parti communiste, a déclaré son intention de renforcer le contrôle « démocratique » sur les religions.

En d’autres termes, renforcer la répression religieuse du régime. Selon le nouveau « Grand Timonier », la masse des croyants de différentes confessions doit s’unir autour du Parti et du gouvernement, en rejetant toute influence étrangère.

L’objectif de Pékin est de poursuivre la « sinisation » des religions, un processus entamé officiellement en 2015. En février 2021, l’Administration d’Etat pour les Affaires religieuses avait rendu publiques les “Mesures administratives pour le personnel religieux”, sur l’administration du clergé, des moines, des prêtres, des évêques, etc.

Noël interdit

L’agence Asianews, des Missions étrangères italiennes, annonçait le 21 décembre les limitations et les interdictions imposées pour la célébration de Noël, dans les écoles de la province du Guangxi. L’agence Bitter Winter a publié le 24 décembre le document officiel diffusé dans le Guangxi, ainsi que dans différentes provinces et régions de Chine.

Les mesures ont été appliquées également dans les lieux de culte de l’Eglise des Trois-Autonomies contrôlée par le gouvernement (i.e. Eglise « patriotique » officielle), soit sous prétexte de Covid-19, soit en mettant en œuvre des directives sur la « sinisation » du christianisme qui interdisent les célébrations « occidentales » : « Cela nuit à notre culture traditionnelle chinoise. »

La source confidentielle qui a divulgué le document à Bitter Winter, a confirmé qu’il était non seulement interdit aux élèves et aux enseignants de célébrer Noël à l’école, mais aussi à la maison. De même, ceux qui connaissaient des personnes qui célèbrent Noël étaient priés de le signaler immédiatement à la sécurité publique, et un agent a été désigné pour gérer les délations.

Voir également:

Le gouvernement chinois déteste Noël, sa population adore

Xi Jinping voit dans cette fête une influence occidentale indésirable.

D’une célébration chrétienne, Noël est devenue une fête qui dépasse largement la naissance du Christ. C’est désormais une période commerciale et culturelle, davantage représentée par le Père Noël et des sapins décorés que par la messe de minuit. Ce mastodonte de soft power se propage donc dans les pays qui n’ont pas de tradition chrétienne. Les Japonais par exemple, célèbrent le 25 décembre en allant au KFC.

Toutefois, au moins un pays essaye par tous les moyens d’endiguer la contagion. Depuis quelques années, Xi Jinping, le secrétaire général du Parti communiste chinois, mène une politique identitaire forte en exacerbant le nationalisme et en rejetant les influences occidentales dans le pays. Cette politique se traduit par exemple par un rejet des arts martiaux modernes au profit du kung-fu traditionnel.

Le 15 décembre, la ville de Langfang, dans la province de Hebei, a interdit l’exposition de décorations de Noël dans les écoles, les magasins, les rues et les places de la ville, arguant d’une lutte contre la «propagande religieuse». L’année dernière, la ville de Hengyang avait demandé aux officiels du parti de «résister à ce festival d’occidentalisme rampant».

En Chine, Noël souffre en plus des restrictions imposées contre les libertés religieuses. Si les musulmans sont particulièrement réprimés, certaines églises chrétiennes sont sous surveillance et récemment, cent chrétiens d’une église clandestine ont été arrêtés. C’est autre chose que les gobelets Starbucks ou l’interdiction de mettre des crèches dans les mairies d’un pays laïque.

Popularité croissante

Toutefois, tout cela ne semble pas suffisant pour tenir le pays à l’écart de la magie de Noël. D’après Bloomberg, la fabrication de décorations de Noël est un gigantesque marché de 5,6 milliards de dollars pour la Chine. À titre d’exemple, 90% des décorations de Noël importées aux États-Unis viennent de Chine. Et on ne parle même pas de tous les cadeaux manufacturés dans le pays.

Aussi, malgré les efforts du gouvernement, la célébration de fin d’année est de plus en plus populaire chez les habitants et les habitantes. Pour le constater il suffit de se tourner vers Rovaniemi, la ville du Père Noël. Cette ville finlandaise de Laponie du nord abrite un village touristique entièrement dédié à la fête de Noël. D’après Visit Rovaniemi, la société qui y organise le tourisme, le nombre de touristes chinois est passé de 3.300 en 2010 à 32.349 l’année dernière. Et des centaines de lettres d’enfants écrites en chinois s’entassent dans le bureau de poste de la ville.

L’indistinction du politique et du religieux en Chine
Un problème contemporain
Emmanuel Dubois de Prisque
Le Débat
2020/1 (n° 208), pages 57 à 69

1Alors que le pouvoir chinois prétend aujourd’hui faire « renaître » la Chine éternelle et s’inscrire ainsi dans la continuité de « 5 000 ans d’histoire [1][1]Les « 5 000 ans d’histoire » de la Chine font partie intégrante… », qu’est-ce qui, exactement, relie le régime chinois actuel à l’antique tradition politique de ce pays ? En quoi « l’empire du Milieu » actuel serait-il l’héritier de la forme politique impériale qui fut celle de la Chine sous ses différents avatars dynastiques du iiie siècle avant J.-C. à la révolution de 1911, alors même que le régime se réclame toujours (et avec vigueur) du marxisme-léninisme, allant jusqu’à prétendre avoir créé ex nihilo, au moment de son avènement en 1949, une « nouvelle Chine » qui du passé faisait table rase ? Comment concilier restauration et modernité ? communisme et empire ? capitalisme et tradition ? « La Chine » serait-elle une pure illusion, un simple instrument aux mains de Pékin, sans véritable continuité historique ?

2Il apparaît pourtant que la Chine actuelle, malgré son « athéisme » officiel, partage avec la Chine impériale un même tropisme qui la porte à ne pas distinguer le politique du religieux. Le Parti communiste chinois agit de plus en plus comme une institution qui se pose en gardienne de ce qui est sacré pour la Chine et que des forces extérieures, politiques ou religieuses, viennent en permanence menacer, de la même façon que la « bureaucratie céleste [2][2]Étienne Balazs, La Bureaucratie céleste. Recherches sur la… » de l’Empire était la gardienne d’un dogme contre les « hérésies » qui le menaçaient.

3Du point de vue du rapport du politique avec le religieux, la situation actuelle se rapproche de celle que décrivait Édouard Chavannes en 1904 : « L’Empereur nous apparaît ainsi comme le juge universel du bien et du mal […], en lui se réalise l’étroite union de la politique, de la morale et de la religion, principe fondamental du gouvernement chinois ; il est véritablement le Fils du Ciel, et son omnipotence absolue et sacrée provient de ce qu’il est le mandataire du Ciel sur la terre [3][3]Édouard Chavannes, « Les prix de vertu en Chine », Comptes…. »

L’ère des transformations

4Avec le « Grand Bond en avant » grâce auquel Mao prétendait en quelques années transformer une société rurale en grande puissance industrielle, avec aussi la « grande révolution culturelle prolétarienne » visant à éradiquer de l’esprit des Chinois les « quatre vieilleries » (idées, culture, coutumes et habitudes), avec, surtout, les transformations induites par le capitalisme qui s’impose en Chine dès la fin du xxe siècle, bien des aspects de la société traditionnelle chinoise ont été bouleversés. Aujourd’hui, le capitalisme est la révolution continuée par d’autres moyens, tout aussi efficaces. Les transformations suscitées par l’ouverture économique voulue par Deng Xiaoping il y a quarante ans sont sans équivalent dans l’histoire de la Chine. La croissance a été favorisée par une augmentation de la productivité agricole qui a entraîné un exode rural massif ; en quelques décennies, cette antique société paysanne qu’était la Chine s’urbanise massivement. L’effondrement de la natalité transforme radicalement les liens entre les générations d’une société qui faisait de la « piété filiale » une de ses pratiques cardinales. L’ouverture sur le monde rend l’éducation à l’étranger possible et, de 1978 à 2018, le nombre d’étudiants chinois à l’étranger croît de façon exponentielle. L’émigration temporaire sous la forme, par exemple, de l’expatriation des cadres et des employés des entreprises chinoises devient chose banale. Les échanges de tous ordres entre la société chinoise et les sociétés étrangères, notamment occidentales, sont intenses et exercent nécessairement des effets durables. Ils se font sentir jusqu’au niveau le plus profond et le plus structurant, le niveau religieux. Les conversions au christianisme se multiplient, au point que certains voient dans la Chine de demain le premier pays chrétien du monde, en nombre de pratiquants.

« La grande renaissance de la nation chinoise »

5Cependant, parallèlement à ces évolutions dont l’irréversibilité est probable, Pékin est engagé dans un ambitieux projet de « grande renaissance » de, au choix, la nation, le peuple ou la race chinoise, trois traductions possibles du terme chinois minzu employé par Pékin dans son slogan officiel. La « grande renaissance de la nation chinoise » – contentons-nous de la traduction officielle – est le cœur du métarécit de la Chine contemporaine selon lequel la Chine a refermé en 1949 une parenthèse d’un long siècle qui s’étend du début de la première guerre de l’Opium, en 1839, à la création de la « nouvelle Chine », siècle au cours duquel elle a été « humiliée » par les puissances occidentales et japonaise qui ont tiré profit de sa faiblesse, de son ingénuité et d’un pacifisme intrinsèque à sa culture. Sans renoncer à ce qu’elle est essentiellement, une civilisation pacifique et harmonieuse, elle ne répétera pas les erreurs du passé et saura se défendre si elle est agressée. Le sentiment d’avoir été la victime de puissances agressives alimente une ferme volonté de ne pas « se laisser berner » une nouvelle fois sur la scène internationale. La posture parfois agressive et irascible de la Chine contemporaine s’explique ainsi paradoxalement par le sentiment que la civilisation chinoise est plus pacifique que les autres. Il lui faut donc devenir forte pour redevenir ce qu’elle imagine qu’elle fut : un modèle de vertu pour elle-même et pour le monde. Par-delà la modernité imposée par l’Occident, la Chine cherche à renouer avec un passé glorieux durant lequel elle aurait occupé « la première place ».

6La normalisation chinoise impulsée par la modernisation du pays trouve donc ses limites dans les ambitions de Pékin, ambitions qui s’appuient sur son projet de « grande renaissance » de la Chine d’avant le traumatisme de la rencontre avec la modernité occidentale. Si cette « restauration » n’est pas ouvertement un projet de restauration de la forme politique de la Chine impériale au sens strict, elle est un projet de restauration de la puissance symbolique de l’Empire et de sa place dans le monde. Ce projet porte avec lui non seulement une ambition pour la Chine, mais aussi une vision chinoise du monde : ce serait alors la restauration d’une Chine qui se concevait comme la seule et unique civilisation, une civilisation qui structurait et organisait le monde, en termes chinois : tout ce qui était sous le ciel, le Tianxia.

7Précisons la contradiction structurelle dans laquelle s’enfonce aujourd’hui la Chine : pour retrouver la place centrale qu’elle occupait autrefois, la Chine doit supplanter le pays qui lui semble occuper cette place aujourd’hui. Bien qu’elle s’en défende, elle est donc engagée avec les États-Unis dans une lutte pour la suprématie, une rivalité qui l’amène par un effet mimétique puissant à se calquer plus ou moins consciemment sur ce qui lui semble être le comportement de son rival. Mais ce mimétisme, visible dans de nombreux aspects de la vie contemporaine aujourd’hui en Chine, et qui contribue à banaliser ce pays et sa civilisation, contredit la volonté affichée de Pékin de renouer avec son passé impérial. Car c’est non seulement son identité culturelle qui est menacée par l’adoption de pratiques occidentales, mais la structure même de son être politique : la Chine impériale n’avait par définition pas de rival, étant « la » civilisation, elle était d’une essence différente des peuples barbares qui l’entouraient et sur lesquels l’Empereur et sa bureaucratie céleste avaient vocation à exercer leur action civilisatrice. Ainsi, en renouant avec son passé impérial, la Chine voudrait se situer au-dessus des débats et des rivalités, trouver la formule qui la garderait de la contagion de la violence qui caractérise, selon elle, le système international occidental. Lorsqu’elle est entrée malgré elle dans le concert des nations, la Chine impériale est tombée du piédestal depuis lequel elle organisait ses relations avec les pays qui l’entouraient, sous la forme de cette semi-fiction que le sinologue John King Fairbank qualifia de « système tributaire ». Au xixe siècle, la Chine, au fil de ses défaites, fut abaissée au niveau symbolique de ceux qui triomphaient d’elle. La véritable humiliation est sans doute celle-là : qu’un empire sans équivalent dans le monde, la seule et unique civilisation, celle qui se proposait de « civiliser » l’humanité, puisse être réduit au rang de nation parmi d’autres, contraint à exercer sa souveraineté dans les limites étroites d’un territoire précis.

La dimension religieuse de la restauration de la nation chinoise

8Avec le projet de « grande renaissance » de la nation chinoise, la Chine se propose donc de sortir de la rivalité et de la violence pour qu’advienne enfin un « monde harmonieux » au sein duquel elle jouerait un rôle central. Hantée par la puissance américaine qu’elle veut supplanter, la Chine continue cependant de s’imaginer d’une autre essence que celle de ses rivaux, ayant une vocation à ordonner le monde selon des critères étrangers à la bellicosité intrinsèque aux puissances occidentales. Tout en professant formellement le principe de l’« égalité de toutes les nations » contre l’« hégémonisme » qu’il prête aux États-Unis, le Parti communiste chinois s’efforce de faire en sorte que la Chine s’approche du « centre de la scène mondiale [4][4]C’est l’expression de Xi Jinping lors de son discours devant le… », renouant ainsi avec l’imaginaire politico-religieux de la « bureaucratie céleste ».

9Depuis, au moins, le traité de Westphalie en 1648, les nations européennes ont de facto renoncé à incarner la totalité de la Chrétienté, c’est-à-dire à se considérer comme un avatar de l’empire universel des Romains et ont, de ce fait, sécularisé et territorialisé leur pouvoir. La Chine, quant à elle, n’a jamais été contrainte à cette kénose politico-religieuse. L’Empereur est resté jusqu’au terme de l’Empire non seulement souverain politique, mais aussi maître des rites et des sacrifices. Plus encore, les deux aspects de sa pratique politico-religieuse n’étaient qu’une seule et même chose. Comme l’écrit Jean Levi à propos de la Chine antique, « gouverner revient à sacrifier [5][5]Jean Levi, « Le rite, la norme et le tao : philosophie du… ». Malgré l’émergence progressive dans l’histoire chinoise de religions non directement politiques, diffusant leurs doctrines plus ou moins à l’écart du pouvoir, le bouddhisme et le taoïsme, le pouvoir impérial continuera à jouir d’un monopole sur la légalité et la légitimité du phénomène religieux dans le corps social. C’est l’administration qui définit, sur la base d’une loi fondamentale, ce qui est « correct » et ce qui est « hérétique » dans les pratiques religieuses. Pendant plus de cinq siècles, une loi Ming du xive siècle, reprise par la dynastie sino-mandchoue Qing jusqu’au début du xxe, prévoit la mort par strangulation ou l’administration de cent coups de bâton suivie (s’ils survivent) du bannissement de ceux qui pratiquent des cultes « hérétiques », c’est-à-dire non conformes aux pratiques considérées comme « correctes » par la bureaucratie [6][6]Jan Jacob Maria De Groot, Sectarianism and Religious…. Pour reprendre les termes de J. J. M. De Groot, « l’Empereur aussi bien que le Ciel est seigneur et maître de tous les dieux, et délègue cette dignité à ses mandarins, chacun pour sa juridiction. C’est d’eux que relève la décision de savoir quels dieux sont susceptibles d’être objets de culte, et quels dieux ne le sont pas [7][7]Ibid., Introduction, p. 18. ».

10En 1670, l’empereur Kangxi publie un « édit sacré » dont le but est d’instiller de la vertu chez les sujets de l’Empire. L’édit est affiché dans chaque comté et village. Son article 7 demande à chaque citoyen de l’Empire d’« éradiquer les hérésies afin de respecter la doctrine correcte ». Les hérésies, ce pouvait être, selon les circonstances, n’importe lequel des rites locaux chinois, le bouddhisme, le chamanisme, le taoïsme ou le christianisme. Quant à la doctrine correcte, ce n’est rien d’autre que celle défendue par l’Empire, le confucianisme. Son respect est donc intimement lié à un processus d’éradication de ce qui n’est pas correct : chacun, jusqu’au plus humble villageois, doit régulièrement communier dans la mise à l’écart des cultes jugés hérétiques par le pouvoir. Ce processus d’expulsion des cultes hérétiques était sans cesse renouvelé par l’action « civilisatrice » des fonctionnaires locaux, du fait de la persistance de ces cultes sur le vaste territoire de l’Empire. Ce processus prenait la forme d’un rituel tout uniment politique et religieux de purification du corps social : l’édit sacré de Kangxi formait le cœur de la doctrine impériale et faisait l’objet d’homélies exégétiques régulières par les fonctionnaires locaux, auxquelles tous les membres des communautés locales étaient tenus d’assister.

« La sinisation des religions »

11S’il faut prendre la volonté de « restauration » de Pékin au sérieux, comme cela est vraisemblable, il convient d’envisager que ce processus puisse avoir une dimension religieuse et que cette dimension religieuse soit même centrale dans le projet des autorités chinoises. Depuis 2016, Pékin applique une politique de « sinisation » des religions qui non seulement réprime les « superstitions », mais soumet l’ensemble des cinq religions « officielles » (taoïsme, bouddhisme, islam, protestantisme, catholicisme) à une tutelle pesante. Des mosquées, des églises et mêmes des temples bouddhiques sont détruits ; le prosélytisme est sévèrement réprimé, l’accès aux églises ou aux mosquées est parfois interdit aux mineurs, tout comme l’enseignement religieux, tandis que le Parti promeut sa propre « spiritualité » de façon de plus en plus insistante. La « pureté » de l’idéal révolutionnaire est mise en avant et, dans certaines régions, les autorités locales remplacent jusque dans les domiciles les effigies religieuses par des portraits de Xi Jinping. Sur les lieux de culte qui restent tolérés, les inscriptions religieuses sont parfois effacées pour être remplacées par des slogans du Parti. Les autorités religieuses sont ainsi engagées dans un vaste projet visant à supplanter les religions existantes par une « spiritualité » indistinctement politique et religieuse qui s’appuie sur la doctrine marxiste-léniniste pour neutraliser non seulement les « religions étrangères » (christianisme et islam), mais aussi les religions considérées comme chinoises (taoïsme et bouddhisme) dans la mesure où ces dernières impliquent, pour les fidèles, un ordre de loyauté concurrent de l’ordre politique. En outre, les autorités situent parfois délibérément la vocation du religieux et celle du politique sur le même plan. Le catholicisme, notamment, est critiqué pour son inefficacité dans la lutte contre la pauvreté et la maladie, tandis que le Parti vante ses résultats dans ces deux domaines. Les autorités prétendent ainsi « transformer les fidèles des religions en fidèles du Parti [8][8]Nectar Gan, « Want to Escape Poverty ? Replace Pictures of… ». C’est aussi dans ce contexte que doit se comprendre la politique menée à l’égard de l’islam ouïghour au Xinjiang. Lorsque le Parti prétend, pour répondre aux accusations occidentales, se contenter de « rééduquer » les foules musulmanes du Xinjiang plutôt que de les enfermer dans des camps de concentration, cela n’a rien de rassurant car se manifeste ainsi une foi profonde dans la vertu civilisatrice de cette abstraction qu’est « la Chine ». Mais aussi abstraite soit-elle, cette Chine conçue comme centre de civilisation exerce des effets puissants sur les cadres du Parti communiste, qui y trouvent les ressources symboliques nécessaires à la légitimation de la mise en œuvre de politiques de plus en plus coercitives à l’égard des populations qui leur sont soumises.

Religieusement correct

12Mais plus profondément encore que dans ses rapports avec les religions, la nature religieuse, ou plus exactement sacrificielle, du régime chinois se révèle dans sa structuration fondamentale [9][9]J’utilise ici le mot « sacrificiel » au sens que lui a donné…. En se faisant le gardien et le défenseur de l’orthodoxie spirituelle et de la foi dans les idéaux révolutionnaires de ses membres, le Parti s’inscrit dans les pas du pouvoir politico-religieux chinois traditionnel, dont un des rôles essentiels était de distinguer ce qui est « correct » de ce qui est « hérétique » dans le foisonnement des rites et cultes chinois. Aujourd’hui, c’est dans sa capacité de purification du corps social, à travers l’expulsion des ennemis de la Chine ou de la Révolution, que le Parti manifeste sa puissance, de la même manière qu’autrefois la puissance de l’Empereur se manifestait dans sa capacité à respecter les rites, au premier rang desquels le grand sacrifice au Ciel. Avec lui, l’ordre social et cosmique était produit et garanti.

13Une histoire religieuse de la Chine contemporaine qui porterait son attention sur les avatars de la figure du souverain dans certains rites privés et publics de la Chine impériale, républicaine et communiste, frapperait sans doute par la continuité qui s’en dégagerait, au-delà des ruptures évidentes de l’histoire événementielle. Comme nombre d’autres empereurs avant lui, Mao fut déifié après sa mort par une partie de la population chinoise, malgré la vive hostilité à la religion traditionnelle qu’il manifesta durant son existence. Ou, plutôt, cette déification se produisit en raison même de cette hostilité : sa capacité magique à chasser les esprits et les fantômes de l’ancien monde faisait de Mao un esprit d’une puissance supérieure à celle des esprits et fantômes auxquels la Chine devait faire face jusqu’alors. Aujourd’hui encore, Mao occupe parfois la place centrale dans les autels domestiques, celle du souverain, alors même que son mausolée occupe le cœur de la place centrale (Tiananmen) de la capitale chinoise.

14La politique actuelle de « sinisation » des religions et d’expulsion de tout ce qui dans ces religions les rattache aux puissances étrangères renoue ainsi avec la longue tradition chinoise, malgré les soubresauts de l’histoire politique de ce pays au xxe siècle. Sur au moins un temple bouddhique chinois, on pouvait lire en 2018 un slogan frappant : « Sans parti communiste, il n’y a pas de bouddha », qui établit très clairement la nature de la hiérarchie entre le pouvoir du Parti et celui des autres organisations religieuses. Pas plus que dans la Chine d’ancien régime, il n’existe dans la Chine contemporaine un ordre politique et un ordre religieux qui existeraient parallèlement et exerceraient leurs compétences chacun sur son « royaume » qui serait celui de la terre, pour le premier, et celui des cieux, pour le second. La Chine est le « pays des dieux » ou le « pays sacré », selon une de ses appellations traditionnelles, ce qui signifie que les dieux sont indistinctement d’en bas et d’en haut. Selon un principe tout à la fois taoïste (Zhuangzi) et confucéen (Dong Zhongshu), « le Ciel et l’Humanité ne font qu’un ». Le contraste est frappant entre les rapports du politique et du religieux tels qu’ils se sont établis en Occident au cours de son histoire et ce qu’ils sont en Chine : alors que pour le christianisme la Chute a pour conséquence une séparation de Dieu d’avec sa créature et qu’en conséquence le royaume du « fils de Dieu » n’est « pas de ce monde » [10][10]« Mon Royaume n’est pas de ce monde » (Jean, XVIII, 36). Cette…, en Chine le royaume du « fils du Ciel » n’est rien d’autre que le monde Tianxia : tout ce qui est sous le Ciel. « De tout ce qui est sous le Ciel, il n’est rien qui ne soit le territoire du roi », dit aussi le Shijing.

15À la lumière de ce rapide détour théologique, la nature du rapport de la Chine impériale avec le monde s’éclaire : source sacrée (car fondée sur le sacrifice) d’organisation de l’ensemble de l’univers, la « bureaucratie céleste » qui incarne la Chine n’a, de son propre point de vue, aucun équivalent parmi les autres États. L’égalité de principe de tous les États-nations qui fonde le système international d’après guerre, bien que formellement défendue par la Chine, est au fond pour elle hérétique. La restauration de l’Empire ne va bien sûr pas de soi, mais, avec l’émergence géopolitique actuelle de la Chine, l’héritage classique, rejeté lors du mouvement « moderniste » de 1919 (dont un des slogans était « à bas la boutique de Confucius »), est à nouveau promu et valorisé par les autorités. Les dirigeants chinois ne cessent aujourd’hui de se réclamer d’une « histoire de 5 000 ans », prétendant ainsi se situer dans la continuité d’une société qu’il faut bien qualifier d’archaïque [11][11]Grâce à de récentes études archéologiques, il est avéré que… et qui, comme toutes les sociétés archaïques, est fondée sur une économie de la violence au cœur de laquelle opèrent les rites de purification du corps sociopolitique. Autrefois du ressort du souverain et de sa « bureaucratie céleste », ces rites antiques de production, de structuration et de purification du corps sociopolitique ont été modernisés et prennent aujourd’hui des formes diverses (lutte contre la corruption, contre la « pollution spirituelle », mise en place, enfin, d’un « système de crédit social » d’évaluation et de sanction des citoyens, sur lequel je reviendrai) : ils sont aujourd’hui du ressort du « grand dirigeant » et de sa bureaucratie moderne que sont respectivement Xi Jinping et le Parti.

16Mais si la Chine a été profondément transformée par sa période maoïste et continue de l’être par sa période capitaliste, en quoi, au-delà de la structuration du rapport du politique et du religieux, cette progressive restauration de la forme impériale informe-t-elle les pratiques politiques en Chine ? À travers l’analyse de trois phénomènes saillants de la Chine contemporaine, son rapport à la guerre, son usage des statistiques et son projet d’évaluer et de noter les individus, il est possible de mettre en lumière les effets concrets qu’exerce la structuration néo-impériale de l’État chinois sur le corps sociopolitique qui lui est soumis. Mais il faut immédiatement souligner que cette structuration se produit dans un rapport de forte tension, voire souvent de contradiction, avec la normalisation continue de la Chine sous l’effet à la fois de la rivalité mimétique avec les États-Unis et de son insertion dans un monde façonné par des pratiques pour l’essentiel étrangères à sa propre tradition politico-religieuse.

La guerre juste selon la Chine ou le sacrifice réinventé

17La contradiction entre une Chine qui est à la fois une nation parmi d’autres, engagée dans une rivalité de chaque instant avec d’autres nations, et une Chine qui se conçoit comme une civilisation unique est éclatante dans son appréhension du phénomène guerrier : tout en augmentant constamment son budget militaire, plus rapidement encore que ne croît la richesse du pays, les dirigeants chinois ne cessent d’affirmer qu’ils sont les représentants d’une « civilisation pacifique » dont le pacifisme est inscrit jusque dans son adn.

18Pour dénouer cette contradiction, il faut faire retour ici encore à la Chine antique. Comme le démontre Jean Levi, la condamnation de la guerre, « activité funeste » par excellence, n’est pas une innovation de la Chine contemporaine [12][12]La Chine en guerre. Vaincre sans ensanglanter la lame…. Il s’agit, au contraire, d’un passage obligé des traités militaires et stratégiques chinois « tout au long des siècles ». Il n’y a pas, dans ces traités, de valorisation d’un ethos guerrier puisque les soldats risquent à chaque instant de se faire tuer et d’éteindre leur lignée. Selon le Hanfeizi, Confucius estime même qu’il est très honorable de fuir les combats car la « piété filiale » exige de rester en vie pour prendre soin de la lignée de ses ancêtres [13][13]Ibid., p. 227. !

19Du point de vue historique, la violence politique, exercice rituel et cynégétique limité à l’aristocratie durant les dynasties Shang (1570-1045 av. J.-C.) et Zhou (1046-256 av. J.-C.), visant à procurer des victimes sacrificielles à la communauté, s’est progressivement transformée en une activité guerrière totale, mobilisant l’ensemble de la communauté dans des affrontements pouvant entraîner la mort de plusieurs centaines de milliers de personnes en une seule bataille. Ce dérèglement du processus sacrificiel n’est que l’autre face de la désagrégation de la Chine de la dynastie Zhou pendant la période des Royaumes combattants. Le territoire formellement sous la souveraineté du duc de Zhou se fractionne alors en royaumes rivaux mobilisant chacun d’immenses ressources humaines et techniques pour triompher de ses ennemis. Alors que la guerre, à travers sa fonction sacrificielle, avait pour vocation de souder la communauté, elle devient la cause du déchirement et de la dislocation du corps politique. C’est le sort de la violence, du fait de sa nature mimétique, de se propager à l’ensemble de la communauté, lorsque, comme se lamentait Confucius, les rites ne sont plus respectés et qu’ils n’exercent plus leur fonction qui est de la contenir, aux deux sens du mot contenir (de lui octroyer une place, mais une place limitée, au sein des institutions).

20Mais le plus remarquable est que jamais les stratèges ne perdront de vue la visée sacrificielle de l’activité militaire. Idéalement, pour tous les stratèges, l’activité guerrière doit s’abolir dans le sacrifice d’un seul. C’est ce qui se passe lors de l’« expédition punitive », autre nom de la guerre juste en Chine. L’Art du commandement du commandant Liao l’affirme de la façon la plus claire : « L’unique objectif [d’une juste guerre] est le châtiment d’un seul [14][14]Cité par Jean Levi, La Chine en guerre, op. cit., p. 126.. » C’est le mauvais prince qui doit être châtié par le bon. Le Lüshi chunqiu le prétend également : « Il n’est d’opération militaire qui n’ait pour but de détruire les mauvais princes et de châtier les seigneurs iniques. N’est-il plus grand bienfait que de détruire le vice et de châtier l’iniquité [15][15]Ibid., p. 127. ? » Ainsi, la guerre dans sa forme parfaite s’apparente à un acte de justice, à l’exécution d’une sentence tout uniment populaire et divine contre le mauvais prince. Mais dans les affrontements mimétiques qui caractérisent l’histoire chinoise, comment distinguer le mauvais prince et le bon ? Le bon prince est le vicaire du ciel, c’est-à-dire celui qui représente et agit pour l’Empereur ou celui qui a vocation à le devenir en chassant le tyran. C’est donc le seul jugement de l’Histoire, celui qui prend la forme de la victoire ou de la défaite, qui devient le critère de la guerre juste. Celle-ci s’apparente ainsi à une forme de sacrifice, l’ordalie. Le prince sur qui les yeux de la foule sont constamment fixés risque toujours de devenir l’objet de la violence collective. Il lui faut donc la maintenir à distance et la retourner vers l’extérieur, si possible contre un rival qui se trouve exactement dans la même situation que lui. Le prince est le maître de la guerre tant qu’il n’en devient pas la victime. La guerre peut être appelée « art du mensonge », car elle occulte l’identité des rivaux, en lui substituant une opposition radicale entre le Bien et le Mal, dans laquelle la différence est aussi fictive que revendiquée par celui qui, par la victoire, parvient à l’imposer.

21La guerre idéale prend donc la forme du sacrifice qui évacue la violence du groupe sur un seul et restaure ainsi la paix. A contrario, la rivalité et le conflit ouvert soulignent l’indécision quant à l’identité du souverain légitime. Cette indécision est profondément troublante et demande à être résolue, autant que faire se peut, par l’émergence d’un souverain universel qui, à la manière de l’empereur, « punit » ceux qui refusent de se soumettre à son autorité sacrée. Ce tropisme impérial se manifeste dans la politique étrangère chinoise par une forte tendance à utiliser le vocabulaire de la punition et de la sanction là où l’Occident utiliserait plutôt un vocabulaire guerrier ou, à l’époque contemporaine, un vocabulaire plus platement juridique. La dernière (et désastreuse) intervention militaire chinoise, en 1979, avait officiellement pour but de « donner une leçon » au Vietnam. Aujourd’hui encore, c’est de cette façon que Pékin aborde le problème géopolitique central qui est le sien, le problème de Taïwan. Ainsi, selon Xi Jinping, avec le pouvoir taïwanais actuel (opposé à un rapprochement politique avec Pékin), les « fondations » naturelles du monde commun deviennent instables, « la terre bouge et les montagnes tremblent ». Plus encore, en s’opposant au « sens de l’Histoire », le pouvoir taïwanais risque de subir une « punition » dont il faut donc penser qu’elle serait octroyée au nom de principes qui dépassent la simple volonté humaine. Selon Pékin, l’Armée populaire de libération, si elle use un jour de la force contre Taïwan, se fera l’instrument d’une puissance transcendante en harmonie avec le sens de l’Histoire, puissance dont la volonté est de rendre à la Chine sa juste place sur la scène mondiale.

Les statistiques, ou l’impossible kénose du pouvoir chinois

22À partir du xviie siècle, les trois grands États européens que sont la France, la Prusse et l’Angleterre développent à peu près en même temps des outils qui visent à mieux comprendre leurs populations. C’est la naissance de la « statistique » (mot dont l’étymologie est la même que celle du mot état) dans ses aspects les plus modernes. Cette évolution est contemporaine de la territorialisation et de la sécularisation des États européens qui se manifestent dans le traité de Westphalie (1648). La statistique procède du même phénomène général de désacralisation progressive du pouvoir. La statistique, écrit en effet Olivier Rey, se place « non du point de vue d’un Être omniscient supposé savoir […] mais de l’être humain dans ses conditions véritables d’existence [16][16]Quand le monde s’est fait nombre, Éd. du Seuil, 2017, p. 246. ». La statistique suppose donc une disponibilité à l’égard de ce que les chiffres peuvent nous apprendre. Avec les statistiques, l’État moderne renonce à l’illusion de toute-puissance d’un souverain qui vivrait en symbiose avec son corps politique. Par cette kénose intellectuelle, le pouvoir admet qu’il peut apprendre quelque chose sur (et de) la société qui lui fait face.

23La statistique procède, en outre, d’une volonté des souverains européens de comparer leurs territoires et leurs populations à ceux de leurs rivaux. Ce phénomène ne pourrait donc se produire sans l’idée préalable de comparabilité des États européens, idée parfaitement étrangère à la situation unique de l’Empire chinois, seule « civilisation » et même source de toute civilisation. Le développement de la statistique moderne peut être imputé aux effets de long terme de la sécularisation judéo-chrétienne et reste fondamentalement étranger à la tradition chinoise. Dans celle-ci, le souverain est, à travers son activité rituelle, le producteur et le garant non seulement du monde humain, mais encore du cosmos dans son ensemble. Sa parole a pour vocation non pas de refléter une réalité qui lui préexisterait et lui échapperait mais celle de structurer la réalité d’un monde qui sans lui serait sans forme. Le souverain par ses rites et ses rescrits produit le monde : son discours est performatif.

24Dans un tel contexte, on comprend ce que la pratique chinoise des statistiques peut avoir de problématique. Au début du Grand Bond en avant, en juin 1958, un des deux dirigeants du bureau des statistiques, Xu Muqiao, affirme : « Quelles que soient les statistiques que l’administration et le Parti demanderont, nous les leur fournirons, et nos chiffres iront dans la direction des campagnes politiques et de production, quelles qu’elles soient. » Quelques mois plus tard, en août, un éditorial du Quotidien du peuple prétend pousser les chiffres vers le haut et faire faire un « grand bond en avant » à la statistique. La folie criminelle qui consiste à écraser tout écart négatif entre prévision et évaluation occasionnera une des catastrophes les plus meurtrières de l’histoire de l’humanité. La performativité de la parole du pouvoir chinois rencontrait tragiquement le volontarisme forcené du Parti et les rêves de toute-puissance de Mao Zedong.

25Aujourd’hui encore, le statut des chiffres produits par le pouvoir chinois nous apparaît souvent dans une curieuse ambiguïté. Il n’arrive presque jamais que les prévisions du pouvoir soient démenties par la réalité des chiffres, comme si Pékin se devait de contenir la réalité chinoise dans ses discours. Sans que l’on sache toujours s’il s’agit de prévisions, d’objectifs ou d’évaluations, les chiffres chinois sont cependant toujours remarquablement lisses. Les évaluations de pib, par exemple, sont produites avec une célérité inconnue des pays occidentaux, malgré la taille du pays et les écarts depuis longtemps soulignés par les observateurs entre les chiffres fournis par les échelons régionaux et ceux fournis par le pouvoir central. Depuis quelques années, des études universitaires paraissent régulièrement pour contester la fiabilité des statistiques chinoises. Un exemple parmi bien d’autres : en 1998, après la crise financière asiatique, Pékin prétendait, en dépit de toute vraisemblance, que son économie avait connu un taux de croissance de 7,8 %, tout près des 8 % que le spécialiste Tom Orlik qualifie de « chiffre magique » que, pendant longtemps, la Chine se devait d’atteindre [17][17]Tom Orlik, Understanding China’s Economic Indicators.….

26La performativité des chiffres produits par le pouvoir chinois est, bien sûr, progressivement remise en question par l’ouverture au monde de la Chine, la diffusion des pratiques occidentales et la soumission contrainte et forcée des publications officielles chinoises au libre examen de la recherche universitaire et au journalisme d’investigation occidentaux (et parfois même chinois). Mais qu’en sera-t-il demain si la Chine poursuit son effort de restauration impériale et estime progressivement qu’elle n’a plus rien à apprendre du monde extérieur ?

Le système de crédit social : comment Pékin sonde les reins et les cœurs

27Lorsque la mise en place d’un « système de crédit social » par le gouvernement chinois a progressivement été divulguée dans les médias occidentaux à partir de 2015, l’incrédulité a rapidement fait place à la stupéfaction, puis à l’inquiétude. Le régime chinois, dont beaucoup espéraient encore naguère qu’il évoluerait progressivement vers un régime plus libéral sous l’effet de son ouverture économique au monde, faisait preuve d’une capacité d’innovation étonnante non pour se démocratiser, mais, au contraire, pour renforcer son emprise sur la société. Dans un projet s’inspirant des systèmes d’évaluation de la fiabilité des clients et emprunteurs des institutions de crédit occidentales, le pouvoir chinois prévoyait de mettre en place dès 2020 un système global d’évaluation des citoyens, des entreprises et même des administrations. Selon la propagande du gouvernement, ce système avait pour but d’augmenter le niveau de la « qualité humaine » des citoyens chinois afin de lutter contre les incivilités et la délinquance (notamment financière) et d’établir clairement, grâce à une évaluation objective fondée sur l’observation constante des comportements de chacun, en qui il est possible d’avoir confiance.

28Ce projet frappe moins par son caractère « orwellien » (adjectif souvent utilisé par les médias occidentaux) que par la continuité qu’il traduit avec le système impérial, système dans lequel le pouvoir prétendait aussi injecter de la vertu dans le corps social. Dès le début des années 2000, le pouvoir veut faire de la Chine, dans la tradition confucéenne, un pays « gouverné par la vertu ». Cette expression est utilisée par Xi Jinping lui-même, qui veut « promouvoir les vertus traditionnelles chinoises et élever le niveau éthique et moral de la population [18][18]Xi Jinping, « The Rule of Law and the Rule of Virtue »… », notamment grâce à l’exemple que les membres du Parti sont susceptibles d’offrir au public. Mais, outre les effets de l’exemplarité de leur conduite, les fonctionnaires et membres du Parti sont susceptibles d’agir sur le corps social d’une autre manière encore. Le mot qui signifie « vertu » signifie aussi « puissance », une puissance qui est d’abord ce qui émane des « saints » ou de ceux qui exercent un office sacré. Chez Confucius, cette vertu irradiante est l’un des attributs du souverain. C’est grâce à cette aura qui émane de sa personne que celui-ci sera en mesure de produire l’harmonie du corps social. Le système de crédit social vise donc, en s’appuyant sur cette puissance qui émane de la tête de l’État, à contrôler et à civiliser le corps social et à en expulser tout ce qui est susceptible d’en troubler l’harmonie. La juste évaluation des citoyens par la puissance publique participera à cette harmonisation d’au moins quatre manières. Le système de crédit social, en attribuant des récompenses et en infligeant des sanctions, incite chacun à bien se comporter ; il renforce, en outre, l’adhésion au système de ceux qui, inscrits sur des « listes rouges », sont distingués par le pouvoir pour leurs bonnes actions ; il justifie le souverain lui-même en lui octroyant la place inexpugnable de juge suprême, de juge des juges. Enfin, en établissant des « listes noires » de citoyens peu recommandables, il active une fois encore le mécanisme du bouc émissaire.

29Il faut mesurer tout ce qui sépare les pays occidentaux d’un tel projet. Celui-ci procède d’une conception de la vie commune qui fait du pouvoir politique le lieu d’un jugement sans appel sur les personnes. Dans un contexte judéo-chrétien, seul Dieu sonde les reins et les cœurs, et l’existence d’un ordre spirituel vient en quelque sorte relativiser les jugements du monde. S’il est glorieux d’être riche, il n’en reste pas moins qu’il est plus difficile pour un riche d’entrer dans le royaume des Cieux que pour un chameau de passer par le chas d’une aiguille. Tandis qu’avec son système de crédit social Pékin tend à faire du jugement porté sur les hommes par les hommes un jugement dernier, sans recours possible. Le système établira en outre peu à peu une forme d’équivalence entre jugement moral et réussite sociale : si les citoyens inscrits sur les listes noires ne peuvent plus acheter de billets d’avion en classe affaires, cela signifie que ceux qui voyagent en tête des avions sont à la fois riches et vertueux tandis que ceux qui doivent se contenter de la classe économique sont à la fois pauvres et peu recommandables.

30La nature religieuse du projet chinois se manifeste jusque dans le vocabulaire employé pour le décrire. Un chercheur officiel prétend ainsi que l’évaluation du « crédit » des individus (c’est-à-dire de la confiance qu’on peut leur accorder) sera comme la « main invisible » qui disciplinera les citoyens et assurera l’harmonie de la société [19][19]Dai Mucai, « Poursuivre en même temps le gouvernement par la…. Ainsi, à la « main invisible » du marché qui ordonne la société selon les libéraux anglo-saxons, succède la « main invisible » de l’État chinois. Un autre déclare de façon plus explicite encore que le système de crédit social sera le « dieu » de l’ère du big data. Le système participera en outre à la répression des « cultes hérétiques ». À titre d’exemple, dans la ville pilote de Roncheng, où un système de notation est déjà en place, des bonus de points sont accordés à ceux qui dénoncent aux autorités des membres des organisations religieuses non autorisées par le gouvernement, comme à ceux qui financent de façon substantielle les bonnes œuvres du Parti. Quant à ceux qui participent aux activités de ces « cultes hérétiques », ils sont rétrogradés au « niveau d’alerte C » (juste avant le niveau le plus bas, le niveau « D », celui des criminels), le niveau de ceux qui, par exemple, refusent de remplir leurs obligations militaires.

La guerre des dieux, avec des caractéristiques chinoises

31Dans un ouvrage qui reflète, semble-t-il, le point de vue du pouvoir chinois [20][20]Zhang Weiwei, The China Wave (World Century, 2012), ouvrage qui…, l’ancien interprète de Deng Xiaoping, Zhang Weiwei, présente le « Ciel » chinois (le Tian de Tianxia) de façon très éclairante. Selon Zhang, le « concept chinois traditionnel de Tian ou de Ciel […] signifie les intérêts vitaux ou la conscience de la société chinoise ». Et, affirme Zhang, lorsque cette conscience ou ces intérêts vitaux sont violés, il est légitime de s’affranchir des contraintes de l’État de droit pour punir des coupables, même si ceux-ci n’apparaissent pas comme tels aux yeux de la loi. Zhang reproche ainsi aux États-Unis d’avoir été incapables de punir les responsables de la crise financière de 2008 en raison d’un « légalisme » excessif. Ce que justifie ici Zhang et ce qu’il place au cœur de la gouvernance chinoise, c’est le phénomène du bouc émissaire et son instrumentalisation par le pouvoir politique. Lorsque la communauté réclame des coupables, il est du devoir du pouvoir de les lui fournir. « Les dieux ont soif », écrivait Anatole France à propos de la Révolution française. En effet, ce qui est intéressant dans ce contexte, c’est la forme religieuse que prend, sous la plume de Zhang, ce plaidoyer en faveur du lynchage d’État. La volonté du peuple de voir punir des coupables est ainsi gravée par Zhang dans le marbre de la tradition chinoise sous sa forme la moins discutable puisqu’elle se cristallise dans ce qu’il appelle le « Ciel ». Zhang, au-delà de sa rhétorique confucéenne, met ici en lumière le fond sacrificiel de la tradition chinoise qui lui est si chère. Le phénomène du bouc émissaire, c’est l’autre face, la face sombre, de la recherche d’harmonie qui caractérise, selon lui, la tradition chinoise : l’harmonie ne sera possible que lorsque les fauteurs de troubles seront châtiés ou, plus précisément, lorsqu’on aura trouvé des fauteurs de troubles à châtier.

32*

33La mise en lumière des continuités entre l’Empire et le régime actuel ne permet cependant pas d’affirmer qu’il n’y aurait rien de nouveau sous le soleil. Bien au contraire, la modernité et l’influence de l’Occident, je l’ai souligné, ont profondément transformé et transforment encore la Chine. Les conversions multiples au christianisme en sont le signe le plus évident et sans doute le plus dangereux pour le pouvoir, car le christianisme l’attaque dans son essence sacrificielle. Cependant, la force et la nature de la réaction de Pékin sont à la mesure de ces enjeux. Le niveau religieux est en effet celui qui permet le mieux d’appréhender ce qui se joue ici. Pékin l’a bien compris : la volonté de restaurer l’Empire emporte avec elle une forme politique qui fait de l’empereur potentiel Xi Jinping et de sa bureaucratie les figures sacrées du pouvoir. Celles-ci ne sauraient souffrir la concurrence d’organisations religieuses pleinement libres. Pour le Parti l’alternative est claire : les religions devront se soumettre, en se sinisant, ou disparaître. Du point de vue de Pékin, ces organisations religieuses ne peuvent en effet subsister que comme supplétifs du Parti, c’est-à-dire en devenant de simples ressources spirituelles que le régime devra pouvoir détourner à son profit.

Notes

  • [1]
    Les « 5 000 ans d’histoire » de la Chine font partie intégrante de la mythologie officielle de Pékin, mais n’ont pas de fondement historique. Les premières traces écrites remontent à la dynastie des Shang et guère au-delà de 1200 ans avant J.-C.
  • [2]
    Étienne Balazs, La Bureaucratie céleste. Recherches sur la société et l’économie de la Chine traditionnelle, Gallimard, « Tel », 1988.
  • [3]
    Édouard Chavannes, « Les prix de vertu en Chine », Comptes rendus des séances de l’Académie des inscriptions et belles lettres, 48e année, n° 6, 1904, pp. 667-691.
  • [4]
    C’est l’expression de Xi Jinping lors de son discours devant le XIXe congrès du Parti (18 octobre 2017).
  • [5]
    Jean Levi, « Le rite, la norme et le tao : philosophie du sacrifice et transcendance du pouvoir en Chine ancienne », in John Lagerwey (sous la dir. de), Religion et société en Chine ancienne et médiévale, Cerf, 2009, p. 166.
  • [6]
    Jan Jacob Maria De Groot, Sectarianism and Religious Persecution in China, Amsterdam, Johannes Müller, 1903, p. 137.
  • [7]
    Ibid., Introduction, p. 18.
  • [8]
    Nectar Gan, « Want to Escape Poverty ? Replace Pictures of Jesus with Xi Jinping, Christian Villagers Urged », South China Morning Post, 14 novembre 2017.
  • [9]
    J’utilise ici le mot « sacrificiel » au sens que lui a donné René Girard, notamment dans La Violence et le Sacré (Grasset, 1972). Pour Girard, la politique est sacrificielle dans son essence en ce que les communautés humaines sont fondées sur une institution, le sacrifice, qui reproduit un acte originel de mise à mort d’une victime émissaire, acte qui, par la violence, met la violence à distance. Pour Girard (Des choses cachées depuis la fondation du monde, Grasset, 1978), le judéo-christianisme est ce qui permet de dépasser cette violence fondatrice par la révélation biblique de ses mécanismes.
  • [10]
    « Mon Royaume n’est pas de ce monde » (Jean, XVIII, 36). Cette simple remarque sur l’articulation du politique et du religieux tel qu’il est informé par le christianisme est nécessairement, dans le cadre d’un article consacré à la Chine, très insuffisante. Il n’est sans doute pas incongru ici de renvoyer aux pages classiques et toujours éclairantes de Marcel Gauchet, Le Désenchantement du monde. Une histoire politique de la religion (Gallimard, 1985), en particulier le sous-chapitre intitulé « L’autre monde et l’appropriation du monde », pp. 92-113.
  • [11]
    Grâce à de récentes études archéologiques, il est avéré que l’institution du sacrifice (aussi bien humain qu’animal) était l’institution centrale de la dynastie semi-historique des Shang. Voir Gideon Shelach, « The Qiang and the Question of Human Sacrifice in the Late Shang Period », Asian Perspectives, vol. 35, n° 1 (été 1996), pp. 1-26. Et Roderick Campbell, « Transformations of Violence : On Humanity and Inhumanity in Early China », in R. Campbell (sous la dir. de), Violence and Civilization, Studies of Social Violence in History and Prehistory, Oxford, Oxbow Books, 2014, pp. 94-118. C’est durant cette période que le système d’écriture chinois (sorte de produit dérivé des rites sacrificiels) a été inventé.
  • [12]
    La Chine en guerre. Vaincre sans ensanglanter la lame (viiieiiie avant J.-C.), arkhe, 2018.
  • [13]
    Ibid., p. 227.
  • [14]
    Cité par Jean Levi, La Chine en guerre, op. cit., p. 126.
  • [15]
    Ibid., p. 127.
  • [16]
    Quand le monde s’est fait nombre, Éd. du Seuil, 2017, p. 246.
  • [17]
    Tom Orlik, Understanding China’s Economic Indicators. Translating the Data into Investment Opportunities, Upper Saddle River (nj), ft Press, 2011.
  • [18]
    Xi Jinping, « The Rule of Law and the Rule of Virtue » (discours du 9 décembre 2016), in The Governance of China, t. 2, Pékin, Foreign Languages Press, 2017, p. 146.
  • [19]
    Dai Mucai, « Poursuivre en même temps le gouvernement par la loi et le gouvernement par la vertu », Le Quotidien du peuple (en chinois), 14 février 2017, p. 7.
  • [20]
    Zhang Weiwei, The China Wave (World Century, 2012), ouvrage qui évite d’aborder les aspects sombres de l’histoire chinoise et dont on dit qu’il a été lu et approuvé par Xi Jinping.
  • Voir encore:

Que disent les nouveaux e-mails rendus publics sur l’origine du SARS-CoV-2 ?

La version non censurée de courriels de l’agence américaine de la santé confirme que la thèse d’une fuite de laboratoire a été sérieusement envisagée, avant de passer à l’arrière-plan.

William Audureau

Le Monde
14 janvier 2022

Au début de la pandémie, les instances de santé américaines ont-elles caché au grand public que le SARS-CoV-2 pouvait provenir d’un laboratoire ? C’est la conclusion que certains tirent d’un document d’une dizaine de pages rendu public le 11 janvier 2022 par le Parti républicain, visant Anthony Fauci, directeur de l’Institut national des maladies infectieuses américain (Niaid), principal responsable de la gestion de la pandémie aux Etats-Unis.

« Nous avons mis en ligne des e-mails jusqu’alors inédits, montrant que le Dr Fauci a dissimulé des informations à propos d’une origine du Covid-19 en provenance du laboratoire de Wuhan, et intentionnellement minimisé la thèse d’une fuite de laboratoire. »

Cette publication survient alors que le Dr Fauci, auditionné au Sénat américain, accuse les Républicains d’encourager les « détraqués » à le menacer de mort en propageant depuis des mois des accusations mensongères à son sujet.

Que contiennent ces documents ?

Le dossier mis en ligne contient neuf courriels, reçus ou émis par des responsables de l’Institut national américain de la santé (NIH), principale agence de recherche médicale, notamment le généticien Francis Collins. La plupart remontent au tout début de février 2020, quand plusieurs experts internationaux en virologie, immunologie, et biologie évolutionnaire se sont réunis en téléconférence pour discuter de l’origine possible du virus du SARS-CoV-2.

Ces courriels avaient déjà été obtenus par le Washington Post et Buzzfeed en juin 2020, mais une partie du contenu était alors caviardée : ils sont désormais partiellement ou complètement retranscrits. Deux éléments en ressortent :

  • Comme le montraient déjà plusieurs e-mails rendus publics, la thèse d’un virus « sorti » d’un laboratoire était dès le début prise au sérieux par les experts, et même parfois jugée plus probable qu’une zoonose (maladie transmise d’un animal à l’homme). « Pour moi, c’est du 70-30 ou 60-40 », écrivait ainsi le virologue Michael Farzan, le 1er février 2020.
  • Le NIH a fait pression pour que cette piste soit disqualifiée, par le truchement de publications scientifiques ou de communications de l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Il l’a même réduite à une « théorie du complot très destructrice », estimant qu’elle causerait du tort à la recherche scientifique.

Que sait-on de l’authenticité de ces e-mails ?

Ils ont été obtenus dans le cadre du Freedom of Information Act, loi sur le droit à l’information qui oblige les agences fédérales américaines à partager leurs documents à quiconque en fait la demande…

 

‘Festival of shame’: Why China has cracked down on Christmas

Rising nationalism under Xi Jinping and tensions between China and the West has left little room for foreign culture that Beijing sees as an affront to Chinese values, writes Ahmed Aboudouh
The Independent
23 December 2021

Scorning it as ‘Western spiritual opium’ and the ‘Festival of Shame’, China has cracked down on Christmas in recent years as the Chinese Communist Party’s (CCP) increasingly vociferous brand of nationalism rejects any outside influence or ideas.

Christmas may not be traditional or officially recognised in China, but there are tens of millions of Christians in the country who celebrate the occasion while much of the general public enjoy festive rituals that are common worldwide – be it shopping for gifts or going out with friends.

Yet under the leadership of Xi Jinping – and since relations with the US soured under the presidency of Donald Trump – Beijing has sought to either downplay or exert control over Western culture or beliefs, and Christmas celebrations have been repeatedly denounced.

CCP notices have banned party members, government agencies, and even universities from taking part in any festivities while slogans urging citizens to boycott Christmas are common on social media platforms.

For example, in Hengyang city in Hunan province, authorities said in December 2018 that any Christmas activities or sales that blocked the streets would be removed. The previous December, a local government agency issued a letter warning CCP officials to avoid celebrating the occasion and instead promote traditional Chinese culture.

“Party members must observe the belief of communism and are forbidden to blindly worship the Western spiritual opium,” it read.

Under Mr Xi, the competition with the US and its allies emboldened nationalists at home who have become more vocal in urging society to focus on Chinese culture.

While Christmas around the world is celebrated by non-Christians and is often considered a cultural event as much as a religious one, academics said that the CCP was sensitive about China being open to any foreign influence as it espouses nationalism.

Rana Mitter, professor of history and politics in modern China at Oxford University, said Beijing was becoming more reluctant to allow the “free flow of what it regards as Western ideas”.

“This includes not just religious concepts but also ideas of liberal democracy and constitutionalism,” he told The Independent.

Speaking this month at a national conference on religious affairs, Mr Xi referred to the “sinicization of religion,” a catchphrase requiring all religions, faith, rituals and practices to align with Chinese culture and society.

Since its introduction in 2015, the concept has aimed to bring Christianity, Islam, Buddhism, Taoism and all other religions in China under the CCP’s control and in line with its tradition and ideology.

Mr Xi told the conference there was a need “to develop a religious theory of socialism with Chinese characteristics, work in line with the Party’s basic policy on religious affairs, and uphold the principle that religions in China must be Chinese in orientation.”

The Chinese government has faced global criticism and accusations of genocide from countries including the US for its treatment of the Uyghur population and other mostly-Muslim ethnic minorities in northwestern Xinjiang, where about a million people are estimated to have been detained and subjected to abuses.

By contrast, there are a relatively small number of Christians estimated to be living in China – around 38 million Protestants and 6 million Catholics – and although suffering from abuses related to their religious beliefs, they have not suffered similar targeted persecution.

“The government’s attitude toward Christians, as with other religions, is not necessarily against the religion per se but rather the potential for religion to become a political force and an alternative to the CCP,” said Xing Hang, an associate professor at Brandeis University.

“Government policy is essentially to ensure that churches put the party and state above the religion,” Mr Xing said, adding that Christians might come under greater scrutiny in the future due to growing Chinese nationalism.

This could also be affected by relations between China and the US, which have worsened in recent years after trade disputes with Mr Trump, arguments over military presence in the Indo-Pacific, and pressure put on Beijing over human rights issues by the administration of US President Joe Biden.

<p>File photo: A person dressed as Santa Claus distributes gifts to people outside a shopping complex in Beijing, China, 25 December 2020</p>

 

File photo: A person dressed as Santa Claus distributes gifts to people outside a shopping complex in Beijing, China, 25 December 2020

Some Chinese officials have tried to deflect attention from Christmas in the country by instead encouraging people to celebrate the birthday of Mao Zedong, the former leader and architect of modern China who was born on 26 December 1893 and died aged 82.

On Christmas Day in 2019, just before the world became aware of the coronavirus pandemic, officials in Linyi, a city in Shandong province, placed a cake with “Happy birthday to Mao” at the footstep of a statue of Mao in the Wangzishan Temple in Pingyi county.

And in Chinese schools, Christmas has been identified as one of the evils in a patriotic education campaign that places great emphasis on rejecting anything Western, according to Bitter Winter, a magazine focused on religious liberty.

For instance, it focuses on teaching students about the “Century of Humiliation” – an account of China’s history between the 19th and 20th centuries where China was “bullied” by Western powers and Japan.

Although any Christmas celebrations in China this year may well be curtailed by the Omicron outbreak, one can still see trees, lights and decorations adorning public spaces and shopping malls in major cities including Shanghai.

This year, one user on Weibo questioned China’s cultural influence abroad and called for promoting national festivals such as the Spring and Mid-Autumn festivals.

They asked:Wouldn’t it be great if one day the influence of the Spring Festival can reach 1 per cent or even slightly higher than that of Christmas?”

China cancels Christmas: why Santa Claus is not coming to town for Chinese kids

  • Options for Christmas celebrations beyond the malls and stores shrink as English-teaching centres shut down following a crackdown
  • Rising online nationalism combined with a boycott of Western cultural values is making many parents choose to forgo the festivities to ‘avoid trouble’
Governments around China have been trying to cool the public zest for celebrating Christmas, in a bid to resist Western cultural influences. EPA-EFE
Governments around China have been trying to cool the public zest for celebrating Christmas, in a bid to resist Western cultural influences. EPA-EFE

Josie Wang and her family are not Christian. But they have celebrated Christmas every year since 2016.

That was the year her son William, then a toddler of three, started learning English with a private education company in Beijing.

Christmas then meant singing carols under the tree with his tutors. As Wang’s flat was too small to put up a Christmas tree and festive decorations, she would usually leave the boy a gift on behalf of Santa, to “reward his good behaviour”.

1Le 31 octobre 2017, quelques jours après leur désignation à l’issue du XIXe congrès du Parti Communiste Chinois (PCC), les sept membres du Comité permanent du Bureau politique – la plus haute instance du Parti au complet –, se sont rendus à Shanghai pour commémorer la création du Parti en ce lieu, quatre-vingt-seize ans plus tôt, en 1921. Au cours d’une cérémonie dirigée par le secrétaire général Xi Jinping en personne, les hauts dirigeants ont, le poing gauche dressé, solennellement juré de servir le Parti et de garder ses secrets. Ils ont ensuite visité le « mémorial révolutionnaire du lac du sud de Jiaxing », musée dont l’objet est de rappeler à la population chinoise l’horreur des souffrances qu’elle subissait sous les jougs conjugués du féodalisme et de l’impérialisme, avant la création par le PCC, en 1949, de la « Nouvelle Chine », la République Populaire de Chine (RPC). Selon les médias chinois officiels, Xi Jinping, au cours de cette visite, s’est exclamé à plusieurs reprises « Que d’humiliations ! Que de honte ! Á cette époque, la Chine était un mouton gras attendant le sacrifice. » [1][1]http://news.xinhuanet.com/politics/2017-11/01/c_1121886406.htm.…

La Chine est-elle un bouc émissaire ?

2Ainsi, dans l’esprit de ses dirigeants actuels, la Chine du « siècle des humiliations », qui selon l’historiographie officielle chinoise, s’étend de la première Guerre de l’opium en 1839 à 1949 [2][2]Voir Alison A. Kaufman The “Century of Humiliation” and China’s…, était un bouc émissaire, un objet passif et presque consentant de l’avidité des prédateurs occidentaux et japonais qui, secrètement coalisés pour tirer profit de sa faiblesse, la violèrent et l’occupèrent pour finir par la démembrer et par s’en partager les morceaux. On a presque le sentiment que Xi Jinping a lu René Girard [3][3]Dans toute son œuvre et notamment dans La Violence et le sacré,…. Le doute est permis cependant, car si Xi décèle chez autrui la soif de persécution, il lui semble impossible d’admettre que cette soif puisse être partagée par son peuple [4][4]« Avoir un bouc émissaire, écrit Girard, c’est ne pas savoir…. En effet, au mépris de toute réalité historique, le Parti ressasse un discours qui fait de la Chine une victime innocente de l’agressivité naturelle des barbares. Cette vision manichéenne de l’histoire chinoise s’appuie paradoxalement sur un sentiment de supériorité. Du fait de la qualité supérieurement pacifique de sa civilisation, la Chine resterait en effet, pour son malheur, traditionnellement incapable de répondre à la violence qu’on exerce contre elle, mystérieusement immunisée contre la nature universellement mimétique du conflit…

3Peut-être que si Xi Jinping imagine la Chine du « siècle des humiliations » comme un mouton gras promis au sacrifice, et donc à la disparition, c’est qu’il souhaite que le souvenir de ces humiliations soit à jamais effacé. Que la « parenthèse » de la domination occidentale soit vite refermée, et oubliée. Pourtant, l’image de la Chine faible et soumise aux Occidentaux vient sans cesse hanter les nationalistes comme ces revenants de la religion traditionnelle qu’il faut régulièrement chasser de la communauté des vivants à coup d’exorcismes. Á moins que cette Chine sacrifiée puisse « renaître » [5][5]Le projet de faire renaître ou de revitaliser (复兴 fùxīng) la…, mais cette fois sous la forme d’une Chine tout à la fois éternelle et idéale, toute puissante, à jamais purifiée de ses hontes et de ses humiliations.

4En qualifiant la Chine de « mouton attendant le sacrifice », Xi Jinping s’approprie les images d’un roman publié en 2004 et qui eut un formidable succès en Chine, Le Totem du loup[6][6]Cet ouvrage, dont l’auteur, Jiang Rong, fut un de ces « jeunes…. Dans ce roman, dont l’intrigue se situe dans les régions reculées de Mongolie-Intérieure, les étrangers sont assimilés à des hordes de nomades sanguinaires, des loups assoiffés de viande rouge, et les Chinois à de passives proies sans défense, d’inoffensifs troupeaux de moutons bêlants. Son auteur ne cachait d’ailleurs pas son admiration pour les « loups » et incitait les Chinois, pour sortir de la persécution millénaire qu’ils subissent de la part des étrangers, à devenir eux-mêmes quelque peu des loups. Le paradoxe du livre était que les loups étaient progressivement décimés par la population locale, pour finir par quasiment disparaître.

5L’auteur du Totem du loup a été entendu au-delà de ses espérances. En effet, Xi refuse que la Chine soit un mouton bêlant promis au couteau du boucher : il veut la construction d’un pays fort et fier, capable de gagner une guerre. Cela passe par la culture d’un esprit guerrier, où le civil et le militaire doivent fusionner, et plus concrètement par une augmentation rapide des dépenses budgétaires non seulement de l’armée [7][7]Cette augmentation se produit alors même que la Chine n‘est…, mais aussi de la police et de la police armée. Pourtant, Xi Jinping ne renonce pas à présenter la Chine comme essentiellement pacifique. Au cours de son rapport au XIXe congrès, un impressionnant discours de trois heures et vingt-trois minutes, il a prononcé vingt fois le mot « pacifique », 和平 [8][8]français sous l’attrayant titre suivant : « Remporter la…. Comment expliquer cette contradiction ? La Chine s’imagine dans le rôle avantageux de l’ancienne victime qui s’est trop longtemps laissé faire, de la bonne pâte qui se rebelle et refuse de se laisser marcher sur les pieds plus longtemps par les voyous qui l’ont trop longtemps martyrisée. S’il entre bien sûr du calcul dans l’affirmation du caractère pacifique du développement de la Chine, qui vise à rassurer ceux qui l’entourent, il est difficile de ne pas y percevoir un accent de sincérité : la Chine se pense vraiment, en toute candeur, plus pacifique que les puissances dont elle fut la victime.

