Législatives: Quel déni de démocratie ? (Quand un président ayant volé son élection il y a cinq ans suite à un putsch juridique, se maintient aujourd’hui au pouvoir face à un parti patriote qui malgré la diabolisation a fait plus de 41% à la présidentielle et se retrouve aujourd’hui avec 89 députés au lieu de 149 ?)

22 juin, 2022

livres | jcdurbantLa crise consiste justement dans le fait que le vieux meure et que le neuf ne peut apparaitre. Gramsci
La souveraineté appartient au peuple qui l’exerce par ses représentants et par la voie du référendum. Aucune section du peuple ni aucun individu ne peut s’en attribuer l’exercice. Constitution française (article 3)
Le Président de la République (…) assure et est le garant de l’indépendance nationale, de l’intégrité du territoire et du respect des traités. Constitution française (article 5)
Un peuple connait, aime et défend toujours plus ses moeurs que ses lois. Montesquieu
L’essentiel est d’être bon aux gens avec qui l’on vit. (…) Défiez-vous de ces cosmopolites qui vont chercher au loin dans leurs livres des devoirs qu’ils dédaignent de remplir autour d’eux. Tel philosophe aime les Tartares, pour être dispensé d’aimer ses voisins. Rousseau
Aux États-Unis, les plus opulents citoyens ont bien soin de ne point s’isoler du peuple ; au contraire, ils s’en rapprochent sans cesse, ils l’écoutent volontiers et lui parlent tous les jours. Ils savent que les riches des démocraties ont toujours besoin des pauvres et que, dans les temps démocratiques, on s’attache le pauvre par les manières plus que par les bienfaits. La grandeur même des bienfaits, qui met en lumière la différence des conditions, cause une irritation secrète à ceux qui en profitent; mais la simplicité des manières a des charmes presque irrésistibles : leur familiarité entraîne et leur grossièreté même ne déplaît pas toujours. Ce n’est pas du premier coup que cette vérité pénètre dans l’esprit des riches. Ils y résistent d’ordinaire tant que dure la révolution démocratique, et ils ne l’abandonnent même point aussitôt après que cette révolution est accomplie. Ils consentent volontiers à faire du bien au peuple ; mais ils veulent continuer à le tenir à distance. Ils croient que cela suffit ; ils se trompent. Ils se ruineraient ainsi sans réchauffer le coeur de la population qui les environne. Ce n’est pas le sacrifice de leur argent qu’elle leur demande; c’est celui de leur orgueil. Tocqueville
A celui qui n’a plus rien, la patrie est son seul bien. Jaurès
Les patries sont toujours défendues par les gueux, livrées par les riches. Péguy
Pour pouvoir continuer à diner en ville, la bourgeoisie accepterait n’importe quel abaissement de la nation. de Gaulle
Je m’insurge contre l’abus de langage par lequel, de plus en plus, on en vient à confondre le racisme  défini au sens strict et des attitudes normales, légitimes même, et en tout cas inévitables. Le racisme est une doctrine qui  prétend voir dans les caractères  intellectuels et moraux attribués à un ensemble d’individus, de quelque façon qu’on le définisse, l’effet nécessaire d’un commun patrimoine génétique. On ne saurait ranger sous la même rubrique, ou imputer automatiquement au même préjugé l’attitude d’individus ou de  groupes que leur fidélité à certaines valeurs rend  partiellement ou totalement insensibles à d’autres valeurs. Il n’est nullement coupable de placer une manière de vivre et de penser au-dessus de toutes les autres, et d’éprouver peu d’attirance envers tels ou tels dont le genre de  vie, respectable en lui-même, s’éloigne par trop de celui auquel on est traditionnellement attaché. Cette incommunicabilité relative n’autorise certes pas à opprimer ou détruire les valeurs qu’on rejette ou leurs représentants, mais, maintenue dans ces limites, elle n’a rien de révoltant. Elle peut même représenter le prix à payer pour que les systèmes de valeurs de chaque famille spirituelle ou de chaque communauté se  conservent, et trouvent dans leur propre fonds les ressources  nécessaires à leur renouvellement. Si comme  je  l’ai  écrit  ailleurs,  il  existe  entre  les  sociétés  humaines  un  certain optimum de diversité au-delà duquel elles ne sauraient aller, mais en dessous duquel elles ne peuvent non plus descendre sans danger, on doit reconnaître que cette diversité résulte pour une grande part du désir de chaque culture de s’opposer à celles qui l’environnent, de se distinguer d’elles, en un mot d’être soi; elle ne s’ignorent pas, s’empruntent à l’occasion, mais, pour ne pas périr, il faut que, sous d’autres rapports, persiste entre elles une certaine imperméabilité.[…] Rien ne compromet davantage, n’affaiblit de l’intérieur, et n’affadit la lutte contre le racisme que cette façon de mettre le terme, si j’ose dire, à toutes les sauces, en confondant une théorie fausse, mais explicite, avec des inclinations  et des attitudes  communes dont il  serait  illusoire  d’imaginer que l’humanité puisse un jour s’affranchir ni même qu’il faille le lui souhaiter […] parce que ces inclinations et ces attitudes sont, en quelque sorte, consubstantielles à notre espèce, nous n’avons pas le droit de nous dissimuler qu’elles jouent un rôle dans l’histoire: toujours inévitables,  souvent  fécondes,  et  en  même  temps  grosses  de  dangers  quand  elles  s’exacerbent. J’invitais donc les lecteurs à douter avec sagesse, avec mélancolie s’ils voulaient, de l’avènement d’un monde  où  les  cultures,  saisies  d’une  passion  réciproque,  n’aspiraient  plus  qu’à  se  célébrer mutuellement, dans une confusion où chacune perdrait l’attrait qu’elle pouvait avoir pour les autres et ses propres raisons d’exister. […] il ne suffit pas de se gargariser année après année de bonnes paroles pour réussir  à  changer les hommes, […] en s’imaginant qu’on peut surmonter par des mots bien intentionnés  des  propositions  antinomiques comme celles  visant  à  “concilier  la  fidélité  à  soi  et l’ouverture aux autres” ou à favoriser simultanément “l’affirmation créatrice de chaque identité  et le rapprochement entre toutes les cultures. Lévi-Strauss
Tout racisme est un essentialisme et le racisme de l’intelligence est la forme de sociodicée caractéristique d’une classe dominante dont le pouvoir repose en partie sur la possession de titres qui, comme les titres scolaires, sont censés être des garanties d’intelligence et qui ont pris la place, dans beaucoup de sociétés, et pour l’accès même aux positions de pouvoir économique, des titres anciens comme les titres de propriété et les titres de noblesse. Bourdieu
Tout le monde s’est mis à s’intéresser aux débats! (…) Les gens ne sont pas contre les migrants, mais nous voulons un processus légal. On n’a pas le droit d’avoir une opinion. On est tout de suite des nazis, des déplorables non éduqués… C’est franchement la raison pour laquelle Donald Trump a été élu. Les gens en ont marre d’être méprisés. Ils ne cessent de l’attaquer, quoiqu’il fasse. Nous appelons ça le syndrome de dérangement trumpien. Il ne fait «que se défendre» et j’adore ses tweets« parce qu’ils lui permettent de contourner le mur médiatique. Nous, les partisans de Trump, ne prenons pas ses paroles de manière littérale. Il faut regarder ses actes. Mais la presse, elle, s’attache à chaque mot. Elle ne comprend pas son humour! Les enfants ne peuvent même plus porter un costume de Halloween en se peignant le visage en noir sans être soupçonnés de racisme… C’est comme ce mouvement #MeToo. Ça va trop loin. On a tous des maris, des fils, voudrions-nous les voir accusés sans preuves? (…) C’est la première fois que je peux imaginer comment la guerre civile a commencé en Amérique. Les passions sont tellement fortes. Lynette Vilano (activiste républicaine de Pennsylvanie)
Les gens  attendaient  Trump  et  son  discours franc, qui dit les choses comme elles sont et qui promet de défendre les intérêts du peuple.  Il  ne  tourne  pas  autour  du  pot  et c’est ça qu’on aime. (…)  et même si Trump ne le sait pas,  je  suis  persuadé  qu’il  a  été  envoyé par Dieu pour réparer ce pays et lui rendre  sa  grandeur  !  Le  système  est  corrompu,  nous  devons  revenir  aux  fondamentaux  :  les  valeurs  américaines,  le travail, le respect. Obama  est  allé  s’excuser  autour  du  monde, et  résultat,  personne  ne  nous  respecte. Cela va changer. Kelly Lee
Vous allez dans certaines petites villes de Pennsylvanie où, comme ans beaucoup de petites villes du Middle West, les emplois ont disparu depuis maintenant 25 ans et n’ont été remplacés par rien d’autre (…) Et il n’est pas surprenant qu’ils deviennent pleins d’amertume, qu’ils s’accrochent aux armes à feu ou à la religion, ou à leur antipathie pour ceux qui ne sont pas comme eux, ou encore à un sentiment d’hostilité envers les immigrants. Barack Obama (2008)
Pour généraliser, en gros, vous pouvez placer la moitié des partisans de Trump dans ce que j’appelle le panier des pitoyables. Les racistes, sexistes, homophobes, xénophobes, islamophobes. A vous de choisir. Hillary Clinton
Pendant toutes les années du mitterrandisme, nous n’avons jamais été face à une menace fasciste, donc tout antifascisme n’était que du théâtre. Nous avons été face à un parti, le Front National, qui était un parti d’extrême droite, un parti populiste aussi, à sa façon, mais nous n’avons jamais été dans une situation de menace fasciste, et même pas face à un parti fasciste. D’abord le procès en fascisme à l’égard de Nicolas Sarkozy est à la fois absurde et scandaleux. Je suis profondément attaché à l’identité nationale et je crois même ressentir et savoir ce qu’elle est, en tout cas pour moi. L’identité nationale, c’est notre bien commun, c’est une langue, c’est une histoire, c’est une mémoire, ce qui n’est pas exactement la même chose, c’est une culture, c’est-à-dire une littérature, des arts, la philo, les philosophies. Et puis, c’est une organisation politique avec ses principes et ses lois. Quand on vit en France, j’ajouterai : l’identité nationale, c’est aussi un art de vivre, peut-être, que cette identité nationale. Je crois profondément que les nations existent, existent encore, et en France, ce qui est frappant, c’est que nous sommes à la fois attachés à la multiplicité des expressions qui font notre nation, et à la singularité de notre propre nation. Et donc ce que je me dis, c’est que s’il y a aujourd’hui une crise de l’identité, crise de l’identité à travers notamment des institutions qui l’exprimaient, la représentaient, c’est peut-être parce qu’il y a une crise de la tradition, une crise de la transmission. Il faut que nous rappelions les éléments essentiels de notre identité nationale parce que si nous doutons de notre identité nationale, nous aurons évidemment beaucoup plus de mal à intégrer. Lionel Jospin (France Culture, 29.09.07)
Bien sûr, nous sommes résolument cosmopolites. Bien sûr, tout ce qui est terroir, béret, bourrées, binious, bref franchouillard ou cocardier, nous est étranger, voire odieux. Bernard-Henri Lévy (profession de foi du premier numéro du journal Globe, 1985)
Je n’oublie pas d’où je viens. Je ne suis pas l’enfant naturel de temps calme de la vie politique. Je suis le fruit d’une forme de brutalité de l’histoire, d’une effraction parce que la France était malheureuse et inquiète, si j’oublie tout cela, ce sera le début de l’épreuve. Emmanuel Macron
La jeune génération n’est pas encouragée à aimer notre héritage. On leur lave le cerveau en leur faisant honte de leur pays. (…) Nous, Français, devons nous battre pour notre indépendance. Nous ne pouvons plus choisir notre politique économique ou notre politique d’immigration et même notre diplomatie. Notre liberté est entre les mains de l’Union européenne. (…) Notre liberté est maintenant entre les mains de cette institution qui est en train de tuer des nations millénaires. Je vis dans un pays où 80%, vous m’avez bien entendu, 80% des lois sont imposées par l’Union européenne. Après 40 ans d’immigration massive, de lobbyisme islamique et de politiquement correct, la France est en train de passer de fille aînée de l’Eglise à petite nièce de l’islam. On entend maintenant dans le débat public qu’on a le droit de commander un enfant sur catalogue, qu’on a le droit de louer le ventre d’une femme, qu’on a le droit de priver un enfant d’une mère ou d’un père. (…) Aujourd’hui, même les enfants sont devenus des marchandises (…) Un enfant n’est pas un droit (…) Nous ne voulons pas de ce monde atomisé, individualiste, sans sexe, sans père, sans mère et sans nation. (…) Nous devons faire connaitre nos idées aux médias et notre culture, pour stopper la domination des libéraux et des socialistes. C’est la raison pour laquelle j’ai lancé une école de sciences politiques. (…) Nous devons faire connaitre nos idées aux médias et notre culture, pour stopper la domination des libéraux et des socialistes. C’est la raison pour laquelle j’ai lancé une école de sciences politiques. (…) La Tradition n’est pas la vénération des cendres, elle est la passation du feu. (…)Je ne suis pas offensée lorsque j’entends le président Donald Trump dire ‘l’Amérique d’abord’. En fait, je veux l’Amérique d’abord pour le peuple américain, je veux la Grande-Bretagne d’abord pour le peuple britannique et je veux la France d’abord pour le peuple français. Comme vous, nous voulons reprendre le contrôle de notre pays. Vous avez été l’étincelle, il nous appartient désormais de nourrir la flamme conservatrice. Marion Maréchal
Il est vrai qu’on annonçait jusqu’à environ 50 sièges pour le Rassemblement national, et ça va être nettement au-dessus. Cela s’explique notamment par le fait que les reports de voix pour les candidats opposés aux candidats RN ont été très mauvais. Les candidats d’extrême droite n’ont pas suscité de crainte des électeurs qui leur étaient opposés. Quand un candidat RN avait un duel avec la Nupes, les électeurs d’Ensemble ! ne sont pas allés voter pour le candidat de la gauche. Et quand un candidat RN faisait face à un candidat d’Ensemble !, les électeurs de la Nupes ne se sont pas non plus déplacés. Il n’y a plus de front républicain, sauf à la marge pour les candidats LR qui étaient face aux candidats RN. (…) Le fait que les membres du gouvernement et les candidats LREM s’en soient pris de manière très violente à Jean-Luc Mélenchon et à la Nupes a développé des relations très antagonistes entre ces deux électorats. C’est une tendance qu’on avait vue, mais dont on avait sous-estimé l’ampleur. Pour un électeur de gauche, Ensemble ! est aussi détesté que le RN. Et un électeur d’Ensemble ! ne se sent rien de commun avec un électeur de la Nupes. C’est la preuve de la tripartition de la vie politique, qu’on avait déjà notée lors de l’élection présidentielle, avec trois grands blocs qui sont totalement étanches : RN, Ensemble ! et Nupes. (…) l’abstention est quand même plus élevée qu’au premier tour. Et le RN avait obtenu un bon score dimanche dernier malgré une abstention forte, ce qu’on avait bien anticipé. (…) On ne peut pas encore dire de manière définitive pourquoi on s’est trompés. Il y a peut-être d’autres raisons que le mauvais report de voix dont ont bénéficié les candidats non RN, il faudra qu’on y travaille et ça prendra un peu de temps. Mais je ne pense pas que ça remettra fondamentalement en cause notre méthodologie. Les résultats de ce soir montrent ce qu’on sait déjà : les projections en nombre de sièges sont fragiles car une variation de quelques points dans les reports de vote de certains électorats a de grandes conséquences sur les résultats, puisque énormément de sièges se jouent à un point ou deux. Et en même temps, si on donne des fourchettes en nombre de sièges qui sont trop larges, ça n’intéresse pas grande monde… Mathieu Gaillard (IPSOS)
Les « élites » françaises, sous l’inspiration et la domination intellectuelle de François Mitterrand, on voulu faire jouer au Front National depuis 30 ans, le rôle, non simplement du diable en politique, mais de l’Apocalypse. Le Front National représentait l’imminence et le danger de la fin des Temps. L’épée de Damoclès que se devait de neutraliser toute politique « républicaine ». Cet imaginaire de la fin, incarné dans l’anti-frontisme, arrive lui-même à sa fin. Pourquoi? Parce qu’il est devenu impossible de masquer aux Français que la fin est désormais derrière nous. La fin est consommée, la France en pleine décomposition, et la république agonisante, d’avoir voulu devenir trop bonne fille de l’Empire multiculturel européen. Or tout le monde comprend bien qu’il n’a nullement été besoin du Front national pour cela. Plus rien ou presque n’est à sauver, et c’est pourquoi le Front national fait de moins en moins peur, même si, pour cette fois encore, la manœuvre du « front républicain », orchestrée par Manuel Valls, a été efficace sur les électeurs socialistes. Les Français ont compris que la fin qu’on faisait incarner au Front national ayant déjà eu lieu, il avait joué, comme rôle dans le dispositif du mensonge généralisé, celui du bouc émissaire, vers lequel on détourne la violence sociale, afin qu’elle ne détruise pas tout sur son passage. Remarquons que le Front national s’était volontiers prêté à ce dispositif aussi longtemps que cela lui profitait, c’est-à-dire jusqu’à aujourd’hui. Le parti anti-système a besoin du système dans un premier temps pour se légitimer. Nous approchons du point où la fonction de bouc émissaire, théorisée par René Girard va être entièrement dévoilée et où la violence ne pourra plus se déchaîner vers une victime extérieure. Il faut bien mesurer le danger social d’une telle situation, et la haute probabilité de renversement qu’elle secrète: le moment approche pour ceux qui ont désigné la victime émissaire à la vindicte du peuple, de voir refluer sur eux, avec la vitesse et la violence d’un tsunami politique, la frustration sociale qu’ils avaient cherché à détourner Les élections régionales sont sans doute un des derniers avertissements en ce sens. (…) leur seule possibilité de survivre serait d’anticiper la violence refluant sur elles en faisant le sacrifice de leur innocence. Elles devraient anticiper la colère d’un peuple qui se découvre de plus en plus floué, et admettre qu’elles ont produit le système de la victime émissaire, afin de détourner la violence et la critique à l’égard de leur propre action. Pour cela, elles devraient cesser d’ostraciser le Front national, et accepter pleinement le débat avec lui, en le réintégrant sans réserve dans la vie politique républicaine française. Pour cela, elles devraient admettre de déconstruire la gigantesque hallucination collective produite autour du Front national, hallucination revenant aujourd’hui sous la forme inversée du Sauveur. (…) Il faut bien avouer que nos élites du PS comme des Républicains ne prennent pas ce chemin, démontrant soit qu’elles n’ont strictement rien compris à ce qui se passe dans ce pays depuis 30 ans, soit qu’elles l’ont au contraire trop bien compris, et ne peuvent plus en assumer le dévoilement, soit qu’elles espèrent encore prospérer ainsi. (…) Il semble au contraire après ces régionales que tout changera pour que rien ne change. Deux solutions qui ne modifient en rien le dispositif mais le durcissent au contraire se réaffirment. La première solution, empruntée par le PS et désirée par une partie des Républicains, consiste à maintenir coûte que coûte le discours du front républicain en recherchant un dépassement du clivage gauche/droite. Une telle solution consiste à aller plus loin encore dans la désignation de la victime émissaire, et à s’exposer à un retournement encore plus dévastateur. Car le Front national aura un boulevard pour dévoiler qu’il a été la victime émissaire d’une situation catastrophique dont tout montre de manière de plus en plus éclatante qu’il n’y est strictement pour rien. En ce sens, si à court terme, la déclaration de Valls sur le Front national, fauteur de guerre civile, a semblé efficace, elle s’avérera sans doute à plus ou moins long terme, comme le stade ultime de l’utilisation du dispositif de la victime émissaire, avant que celui-ci ne s’écroule sur ses promoteurs mêmes. Car sans même parler des effets dévastateurs que pourrait avoir, a posteriori, un nouvel attentat, sur une telle déclaration, comment ne pas remarquer que les dernières décisions du gouvernement sur la lutte anti-terroriste ont donné rétrospectivement raison à certaines propositions du Front national? On voit mal alors comment on pourrait désormais lui faire porter le chapeau de ce dont il n’est pas responsable, tout en lui ôtant le mérite des solutions qu’il avait proposées, et qu’on n’a pas hésité à lui emprunter! La deuxième solution, défendue par une partie des Républicains suivant en cela Nicolas Sarkozy, consiste à assumer des préoccupations communes avec le Front national, tout en cherchant à se démarquer un peu par les solutions proposées. Mais comment faire comprendre aux électeurs un tel changement de cap et éviter que ceux-ci ne préfèrent l’original à la copie? Comment les électeurs ne remarqueraient-ils pas que le Front national, lui, n’a pas changé de discours, et surtout, qu’il a précédé tout le monde, et a eu le mérite d’avoir raison avant les autres, puisque ceux-ci viennent maintenant sur son propre terrain? Comment d’autre part concilier une telle proximité avec un discours diabolisant le Front national et cherchant l’alliance au centre? Curieuses élites, qui ne comprennent pas que la posture « républicaine », initiée par Mitterrand, menace désormais de revenir comme un boomerang les détruire. Christopher Lasch avait écrit La révolte des élites, pour pointer leur sécession d’avec le peuple, c’est aujourd’hui le suicide de celles-ci qu’il faudrait expliquer, dernière conséquence peut-être de cette sécession. Vincent Coussedière
Pour un certain nombre d’analystes, le relatif échec de l’assimilation des populations d’origine maghrébine en France par rapport aux vagues migratoires précédentes, se traduisant, entre autres, par le maintien de prénoms spécifiques au sein des deuxième et troisième générations, est relié à un facteur culturel essentiellement considéré sous sa forme religieuse, la pratique de l’islam, qui rendrait impossible à ses membres de devenir complètement des Français comme les autres. Or, si le rôle de ce facteur ne peut être totalement nié, il en existe cependant un autre, d’ordre démographique, renforçant considérablement le phénomène, qui est le non-tarissement des flux. En effet, les immigrés à l’assimilation réussie, que sont les Italiens, les Polonais, les Espagnols ou les Vietnamiens se sont totalement fondus dans la population française parce que, suite aux vagues migratoires très importantes, les flux d’arrivée se sont taris, coupant définitivement les nouveaux arrivants des évolutions récentes de leur culture d’origine. (…) En conséquence, il s’est produit une adaptation rapide à la culture du pays d’accueil puisque ces nouveaux arrivants n’avaient aucun intérêt à maintenir leur culture d’origine. Leurs enfants scolarisés avec les autres petits français, à une époque où l’école était inclusive et le niveau d’enseignement satisfaisant, s’intégraient pleinement conduisant dès la première génération à de nombreux mariages avec la population locale, puisqu’ils n’allaient pas chercher leur conjoint dans le pays de naissance de leurs parents, et à l’adoption de comportements de fécondité semblables aux « autochtones », conduisant à une stabilisation des effectifs. Pour montrer l’influence primordiale de ce facteur, il convient de citer le cas des immigrés vietnamiens et cambodgiens arrivés en une seule vague à la fin des années 1970, sans espoir de retour à l’époque, dont l’intégration dans la société française est particulièrement exemplaire, bien qu’ils ne soient pas de culture européenne, qu’ils pratiquent, en règle générale, une religion différente (le bouddhisme) et que leur apparence physique en fasse une minorité visible! Or, pour les Maghrébins, la situation apparaît différente car les flux migratoires ne se sont jamais arrêtés depuis le début des Trente Glorieuses, soit depuis 70 ans. Il n’y a jamais réellement eu de pause permettant à la population de s’assimiler, la fin de l’immigration de travail sous la présidence de Valéry Giscard d’Estaing laissant place à la politique de regroupement familial, qui va à la fois maintenir un niveau non négligeable du flux d’entrées chaque année et stimuler la natalité de ces populations du fait de la féminisation de l’immigration. En conséquence, pour une large part des Maghrébins, le cordon ombilical n’a pas été coupé avec le pays d’origine, ce qui sous-entend le maintien et la transmission des traditions culturelles d’une génération à l’autre, en particulier sur le plan religieux, et une politique matrimoniale non assimilationniste, privilégiant une certaine endogamie, que ce soit à travers des mariages au sein de la communauté en France ou avec des congénères du pays d’origine, un des principaux moteurs du regroupement familial à l’heure actuelle. Il convient donc de s’interroger sur ce sujet, quitte à poser une question taboue, qui risque de faire débat: l’immigration perpétuelle empêche-t-elle l’assimilation? En effet, il est légitime de se poser la question. Les Français d’origine maghrébine se seraient peut-être plus facilement assimilés et auraient probablement une situation économique meilleure, si les flux d’arrivées s’étaient taris au milieu des années 1990, leur permettant de se tourner complètement vers leur nouveau pays. Dans ce contexte, le fondamentalisme religieux aurait probablement plus difficilement pénétré notre société, puisqu’il est d’abord arrivé en France par l’Algérie. Parallèlement, la natalité serait plus basse, permettant une meilleure réussite scolaire des enfants et les quartiers d’accueil seraient moins homogènes ethniquement, favorisant l’assimilation, car les flux migratoires auraient été moins nombreux. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, les jeunes Maghrébins nés en France sont peut-être les premières victimes de l’immigration continue, d’autant plus que les nouveaux arrivants viennent les concurrencer sur le marché du travail. Laurent Chalard
Présentée comme illusoire ou anachronique, la demande de régulation des flux migratoires est, sur tous les continents, une demande banale des classes populaires quelles que soient leurs origines. (…) Décrite comme l’illustration d’une dérive xénophobe des « petits blancs », on constate qu’elle concerne en réalité tous les “petits”, quelles que soient leurs origines ethniques ou religieuses. (…) comme les gens ordinaires ne peuvent ériger des frontières invisibles avec l’Autre (comme le font les classes supérieures), ils craignent évidemment plus de devenir minoritaires dans leur immeuble, leur village ou leur quartier. Car être ou devenir minoritaire, c’est dépendre de la bienveillance de la majorité. (…) C’est en cassant le rythme d’une immigration perpétuelle que les pouvoirs publics pourraient agir sur le contexte social (la réduction des arrivées de ménages précaires stopperait la spirale de la paupérisation) mais aussi sécuritaire (la stabilisation puis la baisse du nombre de jeunes assécherait le vivier dans lequel recrutent les milieux délinquants). En reprenant la main sur cet « exercice de souveraineté qui a en partie été délégué à l’échelon européen », les politiques pourraient ainsi jouer sur les flux permanents qui, comme l’explique Laurent Chalard, empêche l’assimilation. Cette politique répondrait enfin aux attentes de la population de ces quartiers qui demandent  depuis des décennies une plus grande fermeté de l’Etat à l’égard de l’immigration clandestine mais aussi des dealers qui pourrissent la vie de ces territoires. Christophe Guilluy
La société ouverte (…), c’est la grande fake news de la mondialisation. Quand on regarde les choses de près, les gens qui vendent le plus la société ouverte sont ceux qui vivent dans le plus grand grégarisme social, ceux qui contournent le plus la carte scolaire, ceux qui vivent dans l’entre-soi et qui font des choix résidentiels qui leur permettent à la fin de tenir le discours de la société ouverte puisque de toute façon, ils ont, eux, les moyens de la frontière invisible. Et précisément, ce qui est à l’inverse la situation des catégories modestes, c’est qu’elles n’ont pas les moyens de la frontière invisible. Ca n’en fait pas des xénophobes ou des gens qui sont absolument contre l’autre. Ca fait simplement des gens qui veulent qu’un Etat régule. Christophe Guilluy
Ce qui est nouveau, c’est d’abord que la bourgeoisie a le visage de l’ouverture et de la bienveillance. Elle a trouvé un truc génial : plutôt que de parler de « loi du marché », elle dit « société ouverte », « ouverture à l’Autre » et liberté de choisir… Les Rougon-Macquart sont déguisés en hipsters. Ils sont tous très cools, ils aiment l’Autre. Mieux : ils ne cessent de critiquer le système, « la finance », les « paradis fiscaux ». On appelle cela la rebellocratie. C’est un discours imparable : on ne peut pas s’opposer à des gens bienveillants et ouverts aux autres ! Mais derrière cette posture, il y a le brouillage de classes, et la fin de la classe moyenne. La classe moyenne telle qu’on l’a connue, celle des Trente Glorieuses, qui a profité de l’intégration économique, d’une ascension sociale conjuguée à une intégration politique et culturelle, n’existe plus même si, pour des raisons politiques, culturelles et anthropologiques, on continue de la faire vivre par le discours et les représentations. (…) C’est aussi une conséquence de la non-intégration économique. Aujourd’hui, quand on regarde les chiffres – notamment le dernier rapport sur les inégalités territoriales publié en juillet dernier –, on constate une hyper-concentration de l’emploi dans les grands centres urbains et une désertification de ce même emploi partout ailleurs. Et cette tendance ne cesse de s’accélérer ! Or, face à cette situation, ce même rapport préconise seulement de continuer vers encore plus de métropolisation et de mondialisation pour permettre un peu de redistribution. Aujourd’hui, et c’est une grande nouveauté, il y a une majorité qui, sans être « pauvre » ni faire les poubelles, n’est plus intégrée à la machine économique et ne vit plus là où se crée la richesse. Notre système économique nécessite essentiellement des cadres et n’a donc plus besoin de ces millions d’ouvriers, d’employés et de paysans. La mondialisation aboutit à une division internationale du travail : cadres, ingénieurs et bac+5 dans les pays du Nord, ouvriers, contremaîtres et employés là où le coût du travail est moindre. La mondialisation s’est donc faite sur le dos des anciennes classes moyennes, sans qu’on le leur dise ! Ces catégories sociales sont éjectées du marché du travail et éloignées des poumons économiques. Cependant, cette« France périphérique » représente quand même 60 % de la population. (…) Ce phénomène présent en France, en Europe et aux États-Unis a des répercussions politiques : les scores du FN se gonflent à mesure que la classe moyenne décroît car il est aujourd’hui le parti de ces « superflus invisibles » déclassés de l’ancienne classe moyenne. (…) Toucher 100 % d’un groupe ou d’un territoire est impossible. Mais j’insiste sur le fait que les classes populaires (jeunes, actifs, retraités) restent majoritaires en France. La France périphérique, c’est 60 % de la population. Elle ne se résume pas aux zones rurales identifiées par l’Insee, qui représentent 20 %. Je décris un continuum entre les habitants des petites villes et des zones rurales qui vivent avec en moyenne au maximum le revenu médian et n’arrivent pas à boucler leurs fins de mois. Face à eux, et sans eux, dans les quinze plus grandes aires urbaines, le système marche parfaitement. Le marché de l’emploi y est désormais polarisé. Dans les grandes métropoles il faut d’une part beaucoup de cadres, de travailleurs très qualifiés, et de l’autre des immigrés pour les emplois subalternes dans le BTP, la restauration ou le ménage. Ainsi les immigrés permettent-ils à la nouvelle bourgeoisie de maintenir son niveau de vie en ayant une nounou et des restaurants pas trop chers. (…) Il n’y a aucun complot mais le fait, logique, que la classe supérieure soutient un système dont elle bénéficie – c’est ça, la « main invisible du marché» ! Et aujourd’hui, elle a un nom plus sympathique : la « société ouverte ». Mais je ne pense pas qu’aux bobos. Globalement, on trouve dans les métropoles tous ceux qui profitent de la mondialisation, qu’ils votent Mélenchon ou Juppé ! D’ailleurs, la gauche votera Juppé. C’est pour cela que je ne parle ni de gauche, ni de droite, ni d’élites, mais de « la France d’en haut », de tous ceux qui bénéficient peu ou prou du système et y sont intégrés, ainsi que des gens aux statuts protégés : les cadres de la fonction publique ou les retraités aisés. Tout ce monde fait un bloc d’environ 30 ou 35 %, qui vit là où la richesse se crée. Et c’est la raison pour laquelle le système tient si bien. (…) La France périphérique connaît une phase de sédentarisation. Aujourd’hui, la majorité des Français vivent dans le département où ils sont nés, dans les territoires de la France périphérique il s’agit de plus de 60 % de la population. C’est pourquoi quand une usine ferme – comme Alstom à Belfort –, une espèce de rage désespérée s’empare des habitants. Les gens deviennent dingues parce qu’ils savent que pour eux « il n’y a pas d’alternative » ! Le discours libéral répond : « Il n’y a qu’à bouger ! » Mais pour aller où ? Vous allez vendre votre baraque et déménager à Paris ou à Bordeaux quand vous êtes licencié par ArcelorMittal ou par les abattoirs Gad ? Avec quel argent ? Des logiques foncières, sociales, culturelles et économiques se superposent pour rendre cette mobilité quasi impossible. Et on le voit : autrefois, les vieux restaient ou revenaient au village pour leur retraite. Aujourd’hui, la pyramide des âges de la France périphérique se normalise. Jeunes, actifs, retraités, tous sont logés à la même enseigne. La mobilité pour tous est un mythe. Les jeunes qui bougent, vont dans les métropoles et à l’étranger sont en majorité issus des couches supérieures. Pour les autres ce sera la sédentarisation. Autrefois, les emplois publics permettaient de maintenir un semblant d’équilibre économique et proposaient quelques débouchés aux populations. Seulement, en plus de la mondialisation et donc de la désindustrialisation, ces territoires ont subi la retraite de l’État. (…) Même si l’on installe 20 % de logements sociaux partout dans les grandes métropoles, cela reste une goutte d’eau par rapport au parc privé « social de fait » qui existait à une époque. Les ouvriers, autrefois, n’habitaient pas dans des bâtiments sociaux, mais dans de petits logements, ils étaient locataires, voire propriétaires, dans le parc privé à Paris ou à Lyon. C’est le marché qui crée les conditions de la présence des gens et non pas le logement social. Aujourd’hui, ce parc privé « social de fait » s’est gentrifié et accueille des catégories supérieures. Quant au parc social, il est devenu la piste d’atterrissage des flux migratoires. Si l’on regarde la carte de l’immigration, la dynamique principale se situe dans le Grand Ouest, et ce n’est pas dans les villages que les immigrés s’installent, mais dans les quartiers de logements sociaux de Rennes, de Brest ou de Nantes. (…) In fine, il y a aussi un rejet du multiculturalisme. Les gens n’ont pas envie d’aller vivre dans les derniers territoires des grandes villes ouverts aux catégories populaires : les banlieues et les quartiers à logements sociaux qui accueillent et concentrent les flux migratoires. Christophe Guilluy
La focalisation sur le « problème des banlieues » fait oublier un fait majeur : 61 % de la population française vit aujourd’hui hors des grandes agglomérations. Les classes populaires se concentrent dorénavant dans les espaces périphériques : villes petites et moyennes, certains espaces périurbains et la France rurale. En outre, les banlieues sensibles ne sont nullement « abandonnées » par l’État. Comme l’a établi le sociologue Dominique Lorrain, les investissements publics dans le quartier des Hautes Noues à Villiers-sur-Marne (Val-de-Marne) sont mille fois supérieurs à ceux consentis en faveur d’un quartier modeste de la périphérie de Verdun (Meuse), qui n’a jamais attiré l’attention des médias. Pourtant, le revenu moyen par habitant de ce quartier de Villiers-sur-Marne est de 20 % supérieur à celui de Verdun. Bien sûr, c’est un exemple extrême. Il reste que, à l’échelle de la France, 85 % des ménages pauvres (qui gagnent moins de 993 € par mois, soit moins de 60 % du salaire médian, NDLR) ne vivent pas dans les quartiers « sensibles ». Si l’on retient le critère du PIB, la Seine-Saint-Denis est plus aisée que la Meuse ou l’Ariège. Le 93 n’est pas un espace de relégation, mais le cœur de l’aire parisienne. (…)  En se désindustrialisant, les grandes villes ont besoin de beaucoup moins d’employés et d’ouvriers mais de davantage de cadres. C’est ce qu’on appelle la gentrification des grandes villes, symbolisée par la figure du fameux « bobo », partisan de l’ouverture dans tous les domaines. Confrontées à la flambée des prix dans le parc privé, les catégories populaires, pour leur part, cherchent des logements en dehors des grandes agglomérations. En outre, l’immobilier social, dernier parc accessible aux catégories populaires de ces métropoles, s’est spécialisé dans l’accueil des populations immigrées. Les catégories populaires d’origine européenne et qui sont éligibles au parc social s’efforcent d’éviter les quartiers où les HLM sont nombreux. Elles préfèrent déménager en grande banlieue, dans les petites villes ou les zones rurales pour accéder à la propriété et acquérir un pavillon. On assiste ainsi à l’émergence de « villes monde » très inégalitaires où se concentrent à la fois cadres et catégories populaires issues de l’immigration récente. Ce phénomène n’est pas limité à Paris. Il se constate dans toutes les agglomérations de France (Lyon, Bordeaux, Nantes, Lille, Grenoble), hormis Marseille. (…) On a du mal à formuler certains faits en France. Dans le vocabulaire de la politique de la ville, « classes moyennes » signifie en réalité « population d’origine européenne ». Or les HLM ne font plus coexister ces deux populations. L’immigration récente, pour l’essentiel familiale, s’est concentrée dans les quartiers de logements sociaux des grandes agglomérations, notamment les moins valorisés. Les derniers rapports de l’observatoire national des zones urbaines sensibles (ZUS) montrent qu’aujourd’hui 52 % des habitants des ZUS sont immigrés, chiffre qui atteint 64 % en Île-de-France. Cette spécialisation tend à se renforcer. La fin de la mixité dans les HLM n’est pas imputable aux bailleurs sociaux, qui font souvent beaucoup d’efforts. Mais on ne peut pas forcer des personnes qui ne le souhaitent pas à vivre ensemble. L’étalement urbain se poursuit parce que les habitants veulent se séparer, même si ça les fragilise économiquement. Par ailleurs, dans les territoires où se côtoient populations d’origine européenne et populations d’immigration extra-européenne, la fin du modèle assimilationniste suscite beaucoup d’inquiétudes. L’autre ne devient plus soi. Une société multiculturelle émerge. Minorités et majorités sont désormais relatives. (…)  ces personnes habitent là où on produit les deux tiers du PIB du pays et où se crée l’essentiel des emplois, c’est-à-dire dans les métropoles. Une petite bourgeoisie issue de l’immigration maghrébine et africaine est ainsi apparue. Dans les ZUS, il existe une vraie mobilité géographique et sociale : les gens arrivent et partent. Ces quartiers servent de sas entre le Nord et le Sud. Ce constat ruine l’image misérabiliste d’une banlieue ghetto où seraient parqués des habitants condamnés à la pauvreté. À bien des égards, la politique de la ville est donc un grand succès. Les seuls phénomènes actuels d’ascension sociale dans les milieux populaires se constatent dans les catégories immigrées des métropoles. Cadres ou immigrés, tous les habitants des grandes agglomérations tirent bénéfice d’y vivre – chacun à leur échelle. En Grande-Bretagne, en 2013, le secrétaire d’État chargé des Universités et de la Science de l’époque, David Willetts, s’est même déclaré favorable à une politique de discrimination positive en faveur des jeunes hommes blancs de la « working class » car leur taux d’accès à l’université s’est effondré et est inférieur à celui des enfants d’immigrés. (…) Le problème social et politique majeur de la France, c’est que, pour la première fois depuis la révolution industrielle, la majeure partie des catégories populaires ne vit plus là où se crée la richesse. Au XIXe siècle, lors de la révolution industrielle, on a fait venir les paysans dans les grandes villes pour travailler en usine. Aujourd’hui, on les fait repartir à la « campagne ». C’est un retour en arrière de deux siècles. Le projet économique du pays, tourné vers la mondialisation, n’a plus besoin des catégories populaires, en quelque sorte. (…) L’absence d’intégration économique des catégories modestes explique le paradoxe français : un pays qui redistribue beaucoup de ses richesses mais dont une majorité d’habitants considèrent à juste titre qu’ils sont de plus en plus fragiles et déclassés. (…) Les catégories populaires qui vivent dans ces territoires sont d’autant plus attachées à leur environnement local qu’elles sont, en quelque sorte, assignées à résidence. Elles réagissent en portant une grande attention à ce que j’appelle le «village» : sa maison, son quartier, son territoire, son identité culturelle, qui représentent un capital social. La contre-société s’affirme aussi dans le domaine des valeurs. La France périphérique est attachée à l’ordre républicain, réservée envers les réformes de société et critique sur l’assistanat. L’accusation de «populisme» ne l’émeut guère. Elle ne supporte plus aucune forme de tutorat – ni politique, ni intellectuel – de la part de ceux qui se croient «éclairés». (…) Il devient très difficile de fédérer et de satisfaire tous les électorats à la fois. Dans un monde parfait, il faudrait pouvoir combiner le libéralisme économique et culturel dans les agglomérations et le protectionnisme, le refus du multiculturalisme et l’attachement aux valeurs traditionnelles dans la France périphérique. Mais c’est utopique. C’est pourquoi ces deux France décrivent les nouvelles fractures politiques, présentes et à venir. Christophe Guilluy
En 2016, Hillary Clinton traitait les électeurs de son opposant républicain, c’est-à-dire l’ancienne classe moyenne américaine déclassée, de « déplorables ». Au-delà du mépris de classe que sous-tend une expression qui rappelle celle de l’ancien président français François Hollande qui traitait de « sans-dents » les ouvriers ou employés précarisés, ces insultes (d’autant plus symboliques qu’elles étaient de la gauche) illustrent un long processus d’ostracisation d’une classe moyenne devenue inutile.  (…) Depuis des décennies, la représentation d’une classe moyenne triomphante laisse peu à peu la place à des représentations toujours plus négatives des catégories populaires et l’ensemble du monde d’en haut participe à cette entreprise. Le monde du cinéma, de la télévision, de la presse et de l’université se charge efficacement de ce travail de déconstruction pour produire en seulement quelques décennies la figure répulsive de catégories populaires inadaptées, racistes et souvent proches de la débilité. (…) Des rednecks dégénérés du film « Deliverance » au beauf raciste de Dupont Lajoie, la figure du « déplorable » s’est imposée dès les années 1970 dans le cinéma. La télévision n’est pas en reste. En France, les années 1980 seront marquées par l’émergence de Canal +, quintessence de l’idéologie libérale-libertaire dominante. (…) De la série « Les Deschiens », à la marionnette débilitante de Johnny Hallyday des Guignols de l’info, c’est en réalité toute la production audiovisuelle qui donne libre cours à son mépris de classe. Christophe Guilluy
Les territoires populistes sont toujours les mêmes, l’Amérique périphérique, l’Europe périphérique. Ce sont toujours ces territoires où l’on créé le moins d’emplois qui produisent ces résultats : les petites villes, les villes moyennes désindustrialisées et les zones rurales. La difficulté est intellectuelle pour ce monde d’en haut ; les politiques, les journalistes, les universitaires etc… Il faut penser deux choses à la fois. Objectivement, nous avons une économie qui créée de la richesse, mais ce modèle fonctionne sur un marché de l’emploi très polarisé, et qui intègre de moins en moins et créé toujours plus d’inégalités sociales et territoriales C’est ce qui a fait exploser ce clivage droite gauche qui était parfait, aussi longtemps que 2 Français sur 3 faisaient partie de la classe moyenne. Si on n’intègre pas les gens économiquement, ils se désaffilient politiquement. (…) C’est là où il y a le plus de chômage, de pauvreté, d’ouvriers, et le plus de gens qui votent FN. (…) Aujourd’hui les classes populaires ne vivent plus aux endroits où se créent les emplois et la richesse. Le marché de l’immobilier s’est chargé, non pas dans une logique de complot, évidemment, mais dans une simple logique de marché, de chasser les catégories dont le marché de l’emploi n’avait pas besoin. Ces gens se trouvent déportés vers les territoires où il ne se passe rien. Or, les élites n’ont de cesse de parier sur la métropolisation, il est donc nécessaire que s’opère une révolution intellectuelle. Il serait peut-être temps de penser aux gens qui ne bénéficient pas de ces dynamiques, si on ne veut pas finir avec un parti populiste en 2022. (…) Tout le bas ne peut pas être représenté que par le Front national. Il faut que les partis aillent sur ces thématiques. Il y a toujours eu un haut et un bas, et des inégalités, la question est qu’il faut que le haut soit exemplaire pour le bas, et qu’il puisse se connecter avec le bas. Il faut que le « haut » intègre les problématiques du « bas » de façon sincère. C’est exactement ce qui s’était passé avec le parti communiste, qui était composé d’une base ouvrière, mais aussi avec des intellectuels, des gens qui parlaient « au nom de ». Aujourd’hui c’est la grande différence, il n’y a pas de haut qui est exemplaire pour le bas. La conséquence se lit dans le processus de désaffiliation et de défiance des milieux populaires dans la France périphérique mais aussi en banlieue. Plus personne n’y croit et c’est cela l’immense problème de la classe politique, des journalistes etc. et plus généralement de la France d’en haut. Ces gens-là considèrent que le diagnostic des gens d’en bas n’est pas légitime. Ce qui est appelé « populisme ». Et cela est hyper fort dans les milieux académiques, et cela pèse énormément. On ne prend pas au sérieux ce que disent les gens. Et là, toute la machinerie se met en place. Parce que l’aveuglement face aux revendications des classes populaires se double d’une volonté de se protéger en ostracisant ces mêmes classes populaires. La posture de supériorité morale de la France d’en haut permet en réalité de disqualifier tout diagnostic social. La nouvelle bourgeoisie protège ainsi efficacement son modèle grâce à la posture antifasciste et antiraciste. L’antifascisme est devenu une arme de classe, car elle permet de dire que ce racontent les gens n’est de toute façon pas légitime puisque fasciste, puisque raciste. La bien-pensance est vraiment devenue une arme de classe. Notons à ce titre que dans les milieux populaires, dans la vie réelle les gens, quels que soient leurs origines ne se parlent pas de fascisme ou d’antifascistes, ça, ce n’est qu’un truc de la bourgeoisie. Dans la vie, les gens savent que tout est compliqué, et les gens sont en réalité d’une hyper subtilité et cherchent depuis des décennies à préserver leur capital social et culturel sans recourir à la violence. Le niveau de violence raciste en France reste très bas par rapport à la situation aux États Unis ou au Royaume Uni. Cette posture antifasciste, à la fin, c’est un assèchement complet de la pensée. Plus personne ne pense la question sociale, la question des flux migratoires, la question de l’insécurité culturelle, celle du modèle économique et territorial. Mais le haut ne pourra se régénérer et survivre que s’il parvient à parler et à se connecter avec le bas. (…) Cela implique que les partis intègrent toutes ces questions ; mondialisation, protectionnisme, identité, migrations etc… On ne peut pas traiter ces questions derrière le masque du fascisme ou de l’antifascisme. Christophe Guilluy
La question qui obsède les Corses aujourd’hui est la question qui hante toute la France périphérique et toutes les classes moyennes et populaires occidentales au XXIe siècle : « Vais-je devenir minoritaire dans mon île, mon village, mon quartier ? » C’est à la lumière de cette angoisse existentielle qu’il faut comprendre l’affaire du burkini sur la plage de Sisco, en juillet 2016, ou encore les tensions dans le quartier des Jardins de l’Empereur, à Ajaccio, en décembre 2015. C’est aussi à l’aune de cette interrogation qu’il faut évaluer le vote « populiste » lors de la présidentielle ou nationaliste aujourd’hui. En Corse, il y a encore une culture très forte et des solidarités profondes. À travers ce vote, les Corses disent : « Nous allons préserver ce que nous sommes. » Il faut ajouter à cela l’achat par les continentaux de résidences secondaires qui participe de l’insécurité économique en faisant augmenter les prix de l’immobilier. Cette question se pose dans de nombreuses zones touristiques en France : littoral atlantique ou méditerranéen, Bretagne, beaux villages du Sud-Est et même dans les DOM-TOM. En Martinique aussi, les jeunes locaux ont de plus en plus de difficultés à se loger à cause de l’arrivée des métropolitains. La question du « jeune prolo » qui ne peut plus vivre là où il est né est fondamentale. Tous les jeunes prolos qui sont nés hier dans les grandes métropoles ont dû se délocaliser. Ils sont les pots cassés du rouleau compresseur de la mondialisation. La violence du marché de l’immobilier est toujours traitée par le petit bout de la lorgnette comme une question comptable. C’est aussi une question existentielle ! En Corse, elle est exacerbée par le contexte insulaire. Cela explique que, lorsqu’ils proposent la corsisation des emplois, les nationalistes font carton plein chez les jeunes. C’est leur préférence nationale à eux. (…) La condition de ce vote, comme de tous les votes populistes, est la réunion de l’insécurité sociale et culturelle. (…) Le ressort du vote populiste est double et mêlé. Il est à la fois social et identitaire. De ce point de vue, la Corse est un laboratoire. L’offre politique des nationalistes est pertinente car elle n’est pas seulement identitaire. Elle prend en compte la condition des plus modestes et leur propose des solutions pour rester au pays et y vivre. Au-delà de l’effacement du clivage droite/gauche et d’un rejet du clanisme historique, leur force vient du fait qu’ils représentent une élite et qu’ils prennent en charge cette double insécurité. Cette offre politique n’a jamais existé sur le continent car le FN n’a pas intégré une fraction de l’élite. C’est même tout le contraire. Ce parti n’est jamais parvenu à faire le lien entre l’électorat populaire et le monde intellectuel, médiatique ou économique. Une société, c’est une élite et un peuple, un monde d’en bas et un monde d’en haut, qui prend en charge le bien commun. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Le vote nationaliste et/ou populiste arrive à un moment où la classe politique traditionnelle a déserté, aussi bien en Corse que sur le continent. L’erreur de la plupart des observateurs est de présenter Trump comme un outsider. Ce n’est pas vrai. S’il a pu gagner, c’est justement parce qu’il vient de l’élite. C’est un membre de la haute bourgeoisie new-yorkaise. Il fait partie du monde économique, médiatique et culturel depuis toujours, et il avait un pied dans le monde politique depuis des années. Il a gagné car il faisait le lien entre l’Amérique d’en haut et l’Amérique périphérique. Pour sortir de la crise, les sociétés occidentales auront besoin d’élites économiques et politiques qui voudront prendre en charge la double insécurité de ce qu’était hier la classe moyenne. C’est ce qui s’est passé en Angleterre après le Brexit, ce qui s’est passé aux Etats-Unis avec Trump, ce qui se passe en Corse avec les nationalistes. Il y a aujourd’hui, partout dans le monde occidental, un problème de représentation politique. Les électeurs se servent des indépendantismes, comme de Trump ou du Brexit, pour dire autre chose. Christophe Guilluy
Il faut arrêter le discours du magistère des prétentieux. Cette idée de rééducation du peuple, en lui montrant la voie, n’est pas possible. Une société, c’est une majorité de catégories modestes et l’objectif d’une démocratie, c’est de servir prioritairement ces catégories. C’est dans ce sens là qu’il faut aller. Il faut prendre ces gens au sérieux, il faut prendre en compte les diagnostics des classes populaires sur leurs souhaits d’être protégés, ce qui ne veut pas dire être assistés. Ces catégories veulent du travail, elles veulent qu’on les respecte culturellement, et ne pas se faire traiter de « déplorables » ou de sans dents » – ce qui fait partie intégrante du problème identitaire que nous avons aujourd’hui qui est le produit de ces attaques là -. (…) Les gens veulent de la protection, du travail, de la régulation économique mais aussi une régulation des flux migratoires. Je parle ici de tout le monde d’en bas, parce que la demande de régulation des flux migratoires vient de toutes les catégories modestes quelles que soient les origines. Tout le monde veut la même chose alors que lorsque les gens parlent de la question migratoire, on les place sur la question raciale, non. C’est anthropologiquement vrai pour toutes les catégories modestes, et cela est vrai partout. Dans tous les pays, les catégories modestes veulent vivre tranquillement, ce qui ne veut pas dire vivre derrière des murs, mais vivre dans un environnement que l’on connaît avec des valeurs communes. (…) Ce qui est amusant aujourd’hui, c’est qu’il y a une ethnicisation des classes moyennes – on pense blanc – cela montre bien la fin du concept qui était censé être intégrateur pour le plus grand nombre. (…) Les autoritaires ne sont pas ceux que l’on croit. Sauver les démocraties occidentales, c’est faire entendre le plus grand nombre. Christophe Guilluy
Les gens aux Etats-Unis ou ailleurs ne se sont pas réveillés un beau matin pour se tourner vers le populisme. Non, ils ont fait un diagnostic, une analyse rationnelle : est-ce que ça marche pour eux ou pas. Et, rationnellement, ils n’ont pas trouvé leur compte. Et pas que du point de vue économique. S’il y a une exception française, c’est la victoire d’Emmanuel Macron, quand partout ailleurs les populistes semblent devoir l’emporter. (…) Si Emmanuel Macron l’a emporté, c’est qu’il a reçu le soutien de la frange encore protégée de la société française que sont les retraités et les fonctionnaires. Deux populations qui ont lourdement souffert au Royaume-Uni par exemple, comme l’a traduit leur vote pro-Brexit. Et c’est bien là le drame qui se noue en France. Car, parmi les derniers recours dont dispose la technocratie au pouvoir pour aller toujours plus avant vers cette fameuse adaptation, c’est bien de faire les poches des retraités et des fonctionnaires. Emmanuel Macron applique donc méticuleusement ce programme. (…) Un autre levier, déjà mis en branle par Margaret Thatcher puis par les gouvernements du New Labour de Tony Blair, est la fin de l’universalité de la redistribution et la concentration de la redistribution. Sous couvert de faire plus juste, et surtout de réduire les transferts sociaux, on réduit encore le nombre de professeurs, mais on divise les classes de ZEP en deux, on limite l’accès des classes populaires aux HLM pour concentrer ce patrimoine vers les franges les plus pauvres, et parfois non solvables. De quoi fragiliser le modèle de financement du logement social en France, déjà mis à mal par les dernières réformes, et ouvrir la porte à sa privatisation, comme ce fut le cas dans l’Angleterre thatchérienne. (…) Partout en Europe, dans un contexte de flux migratoire intensifié, ce ciblage des politiques publiques vers les plus pauvres – mais qui est le plus pauvre justement, si ce n’est celui qui vient d’arriver d’un territoire 10 fois moins riche ? – provoque inexorablement un rejet de ce qui reste encore du modèle social redistributif par ceux qui en ont le plus besoin et pour le plus grand intérêt de la classe dominante. C’est là que se noue la double insécurité économique et culturelle. Face au démantèlement de l’Etat-providence, à la volonté de privatiser, les classes populaires mettent en avant leur demande de préserver le bien commun comme les services publics. Face à la dérégulation, la dénationalisation, elles réclament un cadre national, plus sûr moyen de défendre le bien commun. Face à l’injonction de l’hypermobilité, à laquelle elles n’ont de toute façon pas accès, elles ont inventé un monde populaire sédentaire, ce qui se traduit également par une économie plus durable. Face à la constitution d’un monde où s’impose l’indistinction culturelle, elles aspirent à la préservation d’un capital culturel protecteur. Souverainisme, protectionnisme, préservation des services publics, sensibilité aux inégalités, régulation des flux migratoires, sont autant de thématiques qui, de Tel-Aviv à Alger, de Detroit à Milan, dessinent un commun des classes populaires dans le monde. Ce soft power des classes populaires fait parfois sortir de leurs gonds les parangons de la mondialisation heureuse. Hillary Clinton en sait quelque chose. Elle n’a non seulement pas compris la demande de protection des classes populaires de la Rust Belt, mais, en plus, elle les a traités de « déplorables ». Qui veut être traité de déplorable ou, de ce côté-ci de l’Atlantique, de Dupont Lajoie ? L’appartenance à la classe moyenne n’est pas seulement définie par un seuil de revenus ou un travail d’entomologiste des populations de l’Insee. C’est aussi et avant tout un sentiment de porter les valeurs majoritaires et d’être dans la roue des classes dominantes du point de vue culturel et économique. Placées au centre de l’échiquier, ces catégories étaient des références culturelles pour les classes dominantes, comme pour les nouveaux arrivants, les classes populaires immigrées. En trente ans, les classes moyennes sont passées du modèle à suivre, l’American ou l’European way of life, au statut de losers. Il y a mieux comme référents pour servir de modèle d’assimilation. Qui veut ressembler à un plouc, un déplorable… ? Personne. Pas même les nouveaux arrivants. L’ostracisation des classes populaires par la classe dominante occidentale, pensée pour discréditer toute contestation du modèle économique mondialisé – être contre, c’est ne pas être sérieux – a, en outre, largement participé à l’effondrement des modèles d’intégration et in fine à la paranoïa identitaire. L’asociété s’est ainsi imposée partout : crise de la représentation politique, citadéllisation de la bourgeoisie, communautarisation. Qui peut dès lors s’étonner que nos systèmes d’organisation politique, la démocratie, soient en danger ? Christophe Guilluy
Qui pourrait avoir envie d’intégrer une catégorie sociale condamnée par l’histoire économique et présentée par les médias comme une sous-classe  faible, raciste, aigrie et inculte ? (…) On peut débattre sans fin de la pertinence des modèles, de la crise identitaire, de la nécessité de réaffirmer les valeurs républicaines, de définir un commun: tous ces débats sont vains si les modèles ne sont plus incarnés. On ne s’assimile pas, on ne se marie pas, on ne tombe pas amoureux d’un système de valeurs, mais d’individus et d’un mode de vie que l’on souhaite adopter. Christophe Guilluy
Étant donné l’état de fragilisation sociale de la classe moyenne majoritaire française, tout est possible. Sur les plans géographique, culturel et social, il existe bien des points communs entre les situations françaises et américaines, à commencer par le déclassement de la classe moyenne. C’est « l’Amérique périphérique » qui a voté Trump, celle des territoires désindustrialisés et ruraux qui est aussi celle des ouvriers, employés, travailleurs indépendants ou paysans. Ceux qui étaient hier au cœur de la machine économique en sont aujourd’hui bannis. Le parallèle avec la situation américaine existe aussi sur le plan culturel, nous avons adopté un modèle économique mondialisé. Fort logiquement, nous devons affronter les conséquences de ce modèle économique mondialisé : l’ouvrier – hier à gauche –, le paysan – hier à droite –, l’employé – à gauche et à droite – ont aujourd’hui une perception commune des effets de la mondialisation et rompent avec ceux qui n’ont pas su les protéger. La France est en train de devenir une société américaine, il n’y a aucune raison pour que l’on échappe aux effets indésirables du modèle. (…) Dans l’ensemble des pays développés, le modèle mondialisé produit la même contestation. Elle émane des mêmes territoires (Amérique périphérique, France périphérique, Angleterre périphérique… ) et de catégories qui constituaient hier la classe moyenne, largement perdue de vue par le monde d’en haut. (…) la perception que des catégories dominantes – journalistes en tête – ont des classes populaires se réduit à leur champ de vision immédiat. Je m’explique : ce qui reste aujourd’hui de classes populaires dans les grandes métropoles sont les classes populaires immigrées qui vivent dans les banlieues c’est-à-dire les minorités : en France elles sont issues de l’immigration maghrébine et africaine, aux États-Unis plutôt blacks et latinos. Les classes supérieures, qui sont les seules à pouvoir vivre au cœur des grandes métropoles, là où se concentrent aussi les minorités, n’ont comme perception du pauvre que ces quartiers ethnicisés, les ghettos et banlieues… Tout le reste a disparu des représentations. Aujourd’hui, 59 % des ménages pauvres, 60 % des chômeurs et 66 % des classes populaires vivent dans la « France périphérique », celle des petites villes, des villes moyennes et des espaces ruraux. (…) Faire passer les classes moyennes et populaires pour « réactionnaires », « fascisées », « pétinisées » est très pratique. Cela permet d’éviter de se poser des questions cruciales. Lorsque l’on diagnostique quelqu’un comme fasciste, la priorité devient de le rééduquer, pas de s’interroger sur l’organisation économique du territoire où il vit. L’antifascisme est une arme de classe. Pasolini expliquait déjà dans ses Écrits corsaires que depuis que la gauche a adopté l’économie de marché, il ne lui reste qu’une chose à faire pour garder sa posture de gauche : lutter contre un fascisme qui n’existe pas. C’est exactement ce qui est en train de se passer. (…) Il y a un mépris de classe presque inconscient véhiculé par les médias, le cinéma, les politiques, c’est énorme. On l’a vu pour l’élection de Trump comme pour le Brexit, seule une opinion est présentée comme bonne ou souhaitable. On disait que gagner une élection sans relais politique ou médiatique était impossible, Trump nous a prouvé qu’au contraire, c’était faux. Ce qui compte, c’est la réalité des gens depuis leur point de vue à eux. Nous sommes à un moment très particulier de désaffiliation politique et culturel des classes populaires, c’est vrai dans la France périphérique, mais aussi dans les banlieues où les milieux populaires cherchent à préserver ce qui leur reste : un capital social et culturel protecteur qui permet l’entraide et le lien social. Cette volonté explique les logiques séparatistes au sein même des milieux modestes. Une dynamique, qui n’interdit pas la cohabitation, et qui répond à la volonté de ne pas devenir minoritaire. (…) La bourgeoisie d’aujourd’hui a bien compris qu’il était inutile de s’opposer frontalement au peuple. C’est là qu’intervient le « brouillage de classe », un phénomène, qui permet de ne pas avoir à assumer sa position. Entretenue du bobo à Steve Jobs, l’idéologie du cool encourage l’ouverture et la diversité, en apparence. Le discours de l’ouverture à l’autre permet de maintenir la bourgeoisie dans une posture de supériorité morale sans remettre en cause sa position de classe (ce qui permet au bobo qui contourne la carte scolaire, et qui a donc la même demande de mise à distance de l’autre que le prolétaire qui vote FN, de condamner le rejet de l’autre). Le discours de bienveillance avec les minorités offre ainsi une caution sociale à la nouvelle bourgeoisie qui n’est en réalité ni diverse ni ouverte : les milieux sociaux qui prônent le plus d’ouverture à l’autre font parallèlement preuve d’un grégarisme social et d’un entre-soi inégalé. (…) Nous, terre des lumières et patrie des droits de l’homme, avons choisi le modèle libéral mondialisé sans ses effets sociétaux : multiculturalisme et renforcement des communautarismes. Or, en la matière, nous n’avons pas fait mieux que les autres pays. (…) Le FN n’est pas le bon indicateur, les gens n’attendent pas les discours politiques ou les analyses d’en haut pour se déterminer. Les classes populaires font un diagnostic des effets de plusieurs décennies d’adaptation aux normes de l’économie mondiale et utilisent des candidats ou des référendums, ce fut le cas en 2005, pour l’exprimer. Christophe Guilluy
A chaque fois, la grogne vient de territoires qui sont moins productifs économiquement, où le chômage est très implanté. Ce sont des territoires ruraux, des petites et moyennes villes souvent éloignées des grandes métropoles : ce que j’appelle la « France périphérique ». Ce sont des lieux où vivent les classes moyennes, les ouvriers, les petits salariés, les indépendants, les retraités. Cette majorité de la population subit depuis 20 à 30 ans une recomposition économique qui les a desservis. (…) La colère de ces populations vient de beaucoup plus loin. Cela fait des années que ces catégories de Français ne sont plus intégrées politiquement et économiquement. Il y a eu la fermeture progressive des usines puis la crise du monde rural. Pour eux, le retour à l’emploi est très compliqué. En plus, ils ont subi la désertification médicale et le départ des services publics. Idem pour les commerces qui quittent les petites villes. Tout cela s’est cristallisé autour de la question centrale du pouvoir d’achat. Mais le mouvement des Gilets jaunes est une conséquence de tout cela mis bout à bout. (…) le ressentiment est gigantesque. Ce qui est certain c’est que les problèmes sont désormais sur la table. Et si la contestation des Gilets jaunes ne perdure pas dans le temps, un autre mouvement émergera de ces territoires un peu plus tard, car rien n’aura été réglé. (…) Le monde d’en haut ne parle plus au monde d’en bas. Et le monde d’en bas n’écoute plus le monde d’en haut. Les élites sont rassemblées géographiquement dans des métropoles où il y a du travail et de l’argent. Elles continuent de s’adresser à une classe moyenne et à une réalité sociale qui n’existent plus. C’est un boulevard pour les extrêmes… (…) Ils s’adaptent à la demande, comme toujours ! (…) Les réponses apportées par le gouvernement sont à côté de la plaque. Les gens ne demandent pas des solutions techniques pour financer un nouveau véhicule. Ils attendent des réponses de fond où on leur explique quelle place ils ont dans ce pays. De nombreux élus locaux ont des projets pour relancer leur territoire, mais ils n’ont pas d’argent pour les mettre en place. Il faut se retrousser les manches pour développer ces régions, partir du peuple plutôt que de booster en permanence les premiers de cordée. Christophe Guilluy
La diabolisation vise moins les partis populistes ou leur électorat (considéré comme définitivement « perdu » aux yeux de la classe dominante) que la fraction des classes supérieures et intellectuelles qui pourrait être tentée par cette solidarité de classe et ainsi créer les conditions du changement. (…) Si l’élection de Donald Trump aux Etats-Unis a provoqué autant de réactions violentes dans l’élite mondialisée, ce n’est pas parce qu’il parle comme un « white trash » mais parce que au contraire il est issu de l’hyper-classe. En évoquant le protectionnisme ou la régulation des flux migratoires, Donald Trump brise le consensus idéologique à l’intérieur même de la classe dominante. Il contribue ainsi à un basculement d’une fraction des classes supérieures qui assurent la survie du système. Le 45e président n’a pas gagné parce qu’il a fait le plein de voix dans la « white working class » mais parce qu’il a réalisé l’alliance improbable entre une fraction du monde d’en haut et celui de l’Amérique périphérique. La prise de conscience des réalités populaires par une fraction de l’élite est un vrai risque, elle peut se réaliser à tout moment, dans n’importe quel pays ou région. Christophe Guilluy
Il n’y a aucun complot. Les métropoles ne sont pas un bras armé, mais simplement l’application aux territoires du modèle économique mondialisé et de la loi du marché. Et la loi du marché bénéficie, comme cela a toujours été le cas, à la bourgeoisie. La seule courbe des prix de l’immobilier suffit à le démontrer. Un ouvrier qui économiserait chaque mois 100 euros pour acheter un logement mettrait une vie entière pour acquérir 10 m2 à Paris. [« La société ouverte »] C’est l’autre nom de loi du marché. Les métropoles sont des citadelles imprenables. Elles érigent, grâce à l’argent,  des murs d’enceintes bien plus solides que ceux du moyen âge. Un discret entre soi et un grégarisme social fonctionnent aussi à plein. Cette tendance est renforcée par un mode de vie respectueux de l’environnement qui, in fine, renforce la gentrification. La fermeture des grands axes et la piétonnisation renchérissent le foncier. Déguisés en hipsters, les nouveaux Rougon-Macquart se fondent dans le décorum ouvrier des bars et restaurants des anciens quartiers populaires et se constituent des patrimoines immobiliers considérables. Mais les masques finissent par tomber… (…) Après le Brexit, dont la géographie recouvre celle de « l’Angleterre et la Grande-Bretagne périphérique » et populaire, les classes dominantes ont expliqué que ce vote devait être invalidé car porté par des gens  « peu éduqués » selon Alain Minc ou des « crétins » d’après Bernard-Henri Lévy. Anne Hidalgo et son collègue de Londres Sadiq Khan ont fait par la suite l’apologie des villes-mondes qui doivent damer le pion aux Etats-Nations, en prônant en filigrane une forme d’abandon  des périphéries populaires. Leur projet de « cités-Etats » rappelle paradoxalement les discours séparatistes de partis populistes comme celui de la Ligue du Nord italienne. (…) Les métropoles ont besoin de catégories populaires pour occuper les emplois peu qualifiés (dans les services, le BTP, la restauration). Il leur faut aussi des catégories intermédiaires, des « key workers » qui assurent la continuité du service public. Le logement social permet de maintenir ces travailleurs dans les métropoles gentrifiées. Bertrand Delanoë, tout comme Anne Hidalgo, ont construit beaucoup de logements sociaux pour répondre à ce besoin. Tout cela est rationnel.  Mais si le taux de logements sociaux est passé de 13,4 % en 2001 à 17,6 % aujourd’hui, il ne compense en rien la disparition d’un parc privé, « social de fait », qui accueillait hier les classes populaires. Or, sur le marché de l’emploi métropolitain, on a essentiellement besoin de catégories très qualifiées et, à la marge, de catégories populaires. La majorité des catégories modestes, c’est à dire de la population, n’a donc plus sa place dans ces espaces. (…) S’il reste encore des classes populaires, des ménages pauvres et des chômeurs dans les quartiers de logements sociaux des grandes métropoles, la majorité de ces catégories  vit désormais à l’écart des métropoles dans une « France périphérique », celle des petites villes, des villes moyennes et des zones rurales. Ces territoires sont, en moyenne, marqués par une plus faible création d’emplois et de richesses et sont fragiles socialement. Ce modèle n’est pas spécifique à la France, il constitue l’une des conséquences de l’application d’un modèle économique mondialisé qui repose notamment sur la division internationale du travail. Ce système marche très bien, il crée de la richesse et de l’emploi. Mais il ne fait pas société. (…) En réalité, la « boutique » tourne aujourd’hui sans les catégories populaires. Les territoires de la France périphérique, en particulier ceux de la désindustrialisation du Nord et de l’Est, sont marqués par une grande fragilité économique et sociale. Ils ont bénéficié à ce titre d’une forte redistribution. La péréquation, la création d’emplois publics ont joué le rôle d’amortisseur. La commune et l’hôpital étaient les premiers et les seuls véritables employeurs de ces communes. Mais dans un contexte de raréfaction de l’argent public et des dotations de l’Etat et de désertification de l’emploi, les champs du possible se restreignent. (…)  Le géographe Gérard-François Dumont parle d’une « idéologie de la métropolisation », une idéologie portée par l’ensemble de la classe dominante qui in fine  renforce le poids des métropoles et celui des classes supérieures. Cette idéologie interdit l’évocation d’une France populaire majoritaire comme s’il fallait laisser dans l’invisibilité les perdants de la mondialisation. Dans cette lutte des classes, on assimile sciemment cette France populaire à celle du repli, des ignares. Derrière cette fausse polémique et cette vraie guerre des représentations, il y a tout simplement une lutte des classes non dites qui révèle  la « prolophobie » selon l’expression du politologue Gaël Brustier.  Christophe Guilluy
Je dis depuis quinze ans qu’il y a un éléphant malade (la classe moyenne) dans le magasin de porcelaine (l’Occident) et qu’on m’explique qu’il n’y a pas d’éléphant. Les « gilets jaunes » correspondent effectivement à la sociologie et à la géographie de la France périphérique que j’observe depuis des années. Ouvriers, employés ou petits indépendants, ils ont du mal à boucler leurs fins de mois. Socialement précarisées, ces catégories modestes vivent dans les territoires (villes, moyennes ou petites, campagnes) qui créent le moins d’emplois. Ces déclassés illustrent un mouvement enraciné sur le temps long : la fin de la classe moyenne dont ils formaient hier encore le socle. (…) Du paysan historiquement de droite à l’ouvrier historiquement de gauche, les « gilets jaunes » constatent que le modèle mondialisé ne les intègre plus. Ils roulent en diesel parce qu’on leur a dit de le faire, mais se font traiter de pollueurs par les élites des grandes métropoles. Alors que le monde d’en haut réaffirme sans cesse son identité culturelle (la ville mondialisée, le bio, le vivre-ensemble…), les « gilets jaunes » n’entendent pas se plier au modèle économique et culturel qui les exclut. (…) Plus que l’exclusion des plus modestes, c’est d’abord la sécession du monde d’en haut qui a joué. La rupture entre le haut et le bas de la société se creuse à mesure que les élites ostracisent le peuple. Macron a beau avoir fait le bon diagnostic quand il a déclaré : « Je n’ai pas réussi à réconcilier le peuple français avec ses dirigeants », son camp s’est empressé de traiter les « gilets jaunes » de racistes, d’antisémites et d’homophobes. Ça ne favorise pas la réconciliation ! Pourtant majoritaire, puisqu’elle constitue 60 % de la population, la France périphérique est rejetée par le monde d’en haut qui ne se reconnaît plus dans son propre peuple. L’importance du mouvement et surtout du soutien de l’opinion (huit Français sur dix) révèle l’isolement du monde d’en haut et des représentations sociales et territoriales totalement erronées. Ce divorce soulève un véritable problème démocratique, car les classes moyennes ont toujours été le référent culturel de la classe dirigeante. (…) Certes, il y a des manifestants de droite, de gauche, d’extrême droite et d’extrême gauche qui structurent assez mal leurs discours. Mais tous souhaitent la même chose : du travail et la préservation de ce qu’ils sont. La question du respect est fondamentale, mais le pouvoir y répond par l’insulte ! (…) Tout est possible. Il y a un tel déficit d’offre politique qu’un leader populiste pourrait surgir aussi vite que Macron a émergé. La demande existe. Dans le reste du monde, les populistes réussissent en adaptant leur idéologie à la demande. Il y a quelques années, Salvini défendait des positions sécessionnistes, libérales et racistes en s’attaquant aux Italiens du Sud. Aujourd’hui ministre, il se fait acclamer à Naples, devient étatiste, prône l’unité italienne et vote un budget quasiment de gauche. Quant à Trump, c’est un membre de l’hyperélite new-yorkaise qui a écouté les demandes de l’Amérique périphérique. Ces leaders ne se disent pas qu’il faut rééduquer le peuple. Au contraire, ce sont les demandes de la base qui leur indiquent la voie à suivre. Ainsi, un Mouvement 5 étoiles pourra émerger en France s’il répond aux demandes populaires de régulation (économique, migratoire). (…) Dans tous les pays occidentaux, la classe moyenne est en train d’exploser par le bas. Cette évolution a démarré dans les années 1970-1980 par la crise du monde ouvrier, avec les restructurations industrielles, puis a touché les paysans, les employés du secteur tertiaire, et enfin des territoires ruraux et des villes moyennes. Si on met bout à bout toutes ces catégories, cela touche le cœur de la société. Sur les décombres des classes moyennes telles qu’elles existaient pendant les Trente Glorieuses, les nouvelles classes populaires – ouvriers, employés, paysans, petits commerçants – forment partout l’immense majorité de la population. (…) Maintenant que la classe moyenne a explosé, deux grandes catégories sociales s’affrontent avec comme arrière-plan un nouveau modèle économique de polarisation de l’emploi. D’un côté, les catégories supérieures – 20 à 25 % de la population –, qui occupent des emplois extrêmement qualifiés et hyper intégrés, se concentrent dans les métropoles. De l’autre, une grosse masse de précaires dont les salaires ne suivent pas, vit dans des zones périphériques. Même dans une région riche comme la Bavière, l’électorat AfD recoupe une sociologie et une géographie plutôt populaires réparties dans des petites villes, des villes moyennes et des zones rurales. (…) La classe moyenne n’est absolument pas une catégorie ethnique. Dans mon dernier livre, je critique l’ethnicisation du concept qui, contrairement à ce qu’on croit, est venue de l’intelligentsia de gauche. Depuis quelques années, il y a un glissement sémantique : quand certains parlent des banlieues ou de la politique de la ville, ils désignent les populations issues de l’immigration récente, et quand ils évoquent la « classe moyenne », ils veulent dire « Blancs ». C’est une bêtise. La classe moyenne est le produit d’une intégration économique et culturelle qui a fonctionné pour les Antillais ainsi que pour les premières vagues d’immigration maghrébine qui en épousaient les valeurs, quelle que fût leur origine ou leur religion. Faut-il le rappeler, les DOM-TOM font partie de la France périphérique. Dans ces territoires, les demandes de régulation (économique et migratoire) émanent des mêmes catégories. Cette dynamique est aujourd’hui cassée car le modèle occidental n’intègre plus ces catégories, ni économiquement, ni socialement, ni culturellement. Même dans des régions du monde prospères comme la Scandinavie, les petites gens sont fragilisées culturellement. Cette explosion des classes moyennes entraîne la crise des valeurs culturelles qu’elles portaient, donc des systèmes d’assimilation. (…) Si les classes moyennes, socle populaire du monde d’en haut, ne sont plus les référents culturels de celui-ci, qui ne cesse de les décrire comme des déplorables, elles ne peuvent plus mécaniquement être celles à qui ont envie de ressembler les immigrés. Hier, un immigré qui débarquait s’assimilait mécaniquement en voulant ressembler au Français moyen. De même, l’American way of life était porté par l’ouvrier américain à qui l’immigré avait envie de ressembler. Dès lors que les milieux modestes sont fragilisés et perçus comme des perdants, ils perdent leur capacité d’attractivité. C’est un choc psychologique gigantesque. Cerise sur le gâteau, l’intelligentsia vomit ces gens, à l’image d’Hillary Clinton qui traitait les électeurs de Trump de « déplorables ». Personne n’a envie de ressembler à un déplorable ! (…) La dynamique populiste joue sur deux ressorts à la fois : l’insécurité sociale et l’insécurité culturelle. L’insécurité culturelle sans l’insécurité économique et sociale, cela donne l’électorat Fillon, qui a logiquement voté Macron au second tour : il n’a aucun intérêt à renverser le modèle dont il bénéficie. On l’a vu avec l’élection de Trump, aucun vote populiste n’émerge sans la conjonction de fragilités identitaire et sociale. Il est donc vain de se demander si c’est l’une ou l’autre de ces composantes qui joue. Raison pour laquelle les débats sur la prétendue influence d’Éric Zemmour sont idiots. Zemmour exprime un mouvement réel de la société, qui explique qu’avec 11 millions d’électeurs pour Marine Le Pen, le Front national ait battu son record absolu de voix au second tour en 2017. Malgré tout, la redistribution reste très forte et les protégés sont nombreux. Emmanuel Macron n’a pas seulement été élu par le monde d’en haut. Il a aussi été largement soutenu par les protégés, c’est-à-dire les retraités – notamment de la classe moyenne – et les fonctionnaires. Là est le paradoxe français : ce qui reste de l’État providence protège le monde d’en haut… (…) Cela explique son effondrement dans les sondages. Ceci dit, le niveau de pension reste relativement correct et ne pousse pas les retraités français à renverser la table, même ceux qui estiment qu’il y a des problèmes avec l’immigration. Mais cela pourrait changer aux États-Unis et en Grande-Bretagne, l’État providence étant fragilisé depuis les années 1980, les retraités ne craignent pas de bousculer le système. Ils ont voté pour le Brexit parce qu’ils n’ont rien à perdre. Si demain le gouvernement fragilise les retraités français, ils ne cautionneront pas éternellement le système. En détricotant tous les filets sociaux, comme la redistribution en faveur des retraités, on prend de très gros risques pour la suite des opérations. (…) Et ce n’est d’ailleurs pas un hasard si le gouvernement a fait marche arrière sur la CSG. La pension de retraite médiane en France tourne autour de 1 000, 1 100 euros par mois ! En dessous de 1 000 euros par mois, cela commence à être très compliqué. La majorité des retraités sont issus des catégories populaires. Et ils sont les seuls, au sein de celles-ci, à n’avoir pas majoritairement basculé dans l’abstention ou dans le vote populiste. Le jour où eux aussi basculeront, le choc sera comparable au Brexit. Regardez aussi la rapidité avec laquelle les populistes ont gagné en Italie. (…) Qu’on le veuille ou non, le mouvement est là et il suffit d’attendre. Partout en Occident, il y a une très forte demande de régulation : économique, sociale, migratoire. Pour toute réponse à cette demande populaire, on la traite de fasciste – je suis bien placé pour le savoir. Le résultat de cette stratégie de diversion, c’est que la fracture entre l’élite et les classes supérieures, d’une part, et le peuple d’autre part, ne cesse de se creuser. Jamais dans l’histoire ces deux mondes n’avaient été aussi étrangers l’un à l’autre. (…) Ce monde d’en haut ne tient pas seulement avec le 1 % ou les hyper riches, mais avec des catégories supérieures et une technostructure – les énarques, mais aussi les technocrates territoriaux issus de l’INET. Ses membres viennent tous des mêmes milieux et partagent exactement la même vision de la société. À l’inverse, quand je me balade en France, je rencontre des élus de gauche ou de droite qui partagent mon diagnostic. Et qui se désolent de voir qu’au sommet de leur parti, domine le modèle mondialisé structuré autour des métropoles. (…) Quand la pensée est vraiment en décalage avec le réel, les tentatives de déni et de diabolisation ne marchent plus. Cependant, avec toute la volonté politique du monde, sans l’appui de la technostructure, aucun changement n’est possible. La même question se pose dans les territoires : comment initier des politiques différentes avec la même technostructure ? Peu importe qui est maire de Paris ou Bordeaux, ces villes créent de la richesse grâce au libre jeu du marché. En revanche, il faut être sacrément doué pour sortir Guéret ou Vierzon de l’impasse. (…) Actuellement, on traite la France périphérique à coups de subventions. On redistribue un peu, beaucoup, passionnément, de façon à ce que les gens puissent remplir leur caddie au supermarché. On est arrivé au bout de ce modèle, notamment parce que l’État et les ménages sont surendettés. Mais lorsque des élus locaux et des entreprises privées se réunissent autour d’une table pour impulser un projet économique, cela réussit. Je pense par exemple à la relance des couteaux de Laguiole, dans l’Aveyron. (…) Comme le démontre l’exemple de Laguiole, on ne peut plus penser l’organisation territoriale uniquement à travers une volonté imposée d’en haut par les pouvoirs publics. C’est du bas vers le haut qu’il faut penser ces territoires. Dans des départements ruraux comme la Nièvre, les élus réclament la compétence économique pour initier des projets. Les présidents de conseils départementaux connaissent parfaitement leur territoire, les entreprises qui marchent et la raison de leur succès, la ville où il y a des pauvres et des chômeurs. Ils sont souples, inventifs, pragmatiques et ont à leur disposition des fonctionnaires départementaux issus du cru. Mais les hauts fonctionnaires qui forment l’administration régionale ou étatique cherchent à leur retirer de plus en plus de compétences économiques. Quoique majoritaire, la France des territoires n’existe pas politiquement. Les élus locaux sont marginalisés au sein de leurs partis, contrairement aux élus des grandes villes. Tout doit donc commencer par un rééquilibrage démocratique. Christophe Guilluy
Les professions les moins qualifiées sont ainsi celles qui se sont le moins déplacées, dimanche. L’abstention atteint 67% chez les ouvriers et 64% chez les employés, contre 59% chez les professions intermédiaires et 54% chez les cadres. L’abstention entre les deux tours du scrutin s’est en particulier accrue chez les ouvriers, enregistrant au second tour un taux supérieur de cinq points à celui du premier tour. Les différents courants politiques ne sont pas exposés de la même manière à l’abstention. Les électeurs de l’extrême droite et de la gauche radicale ont davantage boudé les urnes, selon cette même étude. L’abstention a ainsi dépassé les 50% parmi ceux qui ont accordé leur voix à Eric Zemmour, Marine Le Pen ou à Jean-Luc Mélenchon au premier tour de l’élection présidentielle. Le sursaut de participation que Jean-Luc Mélenchon a appelé de ses vœux pour le second tour ne s’est là encore pas produit, puisque l’abstention a augmenté chez ses partisans. A l’inverse, moins de 40% des électeurs d’Emmanuel Macron et de Valérie Pécresse ont boudé les urnes, soit une légère baisse par rapport au premier tour. Franceinfo
Je ne sais pas combien de temps Éric Zemmour restera en politique. Mais ce dont je suis convaincue, c’est que le mouvement d’espoir et d’enthousiasme bien réel qu’il a réveillé est la manifestation d’une révolte populaire profonde, qui n’a rien d’une bulle. Cette révolte cherche désespérément un leader, et a vu en lui un possible véhicule de ses revendications de renforcement du cadre national, comme protection contre les grands vents de la globalisation. Éric Zemmour a réveillé un patriotisme français à la fois raisonné et émotionnel qui n’osait plus s’exprimer de manière ouverte de peur d’être qualifié de nationalisme raciste et dangereux. L’épisode du vieux militaire qui lui a offert ses décorations de guerre en pleurant, pendant un meeting, n’a rien d’anecdotique. Une partie croissante de la société considère, même si elle est divisée sur les solutions, que le pays est dans une impasse stratégique dangereuse, qui mènera à la disparition de la France en tant que civilisation, si rien n’est fait pour arrêter l’immigration massive et pour favoriser l’intégration des nouveaux arrivants, et notamment celle de communautés musulmanes qui sont soumises à la pression de l’islamisme, et aux particularités politiques de l’islam qui ne fait pas de distinction entre le politique et le religieux. La réalité est que Zemmour a donné voix à une angoisse existentielle sur la transformation démographique et culturelle de notre pays. Le phénomène est transoccidental. Les peuples d’Occident réclament des frontières et sonnent partout l’alarme contre le piège globaliste et multiculturaliste que les élites ont refermé sur eux, avec un mélange d’irénisme et d’aveuglement. Ils ont peur d’une désagrégation du tissu économique et politique national au profit d’intérêts chinois ou autres susceptible d’accélérer notre perte de souveraineté, et d’une communautarisation accélérée qui rendra la vie en commun de plus en plus difficile. En France, il y a aussi une énorme préoccupation due à l’apparition d’une insécurité chronique, d’une grande violence. Le phénomène Zemmour ou ses variantes ne sont pas près selon moi de disparaître, parce que les élites répondent à l’inquiétude en érigeant une grande muraille du déni et de l’excommunication, peignant leurs revendications comme la marque d’un nouveau fascisme au lieu d’y répondre. (…) La révolte zemmouriste et la révolte trumpiste portaient maintes similitudes, dans leurs ressorts antimondialisation et anti-immigration, leur credo conservateur, leur défense de l’Occident chrétien et leur méfiance de l’islam, leur volonté de réalisme en politique étrangère. Toutes ces ressemblances n’empêchent pas les différences de personnalités et de culture abyssales entre les deux. Donald Trump est un fils de famille, héritier d’un promoteur immobilier de Brooklyn, qui a forgé sa personnalité sur les chantiers de construction paternels dans la banlieue de Big Apple, puis fait son chemin dans un monde capitaliste new-yorkais brutal et sans pitié. Éric Zemmour, issu d’un milieu très simple, a fait sa vie dans les livres, le journalisme, l’exploration passionnée de l’histoire et l’observation d’un monde politique dont il connaissait les tours et détours. C’est un intellectuel, qui tend à tout théoriser, quand Trump est un pur intuitif. Mais on trouve aussi des points communs entre les deux hommes: le caractère indomptable, le sens de la formule et la capacité à exprimer, de manière cathartique, ce que pense le peuple. Ce sont de ce point de vue deux hommes de la petite lucarne qu’ils ont utilisée avec maestria pour faire leur célébrité et nouer une relation intime avec le peuple. Tous deux partagent aussi une allergie à l’idéologie du genre et une vision assez macho des relations hommes-femmes, ainsi qu’une conception hobbésienne du monde, basée sur les rapports de force. Leur fascination pour les hommes forts, qui s’est d’ailleurs exprimée dans leur admiration troublante pour Vladimir Poutine, est un autre point commun très frappant. (…) Éric Zemmour n’a pu asseoir sa popularité sur un parti de l’establishment déjà installé contrairement à Trump qui a pris d’assaut le parti républicain. Il n’a pas réussi non plus à séduire les classes populaires, peut-être parce qu’il n’a pas su complètement leur parler, contrairement à Trump et à Marine Le Pen, qui ont su parler de l’insécurité économique et du pouvoir d’achat du «pays périphérique» alors que Zemmour mettait l’accent sur la question de l’immigration et de la survie de la nation. Sans doute a-t-il sous-estimé l’angoisse de «la guerre civile» des Français, qui partagent son inquiétude sur l’avenir de la France, mais craignent sans doute encore plus la menace d’un clash entre communautés. Ils partagent son diagnostic, mais sont terrifiés par ses solutions, ou pas assez convaincus de sa capacité à gérer l’immensité du défi. Au-delà de tous ces points clés, je suis pour ma part persuadée que c’est la guerre de Poutine qui a percuté et détruit la candidature d’Éric Zemmour. Quand celle-ci éclate, le 24 février, il est en ascension, atteignant quelque 16% des intentions de vote, à égalité avec Le Pen, qui semble, elle, sur une pente descendante. Mais la guerre chamboule tout. Ayant répété depuis des années que Poutine est un grand patriote, voire un modèle dont la France devrait s’inspirer pour remettre son pays en ordre, Éric Zemmour est frappé de plein fouet. Sa condamnation trop faible de la guerre, son incapacité à qualifier Poutine de dictateur et sa persistance à dénoncer les responsabilités de l’Occident, au lieu de prendre la mesure de l’impérialisme brutal de Poutine et de la dangerosité d’un pouvoir russe basé sur la violence et le mensonge, ont, je pense, créé un doute béant dans la bourgeoisie qui l’avait soutenu jusque-là, doute dans lequel se sont engouffrés ses adversaires. Les classes populaires, qui soutenaient Le Pen, elles, ont moins réagi à la guerre. Son absence d’empathie vis-à-vis des réfugiés ukrainiens, dont il a jugé la présence peu opportune en France, a également beaucoup choqué. Marine Le Pen, qui avait pourtant un lourd passif sur le sujet, vu sa proximité ancienne et totale avec Poutine, a mieux géré cette situation embarrassante, détournant le tir en parlant «pouvoir d’achat» et révélant une habileté politique que n’a pas su montrer Zemmour, resté très idéologique. Lui qui avait voulu se placer dans le sillage de De Gaulle s’est retrouvé pris à contre-pied, compromis avec un dictateur impérial impitoyable, alors que l’Ukraine incarnait l’esprit de résistance gaullien et churchillien. Cette fascination pour Poutine de la droite national-populiste et de l’extrême droite s’explique par l’habileté avec laquelle l’homme fort de la Russie a instrumentalisé les révoltes national-populistes. Voyant là une opportunité de se constituer une «armée» de partis amis, il les a courtisés, se posant en souverainiste, en rempart de la chrétienté contre l’islamisme et la décadence des mœurs de l’Occident. Il s’agissait d’un trompe-l’œil bien sûr, d’un village Potemkine cachant la déliquescence et l’anomie d’une société russe où domine la loi du plus fort la plus brutale, pas le conservatisme. Mais les voix des experts qui avertissaient contre l’entourloupe ont été ignorées, et les nationalistes de tout poil sont tombés en plein dans le piège. Zemmour comme les autres. (…) Le réveil des nations d’Occident s’exprime de multiples façons, souvent brouillonnes et éphémères, avec un succès très relatif en effet. Ces phénomènes témoignent de la volonté instinctive des peuples d’empêcher des processus de désintégration des nations extrêmement puissants et peut-être irréversibles, liés à l’affaiblissement des États au profit de forces transnationales très puissantes, à la révolution technologique en cours, à l’affaiblissement des classes moyennes, qui, comme le rappelle le politologue Andrew Michta, forment le «demos», l’âme des nations démocratiques. S’agit-il d’un baroud d’honneur? Je ne l’espère pas. L’idéal serait que les revendications des partis populistes entrent peu à peu dans les réflexions des élites gouvernantes, que ces partis contribuent à la solution des problèmes qu’ils pointent. Mais si les élites s’avèrent incapables de faire face, il faut s’attendre à ce que Yascha Mounk appelle un scénario de «guerre civile complexe». Je crains une montée en puissance de tensions communautaires inextricables, d’un scénario de radicalisation des revendications, d’un glissement vers une forme de racialisation et exacerbation des conflits subnationaux si le niveau national devient défaillant ; bref, d’un affaiblissement simultané de la démocratie et de la nation si les élites gouvernantes échouent à intégrer les révoltes actuelles dans le paysage. Un despote pourrait-il alors surgir pour ramasser la mise? Dans mon livre, j’invite à méditer l’évolution américaine. Car l’éviction politique de Trump et l’arrivée de Biden n’ont nullement débouché sur une normalisation de la scène politique. On a vu émerger une véritable sécession mentale et politique d’une partie du camp Trump, sur fond de radicalisation de la gauche identitaire woke. Deux Amérique qui ne se parlent plus et ne se font plus confiance, se sont solidifiées, dans un état de guerre civile tiède. Il faut tout faire pour éviter un tel scénario en France. (….) Car la crise de l’Occident appelle les tempêtes. Nous avons été tellement occupés à nous diviser et à repousser la solution des problèmes posés, tellement obsédés par notre culpabilité historique, tellement absorbés par nos interrogations sur la fluidité du genre et autres débats postmodernes sur le sexe des anges, que nous avons fermé les yeux face aux défis qui fondaient sur nous. Mais nous venons d’être ramenés à la brutalité du réel par la guerre de Poutine en Ukraine. Depuis des années, Vladimir Poutine a constaté nos lâchetés, nos renoncements face à ses agressions, et notre incapacité à nous rassembler. Il a vu dans la faiblesse occidentale, dans sa déliquescence spirituelle et sa sortie de l’Histoire nihiliste et infantile, une occasion rêvée d’avancer ses pions en Ukraine, pour réaliser son grand projet néoimpérial de rassemblement des terres russes et de révolution mondiale anti-occidentale. Il a décidé que nous étions si décadents, si divisés, si vénaux que nous ne bougerions pas. Il s’est en partie trompé puisque nous avons réagi collectivement et entrepris d’aider l’Ukraine. Mais cette crise doit être l’occasion d’une introspection bien plus sérieuse sur la manière dont nous devons viser à reconstruire nos démocraties et l’Europe. Nous devons travailler d’urgence à réconcilier les élites et le peuple, car la guerre civile à petit feu qui gronde est le terreau sur lequel tous nos ennemis s’engouffreront. Nous devons également réarmer nos nations, revenir à la notion de puissance. Nous devons aussi méditer la leçon de la résistance patriotique ukrainienne, qui montre que nous avons besoin de la force et de l’esprit des nations, pour construire une Europe forte et solidaire. Nous avons besoin aussi d’apprendre à garder les yeux ouverts, au lieu de nous concentrer sur «le réel» qui arrange nos postulats idéologiques. En France notamment, la droite nationale doit reconnaître son aveuglement dans l’appréciation du danger russe, et s’interroger sur les raisons pour lesquelles elle s’est laissée abuser. La gauche doit, de son côté, absolument prendre acte du danger stratégique que constitue l’islamisation croissante de notre pays, sujet sur lequel elle reste plongée dans un déni suicidaire. Sinon, dans vingt ans, nous aurons à l’intérieur de nos murs une catastrophe tout aussi grave que celle qui a surgi à l’est de l’Europe. Laure Mandeville
La coexistence de deux axes, gauche-droite et bloc élitaire-bloc populaire, a brisé la majorité parlementaire. Il ne s’agit pas d’une dispersion du vote que des formules programmatiques pourraient aisément résoudre, mais d’électorats qui se consolident sur des bases séparées et largement irréconciliables. D’où une crise politique larvée depuis 2017 qui éclate au grand jour en ce second tour des législatives. La toile de fond est tout de même la réticence à l’égard d’Emmanuel Macron. Il a maintenu son pouvoir sans davantage convaincre les Français. L’écho donné depuis des semaines à Jean-Luc Mélenchon a produit un énorme déséquilibre: si les attentes en matière sociale, cristallisées autour du thème du pouvoir d’achat, sont indéniables, les inquiétudes civilisationnelles demeurent. Au moment où les candidats de la Nupes faisaient de la surenchère, l’opinion entendait avec consternation les échos du Stade de France. La fameuse droitisation du pays était largement une chimère, mais l’est tout autant l’idée d’une conversion subite des Français au gauchisme culturel. (…) Le Rassemblement national abordait les élections législatives avec différents handicaps dont la surabstention des catégories populaires, mais avec l’atout trop vite oublié des 41% et quelques obtenus le 24 avril. À ce niveau, la diabolisation fonctionne mal. L’ambiguïté d’Ensemble! à l’égard de la Nupes semble avoir convaincu de nombreux électeurs de bloquer ce qui leur semblait être une dérive périlleuse pour le pays, quel que soit leur jugement sur le programme lepéniste. Le projet populaire et nationaliste du RN semble donc une formule suffisamment pertinente pour bousculer une droite classique décidément encombrée par sa prudence. On évoque souvent la radicalisation des opinions, voici celle de la représentation politique. (…) Heureusement pour elle, la droite conserve un enracinement politique qui a fait son succès aux élections locales du quinquennat écoulé. Aux élections législatives, cela lui permet de limiter les dégâts, mais tout de même, on ne se remet pas si facilement d’une division par trois du score du candidat soutenu par LR à la présidentielle. La droite continue à subir une concurrence vive de la part de Macron et un rétrécissement subséquent de son influence vers les strates les plus âgées de l’électorat. Si les députés élus sous étiquette LR devaient avoir une position charnière dans la prochaine législature, est-ce que cela serait pour la droite une bonne nouvelle? En apparence certainement, mais cela pourrait aussi bloquer son nécessaire aggiornamento idéologique. Reste pour elle à trancher une question pendante depuis 2017: est-elle une force d’opposition résolue au macronisme, ou bien une solution de remplacement? Ce sera sans doute du cas par cas, ce qui est déjà une forme de réponse. (…) Quand l’abstention progresse à la présidentielle et est majoritaire dès le premier tour des législatives, il y a péril dans la demeure démocratique. L’expression politique des classes populaires est rongée par le non-vote, qui est souvent une forme de désespérance. Le 12 juin, seuls 35 % des employés et 38 % des ouvriers sont allés voter, au lieu de 47 % des cadres et 67 % des retraités. Les moins satisfaits de la situation politique et sociale sont aussi ceux les plus tentés par une forme de refus de principe, ou plus prosaïquement par le «laisser-tomber». Je n’exclue pas que se développe dans le pays une forme de survivalisme politique, fait d’abandon des rituels républicains, de repli sur soi et de participation erratique à des mouvements venus de la base. Le phénomène des «gilets jaunes» et son échec final, sanctionné par la réélection massive de Macron, en donne un avant-goût. (…) Un bon niveau de participation des citoyens aux élections constitue un vœu pieux républicain qui ne se pose pas avec la même acuité selon son positionnement idéologique et sa base électorale. Ainsi, une certaine auto-éviction des catégories populaires profite au pouvoir confirmé dans les urnes en avril dernier. Si cependant existe la volonté de proposer des solutions politiques réunificatrices, la séquence électorale 2022 apporte des pistes évidentes. Les propositions civilisationnelles doivent s’accompagner d’une prise en charge des attentes matérielles, la critique des politiques suivies peut être radicale, mais à condition d’être portée par une équipe crédible. Rien que de très simple à écrire, et de très malaisé à faire. (…) Tout ici est question de méthode. Face à des résultats électoraux, rien n’est plus facile ni plus fragile que de dessiner des formes, que l’on peut appeler pôles, blocs ou quoi que ce soit d’autre selon l’inspiration, en agrégeant des scores. Ainsi, à partir du premier tour de l’élection présidentielle, certains ont parlé d’un «bloc de gauche» autour de la Nupes, d’un «bloc centriste» représenté par le vote Emmanuel Macron et enfin d’un «bloc d’extrême droite» en additionnant les suffrages s’étant portés sur Marine Le Pen et Éric Zemmour. D’autres ont agrégé le vote pour Valérie Pécresse au vote Macron, ou bien au vote Le Pen. Ce genre de considérations relèvent de la pure taxinomie et n’ont aucun pouvoir explicatif. Car de deux choses l’une: soit il s’agit par le terme de «bloc» ou de «pôle» d’évoquer des relations concrètes entre différents votes, et alors on désigne une alliance électorale dûment formée, ce qui correspond bien à la Nupes mais pas aux autres formations en lice ; soit on postule une unité sous-jacente aux discours des acteurs politiques, et alors il faut la trouver dans une analyse serrée des propositions ou des électorats. Ces deux blocs sont toujours visibles dans les urnes. Les cadres ont voté pour le président sortant à 35 % au premier tour et 77 % au second, les retraités à 38 % puis 68 %. En sens inverse, 36 % des ouvriers et des employés ont choisi Marine Le Pen le 10 avril, et respectivement 67 % et 57 % deux semaines plus tard. À nouveau, les deux candidats porteurs de la sociologie électorale la plus contrastée entre eux se sont affrontés lors de ces élections. C’est aussi bien vrai en termes de niveau de revenu que de diplôme. Comme en 2017, il faut ajouter aussitôt deux choses. Tout d’abord, ce qui est criant à la présidentielle est beaucoup moins évident aux élections législatives, tout simplement parce que manque alors non plus le quart mais la moitié des inscrits, et que les catégories populaires sont largement absentes. Ensuite, qu’il y ait une polarisation évidente entre deux pôles ne signifie pas que l’ensemble du corps électoral s’y range dès le premier tour, loin de là. Au premier tour de 2022, 49 % des suffrages exprimés se sont portés sur des candidats autres que les deux finalistes. Jérôme Sainte-Marie