6Pour un œil extérieur, une connaissance même superficielle de l’histoire chinoise suffit pourtant à réfuter cette assertion. On pourra par exemple consulter avec profit le passionnant ouvrage récemment publié par Howard French pour constater que la prétention de la Chine à être « la » civilisation ne l’a jamais empêchée d’utiliser la force aussi souvent que n’importe quelle autre puissance d’importance, lorsque cela lui semblait utile ou nécessaire [9][9]Howard W. French, Everything Under the Heavens: How the Past…. Comment comprendre qu’au moment même où l’Europe tend à voir sa propre histoire sous un jour très sombre, s’accusant sans relâche de tous les crimes qu’elle a commis ou qu’elle n’a pas commis, la Chine pour sa part récuse tout retour critique sur sa propre histoire, qualifiant de « nihilisme historique » les efforts pour regarder en face la violence chinoise à l’encontre des étrangers au XIXe et au XXe siècles, ou pire encore les travaux visant à comprendre la logique criminelle de la Révolution culturelle [10][10]Voir par exemple “Une mémoire ambiguë en Chine : le «Massacre… ?

La structure sacrificielle de la politique chinoise

7« Un mouton gras attendant le sacrifice ». L’assimilation de la Chine du « siècle des humiliations » à la victime d’un sacrifice rituel sonne étrangement lorsqu’on se figure que dans la Chine ancienne, « gouverner revient à sacrifier », comme l’écrit Jean Lévi [11][11]« Le rite, la norme, le tao : philosophie du sacrifice et…. Il se trouve en effet que le terme utilisé ici par Xi Jinping pour dire l’acte du sacrifice 宰, zǎi, signifie tout autant « gouverner » que « sacrifier » [12][12]Selon le dictionnaire Ricci 宰爵zǎi jué dans l’administration…. Le système sacrificiel des Zhou, bien que mis à mal durant la longue agonie de la dynastie, pendant la période dite des Printemps et Automnes et celle des Royaumes combattants qui lui succède du Ve au IIIe siècle avant J.C., servira de modèle aux empereurs chinois, à travers le sacrifice au Ciel opéré par le souverain en personne après chaque solstice d’hiver. Cette pratique sacrificielle perdurera jusqu’en 1912 et la chute de l’Empire, voire jusqu’en 1915-1916, période durant laquelle Yuan Shikai tente de restaurer l’Empire. Ce sacrifice avait pour objet un animal – un jeune taureau roux, dont la couleur rousse rappelait « l’empereur enflammé » (炎帝, yándì) encore appelé « l’empereur rouge » (赤帝, chìdì), une figure mythique considérée avec « l’empereur jaune » (黄帝 huángdì) comme l’ancêtre de tous les Hans, l’ethnie majoritaire en Chine. L’animal était brûlé intégralement et consacré au Ciel. Ce sacrifice était doublé d’un sacrifice aux ancêtres d’un autre taureau roux, en tous points semblable au premier, dont le corps était démembré et les morceaux répartis entre les participants, selon un ordre strict qui (re)produisait la hiérarchie sociale. La possession territoriale de chaque chef de clan était directement conditionnée par le nombre d’ancêtres qu’il avait à honorer, et donc par la place qu’il occupait dans ce sacrifice.

8C’est ainsi que dans l’imaginaire de Xi Jinping, la consommation sacrificielle de la Chine-bouc émissaire et son démembrement par les puissances étrangères qui s’en partagent littéralement le territoire durant « le siècle des humiliations », reproduit un sacrifice ancien dont les auteurs représentaient le sommet de l’aristocratie du régime féodal. Il se trouve que dans la mythologie propre au parti, les communistes se sont rebellés tout uniment contre le féodalisme et l’impérialisme. L’histoire de la « Nouvelle Chine » communiste est celle de la libération de la Chine et de son peuple du joug qui lui était imposé par les tyrans féodaux et étrangers. Cette association symbolique entre féodaux et puissances étrangères est facilitée par la présence concrète de forces armées étrangères en Chine jusqu’au milieu du XXe siècle et par la nature « étrangère » (mandchou) de la dernière dynastie chinoise, dont la haute aristocratie n’était majoritairement pas d’ethnie Han. Mao Zedong s’identifiera à celui qu’on appelle l’empereur Qin Shihuang, le premier empereur historique qui, au IIIe siècle avant J.C., unifiera la Chine, mettra à bas le système féodal et lui substituera un système centralisé extrêmement répressif. Jean Lévi voit dans l’émergence de ce système centralisé la fin du système féodal fondé sur le sacrifice [13][13]Jean Lévi, Op. Cit. p. 186 et suivantes.. De même, dans l’imaginaire communiste, Mao est un nouvel empereur qui comme son modèle unifie le pays et pourfend les pouvoir féodaux et les impérialistes avides d’asservir la Chine et son peuple. Ce modèle est très présent aujourd’hui chez Xi Jinping dans sa lutte contre la corruption et les baronnies qui divisent la Chine, comme dans sa lutte contre toutes les formes de « séparatismes » politiques ou religieux. Aujourd’hui encore par exemple, la séparation de Taïwan de la mère patrie est comprise comme une conséquence de l’ère impérialiste et féodale durant laquelle la Chine était asservie aux étrangers. Mais est-ce que la fin du système féodal signifie pour autant la fin de la structure sacrificielle qui l’organisait ? Si l’on prend le mot « sacrificiel » au sens étroit du sacrifice au Ciel, la réponse est oui, puisque les Républicains ont mis fin à un système que la Chine communiste n’a naturellement pas restauré. Si l’on prend le mot « sacrificiel » au sens que lui a donné René Girard, on peut en douter.

9En effet, à suivre René Girard, toutes les communautés humaines archaïques sont fondées sur des rituels qui visent à expulser la violence qui les menace hors d’elles-mêmes. Le sacrifice que Girard voit à la source des communautés humaines est la reproduction ritualisée d’une scène originelle : un lynchage qui a miraculeusement restauré la paix menacée par la discorde et les conflits mimétiques. L’objet du lynchage est ce que Girard appelle la victime émissaire : toute la violence réelle de la communauté se porte sur elle, tandis qu’elle est accusée d’être la seule responsable de cette violence et des calamités frappant la communauté. Pour ce qui concerne la Chine archaïque, il est vraisemblable que le sacrifice au Ciel trouve son modèle dans une scène de lynchage dont les rois/chamans de la Chine ancienne furent l’objet.

10Ainsi, on peut citer le cas du souverain Tang, fondateur de la dynastie Shang au XVIe siècle avant J.C. [14][14]Il s’agit de la dynastie semi-historique qui précède celle des…, qui après sa victoire sur le dernier souverain de la dynastie des Xia dut faire face à une longue période de sècheresse durant laquelle rien ne fut récolté. Dans une structure typique des mythes sacrificiels, il s’accusa et accusa son gouvernement de nombreux maux sans lien apparent avec la sécheresse (concussion, luxure, dépenses somptuaires, calomnies), préfigurant ainsi les séances d’autocritique chères au parti communiste. Pour conjurer le retour des esprits persécuteurs et des démons envoyés par le Ciel pour le punir, il offrit à l’empereur d’en-Haut et à son peuple de s’immoler par le feu pour que cesse la sécheresse et que soit mis fin aux malheurs qui s’abattaient avec elle sur le pays [15][15]Cette attitude du souverain Tang servit de modèle aux empereurs…. Diverses versions de ce mythe existent. Selon l’une d’entre elles, le souverain s’en sortit en offrant au Ciel certaines parties de lui-même, ongles et cheveux, qui le représentaient tout entier auprès de la divinité. Selon une autre version, il offrit au Ciel une victime de substitution, un taureau. Le sacrifice du roi fit pleuvoir et ramena l’harmonie [16][16]Voir Anthologie des mythes et légendes de la Chine ancienne,…. Dans sa structure, ce mythe est identique au rituel du sacrifice au Ciel au cœur de la politique des Zhou : un roi, après le solstice d’hiver et avant les semences et les pluies du printemps immole par le feu, après l’avoir criblé de flèches, un taureau roux dont la couleur manifeste qu’il s’est exposé au feu du soleil, comme pour conjurer la sécheresse et assurer la permanence du retour des saisons, modèle et fondation de l’harmonie cosmique et sociale.

Sacrifier le Prince ou chasser les démons ?

11Se perçoit aussi dans ce mythe l’origine et le lien avec le sacrifice de ce que les textes de la dynastie Zhou appelleront plus tard le « mandat du Ciel » : lorsque les calamités et les conflits s’abattent sur la Chine, c’est que le mandat du Ciel a été retiré au souverain et il devient alors légitime de le remplacer, y compris par des moyens violents et illégaux. Cependant, si par son bon gouvernement et par une bonne pratique du sacrifice (ce qui dans le cadre de la dynastie Zhou est une seule et même chose), le souverain parvient à ramener concorde et harmonie, c’est que le mandat du Ciel ne lui a pas été retiré. Dans les faits, le mandat du Ciel sert bien sûr surtout aux nouveaux souverains à justifier a posteriori le renversement dynastique. Mais ce qui importe ici, c’est de constater à quel point le mandat du Ciel et son retrait possible ressemblent en tous points aux humeurs variables qui traversent les « 10 000 hommes », la foule des agriculteurs formée par les sujets du souverain, qui est lui « l’homme unique » [17][17]Id. p. 140., dans un rapport de force qui pourrait paraître inégal et inquiétant si la force structurante de l’institution sacrificielle ne permettait de maintenir à bonne distance symbolique et physique la foule de son souverain [18][18]C’est ainsi qu’on peut comprendre les multiples tabous qui….

12Cette mentalité sacrificielle inhérente à la politique en Chine fut particulièrement manifeste, dans son emballement même, pendant la Révolution culturelle. Ainsi le chercheur néerlandais Barend J. ter Haar a pu décrire la politique maoïste durant la Révolution culturelle (1966-1976) comme étant régie par un « paradigme démonologique » selon lequel la politique consiste, sur le modèle taoïste, à « chasser les démons » hors de la communauté qu’ils menacent [19][19]Barend J. ter Haar, “China’s Inner Demons: The Political Impact…. Pour éviter que la violence qui traverse la communauté politique ne se retourne contre le souverain, il faut que celui-ci la prenne entre ses propres mains et l’oriente vers des objets sacrifiables, symboliquement ou réellement. Du point de vue du souverain, il n’en est naturellement pas un lui-même : tout le monde ne peut pas avoir la vertu du souverain Tang des Shang, qui, on l’a vu, s’est offert lui-même en sacrifice. Peut-être aussi, mais les chroniques ne le disent pas, cette offre s’est-elle faite sous la pression d’une foule courroucée, sur le modèle de ces « criminels » qui aujourd’hui après avoir passé quelques semaines au secret et aux mains de la redoutable Commission de discipline et d’inspection du Parti sont envoyés en victimes expiatoires à la télévision pour confesser leur crime devant la foule des spectateurs [20][20]“Beijing’s Televised Confessions”, chinafile.com, 20 janvier…. C’est ainsi que le sacrifice rituel se transforme en châtiment, qui n’est rien d’autre qu’une nouvelle sorte de sacrifice rituel [21][21]La continuité structurelle du sacrifice et du châtiment se lit….Ce fut le cas dans la Chine antique, ou la crise de l’institution sacrificielle traditionnelle mena à l’émergence d’un courant de pensée, le légisme, qui faisait de l’aristocratie sa tête de Turc, et de la chasse aux têtes par les paysans-soldats et du châtiment par le Prince le cœur de l’art de gouverner [22][22]Sur le légisme voir Han-Fei-Tse ou le Tao du Prince, Présenté…. De même, dans l’imaginaire communiste aujourd’hui, le féodalisme et l’impérialisme qui présidaient au sacrifice de la Chine bouc-émissaire sont-ils devenus la substance même de ce qu’il faut sacrifier, c’est-à-dire expulser hors de la communauté, en même temps que les criminels ou les corrompus. Sous l’impulsion du Parti communiste, la Chine exécute chaque année plus de condamnés à mort que le reste du monde réuni, sans doute plusieurs milliers de personnes par an [23][23]Voir dans ce numéro l’entretien avec Marie Holzman, pp. 38-45..

13La Chine, dans la version idéalisée qu’en présente le Parti, d’objet du sacrifice en est devenue l’acteur légitime et tout puissant, incarnée par un souverain fermement en possession du mandat du Ciel. Ainsi, en conclusion de son discours fleuve ouvrant le XIXe congrès du PCC le 18 octobre 2017, Xi Jinping pouvait ainsi, en toute quiétude, s’identifier à un moderne fils du Ciel en citant une phrase tirée du classique des rites, le texte organisant la vie sociale, politique et administrative de la dynastie Zhou : « Quand la Voie céleste prévaut, l’esprit public règne sur Terre. » [24][24]Traduction donnée par la presse officielle de la citation par…

« Comment Satan peut-il chasser Satan ? »

14Il est maintenant enfin possible de répondre à la question posée plus haut. Pourquoi la Chine récuse-t-elle tout retour critique sur sa propre histoire ? Comment, malgré son histoire banalement chaotique, la Chine peut-elle se penser comme une civilisation plus pacifique que les autres ? C’est très certainement parce que, en vertu de la structure sacrificielle de la politique en Chine, la violence qui s’y exerce doit être expulsée en même temps que ceux qui l’incarnent, le féodalisme ou l’impérialisme, c’est-à-dire les traitres et les étrangers qui veulent diviser et humilier la Chine. D’une certaine façon, en se situant résolument dans la continuité des « 5000 ans d’histoire » de la Chine, le Parti et ses dirigeants revendiquent eux-mêmes l’archaïsme sacrificiel qui continue de structurer la politique dans ce pays. Cependant, aujourd’hui, en Chine comme ailleurs (même si sans doute plus lentement qu’ailleurs), la structure sacrificielle de la politique est subvertie par la confrontation avec les autres récits nationaux qui pour leur part ne se sentent nullement contraints d’occulter la violence chinoise, et par la difficile recherche de la vérité historique et anthropologique qui est le propre du travail intellectuel. Le pouvoir chinois tente de se protéger et de protéger la stabilité du pays par l’érection de murs numériques et symboliques. Il sait que les vieux secrets de la violence politique sont éventés, et que la révélation de la nature violente des structures sacrificielles du pouvoir peut lui être fatale. « Comment Satan peut-il chasser Satan ? » (Matt, 12,26).

Notes

  • [1]
    http://news.xinhuanet.com/politics/2017-11/01/c_1121886406.htm. 习近平总书记连连感叹:“多屈辱啊!多耻辱啊!那时的中国是待宰的肥羊。”
  • [2]
    Voir Alison A. Kaufman The “Century of Humiliation” and China’s National Narratives, 10 mars 2011 https://www.uscc.gov/sites/default/files/3.10.11Kaufman.pdf.
  • [3]
    Dans toute son œuvre et notamment dans La Violence et le sacré, Grasset 1972, et Des Choses cachées depuis la fondation du monde, Grasset 1978, René Girard explore la source sacrificielle de toutes les cultures humaines. La pertinence de ses analyses dans le cadre de la civilisation chinoise a été, à ma connaissance peu explorée.
  • [4]
    « Avoir un bouc émissaire, écrit Girard, c’est ne pas savoir qu’on l’a » (Achevez Clausewitz, Carnet Nord, 2017, p. 17).
  • [5]
    Le projet de faire renaître ou de revitaliser (复兴 fùxīng) la nation (ou l’ethnie, ou la « race », 民族, mínzú) chinoise est en effet le projet phare du PCC dans la perspective de la célébration des cent ans du PCC, en 2021.
  • [6]
    Cet ouvrage, dont l’auteur, Jiang Rong, fut un de ces « jeunes instruits » envoyé à la campagne, en l’occurrence en Mongolie Intérieure, pendant la Révolution culturelle, a été vendu à des dizaines de millions d’exemplaires en Chine et traduit en français comme dans de nombreuses autres langues (Le Totem du loup, Livre de Poche, 2009). En 2015, il a fait l’objet d’une adaptation cinématographique franco-chinoise, réalisée par Jean-Jacques Annaud, dans laquelle la dimension historique et géopolitique du livre est complètement occultée.
  • [7]
    Cette augmentation se produit alors même que la Chine n‘est actuellement engagée dans aucun conflit à l’étranger et que sa croissance ralentit.
  • [8]
    français sous l’attrayant titre suivant : « Remporter la victoire décisive de l’édification intégrale de la société de moyenne aisance et faire triompher le socialisme à la chinoise de la nouvelle ère ». http://french.xinhuanet.com/chine/2017-11/03/c_136726219.htm?from=timeline.
  • [9]
    Howard W. French, Everything Under the Heavens: How the Past Helps Shape China’s Push for Global Power, Knopf, 2017.
  • [10]
    Voir par exemple “Une mémoire ambiguë en Chine : le «Massacre de Tianjin» en 1870 », Asialyst, 26 octobre 2017 https://asialyst.com/fr/2017/10/26/chine-memoire-ambigue-massacre-tianjin-1870/. “China’s history problem: how it’s censoring the past and denying academics access to archives”, South China Morning Post, 2 mai 2017 : http://www.scmp.com/culture/books/article/2091436/why-you-cant-believe-word-xi-jinping-says-about-history-according. Historian’s Latest Book on Mao Turns Acclaim in China to Censure, The New York Time, 21 janvier 2017. https://www.nytimes.com/2017/01/21/world/asia/china-historian-yang-jisheng-book-mao.html.
  • [11]
    « Le rite, la norme, le tao : philosophie du sacrifice et transcendance du pouvoir en Chine ancienne » dans Religion et société en Chine ancienne et médiévale, sous la direction de John Lagerwey, Institut Ricci, Cerf, 2009, p. 166.
  • [12]
    Selon le dictionnaire Ricci 宰爵zǎi jué dans l’administration impériale est l’officier de bouche : responsable des sacrifices, de la répartition de la viande durant les dynasties 周 Zhou et 秦 Qin.宰夫zǎi fū, signifie à la fois sacrificateur, personne chargé de découper et répartir la viande et Administrateur-adjoint au 天官 tiān guān ou ministère du Ciel, chargé des questions politiques (selon le 周禮 Zhou Li). 宰割zǎi gē signifie dépecer, démembrer et 宰官zǎi guān fonctionnaire, mandarin. 宰肉 zǎi ròu signifie à la fois découper la viande en allusion à 陳平 Chen Ping (? -178 A.C.), premier ministre du fondateur de la dynastie 西漢 Han de l’Ouest et le talent de gouverner un pays (voir à propos de Chen Ping, Jean Lévi, Op. Cit. p. 169). 宰相zǎi xiàng signifie ministre, etc.
  • [13]
    Jean Lévi, Op. Cit. p. 186 et suivantes.
  • [14]
    Il s’agit de la dynastie semi-historique qui précède celle des Zhou, qui ritualisera le sacrifice au Ciel.
  • [15]
    Cette attitude du souverain Tang servit de modèle aux empereurs des dynasties postérieures. Ainsi, « [le règne de l’empereur Yuan] fut une succession de désastres : famines, cannibalisme, tremblements de terre, incendies, sécheresses, inondations, épidémies, éboulements, tempêtes, éclipses, invasions de papillons blancs en si grand nombre qu’ils cachent le soleil surviennent année après année, suscitant, selon une mécanique bien rodée, les stations de la contrition impériale : l’empereur constate le mal, s’en accuse, se prive, amnistie, exempte et récompense ».) Michèle Pirazzoli-t’Serstevens et Marianne Bujard, Les Dynasties Qin et Han, Histoire générale de la Chine (221 av. J.-C. – 220 apr. J.-C.), Les Belles Lettres, 2017 p. 88.
  • [16]
    Voir Anthologie des mythes et légendes de la Chine ancienne, textes choisis, traduits et indexés par Rémi Mathieu, Gallimard, 1989, pp. 139-141.
  • [17]
    Id. p. 140.
  • [18]
    C’est ainsi qu’on peut comprendre les multiples tabous qui pesaient sur la représentation de l’empereur et sur les contacts que le peuple et l’administration impériale pouvaient ou ne pouvaient pas entretenir avec lui, ainsi que l’institution du « prieur secret » (祕祝, mìzhù) « dont la fonction consistait à détourner sur des inférieurs les calamités visant le souverain ». Cette institution disparut cependant sous l’empereur Wen, réputé pour sa clémence dès le IIe siècle avant Jésus-Christ. Michèle Pirazzoli-t’Serstevens et Marianne Bujard, Les Dynasties Qin et Han, Histoire générale de la Chine (221 av. J.-C. – 220 apr. J.-C.), Les Belles Lettres, pp. 52-53.
  • [19]
    Barend J. ter Haar, “China’s Inner Demons: The Political Impact of the Demonological Paradigm” dans Woei Lien Chong (ed.), China’s Great Proletarian Revolution: Master Narratives and Post-Mao Counternarratives, Rowman & Littlefield, 2002, pp. 27-68.
  • [20]
    “Beijing’s Televised Confessions”, chinafile.com, 20 janvier 2016.
  • [21]
    La continuité structurelle du sacrifice et du châtiment se lit jusque dans l’étymologie du terme 宰, zǎi utilisé par Xi Jinping pour décrire l’abattage de la Chine bouc-émissaire par les impérialistes/féodaux. Selon le dictionnaire Ricci 宰 est en effet composé de la clé du toit et de sa partie inférieure qui signifie châtiment appliqué en rétribution d’un crime.
  • [22]
    Sur le légisme voir Han-Fei-Tse ou le Tao du Prince, Présenté et traduit du chinois par Jean Lévi, Seuil, 1999 et Shang Yang, Le livre du Prince Shang, présentation et traduction Jean Lévi, Flammarion 2005.
  • [23]
    Voir dans ce numéro l’entretien avec Marie Holzman, pp. 38-45.
  • [24]
    Traduction donnée par la presse officielle de la citation par Xi Jinping d’une phrase bien connue du classique des rites : 大道之行,天下为公dàdào zhī xíng, tiānxià wèi gōng. Rappelons puisqu’à ce point cela paraît nécessaire, que le PC reste officiellement areligieux et même athée. Sur la religion politique chinoise, je me permets de renvoyer à « XIXe congrès, le triomphe de la religion politique chinoise », Institut Thomas More, octobre 2017. http://institut-thomas-more.org/2017/10/18/dix-neuvieme-congres-du-pcc-le-triomphe-de-la-religion-politique-chinoise/.

« Can’t Let This Demon Hide »: Xi Jinping On Coronavirus As Nations Prepare Airlifts

Xi made his remarks during talks with the head of the World Health Organization in Beijing amid growing global concerns about a novel coronavirus that has infected thousands in China and reached more than a dozen other countries.

World Agence France-Presse
January 29, 2020

« The epidemic is a demon, and we cannot let this demon hide, » Xi Jinping said.

Wuhan, China: China is battling a « demon » virus that has so far killed more than 100 people, President Xi Jinping said Tuesday, as foreign nations prepared to evacuate their citizens and the US said it was developing a vaccine.

Xi made his remarks during talks with the head of the World Health Organization in Beijing amid growing global concerns about a novel coronavirus that has infected thousands in China and reached more than a dozen other countries.

In a development that could cause more jitters abroad, Japan and Germany reported the first confirmed cases of human-to-human transmission outside of China.

World markets outside Asia nevertheless rebounded following a global sell-off fuelled by the spread of the virus.

The infection is believed to have originated in a wild-animal market in the central Chinese city of Wuhan, where it jumped to humans before spreading rapidly across the country, prompting authorities to enact drastic nationwide travel restrictions in recent days.

Countries are also concerned about the fate of thousands of foreigners stuck in Wuhan, a city of 11 million that has been sealed off by Chinese authorities in a bid to contain the disease.

A plane sent by Tokyo landed in the virus-stricken metropolis late Tuesday and was scheduled to repatriate Japanese nationals on Wednesday, the same day that a US aircraft is expected to bring American citizens back to their homeland.

The European Union will fly its citizens out aboard two French planes this week, and South Korea was due to do the same. Several other countries were assessing their options.

« Chinese people are currently engaged in a serious struggle against an epidemic of a new type of coronavirus infection, » Xi told WHO chief Tedros Adhanom Ghebreyesus in Beijing.

« The epidemic is a demon, and we cannot let this demon hide, » the Chinese leader said, pledging that the government would be transparent and release information in a « timely » manner.

His comments came as anger simmered on Chinese social media over the handling of the health emergency by local officials in central Hubei province.

Some experts have praised Beijing for being more reactive and open about this crisis than it was during the SARS (Severe Acute Respiratory Syndrome) epidemic of 2002-2003.

But others say local cadres were more focused on projecting stability earlier in January than in adequately responding to the outbreak during regional political meetings.

Since then, the number of cases has soared — doubling to more than 4,500 in the past 24 hours.

In Washington, US health authorities said a vaccine was in the works but would take months to develop.

Health and Human Services Secretary Alex Azar called on Beijing to show « more cooperation and transparency, » saying the US had offered its help three times — so far without success.

– Contagion abroad –

The WHO last week stopped short of declaring the outbreak a global emergency, which could have prompted a more aggressive international response, such as travel restrictions.

Following the high-level talks with Xi in Beijing, the WHO said the two sides had agreed to send international experts to China « as soon as possible… to guide global response efforts. »

« Stopping the spread of this virus both in China and globally is WHO’s highest priority, » Tedros said.

Until Tuesday, all reported cases in more than a dozen countries had involved people who had been in or around Wuhan.

But in Japan, a man in his 60s apparently contracted the virus after driving two groups of tourists visiting from the city earlier in January, the health ministry said.

And a 33-year-old German man contracted the disease from a Chinese colleague from Shanghai who visited Germany last week, according to health officials.

Vietnam has been investigating a possible case of human-to-human transmission.

The development came after countries including Sri Lanka, Malaysia and the Philippines announced tighter visa restrictions for people coming from China.

China has taken its own drastic steps to stop the virus, which health officials say is passed between people through sneezing or coughing, and possibly through physical contact.

Zhong Nanshan, a renowned scientist at China’s National Health Commission, told the official Xinhua news agency on Tuesday that the outbreak could peak in a week or 10 days.

Authorities sealed off Wuhan and other cities in Hubei province late last week, trapping more than 50 million people.

China has since extended the Lunar New Year holiday to keep people indoors as much as possible, and suspended a wide range of train services.

On Tuesday, authorities urged Chinese citizens to delay any foreign travel « to protect the health and safety of Chinese and foreign people. »

Ghost town

Wuhan, meanwhile, has been turned into a near ghost town under a lockdown that has largely confined the industrial hub’s residents to their homes.

With a ban on car traffic, the streets were nearly deserted apart from the occasional ambulance — although the city’s hospitals are overwhelmed.

1Comments« Everyone goes out wearing masks and they are worried about the infection, » said David, a Chinese man who works in Shanghai but found himself trapped in Wuhan after it was put under quarantine. He declined to give his family name.

Want to escape poverty? Replace pictures of Jesus with Xi Jinping, Christian villagers urged

Believers urged to replace religious artefacts in their homes with posters of Communist Party leader if they want to benefit from poverty-relief efforts

Vows of Change in China Belie Private Warning
Chris Buckley
NYT

Feb. 14, 2013

HONG KONG — When China’s new leader, Xi Jinping, visited the country’s south to promote himself before the public as an audacious reformer following in the footsteps of Deng Xiaoping, he had another message to deliver to Communist Party officials behind closed doors.

Despite decades of heady economic growth, Mr. Xi told party insiders during a visit to Guangdong Province in December, China must still heed the “deeply profound” lessons of the former Soviet Union, where political rot, ideological heresy and military disloyalty brought down the governing party. In a province famed for its frenetic capitalism, he demanded a return to traditional Leninist discipline.

“Why did the Soviet Union disintegrate? Why did the Soviet Communist Party collapse? An important reason was that their ideals and convictions wavered,” Mr. Xi said, according to a summary of his comments that has circulated among officials but has not been published by the state-run news media.

“Finally, all it took was one quiet word from Gorbachev to declare the dissolution of the Soviet Communist Party, and a great party was gone,” the summary quoted Mr. Xi as saying. “In the end nobody was a real man, nobody came out to resist.”

In Mr. Xi’s first three months as China’s top leader, he has gyrated between defending the party’s absolute hold on power and vowing a fundamental assault on entrenched interests of the party elite that fuel corruption. How to balance those goals presents a quandary to Mr. Xi, whose agenda could easily be undermined by rival leaders determined to protect their own bailiwicks and on guard against anything that weakens the party’s authority, insiders and analysts say.

“Everyone is talking about reform, but in fact everyone has a fear of reform,” said Ma Yong, a historian at the Chinese Academy of Social Sciences. For party leaders, he added: “The question is: Can society be kept under control while you go forward? That’s the test.”

Gao Yu, a former journalist and independent commentator, was the first to reveal Mr. Xi’s comments, doing so on a blog hosted by Deutsche Welle, a German broadcaster. Three insiders, who were shown copies by officials or editors at state newspapers, confirmed their authenticity, speaking on the condition of anonymity because of the risk of punishment for discussing party affairs.

More on China
Covid Outbreak: Since China abandoned its strict “zero Covid” policy, the intensity and magnitude of the country’s outbreak has remained largely a mystery. But a picture is emerging of the virus spreading like wildfire.
Economic Recovery: Years of Covid lockdowns took a brutal toll on Chinese businesses. Now, the rapid spread of the virus after a chaotic reopening has deprived them of workers and customers.
Youth Unemployment: With youth unemployment high in China, millions will soon take the Civil Service exam. But for those who get entry-level government jobs, the reality can be monotonous work that blurs the line with personal lives.
Space Program: Human spaceflight achievements show that China is running a steady space marathon rather than competing in a head-to-head space race with the United States.
The tension between embracing change and defending top-down party power has been an abiding theme in China since Deng set the country on its economic transformation in the late 1970s. But Mr. Xi has come to power at a time when such strains are especially acute, and the pressure of public expectations for greater official accountability is growing, amplified by millions of participants in online forums.

Mr. Xi has promised determined efforts to deal with China’s persistent problems, including official corruption and the chasm between rich and poor. He has also sought a sunnier image, doing away with some of the intimidating security that swaddled his predecessor, Hu Jintao, and demanding that official banquets be replaced by plainer fare called “four dishes and a soup.”

Yet Mr. Xi’s remarks on the lessons of the Soviet Union, as well as warnings in the state news media, betray a fear that China’s strains could overwhelm the party, especially if vows of change founder because of political sclerosis and opposition from privileged interest groups like state-owned conglomerates. Already this year, public outcries over censorship at a popular newspaper and choking pollution in Beijing have given the new party leadership a taste of those pressures.

Some progressive voices are urging China’s leaders to pay more than lip service to respecting rights and limits on party power promised by the Constitution. Meanwhile, some old-school leftists hail Mr. Xi as a muscular nationalist who will go further than his predecessors in asserting China’s territorial claims.

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Xi Jinping came to power at a time when the pressure of public expectations for greater official accountability is growing.Credit…Feng Li/Getty Images

The choices facing China’s new leadership include how much to relax the state’s continuing grip on the commanding heights of the economy and how far to take promises to fight corruption — a step that could alienate powerful officials and their families.

“How can the ruling party ensure its standing during a period of flux?” asked Ding Dong, a current affairs commentator in Beijing. “That’s truly a real challenge, and it’s creating a sense of tension and latent crisis inside the party.”

What we consider before using anonymous sources. Do the sources know the information? What’s their motivation for telling us? Have they proved reliable in the past? Can we corroborate the information? Even with these questions satisfied, The Times uses anonymous sources as a last resort. The reporter and at least one editor know the identity of the source.

Learn more about our process.
Mr. Xi and his inner circle have about 18 months to consolidate power and begin any big initiatives before preparations for the next Communist Party Congress and leadership reshuffle in 2017 start to consume elite attention, said Christopher Johnson, an analyst on China at the Center for Strategic and International Studies in Washington.

“For now, he’s a guy who’s trying to be two things at once,” said Mr. Johnson, formerly a senior China analyst for the C.I.A. “The question is: How long will they be able to get by with gestures like four dishes and a soup before they have to make the hard choices?”

So far, Mr. Xi has been busy distinguishing himself from his predecessor through an energetic succession of visits and speeches. Mr. Hu, who formally remains state president until next month, when Mr. Xi will take over that post, also came to power accompanied by widespread expectations of change. But he proved to be a rigidly unadventurous leader.

In recent weeks, Mr. Xi has promised to clean up Beijing’s noxious smog and make it easier to hail a cab on the city’s congested streets. Before that, Mr. Xi also vowed that the party would allow “sharp criticism” of its failings, and said “power must be held in an institutional cage.”

Censors have allowed photographs showing Mr. Xi as a relaxed man of the people to spread on the Internet, including one of a jolly encounter with a man in a Santa Claus costume during a trip overseas.

Mr. Xi “doesn’t want to be known as Hu Jintao is known, as someone who didn’t make much progress,” said Ezra Vogel, an emeritus professor of social sciences at Harvard University who recently visited China, a country he has studied for decades.

Yet Mr. Xi has qualified his promises in ways that have already disappointed some proponents of faster market-driven change and political liberalization. In one speech, Mr. Xi said that change must be piecemeal, citing Deng’s dictum that progress is made “crossing the river by groping stones.” In another, he said Mao Zedong’s era of revolutionary socialism should not be dismissed as a failure.

He has also repeatedly demanded that the military show unflinching loyalty — a principle that, in his view, the Soviet Communist Party under Mikhail S. Gorbachev fatally failed to uphold.

Mr. Xi, 59, is the son of a revolutionary who worked alongside Mao until he was purged and jailed. A senior commentator for a major Chinese newspaper said that political patrimony had made Mr. Xi even more sensitive to showing that “while talking about reform, he also wants to tell the party that he won’t become a Gorbachev.”

Unlike the former Soviet leader, Mr. Xi presides over an economy that, for all its hazards, has grown robustly over three decades, propelling China to greater international influence. But Chinese officials have warned that rising stature is also generating external rivalries and domestic demands that would magnify the damage from political missteps and schisms.

“We’re a major power, and we absolutely cannot allow any subversive errors when it comes to the fundamental issues,” Mr. Xi told party officials in Guangdong. “If that happens, there’s no going back.”


Les nouveaux dazibao

Représenter la lutte contre l’épidémie en Chine

Catherine Capdeville-Zeng

Esprit

décembre 2020

Les autorités chinoises ont veillé à ce que les images et informations qui circulent glorifient la victoire du peuple chinois sur l’épidémie, mais elles ont également renoué avec la violence de la Révolution culturelle.

Le dimanche 26 janvier 2020, deux amis chinois de passage à Paris déjeunent à la maison. Contrairement à ce qui était prévu, l’homme arrive seul, sans sa femme et sa fille. Cette dernière est grippée, il n’est pas question de nous contaminer. En effet, depuis quelques jours, la rumeur qui bruissait sur l’existence d’une nouvelle grave maladie contagieuse en Chine a été confirmée officiellement. La conversation a donc roulé principalement sur cette maladie mystérieuse. Nos amis devaient-ils rentrer en Chine ? Malgré leur inquiétude, tous deux ont finalement choisi d’y retourner, principalement pour des raisons familiales. Avant de partir, ils ont essayé d’acheter des masques, mais les pharmacies parisiennes avaient déjà toutes été dévalisées par des Chinois. De retour dans leurs villes respectives loin de Wuhan, leurs premiers messages racontent qu’il est interdit d’aller nulle part sans masque. Mais il y a un problème : les masques sont introuvables en Chine aussi.

La suite, on l’a tous vécue, bien que de manière différente selon les sociétés. Si le contexte épidémique extraordinaire a favorisé partout des discussions et des circulations de messages et publications divers sur Internet, en Chine, on a vu surgir des illustrations poursuivant la tradition des dazibao, ces affiches en grands caractères placardées en masse lors des mouvements politiques qui ont rythmé la vie chinoise pendant toute l’époque maoïste, et qui avaient totalement disparu depuis les réformes, au début des années 1980. Certaines images m’ont semblé significatives et ainsi dignes d’être analysées pour réfléchir à la validité d’une parole désabusée énoncée par de nombreux Chinois, à savoir que leur pays est en train de retourner à l’extrémisme de la Révolution culturelle (1966-1976).

Glorifier le combat

L’État chinois contrôle de plus en plus profondément les nouvelles diffusées dans les médias officiels, et ce qui n’est pas validé en haut lieu est souvent qualifié de rumeur, comme cela a été le cas pour les premiers messages non officiels à propos de ce nouveau virus. Dès le 30 décembre 2019, le docteur Li Wenliang, ophtalmologue à l’hôpital central de Wuhan, diffuse l’information d’une nouvelle maladie, grave et transmissible d’homme à homme, auprès de quelques collègues. Questionné par la police le 3 janvier 2020, il est accusé d’avoir propagé de fausses rumeurs. Dans la culture communiste chinoise, il doit se rétracter en signant une « lettre d’admonestation », nouvelle formule des autocritiques en vigueur dans les années 1940 avec un paroxysme pendant la Révolution culturelle, par laquelle il s’engage à ne pas recommencer sous peine de poursuites. Avec le recul et vue de nos rives occidentales, cette menace à l’encontre de la diffusion de l’existence d’une maladie qui va rapidement devenir une pandémie paraît incroyable. Pourtant, cela est courant en Chine et n’étonne personne là-bas.

Mi-janvier, Li Wenliang, contaminé lors de l’exercice de son métier, tombe lui-même malade, et décède le 6 février 2020, à 34 ans. En signe de respect, sa photo circule largement en ligne, parfois avec la mention : tiandi buren (天地不仁), une parole extraite du Livre de la voie et de la vertu de Laozi, qui peut se traduire de cette manière dans le contexte de pandémie : « Ciel et terre n’ont pas été bienveillants. » Très rapidement, cette photo est suivie en ligne d’un dessin, cependant vite supprimé par les nettoyeurs de l’Internet chinois.

Le dernier message public de Li Wenliang, publié peu avant sa mort, aurait comporté la parole suivante : « Pour être en bonne santé, une société ne devrait pas comporter une seule voix. » Sur le dessin tiré de la photo, le masque devenu bâillon en fil de fer barbelé symbolise l’interdiction d’énoncer toute parole libre.

C’est d’abord la glorification du peuple chinois réussissant sa lutte contre le virus qui doit dorénavant circuler.

En effet, c’est d’abord la glorification du peuple chinois réussissant sa lutte contre le virus qui doit dorénavant circuler, comme cela transparaît dans une bande dessinée de propagande nommée « Grande illustration de la lutte contre le coronavirus », publiée sur le site du Quotidien du peuple le 2 avril. Elle est ensuite amplement relayée en ligne avec la mention : « Le Quotidien du peuple vient de diffuser une photo qui étonne les citoyens ! » Par sa taille, cette image est prévue pour être consultée facilement sur un téléphone portable. Elle illustre l’arrivée du virus à Wuhan, symbolisée par sa pagode de la Grue jaune, peu avant le départ des migrants pour fêter le Nouvel An en famille. Elle glorifie ensuite le combat mené par tous, qui aboutit à la victoire en un temps record. Voici quelques extraits de cette immense fresque.

Le plan du ciel

Esthétiquement et techniquement parlant, les dessins, probablement réalisés sur ordinateur, sont incontestablement réussis. Concentrons-nous à présent sur ce qu’ils montrent et disent, et sur ce qu’ils ne montrent ni ne disent.

L’arrivée du virus est imputée au « ciel », à travers des éclairs et des coups de tonnerre soudains, malmenant la sérénité des voyageurs se préparant à rentrer en famille fêter le Nouvel An. Le ciel, dans la tradition chinoise, est la puissance cosmique fondamentale. Ciel et destin sont souvent synonymes, et une traduction courante de la maxime ci-dessus (« le ciel avait un autre plan ») est « le destin est imprévisible ». L’apparition du « ciel/destin » en tant que moteur cosmique surplombant les hommes est assez originale dans un journal communiste. S’ensuit cette parole si anodine du virus : « Je suis arrivé tout doucement » – soudaine, impromptue, insidieuse, hors de tout contrôle, cette venue enlève toute responsabilité aux humains. Car c’est bien cela qu’il faut retenir : rien n’a pu être fait pour contenir cette épidémie que personne n’a vue venir, parce qu’elle a été orchestrée par le ciel.

Dès lors, il appartient aux humains de se liguer pour combattre la maladie, heureusement avec l’aide du dieu du feu et du dieu du tonnerre, qui nomment les hôpitaux bâtis en un temps record1.

Le combat est héroïque, et les dessins reflètent fidèlement les informations divulguées par les médias officiels, pendant les deux mois de confinement de Wuhan. Les travailleurs sont magnifiés, le sacrifice de chacun est souligné, depuis l’enfant qui pleure car sa mère part faire son devoir jusqu’au mari policier qui déclare à sa femme infirmière : « À ton retour, je te promets de faire le ménage pendant un an ! » À trois reprises, les chiffres officiels sont présentés : tant de cas déclarés, tant de morts, tant de guéris. Les hommes représentent les vecteurs d’autorité et les guerriers : le scientifique officiel Zhong Nanshan, puis tous les ouvriers, policiers, soldats ; les femmes, elles, se sacrifient et aident les autres comme médecins et infirmières. Mais encore, chacun prend sa part : les médecins sont épuisés, les livreurs apportent des choses de première nécessité, les professeurs enseignent en visioconférence, les gens sont confinés… Enfin, arrive le grand jour où les hôpitaux peuvent être démantelés. La vie reprend son cours : les livraisons de toutes sortes reprennent en masse, on peut se passer de faire le dîner le soir car le restaurant d’en dessous a rouvert, les jeunes se remettent à conter fleurette. Et la petite fille solitaire du dernier dessin fait des bulles avec un jouet dont la forme est indiscernable, peut-être une grenouille, un écureuil – ou une chauve-souris ? Sous la protection bienveillante de la pagode de la Grue jaune, dans un parterre de cerisiers du Japon en fleur signalant le printemps, est acté le retour au « rêve chinois » évoqué dans les dernières images : consommation, insouciance, légèreté.

L’expérience paraît finalement assez anodine : la souffrance n’y est jamais frontale, bien qu’elle soit parfois indirectement évoquée, non par pudeur, mais parce que tout élément « négatif » n’a droit de cité dans ce type de communication que pour y être combattu, comme le montrent les mains nues qui reçoivent un masque. La mort est présente à travers le nombre de décès et dans une courte séquence où une jeune fille verse une larme en envoyant des fleurs blanches vers le ciel étoilé, sous la mention : « Certains sont tombés et ne se sont pas réveillés. » L’absence de toute référence idéologique directe est à remarquer : ni le Parti, ni aucun dirigeant n’y sont montrés. Cependant, la société hypercontrôlée est parfaitement dévoilée : policiers, soldats, gardiens en tout genre sont bien présents. « Camarade, ne bouge pas ! » dit un policier en prenant la température sur le front d’une personne. Pour rentrer dans son village barricadé, un migrant doit implorer qu’on lui ouvre la barrière.

La teneur globale du message semble être la suivante : le ciel a envoyé un défi aux hommes qui, malgré quelques pertes, l’ont relevé victorieusement. L’avenir est dans le rêve chinois, représenté par les bulles d’une petite fille solitaire, volant sous des arbres en fleur vers le ciel.

Bien sûr, on peut faire d’autres interprétations : d’abord, la fresque représente évidemment une réécriture de la bataille contre le virus du point de vue des dominants ; paradoxalement, ces derniers sont absents, et c’est bien le peuple lui-même qui est glorifié pour ses sacrifices. Ensuite, on peut être frappé par les accents religieux, voire mystiques, se manifestant dans l’évocation du ciel, dans celle des dieux du feu et du tonnerre nommant les hôpitaux parce qu’ils sont traditionnellement des dieux exorcistes pourfendeurs des maladies, dans les nombreuses colombes blanches voletant – symboles universels de paix et de pureté –, et enfin dans la pagode bouddhiste, présente au début et à la fin. Comment se fait-il que la propagande chinoise doive recourir à des clichés religieux et cacher le communisme et le Parti, les commanditaires de cette fresque ? Comment peut-on interpréter la petite fille solitaire du dernier dessin ? Ne pourrait-on pas y voir signifié le souhait chinois profond d’atteindre à l’individuation loin des foules pour vivre dans un monde idéal, en accord avec une nature bienveillante, sous une protection divine ?

Retour à la Révolution culturelle

Cependant, la douceur extérieure relative de cette fresque disparaît avec fracas dans des caricatures d’une violence extrême livrées sans retenue en ligne fin avril, critiquant la romancière Fang Fang et le docteur Zhang Wenhong2.

Le journal du confinement de Wuhan de Fang Fang, publié chaque soir en ligne, a été le seul récit relatant librement les sentiments d’une écrivaine confinée. Il a été lu et transmis massivement. Parfois supprimé, il a incité à de nombreux débats de soutien, puis de rejet, quand, les éditions chinoises ayant rejeté toute publication en Chine, Fang Fang a conclu un contrat avec des éditions non chinoises. Dès lors, considérée comme traître, elle est traitée dans des termes abjects datant de l’époque de la Révolution culturelle. Sur le dessin, travestie comme un chien, objet de haine et de mépris, elle est accusée par trois jeunes gens la pointant avec un doigt, un pinceau et une plume, la jeune fille tenant une lampe rouge, le tout sur un fond de drapeaux rouges. C’est bien l’écriture libre qui est dénoncée unilatéralement par les tenants d’un communisme rouge revenant sur le devant de la scène par les « nationalistes maoïstes » via les réseaux sociaux. Une caricature datant du mouvement de critique contre Lin Biao et Confucius lors de la fin de la Révolution culturelle en 19743 semble avoir inspiré l’auteur de celle contre Fang Fang.

Les deux caricatures sont composées sur un format et des postures très semblables : trois jeunes gens, jeune fille au milieu, tiennent trois objets accusateurs représentant des armes contre ce qui est dénoncé. L’ancien dessin montre pinceau, pelle et balai ciblant un tas de vieux papiers sur les mots : « Gagnons la guerre du peuple contre Lin [Biao] et Kong [fuzi, Confucius] » ; le nouveau dessin présente pinceau, plume, doigt accusateur et une lampe-tempête tenue à bout de bras, ciblant une Fang Fang représentée en chien méprisable sur les mots : « À bas ce chien courant de l’impérialisme, traître à la patrie, Fang Fang. » Les deux images utilisent le contraste entre le rouge révolutionnaire et les couleurs sombres relevées par du blanc. En revanche, si l’ardeur révolutionnaire est bien lisible dans les yeux et les attitudes des jeunes de la Révolution culturelle, elle semble absente de ceux des jeunes modernes, dont l’un porte même des lunettes, objet autrefois honni car révélateur du statut d’intellectuel. Diffèrent aussi les vêtements ouvriers des jeunes révolutionnaires remplacés par des tenues modernes, bien bourgeoises, comme le signalent la minijupe et la cravate. L’époque a changé et, effectivement, Confucius est revenu à l’honneur ces dernières années. Pourtant, les jeunes mènent toujours le combat sous la direction des drapeaux rouges.

Une deuxième caricature dénonce également l’esprit libre d’une autorité scientifique, le docteur Zhang Wenhong, représenté un peu comme un moustique à écraser, tenu par une main rouge – communiste donc.

La Chine actuelle reste une société du secret. Malheur à ceux qui transgressent les consignes !

La raison de cette attaque ? Zhang Wenhong, directeur du service de maladies infectieuses d’un hôpital de Shanghai, est extrêmement populaire, bien plus que l’officiel Zhong Nanshan, représenté dans la fresque du Quotidien du peuple, pour ses prises de paroles réalistes et parfois humoristiques. II est violemment attaqué sur les réseaux sociaux, parce qu’il a proposé aux parents chinois de donner à leurs enfants du lait et des œufs pour le petit-déjeuner, à la place de la traditionnelle bouillie de riz, pour renforcer leur immunité. Ces propos ont été considérés comme une traîtrise vis-à-vis de la culture chinoise.

Quels que soient les arguments et leur validité, ces attaques visent des personnes populaires, parce qu’elles ont révélé au grand jour ce qui n’aurait pas dû l’être. La Chine actuelle reste une société du secret, où la parole publique officielle travestit ou utilise le mensonge pour cacher ce qui ne doit pas être dit. Malheur à ceux qui transgressent les consignes !

Les deux caricatures ont pourtant été dénoncées en ligne par Zhao Shilin, professeur à la retraite, ancien membre du Comité central du Parti communiste chinois. Selon Zhao Shilin, ces caricatures signent un réel retour à l’extrémisme et à la sauvagerie : « C’est exactement le même processus de critique que pendant la Révolution culturelle : subversion des notions de bien et de mal, renversement des valeurs morales, incapacité à tenir un discours logique et raisonné, étiquettes infamantes et propos insultants, autant d’innombrables tactiques bien organisées, soigneusement déployées, avec effet d’écho ; les auteurs en semblent complètement fous, comme dopés à l’adrénaline4. »

La bonne santé

Ce qui se passe actuellement en Chine revient certainement en arrière sur tous les combats pour la liberté et la démocratie entamés depuis le début du xxe siècle, portés par de nombreux acteurs, y compris le Parti communiste chinois à son origine. Depuis l’ère des réformes, dans une Chine apaisée, nombreux encore sont ceux qui ont continué sur cette lancée, malgré Tian’anmen en 1989. Bien qu’aujourd’hui, la société numérique développe encore plus la surveillance de masse et favorise la circulation d’images terribles, elle n’a pourtant pas encore réussi à entraver ces espérances. C’est précisément ce qu’a demandé Li Wenliang, représentant en cela les masses chinoises : que la Chine devienne une « société en bonne santé », c’est-à-dire où il n’y aurait pas qu’une seule voix.

Cette demande est tellement profonde que, malgré le tournant de plus en plus autoritaire, le journal de Fang Fang a pu continuer à paraître, certes avec des difficultés, et que la photo de Li Wenliang a pu circuler, de même que sa caricature bâillonnée, malgré les fossoyeurs d’Internet. Même dans la fresque officielle du Quotidien du peuple surgissent – peut-être à l’insu de ses réalisateurs et commanditaires – des éléments troublants : pourquoi le Parti est-il absent ? Pourquoi faire appel au religieux ? Et le souhait de la petite fille – représentante elle aussi des larges masses ? – n’est-il pas finalement celui de faire advenir un individu libre dans un monde vivable ?

Si le mouvement politique actuel est un réel recul, il reste que l’idée de liberté est cependant toujours là, comme un horizon à atteindre ; chaque fois qu’elle est bafouée, des voix ou des stylos se lèvent pour le dénoncer, selon les moyens de chacun. Li Wenliang, Fang Fang, Zhang Wenhong, Zhao Shilin, la petite fille, tous ceux qui font circuler les publications, et tous les autres qui ne peuvent rien dire, n’arrêtent pas de le penser, de le dire et le montrer.

  • 1.Tian Zhaoyuan, historien et folkoriste, indique dans The Paper (27 janvier 2020) que ces termes ne sont pas des noms de lieu et ont été choisis sciemment pour leur portée symbolique : le dieu du feu est un grand ancêtre de la région de Chu où est situé Wuhan, les dieux du feu et du tonnerre sont des divinités exorcistes, maîtrisant les épidémies dans toute la Chine ; en outre, le feu et le tonnerre, dans les théories des huit trigrammes et des cinq éléments, sont des forces ayant la capacité de combattre le mal. Ces dénominations ne représentent pas de la superstition, mais « une force spirituelle qui, grâce à l’activation de notre culture ancienne et de nos traditions, nous aide à faire face à la difficulté présente ». L’expert étant muet sur le terme de « mont », ajoutons que celui-ci est souvent utilisé pour nommer des temples taoïstes.
  • 2.Probablement mises en ligne courant avril par des extrémistes nommés en chinois des « gauchistes maoïstes », ces caricatures ont disparu depuis.
  • 3.« Critiquer Lin Biao, critiquer Confucius ». Le maréchal Lin Biao, ancien bras droit de Mao, est mort dans un accident d’avion dans des circonstances non élucidées lors de sa fuite de Chine vers l’URSS en 1971. Le mouvement politique déclenché en 1974 associe ce renégat et Confucius : tous deux sont rendus coupables des maux qui accablent la Chine lors des dernières années de la Révolution culturelle.
  • 4.Cet article, intitulé « Un mouvement politique ? Encore un mouvement politique ! » et publié le 27 avril sur http://www.ipk-media.com, est traduit et présenté en français par la sinologue Brigitte Duzan le 9 mai 2020 sur http://www.chinese-shortstories.com. Brigitte Duzan compare les deux caricatures avec d’autres, datant de la période maoïste et de la Révolution culturelle, pour en montrer l’inspiration, et traduit l’article de Zhao Shilin en explicitant ses références politiques et littéraires.
  • Voir par ailleurs:
  • Vu d’Ukraine.

    En réclamant une “trêve de Noël”, Poutine cherche à gagner du temps

    Le 5 janvier, le président russe a annoncé avoir demandé à son ministre de la Défense d’ordonner un cessez-le-feu sur toute la ligne de front du 6 janvier à midi au 7 janvier à minuit, pour le Noël orthodoxe. Une décision qui suscite la plus grande méfiance à Kiev.

     

    La déclaration de Vladimir Poutine, jeudi 5 janvier, appelant de ses vœux une “trêve de Noël” ne rencontre que suspicion et ironie en Ukraine. “Poutine a demandé à Sergueï Choïgou [le ministre de la Défense russe] d’ordonner un arrêt des combats du 6 janvier à midi au 7 janvier à minuit et a appelé la partie ukrainienne à le respecter”, rappelle l’agence de presse officielle Interfax-Oukraïna.

    Celle-ci relaie la réponse acerbe du chef du Conseil de la défense et de la sécurité nationale (RNBO) de l’Ukraine, Oleksiy Danilov. Sur Twitter, il a dénoncé un mélange de cynisme et d’hypocrisie des forces russes. “Quelle relation peut-il y avoir entre la fête chrétienne de Noël et cette tribu de diables et de démons ? Qui va croire ces misérables qui tuent des enfants, tirent sur les maternités, torturent les prisonniers ? Un cessez-le-feu ? Mensonge et hypocrisie.”

    Quant au ministre des Affaires étrangères ukrainien, Dmytro Kouleba, repris par le quotidien en ligne Oukraïnska Pravda, il estime que “le cessez-le-feu unilatéral [de la Russie] ne peut pas et ne devrait pas être pris au sérieux”. Il ajoute que “le président Zelensky a proposé une formule de paix claire, en dix points. La Russie l’a ignorée, et au lieu de cela a tiré sur Kherson la veille de Noël, lancé des frappes massives de missiles et de drones pour le Nouvel An.”

    “Moscou dit cesser la guerre pendant trente-six heures en Ukraine, mais le monde exige la fin de la guerre et non une pause, commente aussi la version ukrainienne de Voice of America. À la suite de la réaction de l’Ukraine, les dirigeants aux États-Unis et en Europe ont réagi avec fermeté aux déclarations de Moscou sur son intention de cesser temporairement le feu en Ukraine pour respecter Noël conformément au calendrier julien [décalé de treize jours par rapport au calendrier grégorien], pour la première fois depuis le début de l’invasion russe en février, laquelle a fait des milliers de victimes, causé des destructions gigantesques et transformé des millions de gens en réfugiés.”

    Un cessez-le-feu déjà violé ?

    Dès le 5 janvier, le président Volodymyr Zelensky a réagi en accusant “le Kremlin d’utiliser les trêves pendant les guerres pour poursuivre le combat avec de nouvelles forces”. Une vision des choses que l’on retrouve également chez certains analystes et dans les journaux. Ainsi, le groupe de réflexion américain Institute for the Study of War, relayé par Interfax-Oukraïna, considère que cette pause éventuelle pourrait avoir pour objectif de “reprendre l’initiative aux Ukrainiens”.

    “Poutine appelle à un cessez-le-feu pour présenter l’Ukraine comme intransigeante [et dénoncer Kiev] qui ne souhaiterait pas accomplir le nécessaire en faveur de pourparlers.”

    Du point de vue du quotidien ukrainien Gazeta, “le Kremlin parodie un ‘cessez-le-feu’ car il en a besoin. [Cela] montre seulement que les préparatifs d’une nouvelle vague de mobilisation ont ralenti en Russie alors que, de son côté, l’armée ukrainienne a mené à bien la préparation de sa prochaine contre-offensive déjà annoncée pour ce printemps.”

    Les tirs ont-ils vraiment cessé sur le terrain ? La version ukrainienne de Voice of America se permet d’en douter, rappelant que :

    “Depuis le matin du 6 janvier en Ukraine, on signale que, durant la première moitié de la journée, les Russes ont attaqué les positions ukrainiennes et tiré entre autres sur la ville de Kramatorsk, non loin du front, dans la région de Donetsk.”

    Un peu plus tard, l’alerte aérienne aurait retenti dans tout le pays.

    Voir de plus:

    Puning Temple: Why Xi Jinping Celebrated a Genocide

    The Chinese president visited the complex built by the Qianlong Emperor to commemorate his 18th-century extermination of 650,000 Dzungar Buddhists.

    Bitter winter

    Xi visiting the Puning Temple. From Weibo.

Xi visiting the Puning Temple. From Weibo.

President Xi Jinping managed to offend Buddhists more deeply through his visit in Hebei last week than he did when visiting Tibet in July, in a trip that was mostly devoted to geopolitical issues and the question of water.

That Xi Jinping’s visit to Chengde, in Hebei province, on August 24 did not create an international scandal only proves how easily history, including history of genocides, is forgotten. In fact, the Chinese president visited and honored a temple built to commemorate a genocide. The Puning Temple in Chengde is inextricably connected with the 18th-century extermination of the Dzungar Buddhists, which virtually all non-Chinese historians recognize as genocide.

The Dzungars were a confederation of Mongol tribes that converted to Buddhism and established a powerful Khanate in the 17th century in present-day Xinjiang. The beautiful temples and monasteries they built there were all destroyed during the Cultural Revolution.

Tibetans do not have a good memory of the Dzungars. Although the Fifth Dalai Lama and the founder of the Dzungar Khanate, Erdenu Batur, were allies, by the 18th century the Khanate had become so powerful that they invaded Tibet and conquered and looted Lhasa in 1717. The Tibetans, perhaps making a mistake justified by their difficult predicament, called the Chinese for help. The Dzungars defeated the Chinese army in 1718 (something the Chinese never forgot), but a second Chinese expedition was more successful, and the Dzungars were expelled from Tibet in 1720. The defeat of 1718 was avenged in 1755, when China moved decisively to annihilate the Dzungar Khanate and exterminate the Dzungar people. Between 500,000 and 800,000 Dzungars (650,000 being the figure advanced by some recent historians) were killed, men, women, and children. Only a few thousand descendants from the Dzungars survive in present-day Mongolia.

Although the Dzungar invasion of Tibet was an act of aggression, nothing can justify the genocide perpetrated by the Qianlong Emperor, the worst mass massacre of the 18th century in the world.

The Puning Temple.

The Puning Temple (credits).

The same Qianlong Emperor built in 1755 the Puning Temple to celebrate what he called his “pacification” of the Dzungars, which was in effect extermination and genocide. He personally inscribed a tablet still venerated in the temple to commemorate his victory over the Dzungars. The architecture itself of the temple, modeled after the Samye Monastery in Tibet, is a powerful political statement of Chinese hegemony over Buddhist lands.

On August 24, Xi Jinping came to the Puning Temple. The visit was prepared by a video the CCP produced to explain to a Chinese audience the historical significance of the event. The video explained the conquest of the Dzungar Khanate and extermination of the Dzungars by claiming that the Qianlong Emperor “put down the rebellion of the Mongol Dzungar tribe.” The temple was presented as “one temple, two styles” (Chinese and Tibetan), a symbol of “Han-Tibetan unity and national unity.”

“Field research” by Xi at the Puning Temple. From Weibo.
“Field research” by Xi at the Puning Temple. From Weibo.

The video mentioned that Xi “came to Puning Temple to conduct field research on religious work.” We don’t know whether the visit was long enough (slightly more than one hour) to conduct “field research.” According to the official press release, Xi “carefully inspected the historical monuments, the Palace of Heavenly Kings, the Grand Hall, and other buildings, and listened to reports on religious work. Xi Jinping emphasized that we must adhere to the Party’s basic policy of religious work, adhere to the sinicization of our country’s religions, actively guide religions to adapt to the socialist society, […] manage religious affairs in accordance with laws and regulations, and promote religions to better conform to society, serve society, and fulfill social responsibilities.”

This is the usual jargon for total submission of religion to the CCP, but even more significant is that from the Puning Temple Xi went on to visit at the Chengde Museum an exhibition called “Inside and Outside of the Great Wall of Hope: Records of National Unity in the Qing Dynasty,” which is a blatant celebration of the genocidal policies of the Qianlong Emperor, who is praised for having promoted “ethnic unity, border stability, and national unity.” That he did so by killing hundreds of thousands of Dzungars is not explained.

Xi visits the exhibition on “National Unity in the Qing Dynasty.” From Weibo.
Xi visits the exhibition on “National Unity in the Qing Dynasty.” From Weibo.

Xi Jinping was right when he said in his speech at the Chengdu Museum that the CCP has continued the work of  “the great unity of the Chinese nation” to which the Qianlong Emperor so powerfully contributed. Yes, the CCP continued with genocides against ethnic and religious minorities. Only, the CCP genocides may easily overcome the Qianlong Emperor record of brutality and murder.

Another image from Xi’s visit to the Chengdu Museum. From Weibo.
Another image from Xi’s visit to the Chengdu Museum. From Weibo.

In such a significant location, Xi warned ethnic minorities that they should “adhere to the leadership of the CCP, adhere to the correct path of solving ethnic problems with Chinese characteristics, fully implement the Party’s ethnic theory and ethnic policies, and constantly consolidate and develop socialist ethnic relations.” They are, Xi said, inscribed in “historical laws” —one of which seems to be that either you submit or you are exterminated through genocide.

Voir de plus:

La consommation de chair humaine en Chine

Les raisons d’un cannibalisme subi ou choisi
Solange Cruveillé
Impression d’Extrême-orient
2015

1Dans un récit du Youyang zazu 酉阳杂俎 (Miscellanées de Youyang)1, un général de la dynastie des Tang, réputé pour son habitude de manger tout et n’importe quoi, affirme : « Il n’y a rien qui ne puisse être mangé. Le secret réside dans la maîtrise du mode de cuisson, et dans l’art d’assaisonner. »2 Qu’en est-il de la chair humaine ? Quel rapport les Chinois entretiennent-ils avec la pratique du cannibalisme ?3 Le sujet est-il tabou dans l’Histoire de Chine ? Quelles traces en reste-t-il dans les ouvrages historiques et littéraires ?

  • 4  Cf. Lin Ling 林翎, « Zhongguo lishishang zui beican de yi ye : chi renrou » 中国历史上最悲惨的一页:吃人肉 (« L’une (…)
  • 5  Robert des Rotours, « Quelques notes sur l’anthropophagie en Chine », T’oung Pao, n° 50, 1963, p. (…)

2Pour reprendre les mots du chercheur taïwanais Lin Fu-shih 林富士 (pseudonyme Lin Ling 林翎) (1960 – ) : « L’expérience qu’ont les Chinois de la consommation de viande humaine est sans doute la plus riche du monde »4. Le sinologue français Robert des Rotours (1891 – 1980), dans son article « Quelques notes sur l’anthropophagie en Chine », indique que la consommation de viande humaine se pratique dans quatre buts principaux : pour survivre (en période de famine), dans un but de vengeance (sur un ennemi défini), pour satisfaire ses goûts culinaires, et enfin dans un but médical5. J’ajouterais une cinquième catégorie, à savoir le témoignage de la piété filiale, rattaché à deux des catégories précédentes (famine et maladie), mais dont la pratique est singulière puisqu’il se pratique sur des personnes vivantes et volontaires (don de soi).

  • 6  Cf. Georges Guille-Escuret, Sociologie comparée du cannibalisme, vol. 2 : la consommation d’autrui (…)

3Après avoir épluché longuement l’historiographie chinoise, le Professeur Key Ray Chong (1933 – ) a dénombré pas moins de 1219 évocations d’une pratique cannibale entre l’Antiquité et 1912 : 780 motivés par la piété filiale, 329 liés à la famine, 82 à la haine et à la guerre, et une infime minorité motivée par des penchants culinaires6. A tout cela, il faudra ajouter les faits qui se sont déroulés au xxe siècle, avec un cannibalisme pratiqué dans un but idéologique.

  • 7  Voir notamment les références présentées en notes 5 et 6. Voir aussi Huang Wenxiong 黃文雄,, Zhongguo (…)

4Les travaux de recherche étant déjà assez complets sur le sujet7, nous ne proposerons ici qu’un simple panorama, en nous appuyant sur diverses sources : recueils de contes fantastiques, ouvrages de pharmacopée, chroniques historiques, nouvelles, romans. Nous donnerons des exemples concrets de pratiques cannibales selon les axes préalablement cités : par plaisir, à des fins médicales, par piété filiale, pour survivre lors de périodes de famine, par vengeance et cruauté, et enfin par idéologie.

1. Le cannibalisme jouissif

  • 8  Sima Qian, Shiji, « Qi taigong shijia » 齐太公世家
  • 9  Cf. Guanzi 管子, « 小称 » : « 易牙以厨艺服侍齐桓公。齐桓公说:“只有蒸婴儿肉还没尝过。”於是易牙将其长子蒸了献给齐桓公吃. » Voir aussi Han Fei zi(…)

5Les exemples de personnages historiques amateurs de viande humaine ne manquent pas en Chine. Le cas le plus connu est sans doute celui du quinzième souverain de l’Etat de Qi (Qi Heng gong 齐恒公), sous les Royaumes Combattants, qui régna de 685 à 643 avant notre ère. Dans ses Mémoires historiques (Shiji 史记), Sima Qian 司马迁 le présente comme un dirigeant lubrique et sans morale8. Une réputation due en partie à l’anecdote selon laquelle son fidèle ministre Yi Ya 易牙, pour satisfaire ses désirs, lui offrit la chair de son propre fils9.

  • 10  Connu aussi sous le nom de Lushi zashuo 卢氏杂说, écrit par Lu Yan 卢言 sous la dynastie des Tang.

6Plus d’un millénaire après, le Lushi zaji 卢氏杂记10 raconte également :

  • 11  Traduction personnelle. Texte original : « 唐张茂昭为节镇,频吃人肉,及除统军,到京。班中有人问曰:闻尚书在镇好人肉,虚实?”昭笑曰:“人肉腥而且肕,争堪 (…)

Le gouverneur militaire Zhang Maozhao [762-811] de la dynastie des Tang était connu pour manger de la viande humaine. Lorsqu’il rejoignit le haut commandement de l’armée impériale, il se rendit à la capitale. L’un de ses collègues officiers lui demanda alors : « On dit que vous mangez de la chair humaine. Est-ce vrai ? » Zhang Maozhao répondit avec un sourire : « Allons donc ! La chair humaine est bien trop dure et fétide ! »11

  • 12  Cf. Chaoye qianzai 朝野佥载, in TPGJ, j. 267, rubrique « Actes de cruauté » 酷暴, récit « Dugu Zhuang » (…)

7Un autre récit mettant en avant la cruauté d’un gouverneur de province nommé Dugu Zhuang 独孤庄 explique qu’il termina sa vie fou, et que la seule pensée qui lui vint alors à l’esprit était de manger de la chair humaine. Par contre, il ne tua pas à dessein pour assouvir son désir : il se contenta de manger le cadavre d’une servante décédée12.

  • 13  Recueil de biji composé par Zhang Zhuo 张鷟 (657-730) sous la dynastie des Tang.

8Si cette tendance à l’anthropophagie existe, les condamnations morales sont néanmoins courantes. Le souverain de l’Etat de Qi, cité plus haut, finira, ironiquement, par mourir de faim : on pourrait voir dans cette fin tragique une punition céleste. Dans le deuxième récit présenté, la réaction de l’officier prouve que la consommation de viande humaine choque l’opinion. Enfin, dans un texte tiré du Chaoye qianzai 朝野佥载 (Rapport complet sur les affaires à la cour et en dehors)13, un amateur de viande humaine est publiquement et sévèrement puni :

  • 14  Traduction personnelle. Texte original : « 周杭州临安尉薛震好食人肉。有债主及奴诣临安,于客舍,遂饮之醉。杀而脔之,以水银和煎,并骨消尽。后又欲食其妇,妇 (…)

Sous la dynastie Zhou [690 – 705, fondée par l’Impératrice Wu Zetian], Xue Zhen, chef du district de Lin’an près de Hangzhou, adorait la chair humaine. Un jour, un de ses créanciers, accompagné d’un domestique, fit halte dans une auberge de Lin’an. Là, il burent jusqu’à l’ivresse. Xue Zhen en profita pour les tuer. Il les découpa en morceaux, arrosa le tout de mercure, les fit frire et s’en régala. Il n’en resta même pas les os. Par la suite, il projeta de manger également son épouse. En découvrant ses intentions, la femme prit la fuite. Le magistrat du district enquêta et fit un rapport aux autorités provinciales, qui elles-mêmes en référèrent aux autorités impériales. Xue Zhen fut condamné à être battu à mort.14

  • 15  Cf. Des Rotours, « Quelques notes sur l’anthropophagie en Chine », op. cit., p. 397. L’auteur cite (…)
  • 16  Cf. Marco Polo, La Description du monde, Pierre-Yves Badel (trad.), chapitre LXXIV. Paris : Le liv (…)
  • 17  Ibidem, chapitre CLIV, p. 267.
  • 18  Voir partie 5 du présent article, sur le cannibalisme guerrier.

9Mais l’exemple le plus horripilant concerne certainement la dynastie éphémère des Zhao postérieurs 后赵 (319-352), avec les habitudes du cruel dirigeant Shi Sui 石邃, qui succéda à son père Shi Hu 石虎, lui-même neveu de Shi Le石勒, brigand fondateur de la dynastie : une fois au pouvoir, il prit l’habitude de faire tuer et préparer en cuisines ses plus belles concubines, pour les offrir à ses invités lors de banquets, prenant soin de laisser sur la table la tête des belles15. Des rumeurs circulent également à propos de la dynastie mongole des Yuan. Marco Polo raconte notamment à propos de la ville de Shangdu 商都 (résidence d’été de Kubilai Khan, en Mongolie intérieure) que des devins originaires du Tibet et du Cachemire mangeaient la chair des condamnés à mort : « Quand un homme est condamné à mort et qu’il a été exécuté par le gouvernement, ils le prennent, le font cuire et le mangent. »16 Il écrit également à propos des habitants des villes et villages sous l’autorité de Fuzhou (province du Fujian) : «  […] Ils mangent de toutes les viandes, je vous assure qu’ils mangent de la chair d’un homme avec plaisir dès lors qu’il n’est pas mort de mort naturelle : ceux qui sont tués, on les recherche et on les mange avec plaisir, car on les tient pour une bonne viande »17. Il s’agit néanmoins ici de la viande d’un ennemi : le plaisir se mêle à l’esprit de vengeance et de combat18.

10Pour conclure, même si elles sont avérées, les pratiques d’un véritable « cannibalisme jouissif » en tant que tel restent minoritaires dans l’Histoire de Chine, se limitent à quelques personnages historiques la plupart du temps fous ou cruels, et sont généralement moralement condamnées.

2. La consommation de viande humaine à des fins médicales

  • 19  Chen Zangqi, après avoir étudié minutieusement le Classique de Materia medica du Divin laboureur ((…)
  • 20  Chen Zangqi 陈藏器, Bencao shiyi 本草拾遗 : « 人肉疗羸瘵 ».
  • 21  Cf. Xin Tangshu 新唐书, chap. 195. Cité in Des Rotours, « Quelques notes sur l’anthropophagie en Chin (…)
  • 22  Cf. J. Becker, La grande famine de Mao (titre original : Hungry Ghosts, China’s secret Famine), Mi (…)
  • 23  Cf. J. Becker, La grande famine de Mao, op. cit., p. 302.

11Dans son ouvrage de pharmacopée Bencao shiyi 本草拾遗19, le botaniste et médecin Chen Zangqi 陈藏器 (687-757) présente la chair humaine comme un reconstituant20. A la suite de cette annonce, « des fils pieux se firent couper des morceaux de chair pour la donner à leurs parents afin de guérir leur maladie »21. Li Shizhen 李时珍(1518-1593), médecin de l’époque des Ming, répertorie dans son Bencao gangmu 本草纲目 (Compendium de materia medica) « 35 parties ou organes du corps humain ainsi que les différentes maladies et douleurs que lesdites parties pouvaient servir à soigner. »22 Le journaliste britannique Jasper Becker (1956 – ) raconte encore que, toujours sous la dynastie des Ming, les eunuques mangeaient la cervelle de jeunes hommes vigoureux dans le but de « recouvrer leur puissance sexuelle »23.

  • 24  « Le Journal d’un fou », in Cris, Sebastian Veg (trad.). Paris : Editions rues d’Ulm, 2010, p. 24.
  • 25  Ibidem, note 7 p. 181.
  • 26  Cf. Wells Williams, The Middle Kingdom. New York, (1847) 1899, vol. I, p. 514. Cité in Des Rotours (…)

12Ces vertus médicales ont traversé les siècles. Dans la nouvelle « Le journal d’un fou », le protagoniste cite d’ailleurs le Bencao gangmu en disant : « Dans l’Herbier quelque chose de leur maître à penser Li Shizhen, il est écrit clairement que la chair humaine peut être mangée grillée. »24 Sébastian Veg signale à ce sujet qu’une prescription du Bencao gangmu recommande en effet la consommation de chair humaine grillée pour traiter la tuberculose25. Il était également courant de se procurer le sang d’un supplicié pour se donner du courage ou augmenter sa virilité26. Lu Xun 鲁迅 (1881 – 1936) s’est d’ailleurs inspiré de cette croyance pour construire l’intrigue de sa nouvelle « Le remède » (« Yao » 药).

13Dans cette nouvelle, le vieux Shuan, propriétaire d’une maison de thé, sort discrètement à l’aube acheter contre une bourse pleine d’argent un petit pain à la vapeur imbibé du sang encore frais d’un supplicié. Il se sent mal à l’aise, mais heureux de le faire, car pour lui, cette marchandise est précieuse : il la destine à son fils unique, tuberculeux. Le jeune garçon l’engloutit, sans savoir ce que c’est. Ses parents, le vieux Shuan et la mère Hua, affirment que cela le guérira. Lu Xun construit bien sa nouvelle : ce n’est qu’au troisième chapitre qu’on apprend ce que contient réellement le petit pain ainsi que l’identité de celui qui l’a vendu au vieux Shuan, c’est-à-dire le bourreau, Sieur Kang. Ce dernier vient d’ailleurs fanfaronner dans la maison de thé et s’écrie : « C’est garanti, garanti ! Il faut l’avaler chaud. Un petit pain au sang humain, c’est un remède garanti contre toute tuberculose. » Mais en dépit du grand espoir placé en ce remède, le fils Shuan décède. La mère Hua se retrouve, le jour de la fête des Morts (Qingming jie 清明节), sur la tombe de son fils. Elle y rencontre la vieille mère du supplicié, dont son fils avait bu le sang à travers le petit pain. Ce n’est pas un hasard si Lu Xun a choisi d’écrire cette nouvelle, parallèlement au « Journal d’un fou », et qu’il y a intégré, dans l’une comme dans l’autre, des références au cannibalisme. Sebastian Veg, qui a traduit les deux nouvelles en 2010, commente :

  • 27  Cf. Cris, op. cit., p. 214. Voir la traduction intégrale de la nouvelle p. 39-48.

Plusieurs raisons incitent à penser que la nouvelle forme un diptyque avec le « Journal d’un fou ». D’abord, l’intrigue du « Médicament » est annoncée à l’entrée X du « Journal » : « L’année dernière, quand on a exécuté un criminel en ville, un tuberculeux a utilisé un petit pain cuit à la vapeur pour le tremper dans son sang et le lécher. » Ensuite, les allusions historiques se complètent […]. On retrouve dans le « Médicament » les thèmes du cannibalisme, notamment à travers le petit pain trempé de sang, et de la médecine, avec un léger déplacement d’accent.27

  • 28  Cf. Han Shaogong, Pa pa pa (N. Dutrait, Hu Sishe, trad.). La Tour d’Aigues : Editions de l’Aube, c (…)
  • 29  Cf. Noël Dutrait, « Le pays de l’alcool de Mo Yan [Entretien avec l’auteur] », Perspectives chinoi (…)
  • 30  Connu en Occident sous le nom de Fruit Chan.
  • 31  Concernant la consommation de fœtus humains, citons également les exhibitions controversées de l’a (…)

14Au niveau de la littérature contemporaine, nous pouvons citer la nouvelle « Ba ba ba » 爸爸爸 de Han Shaogong 韩少功 (1953 – ), dans laquelle la mère du protagoniste, Bingzai, accoucheuse, confectionne des fortifiants à base de placentas28. Plus près de nous, Mo Yan 莫言 (1956 – ) explique que ce qui lui a donné l’idée de son roman Le Pays de l’alcool (Jiuguo 酒国) est la pratique courante de récupérer dans les hôpitaux les fœtus humains de trois mois (issus majoritairement d’avortements) et de les réduire en poudre pour en faire un fortifiant29. Fait qui n’est pas sans rappeler l’intrigue du film La nouvelle cuisine (Jiaozi 饺子), réalisé par le Hongkongais Chen Guo 陳果30 (1959 – ) en 2004, dans lequel une femme nommée Tante Mei vend des raviolis fourrés aux fœtus humains, promesses de la beauté et de la jeunesse éternelles31.

3. Les cas de piété filiale

  • 32  On trouve parfois le terme 股 (signifiant « la cuisse ») à la place de 骨 (« l’os »). Voir à ce suje (…)

15Les actes de cannibalisme réalisés dans un but de piété filiale sont, dans les ouvrages historiques, extrêmement nombreux. Nous l’avons déjà abordé dans la partie précédente, à propos du Bencao shiyi de Chen Zangqi. Il s’agit d’un don physique de soi (comprendre « don d’une partie de soi ») pour soigner ou nourrir un parent ou un beau-parent. Cette pratique porte le nom de « gegu liaoqin » 割骨疗亲32. Les premières traces remontent à l’époque des Six Dynasties, sous la dynastie des Song (420-479), où il est dit :

  • 33  Cf. J. Becker, La grande famine de Mao, op. cit., p. 302.

Les gens découpaient parfois des parties de leur corps pour nourrir un ancien vénéré. Souvent, c’est la belle-fille qui coupait une partie de sa jambe ou de sa cuisse afin de faire une soupe nourrissante pour une belle-mère malade, et cette pratique était devenue si courante que l’Etat fut contraint de publier un édit l’interdisant.33

  • 34  Cf. Key Ray Chong, Cannibalism in Chine, p. 159. Cité in Georges Guille-Escuret, Sociologie compar (…)
  • 35  Sur le fait de s’approprier l’âme d’un défunt respecté à travers l’endo-cannibalisme (principaleme (…)

16La pratique se perpétua jusque sous les dernières dynasties impériales, et peut-être plus tard… Rey Kay Chong, qui a réalisé une étude très complète sur ce sujet, révèle, chiffres à la clé, que ce sont majoritairement les femmes qui se sacrifient pour prouver leur piété filiale. Il explique par exemple que sur 653 cas répertoriés sous la dynastie des Ming : « les dons masculins représentent moins de 1% […] Deux fois sur trois, une belle-fille nourrit l’un de ses beaux-parents […]. Une fois sur quatre, la fille nourrit un de ses ascendants […]. A dix-neuf reprises, l’épouse a alimenté le mari, jamais en sens inverse. »34 Les morceaux de chair sont généralement prélevés sur la cuisse ou le bras. On peut parler ici « d’homophagie » (consommer la chair d’un parent consanguin) ou « d’endo-cannibalisme » (consommer la chair d’un proche — une belle-fille par exemple —, ou d’une personne du même clan)35, sauf que la personne mangée n’est pas une victime rituelle ici, puisqu’elle offre volontairement une partie d’elle-même.

17Les personnes qui se sacrifient pour guérir un parent proche sont louées pour leur comportement exemplaire d’enfant respectueux à l’extrême de la piété filiale, une vertu présentée comme essentielle dans le confucianisme. Cela a même donné naissance à des chefs d’œuvre littéraires. Robert des Rotours raconte notamment : « A Pékin, en 1921, j’ai vu une pièce de théâtre qui, si mes souvenirs sont exacts, était intitulée Ting-xiang ko jeou, « Ting-xiang coupe sa chair » ; l’héroïne de la pièce faisait couper sa chair pour guérir la maladie de sa mère. »36 Ses souvenirs sont bien exacts, à quelques détails près. Il s’agit en réalité d’un opéra de Pékin qui s’intitule en pinyin Dingxiang gerou 丁香割肉. L’histoire se passe dans un village. Une veuve vit avec ses trois belles-filles et son fils cadet, les deux aînés travaillant loin de la maison. Seul son fils cadet se montre pieux envers elle en s’occupant diligemment de leurs terres, et seule l’épouse de ce dernier, nommée Dingxiang, se montre polie et dévouée. Les deux autres belles-filles, perfides et jalouses, font tout pour envenimer les relations entre Dingxiang et la belle-mère, en vain. Jusqu’au jour où elles font croire à la vieille dame que Dingxiang lui a lancé une malédiction pour que son corps entier soit couvert de furoncles et qu’elle finisse par en mourir. Écœurée et terrifiée par ce qu’elle vient d’entendre, la belle-mère tombe malade : du jour au lendemain, elle ne peut plus rien avaler, ni nourriture ni liquide, et semble avoir perdu la raison. Un prêtre taoïste explique à son fils cadet que le seul remède valable est de lui faire boire un bouillon fait avec de la viande humaine. Sans hésiter un instant, Dingxiang se rend dans sa chambre et se coupe un morceau de la cuisse. L’épouse du fils aîné saisit l’occasion pour servir le bouillon à sa belle-mère en lui faisant croire qu’il s’agit de sa propre chair, et que Dingxiang reste enfermée dans sa chambre en feignant d’être malade. La belle-mère, une fois guérie, est outrée par le comportement de Dingxiang : elle sort de ses gongs et part la molester. Mais elle trouve celle-ci mal en point, alitée, couverte de sueur et gémissante. Elle comprend alors ce qui s’est réellement passé et punit les deux perfides comme il se doit. Par la suite, Dingxiang est érigée dans le village en modèle de piété filiale37.

  • 38  Cf. Cris, op. cit., p. 205. Malgré tout, rappelons que ce ne sont pas toujours les jeunes qui se s (…)

18Paradoxalement, c’est cette piété filiale tant louée dans l’Histoire de Chine que Lu Xun dénonce dans sa nouvelle « Le journal d’un fou », la présentant comme une forme cachée de cannibalisme. Comme l’explique Sebastian Veg : « La révélation nocturne du protagoniste consiste en la prise de conscience que les livres anciens sont remplis de prescriptions cannibales, recouvertes par le vernis moral des quatre vertus cardinales « humanité, justice, voie, vertu ». C’est en particulier la piété filiale, et plus généralement le pouvoir des anciens et des hommes sur les plus jeunes et les femmes »38.

4. Les périodes de famine

  • 39  Tout le monde a à l’esprit le naufrage de la frégate Méduse, de la Marine française, échouée au la (…)
  • 40  Rémi Mathieu, Anthologie des mythes et légendes de la Chine ancienne. Paris : Gallimard, coll. « C (…)

19Universellement, la faim a poussé au cannibalisme39. La Chine ne fait pas figure d’exception. Et les traces de cette pratique sont très anciennes. Les yayu 猰狳, bêtes sauvages légendaires et anthropophages, sont censées avoir régulièrement sévi durant les périodes de pénurie alimentaire à l’époque mythique. Elles sont définies par Rémi Mathieu comme des quadrupèdes à tête de dragon et parfois comme des renards ou des chats sauvages anthropophages des contrées occidentales40. Ces créatures ont-elles réellement existé ? Ou bien sont-elles utilisées pour désigner une population précise qui se serait livrée à des actes de cannibalisme durant une période de pénurie ? On peut en effet se poser la question.

  • 41  Cf. Sima Guang 司马光, Zizhi tongjian 资治通鉴 (Miroir compréhensif pour aider le gouvernement), juan 17 (…)
  • 42  Cf. Ying Shao 应劭 (140 – 206), Fengsu tongyi 风俗通义 (« Généralités sur les moeurs et les coutumes »), (…)

20Le grand avantage qu’on a lorsqu’on étudie le cannibalisme dans l’Empire du Milieu est qu’il n’y aucun tabou à cet égard en Chine. Concernant les cas de cannibalisme en période de famine, les historiographes chinois ont toujours pris soin de les noter. Comme l’explique Sima Guang 司马光 (1019-1086), historien de la dynastie des Song : « En période de famine, les humains se mangent entre eux »41. Dans la Chine ancienne, les enfants sont généralement consommés en premier : les gens s’échangent leurs enfants, pour ne pas avoir à manger leur progéniture (d’où l’expression « yi zi xi hai » 易子析骸)42. Parfois, les acteurs mis en cause peuvent constituer un groupe entier, dont les membres sont solidaires. La viande humaine est consommée dans un but de survie, que cela implique ou non de tuer les victimes. Il est dit notamment dans le Chaoye qianzai 朝野佥载, cité plus haut :

  • 43  Traduction personnelle. Texte original : « 隋末荒乱,狂贼朱粲起于襄、邓间。岁饥,米斛万钱,亦无得处,人民相食。粲乃驱男女小大,仰一大铜钟,可二百石,煮人 (…)

Lors de la période troublée de la fin des Sui [581-618], le fanatique brigand Zhu Can leva ses troupes dans la région de Xiangzhou et Dengzhou. En cette période de famine, une simple once de riz coûtait 10 000 pièces. Mais comme on ne pouvait de toute façon en acheter nulle part, les gens venaient à se manger entre eux. Zhu Can fit alors amener un groupe d’hommes et de femmes, jeunes et vieux, ainsi qu’une énorme cloche en cuivre, qui pouvait à elle seule contenir jusqu’à deux cents dan de céréales. Il y fit cuire les malheureux pour rassasier ses troupes. Et c’est ainsi que périrent de nombreuses gens.43

  • 44  Nous ne traiterons pas de tous ces cas en détail. Un grand nombre ont déjà été minutieusement répe (…)
  • 45  Cf. Ji Yun 纪昀, Yuewei caotang biji 阅微草堂笔记, « 滦阳消夏录 », juan 2 : « 盖前崇禎末,河南 、山东大旱蝗,草根树皮皆尽,乃以人为粮,官吏弗能 (…)

21Les exemples au cours de l’Histoire sont extrêmement variés : famines dues à de mauvaises récoltes, périodes troublées, villes assiégées44. La pratique semble s’être perpétuée jusque sous les Ming, puisqu’on raconte qu’à la fin du règne de l’empereur Chongzhen 崇祯 (1628 – 1644), lors d’une terrible famine, il existait des marchés de viande humaine dans les provinces du Henan et du Shandong. Les victimes, majoritairement des femmes et des enfants, étaient désignées sous le terme « d’humains d’alimentation » (cairen 菜人)45.

  • 46  Theodore White, A la quête de l’Histoire, Henri Rollet (trad.). Montréal : Stanké, 1979, p. 165-16 (…)

22Ce qui attire cependant l’attention des chercheurs depuis quelques décennies, ce sont les faits de cannibalisme qui ont eu lieu non pas sous les dernières dynasties impériales, mais au cours du xxe siècle, par exemple lors de la famine durant la guerre civile, notamment dans la province du Henan. Le journaliste américain du Time Magazine, Theodore White (1915 – 1986), nous en livre un témoignage poignant dans son ouvrage A la quête de l’Histoire. Il prend soin de préciser, néanmoins, que les personnes mangées étaient toutes décédées de mort naturelle avant d’être consommées46.

  • 47  Cf. Cris, op. cit., p. 281.
  • 48  Ibidem, p. 28.
  • 49  Ibid., p. 29.

23Ces faits historiques se retrouvent dans la littérature moderne et contemporaine. Citons par exemple un extrait de la nouvelle « Le journal d’un fou » de Lu Xun. Alors qu’une période de disette sévit dans son village, le protagoniste est pris d’un délire de persécution : il est persuadé que l’ensemble des gens qui l’entourent (voisins, villageois, membres de sa famille) projettent de le tuer pour le manger. Tout le monde est suspect à ses yeux, même son frère, même le docteur qui vient l’examiner, comme si un complot énorme se tramait autour de lui. Les habitants le pousseraient au suicide pour ne pas avoir à le tuer eux-mêmes et ne pas se heurter à la vengeance de son âme. Ils le feraient également passer pour un fou pour se déculpabiliser. La nouvelle serait avant toute chose une métaphore de la « société ancienne cannibale » forgée par Lu Xun et figée dans le discours révolutionnaire communiste à travers la dénonciation rituelle du « féodalisme »47. A travers les propos de son protagoniste, Lu Xun explique dans sa nouvelle : « Au début, les hommes sauvages ont tous dû manger un peu d’homme. Ensuite, développant des idées différentes, certains n’ont plus mangé d’homme ; en décidant de s’améliorer, ils sont devenus des êtres humains, de vrais êtres humains. »48 Et un peu plus loin : « Vous pouvez changer, changez sincèrement ! Vous devez comprendre qu’on ne tolérera plus les mangeurs d’homme dans ce monde à l’avenir. »49 Si Lu Xun avait su ce que le demi-siècle suivant allait réserver de monstruosités en la matière, il aurait sûrement ajouté une fin moins heureuse à sa nouvelle…

24Il en est de même dans le roman de Chen Zhongshi 陈忠实, Au pays du cerf blanc (Bailu yuan 白鹿原), dont le récit se situe peu après la chute de la dynastie des Qing puis pendant la lutte entre nationalistes et communistes. Au chapitre 18, alors que sévit une terrible famine, un couple essaie de convaincre son fils de tuer sa femme pour la manger :

  • 50  Cf. Chen Zhongshi, Au pays du cerf blanc, Shao Baoqing / Solange Cruveillé (trad.). Paris : Le Seu (…)

Mourir de faim n’effrayait plus, ne surprenait plus. Les premiers à périr furent les personnes âgées et les enfants, car c’étaient les plus fragiles. Quand les vieux mouraient, non seulement on n’était plus accablé, mais on se réjouissait des économies qu’on allait réaliser et qui allaient permettre aux personnes plus utiles de survivre. Seuls les ragots pouvaient encore éveiller quelque intérêt chez les gens. Ainsi, on racontait qu’une jeune femme, mariée depuis un an, réveillée au milieu de la nuit par la faim et ne parvenant pas à se rendormir, tâta le lit et se rendit compte que son mari n’était pas là. Se doutant qu’il mangeait à la dérobée avec ses beaux-parents, elle se glissa à pas feutrés sous la fenêtre de la belle-mère et surprit son mari et ses parents en pleine discussion :
— Ne t’inquiète pas, dit le beau-père, dès que la famine sera finie, on te trouvera une nouvelle femme. Il faut la tuer, sinon toute la famille va crever de faim ! Alors, non seulement tu perdras ta femme, mais en plus notre nom s’éteindra !
La jeune femme, terrifiée, partit la nuit même chez ses parents. Là, elle s’endormit, calmée par les consolations de sa mère. Mais elle ne mit pas longtemps à se réveiller à nouveau. Elle entendit son père dire :
— Plutôt que de la laisser manger par les autres, mieux vaudrait la manger nous-mêmes !
La jeune femme tomba de son lit et perdit la raison…
Les rumeurs de ce genre, à l’instar des croassements de corbeaux, faisaient froid dans le dos.50

  • 51  Cf. Yang Jisheng 楊繼繩,, Mubei : Zhongguo liushi niandai da jihuang jishi 墓碑——中國六十年代大饑荒紀實. Taïwan : (…)
  • 52  Cf. J. Becker, La grande famine de Mao, op. cit., pp. 295-305.
  • 53  Ibidem, p. 300.

25Mais l’exemple historique le plus récent concerne la période noire du Grand Bond en avant (1958 – 1962), lancé par Mao, qui entraîna la plus grande famine du siècle et fit, selon les estimations, entre 30 et 50 millions de morts en Chine51. Jasper Becker, auteur de l’ouvrage très complet La grande famine de Mao, consacre un court chapitre au cannibalisme52. On constate que de nombreuses provinces furent touchées : le Sichuan, le Liaoning, l’Anhui, le Shaanxi, le Ningxia, le Hebei, mais aussi le Tibet, le Qinghai, le Gansu et le Heilongjiang. Comme dans la Chine ancienne, les premières victimes tuées à dessein pour se nourrir étaient les enfants. Ceux qui consommaient de la chair humaine étaient même décrits comme « ayant une odeur étrange, leurs yeux et leur peau prenant une couleur rouge. »53 L’écrivain Ma Jian 马建 (1953 – ) cite également des événements similaires qui eurent lieu sous la Révolution Culturelle, dans son roman Beijing Coma (Beijing zhiwu ren 北京植物人) :

  • 54  Ma Jian, Beijing Coma, Constance de Saint-Mont (trad. de l’anglais). Paris : J’ai lu, « Par ailleu (…)

Je me rappelai un passage du journal de mon père qui décrivait un acte de cannibalisme dont il avait été témoin [dans un camp du] Gansu : « Trois jours après que Jiang est mort de faim, Hu et Gao ont découpé des tranches dans sa fesse et sa cuisse et les ont rôties sur un feu. Ils ne s’attendaient pas à ce que la femme de Jiang vienne chercher le corps le lendemain. Elle avait pleuré pendant des heures en tenant son corps mutilé dans ses bras. » […] Je n’arrive tout simplement pas à imaginer comment on peut se résoudre à manger de la chair humaine. Mon père m’a dit que sur les trois mille droitistes qui avaient été envoyés [dans le camp de rééducation du Gansu], mille sept cents étaient morts de faim. Parfois les survivants étaient si affamés qu’ils étaient obligés de manger les cadavres.54

  • 55  Nous aborderons ce point dans la partie 6.

26Nous verrons que malheureusement, à cette époque-là, les cas de cannibalisme ne furent pas tous motivés par la faim…55

5. Le cannibalisme guerrier

  • 56  Georges Guille-Escuret, Sociologie comparée du cannibalisme, vol. 2, op. cit., p. 97.
  • 57  « Chidiao diren yige shi » 吃掉敌人一个师. Cf. Dictionnaire chinois-français 汉法词典,. Beijing : Shangwu yin (…)

27Le cannibalisme peut également être pratiqué en temps de guerre ou de rivalité, dans un but de punition, de vengeance ou de simple cruauté, faisant de l’acte de dévorer les organes des victimes défaites un symbole de possession, de prise de pouvoir. Comme l’explique Georges Guille-Escuret, docteur en ethnologie et en biologie, consommer la chair de l’ennemi ou d’un prisonnier est, en cas de guerre, un symbole d’allégeance à son souverain ou à son général, et un témoignage de la solidarité et de l’unité du groupe56. Ne dit-on pas, en chinois, lorsqu’on anéantit une division ennemie, qu’on « l’engloutit » ?57 Faut-il voir dans cette expression autre chose qu’une image ? On peut se poser la question…

  • 58  Cf. Robert des Rotours, « Quelques notes sur l’anthropophagie en Chine », op. cit., p. 389. Voir a (…)
  • 59  Cf. Sima Qian, Shiji, « Qingbu liezhuan » 黥布列传.
  • 60  Des Rotours cite à ce sujet le Traité des châtiments et des Lois (Xingfa zhi 刑法志), dont un passage (…)
  • 61  Source : Sima Guang, Zizhi tongjian 资治通鉴, juan 111 : « 醢诸县令,以食其妻子;不肯食者,辄支解之». Traduction Robert de (…)

28La référence la plus célèbre concerne l’Archer Yi 羿, que ses serviteurs mirent à mort. Ils le firent ensuite bouillir et forcèrent ses fils à manger sa chair. Refusant d’obtempérer, les fils furent tués à leur tour58. Dans les Mémoires historiques, Sima Qian raconte aussi que Liu Bang 刘邦 (256 – 195 avant notre ère), fondateur de la dynastie des Han et coutumier des actes de vengeance, obligea les princes feudataires à manger la chair de son ancien allié Peng Yue 彭越, soupçonné de préparer une rébellion, qu’il avait fait occire et cuisiner59. Cette manœuvre avait pour but de dissuader les princes de se liguer contre lui60. Un autre exemple connu concerne le cruel pirate Sun En 孙恩, meneur d’une révolte paysanne d’inspiration taoïste dans la région du Zhejiang, en 399 de notre ère : « Il faisait mettre en hachis salé les sous-préfets de la région [de Shaoxing 绍兴] pour les donner à manger à leurs épouses et à leurs enfants ; si ceux-ci se refusaient à les manger, il les faisait dépecer. »61

29La punition, qui a toujours pour but d’effrayer, peut parfois être ordonnée sur un simple coup de sang, comme c’est le cas dans un texte du Tang zhiyan 唐摭言, recueil de biji composé par Wang Dingbao 王定保 (870-940) sous les Cinq dynasties :

  • 62  Traduction personnelle. Texte original : « 周岭南首陈元光设客,令一袍裤行酒。光怒,令曳出,遂杀之。须臾烂煮,以食诸客。后呈其二手,客惧,攫喉而吐。 » (…)

Sous la dynastie des Zhou [fondée par l’Impératrice Wu Zetian], Chen Yuanguang, le chef de la région de Lingnan [Guangdong et Guangxi], organisa un banquet pour recevoir des invités. Il demanda à un de ses officiers de servir l’alcool. Soudain, Chen Yuanguang se mit terriblement en colère contre lui : il ordonna qu’on le fasse sortir et qu’on le tue. En peu de temps, le cadavre du pauvre homme fut cuisiné et on le servit aux invités. Lorsque ces derniers aperçurent finalement deux mains dans le plat, ils s’enfoncèrent aussitôt les doigts dans la gorge pour se faire vomir.62

  • 63  Cf. Yutang xianhua 玉堂闲话, in TPGJ, j. 269, rubrique « Actes de cruauté », récit « Zhao Siwan » 赵思绾, (…)

30Dans son Yutang xianhua 玉堂闲话 (« Bavardages du Hall de Jade »), recueil de biji composé à la fin des Tang et au début des Cinq Dynasties, Wang Renyu 王仁裕 (880-956) raconte encore que le général séditieux Zhao Siwan 赵思绾, avant d’être vaincu, dévora les foies de soixante-six victimes. Certaines, à ce moment-là, étaient encore agonisantes63.

  • 64  Voir à ce sujet le court article de Lin Ling 林翎, « 中国历史上最悲惨的一页:吃人肉 », op. cit., p. 2.
  • 65  Tao Zongyi, Chuogeng lu, chap. 9 : « 想肉天下兵甲方殷,而淮右之军嗜食人,以小儿为上,妇女次之,男子又次之. »
  • 66  Cf. Lin Ling, op. cit., p. 4 : « 战争真正可怕的地方不是在于屠戮生命,而是在于摧残人性。 »

31Sous les Yuan, on trouve même des détails expliquant la façon de cuisiner la viande humaine. Cela se fait principalement dans un contexte de guerre, pour nourrir les troupes armées lors de périodes de pénurie alimentaire64. Tao Zongyi 陶宗仪 (fin des Yuan, début des Ming), auteur du recueil de biji Chuogeng lu 辍耕录 (Archives de l’arrêt des cultures), explique au chapitre 9 : « En période de guerre […] la chair des enfants est considérée comme la plus exquise des nourritures ; vient ensuite celle des femmes, et en dernier celle des hommes »65. La viande peut être rôtie, bouillie, les victimes cuites vivantes, entières ou en morceaux (jambes, poitrine). Ceux qui en mangent trouvent cela tellement bon qu’ils qualifient la viande humaine de « viande désirée » (xiangrou 想肉). Il faut cependant ici bien insister sur le contexte : il ne s’agit pas de combler un caprice alimentaire, ni simplement de trouver un moyen de nourrir les soldats. La barbarie est mise en avant à tout point de vue, la cruauté est sans limite, et Tao Zongyi présente ces événements comme des actes vils et inhumains. Comme l’explique Lin Fu-shih : « Ce qu’il y a de véritablement effrayant dans la guerre, ce n’est pas le fait de massacrer des vies, mais de porter atteinte à ce qui nous rend humain »66.

6. Le cannibalisme culturel et idéologique

  • 67  Cf. Han Shaogong, Pa pa pa, N. Dutrait (trad.), op. cit., p. 7

32La pratique relève, à ce stade, soit de la folie meurtrière, soit de la superstition. Comme l’explique Noël Dutrait dans la préface de la traduction française de Ba ba ba de Han Shaogong, le passé millénaire de la Chine voit s’opposer deux cultures : la culture confucéenne « rationaliste » et la culture « non orthodoxe » des minorités, régie par des règles et des religions primitives67.

  • 68  Cf. Jasper Becker, La grande famine de Mao, op. cit., p. 301.
  • 69  Cf. J. Becker, op. cit. p. 304. Voir aussi Georges Guille-Escuret, Sociologie comparée du cannibal (…)
  • 70  Cf. J. Becker, op. cit., p. 304.

33Kay Ray Chong, dans son étude le cannibalisme en Chine, défend l’idée qu’il y a en Chine un « cannibalisme de survie » (époques de famine…) et un « cannibalisme culturel ». C’est cela qui fait selon lui de la Chine un cas à part68. Cet acte barbare de manger la chair d’un ennemi est-il cantonné à la Chine ancienne et classique ? Assurément pas. En effet, des faits similaires se sont déroulés au xixe siècle à Canton, à propos d’une querelle autour du droit sur l’eau. Cet épisode est relaté par le sinologue James Dyer Ball (1847 – 1919) dans son livre Choses vues en Chine : « Après chaque escarmouche, les hommes faits prisonniers étaient abattus. Ensuite les cœurs et les foies étaient distribués et mangés ; on permettait même aux jeunes enfants de participer au festin. »69 Plus près de nous, au niveau littéraire, au chapitre IV de Ba ba ba, Han Shaogong raconte que lors d’une période de rivalités entre deux villages voisins, une guerre est déclarée. L’un des villages fait alors bouillir dans une marmite un porc et le cadavre d’un ennemi coupé en morceaux, et chaque habitant, malgré l’écœurement, est obligé de manger un morceau pioché au hasard dans le bouillon, pour prouver sa solidarité envers les membres du village. Des cas ont par ailleurs été relevés lors de la guerre civile opposant communistes et nationalistes70.

  • 71  Zheng Yi, Stèles rouges, Françoise Lemoine & Anne Auyeung (trad.). Paris : Bleu de Chine, 1999, 28 (…)
  • 72  10 000 personnes pour l’ensemble de la région.
  • 73  Voir le compte-rendu de l’ouvrage rédigé par Max Lagarrigue, in Communisme, n° 65/66, L’âge d’homm (…)

34Mais la preuve la plus démesurée est l’étude édifiante réalisée par l’écrivain Zheng Yi 郑义 (1947 – ) (de son vrai nom Zheng Guangzhao 郑光召) dans la province du Guangxi, et publiée dans son ouvrage Hongse jinianbei 紅色纪念碑 (Stèles rouges : du totalitarisme au cannibalisme)71. Il y répertorie des centaines de cas de cannibalisme qui eurent lieu durant la Révolution culturelle (1966 – 1976), avec cette fois une visée purement idéologique : « Dans le seul district de Wuxuan [Guangxi], au cours de la Révolution culturelle, 504 personnes ont été tuées et plus d’une centaine dévorée […]72. L’estimation du nombre de cannibales pour ce district est de 10 000. »73

  • 74  Sur ces faits, le lecteur intéressé pourra se reporter à l’article « Le cannibalisme au Guangxi » (…)
  • 75  Notons néanmoins qu’à la fin de la Révolution Culturelle, certaines victimes ont été réhabilitées, (…)
  • 76  Voir le compte-rendu de lecture de Jean-Jacques Gandini in Perspectives chinoises n° 57, janvier-f (…)
  • 77  Zheng Yi, Stèles rouges, op. cit., p. 163.
  • 78  Une petite nuance à apporter cependant à cette qualification, puisqu’on relève dans l’ouvrage que (…)

35Les faits les plus marquants concernent le meurtre d’une professeure d’école par ses propres élèves, qui, ensuite, se partagèrent son cœur, son foie et la chair de ses cuisses. Ceux qui ne voulaient pas suivre le mouvement risquaient le même traitement, de sorte qu’une hystérie collective submergea toute la ville puis toute la région74. Le principal prétexte à ces orgies ? La lutte des classes. Certains bourreaux clamant haut et fort qu’il ne s’agissait pas simplement de chair humaine, mais de « chair de propriétaire foncier », de « chair de traitre », de « chair d’ennemis de classe ». Les victimes étaient généralement tuées et découpées à la suite de séances de pidou 批斗, ces séances d’humiliation publique courantes sous la Révolution Culturelle. Les personnes ciblées pouvaient être des voisins, des professeurs, des élèves. Elles pouvaient être dépecées vivantes, et leur chair pouvait être consommée lors de banquets collectifs, au vu et au su des autorités75. Pour Zheng Yi : « Le cannibalisme pendant la Révolution Culturelle au Guangxi correspond au despotisme sanguinaire du Parti communiste »76. Il qualifie ainsi ces faits : « une atrocité organisée, armée par la théorie de la dictature du prolétariat, de la lutte des classes du marxisme-léninisme et de la pensée de Mao »77. En ce sens, on peut véritablement parler ici de « cannibalisme culturel »78.

  • 79  Cf. Lu Xun, Fleurs du matin cueillies le soir, François Jullien (trad.). Lausanne : A. Eibel, 1976 (…)
  • 80  Cf. « Le cannibalisme au Guangxi » (extrait de Stèles rouges de Zheng Yi), op. cit., p. 74.
  • 81  Cf. Cris, op. cit., p. 205.

36On pense aussitôt au récit de Lu Xun, Fleurs du matin cueillies le soir (Zhao hua xi shi 朝花夕拾), écrit en 1928. L’auteur se serait inspiré de la tragédie arrivée à l’un de ses amis rencontré au Japon et devenu gouverneur de l’Anhui. Le malheureux fut mis à mort puis son cœur et son foie furent donnés à manger aux soldats du gouvernement79. On pense également à la nouvelle de Lu Xun « Le journal d’un fou » vue plus haut, à propos de laquelle Zheng Yi écrit » « Ce qui n’était que du symbolisme dans son roman était malheureusement devenu réalité dans la grandiose et radieuse société socialiste. »80 Pour Sébastian Veg, le cannibalisme renvoie in fine à « la lutte de tous contre tous »81.

37Ma Jian ajoute sa pierre à l’édifice concernant les faits qui se sont déroulés dans le Guangxi sous la Révolution culturelle, toujours dans son roman Beijing Coma. Alors que le protagoniste effectue un voyage dans le fameux district de Wuxuan (où Zheng Yi mena ses investigations), il rencontre un certain Docteur Song qui lui raconte :

  • 82  Ma Jian, Beijing Coma, op. cit., pp. 89-90.

« Ici, [dans le Guangxi], ce n’est pas la faim qui poussait les gens au cannibalisme. C’était la haine. »
Je ne voyais pas ce qu’il voulait dire.
« Il ne leur suffisait pas d’exécuter leurs ennemis ? Pourquoi fallait-il qu’ils les mangent en plus ?
— C’était en 1968, une des années les plus violentes de la Révolution culturelle. [Dans le Guangxi], tuer les ennemis de classe n’était pas suffisant, les comités révolutionnaires locaux forçaient les gens à les manger en plus. Au début, les cadavres des ennemis étaient mis à mijoter dans de grandes cuves avec des pieds de porc. Mais à mesure que la campagne progressait, il y avait trop de cadavres, et seuls le cœur, le foie et la cervelle étaient cuits. […] Tu vois ces volumes que mon équipe de chercheurs vient de retrouver : Chroniques de la Révolution culturelle dans la province du Guangxi. Regarde, il est écrit ici que dans la province du Guangxi, en 1968, plus de 100 000 personnes ont été tuées, et que dans le seul district de Wuxuan, 3523 personnes ont été assassinées, et que 350 d’entre elles furent mangées. Si je n’avais pas été emprisonné en août de cette année-là, j’aurais sans doute été tué moi aussi. »82

38Il nous raconte plus en détail les actes de l’ethnie Zhuang de la province du Guangxi, dans son autre roman Chemins de poussière rouge (Hongchen 红尘), en reprenant les faits présentés plus haut concernant une professeure :

  • 83  Ma Jian, Chemins de poussière rouge, Jean-Jacques Bretou (trad. de l’anglais). Paris : « J’ai lu » (…)

J’ai passé une grande partie du mois dernier dans le village de Longzhou près de la frontière vietnamienne. […] J’ai pensé aux étudiants du village voisin qui ont massacré leur professeur pendant la Révolution culturelle. Pour prouver leur dévotion au Parti, ils l’ont découpé en morceaux, fait cuire dans une bassine avant de la manger pour le dîner. Comme ils avaient pris goût aux abats frais, avant de tuer leur victime suivante, ils lui ont ouvert le ventre et lui ont tapé dans le dos pour faire tomber le foie encore chaud dans leurs mains. Les villages locaux ont dû consommer environ trois cents ennemis de classe ces années-là.83

  • 84  Georges Guille-Escuret, Sociologie comparée du cannibalisme, vol.2 , op. cit., pp. 116-117.

39Ma Jian s’est-il inspiré de l’enquête de Zheng Yi ou bien a-t-il réellement entendu parler de ces faits connus de tous dans la région ? Quoi qu’il en soit, si barbares soient-ils, ces événements sont à relativiser. Georges Guille-Escuret voit dans l’étude de Zheng Yi un pessimisme extrême et un jugement généralisé et partial sur une nation chinoise présentée comme barbare, alors qu’à ses yeux, les pratiques cannibales de l’ethnie Zhuang du Guangxi étaient surtout influencées par un passé chamanique ancestral et par la tradition d’un cannibalisme guerrier84.

Conclusion

40Au fil de notre article, nous avons présenté les différentes motivations poussant à la consommation de chair humaine en Chine : guerres, vengeances, famines, idéologie, piété filiale, croyances médicales, rituels ancestraux, penchants culinaires. Nous avons vu les multiples influences que les événements historiques ont eues sur les auteurs anciens, notamment de recueils de contes du premier millénaire, mais aussi sur les auteurs modernes (Lu Xun) et contemporains (Han Shaogong, Mo Yan, Chen Zhongshi, Ma Jian). Il y en a assurément une multitude d’autres.

41Les écrivains chinois sont tout à fait au courant de l’existence de ces pratiques, ils en ont tous plus ou moins entendu parler. L’aveu de Mo Yan à ce sujet est significatif :

  • 85  Voir plus haut, note 8.
  • 86  Nous avons fait le choix de ne pas traiter du cannibalisme dans le Shuihu zhuan 水浒传, car il s’agit (…)
  • 87  Cf. Dutrait Noël, « Le pays de l’alcool de Mo Yan », op. cit., p. 60. Sur cette dernière phrase, o (…)

Existe-t-il réellement dans la société chinoise des faits de cannibalisme ? Historiquement, c’est sûr. Prenez l’exemple de Yi Ya à l’époque des Royaumes Combattants, qui a donné son fils à manger au duc Huan de Qi85. D’autres faits sont attestés à l’époque féodale ; la piété filiale contraignait à donner sa propre chair pour soigner ses parents ; Lu Xun et son Journal d’un fou qui se termine par l’appel « Sauvez les enfants » ; les témoignages de Zheng Yi à l’époque de la Révolution culturelle sur des actes de cannibalisme dans le sud du pays. Tout prouve que le cannibalisme a existé. On en trouve aussi des traces dans le Roman des Trois Royaumes ou dans Au bord de l’eau86 ; mais pour ce qui est de notre époque, nous n’avons pas réellement de preuves que des enfants aient été dévorés, comme je l’écris dans mon roman où le cannibalisme a une valeur plutôt symbolique.87

42La consommation de chair humaine, c’est un fait, a été récurrente dans l’Histoire de Chine et a laissé une empreinte indélébile, et ce jusqu’au siècle dernier. La grande diligence des historiographes et des écrivains chinois, mais aussi le travail énorme fourni par les spécialistes ou chercheurs chinois et européens — dont vous avons à de multiples reprises cité les ouvrages — nous ont permis d’en faire une étude succincte mais complète du sujet : nous leur sommes redevables de tant de sincérité sur une pratique, rappelons-le, généralement taboue et condamnée.

43Reste à savoir si le cannibalisme continuera ou non d’influencer les auteurs chinois, et donnera lieu à de nouvelles études qui apporteront, peut-être, un nouvel éclairage sur ces épisodes sombres de l’Histoire de Chine.

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Notes

1  Recueil de biji 笔记 de Duan Chengshi  段成式 (803-863).

2  Traduction personnelle. Texte original : « 无物不堪吃,唯在火候,善均五味。 » (Cf. Duan Chengshi 段成式, Xiyang zazu 酉阳杂俎, cité dans le Taiping guangji 太平广记 (TPGJ), juan 234, rubrique « Nourriture » 食, récit « Bai zhangni » 败障泥. Cf. Li Fang 李昉, Taiping Guangji. Beijing : Zhonghua shuju, 1986, p. 1794.).

3  A propos de la terminologie utilisée dans notre article, précisons que l’anthropophagie désigne le fait de consommer de la viande humaine (peu importe l’espèce animale qui consomme cette viande), alors que le cannibalisme désigne le fait de manger un individu de la même espèce que la sienne. À ce titre, lorsqu’on parle des êtres humains, un cannibale est forcément anthropophage et vice versa. Les deux termes seront donc utilisés dans notre article, même si nous privilégierons le mot « cannibalisme », qui peut posséder en outre, selon le contexte, une connotation rituelle.

4  Cf. Lin Ling 林翎, « Zhongguo lishishang zui beican de yi ye : chi renrou » 中国历史上最悲惨的一页:吃人肉 (« L’une des pages les plus tragiques de l’Histoire de Chine : le cannibalisme »), in Zhongyang ribao 中央日報, avril 1989, Editions Changhe, p. 1 : « 中国人吃人的经验可能是世界上最丰富的。. »

5  Robert des Rotours, « Quelques notes sur l’anthropophagie en Chine », T’oung Pao, n° 50, 1963, p. 387

6  Cf. Georges Guille-Escuret, Sociologie comparée du cannibalisme, vol. 2 : la consommation d’autrui en Asie et en Océanie. Paris : PUF, 2012, p. 89 et p. 91, d’après sa lecture de l’ouvrage de Key Ray Chong, Cannibalism in China. Wakefield : Longwood Academic, 1990, 200 p. Ledit ouvrage a été traduit en chinois sous la référence suivante : Key Ray Chong 鄭麒來, Zhongguo gudai de shiren, ren chi ren xingwei toushi 中國古代的食人: 人吃人行為透視. Beijing : Zhongguo she hui ke xue, 1994. Voir particulièrement la partie 5 sur la littérature.

7  Voir notamment les références présentées en notes 5 et 6. Voir aussi Huang Wenxiong 黃文雄,, Zhongguo shiren shi 中國食人史 (Histoire du cannibalisme en Chine). Taipei : Qianwei, 2005, 235 p. D’autres ouvrages seront cités au fil de l’article.

8  Sima Qian, Shiji, « Qi taigong shijia » 齐太公世家

9  Cf. Guanzi 管子, « 小称 » : « 易牙以厨艺服侍齐桓公。齐桓公说:“只有蒸婴儿肉还没尝过。”於是易牙将其长子蒸了献给齐桓公吃. » Voir aussi Han Fei zi 韩非子, « 二柄·难一皆 » : « 齐桓公好味,易牙蒸其子首而进之。 ».

10  Connu aussi sous le nom de Lushi zashuo 卢氏杂说, écrit par Lu Yan 卢言 sous la dynastie des Tang.

11  Traduction personnelle. Texte original : « 唐张茂昭为节镇,频吃人肉,及除统军,到京。班中有人问曰:闻尚书在镇好人肉,虚实?”昭笑曰:“人肉腥而且肕,争堪吃。” » (Cf. Lushi zazi 卢氏杂记, in TPGJ, j. 261, rubrique « Raillerie » 嗤鄙, récit « Zhang Maozhao » 张茂昭, édition de référence p. 2035).

12  Cf. Chaoye qianzai 朝野佥载, in TPGJ, j. 267, rubrique « Actes de cruauté » 酷暴, récit « Dugu Zhuang » 独狐庄, p. 2094-2095.

13  Recueil de biji composé par Zhang Zhuo 张鷟 (657-730) sous la dynastie des Tang.

14  Traduction personnelle. Texte original : « 周杭州临安尉薛震好食人肉。有债主及奴诣临安,于客舍,遂饮之醉。杀而脔之,以水银和煎,并骨消尽。后又欲食其妇,妇觉而遁。县令诘得其情,申州,录事奏,奉敕杖杀之。 ». Cf. Chaoye qianzai 朝野佥载, in TPGJ, j. 267, rubrique « Actes de cruauté » 酷暴, récit « Xuezhen » 薛震, p. 2094).

15  Cf. Des Rotours, « Quelques notes sur l’anthropophagie en Chine », op. cit., p. 397. L’auteur cite un passage du Shiliu guo chunqiu 十六国春秋, « Hou zhao lu » 后赵录.

16  Cf. Marco Polo, La Description du monde, Pierre-Yves Badel (trad.), chapitre LXXIV. Paris : Le livre de Poche, coll. « Classiques », 2012, p. 140.

17  Ibidem, chapitre CLIV, p. 267.

18  Voir partie 5 du présent article, sur le cannibalisme guerrier.

19  Chen Zangqi, après avoir étudié minutieusement le Classique de Materia medica du Divin laboureur (Shennong bencao jing 神农本草经) (époque Han), considéré comme le plus grand classique de pharmacopée chinoise, estima qu’il y avait dedans beaucoup de lacunes, et décida d’y remédier en publiant un ouvrage plus complet.

20  Chen Zangqi 陈藏器, Bencao shiyi 本草拾遗 : « 人肉疗羸瘵 ».

21  Cf. Xin Tangshu 新唐书, chap. 195. Cité in Des Rotours, « Quelques notes sur l’anthropophagie en Chine », op. cit., p. 416. On peut se demander néanmoins s’il ne s’agit pas plutôt, en fait de « fils pieux », de « filles » et de « belles-filles » pieuses. Voir la partie suivante du présent article sur le cannibalisme et la piété filiale.

22  Cf. J. Becker, La grande famine de Mao (titre original : Hungry Ghosts, China’s secret Famine), Michel Pencréach (trad.). Paris : Dagorno, 1998, p. 302. Pour une étude poussée des parties du corps humains aux vertus médicinales présentées dans le Bencao gangmu, voir W.C. Cooper et Nathan Sivin, « Man as a Medicine: Pharmacological and Ritual Aspects of Traditional Therapy Using Drugs Derived from the Human Body », in Chinese Science : Exploration of an Ancient Tradition. Cambridge : The MIT Press, 1973, p. 203-272.

23  Cf. J. Becker, La grande famine de Mao, op. cit., p. 302.

24  « Le Journal d’un fou », in Cris, Sebastian Veg (trad.). Paris : Editions rues d’Ulm, 2010, p. 24.

25  Ibidem, note 7 p. 181.

26  Cf. Wells Williams, The Middle Kingdom. New York, (1847) 1899, vol. I, p. 514. Cité in Des Rotours, « Quelques notes sur l’anthropophagie en Chine », op. cit., p. 421. Voir aussi Edgar Snow, Living China. Londres, 1936, p. 29.

27  Cf. Cris, op. cit., p. 214. Voir la traduction intégrale de la nouvelle p. 39-48.

28  Cf. Han Shaogong, Pa pa pa (N. Dutrait, Hu Sishe, trad.). La Tour d’Aigues : Editions de l’Aube, coll. « Proche », 1995.

29  Cf. Noël Dutrait, « Le pays de l’alcool de Mo Yan [Entretien avec l’auteur] », Perspectives chinoises, n° 58, avril 2000, p. 60.

30  Connu en Occident sous le nom de Fruit Chan.

31  Concernant la consommation de fœtus humains, citons également les exhibitions controversées de l’artiste chinois contemporain Zhu Yu 朱昱 (1970 – ), se présentant comme le premier « artiste cannibale » et se délectant de soupes de fœtus humains dans le simple but de choquer. Pour plus d’informations sur cet artiste, mais aussi sur le fait de manger des fœtus en Chine et à Taiwan, voir l’article de Meiling Cheng, « Violent Capital: Zhu Yu on File », The Drama Review, Vol. 49, No. 3 (Autumn, 2005), The MIT Press, p. 58-77.

32  On trouve parfois le terme 股 (signifiant « la cuisse ») à la place de 骨 (« l’os »). Voir à ce sujet l’intervention de Chün Fang Yü de l’Université de Rutgers : « Filial Piety, Iatric Cannibalism and the Cult of Kuan-yin in Late Imperial China », AAS Convention, Washington, avril 1994.

33  Cf. J. Becker, La grande famine de Mao, op. cit., p. 302.

34  Cf. Key Ray Chong, Cannibalism in Chine, p. 159. Cité in Georges Guille-Escuret, Sociologie comparée du cannibalisme, vol. 2, op. cit., p. 91-92.

35  Sur le fait de s’approprier l’âme d’un défunt respecté à travers l’endo-cannibalisme (principalement sous la préhistoire), voir l’article de M. Patou-Mathis, « Aux racines du cannibalisme », La Recherche, janvier 2000.

36  Des Rotours, « Quelques notes sur l’anthropophagie en Chine », op. cit., p. 416.

37  Nous avons trouvé le résumé de cette pièce sur le site http://www.luquanren.com/Article/ShowArticle.asp?ArticleID=302. Dernière date de consultation : 20 mai 2015.

38  Cf. Cris, op. cit., p. 205. Malgré tout, rappelons que ce ne sont pas toujours les jeunes qui se sacrifient pour les vieux. A la fin de la nouvelle Ba ba ba de Han Shaogong, en pleine période de famine, le tailleur Zheng prépare une décoction mortelle pour supprimer les vieillards (dont lui-même), les impotents et les bébés, afin de laisser plus de chances de survie aux jeunes gens, faisant passer la lignée avant tout. Tout le monde boit le breuvage volontairement.

39  Tout le monde a à l’esprit le naufrage de la frégate Méduse, de la Marine française, échouée au large de la Mauritanie en 1816 : une minorité de naufragés ayant pris place sur un radeau survécut, principalement grâce à la consommation de chair humaine. Il en fut de même pour les survivants du crash aérien du vol 571 Fuerza Aérea Uruguaya dans la cordillère des Andes le 13 octobre 1972. Pour plus d’informations à ce sujet, voir l’article en ligne du Point du 20/12/2012, « Sauvetage de seize rugbymen cannibales dans les Andes. ». http://www.lepoint.fr/c-est-arrive-aujourd-hui/20-decembre-1972-bien-avant-chabal-il-existait-deja-des-rugbymen-cannibales-dans-les-andes-20-12-2012-1604056_494.php

40  Rémi Mathieu, Anthologie des mythes et légendes de la Chine ancienne. Paris : Gallimard, coll. « Connaissance de l’Orient », 1989, p. 113

41  Cf. Sima Guang 司马光, Zizhi tongjian 资治通鉴 (Miroir compréhensif pour aider le gouvernement), juan 17 : « Da ji, ren xiang shi » 大饥,人相食.

42  Cf. Ying Shao 应劭 (140 – 206), Fengsu tongyi 风俗通义 (« Généralités sur les moeurs et les coutumes »), « 皇霸·五伯».

43  Traduction personnelle. Texte original : « 隋末荒乱,狂贼朱粲起于襄、邓间。岁饥,米斛万钱,亦无得处,人民相食。粲乃驱男女小大,仰一大铜钟,可二百石,煮人肉以喂贼。生灵歼于此矣。»,Cf. Chaoye qianzai, in TPGJ, j. 267, rubrique « Actes de cruauté », récit 朱粲, p. 2093.

44  Nous ne traiterons pas de tous ces cas en détail. Un grand nombre ont déjà été minutieusement répertoriés dans les articles de Robert des Rotours (« Quelques notes sur l’anthropophagie en Chine », op. cit. et « Encore quelques notes sur l’anthropophagie en Chine », T’oung Pao, n° 54, 1/3, Leiden : Brill, 1968, p. 1-49) ainsi que dans l’ouvrage de Key Ray Chong, Cannibalism in China, op. cit.

45  Cf. Ji Yun 纪昀, Yuewei caotang biji 阅微草堂笔记, « 滦阳消夏录 », juan 2 : « 盖前崇禎末,河南 、山东大旱蝗,草根树皮皆尽,乃以人为粮,官吏弗能禁。妇女幼孩反接鬻于市,谓之菜人 婦女幼孩,反接鬻於市,謂之菜人 ». Voir la traduction de Jacques Dars in Ji Yun, Passe-temps d’un été à Luanyang. Paris : Gallimard, coll. « Connaissance de l’Orient », 1998, p. 135, « Humains à cuisiner » : « C’est qu’à la fin de l’ère Chongzhen de la précédente dynastie, quand par suite de la sécheresse et des ravages de sauterelles au Henan et au Shandong il ne resta plus ni racines ni écorces, on se nourrit de chair humaine, sans que les fonctionnaires officiels pussent l’interdire. Femmes et jeunes enfants, mains liées derrière le dos, étaient vendus sur les marchés comme « humains à cuisiner », que les bouchers achetaient et emmenaient pour les débiter tels des moutons ou des porcs. »

46  Theodore White, A la quête de l’Histoire, Henri Rollet (trad.). Montréal : Stanké, 1979, p. 165-167. Pour la version originale, voir T. White, In search of History. Harpercollins, 1978, 561 p.

47  Cf. Cris, op. cit., p. 281.

48  Ibidem, p. 28.

49  Ibid., p. 29.

50  Cf. Chen Zhongshi, Au pays du cerf blanc, Shao Baoqing / Solange Cruveillé (trad.). Paris : Le Seuil, 2012, p. 378.

51  Cf. Yang Jisheng 楊繼繩,, Mubei : Zhongguo liushi niandai da jihuang jishi 墓碑——中國六十年代大饑荒紀實. Taïwan : Tiandi tushu, 2009, 660 p. Pour une traduction, voir Yang Jisheng, Stèles, la Grande famine en Chine, 1958-1961. Paris : Le Seuil, 2012, 660 p. Voir aussi Zhou Xun, The Great Famine in China, 1958-1962. Yale University Press, 2012.

52  Cf. J. Becker, La grande famine de Mao, op. cit., pp. 295-305.

53  Ibidem, p. 300.

54  Ma Jian, Beijing Coma, Constance de Saint-Mont (trad. de l’anglais). Paris : J’ai lu, « Par ailleurs », 2009, p. 88.

55  Nous aborderons ce point dans la partie 6.

56  Georges Guille-Escuret, Sociologie comparée du cannibalisme, vol. 2, op. cit., p. 97.

57  « Chidiao diren yige shi » 吃掉敌人一个师. Cf. Dictionnaire chinois-français 汉法词典,. Beijing : Shangwu yinshu guan, 2011, p. 87.

58  Cf. Robert des Rotours, « Quelques notes sur l’anthropophagie en Chine », op. cit., p. 389. Voir aussi Séraphin Couvreur, Tso tchouan. Ho kien fou, 1914, tome II, p. 205 ; et Marcel Granet, Danses et légendes de la Chine ancienne. Paris : Presses Universitaires de France, 1926, p. 164.

59  Cf. Sima Qian, Shiji, « Qingbu liezhuan » 黥布列传.

60  Des Rotours cite à ce sujet le Traité des châtiments et des Lois (Xingfa zhi 刑法志), dont un passage décrit les différentes façons de cuire les restes d’un condamné : en hachis, avec ou sans les os, mélangés avec des légumes ou avec de la viande, en gros ou en petits morceaux… Les destinataires de ce genre de préparation sont avertis de la nature de la viande, et se contentent souvent de la considérer comme un avertissement. Mais il arrive également qu’ils soient tenus d’en consommer, pour prouver leur solidarité envers leur souverain et leur haine à l’égard du traître (Cf. « Quelques notes sur l’anthropophagie en Chine », op. cit., pp. 391-392).