Quelle  démocratie confisquée ?

Quand un président ayant volé son élection il y a cinq ans suite à un putsch juridique
Se maintient aujourd’hui au pouvoir face à un parti patriote …
Qui malgré la diabolisation et la surabstention qu’elle induit à nouveau
A fait plus de 41% à la présidentielle …
Et se retrouve aujourd’hui si l’on inclue les 28 sièges perdus de Reconquête
Avec 89 députés au lieu de 149 ?

Presque
Marius François
Marianne
20/06/2022

La proportionnelle, réclamée par de nombreux politiques pour insuffler plus de représentation au Parlement, s’est-elle imposée d’elle-même ce dimanche 19 juin ? Comparaison.
Trois blocs s’installent au Palais Bourbon. La Nupes s’offre 131 sièges, Ensemble ! échoue à réunir une majorité absolue et décroche 245 députés. Et alors qu’il peinait à s’imposer dans l’hémicycle, le Rassemblement national fait une percée historique avec 89 députés. Le parti de Marine Le Pen double ainsi son précédent record de 35 sièges en 1986. Particularité de ces législatives : les socialistes avaient respecté leur engagement de 1981 et mis en place une proportionnelle au niveau départemental…ce qui leur permettait aussi de contenir la majorité de la droite chiraquienne à l’époque.
Au lendemain du premier tour des législatives, Marianne avait esquissé le visage de l’Assemblée si les Français avaient voté à la proportionnelle intégrale. La constitution des trois blocs observée ce dimanche 19 juin se rapproche-t-elle de ces estimations ?
La Nupes et l’extrême droite lésées
Par rapport à la proportionnelle intégrale, la Nupes est la plus lésée des trois blocs ce dimanche. Elle décroche 131 sièges, contre 167. Parti malheureux également, Reconquête ! ne parvient pas à arracher le moindre député. Et pour cause, ses candidats n’ont pas passé le premier tour. Une proportionnelle intégrale lui aurait offert 28 parlementaires. Malgré son gros score, le RN obtient 32 députés de moins qu’en cas de proportionnelle.
Ensemble ! s’en sort bien mieux et bénéficie malgré tout du scrutin majoritaire avec un bénéfice de 77 parlementaires. Avec ses 64 députés, LR en obtient 9 de moins qu’avec un vote à la proportionnelle. S’il n’a pas reproduit parfaitement les contours d’un hémicycle élu à la proportionnelle, ce second tour rompt avec les précédents par le fractionnement de l’Assemblée élue. Une représentation bien plus proche du vote des Français, une première depuis la réforme du quinquennat.
Voir aussi:
Aucune majorité n’émergerait selon cette simulation des résultats à la proportionnelle intégrale.
Pierre Lann
Marianne
13/06/2022
Les trois blocs politiques révélés par l’élection présidentielle seraient plus fidèlement représentés. La coalition des soutiens d’Emmanuel Macron n’aurait pas de majorité, même en s’alliant aux LR. Le Rassemblement National compterait 121 députés. Au contraire, le nombre d’élus de la Nupes varierait peu par rapport aux projections des instituts de sondage.
Réclamée pour donner une vision « plus fidèle » de l’équilibre des forces politiques, la proportionnelle était dans toutes les têtes, au soir du premier tour des législatives. À partir du résultat du premier tour, que donnerait une assemblée nationale avec un scrutin à la proportionnelle intégrale ? Marianne a tenté l’expérience.
Ce n’est qu’un calcul indicatif. Le mode de scrutin proportionnel peut en effet être assorti d’une grande variété de modalités de calcul des voix. En 1986, pour sa seule utilisation sous la Ve République, il s’agissait ainsi d’une proportionnelle départementale et non intégrale.
Dans notre projection, les résultats sont au contraire simulés en considérant que la France est une circonscription unique, pour rendre compte des dynamiques nationales. Nous nous fondons sur les résultats et les nuances du ministère de l’Intérieur, qui font débat. La Nupes (coalition de gauche) revendique la victoire au premier tour, ce qui ferait légèrement varier notre simulation. Marianne a aussi fait le choix de ne retenir que les nuances ayant obtenu plus de 3 % des suffrages au niveau national, pour intégrer plus de formations politiques. D’autres pays, comme l’Allemagne par exemple, prévoient des seuils d’accession au Parlement plus élevés.
Pas de majorité
Premier constat : l’Assemblée nationale serait éclatée en trois blocs. Ensemble ! et la Nupes obtiendraient des groupes de même importance. Selon notre estimation, Ensemble !, l’union des soutiens d’Emmanuel Macron (qui réunit la République en Marche, le Modem et Horizons d’Édouard Philippe) devancerait d’une très courte tête la coalition de gauche, en obtenant 168 députés contre 167 pour la Nupes. Le groupe du Rassemblement National serait moins conséquent, même s’il pourrait compter sur 121 députés.
En l’état, la France serait particulièrement difficile à gouverner. C’est pourquoi l’introduction de la proportionnelle intégrale apparaît peu probable. Des modalités pour permettre l’émergence d’une majorité devraient donc être introduites pour faire émerger une majorité.
Le grand déclassement pour Ensemble
En l’état, ce score empêcherait très clairement d’obtenir Ensemble! une majorité au Palais Bourbon. Le seuil pour obtenir une majorité absolue est en effet fixé à 289 députés. Le gouvernement serait donc contraint de négocier des coalitions. S’allier avec Les Républicains et l’UDI, et même avec les députés « divers gauche », ne suffirait pas. Une telle coalition ne compterait dans ses rangs qu’un maximum de 261 élus.
Cette configuration tranche nettement avec les projections de l’institut Ipsos Sopra-Steria. Celles-ci donnent, en moyenne, 275 sièges à Ensemble. Soit une centaine de plus que son score si le scrutin était régi par la proportionnelle intégrale. Les soutiens d’Emmanuel Macron apparaissent donc comme les plus favorisés par le mode de scrutin actuel.
Peu de changement pour la Nupes
Selon notre projection, la coalition de gauche emporterait 167 sièges à la proportionnelle intégrale. Elle en compterait un ou deux de plus, et passerait devant Ensemble ! si l’on prend en compte les chiffres du journal Le Monde. L’étiquetage opéré par le quotidien diffère de celui du ministère de l’Intérieur et donne la Nupes en tête au premier tour (26,1 % contre 25,8).
Il y aurait toutefois peu de changement par rapport aux projections des instituts de sondage après le second tour, qui se fondent sur le mode de scrutin actuel. En moyenne, ils estiment que la Nupes obtiendra autour de 170 sièges, dont une grande majorité pour la France Insoumise.
Le RN avec 121 députés
Le grand perdant du mode de scrutin actuel semble être le Rassemblement National. À la proportionnelle intégrale, notre estimation lui donnerait 121 sièges, soit la troisième force politique de l’Assemblée Nationale. Au contraire, les projections de l’institut Ipsos Sopra-Steria ne lui prédisent qu’entre 20 et 45 élus à l’issue du second tour, soit 88 députés de moins.
Des chiffres qui expliquent l’empressement de Marine Le Pen à réclamer l’introduction de la proportionnelle pour les législatives. Grâce à un score national en nette augmentation, le parti de Marine Le Pen semble toutefois bien parti se rapprocher de son score de 1986. Grâce à la proportionnelle, le FN avait alors fait entrer à l’Assemblée 35 députés.
Zemmour serait à l’Assemblée
Balayé dès le premier tour ce dimanche, le parti d’Éric Zemmour semble aussi avoir intérêt à l’instauration de la proportionnelle. Selon notre calcul, Reconquête ! pourrait compter sur 28 élus à la proportionnelle intégrale, alors qu’aucun de ses candidats n’entrera au Palais Bourbon à l’issue du second tour.
Voir également:

Jérôme Sainte-Marie: « Une crise politique larvée éclate au grand jour »

Alexandre Devecchio 

19 juin 2022 

ENTRETIEN – Pour le politologue, le faible score de la majorité présidentielle, le succès de la Nupes et la poussée du RN marquent un tournant de notre vie politique. 

LE FIGARO. – Que vous inspirent les résultats de ce deuxième tour des élections législatives? 

Jérôme SAINTE-MARIE. – La coexistence de deux axes, gauche-droite et bloc élitaire-bloc populaire, a brisé la majorité parlementaire. Il ne s’agit pas d’une dispersion du vote que des formules programmatiques pourraient aisément résoudre, mais d’électorats qui se consolident sur des bases séparées et largement irréconciliables. D’où une crise politique larvée depuis 2017 qui éclate au grand jour en ce second tour des législatives. 

La toile de fond est tout de même la réticence à l’égard d’Emmanuel Macron. Il a maintenu son pouvoir sans davantage convaincre les Français. L’écho donné depuis des semaines à Jean-Luc Mélenchon a produit un énorme déséquilibre: si les attentes en matière sociale, cristallisées autour du thème du pouvoir d’achat, sont indéniables, les inquiétudes civilisationnelles demeurent. Au moment où les candidats de la Nupes faisaient de la surenchère, l’opinion entendait avec consternation les échos du Stade de France. La fameuse droitisation du pays était largement une chimère, mais l’est tout autant l’idée d’une conversion subite des Français au gauchisme culturel. 

La poussée du RN est-elle historique? 

Le Rassemblement national abordait les élections législatives avec différents handicaps dont la surabstention des catégories populaires, mais avec l’atout trop vite oublié des 41% et quelques obtenus le 24 avril. À ce niveau, la diabolisation fonctionne mal. L’ambiguïté d’Ensemble! à l’égard de la Nupes semble avoir convaincu de nombreux électeurs de bloquer ce qui leur semblait être une dérive périlleuse pour le pays, quel que soit leur jugement sur le programme lepéniste. Le projet populaire et nationaliste du RN semble donc une formule suffisamment pertinente pour bousculer une droite classique décidément encombrée par sa prudence. On évoque souvent la radicalisation des opinions, voici celle de la représentation politique. 

Malgré son faible score, la droite pourrait paradoxalement se retrouver en position d’arbitre? 

Heureusement pour elle, la droite conserve un enracinement politique qui a fait son succès aux élections locales du quinquennat écoulé. Aux élections législatives, cela lui permet de limiter les dégâts, mais tout de même, on ne se remet pas si facilement d’une division par trois du score du candidat soutenu par LR à la présidentielle. La droite continue à subir une concurrence vive de la part de Macron et un rétrécissement subséquent de son influence vers les strates les plus âgées de l’électorat. Si les députés élus sous étiquette LR devaient avoir une position charnière dans la prochaine législature, est-ce que cela serait pour la droite une bonne nouvelle? En apparence certainement, mais cela pourrait aussi bloquer son nécessaire aggiornamento idéologique. Reste pour elle à trancher une question pendante depuis 2017: est-elle une force d’opposition résolue au macronisme, ou bien une solution de remplacement? Ce sera sans doute du cas par cas, ce qui est déjà une forme de réponse. 

L’autre fait marquant de ces législatives est l’abstention massive. S’il y a deux blocs, n’est-ce pas entre ceux qui croient encore à la politique et ceux qui n’y croient plus? 

Quand l’abstention progresse à la présidentielle et est majoritaire dès le premier tour des législatives, il y a péril dans la demeure démocratique. L’expression politique des classes populaires est rongée par le non-vote, qui est souvent une forme de désespérance. Le 12 juin, seuls 35 % des employés et 38 % des ouvriers sont allés voter, au lieu de 47 % des cadres et 67 % des retraités. Les moins satisfaits de la situation politique et sociale sont aussi ceux les plus tentés par une forme de refus de principe, ou plus prosaïquement par le «laisser-tomber». Je n’exclue pas que se développe dans le pays une forme de survivalisme politique, fait d’abandon des rituels républicains, de repli sur soi et de participation erratique à des mouvements venus de la base. Le phénomène des «gilets jaunes» et son échec final, sanctionné par la réélection massive de Macron, en donne un avant-goût. 

Comment sortir de cette crise démocratique et notamment réintégrer les classes populaires dans le jeu politique? 

Un bon niveau de participation des citoyens aux élections constitue un vœu pieux républicain qui ne se pose pas avec la même acuité selon son positionnement idéologique et sa base électorale. Ainsi, une certaine auto-éviction des catégories populaires profite au pouvoir confirmé dans les urnes en avril dernier. Si cependant existe la volonté de proposer des solutions politiques réunificatrices, la séquence électorale 2022 apporte des pistes évidentes. Les propositions civilisationnelles doivent s’accompagner d’une prise en charge des attentes matérielles, la critique des politiques suivies peut être radicale, mais à condition d’être portée par une équipe crédible. Rien que de très simple à écrire, et de très malaisé à faire. 

Ces résultats ne viennent-ils pas démentir votre théorie de l’affrontement entre un bloc élitaire, incarné par Emmanuel Macron, et un bloc populaire incarné par Marine Le Pen? Peut-on parler de tripartition? 

Tout ici est question de méthode. Face à des résultats électoraux, rien n’est plus facile ni plus fragile que de dessiner des formes, que l’on peut appeler pôles, blocs ou quoi que ce soit d’autre selon l’inspiration, en agrégeant des scores. Ainsi, à partir du premier tour de l’élection présidentielle, certains ont parlé d’un «bloc de gauche» autour de la Nupes, d’un «bloc centriste» représenté par le vote Emmanuel Macron et enfin d’un «bloc d’extrême droite» en additionnant les suffrages s’étant portés sur Marine Le Pen et Éric Zemmour. D’autres ont agrégé le vote pour Valérie Pécresse au vote Macron, ou bien au vote Le Pen. Ce genre de considérations relèvent de la pure taxinomie et n’ont aucun pouvoir explicatif. Car de deux choses l’une: soit il s’agit par le terme de «bloc» ou de «pôle» d’évoquer des relations concrètes entre différents votes, et alors on désigne une alliance électorale dûment formée, ce qui correspond bien à la Nupes mais pas aux autres formations en lice ; soit on postule une unité sous-jacente aux discours des acteurs politiques, et alors il faut la trouver dans une analyse serrée des propositions ou des électorats. 

Ces deux blocs sont toujours visibles dans les urnes. Les cadres ont voté pour le président sortant à 35 % au premier tour et 77 % au second, les retraités à 38 % puis 68 %. En sens inverse, 36 % des ouvriers et des employés ont choisi Marine Le Pen le 10 avril, et respectivement 67 % et 57 % deux semaines plus tard. 

À nouveau, les deux candidats porteurs de la sociologie électorale la plus contrastée entre eux se sont affrontés lors de ces élections. C’est aussi bien vrai en termes de niveau de revenu que de diplôme. Comme en 2017, il faut ajouter aussitôt deux choses. Tout d’abord, ce qui est criant à la présidentielle est beaucoup moins évident aux élections législatives, tout simplement parce que manque alors non plus le quart mais la moitié des inscrits, et que les catégories populaires sont largement absentes. Ensuite, qu’il y ait une polarisation évidente entre deux pôles ne signifie pas que l’ensemble du corps électoral s’y range dès le premier tour, loin de là. Au premier tour de 2022, 49 % des suffrages exprimés se sont portés sur des candidats autres que les deux finalistes.

Voir encore:

Elections législatives 2022 : jeunes, ouvriers… Visualisez le profil des abstentionnistes du second tour

Si l’abstention au second tour des élections législatives, dimanche, a atteint un niveau élevé, elle n’a toutefois pas concerné toutes les couches de la population de la même manière. Découvrez en trois graphiques le profil sociologique des abstentionnistes.

Lise Kiennemann
France Télévisions

Elle n’a pas dépassé son record de 2017, mais l’abstention a atteint un niveau élevé au second tour des élections législatives, dimanche 19 juin. Plus de la moitié des électeurs (53,77%) ne se sont pas rendus aux urnes. Mais qui sont les abstentionnistes ? Age, revenus, appartenance politique… Franceinfo dresse en trois graphiques le profil sociologique de cet électorat qui ne s’est pas déplacé pour le scrutin.

Chez les 18-24 ans, sept électeurs sur 10 ont boudé les urnes

Comme au premier tour, l’abstention a d’abord concerné de manière disproportionnée les jeunes, selon l’estimation Ipsos-Sopra Steria pour France Télévisions, Radio France, France Médias Monde et les chaînes parlementaires.

Au lendemain du premier tour, le chef de file de La France insoumise, Jean-Luc Mélenchon, avait lancé sur France 2 un appel à la mobilisation des jeunes, les exhortant à « se mêl[er] un peu de leurs affaires ». Force est de constater qu’il n’y a pas eu de sursaut massif de la participation de la part de cette tranche d’âge.

Dimanche, 71% des 18-24 ans et 66% des 25-34 ans n’ont pas voté, contre 69% sept jours plus tôt. « La jeune génération est un peu blasée à l’égard des élections et de la démocratie »expliquait sur franceinfo Olivier Galland, sociologue et directeur de recherche émérite au CNRS, qui notait une préférence de la jeunesse « pour des formes d’actions protestataires », comme des manifestations ou « l’affichage d’opinions sur les réseaux sociaux ».

Entre le premier et le second tour, l’abstention a progressé dans toutes les tranches d’âge, à l’exception de celle des 25-34 ans qui a enregistré une diminution de l’abstention : 66% des électeurs de cette classe d’âge se sont abstenus au second tour, contre 71% au premier tour.

Plus les électeurs sont jeunes, plus ils s’abstiennent. Seuls les plus de 60 ans affichent une abstention inférieure à 50%. « C’est la génération des ‘baby boomers’ qui vote le plus, notamment parce qu’ils croient encore en la politique », décryptait sur franceinfo Vincent Tiberj, chercheur en sociologie électorale à Sciences Po Bordeaux.

Les deux tiers des ouvriers se sont abstenus

L’abstention est une question d’âge, mais aussi de diplômes et de revenus. Les électeurs les moins diplômés sont ceux qui se sont le plus abstenus au second tour : 58% des titulaires du baccalauréat ne sont pas allés voter, contre 54% des diplômés d’un bac+2 et 51% des détenteurs d’un bac+3 ou plus.

Ces différences se retrouvent également si l’on compare la participation en fonction des revenus. Plus le niveau de vie de l’électeur augmente, moins l’abstention est importante.

Les professions les moins qualifiées sont ainsi celles qui se sont le moins déplacées, dimanche. L’abstention atteint 67% chez les ouvriers et 64% chez les employés, contre 59% chez les professions intermédiaires et 54% chez les cadres. L’abstention entre les deux tours du scrutin s’est en particulier accrue chez les ouvriers, enregistrant au second tour un taux supérieur de cinq points à celui du premier tour.

Plus de la moitié des électeurs de Marine Le Pen et de Jean-Luc Mélenchon ne se sont pas déplacés

Les différents courants politiques ne sont pas exposés de la même manière à l’abstention. Les électeurs de l’extrême droite et de la gauche radicale ont davantage boudé les urnes, selon cette même étude. L’abstention a ainsi dépassé les 50% parmi ceux qui ont accordé leur voix à Eric Zemmour, Marine Le Pen ou à Jean-Luc Mélenchon au premier tour de l’élection présidentielle.

Le sursaut de participation que Jean-Luc Mélenchon a appelé de ses vœux pour le second tour ne s’est là encore pas produit, puisque l’abstention a augmenté chez ses partisans. A l’inverse, moins de 40% des électeurs d’Emmanuel Macron et de Valérie Pécresse ont boudé les urnes, soit une légère baisse par rapport au premier tour.

Voir enfin:

FIGAROVOX/TRIBUNE – Vincent Coussedière estime que le Front national est en passe de fracturer un système qui l’a érigé en bouc-émissaire.


Vincent Coussedière est agrégé de philosophie et auteur d’Éloge du populisme (Elya éditions).

Les «élites» françaises, sous l’inspiration et la domination intellectuelle de François Mitterrand, on voulu faire jouer au Front National depuis 30 ans, le rôle, non simplement du diable en politique, mais de l’Apocalypse. Le Front National représentait l’imminence et le danger de la fin des Temps. L’épée de Damoclès que se devait de neutraliser toute politique «républicaine».

Cet imaginaire de la fin, incarné dans l’anti-frontisme, arrive lui-même à sa fin. Pourquoi? Parce qu’il est devenu impossible de masquer aux français que la fin est désormais derrière nous. La fin est consommée, la France en pleine décomposition, et la république agonisante, d’avoir voulu devenir trop bonne fille de l’Empire multiculturel européen. Or tout le monde comprend bien qu’il n’a nullement été besoin du Front national pour cela. Plus rien ou presque n’est à sauver, et c’est pourquoi le Front national fait de moins en moins peur, même si, pour cette fois encore, la manœuvre du «front républicain», orchestrée par Manuel Valls, a été efficace sur les électeurs socialistes. Les Français ont compris que la fin qu’on faisait incarner au Front national ayant déjà eu lieu, il avait joué, comme rôle dans le dispositif du mensonge généralisé, celui du bouc émissaire, vers lequel on détourne la violence sociale, afin qu’elle ne détruise pas tout sur son passage. Remarquons que le Front national s’était volontiers prêté à ce dispositif aussi longtemps que cela lui profitait, c’est-à-dire jusqu’à aujourd’hui. Le parti anti-système a besoin du système dans un premier temps pour se légitimer.

Nous approchons du point où la fonction de bouc émissaire, théorisée par René Girard (1) va être entièrement dévoilée et où la violence ne pourra plus se déchaîner vers une victime extérieure. Il faut bien mesurer le danger social d’une telle situation, et la haute probabilité de renversement qu’elle secrète: le moment approche pour ceux qui ont désigné la victime émissaire à la vindicte du peuple, de voir refluer sur eux, avec la vitesse et la violence d’un tsunami politique, la frustration sociale qu’ils avaient cherché à détourner.

Les élections régionales sont sans doute un des derniers avertissements en ce sens.

Y-a-t-il une solution pour échapper à une telle issue? Avouons que cette responsabilité est celle des élites en place, ayant entonné depuis 30 ans le même refrain. A supposer cependant que nous voulions les sauver, nous pourrions leur donner le conseil suivant: leur seule possibilité de survivre serait d’anticiper la violence refluant sur elles en faisant le sacrifice de leur innocence. Elles devraient anticiper la colère d’un peuple qui se découvre de plus en plus floué, et admettre qu’elles ont produit le système de la victime émissaire, afin de détourner la violence et la critique à l’égard de leur propre action. Pour cela, elles devraient cesser d’ostraciser le Front national, et accepter pleinement le débat avec lui, en le réintégrant sans réserve dans la vie politique républicaine française. Pour cela, elles devraient admettre de déconstruire la gigantesque hallucination collective produite autour du Front national, hallucination revenant aujourd’hui sous la forme inversée du Sauveur. Ce faisant, elles auraient tort de se priver au passage de souligner la participation du Front national au dispositif, ce dernier s’étant prêté de bonne grâce, sous la houlette du Père, à l’incarnation de la victime émissaire.

Il faut bien avouer que nos élites du PS comme de Les Républicains ne prennent pas ce chemin, démontrant soit qu’elles n’ont strictement rien compris à ce qui se passe dans ce pays depuis 30 ans, soit qu’elles l’ont au contraire trop bien compris, et ne peuvent plus en assumer le dévoilement, soit qu’elles espèrent encore prospérer ainsi. Il n’est pas sûr non plus que le Front national soit prêt à reconnaître sa participation au dispositif. Il y aurait intérêt pourtant pour pouvoir accéder un jour à la magistrature suprême. Car si un tel aveu pourrait lui faire perdre d’un côté son «aura» anti-système, elle pourrait lui permettre de l’autre, une alliance indispensable pour dépasser au deuxième tour des présidentielles le fameux «plafond de verre». Il semble au contraire après ces régionales que tout changera pour que rien ne change. Deux solutions qui ne modifient en rien le dispositif mais le durcissent au contraire se réaffirment.

La première solution, empruntée par le PS et désirée par une partie des Républicains, consiste à maintenir coûte que coûte le discours du front républicain en recherchant un dépassement du clivage gauche/droite. Une telle solution consiste à aller plus loin encore dans la désignation de la victime émissaire, et à s’exposer à un retournement encore plus dévastateur. Car le Front national aura un boulevard pour dévoiler qu’il a été la victime émissaire d’une situation catastrophique dont tout montre de manière de plus en plus éclatante qu’il n’y est strictement pour rien. En ce sens, si à court terme, la déclaration de Valls sur le Front national, fauteur de guerre civile, a semblé efficace, elle s’avérera sans doute à plus ou moins long terme, comme le stade ultime de l’utilisation du dispositif de la victime émissaire, avant que celui-ci ne s’écroule sur ses promoteurs mêmes. Car sans même parler des effets dévastateurs que pourrait avoir, a posteriori, un nouvel attentat, sur une telle déclaration, comment ne pas remarquer que les dernières décisions du gouvernement sur la lutte anti-terroriste ont donné rétrospectivement raison à certaines propositions du Front national? On voit mal alors comment on pourrait désormais lui faire porter le chapeau de ce dont il n’est pas responsable, tout en lui ôtant le mérite des solutions qu’il avait proposées, et qu’on n’a pas hésité à lui emprunter!

La deuxième solution, défendue par une partie de Les Républicains suivant en cela Nicolas Sarkozy, consiste à assumer des préoccupations communes avec le Front national, tout en cherchant à se démarquer un peu par les solutions proposées. Mais comment faire comprendre aux électeurs un tel changement de cap et éviter que ceux-ci ne préfèrent l’original à la copie? Comment les électeurs ne remarqueraient-ils pas que le Front national, lui, n’a pas changé de discours, et surtout, qu’il a précédé tout le monde, et a eu le mérite d’avoir raison avant les autres, puisque ceux-ci viennent maintenant sur son propre terrain? Comment d’autre part concilier une telle proximité avec un discours diabolisant le Front national et cherchant l’alliance au centre?

Curieuses élites, qui ne comprennent pas que la posture «républicaine», initiée par Mitterrand, menace désormais de revenir comme un boomerang les détruire. Christopher Lasch avait écrit La révolte des élites, pour pointer leur sécession d’avec le peuple, c’est aujourd’hui le suicide de celles-ci qu’il faudrait expliquer, dernière conséquence peut-être de cette sécession.