61  Source : Sima Guang, Zizhi tongjian 资治通鉴, juan 111 : « 醢诸县令,以食其妻子;不肯食者,辄支解之». Traduction Robert des Rotours, « Quelques notes sur l’anthropophagie en Chine », op. cit. ,p. 398.

62  Traduction personnelle. Texte original : « 周岭南首陈元光设客,令一袍裤行酒。光怒,令曳出,遂杀之。须臾烂煮,以食诸客。后呈其二手,客惧,攫喉而吐。 » (Cf. Zhiyan 摭言, in TPGJ, j. 267, rubrique « Actes de cruauté » 酷暴, récit « 陈元光 », p. 2094).

63  Cf. Yutang xianhua 玉堂闲话, in TPGJ, j. 269, rubrique « Actes de cruauté », récit « Zhao Siwan » 赵思绾, p. 2114.

64  Voir à ce sujet le court article de Lin Ling 林翎, « 中国历史上最悲惨的一页:吃人肉 », op. cit., p. 2.

65  Tao Zongyi, Chuogeng lu, chap. 9 : « 想肉天下兵甲方殷,而淮右之军嗜食人,以小儿为上,妇女次之,男子又次之. »

66  Cf. Lin Ling, op. cit., p. 4 : « 战争真正可怕的地方不是在于屠戮生命,而是在于摧残人性。 »

67  Cf. Han Shaogong, Pa pa pa, N. Dutrait (trad.), op. cit., p. 7

68  Cf. Jasper Becker, La grande famine de Mao, op. cit., p. 301.

69  Cf. J. Becker, op. cit. p. 304. Voir aussi Georges Guille-Escuret, Sociologie comparée du cannibalisme, vol.2, op. cit., p. 107.

70  Cf. J. Becker, op. cit., p. 304.

71  Zheng Yi, Stèles rouges, Françoise Lemoine & Anne Auyeung (trad.). Paris : Bleu de Chine, 1999, 288 p. Au départ, Zheng Yi avait commencé son enquête dans le but d’écrire un roman. Ce qu’il découvrit le fit changer d’avis et donna lieu à la publication même de l’enquête. Mais pour ce faire, Zheng Yi dut quitter la Chine continentale. Le livre est paru d’abord à Taïwan. Il vit aujourd’hui avec sa femme aux Etats-Unis. Pour plus d’informations sur cet auteur et l’histoire de la rédaction de ce livre, voir Michel Bonnin, Perspectives chinoises, n° 11-12, janvier/février 1993, pp. 68-71. Voir aussi Jacques Andrieu, « Les gardes rouges : des rebelles sous influence », Revue Cultures et Conflits, n° 18, 1995, pp.121-164. Pour une étude contextualisée des événements présentés dans le livre de Zheng Yi, voir enfin Donald Sutton, « Consuming Counterrevolution: The Ritual and Culture of Cannibalism in Wuxuan, Guangxi, China, May to July 1968 », Comparative Studies in Society and History, n° 37, 1995, pp. 136-172.

72  10 000 personnes pour l’ensemble de la région.

73  Voir le compte-rendu de l’ouvrage rédigé par Max Lagarrigue, in Communisme, n° 65/66, L’âge d’homme, 2001, p. 272.

74  Sur ces faits, le lecteur intéressé pourra se reporter à l’article « Le cannibalisme au Guangxi » (extrait de Stèles rouges de Zheng Yi), traduit par Annie Au-Yeung et Françoise Lemoine-Minaudier, paru dans la revue Perspectives chinoises, n° 11-12, 1993, pp. 72-83.

75  Notons néanmoins qu’à la fin de la Révolution Culturelle, certaines victimes ont été réhabilitées, et certains bourreaux ont été condamnés. Certains témoins ou acteurs avouent regretter leurs actes, d’autres s’être sentis obligés de le faire. D’autres encore, toutefois, gardent le silence ou continuent à vouer une haine féroce aux descendants de leurs victimes, même vingt ans plus tard (cf. Ibidem, p. 81).

76  Voir le compte-rendu de lecture de Jean-Jacques Gandini in Perspectives chinoises n° 57, janvier-février 2000, p. 100.

77  Zheng Yi, Stèles rouges, op. cit., p. 163.

78  Une petite nuance à apporter cependant à cette qualification, puisqu’on relève dans l’ouvrage que les personnes âgées qui mangeaient la chair des victimes considéraient principalement la vertu médicale de la chair humaine (avant l’aspect idéologique du cannibalisme). Dans son compte-rendu, Jean-Jacques Gandini explique en effet : « Ce qui est consommé en priorité ce sont les viscères qui sont censés guérir divers maux selon les croyances locales : la cervelle, le cœur, les intestins, l’utérus et surtout le foie, réputé donner du courage et être en outre un puissant tonique. […] La consommation de cervelle était aussi prisée par les vieillards qui en escomptaient un regain de jeunesse. » (op. cit., pp. 98-99).

79  Cf. Lu Xun, Fleurs du matin cueillies le soir, François Jullien (trad.). Lausanne : A. Eibel, 1976, p.152 (cité dans Cris, op. cit., note 13 p. 181).

80  Cf. « Le cannibalisme au Guangxi » (extrait de Stèles rouges de Zheng Yi), op. cit., p. 74.

81  Cf. Cris, op. cit., p. 205.

82  Ma Jian, Beijing Coma, op. cit., pp. 89-90.

83  Ma Jian, Chemins de poussière rouge, Jean-Jacques Bretou (trad. de l’anglais). Paris : « J’ai lu », 2014, p. 344.

84  Georges Guille-Escuret, Sociologie comparée du cannibalisme, vol.2 , op. cit., pp. 116-117.

85  Voir plus haut, note 8.

86  Nous avons fait le choix de ne pas traiter du cannibalisme dans le Shuihu zhuan 水浒传, car il s’agit là d’un cannibalisme involontaire : le couple de taverniers tue les voyageurs riches et se débarrasse de leur chair dans la farce de leurs petits pains, mais les consommateurs desdits petits pains ne sont pas au courant du contenu de leur nourriture.

87  Cf. Dutrait Noël, « Le pays de l’alcool de Mo Yan », op. cit., p. 60. Sur cette dernière phrase, on peut toutefois objecter que la pratique de consommer des fœtus humains à des fins médicinales est bien un acte de cannibalisme contemporain sur les enfants (même si ces derniers sont encore au stade de fœtus). Mo Yan lui-même reconnaît d’ailleurs s’être inspiré de cette pratique pour son roman (voir plus haut, note 29).

References

Electronic reference

Solange Cruveillé, “La consommation de chair humaine en Chine”Impressions d’Extrême-Orient [Online], 5 | 2015, Online since 15 September 2015, connection on 09 January 2023. URL: http://journals.openedition.org/ideo/379

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Solange Cruveillé

IRIEC, Université Paul-Valéry

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Voir de plus:

Chine : avec un mandat illimité, « un système à vie », le président Xi Jinping suscite la critique

L’Assemblée populaire de Chine, réunie à partir de lundi, devrait voter sans ciller un mandat illimité à l’actuel président, Xi Jinping. Une mesure que des Pékinois ne se privent pourtant pas de critiquer.

Dominique André
Radio France

L’Assemblée nationale populaire (ANP) de Chine se réunit à partir de lundi 5 mars pendant près de deux semaines. Sans surprise, les délégués chinois devraient voter la modification de la Constitution voulue par le président chinois, en supprimant la limite à deux mandats pourtant prévue Deng Xiaoping dans les années 1980. Une mesure qui ne fait pas l’unanimité parmi les Pékinois.

Xi Jinping dans les pas de Mao Tsé-toung ?

Xi Jinping est chef d’Etat depuis 2013. À 64 ans, il entame un deuxième mandat prévu jusqu’en 2023. Sans limite dans le temps cette fois, il occupe aussi les fonctions de secrétaire général du Parti communiste chinois et de président de la Commission militaire centrale. Une modification constitutionnelle, soumise aux députés, pourrait offrir au président un mandat illimité. Pourtant, en 1982, le numéro un chinois, Deng Xiao Ping, l’architecte de la Chine moderne avait introduit ce plafond à deux mandats pour prévenir la concentration excessive du pouvoir, comme l’avait montré le règne de Mao Tsé de 1949 à 1976. La mesure, qui est un séisme politique, ne plaît pas à certains Pékinois. Ils ne veulent pas revenir en arrière. « Il faut suivre l’envie du peuple avant de décider de la modification de la Constitution, sinon c’est inutile », n’hésite pas à clamer un habitant. « Je ne suis pas d’accord avec un système à vie », ajoute-t-il.

Les temps ont changé. Il faut laisser les nouvelles générations participer au gouvernement de notre pays. Il faut du sang neuf, c’est comme ça qu’on arrivera à avancer.

Un Pékinois sur la modification constitutionnelle

à franceinfo

Une Pékinoise renchérit et s’interroge sur le pouvoir et l’âge. « Je trouve qu’il ne faut pas rester au pouvoir à vie. Chaque individu a la capacité à réaliser beaucoup de projets tant qu’il est en forme. Mais ça n’est plus possible quand on vieillit, qu’on est fatigué », assène-t-elle. Cette femme précise qu’elle se contentait, jusqu’ici, d’« un système plutôt démocratique avec des réunions régulières », comme celle qui commence lundi.

Depuis l’annonce du projet présidentiel, il y a une semaine, les réseaux sociaux sont surveillés par la censure. Et parmi les experts chinois, ceux qui ne soutiennent pas la décision sont priés de se taire.

Voir encore:

La Chine avance à grand pas dans la modification de sa météo

L’Empire du Milieu s’apprête à fortement amplifier un programme expérimental de modification des conditions météorologiques. La zone concernée représentera une fois et demi la superficie de l’Inde.

La Chine, une puissance montante au point de faire la pluie et le beau temps ? La réalité devrait bientôt rattraper l’expression. En développant massivement un programme de modification des conditions météorologiques, le pays pourra, d’ici 2025, infléchir la météo grâce aux avancées spectaculaires de la recherche en matière « d’ensemencement » des nuages, rapporte CNN. Si cette technologie n’est pas nouvelle, l’ampleur du programme impressionne : la zone concernée couvrira une surface de 5,5 millions de kilomètres carrés, soit une fois et demi la superficie de l’Inde.

Le concept d’ensemencement des nuages, déjà connu, consiste à injecter de petites quantités d’iodure d’argent dans les nuages qui comportent un taux d’humidité élevé, ce qui provoque la condensation des particules, puis des précipitations. Pékin est familière de cette technologie, utilisée notamment lors des JO de 2008 pour assurer un ciel dégagé pendant les épreuves sportives, ou encore lors des grandes exhibitions politiques dans la capitale.

Un enjeu stratégique

À l’heure où le dérèglement climatique menace, la maîtrise de cette technologie permettrait à la Chine de préserver ses régions agricoles des chutes de grêle, de lutter plus efficacement contre les grands feux de forêt, ou encore de parer aux périodes de sécheresse. L’année dernière, l’agence de presse chinoise Chine nouvelle annonçait en effet que la manipulation météorologique avait permis de réduire de 70% les dommages provoqués par la grêle sur les cultures dans le Xinjiang. Cette technologie a toutefois nécessité un investissement massif de la part du gouvernement chinois qui a, au total, déboursé pas moins de 1,34 milliard de dollars entre 2012 et 2017.

Cet engouement fait cependant tiquer certains pays, comme l’Inde justement. Les deux pays, qui partagent une frontière le long de l’Himalaya, s’y étaient confrontés lors de violents heurts en juin 2020. L’Inde se demande depuis plusieurs années si la modification météorologique et les chutes de neige artificielles ne pourraient pas donner l’ascendant à la Chine en cas de conflit futur dans cette zone montagneuse où les mouvements de troupes sont essentiels.

Voir enfin:

Polémique sur les crèches de Noël : « On devrait supprimer Noël dans ce cas » ironise Pierre Charon
Avant les fêtes de Noël, c’est une polémique que la droite avive volontiers. La semaine dernière, le conseil général de Vendée, présidé par le président du groupe UMP du Sénat, Bruno Retailleau, a dû retirer la crèche de Noël qu’il avait installée.
François Vignal
Public Sénat
08 déc 2014

Avant les fêtes de Noël, c’est une polémique que la droite avive volontiers. La semaine dernière, le conseil général de Vendée, présidé par le président du groupe UMP du Sénat, Bruno Retailleau, a dû retirer la crèche de Noël qu’il avait installée. Saisi par une association de défense de la laïcité, le tribunal administratif a motivé sa décision au nom du principe de séparation de l’Église et de l’État. La décision passe mal en Vendée, terre de tradition catholique forte, et chez une partie de la droite. « Bientôt, il faudra supprimer le mot Dieu de tout notre vocabulaire », ironise Pierre Charon, sénateur UMP de Paris, qui y voit une décision anti-chrétienne « au moment où ils sont martyrisés dans une partie du monde ». Ce sarkozyste renvoie à une réponse du ministère de l’Intérieur, datant de 2007, qui affirmait que « le principe de laïcité n’impose pas aux collectivités territoriales de méconnaître les traditions issues du fait religieux ». Le ministre était à l’époque Nicolas Sarkozy. Entretien.

Vous dénoncez la décision du tribunal administratif de Nantes qui a demandé au conseil général de Vendée de retirer la crèche de Noël qu’il avait installée. Pourquoi ?
J’ai été outré par cette décision et par celui qui l’a demandée. C’est une provocation. Nous avions déjà connu dans les années précédentes des demandes pour retirer les sapins de Noël, car ce serait un signe ostentatoire. Je trouve la décision du tribunal très agressive vis-à-vis du président du conseil général, surtout en Vendée. Bientôt, il faudra supprimer le mot Dieu de tout notre vocabulaire. C’est un peu insensé. Il faut arrêter les provocations.

Mais qu’est-ce qu’une crèche de Noël a à faire dans le hall d’un conseil général ou d’une mairie ?
Toutes les mairies mettent des sapins de Noël partout. Ou alors on décide d’enlever toutes les églises du pays, car c’est aussi un signe ostentatoire religieux. Il faut arrêter de répondre à quelques babas cool écervelés à un moment où tout ça est très crispant dans la société. On prend la décision de retirer une crèche juste avant Noël, alors que cette fête est uniquement féérique. Ça n’a rien à voir avec la religion. On devrait se demander si on supprime Noël dans ce cas. La connerie n’a pas de limites…

La laïcité impose pourtant une neutralité des bâtiments publics…
Il faut du discernement. C’est ça le vivre ensemble. La réponse du ministre de l’Intérieur à une question écrite en mars 2007 l’explique tout a fait. (NDLR : à une question de Jean-Luc Mélenchon, alors sénateur, au sujet d’une crèche installée par une mairie, le ministère de l’Intérieur, dirigé à l’époque par Nicolas Sarkozy, répond que « le principe de laïcité n’impose pas aux collectivités territoriales de méconnaître les traditions issues du fait religieux qui, sans constituer l’exercice d’un culte, s’y rattachent néanmoins de façon plus ou moins directe. Tel est le cas de la pratique populaire d’installation de crèches, apparue au XIIIe siècle. Tel est le cas aussi de la fête musulmane de l’Aïd-el-Adha ».) Sans discernement, on supprime tout. L’Hôtel-Dieu doit changer de nom dans ce cas… Les musulmans ne le demandent même pas. Ceux qui demandent cela sont des ramassis de gens hors-sol et anti-calotin. Il ne faut pas y céder.

Mais il y a aussi le préfet qui a demandé à Robert Menard, maire de Beziers, soutenu par le FN, de retirer la crèche qu’il a installée car elle contrevient « aux dispositions constitutionnelles et législatives garantissant le principe de laïcité »…
C’est une erreur. C’est souffler sur des braises.

Qualifieriez-vous ces décisions d’anti-chrétiennes ?
Oui, au moment où les chrétiens sont martyrisés dans une partie du monde, je crois qu’il faut arrêter. On ne va pas brûler les minarets et faire sauter les synagogues. Arrêtons les bêtises. Noël, c’est féérique et je crois qu’on doit croire au Père-Noël le plus longtemps possible.

Voir enfin:

[Entretien] Douglas Murray : l’Occident en ligne de mire

Une attaque en règle contre notre civilisation est en cours, alimentée par la haine de soi et l’antiracisme, avertit Douglas Murray.

Valeurs actuelles. Avortements forcés parfois tardifs jusqu’à il y a peu, internements forcés : la Chine est plus que critiquable en matière de droits de l’homme et bénéficie pourtant d’une étonnante indulgence. Seul l’Occident, en effet, semble responsable de tous les maux de la planète et focalise les critiques : il serait raciste, esclavagiste, patriarcal, discriminatoire…

Désormais, dénonce Douglas Murray dans son nouvel ouvrage, « l’Occident ne peut jamais bien agir tandis que le reste du monde ne pourrait jamais mal se comporter ». L’écrivain, journaliste et commentateur politique avait déjà commencé à évoquer sans concessions la disparition de la civilisation européenne dans son best-seller l’Étrange Suicide de l’Europe, immigration, identité, islam (L’Artilleur). Une réflexion percutante qu’il avait poursuivie avec la Grande Déraison, race, genre, identité (L’Artilleur) en exposant les dangers posés par la “politique de l’identité”, dont l’antiracisme.

Avec Abattre l’Occident, l’intellectuel britannique poursuit son analyse en montrant comment une véritable guerre est menée contre l’Occident par une partie de ses propres habitants. Un ouvrage coup de poing, qui illustre les aberrations idéologiques du système de pensée perverti qu’il dénonce à l’aide de nombreux exemples.

Vous faites le parallèle entre les attaques que subirait actuellement l’Occident avec les conflits du XXe siècle, notamment la guerre froide ?

​Douglas Murray. Comme au XXe siècle, une guerre a été déclarée contre l’Occident. Certes, elle est différente dans le sens où il s’agit d’une guerre culturelle destinée à combattre la tradition occidentale. Mais, un peu comme lors de la guerre froide, c’est le camp de la démocratie, des droits et des principes universels, de la raison qui se trouve menacé.

Bien sûr, les attaques contre l’Occident en ce moment sont différentes de la plupart des conflits précédents. Parce que ce sont des attaques qui sont portées sur nous-mêmes PAR nous-mêmes. Il y a de nombreuses variantes de l’antioccidentalisme. Il y a l’antioccidentalisme chinois, l’antioccidentalisme arabe et bien d’autres encore. Mais celui qui me préoccupe est l’antioccidentalisme occidental, c’est-à-dire l’attaque de nos propres fondements civilisationnels par des personnes issues de nos propres sociétés. Il s’agit d’une remise en question radicale de notre histoire et des éléments qui constituent les bases de notre fierté, de notre identité et de nos valeurs.

Même si des gens comme le Kremlin et le Parti communiste chinois (PCC) font tout pour en profiter, il s’agit d’abord d’une attaque que nous menons contre nous-mêmes. Alors qu’avant, nous étions fiers et que nous défendions notre culture occidentale, nous entendons désormais un discours acerbe selon lequel il faudrait la démanteler. On ne veut plus la transmettre, l’étudier, ou alors sous un angle biaisé et accusateur. En revanche, n’importe quelle culture qui n’est pas occidentale se retrouve célébrée et vénérée.

Pourquoi un tel autodénigrement ?

Si ce mépris de la culture occidentale se propage à grande échelle, c’est par ignorance : on n’apprend aux jeunes générations incultes que les parties sombres de son histoire, on en fait une lecture biaisée et on passe sous silence tous les apports qu’elle a pu donner à notre monde.

Nous avons offert de considérables avancées scientifiques, économiques, musicales, etc. La culture occidentale est celle qui vit s’épanouir le Bernin, Vinci, Michel-Ange, Mozart, Bach, La Fontaine, Pascal et tant d’autres. Elle fit sortir de la misère des millions d’individus et fit briller les lumières de l’esprit. Mais on apprend aux écoliers son rôle dans l’esclavage et ses autres fautes sans contrebalancer par ses richesses.

Les artisans de ce déséquilibre sont des idéologues qui voient le monde sous un rapport de domination et à travers la politique des identités. L’Occident est vu comme raciste et patriarcal et doit alors expier ses fautes.

Vous montrez comment cette haine de soi occidentale est exploitée sur le plan géopolitique…

Oui, le mal vient de l’intérieur, mais il est exploité de l’extérieur. Cette haine de soi est un mal typiquement occidental que certaines puissances sont ravies d’exploiter. Comme je le montre dans mon livre, les communistes chinois trouvent particulièrement commode d’être confrontés à un concurrent occidental qui ne cesse de répéter à quel point il est raciste. Pendant ce temps, le PCC peut s’en tirer notamment en envoyant au bas mot 1 million de personnes dans des camps de concentration. Par exemple, au cours d’une session du Conseil des droits de l’homme de l’ONU, au cours de l’été 2021, Zhao Lijian, porte-parole du ministère des Affaires étrangères chinois, a déclaré devant la presse internationale que le monde occidental devait faire un « examen de conscience profond » pour lutter contre le « racisme systémique » et « la discrimination raciale ». Et ce, alors qu’un certain racisme décomplexé existe en Chine… Le Parti communiste chinois transforme ainsi les faiblesses occidentales en armes.

Obsédés par nos fautes, nous sommes incapables de voir les atteintes aux droits de l’homme qui ont lieu dans certains pays et toute une compréhension du monde nous échappe.

J’ai parlé à des personnes qui ont souffert des régimes de Corée du Nord, de Chine, de Russie et de bien d’autres pays, et elles sont tout simplement stupéfaites que les pays les plus libres – les nôtres, en Occident – soient les plus obsédés par cette autocritique qui mène à l’autodénigrement, au dégoût de soi et finalement à l’automutilation. Obsédés par nos fautes, nous sommes incapables de voir les atteintes aux droits de l’homme qui ont lieu dans certains pays et toute une compréhension du monde nous échappe.

Vous montrez comment Karl Marx et Michel Foucault ont influencé cet antioccidentalisme. Pourtant, ils n’étaient pas de blanches colombes, loin de là. Comment expliquer l’indulgence dont ils bénéficient ?

Quant à Foucault, nous savons maintenant quelle personne épouvantable il était.

Tous deux étaient sans aucun doute des stylistes impressionnants, capables d’exposer avec force des idées qui étaient totalement absurdes. Cela requiert une certaine compétence. Comme je le mentionne dans mon livre, Marx était bien plus raciste que son époque. C’était un convaincu vraiment vicieux et désagréable. Pourtant, étrangement, les personnes qui se sont attaquées à tous les autres personnages historiques qui ne pensaient pas comme nous dans les années 2020 ne se sont pas encore attaquées à Marx. La raison en est évidente, bien sûr. Parce qu’ils l’admirent et veulent encore défendre ses idées. Une vision catastrophique et irréalisable. Quant à Foucault, nous savons maintenant quelle personne épouvantable il était. La révélation de ses abus sexuels sur de jeunes enfants en Afrique du Nord est à la fois choquante et sans surprise. Au cœur de ses idées, il y a une obsession absolue pour le pouvoir.

Le véritable principe d’organisation le plus puissant sur terre est l’amour.

Qui l’exerce et contre qui il est exercé. Bien sûr, Foucault est extrêmement contradictoire, mais il a fourni un cadre qui semble plaire à des personnes issues d’un large éventail de disciplines. Il est toujours l’un des penseurs les plus cités dans diverses écoles de pensée. J’espère que son temps sera bientôt révolu. Sa philosophie, telle qu’il la présente lui-même, est sauvagement anti-humaine et inadaptée à la tâche qui consiste à essayer de nous comprendre. Par exemple, considérer toutes les dynamiques humaines à travers le prisme du “pouvoir” est quelque chose qui ignore ce que je pense – et surtout ce que pensaient de grands penseurs comme Rilke -, à savoir que le véritable principe d’organisation le plus puissant sur terre est l’amour. Mais Foucault n’était pas très intéressé par cela. Ses disciples non plus. Et c’est un fait éloquent.

Nous vivons à l’ère du ressentiment.

La grande indulgence dont ils bénéficient doit sans doute au travail de sape que leurs travaux ont effectué sur les institutions occidentales. Si le racisme de Marx et les viols de Foucault sur des jeunes Orientaux restent passés sous silence, c’est parce qu’ils appartiennent au camp de la gauche politique. Et leurs œuvres continuent à être diffusées. Personne ne semble trouver à redire sur le fait que l’un des penseurs à l’origine du discours antioccidental satisfaisait son appétit sexuel en utilisant des jeunes mineurs autochtones dans des pays étrangers…

Vous mettez en garde contre les hommes de ressentiment, pourquoi ?

Eh bien, nous vivons à l’ère du ressentiment. Il faut toujours traiter Nietzsche avec beaucoup de prudence, et c’est ce que je fais, mais son travail sur la question dans la Généalogie de la morale est vraiment perspicace et d’une grande utilité pour notre époque. Par exemple, sa description des hommes gonflés par le ressentiment qui rouvrent des blessures depuis longtemps guéries et pleurent ensuite sur leur douleur. Cela ne vous rappelle-t-il pas un certain type de personnes aujourd’hui ?

Le problème des personnes qui se complaisent dans le ressentiment, c’est qu’elles peuvent toujours trouver d’autres personnes responsables de leurs maux. Il y a toujours quelqu’un ou quelque chose d’autre à blâmer. Il peut s’agir d’un parent. Il peut s’agir d’un problème “structurel” de la société. Pourtant, le plus souvent, le problème vient d’eux-mêmes. Comme le dit Nietzsche, quelqu’un doit se tenir droit face à ces personnes et dire : “Oui, quelqu’un a ruiné votre vie – cette personne, c’est vous. ” Mais qui accepterait une telle tâche ? Pour ma part, je tenterais de le faire si l’occasion devait se présenter.

Regardez toutes les choses dont nous avons hérité en Occident.

Comment sauvegarder ce que nous sommes ?

Comme je le dis dans ce qui est mon chapitre préféré de ce nouveau livre, la réponse à toutes ces choses est la “gratitude”. C’est la seule chose suffisamment profonde pour faire évoluer les gens loin du “ressentiment”. Je crois qu’il est crucial que nous réalisions que le ressentiment est l’un des moteurs les plus profonds de l’esprit humain, même si celui-ci est parfois déformé. Il doit être contré par quelque chose d’aussi profond, et je suggère que cette chose soit la gratitude. Regardez toutes les choses dont nous avons hérité en Occident.

J’étais à Paris, tout récemment, pour la première fois depuis trois misérables années. Le simple fait de se promener dans les rues de Paris fait naître – ou devrait faire naître – un profond sentiment de gratitude. Regardez ce qui nous a été donné. Regardez ce qu’on nous a donné, ce qu’on nous a laissé, ce qu’on nous a confié, ce dont nous devons nous montrer à la hauteur ! Tout cela pourrait être si différent.

Je peux me plaindre des choses qui ne sont pas exactement à mon goût en ce moment ou je peux avoir une saine gratitude.

J’ai grandi dans la paix, j’ai vécu la majeure partie de ma vie dans la paix et j’ai dû me rendre dans d’autres endroits pour voir la guerre. Je vis dans un pays doté d’un État de droit, d’une démocratie représentative, d’une grande culture et de bien d’autres choses encore. Je peux me plaindre des choses qui ne sont pas exactement à mon goût en ce moment ou je peux avoir une saine gratitude. Où est passé cet esprit ? Je crois qu’il est parti en fumée sous l’impulsion de penseurs comme Foucault et Marx. Mais je crois que nous pouvons le retrouver. Non seulement nous pouvons, mais nous devons.

Abattre l’Occident, de Douglas Murray, L’Artilleur, 432 pages, 22 €.


Racisme intercommunautaire: Pendant 800 ans, on vous a vendus comme du bétail (Beware: one systemic racism may hide another)

1 juin, 2021

Biden's old playbook won't end Israeli-Palestinian violence – Ya LibnanIl y a autant de racismes qu’il y a de groupes qui ont besoin de se justifier d’exister comme ils existent, ce qui constitue la fonction invariante des racismes. Il me semble très important de porter l’analyse sur les formes du racisme qui sont sans doute les plus subtiles, les plus méconnaissables, donc les plus rarement dénoncées, peut-être parce que les dénonciateurs ordinaires du racisme possèdent certaines des propriétés qui inclinent à cette forme de racisme. Je pense au racisme de l’intelligence. (…) Ce racisme est propre à une classe dominante dont la reproduction dépend, pour une part, de la transmission du capital culturel, capital hérité qui a pour propriété d’être un capital incorporé, donc apparemment naturel, inné. Le racisme de l’intelligence est ce par quoi les dominants visent à produire une « théodicée de leur propre privilège », comme dit Weber, c’est-à-dire une justification de l’ordre social qu’ils dominent. (…) Tout racisme est un essentialisme et le racisme de l’intelligence est la forme de sociodicée caractéristique d’une classe dominante dont le pouvoir repose en partie sur la possession de titres qui, comme les titres scolaires, sont censés être des garanties d’intelligence et qui ont pris la place, dans beaucoup de sociétés, et pour l’accès même aux positions de pouvoir économique, des titres anciens comme les titres de propriété et les titres de noblesse. Pierre Bourdieu
ll ne faut pas trop évoquer la traite négrière arabo-musulmane pour que les jeunes Arabes ne portent pas sur leur dos tout le poids de l’héritage des méfaits des Arabes. Christiane Taubira
Pendant 800 ans, on vous a vendus comme du bétail. Employé algérien de restaurant (Cergy, France)
Tout le monde déteste les Versaillais ! À mort les fachos ! Manifestants communards (Paris)
On se serait cru 150 ans en arrière, c’est surréaliste. Monseigneur Denis Jachiet
On ne va pas s’allier avec le FN, c’est un parti de primates. Il est hors de question de discuter avec des primates. Claude Goasguen (UMP, Paris, 2011)
Ne laissez pas la grande primate de l’extrême goitre prendre le mouchoir … François Morel (France inter)
Moi, je revendique la stigmatisation de Marine Le Pen. Manuel Valls
La Palestine est l’Afrique du Sud de notre génération. Si nous n’intervenons pas avec audace et courage pour mettre fin au projet impérialiste qui s’appelle Israël, nous sommes condamnés. Patrisse Cullors (cofondatrice de Black Lives Matter, Harvard, 2015)
Le racisme anti-Noirs continue aujourd’hui au Maghreb. La couleur de peau est toujours associée à un statut inférieur. Des tribus pratiquaient l’esclavagisme dans tout le Maghreb et c’est resté dans l’imaginaire collectif. [Mais il y a peu de recherches sur la question] Certains craignent d’être accusés de faire le jeu de l’Occident. Mehdi Alioua (sociologue marocain)
Parmi les réactions suscitées par la diffusion de la vidéo de CNN montrant une vente aux enchères de migrants subsahariens en Libye, la dénonciation d’un racisme anti-Noirs persistant dans les pays du Maghreb figure en bonne place. Si les situations n’y sont pas comparables à la barbarie observée en Libye, les communautés noires continuent toutefois d’y être victimes de mépris, de discriminations, voire d’agressions. En Algérie, il existe une forte présence de migrants subsahariens qui y restent de quelques mois à quelques années, comme une pause sur leur route vers l’Europe. Selon les associations locales, ils seraient près de 100 000. Vivant dans les périphéries des grandes villes, privés de statut légal, ces habitants « fantômes » occupent souvent des emplois à la journée dans le secteur de la construction. En octobre 2015, l’histoire de Marie-Simone, une migrante camerounaise d’une trentaine d’années, avait fait la « une » de la presse. Victime d’un viol collectif à Oran (ouest), elle avait eu le plus grand mal à se faire soigner et à porter plainte. En mars 2016, à Ouargla (centre), c’est le meurtre d’un Algérien poignardé par un migrant nigérien qui avait dégénéré en une véritable chasse aux migrants. Et les exemples ne manquent pas. (…) Au Maroc, de nombreux témoignages font aussi état d’un racisme latent. Celui-ci va de faits divers extrêmement violents – en 2014, trois migrants ont été tués à Boukhalef, un quartier périphérique de Tanger – à un racisme diffus. « Dans la rue, certains nous appellent Ebola », racontait un Camerounais rencontré en septembre à Tétouan (nord). (…) En Mauritanie, plus au sud, le racisme ne vise pas les migrants de passage mais une partie des citoyens mauritaniens, rappelant la situation d’un pays où les Maures blancs concentrent la majorité des pouvoirs au détriment des Haratine, descendants d’esclaves, et des Négro-Africains. L’esclavage y a été interdit en 1981. Son interdiction a même été inscrite dans la Constitution en 2012, mais la pratique reste courante. Mais c’est certainement dans la Tunisie post-révolutionnaire que l’évolution est la plus sensible. « Pendant longtemps, le sujet des Tunisiens noirs, traités comme des citoyens de seconde zone, a été un tabou », rappelle Houda Mzioudet, chercheuse et spécialiste des minorités en Tunisie. (…) En 2016, l’agression de trois étudiants congolais en plein centre-ville de Tunis avait à son tour créé un vif émoi. Aujourd’hui, la Tunisie s’apprête à adopter une loi criminalisant la discrimination raciale. « Ce serait la première loi de ce type dans le monde arabe », souligne Houda Mzioudet. Le Monde
La France comprend trois foyers d’expression de l’antisémitisme très forts. Le premier, ce sont les proches du Front National et les électeurs de Marine Le Pen […] Le deuxième groupe, c’est parmi les Français musulmans […] Et puis le troisième groupe ce sont les proches du Front de gauche et les électeurs de Jean-Luc Mélenchon 2012, où là aussi on trouve, à un degré moindre, et sur des ajustements ou, je dirais des agencements différents, l’expression d’un antisémitisme fort. (…) On a [dans ce groupe] une adhésion beaucoup plus forte que la moyenne à des préjugés qui relèvent de cet antisémitisme anticapitaliste et antiglobalisation. Cette idée que les juifs contrôlent l’économie. Qu’il y a un capitalisme cosmopolite, que le monde de la finance est un monde cosmopolite. Dominique Reynié
En octobre 2004, dans son rapport intitulé Chantier sur la lutte contre le racisme et l’antisémitisme, Jean-Christophe Rufin notait une diminution du rôle de l’extrême droite dans la responsabilité des violences antisémites et, en revanche, une augmentation de celui d’une frange de la jeunesse issue de l’immigration. (…) L’intérêt de la seconde enquête est de vérifier l’hypothèse d’un nouvel antisémitisme, avancée il y a presque quinze ans par Pierre-André Taguieff et reprise par Jean-Christophe Rufin dans son rapport de 2004. Il s’agit donc de savoir si les musulmans vivant en France sont plus ou moins susceptibles que la moyenne de la population nationale à partager des préjugés contre les Juifs, voire à développer une vision antisémite. (…) Enfin, pour comprendre ce regain des mauvaises pensées, il faut compter avec l’influence majeure d’un nouvel acteur, le Web, dont le rôle est rapidement devenu déterminant dans le domaine de l’information mais aussi de l’engagement politique, de la mobilisation militante et de la prise de parole en général et de type protestataire en particulier. La force du Web est décuplée par ses vertus apparentes et pour partie réelles: égalitarisme, spontanéisme, authenticité, immédiateté, universalité… Mais ce nouvel espace public est fortement porté par la possibilité singulière d’émettre des messages, des opinions, de les recevoir, de les partager, sans avoir nécessairement à décliner son identité, c’est-à-dire sans devoir engager sa responsabilité. Dans toute l’histoire de la liberté de la presse et de la liberté d’opinion, c’est une situation inédite. Ces outils offrent aux antisémites et aux racistes un statut d’extraterritorialité et, finalement, une impunité de fait, qui ne permet plus aux États de droit ni d’assurer la défense des valeurs humanistes ni de punir ceux qui se rendent coupables de les transgresser. (…) Il y a les opinions et il y a les agressions. En France, jamais nous n’avons réussi à descendre au-dessous de la barre de 400 actes antisémites par an depuis le début des années 2000, et l’année 2014 connaît une augmentation impressionnante (+ 91 %). Ainsi, de janvier à juillet 2014, comparativement à la même période en 2013, on a relevé 527 actes antisémites contre 276. La moitié des actes racistes sont des actes contre les Juifs, qui représentent probablement moins de 1 % de la population. Sur le Web, on note l’installation d’un antisémitisme déchaîné. Au cours de l’été 2014, lors des manifestations contre l’intervention israélienne dans la bande de Gaza, des slogans «Mort aux Juifs !» ont été entendus à Paris, place de la République; à Sarcelles, ces cris ont débouché sur la mise à sac de commerces au motif qu’ils appartenaient à des Juifs. Une synagogue a été attaquée. Il en va de même pour les actes atroces commis récemment: l’assassinat, en 2006, d’Ilan Halimi par le gang de Youssouf Fofana; celui, en 2012, de Jonathan Sandler et des enfants Gabriel Sandler, Arieh Sandler et Myriam Monsonego par Mohammed Merah, également meurtrier des malheureux Imad Ibn Ziaten, Mohamed Legouad et Abel Chennouf; puis, en 2014, la tuerie de Bruxelles perpétrée par Mehdi Nemmouche. Ne confondons pas ces drames avec des faits sans cause. Ils sont de notre époque et nous disent donc nécessairement de quoi elle est faite. (…) Parmi les informations que nous apporte cette enquête, l’un des points à retenir est certainement le fait que 16 % seulement des personnes interrogées se disent d’accord avec l’affirmation selon laquelle, en France, «il y a plus de problèmes d’antisémitisme que de problèmes de racisme». Autrement dit, 59 % des personnes estiment le contraire, ce qui s’oppose à l’évidence des données sur les agressions antisémites. En France, les actes antisémites constituent 50 % de tous les actes racistes, tandis que la communauté juive représente moins de 1 % de la population nationale. Il faut donc noter que, du point de vue du public, les agressions antisémites ne suscitent pas l’écho et la mémorisation auxquelles on pourrait s’attendre compte tenu de la nature des faits et de leur gravité (…) Selon notre enquête, de tous les partis politiques et des publics qu’ils fédèrent autour d’eux, les sympathisants du Front national et les électeurs de Marine Le Pen constituent l’univers politique et partisan où l’on trouve, et de très loin, le plus d’opinions antisémites et xénophobes. Les sympathisants du FN et ses électeurs ressemblent davantage au discours du fondateur du parti qu’au discours plus policé que sa nouvelle présidente s’efforce de mettre en scène. (…) Les musulmans répondants sont deux à trois fois plus nombreux que la moyenne à partager des préjugés contre les Juifs. La proportion est d’autant plus grande que la personne interrogée déclare un engagement plus grand dans la religion. Ainsi, lorsque 19 % de l’ensemble des personnes interrogées indiquent adhérer à l’idée selon laquelle «les Juifs ont trop de pouvoir dans le domaine de la politique», le taux grimpe à 51 % pour l’ensemble des musulmans. Cette question permet d’illustrer les effets de la pratique religieuse sur l’adhésion aux items antisémites: en effet, l’adhésion à cet item est de 37 % chez les personnes qui déclarent une «origine musulmane», de 49 % chez les musulmans croyants» et de 63 % chez les «musulmans croyants et pratiquants». (…) l’idée selon laquelle le sionisme « est une organisation internationale qui vise à influencer le monde», si typique de la vision antisémite, suscite un niveau d’approbation très élevé parmi les musulmans interrogés (44 %), contre 16 % en moyenne de la population âgée de 16 ans et plus. On voit encore ici que la proportion croît avec le degré d’implication religieuse. L’existence d’un complot sioniste est de 30 % chez ceux qui déclarent une «origine musulmane», de 42 % chez les « musulmans croyants » et de 56% chez les «musulmans croyants et pratiquants ». (…) Les préjugés contre les Juifs sont plus répandus au sein de la mouvance du Front de gauche que dans l’ensemble de la société française, mais ils sont moins répandus que dans la mouvance du Front national. Dominique Reynié
Pourquoi la question n’est-elle presque jamais posée : ′′ Quels sont les droits du peuple palestinien ? ′′Et pourquoi semblons-nous prendre note de la violence en Israël et en Palestine uniquement lorsque des roquettes tombent sur Israël ? (…) le conflit d’aujourd’hui n’a pas commencé avec ces roquettes. Les familles palestiniennes dans le quartier de Jérusalem de Sheikh Jarrah vivent sous la menace d’expulsion depuis de nombreuses années, naviguant dans un système juridique conçu pour faciliter leur déplacement forcé. Et au cours des dernières semaines, les colons extrémistes ont intensifié leurs efforts pour les expulser. Et, tragiquement, ces expulsions ne sont qu’une partie d’un système plus large d’oppression politique et économique. Depuis des années, nous avons assisté à une aggravation de l’occupation israélienne en Cisjordanie et à Jérusalem-Est et à un blocus continu sur Gaza qui rend la vie de plus en plus intolérable. (…) nous avons vu le gouvernement de Benjamin Netanyahu travailler à marginaliser et diaboliser les citoyens palestiniens d’Israël, à mener des politiques de colonisation conçues pour exclure la possibilité d’une solution à deux États et adopter des lois qui engendrent les inégalités systémiques entre les citoyens juifs et palestiniens israéliens. (…) Israël reste la seule autorité souveraine au pays d’Israël et de Palestine, et plutôt que de se préparer à la paix et à la justice, il a enraciné son contrôle inégal et antidémocratique. Plus d’une décennie de sa règle de droite en Israël, M. Netanyahu a cultivé un nationalisme raciste de plus en plus intolérant et autoritaire. Dans son effort effréné pour rester au pouvoir et éviter les poursuites judiciaires pour corruption, M. Netanyahu a légitimé ces forces, dont Itamar Ben Gvir et son parti extrémiste du pouvoir juif, en les faisant entrer dans le gouvernement. (…) les mensonges racistes qui attaquent les Palestiniens dans les rues de Jérusalem soient maintenant représentés à la Knesset. Ces tendances dangereuses ne sont pas propres à Israël. Partout dans le monde, en Europe, en Asie, en Amérique du Sud et ici aux États-Unis, nous avons vu la montée de mouvements nationalistes autoritaires similaires. Ces mouvements exploitent la haine ethnique et raciale pour construire le pouvoir pour une minorité de corrompus plutôt que la prospérité, la justice et la paix pour le plus grand nombre. Ces quatre dernières années, ces mouvements avaient un ami à la Maison Blanche. En même temps, nous assistons à la montée d’une nouvelle génération d’activistes qui veulent construire des sociétés basées sur les besoins humains et l’égalité politique. Nous avons vu ces militants dans les rues américaines l’été dernier à la suite du meurtre de George Floyd. Nous les voyons en Israël. Nous les voyons dans les territoires palestiniens. Avec un nouveau président, les États-Unis ont maintenant la possibilité de développer une nouvelle approche du monde – fondée sur la justice et la démocratie. (…) Au Moyen-Orient, où nous fournissons une aide de près de 4 milliards de dollars par an à Israël, nous ne pouvons plus être des apologistes du gouvernement de droite de Netanyahu et son comportement antidémocratique et raciste. (…) Cette approche doit reconnaître qu’Israël a le droit absolu de vivre dans la paix et la sécurité, tout comme les Palestiniens.(…) Nous devons reconnaître que les droits palestiniens sont importants. Les vies palestiniennes comptent. Bernie Sanders
St Louis sent me here to save lives. That means we oppose our money going to fund militarised policing, occupation and systems of violent oppression and trauma. We are anti-war, we are anti-occupation, and we are anti-apartheid. Period. Congresswoman Cori Bush
The shift is dramatic; it’s tectonic. There is a non-white population, particularly among Democrats, who are very sensitive to the treatment of fellow non-whites. They see Israel as an aggressor. They don’t know Israel’s early history and odds-defying triumph over adversity. They know post-Intifada; they know the various wars, the asymmetrical bombing that have taken place, the innocent civilians that have been killed. We’ve seen a steady growth in support for Palestinians, but it’s never really been a high-intensity issue. It’s becoming that. It’s becoming a major wedge issue, particularly among Democrats, driven by non-white voters and younger voters, by progressives in general. John Zogby
This moment is different. And it may prove a transformational one in the Palestinian struggle for freedom. Before the world’s attention shifted toward pushing for a cease-fire, Palestinians in Gaza, the West Bank, Jerusalem, inside Israel and in the diaspora had all mobilized simultaneously in a way unseen for decades. They are all working toward the same goal: breaking free from the shackles of Israel’s system of oppression. Reacting to growing Israeli restrictions in Jerusalem and the impending expulsion of Palestinians from their homes in the Jerusalem neighborhood of Sheikh Jarrah, Palestinians across the land who identified with the experience of being dispossessed by Israel rose up, together. Even now, as bombs fall on Gaza, they continue to do so. Palestinians are protesting in huge numbers in cities and towns throughout the land; hundreds of thousands took part in a general strike. With this unified movement, Palestinians have shown Israel that they cannot be ignored. (…) The energy of this moment represents an opportunity to wed Palestinian aspirations with a growing global consensus. According to a 2018 poll by the University of Maryland, 64 percent of Americans would support equal rights in a single state if the two-state solution fails. That number climbs to 78 percent among Democrats. Among scholars and experts on the Middle East, one recent poll found, 66 percent say there is a one-state reality. There is also a growing shift in mainstream organizations that have been hesitant to call for greater change: The Carnegie Endowment for International Peace recently released a report calling for a break from the two-state approach. Many diplomats and analysts around the world I have spoken to in recent years understand that the two-state solution is dead. Israel has killed it. When I ask why they don’t call for equal rights for Palestinians to end what is increasingly obviously a de facto apartheid system, they point out the official Palestinian position remains for a separate state. (…) The Palestinians have moved on, and many people in America and around the world are ready to do so, too. Yousef Munayyer (Arab Center Washington DC)
This is unprecedented. For decades, Jews have been able to walk around safely in most major cities without fear, without even considering hiding their kippot or Star of David necklaces. Jews used to be most afraid of being attacked by blacks, but over time that has become much less of an issue with the exception of the recent uptick of attacks in Brooklyn. Antisemitism has always been there but it definitely lessened. ADL statistics has seen it go down steadily since the 90s. But this is different than even the ’60s. Now Jews have to worry about gangs who are targeting them because they are Jews. Why have these Arab gangs suddenly become so emboldened to form posses to attack Jews? Because of the first group. The fine distinctions that Leftist Israel haters try to make between anti-Zionism and antisemitism are completely invisible to Arabs. They hate Israel because, not despite the fact, it is filled with Jews. Antisemitism is the entire source of the conflict. Their parents and preachers don’t teach them to hate Zionists but Jews. They look at their Jewish allies as tools and as dhimmis, not as role models. The attackers find strength in numbers, they see that they have the Left on their side, they are riled up by thousands of lies about Israel by speaker after speaker and tweet after tweet, they get validation from members of Congress and other liars and bigots who say that Israel is guilty of genocide and apartheid and ethnic cleansing, they are primed to violence from lurid and often faked photos of dead kids, they are whipped up into a frenzy from the hypnotic anti-Israel and antisemitic chants. And they are in large cities with lots of identifiable Jews all around, who must pay for these crimes. It is a recipe for violence. The Arab gangs are engaged in what they know best: terrorism. After all, the point of terrorism isn’t the attacks themselves but the feat that the attacks create among the targets. These Arabs are importing terror from their Middle Eastern cousins, doing everything they can to frighten Jews. They feel, correctly, that they have reached a critical mass with fellow Arabs in their respective Western countries. Crucially, they are being given cover by the secular Left, publishing articles that justify terror and the idea that Palestinians are justified in doing anything they want to Jews because all’s fair in « resistance. » Arabs are sensitive to being shamed. They have not acted like this before in America because the idea of wanton violence against Jews was shameful. Now, and their Leftist allies give them intellectual cover – and they will never, ever shame them. The Leftist anti-Zionists could shame them into stopping their attacks. They could make it clear that they want nothing to do with the antisemites. They could stand up and say that they will not be allies with Jew-haters and will not march with bigots. They could demand that mosques and Muslim leaders clearly denounce the attacks (they certainly will not do that on their own.) But these people who claim to speak truth to power will never, ever call out violence by Arabs They refuse to do that, because they are all about solidarity and allyship and, let’s face it, they don’t want to say anything negative about people of color who want to attack Jews. The Leftist enablers also know that the Arabs would turn on them next if they say anything negative about their antisemitism. Instead, the « progressives » issue weak statements against antisemitism and then return to their « From the river to the sea » chants to incite the next round of attacks. The only solution is to shame the attackers. The only people who can do that are tacitly condoning the attacks. This is a nearly perfect storm that is bringing up an entirely new class of Jew-hatred to America. Elder of zion
Vous ne pouvez pas étudier l’Histoire sur Instagram. Il n’y a tout simplement pas assez d’espace (…) Et si le Canada tirait 4 000 roquettes sur l’Amérique ? Ou le Mexique ? (…) C’est une autre chose que j’ai entendue ces deux dernières semaines, des mots comme ‘occupants’ et ‘colonisateurs’ et ‘apartheid’, dont je ne pense pas que les gens comprennent l’histoire. Les Juifs sont présents dans cette région du monde depuis environ 1200 avant l’ère commune, bien avant que le premier musulman ou le premier Arabe n’ait foulé la terre. (…) Bella Hadid et ses amies s’enfuiraient en hurlant vers Tel Aviv si elles devaient vivre un jour à Gaza. Bill Maher
One of the frustrations I had while I was off is that I was watching this war go on in Israel … and it was frustrating to me because there was no one on liberal media to defend Israel, really. We’ve become this country now that we’re kind of one-sided on this issue. And I’d also like to say off the bat I don’t think kids understand, and when I say kids I mean the younger generations – you can’t learn history from Instagram! ‘There’s just not enough space. (…) Well, Gaza fired 4,000 rockets into Israel. What would you say Israel should have done instead of what they did?’ (…) But they purposely put the rockets in civilian places. That’s their strategy. (..) The Jews have been in that area of the world since about 1200 B.C., way before the first Muslim or Arab walked the Earth. … I mean, Jerusalem was their capital. So if it’s who got there first, it’s not even close. (…) The Jews were the ones who were occupied by everybody; the Romans took over at some point and then the Persians and the Byzantines and then the Ottomans. So yes, there was colonization going on there. Beginning in the 19th century, they started to return to Palestine, which was never an Arab country. There was never a country called Palestine that was a distinct Arab country. Doesn’t it behoove the people who rejected the half a loaf and continue to attack … Hamas’s charter says they just want to wipe out Israel. Their negotiation position is ‘You all die. The two-state solution has been on the table a number of times. There could be an Arab capital in East Jerusalem now if Yasser Arafat had accepted that in 2003. He did not.’I mean, they have rejected this and went to war time and time agai. And, you know, as far as Gaza goes, it’s amazing to me that the progressives think that they’re being progressive by taking that side of it, the Bella Hadids of the world, these influencers. I just want to say in February of this year, a Hamas court ruled that a unmarried woman cannot travel in Gaza without the permission of a male guardian. Really? That’s where the progressives are? Bella Hadid and her friends would run screaming to Tel Aviv if they had to live in Gaza for one day. Bill Maher
Il est extrêmement important de comprendre le Hamas, le Hezbollah, comme des mouvements sociaux progressistes, de gauche, et qui font partie d’une gauche globale; cela ne nous empêche pas d’être critiques à l’égard de certaines dimensions de ces deux mouvements. Judith Butler (Berkeley, 2006)
Ce devait arriver tôt ou tard. La révolution identitaire, née dans les campus aux États-Unis avant de gagner la sphère publique et de déchirer les Américains, vient de franchir un pas de plus: avec la guerre de Gaza, elle a forcé les portes de la géopolitique en transposant les postulats de la «cancel culture» dans le domaine des relations internationales. La convergence des luttes entre le «wokisme» et le Hamas a de quoi laisser perplexe. L’un représente tout ce que l’autre abhorre et réciproquement. Les partisans de la rectitude politique vivent à des années-lumière d’une organisation terroriste, fondamentaliste, qui vouerait à la damnation éternelle la théorie du genre, les confessions intersectionnelles, la subordination de la nature à la culture ou la liberté de choisir son sexe. Certains esprits, pourtant, n’ont pas ménagé leurs efforts pour découvrir une parenté entre les guerriers de la gauche morale et les combattants islamistes du Moyen-Orient. (…) L’islamisme radical et la culture «woke» appartiennent à deux planètes différentes, mais il est certains traits familiers que l’un reconnaîtrait aisément chez l’autre. La volonté de subordonner la loi aux impératifs de la religion, dans un cas, de la morale dans l’autre. Une manière de concevoir la justice — et de l’appliquer — hors des règles du droit. Le refus aussi de la délibération, de la confrontation des opinions, puisque le dogme religieux, pas plus que les certitudes morales, ne sauraient être un objet de discussion. Enfin, l’essentialisation de l’autre, ici les sionistes et les Juifs, là les dominants blancs enfermés dans leur déterminisme. La critique d’Israël est depuis longtemps un trait constitutif de la gauche progressiste aux États-Unis. À mesure que la politique identitaire imprégnait la vie publique, il était inévitable qu’elle finisse un jour par pénétrer dans l’enceinte du Capitole et qu’une vision alternative du conflit israélo-palestinien rompe le consensus longtemps très favorable à l’État hébreu. Et c’est le Parti démocrate, dont l’aile radicale ne cesse de gagner du terrain, qui allait lui servir de relais. Le dernier cycle des violences au Proche-Orient a permis de vérifier cet infléchissement historique. Telle représentante démocrate à la Chambre qualifiait Israël d’ «État-apartheid», une autre d’ «État terroriste», une troisième dénonçait l’«injustice systémique» qu’il inflige aux Palestiniens. Beaucoup moins prévisible était la redéfinition d’un conflit national bientôt centenaire dans les termes de la justice raciale: Gaza n’était qu’un avatar de la tuerie de Ferguson (un jeune Noir abattu en 2014 par un policier blanc) et de la mort de George Floyd. À Londres, des manifestants scandaient «Palestine can’t breathe» (les mots de Georges Floyd avant de mourir) et «Palestinian Lives Matter». Pour les activistes de Black Lives Matter et leurs soutiens démocrates, l’incrimination d’Israël, comme celle du racisme blanc en Amérique ou ailleurs, participe du même combat moral, de la même libération globale de la parole. Cette assimilation singulière a obtenu en quelques jours un écho extraordinaire, de Washington à Hollywood, ralliant des sportifs, des artistes, des vedettes de la mode, des influenceurs dont l’audience sur les réseaux sociaux est énorme. Et son pouvoir d’intimidation paraît d’autant plus redoutable qu’il est formaté dans le langage familier de la justice victimaire. (…) c’est un wilsonisme de l’indignation diversitaire que la démocratie américaine exporte un peu partout, dont l’État hébreu est l’une des principales cibles. (…) Les morts et les destructions à Gaza mobilisent des passions et des foules que d’autres tragédies d’une ampleur incomparable n’arrivent à remuer: ni la boucherie de la population syrienne par son président, ni les dizaines de milliers de victimes de la guerre au Yémen, ni la répression implacable des minorités musulmanes en Chine — laquelle n’a entraîné aucune attaque contre les quartiers chinois en Europe ou en Amérique. (…) Dans ce monde où chacun est assigné à son «identité originelle», les relations entre les communautés sont conçues en termes de rapports de domination, oppresseurs d’un côté, opprimés de l’autre, les premiers renvoyés à leur iniquité «systémique», les seconds à leur immuable condition victimaire. Nietzsche parlait de la loi du plus fort. La révolution identitaire consacre, elle, la raison du plus faible. La justice est du côté des faibles du fait de leur faiblesse. Et l’État d’Israël est condamnable du fait de sa puissance, comme l’est le «pouvoir blanc» en Amérique, coupable de sa supposée supériorité «systémique». La solidarité qu’éprouvent les militants de Black Lives Matter pour les Palestiniens procède de cette même dualité de la domination et de la sujétion. Et elle ne se laisse guère embarrasser par la réalité qui contrarie ses présomptions. Le Hamas a beau se réclamer de la charia, piétiner les droits des femmes, ou lancer 3500 roquettes visant des civils en Israël, il ne perd rien de l’immunité morale que lui confère son statut d’opprimé. Ici comme ailleurs, identitaires et racialistes se barricadent derrière le mur protecteur de l’ignorance volontaire, un «safe space» où l’on peut éviter de connaître ce que votre sensibilité vous intime de ne pas savoir. Curieuse époque. Les accords d’Abraham ont réconcilié l’État d’Israël avec nombre de pays arabes, au moment même où, en Occident, le gouvernement de la morale le voue à la proscription. Ran Halévi
On s’en souvient peut-être encore: interpellé par Donald Trump en débat lors des élections présidentielles américaines, qui lui demandait de condamner la mouvance «antifa», Joe Biden a répondu un peu étrangement en déclarant que ce qu’on appelle «antifa» ne serait pas une mouvance, encore moins une organisation, mais une idée. On a trouvé, au cours des dernières années, de nombreuses figures politiques pour répondre la même chose. Elles se drapent souvent dans la vertu en demandant comment on peut s’opposer à ceux qui s’opposent au fascisme. Ce n’était pourtant pas la première fois que Donald Trump s’inquiétait de la vigueur de cette mouvance, au point d’avoir laissé entendre qu’il la décréterait terroriste. (…) les «antifas» ont pris beaucoup de place ces dernières années, quand leurs milices se sont emparées des rues américaines, en radicalisant plusieurs émeutes au nom de la «justice raciale», au point de les pousser, à la manière d’un mouvement agitateur, jusqu’à l’émeute. (…) Mais si les «antifas» ne sont pas rassemblés autour d’une structure ferme centralisée, on aurait tort de les croire désorganisés. Au cœur de leur «antifascisme», on trouve une définition fantasmée du fascisme, qui n’a à peu près rien à voir avec le fascisme historique. Le fascisme se confond, à lire cette propagande, avec la démocratie libérale et le capitalisme, qui serviraient surtout à le masquer. De manière imagée, on dira que le fascisme est intrinsèquement lié, pour eux, à la structure même des sociétés occidentales. Partout, ils fantasment le racisme et le suprémacisme blanc. C’est ce qu’oublient souvent ceux qui parlent de cette mouvance avec complaisance. En reconnaissant aux «antifas» le droit de brandir l’étendard de l’antifascisme sans le leur contester, ils endossent la définition qu’ils en donnent, et leur accordent, quoique implicitement, une fonction légitime dans l’organisation de la cité. Ce qui distingue les «antifas», c’est un usage revendiqué de la violence. Leurs théoriciens parlent franchement: il s’agit de créer un environnement où les idées qu’ils réprouvent ne pourront plus s’exprimer. Il s’agit d’une violence sinon autorisée, à tout le moins tolérée par les pouvoirs publics, comme en témoigne Ngo, qui montre à quel point les activistes et émeutiers «antifas» sont rarement punis pour leurs actes, et sont même souvent relâchés lorsqu’ils sont pour un temps arrêtés. À Portland et à Seattle, ces dernières années, les «antifas» se sont emparés d’un morceau de territoire, décrétés ZAD libérée des États-Unis, et transformés en quelques jours en bidonvilles totalitaires. Les autorités municipales se montrèrent globalement tolérantes envers ceux qui occupaient des territoires de leurs villes. Les «antifas», jamais, ne risquent la dissolution. (…)Une étrange rumeur veut que les «antifas», derrière leurs cagoules, soient composés de jeunes gens issus de la bourgeoisie, qui iraient s’encanailler en jouant à la révolution. Le portrait est beaucoup plus complexe. Si on en trouve dans leurs rangs, ces derniers attirent surtout des jeunes esprits psychiquement troublés, socialement fragilisés, à la manière d’un lumpenprolétariat identitaire de la postmodernité. Ils trouvent dans l’engagement «antifa» une forme de rédemption révolutionnaire: dès lors qu’il enfile sa cagoule et défonce sa première vitrine, le jeune converti se sent promu dans l’avant-garde révolutionnaire. La mouvance «antifa» désinhibe les pulsions violentes refoulées par la civilisation, en plus de prétendre les ennoblir. Leurs théoriciens affichent leur dessein: il s’agit de terroriser leurs ennemis en les agressant, physiquement, s’il le faut, tout en présentant leurs actions comme des gestes d’autodéfense contre «l’extrême droite». En fait, ils se comportent comme une milice visant à créer un climat de terreur pour rendre impossible l’expression d’une dissidence contre l’idéologie diversitaire. (…) sans même en être conscients, ils servent l’air du temps, abattent ses ennemis, les molestent, un peu comme la SA de notre époque troublée. Mathieu Bock-Côté
La traite négrière ne fut pas l’apanage des Européens en Amérique ; les navigateurs arabes ont aussi contribué à l’effrayant commerce, laissant dans leur sillage de somptueux métissages musicaux, tarab de Zanzibar, chants nubiens d’Egypte ou fakirs errants indiens. Aussi beau que le blues, le jazz, la samba ou la salsa, nés également de l’esclavage, de l’autre côté de l’Atlantique. Télérama
Dangereuses et répétées, les élucubrations d’un Dieudonné, relatives aux rapports entre traite des Noirs et Shoah, suscitent un émoi justifié. Peut-être ne s’est-on pas suffisamment penché sur les raisons facilitant un tel détournement de l’histoire négrière. Pourquoi est-il apparemment si facile de dire n’importe quoi à propos de cet épisode si tragique de l’histoire de l’humanité ? La raison fondamentale réside dans le fait qu’il ne constitue toujours pas un véritable objet d’histoire. Aprement discutées à partir de la fin du XVIIIe siècle, à l’époque où abolitionnistes et négriers s’affrontaient, les traites négrières devinrent un enjeu politique avant même d’être érigées en objet historique. De cette époque demeure une tendance à ne les appréhender qu’à partir d’une approche morale. Le racisme, la colonisation, le tiers-mondisme, le fait que nombre de pays d’Afrique noire dérivent aujourd’hui aux marges lointaines du monde riche n’ont fait que renforcer l’approche moralisante. Au poncif raciste blanc – l’Occident civilisé face aux sauvages noirs – a succédé l’image tout aussi déformée de bourreaux uniquement blancs face à des Noirs uniquement victimes. Mais l’inversion ainsi opérée n’a nullement remis en cause la manière, essentiellement morale, d’appréhender les traites négrières. Dans l’affaire, les errements d’une certaine gauche tiers-mondiste ont été aussi préjudiciables que ceux de mouvements antérieurs, que certains qualifieraient aujourd’hui de « réactionnaires ». Analyser les traites du passé à travers le prisme d’une vision à la fois contemporaine et moralisante des rapports Nord-Sud est en effet tout aussi dangereux. Un piège dans lequel Yves Benot, qui nous a malheureusement quittés cette année, était tombé. Comparant certains de ses textes, on pourrait croire que les marchandises de la traite occidentale (en direction des Amériques) et celles de la traite orientale (en direction de l’Afrique du Nord et du Moyen-Orient) étaient assez comparables. Le jugement (c’en est un) auquel il aboutissait était pourtant complètement opposé. La traite occidentale était rangée dans la catégorie des échanges inégaux, et même complètement inégaux, la seconde ressortissait quasiment du type de l’échange équitable. Le danger d’une telle démarche est de comparer pour juger, et non pour comprendre, tâche du scientifique. Il est d’ouvrir la porte à une sorte de compétition dont l’objectif serait de déterminer quel trafic est le plus abominable, quelles souffrances sont les plus importantes, et, finalement, quels « responsables » sont à placer sur le banc des accusés. Avec l’affaire Dieudonné, nous sommes précisément dans la tentative d’établir une putative échelle de Richter des souffrances et des responsabilités, avec une sorte de « challenge » entre la tragédie négrière et celle de la Shoah. (…) Que faudrait-il faire pour éviter que des mensonges aussi grossiers que ceux de Dieudonné (car les juifs ne sont nullement « responsables » des traites négrières) puissent trouver un écho ? En premier lieu, il faudrait comprendre que ces traites ne renvoient pas seulement à une question de morale. Comprendre qu’il s’agit d’une histoire complexe, loin de tout manichéisme, constituerait également un grand progrès. (…) Ce qui permet de battre en brèche de nombreux clichés. Il en va ainsi de l’idée selon laquelle ces traites seraient entièrement solubles dans le fameux « trafic triangulaire » Afrique-Europe-Amériques. On sait maintenant que le premier port atlantique, en importance, fut Rio de Janeiro, et non Liverpool. Si les Portugais, les Anglais et les Français dominèrent la traite atlantique au XVIIIe siècle, ce fut le tour des Brésiliens au siècle suivant. Or, du Brésil à l’Afrique, et retour, il n’est aucun triangle. Au total, 11 millions d’Africains furent déportés vers les Amériques entre 1450 et 1867. Les traites orientales, elles, conduisirent à la déportation d’environ 17 millions de personnes (avec une marge d’erreur de plus ou moins 25 %) entre les années 650 et 1920. A quoi il faut ajouter les traites internes, destinées à alimenter en captifs les sociétés esclavagistes de l’Afrique noire précoloniale. On pense que 14 millions de personnes furent ainsi également déportées, toujours de 650 à 1920. Le fameux « trafic triangulaire » ne renvoie donc qu’à une partie de l’une des trois traites négrières de l’histoire. Complexité et nuances sont aussi de mise du côté des acteurs de ces traites, largement organisées sur le mode de l’échange, marchand ou tributaire. Au mythe d’esclaves razziés par les Européens doit se substituer l’idée d’un commerce entre négriers occidentaux, orientaux et noirs, chacun cherchant à trafiquer au mieux de ses intérêts. D’où l’inanité d’un autre poncif, celui de la « pacotille » relatif aux marchandises de traite. Ce terme est aujourd’hui synonyme de chose de faible valeur. Dans le passé, du côté occidental, il définissait un ensemble de produits, sans préjuger de leur valeur. Parmi ceux-ci, nombreux étaient relativement chers, comme les textiles. D’autres, apparemment insignifiants, comme les cauris, pouvaient jouer un rôle essentiel. Ces coquilles de gastéropodes furent massivement introduites en Afrique noire précoloniale où elles remplissaient un rôle d’équivalent monétaire. C’est aussi en fonction de leur valeur d’usage en Afrique noire que les marchandises de traite doivent être estimées. Dans l’affaire, les courtiers noirs n’étaient nullement des êtres naïfs acceptant de déporter des hommes contre des babioles, comme des racistes blancs du XIXe siècle ont pu souhaiter le faire croire. Jamais n’importe quelle marchandise ne pourra évidemment valoir la vie d’un seul homme. Mais se réduire à une perception morale des traites négrières, c’est se condamner à ne rien comprendre des logiques ayant permis leur essor. (…) Il est aussi important de saisir que les Occidentaux, Orientaux ou Africains d’aujourd’hui ne sont nullement responsables des crimes commis par quelques-uns de leurs ancêtres, et qu’il ne sert à rien de monter certaines communautés les unes contre les autres. Comme l’écrivait Edouard Glissant, à propos de l’esclavage, le travail de mémoire ne doit pas conduire au ressassement du passé. C’est à une mémoire-dépassement de ce passé qu’il faut œuvrer.  Olivier Pétré-Grenouilleau
Jusqu’ici – mais la vulgate perdure – les synthèses à propos de l’Afrique se limitaient ordinairement à une seule traite: la traite européenne atlantique entre l’Afrique et les Amériques, du XVe siècle à la première partie du XIXe siècle. En fait, jusqu’à la seconde moitié de ce siècle puisque l’abolition ne met pas fin à la traite qui se poursuit illégalement. Or, le trafic ne s’est borné ni à ces quatre siècles convenus ni à l’Atlantique. La traite des Africains noirs a été pratiquée dans l’Antiquité et au Moyen Age; elle s’est prolongée jusqu’au XXe siècle et se manifeste encore sous divers avatars en ce début de XXIe siècle; elle s’est étendue à l’océan indien et au-delà; elle a été le fait non seulement des Européens, mais des Arabes et des Africains eux-mêmes. Pourtant, le programme de « La Route de l’esclave », élaboré par l’UNESCO et qui visait à briser le silence historique et scientifique observé sur la traite, véhicule, pour des raisons idéologiques (sous la pression des représentants du monde et des états africains), les mêmes distorsions. En effet, l’emploi du singulier (« La Route ») exclut de la reconnaissance et de la construction mémorielle aussi bien la traite interne à l’Afrique, la plus occultée, que les routes transsaharienne et orientale et montre à quel point l’histoire des traites est aujourd’hui un enjeu politique, en raison principalement des réparations que seul le Nord, parmi les régions impliquées, se devrait de verser. Roger Botte
The academy is a different place today than it was only a year ago and was different a year ago than it was five years before. Terror and dread fill academic workers, professors, and staff alike, and it is everywhere. (…) These two sentiments, dread married to virtue, constitute to my mind the affective embodiment of progressive ideology prevalent among white liberals as developed in its most privileged space: academia. They are typical. They are two faces of the same coin: flip and you see dread, flip again and you see virtue. (…) Progressive liberals are blind to the fact that there is a regime take-over apace everywhere in academic institutions. A new ruling elite is taking over academic institutions by using its “minority status” to exercise a “soft” coup and is appealing to the minoritarianism of progressive ideology to legitimize its coup—or, if you like, to “manufacture consent.” I will call the adherents of this ideology the “progressoriat.” The reason that challenging any aspect of this dominant ideology is taboo is because it leaves you vulnerable to the charge that you are uncomfortable with the project of empowering minorities—not just the transfers of power from traditional elites to historically disadvantaged groups that has already begun to take place in the academy, but further transfers of power. The only acceptable response when confronted by any aspect of the ideology that has facilitated this coup is to enthusiastically endorse it—to celebrate it. If you’re not a minority, anything less risks being interpreted as dread at the prospect of your own imminent loss of status—or, if you are, as evidence that your soul has been “colonized” by white supremacists. As I said, virtue as the other side of dread. The position of the progressoriat in relation to this coup is akin to that of communist activists in relation to a communist takeover. At first they see it as representing what they always fought for; then with time they find themselves having to decide whether its first atrocity is to be criticized or understood as necessary; then, when the next atrocity takes place, they feel they must tolerate it because they didn’t object to the first atrocity and, before long, a time comes when any objection can only be made at a huge cost to themselves. The unfolding history of the new coup is being written every day across the domain of academic institutions in the US as the progressoriat watch muffled, hesitant objecting in private, and then, when someone makes their reservations public, finding themselves at risk of being suspended or losing their jobs. The new elite taking over academic institutions has at its disposal an arsenal of tools to perpetuate its rule. It not only postures as representative of others in the way communists did—the “intelligentsia” representing the worker or the peasant in the latter’s case and representing victim groups in the former’s. The new elite can also represent itself as victims, an opportunity even communists would have baulked at. Members of the new elite have no hesitation at weaponizing their feelings, silencing opponents by claiming they’ve offended them. And, of course, such claims are readily accepted by the progressoriat because of their acceptance that minorities are necessarily oppressed. In this way, the new power elite can present itself as being victims, as well as representing victims. In other words, it has the power to make itself The Cause. This is why the insistence on the ubiquity of unconscious bias is important: it allows the new elite to consolidate their status by continually self-referencing as victims. Bias being everywhere means that the new ruling class, in spite of having seized power, can continue to present themselves as being oppressed. By constantly claiming to be offended, triggering Pavlovian apologies and vows to “do better” from the progressoriat, who appear to have endless reservoirs of self-abnegation, the new elite establishes rituals that renew its rule and solicit ongoing consent to this rule. The ranks of this new ruling class are refreshed by immigrant academics who come to understand themselves in the way progressivism understands them: as minorities who can also act victim-like if they want—a precious endowment in the cultural academic market. Intersectionality awaits to welcome them and give them a warm hug. They can be treated on principle as black-adjacent. To do that, they quickly learn that they have to concede leadership to their black colleagues as having the greatest claim to victimhood. If they don’t play the victim card, they throw away valuable currency when it comes to shinning up the academy’s greasy pole. A colleague of mine commented that I was wasting precious victimhood resources by refusing to sign the statement by non black faculty: Muslim, Palestinian, woman, dadidadida. This is the cleverness of minoritarian rule: a coalition of minorities that, collectively, form a majority but that is nevertheless always able to invoke its minoritatian status to preserve its power. Power is presented as the absence of power to preserve actual power. The progressoriat are unable to talk about their impending demise because they have already used their own institutional power over decades to drive away conservatives. They turned their academic institution into a partisan echo chamber. Residing in an echo chamber only increases your moral certitude. Now they are being given a taste of their own brutal medicine. Meantime, the new elite is acting ruthlessly and impatiently and is only happy with declarations of complete submission. Any sign of hesitation on the part of a signatory—”Maybe we should talk about free speech too?”—is met with expressions of exasperation by the all-powerful members of the victim minority faculty. No hesitation or nuance is allowed: nothing but unequivocal loyalty oaths. The progressoriat can only repeat, “I believe in the cause. I believe. I believe. Believe me I believe.” If this echoes a Maoist take-over, that’s because it is. It passes the sniff test. Student activists sniffing a transfer of power are pushing it as far as they can, understanding it as part of a general generational take-over of elite institutions. Today’s students show little interest in free speech and appear more interested in moral point-scoring, especially graduate students. Polls show young academics pumped up more on moral steroids than intellectual ones. Why stop when you are winning? The situation is in flux which opens the door for moral entrepreneurs to up the ante. Some enterprising students at Georgetown Law complained to Slate magazine that the dean allowed the Federalist Society to host an event on a multi-racial working class by “three white men.” Moral entrepreneurship means that what it is to be racist is being redefined daily with someone’s demise—an ongoing post-fact articulation of the definition of “bias”—and why not declare conservatism racist while you’re at it? The new elite in academia is part of a more general phenomenon of the rise of the technocrats who have found a home in the Democratic Party so that academic institutions, who produce these technocrats, are now the direct and unmediated suppliers of a political class whose educated credentials are its claim to rule. Academia has not only become without rival the incubating center of ruling class entitlement—and acts as a result as an extended arm of the Democratic Party—but it has also refashioned itself after the party. Like the latter, the academy acts like a council of elders managing various ethnic tribes residing under its jurisdiction. Note the rush to get out a statement when a minority group has been under assault: a group of sex workers are shot by a sex addict and the President of Harvard rushes out a statement opposing anti-Asian racism (and blaming Trump) because the killer was white and the victims Asians. So did Biden. Technocrats of virtue responding to lobbies of virtue. The rise of the technocrat is itself reflective of the shift in US liberalism to diversity liberalism. Global capital disenfranchised the white working class by moving its investments overseas and replacing it with a diverse workforce recruited globally through lax enforcement of immigration rules. Technocratic managerialism armed with diversity liberalism is the way global capital rules. Because the white working class has lost power in the process it has to be continually depicted as having earned its demise. It has earned it by being morally compromised: in Hillary Clinton’s words, “the basket of deplorables.” Black elites coming to power as part of this shift feel comfortable exercising class dominance by deriding the white working class as racist. The continual invocation of the storming of the capitol as an expression of white supremacy is par for the course. In Bobos In Paradise: The New Upper Class and How They Got there (2000), David Brooks describes the displacement of the WASPs as the dominant ethnic group in the US with the introduction in the early 60s of “merit” as the primary criterion of admission to universities, especially the Ivies. The new criterion was introduced by WASPs themselves, thus paving the way to their own demise and conceding power to a new emergent group that found its own flourishing within “merit”: the high-performing Jew. This led, a generation later, according to Brooks, to the rise of the Bobos (the bourgeois bohemians) as the new cultural and economic elite. They were bourgeois because they had acquired great riches given the demand for educated labor in the new global economy they had helped create—but they were also bohemian because they imbibed the modernist progressivist values of their Ivy League professors. In other words, like their predecessors, they laid the groundwork for their own destruction by embracing the ideology that evolved into the identity politics of the 90s. The academic Bobos are now being displaced. Like the WASPs before them, they have written the script of their own demise—in their case, through a dedicated investment in the rise of the minority academic. The progressive ideology they subscribed to left them with no tools to resist their impending fall. What should we call the new elite? The Bobus—the bourgeois bureaucrats? They are bourgeois because they’ve benefitted from the rise in demand for their representative labor in the market of diversity liberalism; and bureaucratic because they have devised the rules enshrining various speech codes and policies that buttress their power. The bohemian questioning of conventional morality, and the drive for experimentation, have been replaced by the stern bureaucrat enforcing a new morality, with its demand for penance for past sins. When I protested to the faculty diversity trainer, a law professor from the West Coast, that the real minority at Georgetown Law are the conservative students who have been telling me about how isolated and beleaguered they feel, especially with the flood of emails from the administration when Trump was in office denouncing racism, without defining what it is or indeed giving a single account of a racist incident, she quipped, “They don’t have to be at Georgetown. They can go to Notre Dame! Lama Abu Odeh
Quand cet incident a eu lieu, mes étudiants voulaient en parler, certains ont demandé pourquoi cette enseignante avait été contrainte à la démission. Je leur ai dit que notre conversation était enregistrée, et qu’il fallait faire attention, que nous sommes dans une société où l’on doit prendre garde à ce que l’on dit, et que j’étais désolée de cet état de choses. Les professeurs ne sont pas protégés par la direction de l’université. Un incident comme celui de Georgetown est un message adressé à chaque professeur: voici ce qui peut vous arriver si vous dites ce qu’il ne faut pas. Et une fois que vous serez qualifié de raciste, personne ne vous soutiendra. Tout le monde dans les universités est terrifié. Toute votre existence professionnelle est entre leurs mains, votre carrière peut s’arrêter du jour au lendemain, vous pouvez tout perdre. Lama Abu-Odeh (professeur de droit à Georgetown)
C’est une nouvelle élite dirigeante qui s’empare des institutions universitaires en utilisant son statut de minorité contre laquelle les libéraux progressistes sont impuissants à lutter, même quand leurs principes fondamentaux sont foulés aux pieds. Un de mes collègues a fait remarquer que je gaspillais de précieuses ressources de victimisation en refusant de signer la déclaration des professeurs non noirs en tant que musulmane, palestinienne, femme, blablabla. C’est là toute l’ingéniosité du régime minoritaire: une coalition de minorités qui, collectivement, forment une majorité, mais qui est néanmoins toujours en mesure d’invoquer son statut de minorité pour préserver son pouvoir. Le pouvoir est présenté comme l’absence de pouvoir pour préserver le pouvoir réel. Lama Abu-Odeh (professeur de droit à Georgetown)
Ces nouveaux militants ne ressemblent pas aux activistes traditionnels, tel que je l’étais moi-même comme étudiant, quand je militais pour l’égalité des droits ou en faveur de la paix. Ce mouvement s’attaque à des individus. Ses mécanismes sont ceux des persécuteurs. Je ne vois rien de progressiste là-dedans. Les réseaux sociaux ont un effet accélérateur et ils renforcent une mentalité de meute: la foule est anonyme. Ils ne demandent pas non plus beaucoup d’énergie: ces prétendus activistes restent chez eux derrière leur écran. Parce qu’on a posté quelque chose sur internet, on a l’impression d’avoir agi dans la réalité. Mais c’est aussi redoutablement efficace: les gens sont contraints au silence. Un professeur qui perd son poste, et ce sont des centaines qui se taisent. Dans les universités, les gens ont peur, le pouvoir appartient à ceux qui crient le plus fort. Ce qui me trouble le plus, c’est que ce mouvement possède des caractéristiques quasi religieuses et absolutistes. Il n’y a pas de pardon ni de rédemption, juste la damnation. Paul reste Saul et Marie-Madeleine reste une prostituée pour l’éternité. Et le mouvement n’en est qu’à ses débuts. Daniel Kovalik (université de Pittsburgh)
Si on écoute comment des jeunes se parlent entre eux, même très jeunes, justement souvent ceux issus de l’immigration, ils s’interpellent sur le mode de l’assignation identitaire. « Le « rebeu » pour l’arabe, « le renoi » pour le noir, lorsque ce n’est pas « le negro », le « céfran » pour le Français, le « feuj » pour le juif, etc. On prend cela avec légèreté, un côté rigolade, telle la culture banale des quartiers, mais cela peut être très violent. En réalité, il y a là une tendance à renvoyer chacun à ses origines, à la couleur, à la nationalité ou à la religion des uns et des autres. Et cela n’est pas sans conséquence. Il suffit d’aller sur un Forum comme celui, féminin, dédié au mariage entre « arabe et noir » pour s’en rendre compte, voir les dégâts bien réels de ces assignations, qui expriment des fonctionnements communautaires et même communautaristes puissants, interdisant le mélange. (…) Il y a ainsi de nombreux témoignages qui s’enchaînent, avec des échanges qui révèlent très bien certaines fractures de notre société, qui à ne pas être mises en lumière se perpétuent sur notre territoire, avec des situations hors droit, discriminatoires qui peuvent être terribles, et devraient être dénoncées et combattues comme intolérables. « T’es arabe et tu sors avec une Noire ? T’as pété les plombs ! » titrait une courte enquête sur le sujet de l’Obs, qui développait : « Amine, franco-marocain, aime Sadio, franco-malienne. Dans leur cité, l’intolérance de leurs familles les oblige à cacher leur relation. » Les choses se précisent dans les témoignages : « « Les Arabes et les Noirs vivent ensemble dans les blocs, s’apprécient. Mais la limite, c’est l’amitié. Un mariage, c’est niet. Chacun à sa place. » Ou encore, sous un jour plus cru : « Certains anciens de chez nous pensent que leur communauté vaut mieux que l’autre. Genre un Noir est mieux qu’un Arabe ou l’inverse, qu’un Algérien est mieux qu’un Marocain. Ils transmettent ça à leurs enfants. Ça va au-delà d’une religion ou d’une couleur de peau. » On nous dit encore que les uns et les autres « ne sont pas disposés à accepter le métissage » et même que « Si elle ne ramène pas quelqu’un à la maison, j’ai peur que ses parents ne commencent à lui forcer la main. Toutes ses sœurs, même les deux petites, sont mariées. » Cela laissant supposer le risque d’un mariage forcé, en reflet d’une Mission à l’égalité de la Région Ile de France qui a pu à un moment alerter sur la recrudescence de ce type de pratique. Mesure-t-on bien ce que cela signifie de rupture avec un mode de vie, une liberté qui en France aujourd’hui est fondée sur l’autonomie de la personne ? La rupture avec le processus d’intégration que cela signifie ? Et ce que cela indique comme enjeu concernant la maîtrise des flux migratoires, afin de créer les conditions d’une intégration réussie de ceux qui arrivent sur notre sol ? Ce qui donc exige le respect de nos valeurs et principes républicains, hors de quoi nous ne pouvons aller que vers de graves difficultés. (…) Nous sommes dans une situation où la question du racisme et des discriminations est dominée par l’idéologie de groupuscules tels que les indigènes de la République et autres décoloniaux, qui s’auto-assignent au statut de racisés, militent pour un séparatisme selon les différences largement relayé par bien des élites médiatiques acquises au modèle anglo-saxon du multiculturalisme. Selon cette idéologie, le racisme ou les discriminations ne pourraient s’appliquer qu’au regard de rapports de domination hérités, reproduits, en droite ligne du colonialisme ou encore, de l’esclavage, et donc, impliquant la seule responsabilité des blancs. Cette vision fantasmatique, qui sert les dessins d’un véritable projet politique, élude la question de la lutte universelle contre tout sentiment raciste, d’où qu’il vienne. On n’est pas sérieux sur ce sujet, à mettre en accusation permanente l’Etat républicain d’un racisme systémique sous l’influence de l’affaire George Floyd, comme s’y était aussi égaré l’ancien Défenseur des droits Jacques Toubon, pendant que dans l’ombre de ces logiques communautaires des discriminations massives s’opèrent. La République n’a jamais toléré sous sa bannière ni l’esclavage ni la traite (Première abolition 1794, Première République, seconde abolition définitive 1848, Seconde République). Comme l’historien Marc Ferro le voyait dans son ouvrage majeur « le livre noir du colonialisme », qui nous a malheureusement récemment quitté, bien des altermondialistes qui n’hésitent pas à dénoncer la traite occidentale détournent le regard lorsqu’il est question de la même pratique dans l’histoire du monde arabo-musulman. Une certaine gauche ne s’en sort pas. N’oublions pas que derrière cela, il y a aussi une bonne dose de tension avec notre société, et des risques de radicalisation régulièrement soulignés par les enquêtes menées sur le sujet, indiquant que le communautarisme en est le terreau principal. Comment ne pourrait-il pas y avoir risque d’affrontement avec une partie de notre société, alors que des pratiques traditionnelles ou religieuses qui lui sont totalement contraires ne sont pas nommées, et donc, pas contrées, corrigées. Il faut ici sortir du déni, et cela devient de plus en plus urgent et vital. La loi « contre le séparatisme » rebaptisée « confortant le respect des principes républicains », prévoit bien l’interdiction des certificats de virginité délivrés par des professionnels de santé, ce qui est une bonne chose, précédant souvent des mariages arrangés voire forcés. Mais cela ne saurait suffire pour s’attaquer réellement à des systèmes organisés qui ne disent pas leur nom. Curieusement, certains articles sur l’événement, s’ils rendent compte du caractère raciste des faits, c’est sans donner l’information que l’individu qui a agressé le livreur parce qu’il était noir, s’est réclamé d’être algérien. Ce qui n’est pourtant pas banal et souligne un enjeu intercommunautaire qui ainsi risque de passer sous les radars. Le racisme n’est pas une opinion !», a réagi Marlène Schiappa, la ministre déléguée chargée de la citoyenneté, et la Licra s’est mise sur le dossier, tout en dénonçant cet acte odieux. (…) Dans l’enquête de l’Obs sur ce refus du métissage entre « communautés », à travers le refus de l’union entre descendants d’immigrés souvent français nés sur le sol de France, comme entre personnes noires et arabes, un témoignage vient souligner un aspect laissé dans l’ombre de l’histoire : « Faut dire aussi que dans nos bleds, il y a certains préjugés. Au Maroc, l’Afrique noire renvoie parfois à des choses négatives. La pauvreté, la maladie et même, pour certains, l’esclavage. » Il se trouve précisément, que lors de l’agression du livreur, celui-ci aurait été pris à parti par l’auteur se présentant comme algérien, selon un témoin, comme suit : « Il l’a traité d’esclave. » et plus encore « pendant 800 ans on vous a vendus comme du bétail » Une référence récurrente. On oublie un peu vite que l’esclavage et la traite d’origine arabo-musulmane furent considérables sur une très longue période, et que cela peut rester très ancré dans des rapports des uns envers les autres, dont l’héritage a du mal de toute évidence à évoluer. Un aspect de l’histoire qui d’ailleurs est rayé de la connaissance commune, à la faveur d’une loi dite Taubira qui a qualifié de « crime contre l’humanité » la traite et l’esclavage d’origine occidentale (environ 11 millions d’êtres humains), mais rien sur les autres traites, que ce soit celle exercée entre tribus africaines (environ 14 millions) ou encore celle propre à la domination arabo-musulmane de l’Afrique pendant des siècles (environ 17 millions). Il est évident que tant que l’on occultera l’histoire pour de très mauvaises raisons politiques sinon au nom d’on ne sait quelle mauvaise conscience, certains comportements, certaines traditions d’un autre âge, perdureront. Faire un véritable travail de prévention passe ici par l’école, l’éducation. Ce qu’il faut, c’est lever les tabous dans ce domaine, en enseignant l’esclavage et la traite, comme un phénomène historique qui a traversé bien des sociétés, mais qui n’a pas été aboli partout, et que seuls les régimes démocratiques en protègent, en en interdisant le retour. Cela passe par en finir avec ce relativisme culturel qui s’appuie sur l’idée de la reconnaissance de la « diversité » comme sacrée, désignée comme nouvelle dimension fondamentale des droits humains, de façon abstraite, pour mettre toutes les sociétés sur le même plan. Guylain Chevrier