(1) René Girard: La violence et le sacré


Livres: Le peuple n’a pas dit son dernier mot (Though momentarily derailed by Putin’s war, France will eventually have its Trumpian moment, says Figaro journalist Laure Mandeville in her latest book)

6 mai, 2022

Les révoltés d'occident - Laure Mandeville - | Maison de littérature générale

Vous avez finalement un paradoxe aujourd’hui dans la politique française, qui est presque une tenaille. C’est à dire que nous sommes pris en tenaille entre d’une part une gauche qui dans son ensemble ne reconnait pas le danger de l’islamisme, ou en tout cas ne l’évalue pas à sa juste dimension. (…)  Et puis, (…) une droite qui est incapable de penser la question russe. (…) Il y a un côté, que je dirais presque tragique pour nous Français, de se dire qu’il n’y a pas vraiment sur la scène politique un homme politique qui est capable de penser de manière vraiment sérieuse ces deux menaces en même temps. Laure Mandeville
Un des grands problèmes de la Russie – et plus encore de la Chine – est que, contrairement aux camps de concentration hitlériens, les leurs n’ont jamais été libérés et qu’il n’y a eu aucun tribunal de Nuremberg pour juger les crimes commis. Thérèse Delpech (2005)
L’erreur est toujours de raisonner dans les catégories de la « différence », alors que la racine de tous les conflits, c’est plutôt la « concurrence », la rivalité mimétique entre des êtres, des pays, des cultures. La concurrence, c’est-à-dire le désir d’imiter l’autre pour obtenir la même chose que lui, au besoin par la violence. Sans doute le terrorisme est-il lié à un monde « différent » du nôtre, mais ce qui suscite le terrorisme n’est pas dans cette « différence » qui l’éloigne le plus de nous et nous le rend inconcevable. Il est au contraire dans un désir exacerbé de convergence et de ressemblance. (…) Ce qui se vit aujourd’hui est une forme de rivalité mimétique à l’échelle planétaire. (…) Ce sentiment n’est pas vrai des masses, mais des dirigeants. Sur le plan de la fortune personnelle, on sait qu’un homme comme Ben Laden n’a rien à envier à personne. Et combien de chefs de parti ou de faction sont dans cette situation intermédiaire, identique à la sienne. Regardez un Mirabeau au début de la Révolution française : il a un pied dans un camp et un pied dans l’autre, et il n’en vit que de manière plus aiguë son ressentiment. Aux Etats-Unis, des immigrés s’intègrent avec facilité, alors que d’autres, même si leur réussite est éclatante, vivent aussi dans un déchirement et un ressentiment permanents. Parce qu’ils sont ramenés à leur enfance, à des frustrations et des humiliations héritées du passé. Cette dimension est essentielle, en particulier chez des musulmans qui ont des traditions de fierté et un style de rapports individuels encore proche de la féodalité. (…) Cette concurrence mimétique, quand elle est malheureuse, ressort toujours, à un moment donné, sous une forme violente. A cet égard, c’est l’islam qui fournit aujourd’hui le ciment qu’on trouvait autrefois dans le marxisme.René Girard
Présentée comme illusoire ou anachronique, la demande de régulation des flux migratoires est, sur tous les continents, une demande banale des classes populaires quelles que soient leurs origines. (…) Décrite comme l’illustration d’une dérive xénophobe des « petits blancs », on constate qu’elle concerne en réalité tous les “petits”, quelles que soient leurs origines ethniques ou religieuses. (…) comme les gens ordinaires ne peuvent ériger des frontières invisibles avec l’Autre (comme le font les classes supérieures), ils craignent évidemment plus de devenir minoritaires dans leur immeuble, leur village ou leur quartier. Car être ou devenir minoritaire, c’est dépendre de la bienveillance de la majorité. (…) C’est en cassant le rythme d’une immigration perpétuelle que les pouvoirs publics pourraient agir sur le contexte social (la réduction des arrivées de ménages précaires stopperait la spirale de la paupérisation) mais aussi sécuritaire (la stabilisation puis la baisse du nombre de jeunes assécherait le vivier dans lequel recrutent les milieux délinquants). En reprenant la main sur cet « exercice de souveraineté qui a en partie été délégué à l’échelon européen », les politiques pourraient ainsi jouer sur les flux permanents qui, comme l’explique Laurent Chalard, empêche l’assimilation. Cette politique répondrait enfin aux attentes de la population de ces quartiers qui demandent depuis des décennies une plus grande fermeté de l’Etat à l’égard de l’immigration clandestine mais aussi des dealers qui pourrissent la vie de ces territoires. Christophe Guilluy
Pour un certain nombre d’analystes, le relatif échec de l’assimilation des populations d’origine maghrébine en France par rapport aux vagues migratoires précédentes, se traduisant, entre autres, par le maintien de prénoms spécifiques au sein des deuxième et troisième générations, est relié à un facteur culturel essentiellement considéré sous sa forme religieuse, la pratique de l’islam, qui rendrait impossible à ses membres de devenir complètement des Français comme les autres. Or, si le rôle de ce facteur ne peut être totalement nié, il en existe cependant un autre, d’ordre démographique, renforçant considérablement le phénomène, qui est le non-tarissement des flux. En effet, les immigrés à l’assimilation réussie, que sont les Italiens, les Polonais, les Espagnols ou les Vietnamiens se sont totalement fondus dans la population française parce que, suite aux vagues migratoires très importantes, les flux d’arrivée se sont taris, coupant définitivement les nouveaux arrivants des évolutions récentes de leur culture d’origine. (…) En conséquence, il s’est produit une adaptation rapide à la culture du pays d’accueil puisque ces nouveaux arrivants n’avaient aucun intérêt à maintenir leur culture d’origine. Leurs enfants scolarisés avec les autres petits français, à une époque où l’école était inclusive et le niveau d’enseignement satisfaisant, s’intégraient pleinement conduisant dès la première génération à de nombreux mariages avec la population locale, puisqu’ils n’allaient pas chercher leur conjoint dans le pays de naissance de leurs parents, et à l’adoption de comportements de fécondité semblables aux « autochtones », conduisant à une stabilisation des effectifs. Pour montrer l’influence primordiale de ce facteur, il convient de citer le cas des immigrés vietnamiens et cambodgiens arrivés en une seule vague à la fin des années 1970, sans espoir de retour à l’époque, dont l’intégration dans la société française est particulièrement exemplaire, bien qu’ils ne soient pas de culture européenne, qu’ils pratiquent, en règle générale, une religion différente (le bouddhisme) et que leur apparence physique en fasse une minorité visible! Or, pour les Maghrébins, la situation apparaît différente car les flux migratoires ne se sont jamais arrêtés depuis le début des Trente Glorieuses, soit depuis 70 ans. Il n’y a jamais réellement eu de pause permettant à la population de s’assimiler, la fin de l’immigration de travail sous la présidence de Valéry Giscard d’Estaing laissant place à la politique de regroupement familial, qui va à la fois maintenir un niveau non négligeable du flux d’entrées chaque année et stimuler la natalité de ces populations du fait de la féminisation de l’immigration. En conséquence, pour une large part des Maghrébins, le cordon ombilical n’a pas été coupé avec le pays d’origine, ce qui sous-entend le maintien et la transmission des traditions culturelles d’une génération à l’autre, en particulier sur le plan religieux, et une politique matrimoniale non assimilationniste, privilégiant une certaine endogamie, que ce soit à travers des mariages au sein de la communauté en France ou avec des congénères du pays d’origine, un des principaux moteurs du regroupement familial à l’heure actuelle. Il convient donc de s’interroger sur ce sujet, quitte à poser une question taboue, qui risque de faire débat: l’immigration perpétuelle empêche-t-elle l’assimilation ? En effet, il est légitime de se poser la question. Les Français d’origine maghrébine se seraient peut-être plus facilement assimilés et auraient probablement une situation économique meilleure, si les flux d’arrivées s’étaient taris au milieu des années 1990, leur permettant de se tourner complètement vers leur nouveau pays. Dans ce contexte, le fondamentalisme religieux aurait probablement plus difficilement pénétré notre société, puisqu’il est d’abord arrivé en France par l’Algérie. Parallèlement, la natalité serait plus basse, permettant une meilleure réussite scolaire des enfants et les quartiers d’accueil seraient moins homogènes ethniquement, favorisant l’assimilation, car les flux migratoires auraient été moins nombreux. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, les jeunes Maghrébins nés en France sont peut-être les premières victimes de l’immigration continue, d’autant plus que les nouveaux arrivants viennent les concurrencer sur le marché du travail. Laurent Chalard
J’ai (…) depuis le début de la méfiance, et ces sondages, bien en amont de l’échéance présidentielle, m’apparaissaient trop beaux pour être vrais, surtout lorsque l’on observait sa manière de faire campagne. (…) Je suis entré, fin mars dernier, dans le comité exécutif de la pré-campagne, avec un seul objectif : faire du candidat Zemmour le successeur du candidat Sarkozy en 2007, soit l’alliance du « Kärcher » et du « travailler plus pour gagner plus » en intégrant les enjeux sociaux et économiques du dernier mandat présidentiel, principalement la crise des gilets jaunes. Il m’apparaissait possible qu’Eric Zemmour puisse faire l’alliance entre les électeurs populaires et la bourgeoisie conservatrice qu’appelait Patrick Buisson de ses voeux. La forte notoriété de ce « pré-candidat » et le nouveau souffle qu’il aurait pu donner à la campagne m’apparaissaient le meilleur moyen de casser la digue mitterrandienne et de rebâtir une droite de conviction sur les cendres d’un Rassemblement National inapte à rassembler une majorité d’électeurs depuis 30 ans. Peut-être avons-nous trop demandé à Eric Zemmour : quitter le couloir de l’intellectuel sans concession qui essentialise tout avec un pessimisme bien trop communicatif. J’attendais qu’il devienne l’homme qui dit publiquement, avec humour et foi en l’avenir : « Je vous promets qu’une fois élu, je ne dirai plus ‘c’était mieux avant' ». Sa pré-campagne est sur la forme et sur le fond aux antipodes du titre de son livre. Il a préféré rester le Cassandre d’une France qui aurait précisément dit son dernier mot. (…) Je ne soutiens pas cette candidature teintée de désespérance. Il faut proposer « du rêve » à nos concitoyens et non seulement du sang et des larmes. A défaut, je ne saurais ni avoir envie, ni même y croire. Il faudrait qu’il reprenne son narratif de campagne totalement à zéro. Mais qui sait, peut-être est-ce encore possible ? (…) Pour emporter la présidentielle, la brutalité du lanceur d’alerte ne suffit pas. Je partage ses convictions sur le danger migratoire, mais il ne convaincra pas les Français de lui apporter leurs suffrages sur un simple « votez pour moi sinon vous allez mourir ». Or, en substance, c’est son message. En six mois de pré-campagne électorale, son ton pour le moins anxiogène n’a pas évolué depuis son terrible discours à la Convention de la droite de septembre 2019. Il faut proposer un projet de civilisation, un destin commun, non se borner à identifier des menaces, même si celles-ci sont réelles. Le message que les Français veulent entendre, c’est « rendre sa fierté à la France » et « rendre leur dignité aux Français ». (…) Au-delà du ton, la campagne d’Eric Zemmour s’articule autour d’une double erreur stratégique. Il est convaincu, et ne manque pas de le dire devant son équipe de campagne et ses proches, que son adversaire principal s’appelle Jean-Luc Mélenchon, qui s’enthousiasme de la créolisation de la France. Par opposition, il rentre dans le piège d’une vision ethnique de la civilisation française, croyant que le socle des 70% de Français hostiles à l’immigration voteront majoritairement pour lui sous prétexte qu’il serait le plus cohérent et le plus clair. D’un point de vue intellectuel, cela pourrait se défendre. Mais s’il fait de Monsieur Mélenchon son adversaire principal, il contribue à faire exister politiquement ce dernier, qui n’est pas le président sortant. Veut-il gagner la présidentielle ou terminer devant Monsieur Mélenchon ? En outre, il n’est pas propriétaire de la fermeté migratoire et sécuritaire, quoi que l’on pense de la sincérité des autres offres politiques. D’Emmanuel Macron, qui mettra en avant ses lois sécuritaires et son ministre sarkozyste Gérald Darmanin, jusqu’au Rassemblement national dépositaire du sujet depuis des années, en passant par des Républicains largement « zemmourisés », tous les états-majors politiques fourbissent leurs armes pour absorber le zemmourisme. (…) Le tournant principal, c’est la « croisée des chemins ». L’occasion manquée pour Eric Zemmour d’aller voir cette France de Christophe Guilluy dont il parlait si souvent sur CNews. Malheureusement, Eric Zemmour a préféré s’exprimer devant une France qui ne vote pas pour lui, une France des grandes villes où il n’avait que des coups à prendre. J’aurais préféré qu’il aille à Vierzon, Montluçon, Firminy, Etampes, Aurillac, Macon, Auch, Carcassonne, Combourg, Lens, Vesoul… Cette France des villes moyennes dévitalisées par la mondialisation et la métropolisation. Finalement, la seule étape véritablement populaire de cette campagne fut Charvieu-Chavagneux, ville péri-urbaine de la grande couronne lyonnaise, dont j’ai été le directeur de cabinet du maire pendant trois ans, de 2015 à 2018. En réalité, le véritable tournant de cette campagne, c’est l’incapacité d’Eric Zemmour à sortir des grandes lignes TGV de la SNCF. Il dénonce depuis longtemps, à raison, le Jacques Attali mondialisé des aéroports. Il est malheureusement son miroir bourgeois des grandes gares SNCF, et je le regrette. Qu’elle est pourtant belle, cette France des routes nationales, des routes départementales et des petites communes. Elle avait tant à lui apporter. (…) C’est amusant parce que lorsque l’on dit à Eric Zemmour que la France, et notamment les classes populaires, attendent un programme complet, par exemple pour que nos villes moyennes et nos petites communes cessent d’être dévitalisées par la métropolisation, pour leur pouvoir d’achat également, il répond exactement ceci : « Je ne suis pas candidat pour faire la même campagne que Marine Le Pen ». Autrement dit, cela ne l’intéresse pas vraiment. Marine Le Pen fait certainement d’excellentes propositions concrètes pour cette France rurale et péri-urbaine. Mais je demeure persuadé que Marine Le Pen, lorsque le décrochage d’Eric Zemmour sera incontestable, risque de voir resurgir toutes les critiques sur ses faiblesses structurelles : débat raté en 2017, parti ruiné, et peut-être une affaire d’assistants parlementaires qui ressortira opportunément. Elle n’est pas, à mon avis et sous toutes réserves, en mesure de battre Emmanuel Macron. (…) Je regrette une pré-campagne qui ressemble à un acte manqué. L’ascension fulgurante dans les sondages l’a certainement conforté, lui avec son équipe, dans ses certitudes. J’appelais de mes voeux une pré-campagne de contrepied, lors de laquelle il aurait pu développer une image d’homme empathique, compétent, créatif, visionnaire et optimiste. Ce qui me choque, puisque c’est votre terme, c’est qu’il entend passer du métier de journaliste à celui de chef d’Etat sans changer sa méthode de travail ni ses habitudes. Il a fait la même tournée littéraire et médiatique que pour ses précédents ouvrages. (…) Sur le doigt d’honneur, c’est objectivement un vilain geste. Mais je trouve que c’est paradoxalement un geste très humain. Il découvre la violence d’une campagne présidentielle, et il faut bien reconnaître que les attaques qu’il subit de ses opposants sont inouïes, scandaleuses et intolérables dans une démocratie. Je me mets à sa place, et je ne communierai pas au procès en indignité qui lui est fait. Sur le Bataclan, j’ai trouvé ça déplacé, et jamais je n’aurais conseillé cela. Surtout que tirer sur François Hollande revient à tirer sur un cadavre. Il aurait dû plutôt, par exemple, et comme je lui avais conseillé avec un ami, se rendre à la messe de Noël à Saint-Etienne-du-Rouvray, paroisse du Père Hamel, sans convoquer les journalistes. Il aurait pu faire une déclaration a posteriori pour lier christianisme, symbolique de Noël, civilisation française et lutte contre l’islamisme. (…) Je disais souvent à l’époque que m’occuper à plein temps du maillage territorial, de l’opérationnel militant et même des parrainages était compliqué pour le jeune trentenaire que je suis, même si j’ai quelques expériences en termes de campagne électorale, notamment au niveau local. Je trouve que l’équipe ne s’est pas, depuis, enrichie de profils réellement expérimentés. C’est bien sûr un signal de faiblesse qui préfigurait les erreurs de ces dernières semaines. Son équipe de communication, par exemple, est plus spécialisée dans ce que l’on appelle la « riposte », la communication « d’influenceur » ou même le « trolling ». Quel communicant sérieux aurait conseillé à Eric Zemmour de se rendre au Bataclan, ou d’arriver à Marseille en accusant la ville toute entière dans un tweet d’être le royaume de la racaille ? Et je ne vous parle pas des « newsletters » des Amis d’Eric Zemmour dont les textes font lever les yeux au ciel beaucoup de monde, avec des formules infantilisantes. Le tweet un peu immature sur Rama Yade : – « Je tiens à assurer Rama Yade de tout mon micro-soutien face au micro-drame qu’elle micro-traverse » – relève du trolling, pas de la communication d’un candidat en mesure d’accéder au second tour. Je n’ai pas compris pourquoi Antoine Diers, peut-être le meilleur élément politique de cette équipe, était réduit à un rôle d’animation médiatique et n’avait aucune information sur les opérations. Je n’ai pas non plus compris pourquoi Jean-Frédéric Poisson n’avait pas intégré le dispositif, par exemple pour diriger la recherche des parrainages ou le maillage territorial. Par ailleurs, Eric Zemmour ne gère absolument pas son équipe, il délègue tout à Sarah Knafo dont il attend qu’elle lui offre l’Elysée. Il ne participait jamais aux réunions du comité exécutif lorsque j’en faisais partie. [parler à la France des « gilets jaunes »] je crois que l’exercice lui coûte. Pour l’anniversaire des gilets jaunes, il a justement publié une vidéo directement adressée à ces derniers. Pendant dix minutes, il propose la suppression du permis à points, le rétablissement général des 90 km/h et une baisse de la CSG sur les bas salaires. Dix minutes pour trois mesures, annoncées dans un appartement parisien dont je n’ose demander le prix au mètre carré. Ce n’est pas une critique de classe, mais c’est une erreur de communication révélatrice d’une importante déconnexion du réel. (…) Il faut diviser par deux la taxe sur le carburant, rétablir en effet les 90 km/h, amnistier les petites infractions routières et, surtout, lancer un grand plan de rénovation des routes secondaires en France, pour réduire les accidents et fluidifier le trafic sur les axes les plus congestionnés. Mais pour saisir ce que vit l’automobiliste quotidien, il faut être entouré de gens qui connaissent le sujet. Eric Zemmour n’est pas entouré d’élus de terrain à même de lui faire saisir cette France qui pense que « nous sommes gouvernés par des lascars qui fixent le prix de la betterave et qui ne sauraient pas faire pousser un radis », selon le bon mot de Michel Audiard. En conséquence, soit ils votent Marine Le Pen, soit ils ne votent pas. Je pense depuis longtemps qu’offrir plus de libertés et de pouvoir d’achat aux automobilistes, c’est tendre enfin la main à ceux qui ont subi la relégation sociale, économique et même identitaire lors de ces quarante dernières années. C’est le geste symbolique principal pour ouvrir à nouveau un dialogue avec cette France qui ne vote souvent plus. Mais Eric Zemmour semble avoir trop de certitudes pour présenter un programme tenant compte de la trivialité du quotidien. (…) Une campagne est une course de fond, pas un sprint. Je suis très sceptique sur ses chances de dépasser les 6-8%, s’il obtient ses 500 signatures. Mais Eric Zemmour est un OVNI politique. Il a créé une dynamique qui, spectaculairement, montre à quel point les électeurs de droite sont en quête de radicalité sur les questions régaliennes. Il faut bien sûr porter ceci à son crédit. Il est déjà producteur des thèmes de la campagne, reléguant la gauche à ses absurdités progressistes, wokistes et ses débats sur le pronom « iel ». Grâce à lui en partie, la gauche est inexistante. Au-delà des thèmes de la campagne, il pourrait être aussi faiseur de roi, ou accompagner un candidat au second tour de la présidentielle, donc pourquoi pas contribuer à faire battre Emmanuel Macron. Mais nous en sommes encore loin. Cinq mois, c’est long, tout est ouvert. Pierre Meurin (novembre 2021)
Finalement, j’ai réalisé que j’aimais les gens plus que les idées. (…) J’ai réalisé que ça ne servait à rien de rajouter du malheur au malheur. Parfois, mes excès couvraient des attitudes ou des propos dont je ne suis pas très fier : je pense à cette affiche où on voyait des migrants qui semblaient s’en prendre à notre cathédrale et dont la légende était « Vous n’êtes pas les bienvenus ». (…) les migrants n’arrivent pas massivement avec la volonté d’islamiser le pays. Récemment, pendant une visite d’un quartier dit « difficile », une maman musulmane m’a expliqué qu’elle avait inscrit sa fille à l’école Notre-Dame et que ça lui coûtait 200 euros par mois. Je lui ai fait remarquer qu’il y avait, près de chez elle, une école publique gratuite mais, m’a-t-elle répondu, elle voulait du « mélange », elle voulait « des Français ». Quand on me dit ça, je réponds systématiquement : « Mais vous êtes Français vous aussi ! » Et dans 99 % des cas, ils le sont ! Bien sûr, on comprend ce qu’ils veulent dire. Mais on n’ose plus employer les mots justes… Pour revenir à cette fameuse affiche, elle donnait l’impression qu’on pointait du doigt l’islam au risque d’attiser une guerre de religion. Évidemment, je ne fais pas une guerre à l’islam, mais à l’islamisme radical et ce n’est pas la même chose. Aujourd’hui, je n’ai pas envie de faire de la peine à cette dame. Elle est sympathique, et nous aurions mille choses à nous raconter. Je préfère désormais ce genre de dialogue aux coups médiatiques du passé. (…) Pour reprendre l’exemple de cette dame, je ne pense pas qu’elle ait envie de reproduire l’Arabie saoudite à Béziers. Le problème, c’est le nombre ! Quand, dans une école, 90 % des élèves ou plus sont issus de l’immigration, ils peuvent être très sympathiques individuellement, on n’a pas les moyens de les intégrer et encore moins de les assimiler. Et cela à leur détriment. Seulement, la façon dont je disais ce genre de choses paraissait se résumer à : « Ouh, il y a trop d’Arabes ici ! » Or, je n’ai jamais pensé dans ces termes et j’ai toujours cherché à mettre en place des solutions pour faciliter cette assimilation. Il faut réduire le flux migratoire, oui, mais sans blesser ou aliéner ceux qui sont là. (…) Je ne cesse de rappeler que Mélenchon est allé manifester avec des islamistes au cri de « Allah Akbar ! » mais je ne choisirais jamais le mot collabo ! (…) Lorsque je passe à la télé, on me fait souvent le crédit d’exprimer ce que beaucoup de gens pensent. Je crois que c’est parce que j’affiche mes convictions. Aujourd’hui ma conviction est que notre pays a besoin de se réconcilier. (…) entre division et guerre civile, il y a une nuance. Je suis pour la controverse, je ne l’ai jamais fuie. Mais quand je vois certaines personnes, dans nos mouvances, assumer le risque d’une guerre civile pour, disent-ils, « sauver la France », je me demande s’ils savent de quoi ils parlent. La guerre civile, c’est la pire des choses ! Il faut ne jamais avoir bougé de son fauteuil pour supporter cette idée-là ! Comme journaliste puis comme patron de Reporters sans frontières, j’ai connu nombre de pays en guerre civile : c’est le plus grand malheur qui puisse arriver à un peuple. Je préfère cinquante ans de Macron à un an de guerre civile. (…) on peut s’opposer à l’islamisation sans faire la guerre aux musulmans ! Allez-vous faire la guerre aux petits cons qui font l’apologie des Palestiniens, alors qu’ils ne savent même pas où ça se situe sur une carte ? C’est du fantasme, de la bêtise ! Ce qu’il nous faut combattre, c’est cette ignorance abyssale. Et ce combat se mène par la politique et par l’éducation. (…) j’étais seul à soutenir Marine Le Pen quand tout le monde lui tournait le dos, y compris bon nombre de mes copains ! Si j’ai voté Le Pen, c’est aussi par fidélité à la parole donnée. Dès le mois d’août, j’ai expliqué mes désaccords à Éric Zemmour et je lui ai dit que je ne ferais pas campagne avec lui. J’ai même écrit un texte pour expliquer mon vote Le Pen. C’est Éric qui est d’une violence insupportable. Il nous faisait revenir au temps de Jean-Marie Le Pen. Vingt ans en arrière ! En réalité, il n’a jamais su quitter le terrain des idées. Il s’est moqué de Marine Le Pen en disant : « Elle aime les chats, et moi j’aime les livres. » Son problème, c’est qu’il n’aime que les livres. Or pour faire de la politique, il faut aimer les gens. [Parler d’immigration, d’islamisme, d’identité] Je n’ai cessé de dire que je lui reconnaissais ce mérite-là ! Le RN parle de ces sujets depuis quarante ans ! Pourtant, il a fallu que Zemmour s’en empare pour que la bourgeoisie se sente concernée. Que vous le vouliez ou pas, entre Le Pen et Zemmour, c’est une affaire de lutte des classes. Éric est du côté de la bourgeoisie de droite, dont certains représentants sont horrifiés à l’idée de voter comme leur femme de ménage. Ça saute aux yeux ! Donc Éric Zemmour a bien eu ce mérite-là, mais avec quels mots ! J’ose à peine employer le terme « bienveillance » car il a été accaparé par Macron, mais oui, il faut être bienveillant avec les gens. C’est d’ailleurs pour cela que j’ai changé sur des sujets importants. J’étais pour l’interdiction du voile islamique dans l’espace public, aujourd’hui je crois que c’est une bêtise, non seulement parce que c’est infaisable, mais parce que cela revient à faire fi d’une motivation d’une partie des femmes. Toutes ne sont pas contraintes de porter le voile. [que le voile est contraire aux mœurs française et un instrument de conquête des Frères musulmans] Je suis d’accord (…), mais comment l’expliquer aux gens ? Certainement pas à coups d’interdictions. [Zemmour a dit qu’il tendait la main aux musulmans et qu’ils étaient ses frères] Et puis il a dit que certes, il condamnait ce slogan [Macron assassin !] mais « en même temps » qu’il le comprenait. Eh bien, non ! Ce n’est pas compréhensible. [Quant à Marine Le Pen] elle a évolué sur beaucoup de choses, même si ce n’est pas assez à mon goût. Sur l’Europe, elle est au milieu du gué. Sur Poutine, heureusement que Zemmour lui a servi de paratonnerre, car elle avait à peu près les mêmes positions que lui. Il y a ce tropisme pour cette espèce de nationalisme un peu viril qui plaît tellement à la droite de la droite, mais elle a été suffisamment raisonnable pour dire immédiatement qu’il fallait accueillir les réfugiés. Marine a besoin de parler avec des gens qui ne lui doivent rien. Je suis l’un des rares à ne rien attendre d’elle, donc à n’avoir aucune prudence quand je lui parle. [Concernant Emmanuel Macron] D’abord, je suis spontanément respectueux du chef de l’État quel qu’il soit. Ensuite, il a un vrai bon contact avec les gens. Sur les réseaux sociaux, on m’a reproché de lui avoir serré la main chaleureusement. Il aurait fallu que je la prenne comme les gens de la France insoumise ou les communistes prennent la mienne, en donnant l’impression qu’ils touchent un truc un peu répugnant. Cela dit, à Béziers, à part trois pingouins proches de Zemmour, personne ne m’en a fait le reproche. Macron a eu la bonne idée, pour lui et pour moi, de m’inviter à l’Élysée lors de son hommage aux pieds-noirs. Ses mots m’ont touché, et je l’ai dit. Je lui ai dit à quel point mon père aurait été fier de me voir là et d’entendre ces paroles-là pour les pieds-noirs que nous sommes. [Le problème, c’est qu’il rend hommage aux pieds-noirs et il fait des salamalecs aux Algériens] C’est vrai et je lui en ai parlé ! Je lui ai dit aussi que le 19 mars, comme tous les ans, je mettrais les drapeaux en berne, ce que j’ai fait. On peut être respectueux du chef de l’État et avoir avec lui des désaccords. Peut-être que je deviens trop vieux pour l’opposition systématique… (…) Je discute avec tout le monde, y compris des gens très proches du président qui me savent gré de ne pas être toujours dans la critique. J’ai été le premier élu de droite à approuver le passe sanitaire, alors que j’avais beaucoup critiqué la gestion de la crise sanitaire l’année précédente. De même, sur l’Ukraine, je n’ai pas hésité à affirmer qu’il avait raison et que mes amis avaient tort. Il y a peut-être des gens qui regrettent que je ne sois pas le facho qu’ils imaginaient, mais c’est tant mieux pour moi et surtout pour ma ville. (…) Si demain Macron vous appelle et discute avec vous, vous n’allez pas lui raccrocher au nez. [que Macron est capable de mener à l’apaisement] Je l’espère. Et je ne lui fais aucun procès d’intention. Robert Ménard
Une fois établie, les modèles de mobilisation politique, les règles du jeu institutionnel et même les façons de voir le monde politique vont souvent auto-générer des dynamiques auto-renforçantes. Paul Pierson 
Le problème, c’est le nombre ! Quand, dans une école, 90 % des élèves ou plus sont issus de l’immigration, ils peuvent être très sympathiques individuellement, on n’a pas les moyens de les intégrer et encore moins de les assimiler. Et cela à leur détriment. (…) Le RN parle de ces sujets depuis quarante ans ! Pourtant, il a fallu que Zemmour s’en empare pour que la bourgeoisie se sente concernée. Que vous le vouliez ou pas, entre Le Pen et Zemmour, c’est une affaire de lutte des classes. Éric est du côté de la bourgeoisie de droite, dont certains représentants sont horrifiés à l’idée de voter comme leur femme de ménage. Ça saute aux yeux ! Donc Éric Zemmour a bien eu ce mérite-là, mais avec quels mots ! Robert Ménard
Comment expliquer le « phénomène Zemmour » ? Est-il un feu de paille idéologique, ou l’incarnation en France de ces « révoltés d’Occident » qui fleurissent un peu partout en Europe ? Dans ce voyage au cœur de la révolte occidentale qui tient autant de l’enquête de terrain que de l’analyse politique, et qui mène de l’Ohio trumpiste aux Pays-Bas de Pim Fortuyn, en passant par la Hongrie d’Orbán, Laure Mandeville s’attache à comprendre l’apparition fulgurante d’Éric Zemmour dans la campagne présidentielle, les combats qu’il porte, les soutiens qu’il engrange, les erreurs qu’il commet parfois. Elle inscrit cette ascension dans un contexte plus large, le désir d’un retour à la nation qui traverse tout l’Occident, où une partie croissante des peuples refuse le multiculturalisme et l’immigration massive, se méfie de l’islam et s’inquiète de son propre déclassement. C’est cette même révolte qui a mené au Brexit, à l’élection de Donald Trump, et à l’accession au pouvoir d’hommes politiques d’un genre nouveau un peu partout en Europe. Face à des élites politiques déconnectées, qui refuseraient de voir le réel, ces « révoltés d’Occident », en France comme ailleurs, comptent bien renverser la table pour empêcher ce qu’ils perçoivent comme le risque de la disparition de leur civilisation. Les Editions de l’Observatoire
Je ne sais pas combien de temps Éric Zemmour restera en politique. Mais ce dont je suis convaincue, c’est que le mouvement d’espoir et d’enthousiasme bien réel qu’il a réveillé est la manifestation d’une révolte populaire profonde, qui n’a rien d’une bulle. Cette révolte cherche désespérément un leader, et a vu en lui un possible véhicule de ses revendications de renforcement du cadre national, comme protection contre les grands vents de la globalisation. Éric Zemmour a réveillé un patriotisme français à la fois raisonné et émotionnel qui n’osait plus s’exprimer de manière ouverte de peur d’être qualifié de nationalisme raciste et dangereux. L’épisode du vieux militaire qui lui a offert ses décorations de guerre en pleurant, pendant un meeting, n’a rien d’anecdotique. Une partie croissante de la société considère, même si elle est divisée sur les solutions, que le pays est dans une impasse stratégique dangereuse, qui mènera à la disparition de la France en tant que civilisation, si rien n’est fait pour arrêter l’immigration massive et pour favoriser l’intégration des nouveaux arrivants, et notamment celle de communautés musulmanes qui sont soumises à la pression de l’islamisme, et aux particularités politiques de l’islam qui ne fait pas de distinction entre le politique et le religieux. La réalité est que Zemmour a donné voix à une angoisse existentielle sur la transformation démographique et culturelle de notre pays. Le phénomène est transoccidental. Les peuples d’Occident réclament des frontières et sonnent partout l’alarme contre le piège globaliste et multiculturaliste que les élites ont refermé sur eux, avec un mélange d’irénisme et d’aveuglement. Ils ont peur d’une désagrégation du tissu économique et politique national au profit d’intérêts chinois ou autres susceptible d’accélérer notre perte de souveraineté, et d’une communautarisation accélérée qui rendra la vie en commun de plus en plus difficile. En France, il y a aussi une énorme préoccupation due à l’apparition d’une insécurité chronique, d’une grande violence. Le phénomène Zemmour ou ses variantes ne sont pas près selon moi de disparaître, parce que les élites répondent à l’inquiétude en érigeant une grande muraille du déni et de l’excommunication, peignant leurs revendications comme la marque d’un nouveau fascisme au lieu d’y répondre. (…) La révolte zemmouriste et la révolte trumpiste portaient maintes similitudes, dans leurs ressorts antimondialisation et anti-immigration, leur credo conservateur, leur défense de l’Occident chrétien et leur méfiance de l’islam, leur volonté de réalisme en politique étrangère. Toutes ces ressemblances n’empêchent pas les différences de personnalités et de culture abyssales entre les deux. Donald Trump est un fils de famille, héritier d’un promoteur immobilier de Brooklyn, qui a forgé sa personnalité sur les chantiers de construction paternels dans la banlieue de Big Apple, puis fait son chemin dans un monde capitaliste new-yorkais brutal et sans pitié. Éric Zemmour, issu d’un milieu très simple, a fait sa vie dans les livres, le journalisme, l’exploration passionnée de l’histoire et l’observation d’un monde politique dont il connaissait les tours et détours. C’est un intellectuel, qui tend à tout théoriser, quand Trump est un pur intuitif. Mais on trouve aussi des points communs entre les deux hommes: le caractère indomptable, le sens de la formule et la capacité à exprimer, de manière cathartique, ce que pense le peuple. Ce sont de ce point de vue deux hommes de la petite lucarne qu’ils ont utilisée avec maestria pour faire leur célébrité et nouer une relation intime avec le peuple. Tous deux partagent aussi une allergie à l’idéologie du genre et une vision assez macho des relations hommes-femmes, ainsi qu’une conception hobbésienne du monde, basée sur les rapports de force. Leur fascination pour les hommes forts, qui s’est d’ailleurs exprimée dans leur admiration troublante pour Vladimir Poutine, est un autre point commun très frappant. (…) Éric Zemmour n’a pu asseoir sa popularité sur un parti de l’establishment déjà installé contrairement à Trump qui a pris d’assaut le parti républicain. Il n’a pas réussi non plus à séduire les classes populaires, peut-être parce qu’il n’a pas su complètement leur parler, contrairement à Trump et à Marine Le Pen, qui ont su parler de l’insécurité économique et du pouvoir d’achat du «pays périphérique» alors que Zemmour mettait l’accent sur la question de l’immigration et de la survie de la nation. Sans doute a-t-il sous-estimé l’angoisse de «la guerre civile» des Français, qui partagent son inquiétude sur l’avenir de la France, mais craignent sans doute encore plus la menace d’un clash entre communautés. Ils partagent son diagnostic, mais sont terrifiés par ses solutions, ou pas assez convaincus de sa capacité à gérer l’immensité du défi. Au-delà de tous ces points clés, je suis pour ma part persuadée que c’est la guerre de Poutine qui a percuté et détruit la candidature d’Éric Zemmour. Quand celle-ci éclate, le 24 février, il est en ascension, atteignant quelque 16% des intentions de vote, à égalité avec Le Pen, qui semble, elle, sur une pente descendante. Mais la guerre chamboule tout. Ayant répété depuis des années que Poutine est un grand patriote, voire un modèle dont la France devrait s’inspirer pour remettre son pays en ordre, Éric Zemmour est frappé de plein fouet. Sa condamnation trop faible de la guerre, son incapacité à qualifier Poutine de dictateur et sa persistance à dénoncer les responsabilités de l’Occident, au lieu de prendre la mesure de l’impérialisme brutal de Poutine et de la dangerosité d’un pouvoir russe basé sur la violence et le mensonge, ont, je pense, créé un doute béant dans la bourgeoisie qui l’avait soutenu jusque-là, doute dans lequel se sont engouffrés ses adversaires. Les classes populaires, qui soutenaient Le Pen, elles, ont moins réagi à la guerre. Son absence d’empathie vis-à-vis des réfugiés ukrainiens, dont il a jugé la présence peu opportune en France, a également beaucoup choqué. Marine Le Pen, qui avait pourtant un lourd passif sur le sujet, vu sa proximité ancienne et totale avec Poutine, a mieux géré cette situation embarrassante, détournant le tir en parlant «pouvoir d’achat» et révélant une habileté politique que n’a pas su montrer Zemmour, resté très idéologique. Lui qui avait voulu se placer dans le sillage de De Gaulle s’est retrouvé pris à contre-pied, compromis avec un dictateur impérial impitoyable, alors que l’Ukraine incarnait l’esprit de résistance gaullien et churchillien. Cette fascination pour Poutine de la droite national-populiste et de l’extrême droite s’explique par l’habileté avec laquelle l’homme fort de la Russie a instrumentalisé les révoltes national-populistes. Voyant là une opportunité de se constituer une «armée» de partis amis, il les a courtisés, se posant en souverainiste, en rempart de la chrétienté contre l’islamisme et la décadence des mœurs de l’Occident. Il s’agissait d’un trompe-l’œil bien sûr, d’un village Potemkine cachant la déliquescence et l’anomie d’une société russe où domine la loi du plus fort la plus brutale, pas le conservatisme. Mais les voix des experts qui avertissaient contre l’entourloupe ont été ignorées, et les nationalistes de tout poil sont tombés en plein dans le piège. Zemmour comme les autres. (…) Le réveil des nations d’Occident s’exprime de multiples façons, souvent brouillonnes et éphémères, avec un succès très relatif en effet. Ces phénomènes témoignent de la volonté instinctive des peuples d’empêcher des processus de désintégration des nations extrêmement puissants et peut-être irréversibles, liés à l’affaiblissement des États au profit de forces transnationales très puissantes, à la révolution technologique en cours, à l’affaiblissement des classes moyennes, qui, comme le rappelle le politologue Andrew Michta, forment le «demos», l’âme des nations démocratiques. S’agit-il d’un baroud d’honneur? Je ne l’espère pas. L’idéal serait que les revendications des partis populistes entrent peu à peu dans les réflexions des élites gouvernantes, que ces partis contribuent à la solution des problèmes qu’ils pointent. Mais si les élites s’avèrent incapables de faire face, il faut s’attendre à ce que Yascha Mounk appelle un scénario de «guerre civile complexe». Je crains une montée en puissance de tensions communautaires inextricables, d’un scénario de radicalisation des revendications, d’un glissement vers une forme de racialisation et exacerbation des conflits subnationaux si le niveau national devient défaillant ; bref, d’un affaiblissement simultané de la démocratie et de la nation si les élites gouvernantes échouent à intégrer les révoltes actuelles dans le paysage. Un despote pourrait-il alors surgir pour ramasser la mise? Dans mon livre, j’invite à méditer l’évolution américaine. Car l’éviction politique de Trump et l’arrivée de Biden n’ont nullement débouché sur une normalisation de la scène politique. On a vu émerger une véritable sécession mentale et politique d’une partie du camp Trump, sur fond de radicalisation de la gauche identitaire woke. Deux Amérique qui ne se parlent plus et ne se font plus confiance, se sont solidifiées, dans un état de guerre civile tiède. Il faut tout faire pour éviter un tel scénario en France. (….) Car la crise de l’Occident appelle les tempêtes. Nous avons été tellement occupés à nous diviser et à repousser la solution des problèmes posés, tellement obsédés par notre culpabilité historique, tellement absorbés par nos interrogations sur la fluidité du genre et autres débats postmodernes sur le sexe des anges, que nous avons fermé les yeux face aux défis qui fondaient sur nous. Mais nous venons d’être ramenés à la brutalité du réel par la guerre de Poutine en Ukraine. Depuis des années, Vladimir Poutine a constaté nos lâchetés, nos renoncements face à ses agressions, et notre incapacité à nous rassembler. Il a vu dans la faiblesse occidentale, dans sa déliquescence spirituelle et sa sortie de l’Histoire nihiliste et infantile, une occasion rêvée d’avancer ses pions en Ukraine, pour réaliser son grand projet néoimpérial de rassemblement des terres russes et de révolution mondiale anti-occidentale. Il a décidé que nous étions si décadents, si divisés, si vénaux que nous ne bougerions pas. Il s’est en partie trompé puisque nous avons réagi collectivement et entrepris d’aider l’Ukraine. Mais cette crise doit être l’occasion d’une introspection bien plus sérieuse sur la manière dont nous devons viser à reconstruire nos démocraties et l’Europe. Nous devons travailler d’urgence à réconcilier les élites et le peuple, car la guerre civile à petit feu qui gronde est le terreau sur lequel tous nos ennemis s’engouffreront. Nous devons également réarmer nos nations, revenir à la notion de puissance. Nous devons aussi méditer la leçon de la résistance patriotique ukrainienne, qui montre que nous avons besoin de la force et de l’esprit des nations, pour construire une Europe forte et solidaire. Nous avons besoin aussi d’apprendre à garder les yeux ouverts, au lieu de nous concentrer sur «le réel» qui arrange nos postulats idéologiques. En France notamment, la droite nationale doit reconnaître son aveuglement dans l’appréciation du danger russe, et s’interroger sur les raisons pour lesquelles elle s’est laissée abuser. La gauche doit, de son côté, absolument prendre acte du danger stratégique que constitue l’islamisation croissante de notre pays, sujet sur lequel elle reste plongée dans un déni suicidaire. Sinon, dans vingt ans, nous aurons à l’intérieur de nos murs une catastrophe tout aussi grave que celle qui a surgi à l’est de l’Europe. Laure Mandeville

Le peuple n’a pas dit son dernier mot

Telle est la conclusion du dernier livre de la journaliste du Figaro Laure Mandeville (« Les Révoltés de l’Occident ») …

Qui malgré la réélection par défaut d’un président français au programme aussi vide que sa non-campagne …

Suite à la diabolisation unanime de ses principaux opposants

Dont un Eric Zemmour piégé par son étrange aveuglement face au néo-impérialisme de Poutine …

Mais qui surtout n’a pas su trouver les mots, comme le rappelle Robert Ménard, pour gagner les esprits des principaux bénéficiaires de ses propositions, à savoir les classes populaires et les immigrés eux-mêmes …

Même s’il a eu l’immense mérite de « faire voter les bourgeois comme leur femme de ménage » …

Et pourrait bien ne pas avoir dit son dernier mot …

Face au défaitisme et au fatalisme des tenants de l’institutionnalisme historique et de leur fameuse « dépendance du sentier »

Prêts à abandonner en poursuivant la déconstruction méthodique de l’Etat-nation ….

Des quartiers et bientôt des villes entières au chaos et à l’insécurité physique, économique, sociale et culturelle ..

Pointe l’inexorable avancée, malgré la diabolisation, la subversion et les putschs juridiques, de cette insurrection populaire qui du Brexit à Trump …

Et de l’Italie aux Pays-Bas ou de la Hongrie à la Pologne …

Est en train de travailler l’Europe et l’Occident …

Face à une mondialisation et une immigration devenues folles …

Et les catastrophes qui vont avec, liées à la montée en puissance sur fond de rivalité mimétique à l’échelle planétaire des anti-modèles autoritaires des régimes ex-communistes toujours pas décommunisés et pas « nurembergisés » comme la Chine (nouvelle grippe espagnole) et la Russie (nouvelle guerre mondiale)

Ou entre un égorgement et une décapitation, les ravages du terrorisme islamiste interne …

La nouvelle tryrannie, au niveau du marché du travail et des libertés d’expression, des nouveaux « maitres du monde » du numérique et de l’ubérisation (les nouveaux barons voleurs des GAFAM) …

Sans parler des ravages, hystérie écologiste comprise, de la pollution et du gaspillage des ressources

Laure Mandeville: « C’est la guerre de Poutine qui a détruit la candidature d’Éric Zemmour »
Alexandre Devecchio
Le Figaro
6 mai 2022

GRAND ENTRETIEN – Dans son nouvel essai, Les Révoltés d’Occident, Laure Mandeville, grand reporter au Figaro, dissèque le «phénomène» Zemmour. Malgré un score de 7%, elle reste persuadée que le mouvement qu’a fait naître Éric Zemmour n’a rien d’une bulle car il s’inscrit, selon elle, dans un contexte plus large: celui du réveil des nations occidentales.

LE FIGARO MAGAZINE. – Votre livre peut se lire comme une analyse à chaud du phénomène. Après son score de 7% au premier tour, que répondez-vous à ceux qui qualifient sa candidature de bulle médiatique?

Laure MANDEVILLE. – Je ne sais pas combien de temps Éric Zemmour restera en politique. Mais ce dont je suis convaincue, c’est que le mouvement d’espoir et d’enthousiasme bien réel qu’il a réveillé est la manifestation d’une révolte populaire profonde, qui n’a rien d’une bulle. Cette révolte cherche désespérément un leader, et a vu en lui un possible véhicule de ses revendications de renforcement du cadre national, comme protection contre les grands vents de la globalisation. Éric Zemmour a réveillé un patriotisme français à la fois raisonné et émotionnel qui n’osait plus s’exprimer de manière ouverte de peur d’être qualifié de nationalisme raciste et dangereux. L’épisode du vieux militaire qui lui a offert ses décorations de guerre en pleurant, pendant un meeting, n’a rien d’anecdotique.

Une partie croissante de la société considère, même si elle est divisée sur les solutions, que le pays est dans une impasse stratégique dangereuse, qui mènera à la disparition de la France en tant que civilisation, si rien n’est fait pour arrêter l’immigration massive et pour favoriser l’intégration des nouveaux arrivants, et notamment celle de communautés musulmanes qui sont soumises à la pression de l’islamisme, et aux particularités politiques de l’islam qui ne fait pas de distinction entre le politique et le religieux.

La réalité est que Zemmour a donné voix à une angoisse existentielle sur la transformation démographique et culturelle de notre pays. Le phénomène est transoccidental. Les peuples d’Occident réclament des frontières et sonnent partout l’alarme contre le piège globaliste et multiculturaliste que les élites ont refermé sur eux, avec un mélange d’irénisme et d’aveuglement. Ils ont peur d’une désagrégation du tissu économique et politique national au profit d’intérêts chinois ou autres susceptible d’accélérer notre perte de souveraineté, et d’une communautarisation accélérée qui rendra la vie en commun de plus en plus difficile.

En France, il y a aussi une énorme préoccupation due à l’apparition d’une insécurité chronique, d’une grande violence. Le phénomène Zemmour ou ses variantes ne sont pas près selon moi de disparaître, parce que les élites répondent à l’inquiétude en érigeant une grande muraille du déni et de l’excommunication, peignant leurs revendications comme la marque d’un nouveau fascisme au lieu d’y répondre.

Vous aviez également suivi la campagne victorieuse de Trump… Quels sont les points communs et les différences entre Zemmour et Trump?

La révolte zemmouriste et la révolte trumpiste portaient maintes similitudes, dans leurs ressorts antimondialisation et anti-immigration, leur credo conservateur, leur défense de l’Occident chrétien et leur méfiance de l’islam, leur volonté de réalisme en politique étrangère.

Toutes ces ressemblances n’empêchent pas les différences de personnalités et de culture abyssales entre les deux. Donald Trump est un fils de famille, héritier d’un promoteur immobilier de Brooklyn, qui a forgé sa personnalité sur les chantiers de construction paternels dans la banlieue de Big Apple, puis fait son chemin dans un monde capitaliste new-yorkais brutal et sans pitié. Éric Zemmour, issu d’un milieu très simple, a fait sa vie dans les livres, le journalisme, l’exploration passionnée de l’histoire et l’observation d’un monde politique dont il connaissait les tours et détours. C’est un intellectuel, qui tend à tout théoriser, quand Trump est un pur intuitif.

Mais on trouve aussi des points communs entre les deux hommes: le caractère indomptable, le sens de la formule et la capacité à exprimer, de manière cathartique, ce que pense le peuple. Ce sont de ce point de vue deux hommes de la petite lucarne qu’ils ont utilisée avec maestria pour faire leur célébrité et nouer une relation intime avec le peuple. Tous deux partagent aussi une allergie à l’idéologie du genre et une vision assez macho des relations hommes-femmes, ainsi qu’une conception hobbésienne du monde, basée sur les rapports de force. Leur fascination pour les hommes forts, qui s’est d’ailleurs exprimée dans leur admiration troublante pour Vladimir Poutine, est un autre point commun très frappant.

Qu’a-t-il manqué à Éric Zemmour pour être réellement le Trump français qu’il rêvait d’être?

Éric Zemmour n’a pu asseoir sa popularité sur un parti de l’establishment déjà installé contrairement à Trump qui a pris d’assaut le parti républicain. Il n’a pas réussi non plus à séduire les classes populaires, peut-être parce qu’il n’a pas su complètement leur parler, contrairement à Trump et à Marine Le Pen, qui ont su parler de l’insécurité économique et du pouvoir d’achat du «pays périphérique» alors que Zemmour mettait l’accent sur la question de l’immigration et de la survie de la nation. Sans doute a-t-il sous-estimé l’angoisse de «la guerre civile» des Français, qui partagent son inquiétude sur l’avenir de la France, mais craignent sans doute encore plus la menace d’un clash entre communautés. Ils partagent son diagnostic, mais sont terrifiés par ses solutions, ou pas assez convaincus de sa capacité à gérer l’immensité du défi.

Au-delà de tous ces points clés, je suis pour ma part persuadée que c’est la guerre de Poutine qui a percuté et détruit la candidature d’Éric Zemmour. Quand celle-ci éclate, le 24 février, il est en ascension, atteignant quelque 16% des intentions de vote, à égalité avec Le Pen, qui semble, elle, sur une pente descendante. Mais la guerre chamboule tout. Ayant répété depuis des années que Poutine est un grand patriote, voire un modèle dont la France devrait s’inspirer pour remettre son pays en ordre, Éric Zemmour est frappé de plein fouet. Sa condamnation trop faible de la guerre, son incapacité à qualifier Poutine de dictateur et sa persistance à dénoncer les responsabilités de l’Occident, au lieu de prendre la mesure de l’impérialisme brutal de Poutine et de la dangerosité d’un pouvoir russe basé sur la violence et le mensonge, ont, je pense, créé un doute béant dans la bourgeoisie qui l’avait soutenu jusque-là, doute dans lequel se sont engouffrés ses adversaires.

Les classes populaires, qui soutenaient Le Pen, elles, ont moins réagi à la guerre. Son absence d’empathie vis-à-vis des réfugiés ukrainiens, dont il a jugé la présence peu opportune en France, a également beaucoup choqué. Marine Le Pen, qui avait pourtant un lourd passif sur le sujet, vu sa proximité ancienne et totale avec Poutine, a mieux géré cette situation embarrassante, détournant le tir en parlant «pouvoir d’achat» et révélant une habileté politique que n’a pas su montrer Zemmour, resté très idéologique. Lui qui avait voulu se placer dans le sillage de De Gaulle s’est retrouvé pris à contre-pied, compromis avec un dictateur impérial impitoyable, alors que l’Ukraine incarnait l’esprit de résistance gaullien et churchillien.

Cette fascination pour Poutine de la droite national-populiste et de l’extrême droite s’explique par l’habileté avec laquelle l’homme fort de la Russie a instrumentalisé les révoltes national-populistes. Voyant là une opportunité de se constituer une «armée» de partis amis, il les a courtisés, se posant en souverainiste, en rempart de la chrétienté contre l’islamisme et la décadence des mœurs de l’Occident. Il s’agissait d’un trompe-l’œil bien sûr, d’un village Potemkine cachant la déliquescence et l’anomie d’une société russe où domine la loi du plus fort la plus brutale, pas le conservatisme. Mais les voix des experts qui avertissaient contre l’entourloupe ont été ignorées, et les nationalistes de tout poil sont tombés en plein dans le piège. Zemmour comme les autres.

Au-delà du cas Zemmour, votre livre est une réflexion plus large sur le réveil des nations en Occident. Mis à part Orbán, la plupart des «populistes» ont été défaits. Dans ces conditions, ce réveil est-il vraiment durable? N’était-ce pas une parenthèse ou un baroud d’honneur?

Le réveil des nations d’Occident s’exprime de multiples façons, souvent brouillonnes et éphémères, avec un succès très relatif en effet. Ces phénomènes témoignent de la volonté instinctive des peuples d’empêcher des processus de désintégration des nations extrêmement puissants et peut-être irréversibles, liés à l’affaiblissement des États au profit de forces transnationales très puissantes, à la révolution technologique en cours, à l’affaiblissement des classes moyennes, qui, comme le rappelle le politologue Andrew Michta, forment le «demos», l’âme des nations démocratiques.

S’agit-il d’un baroud d’honneur? Je ne l’espère pas. L’idéal serait que les revendications des partis populistes entrent peu à peu dans les réflexions des élites gouvernantes, que ces partis contribuent à la solution des problèmes qu’ils pointent. Mais si les élites s’avèrent incapables de faire face, il faut s’attendre à ce que Yascha Mounk appelle un scénario de «guerre civile complexe». Je crains une montée en puissance de tensions communautaires inextricables, d’un scénario de radicalisation des revendications, d’un glissement vers une forme de racialisation et exacerbation des conflits subnationaux si le niveau national devient défaillant ; bref, d’un affaiblissement simultané de la démocratie et de la nation si les élites gouvernantes échouent à intégrer les révoltes actuelles dans le paysage.

Un despote pourrait-il alors surgir pour ramasser la mise? Dans mon livre, j’invite à méditer l’évolution américaine. Car l’éviction politique de Trump et l’arrivée de Biden n’ont nullement débouché sur une normalisation de la scène politique. On a vu émerger une véritable sécession mentale et politique d’une partie du camp Trump, sur fond de radicalisation de la gauche identitaire woke. Deux Amérique qui ne se parlent plus et ne se font plus confiance, se sont solidifiées, dans un état de guerre civile tiède. Il faut tout faire pour éviter un tel scénario en France.

Vous voyez l’invasion de l’Ukraine par Vladimir Poutine comme un signe de la faiblesse des nations occidentales. Cette crise peut-elle mener à une forme de sursaut?

Je l’espère. Car la crise de l’Occident appelle les tempêtes. Nous avons été tellement occupés à nous diviser et à repousser la solution des problèmes posés, tellement obsédés par notre culpabilité historique, tellement absorbés par nos interrogations sur la fluidité du genre et autres débats postmodernes sur le sexe des anges, que nous avons fermé les yeux face aux défis qui fondaient sur nous. Mais nous venons d’être ramenés à la brutalité du réel par la guerre de Poutine en Ukraine.

Depuis des années, Vladimir Poutine a constaté nos lâchetés, nos renoncements face à ses agressions, et notre incapacité à nous rassembler. Il a vu dans la faiblesse occidentale, dans sa déliquescence spirituelle et sa sortie de l’Histoire nihiliste et infantile, une occasion rêvée d’avancer ses pions en Ukraine, pour réaliser son grand projet néoimpérial de rassemblement des terres russes et de révolution mondiale anti-occidentale. Il a décidé que nous étions si décadents, si divisés, si vénaux que nous ne bougerions pas. Il s’est en partie trompé puisque nous avons réagi collectivement et entrepris d’aider l’Ukraine. Mais cette crise doit être l’occasion d’une introspection bien plus sérieuse sur la manière dont nous devons viser à reconstruire nos démocraties et l’Europe.

Nous devons travailler d’urgence à réconcilier les élites et le peuple, car la guerre civile à petit feu qui gronde est le terreau sur lequel tous nos ennemis s’engouffreront. Nous devons également réarmer nos nations, revenir à la notion de puissance. Nous devons aussi méditer la leçon de la résistance patriotique ukrainienne, qui montre que nous avons besoin de la force et de l’esprit des nations, pour construire une Europe forte et solidaire. Nous avons besoin aussi d’apprendre à garder les yeux ouverts, au lieu de nous concentrer sur «le réel» qui arrange nos postulats idéologiques. En France notamment, la droite nationale doit reconnaître son aveuglement dans l’appréciation du danger russe, et s’interroger sur les raisons pour lesquelles elle s’est laissée abuser. La gauche doit, de son côté, absolument prendre acte du danger stratégique que constitue l’islamisation croissante de notre pays, sujet sur lequel elle reste plongée dans un déni suicidaire. Sinon, dans vingt ans, nous aurons à l’intérieur de nos murs une catastrophe tout aussi grave que celle qui a surgi à l’est de l’Europe.

Voir par ailleurs:

Robert Ménard: «Je préfère cinquante ans de Macron à un an de guerre civile»

Grand entretien avec le maire de Béziers

Elisabeth Lévy

Causeur

3 mai 2022

Finis les excès verbaux, les slogans et les affiches chocs. Le maire de Béziers a changé. S’il a soutenu Marine Le Pen, par fidélité, cela ne l’empêche pas de saluer certaines actions d’Emmanuel Macron. Soucieux de montrer le chemin de la réconciliation nationale, Robert Ménard s’arme de sagesse et de bienveillance.

Causeur. À en juger par vos récentes déclarations, vous avez changé. Pouvez-vous expliquer cette évolution ?

Robert Ménard. Je me « gargarise » un peu moins ! J’ai été journaliste pendant plus de trente ans et, quand on est journaliste, on aime les mots, et plus encore les bons mots, parfois au détriment de ce qu’on voit et pense réellement. Je suis arrivé à la mairie avec le goût du slogan et de l’affiche choc. Et je me suis aperçu que ça blessait des gens. Or quand on est journaliste, on n’a pas affaire aux gens ! Quand on a envoyé son article, neuf fois sur dix, on ne revoit plus jamais les personnes dont on parle. Au contraire, un maire vit au jour le jour avec les gens, il les croise en bas de chez lui. Et puis être maire vous confronte à la complexité des choses, on voit que c’est difficile d’agir sur le réel. Finalement, j’ai réalisé que j’aimais les gens plus que les idées.

En somme votre évolution porterait seulement sur la forme ? On a tout de même le sentiment que sur les sujets comme l’immigration, vous vous êtes un peu déplacé. Vos idées ont-elles changé ou les exprimez-vous moins brutalement ?

J’ai réalisé que ça ne servait à rien de rajouter du malheur au malheur. Parfois, mes excès couvraient des attitudes ou des propos dont je ne suis pas très fier : je pense à cette affiche où on voyait des migrants qui semblaient s’en prendre à notre cathédrale et dont la légende était « Vous n’êtes pas les bienvenus ». Je mesure à quel point la tentation d’être applaudi fait dire de mauvaises choses, que l’on peut toujours justifier intellectuellement mais dont on sent que ce n’est pas bien. Je ne cherche pas à faire de la poésie, mais pris dans une espèce de plaisir à provoquer, à être repris par mes ex-confrères, j’ai sans doute oublié une certaine prudence qui n’est pas forcément synonyme de lâcheté ou de compromission, mais peut-être d’un peu de sagesse.

Certes, il y a les phénomènes que l’on peut dénoncer et les individus qui en sont les agents inconscients. Considérez-vous encore que l’immigration et l’islam identitaire sont un combat prioritaire pour notre pays ?

Oui, mais je sais aussi que les migrants n’arrivent pas massivement avec la volonté d’islamiser le pays. Récemment, pendant une visite d’un quartier dit « difficile », une maman musulmane m’a expliqué qu’elle avait inscrit sa fille à l’école Notre-Dame et que ça lui coûtait 200 euros par mois. Je lui ai fait remarquer qu’il y avait, près de chez elle, une école publique gratuite mais, m’a-t-elle répondu, elle voulait du « mélange », elle voulait « des Français ». Quand on me dit ça, je réponds systématiquement : « Mais vous êtes Français vous aussi ! » Et dans 99 % des cas, ils le sont ! Bien sûr, on comprend ce qu’ils veulent dire. Mais on n’ose plus employer les mots justes… Pour revenir à cette fameuse affiche, elle donnait l’impression qu’on pointait du doigt l’islam au risque d’attiser une guerre de religion. Évidemment, je ne fais pas une guerre à l’islam, mais à l’islamisme radical et ce n’est pas la même chose. Aujourd’hui, je n’ai pas envie de faire de la peine à cette dame. Elle est sympathique, et nous aurions mille choses à nous raconter. Je préfère désormais ce genre de dialogue aux coups médiatiques du passé.

Vous disiez alors qu’il y avait, sur notre territoire, une autre civilisation qui voulait s’installer. Le pensez-vous toujours ?

Pour reprendre l’exemple de cette dame, je ne pense pas qu’elle ait envie de reproduire l’Arabie saoudite à Béziers. Le problème, c’est le nombre ! Quand, dans une école, 90 % des élèves ou plus sont issus de l’immigration, ils peuvent être très sympathiques individuellement, on n’a pas les moyens de les intégrer et encore moins de les assimiler. Et cela à leur détriment. Seulement, la façon dont je disais ce genre de choses paraissait se résumer à : « Ouh, il y a trop d’Arabes ici ! » Or, je n’ai jamais pensé dans ces termes et j’ai toujours cherché à mettre en place des solutions pour faciliter cette assimilation. Il faut réduire le flux migratoire, oui, mais sans blesser ou aliéner ceux qui sont là.

Votre expérience de maire vous a fait changer, et peut-être le contact avec vos enfants, qui sont plutôt gauchistes…

Ah ça, le dialogue est parfois vif ! Mais mes enfants m’apprennent des choses. Et même s’ils votaient Mélenchon, je ne dirais jamais qu’ils sont des « collabos », comme l’a dit Thierry Mariani à propos des Insoumis.

Mariani a eu tort de se livrer à cette instrumentalisation de l’histoire. Reste que, s’il y a un fascisme islamique, la complaisance de Mélenchon à son endroit est indéniable.

Je ne cesse de rappeler que Mélenchon est allé manifester avec des islamistes au cri de « Allah Akbar ! » mais je ne choisirais jamais le mot collabo !

En politique, il faut aussi marquer les esprits. N’avez-vous pas peur qu’un discours trop raisonnable n’imprime pas ?

Lorsque je passe à la télé, on me fait souvent le crédit d’exprimer ce que beaucoup de gens pensent. Je crois que c’est parce que j’affiche mes convictions. Aujourd’hui ma conviction est que notre pays a besoin de se réconcilier.

Il faut faire attention avec la réconciliation, parce que la division, la controverse, le désaccord sont l’état naturel des sociétés humaines.

Oui, mais entre division et guerre civile, il y a une nuance. Je suis pour la controverse, je ne l’ai jamais fuie. Mais quand je vois certaines personnes, dans nos mouvances, assumer le risque d’une guerre civile pour, disent-ils, « sauver la France », je me demande s’ils savent de quoi ils parlent. La guerre civile, c’est la pire des choses ! Il faut ne jamais avoir bougé de son fauteuil pour supporter cette idée-là ! Comme journaliste puis comme patron de Reporters sans frontières, j’ai connu nombre de pays en guerre civile : c’est le plus grand malheur qui puisse arriver à un peuple. Je préfère cinquante ans de Macron à un an de guerre civile.

Vous préférez aussi cinquante ans d’islamisation à un an de guerre civile ?

Mais on peut s’opposer à l’islamisation sans faire la guerre aux musulmans ! Allez-vous faire la guerre aux petits cons qui font l’apologie des Palestiniens, alors qu’ils ne savent même pas où ça se situe sur une carte ? C’est du fantasme, de la bêtise ! Ce qu’il nous faut combattre, c’est cette ignorance abyssale. Et ce combat se mène par la politique et par l’éducation.

Selon vous, on peut dire les choses sans blesser. Vous aviez avec Zemmour une vieille amitié, mais vous l’avez attaqué, y compris quand ça allait mal dans son camp. N’avez-vous pas failli à votre devoir d’amitié ?

Je pourrais inverser la question : j’étais seul à soutenir Marine Le Pen quand tout le monde lui tournait le dos, y compris bon nombre de mes copains ! Si j’ai voté Le Pen, c’est aussi par fidélité à la parole donnée. Dès le mois d’août, j’ai expliqué mes désaccords à Éric Zemmour et je lui ai dit que je ne ferais pas campagne avec lui. J’ai même écrit un texte pour expliquer mon vote Le Pen. C’est Éric qui est d’une violence insupportable. Il nous faisait revenir au temps de Jean-Marie Le Pen. Vingt ans en arrière ! En réalité, il n’a jamais su quitter le terrain des idées. Il s’est moqué de Marine Le Pen en disant : « Elle aime les chats, et moi j’aime les livres. » Son problème, c’est qu’il n’aime que les livres. Or pour faire de la politique, il faut aimer les gens.

Mais Jean-Marie Le Pen a mis certains sujets sur la table à une époque où personne n’en parlait. Vous pouvez admettre que si Zemmour n’avait pas parlé d’immigration, d’islamisme, d’identité, ces thèmes auraient été totalement absents de la présidentielle.

Je n’ai cessé de dire que je lui reconnaissais ce mérite-là ! Le RN parle de ces sujets depuis quarante ans ! Pourtant, il a fallu que Zemmour s’en empare pour que la bourgeoisie se sente concernée. Que vous le vouliez ou pas, entre Le Pen et Zemmour, c’est une affaire de lutte des classes. Éric est du côté de la bourgeoisie de droite, dont certains représentants sont horrifiés à l’idée de voter comme leur femme de ménage. Ça saute aux yeux !

Donc Éric Zemmour a bien eu ce mérite-là, mais avec quels mots ! J’ose à peine employer le terme « bienveillance » car il a été accaparé par Macron, mais oui, il faut être bienveillant avec les gens. C’est d’ailleurs pour cela que j’ai changé sur des sujets importants. J’étais pour l’interdiction du voile islamique dans l’espace public, aujourd’hui je crois que c’est une bêtise, non seulement parce que c’est infaisable, mais parce que cela revient à faire fi d’une motivation d’une partie des femmes. Toutes ne sont pas contraintes de porter le voile.

Certes, mais on a le droit de penser que le voile est contraire aux mœurs françaises. De plus, c’est un instrument de conquête des Frères musulmans.

Je suis d’accord avec vous, mais comment l’expliquer aux gens ? Certainement pas à coups d’interdictions.

Dans son discours du Trocadéro, Zemmour tendait la main aux musulmans et leur a dit, « Vous êtes mes frères ». Personne n’en a parlé ; on a préféré en faire des caisses sur les « Macron assassin » scandés par quelques manifestants.

Vous savez comment fonctionnent les médias. Et puis il a dit que certes, il condamnait ce slogan mais « en même temps » qu’il le comprenait. Eh bien, non ! Ce n’est pas compréhensible.

Vous êtes donc resté loyal à Marine Le Pen, même si économiquement vous êtes plus à droite qu’elle…

Oui, elle a évolué sur beaucoup de choses, même si ce n’est pas assez à mon goût. Sur l’Europe, elle est au milieu du gué. Sur Poutine, heureusement que Zemmour lui a servi de paratonnerre, car elle avait à peu près les mêmes positions que lui. Il y a ce tropisme pour cette espèce de nationalisme un peu viril qui plaît tellement à la droite de la droite, mais elle a été suffisamment raisonnable pour dire immédiatement qu’il fallait accueillir les réfugiés. Marine a besoin de parler avec des gens qui ne lui doivent rien. Je suis l’un des rares à ne rien attendre d’elle, donc à n’avoir aucune prudence quand je lui parle.

Venons-en à Emmanuel Macron et à son incroyable capacité de séduction. Lors de sa visite à Béziers, elle semble avoir fait effet sur vous.

D’abord, je suis spontanément respectueux du chef de l’État quel qu’il soit. Ensuite, il a un vrai bon contact avec les gens. Sur les réseaux sociaux, on m’a reproché de lui avoir serré la main chaleureusement. Il aurait fallu que je la prenne comme les gens de la France insoumise ou les communistes prennent la mienne, en donnant l’impression qu’ils touchent un truc un peu répugnant. Cela dit, à Béziers, à part trois pingouins proches de Zemmour, personne ne m’en a fait le reproche. Macron a eu la bonne idée, pour lui et pour moi, de m’inviter à l’Élysée lors de son hommage aux pieds-noirs. Ses mots m’ont touché, et je l’ai dit. Je lui ai dit à quel point mon père aurait été fier de me voir là et d’entendre ces paroles-là pour les pieds-noirs que nous sommes.

Le problème c’est qu’il y en a pour tout le monde. Il rend hommage aux pieds-noirs et il fait des salamalecs aux Algériens…

C’est vrai et je lui en ai parlé ! Je lui ai dit aussi que le 19 mars, comme tous les ans, je mettrais les drapeaux en berne, ce que j’ai fait. On peut être respectueux du chef de l’État et avoir avec lui des désaccords. Peut-être que je deviens trop vieux pour l’opposition systématique…

Vous n’allez pas commencer à 70 ans une carrière de courtisan.

Ce n’est pas vraiment mon genre… Je suis un maire heureux. Je n’attends rien de personne.

Vous êtes sincèrement admiratif des qualités de Macron. Envisagez-vous de travailler avec lui ? Vous l’a-t-il proposé ?

Je discute avec tout le monde, y compris des gens très proches du président qui me savent gré de ne pas être toujours dans la critique. J’ai été le premier élu de droite à approuver le passe sanitaire, alors que j’avais beaucoup critiqué la gestion de la crise sanitaire l’année précédente. De même, sur l’Ukraine, je n’ai pas hésité à affirmer qu’il avait raison et que mes amis avaient tort. Il y a peut-être des gens qui regrettent que je ne sois pas le facho qu’ils imaginaient, mais c’est tant mieux pour moi et surtout pour ma ville.

Si on vous propose d’entrer au gouvernement, étudierez-vous cette proposition ?

La seule question que je me poserais, c’est : pour quoi faire ? Si demain Macron vous appelle et discute avec vous, vous n’allez pas lui raccrocher au nez.

Pensez-vous que Macron est capable de mener à l’apaisement que vous appelez de vos vœux ?

Je l’espère. Et je ne lui fais aucun procès d’intention.

Voir enfin:

Vladimir Poutine et l’illusion brisée du « contre-modèle » (Extrait de Les Révoltés d’Occident, Laure Mandeville, 2022)

Éric Zemmour n’est pas seul à avoir fait preuve d’une coupable mansuétude à l’égard du Kremlin. L’un des traits récurrents des « révoltes nationales-conservatrices » qui se multiplient à travers l’Occident, est précisément le mélange de fascination et d’aveuglement total dont leurs leaders ont fait preuve sur le dossier russe. De Donald Trump à Thierry Baudet, en passant par Matteo Salvini, Viktor Orbán, Sebastian Kurz, Éric Zemmour ou Marine Le Pen, la similitude d’approche est même tout à fait frappante, même si Trump a finalement fini par renoncer à ses ouvertures vers Moscou, une fois confronté, en tant que président, à la réalité brutale du comportement géopolitique de la Russie.

La raison de cette passion poutinienne est avant tout idéologique, psychologique ou liée à des intérêts de realpolitik, en Hongrie par exemple, où la dépendance à l’énergie russe est très forte. Dans un monde occidental dont les démocraties apparaissent aujourd’hui impuissantes et velléitaires, persistant dans leur attachement au multiculturalisme malgré le péril islamiste, beaucoup au sein de l’extrême droite ou de la droite nationaliste rêvent d’un « homme fort » charismatique qui sauverait la patrie. Cet attrait est partagé par une partie de la gauche – mélenchoniste, par exemple –, probablement par nostalgie du « paradis communiste » perdu et par anti-atlantisme. « Il faudrait un homme d’État comme Poutine, qui s’élève au-dessus des pâquerettes », jugeait par exemple l’homme politique de droite Claude Goasguen. « Vladimir Poutine est un homme respectable, un patriote qui défend les intérêts de son pays », a répété, pour sa part, Éric Zemmour pendant tout le début de sa campagne. Il avait aussi, en tant qu’éditorialiste, vanté sans réserve l’action du Kremlin, allant même jusqu’à souhaiter à la France « un Poutine français ». Explication : ce dernier défendait les intérêts de son pays et avait remis de l’ordre chez lui. Une méconnaissance de la réalité russe absolument stupéfiante, qui a gravement percuté sa campagne. Quatre des cinq principaux candidats à l’élection présidentielle française – Éric Zemmour, Marine Le Pen, Valérie Pécresse, Jean-Luc Mélenchon – ont marqué au moins une déférence, sinon une sympathie prononcée pour Vladimir Poutine jusqu’à la crise ouverte par l’invasion russe. Emmanuel Macron a lui aussi misé sur le dialogue bilatéral avec Poutine. L’attrait du maître du Kremlin est venu largement pour les autres de son profil savamment cultivé de contre-modèle culturel et de chef de file d’un « conservatisme modéré », censé défendre la

“défendre la civilisation chrétienne et privilégier le bon sens. Il en avait plusieurs fois théorisé les grandes lignes, en se moquant habilement des dérives postmodernes des sociétés occidentales, sur la question du genre notamment, pour attirer à lui les conservateurs.

En se posant en pourfendeur de la « pensée unique » et du déconstructivisme, Poutine a capté « par effet miroir », « tous ceux qui stigmatisent la décadence des mœurs, l’islamisation, la bureaucratie de Bruxelles et l’abandon des chrétiens d’Orient », décrypte la russologue française Françoise Thom dans un article du site spécialisé Desk Russie. Il s’agit là, bien sûr, « d’une vision manichéenne » très faussée, qui oppose les méchants Américains mondialistes et leurs multinationales, aux vaillants résistants ; bref, une version moderne « d’Astérix contre l’Empire romain » sans rapport avec la réalité, note-t-elle. Le projet de rempart contre l’islamisme ressemble en fait beaucoup à un village Potemkine, comme le montre la fragilité du « consensus » que Poutine a arraché en Tchétchénie, où il a donné les clés du pouvoir à Ramzan Kadyrov – ce dernier installant un régime de fer, tout en laissant s’insinuer une réislamisation rampante des mœurs.

Mais, faute d’une connaissance approfondie de la dynamique interne russe, le subterfuge a fonctionné à plein, alimenté par la réalité indéniable de la crise occidentale et par les nombreux relais dont bénéficie la machine de propagande du Kremlin à travers l’Occident. Jusqu’à la guerre ouverte lancée contre l’Ukraine par le Kremlin, près d’un tiers des Français jugeaient Vladimir Poutine positivement.

Comme le montre une intéressante enquête de la correspondante du Monde Isabelle Mandraud, publiée en 201945, la Russie a tissé depuis des années des relations particulières avec toute une mouvance d’extrême droite, qui a ensuite répandu ce tropisme russe à travers un spectre politique européen beaucoup plus large. Les liens existent en réalité depuis la fin de l’URSS46, mais se sont intensifiés depuis les années 2000, la Russie devenant le lieu de deux grandes réunions de mouvements d’extrême droite européens – l’une tenue en 2015 à Saint-Pétersbourg notamment ; et l’autre, le Congrès mondial des partis de la paix, organisé à la Douma par le député russe Vladimir Jirinovski, en juin 2018. « En 2005, après l’échec du référendum sur la Constitution européenne, Poutine a très bien vu venir le mouvement souverainiste et le retour au nationalisme en Europe ; il a fait alors le choix stratégique d’investir dans cette tendance », note Thomas Gomart, directeur de l’Institut français des relations internationales ; soulignant par ailleurs le mépris du dirigeant russe pour l’Union européenne. Des partis comme la Ligue italienne, l’Alternative pour l’Allemagne, le Rassemblement national en France, Jobbik en Hongrie, le FPÖ en Autriche, le Parti pour l’indépendance du Royaume-Uni (Ukip), le parti de Thierry Baudet aux Pays-Bas, font partie de cette mouvance prorusse… À partir de l’annexion de la Crimée en 2014, Vladimir Poutine, isolé par les sanctions, les a considérés avec une attention toute particulière, rencontrant notamment Matteo Salvini, patron de la Ligue italienne, dès le mois d’octobre 2014, comme l’a révélé plus tard une photo des deux hommes publiée sur le compte Twitter du politique italien. Dans un livre paru en février 2019, Le Livre noir de la Ligue, les journalistes italiens Giovanni Tizian et Stefano Vergine ont d’ailleurs accusé le parti du « capitaine » d’avoir reçu de l’argent de Moscou, sous la forme d’une opération commerciale d’achat-vente de carburant, pour financer sa campagne pour les européennes. L’affaire aurait été négociée par son fidèle conseiller, Gianluca Savoini, à l’hôtel moscovite Metropol, pendant une rencontre de Salvini avec la représentation locale du patronat italien. Des enregistrements de la conversation ont circulé, mais les deux reporters n’ont cependant jamais pu confirmer la réalité de la transaction – qui a été démentie par la Ligue. Une sombre affaire de corruption, liée à la Russie, a aussi entraîné la démission du dirigeant d’extrême droite du Parti de la liberté (FPÖ), Heinz-Christian Strache, qui était le vice-chancelier d’Autriche, aux côtés de Sebastian Kurz, en 2019. En France, Marine Le Pen, reçue au Kremlin en pleine campagne pour les européennes de 2019, a pour sa part, reconnu avoir touché un prêt de neuf millions d’euros de la banque russe First Czech-Russian Bank en 2011, « parce qu’aucune banque en Europe » n’avait répondu à ses demandes. Une décision qui cadre mal avec son ardent attachement rhétorique à la « souveraineté ». D’après des câbles diplomatiques révélés par le site d’information bulgare Bivol et le site WikiLeaks, une formation politique bulgare, Ataka, connue pour ses positions extrémistes, aurait aussi perçu des fonds de Moscou. On a assisté parallèlement à une vague de recrutement de personnalités politiques européennes d’envergure par les grandes entreprises d’État russes, tel l’ancien chancelier allemand Gerhard Schröder à la tête du consortium du gazoduc Nord Stream, l’ancien Premier ministre français François Fillon au conseil d’administration de la compagnie Sibour – il vient néanmoins de claquer la porte pour marquer son opposition à l’invasion de l’Ukraine – ou l’ex-ministre des Affaires étrangères autrichienne Karin Kneissl, restée célèbre pour avoir invité Vladimir Poutine à son mariage. C’est l’idéologue de Poutine, Vladislav Sourkov, qui avait le mieux résumé cette situation : « Les politiciens étrangers attribuent à la Russie l’ingérence dans les élections et les référendums du monde entier. En réalité, le problème est encore plus sérieux : la Russie s’immisce dans leurs cerveaux et ils ne savent pas quoi faire avec leur propre conscience altérée », ironisait-il en 2019 dans une tribune parue dans le quotidien russe Nezavissimaïa Gazeta, sous le titre : « Le long règne de Poutine ».

Bien sûr, les politiques qui ont affiché un tropisme prorusse, notamment sur la question du conflit ukrainien, ne sont pas tous nécessairement liés au Kremlin par des liens financiers47. Dans le cas d’Éric Zemmour, un anti-américanisme viscéral, le poids de l’exemple gaulliste et tout l’imaginaire puissant de la relation historique et littéraire franco-russe – ces mille liens intimes que nous partageons depuis le XIXe siècle et qui ont poussé le général de Gaulle à voir le visage de la Russie éternelle derrière la face effrayante de l’URSS stalinienne – ont contribué à forger sa vision géopolitique. Dans ce qu’il avait imaginé être la filiation du général de Gaulle, Éric Zemmour propose d’ailleurs de sortir de l’organisation militaire de l’Otan pour « s’affranchir des logiques américaines », rendre à la France le rôle de puissance d’équilibre qui fut jadis le sien, et construire ses relations avec la Russie, la Chine et d’autres puissances de manière autonome. Dans ses interventions, il affirme que l’Otan est devenue « essentiellement une machine d’assujettissement des alliés européens par l’Amérique et de promotion de son industrie de défense », qui n’a plus lieu d’être et aurait dû être dissoute en 1991, après la fin de l’URSS. Sa formule sur l’assujettissement est évidemment caricaturale et le diagnostic sur l’inutilité de l’Otan a été démenti de manière éclatante par l’attaque lancée par la Russie pour soumettre l’Ukraine. Dissoudre l’Alliance atlantique dans le contexte de guerre qui prévaut aujourd’hui entre la Russie et l’Occident serait tout simplement suicidaire – la question de la sortie de l’organisation militaire, très symbolique, est une autre affaire. Mais le moment apparaît bien mal choisi.
Quand nous nous appelons pour en parler, après une émission « C dans l’air », en janvier 2022 – donc avant la guerre d’Ukraine –, Éric Zemmour explique qu’il n’a jamais avalé la « perfidie américaine » et notamment ce que les États-Unis « ont fait en 1919 », en dictant les bases d’une paix catastrophique pour la France48. Il faut cesser de « tomber dans le panneau des Américains, qui est de faire de la Russie un ennemi », m’explique-t-il. « Ils font tout pour casser la Russie. C’était déjà la volonté de Wilson, en 1916 ; il faut relire son discours de cette époque. Il dit : nous serons l’empire et depuis, les États-Unis mettent tous les pays d’Europe derrière eux… Tout est fait pour séparer l’Europe, et notamment la France et l’Allemagne, de la Russie, affirme le candidat. Cela ne veut pas dire qu’il ne faut pas être méfiant, cela ne veut pas dire que Poutine est un saint, loin de là ; mais la Russie n’est pas notre ennemi, insiste-t-il. Elle est sortie du communisme. L’Otan n’a plus de raison d’être, en vérité, depuis trente ans. »

Ce qui frappe dans sa réponse d’alors, c’est sa déconnexion de la réalité du terrain, et surtout l’incompréhension totale de la nature concrète du pouvoir poutinien actuel – qui n’est en fait pas sorti des ruines du communisme, par sa mentalité comme par ses méthodes. Derrière le grand discours sur les valeurs conservatrices et chrétiennes, la Russie est en réalité un pays dans un dangereux état « d’anomie », où règne la loi du plus fort et l’absence de toutes règles autres que celles du pouvoir. « Un pouvoir voyou », affirme l’écrivain russe Viktor Erofeev. La société civile y a été largement écrasée, jusqu’à l’organisation Memorial, qui maintenait vivante la mémoire des victimes du communisme – mission fondamentale pour réconcilier les Russes avec leur histoire. Le comportement de la Russie en Ukraine ne fait, de ce point de vue, que refléter son comportement à l’intérieur du pays. Après la guerre intérieure, est venue la guerre au-delà des frontières, pour rassembler les terres supposément « russes », quoi qu’il en coûte. Mais, comme c’est le cas de Marine Le Pen, le candidat de Reconquête ! néglige totalement ces facteurs internes clés pour comprendre les ressorts de la politique étrangère russe, pensant que c’est essentiellement l’expansion constante de

“ l’Alliance militaire atlantique vers les frontières de la Russie qui a provoqué les ultimatums de Moscou. Jugeant que la Russie a des intérêts géopolitiques légitimes – ce que personne ne conteste –, le candidat journaliste a occulté l’extraordinaire échec de Poutine dans son ex-empire, où son attitude agressive a fait fuir tous ses voisins vers l’ouest. Et surtout son insatiable volonté de puissance et de domination, qui ne peut que rappeler Hitler dans les années 1930. Sur l’arrogance américaine à la chute de l’URSS, il n’a pas totalement tort, même si les accusations proférées contre Washington sont totalement caricaturales et s’il faut rappeler que les Américains n’ont jamais souhaité l’entrée de l’Ukraine dans l’Otan – plutôt l’inverse. Mais il n’a pas dialogué avec des diplomates et ministres géorgiens et ukrainiens pour comprendre le sentiment de peur qu’ils éprouvent. Au cours des années 2000, ces derniers racontaient avoir souvent mis cartes sur table avec les Russes, se disant prêts à renoncer à toute adhésion à l’Otan en échange d’un compromis. « Les Russes nous renvoyaient brutalement à notre vulnérabilité et affirmaient qu’ils ne céderaient rien. Ils nous expliquaient qu’ils étaient chez eux. Ils voulaient une reddition pure et simple », m’avait confié un responsable géorgien, en 200850. « L’Ukraine doit apprendre à vivre dans sa géographie, et sa géographie, c’est la Russie. Cela veut dire qu’elle ne peut pas entrer dans l’Otan, ni s’armer d’armes américaines, répondait Éric Zemmour à ces arguments avant l’invasion. « Je suis sûr que le général de Gaulle aurait renoué avec Moscou, s’il était vivant ; il l’a fait en pleine guerre froide, en 1966 », rappelait le candidat. Aujourd’hui, dans ses interventions, il se dit persuadé qu’il aurait fait bien mieux qu’Emmanuel Macron face à Poutine, en se situant à égale distance des États-Unis et de la Russie, par une sortie de l’organisation militaire de l’Otan. Mais cette conviction révèle une absolue naïveté sur les intentions du Kremlin. Éric Zemmour s’était d’ailleurs dit « persuadé » que « jamais la Russie n’envahira[it] l’Ukraine ». Il n’a pas compris que Poutine veut se venger de l’histoire, l’Otan n’étant qu’un élément du tableau. Il ne réalise pas que la réalité du sentiment anti-ukrainien que chevauche le leader russe, et qui a transformé Kiev en cible d’un nationalisme russe à la rhétorique enragée, ne laisse aucun doute sur le fait que Poutine tentera de reprendre l’Ukraine dans son giron, puis d’accroître sa pression sur l’Europe. Zemmour n’a pas compris que le dirigeant russe, un homme du KGB qui vécut la fin de l’URSS comme une catastrophe géopolitique et non une libération du monstre totalitaire, n’a en réalité jamais accepté l’indépendance ukrainienne et que le possible effet de contagion des aspirations démocratiques ukrainiennes vers les cousins russes est l’une des clés de son obsession.
Alors quand, brusquement, en plein mois de février, Poutine a lancé ses troupes par les airs, par les terres et par les mers pour soumettre l’Ukraine, c’est toute la vision du candidat qui a été remise en cause. Éric Zemmour a réagi très vite pour condamner l’invasion. Mais il a montré son incompréhension en appelant à des négociations immédiates pour construire un nouvel ordre de sécurité en Europe, alors que Poutine entamait par la force la construction d’un ordre à sa main. Sa formule reste la « finlandisation » de l’Ukraine ; ce concept qu’avait sorti le politologue américain d’origine polonaise Zbigniew Brzeziński des tiroirs de la guerre froide, en 2014, après l’annexion de la Crimée, et qui reviendrait à arracher un statut de neutralité en échange d’un renoncement de l’Ukraine à entrer dans l’Otan. Mais, je le répète, penser qu’un tel scénario est encore possible, alors que les troupes russes fondent sur Kiev, sous-estime totalement la nature de ce qui est en train de se jouer. Vladimir Poutine veut la soumission de l’Ukraine et la constitution d’une zone d’influence russe élargie qu’il entend définir à la pointe de ses baïonnettes. Seules une résistance militaire acharnée des Ukrainiens, comme celle qu’opposèrent les Finlandais à Staline, et la mobilisation massive de l’Occident pourront permettre de le contenir ou de le forcer à une négociation acceptable par l’autre camp, s’il ne s’effondre pas sous l’effet de son aventure guerrière.

Mais il y a plus. La Russie, qui se considère en guerre contre l’Occident depuis 2014, compte bien utiliser tous les moyens à sa disposition pour hâter l’effondrement moral et politique du monde occidental, décrypte l’intellectuel russe Vladimir Pastoukhov, persuadé que Poutine ambitionne de créer un effet « guerre des étoiles » reaganienne à l’envers, en essayant notamment d’utiliser « les dissidents d’Occident » comme Zemmour ou d’autres mouvements nationalistes et d’extrême droite pour enfoncer un coin entre les États-Unis et l’Europe, et affaiblir ainsi le camp démocratique. En réalité, la Russie a testé en permanence les failles des Américains et des Européens, et a cru discerner dans leur grande faiblesse interne actuelle une opportunité qu’il fallait exploiter pour changer l’ordre européen et international à son avantage. Ainsi les experts de la Russie s’attendent-ils à une guerre de propagande massive de Moscou à travers l’Europe, une fois que l’effet de sidération de l’attaque sera passé, pour fissurer le front anti-Poutine.

C’est là un tableau redoutablement compliqué qui se dessine : la révolte nationale-conservatrice qui gagne en ampleur à travers l’Europe, émerge pour apporter des réponses à des problèmes d’immigration, d’islamisation et de délitement qui se sont accumulés depuis trois décennies sur fond de déni des élites. Mais la Russie, qui a ses objectifs propres, voit là une formidable opportunité de déstabilisation à son profit. On peut dire qu’une effroyable et tragique tenaille s’installe dans le paysage européen : la gauche y est incapable de penser la menace de l’islamisme ; la droite inapte à penser le danger poutinien.


Présidentielle 2022: Encore un instant, monsieur le bourreau ! (Alors que les macronistes et les mélenchonistes des centres-villes temporisent face à la menace du grand remplacement révélée par le brise-glace Zemmour, les outre-mer seraient-ils, comme les juifs de Sarcelles et les gilets jaunes avant eux, les nouveaux canaris annonciateurs du coup de grisou social qui vient ?)