Attention: un racisme systémique peut en cacher un autre !

A l’heure où s’installent dans les espaces jusqu’ici feutrés et privilégiés des universités américaines …

Dignes des plus belles années du bolchévisme ou de la révolution culturelle chinoise …

Sous couvert d’une  ingénieuse coalition de minorités qui finissent, tout en invoquant constamment leur statut de minorité, par faire majorité …

Rien de moins qu’une police de la pensée et le plus pervers des terrorismes intellectuels…

Appuyés à l’occasion, entre antifas et Black Lives Matter, par leurs véritables sections d’assaut

Maintenant les professeurs, entre séances publiques d’auto-critique et crainte de perdre leur poste, dans une sorte de déni permanent …

Au seul motif, en une sorte de racisme inversé, de leur seule couleur de peau trop claire …

Marque indélébile et inexpiable de leur racisme systémique …

Et au lendemain d’une énième agression du Hamas contre les civils israéliens

Qui à nouveau a montré ce que peut produire sur le terrain et dans le monde réel …

Entre pluie de missiles, pogroms et montée de l’antisémitisme …

A Gaza ou Haifa comme à New York ou Paris …

Véritable « blacklivesmatterisation » de ce conflit comme de tous les autres …
La grille racialiste blancs oppresseurs/colorés opprimés reprise sans aucune discrimination par la nouvelle Administration Biden et ses laquais médiatiques

Faisant passer l’Etat d’Israël de la réconciliation historique avec le Monde arabe, que lui avaient valu les Accords d’Abraham de Trump,  à la plus vile condamnation en Occident

Quelle meilleure démonstration plus près de chez nous à Cergy …

Après en plein Paris hier à une procession catholique agressée par une bande d’antifas
De l’ineptie, qui s’impose progressivement partout, de cette nouvelle doxa du seul racisme systémique blanc …
Que ce rare accès de vérité, derrière la furie du moment, de cet employé de restaurant algérien revendiqué …
Rappelant, par le geste et la parole, à un livreur africain …
A la fois la réalité, ordinairement niée, des 800 ans d’esclavage que ses ancêtres arabes revendiqués avaient imposés aux ascendants de celui-ci …
Et dans les coups mêmes qu’il lui infligeait, tout le racisme lui aussi souvent nié
Que, loin des ouvrages savants et des caméras de télévision, cette histoire pouvait encore charrier …
Dans nombre des échanges entre les différentes communautés de ces quartiers dits « sensibles » ?
Les insultes racistes proférées à Cergy par un homme se décrivant comme algérien à l’encontre d’un livreur noir ont été largement reprises sur les réseaux sociaux.
Guylain Chevrier
Atlantico
1er juin 2021
Atlantico : Les insultes racistes proférées à Cergy par un homme se décrivant comme algérien à l’encontre d’un livreur noir qu’il a violemment agressé, ont été largement reprises sur les réseaux sociaux. Un cas révélateur d’une situation réelle mais qui semble peu évoquée dans les médias. Au-delà de cette affaire, le racisme intercommunautaire est-il important dans la société française ? Où et dans quelle mesure le trouve-t-on ?
Guylain Chevrier : Si on écoute comment des jeunes se parlent entre eux, même très jeunes, justement souvent ceux issus de l’immigration, ils s’interpellent sur le mode de l’assignation identitaire. « Le « rebeu » pour l’arabe, « le renoi » pour le noir, lorsque ce n’est pas « le negro », le « céfran » pour le Français, le « feuj » pour le juif, etc. On prend cela avec légèreté, un côté rigolade, telle la culture banale des quartiers, mais cela peut être très violent. En réalité, il y a là une tendance à renvoyer chacun à ses origines, à la couleur, à la nationalité ou à la religion des uns et des autres. Et cela n’est pas sans conséquence. Il suffit d’aller sur un Forum comme celui, féminin, dédié au mariage entre « arabe et noir » pour s’en rendre compte, voir les dégâts bien réels de ces assignations, qui expriment des fonctionnements communautaires et même communautaristes puissants, interdisant le mélange.
Extrait « Salem, je suis musulmane d’origine algérienne et sa fait 5 ans que je suis avec un musulman d’origine malienne. Notre histoire est très sincère et sérieuse, nous voulons faire notre vie ensemble mais le souci est que mon père n’accepte pas que je puisse me marier avec un noir, je compte faire le mariage religieux en prenant l’imam comme tuteur (c’est autoriser en cas de refus de la part du ‘vrai’ tuteur) mais sans la bénédiction de mon père c’est dur, il ne veut plus me parler ainsi que ma famille et je le vis mal… » Il y a ainsi de nombreux témoignages qui s’enchaînent, avec des échanges qui révèlent très bien certaines fractures de notre société, qui à ne pas être mises en lumière se perpétuent sur notre territoire, avec des situations hors droit, discriminatoires qui peuvent être terribles, et devraient être dénoncées et combattues comme intolérables.
« T’es arabe et tu sors avec une Noire ? T’as pété les plombs ! » titrait une courte enquête sur le sujet de l’Obs, qui développait : « Amine, franco-marocain, aime Sadio, franco-malienne. Dans leur cité, l’intolérance de leurs familles les oblige à cacher leur relation. » Les choses se précisent dans les témoignages : « « Les Arabes et les Noirs vivent ensemble dans les blocs, s’apprécient. Mais la limite, c’est l’amitié. Un mariage, c’est niet. Chacun à sa place. » Ou encore, sous un jour plus cru : « Certains anciens de chez nous pensent que leur communauté vaut mieux que l’autre. Genre un Noir est mieux qu’un Arabe ou l’inverse, qu’un Algérien est mieux qu’un Marocain. Ils transmettent ça à leurs enfants. Ça va au-delà d’une religion ou d’une couleur de peau. » On nous dit encore que les uns et les autres « ne sont pas disposés à accepter le métissage » et même que « Si elle ne ramène pas quelqu’un à la maison, j’ai peur que ses parents ne commencent à lui forcer la main. Toutes ses sœurs, même les deux petites, sont mariées. » Cela laissant supposer le risque d’un mariage forcé, en reflet d’une Mission à l’égalité de la Région Ile de France qui a pu à un moment alerter sur la recrudescence de ce type de pratique.
Mesure-t-on bien ce que cela signifie de rupture avec un mode de vie, une liberté qui en France aujourd’hui est fondée sur l’autonomie de la personne ? La rupture avec le processus d’intégration que cela signifie ? Et ce que cela indique comme enjeu concernant la maîtrise des flux migratoires, afin de créer les conditions d’une intégration réussie de ceux qui arrivent sur notre sol ? Ce qui donc exige le respect de nos valeurs et principes républicains, hors de quoi nous ne pouvons aller que vers de graves difficultés.
Ce sujet demeure-t-il encore tabou ? S’il est admis de faire des recherches sur le racisme dans la société française, n’est-il pas difficile d’évoquer des cas de racisme entre des communautés décrites par une certaine gauche comme des minorités dominées ?
Nous sommes dans une situation où la question du racisme et des discriminations est dominée par l’idéologie de groupuscules tels que les indigènes de la République et autres décoloniaux, qui s’autoassignent au statut de racisés, militent pour un séparatisme selon les différences largement relayé par bien des élites médiatiques acquises au modèle anglo-saxon du multiculturalisme. Selon cette idéologie, le racisme ou les discriminations ne pourraient s’appliquer qu’au regard de rapports de domination hérités, reproduits, en droite ligne du colonialisme ou encore, de l’esclavage, et donc, impliquant la seule responsabilité des blancs. Cette vision fantasmatique, qui sert les dessins d’un véritable projet politique, élude la question de la lutte universelle contre tout sentiment raciste, d’où qu’il vienne.
On n’est pas sérieux sur ce sujet, à mettre en accusation permanente l’Etat républicain d’un racisme systémique sous l’influence de l’affaire Georges Floyd, comme s’y était aussi égaré l’ancien Défenseur des droits Jacques Toubon, pendant que dans l’ombre de ces logiques communautaires des discriminations massives s’opèrent. La République n’a jamais toléré sous sa bannière ni l’esclavage ni la traite (Première abolition 1794, Première République, seconde abolition définitive 1848, Seconde République). Comme l’historien Marc Ferro le voyait dans son ouvrage majeur « le livre noir du colonialisme », qui nous a malheureusement récemment quitté, bien des altermondialistes qui n’hésitent pas à dénoncer la traite occidentale détournent le regard lorsqu’il est question de la même pratique dans l’histoire du monde arabo-musulman. Une certaine gauche ne s’en sort pas.
N’oublions pas que derrière cela, il y a aussi une bonne dose de tension avec notre société, et des risques de radicalisation régulièrement soulignés par les enquêtes menées sur le sujet, indiquant que le communautarisme en est le terreau principal. Comment ne pourrait-il pas y avoir risque d’affrontement avec une partie de notre société, alors que des pratiques traditionnelles ou religieuses qui lui sont totalement contraires ne sont pas nommées, et donc, pas contrées, corrigées. Il faut ici sortir du déni, et cela devient de plus en plus urgent et vital. La loi « contre le séparatisme » rebaptisée « confortant le respect des principes républicains », prévoit bien l’interdiction des certificats de virginité délivrés par des professionnels de santé, ce qui est une bonne chose, précédant souvent des mariages arrangés voire forcés. Mais cela ne saurait suffire pour s’attaquer réellement à des systèmes organisés qui ne disent pas leur nom.
Curieusement, certains articles sur l’événement, s’ils rendent compte du caractère raciste des faits, c’est sans donner l’information que l’individu qui a agressé le livreur parce qu’il était noir, s’est réclamé d’être algérien. Ce qui n’est pourtant pas banal et souligne un enjeu intercommunautaire qui ainsi risque de passer sous les radars. Le racisme n’est pas une opinion !», a réagi Marlène Schiappa, la ministre déléguée chargée de la citoyenneté, et la Licra s’est mise sur le dossier, tout en dénonçant cet acte odieux.
Ce racisme est-il toujours lié à une réalité historique sur laquelle un travail de fond doit être fait ?
Dans l’enquête de l’Obs sur ce refus du métissage entre « communautés », à travers le refus de l’union entre descendants d’immigrés souvent français nés sur le sol de France, comme entre personnes noires et arabes, un témoignage vient souligner un aspect laissé dans l’ombre de l’histoire : « Faut dire aussi que dans nos bleds, il y a certains préjugés. Au Maroc, l’Afrique noire renvoie parfois à des choses négatives. La pauvreté, la maladie et même, pour certains, l’esclavage. » Il se trouve précisément, que lors de l’agression du livreur, celui-ci aurait été pris à parti par l’auteur se présentant comme algérien, selon un témoin, comme suit : « Il l’a traité d’esclave. » et plus encore « pendant 800 ans on vous a vendus comme du bétail » Une référence récurrente. On oublie un peu vite que l’esclavage et la traite d’origine arabo-musulmane furent considérables sur une très longue période, et que cela peut rester très ancré dans des rapports des uns envers les autres, dont l’héritage a du mal de toute évidence à évoluer. Un aspect de l’histoire qui d’ailleurs est rayé de la connaissance commune, à la faveur d’une loi dite Taubira qui a qualifié de « crime contre l’humanité » la traite et l’esclavage d’origine occidentale (environ 11 millions d’êtres humains), mais rien sur les autres traites, que ce soit celle exercée entre tribus africaines (environ 14 millions) ou encore celle propre à la domination arabo-musulmane de l’Afrique pendant des siècles (environ 17 millions). Il est évident que tant que l’on occultera l’histoire pour de très mauvaises raisons politiques sinon au nom d’on ne sait quelle mauvaise conscience, certains comportements, certaines traditions d’un autre âge, perdureront.
Faire un véritable travail de prévention passe ici par l’école, l’éducation. Ce qu’il faut, c’est lever les tabous dans ce domaine, en enseignant l’esclavage et la traite, comme un phénomène historique qui a traversé bien des sociétés, mais qui n’a pas été aboli partout, et que seuls les régimes démocratiques en protègent, en en interdisant le retour. Cela passe par en finir avec ce relativisme culturel qui s’appuie sur l’idée de la reconnaissance de la « diversité » comme sacrée, désignée comme nouvelle dimension fondamentale des droits humains, de façon abstraite, pour mettre toutes les sociétés sur le même plan. Ce dont il découle que considérer que telle société est moins développée qu’une autre en raison d’une forte fécondité liée à des croyances religieuses ou à la polygamie, pratiques appauvrissant la population, ce serait du racisme. C’est absurde. Ne pas vouloir le voir c’est laisser se reproduire certains aspects néfastes des cultures dont certaines traditions derrière le mot diversité qui cache des régressions que l’on ne prévient ainsi pas. C’est seulement lorsque l’on se considère comme des égaux que l’on peut se mélanger et donc, entre individus de droit et non, si on se considère d’abord comme relevant de telle ou telle prédestination identitaire. C’est même la meilleure arme contre le racisme. L’ONU elle-même qui défend bien plus les droits des minorités que l’égalité des droits a aussi ici ses responsabilités.
On doit mettre la conquête de l’égalité des droits et les responsabilités qu’elle engage, au titre des devoirs communs, au sommet de nos valeurs, comme acquis fondamental, bien universel devant l’histoire ! Voilà ce qui devrait pouvoir dessiner un destin commun à l’humanité par-delà les différences. Peut-être alors, pourrons-nous déjouer ces logiques préjudiciables pour la vie de bien des individus, ainsi que pour notre nation et plus généralement pour l’émancipation de tous, et espérer que le monde puisse devenir celui de citoyens libres et responsables.
« Si on écoute comment des jeunes se parlent entre eux, même très jeunes, justement souvent ceux issus de l’immigration, ils s’interpellent sur le mode de l’assignation identitaire. « Le « rebeu » pour l’arabe, « le renoi » pour le noir, lorsque ce n’est pas « le negro », le « céfran » pour le Français, le « feuj » pour le juif, etc. On prend cela avec légèreté, un côté rigolade, telle la culture banale des quartiers, mais cela peut être très violent. En réalité, il y a là une tendance à renvoyer chacun à ses origines, à la couleur, à la nationalité ou à la religion des uns et des autres. Et cela n’est pas sans conséquence. Il suffit d’aller sur un Forum comme celui, féminin, dédié au mariage entre « arabe et noir » pour s’en rendre compte, voir les dégâts bien réels de ces assignations, qui expriment des fonctionnements communautaires et même communautaristes puissants, interdisant le mélange. (…) Il y a ainsi de nombreux témoignages qui s’enchaînent, avec des échanges qui révèlent très bien certaines fractures de notre société, qui à ne pas être mises en lumière se perpétuent sur notre territoire, avec des situations hors droit, discriminatoires qui peuvent être terribles, et devraient être dénoncées et combattues comme intolérables. « T’es arabe et tu sors avec une Noire ? T’as pété les plombs ! » titrait une courte enquête sur le sujet de l’Obs, qui développait : « Amine, franco-marocain, aime Sadio, franco-malienne. Dans leur cité, l’intolérance de leurs familles les oblige à cacher leur relation. » Les choses se précisent dans les témoignages : « « Les Arabes et les Noirs vivent ensemble dans les blocs, s’apprécient. Mais la limite, c’est l’amitié. Un mariage, c’est niet. Chacun à sa place. » Ou encore, sous un jour plus cru : « Certains anciens de chez nous pensent que leur communauté vaut mieux que l’autre. Genre un Noir est mieux qu’un Arabe ou l’inverse, qu’un Algérien est mieux qu’un Marocain. Ils transmettent ça à leurs enfants. Ça va au-delà d’une religion ou d’une couleur de peau. » On nous dit encore que les uns et les autres « ne sont pas disposés à accepter le métissage » et même que « Si elle ne ramène pas quelqu’un à la maison, j’ai peur que ses parents ne commencent à lui forcer la main. Toutes ses sœurs, même les deux petites, sont mariées. » Cela laissant supposer le risque d’un mariage forcé, en reflet d’une Mission à l’égalité de la Région Ile de France qui a pu à un moment alerter sur la recrudescence de ce type de pratique. Mesure-t-on bien ce que cela signifie de rupture avec un mode de vie, une liberté qui en France aujourd’hui est fondée sur l’autonomie de la personne ? La rupture avec le processus d’intégration que cela signifie ? Et ce que cela indique comme enjeu concernant la maîtrise des flux migratoires, afin de créer les conditions d’une intégration réussie de ceux qui arrivent sur notre sol ? Ce qui donc exige le respect de nos valeurs et principes républicains, hors de quoi nous ne pouvons aller que vers de graves difficultés. (…) Nous sommes dans une situation où la question du racisme et des discriminations est dominée par l’idéologie de groupuscules tels que les indigènes de la République et autres décoloniaux, qui s’autoassignent au statut de racisés, militent pour un séparatisme selon les différences largement relayé par bien des élites médiatiques acquises au modèle anglo-saxon du multiculturalisme. Selon cette idéologie, le racisme ou les discriminations ne pourraient s’appliquer qu’au regard de rapports de domination hérités, reproduits, en droite ligne du colonialisme ou encore, de l’esclavage, et donc, impliquant la seule responsabilité des blancs. Cette vision fantasmatique, qui sert les dessins d’un véritable projet politique, élude la question de la lutte universelle contre tout sentiment raciste, d’où qu’il vienne. On n’est pas sérieux sur ce sujet, à mettre en accusation permanente l’Etat républicain d’un racisme systémique sous l’influence de l’affaire George Floyd, comme s’y était aussi égaré l’ancien Défenseur des droits Jacques Toubon, pendant que dans l’ombre de ces logiques communautaires des discriminations massives s’opèrent. La République n’a jamais toléré sous sa bannière ni l’esclavage ni la traite (Première abolition 1794, Première République, seconde abolition définitive 1848, Seconde République). Comme l’historien Marc Ferro le voyait dans son ouvrage majeur « le livre noir du colonialisme », qui nous a malheureusement récemment quitté, bien des altermondialistes qui n’hésitent pas à dénoncer la traite occidentale détournent le regard lorsqu’il est question de la même pratique dans l’histoire du monde arabo-musulman. Une certaine gauche ne s’en sort pas. N’oublions pas que derrière cela, il y a aussi une bonne dose de tension avec notre société, et des risques de radicalisation régulièrement soulignés par les enquêtes menées sur le sujet, indiquant que le communautarisme en est le terreau principal. Comment ne pourrait-il pas y avoir risque d’affrontement avec une partie de notre société, alors que des pratiques traditionnelles ou religieuses qui lui sont totalement contraires ne sont pas nommées, et donc, pas contrées, corrigées. Il faut ici sortir du déni, et cela devient de plus en plus urgent et vital. La loi « contre le séparatisme » rebaptisée « confortant le respect des principes républicains », prévoit bien l’interdiction des certificats de virginité délivrés par des professionnels de santé, ce qui est une bonne chose, précédant souvent des mariages arrangés voire forcés. Mais cela ne saurait suffire pour s’attaquer réellement à des systèmes organisés qui ne disent pas leur nom. Curieusement, certains articles sur l’événement, s’ils rendent compte du caractère raciste des faits, c’est sans donner l’information que l’individu qui a agressé le livreur parce qu’il était noir, s’est réclamé d’être algérien. Ce qui n’est pourtant pas banal et souligne un enjeu intercommunautaire qui ainsi risque de passer sous les radars. Le racisme n’est pas une opinion !», a réagi Marlène Schiappa, la ministre déléguée chargée de la citoyenneté, et la Licra s’est mise sur le dossier, tout en dénonçant cet acte odieux. (…) Dans l’enquête de l’Obs sur ce refus du métissage entre « communautés », à travers le refus de l’union entre descendants d’immigrés souvent français nés sur le sol de France, comme entre personnes noires et arabes, un témoignage vient souligner un aspect laissé dans l’ombre de l’histoire : « Faut dire aussi que dans nos bleds, il y a certains préjugés. Au Maroc, l’Afrique noire renvoie parfois à des choses négatives. La pauvreté, la maladie et même, pour certains, l’esclavage. » Il se trouve précisément, que lors de l’agression du livreur, celui-ci aurait été pris à parti par l’auteur se présentant comme algérien, selon un témoin, comme suit : « Il l’a traité d’esclave. » et plus encore « pendant 800 ans on vous a vendus comme du bétail » Une référence récurrente. On oublie un peu vite que l’esclavage et la traite d’origine arabo-musulmane furent considérables sur une très longue période, et que cela peut rester très ancré dans des rapports des uns envers les autres, dont l’héritage a du mal de toute évidence à évoluer. Un aspect de l’histoire qui d’ailleurs est rayé de la connaissance commune, à la faveur d’une loi dite Taubira qui a qualifié de « crime contre l’humanité » la traite et l’esclavage d’origine occidentale (environ 11 millions d’êtres humains), mais rien sur les autres traites, que ce soit celle exercée entre tribus africaines (environ 14 millions) ou encore celle propre à la domination arabo-musulmane de l’Afrique pendant des siècles (environ 17 millions). Il est évident que tant que l’on occultera l’histoire pour de très mauvaises raisons politiques sinon au nom d’on ne sait quelle mauvaise conscience, certains comportements, certaines traditions d’un autre âge, perdureront. Faire un véritable travail de prévention passe ici par l’école, l’éducation. Ce qu’il faut, c’est lever les tabous dans ce domaine, en enseignant l’esclavage et la traite, comme un phénomène historique qui a traversé bien des sociétés, mais qui n’a pas été aboli partout, et que seuls les régimes démocratiques en protègent, en en interdisant le retour. Cela passe par en finir avec ce relativisme culturel qui s’appuie sur l’idée de la reconnaissance de la « diversité » comme sacrée, désignée comme nouvelle dimension fondamentale des droits humains, de façon abstraite, pour mettre toutes les sociétés sur le même plan. Ce dont il découle que considérer que telle société est moins développée qu’une autre en raison d’une forte fécondité liée à des croyances religieuses ou à la polygamie, pratiques appauvrissant la population, ce serait du racisme. C’est absurde. Ne pas vouloir le voir c’est laisser se reproduire certains aspects néfastes des cultures dont certaines traditions derrière le mot diversité qui cache des régressions que l’on ne prévient ainsi pas. C’est seulement lorsque l’on se considère comme des égaux que l’on peut se mélanger et donc, entre individus de droit et non, si on se considère d’abord comme relevant de telle ou telle prédestination identitaire. C’est même la meilleure arme contre le racisme. L’ONU elle-même qui défend bien plus les droits des minorités que l’égalité des droits a aussi ici ses responsabilités. On doit mettre la conquête de l’égalité des droits et les responsabilités qu’elle engage, au titre des devoirs communs, au sommet de nos valeurs, comme acquis fondamental, bien universel devant l’histoire ! Voilà ce qui devrait pouvoir dessiner un destin commun à l’humanité par-delà les différences. Peut-être alors, pourrons-nous déjouer ces logiques préjudiciables pour la vie de bien des individus, ainsi que pour notre nation et plus généralement pour l’émancipation de tous, et espérer que le monde puisse devenir celui de citoyens libres et responsables. »

<Voir aussi:

Georgetown, fac américaine livrée à la culture de l’annulation

ENQUÊTE – Le moindre «écart de langage» d’un professeur permet à certains militants de le clouer au pilori et de ruiner sa carrière. S’estimant persécutées, les minorités américaines prennent le pouvoir sur les campus. Les réseaux sociaux renforcent une mentalité de meute.
Adrien Jaulmes
Le Figaro
30/05/2021

À la fin de l’un de ses cours à la faculté de droit de l’université Georgetown, à Washington DC, au mois de février dernier, la professeur Sandra Sellers discute avec un collègue, David Batson. Pour cause de pandémie, le cours a eu lieu via le logiciel de vidéo- conférence Zoom et les deux professeurs sont restés connectés après que les étudiants sont déjà partis. «Tu sais quoi? dit Sellers à son collègue, j’ai horreur de dire ça, mais je finis par avoir cette angoisse chaque semestre, parce que beaucoup de mes étudiants avec les plus mauvaises notes sont des Noirs.» «Ça arrive presque tous les semestres, poursuit-elle. Et c’est toujours pareil, on va me dire: “Oh, allez! Vous savez, vous en avez aussi de très bons.” Mais il y en a aussi généralement qui sont tout simplement en bas du classement.» Batson ne répond pas, mais opine de la tête. Plus personne n’est connecté, mais le système continue à enregistrer leur conversation. L’accès à la vidéo est cependant limité, par mot de passe, aux étudiants de la faculté.

Deux semaines plus tard, début mars, un extrait filmé de leur dialogue est publié sur Twitter par un étudiant. Il déclenche un scandale qui se répand à toute vitesse sur le campus. L’association des étudiants noirs de la faculté de droit réagit en publiant sur Facebook un communiqué réclamant la sanction immédiate des deux professeurs. «Nous ne demandons rien de moins que le licenciement immédiat de Sandra Sellers. Pas de suspension. Pas d’enquête. L’université doit prendre des mesures rapides et définitives face à un racisme flagrant et éhonté. (…) Ces déclarations racistes révèlent non seulement les véritables convictions de Sellers sur les étudiants noirs, mais elles illustrent également les préjugés conscients et inconscients systématiquement présents dans la notation des étudiants en droit à Georgetown et dans les facultés de droit du pays. La différence, c’est que Sellers s’est fait prendre et que son racisme a été diffusé aux yeux du monde entier.»

Le doyen de la faculté de droit, Bill Treanor, réagit aussitôt. «Nous prenons cette situation avec le plus grand sérieux. J’ai regardé une vidéo de cette conversation et je trouve le contenu odieux, écrit-il dans un communiqué. J’ai informé le professeur Sellers que je mettais fin à son contrat avec la faculté de droit de Georgetown avec effet immédiat… Le professeur Batson a été placé en congé administratif en attendant l’enquête du Bureau de la diversité, de l’équité et de l’action positive, dont les résultats guideront nos prochaines étapes. Jusqu’à la fin de l’enquête, le professeur Batson ne participera plus au cours dans lequel l’incident s’est produit.»

«Les mots seuls ne suffiront pas, je le sais, à nous faire avancer, poursuit le doyen. Pourtant, je veux commencer par présenter des excuses aux étudiants, au corps enseignant, au personnel et aux anciens élèves qui ont été touchés par cet incident. J’attends plus de cette école de droit que ce que nous avons vu dans cette vidéo. Nous pouvons faire mieux et nous le ferons.»

Âgée de 62 ans, experte juridique spécialisée dans la médiation et la négociation de litiges en matière de propriété intellectuelle, Sandra Sellers fait acte de contrition. «Je suis profondément désolée pour mes remarques blessantes et déplacées, écrit-elle en annonçant son départ. Bien que la vidéo soit un extrait d’une discussion plus longue… cela ne diminue en rien l’insensibilité dont j’ai fait preuve. Je ne ferais jamais rien pour blesser intentionnellement mes étudiants ou la faculté de droit de Georgetown et j’aimerais pouvoir retirer mes paroles. Indépendamment de mon intention, j’ai causé un préjudice irréparable et j’en suis vraiment désolée. Pour cette raison, je démissionne immédiatement et volontairement de mon poste de professeur auxiliaire.»

L’Association des étudiants noirs exige aussi des «excuses publiques du professeur David Batson pour son incapacité à condamner de manière adéquate les déclarations de Sellers». Elle les obtient: «Je comprends que j’ai manqué l’occasion de répondre de manière plus directe au contenu inapproprié de ces remarques, écrit Batson. Je m’en excuse sincèrement. Cette expérience m’a donné, et j’espère à d’autres, une occasion inestimable de reconsidérer les actions à entreprendre lorsque nous sommes confrontés à des remarques sensibles.»

«Suprématie blanche sous-jacente»

Le doyen annonce une série de nouvelles mesures: la mise en place dès la rentrée d’une «formation à la non-discrimination» et l’«allocation d’une bourse aux membres du corps enseignant qui souhaitent travailler pendant l’été à l’élaboration de matériel pédagogique traitant de la justice raciale, des inégalités raciales, ainsi que des expériences et de l’action des groupes traditionnellement marginalisés». Mais, surtout, il annonce que les étudiants auront désormais la possibilité de signaler «de façon confidentielle auprès du Bureau de la diversité institutionnelle, de l’équité et de l’action positive» d’éventuels incidents racistes.

Comme de nombreux autres campus américains, l’université Georgetown a expérimenté l’un des effets de la fameuse «cancel culture», ou «culture de l’annulation». Sur les bords du Potomac, dans la vieille ville de Georgetown, cette institution fondée par les jésuites en 1789 est l’une des premières universités catholiques dans ce pays où les établissements les plus prestigieux sont protestants. Elle accueille 12.000 étudiants, venus y vivre une expérience «qui prépare la future génération des citoyens globaux à prendre la direction et faire une différence dans le monde de demain», selon la brochure de l’université.

Les choses n’en restent pas là. Dans les semaines qui suivent, un professeur noir appelle les autres professeurs «non-noirs» à prendre parti plus clairement dans cette affaire. Une déclaration est aussitôt rédigée, dans laquelle les signataires «reconnaissent leur responsabilité en tant que membres non noirs du corps enseignant à s’engager dans un travail constant d’examen et de révision de leurs propres préjugés». Ils «reconnaissent également les nombreux cas où la notion de suprématie blanche, sous-jacente aux idées de mérite, peut contaminer l’évaluation des performances» des étudiants. Presque tous les professeurs de la faculté de droit de Georgetown signent la déclaration.

Lama Abu-Odeh a refusé. Cette professeur de droit d’origine palestino-jordanienne fait partie des rares voix à s’être élevées contre le sort fait à sa collègue, et aussi contre le climat d’intimidation imposé par les associations de militants antiracistes. «Quand cet incident a eu lieu, mes étudiants voulaient en parler, certains ont demandé pourquoi cette enseignante avait été contrainte à la démission, explique-t-elle. Je leur ai dit que notre conversation était enregistrée, et qu’il fallait faire attention, que nous sommes dans une société où l’on doit prendre garde à ce que l’on dit, et que j’étais désolée de cet état de choses.»

«Les professeurs ne sont pas protégés par la direction de l’université, poursuit-elle. Un incident comme celui de Georgetown est un message adressé à chaque professeur: voici ce qui peut vous arriver si vous dites ce qu’il ne faut pas. Et une fois que vous serez qualifié de raciste, personne ne vous soutiendra. Tout le monde dans les universités est terrifié. Toute votre existence professionnelle est entre leurs mains, votre carrière peut s’arrêter du jour au lendemain, vous pouvez tout perdre.»

Lama Abu-Odeh a signé depuis dans la revue en ligne Quillette une lettre ouverte où elle dénonce une «révolution culturelle» en marche à l’université Georgetown. Elle décrypte l’incident comme une prise du pouvoir par «une nouvelle élite dirigeante qui s’empare des institutions universitaires en utilisant son statut de minorité» et contre laquelle les libéraux progressistes sont impuissants à lutter, même quand leurs principes fondamentaux sont foulés aux pieds. «Un de mes collègues a fait remarquer que je gaspillais de précieuses ressources de victimisation en refusant de signer la déclaration des professeurs non noirs en tant que musulmane, palestinienne, femme, blablabla, note-t-elle. C’est là toute l’ingéniosité du régime minoritaire: une coalition de minorités qui, collectivement, forment une majorité, mais qui est néanmoins toujours en mesure d’invoquer son statut de minorité pour préserver son pouvoir. Le pouvoir est présenté comme l’absence de pouvoir pour préserver le pouvoir réel.»

Daniel Kovalik, professeur de droit à l’université de Pittsburgh et militant de gauche traditionnel, se dit effaré par ce nouveau phénomène, auquel il a consacré un récent ouvrage, Cancel this Book (non traduit). «Ces nouveaux militants ne ressemblent pas aux activistes traditionnels, tel que je l’étais moi-même comme étudiant, quand je militais pour l’égalité des droits ou en faveur de la paix. Ce mouvement s’attaque à des individus. Ses mécanismes sont ceux des persécuteurs. Je ne vois rien de progressiste là-dedans», explique ce spécialiste des droits de l’homme. «Les réseaux sociaux ont un effet accélérateur, ajoute-t-il, et ils renforcent une mentalité de meute: la foule est anonyme. Ils ne demandent pas non plus beaucoup d’énergie: ces prétendus activistes restent chez eux derrière leur écran. Parce qu’on a posté quelque chose sur internet, on a l’impression d’avoir agi dans la réalité. Mais c’est aussi redoutablement efficace: les gens sont contraints au silence. Un professeur qui perd son poste, et ce sont des centaines qui se taisent. Dans les universités, les gens ont peur, le pouvoir appartient à ceux qui crient le plus fort.»

«Ce qui me trouble le plus, conclut Daniel Kovalik, c’est que ce mouvement possède des caractéristiques quasi religieuses et absolutistes. Il n’y a pas de pardon ni de rédemption, juste la damnation. Paul reste Saul et Marie-Madeleine reste une prostituée pour l’éternité. Et le mouvement n’en est qu’à ses débuts.»

Voir encore:

Georgetown’s Cultural Revolution
Lama Abu Odeh
Quillette
April 9, 2021

Sandra Sellers, an adjunct professor at Georgetown University’s Law Center, was forced to resign because she was caught on video saying to her colleague and co-teacher David Batson: “I hate to say this… I ended up having this, you know, angst every semester that a lot of my lower ones are blacks. Happens almost every semester. And it’s like, ‘Oh, come on!’ You know? Got some really good ones but there’s usually some that are just plain at the bottom. It drives me crazy. Of course there are the good ones… but come on…” Batson appeared in the video nodding embarrassedly.

The video was a class recording which is only accessible to students in the class and is password protected. The conversation took place after students had logged out and the professors, unaware that the recording of the class ran for 10 minutes after the end of class time, thought they were having a private conversation. A student (not enrolled in the class) posted the video on Twitter and it instantly got thousands of retweets. In response, the dean acted by first referring the culprit professors to the university’s Equity and Diversity Committee for investigation and then, after the Black Law Student Association of Georgetown (BLSA) issued a statement declaring what was said was racist and demanding that Sellers be fired, he terminated Professor Sellers’s contract. Batson was placed on administrative leave pending an investigation by the Diversity Committee, which will also investigate whether the professors’ alleged bias affected the grades they gave their students. He later resigned. The dean described the conversation between him and Sellers as “abhorrent.”

What was interesting was what ensued afterwards. The black faculty at Georgetown Law issued a statement denouncing what Sellers said, describing it as “grounded in white supremacist thought.” The statement argued that Sellers’s comments amounted to a stereotype about black students that inevitably had a negative effect on their performance and called for revisiting all the grades awarded by her. The statement insisted that her comments were not “unique” as the “legacy of white supremacy is insidious” and called on professors who “operate from unspoken white supremacist notions… to examine their own flawed thought patterns and correct them.” A black professor called for non-black faculty to issue a statement “not necessarily in support of the letter already written, but from the position of their privilege within racialized spaces like the classroom” and wondered “in what numbers would such a letter be supported and with what reservations?” Quickly and on cue, a statement by the non-black faculty was drafted in which the signatories “acknowledge[d] [their] responsibility as non-Black faculty members to engage in the constant work of examining and revising [their] own flawed premises.” They also “acknowledge[d] the many levels at which [they] must confront ongoing white supremacist notions underlying ideas of merit that may contaminate assessment and performance.” This sentiment was repeated four times in the statement, each time drafted slightly differently but making the same point. Close to every member of Georgetown Law’s non-black faculty (and others) signed the letter.

I, and a few others, withheld our signatures.

In the face of this overwhelming support by the non-black faculty, two white professors of the boomer generation with plenty of progressive credentials pushed back.

One agreed with the general framing of the incident as described in the statement by the black faculty but worried about the precedent of firing a professor for expressing her views to a colleague in what she had good reason to think was a private conversation, especially as this firing was in violation of Georgetown’s policies on secondary use of videos recording class content. Georgetown’s policy prohibits secondary use of these videos by anyone for any purpose whatsoever, with primary use being confined to students enrolled in the relevant class.

This was followed by another email in which this professor expressed exasperation at the twin statements on the grounds that they handed the political Right an easy target from a culture war perspective and suggested a more earnest effort was needed to address the question of poor performance by minorities at Georgetown Law. If they were performing badly, then surely the faculty needed to figure out ways to better serve them. He called for putting aside the narrow conception of merit which underpinned the poor evaluation of some students, linked as it is to filling vacancies at rich law firms, and suggested instead training students to acquire a range of skills for different types of employment.

The other professor who pushed back complained that the two statements relied overmuch on the notion of “unconscious bias” which presupposed the problem is linked to the shortcomings of particular individuals, when, in fact, “structural racism” is to blame. She expressed sorrow for the destruction of the career of Professor Sellers without due process and insisted that structural racism would not be cured by diversity training but required the thoughtful use of additional resources for “unprepared low performing students”. She went on to advocate that we redesign our courses so that they’re more reflective of the experiences of minority groups. While she began her email by describing the torment she went through on whether to “sign or not sign” the statement by the non-black faculty, the male professor expressed his opinion without, in his words, “sugar coating it,” and described the statement by non-black faculty as a form of “virtue signaling.”

Both of these statements were met by silence.

The silence to my mind is telling. It speaks of the lack of resources within progressive thinking that could be drawn upon to resist the trend that has bedeviled American academia over the past few years. The academy is a different place today than it was only a year ago and was different a year ago than it was five years before. Terror and dread fill academic workers, professors, and staff alike, and it is everywhere. Neither the call for distinguishing between unconscious bias and structural racism; nor for dismantling “merit” so that “minorities” succeed, seem able to do the work the authors of these emails want them to do. They fail to deliver responses of the kind, “Let’s just talk about this. Maybe the problem is overdetermined and is not reducible to ‘unconscious bias.’” What they beget instead is a combination of dread and virtuous self-congratulation. These two sentiments, dread married to virtue, constitute to my mind the affective embodiment of progressive ideology prevalent among white liberals as developed in its most privileged space: academia. They are typical. They are two faces of the same coin: flip and you see dread, flip again and you see virtue.

Both of the push-back statements by the rebel academics take it for granted that many of the assumptions made by those within the progressive camp, as represented by the two statements, are correct. One idea, which neither challenges, is that “minorities” are in a bad place in contemporary America simply in virtue of being minorities. Having agreed with this foundational premise, the two dissenters assume that debate is possible on how best to go about fixing the problem. But the problem is the ideology that frames the question in this way.

Progressive liberals are blind to the fact that there is a regime take-over apace everywhere in academic institutions. A new ruling elite is taking over academic institutions by using its “minority status” to exercise a “soft” coup and is appealing to the minoritarianism of progressive ideology to legitimize its coup—or, if you like, to “manufacture consent.” I will call the adherents of this ideology the “progressoriat.”

The reason that challenging any aspect of this dominant ideology is taboo is because it leaves you vulnerable to the charge that you are uncomfortable with the project of empowering minorities—not just the transfers of power from traditional elites to historically disadvantaged groups that has already begun to take place in the academy, but further transfers of power. The only acceptable response when confronted by any aspect of the ideology that has facilitated this coup is to enthusiastically endorse it—to celebrate it. If you’re not a minority, anything less risks being interpreted as dread at the prospect of your own imminent loss of status—or, if you are, as evidence that your soul has been “colonized” by white supremacists. As I said, virtue as the other side of dread.

The position of the progressoriat in relation to this coup is akin to that of communist activists in relation to a communist takeover. At first they see it as representing what they always fought for; then with time they find themselves having to decide whether its first atrocity is to be criticized or understood as necessary; then, when the next atrocity takes place, they feel they must tolerate it because they didn’t object to the first atrocity and, before long, a time comes when any objection can only be made at a huge cost to themselves. The unfolding history of the new coup is being written every day across the domain of academic institutions in the US as the progressoriat watch muffled, hesitant objecting in private, and then, when someone makes their reservations public, finding themselves at risk of being suspended or losing their jobs.

The new elite taking over academic institutions has at its disposal an arsenal of tools to perpetuate its rule. It not only postures as representative of others in the way communists did—the “intelligentsia” representing the worker or the peasant in the latter’s case and representing victim groups in the former’s. The new elite can also represent itself as victims, an opportunity even communists would have baulked at. Members of the new elite have no hesitation at weaponizing their feelings, silencing opponents by claiming they’ve offended them. And, of course, such claims are readily accepted by the progressoriat because of their acceptance that minorities are necessarily oppressed. In this way, the new power elite can present itself as being victims, as well as representing victims. In other words, it has the power to make itself The Cause. This is why the insistence on the ubiquity of unconscious bias is important: it allows the new elite to consolidate their status by continually self-referencing as victims. Bias being everywhere means that the new ruling class, in spite of having seized power, can continue to present themselves as being oppressed. By constantly claiming to be offended, triggering Pavlovian apologies and vows to “do better” from the progressoriat, who appear to have endless reservoirs of self-abnegation, the new elite establishes rituals that renew its rule and solicit ongoing consent to this rule.