25 avril, 2022
La candidate du Rassemblement national à l’élection présidentielle, Marine Le Pen, prend un bain de foule à Mamoudzou (Mayotte), le 18 décembre 2021.
CARTES - Présidentielle 2022 : Emmanuel Macron en tête dans le Grand Est, le RN se renforceD’abord ils sont venus (…) pour les Juifs, mais je n’ai rien dit parce que je n’étais pas juif … Martin Niemöller
J’ai une prémonition qui ne me quittera pas: ce qui adviendra d’Israël sera notre sort à tous. Si Israël devait périr, l’holocauste fondrait sur nous. Eric Hoffer
Le canari (…) fut longtemps élevé dans les mines où il était utilisé pour détecter le grisou. L’appareil respiratoire de l’oiseau étant fragile, le canari cessait de chanter et mourait dès l’apparition de ce gaz. Daniele
60 000 des 350 000 juifs de Paris et sa région ont déménagé ces dix dernières années. Les communautés juives de banlieues ont été complètement désertées Des synagogues sont sur le point de fermer. Comme à Saint-Denis, La Courneuve, Peyrefitte, Stains, Villepinte, Aulnay sous-bois, Bagnolet, Blanc-Mesnil. Un grand nombre de juifs sont partis en raison de l’insécurité ressentie après de multiples incidents de harcèlement, de pressions, d’agressions physiques. Sammy Gozlan
Certains sont amenés à quitter la banlieue pour habiter dans des quartiers au cadre de vie plus agréable. Généralement, au terme d’une vie bien remplie et surtout quand le statut social s’est élevé. Ce parcours résidentiel d’ascension sociale n’est pas évidemment spécifique à la population juive. Cependant, le départ de familles juives du 93 vers Paris, notamment le 17e arrondissement, ou vers des communes aisées des Hauts-de-Seine (Levallois, Neuilly) ou du Val-de-Marne que sont Vincennes et Saint-Mandé, renvoie pour partie à ce phénomène. Il en va de même, par exemple, de certains déménagements de Sarcelles ou Garges vers Saint-Brice, dans le Val d’Oise, ou de Créteil vers la ville de Saint-Maur-des Fossés. Ces mouvements de population sont souvent numériquement conséquents et parfois se voient car ils changent la physionomie de certaines villes. La sécurité a-t-elle joué un rôle majeur dans ces migrations qui ont, finalement, redessiné l’implantation juive à Paris et en Ile-de-France ? Bien sûr, mais ce n’est pas l’unique motif. Jérôme Fourquet (IFOP)
J’ai (…) depuis le début de la méfiance, et ces sondages, bien en amont de l’échéance présidentielle, m’apparaissaient trop beaux pour être vrais, surtout lorsque l’on observait sa manière de faire campagne. (…) Je suis entré, fin mars dernier, dans le comité exécutif de la pré-campagne, avec un seul objectif : faire du candidat Zemmour le successeur du candidat Sarkozy en 2007, soit l’alliance du « Kärcher » et du « travailler plus pour gagner plus » en intégrant les enjeux sociaux et économiques du dernier mandat présidentiel, principalement la crise des gilets jaunes. Il m’apparaissait possible qu’Eric Zemmour puisse faire l’alliance entre les électeurs populaires et la bourgeoisie conservatrice qu’appelait Patrick Buisson de ses voeux. La forte notoriété de ce « pré-candidat » et le nouveau souffle qu’il aurait pu donner à la campagne m’apparaissaient le meilleur moyen de casser la digue mitterrandienne et de rebâtir une droite de conviction sur les cendres d’un Rassemblement National inapte à rassembler une majorité d’électeurs depuis 30 ans. Peut-être avons-nous trop demandé à Eric Zemmour : quitter le couloir de l’intellectuel sans concession qui essentialise tout avec un pessimisme bien trop communicatif. J’attendais qu’il devienne l’homme qui dit publiquement, avec humour et foi en l’avenir : « Je vous promets qu’une fois élu, je ne dirai plus ‘c’était mieux avant' ». Sa pré-campagne est sur la forme et sur le fond aux antipodes du titre de son livre. Il a préféré rester le Cassandre d’une France qui aurait précisément dit son dernier mot. (…) Je ne soutiens pas cette candidature teintée de désespérance. Il faut proposer « du rêve » à nos concitoyens et non seulement du sang et des larmes. A défaut, je ne saurais ni avoir envie, ni même y croire. Il faudrait qu’il reprenne son narratif de campagne totalement à zéro. Mais qui sait, peut-être est-ce encore possible ? (…) Pour emporter la présidentielle, la brutalité du lanceur d’alerte ne suffit pas. Je partage ses convictions sur le danger migratoire, mais il ne convaincra pas les Français de lui apporter leurs suffrages sur un simple « votez pour moi sinon vous allez mourir ». Or, en substance, c’est son message. En six mois de pré-campagne électorale, son ton pour le moins anxiogène n’a pas évolué depuis son terrible discours à la Convention de la droite de septembre 2019. Il faut proposer un projet de civilisation, un destin commun, non se borner à identifier des menaces, même si celles-ci sont réelles. Le message que les Français veulent entendre, c’est « rendre sa fierté à la France » et « rendre leur dignité aux Français ». (…) Au-delà du ton, la campagne d’Eric Zemmour s’articule autour d’une double erreur stratégique. Il est convaincu, et ne manque pas de le dire devant son équipe de campagne et ses proches, que son adversaire principal s’appelle Jean-Luc Mélenchon, qui s’enthousiasme de la créolisation de la France. Par opposition, il rentre dans le piège d’une vision ethnique de la civilisation française, croyant que le socle des 70% de Français hostiles à l’immigration voteront majoritairement pour lui sous prétexte qu’il serait le plus cohérent et le plus clair. D’un point de vue intellectuel, cela pourrait se défendre. Mais s’il fait de Monsieur Mélenchon son adversaire principal, il contribue à faire exister politiquement ce dernier, qui n’est pas le président sortant. Veut-il gagner la présidentielle ou terminer devant Monsieur Mélenchon ? En outre, il n’est pas propriétaire de la fermeté migratoire et sécuritaire, quoi que l’on pense de la sincérité des autres offres politiques. D’Emmanuel Macron, qui mettra en avant ses lois sécuritaires et son ministre sarkozyste Gérald Darmanin, jusqu’au Rassemblement national dépositaire du sujet depuis des années, en passant par des Républicains largement « zemmourisés », tous les états-majors politiques fourbissent leurs armes pour absorber le zemmourisme. (…) Le tournant principal, c’est la « croisée des chemins ». L’occasion manquée pour Eric Zemmour d’aller voir cette France de Christophe Guilluy dont il parlait si souvent sur CNews. Malheureusement, Eric Zemmour a préféré s’exprimer devant une France qui ne vote pas pour lui, une France des grandes villes où il n’avait que des coups à prendre. J’aurais préféré qu’il aille à Vierzon, Montluçon, Firminy, Etampes, Aurillac, Macon, Auch, Carcassonne, Combourg, Lens, Vesoul… Cette France des villes moyennes dévitalisées par la mondialisation et la métropolisation. Finalement, la seule étape véritablement populaire de cette campagne fut Charvieu-Chavagneux, ville péri-urbaine de la grande couronne lyonnaise, dont j’ai été le directeur de cabinet du maire pendant trois ans, de 2015 à 2018. En réalité, le véritable tournant de cette campagne, c’est l’incapacité d’Eric Zemmour à sortir des grandes lignes TGV de la SNCF. Il dénonce depuis longtemps, à raison, le Jacques Attali mondialisé des aéroports. Il est malheureusement son miroir bourgeois des grandes gares SNCF, et je le regrette. Qu’elle est pourtant belle, cette France des routes nationales, des routes départementales et des petites communes. Elle avait tant à lui apporter. (…) C’est amusant parce que lorsque l’on dit à Eric Zemmour que la France, et notamment les classes populaires, attendent un programme complet, par exemple pour que nos villes moyennes et nos petites communes cessent d’être dévitalisées par la métropolisation, pour leur pouvoir d’achat également, il répond exactement ceci : « Je ne suis pas candidat pour faire la même campagne que Marine Le Pen ». Autrement dit, cela ne l’intéresse pas vraiment. Marine Le Pen fait certainement d’excellentes propositions concrètes pour cette France rurale et péri-urbaine. Mais je demeure persuadé que Marine Le Pen, lorsque le décrochage d’Eric Zemmour sera incontestable, risque de voir resurgir toutes les critiques sur ses faiblesses structurelles : débat raté en 2017, parti ruiné, et peut-être une affaire d’assistants parlementaires qui ressortira opportunément. Elle n’est pas, à mon avis et sous toutes réserves, en mesure de battre Emmanuel Macron. (…) Je regrette une pré-campagne qui ressemble à un acte manqué. L’ascension fulgurante dans les sondages l’a certainement conforté, lui avec son équipe, dans ses certitudes. J’appelais de mes voeux une pré-campagne de contrepied, lors de laquelle il aurait pu développer une image d’homme empathique, compétent, créatif, visionnaire et optimiste. Ce qui me choque, puisque c’est votre terme, c’est qu’il entend passer du métier de journaliste à celui de chef d’Etat sans changer sa méthode de travail ni ses habitudes. Il a fait la même tournée littéraire et médiatique que pour ses précédents ouvrages. (…) Sur le doigt d’honneur, c’est objectivement un vilain geste. Mais je trouve que c’est paradoxalement un geste très humain. Il découvre la violence d’une campagne présidentielle, et il faut bien reconnaître que les attaques qu’il subit de ses opposants sont inouïes, scandaleuses et intolérables dans une démocratie. Je me mets à sa place, et je ne communierai pas au procès en indignité qui lui est fait. Sur le Bataclan, j’ai trouvé ça déplacé, et jamais je n’aurais conseillé cela. Surtout que tirer sur François Hollande revient à tirer sur un cadavre. Il aurait dû plutôt, par exemple, et comme je lui avais conseillé avec un ami, se rendre à la messe de Noël à Saint-Etienne-du-Rouvray, paroisse du Père Hamel, sans convoquer les journalistes. Il aurait pu faire une déclaration a posteriori pour lier christianisme, symbolique de Noël, civilisation française et lutte contre l’islamisme. (…) Je disais souvent à l’époque que m’occuper à plein temps du maillage territorial, de l’opérationnel militant et même des parrainages était compliqué pour le jeune trentenaire que je suis, même si j’ai quelques expériences en termes de campagne électorale, notamment au niveau local. Je trouve que l’équipe ne s’est pas, depuis, enrichie de profils réellement expérimentés. C’est bien sûr un signal de faiblesse qui préfigurait les erreurs de ces dernières semaines. Son équipe de communication, par exemple, est plus spécialisée dans ce que l’on appelle la « riposte », la communication « d’influenceur » ou même le « trolling ». Quel communicant sérieux aurait conseillé à Eric Zemmour de se rendre au Bataclan, ou d’arriver à Marseille en accusant la ville toute entière dans un tweet d’être le royaume de la racaille ? Et je ne vous parle pas des « newsletters » des Amis d’Eric Zemmour dont les textes font lever les yeux au ciel beaucoup de monde, avec des formules infantilisantes. Le tweet un peu immature sur Rama Yade : – « Je tiens à assurer Rama Yade de tout mon micro-soutien face au micro-drame qu’elle micro-traverse » – relève du trolling, pas de la communication d’un candidat en mesure d’accéder au second tour. Je n’ai pas compris pourquoi Antoine Diers, peut-être le meilleur élément politique de cette équipe, était réduit à un rôle d’animation médiatique et n’avait aucune information sur les opérations. Je n’ai pas non plus compris pourquoi Jean-Frédéric Poisson n’avait pas intégré le dispositif, par exemple pour diriger la recherche des parrainages ou le maillage territorial. Par ailleurs, Eric Zemmour ne gère absolument pas son équipe, il délègue tout à Sarah Knafo dont il attend qu’elle lui offre l’Elysée. Il ne participait jamais aux réunions du comité exécutif lorsque j’en faisais partie. [parler à la France des « gilets jaunes »] je crois que l’exercice lui coûte. Pour l’anniversaire des gilets jaunes, il a justement publié une vidéo directement adressée à ces derniers. Pendant dix minutes, il propose la suppression du permis à points, le rétablissement général des 90 km/h et une baisse de la CSG sur les bas salaires. Dix minutes pour trois mesures, annoncées dans un appartement parisien dont je n’ose demander le prix au mètre carré. Ce n’est pas une critique de classe, mais c’est une erreur de communication révélatrice d’une importante déconnexion du réel. (…) Il faut diviser par deux la taxe sur le carburant, rétablir en effet les 90 km/h, amnistier les petites infractions routières et, surtout, lancer un grand plan de rénovation des routes secondaires en France, pour réduire les accidents et fluidifier le trafic sur les axes les plus congestionnés. Mais pour saisir ce que vit l’automobiliste quotidien, il faut être entouré de gens qui connaissent le sujet. Eric Zemmour n’est pas entouré d’élus de terrain à même de lui faire saisir cette France qui pense que « nous sommes gouvernés par des lascars qui fixent le prix de la betterave et qui ne sauraient pas faire pousser un radis », selon le bon mot de Michel Audiard. En conséquence, soit ils votent Marine Le Pen, soit ils ne votent pas. Je pense depuis longtemps qu’offrir plus de libertés et de pouvoir d’achat aux automobilistes, c’est tendre enfin la main à ceux qui ont subi la relégation sociale, économique et même identitaire lors de ces quarante dernières années. C’est le geste symbolique principal pour ouvrir à nouveau un dialogue avec cette France qui ne vote souvent plus. Mais Eric Zemmour semble avoir trop de certitudes pour présenter un programme tenant compte de la trivialité du quotidien. (…) Une campagne est une course de fond, pas un sprint. Je suis très sceptique sur ses chances de dépasser les 6-8%, s’il obtient ses 500 signatures. Mais Eric Zemmour est un OVNI politique. Il a créé une dynamique qui, spectaculairement, montre à quel point les électeurs de droite sont en quête de radicalité sur les questions régaliennes. Il faut bien sûr porter ceci à son crédit. Il est déjà producteur des thèmes de la campagne, reléguant la gauche à ses absurdités progressistes, wokistes et ses débats sur le pronom « iel ». Grâce à lui en partie, la gauche est inexistante. Au-delà des thèmes de la campagne, il pourrait être aussi faiseur de roi, ou accompagner un candidat au second tour de la présidentielle, donc pourquoi pas contribuer à faire battre Emmanuel Macron. Mais nous en sommes encore loin. Cinq mois, c’est long, tout est ouvert. Pierre Meurin (novembre 2021)
Pendant toutes les années du mitterrandisme, nous n’avons jamais été face à une menace fasciste, donc tout antifascisme n’était que du théâtre. Nous avons été face à un parti, le Front National, qui était un parti d’extrême droite, un parti populiste aussi, à sa façon, mais nous n’avons jamais été dans une situation de menace fasciste, et même pas face à un parti fasciste. D’abord le procès en fascisme à l’égard de Nicolas Sarkozy est à la fois absurde et scandaleux. Je suis profondément attaché à l’identité nationale et je crois même ressentir et savoir ce qu’elle est, en tout cas pour moi. L’identité nationale, c’est notre bien commun, c’est une langue, c’est une histoire, c’est une mémoire, ce qui n’est pas exactement la même chose, c’est une culture, c’est-à-dire une littérature, des arts, la philo, les philosophies. Et puis, c’est une organisation politique avec ses principes et ses lois. Quand on vit en France, j’ajouterai : l’identité nationale, c’est aussi un art de vivre, peut-être, que cette identité nationale. Je crois profondément que les nations existent, existent encore, et en France, ce qui est frappant, c’est que nous sommes à la fois attachés à la multiplicité des expressions qui font notre nation, et à la singularité de notre propre nation. Et donc ce que je me dis, c’est que s’il y a aujourd’hui une crise de l’identité, crise de l’identité à travers notamment des institutions qui l’exprimaient, la représentaient, c’est peut-être parce qu’il y a une crise de la tradition, une crise de la transmission. Il faut que nous rappelions les éléments essentiels de notre identité nationale parce que si nous doutons de notre identité nationale, nous aurons évidemment beaucoup plus de mal à intégrer. Lionel Jospin (France Culture, 29.09.07)
Nous sommes à un tournant identitaire, car nous sommes devenus minoritaires, nous, les Guyanais. En fait, nous payons aujourd’hui les plans de peuplement lancés dans les années 1970 pour noyer les mouvements indépendantistes d’alors et sécuriser le centre spatial. Jacques Chirac, le ministre de l’Agriculture de l’époque, a joué les apprentis sorciers.  Christiane Taubira (députée PRG de Guyane)
A Mayotte et en Guyane, par exemple, plus d’un habitant sur quatre est un étranger en situation irrégulière. En Guadeloupe, le nombre de personnes en provenance d’Haïti ayant sollicité une demande d’asile est passé de 135 en 2003 à 3 682 en 2004. La majorité des reconduites à la frontière concernent l’outre-mer. Si, en métropole, on avait le même taux d’immigration clandestine, cela ferait 15 millions de clandestins sur le sol métropolitain. Vous imaginez les tensions sociales possibles. A terme, c’est tout l’équilibre démographique qui s’en trouvera modifié. Sans parler du fait que les immigrés irréguliers sont complètement exploités, cette situation engendre bien évidemment un fort déséquilibre économique et des tensions sociales exacerbées. Le travail clandestin, qui est une forme moderne d’esclavage, est tout aussi inacceptable au XXIe siècle. (…) A situation particulière, politique particulière. En Guyane, les frontières avec le Brésil et le Surinam ont une longueur totale de près de 3 000 kilomètres. Il est impossible de les surveiller mètre par mètre. A Mayotte, la proximité avec les Comores implique une surveillance du littoral, car l’immigration se fait par la mer et sur de petites embarcations de type canots de pêche. Il faut donc des mesures radicales. Sur ma proposition, une première série de mesures a été acceptée au comité interministériel de contrôle de l’immigration du 27 juillet dernier. Une loi viendra dans les tout prochains mois compléter ce dispositif de mesures de gestion en procédant à l’indispensable adaptation de notre droit à ces situations particulières. Il s’agira, notamment à la Guadeloupe, à la Martinique et à Mayotte, de permettre le contrôle d’identité de toute personne et de faire des visites sommaires de certains véhicules dans une zone de quelques kilomètres à partir du littoral. Comme c’est déjà le cas en Guyane, nous allons, en Guadeloupe, en Martinique et à La Réunion supprimer le caractère suspensif des recours formés contre un arrêté de reconduite à la frontière pour accélérer les délais. Nous allons pouvoir saisir ou détruire tous les véhicules (avions, voitures, bateaux) qui auront servi à transporter des clandestins. Il va falloir aller plus loin. A Mayotte, j’étudie la possibilité de limiter à un délai d’un an après la naissance de l’enfant la période pendant laquelle un Français peut reconnaître un enfant naturel dont la mère est étrangère. On peut également envisager de modifier ou de suspendre temporairement certaines règles relatives à l’acquisition de la nationalité française à Mayotte. Par exemple, poser la règle de la régularité du séjour des parents comme condition pour l’accès ultérieur des enfants à la nationalité française. Mayotte a une surface comparable à l’île d’Oléron. La croissance de sa population (180 000 habitants, dont bientôt une majorité d’étrangers) est quasiment le fait des naissances d’immigrés clandestins. Car les mères viennent accoucher là pour que leurs enfants obtiennent la nationalité française. (…) [La remise en question le droit du sol] Il faudrait l’envisager pour certaines collectivités d’outre-mer, car nous sommes confrontés à des politiques de peuplement non maîtrisées. Si l’on ne fait rien maintenant, à terme, ce sera l’explosion sociale. Pour enrayer ce phénomène, nous devons avoir recours à des mesures à caractère exceptionnel. Une remise en question du droit du sol ne provoque pas les mêmes réticences outre-mer qu’en métropole. L’histoire, la géographie de l’outre-mer ne sont pas toujours les mêmes qu’en métropole. Le droit du sol n’a pas toujours connu la même application, et, au fur et à mesure qu’il a été étendu, il y a eu des abus. Je reviens sur la situation de Mayotte : la maternité de Mamoudzou est, avec 7 500 naissances annuelles, la plus active de France. Deux tiers des mères sont comoriennes, et environ 80% d’entre elles sont en situation irrégulière. On estime à 15% le nombre de ces mères qui retournent aux Comores après avoir accouché. Il y a aussi de nombreux cas de paternité fictive. Il est de notoriété publique qu’à Mayotte, la reconnaissance de paternité par un Français est un « service » qui s’achète. (…) La mobilisation de tous est nécessaire. (…) Surtout, il est essentiel que nos compatriotes d’outre-mer aient des attitudes responsables et civiques. On ne peut pas se plaindre de l’immigration clandestine et en même temps employer des clandestins comme jardinier, femme de ménage ou chauffeur de taxi. J’ai donné des instructions particulières pour qu’il soit fait application la plus stricte des obligations statutaires, avec procédures disciplinaires systématiques, aux fonctionnaires et agents des services de l’Etat qui seraient convaincus de telles pratiques. (…) [Pour la métropole] Nous allons voir ce qui marche le mieux, mais les situations sont différentes, il ne s’agit pas de faire un calque. Cela permet, quoi qu’il en soit, de faire bouger les lignes, de sortir des tabous. Le droit du sol ne doit plus en être un. J’ai bien conscience de l’importance de ce débat. Des problèmes peuvent se poser au regard des libertés publiques et des conditions d’acquisition de la nationalité française, auxquelles je suis personnellement attaché. Mais lorsqu’on réduit le territoire et que l’on augmente les flux, ce n’est plus simplement un problème de cohésion sociale, c’est la question de la souveraineté qui est posée. François Baroin (17.09.2005)
Je ne parle plus des « invisibles » et des « oubliés », puisqu’ils sont devenus très visibles – trop, aux yeux de certains. Un seuil a été franchi et c’est pour cela que je suis plutôt optimiste sur la suite des opérations. Une bataille culturelle a été gagnée. On peut observer l’émergence dans les médias, mais aussi dans la recherche ou dans le monde de la culture, de ces catégories dont on ne parlait absolument plus ces vingt dernières années. L’utilisation du concept de « gens ordinaires » permet d’élargir, de dépasser la seule question de la lutte des classes, même si celle-ci est encore très présente. Les gens ordinaires, c’est à peu près tout le monde. Cela suggère qu’il s’agit du groupe majoritaire. Et cette majorité de la population, on ne la découpe plus en classes sociologiques : classes moyennes supérieures, classes moyennes inférieures, classes populaires, etc. Car la bataille politique qui reste à mener est, d’abord et avant tout, une bataille de la représentation. On l’a vu avec les « gilets jaunes » et l’ensemble des derniers mouvements sociaux. Chaque fois qu’émerge politiquement ou socialement ce groupe majoritaire, on va très vite vous expliquer que, en fait, non, ce sont plutôt des marges qui s’expriment, des catégories minoritaires. Les « gens ordinaires » ont désormais émergé et, en utilisant cette expression, il s’agit de dire qu’on ne reviendra pas en arrière. (…) Vous pouvez mettre la poussière sous le tapis, nier la réalité, instrumentaliser les médias, il n’empêche : une majorité existe. Il faut donc prendre cette guerre de représentation pour ce qu’elle est : une guerre politique. La société libérale ne peut perdurer que si elle morcelle. D’où la réussite médiatique de concepts portant sur le morcellement de la société, son « archipellisation », sa complexité. Tout cela vise à imposer une seule idée : le peuple n’existe pas. Et s’il n’existe pas, alors les choses peuvent être gérées de façon segmentée, catégorielle. Ce qui ne pose en fait aucun problème au pouvoir. Mais cette stratégie n’a qu’un temps. Au Royaume-Uni, la working class était totalement invisible jusqu’au Brexit. Pourtant, ses membres, ces « déplorables » – pour reprendre le mot de Hillary Clinton lors de la présidentielle américaine de 2016 – ont utilisé le référendum sur le Brexit pour dire : « Nous existons. » D’un coup, la working class britannique n’est plus à la marge, en voie de disparition. Elle apparaît même plus forte que l’ancienne classe ouvrière. Elle a, de par son poids, la possibilité de renverser la table. Est-ce que Boris Johnson sera la bonne personne pour accomplir cette volonté des électeurs britanniques ? Est-ce qu’il ira jusqu’au bout ? Est-ce qu’il mettra en place une véritable politique de réindustrialisation du pays ? Toutes ces questions restent posées. Mais voilà une majorité capable, quand elle utilise de « bonnes marionnettes », de changer la donne. Idem avec les « gilets jaunes ».Certes, vous n’aviez pas toute la population française dans la rue, mais étaient là des représentants de l’ensemble des catégories modestes : des ouvriers, des employés, des retraités, des jeunes, des vieux, des gens issus de l’immigration. On avait la France dans toute sa diversité : des Blancs, des Noirs, des Maghrébins. Que s’est-il passé ? Majoritairement, la population s’est reconnue dans ce mouvement. Je veux bien que l’on me dise qu’à la fin ce mouvement est devenu autre chose, avec une forte récupération politique. Mais il n’empêche : pourquoi a-t-il autant inquiété nos élites ? Parce que ces dernières ont parfaitement compris que se jouait sur les ronds-points ce qu’ils cherchent à déconstruire depuis trente ans. À savoir : une réunion des catégories modestes qui, depuis toujours, portent l’économie. La période de confinement nous l’a d’ailleurs prouvé : la société repose beaucoup sur ces catégories-là. Face à ce mouvement majoritaire de facto, tout a été fait pour segmenter, morceler à nouveau. C’était le sens même de l’opération « grand débat » avec ces mille thématiques, tous les sujets étant traités les uns après les autres. (…) Des réponses à tout et pour tous, pour chaque segment de la population. Avec, en toile de fond, l’idée que les gens ne demandent que de l’argent. Logiquement, la fin de partie a été sifflée avec un chèque. Ce genre de situation est parfaitement gérable pour les libéraux. Finalement, pour eux, ce n’est pas un gros problème de faire des chèques. Car, dans leur esprit, ce qu’il faut, c’est ne surtout rien changer au système et faire perdurer l’idée que la société est morcelée, « archipellisée ». Il s’est pourtant passé quelque chose sur ces ronds-points, une vraie recomposition sociologique et politique. Les médias n’y ont vu que de la « radicalisation ». Vous savez, ce discours consistant à dire : « Ces gens-là n’écoutent pas, ils sont incapables de réaliser des diagnostics clairs. » Les journalistes interrogeaient des quidams et leur demandaient : « Quel est votre programme économique ? » Il y a là toute la perversité et toute la responsabilité des médias. (…) Pour le moment, l’idée pour le pouvoir, qu’il soit médiatique, politique ou économique, est de préserver l’essentiel. Pour eux, « jusqu’ici tout va bien », comme on dit. Sauf qu’une société n’est durable que si le modèle proposé bénéficie au plus grand nombre. Or, dans la France périphérique et dans beaucoup de territoires, précarisation sociale et désaffiliation politique vont de pair. Vous avez un lien évident entre le processus de désindustrialisation du pays et le fait que les gens n’adhèrent plus au discours politique. L’idée pour le pouvoir est donc de maintenir ce morcellement des Français car il est plus simple et préférable pour lui de gérer par segments la société plutôt que d’avoir à remettre en cause le système dans son ensemble. [Mais] bien sûr (…) si, politiquement, rien ne se passe, on va à la catastrophe. Elle sera économique, culturelle, identitaire. Il est complètement fou d’imaginer que nos représentants politiques n’aient pas comme priorité de répondre aux attentes des gens ordinaires. Cela s’appelle la démocratie. Mais, aujourd’hui, dire : « Répondez aux demandes de la majorité », c’est être immédiatement soupçonné en retour d’être contre les minorités ! En travaillant, comme je l’ai fait, dans le logement social, les quartiers dits sensibles, on se rend compte que toutes les demandes des gens ordinaires ne sont pas clivées ethniquement. En banlieue, tout le monde veut plus de sécurité. Tous : Blancs, Noirs, Maghrébins, etc. D’ailleurs, tous les « petits » – Blancs, Noirs, Maghrébins, catholiques, juifs… – ont un immense problème avec les représentants de leurs communautés respectives.Le clivage petit/gros, haut/bas marche aussi à cette échelle. Aucun ne se sent convenablement représenté. (…) Cette décélération est en train de se faire. Mais pas joyeusement. Ce que l’on voit arriver, c’est une crise sociale, qui sera évidemment plus violente dans la France périphérique que dans les grandes métropoles. Les gens ordinaires ont certes gagné la bataille culturelle, mais économiquement et socialement on est encore loin du compte. Ce qui se prépare, et qui est déjà à l’œuvre, ce sont partout des plans sociaux. Bravo, les technocrates français, d’avoir tout misé sur l’aéronautique, le tourisme, etc. ! Si Jean-Pierre Chevènement se présentait aujourd’hui, il serait élu à 60 %. Son diagnostic est absolument pertinent. Mais il est arrivé trop tôt… À un moment où tout le monde pensait que seule la classe ouvrière allait souffrir. Une classe ouvrière que la gauche avait déjà abandonnée. C’est pourquoi je commence mon livre avec la phrase de Pierre Mauroy qui constate que le mot « ouvrier » a disparu du discours des socialistes. Sauf que, après que les ouvriers ont été touchés, il y a eu les employés, puis les paysans, ensuite les indépendants, les petits retraités… C’était une fusée à plusieurs étages. De sorte que le discours de Chevènement a été perçu initialement comme une sorte d’attachement désuet à un monde industriel appartenant au passé. Tous ces gens, ce bloc qu’ils forment, iraient aujourd’hui à lui. Politiquement, il y a donc un décalage entre la prise de conscience de la population et le seul choix qui leur est proposé aujourd’hui, à savoir départager Macron et l’extrême droite… (…) [Mais] D’abord, il s’agit de ne pas sombrer dans le pessimisme. Tout est fait pour dire aux gens qu’ils ne sont rien. Par ailleurs, nous ne sommes pas dans une période de révolution, mais dans une sorte de guérilla culturelle. C’est long, la guérilla, mais les choses progressent. Même chez ceux qui dénonçaient le concept de France périphérique et qui maintenant utilisent l’expression. Même chez un Macron : il nomme un Premier ministre dont on nous vante l’accent ! Et puis, le totalitarisme, même « adouci », n’est pas durable. Quand la masse n’y croit plus, ça ne tient pas. Et là, déjà, ça craque. Le modèle économique n’est plus durable. Il ne peut perdurer longtemps grâce à ses derniers bastions que sont les métropoles et quelques secteurs d’activité. Prenons le revenu universel : donner aux gens de l’argent pour remplir leur Caddie chez Lidl, ce n’est pas répondre à leurs aspirations. Réindustrialiser, c’est évidemment faire du protectionnisme – un gros mot. Ça prendra du temps, mais ça se fera. La question de l’Europe, c’est pareil. Les choses sont en train de s’écrouler. Plus personne n’y croit. On fait porter aux catégories populaires la défiance de l’Europe. Mais c’est faux. Ils ont joué le jeu. Comme ils ont joué le jeu de la mondialisation. On pourrait même dire qu’ils ont joué le jeu du néolibéralisme, inconsciemment. Et puis, ils font le bilan : le compte n’y est pas, ça ne marche pas. Toutes les croyances anciennes ne fonctionnent plus. On peut aller plus loin : l’instrumentalisation de l’écologie, le diversity washing, les gens voient bien que ça ne repose sur rien. On est donc à la veille d’un renversement culturel. (…) Je connais les techniques de délégitimation. J’en ai été la victime avec le concept de France périphérique. Ça non plus, ça ne fonctionne plus. Les catégories populaires ont fait confiance à leurs élites, elles ont cru aux médias. Les gens sont d’ailleurs prêts à aller vers leurs élites. Il n’y a pas intrinsèquement d’anti-intellectualisme ou d’anti-élitisme, pas de rejet a priori. Il y a juste des gens qui font le constat que les élites d’aujourd’hui n’ont plus le bien commun chevillé au corps. Christophe Guilluy
La Corse est un territoire assez emblématique de la France périphérique. Son organisation économique est caractéristique de cette France-là. Il n’y a pas de grande métropole mondialisée sur l’île, mais uniquement des villes moyennes ou petites et des zones rurales. Le dynamisme économique est donc très faible, mis à part dans le tourisme ou le BTP, qui sont des industries dépendantes de l’extérieur. Cela se traduit par une importante insécurité sociale : précarité, taux de pauvreté gigantesque, chômage des jeunes, surreprésentation des retraités modestes. L’insécurité culturelle est également très forte. Avant de tomber dans le préjugé qui voudrait que « les Corses soient racistes », il convient de dire qu’il s’agit d’une des régions (avec la PACA et après l’Ile-de-France) où le taux de population immigrée est le plus élevé. Il ne faut pas l’oublier. La sensibilité des Corses à la question identitaire est liée à leur histoire et leur culture, mais aussi à des fondamentaux démographiques. D’un côté, un hiver démographique, c’est-à-dire un taux de natalité des autochtones très bas, et, de l’autre, une poussée de l’immigration notamment maghrébine depuis trente ans conjuguée à une natalité plus forte des nouveaux arrivants. Cette instabilité démographique est le principal générateur de l’insécurité culturelle sur l’île. La question qui obsède les Corses aujourd’hui est la question qui hante toute la France périphérique et toutes les classes moyennes et populaires occidentales au XXIe siècle : « Vais-je devenir minoritaire dans mon île, mon village, mon quartier ? » C’est à la lumière de cette angoisse existentielle qu’il faut comprendre l’affaire du burkini sur la plage de Sisco, en juillet 2016, ou encore les tensions dans le quartier des Jardins de l’Empereur, à Ajaccio, en décembre 2015. C’est aussi à l’aune de cette interrogation qu’il faut évaluer le vote « populiste » lors de la présidentielle ou nationaliste aujourd’hui. En Corse, il y a encore une culture très forte et des solidarités profondes. À travers ce vote, les Corses disent : « Nous allons préserver ce que nous sommes. » Il faut ajouter à cela l’achat par les continentaux de résidences secondaires qui participe de l’insécurité économique en faisant augmenter les prix de l’immobilier. Cette question se pose dans de nombreuses zones touristiques en France : littoral atlantique ou méditerranéen, Bretagne, beaux villages du Sud-Est et même dans les DOM-TOM. En Martinique aussi, les jeunes locaux ont de plus en plus de difficultés à se loger à cause de l’arrivée des métropolitains. La question du « jeune prolo » qui ne peut plus vivre là où il est né est fondamentale. Tous les jeunes prolos qui sont nés hier dans les grandes métropoles ont dû se délocaliser. Ils sont les pots cassés du rouleau compresseur de la mondialisation. La violence du marché de l’immobilier est toujours traitée par le petit bout de la lorgnette comme une question comptable. C’est aussi une question existentielle ! En Corse, elle est exacerbée par le contexte insulaire. Cela explique que, lorsqu’ils proposent la corsisation des emplois, les nationalistes font carton plein chez les jeunes. C’est leur préférence nationale à eux. (…) La condition de ce vote, comme de tous les votes populistes, est la réunion de l’insécurité sociale et culturelle. Les électeurs de Fillon, qui se sont majoritairement reportés sur Macron au second tour, étaient sensibles à la question de l’insécurité culturelle, mais étaient épargnés par l’insécurité sociale. À l’inverse, les électeurs de Mélenchon étaient sensibles à la question sociale, mais pas touchés par l’insécurité culturelle. C’est pourquoi le débat sur la ligne que doit tenir le FN, sociale ou identitaire, est stérile. De même, à droite, sur la ligne dite Buisson. L’insécurité culturelle de la bourgeoisie de droite, bien que très forte sur la question de l’islam et de l’immigration, ne débouchera jamais sur un vote « populiste » car cette bourgeoisie estime que sa meilleure protection reste son capital social et patrimonial et ne prendra pas le risque de l’entamer dans une aventure incertaine. Le ressort du vote populiste est double et mêlé. Il est à la fois social et identitaire. De ce point de vue, la Corse est un laboratoire. L’offre politique des nationalistes est pertinente car elle n’est pas seulement identitaire. Elle prend en compte la condition des plus modestes et leur propose des solutions pour rester au pays et y vivre. Au-delà de l’effacement du clivage droite/gauche et d’un rejet du clanisme historique, leur force vient du fait qu’ils représentent une élite et qu’ils prennent en charge cette double insécurité. Cette offre politique n’a jamais existé sur le continent car le FN n’a pas intégré une fraction de l’élite. C’est même tout le contraire. Ce parti n’est jamais parvenu à faire le lien entre l’électorat populaire et le monde intellectuel, médiatique ou économique. Une société, c’est une élite et un peuple, un monde d’en bas et un monde d’en haut, qui prend en charge le bien commun. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Le vote nationaliste et/ou populiste arrive à un moment où la classe politique traditionnelle a déserté, aussi bien en Corse que sur le continent. L’erreur de la plupart des observateurs est de présenter Trump comme un outsider. Ce n’est pas vrai. S’il a pu gagner, c’est justement parce qu’il vient de l’élite. C’est un membre de la haute bourgeoisie new-yorkaise. Il fait partie du monde économique, médiatique et culturel depuis toujours, et il avait un pied dans le monde politique depuis des années. Il a gagné car il faisait le lien entre l’Amérique d’en haut et l’Amérique périphérique. Pour sortir de la crise, les sociétés occidentales auront besoin d’élites économiques et politiques qui voudront prendre en charge la double insécurité de ce qu’était hier la classe moyenne. C’est ce qui s’est passé en Angleterre après le Brexit, ce qui s’est passé aux Etats-Unis avec Trump, ce qui se passe en Corse avec les nationalistes. Il y a aujourd’hui, partout dans le monde occidental, un problème de représentation politique. Les électeurs se servent des indépendantismes, comme de Trump ou du Brexit, pour dire autre chose. En Corse, le vote nationaliste ne dit pas l’envie d’être indépendant par rapport à la France. C’est une lecture beaucoup trop simpliste. Si, demain, il y a un référendum, les nationalistes le perdront nettement. D’ailleurs, c’est simple, ils ne le demandent pas. Christophe Guilluy
Une des nouveautés du XXIe siècle par rapport au précédent réside dans le fait que ce que l’on appelle « le mouvement social » n’est plus exclusivement social, justement, mais aussi culturel. La lecture traditionnelle des conflits de classes, du clivage droite-gauche, des pauvres et des riches ne vaut plus. Ces trente dernières années, les classes moyennes et populaires occidentales ont subi un double choc : le déménagement de l’emploi industriel vers les pays à bas coûts (avec toute la reconfiguration géographique que cela a entraînée) d’un côté et, de l’autre, le multiculturalisme qui s’est imposé comme modèle unique mondial. C’est-à-dire un modèle où les cultures et les modes de vie, les us et coutumes coexistent au sein des sociétés. Les gens ordinaires ont été plongés dans cette nouvelle donne sans mode d’emploi, avec la promesse du progrès comme seul message et mantra : « demain, tout ira bien, tout cela c’est le mouvement ». Simplement, après trente ans de mutations, ils font valoir que le compte n’y est pas. (…) Quand j’ai ciselé la notion d’« insécurité culturelle », l’idée était de forger un concept opérationnel, concret, pour analyser les dynamiques de peuplement dans le logement social. Un bailleur social me demandait d’enquêter sur les raisons pour lesquelles dans des quartiers sans insécurité « physique », de nombreux habitants et notamment des retraités et des familles d’origine maghrébine en phase d’ascension sociale demandaient à être relogés ailleurs. Le point commun était que dans ces quartiers il y avait à ce moment-là une forte immigration subsaharienne, donc une culture différente encore. En fait, quelles que soient leurs origines, les gens perçoivent bien la logique démographique : ils ressentent parfaitement que dans un modèle multiculturel, où toutes les cultures continuent de faire valoir leurs normes, chacun se demande s’il est en voie de « minorisation » dans son quartier ou dans sa ville. C’est logique : quand l’autre ne devient pas soi, on essaie de compter « combien est l’autre ». Tout simplement parce que quand son propre mode de vie devient minoritaire, c’est plus compliqué à gérer au quotidien. Tout cela se fait la plupart du temps dans un contexte non violent : c’est un contexte de réorganisation presque anthropologique. (…) Mais, la plupart du temps, on se focalise sur la question des valeurs et des principes. Elle est fondamentale, mais il faut aussi parfois être un peu terre à terre. Concrètement, l’intégration, l’assimilation, c’est un homme ou une femme qui débarque dans un environnement un quartier, un village, une ville , qui a comme voisins des « autochtones » au niveau de vie à peu près similaire au sien, et qui se dit « c’est enviable ; j’ai envie d’avoir la même place dans la société, de projeter la même chose ». Cela fonctionnait quand les classes moyennes et populaires étaient « intégrées ». C’est-à-dire intégrées économiquement, et donc aussi intégrées culturellement et politiquement. Mais à partir du moment où ces catégories (qui forment une majorité de la population, en nombre) ont cessé d’être utiles économiquement, parce que l’industrie s’était fait la malle et que l’on pouvait désormais compter sur l’essor du tertiaire pour faire croître le PIB, eh bien, le discours politique a cessé de s’intéresser à elles. Elles n’étaient plus le socle auquel s’adressent les paroles et les décisions. J’insiste: tout cela ne relève pas du complot. Je pense que les dirigeants espéraient sincèrement que la tertiarisation de l’économie bénéficierait à tout le monde. Sauf que ça n’a pas été le cas. Les classes moyennes et populaires, qui n’étaient plus au centre du jeu économique, ont perdu dans le même temps le statut de référence culturelle pour les politiques et les médias en devenant peu à peu des « déplorables ». Les figures de losers (type Deschiens), racistes, bêtes, se sont alors imposées, y compris dans l’esprit des immigrés. La figure attractive de l’autochtone, à qui on souhaitait ressembler hier, devient alors celle dont on doit se distinguer. Qui peut avoir envie de ressembler à un déplorable Français, Suédois ou Britannique ? Personne. La machine à intégrer, à assimiler s’est donc cassée. Aujourd’hui, comment peut-on penser l’intégration des minorités quand le modèle n’intègre plus culturellement la majorité ?  (…) dans certains quartiers, je préconise un « objectif vieux ». L’un des problèmes provient du fait que ces endroits sont devenus des sas où atterrissent les nouveaux arrivants et d’où partent, dès qu’ils le peuvent, beaucoup de ceux qui sont arrivés avant. Soyons concrets. Si l’on stoppe les flux sur un quartier ou une ville donnés, il va se passer ce qui se passe dans les villages français : la population va vieillir. Et s’apaiser. Je dis souvent que quand on aura des petits vieux qui tapent le carton en bas des tours, la donne changera. C’est un peu décalé de décrire les choses ainsi, alors qu’on prend plus souvent ces maux par le biais de l’insécurité physique, notamment liée aux trafics, ou par celui de la salafisation des quartiers. Bien sûr que cela existe ; bien sûr que la grande majorité des gens ne veulent pas vivre dans de tels quartiers. Mais avez-vous vu le pouvoir régalien réussir sur ces thématiques, vous ? On peut toujours fermer trois ou quatre mosquées salafistes, mais si elles se recréent derrière, à quoi ça sert ? La réduction des flux, la politique de peuplement n’est pas une option, mais un préalable. Les premiers à le savoir sont les habitants eux-mêmes : quelles que soient leurs origines, ils réclament le contrôle des flux d’immigration. Il faut ne jamais mettre les pieds dans ces quartiers pour ignorer que c’est une demande sur place.(…) Pour moi, c’est une question de rationalité matérielle. Quand on ne peut plus accéder à la grande métropole ou aux zones d’emploi les plus actives, quand on a un revenu qui tourne autour de 1 500 euros par mois, les contraintes dictent un quotidien différent. On est obligé, par exemple, de maintenir un minimum de solidarité, notamment intergénérationnelle. Par exemple, on divorce moins, non parce que les couples seraient plus solides, plus aimants, ou moins libres, mais parce que c’est matériellement moins jouable de payer deux appartements ! On voyage peu en quelque sorte, on est décroissant , et encore moins en TGV, qui est au passage plus cher que l’avion… C’est la même chose avec la question dite identitaire : le multiculturalisme à 1 000 euros, ce n’est pas la même expérience qu’à 5 000 euros. Parce qu’on ne peut pas payer le collège privé pour ses enfants, s’acheter l’appartement dans l’immeuble où il n’y a que des propriétaires, etc. Ce sont les contraintes d’un quotidien partagé par beaucoup de Français « ordinaires » qui façonnent aujourd’hui le diagnostic majoritaire. Il y a quelques items sur lequel les citoyens sont invariablement d’accord à 70 ou 80 % : pour eux, l’Etat providence est essentiel, mais ses largesses doivent être conditionnées au travail, et il faut réduire les flux migratoires. C’est vrai en France, c’est vrai en Allemagne, en Grande-Bretagne, au Brésil (…) Ce n’est pas les lepénistes ou l’extrême droite, c’est 70 % de la population. C’est ça, la majorité. (…) Sans parler de programme, c’est pour moi le minimum qu’on puisse exiger de politiques censés représenter le bien commun de prendre en compte ces demandes. Il n’y aura pas de retour en arrière. Il n’y aura pas de démondialisation l’exemple typique de la discussion de salon ! ni de retour des classes moyennes et populaires dans les métropoles. Si les élites libérales admettent cette vérité-là, alors elles doivent en tirer les conclusions, en faisant évoluer le modèle. Si l’on s’inscrit dans une logique démocratique (donc majoritaire), si on fait une politique pour satisfaire le bien commun, il va falloir commencer de penser « contre soi » et pour les 70 % qui gagnent moins de 2 000 euros. (…) Il y a un certain mépris de classe à prétendre qu’un tel ou untel manipule le cerveau des classes moyennes et populaires, qu’on leur farcit la tête pour leur inventer des problèmes qu’ils n’ont pas. Moi je dis que c’est l’inverse: ce sont eux qui instrumentalisent untel ou untel pour se faire entendre. Ça peut s’appliquer à Zemmour même s’il n’est qu’à 17 %, donc relativisons, ou plutôt à Donald Trump, en effet, ou à Boris Johnson. C’est très intéressant, la Grande-Bretagne : Johnson cartonne dans les bastions travaillistes ! Le type est libéral, conservateur, londonien, intellectuel, il coche toutes les cases de ce que la working class devrait détester… Sauf que ce qu’il dit sur le retour des services publics, sur l’emploi dans le Yorkshire, par exemple, ça leur parle. C’est la working class britannique qui l’utilise pour changer les choses, non l’inverse. Cela prouve bien que les gens ordinaires ne s’inscrivent plus du tout dans le clivage gauche-droite. Ils se moquent bien d’utiliser un type qui est une pure émanation du conservatisme londonien. Ils le prennent. C’est tellurique. Même dans un pays où il n’y a aucun débouché politique, comme la France, cela a donné les gilets jaunes, et il y aura autre chose après. Quoi ? Je n’en sais rien. Mais cela pousse chaque fois, par exemple quand la majorité s’abstient.  (…) La majorité est de fait une puissance d’inertie, c’est un bloc. On ne peut pas penser les nations avec les catégories de Netflix, c’est-à-dire en panélisant la société, en la divisant en tribus, par affinités culturelles, comme le font les scénaristes de Netflix quand ils produisent pour des segments marketing de téléspectateurs. Cette idée que tout est morcelé, que la France serait un « archipel », empêche de généraliser, et donc de comprendre. Conceptualiser, c’est généraliser. L’approche sociologique des fractures françaises, c’est une chose : mais nier le bloc politique que constituent des gens ordinaires, c’est noyer le poisson. A un moment, il faut donner du sens. Même pour nous, pour notre santé mentale. La politique crève de l’absence de projets. Mais pour justifier l’absence de projets, il y a l’idée que, de toute façon, tout est étiolé, atomisé. C’est une vision confortable : pas besoin de penser contre soi, de se dire qu’on fait partie des gagnants et qu’il y a un bloc de perdants. Non, on se dit que chacun aspire à quelque chose de différent et que le tout forme des désirs contradictoires qu’il serait vain de contenter dans une politique majoritaire. Alors on segmente. Un jour, on parle d’islamisation, le lendemain des retraités, etc. Le mouvement woke s’inscrit parfaitement là-dedans, avec cette obsession de la segmentation par genres, par races, par religions… Le capitalisme adore ! Avant, on disait « diviser pour mieux régner ». (…) Aujourd’hui, le discours de Mélenchon s’écrit à Hollywood dans les open spaces des scénaristes de Netflix. Je veux dire par là qu’il s’adresse à des groupes identifiés, et qu’il adapte son discours pour les additionner. C’est d’ailleurs tout le problème en France aujourd’hui : avec leurs segments respectifs, les candidats peuvent espérer faire 15-20 %, donc être au second tour. Puis l’emporter. Mais quand ils arrivent au pouvoir, ils sont de moins en moins légitimes, et la déception est énorme. Il n’y a pas de projet, de mouvement, de sens. Il n’y a rien. Finalement, cette vision « netflixisée » permet d’occulter la question centrale des classes moyennes occidentales, qui demeure « l’éléphant dans la pièce ». Pour moi, la maison mère du narratif politique en Occident, c’est Netflix, à Los Angeles. D’ailleurs, après son stage de formation à la Maison-Blanche, Barack Obama a rejoint Netflix. Et peut-être un jour Emmanuel Macron ? Aujourd’hui, c’est Hollywood qui donne le la de la politique intérieure des nations occidentales. Christophe Guilluy
Présentée comme illusoire ou anachronique, la demande de régulation des flux migratoires est, sur tous les continents, une demande banale des classes populaires quelles que soient leurs origines. (…) Décrite comme l’illustration d’une dérive xénophobe des « petits blancs », on constate qu’elle concerne en réalité tous les “petits”, quelles que soient leurs origines ethniques ou religieuses. (…) comme les gens ordinaires ne peuvent ériger des frontières invisibles avec l’Autre (comme le font les classes supérieures), ils craignent évidemment plus de devenir minoritaires dans leur immeuble, leur village ou leur quartier. Car être ou devenir minoritaire, c’est dépendre de la bienveillance de la majorité. (…) C’est en cassant le rythme d’une immigration perpétuelle que les pouvoirs publics pourraient agir sur le contexte social (la réduction des arrivées de ménages précaires stopperait la spirale de la paupérisation) mais aussi sécuritaire (la stabilisation puis la baisse du nombre de jeunes assécherait le vivier dans lequel recrutent les milieux délinquants). En reprenant la main sur cet « exercice de souveraineté qui a en partie été délégué à l’échelon européen », les politiques pourraient ainsi jouer sur les flux permanents qui, comme l’explique Laurent Chalard, empêche l’assimilation. Cette politique répondrait enfin aux attentes de la population de ces quartiers qui demandent depuis des décennies une plus grande fermeté de l’Etat à l’égard de l’immigration clandestine mais aussi des dealers qui pourrissent la vie de ces territoires. Christophe Guilluy
Pour un certain nombre d’analystes, le relatif échec de l’assimilation des populations d’origine maghrébine en France par rapport aux vagues migratoires précédentes, se traduisant, entre autres, par le maintien de prénoms spécifiques au sein des deuxième et troisième générations,est relié à un facteur culturel essentiellement considéré sous sa forme religieuse, la pratique de l’islam, qui rendrait impossible à ses membres de devenir complètement des Français comme les autres. Or, si le rôle de ce facteur ne peut être totalement nié, il en existe cependant un autre, d’ordre démographique, renforçant considérablement le phénomène, qui est le non-tarissement des flux. En effet, les immigrés à l’assimilation réussie, que sont les Italiens, les Polonais, les Espagnols ou les Vietnamiens se sont totalement fondus dans la population française parce que, suite aux vagues migratoires très importantes, les flux d’arrivée se sont taris, coupant définitivement les nouveaux arrivants des évolutions récentes de leur culture d’origine. (…) En conséquence, il s’est produit une adaptation rapide à la culture du pays d’accueil puisque ces nouveaux arrivants n’avaient aucun intérêt à maintenir leur culture d’origine. Leurs enfants scolarisés avec les autres petits français, à une époque où l’école était inclusive et le niveau d’enseignement satisfaisant, s’intégraient pleinement conduisant dès la première génération à de nombreux mariages avec la population locale, puisqu’ils n’allaient pas chercher leur conjoint dans le pays de naissance de leurs parents, et à l’adoption de comportements de fécondité semblables aux « autochtones », conduisant à une stabilisation des effectifs. Pour montrer l’influence primordiale de ce facteur, il convient de citer le cas des immigrés vietnamiens et cambodgiens arrivés en une seule vague à la fin des années 1970, sans espoir de retour à l’époque, dont l’intégration dans la société française est particulièrement exemplaire, bien qu’ils ne soient pas de culture européenne, qu’ils pratiquent, en règle générale, une religion différente (le bouddhisme) et que leur apparence physique en fasse une minorité visible! Or, pour les Maghrébins, la situation apparaît différente car les flux migratoires ne se sont jamais arrêtés depuis le début des Trente Glorieuses, soit depuis 70 ans. Il n’y a jamais réellement eu de pause permettant à la population de s’assimiler, la fin de l’immigration de travail sous la présidence de Valéry Giscard d’Estaing laissant place à la politique de regroupement familial, qui va à la fois maintenir un niveau non négligeable du flux d’entrées chaque année et stimuler la natalité de ces populations du fait de la féminisation de l’immigration. En conséquence, pour une large part des Maghrébins, le cordon ombilical n’a pas été coupé avec le pays d’origine, ce qui sous-entend le maintien et la transmission des traditions culturelles d’une génération à l’autre, en particulier sur le plan religieux, et une politique matrimoniale non assimilationniste, privilégiant une certaine endogamie, que ce soit à travers des mariages au sein de la communauté en France ou avec des congénères du pays d’origine, un des principaux moteurs du regroupement familial à l’heure actuelle. Il convient donc de s’interroger sur ce sujet, quitte à poser une question taboue, qui risque de faire débat: l’immigration perpétuelle empêche-t-elle l’assimilation? En effet, il est légitime de se poser la question. Les Français d’origine maghrébine se seraient peut-être plus facilement assimilés et auraient probablement une situation économique meilleure, si les flux d’arrivées s’étaient taris au milieu des années 1990, leur permettant de se tourner complètement vers leur nouveau pays. Dans ce contexte, le fondamentalisme religieux aurait probablement plus difficilement pénétré notre société, puisqu’il est d’abord arrivé en France par l’Algérie. Parallèlement, la natalité serait plus basse, permettant une meilleure réussite scolaire des enfants et les quartiers d’accueil seraient moins homogènes ethniquement, favorisant l’assimilation, car les flux migratoires auraient été moins nombreux. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, les jeunes Maghrébins nés en France sont peut-être les premières victimes de l’immigration continue, d’autant plus que les nouveaux arrivants viennent les concurrencer sur le marché du travail. Laurent Chalard
Il est vrai que, pendant quelques mois, à la fin de l’année dernière, on a davantage «parlé» d’immigration. A mon sens, pour deux raisons. D’une part, le temps passant et le phénomène s’amplifiant, il s’est avéré de plus en plus difficile – selon la formule de Péguy, désormais consacrée – d’empêcher les Français de «voir ce qu’ils voient». D’autre part, une personnalité de rupture a brusquement surgi dans le champ convenu de la politique pour les inciter à ouvrir leurs yeux. Pour autant, les choses n’ont pas tardé à «rentrer dans l’ordre» et tout indique qu’une fois encore, l’immigration ne tiendra pas, dans la campagne actuelle, une place à la hauteur des enjeux qu’elle porte. Dans un premier temps, les pratiques coutumières de diversion ont fait florès. La principale a consisté en la mise en avant systématique d’inquiétudes présentées comme concurrentes: le «pouvoir d’achat», la crise sanitaire, le changement climatique. Aujourd’hui, la guerre à l’Est a pris le relais. Non que ces préoccupations soient infondées, loin s’en faut, mais le fait de les opposer les unes aux autres, à coup de sondages, au sein d’une seule et même échelle de valeurs, de priorités et de temporalités, comme si elles étaient commensurables entre elles, s’apparente, je le redoute, à une énième façon de «noyer le poisson». D’ailleurs, même lorsque, presque par hasard, le sujet est mis sur la table, tous les moyens sont bons pour l’escamoter à nouveau, soit en le détournant vers des impasses sémantiques (le «Grand Remplacement»), soit en accolant à ses promoteurs les étiquettes disqualifiantes habituelles, soit en reprenant les mêmes artifices éculés (accent mis sur les courants [d’immigration] «illégaux»). Or, pour ma part, vous le savez, je tiens le type d’immigration, que nous subissons depuis un demi-siècle, pour un événement hors catégorie, sans précédent dans notre Histoire. Et, très honnêtement, j’avoue ne pas comprendre comment des esprits libres et éclairés peuvent encore sous-estimer sa gravité. (…) Il suffit pourtant d’en énumérer froidement les caractéristiques, pour mesurer l’impact de ce qui nous arrive: volume massif des flux, vocation de peuplement, absence de régulation politique et économique, majorité de civilisation extra-européenne et musulmane, esprit de revanche post-colonial, réticence à la mixité, préférence pour l’endogamie, cristallisation en diasporas, taux de fécondité supérieur à celui du peuple d’accueil, et surtout – novation inouïe – évolution non-convergente au fil des générations. A mes yeux, ce bouleversement progressif de la population française, s’il n’est pas l’unique défi auxquels nous sommes confrontés, est le seul qui menace directement la paix civile sur notre territoire. (…) au contact des milliers d’étrangers que j’ai côtoyés, j’ai pu vérifier la validité lancinante de constats, autrefois banals, aujourd’hui tabous. A savoir que, si la nature nous réunit, la culture impose entre les groupes que nous formons, une distance qui peut aller jusqu’à exclure leur cohabitation. De même, passée une masse critique, les interactions individuelles – jamais irréparables – cèdent la place à des forces collectives, qui n’obéissent en rien aux mêmes lois. Soit un effet de seuil, qui commande, entre autres, l’acculturation: possible en deçà, irréalisable au-delà. Si bien que ce que l’on dénonce avec horreur sous le nom d’amalgame n’est, au fond, que l’observation d’un fait, déterminé par le nombre. De sorte que le monde que dessinent ces «collectivités en action» n’est ni plaisant, ni souriant. D’un côté, ne nous le cachons pas, nul sentiment n’y est plus répandu que la xénophobie, en particulier au sein des pays dont nous recevons les immigrants. D’un autre côté, toutes – je dis bien toutes – les sociétés «multi» sont vouées à des déchirements plus ou moins profonds. Et dans ce cadre, il arrive que les minorités soient violentes et gagnantes, les majorités placides et perdantes, voire que les victimes n’en soient pas, car responsables de leurs malheurs. Enfin, il faut admettre que l’Occident, dont la France ne saurait s’exclure, est une exception, dont la domination écrasante sur les affaires de la planète – couronnée par la Globalisation – a partout semé envie et ressentiment. Dans ce contexte, l’islam, entré en ébullition en réaction à cet ultime avatar de notre suprématie, est devenu le porte-drapeau des «humiliés et offensés», l’emblème du refus, voire du rejet, de ce que nous sommes, alors que la Chine et l’Asie, pareillement outragées, choisissaient de nous défier sur notre créneau de la compétition économique: le fait que l’arc musulman ne compte aucune démocratie mais concentre au moins 80 % des crises «chaudes» de la planète, le fait aussi que ses formes de contestation (jihadisme, salafisme, islamisme) se retrouvent à l’identique sur notre sol, en disent long sur l’insatisfaction d’un acteur historique de première grandeur, à la fois dynamique et rétrograde, dont il est clair qu’après des siècles d’absence, il a repris – via l’immigration – sa marche en avant sur la rive nord de la Méditerranée. Dernier enseignement, franco-français celui-ci: en conversant avec nombre de personnalités politiques dans la quiétude des salons d’ambassade, j’ai pu mesurer le fossé qui séparait leurs propos publics des jugements, moins amènes, qu’ils émettaient en privé, sur les effets de l’immigration dans leurs fiefs électoraux. (…) La première est que, si la coopération entre les civilisations est désirable, elle reste moins probable que leur rivalité, proportionnelle à leurs disparités culturelles, imbrications territoriales et conflits antérieurs. La deuxième est qu’il n’y a aucune raison que les désastres observés ailleurs ne se reproduisent pas chez nous, pour peu que les mêmes ingrédients y soient réunis: ne nous prétendons pas plus intelligents que les Libanais ou les Yougoslaves. La troisième est qu’il vaut mieux prévoir le pire pour avoir une chance de le prévenir et qu’au fond telle est la fonction du régalien, auquel j’ai consacré ma vie. J’en ai conclu que, derrière la générosité des discours, personne ici-bas ne faisait de cadeau à personne, qu’en conséquence l’émotion et la compassion n’étaient pas les plus fiables des outils d’analyse, que les conseilleurs – fussent-ils le New York Times ou d’honorables ONG – n’étaient pas les payeurs et que, si nos dirigeants renonçaient à défendre nos intérêts vitaux, sur notre propre territoire, personne ne le ferait à leur place. C’est ce corpus ultra-réaliste et, je le reconnais, désenchanté – mais, vous en conviendrez, pas vraiment réfuté par les événements du moment -, qui a servi de trame à mes réflexions, non sur l’immigration en général, inévitable et parfois souhaitable, mais sur le ressac des vagues «anormales» qui s’abattent sur nous depuis les années 70 et dont seuls des rêveurs ou des hypocrites peuvent tirer un bilan «globalement positif». (…) Nous n’avons d’autre choix, si nous voulons vraiment reprendre le contrôle de notre démographie, que d’opérer un renversement de cap à 180 degrés, c’est à dire envoyer le message, urbi et orbi, «loud and clear», que la France ne sera plus, pour l’avenir prévisible, une terre d’accueil. Ce qui suppose une approche globale du problème et une intransigeance de tous les instants pour la mettre en oeuvre. Toute émigration est, en effet, activée, à la fois, par un facteur «push» (qui incite à quitter le pays d’origine) et un facteur «pull» (qui attire vers le pays de destination). N’ayant guère le moyen d’agir sur le premier – l’invocation rituelle du «co-développement» ne dupant plus personne -, nous n’avons d’autre solution que de réduire notre attractivité à zéro. Je ne perçois pas, chez nos néophytes – et, soit dit en passant, encore moins chez le Président-candidat, pour qui l’immigration reste un angle mort – la féroce inflexibilité qu’appelle l’urgence absolue. Sans compter le colossal travail de «rétropédalage» historique, qu’exige la restauration du «pouvoir de faire et d’empêcher» de l’Etat National, aux lieux et place du «laissez aller, laissez passer», que nous proposent la Société des Individus et son extension européenne. (…) il est bien tard. Car voyons les choses en face. Nous avons désormais affaire non plus à des individus dispersés, soit autant de «cas particuliers», en quête chacun d’avenir meilleur, mais à des «diasporas», c’est à dire des réalités collectives, solidement ancrées dans notre sol, fermement décidées à y persévérer dans leur être et dont la dynamique holiste dépasse et emporte la destinée particulière de leurs membres. Pour moi, c’est une circonstance a priori banale – la rencontre de football France-Algérie en 2001, déjà bien oubliée – qui a marqué symboliquement ce basculement. Pour être plus explicite, une «diaspora» est une entité, formée d’immigrés et de leurs descendants – y compris, fait capital, de nationalité française -, dont les effectifs, regroupés dans l’espace, atteignent une masse critique suffisante pour que la pression sociale y favorise la pérennisation des croyances et modes de vie des pays d’origine, avec lesquels les relations demeurent intenses: ainsi se forment spontanément des enclaves étrangères, plus ou moins fermées, tournant le dos au pays d’accueil et à ses mœurs. Maintenant que ces noyaux durs sont fermement incrustés, il est bien naïf de croire que les clivages qu’ils portent comme la nuée l’orage, soient exclusivement de nature économique et, donc, solubles dans la quantité. En fait, ces différences sont, d’abord et surtout, de type qualitatif, donc a priori non négociables. Elles recoupent même très exactement les conflits indécidables qui ont causé nos pires malheurs dans le passé: le dissentiment religieux (en l’occurrence, celui, millénaire, entre l’islam et le christianisme, de part et d’autre de la Méditerranée), l’antagonisme colonial (autrement dit, la guerre des mémoires, pas davantage monnayable que celle des croyances), le prisme racial (qui tend insidieusement à rapprocher le statut de nos immigrés de celui des descendants d’esclaves noirs américains, avec les mêmes effets calamiteux qu’outre-Atlantique). Ne nous cachons pas la vérité. Un tel triptyque est voué à provoquer des enchaînements quasi-mécaniques, dont nous voyons poindre les prémices, ainsi que je l’ai déjà indiqué: progression accélérée de la défiance sociale, séparation des ethnies (preuve par neuf de la faillite du «multi»), rivalité pour le contrôle des enclaves (en parodie des guerres coloniales), propension multiforme à la violence. (…) Ce qui s’est passé à la frontière polonaise, au cours des derniers six mois, illustre la complexité et la variété des problèmes que posent les flux de population aujourd’hui. [Avec les réfugiés ukrainiens] Nous avons à faire (…) à deux cas de figure diamétralement opposés, qui ne nous concerneraient qu’indirectement, s’ils ne mettaient, une nouvelle fois, en cause l’Union Européenne. Au cours du premier épisode, les migrants ont été l’objet d’une lutte entre États, donc sans rapport avec les flux auto-générés d’outre-Méditerranée, auxquels nous sommes abonnés. En l’occurrence, ils ont été le jouet des relations entre la Russie, la Biélorussie et la Pologne, pimentés d’un zeste d’activisme ottoman, l’Union européenne ne faisant que réagir à ces interactions. Ce qui est clair, néanmoins, à la lumière de cet exemple, c’est que l’émigration vers notre continent est aussi devenue une arme de guerre contre lui, aux mains d’Etats qui la manipulent au gré de leurs intérêts. La Turquie est passée maître dans cet art du chantage, mais d’autres (les milices libyennes, le Maroc) s’y emploient à l’occasion, tout comme, donc, en dernier lieu, la Biélorussie. Ce à quoi nous assistons depuis l’invasion de l’Ukraine, est un phénomène radicalement différent. Il s’agit là d’un afflux massif, non pas d’immigrés, ni de migrants, mais d’authentiques réfugiés de guerre, principalement de femmes, d’enfants et de vieillards, dont l’intention, semble-t-il très majoritaire, est de ne pas s’installer définitivement dans les pays qui les accueillent. Néanmoins, ces deux séries d’évènements ont en commun de se dérouler aux pseudo-frontières de l’Union Européenne, laquelle est devenue la cible privilégiée des mouvements de population, pour deux raisons: d’abord, à l’évidence, du fait de son haut niveau de revenus, mais aussi parce que les sociétés qui la composent vivent toutes, désormais, sous le régime de la «Société des Individus». (.. .) La Société des Individus présente, entre autres, deux caractéristiques. D’une part, elle fait de chaque être humain vivant, quelle que soit son origine et sa nationalité, européen ou non, l’ultime décideur de son sort, à commencer par le choix de ses déplacements et lieux d’existence, au sein d’un espace mondial indifférencié. D’autre part, en se prétendant la pointe avancée d’une émancipation humaine, gouvernée par les lois de la dialectique, elle est amenée à condamner le modèle immédiatement antérieur de l’Etat National, symbole et gardien de son antithèse, à savoir un espace cloisonné par le politique. Aussi cette configuration est-elle spontanément «immigrationiste». En premier lieu, parce que, se voulant universaliste, elle répugne à faire la différence entre l’autochtone et l’étranger, et, par extension, à admettre l’existence de limites entre un dedans et un dehors. En deuxième lieu, parce que, logiquement, elle n’interprète la matière sociale que comme une somme de relations interpersonnelles, de «cas particuliers» et de «faits divers» sans liens entre eux, ce qui réduit, de fait, la sphère du collectif aux registres folkloriques du divertissement et de l’art culinaire, et plus généralement du «tourisme», comme Nietzsche l’avait si génialement entrevu. Enfin, parce que, je l’ai dit, tout en érigeant le rempart de l’Etat National en contre-modèle, la Société des Individus porte un regard paradoxalement indulgent sur l’antépénultième strate des Communautés Naturelles, dans la mesure où, prééminente chez les immigrés, celle-ci est considérée comme la victime historique dudit État dans sa version «coloniale», lequel se retrouve pris en sandwich par cet improbable duo. Or, la superstructure bruxelloise, loin de contredire ce schéma, en est devenu l’accomplissement le plus pur, transformant notre «petit cap» de l’Asie en zone -unique au monde- d’aplatissement étatique, d’auto-désarmement politique et d’effacement frontalier. Soit ce que l’on appelle l’espace Schengen, perméable à tous les courants, alors même que la géographie l’encercle d’étendues turbulentes et vengeresses, ainsi que d’entités rapaces, prêtes à tout pour exploiter ses faiblesses. Comme si la maîtrise de l’immigration contemporaine n’était pas, en elle-même, une tâche herculéenne, nous l’avons entravée, compliquée et envenimée à plaisir, en plaquant, sur la couche des Etats, rendus à l’impuissance, un dispositif «accélérationniste». Pire, nos dirigeants semblent attendre de ce dispositif qu’il joue le rôle d’un filtre, alors qu’il a été précisément conçu, calibré et programmé pour l’inverse. Cet entêtement à creuser davantage, afin de sortir d’un trou où l’on s’est soi-même enfoui, serait comique, si les conséquences n’en étaient dramatiques. (…) Ce n’est là qu’une des très nombreuses contradictions de notre société, qui en font, à bien des égards, un voyage en Absurdistan. En effet, nous ne nous interrogerons jamais assez, non seulement sur la radicale nouveauté de la Société des Individus, mais aussi sur l’arrogance de son ambition, qui prétend transférer la souveraineté – le pouvoir du «dernier mot» – aux milliards d’individus vivant sur la planète à un instant donné, chacun d’eux étant sommé de «choisir» sa vie, que cela lui plaise ou non. Le tout en jetant un voile pudique sur l’appartenance à des groupes circonscrits, en rivalité (ou en coopération) pour leur survie, leur indépendance et leur puissance. En d’autres termes, un modèle qui refuse de faire la différence entre les aspirations du comptable suédois et du guerrier pachtoun, du geek californien et du berger sahélien, du paysan béarnais et du jeune «harrag» algérien, comme si tous étaient interchangeables et disposés à jouer le même jeu. Il va de soi que ce paradigme est frappé, d’emblée, d’une vulnérabilité à la mesure de son irréalité. En effet, même pour les tenants du système, la marge de viabilité est étroite: leur comportement ne doit à aucun prix sortir du couloir exigu défini par «l’Etat de droit», autrement dit le «politiquement correct», mais sans y être contraint par la coercition. En pratique, il s’agit pour eux, d’une part, de souscrire inconditionnellement à des valeurs «enveloppes» (tolérance, transparence, «respect») et, d’autre part, de participer à des mécanismes de conciliation de leurs «contenus» (marché, contrat, communication). A cette «ceinture» officielle, s’ajoutent les «bretelles» officieuses, plus sûres, d’un verrouillage par l’affect: d’un côté, la culpabilité (seconde guerre mondiale, colonisation, climat), de l’autre, la peur (là encore le climat, la sécurité sanitaire, la «guerre à nos portes»). Enfin, dernier rebouclage, on place le système sous le magistère moral et la surveillance active des juges et des media, devenus les chiens de garde d’un ordre social et «moral», prétendument horizontal. En bref, au nom même de leur liberté, et pour ne pas basculer dans l’anarchie qui les guette, les convaincus de la Société des Individus se doivent d’observer une discipline de tous les instants, à base de travail sur soi, d’auto-censure et d’intériorisation des interdits. Pour délivrer leurs corps, il leur faut accepter d’enfermer leurs esprit, sauf à «déraper» hors du corridor, véritable catastrophe qui met en péril tout l’édifice. On aura compris que ce modèle est réservé à une catégorie restreinte, celle du «Gentil Bobo», petit bourgeois des métropoles et de la «nouvelle ruralité», qui réussit à cumuler tout à la fois un conformisme cool, un haut degré d’ignorance ou de lassitude historique, le refus unilatéral de la culture de l’honneur, la disposition à tendre l’autre joue, la pratique généralisée de l’euphémisme, en un mot la bienveillance et la non-violence de principe envers l’Autre (aussi longtemps que les enfants de celui-ci ne fréquentent pas la même école que les siens). Or, nous sommes là en présence d’une «espèce à protéger», tellement antinomique de tout ce que l’espèce humaine a produit jusqu’ici, qu’elle ne peut survivre et prospérer que dans l’enceinte d’une sorte de zoo, coupé de tout ce qui ne lui ressemble pas. Pour faire court, une société «ouverte» qui a besoin d’être «fermée» pour rester «ouverte»: la quadrature du cercle. (…) cette approche angélique ne se rencontre nulle part ailleurs qu’en Occident, lequel n’y est parvenu qu’à la suite d’un long cheminement solitaire. De notre point de vue, ce périple modernisateur a vu se succéder, je l’ai dit, les Communautés Naturelles (présentes partout), l’Etat National Moderne (première de nos inventions, répandue par la colonisation), enfin la Société des Individus (zénith de l’occidentalisation, diffusé par la Globalisation). De fait, cette utopie est encore largement minoritaire, non seulement au loin de nos frontières, mais aussi – ce qui est plus grave – à l’intérieur. Toujours en résumant beaucoup, on peut avancer que les immigrants ont massivement réimplanté sur notre sol les Communautés Naturelles, tandis que l’imaginaire des Français, autochtones et assimilés, reste profondément attaché à l’Etat National. D’où un espace au minimum tripartite, mais en pratique infiniment plus fragmenté, où l’oligarchie qui se donne le monde pour horizon et l’Humanité pour boussole, entend formater les mentalités sans y parvenir vraiment: celles-ci, même fortement perfusées par les séductions de l’individualisme, lui résistent encore au nom de la «persistance des agrégats» et de «l’inertie des affections». Donc, c’est vrai, nous vivons dans une sorte de magasin de porcelaine, où se meuvent, avec des docilités inégales, ces vieux éléphants remuants que sont les nostalgies nationales et communautaires. Ou, si vous préférez, la Société des individus est tellement «en avance» par rapport au ressenti de la majorité de la population, qu’elle flirte en permanence avec le chaos et, à la limite, la «guerre de tous contre tous». Sans autre filet de sécurité que l’espoir de voir le virus du narcissisme finir par pénétrer suffisamment les cerveaux, pour qu’ils perdent à jamais l’idée saugrenue de fomenter des projets alternatifs. (…) Il est exact que la crise du Covid aurait pu être l’occasion théorique d’un «retour» du politique, sous un régime qui a renié sa légitimité, au point d’en oublier l’existence. On aurait, d’ailleurs, pu en attendre autant du terrorisme de masse et, maintenant, de l’invasion de l’Ukraine (quoique à un degré moindre, n’y étant pas en première ligne). De même, l’immigration aurait pu et dû offrir un champ privilégié à un telle remise en question. Au fond, qu’est-ce que le Politique? Beaucoup d’autres avant moi, infiniment plus qualifiés, se sont risqués à répondre à la question. Pour ma part, je le définirai comme l’activité qui vise à assurer la pérennité des groupes humains. Il est donc inséparable d’une aventure collective, située dans l’espace et dans le temps, dont il assume la responsabilité de la continuité. Dans notre sphère de civilisation, ce projet collectif a fini par se confondre avec l’Etat National. Par temps calme, le Politique ne fait qu’affleurer en surface. Il n’émerge en pleine lumière, dans toute sa singularité, que lorsque la tempête se lève et que la mort redevient l’enjeu déterminant. Ou encore, selon Carl Schmitt, quand l’on est obligé de distinguer entre l’ami et l’ennemi. Dans ces circonstances, foin de tergiversations, il devient impératif de prendre des décisions tranchées, c’est à dire non-juridiques, discrétionnaires et souvent négatives, la plus haute manifestation du politique étant, à mes yeux, de dire non à la facilité. La Raison et le Secret d’Etat deviennent alors des armes justifiables, dussent la morale et le sentiment en souffrir. On voit par là en quoi notre Société des Individus, en prenant le contrepied de l’Etat National, se révèle anti-politique par essence, puisqu’elle contredit tout ce que je viens d’énoncer: les appartenances, la verticalité, le discrétionnaire, et même l’éventualité de la mort, considérée comme un scandale, dès lors que, pour l’individu isolé, «né orphelin, mort célibataire», la vie est une occasion unique à prolonger le plus longtemps possible. C’est dans ce contexte que nous est «tombée dessus» l’épidémie. En fait, ce que vous appelez le retour du politique nous a été imposé par les évènements, sans qu’il y ait eu, au départ, la moindre volonté de nos dirigeants de remonter le cours du temps. Plongés dans cette situation, ces mêmes dirigeants, mais aussi, avec eux, beaucoup de nos compatriotes, se sont retrouvés comme une poule devant un couteau: les premiers avaient perdu jusqu’au souvenir du commandement, les seconds de l’obéissance. Il s’en est suivi une grande désorientation de la société, prise au dépourvu par ce «flash-back» inattendu. D’où une invraisemblable série de pataquès: d’un côté, un pouvoir, qui, loin de retrouver une authentique inspiration politique, s’est abrité derrière son contraire, c’est-à-dire la tyrannie des experts, et, de l’autre, une opinion tourneboulée, où les habituels défenseurs de la loi et l’ordre se sont révélés les plus insoumis des individus. En bref, une expérience peu concluante, pleine d’impréparation et d’improvisation, qui a confirmé la fameuse expression de Marx, selon laquelle les évènements, d’abord vécus en tragédie, se répètent en farce, ou le non moins célèbre aphorisme d’Héraclite, qui veut que l’on ne se baigne jamais deux fois dans la même eau d’un fleuve. (…) Si je refuse de perdre espoir, je ne nourris pas non plus d’illusions excessives quant à la possibilité d’une reprise en mains «politique» des courants d’immigration. Quand on constate que le programme de l’actuel chef de l’Etat, candidat à sa réélection, continue d’ignorer superbement le sujet, on se prend à réfléchir sur ce que l’Histoire peut comporter d’inéluctable et d’irréversible, même si, ce faisant, elle nous conduit droit vers les plus grands des malheurs. Pour conclure, tout en essayant d’éviter la paranoïa, j’avoue sans ambages être obsédé par la menace que l’immigration, telle que nous la connaissons, fait peser sur l’avenir de notre pays. Si rien n’est décidé pour la réduire à sa plus simple expression, toute mes expériences accumulées me font prévoir un futur sombre, et même très sombre, pour nos enfants et petits-enfants. Au mieux, s’achemineront-ils vers un effondrement insoupçonné de leur qualité de vie (l’implosion) ; au pire, c’est vers de terribles affrontements que nous les dirigeons (l’explosion). Le plus probable étant une combinaison des deux, dans une confusion croissante. Tous nos gouvernants sans exception, mais aussi beaucoup de nos compatriotes, ont préféré regarder ailleurs. Les premiers par lâcheté, puisqu’ils n’en pensaient pas moins. Les seconds par naïveté, insouciance ou idéologie. Ce comportement d’autruche m’angoisse encore davantage qu’il ne m’exaspère. Pour nos jeunes, intellectuellement désarmés par la scolarité compatissante qui leur a été servie, les réveils risquent d’être terriblement difficiles. Mais, alors, quelle responsabilité pour tous ceux qui, bien qu’ayant eu la possibilité de l’empêcher, auront laissé s’installer cette bombe à mèche lente et ne seront plus là pour en subir la déflagration. Pierre Brochand
Les outre-mer ont voté en majorité pour la candidate Le Pen contre Macron. La question qui se pose est : comment des Noirs, des afrodescendants ont pu voter pour le Rassemblement national, un parti qui renvoie au racisme, aux discriminations… On peut réduire Le Pen à l’extrême droite mais les choses sont plus complexes que cela. Il faut relativiser ce vote en évitant d’en faire un vote d’extrême droite. C’est un vote pour Le Pen, contre Macron mais pas un vote d’extrême droite au sens où les gens auraient adhéré aux valeurs du RN. Quand on interroge les gens qui ont voté Le Pen, ils répondent spontanément : « on a voté contre Macron et on a voté contre les élus locaux ». Le vote contre Macron est lié à des problèmes sociaux qui se posent dans le pays, la question vaccinale, l’insécurité, la délinquance… La critique qui est faite aux élus locaux est très forte. Pour beaucoup d’électeurs, les élus locaux ont failli et sont les principaux responsables de la situation parce qu’ils n’ont pas été en mesure de prendre en charge les demandes sociales. (…) pour analyser cela il faut partir du premier tour. Jean-Luc Mélenchon arrive largement en tête en Guadeloupe (56,16 %) et en Martinique (53,10 %). Marine Le Pen arrive en deuxième position en Guadeloupe avec près de 18 % des voix et en troisième en Martinique avec 13 %. Les électeurs ont d’abord voté Mélenchon, s’ils étaient fondamentalement lepeniste ou d’extrême droite ils auraient voté d’emblée Marine Le Pen. C’est donc par défaut qu’ils se sont prononcés pour Le Pen au deuxième tout parce que Mélenchon n’a pas été qualifié. Le vote n’a pas de consistance idéologique, c’est un vote de protestation, de colère. Je crois que les électeurs ont instrumentalisé ces candidatures pour adresser un gros message aux élus locaux et à Emmanuel Macron. [Marine Le Pen] est dédiabolisée à l’évidence. Les électeurs disent : « on a tout essayé jusque là, essayons extrême droite cela ne nous coûte rien finalement c’est une candidate comme les autres avec un discours qui nous parle. Elle va remettre dans leur droit les employés suspendus par la crise sanitaire, elle va régler le problème de l’eau, tous les thèmes qui nous intéressent elle les prend en charge dans son discours. » (…) Je ne pense pas qu’il y ait un rejet de l’État français bien au contraire, je pense qu’il y a un appel à l’État, à plus d’État. Dans le contexte de mondialisation, d’incertitude, il y a une demande de protection et de sécurité. Et le discours de Marine Le Pen qui renvoie à l’autorité, à la centralisation même puisqu’elle refuse le principe de l’autonomie, je pense que cela parle à tous ces gens. Je crois que le vote anti-Macron est un vote qui renvoie aux dossiers sociaux principalement, à tous les problèmes qui n’ont pas été réglés et que Macron avait promis de régler. Il y a le sentiment que rien n’a été fait par les représentants de Macron sur place. C’est par manque d’interventionnisme étatique qu’on a rejeté Macron. (…) Je crois que la question vaccinale est venue se greffer sur la question sociale et elle a joué comme un catalyseur. Cela a renforcé encore plus les oppositions. Il y a un élément qui intervient à la fin, c’est quand on a su que finalement la pandémie était en baisse et que le port du masque n’était plus nécessaire, qu’on allégeait les restrictions, beaucoup de gens ont cru que les employés suspendus allaient être rappelés et allaient pouvoir retrouver leur emploi mais ça n’a pas été le cas. Cela a été perçu comme une forme de mépris par beaucoup de gens. (…) Il est certain qu’il y a une prise de distance avec nos élus locaux, une majorité d’entre eux ont appelé à voter Macron lors de la présidentielle. Je suis persuadé que pour les élections législatives peu de candidats vont faire référence à Macron mais je ne suis pas sûr que l’élection présidentielle va modifier en profondeur le paysage local. Je ne pense pas que la France insoumise ait une implantation locale suffisante pour avoir des députés. Ils semblent l’avoir compris parce que la FI, à la différence du RN, est en mesure de négocier avec d’autres partis de gauche comme le PCF ou le PS, et peut-être même une frange des nationalistes. Fred Reno (Université des Antilles)
Le vote Mélenchon a davantage été un vote anti-Zemmour et anti-Le Pen qu’un vote anti-Macron. Il s’agit d’un précipité hétérogène et instable qui juxtapose, pour l’essentiel, un vote ethnique et un vote des centres-villes, les esclaves et les maîtres, les dominés et les dominants dans une convergence d’intérêts propre à toutes les villes-mondes, parfaitement analysée par Christophe Guilluy. Là encore, l’effet de loupe sur le vote communautariste des musulmans a occulté le fait que Mélenchon a obtenu plus de deux fois le score cumulé de Le Pen et de Zemmour à Paris, Lyon et Bordeaux, c’est-à-dire dans les villes où le prix du foncier est le plus élevé. L’électorat de gauche auquel rêve Marine Le Pen dans le cadre d’une grande alliance des souverainistes des deux rives n’existe pas, ou plutôt n’existe plus. On l’a bien vu avec le fiasco de la candidature d’Arnaud Montebourg.(…) Contrairement à ce qu’a voulu croire son équipe, [Zemmour] n’était pas un candidat de rassemblement mais un candidat de déblaiement. Il a pleinement rempli son office de brise-glace idéologique en acclimatant de nouveaux thèmes dans le débat comme celui, par exemple, du grand remplacement, jusque-là très conceptuel. Il n’a cessé tout au long de la campagne d’invoquer le retour du tragique dans l’Histoire et de convoquer un imaginaire anxiogène. Mais ce qui a fait sa fortune médiatique aura causé sa perte dans les urnes. Lorsque le tragique est passé de la perspective à l’imminence avec la guerre en Ukraine, supplément non prévu au programme, le décor a brusquement changé. Zemmour est alors apparu comme le cavalier de l’Apocalypse. Emprunté au grec ancien, « apocalypse » signifie dévoilement. Zemmour aura été le candidat du grand dévoilement. Celui qui levait le voile sur un paysage terrifique. Dans ces conditions, il était fatal qu’on en vînt à confondre le message et le messager et que ce dernier finît par faire figure d’épouvantail. Face aux prophètes du malheur, la majeure partie de la bourgeoisie française sera toujours du parti de Jeanne Bécu, alias la comtesse du Barry : « Encore un instant, Monsieur le bourreau ! » C’est le syndrome du Titanic, qui veut que les passagers de première classe s’accrochent jusqu’à la dernière minute à leurs privilèges. (…) À quelques rares et louables exceptions près, qui ont sauvé l’honneur de ce parti, le spectacle des Républicains au lendemain du premier tour fait irrésistiblement penser à ce qu’on appelait le bloc des « Républicains opportunistes » sous la IIIe République. Leur fonction n’était pas de défendre des idées, mais de fournir des majorités d’appoint aux gouvernements successifs dont ils ne supportaient pas de rester trop longtemps éloignés. (…) Le suffrage universel est une guerre civile mimée qui a, entre autres, pour objet de purger les « passions démocratiques » dont on sait, depuis Tocqueville, qu’elles ne sont pas sans risques. L’absence de campagne et l’esquive du président sortant au premier tour n’ont pas permis à l’élection de remplir cette fonction cathartique. Il n’est pas sûr que la campagne de l’entre-deux-tours y supplée. En 2017, le vote protestataire totalisait 45 % des voix au premier tour de l’élection présidentielle, mais n’obtenait que 4 % des sièges à l’Assemblée nationale un mois plus tard. Cette fois, il recueille 55 % des suffrages et le gouffre abyssal entre représentés et représentants ne cesse de se creuser. Notre démocratie n’exprime plus la loi du nombre, mais la loi du petit nombre. Carl Schmitt disait : « Le mythe de la représentation supprime le peuple comme l’individualisme supprime l’individu. » Nous y sommes. La question est de savoir combien de temps encore les Français se résigneront à accepter cette démocratie Potemkine, ce kratos sans démos, cette démocratie sans le peuple. Il y a tout à craindre d’une situation où la crise de la légitimité viendrait se greffer sur une crise économique et sociale. Patrick Buisson
Le profil d’Éric Zemmour et ses discours – d’abord – strictement identitaire sont plus à même de séduire une bourgeoisie classique de droite et urbaine que des classes populaires de la France périphérique. Cela s’est vérifié lors du scrutin présidentiel. L’ancien journaliste est bien représenté dans le sud-est du pays, avec de nombreuses communes riches du Var, du Vaucluse, des Alpes-Maritimes, des Bouches-du-Rhône dans lesquelles il dépasse les 10 %. Il a réalisé également 19 % à Neuilly (5,6 % pour Le Pen) et 18 % (8,5 % pour elle) à Versailles. Dans le 16e arrondissement de Paris, il a atteint 17 % contre 5,8 % pour sa rivale – et peut-être future alliée. Que disent ces chiffres ? Ils montrent par la preuve électorale que les sociologies des deux bases ont peu de choses en commun. La candidate du RN fait ses meilleurs scores dans les départements anciennement industrialisés. De l’Eure (32,2 % pour Le Pen contre 6,5 % pour Zemmour) à la Nièvre (29,6 % contre 6,5 %), en passant par la Somme (32,7 % contre 5,6 %), le Pas-de-Calais (38,6 % contre 5,1 %), les Ardennes (36 % contre 6,5 %), les Vosges (32 % contre 6,4 %) et l’Yonne (31 % contre 7 %), nous sommes dans une France reléguée, qui a perdu, ces quarante dernières années, l’essentiel de son tissu industriel avec, progressivement, la disparition de certains services publics. Et, dans tous ces départements, entre Le Pen et Zemmour, il y a toujours Jean-Luc Mélenchon, ce qui montre de fortes attentes sociales. Zemmour a fait l’erreur stratégique de minimiser la question du pouvoir d’achat, même si, peu à peu, à côté du « grand remplacement », il a voulu installer le « grand déclassement ». Mais sur ce dernier thème, le crédit de Marine Le Pen est largement supérieur au sien. Ses mesures pour le pouvoir d’achat sont apparues comme des réponses ponctuelles à une conjoncture, quand chez Le Pen son programme a paru plus sincère et à même de changer durablement la donne. La récurrence des thèmes a situé les deux candidats dans des sphères sociales aux préoccupations parfois éloignées ou à un degré d’urgence différent s’agissant de l’immigration ou de l’insécurité. Zemmour a pour espoir d’unir l’électorat de Neuilly-sur-Seine et celui de Mouterhouse en Moselle où Marine Le Pen fait plus de 70 % des voix. Dans un entretien au Point, le politologue Patrick Buisson admettait que la clé du succès résidait dans ce rassemblement, « celui de la France de Johnny Hallyday et celle de La Manif pour tous ». Si ces deux catégories de Français peuvent avoir des convergences sur le refus de l’altérité et sur la nostalgie d’une France prospère et homogène, elles divergent sur les questions économiques. Dans la France des années 2020, la possession ou non d’un capital dicte pour l’essentiel les préceptes que l’on plébiscite en économie. Ou l’État, dans un cas, est vu comme un prédateur qui ponctionne le travail d’une vie et bride les énergies entrepreneuriales ; ou il est vu comme le garant de l’égalité qui compense les pertes (chômage, niveau de vie, logement…) liées à la mondialisation. Les deux approches sont antagonistes et ne se valent aucunement. Le bon report des voix de Zemmour vers Le Pen vient tempérer cette analyse, même si la détestation de Macron transcende la défense des intérêts, comme le vote Mélenchon en faveur de Macron, donc contre Le Pen. Mais est-il acquis que les électeurs de Zemmour souhaitent une alliance durable avec le RN de Marine Le Pen, qui supposerait des compromis et donc une dénaturation du Zemmour identitaire et libéral ? L’ancien journaliste n’ignore sûrement pas ces données. Il va lui falloir bouger politiquement, être plus attentif au sort de ces Français oubliés, dont l’urgence est la fin du mois et non seulement « la fin de la France ». Sauf à considérer qu’il est un politicien comme un autre qui, pour faire l’union des droites, s’appuiera uniquement sur des accords d’appareils, en faisant fi des incompatibilités de fond. Saïd Mahrane
Depuis les années 1970, on a enjoint aux classes populaires de s’adapter à un monde qui change. Et c’est ce qu’elles ont fait, à la demande de leurs élites économiques et intellectuelles. Il leur a fallu se former pour passer d’une économie centrée sur l’industrie à une économie de service. Accepter la mobilité géographique, accepter l’instabilité salariale. Les classes moyennes et populaires ont intégré le narratif progressiste sur la désindustrialisation comme sur l’Europe. Tous ces changements, elles en ont supporté le coût social et culturel, sans bénéfice pour elles ou leurs enfants. Elles ont ainsi vécu le plus grand plan social de l’histoire qui a touché tour à tour les paysans, les ouvriers, les employés puis les cadres. Cela a nourri ce que j’ai nommé le « marronnage des classes populaires ». Cette défiance est une réaction naturelle face à des classes dominantes qui se sont enfermées dans ces métropoles hypergagnantes à la mondialisation. Recluses dans leur citadelle, ce sont elles qui ont créé les conditions de leur propre impuissance à protéger et ont procédé à un démantèlement en règle d’un État-providence jugé trop coûteux, auquel les classes moyennes et populaires étaient, elles, très attachées. Reléguée dans la France périphérique, cette majorité silencieuse de gens ordinairess’est révoltée contre son sort en novembre 2018 avec les « gilets jaunes ». Sur les ronds-points, en tout cas au début, il n’y avait pas une France archipélisée mais des gens avec des demandes politiques, des demandes de classe. Dès lors, doit-on regarder la hausse de l’abstention comme un simple je-m’en-foutisme ou plutôt comme le résultat d’une offre politique inadaptée ? À vrai dire, le détachement des classes populaires n’est que la réponse à la sécession des classes dominantes qui les ignorent. Christophe Guilluy
Il faut analyser l’électorat mélenchoniste pour comprendre. Il est à peu près le même aujourd’hui qu’il y a cinq ans, en réalité. Ses deux assises sont les classes moyennes urbaines et les classes populaires issues des minorités. C’est un vote d’attachement à la gauche, et de volonté que cette dernière survive. Le vote du réflexe, en somme, de la gauche qui ne veut pas mourir. Mais il faut voir que Mélenchon a fait un tel score en siphonnant absolument tout ce qu’il y avait à siphonner chez les autres partis de gauche. Ces 21 %, ce sont bien la gauche, mais la gauche « toute mouillée ». Il y a eu une surmobilisation en sa faveur des professions intermédiaires, des fonctionnaires des grandes métropoles et de la petite bourgeoisie métropolitaine, certes. Mais je pense donc que c’est un chant du cygne. Car il s’agit d’une construction fragile, un alliage sociologique très complexe à tenir dans le temps, tant il repose sur la force de Mélenchon, et sur sa personnalité. Je crois qu’après lui, tout cela va voler en éclats. Car Mélenchon, malgré son hold-up sur l’électorat de gauche, se retrouve dans un corner à tenter de ressusciter la gauche, au moment où droite et gauche sont des notions dépassées. Les narratifs sur le retour de la gauche, comme celui de la droite et « l’union des droites », ne font rien vibrer dans le cœur de la majorité des gens ordinaires. (…) Le vote Macron est désormais le vote des vieux, des bourgeois de gauche et de droite, et plus du tout d’une population « En Marche », dynamique, comme l’a vantée le logiciel macroniste. C’est un paradoxe. C’est, en ce sens, un vote fondamentalement conservateur. Au sens de la conservation d’intérêts de classe et d’un ordre établi. Face à cela, il y a la contestation de la France périphérique, des classes populaires et des professions intermédiaires, mais aussi désormais maintenant de certaines métropoles, avec ce vote pour Jean-Luc Mélenchon. (…) Le point commun de ces contestations est toujours le même, aux accents gilet-jaunesques : la France qui gagne moins de 2 000 euros par mois ne veut plus du modèle économique néolibéral, et renverser la table. Les tentatives de remèdes proposées par le gouvernement ont donné l’impression que les révoltes avaient disparu. Mais nous assistons toujours à la révolte des premiers de corvée qu’on a encensés pendant la crise sanitaire, et des gilets jaunes. Car rien n’a disparu depuis, précisément, les gilets jaunes. Le diagnostic des gens ordinaires est solide, bétonné, et ils n’en démordront pas. En face il y a un électorat liquide, flottant, dont la stratégie électorale de marketing consiste à convaincre des segments de la société qui ont intérêt à la garantie de l’ordre établi. Aujourd’hui, ce sont les grands bataillons de retraités, et pas du tout les forces vives de la société. (…) Il faut sortir du discours de folklorisation des classes populaires tenu par les gens d’en haut de façon parfois méprisante (« ils font des barbecues et roulent au diesel », en gros) pour comprendre qu’est réel le problème de pouvoir d’achat, chez les gens qui gagnent moins de 2 000 euros par mois. Nous avons affaire à un double mouvement, existentiel et social, des classes populaires dans les démocraties occidentales. Ce mouvement est historique, général, et il ne s’arrêtera pas. Par lui, les classes populaires exercent des coups de butoir : gilets jaunes, votes populistes, etc . Et ses coups de butoir ne vont pas s’arrêter, pour la bonne et simple raison que cette majorité a besoin de vivre. On peut dire à l’infini que la représentation métropoles/France périphérique n’existe pas, que « c’est plus compliqué que cela », qu’il n’y a pas de conflit de classes… Il demeure que le vote des Français rappelle brutalement la réalité sociale tous les cinq ans. Et tous les cinq ans, le narratif d’en haut implose. (…) contrairement à l’idée que les problèmes auraient été réglés suite aux dépenses publiques après les gilets jaunes et le Covid (…) une sorte de théorie du ruissellement, appliquée aux territoires. Sauf que la question n’est pas celle d’une dépense ponctuelle, mais du modèle économique et social défendu. Et employer la formule « France périphérique » et dire quelques banalités sur les aspects délétères des métropoles, ce n’est pas changer de modèle. (…) sur le fond, rien n’a changé et n’a été fait. Tous les problèmes sont donc toujours sur la table. La seule vraie question qui vaille est : que s’est-il passé pour que la Macronie et une partie des commentateurs médiatiques aient pu nous faire croire que, finalement, le mouvement des gilets jaunes n’était pas si important, et que la contestation populaire n’existait pas vraiment ? La France périphérique ne veut pas qu’on parle d’elle une fois par an, elle veut être au centre des représentations. Elle veut que cela se sache : « On est perdants ! Et nous ne voulons pas être à la périphérie culturelle et économique du pays, nous voulons être au centre ! ». D’ailleurs, il est intéressant de constater que les partis politiques qui n’ont pas pris en compte sa voix – LR et PS – le payent électoralement. (…) [Pour les grosses zones de vote en faveur d’Emmanuel Macron dans l’Ouest, et notamment en Bretagne] Les fondamentaux pour comprendre sont : moins de classe ouvrière, fonction publique très importante, immigration moins importante. Il y a un décalage dans le temps avec les autres régions, mais les dynamiques sont les mêmes qu’avec le reste de la France. Quand on regarde les cartes, il ne faut pas les regarder nationalement, mais voir à l’intérieur de la Bretagne, par exemple. La Bretagne intérieure ne vote pas pareil que dans les grandes villes. Même résultat dans le Sud-Ouest : la Gironde périphérique ne vote pas comme à Bordeaux. [le «barrage »] fonctionne de moins en moins, à la marge. Et c’est tout de même très compliqué de faire campagne quand on a 100 % des médias contre soi. Si Marine Le Pen atteint 40 %, ce sera réellement un choc politique majeur. Pourquoi ? Parce que cela signifie qu’une grande partie des Français est prête à voter avec un bulletin moralement inacceptable pour changer les choses. Que les Français sont prêts à tout pour dire qu’ils existent. Cela en dit long sur le niveau de ressentiment. Cette pratique du barrage prouve aussi que les élites n’ont plus rien en stock à proposer pour promouvoir leur modèle. Nous allons assister à une ethnicisation de la campagne, et il sera d’ailleurs intéressant de voir ce qui va se passer dans les DOM-TOM. Si réellement c’est l’extrême droite, cela veut-il dire qu’il y aurait presque 50 % de néonazis en France ? D’autant plus que cela se fait sur fond de défense de son petit patrimoine. Ce qui est ironique tant on fait porter aux classes populaires l’idée qu’elles seraient matérialistes, portées sur la société de consommation. Alors que la réalité, c’est que la bourgeoisie métropolitaine est dans un nihilisme consumériste complètement dépolitisé. Et que c’est le vote de classe Macron qui est un réflexe matérialiste par excellence. Christophe Guilluy
Il souffle un vent de paradoxe à Mayotte. Lors du premier tour de la présidentielle française, la candidate d’extrême droite, Marine Le Pen, y a récolté 42,6 % des voix (contre 27,2 % au premier tour en 2017), soit plus que Jean-Luc Mélenchon (La France Insoumise, 23,9 %) et Emmanuel Macron (La République en Marche, 16,9 %). Ainsi, comment expliquer que cette femme politique, “fléau pour l’Islam depuis des années”, arrive en tête des votes dans un archipel “où 95 % de la population est musulmane” ? demande ABC. Pour le quotidien conservateur espagnol, “le discours féroce sur l’immigration et la sécurité” de la leader du Rassemblement national fait la différence auprès des Mahorais. Le président sortant, Emmanuel Macron, était pourtant arrivé en tête du second tour en 2017, avec 57,1 % des voix, mais “n’a pas été à la hauteur des attentes” durant son quinquennat aux yeux des quelque 290 000 habitants de Mayotte, assure ABC. En 2018, quelques mois après la prise de fonction d’Emmanuel Macron, l’île de Mayotte avait été secouée par un mouvement de protestation alimenté par l’insécurité et l’immigration irrégulière venue des Comores. La contestation sociale avait repris en février dernier. Courrier international
Le premier bilan est celui du macronisme qui nous porte l’ « extrême droite » à 41,4 %. En 2017, j’avais parlé d’une opposition chimiquement pure. Il semble qu’en 2022, on approche de la perfection. Quelles que soient les régions, l’opposition métropoles/périphéries s’est cristallisée. Tout se passe comme si, tous les cinq ans, nous avions une piqûre de rappel, une petite dose de réel, pour nous rappeler que le modèle dans lequel nous avons plongé il y a des décennies provoquait quelques désordres sociaux, et surtout culturels. Le problème est que ce booster de réel ne sera efficace que quelques mois, disons jusqu’aux législatives. Après, on oubliera l’essentiel, la fracture entre le haut et le bas, entre haut revenus et revenus modestes, entre les métropoles et la France périphérique. La quasi-absence de représentation, et donc de défense des classes populaires et moyennes à l’Assemblée nationale, réactivera alors le narratif marketing hors sol du pouvoir. Un narratif porté par les intérêts du socle électoral de la macronie: la bourgeoisie de droite et de gauche (77 % des catégories supérieures ont voté Macron) et les bataillons de retraités (70 % ont voté Macron). Car, comme en 2017, ce sont bien les seniors qui auront fait l’élection du jeune président de la République. Il semble que le président soit moins le pilote d’une start-up nation que le directeur d’une immense maison de retraite. Le président va donc pouvoir poursuivre les réformes dures pour les actifs modestes avec la bénédiction des classes supérieures et des inactifs qui l’ont élu; une politique qui sera habillée d’un discours bienveillant, de «care», de soin, de protection, qui sera soutenue par les retraités. Dans ce narratif, le sujet central, celui du destin des classes populaires et moyennes, sera traité, mais, à la marge, à la périphérie. (…) Le concept de France périphérique ne vise pas à distinguer le vote du RN, mais à révéler la place des classes moyennes et populaires. Ces trente dernières années, les métropoles se sont vidées de ces catégories. Le problème est que, compte tenu des logiques de nouveau modèle économique et de la désindustrialisation, les métropoles concentrent depuis trente ans l’essentiel de la création d’emplois, mais n’y vivent que 30 à 40 % maximum de la population. Dit autrement, et pour la première fois dans l’histoire, la majorité des catégories modestes ne vit pas là où se crée l’emploi. Ce choc social et culturel est à l’origine de toutes les contestations politiques, sociales ou culturelles en France comme dans tous les pays européens. De Maastricht (1992) aux «gilets jaunes» en passant par le vote populiste, toutes ces contestations émanent des territoires de la France périphérique, des villes moyennes, des petites villes, des zones rurales. Cela ne signifie évidemment pas que 100 % des habitants de ces territoires soient opposés au modèle. Faut-il rappeler une évidence, il n’y a pas de déterminisme géographique. Le territoire n’est rien. Ce qui fait le territoire, ce sont les gens qui y vivent. Quand un bobo parisien s’installe sur le littoral breton ou dans le Luberon, il ne devient pas un opposant au macronisme et ne prend pas sa carte RN! Les territoires ruraux aisés (par exemple, viticoles) votent évidemment Macron, les littoraux gentrifiés votent ainsi comme les métropoles. De la même manière, les métropoles sont en moyenne de plus en plus gentrifiées mais concentrent aussi dans les quartiers de logements sociaux des catégories populaires précaires. Les dynamiques électorales sont portées par des ressorts sociaux et d’âge; la bourgeoisie, qui bénéficie du modèle, comme les retraités, dont l’espérance de vie est évidemment plus réduite, n’ont pas intérêt à renverser la table. La majorité des classes populaires vit en moyenne dans la France périphérique tandis que la majorité des classes supérieures vit dans les métropoles de plus en plus embourgeoisées. Le RN capte une part majoritaire du vote dans la France périphérique, mais évidemment pas 100 %. Rappelons à ce titre que, dans l’histoire récente, aucun parti ou mouvement populiste n’a accédé au pouvoir sans alliance ou sans le soutien d’un parti puissant. En Italie, Salvini accède au pouvoir avec le Mouvement 5 étoiles; Trump n’est pas un homme seul, il est soutenu par l’appareil des Républicains; le Brexit est majoritaire parce qu’il bénéficie du soutien d’une partie de l’intelligentsia britannique et des tories, etc. (…) Depuis au moins Maastricht, tous les pouvoirs (de gauche comme de droite) ont compris qu’une potentielle majorité pouvait se dessiner à partir du socle populaire majoritaire, qui s’est affranchi depuis très longtemps du clivage gauche/droite. Si elle vote, cette majorité ordinaire peut remettre en cause le modèle. Or, dans l’esprit des élites, il ne peut plus y avoir d’alternative au modèle. Donc, et puisqu’on ne peut plus jouer sur l’alternance droite/gauche pour diviser les classes populaires (on l’a vu pendant le mouvement des «gilets jaunes»), que les élites sécessionnistes n’ont plus pour cadre la nation ni comme objectif le bien commun, la dernière défense va consister à exclure non pas politiquement, mais moralement la majorité ordinaire. À travers la rhétorique de diabolisation de «l’extrême droite» et du nom de «Le Pen», ce que les «élites» cherchent d’abord à diaboliser (sans le dire évidemment), c’est le diagnostic social, culturel et économique des classes populaires et moyennes, leur refus maintes fois exprimé du modèle. Et, in fine, réduire la contestation populaire à celle d’une tribu perdue, celle des fameux «petits Blancs»; une représentation qui ne correspond évidemment pas à la réalité, les résultats de Marine Le Pen outre-mer (69,6 % en Guadeloupe ; 60,87 % en Martinique ; et 60,7 % en Guyane), donc dans la France périphérique, font exploser ce narratif. Ces territoires, qui avaient fortement participé au mouvement des «gilets jaunes» en 2018, sont caractéristiques de la contestation populaire, une contestation qui agrège les classes populaires de toutes origines, et qui vient contredire le récit médiatique autour d’un «vote petit-blanc». Cette diabolisation fonctionne, car elle permet de déplacer le débat du champ politique à celui de la morale. Soutenir le non au référendum en 2005, les «gilets jaunes» et évidemment tout candidat «populiste» serait évidemment «stupide» mais aussi et surtout «immoral». Les gens ordinaires sont ainsi culturellement marginalisés, rejetés dans une immoralité difficilement tenable au quotidien. C’est pourquoi, et même si, sur la plupart des thématiques, une majorité de la population est, d’après les sondages, d’accord avec les propositions «populistes (souverainisme, protectionnisme, réindustrialisation, régulation des flux migratoires), une fraction d’entre eux (de plus en plus réduite cependant) ne franchira pas la limite morale. Cette question de l’immoralité du vote agit en effet comme un rayon paralysant pour une part importante de la population, notamment âgée. Même si les limites de Marine Le Pen tant sur son programme, sa maîtrise des dossiers que la faiblesse de son entourage sont patentes, il faut insister sur le fait que le théâtre antifasciste qui s’applique aujourd’hui à elle s’appliquerait à n’importe quel candidat venu de la gauche, de la droite, du monde du spectacle ou de nulle part, qui porterait le diagnostic de la majorité ordinaire. La question du casting est donc accessoire. Si demain le dalaï-lama se présentait avec un programme souverainiste, il serait lui aussi fascisé, décrit comme la quintessence de l’intolérance, le symbole de l’exclusion de l’autre. La diabolisation ne vise pas donc pas «l’extrême droite», mais le diagnostic des classes populaires et les classes populaires elles-mêmes. Car ce diagnostic, qui exige une remise à plat du modèle, fragiliserait mécaniquement ceux qui en bénéficient aujourd’hui. (…) C’est assez amusant d’entendre depuis des années cette inversion accusatoire qui tend à réduire les classes populaires à une masse de consommateurs individualistes, indifférents au bien commun, voire en sécession. Si, comme le reste de la population, les catégories modestes baignent évidemment dans tous les travers de la société de consommation, ils restent attachés au bien commun, au service public, à leur mode de vie. Cela est d’ailleurs assez logique pour des catégories de plus en plus fragilisées et qui ont besoin de protection. Si la contestation populaire est portée par une question sociale, elle revêt aussi une dimension existentielle, c’est ce qu’on a vu avec le mouvement des «gilets jaunes», dont les ressorts étaient tout autant le pouvoir d’achat que la volonté de se rendre visibles, de dire: «Nous existons.» De la même manière, le vote combine une dimension matérielle et existentielle, qui touche au mode de vie et au bien commun. D’ailleurs, si la seule question matérielle portait exclusivement les classes populaires, Mélenchon aurait été qualifié pour le second tour et peut-être élu président. À l’inverse, on ne souligne pas assez que le vote de la bourgeoisie, de droite comme de gauche, et plus largement celui des classes supérieures, ne se détermine absolument plus sur des valeurs, mais sur le matériel, le pouvoir d’achat, la défense du patrimoine. Comme en 2017, une grande partie de la «bourgeoisie versaillaise» a oublié ses valeurs conservatrices et plébiscité un président progressiste, quand de leur côté nombre de «bobos mélenchonistes» n’ont pas hésité à apporter, au second tour, leur suffrage au «candidat de la banque». Le pouvoir d’achat, le patrimoine, le matériel résument les préoccupations du monde d’en haut, mais cela n’est pas très étonnant puisque, comme nous l’expliquait Christopher Lasch, les élites ont fait sécession et abandonné le bien commun depuis les années 1980. (…) Il n’y a pas sécession des classes populaires, mais une réaction à la sécession sociale et culturelle des classes supérieures. On assiste en fait à une autonomisation réactive des gens ordinaires qui attendent une offre politique qui ne serait pas moralement condamnée. (…) Il y a évidemment de multiples fractures françaises sociales et culturelles, elles sont multiples et mêmes très anciennes si on songe à de Gaulle qui se demandait déjà comment gouverner un pays qui possède 300 variétés de fromages. Plaisanterie mise à part, il faut rappeler qu’aucune représentation n’est neutre, elle vise au contraire à faire passer un message politique. La guerre des représentations est essentielle pour le pouvoir comme pour son opposition. On se rappelle que, avec le grand débat, Macron avait allumé un contre-feu à la représentation d’un «bloc populaire» (expression du politologue Jérôme Sainte-Marie), soutenu au départ par une majorité de l’opinion. Il fallait casser cette représentation trop visible de cette majorité ordinaire en proposant un grand débat panélisé, segmenté, bref, marginal. Cette représentation d’une société tribalisée, ou libanisée, est celle de Netflix, du marché, elle est a-politique. Cette technique marketing du panel permet d’invisibiliser le commun, le diagnostic des gens ordinaires, de marginaliser la contestation, et surtout de faire disparaître un conflit de classes porté par un bloc populaire majoritaire. (…) Les 41,4 % de Marine Le Pen (après ses 33 % de 2017 et les 18 % de Jean-Marie Le Pen en 2002) apportent un démenti à cette thèse, on observe au contraire une lente progression de la contestation (un vote d’autant plus puissant qu’il est surreprésenté chez les actifs). Il faut s’inscrire dans le temps long. En 2002, Jacques Chirac l’emporte avec 62 % des inscrits; En 2017, Emmanuel Macron avec 43,1 % des inscrits et aujourd’hui avec seulement 38,5 % des inscrits. Le mouvement de la majorité ordinaire agit comme des coups de boutoir. Il ne s’arrêtera pas, car il est existentiel. (…) la photographie est bien celle de deux France et de deux candidats qui ne se réfèrent plus au clivage droite/gauche. Mélenchon a surnagé brillamment [ou plutôt cyniquement] en associant la carpe et le lapin, les bobos et les minorités, ce qui reste de la gauche et le vote musulman. Mais cet alliage entre une petite bourgeoisie woke et des classes populaires attachées aux valeurs traditionnelles, voire hyperconservatrices, véhiculées par l’islam, est très fragile et risque d’imploser quand le leader de LFI aura pris sa retraite. Une implosion déjà en partie actée lors de ce second tour puisque la petite bourgeoisie mélenchoniste s’est mobilisée pour Macron tandis que les banlieues s’abstenaient. (…) [le surgissement d’Éric Zemmour en début de campagne] était anachronique. Il me semble que proposer l’union des droites à un moment où le clivage droite/gauche disparaît était voué à l’échec. (…) [Que le prochain quinquennat soit marqué par d’importants troubles politiques et sociaux] est une évidence et cette contestation viendra comme, c’est le cas depuis vingt ans, de la France périphérique. Christophe Guilluy

Quels nouveaux canaris jaunes dans la mine avant le coup de grisou social qui vient ?

Alors qu’après l’effondrement du « brise-glace idéologique » Zemmour

Victime à la fois de son étrange hémiplégie l’empêchant de reconnaitre la meurtrière supercherie du nouveau Führer du panrussisme

Et, le coupant des préoccupations de la France de « la fin du mois » avec son seul discours de « la fin de la France », de sa propre chambre d’écho médiatico-numérique …

Comme, ayant réduit pour la troisième fois son débat du second tour à un entretien d’embauche pour future ministre des finances

Celui de la petite boutiquière du « pouvoir d’achat »

Les premiers de cordée des centre-villes, mélenchonistes compris, se félicitent  avec leur directeur d’EPHAD de l’Elysée …

Nouvelles madame du Barry appelant le bourreau à un dernier petit répit …

Ou nouveaux première classe du Titanic s’accrochant jusqu’à la dernière minute à leurs privilèges …

D’avoir à nouveau terrassé, à coups de chèques et de subventions et surtout avec l’ultime arme de la disqualification morale, le prétendu monstre du fascisme et du racisme

Devinez qui …

Ultime pied de nez de l’histoire et infirmation définitive du cynique contresens consistant à réduire le vote national des premiers de corvée à un vote ethnique …

Entre les départements respectivement les plus noirs et le plus musulman de France …

Viennent rappeler derrière respectivement leurs quelque 70%  et 60% de voix anti-Macron  …

Après les juifs de Sarcelles avec leurs pieds ou les gilets jaunes avec leurs ronds-points …

A l’instar de ces canaris servant d’alerte dans les mines de nos arrières-grands-parents …

Le coup de grisou social qui vient ?

Christophe Guilluy: « La contestation des gens ordinaires ne s’arrêtera pas, car elle est existentielle »

Alexandre Devecchio

Le Figaro

25/04/2022

GRAND ENTRETIEN – Pour l’auteur de Fractures françaises, «on assiste à une autonomisation réactive des gens ordinaires, qui attendent une offre politique qui ne serait pas moralement condamnée».

De l’élection présidentielle, le géographe retient avant tout le score de 41,4 % de Marine Le Pen. Un score qui témoigne, selon lui, de la révolte des classes populaires et qui confirme la persistance et la centralité du clivage entre la France périphérique, regroupant les perdants de la mondialisation et celle des métropoles, où vivent la majorité des gagnants. Christophe Guilluy souligne les scores de la candidate du Rassemblement national outre-mer, qui, selon lui, contredisent la thèse d’un vote xénophobe de «petits Blancs». Il relativise la percée de Mélenchon, soulignant la fragilité de l’alliage entre le vote des bobos et celui des minorités; et ne croit pas davantage à une union des droites à l’heure de la disparition du clivage droite/gauche.

LE FIGARO – Quel bilan tirez-vous de cette campagne et de son résultat?

CHRISTOPHE GUILLUY – Le premier bilan est celui du macronisme qui nous porte l’«extrême droite» à 41,4 %. En 2017, j’avais parlé d’une opposition chimiquement pure. Il semble qu’en 2022, on approche de la perfection. Quelles que soient les régions, l’opposition métropoles/périphéries s’est cristallisée. Tout se passe comme si, tous les cinq ans, nous avions une piqûre de rappel, une petite dose de réel, pour nous rappeler que le modèle dans lequel nous avons plongé il y a des décennies provoquait quelques désordres sociaux, et surtout culturels. Le problème est que ce booster de réel ne sera efficace que quelques mois, disons jusqu’aux législatives. Après, on oubliera l’essentiel, la fracture entre le haut et le bas, entre haut revenus et revenus modestes, entre les métropoles et la France périphérique. La quasi-absence de représentation, et donc de défense des classes populaires et moyennes à l’Assemblée nationale, réactivera alors le narratif marketing hors sol du pouvoir.

Un narratif porté par les intérêts du socle électoral de la macronie: la bourgeoisie de droite et de gauche (77 % des catégories supérieures ont voté Macron) et les bataillons de retraités (70 % ont voté Macron). Car, comme en 2017, ce sont bien les seniors qui auront fait l’élection du jeune président de la République. Il semble que le président soit moins le pilote d’une start-up nation que le directeur d’une immense maison de retraite. Le président va donc pouvoir poursuivre les réformes dures pour les actifs modestes avec la bénédiction des classes supérieures et des inactifs qui l’ont élu; une politique qui sera habillée d’un discours bienveillant, de «care», de soin, de protection, qui sera soutenue par les retraités. Dans ce narratif, le sujet central, celui du destin des classes populaires et moyennes, sera traité, mais, à la marge, à la périphérie.

Vous avez écrit que «la France périphérique» est majoritaire. Dans ce cas, comment expliquez-vous les échecs répétés de Marine Le Pen, censée incarner cette France-là?

Le concept de France périphérique ne vise pas à distinguer le vote du RN, mais à révéler la place des classes moyennes et populaires. Ces trente dernières années, les métropoles se sont vidées de ces catégories. Le problème est que, compte tenu des logiques de nouveau modèle économique et de la désindustrialisation, les métropoles concentrent depuis trente ans l’essentiel de la création d’emplois, mais n’y vivent que 30 à 40 % maximum de la population. Dit autrement, et pour la première fois dans l’histoire, la majorité des catégories modestes ne vit pas là où se crée l’emploi. Ce choc social et culturel est à l’origine de toutes les contestations politiques, sociales ou culturelles en France comme dans tous les pays européens. De Maastricht (1992) aux «gilets jaunes» en passant par le vote populiste, toutes ces contestations émanent des territoires de la France périphérique, des villes moyennes, des petites villes, des zones rurales. Cela ne signifie évidemment pas que 100 % des habitants de ces territoires soient opposés au modèle. Faut-il rappeler une évidence, il n’y a pas de déterminisme géographique. Le territoire n’est rien.

Ce qui fait le territoire, ce sont les gens qui y vivent. Quand un bobo parisien s’installe sur le littoral breton ou dans le Luberon, il ne devient pas un opposant au macronisme et ne prend pas sa carte RN! Les territoires ruraux aisés (par exemple, viticoles) votent évidemment Macron, les littoraux gentrifiés votent ainsi comme les métropoles. De la même manière, les métropoles sont en moyenne de plus en plus gentrifiées mais concentrent aussi dans les quartiers de logements sociaux des catégories populaires précaires. Les dynamiques électorales sont portées par des ressorts sociaux et d’âge; la bourgeoisie, qui bénéficie du modèle, comme les retraités, dont l’espérance de vie est évidemment plus réduite, n’ont pas intérêt à renverser la table. La majorité des classes populaires vit en moyenne dans la France périphérique tandis que la majorité des classes supérieures vit dans les métropoles de plus en plus embourgeoisées. Le RN capte une part majoritaire du vote dans la France périphérique, mais évidemment pas 100 %. Rappelons à ce titre que, dans l’histoire récente, aucun parti ou mouvement populiste n’a accédé au pouvoir sans alliance ou sans le soutien d’un parti puissant. En Italie, Salvini accède au pouvoir avec le Mouvement 5 étoiles; Trump n’est pas un homme seul, il est soutenu par l’appareil des Républicains; le Brexit est majoritaire parce qu’il bénéficie du soutien d’une partie de l’intelligentsia britannique et des tories, etc.

La stratégie de dédiabolisation de Marine Le Pen a-t-elle atteint ses limites?

Bien sûr. Depuis au moins Maastricht, tous les pouvoirs (de gauche comme de droite) ont compris qu’une potentielle majorité pouvait se dessiner à partir du socle populaire majoritaire, qui s’est affranchi depuis très longtemps du clivage gauche/droite. Si elle vote, cette majorité ordinaire peut remettre en cause le modèle. Or, dans l’esprit des élites, il ne peut plus y avoir d’alternative au modèle. Donc, et puisqu’on ne peut plus jouer sur l’alternance droite/gauche pour diviser les classes populaires (on l’a vu pendant le mouvement des «gilets jaunes»), que les élites sécessionnistes n’ont plus pour cadre la nation ni comme objectif le bien commun, la dernière défense va consister à exclure non pas politiquement, mais moralement la majorité ordinaire.

À travers la rhétorique de diabolisation de «l’extrême droite» et du nom de «Le Pen», ce que les «élites» cherchent d’abord à diaboliser (sans le dire évidemment), c’est le diagnostic social, culturel et économique des classes populaires et moyennes, leur refus maintes fois exprimé du modèle. Et, in fine, réduire la contestation populaire à celle d’une tribu perdue, celle des fameux «petits Blancs»; une représentation qui ne correspond évidemment pas à la réalité, les résultats de Marine Le Pen outre-mer (69,6 % en Guadeloupe ; 60,87 % en Martinique ; et 60,7 % en Guyane), donc dans la France périphérique, font exploser ce narratif. Ces territoires, qui avaient fortement participé au mouvement des «gilets jaunes» en 2018, sont caractéristiques de la contestation populaire, une contestation qui agrège les classes populaires de toutes origines, et qui vient contredire le récit médiatique autour d’un «vote petit-blanc».

Cette diabolisation fonctionne, car elle permet de déplacer le débat du champ politique à celui de la morale. Soutenir le non au référendum en 2005, les «gilets jaunes» et évidemment tout candidat «populiste» serait évidemment «stupide» mais aussi et surtout «immoral». Les gens ordinaires sont ainsi culturellement marginalisés, rejetés dans une immoralité difficilement tenable au quotidien. C’est pourquoi, et même si, sur la plupart des thématiques, une majorité de la population est, d’après les sondages, d’accord avec les propositions «populistes (souverainisme, protectionnisme, réindustrialisation, régulation des flux migratoires), une fraction d’entre eux (de plus en plus réduite cependant) ne franchira pas la limite morale. Cette question de l’immoralité du vote agit en effet comme un rayon paralysant pour une part importante de la population, notamment âgée.

Même si les limites de Marine Le Pen tant sur son programme, sa maîtrise des dossiers que la faiblesse de son entourage sont patentes, il faut insister sur le fait que le théâtre antifasciste qui s’applique aujourd’hui à elle s’appliquerait à n’importe quel candidat venu de la gauche, de la droite, du monde du spectacle ou de nulle part, qui porterait le diagnostic de la majorité ordinaire. La question du casting est donc accessoire. Si demain le dalaï-lama se présentait avec un programme souverainiste, il serait lui aussi fascisé, décrit comme la quintessence de l’intolérance, le symbole de l’exclusion de l’autre.

La diabolisation ne vise pas donc pas «l’extrême droite», mais le diagnostic des classes populaires et les classes populaires elles-mêmes. Car ce diagnostic, qui exige une remise à plat du modèle, fragiliserait mécaniquement ceux qui en bénéficient aujourd’hui.

Marine Le Pen a axé toute sa campagne sur le pouvoir d’achat. Si l’angoisse de la fin du mois est une réalité pour beaucoup de Français, les électeurs des classes populaires sont-ils mus uniquement par leurs intérêts matériels?

C’est assez amusant d’entendre depuis des années cette inversion accusatoire qui tend à réduire les classes populaires à une masse de consommateurs individualistes, indifférents au bien commun, voire en sécession. Si, comme le reste de la population, les catégories modestes baignent évidemment dans tous les travers de la société de consommation, ils restent attachés au bien commun, au service public, à leur mode de vie. Cela est d’ailleurs assez logique pour des catégories de plus en plus fragilisées et qui ont besoin de protection. Si la contestation populaire est portée par une question sociale, elle revêt aussi une dimension existentielle, c’est ce qu’on a vu avec le mouvement des «gilets jaunes», dont les ressorts étaient tout autant le pouvoir d’achat que la volonté de se rendre visibles, de dire: «Nous existons.» De la même manière, le vote combine une dimension matérielle et existentielle, qui touche au mode de vie et au bien commun. D’ailleurs, si la seule question matérielle portait exclusivement les classes populaires, Mélenchon aurait été qualifié pour le second tour et peut-être élu président.

À l’inverse, on ne souligne pas assez que le vote de la bourgeoisie, de droite comme de gauche, et plus largement celui des classes supérieures, ne se détermine absolument plus sur des valeurs, mais sur le matériel, le pouvoir d’achat, la défense du patrimoine. Comme en 2017, une grande partie de la «bourgeoisie versaillaise» a oublié ses valeurs conservatrices et plébiscité un président progressiste, quand de leur côté nombre de «bobos mélenchonistes» n’ont pas hésité à apporter, au second tour, leur suffrage au «candidat de la banque». Le pouvoir d’achat, le patrimoine, le matériel résument les préoccupations du monde d’en haut, mais cela n’est pas très étonnant puisque, comme nous l’expliquait Christopher Lasch, les élites ont fait sécession et abandonné le bien commun depuis les années 1980.

Le parti majoritaire chez les classes populaires, c’est finalement l’abstention. Ne craignez-vous pas une forme de sécession politique des classes populaires?

Il n’y a pas sécession des classes populaires, mais une réaction à la sécession sociale et culturelle des classes supérieures. On assiste en fait à une autonomisation réactive des gens ordinaires qui attendent une offre politique qui ne serait pas moralement condamnée.

Certains observateurs évoquent une archipellisation de la société française, d’autres une décomposition du système politique français? Qu’en pensez-vous?

Il y a évidemment de multiples fractures françaises sociales et culturelles, elles sont multiples et mêmes très anciennes si on songe à de Gaulle qui se demandait déjà comment gouverner un pays qui possède 300 variétés de fromages. Plaisanterie mise à part, il faut rappeler qu’aucune représentation n’est neutre, elle vise au contraire à faire passer un message politique. La guerre des représentations est essentielle pour le pouvoir comme pour son opposition.

Il n’y a pas sécession des classes populaires, mais une réaction à la sécession sociale et culturelle des classes supérieures

On se rappelle que, avec le grand débat, Macron avait allumé un contre-feu à la représentation d’un «bloc populaire» (expression du politologue Jérôme Sainte-Marie), soutenu au départ par une majorité de l’opinion. Il fallait casser cette représentation trop visible de cette majorité ordinaire en proposant un grand débat panélisé, segmenté, bref, marginal. Cette représentation d’une société tribalisée, ou libanisée, est celle de Netflix, du marché, elle est a-politique. Cette technique marketing du panel permet d’invisibiliser le commun, le diagnostic des gens ordinaires, de marginaliser la contestation, et surtout de faire disparaître un conflit de classes porté par un bloc populaire majoritaire.

Vous croyez au «soft power» des classes populaires. La victoire d’Emmanuel Macron ne témoigne-t-elle pas, au contraire, de la difficulté des classes populaires à peser réellement sur leur destin?

Les 41,4 % de Marine Le Pen (après ses 33 % de 2017 et les 18 % de Jean-Marie Le Pen en 2002) apportent un démenti à cette thèse, on observe au contraire une lente progression de la contestation (un vote d’autant plus puissant qu’il est surreprésenté chez les actifs). Il faut s’inscrire dans le temps long. En 2002, Jacques Chirac l’emporte avec 62 % des inscrits; En 2017, Emmanuel Macron avec 43,1 % des inscrits et aujourd’hui avec seulement 38,5 % des inscrits. Le mouvement de la majorité ordinaire agit comme des coups de boutoir. Il ne s’arrêtera pas, car il est existentiel.

La percée de Jean-Luc Mélenchon au premier tour n’invalide-t-elle pas la thèse d’une fracture élite/peuple avec une France coupée en deux?

Non, la photographie est bien celle de deux France et de deux candidats qui ne se réfèrent plus au clivage droite/gauche. Mélenchon a surnagé brillamment en associant la carpe et le lapin, les bobos et les minorités, ce qui reste de la gauche et le vote musulman. Mais cet alliage entre une petite bourgeoisie woke et des classes populaires attachées aux valeurs traditionnelles, voire hyperconservatrices, véhiculées par l’islam, est très fragile et risque d’imploser quand le leader de LFI aura pris sa retraite. Une implosion déjà en partie actée lors de ce second tour puisque la petite bourgeoisie mélenchoniste s’est mobilisée pour Macron tandis que les banlieues s’abstenaient.

À la percée de Mélenchon est venu s’ajouter le surgissement d’Éric Zemmour en début de campagne…

Tout cela était anachronique. Il me semble que proposer l’union des droites à un moment où le clivage droite/gauche disparaît était voué à l’échec.

Beaucoup d’observateurs redoutent que le prochain quinquennat soit marqué par d’importants troubles politiques et sociaux…

C’est une évidence et cette contestation viendra comme, c’est le cas depuis vingt ans, de la France périphérique.

Voir aussi:

Présidentielle 2022 : Marine le Pen arrive largement en tête en Guadeloupe, Martinique et Guyane

En Martinique, en Guadeloupe et en Guyane – où les résultats sont déjà complets – Marine Le Pen, la candidate du Rassemblement national, est arrivée largement en tête devant Emmanuel Macron, ce dimanche 24 avril.

Jean-Luc Mélenchon s’y était détaché lors du premier tour. Lors du second, c’est Marine Le Pen qui est arrivée en tête des votes dans les départements d’Outre-mer, ce dimanche 24 avril. En Guadeloupe, la candidate du Rassemblement national remporte 69,60% des voix, contre 30,40% pour Emmanuel Macron. En Martinique, Marine Le Pen atteint 60,87%, des voix contre 39,13% pour le président sortant. 60,70% des voix contre 39,30 en Guyane également. À Saint-Martin et Saint-Barthélémy, Marine Le Pen arrive également en tête (55,52%) tout comme à Saint-Pierre-et-Miquelon (50,69%).

Emmanuel Macron en tête en Polynésie

Il n’y a qu’en Polynésie française que le président sortant fait mieux que sa rivale en décrochant 51,81% des voix. Ce dernier aurait également été largement plébiscité par les électeurs français vivant sur le continent américain : 89% des voix en Argentine, 86% au Bérsil, 87% au Chili, ou encore 86% au Canada.

Concernant les territoires d’Outre-mer, il semblerait donc que les électeurs de Mélenchon se sont reportés sur la candidate d’extrême droite dans ces territoires particulièrement touchés par la crise sanitaire. Avec, à chaque fois, le taux d’abstention est énorme : plus de 52% en Guadeloupe ou encore plus de 55% en Martinique.

Il s’agit d’un revirement par rapport à 2017 où, lors du second tour, Marine Le Pen n’était arrivée en tête dans aucune collectivité ultramarine. En Martinique, elle avait par exemple obtenu seulement 22,45 % des voix. En Guadeloupe, où aujourd’hui elle frôle les 70%, elle avait recueilli 24,87% des voix.

Voir aussi:

Présidentielle. Le “mystère de Mayotte”, l’archipel “pauvre et musulman” où Le Pen arrive en tête des votes
La candidate du Rassemblement national séduit les électeurs de ce département d’outre-mer, situé dans l’océan Indien, de confession très majoritairement musulmane. Sa recette ? Un discours sécuritaire et anti-immigration, selon ce journal conservateur espagnol.
Courrier international
18 avril 2022

Il souffle un vent de paradoxe à Mayotte. Lors du premier tour de la présidentielle française, la candidate d’extrême droite, Marine Le Pen, y a récolté 42,6 % des voix (contre 27,2 % au premier tour en 2017), soit plus que Jean-Luc Mélenchon (La France Insoumise, 23,9 %) et Emmanuel Macron (La République en Marche, 16,9 %). Ainsi, comment expliquer que cette femme politique, “fléau pour l’Islam depuis des années”, arrive en tête des votes dans un archipel “où 95 % de la population est musulmane” ? demande ABC.

Pour le quotidien conservateur espagnol, “le discours féroce sur l’immigration et la sécurité” de la leader du Rassemblement national fait la différence auprès des Mahorais. Le président sortant, Emmanuel Macron, était pourtant arrivé en tête du second tour en 2017, avec 57,1 % des voix, mais “n’a pas été à la hauteur des attentes” durant son quinquennat aux yeux des quelque 290 000 habitants de Mayotte, assure ABC.

En 2018, quelques mois après la prise de fonction d’Emmanuel Macron, l’île de Mayotte avait été secouée par un mouvement de protestation alimenté par l’insécurité et l’immigration irrégulière venue des Comores. La contestation sociale avait repris en février dernier.

77 % de la population sous le seuil de pauvreté

En décembre 2021, Marine Le Pen s’était rendue dans l’archipel et avait été accueillie par “des chants et des fleurs”. La cheffe du RN se disait favorable “à une position ‘très ferme’ sur l’immigration clandestine” et avait “qualifié l’insécurité à Mayotte de ‘terrifiante’”, se remémore la journaliste Susana Gaviña.

Le succès de Le Pen dans cet archipel “pauvre et musulman” repose aussi sur “le fait que le profil de ses électeurs soit beaucoup plus proche – comparé à celui des électeurs de Macron – de celui de la population de l’archipel : classe ouvrière, peu éduquée, à faible revenu et rurale”, ajoute le journal madrilène. À Mayotte, 77 % de la population vit sous le seuil de pauvreté, selon un rapport de l’Observatoire des inégalités, publié en juin 2021. C’est plus que nulle part ailleurs sur le territoire français.

Voir également:

Résultats présidentielle 2022 : aux Antilles, Marine Le Pen surfe sur « un vote antisystème »

La candidate du Rassemblement national remporte plus de 60 % des voix en Guadeloupe et en Martinique au second tour de l’élection présidentielle, réalisant son meilleur score dans ces deux départements.

Jean-Michel Hauteville (Fort-de-France (Martinique), correspondance)

25 avril 2022

Franchissant la sortie de son bureau de vote installé dans l’école primaire du quartier de Morne-Acajou, sur les hauteurs de la commune du François, Hugues Ramanich ajuste son élégant chapeau de paille, ses lunettes de soleil et avance d’un pas digne, accroché au bras de sa fille. « J’ai voté pour Marine Le Pen : il faut essayer pour voir », bougonne le retraité ce samedi 23 avril, jour du second tour de l’élection présidentielle en Martinique. Dans ce département antillais, de même que dans les autres collectivités françaises situées dans les Amériques, le scrutin était anticipé d’une journée en raison du décalage horaire.

« Macron n’a rien fait pour nous. La retraite est trop basse : je touche 800 euros par mois ! », se lamente le septuagénaire, qui assure avoir voté à gauche toute sa vie. Magali Ramanich acquiesce. « J’ai voté Le Pen au premier tour aussi », souligne la quadragénaire. « Trop de jeunes sont dans la rue, il n’y a pas assez de travail. Il faudrait peut-être remettre le service militaire », suggère-t-elle.

« Notre président est nul ! »

A l’instar des deux résidents de ce secteur rural et verdoyant, de nombreux Martiniquais ont glissé dans l’urne un bulletin au nom de Marine Le Pen. Après un plébiscite pour Jean-Luc Mélenchon au premier tour de l’élection présidentielle, la candidate du Rassemblement national (RN) a obtenu, deux semaines plus tard, 60,87 % des suffrages exprimés, soit près de trois fois son score du second tour de l’élection présidentielle de 2017 en Martinique, un département où les scores de l’extrême droite sont habituellement faibles lors des scrutins locaux et nationaux. Mme Le Pen se place en tête dans 32 des 34 communes de cette île qu’elle n’a jamais visitée depuis son accession à la tête du parti d’extrême droite, en 2011.

En contrebas de la crête venteuse de Morne-Acajou, dans le centre-bourg du François, petite ville de 16 000 habitants, la droite populiste avait battu un record au premier tour : le candidat Eric Zemmour avait recueilli 30,3 % des suffrages exprimés – dix fois plus que son score dans l’île – dans le bureau de vote no 3, affecté aux quartiers huppés de Cap-Est et de Frégate. Au second tour, le report de voix s’est effectué à l’avantage de Marine Le Pen. « Notre président est nul ! », s’afflige Faustine en sortant du bâtiment. Cette jeune femme de 23 ans fustige « la gestion de l’immigration et de la crise du Covid » par le gouvernement. Fraîchement rentrée en Martinique après avoir terminé ses études à Paris, celle qui se destine à devenir enseignante « dans le privé hors contrat », dit s’inquiéter également de la montée de l’insécurité dans le pays.

« Nous avons un président qui va malheureusement passer et va mettre des lois qui sont contre notre conscience », s’offusque Brigitte, prédisant la réélection d’Emmanuel Macron. « On avait envie de voter blanc », dit Michel, son époux, venu voter avec elle. Mais, finalement, ce couple de sexagénaires distingués a changé d’avis, notamment en raison de leurs inquiétudes au sujet des questions sociétales : euthanasie, bioéthique, avortement ou encore gestation pour autrui. « On va parler de genre à l’école, c’est du n’importe quoi », s’émeut Brigitte, ancienne directrice d’une école privée. Dans sa commune, Marine Le Pen a recueilli 66 % des voix au second tour, contre 14 % deux semaines auparavant.

Records pulvérisés

Le basculement de Jean-Luc Mélenchon vers Marine Le Pen entre les deux tours de l’élection présidentielle est encore plus spectaculaire en Guadeloupe. Dans cet archipel de 390 000 habitants, le leader de La France insoumise avait obtenu son meilleur score de France, avec 56,16 % des suffrages exprimés. Deux semaines plus tard, c’est la candidate du RN qui y pulvérise tous les records : frôlant la barre des 70 % de voix, elle se place en tête dans 31 des 32 communes du département, dépassant largement son résultat dans son fief du Pas-de-Calais. Le vote Le Pen atteint des pics de 80 % à La Désirade, pittoresque village de pêcheurs de 1 500 âmes situé sur l’île du même nom, et de 78,85 % à Capesterre-Belle-Eau, bourgade agricole de 18 000 habitants au sud de l’île de Basse-Terre.

« J’éprouve de la nausée », se désole Patricia Braflan-Trobo. « Ce qui a gagné en Guadeloupe hier, c’est le complotisme, les “antivax” et l’ivermectine [molécule présentée par certains comme un traitement miracle contre le Covid-19] », ironise cette essayiste et sociologue, qui voit dans ce succès de la députée du Pas-de-Calais « un vote antisystème ». Les Antillais « n’adhèrent pas aux thèses du RN, j’en suis convaincue », abonde Marie-Luce Penchard, vice-présidente (divers droite) du conseil régional de Guadeloupe. « Globalement, le bilan du gouvernement sur nos territoires est bon », juge l’élue, regrettant toutefois des « erreurs stratégiques » et un « manque de compassion » de la part de l’exécutif. « On ne sait plus parler aux Ultramarins », déplore l’ancienne ministre. « Quel gâchis », soupire Mme Penchard.

Voir de plus:

Christophe Guilluy : « Le vote Macron est celui des vieux, des bourgeois de gauche et de droite » 

Christophe Guilluy, théoricien de « la France périphérique », celle qui vote massivement pour Marine Le Pen, analyse pour « Marianne » les résultats de l’élection présidentielle. Qui prouve selon lui que « le diagnostic des gens ordinaires est solide », et qu’ils « n’en démordront pas ».

Etienne Campion

Marianne

11/04/2022

Sa parole est rare. Et son visage moins connu que le concept dont il est le théoricien : « la France périphérique », titre de l’un de ses essais phares. Cette France en voie de déclassement, écartée du processus de développement des grandes métropoles lié à la mondialisation, qui s’affranchit du projet politique des classes supérieures. Un concept désormais accepté de presque tous, depuis qu’élections et autres évènements politiques des dernières années – gilets jaunes en tête – ont démontré sa légitimité. Emmanuel Macron lui-même l’a employé, dans certains de ses discours et son livre Révolution (Xo Éditions, 2016). Sans, pourtant, rassurer cette France qui vote massivement pour Marine le Pen, comme lors du premier tour des élections présidentielles de ce 10 avril. Pour Marianne, Christophe Guilluy livre son analyse sur les résultats de ce dimanche, et sur la pratique du « barrage », qui prouve selon lui que « les élites n’ont plus rien en stock à proposer pour promouvoir leur modèle ».

Marianne : Jean-Luc Mélenchon est arrivé en tête dans de nombreuses métropoles (Montpellier, Rennes, Nantes, Marseille…). Quand on sait qu’Emmanuel Macron était le candidat des « métropoles mondialisées » contre la « France périphérique », cela change-t-il votre analyse sur la question ?

Christophe Guilluy : Il faut analyser l’électorat mélenchoniste pour comprendre. Il est à peu près le même aujourd’hui qu’il y a cinq ans, en réalité. Ses deux assises sont les classes moyennes urbaines et les classes populaires issues des minorités. C’est un vote d’attachement à la gauche, et de volonté que cette dernière survive. Le vote du réflexe, en somme, de la gauche qui ne veut pas mourir. Mais il faut voir que Mélenchon a fait un tel score en siphonnant absolument tout ce qu’il y avait à siphonner chez les autres partis de gauche. Ces 21 %, ce sont bien la gauche, mais la gauche « toute mouillée ».

Il y a eu une surmobilisation en sa faveur des professions intermédiaires, des fonctionnaires des grandes métropoles et de la petite bourgeoisie métropolitaine, certes. Mais je pense donc que c’est un chant du cygne. Car il s’agit d’une construction fragile, un alliage sociologique très complexe à tenir dans le temps, tant il repose sur la force de Mélenchon, et sur sa personnalité. Je crois qu’après lui, tout cela va voler en éclats. Car Mélenchon, malgré son hold-up sur l’électorat de gauche, se retrouve dans un corner à tenter de ressusciter la gauche, au moment où droite et gauche sont des notions dépassées. Les narratifs sur le retour de la gauche, comme celui de la droite et « l’union des droites », ne font rien vibrer dans le cœur de la majorité des gens ordinaires.

Justement, l’électorat de droite, âgé, a déserté la droite pour devenir le socle de l’électorat Macron…

Le vote Macron est désormais le vote des vieux, des bourgeois de gauche et de droite, et plus du tout d’une population « En Marche », dynamique, comme l’a vantée le logiciel macroniste. C’est un paradoxe. C’est, en ce sens, un vote fondamentalement conservateur. Au sens de la conservation d’intérêts de classe et d’un ordre établi. Face à cela, il y a la contestation de la France périphérique, des classes populaires et des professions intermédiaires, mais aussi désormais maintenant de certaines métropoles, avec ce vote pour Jean-Luc Mélenchon.

« La France qui gagne moins de 2 000 euros par mois ne veut plus du modèle économique néolibéral. »

Le point commun de ces contestations est toujours le même, aux accents gilet-jaunesques : la France qui gagne moins de 2 000 euros par mois ne veut plus du modèle économique néolibéral, et renverser la table. Les tentatives de remèdes proposées par le gouvernement ont donné l’impression que les révoltes avaient disparu. Mais nous assistons toujours à la révolte des premiers de cordée qu’on a encensés pendant la crise sanitaire, et des gilets jaunes. Car rien n’a disparu depuis, précisément, les gilets jaunes. Le diagnostic des gens ordinaires est solide, bétonné, et ils n’en démordront pas. En face il y a un électorat liquide, flottant, dont la stratégie électorale de marketing consiste à convaincre des segments de la société qui ont intérêt à la garantie de l’ordre établi. Aujourd’hui, ce sont les grands bataillons de retraités, et pas du tout les forces vives de la société.

Vous parlez d’une bataille de représentation, verrouillée par en haut, au profit du haut…

Il faut sortir du discours de folklorisation des classes populaires tenu par les gens d’en haut de façon parfois méprisante (« ils font des barbecues et roulent au diesel », en gros) pour comprendre qu’est réel le problème de pouvoir d’achat, chez les gens qui gagnent moins de 2 000 euros par mois. Nous avons affaire à un double mouvement, existentiel et social, des classes populaires dans les démocraties occidentales. Ce mouvement est historique, général, et il ne s’arrêtera pas. Par lui, les classes populaires exercent des coups de butoir : gilets jaunes, votes populistes, etc . Et ses coups de butoir ne vont pas s’arrêter, pour la bonne et simple raison que cette majorité a besoin de vivre.

On peut dire à l’infini que la représentation métropoles/France périphérique n’existe pas, que « c’est plus compliqué que cela », qu’il n’y a pas de conflit de classes… Il demeure que le vote des Français rappelle brutalement la réalité sociale tous les cinq ans. Et tous les cinq ans, le narratif d’en haut implose.

Emmanuel Macron n’a donc pas réglé les problèmes de la « France périphérique »…

Non, contrairement à l’idée que les problèmes auraient été réglés suite aux dépenses publiques après les gilets jaunes et le Covid. Elles ont donné lieu à une sorte de théorie du ruissellement, appliquée aux territoires. Sauf que la question n’est pas celle d’une dépense ponctuelle, mais du modèle économique et social défendu. Et employer la formule « France périphérique » et dire quelques banalités sur les aspects délétères des métropoles, ce n’est pas changer de modèle.

Le même trio de tête qu’en 2017 arrive sur la ligne d’arrivée. Est-ce étonnant ?

Non c’est logique, car, sur le fond, rien n’a changé et n’a été fait. Tous les problèmes sont donc toujours sur la table. La seule vraie question qui vaille est : que s’est-il passé pour que la Macronie et une partie des commentateurs médiatiques aient pu nous faire croire que, finalement, le mouvement des gilets jaunes n’était pas si important, et que la contestation populaire n’existait pas vraiment ?

« Si Marine Le Pen atteint 40 %, ce sera réellement un choc politique majeur. Pourquoi ? Parce que cela signifie qu’une grande partie des Français est prête à voter avec un bulletin moralement inacceptable pour changer les choses. »

La France périphérique ne veut pas qu’on parle d’elle une fois par an, elle veut être au centre des représentations. Elle veut que cela se sache : « On est perdants ! Et nous ne voulons pas être à la périphérie culturelle et économique du pays, nous voulons être au centre ! ». D’ailleurs, il est intéressant de constater que les partis politiques qui n’ont pas pris en compte sa voix – LR et PS – le payent électoralement.

Sur l’analyse géographique nationale, les grosses zones de vote en faveur d’Emmanuel Macron sont dans l’Ouest, et notamment en Bretagne.

Les fondamentaux pour comprendre sont : moins de classe ouvrière, fonction publique très importante, immigration moins importante. Il y a un décalage dans le temps avec les autres régions, mais les dynamiques sont les mêmes qu’avec le reste de la France. Quand on regarde les cartes, il ne faut pas les regarder nationalement, mais voir à l’intérieur de la Bretagne, par exemple. La Bretagne intérieure ne vote pas pareil que dans les grandes villes. Même résultat dans le Sud-Ouest : la Gironde périphérique ne vote pas comme à Bordeaux.

Concernant la pratique du « barrage », vous avez théorisé l’ « antifascisme de classe ». L’idée que la fascisation du comportement politique des classes populaires sert à conserver l’ordre établi. Celui-ci peut-il toujours fonctionner ?

Il fonctionne de moins en moins, à la marge. Et c’est tout de même très compliqué de faire campagne quand on a 100 % des médias contre soi. Si Marine Le Pen atteint 40 %, ce sera réellement un choc politique majeur. Pourquoi ? Parce que cela signifie qu’une grande partie des Français est prête à voter avec un bulletin moralement inacceptable pour changer les choses. Que les Français sont prêts à tout pour dire qu’ils existent. Cela en dit long sur le niveau de ressentiment.

Cette pratique du barrage prouve aussi que les élites n’ont plus rien en stock à proposer pour promouvoir leur modèle. Nous allons assister à une ethnicisation de la campagne, et il sera d’ailleurs intéressant de voir ce qui va se passer dans les DOM-TOM. Si réellement c’est l’extrême droite, cela veut-il dire qu’il y aurait presque 50 % de néonazis en France ?

D’autant plus que cela se fait sur fond de défense de son petit patrimoine. Ce qui est ironique tant on fait porter aux classes populaires l’idée qu’elles seraient matérialistes, portées sur la société de consommation. Alors que la réalité, c’est que la bourgeoisie métropolitaine est dans un nihilisme consumériste complètement dépolitisée. Et que c’est le vote de classe Macron qui est un réflexe matérialiste par excellence.

Voir encore:

Pierre Brochand (ex-DGSE): « Nous subissons une immigration sans précédent »

Eugénie Bastié

Le Figaro

24/03/2022

ENTRETIEN EXCLUSIF – L’immigration de masse que vit la France depuis des décennies a créé des groupes culturels distincts dans notre pays, estime Pierre Brochand. Il juge que l’Europe est la seule partie du monde à nier l’importance de l’homogénéité culturelle, et plaide pour un changement de cap complet de nos politiques publiques.

Pierre Brochand a été directeur général de la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE) de 2002 à 2008, ainsi qu’ambassadeur de France, notamment, en Hongrie et en Israël. Il est intervenu lors d’un colloque de la Fonation Res Publica sur le thème: «Pour une véritable politique de l’immigration».

LE FIGARO.- A l’automne dernier, l’immigration semblait prendre une place centrale dans la campagne présidentielle. Le sujet est aujourd’hui éclipsé par la guerre en Ukraine et le pouvoir d’achat. Pourquoi selon vous ce thème de l’immigration avait-il réussi à se frayer un passage dans le débat?

Pierre BROCHAND.- Il est vrai que, pendant quelques mois, à la fin de l’année dernière, on a davantage «parlé» d’immigration. A mon sens, pour deux raisons. D’une part, le temps passant et le phénomène s’amplifiant, il s’est avéré de plus en plus difficile – selon la formule de Péguy, désormais consacrée – d’empêcher les Français de «voir ce qu’ils voient». D’autre part, une personnalité de rupture a brusquement surgi dans le champ convenu de la politique pour les inciter à ouvrir leurs yeux.

Pour autant, les choses n’ont pas tardé à «rentrer dans l’ordre» et tout indique qu’une fois encore, l’immigration ne tiendra pas, dans la campagne actuelle, une place à la hauteur des enjeux qu’elle porte. Dans un premier temps, les pratiques coutumières de diversion ont fait florès. La principale a consisté en la mise en avant systématique d’inquiétudes présentées comme concurrentes: le «pouvoir d’achat», la crise sanitaire, le changement climatique. Aujourd’hui, la guerre à l’Est a pris le relais. Non que ces préoccupations soient infondées, loin s’en faut, mais le fait de les opposer les unes aux autres, à coup de sondages, au sein d’une seule et même échelle de valeurs, de priorités et de temporalités, comme si elles étaient commensurables entre elles, s’apparente, je le redoute, à une énième façon de «noyer le poisson».

D’ailleurs, même lorsque, presque par hasard, le sujet est mis sur la table, tous les moyens sont bons pour l’escamoter à nouveau, soit en le détournant vers des impasses sémantiques (le «Grand Remplacement»), soit en accolant à ses promoteurs les étiquettes disqualifiantes habituelles, soit en reprenant les mêmes artifices éculés (accent mis sur les courants [d’immigration] «illégaux»).

Or, pour ma part, vous le savez, je tiens le type d’immigration, que nous subissons depuis un demi-siècle, pour un événement hors catégorie, sans précédent dans notre Histoire. Et, très honnêtement, j’avoue ne pas comprendre comment des esprits libres et éclairés peuvent encore sous-estimer sa gravité.

Pourquoi cet enjeu est-il, à vos yeux, particulièrement grave?

Il suffit pourtant d’en énumérer froidement les caractéristiques, pour mesurer l’impact de ce qui nous arrive: volume massif des flux, vocation de peuplement, absence de régulation politique et économique, majorité de civilisation extra-européenne et musulmane, esprit de revanche post-colonial, réticence à la mixité, préférence pour l’endogamie, cristallisation en diasporas, taux de fécondité supérieur à celui du peuple d’accueil, et surtout – novation inouïe – évolution non-convergente au fil des générations.

A mes yeux, ce bouleversement progressif de la population française, s’il n’est pas l’unique défi auxquels nous sommes confrontés, est le seul qui menace directement la paix civile sur notre territoire.

Vous avez été ambassadeur, puis directeur général de la DGSE. Comment avez-vous été amené à formuler un jugement aussi sévère sur la question de l’immigration?

J’ai entièrement consacré ma vie à l’étranger. Ce qui me vaudra, je l’espère, l’indulgence du jury et, notamment, d’échapper à l’accusation – classique mais rédhibitoire – de «repli frileux sur un hexagone rabougri». D’abord, je rappelle que, dans l’exercice des deux métiers que vous avez cités, le déni du réel et son corollaire, le «wishful thinking», constituent des fautes lourdes, de nature à se voir montrer la sortie. Si, donc, je mets les «pieds dans le plat», c’est au nom de ces décennies d’expérience, qui m’ont appris à lire le monde tel qu’il est, et maintenant qu’il est entré chez nous, à regarder mon pays tel qu’il devient. Et, à ce titre, je crains de devoir tempérer quelque peu les nouvelles rassurantes, que l’on nous sert, à longueur de journée, sur la généralité humaine.

En effet, au contact des milliers d’étrangers que j’ai côtoyés, j’ai pu vérifier la validité lancinante de constats, autrefois banals, aujourd’hui tabous. A savoir que, si la nature nous réunit, la culture impose entre les groupes que nous formons, une distance qui peut aller jusqu’à exclure leur cohabitation. De même, passée une masse critique, les interactions individuelles – jamais irréparables – cèdent la place à des forces collectives, qui n’obéissent en rien aux mêmes lois. Soit un effet de seuil, qui commande, entre autres, l’acculturation: possible en deçà, irréalisable au-delà. Si bien que ce que l’on dénonce avec horreur sous le nom d’amalgame n’est, au fond, que l’observation d’un fait, déterminé par le nombre.

De sorte que le monde que dessinent ces «collectivités en action» n’est ni plaisant, ni souriant. D’un côté, ne nous le cachons pas, nul sentiment n’y est plus répandu que la xénophobie, en particulier au sein des pays dont nous recevons les immigrants. D’un autre côté, toutes – je dis bien toutes – les sociétés «multi» sont vouées à des déchirements plus ou moins profonds. Et dans ce cadre, il arrive que les minorités soient violentes et gagnantes, les majorités placides et perdantes, voire que les victimes n’en soient pas, car responsables de leurs malheurs.

Enfin, il faut admettre que l’Occident, dont la France ne saurait s’exclure, est une exception, dont la domination écrasante sur les affaires de la planète – couronnée par la Globalisation – a partout semé envie et ressentiment.

Dans ce contexte, l’islam, entré en ébullition en réaction à cet ultime avatar de notre suprématie, est devenu le porte-drapeau des «humiliés et offensés», l’emblème du refus, voire du rejet, de ce que nous sommes, alors que la Chine et l’Asie, pareillement outragées, choisissaient de nous défier sur notre créneau de la compétition économique: le fait que l’arc musulman ne compte aucune démocratie mais concentre au moins 80 % des crises «chaudes» de la planète, le fait aussi que ses formes de contestation (jihadisme, salafisme, islamisme) se retrouvent à l’identique sur notre sol, en disent long sur l’insatisfaction d’un acteur historique de première grandeur, à la fois dynamique et rétrograde, dont il est clair qu’après des siècles d’absence, il a repris – via l’immigration – sa marche en avant sur la rive nord de la Méditerranée.

Dernier enseignement, franco-français celui-ci: en conversant avec nombre de personnalités politiques dans la quiétude des salons d’ambassade, j’ai pu mesurer le fossé qui séparait leurs propos publics des jugements, moins amènes, qu’ils émettaient en privé, sur les effets de l’immigration dans leurs fiefs électoraux.

Quelles conclusions en tirez-vous?

La première est que, si la coopération entre les civilisations est désirable, elle reste moins probable que leur rivalité, proportionnelle à leurs disparités culturelles, imbrications territoriales et conflits antérieurs. La deuxième est qu’il n’y a aucune raison que les désastres observés ailleurs ne se reproduisent pas chez nous, pour peu que les mêmes ingrédients y soient réunis: ne nous prétendons pas plus intelligents que les Libanais ou les Yougoslaves. La troisième est qu’il vaut mieux prévoir le pire pour avoir une chance de le prévenir et qu’au fond telle est la fonction du régalien, auquel j’ai consacré ma vie.

J’en ai conclu que, derrière la générosité des discours, personne ici-bas ne faisait de cadeau à personne, qu’en conséquence l’émotion et la compassion n’étaient pas les plus fiables des outils d’analyse, que les conseilleurs – fussent-ils le New York Times ou d’honorables ONG – n’étaient pas les payeurs et que, si nos dirigeants renonçaient à défendre nos intérêts vitaux, sur notre propre territoire, personne ne le ferait à leur place.

C’est ce corpus ultra-réaliste et, je le reconnais, désenchanté – mais, vous en conviendrez, pas vraiment réfuté par les événements du moment -, qui a servi de trame à mes réflexions, non sur l’immigration en général, inévitable et parfois souhaitable, mais sur le ressac des vagues «anormales» qui s’abattent sur nous depuis les années 70 et dont seuls des rêveurs ou des hypocrites peuvent tirer un bilan «globalement positif».

Plusieurs candidats à la présidentielle ont avancé des solutions pour maîtriser les flux migratoires. Celles-ci sont-elles satisfaisantes?

Nous n’avons d’autre choix, si nous voulons vraiment reprendre le contrôle de notre démographie, que d’opérer un renversement de cap à 180 degrés, c’est à dire envoyer le message, urbi et orbi, «loud and clear», que la France ne sera plus, pour l’avenir prévisible, une terre d’accueil. Ce qui suppose une approche globale du problème et une intransigeance de tous les instants pour la mettre en oeuvre.

Toute émigration est, en effet, activée, à la fois, par un facteur «push» (qui incite à quitter le pays d’origine) et un facteur «pull» (qui attire vers le pays de destination). N’ayant guère le moyen d’agir sur le premier – l’invocation rituelle du «co-développement» ne dupant plus personne -, nous n’avons d’autre solution que de réduire notre attractivité à zéro.

Je ne perçois pas, chez nos néophytes – et, soit dit en passant, encore moins chez le Président-candidat, pour qui l’immigration reste un angle mort – la féroce inflexibilité qu’appelle l’urgence absolue. Sans compter le colossal travail de «rétropédalage» historique, qu’exige la restauration du «pouvoir de faire et d’empêcher» de l’Etat National, aux lieux et place du «laissez aller, laissez passer», que nous proposent la Société des Individus et son extension européenne.

Il serait donc, selon vous, trop tard?

En tous cas, il est bien tard. Car voyons les choses en face. Nous avons désormais affaire non plus à des individus dispersés, soit autant de «cas particuliers», en quête chacun d’avenir meilleur, mais à des «diasporas», c’est à dire des réalités collectives, solidement ancrées dans notre sol, fermement décidées à y persévérer dans leur être et dont la dynamique holiste dépasse et emporte la destinée particulière de leurs membres. Pour moi, c’est une circonstance a priori banale – la rencontre de football France-Algérie en 2001, déjà bien oubliée – qui a marqué symboliquement ce basculement.

Pour être plus explicite, une «diaspora» est une entité, formée d’immigrés et de leurs descendants – y compris, fait capital, de nationalité française -, dont les effectifs, regroupés dans l’espace, atteignent une masse critique suffisante pour que la pression sociale y favorise la pérennisation des croyances et modes de vie des pays d’origine, avec lesquels les relations demeurent intenses: ainsi se forment spontanément des enclaves étrangères, plus ou moins fermées, tournant le dos au pays d’accueil et à ses mœurs.

Maintenant que ces noyaux durs sont fermement incrustés, il est bien naïf de croire que les clivages qu’ils portent comme la nuée l’orage, soient exclusivement de nature économique et, donc, solubles dans la quantité. En fait, ces différences sont, d’abord et surtout, de type qualitatif, donc a priori non négociables. Elles recoupent même très exactement les conflits indécidables qui ont causé nos pires malheurs dans le passé: le dissentiment religieux (en l’occurrence, celui, millénaire, entre l’islam et le christianisme, de part et d’autre de la Méditerranée), l’antagonisme colonial (autrement dit, la guerre des mémoires, pas davantage monnayable que celle des croyances), le prisme racial (qui tend insidieusement à rapprocher le statut de nos immigrés de celui des descendants d’esclaves noirs américains, avec les mêmes effets calamiteux qu’outre-Atlantique).

Ne nous cachons pas la vérité. Un tel triptyque est voué à provoquer des enchaînements quasi-mécaniques, dont nous voyons poindre les prémices, ainsi que je l’ai déjà indiqué: progression accélérée de la défiance sociale, séparation des ethnies (preuve par neuf de la faillite du «multi»), rivalité pour le contrôle des enclaves (en parodie des guerres coloniales), propension multiforme à la violence.

Oui, il est très tard. Si l’on veut éviter qu’il ne soit trop tard, écoutons Monsieur de La Palice, quand il nous rappelle qu’il n’est pas d’effets sans causes et que, pour contrecarrer les premiers, il faut au minimum commencer par s’attaquer aux secondes.

Cet hiver à la frontière polonaise se pressaient des migrants d’origine syrienne envoyés par la Biélorusse pour faire pression sur l’Union européenne. Ce printemps, ce sont des réfugiés ukrainiens fuyant les bombes russes qui se sont rués vers les frontières européennes. Que vous inspirent ces deux évènements?

Ce qui s’est passé à la frontière polonaise, au cours des derniers six mois, illustre la complexité et la variété des problèmes que posent les flux de population aujourd’hui. Nous avons à faire, en effet, à deux cas de figure diamétralement opposés, qui ne nous concerneraient qu’indirectement, s’ils ne mettaient, une nouvelle fois, en cause l’Union Européenne.

Au cours du premier épisode, les migrants ont été l’objet d’une lutte entre États, donc sans rapport avec les flux auto-générés d’outre-Méditerranée, auxquels nous sommes abonnés. En l’occurrence, ils ont été le jouet des relations entre la Russie, la Biélorussie et la Pologne, pimentés d’un zeste d’activisme ottoman, l’Union européenne ne faisant que réagir à ces interactions. Ce qui est clair, néanmoins, à la lumière de cet exemple, c’est que l’émigration vers notre continent est aussi devenue une arme de guerre contre lui, aux mains d’Etats qui la manipulent au gré de leurs intérêts. La Turquie est passée maître dans cet art du chantage, mais d’autres (les milices libyennes, le Maroc) s’y emploient à l’occasion, tout comme, donc, en dernier lieu, la Biélorussie.

L’émigration vers notre continent est aussi devenue une arme de guerre contre lui, aux mains d’Etats qui la manipulent au gré de leurs intérêts.

Ce à quoi nous assistons depuis l’invasion de l’Ukraine, est un phénomène radicalement différent. Il s’agit là d’un afflux massif, non pas d’immigrés, ni de migrants, mais d’authentiques réfugiés de guerre, principalement de femmes, d’enfants et de vieillards, dont l’intention, semble-t-il très majoritaire, est de ne pas s’installer définitivement dans les pays qui les accueillent.

Néanmoins, ces deux séries d’évènements ont en commun de se dérouler aux pseudo-frontières de l’Union Européenne, laquelle est devenue la cible privilégiée des mouvements de population, pour deux raisons: d’abord, à l’évidence, du fait de son haut niveau de revenus, mais aussi parce que les sociétés qui la composent vivent toutes, désormais, sous le régime de la «Société des Individus».

Qu’est-ce que cette société des individus, et en quoi est-elle selon vous une particularité européenne?

La Société des Individus présente, entre autres, deux caractéristiques. D’une part, elle fait de chaque être humain vivant, quelle que soit son origine et sa nationalité, européen ou non, l’ultime décideur de son sort, à commencer par le choix de ses déplacements et lieux d’existence, au sein d’un espace mondial indifférencié. D’autre part, en se prétendant la pointe avancée d’une émancipation humaine, gouvernée par les lois de la dialectique, elle est amenée à condamner le modèle immédiatement antérieur de l’Etat National, symbole et gardien de son antithèse, à savoir un espace cloisonné par le politique.

Aussi cette configuration est-elle spontanément «immigrationiste». En premier lieu, parce que, se voulant universaliste, elle répugne à faire la différence entre l’autochtone et l’étranger, et, par extension, à admettre l’existence de limites entre un dedans et un dehors. En deuxième lieu, parce que, logiquement, elle n’interprète la matière sociale que comme une somme de relations interpersonnelles, de «cas particuliers» et de «faits divers» sans liens entre eux, ce qui réduit, de fait, la sphère du collectif aux registres folkloriques du divertissement et de l’art culinaire, et plus généralement du «tourisme», comme Nietzsche l’avait si génialement entrevu. Enfin, parce que, je l’ai dit, tout en érigeant le rempart de l’Etat National en contre-modèle, la Société des Individus porte un regard paradoxalement indulgent sur l’antépénultième strate des Communautés Naturelles, dans la mesure où, prééminente chez les immigrés, celle-ci est considérée comme la victime historique dudit État dans sa version «coloniale», lequel se retrouve pris en sandwich par cet improbable duo.

Or, la superstructure bruxelloise, loin de contredire ce schéma, en est devenu l’accomplissement le plus pur, transformant notre «petit cap» de l’Asie en zone -unique au monde- d’aplatissement étatique, d’auto-désarmement politique et d’effacement frontalier. Soit ce que l’on appelle l’espace Schengen, perméable à tous les courants, alors même que la géographie l’encercle d’étendues turbulentes et vengeresses, ainsi que d’entités rapaces, prêtes à tout pour exploiter ses faiblesses.

Comme si la maîtrise de l’immigration contemporaine n’était pas, en elle-même, une tâche herculéenne, nous l’avons entravée, compliquée et envenimée à plaisir, en plaquant, sur la couche des Etats, rendus à l’impuissance, un dispositif «accélérationniste». Pire, nos dirigeants semblent attendre de ce dispositif qu’il joue le rôle d’un filtre, alors qu’il a été précisément conçu, calibré et programmé pour l’inverse. Cet entêtement à creuser davantage, afin de sortir d’un trou où l’on s’est soi-même enfoui, serait comique, si les conséquences n’en étaient dramatiques.

Vous dites que la société des individus, qui se veut ouverte, est paradoxalement celle qui a le plus besoin de fermeture. Pouvez-vous expliquer ce paradoxe?

Ce n’est là qu’une des très nombreuses contradictions de notre société, qui en font, à bien des égards, un voyage en Absurdistan.

En effet, nous ne nous interrogerons jamais assez, non seulement sur la radicale nouveauté de la Société des Individus, mais aussi sur l’arrogance de son ambition, qui prétend transférer la souveraineté – le pouvoir du «dernier mot» – aux milliards d’individus vivant sur la planète à un instant donné, chacun d’eux étant sommé de «choisir» sa vie, que cela lui plaise ou non. Le tout en jetant un voile pudique sur l’appartenance à des groupes circonscrits, en rivalité (ou en coopération) pour leur survie, leur indépendance et leur puissance. En d’autres termes, un modèle qui refuse de faire la différence entre les aspirations du comptable suédois et du guerrier pachtoun, du geek californien et du berger sahélien, du paysan béarnais et du jeune «harrag» algérien, comme si tous étaient interchangeables et disposés à jouer le même jeu.

Il va de soi que ce paradigme est frappé, d’emblée, d’une vulnérabilité à la mesure de son irréalité.

En effet, même pour les tenants du système, la marge de viabilité est étroite: leur comportement ne doit à aucun prix sortir du couloir exigu défini par «l’Etat de droit», autrement dit le «politiquement correct», mais sans y être contraint par la coercition. En pratique, il s’agit pour eux, d’une part, de souscrire inconditionnellement à des valeurs «enveloppes» (tolérance, transparence, «respect») et, d’autre part, de participer à des mécanismes de conciliation de leurs «contenus» (marché, contrat, communication). A cette «ceinture» officielle, s’ajoutent les «bretelles» officieuses, plus sûres, d’un verrouillage par l’affect: d’un côté, la culpabilité (seconde guerre mondiale, colonisation, climat), de l’autre, la peur (là encore le climat, la sécurité sanitaire, la «guerre à nos portes»). Enfin, dernier rebouclage, on place le système sous le magistère moral et la surveillance active des juges et des media, devenus les chiens de garde d’un ordre social et «moral», prétendument horizontal. En bref, au nom même de leur liberté, et pour ne pas basculer dans l’anarchie qui les guette, les convaincus de la Société des Individus se doivent d’observer une discipline de tous les instants, à base de travail sur soi, d’auto-censure et d’intériorisation des interdits. Pour délivrer leurs corps, il leur faut accepter d’enfermer leurs esprit, sauf à «déraper» hors du corridor, véritable catastrophe qui met en péril tout l’édifice.

On aura compris que ce modèle est réservé à une catégorie restreinte, celle du «Gentil Bobo», petit bourgeois des métropoles et de la «nouvelle ruralité», qui réussit à cumuler tout à la fois un conformisme cool, un haut degré d’ignorance ou de lassitude historique, le refus unilatéral de la culture de l’honneur, la disposition à tendre l’autre joue, la pratique généralisée de l’euphémisme, en un mot la bienveillance et la non-violence de principe envers l’Autre (aussi longtemps que les enfants de celui-ci ne fréquentent pas la même école que les siens).

Or, nous sommes là en présence d’une «espèce à protéger», tellement antinomique de tout ce que l’espèce humaine a produit jusqu’ici, qu’elle ne peut survivre et prospérer que dans l’enceinte d’une sorte de zoo, coupé de tout ce qui ne lui ressemble pas. Pour faire court, une société «ouverte» qui a besoin d’être «fermée» pour rester «ouverte»: la quadrature du cercle.

Nous sommes les seuls à avoir ce modèle?

En effet, cette approche angélique ne se rencontre nulle part ailleurs qu’en Occident, lequel n’y est parvenu qu’à la suite d’un long cheminement solitaire. De notre point de vue, ce périple modernisateur a vu se succéder, je l’ai dit, les Communautés Naturelles (présentes partout), l’Etat National Moderne (première de nos inventions, répandue par la colonisation), enfin la Société des Individus (zénith de l’occidentalisation, diffusé par la Globalisation).

De fait, cette utopie est encore largement minoritaire, non seulement au loin de nos frontières, mais aussi – ce qui est plus grave – à l’intérieur. Toujours en résumant beaucoup, on peut avancer que les immigrants ont massivement réimplanté sur notre sol les Communautés Naturelles, tandis que l’imaginaire des Français, autochtones et assimilés, reste profondément attaché à l’Etat National. D’où un espace au minimum tripartite, mais en pratique infiniment plus fragmenté, où l’oligarchie qui se donne le monde pour horizon et l’Humanité pour boussole, entend formater les mentalités sans y parvenir vraiment: celles-ci, même fortement perfusées par les séductions de l’individualisme, lui résistent encore au nom de la «persistance des agrégats» et de «l’inertie des affections».

Donc, c’est vrai, nous vivons dans une sorte de magasin de porcelaine, où se meuvent, avec des docilités inégales, ces vieux éléphants remuants que sont les nostalgies nationales et communautaires. Ou, si vous préférez, la Société des individus est tellement «en avance» par rapport au ressenti de la majorité de la population, qu’elle flirte en permanence avec le chaos et, à la limite, la «guerre de tous contre tous». Sans autre filet de sécurité que l’espoir de voir le virus du narcissisme finir par pénétrer suffisamment les cerveaux, pour qu’ils perdent à jamais l’idée saugrenue de fomenter des projets alternatifs.

La crise du Covid a été l’occasion d’un retour du «politique» sur l’ ««économique» dans les démocraties libérales. Celui-ci peut-il selon vous s’avérer pérenne, et permettre de reprendre à bras-le corps les sujets régaliens comme la maitrise de nos frontières?

Il est exact que la crise du Covid aurait pu être l’occasion théorique d’un «retour» du politique, sous un régime qui a renié sa légitimité, au point d’en oublier l’existence. On aurait, d’ailleurs, pu en attendre autant du terrorisme de masse et, maintenant, de l’invasion de l’Ukraine (quoique à un degré moindre, n’y étant pas en première ligne). De même, l’immigration aurait pu et dû offrir un champ privilégié à un telle remise en question.

Au fond, qu’est-ce que le Politique? Beaucoup d’autres avant moi, infiniment plus qualifiés, se sont risqués à répondre à la question. Pour ma part, je le définirai comme l’activité qui vise à assurer la pérennité des groupes humains. Il est donc inséparable d’une aventure collective, située dans l’espace et dans le temps, dont il assume la responsabilité de la continuité. Dans notre sphère de civilisation, ce projet collectif a fini par se confondre avec l’Etat National. Par temps calme, le Politique ne fait qu’affleurer en surface. Il n’émerge en pleine lumière, dans toute sa singularité, que lorsque la tempête se lève et que la mort redevient l’enjeu déterminant. Ou encore, selon Carl Schmitt, quand l’on est obligé de distinguer entre l’ami et l’ennemi. Dans ces circonstances, foin de tergiversations, il devient impératif de prendre des décisions tranchées, c’est à dire non-juridiques, discrétionnaires et souvent négatives, la plus haute manifestation du politique étant, à mes yeux, de dire non à la facilité. La Raison et le Secret d’Etat deviennent alors des armes justifiables, dussent la morale et le sentiment en souffrir.

On voit par là en quoi notre Société des Individus, en prenant le contrepied de l’Etat National, se révèle anti-politique par essence, puisqu’elle contredit tout ce que je viens d’énoncer: les appartenances, la verticalité, le discrétionnaire, et même l’éventualité de la mort, considérée comme un scandale, dès lors que, pour l’individu isolé, «né orphelin, mort célibataire», la vie est une occasion unique à prolonger le plus longtemps possible.

C’est dans ce contexte que nous est «tombée dessus» l’épidémie. En fait, ce que vous appelez le retour du politique nous a été imposé par les évènements, sans qu’il y ait eu, au départ, la moindre volonté de nos dirigeants de remonter le cours du temps.

Plongés dans cette situation, ces mêmes dirigeants, mais aussi, avec eux, beaucoup de nos compatriotes, se sont retrouvés comme une poule devant un couteau: les premiers avaient perdu jusqu’au souvenir du commandement, les seconds de l’obéissance. Il s’en est suivi une grande désorientation de la société, prise au dépourvu par ce «flash-back» inattendu. D’où une invraisemblable série de pataquès: d’un côté, un pouvoir, qui, loin de retrouver une authentique inspiration politique, s’est abrité derrière son contraire, id est la tyrannie des experts, et, de l’autre, une opinion tourneboulée, où les habituels défenseurs de la loi et l’ordre se sont révélés les plus insoumis des individus.

En bref, une expérience peu concluante, pleine d’impréparation et d’improvisation, qui a confirmé la fameuse expression de Marx, selon laquelle les évènements, d’abord vécus en tragédie, se répètent en farce, ou le non moins célèbre aphorisme d’Héraclite, qui veut que l’on ne se baigne jamais deux fois dans la même eau d’un fleuve.

Êtes-vous optimiste?

Si je refuse de perdre espoir, je ne nourris pas non plus d’illusions excessives quant à la possibilité d’une reprise en mains «politique» des courants d’immigration. Quand on constate que le programme de l’actuel chef de l’Etat, candidat à sa réélection, continue d’ignorer superbement le sujet, on se prend à réfléchir sur ce que l’Histoire peut comporter d’inéluctable et d’irréversible, même si, ce faisant, elle nous conduit droit vers les plus grands des malheurs. Pour conclure, tout en essayant d’éviter la paranoïa, j’avoue sans ambages être obsédé par la menace que l’immigration, telle que nous la connaissons, fait peser sur l’avenir de notre pays. Si rien n’est décidé pour la réduire à sa plus simple expression, toute mes expériences accumulées me font prévoir un futur sombre, et même très sombre, pour nos enfants et petits-enfants. Au mieux, s’achemineront-ils vers un effondrement insoupçonné de leur qualité de vie (l’implosion) ; au pire, c’est vers de terribles affrontements que nous les dirigeons (l’explosion). Le plus probable étant une combinaison des deux, dans une confusion croissante.

Tous nos gouvernants sans exception, mais aussi beaucoup de nos compatriotes, ont préféré regarder ailleurs. Les premiers par lâcheté, puisqu’ils n’en pensaient pas moins. Les seconds par naïveté, insouciance ou idéologie. Ce comportement d’autruche m’angoisse encore davantage qu’il ne m’exaspère. Pour nos jeunes, intellectuellement désarmés par la scolarité compatissante qui leur a été servie, les réveils risquent d’être terriblement difficiles. Mais, alors, quelle responsabilité pour tous ceux qui, bien qu’ayant eu la possibilité de l’empêcher, auront laissé s’installer cette bombe à mèche lente et ne seront plus là pour en subir la déflagration.

COMPLEMENT:

Christophe Guilluy, Brice Teinturier… Ils analysent la sécession des classes populaires 

Cocooning et renoncement, un cocktail à trois ingrédients : la désindustrialisation, synonyme de décrochage économique, l’impuissance des politiques à agir sur le réel, et la pandémie, cause de « distance sociale ». Ensuite, à chacun son dosage.

Propos recueillis par Emmanuel Lévy , Kévin Boucaud-Victoire et Soazig QuéménerMarianne

27/11/2022

Brice Teinturier, politologue, directeur général d’Ipsos

« Dans un livre*, en 2017, j’appelais les « Plus rien à faire, plus rien à foutre » (Praf) les Français passés de déception en déception et habités par une forme de dégoût ou, du moins, de détachement grandissant à l’égard de la politique. C’était un ensemble interclassiste, avec une petite surreprésentation des milieux populaires. Je faisais la distinction entre cette catégorie-là et les coléreux que l’on retrouvait au RN ou à LFI. Parce que quand vous êtes en colère, dans la protestation, vous êtes encore en relation avec le collectif. Et j’indiquais à quel point l’enjeu d’une campagne électorale est de faire revenir des Praf. Cela vaut plus que jamais en 2022. L’évidence, c’est que ce groupe des Praf a grossi en cinq ans. Il suffit de voir les taux d’abstention colossaux qu’on a eus aux municipales et aux régionales, ce n’était pas lié uniquement au Covid.

D’ailleurs, dès 2017, on avait enregistré une abstention forte à la présidentielle (22 %) et record (plus de 50 %) aux législatives : ce n’était pas dû à un simple effet institutionnel ! Les Français se disent beaucoup moins en colère qu’auparavant. En revanche, ils se laissent gagner par une forme de lassitude, de résignation, même. Et ce n’est pas uniquement une conséquence du Covid ! Au contraire, les études le montrent, la pandémie a redonné conscience aux Français qu’il était utile que des gens prennent des décisions pour les protéger. Non, cette crise démocratique est bien plus grave, et le vrai danger, plus que jamais, c’est le détachement. »

* « Plus rien à faire, plus rien à foutre. La vraie crise de la démocratie », Robert Laffont, 2017.

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« Une névrotique « quête de soi » »

Vincent Cocquebert, journaliste

« Plusieurs raisons expliquent cette tendance lourde au repli sur soi. Les premières manifestations de ce phénomène ont été observées dès la fin des années 1980, surtout chez les classes populaires, qui, conscientes qu’elles n’avaient que peu de cartes à jouer dans cette décennie aussi bling-bling que performative, ont opéré un retour vers le foyer. C’est le début du fantasme du petit pavillon, de la cabane au fond du jardin, du marché de la déco et du jardinage. Ensuite, via la numérisation du monde, cette tendance a fini par s’élargir aux classes sociales plus favorisées, qui peuvent aujourd’hui domicilier presque l’entièreté de leur existence (consommation, culture, loisirs, travail, séduction).

Un fantasme de sécession domestique auquel la pandémie a offert une formidable justification sanitaire, mais qui a révélé, notamment avec la quasi-désertion des espaces culturels ou festifs depuis leur réouverture, la sacralisation des proches, l’usure des relations sociales et la défiance grandissante envers autrui. Comment sortir de cette posture de repli physique et psychique ? Peut-être en comprenant qu’une vie consacrée à la quête de confort et de bien-être n’est pas un but en soi. Que la santé, aussi importante soit-elle, a tendance à dangereusement prendre la place du salut. En cessant de nous perdre dans une névrotique « quête de soi » pour se frotter à l’altérité et regagner en empathie. Et, enfin, en intégrant que nous réfugier dans nos safe spaces dans une dynamique du « tous aux abris » est sans doute le meilleur moyen de laisser s’écrouler le monde commun. »

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« Une technologie numérique amoindrissante de la vie »

Éric Sadin, philosophe

« En 1987 apparaît le terme de « cocooning », qui désignait une tendance à se lover dans son confort domestique. Ce, au moment où les effets du tournant libéral se faisaient sentir, voyant la généralisation de méthodes de management implacables, la célébration de la performance et de la réussite individuelle. Chacun, dans ce monde glacial, étant comme renvoyé à soi-même. L’habitat faisant alors office d’abri réconfortant, de consolation douillette. Depuis vingt ans, les technologies numériques assurent cette dimension cathartique, donnant l’illusion aux individus d’être davantage agissants.

Récemment, la crise du Covid a réduit le domicile à un lieu de retranchement au sein duquel nombre d’actions s’effectuent en ligne… L’écran s’érigeant dorénavant comme l’instance d’interférence majeure entre les êtres. C’est comme si la société s’était dévitalisée du fait de cette pixélisation du réel, instituant un utilitarisme généralisé et un état d’isolement collectif. Ce processus d’encadrement des conduites ne pouvant qu’intensifier l’impression d’être absents à nous-mêmes, que nourrir les rancœurs et porter de redoutables périls. C’est pourquoi il nous revient de contrecarrer cette technologisation amoindrissante de la vie, pour engager des modes d’organisation faits de liens sensibles, favorisant la meilleure expression de chacun et ne lésant pas la biosphère. »

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Une réaction naturelle face aux classes dominantes”

Christophe Guilluy, auteur du Temps des gens ordinairesFlammarion (2020).

« Depuis les années 1970, on a enjoint aux classes populaires de s’adapter à un monde qui change. Et c’est ce qu’elles ont fait, à la demande de leurs élites économiques et intellectuelles. Il leur a fallu se former pour passer d’une économie centrée sur l’industrie à une économie de service. Accepter la mobilité géographique, accepter l’instabilité salariale. Les classes moyennes et populaires ont intégré le narratif progressiste sur la désindustrialisation comme sur l’Europe.

Tous ces changements, elles en ont supporté le coût social et culturel, sans bénéfice pour elles ou leurs enfants. Elles ont ainsi vécu le plus grand plan social de l’histoire qui a touché tour à tour les paysans, les ouvriers, les employés puis les cadres. Cela a nourri ce que j’ai nommé le « marronnage des classes populaires ». Cette défiance est une réaction naturelle face à des classes dominantes qui se sont enfermées dans ces métropoles hypergagnantes à la mondialisation. Recluses dans leur citadelle, ce sont elles qui ont créé les conditions de leur propre impuissance à protéger et ont procédé à un démantèlement en règle d’un État-providence jugé trop coûteux, auquel les classes moyennes et populaires étaient, elles, très attachées.