The ranks of this new ruling class are refreshed by immigrant academics who come to understand themselves in the way progressivism understands them: as minorities who can also act victim-like if they want—a precious endowment in the cultural academic market. Intersectionality awaits to welcome them and give them a warm hug. They can be treated on principle as black-adjacent. To do that, they quickly learn that they have to concede leadership to their black colleagues as having the greatest claim to victimhood. If they don’t play the victim card, they throw away valuable currency when it comes to shinning up the academy’s greasy pole. A colleague of mine commented that I was wasting precious victimhood resources by refusing to sign the statement by non black faculty: Muslim, Palestinian, woman, dadidadida. This is the cleverness of minoritarian rule: a coalition of minorities that, collectively, form a majority but that is nevertheless always able to invoke its minoritatian status to preserve its power. Power is presented as the absence of power to preserve actual power.

The progressoriat are unable to talk about their impending demise because they have already used their own institutional power over decades to drive away conservatives. They turned their academic institution into a partisan echo chamber. Residing in an echo chamber only increases your moral certitude. Now they are being given a taste of their own brutal medicine. Meantime, the new elite is acting ruthlessly and impatiently and is only happy with declarations of complete submission. Any sign of hesitation on the part of a signatory—”Maybe we should talk about free speech too?”—is met with expressions of exasperation by the all-powerful members of the victim minority faculty. No hesitation or nuance is allowed: nothing but unequivocal loyalty oaths. The progressoriat can only repeat, “I believe in the cause. I believe. I believe. Believe me I believe.”

If this echoes a Maoist take-over, that’s because it is. It passes the sniff test.

Student activists sniffing a transfer of power are pushing it as far as they can, understanding it as part of a general generational take-over of elite institutions. Today’s students show little interest in free speech and appear more interested in moral point-scoring, especially graduate students. Polls show young academics pumped up more on moral steroids than intellectual ones. Why stop when you are winning? The situation is in flux which opens the door for moral entrepreneurs to up the ante. Some enterprising students at Georgetown Law complained to Slate magazine that the dean allowed the Federalist Society to host an event on a multi-racial working class by “three white men.” Moral entrepreneurship means that what it is to be racist is being redefined daily with someone’s demise—an ongoing post-fact articulation of the definition of “bias”—and why not declare conservatism racist while you’re at it?

The new elite in academia is part of a more general phenomenon of the rise of the technocrats who have found a home in the Democratic Party so that academic institutions, who produce these technocrats, are now the direct and unmediated suppliers of a political class whose educated credentials are its claim to rule. Academia has not only become without rival the incubating center of ruling class entitlement—and acts as a result as an extended arm of the Democratic Party—but it has also refashioned itself after the party. Like the latter, the academy acts like a council of elders managing various ethnic tribes residing under its jurisdiction. Note the rush to get out a statement when a minority group has been under assault: a group of sex workers are shot by a sex addict and the President of Harvard rushes out a statement opposing anti-Asian racism (and blaming Trump) because the killer was white and the victims Asians. So did Biden. Technocrats of virtue responding to lobbies of virtue.

The rise of the technocrat is itself reflective of the shift in US liberalism to diversity liberalism. Global capital disenfranchised the white working class by moving its investments overseas and replacing it with a diverse workforce recruited globally through lax enforcement of immigration rules. Technocratic managerialism armed with diversity liberalism is the way global capital rules. Because the white working class has lost power in the process it has to be continually depicted as having earned its demise. It has earned it by being morally compromised: in Hillary Clinton’s words, “the basket of deplorables.” Black elites coming to power as part of this shift feel comfortable exercising class dominance by deriding the white working class as racist. The continual invocation of the storming of the capitol as an expression of white supremacy is par for the course.

In Bobos In Paradise: The New Upper Class and How They Got there (2000), David Brooks describes the displacement of the WASPs as the dominant ethnic group in the US with the introduction in the early 60s of “merit” as the primary criterion of admission to universities, especially the Ivies. The new criterion was introduced by WASPs themselves, thus paving the way to their own demise and conceding power to a new emergent group that found its own flourishing within “merit”: the high-performing Jew. This led, a generation later, according to Brooks, to the rise of the Bobos (the bourgeois bohemians) as the new cultural and economic elite. They were bourgeois because they had acquired great riches given the demand for educated labor in the new global economy they had helped create—but they were also bohemian because they imbibed the modernist progressivist values of their Ivy League professors. In other words, like their predecessors, they laid the groundwork for their own destruction by embracing the ideology that evolved into the identity politics of the 90s.

The academic Bobos are now being displaced. Like the WASPs before them, they have written the script of their own demise—in their case, through a dedicated investment in the rise of the minority academic. The progressive ideology they subscribed to left them with no tools to resist their impending fall. What should we call the new elite? The Bobus—the bourgeois bureaucrats? They are bourgeois because they’ve benefitted from the rise in demand for their representative labor in the market of diversity liberalism; and bureaucratic because they have devised the rules enshrining various speech codes and policies that buttress their power. The bohemian questioning of conventional morality, and the drive for experimentation, have been replaced by the stern bureaucrat enforcing a new morality, with its demand for penance for past sins.

When I protested to the faculty diversity trainer, a law professor from the West Coast, that the real minority at Georgetown Law are the conservative students who have been telling me about how isolated and beleaguered they feel, especially with the flood of emails from the administration when Trump was in office denouncing racism, without defining what it is or indeed giving a single account of a racist incident, she quipped, “They don’t have to be at Georgetown. They can go to Notre Dame!”

Lama Abu Odeh is a law professor at Georgetown.

Voir de plus:

Ran Halévi: «“Palestinian Lives Matter”, quand les “woke” américains s’emparent du conflit au Moyen-Orient»

TRIBUNE – Pour les nouveaux militants de la gauche identitaire américaine, l’État d’Israël est condamnable du fait même de sa force, à l’instar du «privilège blanc» (sic) aux États-Unis. Désormais, «c’est un wilsonisme de l’indignation diversitaire que la démocratie américaine exporte un peu partout», analyse le directeur de recherche au CNRS.


Ran Halévi est directeur de recherche au CNRS et professeur au Centre de recherches politiques Raymond-Aron.


Ce devait arriver tôt ou tard. La révolution identitaire, née dans les campus aux États-Unis avant de gagner la sphère publique et de déchirer les Américains, vient de franchir un pas de plus: avec la guerre de Gaza, elle a forcé les portes de la géopolitique en transposant les postulats de la «cancel culture» dans le domaine des relations internationales.

La convergence des luttes entre le «wokisme» et le Hamas a de quoi laisser perplexe. L’un représente tout ce que l’autre abhorre et réciproquement. Les partisans de la rectitude politique vivent à des années-lumière d’une organisation terroriste, fondamentaliste, qui vouerait à la damnation éternelle la théorie du genre, les confessions intersectionnelles, la subordination de la nature à la culture ou la liberté de choisir son sexe. Certains esprits, pourtant, n’ont pas ménagé leurs efforts pour découvrir une parenté entre les guerriers de la gauche morale et les combattants islamistes du Moyen-Orient. Telle Judith Butler, icône intellectuelle de la radicalité critique, au cours d’un séminaire antiguerre tenu à Berkeley en 2006: «Il est extrêmement important de comprendre le Hamas, le Hezbollah, comme des mouvements sociaux progressistes, de gauche, et qui font partie d’une gauche globale; cela ne nous empêche pas d’être critiques à l’égard de certaines dimensions de ces deux mouvements.» On imagine l’hilarité qu’auraient provoquée ces pieuses paroles chez les intéressés à Gaza ou à Beyrouth.

L’islamisme radical et la culture «woke» appartiennent à deux planètes différentes, mais il est certains traits familiers que l’un reconnaîtrait aisément chez l’autre. La volonté de subordonner la loi aux impératifs de la religion, dans un cas, de la morale dans l’autre. Une manière de concevoir la justice — et de l’appliquer — hors des règles du droit. Le refus aussi de la délibération, de la confrontation des opinions, puisque le dogme religieux, pas plus que les certitudes morales, ne sauraient être un objet de discussion. Enfin, l’essentialisation de l’autre, ici les sionistes et les Juifs, là les dominants blancs enfermés dans leur déterminisme.

La critique d’Israël est depuis longtemps un trait constitutif de la gauche progressiste aux États-Unis. À mesure que la politique identitaire imprégnait la vie publique, il était inévitable qu’elle finisse un jour par pénétrer dans l’enceinte du Capitole et qu’une vision alternative du conflit israélo-palestinien rompe le consensus longtemps très favorable à l’État hébreu. Et c’est le Parti démocrate, dont l’aile radicale ne cesse de gagner du terrain, qui allait lui servir de relais. Le dernier cycle des violences au Proche-Orient a permis de vérifier cet infléchissement historique. Telle représentante démocrate à la Chambre qualifiait Israël d’ «État-apartheid», une autre d’ «État terroriste», une troisième dénonçait l’«injustice systémique» qu’il inflige aux Palestiniens.

Beaucoup moins prévisible était la redéfinition d’un conflit national bientôt centenaire dans les termes de la justice raciale: Gaza n’était qu’un avatar de la tuerie de Ferguson (un jeune Noir abattu en 2014 par un policier blanc) et de la mort de George Floyd. À Londres, des manifestants scandaient «Palestine can’t breathe» (les mots de Georges Floyd avant de mourir) et «Palestinian Lives Matter».

Pour les activistes de Black Lives Matter et leurs soutiens démocrates, l’incrimination d’Israël, comme celle du racisme blanc en Amérique ou ailleurs, participe du même combat moral, de la même libération globale de la parole. Cette assimilation singulière a obtenu en quelques jours un écho extraordinaire, de Washington à Hollywood, ralliant des sportifs, des artistes, des vedettes de la mode, des influenceurs dont l’audience sur les réseaux sociaux est énorme. Et son pouvoir d’intimidation paraît d’autant plus redoutable qu’il est formaté dans le langage familier de la justice victimaire. Autrefois, les néoconservateurs américains voulaient installer à coups de canon la démocratie dans le monde arabe. Ce «wilsonisme botté», selon le mot de Pierre Hassner, a fait long feu. Aujourd’hui, c’est un wilsonisme de l’indignation diversitaire que la démocratie américaine exporte un peu partout, dont l’État hébreu est l’une des principales cibles.

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Paris : une procession en mémoire des martyrs catholiques de la Commune attaquée par des antifas

À l’appel de cinq paroisses du XXe arrondissement et du diocèse de Paris, des fidèles s’étaient réunis samedi pour commémorer l’exécution de religieux lors de la Commune en mai 1871. Un homme a été hospitalisé.

Samedi boulevard du Ménilmontant, les quelque trois cents fidèles catholiques réunis pour honorer la mémoire de martyrs catholiques de la Commune ont été hués et violemment agressés. Le rassemblement, qui réunissait cinq paroisses de l’est parisien et plusieurs associations diocésaines, devait s’étaler sur 4 km jusqu’à la paroisse Notre-Dame des Otages, le lieu même où, il y a 150 ans, 49 «otages», parmi lesquels dix religieux, avaient été fusillés par les fédérés, athéistes militants et anticléricaux.

«L’objectif était purement religieux, il n’y avait aucune revendication politique dans notre démarche», explique Monseigneur Denis Jachiet, évêque auxiliaire de Paris. Des familles, des personnes âgées, de jeunes scouts et enfants de chœur, quelques poussettes avec des bébés, «une simple procession familiale et bon enfant», rapporte de son côté l’un des organisateurs au Figaro. Le point de départ avait été fixé au square de la Roquette, lieu de l’exécution de Mgr Georges Darboy, archevêque de Paris, le 24 mai 1871.

À peine la procession entamée, les fidèles commencent à se faire siffler et invectiver par des passants. «C’était d’abord des gens assis aux terrasses, des promeneurs, rien de trop méchant», rapporte l’organisateur. «On est de bonne composition, on a laissé passer». Mais devant le cimetière du Père Lachaise, la tension monte lorsque le cortège rencontre des «manifestants communards», munis de drapeaux rouges, qui tentent de couvrir le chant des fidèles par des slogans menaçants : «Tout le monde déteste les Versaillais ! À mort les fachos !». Des manifestants dont le rassemblement était prévu au même endroit, un peu plus tôt dans l’après-midi. «Une malheureuse conjecture», note Monseigneur Jachiet. L’atmosphère devient rapidement «oppressante», rapportent plusieurs participants au Figaro. «On se serait cru 150 ans en arrière, c’est surréaliste», raconte l’organisateur.

«Ils voulaient en découdre»

Tandis que la procession persévère, elle est de nouveau interrompue quelques centaines de mètres plus loin, lorsqu’un groupe d’une vingtaine de jeunes cagoulés arrive à son tour. «Ceux-là voulaient clairement en découdre, c’étaient des antifas», précise l’organisateur. «Ils nous ont arraché les bannières des mains, ont mis à terre le drapeau du Souvenir français qu’ils ont piétiné, asséné des coups de poing aux paroissiens», rapporte l’organisateur. «Ils nous jetaient des poubelles, des bouteilles, même des barrières grillagées», raconte l’une des manifestantes. Deux sexagénaires tombent au sol, un fidèle est sérieusement blessé au crâne. Il a été hospitalisé.

Les quelques agents de sécurité prévus par le diocèse et l’Ordre de Malte sont rapidement débordés. À l’avant du cortège, le seul policier envoyé par la préfecture appelle des renforts et tente de s’interposer entre les agresseurs et les fidèles, armé de sa bombe lacrymogène. «Il n’y a jamais de problèmes lors des processions catholiques, ce qui explique sans doute le faible effectif prévu par la préfecture», fait valoir Alexandra Kozak, paroissienne du quartier.

Les fidèles mettent un terme à la procession et se réfugient dans l’église la plus proche, Notre-Dame de la Croix. «On a attendu en priant, jusqu’à ce que la police nous exfiltre», raconte l’organisteur, qui évoque des enfants et mères de famille «sous le choc».

«Ce qui s’est passé est déplorable», a réagi Karine Dalle, responsable communication du diocèse de Paris auprès du Figaro. Conscient de toucher à un sujet «hautement sensible», et constatant que le programme de la journée avait été relayé sur des comptes et groupes Facebook d’extrême-gauche, le diocèse avait pourtant choisi de renforcer la sécurité de la marche. «Mais on ne s’attendait pas à une telle réaction, pour une procession purement religieuse», estime-t-elle, précisant qu’une plainte contre X va être déposée. Déjà quelques jours auparavant, la basilique de Montmartre, perçue pour certains comme une atteinte au souvenir des victimes de la Commune, avait fait l’objet d’une intrusion des partisans de cette page de l’histoire qui soulève encore les passions.

Le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin a quant à lui réagi sur Twitter dans la soirée dimanche à ce qu’il a qualifié de «prise à partie par des individus violents», ajoutant que «la liberté de culte doit pouvoir s’exercer en toute sérénité» dans le pays.

Voir encore:

Mathieu Bock-Côté: «Aux États-Unis, qui sont vraiment les “antifas”»

CHRONIQUE – Le journaliste américain Andy Ngo témoigne, au péril de sa vie, d’une mouvance qui cultive l’art de l’activisme clandestin dans Unmasked. Inside Antifa’s Plan to Destroy Democracy.
Mathieu Bock-Côté
Le Figaro
05/03/2021

On s’en souvient peut-être encore: interpellé par Donald Trump en débat lors des élections présidentielles américaines, qui lui demandait de condamner la mouvance «antifa», Joe Biden a répondu un peu étrangement en déclarant que ce qu’on appelle «antifa» ne serait pas une mouvance, encore moins une organisation, mais une idée. On a trouvé, au cours des dernières années, de nombreuses figures politiques pour répondre la même chose. Elles se drapent souvent dans la vertu en demandant comment on peut s’opposer à ceux qui s’opposent au fascisme. Ce n’était pourtant pas la première fois que Donald Trump s’inquiétait de la vigueur de cette mouvance, au point d’avoir laissé entendre qu’il la décréterait terroriste.

C’est un fait: les «antifas» ont pris beaucoup de place ces dernières années, quand leurs milices se sont emparées des rues américaines, en radicalisant plusieurs émeutes au nom de la «justice raciale», au point de les pousser, à la manière d’un mouvement agitateur, jusqu’à l’émeute. Mais qui sont-ils? Il fallait, pour répondre sérieusement à cette question, un véritable travail d’enquête, qu’a mené le journaliste américain Andy Ngo. Il l’a fait au péril de sa vie, comme il en témoigne dans Unmasked. Inside Antifa’s Plan to Destroy Democracy (édité par Center Street). Il en revient avec un ouvrage passionnant à propos d’une mouvance qui cultive l’art de l’activisme clandestin. Mais si les «antifas» ne sont pas rassemblés autour d’une structure ferme centralisée, on aurait tort de les croire désorganisés.

Au cœur de leur «antifascisme», on trouve une définition fantasmée du fascisme, qui n’a à peu près rien à voir avec le fascisme historique. Le fascisme se confond, à lire cette propagande, avec la démocratie libérale et le capitalisme, qui serviraient surtout à le masquer. De manière imagée, on dira que le fascisme est intrinsèquement lié, pour eux, à la structure même des sociétés occidentales. Partout, ils fantasment le racisme et le suprémacisme blanc. C’est ce qu’oublient souvent ceux qui parlent de cette mouvance avec complaisance. En reconnaissant aux «antifas» le droit de brandir l’étendard de l’antifascisme sans le leur contester, ils endossent la définition qu’ils en donnent, et leur accordent, quoique implicitement, une fonction légitime dans l’organisation de la cité.

La mouvance « antifa » désinhibe les pulsions violentes refoulées par la civilisation, en plus de prétendre les ennoblir

Ce qui distingue les «antifas», c’est un usage revendiqué de la violence. Leurs théoriciens parlent franchement: il s’agit de créer un environnement où les idées qu’ils réprouvent ne pourront plus s’exprimer. Il s’agit d’une violence sinon autorisée, à tout le moins tolérée par les pouvoirs publics, comme en témoigne Ngo, qui montre à quel point les activistes et émeutiers «antifas» sont rarement punis pour leurs actes, et sont même souvent relâchés lorsqu’ils sont pour un temps arrêtés. À Portland et à Seattle, ces dernières années, les «antifas» se sont emparés d’un morceau de territoire, décrétés ZAD libérée des États-Unis, et transformés en quelques jours en bidonvilles totalitaires. Les autorités municipales se montrèrent globalement tolérantes envers ceux qui occupaient des territoires de leurs villes. Les «antifas», jamais, ne risquent la dissolution.

Ngo, au fil de son enquête, débusque les mythes entourant cette mouvance. Une étrange rumeur veut que les «antifas», derrière leurs cagoules, soient composés de jeunes gens issus de la bourgeoisie, qui iraient s’encanailler en jouant à la révolution. Le portrait est beaucoup plus complexe. Si on en trouve dans leurs rangs, ces derniers attirent surtout des jeunes esprits psychiquement troublés, socialement fragilisés, à la manière d’un lumpenprolétariat identitaire de la postmodernité. Ils trouvent dans l’engagement «antifa» une forme de rédemption révolutionnaire: dès lors qu’il enfile sa cagoule et défonce sa première vitrine, le jeune converti se sent promu dans l’avant-garde révolutionnaire. La mouvance «antifa» désinhibe les pulsions violentes refoulées par la civilisation, en plus de prétendre les ennoblir.

Leurs théoriciens affichent leur dessein: il s’agit de terroriser leurs ennemis en les agressant, physiquement, s’il le faut, tout en présentant leurs actions comme des gestes d’autodéfense contre «l’extrême droite». En fait, ils se comportent comme une milice visant à créer un climat de terreur pour rendre impossible l’expression d’une dissidence contre l’idéologie diversitaire. Andy Ngo veut voir dans les «antifas» une menace pour l’ordre établi, à la manière d’un courant révolutionnaire classique. C’est peut-être là qu’il erre. Ni demain ni après-demain, les voyous encagoulés ne s’empareront du pouvoir. Il faut renverser la perspective: sans même en être conscients, ils servent l’air du temps, abattent ses ennemis, les molestent, un peu comme la SA de notre époque troublée.

Voir enfin:

Au Maghreb, le racisme anti-Noirs persiste

Nourri par l’histoire et les difficultés sociales, aggravé parfois par les autorités, le rejet des populations noires reste prégnant en Afrique du Nord

Charlotte Bozonnet

Le Monde

23 novembre 2017

Parmi les réactions suscitées par la diffusion de la vidéo de CNN montrant une vente aux enchères de migrants subsahariens en Libye, la dénonciation d’un racisme anti-Noirs persistant dans les pays du Maghreb figure en bonne place. Si les situations n’y sont pas comparables à la barbarie observée en Libye, les communautés noires continuent toutefois d’y être victimes de mépris, de discriminations, voire d’agressions.

En Algérie, il existe une forte présence de migrants subsahariens qui y restent de quelques mois à quelques années, comme une pause sur leur route vers l’Europe. Selon les associations locales, ils seraient près de 100 000. Vivant dans les périphéries des grandes villes, privés de statut légal, ces habitants « fantômes » occupent souvent des emplois à la journée dans le secteur de la construction.

En octobre 2015, l’histoire de Marie-Simone, une migrante camerounaise d’une trentaine d’années, avait fait la « une » de la presse. Victime d’un viol collectif à Oran (ouest), elle avait eu le plus grand mal à se faire soigner et à porter plainte. En mars 2016, à Ouargla (centre), c’est le meurtre d’un Algérien poignardé par un migrant nigérien qui avait dégénéré en une véritable chasse aux migrants. Et les exemples ne manquent pas.

Les autorités algériennes sont récemment revenues sur la tolérance dont elles avaient fait preuve vis-à-vis de la migration subsaharienne depuis 2012 et le début des troubles au nord du Mali. En décembre 2016, 1 200 personnes ont été renvoyées du pays. D’autres rafles et expulsions ont depuis été menées dans les grandes villes du pays. Emmenés en bus jusqu’à Tamanrasset, à 2 000 km au sud d’Alger, ils ont ensuite été relâchés de l’autre côté de la frontière, côté nigérien, parfois en plein désert.

Au Maroc, de nombreux témoignages font aussi état d’un racisme latent. Celui-ci va de faits divers extrêmement violents – en 2014, trois migrants ont été tués à Boukhalef, un quartier périphérique de Tanger – à un racisme diffus. « Dans la rue, certains nous appellent Ebola », racontait un Camerounais rencontré en septembre à Tétouan (nord).

Tensions entre migrants subsahariens et jeunes Marocains, à Casablanca, le 24 novembre.

La partie nord du royaume est un territoire de passage pour les Subsahariens qui veulent tenter la traversée vers l’Europe : soit par la mer, soit en essayant de franchir les barrières qui séparent le continent africain des enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla. Contraints de se cacher dans des conditions très dures, beaucoup sont victimes de bastonnades lorsqu’ils sont pris, puis envoyés dans des villes du sud du Maroc pour tenter de les éloigner.

En Mauritanie, plus au sud, le racisme ne vise pas les migrants de passage mais une partie des citoyens mauritaniens, rappelant la situation d’un pays où les Maures blancs concentrent la majorité des pouvoirs au détriment des Haratine, descendants d’esclaves, et des Négro-Africains. L’esclavage y a été interdit en 1981. Son interdiction a même été inscrite dans la Constitution en 2012, mais la pratique reste courante.

« Le racisme anti-Noirs continue aujourd’hui au Maghreb. La couleur de peau est toujours associée à un statut inférieur. Des tribus pratiquaient l’esclavagisme dans tout le Maghreb et c’est resté dans l’imaginaire collectif », souligne le sociologue marocain Mehdi Alioua, président du Groupe antiraciste de défense et d’accompagnement des étrangers et migrants (Gadem). « L’esclavage, la chosification du corps est la forme la plus extrême du racisme », poursuit-il, en référence à la vidéo de CNN.

L’universitaire déplore toutefois le manque de recherches sur cette question. Le sujet du racisme anti-Noirs dans les pays nord-africains est peu documenté, par manque de moyens et certainement aussi à cause d’une forme d’autocensure. « Certains craignent d’être accusés de faire le jeu de l’Occident. La conséquence de cette absence de connaissances, c’est que, parfois, on sous-estime ce racisme, parfois, on le surestime », poursuit M. Alioua, qui précise toutefois que le débat avance : « A chaque fois qu’une campagne de sensibilisation est lancée, elle reçoit plutôt un bon écho au sein de la population, et ce dans tous les pays du Maghreb. »

Au Maroc, l’augmentation du nombre de migrants subsahariens ces dernières années a eu un effet ambivalent, provoquant tout à la fois plus de frustrations parmi la population – certains estimant, sur fond de difficultés économiques, que les migrants ont plus d’aides que les nationaux –, mais permettant en même temps de démocratiser la problématique et d’accroître la dynamique de soutien aux migrants.

En Algérie aussi, les associations se sont emparées ces dernières années de la situation des Subsahariens. Leïla Beratto, correspondante de RFI, travaille sur le sujet depuis des années. « Cette discrimination est liée à l’histoire de l’Algérie où des Noirs ont été les esclaves de riches familles à la peau claire, mais elle s’explique aussi par les différences culturelles entre Algériens et Subsahariens, qui se connaissent mal », note la journaliste.

L’un des facteurs déterminant de l’accueil réside dans l’attitude des autorités. Début juillet, Ahmed Ouyahia – devenu le 15 août premier ministre d’Algérie – avait affirmé que les migrants sont « une source de criminalité, de drogue et de plusieurs autres fléaux ». Quelques jours plus tard, le ministre des affaires étrangères, Abdelkader Messahel, parlait, quant à lui, d’« une menace pour la sécurité » du pays. « Dans ces conditions, le travail de sensibilisation sur le terrain est rendu encore plus difficile », souligne Leïla Beratto.

Le Maroc a connu, de son côté, un changement important de sa politique migratoire impulsé par le roi Mohammed VI depuis 2013. Alors que le royaume faisait face à de lourdes critiques pour son traitement des migrants, deux opérations de régularisations massives ont été lancées : la première, en 2014, a permis de régulariser 25 000 sans-papiers, la deuxième n’est pas achevée mais quelque 26 000 demandes ont été déposées. Une initiative qui s’inscrit dans le cadre de l’ambitieuse politique africaine du royaume.

En Mauritanie, la lutte contre l’esclavage et les discriminations est devenue un thème incontournable de la vie politique, même si les militants de ce mouvement font régulièrement l’objet d’arrestations et de condamnations. Biram Ould Dah Ould Abeid, figure de ce combat, fut ainsi l’un des quatre candidats à l’élection présidentielle de juin 2014 face au président sortant, Mohamed Ould Abdel Aziz.

Mais c’est certainement dans la Tunisie post-révolutionnaire que l’évolution est la plus sensible. « Pendant longtemps, le sujet des Tunisiens noirs, traités comme des citoyens de seconde zone, a été un tabou », rappelle Houda Mzioudet, chercheuse et spécialiste des minorités en Tunisie.

Si leur nombre exact est difficile à déterminer, les Tunisiens noirs ou d’origine noire représenteraient 10 à 15 % de la population, surtout concentrés dans le sud du pays. En 2013, une marche pour la défense de leurs droits avait été organisée à Djerba. En 2016, l’agression de trois étudiants congolais en plein centre-ville de Tunis avait à son tour créé un vif émoi. Aujourd’hui, la Tunisie s’apprête à adopter une loi criminalisant la discrimination raciale. « Ce serait la première loi de ce type dans le monde arabe », souligne Houda Mzioudet.


Nostalgie: Quand la pierre qui roule n’amassait pas mousse (But that’s not how it used to be: looking back at Don McLean’s classic song about America’s loss of innocence)

3 octobre, 2020


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Mais, quand le Fils de l’homme viendra, trouvera-t-il la foi sur la terre? Jésus (Luc 18: 8)
Christianity will go. It will vanish and shrink. I needn’t argue about that; I’m right and I’ll be proved right. We’re more popular than Jesus now; I don’t know which will go first – rock ‘n’ roll or Christianity. Jesus was all right but his disciples were thick and ordinary. It’s them twisting it that ruins it for me. John Lennon (1966)
Who wrote the book of love? Tell me, tell me… I wonder, wonder who … Was it someone from above? The Monotones (1958)
Well, that’ll be the day, when you say goodbye Yes, that’ll be the day, when you make me cry You say you’re gonna leave, you know it’s a lie ‘Cause that’ll be the day when I die. Buddy Holly (1957)
Well, ya know a rolling stone don’t gather no moss. Buddy Holly (1958)
Now, for ten years we’ve been on our own And moss grows fat on a rolling stone But, that’s not how it used to be. (…) The Father, Son, and the Holy Ghost, they caught the last train for the coast, the day the music died. Don McLean
C’était une sorte de Woodstock, le genre de truc qui marchait à l’époque, mais cette mode allait sur sa fin. Si Woodstock a lancé la mode, elle a pris fin ce jour-là. Charlie Watts
Ça a été horrible, vraiment horrible. Tu te sens responsable. Comment cela a-t-il pu déraper de la sorte ? Mais je n’ai pas pensé à tous ces trucs auxquels les journalistes ont pensé : la grande perte de l’innocence, la fin d’une ère… C’était davantage le côté effroyable de la situation, le fait horrible que quelqu’un soit tué pendant un concert, combien c’était triste pour sa famille, mais aussi le comportement flippant des Hell’s Angels. Mick Jagger
J’y suis pas allé pour faire la police. J’suis pas flic. Je ne prétendrai jamais être flic. Ce Mick Jagger, il met tout sur le dos des Angels. Il nous prend pour des nazes. En ce qui me concerne, on s’est vraiment fait entuber par cet abruti. On m’a dit que si je m’asseyais sur le bord de la scène, pour bloquer les gens, je pourrais boire de la bière jusqu’à la fin du concert. C’est pour ça que j’y suis allé. Et tu sais quoi ? Quand ils ont commencé à toucher nos motos, tout a dérapé. Je sais pas si vous pensez qu’on les paie 50 $ ou qu’on les vole, ou que ça coûte cher ou quoi. Personne ne touche à ma moto. Juste parce qu’il y a une foule de 300 000 personnes ils pensent pouvoir s’en sortir. Mais quand je vois quelque chose qui est toute ma vie, avec tout ce que j’y ai investi, la chose que j’aime le plus au monde, et qu’un type lui donne des coups de pied, on va le choper. Et tu sais quoi ? On les a eus. Je ne suis pas un pacifiste minable, en aucun cas. Et c’est peut-être des hippies à fleurs et tout ça. Certains étaient bourrés de drogue, et c’est dommage qu’on ne l’ait pas été, ils descendaient la colline en courant et en hurlant et en sautant sur les gens. Et pas toujours sur des Angels, mais quand ils ont sauté sur un Angel, ils se sont fait mal.  Sonny Barger
SOS Racisme. SOS Baleines. Ambiguïté : dans un cas, c’est pour dénoncer le racisme ; dans l’autre, c’est pour sauver les baleines. Et si dans le premier cas, c’était aussi un appel subliminal à sauver le racisme, et donc l’enjeu de la lutte antiraciste comme dernier vestige des passions politiques, et donc une espèce virtuellement condamnée. Jean Baudrillard (1987)
I had an idea for a big song about America, and I didn’t want to write that this land is your land or some song like that. And I came up with this notion that politics and music flow parallel together forward through history. So the music you get is related somehow to the political environment that’s going on. And in the song, « American Pie, » the verses get somewhat more dire each time until you get to the end, but the good old boys are always there singing and singing, « Bye-bye Miss American Pie » almost like fiddling while Rome is burning. This was all in my head, and it sort of turned out to be true because, you now have a kind of music in America that’s really more spectacle, it owes more to Liberace than it does to Elvis Presley. And it’s somewhat meaningless and loud and bloviating and, and yet — and then we have this sort of spectacle in Washington, this kind of politics, which has gotten so out of control. And so the theory seems to hold up, but again, it was only my theory, and that’s how I wrote the song. That was the principle behind it. Don McLean
For some reason I wanted to write a big song about America and about politics, but I wanted to do it in a different way. As I was fiddling around, I started singing this thing about the Buddy Holly crash, the thing that came out (singing), ‘Long, long time ago, I can still remember how that music used to make me smile.’ I thought, Whoa, what’s that? And then the day the music died, it just came out. And I said, Oh, that is such a great idea. And so that’s all I had. And then I thought, I can’t have another slow song on this record. I’ve got to speed this up. I came up with this chorus, crazy chorus. And then one time about a month later I just woke up and wrote the other five verses. Because I realized what it was, I knew what I had. And basically, all I had to do was speed up the slow verse with the chorus and then slow down the last verse so it was like the first verse, and then tell the story, which was a dream. It is from all these fantasies, all these memories that I made personal. Buddy Holly’s death to me was a personal tragedy. As a child, a 15-year-old, I had no idea that nobody else felt that way much. I mean, I went to school and mentioned it and they said, ‘So what?’ So I carried this yearning and longing, if you will, this weird sadness that would overtake me when I would look at this album, The Buddy Holly Story, because that was my last Buddy record before he passed away. Don McLean
I was headed on a certain course, and the success I got with ‘American Pie’ really threw me off. It just shattered my lifestyle and made me quite neurotic and extremely petulant. I was really prickly for a long time. If the things you’re doing aren’t increasing your energy and awareness and clarity and enjoyment, then you feel as though you’re moving blindly. That’s what happened to me. I seemed to be in a place where nothing felt like anything, and nothing meant anything. Literally nothing mattered. It was very hard for me to wake up in the morning and decide why it was I wanted to get up. Don McLean
I’m very proud of the song. It is biographical in nature and I don’t think anyone has ever picked up on that. The song starts off with my memories of the death of Buddy Holly. But it moves on to describe America as I was seeing it and how I was fantasizing it might become, so it’s part reality and part fantasy but I’m always in the song as a witness or as even the subject sometimes in some of the verses. You know how when you dream something you can see something change into something else and it’s illogical when you examine it in the morning but when you’re dreaming it seems perfectly logical. So it’s perfectly okay for me to talk about being in the gym and seeing this girl dancing with someone else and suddenly have this become this other thing that this verse becomes and moving on just like that. That’s why I’ve never analyzed the lyrics to the song. They’re beyond analysis. They’re poetry. Don McLean
By 1964, you didn’t hear anything about Buddy Holly. He was completely forgotten. But I didn’t forget him, and I think this song helped make people aware that Buddy’s legitimate musical contribution had been overlooked. When I first heard ‘American Pie’ on the radio, I was playing a gig somewhere, and it was immediately followed by ‘Peggy Sue.’ They caught right on to the Holly connection, and that made me very happy. I realized that it was actually gonna perform some good works. Don McLean
It means never having to work again for the rest of my life. Don McLean (1991)
A month or so later I was in Philadelphia and I wrote the rest of the song. I was trying to figure out what this song was trying to tell me and where it was supposed to go. That’s when I realized it had to go forward from 1957 and it had to take in everything that has happened. I had to be a witness to the things going on, kind of like Mickey Mouse in Fantasia. I didn’t know anything about hit records. I was just trying to make the most interesting and exciting record that I could. Once the song was written, there was no doubt that it was the whole enchilada. It was clearly a very interesting, wonderful thing and everybody knew it. Don McLean (2003)
Basically in ‘American Pie’ things are heading in the wrong direction… It is becoming less idyllic. I don’t know whether you consider that wrong or right but it is a morality song in a sense. I was around in 1970 and now I am around in 2015… there is no poetry and very little romance in anything anymore, so it is really like the last phase of ‘American Pie’. Don McLean (2015)
The song has nostalgic themes, stretching from the late 1950s until the late 1960s. Except to acknowledge that he first learned about Buddy Holly’s death on February 3, 1959—McLean was age 13—when he was folding newspapers for his paper route on the morning of February 4, 1959 (hence the line « February made me shiver/with every paper I’d deliver »), McLean has generally avoided responding to direct questions about the song’s lyrics; he has said: « They’re beyond analysis. They’re poetry. » He also stated in an editorial published in 2009, on the 50th anniversary of the crash that killed Holly, Ritchie Valens, and J. P. « The Big Bopper » Richardson (who are alluded to in the final verse in a comparison with the Christian Holy Trinity), that writing the first verse of the song exorcised his long-running grief over Holly’s death and that he considers the song to be « a big song … that summed up the world known as America ». McLean dedicated the American Pie album to Holly. It was also speculated that the song contains numerous references to post-World War II American events (such as the murders of civil rights workers Chaney, Goodman, and Schwerner), and elements of culture, including 1960s culture (e.g. sock hops, cruising, Bob Dylan, The Beatles, Charles Manson, and much more). When asked what « American Pie » meant, McLean jokingly replied, « It means I don’t ever have to work again if I don’t want to. » Later, he stated, « You will find many interpretations of my lyrics but none of them by me … Sorry to leave you all on your own like this but long ago I realized that songwriters should make their statements and move on, maintaining a dignified silence. » He also commented on the popularity of his music, « I didn’t write songs that were just catchy, but with a point of view, or songs about the environment. In February 2015, McLean announced he would reveal the meaning of the lyrics to the song when the original manuscript went for auction in New York City, in April 2015. The lyrics and notes were auctioned on April 7, and sold for $1.2 million. In the sale catalogue notes, McLean revealed the meaning in the song’s lyrics: « Basically in American Pie things are heading in the wrong direction. … It [life] is becoming less idyllic. I don’t know whether you consider that wrong or right but it is a morality song in a sense. » The catalogue confirmed some of the better known references in the song’s lyrics, including mentions of Elvis Presley (« the king ») and Bob Dylan (« the jester »), and confirmed that the song culminates with a near-verbatim description of the death of Meredith Hunter at the Altamont Free Concert, ten years after the plane crash that killed Holly, Valens, and Richardson. Wikipedia
« The Jester » is probably Bob Dylan. It refers to him wearing « A coat he borrowed from James Dean, » and being « On the sidelines in a cast. » Dylan wore a red jacket similar to James Dean’s on the cover of The Freewheeling Bob Dylan, and got in a motorcycle accident in 1966 which put him out of service for most of that year. Dylan also made frequent use of jokers, jesters or clowns in his lyrics. The line, « And a voice that came from you and me » could refer to the folk style he sings, and the line, « And while the king was looking down the jester stole his thorny crown » could be about how Dylan took Elvis Presley’s place as the number one performer. The line, « Eight miles high and falling fast » is likely a reference to The Byrds’ hit « Eight Miles High. » Regarding the line, « The birds (Byrds) flew off from a fallout shelter, » a fallout shelter is a ’60s term for a drug rehabilitation facility, which one of the band members of The Byrds checked into after being caught with drugs. The section with the line, « The flames climbed high into the night, » is probably about the Altamont Speedway concert in 1969. While the Rolling Stones were playing, a fan was stabbed to death by a member of The Hells Angels who was hired for security. The line, « Sergeants played a marching tune, » is likely a reference to The Beatles’ album Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band. The line, « I met a girl who sang the blues and I asked her for some happy news, but she just smiled and turned away, » is probably about Janis Joplin. She died of a drug overdose in 1970. The lyric, « And while Lenin/Lennon read a book on Marx, » has been interpreted different ways. Some view it as a reference to Vladimir Lenin, the communist dictator who led the Russian Revolution in 1917 and who built the USSR, which was later ruled by Josef Stalin. The « Marx » referred to here would be the socialist philosopher Karl Marx. Others believe it is about John Lennon, whose songs often reflected a very communistic theology (particularly « Imagine »). Some have even suggested that in the latter case, « Marx » is actually Groucho Marx, another cynical entertainer who was suspected of being a socialist, and whose wordplay was often similar to Lennon’s lyrics. « Did you write the book of love » is probably a reference to the 1958 hit « Book Of Love » by the Monotones. The chorus for that song is « Who wrote the book of love? Tell me, tell me… I wonder, wonder who » etc. One of the lines asks, « Was it someone from above? » Don McLean was a practicing Catholic, and believed in the depravity of ’60s music, hence the closing lyric: « The Father, Son, and the Holy Ghost, they caught the last train for the coast, the day the music died. » Some, have postulated that in this line, the Trinity represents Buddy Holly, Ritchie Valens, and the Big Bopper. « And moss grows fat on our rolling stone » – Mick Jagger’s appearance at a concert in skin-tight outfits, displaying a roll of fat, unusual for the skinny Stones frontman. Also, the words, « You know a rolling stone don’t gather no moss » appear in the Buddy Holly song « Early in the Morning, » which is about his ex missing him early in the morning when he’s gone. « The quartet practiced in the park » – The Beatles performing at Shea Stadium. « And we sang dirges in the dark, the day the music died » – The ’60s peace marches. « Helter Skelter in a summer swelter » – The Manson Family’s attack on Sharon Tate and others in California. « We all got up to dance, Oh, but we never got the chance, ’cause the players tried to take the field, the marching band refused to yield » – The huge numbers of young people who went to Chicago for the 1968 Democratic Party National Convention, and who thought they would be part of the process (« the players tried to take the field »), only to receive a violently rude awakening by the Chicago Police Department nightsticks (the commissions who studied the violence after-the-fact would later term the Chicago PD as « conducting a full-scale police riot ») or as McLean calls the police « the marching band. » (…)The line « Jack be nimble, Jack be quick, Jack Flash sat on a candle stick » is taken from a nursery rhyme that goes « Jack be nimble, Jack be quick, Jack jump over the candlestick. » Jumping over the candlestick comes from a game where people would jump over fires. « Jumpin’ Jack Flash » is a Rolling Stones song. Another possible reference to The Stones can be found in the line, « Fire is the devils only friend, » which could be The Rolling Stones « Sympathy For The Devil, » which is on the same Rolling Stones album. (…) McLean wrote the opening verse first, then came up with the chorus, including the famous title. The phrase « as American as apple pie » was part of the lexicon, but « American Pie » was not. When McLean came up with those two words, he says « a light went off in my head. » (…) Regarding the lyrics, « Jack Flash sat on a candlestick, ’cause fire is the devil’s only friend, » this could be a reference to the space program, and to the role it played in the Cold War between America and Russia throughout the ’60s. It is central to McLean’s theme of the blending of the political turmoil and musical protest as they intertwined through our lives during this remarkable point in history. Thus, the reference incorporates Jack Flash (the Rolling Stones), with our first astronaut to orbit the earth, John (common nickname for John is Jack) Glenn, paired with « Flash » (an allusion to fire), with another image for a rocket launch, « candlestick, » then pulls the whole theme together with « ’cause fire is the Devil’s (Russia’s) only friend, » as Russia had beaten America to manned orbital flight. At 8 minutes 32 seconds, this is the longest song in length to hit #1 on the Hot 100. The single was split in two parts because the 45 did not have enough room for the whole song on one side. The A-side ran 4:11 and the B-side was 4:31 – you had to flip the record in the middle to hear all of it. Disc jockeys usually played the album version at full length, which was to their benefit because it gave them time for a snack, a cigarette or a bathroom break. (…) When the original was released at a whopping 8:32, some radio stations in the United States refused to play it because of a policy limiting airplay to 3:30. Some interpret the song as a protest against this policy. When Madonna covered the song many years later, she cut huge swathes of the song, ironically to make it more radio friendly, to 4:34 on the album and under 4 minutes for the radio edit. In 1971, a singer named Lori Lieberman saw McLean perform this at the Troubadour theater in Los Angeles. She claimed that she was so moved by the concert that her experience became the basis for her song « Killing Me Softly With His Song, » which was a huge hit for Roberta Flack in 1973. When we spoke with Charles Fox, who wrote « Killing Me Softly » with Norman Gimbel, he explained that when Lieberman heard their song, it reminded her of the show, and she had nothing to do with writing the song. This song did a great deal to revive interest in Buddy Holly. Says McLean: « By 1964, you didn’t hear anything about Buddy Holly. He was completely forgotten. But I didn’t forget him, and I think this song helped make people aware that Buddy’s legitimate musical contribution had been overlooked. When I first heard ‘American Pie’ on the radio, I was playing a gig somewhere, and it was immediately followed by ‘Peggy Sue.’ They caught right on to the Holly connection, and that made me very happy. I realized that it was actually gonna perform some good works. » In 2002, this was featured in a Chevrolet ad. It showed a guy in his Chevy singing along to the end of this song. At the end, he gets out and it is clear that he was not going to leave the car until the song was over. The ad played up the heritage of Chevrolet, which has a history of being mentioned in famous songs (the line in this one is « Drove my Chevy to the levee »). Chevy used the same idea a year earlier when it ran billboards of a red Corvette that said, « They don’t write songs about Volvos. » Weird Al Yankovic did a parody of this song for his 1999 album Running With Scissors. It was called « The Saga Begins » and was about Star Wars: The Phantom Menace written from the point of view of Obi-Wan Kenobi. Sample lyric: « Bye, bye this here Anakin guy, maybe Vader someday later but now just a small fry. » It was the second Star Wars themed parody for Weird Al – his first being « Yoda, » which is a takeoff on « Lola » by The Kinks. Al admitted that he wrote « The Saga Begins » before the movie came out, entirely based on Internet rumors. (…) This song was enshrined in the Grammy Hall of Fame in 2002, 29 years after it was snubbed for the four categories it was nominated in. At the 1973 ceremony, « American Pie » lost both Song of the Year and Record of the year to « First Time Ever I Saw Your Face. » (…) Fans still make the occasional pilgrimage to the spot of the plane crash that inspired this song. It’s in a location so remote that tourists are few. The song starts in mono, and gradually goes to stereo over its eight-and-a-half minutes. This was done to represent going from the monaural era into the age of stereo. This song was a forebear to the ’50s nostalgia the became popular later in the decade. A year after it was released, Elton John scored a ’50s-themed hit with « Crocodile Rock; in 1973 the George Lucas movie American Graffiti harkened back to that decade, and in 1978 the movie The Buddy Holly Story hit theaters. One of the more bizarre covers of this song came in 1972, when it appeared on the album Meet The Brady Bunch, performed by the cast of the TV show. This version runs just 3:39. This song appears in the films Born on the Fourth of July (1989), Celebrity (1998) and Josie and the Pussycats (2001). Don McLean’s original manuscript of « American Pie » was sold for $1.2 million at a Christie’s New York auction on April 7, 2015. Songfacts

Nostalgie quand tu nous tiens !

En ces jours étranges ….

Où, à l’instar d’une espèce condamnée comme l’avait bien vu Baudrillard …

Le racisme devient « l’enjeu de la lutte antiraciste comme dernier vestige des passions politiques » …

Et SOS racisme attaque à nouveau Eric Zemmour en justice …

Pendant qu’au Sénat ou dans les beaux quartiers parisiens, ses notables de créateurs coulent des jours paisibles …

Comment ne pas repenser …

A la fameuse phrase de la célébrissime chanson de Don McLean …

Qui  entre la mort de Buddy Holly et celle, quatre mois après Woodstock, d’un fan au festival d’Altamont pendant le passage des Rolling Stones ….

Revenait, il y a 50 ans sur la perte d’innocence du rock et de l’Amérique de son adolescence …

Regrettant le temps proverbial …

Où « la pierre qui roule n’amassait pas mousse » ?

What is Don McLean’s song “American Pie” all about?

Dear Cecil:

I’ve been listening to Don McLean sing « American Pie » for twenty years now and I still don’t know what the hell he’s talking about. I know, I know, the « day the music died » is a reference to the Buddy Holly/Ritchie Valens/Big Bopper plane crash, but the rest of the song seems to be chock full of musical symbolism that I’ve never been able to decipher. There are clear references to the Byrds ( » … eight miles high and fallin’ fast … ») and the Rolling Stones (« … Jack Flash sat on a candlestick … »), but the song also mentions the « King and Queen, » the « Jester » (I’ve heard this is either Mick Jagger or Bob Dylan), a « girl who sang the blues » (Janis Joplin?), and the Devil himself. I’ve heard there is an answer key that explains all the symbols. Is there? Even if there isn’t, can you give me a line on who’s who and what’s what in this mediocre but firmly-entrenched-in-my-mind piece of music?

Scott McGough, Baltimore

Cecil replies:

Now, now, Scott. If you can’t clarify the confused, certainly the pinnacle of literary achievement in my mind, history (e.g., the towering rep of James Joyce) instructs us that your next best bet is to obfuscate the obvious. Don McLean has never issued an “answer key” for “American Pie,” undoubtedly on the theory that as long as you can keep ’em guessing, your legend will never die.

He’s probably right. Still, he’s dropped a few hints. Straight Dope musicologist Stefan Daystrom taped the following intro from Casey Kasem’s American Top 40 radio show circa January 1972: “A few days ago we phoned Don McLean for a little help in interpreting his great hit ‘American Pie.’ He was pretty reluctant to give us a straight interpretation of his work; he’d rather let it speak for itself. But he explained some of the specific references that he makes. The most important one is the death of rockabilly singer Buddy Holly in 1959; for McLean, that’s when the music died. The court jester he refers to is Bob Dylan. The Stones and the flames in the sky refer to the concert at Altamont, California. And McLean goes on, painting his picture,” blah blah, segue to record.

Not much to go on, but at least it rules out the Christ imagery. For the rest we turn to the song’s legion of freelance interpreters, whose thoughts were most recently compiled by Rich Kulawiec into a file that I plucked from the Internet. (I love the Internet.) No room to reprint all the lyrics, which you probably haven’t been able to forget anyway, but herewith the high points:

February made me shiver: Holly’s plane crashed February 3, 1959.

Them good ole boys were singing “This’ll be the day that I die”: Holly’s hit “That’ll Be the Day” had a similar line.

The Jester sang for the King and Queen in a coat he borrowed from James Dean: ID of K and Q obscure. Elvis and Connie Francis (or Little Richard)? John and Jackie Kennedy? Or Queen Elizabeth and consort, for whom Dylan apparently did play once? Dean’s coat is the famous red windbreaker he wore in Rebel Without a Cause; Dylan wore a similar one on “The Freewheeling Bob Dylan” album cover.

With the Jester on the sidelines in a cast: On July 29, 1966 Dylan had a motorcycle accident that kept him laid up for nine months.

While sergeants played a marching tune: The Beatles’ “Sergeant Pepper’s Lonely Hearts Club Band.”

And as I watched him on the stage/ my hands were clenched in fists of rage/ No angel born in hell/ Could break that Satan’s spell/ And as the flames climbed high into the night: Mick Jagger, Altamont.

I met a girl who sang the blues/ And I asked her for some happy news/ But she just smiled and turned away: Janis Joplin OD’d October 4, 1970.

The three men I admire most/ The Father, Son, and Holy Ghost/ They caught the last train for the coast: Major mystery. Holly, Bopper, Valens? Hank Williams, Elvis, Holly? JFK, RFK, ML King? The literal tripartite deity? As for the coast, could be the departure of the music biz for California. Or it simply rhymes, a big determinant of plot direction in pop music lyrics (which may also explain “drove my Chevy to the levee”). Best I can do for now. Just don’t ask me to explain “Stairway to Heaven.”

The last word (probably) on “American Pie”

Dear Cecil:

As you can imagine, over the years I have been asked many times to discuss and explain my song “American Pie.” I have never discussed the lyrics, but have admitted to the Holly reference in the opening stanzas. I dedicated the album American Pie to Buddy Holly as well in order to connect the entire statement to Holly in hopes of bringing about an interest in him, which subsequently did occur.

This brings me to my point. Casey Kasem never spoke to me and none of the references he confirms my making were made by me. You will find many “interpretations” of my lyrics but none of them by me. Isn’t this fun?

Sorry to leave you all on your own like this but long ago I realized that songwriters should make their statements and move on, maintaining a dignified silence.

— Don McLean, Castine, Maine

Cecil Adams

Voir aussi:

It had been a while since I’d seen “Gimme Shelter,” one of the early classics of the Maysles brothers, Albert and David, and I watched it again on the occasion of the passing of Albert Maysles last Thursday. To my surprise, I found that a big part of the story of “Gimme Shelter” is in the end credits, which say that the movie was filmed by “the Maysles Brothers and (in alphabetical order)” the names of twenty-two more camera operators. By way of contrast, the brothers’ previous feature, “Salesman,” credited “photography” solely to Albert Maysles, and “Grey Gardens,” from 1976, was “filmed by” Albert Maysles and David Maysles. The difference is drastic: it’s the distinction between newsgathering and relationships, and relationships are what the Maysleses built their films on.

The Maysleses virtually lived with the Bible peddlers on the road, they virtually inhabited Grey Gardens with Big Edie and Little Edie, but—as Michael Sragow reports in this superb study, from 2000, on the making of “Gimme Shelter”—the Maysleses didn’t and couldn’t move in with the Rolling Stones. Stan Goldstein, a Maysles associate, told Sragow, “In the film there are virtually no personal moments with the Stones—the Maysles were not involved with the Stones’ lives. They did not have unlimited access. It was an outside view.”

It’s a commonplace to consider the documentary filmmaker Frederick Wiseman’s films to be centered on the lives of institutions and those of the Maysleses to be centered on the lives of people, but “Gimme Shelter” does both. Though it’s replete with some exhilarating concert footage—notably, of the Stones performing on the concert tour that led up to the Altamont disaster—its central subject is how the Altamont concert came into being. “Gimme Shelter” is a film about a concert that is only incidentally a concert film. Yet the Maysleses’ vision of the unfolding events is distinctive—and, for that matter, historic—by virtue of their distinctive directorial procedure.

Early on, Charlie Watts, the Stones drummer, is seen in the editing room, watching footage with David Maysles, who tells him that it will take eight weeks to edit the film. Watts asks whether Maysles thinks he can do it in that time, and Maysles answers, waving his arm to indicate the editing room, “This gives us the freedom, you guys watching it.”

Filming in the editing room (which, Sragow reports, was the idea of Charlotte Zwerin, one of the film’s editors and directors, who had joined the project after the rest of the shoot) gave them the freedom to break from the strict chronology of the concert season that went from New York to Altamont while staying within the participatory logic of their direct-cinema program. It’s easy to imagine another filmmaker using a voice-over and a montage to introduce, at the start, the fatal outcome of the Altamont concert and portentously declare the intention to follow the band on their American tour to see how they reached that calamitous result. The Maysleses, repudiating such ex-cathedra interventions, instead create a new, and newly personal, sphere of action for the Stones and themselves that the filmmakers can use to frame the concert footage.

The editing-room sequences render the concert footage archival, making it look like what it is—in effect, found footage of a historical event. The result is to turn the impersonal archive personal and to give the Maysles brothers, as well as the Rolling Stones, a personal implication in even the documentary images that they themselves didn’t film.

Among those images are those of a press conference where Mick Jagger announced his plans for a free concert and his intentions in holding it, which are of a worthy and progressive cast: “It’s creating a microcosmic society which sets examples for the rest of America as to how one can behave at large gatherings.” (Later, though, he frames it in more demotic terms: “The concert is an excuse for everyone to talk to each other, get together, sleep with each other, hold each other, and get very stoned.”)

A strange convergence of interests appears in negotiations filmed by the Maysleses between the attorney Melvin Belli, acting on the Stones’ behalf; Dick Carter, the owner of the Altamont Speedway; and other local authorities. The intense pressure to make the concert happen is suggested in a radio broadcast from the day before the concert, during which the announcer Frank Terry snarks that “apparently it’s one of the most difficult things in the world to give a free concert.” The Stones want to perform; their fans want to see them perform a free concert; the local government wants to deliver that show and not to stand in its way; Belli wants to facilitate it; and the Stones don’t exactly renounce their authority in the process but do, in revealing moments, lay bare to the Maysleses’ cameras their readiness to engage with a mighty system of which they themselves aren’t quite the masters.

Within this convergence of rational interests, one element is overlooked: madness. Jagger approaches the concert with constructive purpose and festive enthusiasm, but he performs like a man possessed, singing with fury of a crossfire hurricane and warning his listeners that to play with him is to play with fire. No, what happened at Altamont is not the music’s fault. Celebrity was already a scene of madness in Frank Sinatra’s first flush of fame and when the Beatles were chased through the train station in “A Hard Day’s Night.” But the Beatles’ celebrity was, almost from the start, their subject as well as their object, and they approached it and managed it with a Warholian consciousness, as in their movies; they managed their music in the same way and became, like Glenn Gould, concert dropouts. By contrast, the Stones were primal and natural performers, whose music seemed to thrive, even to exist, in contact with the audience. That contact becomes the movie’s subject—a subject that surpasses the Rolling Stones and enters into history at large.

The Maysleses and Zwerin intercut the discussions between Belli, Carter, and the authorities with concert footage from the Stones’ other venues along the way. The effect—the music running as the nighttime preparations for the Altamont concert occur, with fires and headlights, a swirling tumult—suggests the forces about to be unleashed on the world at large. A cut from a moment in concert to a helicopter shot of an apocalyptic line of cars winding through the hills toward Altamont and of the crowd already gathered there suggests that something wild has escaped from the closed confines of the Garden and other halls. The Maysleses’ enduring theme of the absent boundary between theatre and life, between show and reality, is stood on its head: art as great as that of the Stones is destined to have a mighty real-world effect. There’s a reason why the crucial adjective for art is “powerful”; it’s ultimately forced to engage with power as such.

What died at Altamont was the notion of spontaneity, of the sense that things could happen on their own and that benevolent spirits would prevail. What ended was the idea of the unproduced. What was born there was infrastructure—the physical infrastructure of facilities, the abstract one of authority. From that point on, concerts were the tip of the iceberg, the superstructure, the mere public face and shining aftermath of elaborate planning. The lawyers and the insurers, the politicians and the police, security consultants and fire-safety experts—the masters and mistresses of management—would be running the show.

The movie ends with concertgoers the morning after, walking away, their backs to the viewer, leaving a blank natural realm of earth and sky; they’re leaving the state of nature and heading back to the city, from which they’ll never be able to leave innocently again. What emerges accursed is the very idea of nature, of the idea that, left to their own inclinations and stripped of the trappings of the wider social order, the young people of the new generation will somehow spontaneously create a higher, gentler, more loving grassroots order. What died at Altamont is the Rousseauian dream itself. What was envisioned in “Lord of the Flies” and subsequently dramatized in such films as “Straw Dogs” and “Deliverance” was presented in reality in “Gimme Shelter.” The haunting freeze-frame on Jagger staring into the camera, at the end of the film, after his forensic examination of the footage of the killing of Meredith Hunter at the concert, reveals not the filmmakers’ accusation or his own sense of guilt but lost illusions.


Cour suprême américaine: Attention, une politisation peut en cacher une autre ! (As our media lament its current conservative shift, guess what political leanings the US Supreme court had for some 50 years while still being more liberal today than public opinion on legal issues like abortion, affirmative action or school prayer)

28 septembre, 2020
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Political Cartoons by AF Branco

Vous semblez … considérer les juges comme les arbitres ultimes de toutes les questions constitutionnelles; doctrine très dangereuse en effet, et qui nous placerait sous le despotisme d’une oligarchie. Nos juges sont aussi honnêtes que les autres hommes, et pas plus. Ils ont, avec d’autres, les mêmes passions pour le parti, pour le pouvoir et le privilège de leur corps. Leur maxime est boni judicis est ampliare jurisdictionem [un bon juge élargit sa compétence], et leur pouvoir est d’autant plus dangereux qu’ils détiennent leur fonction à  vie et qu’ils ne sont pas, comme les autres fonctionnaires, responsables devant un corps électoral. La Constitution n’a pas érigé un tribunal unique de ce genre, sachant que, quelles que soient les mains confiées, avec la corruption du temps et du parti, ses membres deviendraient des despotes. Il a plus judicieusement rendu tous les départements co-égaux et co-souverains en eux-mêmes. Thomas Jefferson (lettre à William Charles Jarvis, 28 septembre 1820)
Si le juge avait pu attaquer les lois d’une façon théorique et générale ; s’il avait pu prendre l’initiative et censurer le législateur, il fût entré avec éclat sur la scène politique ; devenu le champion ou l’adversaire d’un parti, il eût appelé toutes les passions qui divisent le pays à prendre part à la lutte. Mais quand le juge attaque une loi dans un débat obscur et sur une application particulière, il dérobe en partie l’importance de l’attaque aux regards du public. Son arrêt n’a pour but que de frapper un intérêt individuel ; la loi ne se trouve blessée que par hasard. Tocqueville
Il n’est presque pas de question politique, aux États-Unis, qui ne se résolve tôt ou tard en question judiciaire. De là, l’obligation où se trouvent les partis, dans leur polémique journalière, d’emprunter à la justice ses idées et son langage. La plupart des hommes publics étant, ou ayant d’ailleurs été des légistes, font passer dans le maniement des affaires les usages et le tour d’idées qui leur sont propres. Le jury achève d’y familiariser toutes les classes. La langue judiciaire devient ainsi, en quelque sorte, la langue vulgaire ; l’esprit légiste, né dans l’intérieur des écoles et des tribunaux, se répand donc peu à peu au-delà de leur enceinte ; il s’infiltre pour ainsi dire dans toute la société, il descend dans les derniers rangs, et le peuple tout entier finit par contracter une partie des habitudes et des goûts du magistrat. Tocqueville
Ce qui est vraiment stupéfiant, c’est l’hubris qui se reflète dans le Putsch judiciaire d’aujourd’hui. Juge Antonin Scalia
Sécuriser les frontières nationales semble assez orthodoxe. À l’ère du terrorisme anti-occidental, placer temporairement les immigrants en provenance de zones déchirées par la guerre jusqu’à ce qu’ils puissent être contrôlés n’est guère radical. S’attendre à ce que les » villes sanctuaires « suivent les lois fédérales plutôt qu’adopter les stratégies d’annulation de l’ancienne confédération sécessionniste est un retour aux lois de la Constitution. Utiliser l’expression «terreur islamique radicale» à la place de «violence sur le lieu de travail» ou de «catastrophes causées par l’homme» est sensé et non subversif. Insister pour que les Etats membres de l’OTAN honorent leurs obligations en matière de dépenses de défense, longtemps ignorées, n’est pas provocateur mais plus que temps. Supposer que l’Union européenne et les Nations Unies implosent est empirique, ce n’est pas débile. Remettre en question les accords parallèles secrets de l’accord avec l’Iran ou l’échec de la réinitialisation russe n’est que le retour à la réalité. Faire en sorte que l’Agence de protection de l’environnement suive plutôt qu’elle impose des lois, c’est comme cela qu’elle a toujours été censée être. Apporter résolument son soutien à Israël, seul pays libre et démocratique du Moyen-Orient, était la politique américaine de base jusqu’à l’élection d’Obama. (…) Il est logique de s’attendre à ce que les médias rapportent les nouvelles plutôt que de les « masser » pour les adapter aux programmes progressistes. Dans le passé, proclamer Obama «une sorte de dieu» ou l’homme le plus intelligent qui ait jamais accédé à la présidence n’était pas une pratique journalistique normale. (…) La moitié du pays a du mal à s’adapter au Trumpisme, confondant le style souvent peu orthodoxe et grinçant de Trump avec son programme par ailleurs pragmatique et surtout centriste. En somme, Trump semble révolutionnaire, mais c’est uniquement parce qu’il annule bruyamment une révolution. Victor Davis Hanson
La Cour n’est pas une législature. Que le mariage homosexuel soit une bonne idée ne devrait pas nous concerner mais est du ressort de la loi. Chief justice John Roberts
J’ai été commis au juge Scalia il y a plus de 20 ans, mais les leçons que j’ai apprises résonnent toujours. Sa philosophie judiciaire est aussi la mienne: un juge doit appliquer la loi telle qu’elle est écrite. Les juges ne sont pas des décideurs politiques, et ils doivent être résolus à mettre de côté toutes les opinions politiques qu’ils pourraient avoir. Amy Coney Barrett
I write separately to call attention to this Court’s threat to American democracy. (…) it is not of special importance to me what the law says about marriage. It is of overwhelming importance, however, who it is that rules me. Today’s decree says that my Ruler, and the Ruler of 320 million Americans coast-to-coast, is a majority of the nine lawyers on the Supreme Court. The opinion in these cases is the furthest extension in fact—and the furthest extension one can even imagine—of the Court’s claimed power to create “liberties” that the Constitution and its Amendments neglect to mention. This practice of constitutional revision by an unelected committee of nine, always accompanied (as it is today) by extravagant praise of liberty, robs the People of the most important liberty they asserted in the Declaration of Independence and won in the Revolution of 1776: the freedom to govern themselves. Until the courts put a stop to it, public debate over same-sex marriage displayed American democracy at its best. (…) The electorates of 11 States, either directly or through their representatives, chose to expand the traditional definition of marriage. Many more decided not to. Win or lose, advocates for both sides continued pressing their cases, secure in the knowledge that an electoral loss can be negated by a later electoral win. That is exactly how our system of government is supposed to work. (…) But the Court ends this debate, in an opinion lacking even a thin veneer of law. Buried beneath the mummeries and straining-to-be-memorable passages of the opinion is a candid and startling assertion: No matter what it was the People ratified, the Fourteenth Amendment protects those rights that the Judiciary, in its “reasoned judgment,” thinks the Fourteenth Amendment ought to protect. That is so because “[t]he generations that wrote and ratified the Bill of Rights and the Fourteenth Amendment did not presume to know the extent of freedom in all of its dimensions . . . . ” (…) “and so they entrusted to future generations a charter protecting the right of all persons to enjoy liberty as we learn its meaning.” The “we,” needless to say, is the nine of us. “History and tradition guide and discipline [our] inquiry but do not set its outer boundaries.” Thus, rather than focusing on the People’s understanding of “liberty”—at the time of ratification or even today—the majority focuses on four “principles and traditions” that, in the majority’s view, prohibit States from defining marriage as an institution consisting of one man and one woman. This is a naked judicial claim to legislative—indeed, super-legislative—power; a claim fundamentally at odds with our system of government. Except as limited by a constitutional prohibition agreed to by the People, the States are free to adopt whatever laws they like, even those that offend the esteemed Justices’ “reasoned judgment.” A system of government that makes the People subordinate to a committee of nine unelected lawyers does not deserve to be called a democracy. Judges are selected precisely for their skill as lawyers; whether they reflect the policy views of a particular constituency is not (or should not be) relevant. Not surprisingly then, the Federal Judiciary is hardly a cross-section of America. Take, for example, this Court, which consists of only nine men and women, all of them successful lawyers18 who studied at Harvard or Yale Law School. Four of the nine are natives of New York City. Eight of them grew up in east- and west-coast States. Only one hails from the vast expanse in-between. Not a single South-westerner or even, to tell the truth, a genuine Westerner (California does not count). Not a single evangelical Christian (a group that comprises about one quarter of Americans19), or even a Protestant of any denomination. The strikingly unrepresentative character of the body voting on today’s social upheaval would be irrelevant if they were functioning as judges, answering the legal question whether the American people had ever ratified a constitutional provision that was understood to proscribe the traditional definition of marriage. But of course the Justices in today’s majority are not voting on that basis; they say they are not. And to allow the policy question of same-sex marriage to be considered and resolved by a select, patrician, highly unrepresentative panel of nine is to violate a principle even more fundamental than no taxation without representation: no social transformation without representation. But what really astounds is the hubris reflected into day’s judicial Putsch. The five Justices who compose today’s majority are entirely comfortable concluding that every State violated the Constitution for all of the 135 years between the Fourteenth Amendment’s ratification and Massachusetts’ permitting of same-sex marriages in 2003. They have discovered in the Fourteenth Amendment a “fundamental right” overlooked by every person alive at the time of ratification, and almost everyone else in the time since. They see what lesser legal minds—minds like Thomas Cooley, John Marshall Harlan, Oliver Wendell Holmes, Jr., Learned Hand, Louis Brandeis, William Howard Taft, Benjamin Cardozo, Hugo Black, Felix Frankfurter, Robert Jackson, and Henry Friendly—could not. They are certain that the People ratified the Fourteenth Amendment to bestow on them the power to remove questions from the democratic process when that is called for by their “reasoned judgment.” These Justices know that limiting marriage to one man and one woman is contrary to reason; they know that an institution as old as government itself, and accepted by every nation in history until 15 years ago, cannot possibly be supported by anything other than ignorance or bigotry. And they are willing to say that any citizen who does not agree with that, who adheres to what was, until 15 years ago, the unanimous judgment of all generations and all societies, stands against the Constitution. The opinion is couched in a style that is as pretentiousas its content is egotistic. It is one thing for separate concurring or dissenting opinions to contain extravagances, even silly extravagances, of thought and expression; it is something else for the official opinion of the Court to do so. Of course the opinion’s showy profundities are often profoundly incoherent. “The nature of marriage is that, through its enduring bond, two persons together can find other freedoms, such as expression, intimacy, and spirituality.” (Really? Who ever thought that intimacy and spirituality [whatever that means] were freedoms? And if intimacy is, one would think Freedom of Intimacy is abridged rather than expanded by marriage. Ask the nearest hippie. Expression, sure enough, is a freedom, but anyone in a long-lasting marriage will attest that that happy state constricts, rather than expands, what one can prudently say.) (…) The world does not expect logic and precision in poetry or inspirational pop-philosophy; it demands them in the law. The stuff contained in today’s opinion has to diminish this Court’s reputation for clear thinking and sober analysis. Hubris is sometimes defined as o’erweening pride; and pride, we know, goeth before a fall. The Judiciary is the“least dangerous” of the federal branches because it has“neither Force nor Will, but merely judgment; and must ultimately depend upon the aid of the executive arm” and the States, “even for the efficacy of its judgments.” With each decision of ours that takes from the People a question properly left to them—with each decision that is unabashedly based not on law, but on the “reasoned judgment” of a bare majority of this Court—we move one step closer to being reminded of our impotence. Juge Antonin Scala
Until the federal courts intervened, the American people were engaged in a debate about whether their States should recognize same-sex marriage. The question in these cases, however, is not what States should do about same-sex marriage but whether the Constitution answers that question for them. It does not. The Constitution leaves that question to be decided by the people of each State. The Constitution says nothing about a right to same-sex marriage, but the Court holds that the term “liberty” inthe Due Process Clause of the Fourteenth Amendment encompasses this right. Our Nation was founded upon the principle that every person has the unalienable right to liberty, but liberty is a term of many meanings. For classical liberals, it may include economic rights now limited by government regulation. For social democrats, it may include the right to a variety of government benefits. For today’s majority, it has a distinctively postmodern meaning. To prevent five unelected Justices from imposing their personal vision of liberty upon the American people, the Court has held that “liberty” under the Due Process Clause should be understood to protect only those rights that are “‘deeply rooted in this Nation’s history and tradition.’” (…) And it is beyond dispute that the right to same-sex marriage is not among those rights. (…) Indeed: “In this country, no State permitted same-sex marriage until the Massachusetts Supreme Judicial Courtheld in 2003 that limiting marriage to opposite-sex couples violated the State Constitution. (…) Nor is the right to same-sex marriage deeply rooted in the traditions of other nations. No country allowed same-sex couples to marry until the Netherlands did so in 2000. “What [those arguing in favor of a constitutional right to same sex marriage] seek, therefore, is not the protection of a deeply rooted right but the recognitionof a very new right, and they seek this innovation not from a legislative body elected by the people, but from unelected judges. Attempting to circumvent the problem presented by the newness of the right found in these cases, the majority claims that the issue is the right to equal treatment. Noting that marriage is a fundamental right, the majority argues that a State has no valid reason for denying that right to same-sex couples. This reasoning is dependent upon a particular understanding of the purpose of civil marriage. Although the Court expresses the point in loftier terms, its argument is that the fundamental purpose of marriage is to promote the well-being of those who choose to marry. Marriage provides emotional fulfillment and the promise of support in times of need. And by benefiting persons who choose to wed, marriage indirectly benefits society because persons who live in stable, fulfilling, and supportive relationships make better citizens. It is for these reasons, the argument goes, that States encourage and formalize marriage, confer special benefits on married persons, and also impose some special obligations. This understanding of the States’ reasons for recognizing marriage enables the majority to argue that same-sex marriage serves the States’ objectives in the same way as opposite-sex marriage. This understanding of marriage, which focuses almost entirely on the happiness of persons who choose to marry, is shared by many people today, but it is not the traditional one. For millennia, marriage was inextricably linked to the one thing that only an opposite-sex couple can do: procreate. Adherents to different schools of philosophy use different terms to explain why society should formalize marriage and attach special benefits and obligations to persons who marry. Here, the States defending their adherence to the traditional understanding of marriage have explained their position using the pragmatic vocabulary that characterizes most American political discourse. Their basic argument is that States formalize and promote marriage, unlike other fulfilling human relationships, in order to encourage potentially procreative conduct to take place within a lasting unit that has long been thought to provide the best atmosphere for raising children. They thus argue that there are reasonable secular grounds for restricting marriage to opposite-sex couples. If this traditional understanding of the purpose of marriage does not ring true to all ears today, that is probably because the tie between marriage and procreation has frayed. Today, for instance, more than 40% of all children in this country are born to unmarried women. This development undoubtedly is both a cause and a result of changes in our society’s understanding of marriage. While, for many, the attributes of marriage in 21st-century America have changed, those States that do not want to recognize same-sex marriage have not yet given up on the traditional understanding. They worry that by officially abandoning the older understanding, they may contribute to marriage’s further decay. It is far beyond the outer reaches of this Court’s authority to say that a State may not adhere to the understanding of marriage that has long prevailed, not just in this country and others with similar cultural roots, but also in a great variety of countries and cultures all around the globe. As I wrote in Windsor: “The family is an ancient and universal human institution. Family structure reflects the characteristics of a civilization, and changes in family structure and in the popular understanding of marriage and the family can have profound effects. Past changes in the understanding of marriage—for example, the gradual ascendance of the idea that romantic love is a prerequisite to marriage—have had far-reaching conse-quences. But the process by which such consequences come about is complex, involving the interaction of numerous factors, and tends to occur over an extended period of time.“ We can expect something similar to take place if same-sex marriage becomes widely accepted. The long-term consequences of this change are not now known and are unlikely to be ascertainable for some time to come. There are those who think that allowing same-sex marriage will seriously undermine the institution of marriage. Others think that recognition of same-sex marriage will fortify a now-shaky institution. “At present, no one—including social scientists, philosophers, and historians—can predict with any certainty what the long-term ramifications of widespread acceptance of same-sex marriage will be. And judges are certainly not equipped to make such an assessment. The Members of this Court have the authority and the responsibility to interpret and apply the Constitution. Thus, if the Constitution contained a provision guaranteeing the right to marry a person of the same sex, it would be our duty to enforce that right. But the Constitution simply does not speak to the issue of same-sex marriage. In our system of government, ultimate sovereignty rests with the people, and the people have the right to control their own destiny. Any change on a question so fundamental should be made by the people through their elected officials.” (…) Today’s decision usurps the constitutional right of the people to decide whether to keep or alter the traditional understanding of marriage. The decision will also have other important consequences.It will be used to vilify Americans who are unwilling to assent to the new orthodoxy. In the course of its opinion, the majority compares traditional marriage laws to laws that denied equal treatment for African-Americans and women. (…) The implications of this analogy will be exploited by those who are determined to stamp out every vestige of dissent. Perhaps recognizing how its reasoning may be used, the majority attempts, toward the end of its opinion, to reassure those who oppose same-sex marriage that their rights of conscience will be protected. (….) We will soon see whether this proves to be true. I assume that those who cling to old beliefs will be able to whisper their thoughts in the recesses of their homes, but if they repeat those views in public, they will risk being labeled as bigots and treated as such by governments, employers, and schools. The system of federalism established by our Constitution provides a way for people with different beliefs to live together in a single nation. If the issue of same-sex marriage had been left to the people of the States, it is likely that some States would recognize same-sex marriage and others would not. It is also possible that some States would tie recognition to protection for conscience rights. The majority today makes that impossible. By imposing its own views on the entire country, the majority facilitates the marginalization of the many Americans who have traditional ideas. Recalling the harsh treatment of gays and lesbians in the past, some may think that turn-about is fair play. But if that sentiment prevails, the Nation will experience bitter and lasting wounds. Today’s decision will also have a fundamental effect on this Court and its ability to uphold the rule of law. If a bare majority of Justices can invent a new right and impose that right on the rest of the country, the only real limit on what future majorities will be able to do is their own sense of what those with political power and cultural influence are willing to tolerate. Even enthusiastic supporters of same-sex marriage should worry about the scope of the power that today’s majority claims. Today’s decision shows that decades of attempts to restrain this Court’s abuse of its authority have failed. A lesson that some will take from today’s decision is that preaching about the proper method of interpreting the Constitution or the virtues of judicial self-restraint and humility cannot compete with the temptation to achieve what is viewed as a noble end by any practicable means. I do not doubt that my colleagues in the majority sincerely see in the Constitution a vision of liberty that happens to coincide with their own. But this sincerity is cause for concern, not comfort. What it evidences is the deep and perhaps irremediable corruption of our legal culture’s conception of constitutional interpretation. Most Americans—understandably—will cheer or lament today’s decision because of their views on the issue of same-sex marriage. But all Americans, whatever their thinking on that issue, should worry about what the majority’s claim of power portends. Juge Joseph Alito
Over the past six years, voters and legislators in eleven States and the District of Columbia have revised their laws to allow marriage between two people of the same sex. But this Court is not a legislature. Whether same-sex marriage is a good idea should be of no concern to us. Under the Constitution, judges have power to say what the law is, not what it should be. The people who ratified the Constitution authorized courts to exercise “neither force nor will but merely judgment.” The Federalist No. 78, p. 465 (C. Rossiter ed. 1961) (A. Hamilton) (…).Although the policy arguments for extending marriageto same-sex couples may be compelling, the legal arguments for requiring such an extension are not. The fundamental right to marry does not include a right to makea State change its definition of marriage. And a State’s decision to maintain the meaning of marriage that has persisted in every culture throughout human history can hardly be called irrational. In short, our Constitution does not enact any one theory of marriage. The people of a State are free to expand marriage to include same-sex couples, or to retain the historic definition. Today, however, the Court takes the extraordinary step of ordering every State to license and recognize same-sex marriage. Many people will rejoice at this decision, and I begrudge none their celebration. But for those who believe in a government of laws, not of men, the majority’s approach is deeply disheartening. Supporters of same-sexmarriage have achieved considerable success persuading their fellow citizens—through the democratic process—to adopt their view. That ends today. Five lawyers have closed the debate and enacted their own vision of marriage as a matter of constitutional law. Stealing this issue from the people will for many cast a cloud over same-sex marriage, making a dramatic social change that much more difficult to accept. The majority’s decision is an act of will, not legal judgment. The right it announces has no basis in the Constitution or this Court’s precedent. The majority expressly disclaims judicial “caution” and omits even a pretense of humility, openly relying on its desire to remake society according to its own “new insight” into the “nature of injustice.” (…) As a result, the Court invalidates the marriage laws of more than half the States and orders the transformation of a social institution that has formed the basis of human society for millennia, for the Kalahari Bushmen and the Han Chinese, the Carthaginians and the Aztecs. Just who do we think we are? It can be tempting for judges to confuse our own preferences with the requirements of the law. But as this Court has been reminded throughout our history, the Constitu-tion “is made for people of fundamentally differing views.” (…) Understand well what this dissent is about: It is not about whether, in my judgment, the institution of marriage should be changed to include same-sex couples. It is instead about whether, in our democratic republic, that decision should rest with the people acting through their elected representatives, or with five lawyers who happen to hold commissions authorizing them to resolve legal disputes according to law. The Constitution leaves no doubt about the answer. (…) As the majority acknowledges, marriage “has existed for millennia and across civilizations.” (…) For all those millennia, across all those civilizations, “marriage”referred to only one relationship: the union of a man and a woman. (…) (petitioners conceding that they are not aware of any society that permitted same-sex marriage before 2001). (…) This universal definition of marriage as the union of a man and a woman is no historical coincidence. Marriage did not come about as a result of a political movement, discovery, disease, war, religious doctrine, or any other moving force of world history—and certainly not as a result of a prehistoric decision to exclude gays and lesbians. It arose in the nature of things to meet a vital need: ensuring that children are conceived by a mother and father committed to raising them in the stable conditions of a lifelong relationship. (…) The premises supporting this concept of marriage are so fundamental that they rarely require articulation. The human race must procreate to survive. Procreation occurs through sexual relations between a man and a woman. When sexual relations result in the conception of a child, that child’s prospects are generally better if the mother and father stay together rather than going their separate ways. Therefore, for the good of children and society, sexual relations that can lead to procreation should occur only between a man and a woman committed to a lasting bond. Society has recognized that bond as marriage. And by bestowing a respected status and material benefits on married couples, society encourages men and women to conduct sexual relations within marriage rather than without. As one prominent scholar put it, “Marriage is asocially arranged solution for the problem of getting people to stay together and care for children that the mere desire for children, and the sex that makes children possible,does not solve.” J. Q. Wilson, The Marriage Problem 41 (2002). (…) Allowing unelected federal judges to select which un-enumerated rights rank as “fundamental”—and to strike down state laws on the basis of that determination—raises obvious concerns about the judicial role. (…) In Loving, the Court held that racial restrictions on the right to marry lacked a compelling justification. In Zablocki, restrictions based on child support debts did not suffice. In Turner, restrictions based on status as a prisoner were deemed impermissible. None of the laws at issue in those cases purported to change the core definition of marriage as the union of a man and a woman. The laws challenged in Zablocki and Turner did not define marriage as “the union of a man and a woman, where neither party owes child support or is in prison.” Nor did the interracial marriage ban at issue in Loving define marriage as “the union of a man and a woman of the same race.” (…) Removing racial barriers to marriage therefore did not change what a marriage was any more than integrating schools changed what a school was. As the majority admits, the institution of “marriage” discussed in every one of these cases “presumed a relationship involving opposite-sex partners.” Ante, at 11. In short, the “right to marry” cases stand for the im-portant but limited proposition that particular restrictionson access to marriage as traditionally defined violate due process. These precedents say nothing at all about a right to make a State change its definition of marriage, which isthe right petitioners actually seek here. (…) The truth is that today’s decision rests on nothing more than the majority’s own conviction that same-sex couples should be allowed to marry because they want to, and that “it would disparage their choices and diminish their personhood to deny them this right.” (…)  If “[t]here is dignity in the bond between two men or two women who seek to marry and in their autonomy to make such profound choices,” (…) why would there be any less dignity in the bond between three people who, in exercising their autonomy, seek to make the profound choice to marry? If a same-sex couple has the constitutional right to marry because their children would otherwise “suffer the stigma of knowing their families are somehow lesser” (…) But this approach is dangerous for the rule of law. The purpose of insisting that implied fundamental rights have roots in the history and tradition of our people is to ensure that when unelected judges strike down democratically enacted laws, they do so based on something more than their own beliefs. The Court today not only overlooks our country’s entire history and tradition but actively repudiates it, preferring to live only in the heady days of the here and now. I agree with the majority that the “nature of injustice is that we may not always see it in our own times.” (…) As petitioners put it, “times can blind.” (…) But to blind yourself to history is both prideful and unwise. “The past is never dead. It’s not even past.” W. Faulkner, Requiem for a Nun 92 (1951). (…) Nowhere is the majority’s extravagant conception of judicial supremacy more evident than in its description—and dismissal—of the public debate regarding same-sex marriage. Yes, the majority concedes, on one side are thousands of years of human history in every society known to have populated the planet. But on the other side, there has been “extensive litigation,” “many thoughtful District Court decisions,” “countless studies, papers, books, and other popular and scholarly writings,” and “more than 100” amicus briefs in these cases alone. (…) What would be the point of allowing the democratic process to go on? It is high time for the Court to decide the meaning of marriage, based on five lawyers’ “better informed understanding” of “a liberty that remains urgent in our own era.” (…) The answer is surely there in one of those amicus briefs or studies. Those who founded our country would not recognize the majority’s conception of the judicial role. They after all risked their lives and fortunes for the precious right to govern themselves. They would never have imagined yielding that right on a question of social policy to unaccountable and unelected judges. And they certainly would not have been satisfied by a system empowering judges to override policy judgments so long as they do so after “a quite extensive discussion.” (…) In our democracy, debate about the content of the law is not an exhaustion requirement to be checked off before courts can impose their will. “Surely the Constitution does not put either the legislative branch or the executive branch in the position of a television quiz show contestant so that when a given period of time has elapsed and a problem remains unresolved by them, the federal judiciary may press a buzzer and take its turn at fashioning a solution.” (…) As a plurality of this Court explained just last year, “It is demeaning to the democratic process to presume that voters are not capable of deciding an issue of this sensitivity on decent and rational grounds.” (…) The Court’s accumulation of power does not occur in a vacuum. It comes at the expense of the people. And they know it. Here and abroad, people are in the midst of a serious and thoughtful public debate on the issue of same-sex marriage. They see voters carefully considering same-sex marriage, casting ballots in favor or opposed, and sometimes changing their minds. They see political leaders similarly reexamining their positions, and either reversing course or explaining adherence to old convictions confirmed anew. They see governments and businesses modifying policies and practices with respect to same-sex couples, and participating actively in the civic discourse. They see countries overseas democratically accepting profound social change, or declining to do so. This deliberative process is making people take seriously questions that they may not have even regarded as questions before. When decisions are reached through democratic means, some people will inevitably be disappointed with the results. But those whose views do not prevail at least know that they have had their say, and accordingly are—in the tradition of our political culture—reconciled to the resultof a fair and honest debate. In addition, they can gear up to raise the issue later, hoping to persuade enough on the winning side to think again. (…) But today the Court puts a stop to all that. By deciding his question under the Constitution, the Court removes it from the realm of democratic decision. There will be consequences to shutting down the political process on an issue of such profound public significance. Closing debate tends to close minds. People denied a voice are less likely to accept the ruling of a court on an issue that does not seem to be the sort of thing courts usually decide. Indeed, however heartened the proponents of same-sex marriage might be on this day, it is worth acknowledging what they have lost, and lost forever: the opportunity to win the true acceptance that comes from persuading their fellow citizens of the justice of their cause. And they lose this just when the winds of change were freshening at their backs. Federal courts are blunt instruments when it comes to creating rights. They have constitutional power only to resolve concrete cases or controversies; they do not have the flexibility of legislatures to address concerns of parties not before the court or to anticipate problems that may arise from the exercise of a new right. Today’s decision, for example, creates serious questions about religious liberty. Many good and decent people oppose same-sex marriage as a tenet of faith, and their freedom to exercise religion is—unlike the right imagined by the majority—actually spelled out in the Constitution. (…) Respect for sincere religious conviction has led voters and legislators in every State that has adopted same-sex marriage democratically to include accommodations for religious practice. The majority’s decision imposing same-sex marriage cannot, of course, create any such accommodations. The majority graciously suggests that religiousbelievers may continue to “advocate” and “teach” their views of marriage. (…) The First Amendment guarantees, however, the freedom to “exercise” religion. Ominously, that is not a word the majority uses. Hard questions arise when people of faith exercisereligion in ways that may be seen to conflict with the new right to same-sex marriage—when, for example, a religious college provides married student housing only to opposite-sex married couples, or a religious adoption agency declines to place children with same-sex married couples. Indeed, the Solicitor General candidly acknowledged that the tax exemptions of some religious institutions would be in question if they opposed same-sex mar-riage. (…) There is little doubt that these and similar questions will soon be before this Court. Unfortunately, people of faith can take no comfort in the treatment they receive from the majority today. Perhaps the most discouraging aspect of today’s decisionis the extent to which the majority feels compelled to sully those on the other side of the debate. The majority offers a cursory assurance that it does not intend to disparage people who, as a matter of conscience, cannot accept same-sex marriage. (…) That disclaimer is hard to square with the very next sentence, in which the majority explains that “the necessary consequence” of laws codify-ing the traditional definition of marriage is to “demea[n]or stigmatiz[e]” same-sex couples. (…) The majority reiterates such characterizations over and over. By the majority’s account, Americans who did nothing more than follow the understanding of marriage that has existed for our entire history—in particular, the tens of millions of people who voted to reaffirm their States’ enduring definition of marriage—have acted to “lock . . . out,” “disparage,”“disrespect and subordinate,” and inflict “[d]ignitarywounds” upon their gay and lesbian neighbors. (…) These apparent assaults on the character of fairminded people will have an effect, in society and in court. (…). Moreover, they are entirely gratuitous. It is one thing for the major-ity to conclude that the Constitution protects a right to same-sex marriage; it is something else to portray everyone who does not share the majority’s “better informed understanding” as bigoted. (…) If you are among the many Americans—of whatever sexual orientation—who favor expanding same-sex mar-riage, by all means celebrate today’s decision. Celebrate the achievement of a desired goal. Celebrate the opportunity for a new expression of commitment to a partner. Celebrate the availability of new benefits. But do not celebrate the Constitution. It had nothing to do with it. Chief justice Roberts
Le dogme résonne très fort avec vous et c’est un sujet d’inquiétude pour un certain nombre de sujets pour lesquels beaucoup de gens se sont battus dans ce pays. Sénatrice démocrate
C’est au nom de la liberté, bien entendu, mais aussi au nom de l’« amour, de la fidélité, du dévouement » et de la nécessité de « ne pas condamner des personnes à la solitude » que la Cour suprême des Etats-Unis a finalement validé le mariage entre personnes de même sexe. Tels furent en tout cas les mots employés au terme de cette longue décision rédigée par le Juge Kennedy au nom de la Cour. (…) Le mariage gay est entré dans le droit américain non par la loi, librement débattue et votée au niveau de chaque Etat, mais par la jurisprudence de la plus haute juridiction du pays, laquelle s’impose à tous les Etats américains. Mais c’est une décision politique. Eminemment politique à l’instar de celle qui valida l’Obamacare, sécurité sociale à l’américaine, reforme phare du Président Obama, à une petite voix près. On se souviendra en effet que cette Cour a ceci de particulier qu’elle prétend être totalement transparente. Elle est composée de neuf juges, savants juristes, et rend ses décisions à la suite d’un vote. Point de bulletins secrets dans cette enceinte ; les votants sont connus. A se fier à sa composition, la Cour n’aurait jamais dû valider le mariage homosexuel : cinq juges conservateurs, quatre progressistes. Cinq a priori hostiles, quatre a priori favorables. Mais le sort en a décidé autrement ; le juge Kennedy, le plus modéré des conservateurs, fit bloc avec les progressistes, basculant ainsi la majorité en faveur de ces derniers. C’est un deuxième coup dur pour les conservateurs de la Cour en quelques mois : l’Obamacare bénéficia également de ce même coup du sort ; à l’époque ce fut le président, le Juge John Roberts, qui permit aux progressistes de l’emporter et de valider le système. (…) La spécificité de l’évènement est que ce sont des juges qui, forçant l’interprétation d’une Constitution qui ne dit rien du mariage homosexuel, ont estimé que cette union découlait ou résultait de la notion de « liberté ». C’est un « putsch judiciaire » selon l’emblématique juge Antonin Scalia, le doyen de la Cour. Un pays qui permet à un « comité de neuf juges non-élus » de modifier le droit sur une question qui relève du législateur et non du pouvoir judiciaire, ne mérite pas d’être considéré comme une « démocratie ». Mais l’autre basculement désormais acté, c’est celui d’une argumentation dont le centre de gravité s’est déplacé de la raison vers l’émotion, de la ratio vers l’affectus. La Cour Suprême des Etats-Unis s’est en cela bien inscrite dans une tendance incontestable au sein de la quasi-totalité des juridictions occidentales. L’idée même de raisonnement perd du terrain : énième avatar de la civilisation de l’individu, les juges éprouvent de plus en plus de mal à apprécier les arguments en dehors de la chaleur des émotions. Cette décision fait en effet la part belle à la médiatisation des revendications individualistes, rejouées depuis plusieurs mois sur le modèle de la « lutte pour les droits civiques ». Ainsi la Cour n’hésite pas à comparer les lois traditionnelles du mariage à celles qui, à une autre époque, furent discriminatoires à l’égard des afro-américains et des femmes. (…) La Maison Blanche s’est instantanément baignée des couleurs de l’arc-en-ciel, symbole de la « gaypride ». Les réseaux sociaux ont été inondés de ces mêmes couleurs en soutien à ce qui est maintenant connu sous le nom de la cause gay. (…) Comme le relève un autre juge de la Cour ayant voté contre cette décision, il est fort dommage que cela se fasse au détriment du droit et de la Constitution des Etats-Unis d’Amérique. Yohann Rimokh
La Constitution donne au président le pouvoir de nommer et au Sénat le pouvoir de donner son avis et son consentement sur les candidats à la Cour suprême. En conséquence, j’ai l’intention de (…) considérer le candidat nommé par le président. Si le candidat est présenté au Sénat, j’ai l’intention de voter en fonction de ses qualifications. (…) Je pense qu’à ce stade, il est approprié de regarder la Constitution et de regarder le précédent, qui existe depuis le début de l’histoire de notre pays. Et dans une circonstance où le candidat d’un président vient d’un autre parti que le Sénat, alors puis le plus souvent, le Sénat ne confirme pas. La décision Garland était donc conforme à cela. Par contre, quand il y a un candidat d’un parti qui est du même parti que le Sénat, alors généralement ils confirment. J’ai choisi le côté de la Constitution et du précédent, après l’avoir étudié, et j’ai pris ma décision sur cette base. Je reconnais donc que nous avons peut-être un tribunal, qui a plus de tendance conservatrice que ce qu’il avait au cours des dernières décennies. Mais mes amis progressistes se sont habitués depuis de nombreuses décennies à l’idée d’avoir une cour progressiste, mais ce n’est pas gravé dans le marbre. Et je sais que beaucoup de gens se disent : ‘Mon Dieu, nous ne voulons pas d’un tel changement’. Je comprends leur énergie. Mais il me semble également approprié pour une nation de centre droit d’avoir une cour qui reflète les points de vue du centre droit, qui encore une fois, ne change pas la loi. ce qu’il énonce. Mais au lieu de cela, suive la loi et suive la Constitution. Mitt Romney
Solid majorities want the court to uphold Roe v. Wade and are in favor of abortion rights in the abstract. However, equally substantial majorities favor procedural and other restrictions, including waiting periods, parental consent, spousal notification and bans on ‘partial birth’ abortion. Samantha Luks and Michael Salamon
When Chief Justice John G. Roberts Jr. and his colleagues on the Supreme Court left for their summer break at the end of June, they marked a milestone: the Roberts court had just completed its fifth term. In those five years, the court not only moved to the right but also became the most conservative one in living memory, based on an analysis of four sets of political science data. (…) The recent shift to the right is modest. And the court’s decisions have hardly been uniformly conservative. The justices have, for instance, limited the use of the death penalty and rejected broad claims of executive power in the government’s efforts to combat terrorism. But scholars who look at overall trends rather than individual decisions say that widely accepted political science data tell an unmistakable story about a notably conservative court. (…) The proposition that the Roberts court is to the right of even the quite conservative courts that preceded it thus seems fairly well established. But it is subject to qualifications. First, the rightward shift is modest. Second, the data do not take popular attitudes into account. While the court is quite conservative by historical standards, it is less so by contemporary ones. Public opinion polls suggest that about 30 percent of Americans think the current court is too liberal, and almost half think it is about right. On given legal issues, too, the court’s decisions are often closely aligned with or more liberal than public opinion, according to studies collected in 2008 in “Public Opinion and Constitutional Controversy” (Oxford University Press). The public is largely in sync with the court, for instance, in its attitude toward abortion — in favor of a right to abortion but sympathetic to many restrictions on that right. “Solid majorities want the court to uphold Roe v. Wade and are in favor of abortion rights in the abstract,” one of the studies concluded. “However, equally substantial majorities favor procedural and other restrictions, including waiting periods, parental consent, spousal notification and bans on ‘partial birth’ abortion.” Similarly, the public is roughly aligned with the court in questioning affirmative action plans that use numerical standards or preferences while approving those that allow race to be considered in less definitive ways. The Roberts court has not yet decided a major religion case, but the public has not always approved of earlier rulings in this area. For instance, another study in the 2008 book found that “public opinion has remained solidly against the court’s landmark decisions declaring school prayer unconstitutional.” (…) In some ways, the Roberts court is more cautious than earlier ones. The Rehnquist court struck down about 120 laws, or about six a year, according to an analysis by Professor Epstein. The Roberts court, which on average hears fewer cases than the Rehnquist court did, has struck down fewer laws — 15 in its first five years, or three a year. It is the ideological direction of the decisions that has changed. When the Rehnquist court struck down laws, it reached a liberal result more than 70 percent of the time. The Roberts court has tilted strongly in the opposite direction, reaching a conservative result 60 percent of the time. The Rehnquist court overruled 45 precedents over 19 years. Sixty percent of those decisions reached a conservative result. The Roberts court overruled eight precedents in its first five years, a slightly lower annual rate. All but one reached a conservative result. NYT (2010)
Tout d’abord, il serait erroné de ne voir dans le choix du président des États-Unis qu’une opération politique. Nul ne conteste que ce type de nomination peut constituer un véritable enjeu de campagne à quelques semaines d’un scrutin présidentiel ; et depuis 1790, année au cours de laquelle la Cour suprême a statué pour la première fois, les nominations de ces grands juges figurent traditionnellement au nombre des mesures majeures des présidents lorsqu’il s’agit de dresser un bilan de leur action. Pour autant, ces nominations, réalisées en application de l’article II de la Constitution fédérale, ne présentent pas en elles-mêmes une nature politique. Républicain ou démocrate, le président est entouré de conseils avisés émanant du White House Counsel, du ministère de la Justice, de parlementaires, de cercles de réflexion et d’anciens membres de la Cour, qui s’attachent d’abord aux compétences juridiques et à l’itinéraire professionnel du candidat. Ce sont les qualifications qui font l’essentiel d’un choix mûrement réfléchi ; si des préférences sont exprimées, elles ne relèveront que de la «judicial philosophy» du candidat, et en aucun cas de considérations partisanes. Une fois la confirmation sénatoriale et la prise de fonctions réalisées, l’opposition rituelle faite entre progressistes et conservateurs au sein de la Cour procède d’une vision encore plus réductrice. Les hommes et les femmes qui composent cette juridiction sont des juristes de haut niveau, dotés d’un véritable esprit critique et d’une vaste culture ; tous ont eu une activité d’avocat ou une pratique académique leur conférant une bonne connaissance de la vie économique et sociale et ont été juges fédéraux, sans engagement politique préalable. Ils sont nommés à vie et acceptent cette mission non pas pour être le bras séculier d’un parti ou d’une idéologie mais pour veiller sur la Constitution, l’interpréter et résoudre des problématiques juridiques, y compris en matière électorale. Les membres de la Cour suprême des États-Unis ne sont pas des juges de droite ou de gauche, ni des juges «fiables» ou «imprévisibles» ; ce sont des juges, au plus haut sens du terme. C’est faire insulte à ces esprits rigoureux, indépendants et impartiaux que de vouloir les enfermer dans des catégories ou des étiquettes préétablies. Quelles que soient les conditions de leur nomination et de leur confirmation, ces juges se tiennent toujours prudemment éloignés de ce qu’Antonin Scalia, dont la haute stature intellectuelle a dominé la jurisprudence de la Cour pendant près de trente ans et mentor du juge Barrett, appelait le «cirque politique et médiatique». (…) Il existe bien sûr des lignes de partage, des positions et des inclinations. Mais celles-ci sont souvent liées à la mise en œuvre des méthodes d’interprétation de la Constitution. Un juge «originaliste», qui intègre le sens initial des normes constitutionnelles, pourra ne pas avoir la même lecture qu’un autre juge qui est partisan d’une approche plus «vivante», selon les termes de Stephen Breyer. Ces préférences sont indépendantes des options politiques ou sociétales. Le juge Neil Gorsuch, nommé par le président Donald Trump et réputé dans l’opinion comme étant conservateur, en a récemment donné une illustration éclatante dans l’affaire de la discrimination sexuelle au travail ; son textualisme l’a conduit à prendre une position LGBT que nul n’attendait. Et les exemples foisonnent de membres de la Cour qui, au cours de l’histoire de cette juridiction, ont surpris par leurs prises de position, alors que leur désignation initiale aurait pu laisser penser qu’ils adopteraient un point de vue inverse: Earl Warren et William Brennan, nommés par le président Eisenhower, Sandra Day O’Connor et Anthony Kennedy, désignés parle président Reagan, Harry Blackmun nommé par le président Nixon et rapporteur de la célèbre affaire Roe v. Wade (qui, en 1973, a autorisé l’IVG dans l’ensemble des États-Unis, NDLR), ont étonné plus d’un observateur par leurs votes dans des dossiers parfois majeurs où chacun leur prêtait une position contraire, guidée par les préjugés habituels. Le Chief Justice John G. Roberts, nommé par le président Bush, a déconcerté les ténors du Parti républicain dans plusieurs grands dossiers par ses positions vues comme «libérales» (c’est-à-dire, aux États-Unis, «de gauche», NDLR). Francois-Henri Briard
C’était prévisible: la désignation d’Amy Coney Barrett à la Cour suprême ouvre un épisode de plus dans la guerre culturelle qui déchire la société américaine — après le procès en destitution du président, les polémiques sur la crise sanitaire et l’exacerbation des tensions raciales. La détermination de Donald Trump, moins de six semaines avant l’élection présidentielle, à pressentir cette brillante juriste au pedigree impeccable n’avait rien d’improvisé. Elle renvoie autant à des considérations électorales qu’à des raisons politiques. L’ego surdimensionné du président y joue aussi sa part: si le Sénat confirmait cette nomination, M. Trump aura été le premier président à faire entrer à la Cour suprême, en un seul mandat, trois magistrats de son choix. Et cette fois-ci, ce serait un juge conservateur qui succéderait non pas à un autre juge conservateur mais à une icône de la gauche «libérale», en modifiant au passage l’équilibre «politique» de la Cour (six conservateurs contre trois «libéraux»). Sans doute espère-t-il qu’en cas de contestation du scrutin présidentiel, une Cour ainsi composée saura le ménager… (…) Si l’initiative de M. Trump soulève une telle tempête, c’est qu’elle touche au rôle suréminent qui est dévolu au droit – et aux juges – dans la culture politique américaine. L’esprit légaliste constitue depuis le temps lointain des Pères pèlerins la source de toute légitimité. C’est le droit, plus encore que la souveraineté, qu’invoque la Déclaration d’indépendance. La Constitution de 1787 reconnaîtra aux juristes une place qu’ils n’occupent nulle part ailleurs. Tocqueville, en interrogeant les caractères originaux de la jeune démocratie américaine, fait cette observation qui n’a pas pris une ride: «Il n’est presque pas de question politique qui ne se résolve tôt ou tard en question judiciaire. » C’est à la Cour suprême, non au législateur, qu’il revient d’interpréter l’esprit des lois sur les matières qui lui sont déférées. C’est elle, non le Congrès, qui s’est prononcée sur l’abolition de l’esclavage, le démantèlement de la ségrégation, le droit à l’avortement ou le mariage homosexuel. Or, depuis quelques décennies, l’activisme judiciaire impulsé par des juges «libéraux» («de gauche», NDLR) a amené la Cour, toujours au nom de la Constitution, à créer des droits et à prononcer des arrêts qui réglaient la vie publique et les conduites individuelles sans l’aveu du législateur. C’est cette dérive légaliste que contestaient les conservateurs: le rôle des juges est d’appliquer et de punir les infractions à la loi, non de légiférer ; et les questions que la Constitution laisse incertaines doivent être tranchées par les élus du peuple, argumentent-ils. D’où l’importance capitale que républicains et démocrates accordent à la désignation des magistrats d’une Cour suprême devenue l’enjeu – et l’arbitre – de la guerre civile qui les oppose. Les premiers redoutent une offensive progressiste pour étendre indéfiniment le domaine des droits individuels. Les seconds présagent une atteinte des conservateurs aux lois sur l’avortement, les droits des minorités, les immigrés, la discrimination positive et, dans l’immédiat, à la réforme de santé du président Obama. Le chef de la majorité républicaine au Sénat, Mitch McConnell, entend engager sans tarder la confirmation de Mme Coney Barrett. Le processus pourrait se poursuivre jusqu’à la prise de fonction du prochain président, même si les républicains auront perdu et la Maison-Blanche et la majorité au Sénat. Les démocrates n’y peuvent rien, puisque la Constitution l’autorise. Les deux camps agitent les principes et invoquent des précédents. Les démocrates rappellent qu’en 2016, le même M. McConnell a refusé de mettre à l’ordre du jour la confirmation d’un juge pressenti à la Cour suprême par M. Obama, au motif qu’une telle nomination n’était pas légitime à neuf mois d’une élection présidentielle. (…) Mais les républicains n’ont pas tort de soutenir qu’en pareille situation les démocrates se seraient conduits comme eux, en exploitant à leur avantage leur supériorité numérique. Il suffit de rappeler les manœuvres délétères qu’ils ont employées il y a deux ans pour saboter la nomination du juge Kavanaugh. Ran Halévy
Depuis l’arrêt Marbury v. Madison de 1803, la Cour est chargée du contrôle de constitutionalité des lois fédérales et des lois des États. Elle est aussi le juge de cassation pour les juridictions fédérales et fédérées. Enfin, elle est le juge des élections, ce qui aura sans doute une grande importance cette année. En effet, compte tenu des difficultés liées au vote par correspondance, on peut s’attendre à de nombreux recours au lendemain du scrutin du 3 novembre. Par ailleurs, la jurisprudence joue un rôle sans commune mesure avec ce que nous connaissons en France: les Américains ont un système de common law à la britannique, c’est-à-dire un système juridique qui ne repose pas sur un code de lois (comme notre Code civil), mais sur la jurisprudence élaborée par les tribunaux. C’est donc la Cour qui pose les règles sur de nombreux sujets politiques: respect du droit de vote (Shelby county v. Holder, 2013), financement des campagnes électorales (Citizens united, 2010), répartition des pouvoirs entre États et gouvernement fédéral… Ainsi que sur les questions de société: prière à l’école, avortement (avec l’arrêt Roe v. Wade en 1973), peine de mort, questions d’égalité raciale, droit des homosexuels, application de la loi sur la santé Obamacare… Cette jurisprudence évolue. Par exemple, jusqu’à présent, la Cour a refusé de se saisir d’affaires relatives à la GPA. Les justiciables font donc face à des situations très différentes selon les États. Mais cela pourrait changer avec de prochaines affaires. La Cour a donc un rôle politique, même si les juges s’en défendent. À partir du New Deal dans les années 1930, la Cour a peu à peu adopté une attitude progressiste. Une longue période d’ «activisme judiciaire» s’est déroulée sous les Chief Justice Earl Warren (de 1953 à 1969) puis Warren Burger ( de 1969 à 1986). Mais le mouvement conservateur américain, de retour à partir des années 1960, avait bien compris que les questions de jurisprudence étaient l’un des terrains sur lesquels il devait combattre. En 1982, des étudiants en droit de Yale fondent la Federalist Society for Law and Public Policy Studies pour former des juges idéologiquement conservateurs et promouvoir leur nomination. Le but étant de «droitiser» les décisions de justice, avec comme objectif principal l’interdiction de l’avortement au niveau fédéral. Aujourd’hui, les 5 membres conservateurs de la Cour sont ou ont été membres de la Federalist society: le chief justice John Roberts, Samuel Alito, Clarence Thomas, et les deux juges nommés par le président Donald Trump, Neil Gorsuch et Brett Kavanaugh. Et le juge Antonin Scalia avant eux. Ils appuient leur positionnement conservateur sur deux théories du droit: la théorie «textualiste» , qui exige une lecture littérale du texte constitutionnel et la théorie «originaliste» qui veut un retour aux intentions originelles des rédacteurs de la Constitution. Face à eux, il ne reste que 3 juges progressistes: Steven Breyer, 82 ans, nommé par Bill Clinton, Antonia Sotomayor et Elena Kagan, nommées par Barack Obama. Il faut noter cependant qu’à plusieurs reprises ces dernières années, le chief justice Roberts a voté avec ses pairs progressistes, souhaitant renforcer l’image impartiale de la Cour. C’est pourquoi la nomination d’un sixième juge conservateur est si importante pour les Républicains. Le processus est bien balisé: les candidats sont nommés par le président, puis auditionnés par la Commission des affaires judiciaires du Sénat. Le Sénat débat et vote enfin la confirmation. Depuis 2017, ce vote n’est plus à la majorité qualifiée, mais à la majorité simple. Plus précisément, la procédure du filibuster, qui exigeait une majorité de 60 sénateurs pour passer au vote a été supprimée. Ce qui tombe bien pour les Républicains, qui ont actuellement une majorité de 53 sénateurs sur 100. Ainsi, rien n’empêche Trump et le Sénat de nommer un nouveau juge rapidement, peut-être même avant les élections du 3 novembre. (…) À défaut, les sénateurs républicains pourraient encore voter pendant la période de transition (entre l’élection et l’investiture du 20 janvier). Une telle rapidité aura sans doute un prix politique. En février 2016, lorsque le juge Antonin Scalia est mort, les sénateurs républicains ont refusé d’examiner la candidature du juge proposée par Obama, Merrick Garland, jugé centriste, car l’élection était trop proche. Aujourd’hui, Mitch McConnell (chef de la majorité au Sénat), Lindsay Graham (sénateur de Caroline du sud et président de la Commission sur les affaires judiciaires) et Ted Cruz (sénateur du Texas) ont retourné leur veste. Furieux, les Démocrates évoquent l’idée d’augmenter le nombre de juges, comme Franklin D. Roosevelt avait menacé de le faire dans les années 1930. Ils comptent aussi sur la défection de trois ou quatre sénateurs républicains, comme Susan Collins (Maine) et Lisa Murkowski (Alaska), qui ont dit ce week-end qu’elles refuseraient de voter avant les élections. En revanche, Mitt Romney (Utah) a finalement dit qu’il prendrait part au vote dès que possible. Laurence Nardon
Bien qu’Amy Coney Barrett soit le choix du président pour remplacer la juge Ruth Bader Ginsburg, elle est plus justement décrite comme l’héritière d’un autre juge de la Cour suprême décédé: le héros conservateur Antonin Scalia. Comme Scalia, pour qui elle a déjà été greffière, elle est une catholique romaine engagée et une adepte de son interprétation privilégiée de la Constitution connue sous le nom d’originalisme. Ces qualifications ravissent beaucoup de droite, mais consternent les libéraux qui craignent que ses votes ne conduisent à l’effritement de certaines lois, en particulier la décision Roe v. Wade légalisant l’avortement. (…) Barrett a également souligné à quel point elle est, dans son approche du droit, un opposé polaire à Ginsburg. Elle a dit de Scalia: « Sa philosophie judiciaire est la mienne aussi. » Sa nomination place Barrett sur la voie pour aider les conservateurs à dominer la cour pendant des décennies. C’est aussi sûr de dynamiser la base du président que de galvaniser ses ennemis à l’approche du jour du scrutin. Les dirigeants républicains du Sénat ont déclaré qu’ils avaient les voix pour la confirmer cette année, probablement avant les élections de novembre. Au-delà des élections, l’élévation de Barrett pourrait amener un jugement national sur l’avortement, une question qui divise amèrement de nombreux Américains depuis près d’un demi-siècle. L’idée de renverser ou de vider Roe v. Wade, la décision historique de 1973, a été une question politique animée exploitée par les deux parties. Ses écrits et discours montrent un engagement envers l’originalisme, un concept qui implique que les juges s’efforcent de déchiffrer les significations originales des textes pour évaluer si les droits d’une personne ont été violés. De nombreux libéraux disent que cette approche est trop rigide et ne permet pas aux conséquences de la Constitution de s’adapter à l’évolution des temps. Concernant l’avortement, des questions se sont posées sur l’implication de Barrett dans des organisations qui s’y opposent vigoureusement. Mais elle n’a pas dit publiquement qu’elle chercherait, si on lui en donnait la chance, à réduire les droits affirmés par la Haute Cour. Barrett est juge fédéral depuis 2017, lorsque Trump l’a nommée à la 7th US Circuit Court of Appeals, basée à Chicago. Mais en tant que professeur de droit de longue date à l’Université de Notre-Dame, elle s’était déjà imposée comme une conservatrice fiable dans le moule de Scalia. Elle a acquis une réputation de commis Scalia à la fin des années 1990 comme brillante et habile à séparer les arguments mal raisonnés. Ara Lovitt, qui travaillait avec elle, a rappelé lors de sa cérémonie d’investiture pour le 7e circuit que Scalia avait fait l’éloge d’elle. (…) Barrett et son mari, Jesse Barrett, ancien procureur fédéral, sont tous deux diplômés de la faculté de droit Notre-Dame. (…)  Barrett serait la seule juge du tribunal actuel à ne pas avoir obtenu son diplôme en droit d’une école de l’Ivy League. Les huit juges actuels ont tous assisté à Harvard ou à Yale. Si elle est confirmée, six des neuf juges seront catholiques. La manière dont ses croyances religieuses pourraient guider ses opinions juridiques est devenue une préoccupation majeure pour certains démocrates lors d’audiences de confirmation meurtrières après la nomination de Barrett au 7ème circuit. Cela a incité les républicains à accuser les démocrates de chercher à imposer un test religieux sur l’aptitude de Barrett à l’emploi. À Notre-Dame, où Barrett a commencé à enseigner à 30 ans, elle invoquait souvent Dieu dans des articles et des discours. Dans une allocution de 2006, elle a encouragé les étudiants diplômés en droit à voir leur carrière comme un moyen de «bâtir le royaume de Dieu». Elle a été considérée comme finaliste en 2018 pour la haute cour avant que Trump ne nomme Brett Kavanaugh pour le siège qui a ouvert ses portes lorsque le juge Anthony Kennedy a pris sa retraite. Même certains conservateurs craignaient que son dossier judiciaire clairsemé ne rende trop difficile de prédire comment elle pourrait gouverner, craignant qu’elle pourrait finir comme d’autres conservateurs apparemment qui se sont retrouvés plus modérés. Trois ans plus tard, son dossier comprend maintenant une centaine d’opinions et de dissensions, dans lesquelles elle a souvent illustré l’influence de Scalia en plongeant profondément dans les détails historiques pour glaner le sens des textes originaux. France 24
Autant, dans sa période new-yorkaise, Trump était bien plus progressiste dans ses positions et n’avait pas grand-chose en commun avec un évangélique de l’Arkansas par exemple… autant, depuis qu’il est élu, il a su habilement changer de convictions sur des sujets jugés fondamentaux par une large composante de son électorat: l’avortement, par exemple. Tout l’enjeu pour lui est de montrer qu’il est le Président qui tient ses promesses, et de fait, la nomination de juges conservateurs à la Cour suprême est un élément-clé pour lui permettre de tenir de nombreux engagements pris durant sa campagne: sur les lois fiscales, les droits de douane et le protectionnisme, le Mexique… Sur Twitter, Trump joue sur cette ligne-là en égrenant à longueur de temps la liste des promesses qu’il a tenues, et c’est en effet un argument très fort à l’approche des élections de mi-mandat, où Trump est loin d’être assuré de conserver une majorité républicaine au sénat. Alors, il cherche à tout prix à montrer qu’il est l’homme qui fait ce qu’il dit et qui dit ce qu’il fait: le transfert de l’ambassade à Jérusalem, par exemple, avait été promis de longue date, notamment par Obama, mais seul Trump a effectivement pris cette décision. (…) on peut (…) s’attendre à une instrumentalisation des sujets sociétaux comme l’avortement ou le droit des minorités sexuelles, qui sont en passe de devenir un véritable enjeu de campagne. Ces sujets ont le mérite d’être eux-aussi des pivots idéologiques, et c’est pour cela que Trump a intérêt à donner des gages à ce propos. La nomination d’un juge à la Cour suprême, dans un tel contexte, sera évidemment surveillée de près, et par tous les côtés de l’échiquier. (…) il peut faire face à une censure par le sénat du candidat qu’il proposera. Les démocrates ont déjà invoqué le fait qu’en période électorale, le moment est mal choisi pour nommer un juge à la Cour suprême: les républicains déjà, en 2016, avaient invoqué le même argument pour retarder le remplacement d’Antonin Scalia, décédé peu avant les élections présidentielles. Mais en réalité, comme les démocrates n’ont pas la majorité au sénat, ils ne pourront faire obstruction qu’à condition d’obtenir le ralliement de certains républicains. Pour ceux qui ne jouent pas leur réélection car ils ont décidé de ne pas briguer un nouveau mandat, il n’est pas exclu qu’un mouvement de «fronde» à Donald Trump puisse se dégager: des sénateurs comme John McCain ou Jeff Flake, par exemple, ne font pas mystère de leur hostilité au Président sur certains sujets. Cependant, Trump a été assez habile lorsqu’il a remplacé le juge Scalia, en nommant à sa place Neil Gorsuch qui n’est pas un ultraconservateur. Au contraire, Gorsuch pouvait apparaître comme un choix raisonnable, c’est-à-dire quelqu’un de modérément conservateur, à la fois ferme sur l’avortement ou les droits des homosexuels mais sans être sectaire non plus. Ainsi, si Trump doit affronter une obstruction de la part des démocrates, il aura beau jeu de la retourner à son avantage: ce seront eux qui passeront pour déraisonnables. De leur côté, les démocrates se distinguent en deux camps: ceux des États généralement acquis aux républicains joueront la conciliation pour ne pas se mettre à dos la frange conservatrice de leur électorat, tandis qu’au contraire les candidats à la primaire de 2020 s’aligneront sur la base démocrate, plutôt maximaliste. Le consensus, en tout cas, sera de bloquer toute nomination d’un juge ouvertement hostile à l’avortement. (…) Kennedy était connu pour des positions progressistes sur l’IVG, mais aussi la peine de mort et le mariage gay. Il était au cœur d’un équilibre au sein de la Cour suprême, qui risque bien de disparaître avec lui. Mais là encore, l’habileté de Trump a été de nommer auparavant Gorsuch, qui bien qu’il soit moins ambivalent que ne l’était Kennedy, n’était pas non plus un idéologue de la droite évangélique la plus dure. Cette adresse politique lui a sans doute permis de mettre le juge Kennedy en confiance. Si Donald Trump, qui joue sa réélection, regarde vers 2020, les conservateurs, eux, ont les yeux tournés jusqu’à au moins 2050 ! (…) La session de juin vient de se terminer. On ne sait pas encore avec précision quelles affaires vont remonter à la Cour suprême dans les prochaines sessions, mais ce qui est sûr c’est que la question des droits des homosexuels est de plus en plus au cœur de l’actualité. Notamment, il y a des affaires autour de la liberté de conscience, lorsque des personnes refusent de fournir certains services à des couples homosexuels qui se marient. Ensuite, la Cour suprême ne prendra pas directement de décision suspendant le mariage homosexuel ou le droit à l’avortement, mais elle peut avoir à se prononcer sur des affaires concernant des États ayant pris des mesures restreignant l’accès à ces droits. Elle pourrait donc être amenée à permettre à ces États de limiter sévèrement ces droits par des mesures réglementaires. C’est en tout cas ce que souhaitent les conservateurs américains: revenir sur les changements de société qu’a connus l’Amérique depuis les années 60. En fait, si Donald Trump, qui joue sa réélection, regarde vers 2020, les conservateurs, eux, ont les yeux tournés jusqu’à au moins 2050! (…) c’est bien l’enjeu de cette nomination, et de celles qui pourraient éventuellement suivre sous Trump (car il y a deux autres juges de 79 et 85 ans actuellement à la Cour suprême). Lorsque l’on est nommé à la Cour, on l’est à vie, c’est-à-dire pour encore au moins vingt ou trente ans en théorie. Neil Gorsuch, le dernier juge en date, n’a que 50 ans: sauf accident, il pourrait encore siéger en 2048! On rentre dans une nouvelle phase du mandat de Donald Trump. Cette phase était en réalité prévisible, et très attendue: à vrai dire, c’était même un des enjeux principaux de l’élection de 2016, de savoir qui de Clinton ou de Trump allait devoir nommer deux, peut-être trois ou quatre juges au cours de son mandat. Ce que les conservateurs attendent à présent, c’est de faire pencher définitivement la balance en leur faveur à la Cour, en instaurant un rapport de force à cinq contre quatre, qui serait l’assurance de garantir des décisions très conservatrices sur les sujets que nous avons précédemment évoqués. Lauric Henneton
Contrairement à ce que l’on pourrait penser, la Cour suprême n’est pas une institution qui flotterait au-dessus de la société américaine pour, de sa hauteur, arbitrer les grands débats qui animent les États-Unis. Elle a toujours été fortement politisée, reflétant les tendances très lourdes au sein du monde du droit. En ce sens, elle est elle-même, et a toujours été, très ancrée dans la société américaine. L’affaire de Floride, en 2000, lors de l’élection opposant Al Gore à George W. Bush, a fortement marqué les esprits et renvoyé l’image d’une cour actrice politique. Un scénario qui, d’ailleurs, pourrait se reproduire cette année. Mais même quand ils ne se mêlent pas d’affaires électorales, les sages sont des acteurs du débat politique, se penchant sur les grandes questions de leur temps. Le décès de Ruth Bader Ginsburg et le choix de la juge appelée, si elle est confirmée par le Sénat, à lui succéder, illustre les deux points de vue qui s’affrontent dans l’univers du droit, à savoir dans les universités américaines, dans les revues de droit, et dans les cours inférieures par lesquelles passent les juges de la Cour suprême. La première tendance, qualifiée souvent de « réaliste », considère que le droit doit accompagner la société dans ses évolutions. Cette tendance a dominé la Cour suprême jusqu’aux années 1970-1980, et Ruth Bader Ginsburg était l’une de ses représentantes. C’est une tendance, par définition, progressiste. La deuxième, au contraire, n’a que faire des statistiques et des données sociologiques. Elle estime que le droit est intangible, immuable, que ce qui compte est la jurisprudence. Or cette école de pensée, très active, a pris beaucoup de place dans les facultés américaines au cours des dernières décennies. Et les juges que nomme Donald Trump depuis qu’il est arrivé à la Maison-Blanche, pour les cours inférieures comme pour la Cour suprême, font partie de cette tendance. Ce clivage, à l’heure où la société américaine, comme les autres, est confrontée à des questions nouvelles et très complexes, qui n’ont pas de réponses simples, qu’il s’agisse de l’euthanasie, de l’avortement ou du mariage homosexuel, s’exprime sur ces questions fondamentales. D’où les débats très vifs qui entourent aujourd’hui tout ce qui touche à la Cour suprême, qu’il s’agisse des nominations des sages comme de leurs décisions. Cette complexité se retrouve d’ailleurs dans les arrêts, qui sont le plus souvent pris à des majorités très faibles parmi les neuf juges. Dans les années 1960, il pouvait y avoir des arrêts importants pris à l’unanimité. Aujourd’hui, ce consensus est impensable sur les grands sujets qui divisent la société américaine tout comme la Cour suprême. Romain Huret

Attention: une politicisation peut en cacher une autre !

A l’heure où avec la psychose covid

Et entre obligation du port du masque à l’extérieur et fermeture complète des salles de sport ou partielle des restaurants y compris avec terrasses ou même des plages

La restriction, en France et en Europe, est en train de devenir la règle et la liberté l’exception

Et où avec la nouvelle nomination d’une juge conservatrice à la Cour suprême aux Etats-Unis à moins de deux mois de la présidentielle …

L’hystérie et la fureur quasi-religieuse anti-Trump est repartie pour un tour …

Comment ne pas voir …

Alors que nos médias ont repris leurs jérémiades sur la « fin de l’ère progressive »

Ou l’excessive politisation de ladite Cour suprême …

La réalité comme le rappelait récemment l’historien Romain Huret  …

Non seulement historiquement d’une politicisation continue de ladite cour …

Mais comme vient de le rappeler le sénateur Romney pourtant ferme opposant au président américain …

Celle de son positionnement résolument à gauche pendant plus d’un demi-siècle

Et ce encore aujourd’hui par rapport à l’opinion américaine en général …

Sans compter le véritable « putsch judiciaire » d’il y a cinq ans sur le mariage homosexuel …

Comme l’ont démontré nombre de ses récentes décisions sur l’avortement, la discrimination positive ou la prière à l’école

L’actuel repositionnement apparaissant alors …

A l’instar de la si décriée présidence Trump

Moins comme une dangereuse radicalisation …

Qu’un logique recentrement qui n’aurait que trop tardé ?

La Cour suprême américaine est-elle une institution politisée ?
La mort de Ruth Bader Ginsburg, doyenne de la Cour suprême des États-Unis, a chamboulé la campagne électorale américaine. Les débats entourant le choix de la juge conservatrice Amy Coney Barrett, appelée à lui succéder, vont dominer les prochaines semaines, soulignant l’importance politique des neuf juges de cette institution arbitre des grands débats qui divisent l’Amérique.
Recueilli par Agnès Rotivel et Gilles Biassette
La Croix
27/09/2020

► « La Cour suprême aura une coloration conservatrice pour encore longtemps »

Didier Combeau, politologue, auteur d’« Être américain aujourd’hui » (1).

Les juges à la Cour suprême sont nommés par le président, puis confirmés par le Sénat, ils s’expriment sur tous les domaines importants, l’avortement, le droit aux armes, les minorités, etc. Du fait du blocage au Congrès où républicains et démocrates campent de plus en plus sur leurs positions, et où il est difficile d’obtenir un accord bi partisan pour faire adopter un texte de loi, beaucoup d’activistes se tournent vers la justice. Et d’appel en appel vers la Cour suprême. De ce fait, la nomination des juges est devenue de plus en plus politisée.

Lorsqu’un président a la majorité au Sénat, il peut plus facilement faire nommer une personnalité soit progressiste soit conservatrice. Et ce d’autant qu’il n’y a plus le « filibuster », une procédure qui rendait impérative une forme de compromis. Avant 2017, un juge de la Cour suprême devait obtenir 60 voix sur 100 pour être confirmé. Or, il était rare qu’un parti ait une telle majorité, ce qui supposait l’apport de voix issues de l’opposition. La fin du « filibuster » a donc contribué à politiser le processus, puisqu’il est ainsi possible de faire confirmer des personnalités moins consensuelles.

La culpabilité a été partagée. Le « filibuster » a été supprimé à l’initiative des démocrates en 2013 pour la nomination des juges fédéraux. Les républicains ont alors protesté, mais en 2017, c’est à leur initiative que le « filibuster » a été supprimé pour la nomination des juges à la Cour suprême.

À l’heure actuelle sur huit juges, il y a cinq conservateurs dont un juge Roberts, qui se range d’un côté ou de l’autre, c’est selon, et trois progressistes. Comme Trump a nommé une juge conservatrice supplémentaire, Amy Coney Barrett, cela fait six conservateurs sur neuf. Et les juges étant nommés à vie, elle pourrait être là pour plusieurs décennies.

Trump a déjà remplacé deux conservateurs âgés par des conservateurs d’une cinquantaine d’années, la Cour suprême aura une coloration conservatrice pour encore longtemps. Certes, les juges peuvent démissionner. Certains à gauche ont reproché à Ruth Bader Ginsburg de ne pas l’avoir fait sous Obama alors qu’elle était déjà âgée, 82 ans et malade. Elle aurait pu être remplacée par un juge progressiste.

À droite, beaucoup critiquent l’activisme de la cour et pensent qu’elle devrait s’en tenir à la constitution. À gauche, certains souhaiteraient augmenter le nombre des juges. Franklin Delano Roosevelt avait menacé de le faire dans les années 1930 au moment où la Cour suprême s’opposait à la mise en place de la politique du New Deal. Si les démocrates reviennent au pouvoir et sont majoritaires au congrès, ils pourraient augmenter le nombre des juges pour nommer des progressistes.

► « La Cour suprême a toujours été très politisée »

Romain Huret, historien des États-Unis et directeur adjoint du laboratoire Mondes américains.

Contrairement à ce que l’on pourrait penser, la Cour suprême n’est pas une institution qui flotterait au-dessus de la société américaine pour, de sa hauteur, arbitrer les grands débats qui animent les États-Unis. Elle a toujours été fortement politisée, reflétant les tendances très lourdes au sein du monde du droit. En ce sens, elle est elle-même, et a toujours été, très ancrée dans la société américaine.

L’affaire de Floride, en 2000, lors de l’élection opposant Al Gore à George W. Bush, a fortement marqué les esprits et renvoyé l’image d’une cour actrice politique. Un scénario qui, d’ailleurs, pourrait se reproduire cette année. Mais même quand ils ne se mêlent pas d’affaires électorales, les sages sont des acteurs du débat politique, se penchant sur les grandes questions de leur temps.

Le décès de Ruth Bader Ginsburg et le choix de la juge appelée, si elle est confirmée par le Sénat, à lui succéder, illustre les deux points de vue qui s’affrontent dans l’univers du droit, à savoir dans les universités américaines, dans les revues de droit, et dans les cours inférieures par lesquelles passent les juges de la Cour suprême.