Reléguée dans la France périphérique, cette majorité silencieuse de gens ordinaires s’est révoltée contre son sort en novembre 2018 avec les « gilets jaunes ». Sur les ronds-points, en tout cas au début, il n’y avait pas une France archipélisée mais des gens avec des demandes politiques, des demandes de classe. Dès lors, doit-on regarder la hausse de l’abstention comme un simple je-m’en-foutisme ou plutôt comme le résultat d’une offre politique inadaptée ? À vrai dire, le détachement des classes populaires n’est que la réponse à la sécession des classes dominantes qui les ignorent. »

Voir de même:

ANALYSE. Alliance de la bourgeoisie et des classes populaires et union des droites, de LR au RN. Dans les deux cas, le candidat Reconquête! a échoué.
Saïd Mahrane
Le Point
27/04/2022
« Je ne suis pas un politicien, contrairement aux autres », a martelé Éric Zemmour tout au long de sa campagne présidentielle. On veut bien le croire, lui qui a renoncé à sa carrière de journaliste au Figaro pour endosser l’habit du politique. Longtemps observateur de la pratique du pouvoir, il n’ignore pourtant pas qu’il existe des passages obligés pour qui espère, comme lui, la « reconquête » du pays. Ces obligations desservent parfois la stature que se forge un candidat à la présidentielle dans cette fameuse rencontre avec le peuple. Car les législatives sont plus une affaire de famille qui supposent des investitures, des tractations, des alliances, des compromis… Soit de la bonne vieille tambouille politique à laquelle Zemmour devra s’adonner s’il veut perdurer dans le paysage.
Comment exister sérieusement sans être élu à l’Assemblée nationale ? Difficile. L’enjeu est celui de la visibilité, de l’occupation du terrain, de l’information parlementaire et, bien sûr, du financement… Ceci expliquant ses offres d’alliance à Marine Le Pen, particulièrement insistantes depuis 24 heures. La finaliste de la présidentielle rechigne, mais est-ce en raison de ces mauvaises manières ou pour des considérations plus politiques ?
« Grand remplacement » contre « grand déclassement »
Outre ce que pensent bien des marinistes de Zemmour (en somme, il est inéligible à la fonction présidentielle car trop extrémiste), il faut s’arrêter sur les résultats des premier et second tours de la présidentielle pour constater que le candidat de Reconquête ! commet une double erreur d’analyse : à la fois sur l’union des droites, mais également sur le rassemblement des classes supérieures et des classes populaires dans un même vote. « Je suis le seul », disait-il en campagne, à pouvoir faire ces jonctions. Or, comme écrit ici à plusieurs reprises, le profil d’Éric Zemmour et ses discours – d’abord – strictement identitaire sont plus à même de séduire une bourgeoisie classique de droite et urbaine que des classes populaires de la France périphérique.
Cela s’est vérifié lors du scrutin présidentiel. L’ancien journaliste est bien représenté dans le sud-est du pays, avec de nombreuses communes riches du Var, du Vaucluse, des Alpes-Maritimes, des Bouches-du-Rhône dans lesquelles il dépasse les 10 %. Il a réalisé également 19 % à Neuilly (5,6 % pour Le Pen) et 18 % (8,5 % pour elle) à Versailles. Dans le 16e arrondissement de Paris, il a atteint 17 % contre 5,8 % pour sa rivale – et peut-être future alliée. Que disent ces chiffres ? Ils montrent par la preuve électorale que les sociologies des deux bases ont peu de choses en commun.
La candidate du RN fait ses meilleurs scores dans les départements anciennement industrialisés. De l’Eure (32,2 % pour Le Pen contre 6,5 % pour Zemmour) à la Nièvre (29,6 % contre 6,5 %), en passant par la Somme (32,7 % contre 5,6 %), le Pas-de-Calais (38,6 % contre 5,1 %), les Ardennes (36 % contre 6,5 %), les Vosges (32 % contre 6,4 %) et l’Yonne (31 % contre 7 %), nous sommes dans une France reléguée, qui a perdu, ces quarante dernières années, l’essentiel de son tissu industriel avec, progressivement, la disparition de certains services publics. Et, dans tous ces départements, entre Le Pen et Zemmour, il y a toujours Jean-Luc Mélenchon, ce qui montre de fortes attentes sociales. Zemmour a fait l’erreur stratégique de minimiser la question du pouvoir d’achat, même si, peu à peu, à côté du « grand remplacement », il a voulu installer le « grand déclassement ». Mais sur ce dernier thème, le crédit de Marine Le Pen est largement supérieur au sien.
« La France de Johnny Hallyday et celle de La Manif pour tous »
Ses mesures pour le pouvoir d’achat sont apparues comme des réponses ponctuelles à une conjoncture, quand chez Le Pen son programme a paru plus sincère et à même de changer durablement la donne. La récurrence des thèmes a situé les deux candidats dans des sphères sociales aux préoccupations parfois éloignées ou à un degré d’urgence différent s’agissant de l’immigration ou de l’insécurité. Zemmour a pour espoir d’unir l’électorat de Neuilly-sur-Seine et celui de Mouterhouse en Moselle où Marine Le Pen fait plus de 70 % des voix. Dans un entretien au Point, le politologue Patrick Buisson admettait que la clé du succès résidait dans ce rassemblement, « celui de la France de Johnny Hallyday et celle de La Manif pour tous ».
Si ces deux catégories de Français peuvent avoir des convergences sur le refus de l’altérité et sur la nostalgie d’une France prospère et homogène, elles divergent sur les questions économiques. Dans la France des années 2020, la possession ou non d’un capital dicte pour l’essentiel les préceptes que l’on plébiscite en économie. Ou l’État, dans un cas, est vu comme un prédateur qui ponctionne le travail d’une vie et bride les énergies entrepreneuriales ; ou il est vu comme le garant de l’égalité qui compense les pertes (chômage, niveau de vie, logement…) liées à la mondialisation. Les deux approches sont antagonistes et ne se valent aucunement. Le bon report des voix de Zemmour vers Le Pen vient tempérer cette analyse, même si la détestation de Macron transcende la défense des intérêts, comme le vote Mélenchon en faveur de Macron, donc contre Le Pen. Mais est-il acquis que les électeurs de Zemmour souhaitent une alliance durable avec le RN de Marine Le Pen, qui supposerait des compromis et donc une dénaturation du Zemmour identitaire et libéral ?
L’ancien journaliste n’ignore sûrement pas ces données. Il va lui falloir bouger politiquement, être plus attentif au sort de ces Français oubliés, dont l’urgence est la fin du mois et non seulement « la fin de la France ». Sauf à considérer qu’il est un politicien comme un autre qui, pour faire l’union des droites, s’appuiera uniquement sur des accords d’appareils, en faisant fi des incompatibilités de fond.
COMPLEMENT:

Présidentielle aux Antilles : « Le vote d’extrême droite était lié aux problèmes sociaux »

Fred Reno 

Professeur de science politique, Université des Antilles 

2 mai 2022 

Après un plébiscite pour Jean-Luc Mélenchon au premier tour de l’élection présidentielle, la candidate du Rassemblement national (RN) a obtenu, deux semaines plus tard, près de 61 % des voix en Martinique et en Guyane, et même près de 70 % en Guadeloupe, réalisant son meilleur résultat dans ces départements où les scores de l’extrême droite sont habituellement faibles lors des scrutins locaux et nationaux. Fred Reno, chercheur en sciences politiques à l’Université des Antilles décrypte les logiques qui ont conduit à ces résultats. 

The Conversation : Comment expliquer que les électeurs des régions d’outre-mer aient voté aussi massivement pour Marine Le Pen au second tour de l’élection présidentielle ? 

Fred Reno : Les outre-mer ont voté en majorité pour la candidate Le Pen contre Macron. La question qui se pose est : comment des Noirs, des afrodescendants ont pu voter pour le Rassemblement national, un parti qui renvoie au racisme, aux discriminations… On peut réduire Le Pen à l’extrême droite mais les choses sont plus complexes que cela. Il faut relativiser ce vote en évitant d’en faire un vote d’extrême droite. C’est un vote pour Le Pen, contre Macron mais pas un vote d’extrême droite au sens où les gens auraient adhéré aux valeurs du RN. 

Quand on interroge les gens qui ont voté Le Pen, ils répondent spontanément : « on a voté contre Macron et on a voté contre les élus locaux ». Le vote contre Macron est lié à des problèmes sociaux qui se posent dans le pays, la question vaccinale, l’insécurité, la délinquance… La critique qui est faite aux élus locaux est très forte. Pour beaucoup d’électeurs, les élus locaux ont failli et sont les principaux responsables de la situation parce qu’ils n’ont pas été en mesure de prendre en charge les demandes sociales. 

TC : Les votes pour Marine Le Pen ne sont donc pas des votes d’adhésion mais plutôt des votes sanction ? 

FR : Oui, pour analyser cela il faut partir du premier tour. Jean-Luc Mélenchon arrive largement en tête en Guadeloupe (56,16 %) et en Martinique (53,10 %). Marine Le Pen arrive en deuxième position en Guadeloupe avec près de 18 % des voix et en troisième en Martinique avec 13 %. Les électeurs ont d’abord voté Mélenchon, s’ils étaient fondamentalement lepeniste ou d’extrême droite ils auraient voté d’emblée Marine Le Pen. C’est donc par défaut qu’ils se sont prononcés pour Le Pen au deuxième tout parce que Mélenchon n’a pas été qualifié. Le vote n’a pas de consistance idéologique, c’est un vote de protestation, de colère. Je crois que les électeurs ont instrumentalisé ces candidatures pour adresser un gros message aux élus locaux et à Emmanuel Macron. 

TC : Marine Le Pen est donc perçue comme une candidate antisystème, pas comme une personne d’extrême droite ? 

FR : Absolument, elle est dédiabolisée à l’évidence. Les électeurs disent : « on a tout essayé jusque là, essayons extrême droite cela ne nous coûte rien finalement c’est une candidate comme les autres avec un discours qui nous parle. Elle va remettre dans leur droit les employés suspendus par la crise sanitaire, elle va régler le problème de l’eau, tous les thèmes qui nous intéressent elle les prend en charge dans son discours. » 

TC : Le vote anti-Macron s’inscrit-il dans la continuité d’un rejet des institutions et de l’État français ? 

Je ne pense pas qu’il y ait un rejet de l’État français bien au contraire, je pense qu’il y un appel à l’État, à plus d’États. Dans le contexte de mondialisation, d’incertitude, il y a une demande de protection et de sécurité. Et le discours de Marine Le Pen qui renvoie à l’autorité, à la centralisation même puisqu’elle refuse le principe de l’autonomie, je pense que cela parle à tous ces gens. Je crois que le vote anti-Macron est un vote qui renvoie aux dossiers sociaux principalement, à tous les problèmes qui n’ont pas été réglés et que Macron avait promis de régler. Il y a le sentiment que rien n’a été fait par les représentants de Macron sur place. C’est par manque d’interventionnisme étatique qu’on a rejeté Macron. 

TC : Les mobilisations qui ont eu lieu suite à l’instauration de l’obligation vaccinale et du passe sanitaire ont aussi pu influencer ces votes de protestation ? 

FR : Je crois que la question vaccinale est venue se greffer sur la question sociale et elle a joué comme un catalyseur. Cela a renforcé encore plus les oppositions. Il y a un élément qui intervient à la fin, c’est quand on a su que finalement la pandémie était en baisse et que le port du masque n’était plus nécessaire, qu’on allégeait les restrictions, beaucoup de gens ont cru que les employés suspendus allaient être rappelés et allaient pouvoir retrouver leur emploi mais ça n’a pas été le cas. Cela a été perçu comme une forme de mépris par beaucoup de gens. 

TC : Durant sa campagne Jean-Luc Mélenchon s’est particulièrement adressé aux outre-mer. C’est ce qui explique qu’il soit arrivé en tête du scrutin au premier tour ? 

FR : Mélenchon est l’homme politique qui a été le plus actif en Guadeloupe et en Martinique. Il a pris la parole sur des sujets importants ici, comme l’eau et le chlordécone. Pas seulement lui mais aussi ses émissaires, notamment Danièle Obono et Mathilde Panot. Cette dernière a fait un rapport avec d’autres députés sur la question de l’eau. Elle eu une prise de parole qui a beaucoup plu ici, sur les réseaux sociaux notamment. Elle a été présentée comme celle qui faisait ce que ne font pas nos élus locaux. 

Il y a un élément supplémentaire qui est la question de la créolisation. Mélenchon est le seul candidat a avoir donné une dimension culturelle à ses interventions politiques. Il a érigé la créolisation en réponse à la question du multiculturalisme en France. Même si tout le monde ne partage pas cette théorie, en se référant ouvertement à Édouard Glissant, Mélenchon parle de nous et fait de nous une référence. 

TC : Pensez-vous qu’en Guadeloupe et en Martinique les électeurs vont se mobiliser pour les élections législatives ? 

FR : Il est certain qu’il y a une prise de distance avec nos élus locaux, une majorité d’entre eux ont appelé à voter Macron lors de la présidentielle. Je suis persuadé que pour les élections législatives peu de candidats vont faire référence à Macron mais je ne suis pas sûr que l’élection présidentielle va modifier en profondeur le paysage local. Je ne pense pas que la France insoumise ait une implantation locale suffisante pour avoir des députés. Ils semblent l’avoir compris parce que la FI, à la différence du RN, est en mesure de négocier avec d’autres partis de gauche comme le PCF ou le PS, et peut-être même une frange des nationalistes. 


Présidentielle 2022: Ma chambre d’écho m’a tuer (Devinez qui, avec pourtant le meilleur mais hémiplégique message sur la menace islamique, s’est hélas fait piéger et a lui-même involontairement piégé ses très souvent jeunes partisans dans une véritable chambre d’écho médiatico-numérique pour revenir aux 7% qu’il avait au départ ?)

11 avril, 2022
Le candidat Reconquête! à la présidentielle Eric Zemmour en meeting au Palais des Victoires à Cannes, le 22 janvier 2022The Allegory Of The CaveVous avez finalement un paradoxe aujourd’hui dans la politique française, qui est presque une tenaille. C’est à dire que nous sommes pris en tenaille entre d’une part une gauche qui dans son ensemble ne reconnait pas le danger de l’islamisme, ou en tout cas ne l’évalue pas à sa juste dimension. (…)  Et puis, (…) une droite qui est incapable de penser la question russe. (…) Il y a un côté, que je dirais presque tragique pour nous Français, de se dire qu’il n’y a pas vraiment sur la scène politique un homme politique qui est capable de penser de manière vraiment sérieuse ces deux menaces en même temps. Laure Mandeville
Songeons à la carence de ces avant-gardes qui nous prêchaient l’inexistence du réel ! Il nous faut entrer dans une pensée du temps où la bataille de Poitiers et les Croisades sont beaucoup plus proches de nous que la Révolution française et l’industrialisation du Second Empire. (…) Mais ce à quoi nous assistons avec l’islamisme est néanmoins beaucoup plus qu’un retour de la Conquête, c’est ce qui monte depuis que la révolution monte, après la séquence communiste qui aura fourni un intermédiaire. Le léninisme comportait en effet déjà certains de ces éléments. Mais ce qui lui manquait, c’était le religieux. La montée aux extrêmes est donc capable de se servir de tous les éléments : culture, mode, théorie de l’État, théologie, idéologie, religion. Ce qui mène l’histoire n’est pas ce qui apparaît comme essentiel aux yeux du rationaliste occidental. Dans l’invraisemblable amalgame actuel, je pense que le mimétisme est le vrai fil conducteur. Si l’on avait dit aux gens, dans les années 1980, que l’islam jouerait le rôle qu’il joue aujourd’hui, on serait passé pour dément. Or il y avait déjà dans l’idéologie diffusée par Staline des éléments para-religieux qui annonçaient des contaminations de plus en plus radicales, à mesure que le temps passerait. L’Europe était moins malléable au temps de Napoléon. Elle est redevenue, après le Communisme, cet espace infiniment vulnérable que devait être le village médiéval face aux Vikings.(…) J’ai personnellement l’impression que cette religion a pris appui sur le biblique pour refaire une religion archaïque plus puissante que toutes les autres. Elle menace de devenir un instrument apocalyptique, le nouveau visage de la montée aux extrêmes. Alors qu’il n’y a plus de religion archaïque, tout se passe comme s’il y en avait une autre qui se serait faite sur le dos du biblique, d’un biblique un peu transformé. Elle serait une religion archaïque renforcée par les apports du biblique et du chrétien. Car l’archaïque s’était évanoui devant la révélation judéo-chrétienne. Mais l’islam a résisté, au contraire. Alors que le christianisme, partout où il entre, supprime le sacrifice, l’islam semble à bien des égards se situer avant ce rejet. Certes, il y a du ressentiment dans son attitude à l’égard du judéo-christianisme et de l’Occident. Mais il s’agit aussi d’une religion nouvelle, on ne peut le nier. (…)  la montée aux extrêmes se sert aujourd’hui de l’islamisme comme elle s’est servie hier du napoléonisme ou du pangermanisme. (…) Pourquoi la révélation chrétienne a-t-elle été soumise pendant des siècles à des critiques hostiles, aussi féroces que possible, et jamais l’islam ? Il y a là une démission de la raison. Elle ressemble par certains côtés aux apories du pacifisme, dont nous avons vu à quel point elles pouvaient encourager le bellicisme. (…) Il faut donc réveiller les consciences endormies. Vouloir rassurer, c’est toujours contribuer au pire. René Girard
Nous sommes à un tournant identitaire, car nous sommes devenus minoritaires, nous, les Guyanais. En fait, nous payons aujourd’hui les plans de peuplement lancés dans les années 1970 pour noyer les mouvements indépendantistes d’alors et sécuriser le centre spatial. Jacques Chirac, le ministre de l’Agriculture de l’époque, a joué les apprentis sorciers. Christiane Taubira (députée PRG de Guyane)
A Mayotte et en Guyane, par exemple, plus d’un habitant sur quatre est un étranger en situation irrégulière. En Guadeloupe, le nombre de personnes en provenance d’Haïti ayant sollicité une demande d’asile est passé de 135 en 2003 à 3 682 en 2004. La majorité des reconduites à la frontière concernent l’outre-mer. Si, en métropole, on avait le même taux d’immigration clandestine, cela ferait 15 millions de clandestins sur le sol métropolitain. Vous imaginez les tensions sociales possibles. A terme, c’est tout l’équilibre démographique qui s’en trouvera modifié. Sans parler du fait que les immigrés irréguliers sont complètement exploités, cette situation engendre bien évidemment un fort déséquilibre économique et des tensions sociales exacerbées. Le travail clandestin, qui est une forme moderne d’esclavage, est tout aussi inacceptable au XXIe siècle. (…) [La remise en question le droit du sol] Il faudrait l’envisager pour certaines collectivités d’outre-mer, car nous sommes confrontés à des politiques de peuplement non maîtrisées. Si l’on ne fait rien maintenant, à terme, ce sera l’explosion sociale. Pour enrayer ce phénomène, nous devons avoir recours à des mesures à caractère exceptionnel. Une remise en question du droit du sol ne provoque pas les mêmes réticences outre-mer qu’en métropole. L’histoire, la géographie de l’outre-mer ne sont pas toujours les mêmes qu’en métropole. Le droit du sol n’a pas toujours connu la même application, et, au fur et à mesure qu’il a été étendu, il y a eu des abus. Je reviens sur la situation de Mayotte : la maternité de Mamoudzou est, avec 7 500 naissances annuelles, la plus active de France. Deux tiers des mères sont comoriennes, et environ 80% d’entre elles sont en situation irrégulière. On estime à 15% le nombre de ces mères qui retournent aux Comores après avoir accouché. Il y a aussi de nombreux cas de paternité fictive. Il est de notoriété publique qu’à Mayotte, la reconnaissance de paternité par un Français est un « service » qui s’achète. (…) La mobilisation de tous est nécessaire. (…) Surtout, il est essentiel que nos compatriotes d’outre-mer aient des attitudes responsables et civiques. On ne peut pas se plaindre de l’immigration clandestine et en même temps employer des clandestins comme jardinier, femme de ménage ou chauffeur de taxi. J’ai donné des instructions particulières pour qu’il soit fait application la plus stricte des obligations statutaires, avec procédures disciplinaires systématiques, aux fonctionnaires et agents des services de l’Etat qui seraient convaincus de telles pratiques. (…) [Pour la métropole] (…) Le droit du sol ne doit plus en être un. J’ai bien conscience de l’importance de ce débat. Des problèmes peuvent se poser au regard des libertés publiques et des conditions d’acquisition de la nationalité française, auxquelles je suis personnellement attaché. Mais lorsqu’on réduit le territoire et que l’on augmente les flux, ce n’est plus simplement un problème de cohésion sociale, c’est la question de la souveraineté qui est posée. François Baroin (17.09.2005)
J’ai (…) depuis le début de la méfiance, et ces sondages, bien en amont de l’échéance présidentielle, m’apparaissaient trop beaux pour être vrais, surtout lorsque l’on observait sa manière de faire campagne. (…) Je suis entré, fin mars dernier, dans le comité exécutif de la pré-campagne, avec un seul objectif : faire du candidat Zemmour le successeur du candidat Sarkozy en 2007, soit l’alliance du « Kärcher » et du « travailler plus pour gagner plus » en intégrant les enjeux sociaux et économiques du dernier mandat présidentiel, principalement la crise des gilets jaunes. Il m’apparaissait possible qu’Eric Zemmour puisse faire l’alliance entre les électeurs populaires et la bourgeoisie conservatrice qu’appelait Patrick Buisson de ses voeux. La forte notoriété de ce « pré-candidat » et le nouveau souffle qu’il aurait pu donner à la campagne m’apparaissaient le meilleur moyen de casser la digue mitterrandienne et de rebâtir une droite de conviction sur les cendres d’un Rassemblement National inapte à rassembler une majorité d’électeurs depuis 30 ans. Peut-être avons-nous trop demandé à Eric Zemmour : quitter le couloir de l’intellectuel sans concession qui essentialise tout avec un pessimisme bien trop communicatif. J’attendais qu’il devienne l’homme qui dit publiquement, avec humour et foi en l’avenir : « Je vous promets qu’une fois élu, je ne dirai plus ‘c’était mieux avant' ». Sa pré-campagne est sur la forme et sur le fond aux antipodes du titre de son livre. Il a préféré rester le Cassandre d’une France qui aurait précisément dit son dernier mot. (…) Je ne soutiens pas cette candidature teintée de désespérance. Il faut proposer « du rêve » à nos concitoyens et non seulement du sang et des larmes. A défaut, je ne saurais ni avoir envie, ni même y croire. Il faudrait qu’il reprenne son narratif de campagne totalement à zéro. Mais qui sait, peut-être est-ce encore possible ? (…) Pour emporter la présidentielle, la brutalité du lanceur d’alerte ne suffit pas. Je partage ses convictions sur le danger migratoire, mais il ne convaincra pas les Français de lui apporter leurs suffrages sur un simple « votez pour moi sinon vous allez mourir ». Or, en substance, c’est son message. En six mois de pré-campagne électorale, son ton pour le moins anxiogène n’a pas évolué depuis son terrible discours à la Convention de la droite de septembre 2019. Il faut proposer un projet de civilisation, un destin commun, non se borner à identifier des menaces, même si celles-ci sont réelles. Le message que les Français veulent entendre, c’est « rendre sa fierté à la France » et « rendre leur dignité aux Français ». (…) Au-delà du ton, la campagne d’Eric Zemmour s’articule autour d’une double erreur stratégique. Il est convaincu, et ne manque pas de le dire devant son équipe de campagne et ses proches, que son adversaire principal s’appelle Jean-Luc Mélenchon, qui s’enthousiasme de la créolisation de la France. Par opposition, il rentre dans le piège d’une vision ethnique de la civilisation française, croyant que le socle des 70% de Français hostiles à l’immigration voteront majoritairement pour lui sous prétexte qu’il serait le plus cohérent et le plus clair. D’un point de vue intellectuel, cela pourrait se défendre. Mais s’il fait de Monsieur Mélenchon son adversaire principal, il contribue à faire exister politiquement ce dernier, qui n’est pas le président sortant. Veut-il gagner la présidentielle ou terminer devant Monsieur Mélenchon ? En outre, il n’est pas propriétaire de la fermeté migratoire et sécuritaire, quoi que l’on pense de la sincérité des autres offres politiques. D’Emmanuel Macron, qui mettra en avant ses lois sécuritaires et son ministre sarkozyste Gérald Darmanin, jusqu’au Rassemblement national dépositaire du sujet depuis des années, en passant par des Républicains largement « zemmourisés », tous les états-majors politiques fourbissent leurs armes pour absorber le zemmourisme. (…) Le tournant principal, c’est la « croisée des chemins ». L’occasion manquée pour Eric Zemmour d’aller voir cette France de Christophe Guilluy dont il parlait si souvent sur CNews. Malheureusement, Eric Zemmour a préféré s’exprimer devant une France qui ne vote pas pour lui, une France des grandes villes où il n’avait que des coups à prendre. J’aurais préféré qu’il aille à Vierzon, Montluçon, Firminy, Etampes, Aurillac, Macon, Auch, Carcassonne, Combourg, Lens, Vesoul… Cette France des villes moyennes dévitalisées par la mondialisation et la métropolisation. Finalement, la seule étape véritablement populaire de cette campagne fut Charvieu-Chavagneux, ville péri-urbaine de la grande couronne lyonnaise, dont j’ai été le directeur de cabinet du maire pendant trois ans, de 2015 à 2018. En réalité, le véritable tournant de cette campagne, c’est l’incapacité d’Eric Zemmour à sortir des grandes lignes TGV de la SNCF. Il dénonce depuis longtemps, à raison, le Jacques Attali mondialisé des aéroports. Il est malheureusement son miroir bourgeois des grandes gares SNCF, et je le regrette. Qu’elle est pourtant belle, cette France des routes nationales, des routes départementales et des petites communes. Elle avait tant à lui apporter. (…) C’est amusant parce que lorsque l’on dit à Eric Zemmour que la France, et notamment les classes populaires, attendent un programme complet, par exemple pour que nos villes moyennes et nos petites communes cessent d’être dévitalisées par la métropolisation, pour leur pouvoir d’achat également, il répond exactement ceci : « Je ne suis pas candidat pour faire la même campagne que Marine Le Pen ». Autrement dit, cela ne l’intéresse pas vraiment. Marine Le Pen fait certainement d’excellentes propositions concrètes pour cette France rurale et péri-urbaine. Mais je demeure persuadé que Marine Le Pen, lorsque le décrochage d’Eric Zemmour sera incontestable, risque de voir resurgir toutes les critiques sur ses faiblesses structurelles : débat raté en 2017, parti ruiné, et peut-être une affaire d’assistants parlementaires qui ressortira opportunément. Elle n’est pas, à mon avis et sous toutes réserves, en mesure de battre Emmanuel Macron. (…) Je regrette une pré-campagne qui ressemble à un acte manqué. L’ascension fulgurante dans les sondages l’a certainement conforté, lui avec son équipe, dans ses certitudes. J’appelais de mes voeux une pré-campagne de contrepied, lors de laquelle il aurait pu développer une image d’homme empathique, compétent, créatif, visionnaire et optimiste. Ce qui me choque, puisque c’est votre terme, c’est qu’il entend passer du métier de journaliste à celui de chef d’Etat sans changer sa méthode de travail ni ses habitudes. Il a fait la même tournée littéraire et médiatique que pour ses précédents ouvrages. (…) Sur le doigt d’honneur, c’est objectivement un vilain geste. Mais je trouve que c’est paradoxalement un geste très humain. Il découvre la violence d’une campagne présidentielle, et il faut bien reconnaître que les attaques qu’il subit de ses opposants sont inouïes, scandaleuses et intolérables dans une démocratie. Je me mets à sa place, et je ne communierai pas au procès en indignité qui lui est fait. Sur le Bataclan, j’ai trouvé ça déplacé, et jamais je n’aurais conseillé cela. Surtout que tirer sur François Hollande revient à tirer sur un cadavre. Il aurait dû plutôt, par exemple, et comme je lui avais conseillé avec un ami, se rendre à la messe de Noël à Saint-Etienne-du-Rouvray, paroisse du Père Hamel, sans convoquer les journalistes. Il aurait pu faire une déclaration a posteriori pour lier christianisme, symbolique de Noël, civilisation française et lutte contre l’islamisme. (…) Je disais souvent à l’époque que m’occuper à plein temps du maillage territorial, de l’opérationnel militant et même des parrainages était compliqué pour le jeune trentenaire que je suis, même si j’ai quelques expériences en termes de campagne électorale, notamment au niveau local. Je trouve que l’équipe ne s’est pas, depuis, enrichie de profils réellement expérimentés. C’est bien sûr un signal de faiblesse qui préfigurait les erreurs de ces dernières semaines. Son équipe de communication, par exemple, est plus spécialisée dans ce que l’on appelle la « riposte », la communication « d’influenceur » ou même le « trolling ». Quel communicant sérieux aurait conseillé à Eric Zemmour de se rendre au Bataclan, ou d’arriver à Marseille en accusant la ville toute entière dans un tweet d’être le royaume de la racaille ? Et je ne vous parle pas des « newsletters » des Amis d’Eric Zemmour dont les textes font lever les yeux au ciel beaucoup de monde, avec des formules infantilisantes. Le tweet un peu immature sur Rama Yade : – « Je tiens à assurer Rama Yade de tout mon micro-soutien face au micro-drame qu’elle micro-traverse » – relève du trolling, pas de la communication d’un candidat en mesure d’accéder au second tour. Je n’ai pas compris pourquoi Antoine Diers, peut-être le meilleur élément politique de cette équipe, était réduit à un rôle d’animation médiatique et n’avait aucune information sur les opérations. Je n’ai pas non plus compris pourquoi Jean-Frédéric Poisson n’avait pas intégré le dispositif, par exemple pour diriger la recherche des parrainages ou le maillage territorial. Par ailleurs, Eric Zemmour ne gère absolument pas son équipe, il délègue tout à Sarah Knafo dont il attend qu’elle lui offre l’Elysée. Il ne participait jamais aux réunions du comité exécutif lorsque j’en faisais partie. [parler à la France des « gilets jaunes »] je crois que l’exercice lui coûte. Pour l’anniversaire des gilets jaunes, il a justement publié une vidéo directement adressée à ces derniers. Pendant dix minutes, il propose la suppression du permis à points, le rétablissement général des 90 km/h et une baisse de la CSG sur les bas salaires. Dix minutes pour trois mesures, annoncées dans un appartement parisien dont je n’ose demander le prix au mètre carré. Ce n’est pas une critique de classe, mais c’est une erreur de communication révélatrice d’une importante déconnexion du réel. (…) Il faut diviser par deux la taxe sur le carburant, rétablir en effet les 90 km/h, amnistier les petites infractions routières et, surtout, lancer un grand plan de rénovation des routes secondaires en France, pour réduire les accidents et fluidifier le trafic sur les axes les plus congestionnés. Mais pour saisir ce que vit l’automobiliste quotidien, il faut être entouré de gens qui connaissent le sujet. Eric Zemmour n’est pas entouré d’élus de terrain à même de lui faire saisir cette France qui pense que « nous sommes gouvernés par des lascars qui fixent le prix de la betterave et qui ne sauraient pas faire pousser un radis », selon le bon mot de Michel Audiard. En conséquence, soit ils votent Marine Le Pen, soit ils ne votent pas. Je pense depuis longtemps qu’offrir plus de libertés et de pouvoir d’achat aux automobilistes, c’est tendre enfin la main à ceux qui ont subi la relégation sociale, économique et même identitaire lors de ces quarante dernières années. C’est le geste symbolique principal pour ouvrir à nouveau un dialogue avec cette France qui ne vote souvent plus. Mais Eric Zemmour semble avoir trop de certitudes pour présenter un programme tenant compte de la trivialité du quotidien. (…) Une campagne est une course de fond, pas un sprint. Je suis très sceptique sur ses chances de dépasser les 6-8%, s’il obtient ses 500 signatures. Mais Eric Zemmour est un OVNI politique. Il a créé une dynamique qui, spectaculairement, montre à quel point les électeurs de droite sont en quête de radicalité sur les questions régaliennes. Il faut bien sûr porter ceci à son crédit. Il est déjà producteur des thèmes de la campagne, reléguant la gauche à ses absurdités progressistes, wokistes et ses débats sur le pronom « iel ». Grâce à lui en partie, la gauche est inexistante. Au-delà des thèmes de la campagne, il pourrait être aussi faiseur de roi, ou accompagner un candidat au second tour de la présidentielle, donc pourquoi pas contribuer à faire battre Emmanuel Macron. Mais nous en sommes encore loin. Cinq mois, c’est long, tout est ouvert. Pierre Meurin (novembre 2021)
Cependant, la pugnacité de l’ancien chroniqueur séduit davantage : près d’un Français sur deux estime qu’il veut vraiment changer les choses (51%,) et 48% le voient comme une personne dynamique… un électeur sur deux pense qu’Eric Zemmour peut se qualifier au second tour. Si les Français sont mitigés par rapport au personnage, ils s’avèrent plus nombreux à s’aligner sur ses déclarations. Lorsque l’essayiste déclare : « Il n’est plus temps de réformer la France, mais de la sauver », 51% sont d’accord. Le sondage confirme la personnalité clivante du candidat sur le volet politique. 79% des électeurs de Marine Le Pen et 56% de François Fillon sont d’accord avec Eric Zemmour sur le fait qu’ils se sentent étrangers dans leur propre pays, contre 19% d’Emmanuel Macron, 19% de Benoît Hamon et 16% de Jean-Luc Mélenchon. La semaine dernière, l’auteur de Le suicide français s’est retrouvé au coeur d’une énième controverse lors de sa visite à Marseille. A la sortie d’un restaurant où le polémiste venait de déjeuner, une passante [encartée France insoumise] lui a fait un [des plus élégants] doigt d’honneur. Le polémiste a répondu par le même geste en affirmant « et bien profond », sous le regard amusé de sa conseillère Sarah Knafo. Sur cette question, les Français sont partagés : 52% [?] estiment qu’ils ne sont pas choqués, contre 47% affirmant l’inverse. De son côté, le candidat d’extrême droite à la présidentielle a reconnu dimanche un geste « fort inélégant ». ll s’agit d’une rare concession du probable candidat depuis le lancement de la pré-campagne à Toulon mi-septembre de l’essayiste. Mais le mal était fait. « Le doigt d’honneur était le dernier geste du polémiste, aujourd’hui, c’est le premier geste du candidat », assurait Benjamin Cauchy, ancien Gilet jaune, à L’Express. Parmi les plus choqués par ce geste : les 65 ans et plus (67%)… L’Express
S’il ne fait pas l’unanimité dans les sondages, nombre de Français partagent son constat sur l’état de la France, selon un sondage publié mercredi 1er décembre par BFMTV. Sur six des principales analyses de l’éditorialiste étudiées, toutes réunissent l’approbation de plus de 40 % des sondés et quatre d’entre elles en rassemblent un sur deux ou plus. L’adhésion est encore plus claire lorsque l’on s’intéresse aux avis des sympathisants de droite. Selon ce sondage Elabe, 51% des Français sont ainsi d’accord lorsqu’Eric Zemmour déclare qu’il « n’est plus temps de réformer la France, mais de la sauver », ou quand il affirme que la droite comme la gauche sont responsables du « déclin » de la France et ont « menti, dissimulé la gravité de notre déclassement [et] caché la réalité de notre remplacement ». Ils sont 50 % à avoir « le sentiment de ne plus être dans le pays que vous connaissiez » et 49 % à juger que l’immigration « aggrave tous » les problèmes de la France. Les déclarations d’Eric Zemmour sur le fait de reprendre le pouvoir « aux minorités » et « aux juges » sont approuvées par 46 % des sondés et 41 % d’entre eux se sentent « étrangers dans leur propre pays ». Lorsque l’on interroge les soutiens de la droite et de l’extrême droite, les scores oscillent entre 56 % et 86 % selon les questions. Valeurs actuelles
La DGSI vient de cartographier les quelque 150 quartiers « tenus » selon elle par les islamistes : un document classé secret-défense, qui n’a pas été divulgué, à l’exception de l’Intérieur, même aux ministres intéressés. Lesquels se voient présenter le document oralement par un fonctionnaire assermenté, tant le sujet est sensible… Outre les banlieues de Paris, Lyon et Marseille, depuis longtemps touchées par le phénomène, y figurent plusieurs cités du Nord : entre autres Maubeuge, où l’Union des démocrates musulmans français (UDMF) a atteint 40% dans un bureau de vote et où « la situation est alarmante » ; l’agglomération de Denin ; ou encore Roubaix, où, « bien qu’historique, la situation prend des proportions inquiétantes », selon un préfet. Mais aussi des zones plus inattendues, comme en Haute-­Savoie ou dans l’Ain, à Annemasse, Bourg-en-Bresse, Oyonnax ou Bourgoin-Jallieu. Encore plus surprenante, « l’apparition de microterritoires qui se salafisent dans des zones improbables », poursuit ce préfet, comme Nogent-le-Rotrou, en Eure-et-Loir. Le JDD
Au-delà des gouffres culturels qui les séparent, le polémiste français et le milliardaire américain surfent sur la même révolte. Sans parler de leurs tempéraments indomptables. Il n’y a pas plus français qu’Éric Zemmour et pas plus américain que Donald Trump. Le premier est un intellectuel qui a lu tous les livres. C’est dans un dialogue permanent avec l’histoire de France, ses grands hommes, ses batailles, ses chutes et ses rédemptions qu’il a formé sa légitimité et son diagnostic sur la crise que traverse le pays. Homme de l’écrit et de télévision, il s’est fait connaître en plantant sa plume et son regard acérés dans les plaies du pays. Et c’est aujourd’hui par le récit qu’il propose à la France de ses maux que cet outsider part à sa conquête, même s’il n’est pas encore candidat. Il est de ce point de vue l’héritier d’une tradition très française qui veut qu’en politique, en France, on ait des lettrés, de Gaulle à Mitterrand, en passant par Giscard, Pompidou ou même Emmanuel Macron. On dit au contraire de Donald Trump qu’il n’aurait lu peu ou prou qu’un seul livre – … le sien! -, ce best-seller sur L’Art du deal qu’il fit écrire par un journaliste mais qui contribua à faire de lui, dans l’esprit de beaucoup de ses compatriotes, un exemple vivant du succès version américaine. Son monde est celui de l’immobilier new-yorkais, des chantiers de construction où il a toujours été en connexion avec les ouvriers du bâtiment, des gratte-ciel toujours plus hauts, des marchandages avec les politiques dans les coulisses sulfureuses de la mairie de New York. Un monde de l’action, de la puissance, de l’argent tape-à-l’œil, bref, du commerce, dont Alexis de Tocqueville estimait qu’il était à la base de presque tous les instincts de la société américaine. Très éloigné de celui d’Éric Zemmour, qui a toujours affiché son aversion pour le «modèle» d’outre-Atlantique. Mais au-delà des gouffres culturels qui séparent les deux hommes et de leurs différences de personnalités et de parcours évidentes, comment ne pas voir à quel point les ressorts des projets qu’ils défendent, et la dynamique de révolte contre le statu quo qui les porte, se ressemblent? Pour tous ceux qui ont suivi la campagne de Trump en 2016, le phénomène Zemmour a indiscutablement un air de déjà-vu. Par les thèmes tout d’abord, et en premier lieu celui du nationalisme,de la priorité absolue donnée à l’intérêt national. (…) Éric Zemmour surfe exactement sur le même thème, parlant même d’une France en danger de mort mais « qui n’a pas dit son dernier mot ». La place centrale qu’occupe la question de l’immigration dans les préoccupations des deux hommes découle directement de cette priorité. C’est le thème clé d’Éric Zemmour, celui du « grand remplacement » qui viendra si on ne reprend pas le contrôle des frontières. Et même si les Américains ont un rapport très différent à la question migratoire, c’est aussi le thème qui propulsa Donald Trump en tête de la primaire républicaine, en 2015 (…) Même si la question est évidemment beaucoup moins présente aux États-Unis en raison du très faible pourcentage de musulmans (0,8%), le Français et l’Américain ont aussi en commun une méfiance commune envers l’islam, la conviction que l’Occident chrétien doit être protégé comme civilisation, et l’idée qu’à Rome il faut vivre comme les Romains. Elle s’est manifestée chez Trump de manière épidermique dans son fameux décret interdisant provisoirement de visa les ressortissants de sept pays musulmans pour raisons de sécurité. Chez Zemmour, le thème est encore plus central, ce qui n’est pas étonnant, vu les défis que représentent la radicalisation d’une partie substantielle de la communauté musulmane de France et les attentats terroristes en série qui ont frappé le pays ces dernières années, jusqu’à la décapitation de Samuel Paty. Mais le polémiste français qui, contrairement à Trump, sait de quoi il parle, l’aborde de manière beaucoup plus intellectualisée et sophistiquée, puisqu’il s’agit de distinguer entre les musulmans et l’islam comme système politico-juridique, en reprenant la formule de Clermont Tonnerre sur les juifs à la Révolution: « Tout pour les musulmans en tant qu’individus, rien en tant que peuple. » Face à la révolution sociétale « woke » qui souffle sur nos sociétés, déconstruisant non seulement la nation mais l’héritage culturel occidental, la famille traditionnelle et même les différences entre les sexes, Trump et Zemmour sont également en phase, même s’ils ne sont de la même génération. Le «Donald» est dans toutes ses fibres un homme des années 1950, qui n’a jamais adhéré aux valeurs de la révolution sociétale des années 1960 et incarne même avec une forme de délectation provocatrice tous les vices de «l’homme macho». Persuadé que l’Amérique est fondamentalement «bonne», peu enclin à la culpabilité, il refuse aussi l’idée que l’esclavage aurait marqué à tel point le pays qu’il soit entaché à jamais d’un racisme systémique. Les grands mouvements étudiants de 1968, qui sont contemporains de ses années à l’université de Pennsylvanie, semblent avoir glissé sur lui. Il aime raconter qu’il n’y participait pas, préférant travailler sur les chantiers de son père. Un positionnement qui ne peut que séduire Éric Zemmour, grand critique, dans son livre Le Suicide français, de la révolution de 1968, qu’il voit comme la matrice de la déconstruction de la France. Pour eux, le patriotisme n’est pas une idée ringarde. Un diagnostic commun qui les a amenés à se dresser l’un comme l’autre contre le diktat du politiquement correct de la gauche. De ce point de vue, l’appel de Trump à continuer de dire « Joyeux Noël » au lieu de souhaiter « bonnes fêtes » (pour ne pas vexer les non-chrétiens) fait écho aux saillies de Zemmour contre l’écriture inclusive, l’un favorisant la moquerie, et l’autre la satire. Zemmour et Trump s’accordent aussi à penser que la relance de l’industrie manufacturière est essentielle au relèvement du pays et à sa souveraineté. Contrairement à ce que ses propos passés auraient pu laisser penser, le journaliste français est aussi un fervent adepte de l’allégement fiscal des entreprises, estimant que la France meurt d’une absence de création de richesse et d’un modèle social obèse. (…) Au-delà de tous ces thèmes, leur positionnement est similaire: celui de l’homme providentiel improbable surgi du peuple pour pallier les défaillances de la classe politique. Il s’agit de se dresser contre la doxa en vigueur, d’oser sortir des «limites» imposées par les élites culturelles et politiques dominantes, de dire tout haut ce que la majorité pense tout bas. Une libération de la parole qui confère aux deux personnages une image de radicalité et d’indomptabilité qui choque les élites mais devient le moteur de leur succès populaire. (…) Ces derniers jours, Éric Zemmour notait la ferveur et l’émotion intense qu’il ressentait chez les gens de toutes origines sociales qui se pressaient à ses signatures de livres. « Sauvez-nous, sauvez la France », lui lançaient-ils. Un engouement qui rappelait un peu, toutes proportions gardées, le phénomène Trump et les files d’attente gigantesques de ses fans à ses meetings. (…) Sa percée n’en révèle pas moins qu’il se passe quelque chose d’important dans les tréfonds de la France de 2021, comme ce fut le cas en 2016 dans les entrailles de l’Amérique. De plus, on peut se demander si les adversaires d’Éric Zemmour ne sont pas d’ores et déjà en train de reproduire les erreurs qui furent celles de Clinton face à Trump. Pendant des mois, l’establishment démocrate fut dans le déni absolu de l’importance du phénomène Trump, tentation qui semble présente en France, bien qu’à un moindre degré. La seconde erreur fut celle de la diabolisation délibérée, dans l’espoir de disqualifier l’adversaire. « Raciste », « fasciste », « antisémite », « virus », « peste brune »… Tous ces adjectifs utilisés contre le milliardaire de New York resurgissent en force dans l’hallali lancé contre Zemmour par une bonne partie de la classe politico-médiatique. En 2016, le procédé, au lieu d’affaiblir Trump, avait scellé son succès. Laure Mandeville
J’ai grandi dans une famille où l’amour de la France était inné, naturel, puissant, on ne rigolait pas avec ça. Éric Zemmour
Depuis toujours, dès que la France est affaiblie, les élites ont tendance à sacrifier la France et le peuple français à leurs idéaux universalistes. C’est très frappant. Vous verrez dans le livre. Je remonte le temps. Je suis remonté à l’évêque Cauchon et Jeanne d’Arc. On voit bien que cela a toujours été une tentation des élites françaises. Pour aller vite, depuis 1940, la France est très affaiblie. Et nous avons des élites qui ont décidé de jeter par-dessus bord la France et le peuple français au nom de l’Europe, des droits de l’homme et de l’universalisme. Macron est vraiment l’incarnation de ces élites-là. Il est passionnant, car c’est une espèce de quintessence chimiquement pure. Quand il dit : « Nous avons fait du mal », c’est déjà le discours de Chirac sur le Vel’ d’Hiv’ ou le discours de Hollande sur le Vel’ d’Hiv’ et en Algérie. Paul Thibaud avait écrit un très bon article qui faisait remarquer que, comme les politiques ne maîtrisaient plus rien, ils ont trouvé une posture qui consiste à dire du mal de nos ancêtres pour exister. (…) C’est la « révolte des élites » de Christopher Lasch à la fin des années 70. Il avait très bien vu cela aux États-Unis. C’est évidemment venu chez nous ensuite. (…) Je voulais montrer aux gens que tout cela était lié à une histoire millénaire et qu’il y avait des petites pierres comme dans Le Petit Poucet qu’on pouvait retrouver à chaque fois. Certaines époques nous ressemblent de plus en plus. Je retrouvais la phrase de René Girard dans son dernier livre qui disait : « Nous devons entrer dans une pensée du temps où Charles Martel et les croisades seront plus proches de nous que la Révolution française et l’industrialisation du Second Empire. » Je trouve cette phrase très frappante. Lorsque je dis cela, on dit que j’ai des obsessions et que je ne pense qu’à l’islam. Pourtant, ces paroles viennent de René Girard. Il a très bien compris que nous étions revenus dans un temps qui est celui des affrontements de civilisations entre chrétienté et islam, des guerres de religion et de la féodalité pré-étatique. (…) Ces pays de l’Est se révoltent, parce que la Hongrie a connu trois siècles d’occupation ottomane. C’est un roi polonais Jean III Sobieski , qui a arrêté les Ottomans à Vienne, en 1683. Il n’y a pas de hasard. Cette Histoire revient à une vitesse folle. Tout se remet en place pour nous rappeler à cette Histoire. (…) il y a effectivement un effet d’accumulation de toutes les crises du passé qui se concentrent aujourd’hui. C’est pour cette raison qu’il y a autant de pessimisme chez moi. L’idée même de roman national est finie. Je n’ai même pas essayé de refaire un roman national. La déconstruction des historiens qui, depuis cinquante ans, nous interdisent de parler de roman national était trop forte. Il n’en reste presque que des ruines. Si j’avais voulu faire un roman national, j’aurais fait une romance nationale. Ce n’est pas ce que j’ai fait. En revanche, j’ai voulu écrire une Histoire de France réaliste, non pas en fonction des idéaux et des populations d’aujourd’hui, mais en fonction de la réalité historique de l’époque. Aujourd’hui, les historiens ont décidé d’inventer une Histoire de France qui correspond à leurs obsessions et à leurs idéologies actuelles. Ils disent que j’ai des obsessions, mais les leurs sont : une histoire féministe, une histoire des minorités africaines et maghrébines, une histoire pacifiste, c’est-à-dire une histoire qui n’a jamais existé. Dans les livres d’histoire d’aujourd’hui, sur la Révolution française, il y a deux pages sur Olympe de Gouges, la grande militante féministe. Quand elle est guillotinée, en 93, par Robespierre, j’ai coutume de dire, pour plaisanter, que Robespierre ne sait même pas qu’il l’a fait guillotiner, tellement elle compte peu. Lors d’une émission sur France 2, mardi dernier, on a vu une grande fresque qui expliquait comment la France a été faite par les immigrés nord-africains et africains avec un grand manitou qui s’appelle de Gaulle. C’est une histoire inventée. (…) Ils sont tellement allés loin dans la diabolisation de Pétain et dans l’invention d’une histoire qui ne correspond plus à la réalité. Lorsqu’on repose le tableau de Pétain, de De Gaulle, de ce qu’était Vichy à l’époque et de ce qu’était 1940, que je dis que tout le monde se moquait, à l’époque, du statut des Juifs d’octobre 40, à Paris, à Vichy ou à Londres, et que les rats qui s’y intéressent disent « il a bien raison », car ils estiment à l’époque que les Juifs ont une responsabilité dans la défaite, j’ai l’impression de blasphémer. C’est tout simplement la réalité historique. On a tellement réinventé une histoire en disant que l’essentiel de la Seconde Guerre mondiale était la question juive qu’on tombe des nues quand je dis qu’à l’époque, personne n’en parlait. À Londres, ceux qui rejoignent le général de Gaulle sont d’accord avec Vichy là-dessus. Aujourd’hui, la réalité paraît blasphématoire. C’est extraordinaire. C’est pour dire la force inouïe de cette déconstruction historique. Pour moi, c’est le grand effacement de l’histoire pour correspondre au Grand Remplacement des populations. Eric Zemmour
Vous n’avez pas déménagé et pourtant vous avez la sensation de ne plus être chez vous. Vous n’avez pas quitté votre pays mais c’est comme si votre pays vous avait quitté. Vous vous sentez étrangers dans votre propre pays. Vous êtes des exilés de l’intérieur. Longtemps vous avez cru être le seul à voir, à entendre, à penser, à craindre. Vous avez eu peur de le dire, vous avez eu honte de vos impressions. Longtemps, vous n’avez pas osé dire ce que vous voyiez, et surtout vous n’avez pas osé voir ce que vous voyiez. Et puis, vous l’avez dit à votre femme, à votre mari, à vos enfants, à votre père, à votre mère,à vos amis, à vos collègues, à vos voisins. Et puis, vous l’avez dit à des inconnus, et vous avez compris que votre sentiment de dépossession était partagé par tous. La France n’était plus la France et tout le monde s’en était aperçu. Bien sûr, on vous a méprisé. Les puissants, les élites, les bien-pensants, les journalistes, les politiciens, les universitaires, les sociologues, les syndicalistes, les autorités religieuses, vous disaient que tout cela était un leurre, que tout cela était faux, que tout cela était mal. Mais vous avez compris avec le temps que c’étaient eux qui étaient un leurre, que c’étaient eux qui avaient tout faux – que c’étaient eux qui vous faisaient du mal. La disparition de notre civilisation n’est pas la seule question qui nous harcèle, même si elle les domine toutes. L’immigration n’est pas cause de tous nos problèmes, même si elle les aggrave tous. La tiers-mondisation de notre pays et de notre peuple l’appauvrit autant qu’elle le disloque, le ruine autant qu’elle le tourmente. C’est pourquoi (….) Nous devons reconquérir notre souveraineté, abandonnée aux technocrates et aux juges européens qui ont dépouillé le peuple français de sa capacité à décider de son sort, au nom des chimères d’une Europe qui ne sera jamais une nation. Oui, nous devons rendre le pouvoir au peuple ! Le reprendre aux minorités qui ne cessent de tyranniser la majorité, et aux juges qui substituent leur férule juridique au gouvernement du peuple par le peuple pour le peuple. Depuis des décennies, nos gouvernants, de droite comme de gauche, nous ont conduit sur ce chemin funeste du déclin et de la décadence. Droite ou gauche, ils vous ont menti, vous ont dissimulé la gravité de notre déclassement, ils vous ont caché la réalité de notre remplacement. (…) C’est pourquoi j’ai décidé de (…) solliciter vos suffrages pour devenir votre président de la République. (…) Pour que les Français se sentent de nouveau chez eux et pour que les derniers arrivés s’assimilent à leur culture, s’approprient leur Histoire. (…) Le peuple français était intimidé, tétanisé, endoctriné. Culpabilisé. Mais il relève la tête, il fait tomber les masques, il dissipe les miasmes mensongers, il chasse ses mauvais bergers. (…) Nous allons transmettre le flambeau aux prochaines générations. Eric Zemmour
Je crois que la dynamique est de mon côté. Tous les éléments objectifs, les salles pleines, la ferveur, les audiences télévisées, le nombre d’adhérents, tout ça, c’est moi. Eric Zemmour (6 avril 2022)
La bulle de filtres ou bulle de filtrage (de l’anglais : filter bubble) est un concept développé par le militant d’Internet Eli Pariser. Selon Pariser, la « bulle de filtres » désigne à la fois le filtrage de l’information qui parvient à l’internaute par différents filtres ; et l’état d’« isolement intellectuel » et culturel dans lequel il se retrouve quand les informations qu’il recherche sur Internet résultent d’une personnalisation mise en place à son insu. Selon cette théorie, des algorithmes sélectionnent « discrètement » les contenus visibles par chaque internaute, en s’appuyant sur différentes données collectées sur lui. Chaque internaute accéderait à une version significativement différente du web. Il serait installé dans une « bulle » unique, optimisée pour sa personnalité supposée. Cette bulle serait in fine construite à la fois par les algorithmes et par les choix de l’internaute (« amis » sur les réseaux sociaux, sources d’informations, etc.). Eli Pariser estime que ce phénomène est devenu commun sur les réseaux sociaux et via les moteurs de recherche. Des sites tels que Google, Facebook, Twitter ou Yahoo! n’affichent pas toutes les informations, mais seulement celles sélectionnées pour l’utilisateur, et de manière hiérarchisée selon ses prédispositions supposées (y compris idéologiques et politiques). À partir de différentes données (historique, clics, interactions sociales), ces sites prédisent ce qui sera le plus pertinent pour lui. Ils lui fournissent ensuite l’information la plus pertinente (y compris du point de vue commercial et publicitaire), en omettant celle qui l’est moins selon eux. Si les algorithmes considèrent qu’une information n’est pas pertinente pour un internaute, elle ne lui sera simplement pas présentée. (…) Grâce à l’Internet l’information potentiellement disponible ne cesse de croître : elle est en théorie de plus en plus accessible, ce qui permettrait à un internaute proactif de découvrir de nombreux points de vue différents du sien. Mais paradoxalement, selon Bakshy et al. (2015) et d’autres auteurs, l’accès réel à l’information de presse, aux opinions et à l’information est de plus en plus filtré par des algorithmes de moteurs de recherche, et/ou via les réseaux sociaux. Des chercheurs ont montré qu’au sein de Facebook, le filtrage algorithmique puis le filtrage par les pairs limite le libre-arbitre de l’internaute en ne lui présentant pas une large part de l’information (et notamment en limitant son accès à des données ou interprétations qui seraient a priori plus difficiles à adopter pour lui) et en ne présentant souvent qu’une partie des facettes d’une information. Les brèves d’information partagées de pair à pair par des millions d’utilisateurs proviennent en effet très majoritairement de sources alignées sur l’idéologie ou les préférences de l’internaute. Le lecteur rencontre 15 % de contenu transversal en moins dans ses fils d’actualité (à cause du classement algorithmique) et il cliquera 70 % moins facilement sur des informations venant de sources inhabituelles pour lui. Comme dans une chambre d’écho, ce phénomène tendrait à s’auto-entretenir en reproduisant majoritairement les opinions, croyances et perspectives de l’utilisateur en formant un cercle vicieux. Un internaute d’une orientation politique donnée verrait plus de contenus favorables à cette orientation. Il serait moins soumis à des points de vue contradictoires car les algorithmes sélectionneraient pour lui les contenus les plus pertinents, ceux qui lui plaisent le plus. Par exemple, un internaute qui serait identifié comme « de gauche » par le site, se verrait alors proposer moins de contenus « de droite ». Des requêtes similaires peuvent alors donner des résultats très différents. Supposons par exemple que deux personnes, une plutôt à droite politiquement et l’autre plutôt à gauche, recherchent le terme « BP ». Les utilisateurs « de droite » trouveront des informations sur les investissements dans la British Petroleum. Les utilisateurs « de gauche » obtiendront des informations sur la marée noire dans le golfe du Mexique. Il en va de même pour la présentation des informations relatives à une guerre, par exemple la guerre d’Irak ou plus récemment les informations données aux partisans de Donald Trump aux États-Unis. La bulle de filtres peut influencer les relations sociales et les réseaux sociaux et inversement. Dans certains réseaux sociaux, la personnalisation algorithmique masquerait les messages les moins pertinents, ceux qui seraient les moins cliqués par l’utilisateur. Moins on interagit avec un « ami » Facebook, moins les messages qu’il publie nous seront visibles, moins l’on sera susceptible d’interagir avec lui. Pariser met en avant la « disparition » des messages de ses amis conservateurs de son flux d’activité Facebook. Alors qu’il avait ajouté des « amis » conservateurs pour lire leur opinion, la personnalisation ne lui suggérait plus les publications venant de ces personnes. Selon l’algorithme, cela n’était pas pertinent pour Pariser : il n’était pas censé cliquer ou lire ces opinions. La bulle de filtre réduirait donc le champ informationnel de l’internaute ; Selon A Saemmer (2017), de nombreux étudiants disent consulter la presse en ligne exclusivement ou principalement en suivant des liens postés par leurs amis sur les réseaux sociaux, c’est-à-dire sans consulter la « une » ou le sommaire des journaux. Selon Messing (2012), dans un réseau social, des appuis sociaux plus forts peuvent conduire à un buzz qui augmente la probabilité qu’un internaute choisisse de lire un contenu qui sans cela ne lui aurait pas été présenté, ce qui pourrait dans une certaine mesure contrebalancer son exposition sélective initiale. Néanmoins, en 2016 dans un long article, longuement commenté depuis, Katharine Viner, rédactrice en chef du journal The Guardian, estime que (…) si les réseaux sociaux colportent volontiers des rumeurs et des « mensonges avérés », cela tient aux bulles de filtres qui, en fonction des pages consultées, renvoient les utilisateurs à ce qu’ils ont l’habitude de consulter et qui, par conséquent tendent à les conforter dans leurs opinions au lieu de stimuler leur esprit critique. Le succès du Web social et la surcharge d’information que ce succès engendre ont rapidement provoqué le besoin de trier l’information, et de développer les capacités de filtrage des plateformes interactionnelles. Les moteurs de recherche comme Google ou les réseaux sociaux comme Facebook ou Twitter sont programmés pour mettre en avant de l’information dite « pertinente », autrement dit, susceptible d’intéresser l’utilisateur et d’écarter l’information jugée moins pertinente. La popularité des réseaux sociaux réside dans cette capacité à présenter efficacement et rapidement du contenu intéressant pour l’utilisateur. Le filtrage fonctionne grâce à la mise en place d’un algorithme. (…) Sur internet, les algorithmes instaurent une hiérarchie dans l’apparition des contenus sur l’interface des utilisateurs. Ils influencent chacun à leur manière l’accès à l’information et fournissent une expérience particulière et personnalisée pour chaque utilisateur. Par exemple, sur les réseaux sociaux, ce sont les « likes » ou les « retweets » qui provoquent la mise en évidence de certains contenus par rapport à d’autres, jugés alors moins pertinents. (…) La médiatisation de la théorie de la bulle de filtres d’Eli Pariser se veut participer de l’esprit critique, mais d’autres lectures sont possibles. Pour André Gunthert dans Et si on arrêtait avec les bulles de filtre ? (…), « le système de sélection de Facebook ne modifie que de 1 % l’exposition aux contenus politiques de camps opposés » ; il donne la parole à Dominique Cardon selon qui « la bulle, c’est nous qui la créons. Par un mécanisme typique de reproduction sociale. Le vrai filtre, c’est le choix de nos amis, plus que l’algorithme de Facebook. » Wikipedia
La bulle, c’est nous qui la créons. Par un mécanisme typique de reproduction sociale. Le vrai filtre, c’est le choix de nos amis, plus que l’algorithme de Facebook. Dominique Cardon
Une semaine avant le plus grand fiasco de la presse d’information américaine, abasourdie par l’élection de Donald Trump, le quotidien Le Monde publiait une enquête à charge, dénonciation sur une double page des bulles de filtre intitulée: « Facebook, faux ami de la démocratie »1. Une fois encore, c’est un journal papier qui nous alerte sur le danger constitué par les réseaux sociaux. Sous couvert de promouvoir l’échange et de favoriser la discussion, ceux-ci nous enfermeraient en réalité dans une chambre d’écho, nouvelle caverne de Platon qui ne ferait que nous renvoyer indéfiniment notre reflet. Magie de la bulle de filtre, concept à succès inventé en 2011 par l’activiste Eli Pariser, sur la base de l’intuition apparemment logique que les algorithmes qui pilotent les moteurs de recherche ou la présentation des contenus sur les médias sociaux orientent leur réponse en fonction des préférences de l’usager. Que personne ne sache exactement quels critères retiennent ces logiciels, dont les entreprises gardent jalousement les clés, ne fait pas obstacle à leur condamnation. Au contraire, le secret est constitutif du processus classique de diabolisation de la technique, dont le statut de boîte noire était déjà dénoncé par Gilbert Simondon, qui regrettait que l’ignorance ou le rejet de la culture technique en fasse le bouc émissaire favori des sociétés développées. Ce qui frappe évidemment dans la manière de présenter la question par un journal auto-proclamé « quotidien de référence », c’est l’absence de tout élément de comparaison. Le postulat des bulles de filtre une fois déduit de la nature de l’algorithme, il ne viendrait pas à l’idée des « enquêteurs » de vérifier de quelle diversité informationnelle bénéficie un abonné du Monde ou du Nouvel Observateur. On se souvient pourtant que l’hebdomadaire de la deuxième gauche, propriété du même groupe, a récemment licencié son numéro 2, Aude Lancelin, pour motif officiel de divergence idéologique – soit le méfait d’ouvrir les colonnes du magazine à des agitateurs aussi subversifs qu’Alain Badiou ou Emmanuel Todd, plutôt qu’à BHL… La surprise créée par l’élection de Donald Trump a permis de vérifier en vraie grandeur la dimension de l’entre-soi médiatique, qui n’a pas besoin d’algorithme pour évacuer de son horizon les motifs de trouble. La gravité de cet aveuglement est évidemment d’une toute autre ampleur, car si nul n’accorde à Facebook le rôle d’un contrepoids démocratique, celui revendiqué par la presse d’information est bien d’éclairer le citoyen. Une revendication des plus étranges lorsqu’on constate les parti-pris des organes d’information, chacun attaché à une clientèle et qui lui tend complaisamment le miroir qui est la condition de l’acte d’achat. Parle-t-on de la bulle dans laquelle évolue le lecteur du Figaro ou le spectateur de BFMTV? En réalité, derrière la rhétorique pseudo-technicienne et la dénonciation stéréotypée d’un communautarisme digital, se cache la prétention objectiviste d’une presse qui se dépeint en gardienne de l’universalisme des Lumières. Pour savoir la vérité, ne discutez pas sur Facebook, achetez plutôt Le Monde, seul garant d’une opinion réellement éclairée, nous dit sournoisement un article qui ne fournit aucun élément d’évaluation des bulles. Ou plutôt si: l’article présente rapidement les conclusions d’une véritable étude, publiée par la revue Science, qui constate que le système de sélection de Facebook ne modifie que de 1% l’exposition aux contenus politiques de camps opposés. Et donne la parole au spécialiste Dominique Cardon, qui résume: « La bulle, c’est nous qui la créons. Par un mécanisme typique de reproduction sociale. Le vrai filtre, c’est le choix de nos amis, plus que l’algorithme de Facebook ». Ce qui n’empêche pas le quotidien de condamner globalement « un forum au ton virulent, géré par un algorithme qui se dit “agnostique”, mais révèle son incapacité à susciter un vrai débat, fondement de la culture démocratique. » Fermez le ban! On ne pourrait pas démontrer de façon plus évidente le biais d’un article qui contredit ses éléments d’information les plus fondés, où les mécanismes décrits comme producteurs de « bulles » sont tout simplement les mêmes que ceux qui conduisent à la formation de l’opinion – soit un ensemble de choix individuels, pesés, discutés et négociés qui déterminent l’orientation du citoyen, socle de la vie démocratique. Traduisons: il n’y a pas de bulle. Et il n’y a pas non plus d’impartialité journalistique, qui se hisserait au-dessus de la subjectivité des réseaux sociaux. N’en déplaise au « quotidien de référence », qui s’adresse à une clientèle tout aussi calibrée par sa régie de publicité, c’est la prétention à l’objectivité, à la neutralité et à un pluralisme défini d’en haut qui constitue le principal obstacle à une information honnête, c’est-à-dire signée, et qui admet son orientation, plutôt que de la nier. La grande nouveauté de la présentation de l’information sur les réseaux sociaux, c’est justement d’y arriver toujours précédée par la signature du contact qui l’a sélectionnée, autrement dit l’indication implicite d’une lecture ou d’une position, qui pourra être interrogée ou discutée. Bien sûr, comme les rédactions, qui visent des groupes sociaux et s’adressent à des opinions politiques, les médias conversationnels tendent à normaliser l’échange. Il n’en reste pas moins, pour quiconque se souvient de l’univers de l’information avant internet, que la richesse et la diversité des sources proposées par les médias sociaux est tout simplement sans comparaison avec le petit monde de la presse d’avant-hier. Plutôt que des bulles, indépendantes et forcément étanches, la dynamique des réseaux sociaux produit des essaims informationnels perméables, orientés par les préférences et les affinités, mais toujours susceptibles d’être traversés par les impulsions virales, la contagion du LOL ou la sérendipité du web. Habités par la conviction de l’universel, les vieux médias découvrent avec frayeur les îlots minoritaires et la fragmentation communautaire, sans s’apercevoir qu’ils ne sont eux-mêmes pas moins polaires, relatifs et bornés. En réalité, c’est à une nouvelle pensée du divers qu’invite la conversation en ligne, faite de mobilisations ponctuelles et de repositionnements instantanés, reflet d’une société de moins en moins fondée sur des logiques d’appartenance, avec laquelle il va bien falloir apprendre à composer. André Gunthert
Dans les médias de la communication, une chambre d’écho, ou chambre d’écho médiatique est une description métaphorique d’une situation dans laquelle l’information, les idées, ou les croyances sont amplifiées ou renforcées par la communication et la répétition dans un système défini. Il s’agit d’une analogie avec la chambre d’écho acoustique, ou chambre réverbérante, dans laquelle les sons sont réverbérés par les murs. À l’intérieur d’une chambre d’écho médiatique, les sources ne sont généralement pas remises en question et les points de vue opposés sont censurés ou sous-représentés. John Scruggs, lobbyiste chez le cigarettier Philip Morris, décrit en 1998 deux mécanismes de ce qu’il appelle les «chambres d’écho». Le premier consiste en la répétition d’un même message par différentes sources. Le second mécanisme consiste en la diffusion de messages similaires mais complémentaires par une seule source. Scruggs décrit la chambre d’écho comme stratégie pour augmenter la crédibilité de certaines informations au regard d’une audience cible. Avec la démocratisation de l’internet et l’arrivée des médias sociaux, les chambres d’écho se sont multipliées. Les algorithmes des réseaux sociaux agissent comme des filtres et engendrent ce qu’on a nommé des bulles de filtres. L’utilisateur à l’intérieur d’une telle bulle obtient de l’information triée à son insu en fonction de son activité sur un réseau. L’accessibilité accrue aux informations correspondant aux opinions des individus fait que ces derniers sont moins exposés à des opinions différentes des leurs. Dans les chambres d’échos, les opinions opposées à celles de la majorité sont peu diffusées et, lorsqu’elles le sont, sont souvent la cible d’attaques par cette majorité pour les discréditer. Lorsqu’une information est reprise par de nombreux médias, elle peut être déformée, exagérée, jusqu’à être plus ou moins dénaturée. En augmentant l’exposition à une rumeur infondée, sa crédibilité a tendance à augmenter. À l’intérieur d’une chambre d’écho, il peut ainsi arriver qu’une majorité d’individus croient en une version dénaturée d’une information véridique, ou en une information carrément fausse. Souvent, les individus isolés au sein des chambres d’échos médiatiques sont entraînés dans un enfermement intellectuel et informationnel, construit en fonction de leur vision du monde, ce qui les conforte dans leurs convictions et les amène à l’incapacité à porter un regard critique et constructif sur les opinions qu’on leur présente. Ainsi, ces personnes sont moins aptes à juger de la qualité des informations auxquelles elles sont exposées. (…) Par ailleurs, ces chambres d’échos peuvent être touchées par la mal-information ou encore par les fake news. L’impact de ces dernières et des chambres d’échos est exacerbé par l’utilisation massive des réseaux sociaux. En effet, les débats politiques, ou encore les manifestations telles que celles des Gilets jaunes sont des événements propices à la création de fake news, qui seront alors propagées par les chambres d’échos. Wikipedia
Vendredi 10 décembre 2021, Paris (…) l’heure est à l’enthousiasme. Le polémiste tutoie les 15% dans les sondages et s’apprête à obtenir le ralliement l’ex-numéro 2 des Républicains, Guillaume Peltier. Tout paraît sourire au polémiste lorsqu’il entre dans le vestibule, et que la masse de journalistes converge vers sa personne. “Je suis un mix entre le RN et LR. C’est pour ça que je serai au second tour”, affirme-t-il ce jour-là, sûr de lui. Ce dimanche 10 avril, il en est pourtant très loin. Avec environ 7% des voix, l’ancien journaliste arrive quatrième (très) largement derrière Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon. (…) En moins de cinq mois, son potentiel électoral a fondu comme neige au soleil. Parti comme une flèche après une période de vrai-faux suspense autour des ses intentions présidentielles, Éric Zemmour n’a cessé de perdre des points depuis le mois de février. Une trajectoire façon “montagnes russes” due en partie, à la guerre en Ukraine et aux pronostics hasardeux qu’il faisait à l’égard d’un Vladimir Poutine qu’il jugeait “agressé” par les intentions de Kiev. Mais ce n’est pas la seule raison. Le candidat nationaliste n’a pas réussi à attirer des poids lourds venant des Républicains, à l’exception de Guillaume Peltier, lequel avait déjà eu un passé à l’extrême droite, que ce soit au MPF de Philippe de Villiers ou au Front national de Jean-Marie Le Pen. Et les nombreux ralliements venant du Rassemblement national, de Gilbert Collard à Stéphane Ravier en passant par Nicolas Bay ou Marion Maréchal, n’ont pas produit le moindre effet sur sa concurrente d’extrême droite, qui avait beau jeu de reléguer ces défections au rayon des trahisons intéressées. (…) Face à l’impasse dans laquelle se trouvait sa candidature, Éric Zemmour a ensuite tenté de reproduire la recette qui lui avait permis de percer le plafond des sondages à l’automne: marteler les références identitaires afin d’imposer l’immigration dans le débat. Objectif: “montrer qu’il est le vrai et le seul candidat de droite de cette campagne”, entonnait son entourage. Le candidat de Reconquête! a eu une fenêtre de tir: son débat face à la candidate LR. (…) Problème, la présidente de la région Ile-de-France était aussi venue pour en découdre. Résultat: les échanges ont tourné au pugilat et ont encore une fois renvoyé l’image d’un Éric Zemmour davantage à l’aise dans le costume de bateleur médiatique que dans celui d’un chef de l’État capable de prendre en main le destin d’une nation. Une confrontation qui a par ailleurs conforté Marine Le Pen dans son refus de débattre avec le polémiste ou la candidate LR et de mener campagne loin des joutes télévisuelles qu’affectionne son concurrent. L’écart commençait à se creuser. Et le doute à s’installer dans ses troupes. À la peine dans les sondages, et alors que la guerre en Ukraine sature l’espace médiatique il apparaît comme celui qui ne veut pas de réfugiés ukrainiens sur le sol national, alors que les Français soutiennent l’accueil à 80%. Éric Zemmour s’en remet encore à la transgression, et propose, en mars, un ministère de la “Remigration”. Ultime coup de communication, comme une tentative désespérée d’attirer la lumière. En réalité, la proposition marginalise encore plus le candidat à l’extrême droite et permet à Marine Le Pen d’accentuer sa dédiabolisation, malgré un programme paradoxalement similaire sur l’immigration. Au RN, on rit de ces “provocations” qui ont l’avantage de définitivement cornériser l’essayiste. Un stratégie perdante qui a mécaniquement rebuté des LR hésitants à se déporter naturellement sur sa candidature comme il l’aurait souhaité. Raison pour laquelle Éric Zemmour en a été réduit à faire d’insistants appels du pieds en meeting, en faisant, par exemple applaudir Laurent Wauquiez et Éric Ciotti au Trocadéro. Deux poids lourds des Républicains qui sont restés jusqu’au bout fidèles à Valérie Pécresse, en dépit des offres formulées par le chef de Reconquête!, qui comptait sur la force surestimée de ses meetings spectaculaires pour faire pencher la balance de son côté. “Nous sommes les seuls à faire des rassemblement de cette ampleur”, défendait Samuel Lafont, sincèrement convaincu que ces événements agiraient comme des aimants à électeurs de droite: “chez Valérie Pécresse ils ont même  arrêter d’en faire, la dynamique est chez nous”. Manifestement, ces démonstrations de force destinées à faire de jolies images n’ont pas permis au fondateur de Reconquête! de rebondir. (…) Son entourage à beau pester contre le traitement qui est réservé au candidat, ces accrocs révèlent une forme d’amateurisme et un cruel manque d’anticipation.  Les derniers jours, Éric Zemmour donne l’impression de se rattacher à tout ce qui peut, d’une façon ou d’une autre, relancer sa campagne. De l’affaire McKinsey à la mort du jeune Jérémy Cohen, quitte à prêter le flanc aux accusations en récupération. Sans résultat. “Ce qui est dingue, c’est que nos réunions publiques sont pleines, et que les gens sont surmotivés sur le terrain”, relatait, mercredi 6 avril, au HuffPost, un élu RN rallié au polémiste, avant d’ajouter, réaliste: “enfin, c’est aussi surtout encourageant pour l’après”. Le lendemain de la présidentielle, Éric Zemmour l’a évoqué publiquement sur le plateau de France 2 mercredi 5 avril, en n’écartant pas l’idée de se présenter aux élections législatives au mois de juin. Un aveu d’échec pour qui prétend à la fonction suprême, comme s’il avait acté le fait que la marche était en réalité trop haute pour lui. De toute façon, était-il vraiment à la hauteur, ce candidat entouré de profils baroques, agrégeant les différentes galaxies de l’extrême droite, et s’enfermant dans une radicalité jusqu’à la caricature? Huffpost
Juin 2021. (…) Cette fois, c’est la bonne. Les partisans de l’union d’une droite dure le sentent, les planètes sont alignées, et un espace voit le jour entre Les Républicains et le Rassemblement national. (…) Le projet est simple : transformer, en quelques mois, l’homme des plateaux de télévision en un candidat à la présidentielle qui pourra, enfin, réconcilier une droite bourgeoise et patriote avec une droite plus populaire. Cette droite en est persuadée : Marine Le Pen, victime d’un plafond de verre, ne peut pas gagner, la droite dure a donc besoin d’un nouveau héraut. Les partisans de l’union ont enfin trouvé le porte-drapeau de leur récit, et c’est avec une tournée littéraire que les proches de l’ancien éditorialiste prennent la température. Le succès est immédiat. A chaque rendez-vous signature, une foule se presse sur le parvis, dernier ouvrage d’Eric Zemmour serré entre leurs bras. Dans les rangs, on loue les idées défendues par le polémiste, on lance des « Zemmour président », auxquels l’intéressé répond d’un sourire entendu. En septembre, dans un sondage Ipsos, il est crédité de 15% des intentions de vote, un point seulement derrière Marine Le Pen. On rêve, alors, du croisement des courbes. (…) La galaxie se structure. Les orphelins de la droite hors les murs croient enfin avoir trouvé une maison commune, et nourrissent des espoirs présidentiels. Mais arrive, déjà, la première polémique. Le 11 septembre dans l’émission « On est en direct », Eric Zemmour assure que s’il était élu, il interdirait les prénoms musulmans. Parmi ses premiers soutiens, on tique. « Toucher au prénom, c’est toucher au coeur même des gens, c’est une erreur absolue pour quelqu’un qui prétend à la fonction suprême », regrette l’un d’entre eux. Quelques semaines plus tard, il dresse un parallèle entre l’auteur de l’attentat de Toulouse, Mohamed Merah, et ses quatre victimes juives, tuées le 19 mars 2012. Puis c’est devant le Bataclan qu’Éric Zemmour dérape à nouveau, en profitant de sa visite sur les lieux de l’attentat pour critiquer l’action de François Hollande. « C’est ici qu’il a perdu une partie de la droite, analyse un observateur. On ne profane pas un cimetière, c’est aussi simple que ça. » Arrive, enfin, la séquence marseillaise, où une passante dispense Eric Zemmour d’un doigt d’honneur que lui rend bien ce dernier, assorti d’un élégant : « Et bien profond. » Eric Zemmour, pourtant, veut conter son récit. « Je veux montrer qu’il y a un horizon pour la droite, confie-t-il en marge d’un déplacement. Les systèmes partisans, l’impasse entre le RN et LR empêchent de défendre une certaine idée de la France : le cul-de-sac politique a des conséquences métaphysiques. » Mais le grand récit se perd, peu à peu, dans des petites phrases. La brutalité devance la présidentialité. Au grand dam de ses soutiens. « Il s’est laissé emporter par son public littéraire, et a cru qu’il pouvait s’adresser aux électeurs comme il s’adresse à eux, analyse l’un d’entre eux, qui pointe du doigt la responsabilité du premier cercle du polémiste, « jeune et avide de radicalité ». « Ils ont un aspect romantique, ajoute un autre. Un côté terre-brûlée dans lequel ils se permettent tout avec l’idée du : ‘tant pis si on perd, on aura bien foutu le bordel’. » D’autant que, si certains individus commencent à se montrer dubitatifs, les sondages, eux, continuent de s’envoler. Début novembre, Eric Zemmour culmine à 19% des intentions de vote, avant d’entamer une redescente. Le 30 novembre, mettant fin à un suspense inexistant, il déclare sa candidature à la présidentielle dans une vidéo postée sur Youtube. (…) Il s’agit désormais de montrer que le candidat peut embrasser la fonction d’homme d’Etat, lui faire endosser le costume de présidentiable. Et cela passera par la tenue d’un grand meeting à Villepinte. Véritable démonstration de force orchestrée par Olivier Ubéda, où ses soutiens se relaient à la tribune, pour montrer qu’il est capable de rassembler. Plus de 12 000 personnes, venues de tous les horizons, sont réunies dans une salle chauffée à blanc. Villepinte agit comme un puissant psychotrope, qui fait oublier aux militants les récents déboires. La jeune équipe se félicite : le pari est réussi, le polémiste a achevé sa mue, il est enfin devenu candidat. (…) Les murs tremblent, ce 2 mars, au 10 rue Jean Goujon. Eric Zemmour a obtenu ses parrainages. Il est officiellement candidat à la présidence de la République. L’heure est à la fête. (…) une semaine après l’invasion de l’Ukraine par Vladimir Poutine. Et le champ politique n’a pas le coeur à la fête. Mais à Reconquête, on vit la campagne en chantant. Dans les déplacements, en café avec les journalistes, au QG, on vante l’ambiance chaleureuse des équipes, celle de la « droite joyeuse ». Depuis Villepinte, les rangs se sont étoffés. Reconquête a dépassé les 100 000 adhérents, du jamais vu pour un parti naissant. L’appareil siphonne les rangs du Rassemblement national, et engrange quelques soutiens venus de la droite. Jérôme Rivière, Guillaume Peltier, Sébastien Pilard, Stéphane Ravier ont rejoint Eric Zemmour. Le 19 février, c’est au Mont Saint Michel que la Zemmourie s’est réunie pour accueillir Nicolas Bay (…) Les transfuges saluent la « libération » qu’est la leur, depuis qu’ils l’ont rejoint. Les coups d’œil aux sondages leur collent un grand sourire aux lèvres. En février, Eric Zemmour est encore en tête de la primaire informelle qui se joue à droite, devant Valérie Pécresse et au coude-à-coude avec Marine Le Pen. On s’apprête donc à faire cap sur Emmanuel Macron.  Avant que la réalité ne les rattrape, une nouvelle fois, sous la forme d’une déclaration polémique. Celle d’Eric Zemmour, qui soutient, sur RTL, que la France « ne doit pas accueillir de réfugiés ukrainiens ». Là où même Marine Le Pen se prononce en faveur du respect de la Convention de Genève. Et revient, d’un coup, l’étiquette de la brutalité qui lui colle à la peau. « C’est incroyable, la teneur de son discours fait penser qu’il pourrait avoir une famille ukrainienne en train de crever sur son palier qu’il n’ouvrirait pas la porte, lâche un observateur de la droite. De tels propos, ça ne fait que ressortir son manque d’humanité. » (…) Cette fois, rien n’y fait, et les sondages entament une chute lente mais inexorable. Si officiellement, les proches d’Eric Zemmour imputent sa baisse dans les intentions de vote au « réflexe légitimiste » d’un électorat de droite traditionnelle, en interne les langues se délient. « C’était l’erreur de trop », regrette un membre du premier cercle. La campagne déchante. 21 mars. Dans un sondage paru le matin même, le candidat nationaliste est retombé sous la barre symbolique des 10%. (…) « On est coincés, on est obligés de faire comme si on y croyait encore, souffle un salarié du parti. On ne va pas aller dire à nos militants que c’est cramé. » « Je ne me rendais pas compte que d’une semaine à l’autre on pouvait passer de 17% à 10%, c’est horrible pour nous, se lamente un cadre. On a toujours envie de tout prévoir, de tout contrôler mais on ne peut pas. » Même le ralliement de Marion Maréchal, annoncée depuis des mois comme la pièce maîtresse capable de basculer l’élection, n’y fait rien. Il est temps de sortir les rames. (….) Et comme souvent, en cas de tempête, le bateau tangue. Le vernis de l’entente cordiale craquelle. Les premiers soutiens goûtent peu de se faire (grand) remplacer au compte-goutte par les nouveaux ralliés, plus capés politiquement. Privés de médias, évincés des réunions stratégiques, relégués sur des déplacements de second plan, tout un pan de Reconquête nourrit un certain ressentiment. (…) Sur la ligne, aussi, les divergences commencent à poindre. Les défenseurs d’une politique plus axée sur le pouvoir d’achat ne comprennent pas que la question soit si peu abordée. Ceux dont les préoccupations se portent sur les classes populaires ne cessent de le répéter : « On n’imprime pas dans cet électorat, et c’est ce qui nous manque, mais les têtes pensantes ne font rien pour redresser la barre. » Au contraire, le premier cercle en est convaincu : il faut marteler sur les thématiques où l’on identifie Eric Zemmour. A savoir : immigration, identité et sécurité. Des sujets qui, le répètent ses proches, font toujours partie des premières préoccupations des électeurs. A Reconquête, on a un mantra : celui qui gagne l’élection est celui qui arrive à imposer son thème. (…) Alors, on se rassure en relevant la tête : les meetings, organisés aux quatre coins de la France, continuent d’être un succès. Chaque déplacement d’un orateur siglé Zemmour fait le plein. Les réunions publiques du candidat sont toujours impressionnantes, malgré un ou deux ratés, liés à la non prise en compte des impératifs du temps de parole. Le décalage entre les sondages et la dynamique de terrain est saisissant. Erreur 404 dans les équipes. « Comment peut-on être si bas dans les intentions de vote et constater une telle ferveur auprès des militants ? », s’interroge-t-on. Certains ébauchent une réponse : « Un meeting, ce n’est pas la France. Il faut parler aux électeurs plutôt qu’aux militants. On ne peut pas faire reposer une campagne uniquement sur des prises de guerre et des meetings », confie un cadre. En interne, on commence à se passer le mot : « Il est temps de se renouveler. » Une grande réunion publique, le 27 mars, au Trocadéro devrait permettre de rebondir, comme Eric Zemmour a toujours su le faire au cours de cette campagne. (…) La place du Trocadéro est comble. Éric Zemmour, debout sur une estrade, fait face à plusieurs dizaines de milliers de personnes. Il lève les mains vers le ciel. Il l’a fait. Lui qui, un an auparavant, était encore polémiste sur CNEWS, marche aujourd’hui dans les pas de Nicolas Sarkozy et François Fillon. Et jure qu’il fera mentir les sondages, où il est désormais le quatrième homme, seulement. A deux pas de la scène, un homme seul se fond dans la masse. Il observe le tableau, un vague sourire aux lèvres. Cet homme, c’est Paul-Marie Coûteaux, figure des milieux conservateurs et chantre de l’union des droites. A Villepinte, il avait pris la parole, devant une foule électrisée, pour encenser Eric Zemmour. Jadis fervent soutien, il n’est aujourd’hui qu’un spectateur dubitatif, qui contemple de loin une opportunité ratée. « J’avais pourtant fait part de mes réserves, mais ils ont pêché dans leur positionnement de départ, ils n’auraient pas dû verser dans une telle radicalité », regrette-t-il. Loin de la foule et de la musique tonitruante, Marine Le Pen continue sa campagne à bas bruit. Elle est désormais donnée finaliste, systématiquement, dans tous les sondages. Les Zemmouristes serrent les rangs. Ils en sont désormais persuadés : les sondages ne sont pas le reflet de la vérité, et leur stratégie est la bonne.  (…) Dynamique, rythme, et radicalité. La recette du cocktail explosif que va distiller Eric Zemmour pour cette dernière ligne droite. Avec une nouvelle proposition, portée par Nicolas Bay, Guillaume Peltier et Philippe de Villiers : la mise en place d’un ministère de la Remigration. A droite, on tique, encore et toujours. Car l’expression est empruntée au lexique de la droite identitaire et groupusculaire, et revendique de renvoyer dans leur pays d’origine tous les migrants et immigrés non européens. En interne, plusieurs craquent : « Trop c’est trop. » Mais encore une fois, le buzz fonctionne. La preuve par les actes, revendique Guillaume Peltier, désignant le flot de journalistes amoncelés autour de lui pour le questionner sur cette nouvelle trouvaille. D’ailleurs, un sondage leur donne raison : Selon Opinionway, « 55% des Français se déclarent favorables à la création d’un tel ministère ». CQFD. Et le pas de plus vers une nouvelle radicalisation. Si les sondages sont de leur côté, alors ce sont les médias, et les journalistes – « profession la plus détestée des Français », comme la Zemmourie aime à le rappeler – qui mentent. Attaquer la presse, faire mentir les sondages, vanter l’existence d’un vote caché. Jouer la carte du « nous » contre « eux », et du « tous contre nous ». Et, surtout, remettre au centre du débat les questions migratoires et civilisationnelles, à force de déclarations chocs. Telle est la stratégie d’Eric Zemmour, pour mener sa dernière bataille. Elle ne fait pas l’unanimité. « Ils sont restés dans une culture de partis de minorité, critique un salarié de Reconquête, venu des Républicains. Ils sont dans la culture du coup, alors qu’il faudrait voir sur le long terme. » (…) L’épisode, d’ailleurs, aura marqué la campagne par son caractère inédit. Jamais un parti naissant n’aura réuni tant de militants, ou connu une ferveur pareille sur le terrain. Jamais la fenêtre d’Overton n’aura été autant élargie, tant Eric Zemmour a distillé ses obsessions dans la campagne, au point de réussir à installer la théorie du « grand remplacement » dans le débat public. A quelques jours du premier tour, on dresse, déjà, à droite, l’éloge funèbre d’un candidat au parcours météoritique. « Dès le départ, ils se sont enfermés dans ce qu’ils font toujours : la campagne du buzz et de la punchline. Les références de Zemmour auraient dû être François Fillon et Marine Le Pen, c’est finalement Henri de Lesquen et Renaud Camus, il s’est transformé en addition de groupuscules identitaires. »  (…)rue Jean Goujon, le 24 mars. (…) Eric Zemmour (…) revient près de trois ans en arrière, au moment de la Convention de la droite. Il évoque le discours choc qu’il y a prononcé, d’une extrême virulence sur l’islam et l’immigration. « Je n’étais pas bon sur la forme, mais sur le fond, c’était l’un de mes meilleurs discours », assure-t-il encore aujourd’hui. Il dresse un parallèle avec le célèbre Discours des fleuves du sang, prononcé en 1968 par le très à droite Enoch Powell, lors d’un rassemblement conservateur à Birmingham. L’allocution provoque alors une tempête politique et son limogeage du cabinet fantôme. « La référence est des plus symboliques, assure un ami de longue date. Car ce qu’il faut retenir d’Eric Zemmour, finalement, c’est qu’il ne rêve pas de prendre le pouvoir. Il se complait dans sa radicalité. Ne s’est il donc pas contenté d’élargir sa propre fenêtre d’Overton pour mieux y rester enfermé ? » L’Express
Les regards sont humides et les accolades appuyées, ce dimanche, à la maison de la Mutualité. Les femmes ont chaussé leurs talons et les hommes leur veste de costume, mais le coeur n’est plus à la fête. Dans le lieu qui a accueilli Benoit Hamon en 2017 et Nicolas Sarkozy en 2012, la malédiction de la défaite se poursuit. Les résultats du premier tour de l’élection présidentielle sont tombés. De même que le score d’Eric Zemmour, à 7%. Le même chiffre qu’au mois d’août 2021, au moment où celui qui était encore éditorialiste était testé dans les premières enquêtes d’opinion. La claque. Regards hagards, les militants présents dans la salle sont sonnés. « C’est pas possible, c’est pas possible », se lamente une trentenaire en s’effondrant dans les bras de son compagnon. « C’est injuste, c’est en complet décalage avec la ferveur qu’on a rencontrée sur le terrain, avec l’espoir qu’on a suscité », regrette un autre. Les zemmouristes ont la gueule de bois.  (…) L’échec, lui, est bel et bien présent. Eric Zemmour en convient, sur scène, le regard embué : « Nous sommes déçus. » Il analyse, aussi, les causes de sa chute. « Peut-être est-ce à cause de l’absence de campagne et de débat ? Du traitement qui nous a été réservé ? De la situation internationale ? Ou peut-être, aussi… de ma faute… » « Non, non, on vous aime ! », répond la salle d’une seule voix. Dans l’équipe, on explique ce résultat décevant par l’infusion de l’argument « vote utile » en faveur de Marine Le Pen. « Les électeurs de droite ont eu peur de la montée de Jean-Luc Mélenchon, et ont préféré se tourner vers Marine Le Pen », analyse un bras droit du candidat. (…) Pour l’heure, « la jeunesse de France » est sonnée. L’Express
Eric Zemmour n’a semble-t-il pas réussi à réunir « la bourgeoisie patriote », en dehors d’une partie de fillonistes de 2017 et des catholiques de La Manif pour tous, et « les classes populaires », qui sont restés pour l’essentiel fidèles à Marine Le Pen, qui dépasse les 23 %. Son parti Reconquête ! témoignait déjà de cette faiblesse : Eric Zemmour a en réalité bâti un nouveau Rassemblement national à la droite du RN, mais où les ralliés du parti Les Républicains sont rares : un obscur sénateur, Sébastien Meurant, un ancien député inconnu, Nicolas Dhuicq, et surtout Guillaume Peltier, l’ancien numéro deux de LR, qui est lui un rallié successif – ancien du Front national, du Mouvement national républicain (MNR) de Bruno Mégret, du Mouvement pour le France (MPF) de Philippe de Villiers, puis de l’UMP. Eric Zemmour a pu croire en la victoire : crédité d’à peine 7 % des voix en septembre 2021, il s’est hissé à 17 % ou 18 % des intentions de vote à mi-octobre, avant de redescendre inexorablement. Il a, à l’évidence, réussi à imposer ses thèmes de campagne, y compris à la droite classique, construit de toutes pièces un appareil qui revendique plus de 100 000 adhérents, imposé une domination quasi absolue sur les réseaux sociaux et rempli des meetings comme aucun des autres candidats. Mais la ferveur qu’il suscite chez ses sympathisants ne s’est pas traduite dans les urnes. (…) Le cercle de courtisans qui l’entoure a puissamment exacerbé l’hubris d’un homme qui n’en manquait pas, et qui ne s’est pas inquiété d’être devenu une sorte de gourou dont la seule présence électrisait les foules. Il faut enfin compter avec les outrances du candidat, qui ont marqué la campagne présidentielle : le « trait d’humour » qui lui a fait viser des journalistes avec un fusil au salon Milipol (20 octobre 2021), la conférence de presse sur les lieux même du Bataclan quant à la responsabilité de François Hollande (12 novembre 2021), le doigt d’honneur fort peu présidentiel à une militante à Marseille (27 novembre 2021), ses propos sur les handicapés et « l’obsession de leur inclusion à école », qui a fait bondir (14 janvier)… Sans compter la misogynie assumée de son passé de polémiste, qu’il a tenté de faire oublier mais qui lui vaut un déficit sévère dans l’électorat féminin. Mais c’est avec la guerre en Ukraine que le candidat a dégringolé dans les sondages. En raison, d’une part, de son admiration pour Vladimir Poutine (« Je rêve d’un Poutine français », avait-il dit en 2018), son incapacité à le qualifier de « criminel de guerre », et enfin sa répugnance à accueillir des réfugiés ukrainiens – contrairement à Marine Le Pen. Si l’on ajoute la faiblesse et la confusion de son programme [?], ses manœuvres assez politiciennes [?], lui qui se défend d’être un politicien – « supplice chinois » des ralliements du RN, minutieusement organisés, avec en point d’orgue celui de Marion Maréchal, bombardements d’informations douteuses sur le Net –, Eric Zemmour est bel et bien passé à côté de sa campagne. L’amertume l’a peu à peu porté vers le complotisme – la responsabilité des médias, les manipulations des sondages, « le vote caché » –, qui sont autant d’étapes de son échec du dimanche 10 avril. Franck Johannès
Ma chambre d’écho m’a tuer !
Devinez qui …
En ce lendemain de premier tour
Et le louable mais coûteux refus, sur l’économie, de la démagogie facile des Le Pen ou Mélenchon …
Mais une étrange hémiplégie sur la menace néo-impérialiste sino-russe …
S’est hélas fait piéger comme le débutant qu’il était …
Avec l’aide de médias au départ en manque de produits nouveaux …
Ne manquant pas de lui imposer, au moindre de ses faux pas, l’infamante étiquette d’extrême droite raciste et misogyne …
Pour finir par piéger au passage ses jeunes et eux-mêmes novices partisans pour la plupart …
Dans une véritable chambre d’écho médiatico-numérique…
Nouvelle caverne de Platon probablement amplifiée, de par la personnalisation algorithmique des moteurs de recherche et des réseaux sociaux, par l’effet de « bulle de filtrage »
Pour revenir quelque peu piteusement  avec le brutal retour du réel de l’élection elle-même …
A moins ultime pirouette de l’histoire …