La première tendance, qualifiée souvent de « réaliste », considère que le droit doit accompagner la société dans ses évolutions. Cette tendance a dominé la Cour suprême jusqu’aux années 1970-1980, et Ruth Bader Ginsburg était l’une de ses représentantes. C’est une tendance, par définition, progressiste.

La deuxième, au contraire, n’a que faire des statistiques et des données sociologiques. Elle estime que le droit est intangible, immuable, que ce qui compte est la jurisprudence. Or cette école de pensée, très active, a pris beaucoup de place dans les facultés américaines au cours des dernières décennies. Et les juges que nomme Donald Trump depuis qu’il est arrivé à la Maison-Blanche, pour les cours inférieures comme pour la Cour suprême, font partie de cette tendance.

Ce clivage, à l’heure où la société américaine, comme les autres, est confrontée à des questions nouvelles et très complexes, qui n’ont pas de réponses simples, qu’il s’agisse de l’euthanasie, de l’avortement ou du mariage homosexuel, s’exprime sur ces questions fondamentales. D’où les débats très vifs qui entourent aujourd’hui tout ce qui touche à la Cour suprême, qu’il s’agisse des nominations des sages comme de leurs décisions.

Cette complexité se retrouve d’ailleurs dans les arrêts, qui sont le plus souvent pris à des majorités très faibles parmi les neuf juges. Dans les années 1960, il pouvait y avoir des arrêts importants pris à l’unanimité. Aujourd’hui, ce consensus est impensable sur les grands sujets qui divisent la société américaine tout comme la Cour suprême.

(1) Gallimard, 282 p. 20 €.

Lauric Henneton est maître de conférences à l’Université de Versailles Saint-Quentin. Il est l’auteur de La fin du rêve américain? (Odile Jacob, 2017).

FIGAROVOX.- Le juge Anthony Kennedy a annoncé son départ à la retraite, ce qui laisse à Donald Trump le pouvoir de nommer à vie l’un des neuf juges qui détiennent le pouvoir juridique suprême dans le pays. Faut-il s’attendre à ce que la Cour bascule définitivement du côté des conservateurs?

Lauric HENNETON.- Oui, il est probable que Donald Trump désigne un juge plutôt conservateur, car c’est là qu’est son intérêt électoral. Autant, dans sa période new-yorkaise, Trump était bien plus progressiste dans ses positions et n’avait pas grand-chose en commun avec un évangélique de l’Arkansas par exemple… autant, depuis qu’il est élu, il a su habilement changer de convictions sur des sujets jugés fondamentaux par une large composante de son électorat: l’avortement, par exemple.

Tout l’enjeu pour lui est de montrer qu’il est le Président qui tient ses promesses, et de fait, la nomination de juges conservateurs à la Cour suprême est un élément-clé pour lui permettre de tenir de nombreux engagements pris durant sa campagne: sur les lois fiscales, les droits de douane et le protectionnisme, le Mexique… Sur Twitter, Trump joue sur cette ligne-là en égrenant à longueur de temps la liste des promesses qu’il a tenues, et c’est en effet un argument très fort à l’approche des élections de mi-mandat, où Trump est loin d’être assuré de conserver une majorité républicaine au sénat. Alors, il cherche à tout prix à montrer qu’il est l’homme qui fait ce qu’il dit et qui dit ce qu’il fait: le transfert de l’ambassade à Jérusalem, par exemple, avait été promis de longue date, notamment par Obama, mais seul Trump a effectivement pris cette décision.

Justement, sur quels thèmes quoi vont se jouer ces élections de mi-mandat?

C’est difficile à anticiper car la vie politique américaine va très vite, au gré des événements, et certains sujets dont l’on croit un moment qu’ils vont être primordiaux disparaissent rapidement de la scène médiatique. En février par exemple, après la fusillade de Parkland et les manifestations immenses qui ont suivi, on était en droit de penser que la question du contrôle des armes à feu allait dominer la campagne des midterms… En réalité, cette question a quasiment disparu de l’actualité, bien qu’on ne soit pas à l’abri qu’elle ressurgisse à l’occasion d’une nouvelle fusillade dans une école, ou bien qu’un attentat ramène au contraire les enjeux de sécurité voire d’immigration au rang des priorités médiatiques.

En revanche, on peut plus facilement s’attendre à une instrumentalisation des sujets sociétaux comme l’avortement ou le droit des minorités sexuelles, qui sont en passe de devenir un véritable enjeu de campagne. Ces sujets ont le mérite d’être eux-aussi des pivots idéologiques, et c’est pour cela que Trump a intérêt à donner des gages à ce propos. La nomination d’un juge à la Cour suprême, dans un tel contexte, sera évidemment surveillée de près, et par tous les côtés de l’échiquier.

Donald Trump est-il tout-puissant pour cette nomination, ou risque-t-il de rencontrer une opposition au sénat?

Il n’est certainement pas tout-puissant, car il peut faire face à une censure par le sénat du candidat qu’il proposera. Les démocrates ont déjà invoqué le fait qu’en période électorale, le moment est mal choisi pour nommer un juge à la Cour suprême: les républicains déjà, en 2016, avaient invoqué le même argument pour retarder le remplacement d’Antonin Scalia, décédé peu avant les élections présidentielles.

Mais en réalité, comme les démocrates n’ont pas la majorité au sénat, ils ne pourront faire obstruction qu’à condition d’obtenir le ralliement de certains républicains. Pour ceux qui ne jouent pas leur réélection car ils ont décidé de ne pas briguer un nouveau mandat, il n’est pas exclu qu’un mouvement de «fronde» à Donald Trump puisse se dégager: des sénateurs comme John McCain ou Jeff Flake, par exemple, ne font pas mystère de leur hostilité au Président sur certains sujets.

Cependant, Trump a été assez habile lorsqu’il a remplacé le juge Scalia, en nommant à sa place Neil Gorsuch qui n’est pas un ultraconservateur. Au contraire, Gorsuch pouvait apparaître comme un choix raisonnable, c’est-à-dire quelqu’un de modérément conservateur, à la fois ferme sur l’avortement ou les droits des homosexuels mais sans être sectaire non plus. Ainsi, si Trump doit affronter une obstruction de la part des démocrates, il aura beau jeu de la retourner à son avantage: ce seront eux qui passeront pour déraisonnables.

De leur côté, les démocrates se distinguent en deux camps: ceux des États généralement acquis aux républicains joueront la conciliation pour ne pas se mettre à dos la frange conservatrice de leur électorat, tandis qu’au contraire les candidats à la primaire de 2020 s’aligneront sur la base démocrate, plutôt maximaliste. Le consensus, en tout cas, sera de bloquer toute nomination d’un juge ouvertement hostile à l’avortement.

Justement, si le juge Kennedy avait été ambivalent, votant même en faveur de certaines décisions progressistes comme le mariage homosexuel, il savait qu’en démissionnant il ouvrait la voie à un basculement conservateur…

En effet, Kennedy était connu pour des positions progressistes sur l’IVG, mais aussi la peine de mort et le mariage gay. Il était au cœur d’un équilibre au sein de la Cour suprême, qui risque bien de disparaître avec lui. Mais là encore, l’habileté de Trump a été de nommer auparavant Gorsuch, qui bien qu’il soit moins ambivalent que ne l’était Kennedy, n’était pas non plus un idéologue de la droite évangélique la plus dure. Cette adresse politique lui a sans doute permis de mettre le juge Kennedy en confiance.

Si Donald Trump, qui joue sa réélection, regarde vers 2020, les conservateurs, eux, ont les yeux tournés jusqu’à au moins 2050 !

Quelles seront les décisions importantes sur lesquelles la Cour devra se prononcer? Faut-il s’attendre à un basculement sociétal aux États-Unis?

La session de juin vient de se terminer. On ne sait pas encore avec précision quelles affaires vont remonter à la Cour suprême dans les prochaines sessions, mais ce qui est sûr c’est que la question des droits des homosexuels est de plus en plus au cœur de l’actualité. Notamment, il y a des affaires autour de la liberté de conscience, lorsque des personnes refusent de fournir certains services à des couples homosexuels qui se marient.

Ensuite, la Cour suprême ne prendra pas directement de décision suspendant le mariage homosexuel ou le droit à l’avortement, mais elle peut avoir à se prononcer sur des affaires concernant des États ayant pris des mesures restreignant l’accès à ces droits. Elle pourrait donc être amenée à permettre à ces États de limiter sévèrement ces droits par des mesures réglementaires.

C’est en tout cas ce que souhaitent les conservateurs américains: revenir sur les changements de société qu’a connus l’Amérique depuis les années 60.

En fait, si Donald Trump, qui joue sa réélection, regarde vers 2020, les conservateurs, eux, ont les yeux tournés jusqu’à au moins 2050!

N’est-il pas trop tôt pour dire que Donald Trump est en mesure d’insuffler une politique au pays pour les vingt ou trente prochaines années?

En tout cas, c’est bien l’enjeu de cette nomination, et de celles qui pourraient éventuellement suivre sous Trump (car il y a deux autres juges de 79 et 85 ans actuellement à la Cour suprême). Lorsque l’on est nommé à la Cour, on l’est à vie, c’est-à-dire pour encore au moins vingt ou trente ans en théorie. Neil Gorsuch, le dernier juge en date, n’a que 50 ans: sauf accident, il pourrait encore siéger en 2048!

On rentre dans une nouvelle phase du mandat de Donald Trump. Cette phase était en réalité prévisible, et très attendue: à vrai dire, c’était même un des enjeux principaux de l’élection de 2016, de savoir qui de Clinton ou de Trump allait devoir nommer deux, peut-être trois ou quatre juges au cours de son mandat.

Ce que les conservateurs attendent à présent, c’est de faire pencher définitivement la balance en leur faveur à la Cour, en instaurant un rapport de force à cinq contre quatre, qui serait l’assurance de garantir des décisions très conservatrices sur les sujets que nous avons précédemment évoqués.

Voir également:

Court Under Roberts Is Most Conservative in Decades
Adam Liptak
The New York Times
July 24, 2010

WASHINGTON — When Chief Justice John G. Roberts Jr. and his colleagues on the Supreme Court left for their summer break at the end of June, they marked a milestone: the Roberts court had just completed its fifth term.

In those five years, the court not only moved to the right but also became the most conservative one in living memory, based on an analysis of four sets of political science data.

And for all the public debate about the confirmation of Elena Kagan or the addition last year of Justice Sonia Sotomayor, there is no reason to think they will make a difference in the court’s ideological balance. Indeed, the data show that only one recent replacement altered its direction, that of Justice Samuel A. Alito Jr. for Justice Sandra Day O’Connor in 2006, pulling the court to the right.

There is no similar switch on the horizon. That means that Chief Justice Roberts, 55, is settling in for what is likely to be a very long tenure at the head of a court that seems to be entering a period of stability.

If the Roberts court continues on the course suggested by its first five years, it is likely to allow a greater role for religion in public life, to permit more participation by unions and corporations in elections and to elaborate further on the scope of the Second Amendment’s right to bear arms. Abortion rights are likely to be curtailed, as are affirmative action and protections for people accused of crimes.

The recent shift to the right is modest. And the court’s decisions have hardly been uniformly conservative. The justices have, for instance, limited the use of the death penalty and rejected broad claims of executive power in the government’s efforts to combat terrorism.

But scholars who look at overall trends rather than individual decisions say that widely accepted political science data tell an unmistakable story about a notably conservative court.

Almost all judicial decisions, they say, can be assigned an ideological value. Those favoring, say, prosecutors and employers are said to be conservative, while those favoring criminal defendants and people claiming discrimination are said to be liberal.

Analyses of databases coding Supreme Court decisions and justices’ votes along these lines, one going back to 1953 and another to 1937, show that the Roberts court has staked out territory to the right of the two conservative courts that immediately preceded it by four distinct measures:

¶In its first five years, the Roberts court issued conservative decisions 58 percent of the time. And in the term ending a year ago, the rate rose to 65 percent, the highest number in any year since at least 1953.

The courts led by Chief Justices Warren E. Burger, from 1969 to 1986, and William H. Rehnquist, from 1986 to 2005, issued conservative decisions at an almost indistinguishable rate — 55 percent of the time.

That was a sharp break from the court led by Chief Justice Earl Warren, from 1953 to 1969, in what liberals consider the Supreme Court’s golden age and conservatives portray as the height of inappropriate judicial meddling. That court issued conservative decisions 34 percent of the time.

¶Four of the six most conservative justices of the 44 who have sat on the court since 1937 are serving now: Chief Justice Roberts and Justices Alito, Antonin Scalia and, most conservative of all, Clarence Thomas. (The other two were Chief Justices Burger and Rehnquist.) Justice Anthony M. Kennedy, the swing justice on the current court, is in the top 10.

¶The Roberts court is finding laws unconstitutional and reversing precedent — two measures of activism — no more often than earlier courts. But the ideological direction of the court’s activism has undergone a marked change toward conservative results.

¶Until she retired in 2006, Justice O’Connor was very often the court’s swing vote, and in her later years she had drifted to the center-left. These days, Justice Kennedy has assumed that crucial role at the court’s center, moving the court to the right.

Justice John Paul Stevens, who retired in June, had his own way of tallying the court’s direction. In an interview in his chambers in April, he said that every one of the 11 justices who had joined the court since 1975, including himself, was more conservative than his or her predecessor, with the possible exceptions of Justices Sotomayor and Ruth Bader Ginsburg.

The numbers largely bear this out, though Chief Justice Roberts is slightly more liberal than his predecessor, Chief Justice Rehnquist, at least if all of Chief Justice Rehnquist’s 33 years on the court, 14 of them as an associate justice, are considered. (In later years, some of his views softened.)

But Justice Stevens did not consider the question difficult. Asked if the replacement of Chief Justice Rehnquist by Chief Justice Roberts had moved the court to the right, he did not hesitate.

“Oh, yes,” Justice Stevens said.

The Most Significant Change

“Gosh,” Justice Sandra Day O’Connor said at a law school forum in January a few days after the Supreme Court undid one of her major achievements by reversing a decision on campaign spending limits. “I step away for a couple of years and there’s no telling what’s going to happen.”

When Justice O’Connor announced her retirement in 2005, the membership of the Rehnquist court had been stable for 11 years, the second-longest stretch without a new justice in American history.

Since then, the pace of change has been dizzying, and several justices have said they found it disorienting. But in an analysis of the court’s direction, some changes matter much more than others. Chief Justice Rehnquist died soon after Justice O’Connor announced that she was stepping down. He was replaced by Chief Justice Roberts, his former law clerk. Justice David H. Souter retired in 2009 and was succeeded by Justice Sotomayor. Justice Stevens followed Justice Souter this year, and he is likely to be succeeded by Elena Kagan.

But not one of those three replacements seems likely to affect the fundamental ideological alignment of the court. Chief Justice Rehnquist, a conservative, was replaced by a conservative. Justices Souter and Stevens, both liberals, have been or are likely to be succeeded by liberals.

Justices’ views can shift over time. Even if they do not, a justice’s place in the court’s ideological spectrum can move as new justices arrive. And chief justices may be able to affect the overall direction of the court, notably by using the power to determine who writes the opinion for the court when they are in the majority. Chief Justice Roberts is certainly widely viewed as a canny tactician.

But only one change — Justice Alito’s replacement of Justice O’Connor — really mattered. That move defines the Roberts court. “That’s a real switch in terms of ideology and a switch in terms of outlook,” said Lee Epstein, who teaches law and political science at Northwestern University and is a leading curator and analyst of empirical data about the Supreme Court.

The point is not that Justice Alito has turned out to be exceptionally conservative, though he has: he is the third-most conservative justice to serve on the court since 1937, behind only Justice Thomas and Chief Justice Rehnquist. It is that he replaced the more liberal justice who was at the ideological center of the court.

Though Chief Justice Roberts gets all the attention, Justice Alito may thus be the lasting triumph of the administration of President George W. Bush. He thrust Justice Kennedy to the court’s center and has reshaped the future of American law.

It is easy to forget that Justice Alito was Mr. Bush’s second choice. Had his first nominee, the apparently less conservative Harriet E. Miers, not withdrawn after a rebellion from Mr. Bush’s conservative base, the nature of the Roberts court might have been entirely different.

By the end of her almost quarter-century on the court, Justice O’Connor was without question the justice who controlled the result in ideologically divided cases.

“On virtually all conceptual and empirical definitions, O’Connor is the court’s center — the median, the key, the critical and the swing justice,” Andrew D. Martin and two colleagues wrote in a study published in 2005 in The North Carolina Law Review shortly before Justice O’Connor’s retirement.

With Justice Alito joining the court’s more conservative wing, Justice Kennedy has now unambiguously taken on the role of the justice at the center of the court, and the ideological daylight between him and Justice O’Connor is a measure of the Roberts court’s shift to the right.

Justice O’Connor, for her part, does not name names but has expressed misgivings about the direction of the court.

“If you think you’ve been helpful, and then it’s dismantled, you think, ‘Oh, dear,’ ” she said at William & Mary Law School in October in her usual crisp and no-nonsense fashion. “But life goes on. It’s not always positive.”

Justice O’Connor was one of the authors of McConnell v. Federal Election Commission, a 2003 decision that, among other things, upheld restrictions on campaign spending by businesses and unions. It was reversed on that point in the Citizens United decision.

Asked at the law school forum in January how she felt about the later decision, she responded obliquely. But there was no mistaking her meaning.

“If you want my legal opinion” about Citizens United, Justice O’Connor said, “you can go read” McConnell.

The Court Without O’Connor

The shift resulting from Justice O’Connor’s departure was more than ideological. She brought with her qualities that are no longer represented on the court. She was raised and educated in the West, and she served in all three branches of Arizona’s government, including as a government lawyer, majority leader of the State Senate, an elected trial judge and an appeals court judge.

Those experiences informed Justice O’Connor’s sensitivity to states’ rights and her frequent deference to political judgments. Her rulings were often pragmatic and narrow, and her critics said she engaged in split-the-difference jurisprudence.

Justice Alito’s background is more limited than Justice O’Connor’s — he worked in the Justice Department and then as a federal appeals court judge — and his rulings are often more muscular.

Since they never sat on the court together, trying to say how Justice O’Connor would have voted in the cases heard by Justice Alito generally involves extrapolation and speculation. In some, though, it seems plain that she would have voted differently from him.

Just weeks before she left the court, for instance, Justice O’Connor heard arguments in Hudson v. Michigan, a case about whether evidence should be suppressed because it was found after Detroit police officers stormed a home without announcing themselves.

“Is there no policy protecting the homeowner a little bit and the sanctity of the home from this immediate entry?” Justice O’Connor asked a government lawyer. David A. Moran, a lawyer for the defendant, Booker T. Hudson, said the questioning left him confident that he had Justice O’Connor’s crucial vote.

Three months later, the court called for reargument, signaling a 4-to-4 deadlock after Justice O’Connor’s departure. When the 5-to-4 decision was announced in June, the court not only ruled that violations of the knock-and-announce rule do not require the suppression of evidence, but also called into question the exclusionary rule itself.

The shift had taken place. Justice Alito was in the majority.

“My 5-4 loss in Hudson v. Michigan,” Mr. Moran wrote in 2006 in Cato Supreme Court Review, “signals the end of the Fourth Amendment” — protecting against unreasonable searches — “as we know it.”

The departure of Justice O’Connor very likely affected the outcomes in two other contentious areas: abortion and race.

In 2000, the court struck down a Nebraska law banning an abortion procedure by a vote of 5 to 4, with Justice O’Connor in the majority. Seven years later, the court upheld a similar federal law, the Partial-Birth Abortion Act, by the same vote.

“The key to the case was not in the difference in wording between the federal law and the Nebraska act,” Erwin Chemerinsky wrote in 2007 in The Green Bag, a law journal. “It was Justice Alito having replaced Justice O’Connor.”

In 2003, Justice O’Connor wrote the majority opinion in a 5-to-4 decision allowing public universities to take account of race in admissions decisions. And a month before her retirement in 2006, the court refused to hear a case challenging the use of race to achieve integration in public schools.

Almost as soon as she left, the court reversed course. A 2007 decision limited the use of race for such a purpose, also on a 5-to-4 vote.

There were, to be sure, issues on which Justice Kennedy was to the left of Justice O’Connor. In a 5-to-4 decision in 2005 overturning the juvenile death penalty, Justice Kennedy was in the majority and Justice O’Connor was not.

But changing swing justices in 2006 had an unmistakable effect across a broad range of cases. “O’Connor at the end was quite a bit more liberal than Kennedy is now,” Professor Epstein said.

The numbers bear this out.

The Rehnquist court had trended left in its later years, issuing conservative rulings less than half the time in its last two years in divided cases, a phenomenon not seen since 1981. The first term of the Roberts court was a sharp jolt to the right. It issued conservative rulings in 71 percent of divided cases, the highest rate in any year since the beginning of the Warren court in 1953.

Judging by the Numbers

Chief Justice Roberts has not served nearly as long as his three most recent predecessors. The court he leads has been in flux. But five years of data are now available, and they point almost uniformly in one direction: to the right.

Scholars quarrel about some of the methodological choices made by political scientists who assign a conservative or liberal label to Supreme Court decisions and the votes of individual justices. But most of those arguments are at the margins, and the measures are generally accepted in the political science literature.

The leading database, created by Harold J. Spaeth with the support of the National Science Foundation about 20 years ago, has served as the basis for a great deal of empirical research on the contemporary Supreme Court and its members. In the database, votes favoring criminal defendants, unions, people claiming discrimination or violation of their civil rights are, for instance, said to be liberal. Decisions striking down economic regulations and favoring prosecutors, employers and the government are said to be conservative.

About 1 percent of cases have no ideological valence, as in a boundary dispute between two states. And some concern multiple issues or contain ideological cross-currents.

But while it is easy to identify the occasional case for which ideological coding makes no sense, the vast majority fit pretty well. They also tend to align with the votes of the justices usually said to be liberal or conservative.

Still, such coding is a blunt instrument. It does not take account of the precedential and other constraints that are in play or how much a decision moves the law in a conservative or liberal direction. The mix of cases has changed over time. And the database treats every decision, monumental or trivial, as a single unit.

“It’s crazy to count each case as one,” said Frank B. Cross, a law and business professor at the University of Texas. “But the problem of counting each case as one is reduced by the fact that the less-important ones tend to be unanimous.”

Some judges find the entire enterprise offensive.

“Supreme Court justices do not acknowledge that any of their decisions are influenced by ideology rather than by neutral legal analysis,” William M. Landes, an economist at the University of Chicago, and Richard A. Posner, a federal appeals court judge, wrote last year in The Journal of Legal Analysis. But if that were true, they continued, knowing the political party of the president who appointed a given justice would tell you nothing about how the justice was likely to vote in ideologically charged cases.

In fact, the correlation between the political party of appointing presidents and the ideological direction of the rulings of the judges they appoint is quite strong.

Here, too, there are exceptions. Justices Stevens and Souter were appointed by Republican presidents and ended up voting with the court’s liberal wing. But they are gone. If Ms. Kagan wins Senate confirmation, all of the justices on the court may be expected to align themselves across the ideological spectrum in sync with the party of the president who appointed them.

The proposition that the Roberts court is to the right of even the quite conservative courts that preceded it thus seems fairly well established. But it is subject to qualifications.

First, the rightward shift is modest.

Second, the data do not take popular attitudes into account. While the court is quite conservative by historical standards, it is less so by contemporary ones. Public opinion polls suggest that about 30 percent of Americans think the current court is too liberal, and almost half think it is about right.

On given legal issues, too, the court’s decisions are often closely aligned with or more liberal than public opinion, according to studies collected in 2008 in “Public Opinion and Constitutional Controversy” (Oxford University Press).

The public is largely in sync with the court, for instance, in its attitude toward abortion — in favor of a right to abortion but sympathetic to many restrictions on that right.

“Solid majorities want the court to uphold Roe v. Wade and are in favor of abortion rights in the abstract,” one of the studies concluded. “However, equally substantial majorities favor procedural and other restrictions, including waiting periods, parental consent, spousal notification and bans on ‘partial birth’ abortion.”

Similarly, the public is roughly aligned with the court in questioning affirmative action plans that use numerical standards or preferences while approving those that allow race to be considered in less definitive ways.

The Roberts court has not yet decided a major religion case, but the public has not always approved of earlier rulings in this area. For instance, another study in the 2008 book found that “public opinion has remained solidly against the court’s landmark decisions declaring school prayer unconstitutional.”

In some ways, the Roberts court is more cautious than earlier ones. The Rehnquist court struck down about 120 laws, or about six a year, according to an analysis by Professor Epstein. The Roberts court, which on average hears fewer cases than the Rehnquist court did, has struck down fewer laws — 15 in its first five years, or three a year.

It is the ideological direction of the decisions that has changed. When the Rehnquist court struck down laws, it reached a liberal result more than 70 percent of the time. The Roberts court has tilted strongly in the opposite direction, reaching a conservative result 60 percent of the time.

The Rehnquist court overruled 45 precedents over 19 years. Sixty percent of those decisions reached a conservative result. The Roberts court overruled eight precedents in its first five years, a slightly lower annual rate. All but one reached a conservative result.

Voir de plus:

Amy Coney Barrett, choix de la haute cour, est l’héritière de Scalia

CHICAGO – Bien qu’Amy Coney Barrett soit le choix du président pour remplacer la juge Ruth Bader Ginsburg, elle est plus justement décrite comme l’héritière d’un autre juge de la Cour suprême décédé: le héros conservateur Antonin Scalia.Comme Scalia, pour qui elle a déjà été greffière, elle est une catholique romaine engagée et une adepte de son interprétation privilégiée de la Constitution connue sous le nom d’originalisme. Ces qualifications ravissent beaucoup de droite, mais consternent les libéraux qui craignent que ses votes ne conduisent à l’effritement de certaines lois, en particulier la décision Roe v. Wade légalisant l’avortement.

Le président américain Donald Trump a nommé le juge d’appel de la Cour fédérale de South Bend, Indiana, âgé de 48 ans, lors d’une conférence de presse à Rose Garden samedi.

Dans des remarques quelques instants après que Trump l’a nommée, avec son mari et leurs sept enfants à la recherche, Barrett a rendu hommage à Ginsburg.

«Je me souviendrai de qui est venu avant moi», a-t-elle déclaré, citant la carrière de Ginsburg en tant que pionnière des droits des femmes. « Elle a non seulement cassé les plafonds de verre, elle les a brisés. »

Mais Barrett a également souligné à quel point elle est, dans son approche du droit, un opposé polaire à Ginsburg.

Elle a dit de Scalia: « Sa philosophie judiciaire est la mienne aussi. »

Sa nomination place Barrett sur la voie pour aider les conservateurs à dominer la cour pendant des décennies. C’est aussi sûr de dynamiser la base du président que de galvaniser ses ennemis à l’approche du jour du scrutin. Les dirigeants républicains du Sénat ont déclaré qu’ils avaient les voix pour la confirmer cette année, probablement avant les élections de novembre.

Au-delà des élections, l’élévation de Barrett pourrait amener un jugement national sur l’avortement, une question qui divise amèrement de nombreux Américains depuis près d’un demi-siècle. L’idée de renverser ou de vider Roe v. Wade, la décision historique de 1973, a été une question politique animée exploitée par les deux parties.

Ses écrits et discours montrent un engagement envers l’originalisme, un concept qui implique que les juges s’efforcent de déchiffrer les significations originales des textes pour évaluer si les droits d’une personne ont été violés. De nombreux libéraux disent que cette approche est trop rigide et ne permet pas aux conséquences de la Constitution de s’adapter à l’évolution des temps.

Concernant l’avortement, des questions se sont posées sur l’implication de Barrett dans des organisations qui s’y opposent vigoureusement. Mais elle n’a pas dit publiquement qu’elle chercherait, si on lui en donnait la chance, à réduire les droits affirmés par la Haute Cour.

Barrett est juge fédéral depuis 2017, lorsque Trump l’a nommée à la 7th US Circuit Court of Appeals, basée à Chicago. Mais en tant que professeur de droit de longue date à l’Université de Notre-Dame, elle s’était déjà imposée comme une conservatrice fiable dans le moule de Scalia.

Elle a acquis une réputation de commis Scalia à la fin des années 1990 comme brillante et habile à séparer les arguments mal raisonnés. Ara Lovitt, qui travaillait avec elle, a rappelé lors de sa cérémonie d’investiture pour le 7e circuit que Scalia avait fait l’éloge d’elle.

«Amy n’est-elle pas géniale», se souvient Lovitt en disant à Scalia.

Samedi, Barrett a également fait référence à l’étroite amitié entre Ginsburg et son compatriote amateur d’opéra Scalia, affirmant que Ginsburg a montré que les juges peuvent être en désaccord sur les principes « sans rancœur en personne ».

Avant de devenir juge, Barrett a expliqué comment les précédents judiciaires apportent une stabilité bienvenue à la loi. Mais elle semblait laisser la porte ouverte à la possibilité d’en renverser celles sur lesquelles il restait un vif désaccord.

«Une fois qu’un précédent est profondément enraciné», selon un article de 2017 du University of Pennsylvania Journal of Constitution Law, que Barrett a co-écrit, «la Cour n’est plus tenue de se pencher sur la question de l’exactitude du précédent». Mais il a ajouté: « Rien de tout cela ne veut dire qu’un juge ne peut pas tenter de renverser un précédent établi de longue date. Alors que les caractéristiques institutionnelles peuvent entraver cet effort, un juge est libre d’essayer. »

Barrett et son mari, Jesse Barrett, ancien procureur fédéral, sont tous deux diplômés de la faculté de droit Notre-Dame. Leurs sept enfants comprennent deux adoptés d’Haïti et un ayant des besoins spéciaux.

Trump a déclaré samedi que Barrett serait la première femme juge à servir avec de jeunes enfants. En regardant ses enfants au premier rang, la présidente a dit: « Merci d’avoir partagé ta mère. »

Barrett serait la seule juge du tribunal actuel à ne pas avoir obtenu son diplôme en droit d’une école de l’Ivy League. Les huit juges actuels ont tous assisté à Harvard ou à Yale.

Si elle est confirmée, six des neuf juges seront catholiques.

La manière dont ses croyances religieuses pourraient guider ses opinions juridiques est devenue une préoccupation majeure pour certains démocrates lors d’audiences de confirmation meurtrières après la nomination de Barrett au 7ème circuit. Cela a incité les républicains à accuser les démocrates de chercher à imposer un test religieux sur l’aptitude de Barrett à l’emploi.

À Notre-Dame, où Barrett a commencé à enseigner à 30 ans, elle invoquait souvent Dieu dans des articles et des discours. Dans une allocution de 2006, elle a encouragé les étudiants diplômés en droit à voir leur carrière comme un moyen de «bâtir le royaume de Dieu».

Elle a été considérée comme finaliste en 2018 pour la haute cour avant que Trump ne nomme Brett Kavanaugh pour le siège qui a ouvert ses portes lorsque le juge Anthony Kennedy a pris sa retraite. Même certains conservateurs craignaient que son dossier judiciaire clairsemé ne rende trop difficile de prédire comment elle pourrait gouverner, craignant qu’elle pourrait finir comme d’autres conservateurs apparemment qui se sont retrouvés plus modérés.

Trois ans plus tard, son dossier comprend maintenant une centaine d’opinions et de dissensions, dans lesquelles elle a souvent illustré l’influence de Scalia en plongeant profondément dans les détails historiques pour glaner le sens des textes originaux.

Dans une dissidence de 2019 dans une affaire de droits des armes à feu, Barrett a fait valoir qu’une personne reconnue coupable d’un crime non violent ne devrait pas être automatiquement interdite de posséder une arme à feu. Toutes les pages de sa dissidence de 37 pages, sauf quelques-unes, étaient consacrées à l’histoire des lois sur les armes à feu aux 18e et 19e siècles.

Barrett s’est joint à deux reprises à des opinions dissidentes demandant que les décisions liées à l’avortement soient rejetées et répétées par le tribunal au complet. L’année dernière, après qu’un panel de trois juges a bloqué une loi de l’Indiana qui rendrait plus difficile pour les mineurs d’avoir un avortement sans que ses parents en soient avertis, Barrett a voté pour que l’affaire soit répétée par le tribunal.

Les informations financières de Barrett montrent des liens avec un certain nombre de groupes conservateurs. Elle et son mari ont des investissements d’une valeur comprise entre 845000 et 2,8 millions de dollars, selon son rapport de divulgation financière de 2019. Les juges rapportent la valeur de leurs investissements dans les gammes. Leur argent est principalement investi dans des fonds communs de placement.

Lorsqu’elle a été nommée à la cour d’appel en 2017, Barrett a déclaré des actifs d’un peu plus de 2 millions de dollars, y compris sa maison dans l’Indiana d’une valeur de près de 425000 dollars et une hypothèque avec un solde de 175000 dollars.

Au cours des deux années précédentes, Barrett a reçu 4 200 $ en deux versements égaux d’Alliance Defending Freedom, un cabinet d’avocats chrétien conservateur, selon son rapport financier. En 2018 et 2019, elle a participé à 10 événements parrainés par la Federalist Society, qui a payé son transport, ses repas et son hébergement dans plusieurs villes.

Barrett a grandi à la Nouvelle-Orléans et était l’aîné d’un avocat de Shell Oil Co. Elle a obtenu son diplôme de premier cycle en littérature anglaise en 1994 au Rhodes College de Memphis, Tennessee.

Elle a également été commis pour Laurence Silberman pendant un an à la Cour d’appel des États-Unis pour le circuit du district de Columbia. Entre les stages et l’entrée dans le monde universitaire, elle a travaillé de 1999 à 2001 dans un cabinet d’avocats à Washington, Miller, Cassidy, Larroca & Lewin.

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Les rédacteurs d’Associated Press Mark Sherman à Washington et Ryan J. Foley à Iowa City, Iowa, ont contribué à ce rapport.

Amy Coney Barrett, une catholique pratiquante à la Cour suprême

PORTRAIT – Nommée par Donald Trump, cette mère de sept enfants est une juriste respectée. Elle est considérée par des groupes de pression démocrates comme partisane et rétrograde.

Adrien Jaulmes

De notre correspondant aux États-Unis

Amy Coney Barrett, 48 ans, deviendra à son entrée en fonction la plus jeune juge de la Cour suprême. Si sa longévité égale celle de Ruth Bader Ginsburg, elle pourra ainsi siéger pendant quatre décennies dans la plus haute juridiction américaine.

Ses qualités humaines et ses compétences professionnelles ont été unanimement saluées, y compris par des magistrats libéraux. Née en Louisiane, diplômée de l’Université Notre-Dame, où elle a aussi enseigné le droit, Barrett avait été l’une des collaboratrices d’Antonin Scalia, décédé en 2016.

Juriste respectée, elle appartient à la même école que son mentor. «Sa philosophie judiciaire est aussi la mienne», a dit Barrett à l’annonce de sa nomination: «un juge doit appliquer la loi telle qu’elle est écrite. Les juges ne sont pas des décideurs politiques, et ils doivent être résolus à mettre de côté toutes les opinions politiques qu’ils pourraient avoir». Barrett est décrite dans les milieux juridiques comme une juriste rigoureuse et cherchant le compromis plus qu’à imposer des décisions extrêmes.

Mais cette catholique pratiquante, mère de sept enfants, dont deux adoptés en Haïti, et un autre trisomique, est déjà dénoncée par des groupes de pression démocrates comme un juge partisan et rétrograde. Les associations militantes homosexuelles l’attaquent aussi pour son appartenance à un groupe religieux chrétien, Gens de Foi, même si Barrett a expliqué à plusieurs reprises que sa foi ne compromettait pas son travail.

Professeur de droit presque inconnue voici quatre ans, Barrett avait été placée par un conseiller juridique de Trump, lui-même enseignant à Notre-Dame, sur une liste de candidats conservateurs potentiels pour pourvoir des postes de juges. En 2017, sa nomination par Trump à la Cour d’appel de Chicago avait donné lieu à une audition difficile par la commission des affaires judiciaires du Sénat. Des élus démocrates avaient questionné Barrett à propos de sa foi catholique. «Le dogme résonne très fort avec vous», lui avait lancé une sénatrice démocrate, «et c’est un sujet d’inquiétude pour un certain nombre de sujets pour lesquels beaucoup de gens se sont battus dans ce pays».

Trump avait été impressionné par le sang-froid et le calme de Barrett devant ces attaques, et l’avait alors placée dans la liste de candidats possibles à la Cour suprême.

« La Cour encore plus à droite »

En pleine campagne présidentielle, les démocrates ont pour l’instant mis en sourdine leurs critiques sur la foi de Barrett. Ils n’ont pas non plus salué la nomination d’une femme, mettant plutôt en garde contre les positions d’une juge qui s’est déjà prononcée en faveur des restrictions à l’immigration du président Trump et de la protection du droit à porter des armes à feu. Ils craignent aussi que Barrett permette à terme d’annuler la décision historique Roe vs Wade de la Cour suprême, qui avait légalisé l’avortement dans tout le pays en 1973.

Au milieu d’une pandémie, Donald Trump essaye d’imposer la nomination d’un juge qui détruira l’Obamacare

Joe Biden

Les conservateurs espèrent qu’elle contribuera à invalider l’Obamacare, le programme d’assurance-maladie introduit par Barack Obama. «Au milieu d’une pandémie, Donald Trump essaye d’imposer la nomination d’un juge qui détruira l’Obamacare», a commenté Joe Biden. «Nous ne pouvons pas le laisser gagner.»

Kamala Harris, candidate à la vice-présidence de Joe Biden, ancienne procureur et membre de la commission des affaires juridiques du Sénat qui devra auditionner Barrett, a dit être «fermement opposée à cette nomination». «Le successeur choisi par Trump pour remplacer le juge Ginsburg rend les choses claires: ils veulent détruire la loi sur la santé pour tous et annuler Roe. Ce choix va placer la Cour encore plus à droite pour une génération et nuire à des millions d’Américains.»

Voir encore:

Cour suprême: « Les Républicains vont consolider leur majorité »

FIGAROVOX/TRIBUNE – Le président américain va annoncer dans les jours à venir qui remplacera la juge Ruth Bader Ginsburg, icône de la gauche américaine, à la Cour suprême. Cette nomination devrait renforcer la majorité républicaine, analyse Laurence Nardon.

Laurence Nardon

Laurence Nardon est responsable du programme États-Unis à l’Institut français des relations internationales (Ifri). Elle a publié Les États-Unis de Trump en 100 questions (Tallandier, 2018)et analyse chaque semaine les enjeux de la campagne présidentielle américaine dans ses podcasts audio «Trump 2020» .


La disparition, samedi 18 septembre, de Ruth Bader Ginsburg, ajoute, si c’était encore possible, un degré d’hystérie à la campagne américaine. Nommée à la Cour suprême par Bill Clinton en 1993, RBG était une juriste de tout premier ordre. Elle était aussi devenue une star pour la gauche américaine, du fait de ses convictions progressistes. Elle était même surnommée «Notorious RBG», en référence au rappeur Notorious BIG.

Son remplacement est une question très importante, du fait du rôle primordial de la Cour suprême (dite SCOTUS pour Supreme Court of the United States) dans le système américain. Séparation des pouvoirs oblige, cette dernière est instituée par le 3ème article de la Constitution, après le Congrès (article 1) et le la présidence (article 2). Une loi de 1869 prévoit qu’elle sera composée de 9 juges. L’article 3 de la constitution prévoit que les juges resteront en poste tant qu’ils ont un «bon comportement» («during good behavior»), ce qui a été interprété jusqu’à présent comme autorisant un mandat à vie.

Depuis l’arrêt Marbury v. Madison de 1803, la Cour est chargée du contrôle de constitutionalité des lois fédérales et des lois des États. Elle est aussi le juge de cassation pour les juridictions fédérales et fédérées. Enfin, elle est le juge des élections, ce qui aura sans doute une grande importance cette année. En effet, compte tenu des difficultés liées au vote par correspondance, on peut s’attendre à de nombreux recours au lendemain du scrutin du 3 novembre.

Par ailleurs, la jurisprudence joue un rôle sans commune mesure avec ce que nous connaissons en France: les Américains ont un système de common law à la britannique, c’est-à-dire un système juridique qui ne repose pas sur un code de lois (comme notre Code civil), mais sur la jurisprudence élaborée par les tribunaux.

C’est donc la Cour qui pose les règles sur de nombreux sujets politiques: respect du droit de vote (Shelby county v. Holder, 2013), financement des campagnes électorales (Citizens united, 2010), répartition des pouvoirs entre États et gouvernement fédéral… Ainsi que sur les questions de société: prière à l’école, avortement (avec l’arrêt Roe v. Wade en 1973), peine de mort, questions d’égalité raciale, droit des homosexuels, application de la loi sur la santé Obamacare… Cette jurisprudence évolue. Par exemple, jusqu’à présent, la Cour a refusé de se saisir d’affaires relatives à la GPA. Les justiciables font donc face à des situations très différentes selon les États. Mais cela pourrait changer avec de prochaines affaires.

La Cour a donc un rôle politique, même si les juges s’en défendent. À partir du New Deal dans les années 1930, la Cour a peu à peu adopté une attitude progressiste. Une longue période d’ «activisme judiciaire» s’est déroulée sous les Chief Justice Earl Warren (de 1953 à 1969) puis Warren Burger ( de 1969 à 1986). Mais le mouvement conservateur américain, de retour à partir des années 1960, avait bien compris que les questions de jurisprudence étaient l’un des terrains sur lesquels il devait combattre. En 1982, des étudiants en droit de Yale fondent la Federalist Society for Law and Public Policy Studies pour former des juges idéologiquement conservateurs et promouvoir leur nomination. Le but étant de «droitiser» les décisions de justice, avec comme objectif principal l’interdiction de l’avortement au niveau fédéral.

Aujourd’hui, les 5 membres conservateurs de la Cour sont ou ont été membres de la Federalist society: le chief justice John Roberts, Samuel Alito, Clarence Thomas, et les deux juges nommés par le président Donald Trump, Neil Gorsuch et Brett Kavanaugh. Et le juge Antonin Scalia avant eux. Ils appuient leur positionnement conservateur sur deux théories du droit: la théorie «textualiste» , qui exige une lecture littérale du texte constitutionnel et la théorie «originaliste» qui veut un retour aux intentions originelles des rédacteurs de la Constitution.

Face à eux, il ne reste que 3 juges progressistes: Steven Breyer, 82 ans, nommé par Bill Clinton, Antonia Sotomayor et Elena Kagan, nommées par Barack Obama. Il faut noter cependant qu’à plusieurs reprises ces dernières années, le chief justice Roberts a voté avec ses pairs progressistes, souhaitant renforcer l’image impartiale de la Cour. C’est pourquoi la nomination d’un sixième juge conservateur est si importante pour les Républicains.

Le processus est bien balisé: les candidats sont nommés par le président, puis auditionnés par la Commission des affaires judiciaires du Sénat. Le Sénat débat et vote enfin la confirmation. Depuis 2017, ce vote n’est plus à la majorité qualifiée, mais à la majorité simple. Plus précisément, la procédure du filibuster, qui exigeait une majorité de 60 sénateurs pour passer au vote a été supprimée. Ce qui tombe bien pour les Républicains, qui ont actuellement une majorité de 53 sénateurs sur 100.

Ainsi, rien n’empêche Trump et le Sénat de nommer un nouveau juge rapidement, peut-être même avant les élections du 3 novembre. Trump devrait annoncer son choix le 25 ou 26 septembre. Les deux noms qui circulent sont ceux d’Amy Barrett, une catholique conservatrice et de Barbara Lagoa, une juge d’origine cubaine. Selon le New York Times, un vote serait possible dès la semaine du 19 octobre. À défaut, les sénateurs républicains pourraient encore voter pendant la période de transition (entre l’élection et l’investiture du 20 janvier).

Une telle rapidité aura sans doute un prix politique. En février 2016, lorsque le juge Antonin Scalia est mort, les sénateurs républicains ont refusé d’examiner la candidature du juge proposée par Obama, Merrick Garland, jugé centriste, car l’élection était trop proche. Aujourd’hui, Mitch McConnell (chef de la majorité au Sénat), Lindsay Graham (sénateur de Caroline du sud et président de la Commission sur les affaires judiciaires) et Ted Cruz (sénateur du Texas) ont retourné leur veste.

Furieux, les Démocrates évoquent l’idée d’augmenter le nombre de juges, comme Franklin D. Roosevelt avait menacé de le faire dans les années 1930. Ils comptent aussi sur la défection de trois ou quatre sénateurs républicains, comme Susan Collins (Maine) et Lisa Murkowski (Alaska), qui ont dit ce week-end qu’elles refuseraient de voter avant les élections. En revanche, Mitt Romney (Utah) a finalement dit qu’il prendrait part au vote dès que possible.

Voir par ailleurs:

Cour suprême: «Des Sages qui défient les pronostics hâtifs»

FIGAROVOX/TRIBUNE – La Cour suprême a un fonctionnement bien plus subtil qu’on ne le croit souvent, argumente Francois-Henri Briard, avocat au Conseil d’État et à la Cour de cassation.

Francois-Henri Briard
27 septembre 2020

Francois-Henri Briard est président de l’Institut Vergennes, fondé en 1993 avec le juge à la Cour suprême Antonin Scalia. Il est membre de la Société historique de la Cour suprême des États-Unis d’Amérique.


Alors que le président Donald Trump vient de désigner un possible successeur du juge Ruth Ginsburg en la personne du juge Amy Coney Barrett, qu’il soit permis à un professionnel du droit qui fréquente assidûment cette juridiction depuis près de trente ans, et qui en connaît bien les membres, de remettre un peu d’ordre dans le tumulte actuel, où l’approximation des commentaires le dispute à l’inexactitude.

Tout d’abord, il serait erroné de ne voir dans le choix du président des États-Unis qu’une opération politique. Nul ne conteste que ce type de nomination peut constituer un véritable enjeu de campagne à quelques semaines d’un scrutin présidentiel ; et depuis 1790, année au cours de laquelle la Cour suprême a statué pour la première fois, les nominations de ces grands juges figurent traditionnellement au nombre des mesures majeures des présidents lorsqu’il s’agit de dresser un bilan de leur action. Pour autant, ces nominations, réalisées en application de l’article II de la Constitution fédérale, ne présentent pas en elles-mêmes une nature politique.

Républicain ou démocrate, le président est entouré de conseils avisés émanant du White House Counsel, du ministère de la Justice, de parlementaires, de cercles de réflexion et d’anciens membres de la Cour, qui s’attachent d’abord aux compétences juridiques et à l’itinéraire professionnel du candidat. Ce sont les qualifications qui font l’essentiel d’un choix mûrement réfléchi ; si des préférences sont exprimées, elles ne relèveront que de la «judicial philosophy» du candidat, et en aucun cas de considérations partisanes.

Une fois la confirmation sénatoriale et la prise de fonctions réalisées, l’opposition rituelle faite entre progressistes et conservateurs au sein de la Cour procède d’une vision encore plus réductrice. Les hommes et les femmes qui composent cette juridiction sont des juristes de haut niveau, dotés d’un véritable esprit critique et d’une vaste culture ; tous ont eu une activité d’avocat ou une pratique académique leur conférant une bonne connaissance de la vie économique et sociale et ont été juges fédéraux, sans engagement politique préalable. Ils sont nommés à vie et acceptent cette mission non pas pour être le bras séculier d’un parti ou d’une idéologie mais pour veiller sur la Constitution, l’interpréter et résoudre des problématiques juridiques, y compris en matière électorale.

Les membres de la Cour suprême des États-Unis ne sont pas des juges de droite ou de gauche, ni des juges «fiables» ou «imprévisibles» ; ce sont des juges, au plus haut sens du terme. C’est faire insulte à ces esprits rigoureux, indépendants et impartiaux que de vouloir les enfermer dans des catégories ou des étiquettes préétablies. Quelles que soient les conditions de leur nomination et de leur confirmation, ces juges se tiennent toujours prudemment éloignés de ce qu’Antonin Scalia, dont la haute stature intellectuelle a dominé la jurisprudence de la Cour pendant près de trente ans et mentor du juge Barrett, appelait le «cirque politique et médiatique».

Il faut avoir vu de près et concrètement, dans le secret de la Cour, le minutieux processus d’instruction contradictoire des 80 affaires jugées chaque année et le soin apporté à l’examen des questions posées pour mesurer combien les considérations politiques sont éloignées du monde de leurs délibérations. Il existe bien sûr des lignes de partage, des positions et des inclinations. Mais celles-ci sont souvent liées à la mise en œuvre des méthodes d’interprétation de la Constitution. Un juge «originaliste», qui intègre le sens initial des normes constitutionnelles, pourra ne pas avoir la même lecture qu’un autre juge qui est partisan d’une approche plus «vivante», selon les termes de Stephen Breyer.

Ces préférences sont indépendantes des options politiques ou sociétales. Le juge Neil Gorsuch, nommé par le président Donald Trump et réputé dans l’opinion comme étant conservateur, en a récemment donné une illustration éclatante dans l’affaire de la discrimination sexuelle au travail ; son textualisme l’a conduit à prendre une position LGBT que nul n’attendait. Et les exemples foisonnent de membres de la Cour qui, au cours de l’histoire de cette juridiction, ont surpris par leurs prises de position, alors que leur désignation initiale aurait pu laisser penser qu’ils adopteraient un point de vue inverse: Earl Warren et William Brennan, nommés par le président Eisenhower, Sandra Day O’Connor et Anthony Kennedy, désignés parle président Reagan, Harry Blackmun nommé par le président Nixon et rapporteur de la célèbre affaire Roe v. Wade (qui, en 1973, a autorisé l’IVG dans l’ensemble des États-Unis, NDLR), ont étonné plus d’un observateur par leurs votes dans des dossiers parfois majeurs où chacun leur prêtait une position contraire, guidée par les préjugés habituels. Le Chief Justice John G. Roberts, nommé par le président Bush, a déconcerté les ténors du Parti républicain dans plusieurs grands dossiers par ses positions vues comme «libérales» (c’est-à-dire, aux États-Unis, «de gauche», NDLR).

Pourquoi un tel décalage entre le mythe et la réalité? Tout simplement parce qu’il existe chez les membres de la Cour suprême des États-Unis une réalité invisible qui est plus forte que toute autre considération: une véritable éthique d’indépendance qui force le respect et le sens de l’appartenance à une communauté professionnelle qui se nourrit d’honnêteté intellectuelle, de liberté d’esprit, de culture juridique, de rigueur d’analyse et de respect pour l’opinion de l’autre.

Cette appartenance à la communauté des juristes était si forte en ce qui concerne Ruth Ginsburg que son meilleur ami à la Cour était son collègue Antonin Scalia, pourtant réputé pour ses opinions regardées comme ultraconservatrices. Tous deux partageaient, outre le même goût pour le chant lyrique, la vie spirituelle et les réveillons de la Saint-Sylvestre, une même passion de l’indépendance, du droit et de la discussion juridique.

Dans son ouvrage De la démocratie en Amérique qu’il ne faut jamais cesser de relire, et qui se trouve dans tous les bureaux des membres de la Cour suprême des États-Unis, notre compatriote Alexis de Tocqueville écrivait qu’«aucune nation au monde n’a constitué le pouvoir judiciaire de la même manière que les Américains». Puissions-nous demeurer des observateurs attentifs, respectueux et éclairés de cette institution unique, pour le plus grand bien du lien transatlantique.

Voir aussi:

Cour suprême: « Pourquoi neuf juges ont le dernier mot sur toutes les questions qui divisent l’Amérique »

FIGAROVOX/TRIBUNE – Le respect scrupuleux du droit est au cœur de la culture politique américaine. Et aucun autre pays n’accorde une telle place au contrôle de conformité des lois à la Constitution, explique l’historien Ran Halévi.

Ran Halévi

Ran Halévi est directeur de recherche au CNRS et professeur au Centre d’études sociologiques et politiques Raymond-Aron.


C’était prévisible: la désignation d’Amy Coney Barrett à la Cour suprême ouvre un épisode de plus dans la guerre culturelle qui déchire la société américaine — après le procès en destitution du président, les polémiques sur la crise sanitaire et l’exacerbation des tensions raciales.

La détermination de Donald Trump, moins de six semaines avant l’élection présidentielle, à pressentir cette brillante juriste au pedigree impeccable n’avait rien d’improvisé. Elle renvoie autant à des considérations électorales qu’à des raisons politiques. L’ego surdimensionné du président y joue aussi sa part: si le Sénat confirmait cette nomination, M. Trump aura été le premier président à faire entrer à la Cour suprême, en un seul mandat, trois magistrats de son choix. Et cette fois-ci, ce serait un juge conservateur qui succéderait non pas à un autre juge conservateur mais à une icône de la gauche «libérale», en modifiant au passage l’équilibre «politique» de la Cour (six conservateurs contre trois «libéraux»). Sans doute espère-t-il qu’en cas de contestation du scrutin présidentiel, une Cour ainsi composée saura le ménager…

Dans l’immédiat, M. Trump entend détourner le thème central de cette campagne, que les démocrates exploitent avec méthode: sa gestion calamiteuse de l’épidémie du Covid-19 et ses conséquences catastrophiques pour des millions d’Américains. Les sondages, pourtant, semblent désavouer ses attentes. Quelque 57 % des électeurs contre 38 % souhaitent que la nomination à la Cour suprême revienne au président et au Sénat élus le 3 novembre prochain. Et parmi les enjeux de ces élections, la succession à la Cour suprême figure bonne dernière (11 %), après l’économie (25 %), la crise sanitaire (17 %), le système de santé (15 %) et la sécurité (12 %).

Enfin, le choix de faire passer en force la confirmation de Mme Coney Barrett a beau galvaniser les partisans du président, il risque de mobiliser surtout les électeurs démocrates, d’aliéner le vote des femmes diplômées, mais aussi de mettre en péril la réélection de plusieurs sénateurs républicains en position vulnérable. D’ailleurs, le seul résultat tangible à ce jour de l’initiative présidentielle aura été de faire exploser le montant des dons individuels aux candidats démocrates.

Si l’initiative de M. Trump soulève une telle tempête, c’est qu’elle touche au rôle suréminent qui est dévolu au droit – et aux juges – dans la culture politique américaine. L’esprit légaliste constitue depuis le temps lointain des Pères pèlerins la source de toute légitimité. C’est le droit, plus encore que la souveraineté, qu’invoque la Déclaration d’indépendance. La Constitution de 1787 reconnaîtra aux juristes une place qu’ils n’occupent nulle part ailleurs. Tocqueville, en interrogeant les caractères originaux de la jeune démocratie américaine, fait cette observation qui n’a pas pris une ride: «Il n’est presque pas de question politique qui ne se résolve tôt ou tard en question judiciaire.»

C’est à la Cour suprême, non au législateur, qu’il revient d’interpréter l’esprit des lois sur les matières qui lui sont déférées. C’est elle, non le Congrès, qui s’est prononcée sur l’abolition de l’esclavage, le démantèlement de la ségrégation, le droit à l’avortement ou le mariage homosexuel. Or, depuis quelques décennies, l’activisme judiciaire impulsé par des juges «libéraux» («de gauche», NDLR) a amené la Cour, toujours au nom de la Constitution, à créer des droits et à prononcer des arrêts qui réglaient la vie publique et les conduites individuelles sans l’aveu du législateur. C’est cette dérive légaliste que contestaient les conservateurs: le rôle des juges est d’appliquer et de punir les infractions à la loi, non de légiférer ; et les questions que la Constitution laisse incertaines doivent être tranchées par les élus du peuple, argumentent-ils.

D’où l’importance capitale que républicains et démocrates accordent à la désignation des magistrats d’une Cour suprême devenue l’enjeu – et l’arbitre – de la guerre civile qui les oppose. Les premiers redoutent une offensive progressiste pour étendre indéfiniment le domaine des droits individuels. Les seconds présagent une atteinte des conservateurs aux lois sur l’avortement, les droits des minorités, les immigrés, la discrimination positive et, dans l’immédiat, à la réforme de santé du président Obama.

Le chef de la majorité républicaine au Sénat, Mitch McConnell, entend engager sans tarder la confirmation de Mme Coney Barrett. Le processus pourrait se poursuivre jusqu’à la prise de fonction du prochain président, même si les républicains auront perdu et la Maison-Blanche et la majorité au Sénat. Les démocrates n’y peuvent rien, puisque la Constitution l’autorise. Les deux camps agitent les principes et invoquent des précédents. Les démocrates rappellent qu’en 2016, le même M. McConnell a refusé de mettre à l’ordre du jour la confirmation d’un juge pressenti à la Cour suprême par M. Obama, au motif qu’une telle nomination n’était pas légitime à neuf mois d’une élection présidentielle. Aujourd’hui, à moins de six semaines du scrutin, il trouve la chose parfaitement recommandable, à coups d’arguments passablement spécieux.

Si l’on estime qu’un président en fin de mandat ne saurait nommer à la Cour suprême, M. Trump est encore moins fondé à le faire que son prédécesseur.

Mais les républicains n’ont pas tort de soutenir qu’en pareille situation les démocrates se seraient conduits comme eux, en exploitant à leur avantage leur supériorité numérique. Il suffit de rappeler les manœuvres délétères qu’ils ont employées il y a deux ans pour saboter la nomination du juge Kavanaugh.

La vérité est que démocrates et républicains, depuis longtemps déjà, font primer la loi du nombre sur l’esprit des institutions et le souci du bien commun. Ils usent sans vergogne, toujours habillés d’un riche appareil casuistique, du pouvoir considérable que leur procure en alternance le suffrage universel. L’Amérique est devenue une démocratie purement majoritaire. Tocqueville le voyait déjà venir dans ses réflexions fameuses sur la tyrannie de la majorité. «Je regarde comme impie et détestable cette maxime qu’en matière de gouvernement la majorité d’un peuple a le droit de tout faire.»

Voir enfin:

President Trump announced Saturday afternoon that he would nominate Judge Amy Coney Barrett to the Supreme Court, setting off a politically explosive scramble to confirm a deeply conservative jurist before Election Day.

The following are her remarks, as transcribed by The New York Times.

JUDGE AMY CONEY BARRETT: Thank you. Thank you very much, Mr. President. I am deeply honored by the confidence that you have placed in me. And I am so grateful, to you and the first lady, to the vice president and the second lady, and to so many others here for your kindness on this rather overwhelming occasion. I fully understand that this is a momentous decision for a president. And if the Senate does me the honor of confirming me, I pledge to discharge the responsibilities of this job to the very best of my ability. I love the United States, and I love the United States Constitution. I am truly humbled by the prospect of serving on the Supreme Court. Should I be confirmed, I will be mindful of who came before me.

The flag of the United States is still flying at half-staff, in memory of Justice Ruth Bader Ginsburg, to mark the end of a great American life. Justice Ginsburg began her career at a time when women were not welcome in the legal profession. But she not only broke glass ceilings, she smashed them. For that, she has won the admiration of women across the country, and indeed, all over the world. She was a woman of enormous talent and consequence, and her life of public service serves as an example to us all.

Particularly poignant to me was her long and deep friendship with Justice Antonin Scalia, my own mentor. Justices Scalia and Ginsburg disagreed fiercely in print without rancor in person. Their ability to maintain a warm and rich friendship despite their differences even inspired an opera. These two great Americans demonstrated that arguments, even about matters of great consequence, need not destroy affection.

In both my personal and professional relationships, I strive to meet that standard. I was lucky enough to clerk for Justice Scalia. And given his incalculable influence on my life, I am very moved to have members of the Scalia family here today, including his dear wife, Maureen. I clerked for Justice Scalia more than 20 years ago, but the lessons I learned still resonate. His judicial philosophy is mine, too. A judge must apply the law as written. Judges are not policymakers, and they must be resolute in setting aside any policy views they might hold.

The president has asked me to become the ninth justice, and as it happens I am used to being in a group of nine — my family. Our family includes me; my husband, Jesse; Emma; Vivian; Tess; John Peter; Liam; Juliet; and Benjamin. Vivian and John Peter, as the president said, were born in Haiti, and they came to us five years apart, when they were very young. And the most revealing fact about Benjamin, our youngest, is that his brothers and sisters unreservedly identity him as their favorite sibling.

Our children obviously make our life very full. While I am a judge, I’m better known back home as a room parent, car pool driver and birthday party planner. When schools went remote last spring, I tried on another hat. Jesse and I became co-principals of the Barrett e-learning academy. And yes, the list of enrolled students was a very long one. Our children are my greatest joy, even though they deprive me of any reasonable amount of sleep.

I could not manage this very full life without the unwavering support of my husband, Jesse. At the start of our marriage, I imagined that we would run our household as partners. As it has turned out, Jesse does far more than his share of the work. To my chagrin, I learned at dinner recently that my children consider him to be the better cook. For 21 years, Jesse has asked me every single morning what he can do for me that day. And though I almost always say, “Nothing,” he still finds ways to take things off my plate. And that’s not because he has a lot of free time. He has a busy law practice. It is because he is a superb and generous husband, and I am very fortunate.

Jesse and I have a life full of relationships, not only with our children, but with siblings, friends and fearless babysitters, one of whom is with us today. I’m particularly grateful to my parents, Mike and Linda Coney. I spent the bulk of — I have spent the bulk of my adulthood as a Midwesterner, but I grew up in their New Orleans home. And as my brother and sisters can also attest, Mom and Dad’s generosity extends not only to us, but to more people than any of us could count. They are an inspiration. It is important, at a moment like this, to acknowledge family and friends.

But this evening, I also want to acknowledge you, my fellow Americans. The president has nominated me to serve on the United States Supreme Court, and that institution belongs to all of us. If confirmed, I would not assume that role for the sake of those in my own circle and certainly not for my own sake. I would assume this role to serve you. I would discharge the judicial oath, which requires me to administer justice without respect to persons, do equal right to the poor and rich, and faithfully and impartially discharge my duties under the United States Constitution.

I have no illusions that the road ahead of me will be easy, either for the short term or the long haul. I never imagined that I would find myself in this position. But now that I am, I assure you that I will meet the challenge with both humility and courage. Members of the United States Senate, I look forward to working with you during the confirmation process. And I will do my very best to demonstrate that I am worthy of your support.

Thank you


Virus de Wuhan: L’espèce ne survit que grâce aux sacrifices (Guess who just got pilloried for calling out the false dilemma of lives vs. money?)

31 mars, 2020


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Puis ils prirent Jonas, et le jetèrent dans la mer. Et la fureur de la mer s’apaisa. Jonas 1: 15
Une génération méchante et adultère demande un miracle; il ne lui sera donné d’autre miracle que celui du prophète Jonas. Car, de même que Jonas fut trois jours et trois nuits dans le ventre d’un grand poisson, de même le Fils de l’homme sera trois jours et trois nuits dans le sein de la terre. Les hommes de Ninive se lèveront, au jour du jugement, avec cette génération et la condamneront, parce qu’ils se repentirent à la prédication de Jonas; et voici, il y a ici plus que Jonas. Jésus (Matthieu 12: 39-41)
Le roi dit: Coupez en deux l’enfant qui vit, et donnez-en la moitié à l’une et la moitié à l’autre. Alors la femme dont le fils était vivant sentit ses entrailles s’émouvoir pour son fils, et elle dit au roi: Ah! mon seigneur, donnez-lui l’enfant qui vit, et ne le faites point mourir. Jugement de Salomon (I Rois 3: 25-26)
Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis. Jésus (Jean 15: 13)
Gardez-vous de mépriser un seul de ces petits; car je vous dis que leurs anges dans les cieux voient continuellement la face de mon Père qui est dans les cieux. Car le Fils de l’homme est venu sauver ce qui était perdu. Que vous en semble? Si un homme a cent brebis, et que l’une d’elles s’égare, ne laisse-t-il pas les quatre-vingt-dix-neuf autres sur les montagnes, pour aller chercher celle qui s’est égarée Et, s’il la trouve, je vous le dis en vérité, elle lui cause plus de joie que les quatre-vingt-dix-neuf qui ne se sont pas égarées. De même, ce n’est pas la volonté de votre Père qui est dans les cieux qu’il se perde un seul de ces petits. Jésus (Matthieu 18: 10-14)
Vous ne réfléchissez pas qu’il est dans votre intérêt qu’un seul homme meure pour le peuple, et que la nation entière ne périsse pas. Caïphe (Jean 11: 50)
Une nation ne se régénère que sur un  monceau de cadavres. Saint-Just
Qu’un sang impur abreuve nos sillons!