Qu’en acceptant de jouer le « bad cop » en prenant comme il l’a fait  toute sa négativité sur lui …

Eric Zemmour permette au camp national …

Via la « good cop » Marine qui en a tant rajouté dans la démagogie économique …

D’arriver enfin à se glisser dans le petit trou de souris que pourrait nous offrir le sort …

Et nous débarrasser enfin de celui qui sans le putsch judiciaire contre Fillon il y a cinq ans …

N’aurait dû jamais quitter sa vraie place dans les notes de bas de page de la dite histoire … ?

Eric Zemmour : une déroute pour le polémiste d’extrême droite 
Le candidat d’extrême droite a obtenu 7 % des voix au premier tour de l’élection présidentielle du dimanche 10 avril. Il termine en quatrième position, loin derrière le trio de tête.
Franck Johannès
Le Monde
10.04.2022
Eric Zemmour a obtenu 7 % des suffrages exprimés au premier tour de l’élection présidentielle du 10 avril, selon les premières estimations Ipsos-Sopra Steria. Cette défaite s’explique sans doute par une combinaison de facteurs, que le candidat d’extrême droite a d’ailleurs vu monter lors des dernières semaines, en multipliant les appels à la mobilisation, dans toutes les couches de l’électorat.
Eric Zemmour n’a semble-t-il pas réussi à réunir « la bourgeoisie patriote », en dehors d’une partie de fillonistes de 2017 et des catholiques de La Manif pour tous, et « les classes populaires », qui sont restés pour l’essentiel fidèles à Marine Le Pen, qui dépasse les 23 %. Son parti Reconquête ! témoignait déjà de cette faiblesse : Eric Zemmour a en réalité bâti un nouveau Rassemblement national à la droite du RN, mais où les ralliés du parti Les Républicains sont rares : un obscur sénateur, Sébastien Meurant, un ancien député inconnu, Nicolas Dhuicq, et surtout Guillaume Peltier, l’ancien numéro deux de LR, qui est lui un rallié successif – ancien du Front national, du Mouvement national républicain (MNR) de Bruno Mégret, du Mouvement pour le France (MPF) de Philippe de Villiers, puis de l’UMP.
Cercle de courtisans
Eric Zemmour a pu croire en la victoire : crédité d’à peine 7 % des voix en septembre 2021, il s’est hissé à 17 % ou 18 % des intentions de vote à mi-octobre, avant de redescendre inexorablement. Il a, à l’évidence, réussi à imposer ses thèmes de campagne, y compris à la droite classique, construit de toutes pièces un appareil qui revendique plus de 100 000 adhérents, imposé une domination quasi absolue sur les réseaux sociaux et rempli des meetings comme aucun des autres candidats.
Mais la ferveur qu’il suscite chez ses sympathisants ne s’est pas traduite dans les urnes. « Je crois que la dynamique est de mon côté, a-t-il encore déclaré le 6 avril sur France Inter. Tous les éléments objectifs, les salles pleines, la ferveur, les audiences télévisées, le nombre d’adhérents, tout ça, c’est moi. » Le cercle de courtisans qui l’entoure a puissamment exacerbé l’hubris d’un homme qui n’en manquait pas, et qui ne s’est pas inquiété d’être devenu une sorte de gourou dont la seule présence électrisait les foules.
Il faut enfin compter avec les outrances du candidat, qui ont marqué la campagne présidentielle : le « trait d’humour » qui lui a fait viser des journalistes avec un fusil au salon Milipol (20 octobre 2021), la conférence de presse sur les lieux même du Bataclan quant à la responsabilité de François Hollande (12 novembre 2021), le doigt d’honneur fort peu présidentiel à une militante à Marseille (27 novembre 2021), ses propos sur les handicapés et « l’obsession de leur inclusion à école », qui a fait bondir (14 janvier)… Sans compter la misogynie assumée de son passé de polémiste, qu’il a tenté de faire oublier mais qui lui vaut un déficit sévère dans l’électorat féminin.
Dégringolade avec la guerre en Ukraine
Mais c’est avec la guerre en Ukraine que le candidat a dégringolé dans les sondages. En raison, d’une part, de son admiration pour Vladimir Poutine (« Je rêve d’un Poutine français », avait-il dit en 2018), son incapacité à le qualifier de « criminel de guerre », et enfin sa répugnance à accueillir des réfugiés ukrainiens – contrairement à Marine Le Pen.
Si l’on ajoute la faiblesse et la confusion de son programme, ses manœuvres assez politiciennes, lui qui se défend d’être un politicien – « supplice chinois » des ralliements du RN, minutieusement organisés, avec en point d’orgue celui de Marion Maréchal, bombardements d’informations douteuses sur le Net –, Eric Zemmour est bel et bien passé à côté de sa campagne. L’amertume l’a peu à peu porté vers le complotisme – la responsabilité des médias, les manipulations des sondages, « le vote caché » –, qui sont autant d’étapes de son échec du dimanche 10 avril.

Voir aussi:

L’ancien journaliste est devenu en quelques mois le phénomène surprise de cette présidentielle. Mais en politique, plus rapide est l’ascension, plus dure sera la chute.
L’Express
Marylou Magal
01/04/2022

Chapitre 1 : Le temps de l’insouciance

Juin 2021. Dans le VIe arrondissement de Paris, des passants de la rue des Saint-Père accélèrent le pas. Soudain, ils bifurquent, et poussent la porte cochère de l’un des immeubles. Dans les escaliers qui mènent à l’appartement, résonnent des chants grégoriens. Le salon, lui, abrite des livres et des bustes de Napoléon. Et il arrive, parfois, qu’Eric Zemmour y fasse irruption. Cet appartement est celui de Sarah Knafo. En juin, l’énarque de 28 ans n’a pas encore fait la Une de la presse people. Loin du bruit et de la fureur, elle active ses réseaux au sein de la « droite hors les murs ». Au coeur du Quartier latin, elle reçoit les uns, les autres. Elle consulte, interroge, apprivoise. Cette fois, c’est la bonne. Les partisans de l’union d’une droite dure le sentent, les planètes sont alignées, et un espace voit le jour entre Les Républicains et le Rassemblement national. 
Pendant un temps, le petit appartement tiendra lieu de QG de campagne officieux pour les entremetteurs de l’ombre qui composent ce qui deviendra la première équipe d’Eric Zemmour. Le projet est simple : transformer, en quelques mois, l’homme des plateaux de télévision en un candidat à la présidentielle qui pourra, enfin, réconcilier une droite bourgeoise et patriote avec une droite plus populaire. Cette droite en est persuadée : Marine Le Pen, victime d’un plafond de verre, ne peut pas gagner, la droite dure a donc besoin d’un nouveau héraut. Les partisans de l’union ont enfin trouvé le porte-drapeau de leur récit, et c’est avec une tournée littéraire que les proches de l’ancien éditorialiste prennent la température. 

Les orphelins de la droite hors les murs croient enfin avoir trouvé une maison commune

Le succès est immédiat. A chaque rendez-vous signature, une foule se presse sur le parvis, dernier ouvrage d’Eric Zemmour serré entre leurs bras. Dans les rangs, on loue les idées défendues par le polémiste, on lance des « Zemmour président », auxquels l’intéressé répond d’un sourire entendu. En septembre, dans un sondage Ipsos, il est crédité de 15% des intentions de vote, un point seulement derrière Marine Le Pen. On rêve, alors, du croisement des courbes. A Paris, entre deux déplacements, Sarah Knafo continue de rencontrer du monde, tente de draguer des soutiens. Tous se souviennent de sa pugnacité. « J’avais rencontré Sarah (Knafo, NDLR) et Eric (Zemmour, NDLR) à un dîner avec Erik Tegner (directeur de la rédaction de Livre noir, média poisson-pilote de la campagne Zemmouriste) et Marion Maréchal, se remémore Sébastien Pilard, ancienne figure de la Manif pour Tous, désormais membre de la campagne. Elle avait ensuite tenté de me convaincre de les rejoindre. Je lui ai dit de me rappeler quand elle aurait un sondage à deux chiffres, ça n’a pas manqué. » 
La galaxie se structure. Les orphelins de la droite hors les murs croient enfin avoir trouvé une maison commune, et nourrissent des espoirs présidentiels. Mais arrive, déjà, la première polémique. Le 11 septembre dans l’émission « On est en direct », Eric Zemmour assure que s’il était élu, il interdirait les prénoms musulmans. Parmi ses premiers soutiens, on tique. « Toucher au prénom, c’est toucher au coeur même des gens, c’est une erreur absolue pour quelqu’un qui prétend à la fonction suprême« , regrette l’un d’entre eux. Quelques semaines plus tard, il dresse un parallèle entre l’auteur de l’attentat de Toulouse, Mohamed Merah, et ses quatre victimes juives, tuées le 19 mars 2012. Puis c’est devant le Bataclan qu’Éric Zemmour dérape à nouveau, en profitant de sa visite sur les lieux de l’attentat pour critiquer l’action de François Hollande. « C’est ici qu’il a perdu une partie de la droite, analyse un observateur. On ne profane pas un cimetière, c’est aussi simple que ça. » Arrive, enfin, la séquence marseillaise, où une passante dispense Eric Zemmour d’un doigt d’honneur que lui rend bien ce dernier, assorti d’un élégant : « Et bien profond. » 

Démonstration de force à Villepinte

Eric Zemmour, pourtant, veut conter son récit. « Je veux montrer qu’il y a un horizon pour la droite, confie-t-il en marge d’un déplacement. Les systèmes partisans, l’impasse entre le RN et LR empêchent de défendre une certaine idée de la France : le cul-de-sac politique a des conséquences métaphysiques. » Mais le grand récit se perd, peu à peu, dans des petites phrases. La brutalité devance la présidentialité. Au grand dam de ses soutiens. « Il s’est laissé emporter par son public littéraire, et a cru qu’il pouvait s’adresser aux électeurs comme il s’adresse à eux, analyse l’un d’entre eux, qui pointe du doigt la responsabilité du premier cercle du polémiste, « jeune et avide de radicalité« . « Ils ont un aspect romantique, ajoute un autre. Un côté terre-brûlée dans lequel ils se permettent tout avec l’idée du : ‘tant pis si on perd, on aura bien foutu le bordel’. » D’autant que, si certains individus commencent à se montrer dubitatifs, les sondages, eux, continuent de s’envoler. Début novembre, Eric Zemmour culmine à 19% des intentions de vote, avant d’entamer une redescente. 
Le 30 novembre, mettant fin à un suspense inexistant, il déclare sa candidature à la présidentielle dans une vidéo postée sur Youtube. Dans l’équipe, on se passe le mot : la campagne prend une autre dimension. Il s’agit désormais de montrer que le candidat peut embrasser la fonction d’homme d’Etat, lui faire endosser le costume de présidentiable. Et cela passera par la tenue d’un grand meeting à Villepinte. Véritable démonstration de force orchestrée par Olivier Ubéda, où ses soutiens se relaient à la tribune, pour montrer qu’il est capable de rassembler. Plus de 12 000 personnes, venues de tous les horizons, sont réunies dans une salle chauffée à blanc. Villepinte agit comme un puissant psychotrope, qui fait oublier aux militants les récents déboires. La jeune équipe se félicite : le pari est réussi, le polémiste a achevé sa mue, il est enfin devenu candidat.

Chapitre 2 : La fin de l’innocence

Champagne shower ! Les murs tremblent, ce 2 mars, au 10 rue Jean Goujon. Eric Zemmour a obtenu ses parrainages. Il est officiellement candidat à la présidence de la République. L’heure est à la fête. Pour l’occasion, le QG de campagne se transforme en carré VIP sur les Champs-Élysées. Les équipes, en costume, se déhanchent sur fond de Bande organisée. Le responsable des signatures est repeint au champagne, ambiance Saint-Tropez. Heureusement que Gilbert Payet, mandataire financier de la campagne, est là pour passer la serpillère. La vidéo de la soirée circule sur les réseaux sociaux, et provoque, à droite, des réactions incrédules. « C’est absolument indécent« , lâche un élu, un temps séduit par les idées d’Eric Zemmour. Car la scène se passe une semaine après l’invasion de l’Ukraine par Vladimir Poutine. Et le champ politique n’a pas le coeur à la fête. 
Mais à Reconquête, on vit la campagne en chantant. Dans les déplacements, en café avec les journalistes, au QG, on vante l’ambiance chaleureuse des équipes, celle de la « droite joyeuse ». Depuis Villepinte, les rangs se sont étoffés. Reconquête a dépassé les 100 000 adhérents, du jamais vu pour un parti naissant. L’appareil siphonne les rangs du Rassemblement national, et engrange quelques soutiens venus de la droite. Jérôme Rivière, Guillaume Peltier, Sébastien Pilard, Stéphane Ravier ont rejoint Eric Zemmour. Le 19 février, c’est au Mont Saint Michel que la Zemmourie s’est réunie pour accueillir Nicolas Bay, entré en scène sur la musique de James Bond (car soupçonné par Marine Le Pen d’avoir été un agent double). Bottes aux pieds, la troupe nationaliste s’esclaffe, ravie de sa private joke. Les transfuges saluent la « libération » qu’est la leur, depuis qu’ils l’ont rejoint. Les coups d’œil aux sondages leur collent un grand sourire aux lèvres. En février, Eric Zemmour est encore en tête de la primaire informelle qui se joue à droite, devant Valérie Pécresse et au coude-à-coude avec Marine Le Pen. On s’apprête donc à faire cap sur Emmanuel Macron. 

La campagne déchante

Avant que la réalité ne les rattrape, une nouvelle fois, sous la forme d’une déclaration polémique. Celle d’Eric Zemmour, qui soutient, sur RTL, que la France « ne doit pas accueillir de réfugiés ukrainiens« . Là où même Marine Le Pen se prononce en faveur du respect de la Convention de Genève. Et revient, d’un coup, l’étiquette de la brutalité qui lui colle à la peau. « C’est incroyable, la teneur de son discours fait penser qu’il pourrait avoir une famille ukrainienne en train de crever sur son palier qu’il n’ouvrirait pas la porte, lâche un observateur de la droite. De tels propos, ça ne fait que ressortir son manque d’humanité. » Pourtant, ses équipes avaient tout fait, depuis décembre, pour lisser l’image du candidat d’extrême-droite. « Il faut qu’on arrive à le montrer tel qu’il est en privé, drôle et attentionné« , revendiquait un proche. Les communicants s’y sont employés pendant des semaines, à grand renfort de vidéos, montrant le candidat nationaliste hilare et entouré. Cette fois, rien n’y fait, et les sondages entament une chute lente mais inexorable. Si officiellement, les proches d’Eric Zemmour imputent sa baisse dans les intentions de vote au « réflexe légitimiste » d’un électorat de droite traditionnelle, en interne les langues se délient. « C’était l’erreur de trop« , regrette un membre du premier cercle. La campagne déchante. 
21 mars. Dans un sondage paru le matin même, le candidat nationaliste est retombé sous la barre symbolique des 10%. Un cadre se laisse lourdement tomber sur sa chaise, dépité. « Allez, on va boire« , grince-t-il, à l’évocation du chiffre. La campagne joyeuse n’est plus qu’un lointain souvenir. De même que le second tour, désormais inatteignable dans les esprits des uns et des autres. « On est coincés, on est obligés de faire comme si on y croyait encore, souffle un salarié du parti. On ne va pas aller dire à nos militants que c’est cramé. » « Je ne me rendais pas compte que d’une semaine à l’autre on pouvait passer de 17% à 10%, c’est horrible pour nous, se lamente un cadre. On a toujours envie de tout prévoir, de tout contrôler mais on ne peut pas. » Même le ralliement de Marion Maréchal, annoncée depuis des mois comme la pièce maîtresse capable de basculer l’élection, n’y fait rien. Il est temps de sortir les rames. 

Le vernis craquelle

Et comme souvent, en cas de tempête, le bateau tangue. Le vernis de l’entente cordiale craquelle. Flash-back. Dans l’Aisne, mi-janvier, la température frôle le négatif. Sous le parvis de la mairie, journalistes et salariés de la campagne attendent ensemble l’arrivée des personnalités de la journée. Eric Zemmour sort de la voiture, suivi de près par Guillaume Peltier, fraîchement nommé vice-président de Reconquête. « Ah ! Voilà votre nouveau patron« , lance, taquin, un journaliste à Antoine Diers, soutien de la première heure, pourtant directeur adjoint de la stratégie. Le sourire de ce dernier se crispe tandis que sa moustache se fige. « Mais ce n’est pas mon patron« , souffle-t-il. Ambiance. « Jusqu’ici, on gardait pour nous nos rancoeurs personnelles, parce qu’il fallait faire front commun, mais c’est terminé« , avance un cadre. Les premiers soutiens goûtent peu de se faire (grand) remplacer au compte-goutte par les nouveaux ralliés, plus capés politiquement. Privés de médias, évincés des réunions stratégiques, relégués sur des déplacements de second plan, tout un pan de Reconquête nourrit un certain ressentiment. « Ils devraient pourtant le savoir, sourit un salarié. Dans une campagne, ce n’est jamais le premier rallié le mieux récompensé, regardez Edouard Philippe. » 
Sur la ligne, aussi, les divergences commencent à poindre. Les défenseurs d’une politique plus axée sur le pouvoir d’achat ne comprennent pas que la question soit si peu abordée. Ceux dont les préoccupations se portent sur les classes populaires ne cessent de le répéter : « On n’imprime pas dans cet électorat, et c’est ce qu’il nous manque, mais les têtes pensantes ne font rien pour redresser la barre. » Au contraire, le premier cercle en est convaincu : il faut marteler sur les thématiques où l’on identifie Eric Zemmour. A savoir : immigration, identité et sécurité. Des sujets qui, le répètent ses proches, font toujours partie des premières préoccupations des électeurs. A Reconquête, on a un mantra : celui qui gagne l’élection est celui qui arrive à imposer son thème. 

Le décalage entre les sondages et la dynamique de terrain est saisissante

Alors, on se rassure en relevant la tête : les meetings, organisés aux quatre coins de la France, continuent d’être un succès. Chaque déplacement d’un orateur siglé Zemmour fait le plein. Les réunions publiques du candidat sont toujours impressionnantes, malgré un ou deux ratés, liés à la non prise en compte des impératifs du temps de parole. Le décalage entre les sondages et la dynamique de terrain est saisissant. Erreur 404 dans les équipes. « Comment peut-on être si bas dans les intentions de vote et constater une telle ferveur auprès des militants ?« , s’interroge-t-on. Certains ébauchent une réponse : « Un meeting, ce n’est pas la France. Il faut parler aux électeurs plutôt qu’aux militants. On ne peut pas faire reposer une campagne uniquement sur des prises de guerre et des meetings« , confie un cadre. En interne, on commence à se passer le mot : « Il est temps de se renouveler. » Une grande réunion publique, le 27 mars, au Trocadéro devrait permettre de rebondir, comme Eric Zemmour a toujours su le faire au cours de cette campagne. Mais le temps de la fête et des cotillons est bel et bien terminé. Et il n’y plus qu’à passer la serpillère.

Chapitre 3 : Le choix de la radicalisation

La place du Trocadéro est comble. Éric Zemmour, debout sur une estrade, fait face à plusieurs dizaines de milliers de personnes. Il lève les mains vers le ciel. Il l’a fait. Lui qui, un an auparavant, était encore polémiste sur CNEWS, marche aujourd’hui dans les pas de Nicolas Sarkozy et François Fillon. Et jure qu’il fera mentir les sondages, où il est désormais le quatrième homme, seulement. A deux pas de la scène, un homme seul se fond dans la masse. Il observe le tableau, un vague sourire aux lèvres. Cet homme, c’est Paul-Marie Coûteaux, figure des milieux conservateurs et chantre de l’union des droites. A Villepinte, il avait pris la parole, devant une foule électrisée, pour encenser Eric Zemmour. Jadis fervent soutien, il n’est aujourd’hui qu’un spectateur dubitatif, qui contemple de loin une opportunité ratée. « J’avais pourtant fait part de mes réserves, mais ils ont pêché dans leur positionnement de départ, ils n’auraient pas dû verser dans une telle radicalité« , regrette-t-il. 
Loin de la foule et de la musique tonitruante, Marine Le Pen continue sa campagne à bas bruit. Elle est désormais donnée finaliste, systématiquement, dans tous les sondages. Les Zemmouristes serrent les rangs. Ils en sont désormais persuadés : les sondages ne sont pas le reflet de la vérité, et leur stratégie est la bonne. « On est dans notre timing, assure Guillaume Peltier. On a eu une campagne en trois temps, avec la tournée littéraire qui était un test de notoriété, la précampagne de Villepinte au ralliement de Marion Maréchal, et maintenant on rentre dans le dur, avec une dynamique permanente. » Dynamique, rythme, et radicalité. La recette du cocktail explosif que va distiller Eric Zemmour pour cette dernière ligne droite. Avec une nouvelle proposition, portée par Nicolas Bay, Guillaume Peltier et Philippe de Villiers : la mise en place d’un ministère de la Remigration. A droite, on tique, encore et toujours. Car l’expression est empruntée au lexique de la droite identitaire et groupusculaire, et revendique de renvoyer dans leur pays d’origine tous les migrants et immigrés non européens. En interne, plusieurs craquent : « Trop c’est trop. » 

Attaquer la presse, faire mentir les sondages, vanter l’existence d’un vote caché

Mais encore une fois, le buzz fonctionne. La preuve par les actes, revendique Guillaume Peltier, désignant le flot de journalistes amoncelés autour de lui pour le questionner sur cette nouvelle trouvaille. D’ailleurs, un sondage leur donne raison : Selon Opinionway, « 55% des Français se déclarent favorables à la création d’un tel ministère« . CQFD. Et le pas de plus vers une nouvelle radicalisation. Si les sondages sont de leur côté, alors ce sont les médias, et les journalistes – « profession la plus détestée des Français« , comme la Zemmourie aime à le rappeler – qui mentent. Attaquer la presse, faire mentir les sondages, vanter l’existence d’un vote caché. Jouer la carte du « nous » contre « eux », et du « tous contre nous ». Et, surtout, remettre au centre du débat les questions migratoires et civilisationnelles, à force de déclarations chocs. Telle est la stratégie d’Eric Zemmour, pour mener sa dernière bataille. Elle ne fait pas l’unanimité. « Ils sont restés dans une culture de partis de minorité, critique un salarié de Reconquête, venu des Républicains. Ils sont dans la culture du coup, alors qu’il faudrait voir sur le long terme. » 
Faux, rétorque le premier cercle. « Si en septembre Eric Zemmour monte autant, c’est parce qu’il vient parler de l’identité de la France à un moment où personne ne se saisit de ce sujet, et c’est là-dessus qu’il imprime, que les gens l’attendent. » Retour aux fondamentaux, donc, pour rassembler plus largement. « Le ciment de l’union des droites, c’est ça, une seule chose relie tous nos électeurs : c’est la question de l’identité« , martèle un stratège. Le temps n’est plus à l’apaisement. Le premier cercle serre les rangs. A la barre, le duo Sarah Knafo et Guillaume Peltier. Ce sont eux qui dictent la ligne, qui entourent le candidat, qui co-écrivent et relisent ses discours. Le temps n’est plus à l’atermoiement. On réprimande sèchement ceux qui s’épanchent dans la presse, sommés de se reprendre. 
Malgré tout, les langues se délient. « On s’attendait à ce qu’il y ait une vraie démocratie interne, mais ce n’est pas le cas, regrette un engagé de la première heure. Nous ne sommes plus associés aux décisions, on a l’impression d’avoir été débarqués du bateau. » Alors les mis de côté s’organisent, et rêvent de l’après. « Il y aura forcément un congrès, et ce sera le moment de reprendre la main sur l’appareil. » La projection est devenue la plaisanterie des déçus, qui s’appellent régulièrement. « Tu fais quoi ? Je prépare le congrès« , raillent-t-ils au téléphone. Car si certains espoirs de conquête ont été enterrés, restera, après l’élection, une structure forte de plus de 100 000 adhérents, avec de nouveaux objectifs électoraux. Un butin pour lequel beaucoup sont prêts à se battre. « A ce moment-là, ce sera chacun pour soi et Dieu pour tous, prédit un cadre. Car dans le parti, beaucoup sont plus motivés par leur ambition personnelle que par leur conviction. » 
D’autres ne voient pas si loin, et se contentent d’un coup d’oeil dans le rétro. « Je ne me suis engagée que pour la campagne, après le premier tour je mets les voiles, mais on aura vécu une belle aventure« , commente une salariée. Pour plusieurs, la candidature Zemmour n’aura été qu’une parenthèse dorée de la vie politique, une sorte de quête romantique sans débouché, qui aura fait rêver, un temps, les espoirs des partisans de l’union. L’épisode, d’ailleurs, aura marqué la campagne par son caractère inédit. Jamais un parti naissant n’aura réuni tant de militants, ou connu une ferveur pareille sur le terrain. Jamais la fenêtre d’Overton n’aura été autant élargie, tant Eric Zemmour a distillé ses obsessions dans la campagne, au point de réussir à installer la théorie du « grand remplacement » dans le débat public. 

Le souvenir de la Convention de la droite

A quelques jours du premier tour, on dresse, déjà, à droite, l’éloge funèbre d’un candidat au parcours météoritique. « Dès le départ, ils se sont enfermés dans ce qu’ils font toujours : la campagne du buzz et de la punchline. Les références de Zemmour auraient dû être François Fillon et Marine Le Pen, c’est finalement Henri de Lesquen et Renaud Camus, il s’est transformé en addition de groupuscules identitaires. »  
Le soleil brille, rue Jean Goujon, le 24 mars. Un café fait l’angle, à deux pas du QG de campagne. Eric Zemmour, qui sort s’aérer, y croise quelques journalistes. Il s’arrête, pour discuter, et revient près de trois ans en arrière, au moment de la Convention de la droite. Il évoque le discours choc qu’il y a prononcé, d’une extrême virulence sur l’islam et l’immigration. « Je n’étais pas bon sur la forme, mais sur le fond, c’était l’un de mes meilleurs discours« , assure-t-il encore aujourd’hui. 
 
Il dresse un parallèle avec le célèbre Discours des fleuves du sang, prononcé en 1968 par le très à droite Enoch Powell, lors d’un rassemblement conservateur à Birmingham. L’allocution provoque alors une tempête politique et son limogeage du cabinet fantôme. « La référence est des plus symboliques, assure un ami de longue date. Car ce qu’il faut retenir d’Eric Zemmour, finalement, c’est qu’il ne rêve pas de prendre le pouvoir. Il se complait dans sa radicalité. Ne s’est il donc pas contenté d’élargir sa propre fenêtre d’Overton pour mieux y rester enfermé ? » Le premier tour se chargera de répondre à cette interrogation. Pour l’heure, escorté par ses gardes du corps, Eric Zemmour s’avance vers les Champs-Elysées, pour profiter, en solitaire, des quelques rayons de soleil.
Voir également:

Chez Zemmour, déception, pleurs… et sagesse : « C’est bien aussi la démocratie »
Le candidat qui espérait dynamiter la droite et le RN a rassemblé 7% des suffrages. Un résultat décevant pour l’ex-journaliste qui a appelé à voter pour Marine Le Pen.
Marylou Magal
L’Express
10/04/2022

Les regards sont humides et les accolades appuyées, ce dimanche, à la maison de la Mutualité. Les femmes ont chaussé leurs talons et les hommes leur veste de costume, mais le coeur n’est plus à la fête. Dans le lieu qui a accueilli Benoit Hamon en 2017 et Nicolas Sarkozy en 2012, la malédiction de la défaite se poursuit. Les résultats du premier tour de l’élection présidentielle sont tombés. De même que le score d’Eric Zemmour, à 7%. Le même chiffre qu’au mois d’août 2021, au moment où celui qui était encore éditorialiste était testé dans les premières enquêtes d’opinion.

Retour à ses débuts.

La claque. Regards hagards, les militants présents dans la salle sont sonnés. « C’est pas possible, c’est pas possible », se lamente une trentenaire en s’effondrant dans les bras de son compagnon. « C’est injuste, c’est en complet décalage avec la ferveur qu’on a rencontrée sur le terrain, avec l’espoir qu’on a suscité », regrette un autre. Les zemmouristes ont la gueule de bois. « Bon, bah, on a perdu », admet un membre du premier cercle, sourire (jaune) en coin. « Bravo quand même », lâche un soutien à un artisan de la campagne, embrassade à l’appui. « On aura fait tout ce qu’on a pu… », lui rétorque ce dernier. Et on se console comme on peut. Notamment en regardant le score de Valérie Pécresse, autour de 5%.

Eric Zemmour appelle à voter pour Marine Le Pen

Sur les écrans géants installés dans la salle, les militants écoutent Valérie Pécresse assurer qu’elle votera pour Emmanuel Macron. Ils éructent, la huent, la sifflent. « Salope ! », crie un membre de cette assemblée dont une partie est décidément toujours aussi policée. Car, malgré la déception, la plupart des participants ont déjà en tête leur vote du second tour. « Ce sera Marine Le Pen, il n’y a même pas de question à se poser », assure une membre de Reconquête. Eric Zemmour, lui aussi, choisit une ligne claire. « J’ai bien des désaccords avec Marine Le Pen, mais je ne me tromperai pas d’adversaire. C’est la raison pour laquelle j’appelle mes électeurs à voter pour Marine Le Pen », déclare-t-il à ses militants, lors de sa prise de parole. Il assure, pour autant : « Reconquête n’abandonnera rien tant que la France ne sera pas reconquise. Je suis déterminé à poursuivre le combat avec tous ceux qui nous rejoindront, et je vous dirai quelle forme cela prendra. »

L’échec, lui, est bel et bien présent. Eric Zemmour en convient, sur scène, le regard embué : « Nous sommes déçus. » Il analyse, aussi, les causes de sa chute. « Peut-être est-ce à cause de l’absence de campagne et de débat ? Du traitement qui nous a été réservé ? De la situation internationale ? Ou peut-être, aussi… de ma faute… » « Non, non, on vous aime ! », répond la salle d’une seule voix. Dans l’équipe, on explique ce résultat décevant par l’infusion de l’argument « vote utile » en faveur de Marine Le Pen. « Les électeurs de droite ont eu peur de la montée de Jean-Luc Mélenchon, et ont préféré se tourner vers Marine Le Pen », analyse un bras droit du candidat.

« C’est bien, aussi, la démocratie »

Mais tout n’est pas déception, veulent croire les zemmouristes, Eric Zemmour le premier. « Politiquement, tout a changé, parce que nous avons fait irruption dans la vie politique et dépassé les partis moribonds, revendique-t-il à la tribune. Nous avons fait, en trois mois, ce qu’aucun politicien n’a fait en 15 ans. Nous avons construit le premier parti de France. » Les équipes, elles, préfèrent enjamber l’échec, et regardent déjà vers les prochains mois. « La première récolte n’est pas si abondante qu’on l’espérait, mais les graines sont semées », résume poétiquement Philippe Schleitter, le responsable des élections législatives à Reconquête. En statique, c’est décevant, mais en dynamique, un espoir se lève, car nous avons réussi à imposer nos thèmes et à mobiliser, plus que les autres, la jeunesse de France. » Pour l’heure, « la jeunesse de France » est sonnée. La musique s’éteint lentement tandis que la salle se vide. Une jeune femme hoquette, incapable de retenir ses larmes, devant Olivier Ubéda, l’organisateur des meetings. Qui rétorque : « Il ne faut pas pleurer, c’est la démocratie. C’est bien, aussi, la démocratie. »

Voir de plus:

Éric Zemmour, à la présidentielle, une « reconquête » qui a viré à la caricature
Faute d’avoir réussi à faire la jonction entre LR et le RN, le candidat s’est obstiné dans la radicalité pour exister, quitte à sombrer dans la caricature.
Romain Herreros

Huffpost

11/04/2022

POLITIQUE – Vendredi 10 décembre 2021, Paris, huitième arrondissement. Une cinquantaine de journalistes ont été conviés au QG de Reconquête!, avec la promesse de vivre un “moment d’échange” avec Éric Zemmour. Pendant près d’une heure, ce sont ses lieutenants qui se chargent de faire la conversation avec la presse, heureuse d’avoir à couvrir un événement politique dans une campagne qui peine à prendre, marquée par un contexte sanitaire encore compliqué.

Le variant Omicron inquiète déjà, mais aucun membre du staff n’est masqué. Car l’heure est à l’enthousiasme. Le polémiste tutoie les 15% dans les sondages et s’apprête à obtenir le ralliement l’ex-numéro 2 des Républicains, Guillaume Peltier. Tout paraît sourire au polémiste lorsqu’il entre dans le vestibule, et que la masse de journalistes converge vers sa personne. “Je suis un mix entre le RN et LR. C’est pour ça que je serai au second tour”, affirme-t-il ce jour-là, sûr de lui. Ce dimanche 10 avril, il en est pourtant très loin. Avec environ 7% des voix, l’ancien journaliste arrive quatrième (très) largement derrière Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon.

“J’ai commis des erreurs, je les assume toutes. J’en assume l’entière responsabilité”, a déclaré ce dimanche Éric Zemmour dans un discours crépusculaire, avant d’appeler ses électeurs à voter pour Marine Le Pen au second tour, malgré les critiques acerbes qu’il a formulées à son encontre tout au long de la campagne.

En moins de cinq mois, son potentiel électoral a fondu comme neige au soleil. Parti comme une flèche après une période de vrai-faux suspense autour des ses intentions présidentielles, Éric Zemmour n’a cessé de perdre des points depuis le mois de février. Une trajectoire façon “montagnes russes” due en partie, à la guerre en Ukraine et aux pronostics hasardeux qu’il faisait à l’égard d’un Vladimir Poutine qu’il jugeait “agressé” par les intentions de Kiev. Mais ce n’est pas la seule raison.

Sérieusement, qui connaît Jérôme Rivière?Philippe Olivier, conseiller spécial de Marine Le Pen, en février 2022
Le candidat nationaliste n’a pas réussi à attirer des poids lourds venant des Républicains, à l’exception de Guillaume Peltier, lequel avait déjà eu un passé à l’extrême droite, que ce soit au MPF de Philippe de Villiers ou au Front national de Jean-Marie Le Pen. Et les nombreux ralliements venant du Rassemblement national, de Gilbert Collard à Stéphane Ravier en passant par Nicolas Bay ou Marion Maréchal, n’ont pas produit le moindre effet sur sa concurrente d’extrême droite, qui avait beau jeu de reléguer ces défections au rayon des trahisons intéressées.

“Sérieusement, qui connaît Jérôme Rivière ou Stéphane Ravier, en dehors des militants et des journalistes?”, ironisait auprès du HuffPost, Philippe Olivier, conseiller spécial de la candidate RN, au moment où le polémiste prenait un malin plaisir de scénariser ces prises de guerre. “Il réunit toutes les chapelles de l’extrême droite, ça intéresse qui?”.

Face à l’impasse dans laquelle se trouvait sa candidature, Éric Zemmour a ensuite tenté de reproduire la recette qui lui avait permis de percer le plafond des sondages à l’automne: marteler les références identitaires afin d’imposer l’immigration dans le débat. Objectif: “montrer qu’il est le vrai et le seul candidat de droite de cette campagne”, entonnait son entourage. Le candidat de Reconquête! a eu une fenêtre de tir: son débat face à la candidate LR.

“C’est très important, il y a des points à aller chercher chez Valérie Pécresse. On pense qu’elle va finir vraiment très bas”, fanfaronnait auprès du HuffPost le président de la Génération Z, Stanislas Rigault, en amont de l’exercice. “Pécresse, ce n’est rien, elle n’a pas d’espace, c’est fini pour elle”, savourait un rallié du RN. Problème, la présidente de la région Ile-de-France était aussi venue pour en découdre. Résultat: les échanges ont tourné au pugilat et ont encore une fois renvoyé l’image d’un Éric Zemmour davantage à l’aise dans le costume de bateleur médiatique que dans celui d’un chef de l’État capable de prendre en main le destin d’une nation.

Des provocations pour attirer la lumière
Une confrontation qui a par ailleurs conforté Marine Le Pen dans son refus de débattre avec le polémiste ou la candidate LR et de mener campagne loin des joutes télévisuelles qu’affectionne son concurrent. L’écart commençait à se creuser. Et le doute à s’installer dans ses troupes. À la peine dans les sondages, et alors que la guerre en Ukraine sature l’espace médiatique il apparaît comme celui qui ne veut pas de réfugiés ukrainiens sur le sol national, alors que les Français soutiennent l’accueil à 80%.

Éric Zemmour s’en remet encore à la transgression, et propose, en mars, un ministère de la “Remigration”. Ultime coup de communication, comme une tentative désespérée d’attirer la lumière. En réalité, la proposition marginalise encore plus le candidat à l’extrême droite et permet à Marine Le Pen d’accentuer sa dédiabolisation, malgré un programme paradoxalement similaire sur l’immigration. Au RN, on rit de ces “provocations” qui ont l’avantage de définitivement cornériser l’essayiste.

Un stratégie perdante qui a mécaniquement rebuté des LR hésitants à se déporter naturellement sur sa candidature comme il l’aurait souhaité. Raison pour laquelle Éric Zemmour en a été réduit à faire d’insistants appels du pieds en meeting, en faisant, par exemple applaudir Laurent Wauquiez et Éric Ciotti au Trocadéro. Deux poids lourds des Républicains qui sont restés jusqu’au bout fidèles à Valérie Pécresse, en dépit des offres formulées par le chef de Reconquête!, qui comptait sur la force surestimée de ses meetings spectaculaires pour faire pencher la balance de son côté. “Nous sommes les seuls à faire des rassemblement de cette ampleur”, défendait Samuel Lafont, sincèrement convaincu que ces événements agiraient comme des aimants à électeurs de droite: “chez Valérie Pécresse ils ont même  arrêter d’en faire, la dynamique est chez nous”.

Manifestement, ces démonstrations de force destinées à faire de jolies images n’ont pas permis au fondateur de Reconquête! de rebondir. En parallèle, certains de ses déplacements tournent au sketch. À Moissac, Éric Zemmour est pris en flagrant de mise en scène dans une station essence. En fin de campagne, à Aix-en-Provence, l’intéressé est refoulé d’un complexe sportif appartenant à Zinedine Zidane. Un épisode qui rappelle le fiasco de son déplacement, non loin de là, à Marseille au mois de novembre. Son entourage à beau pester contre le traitement qui est réservé au candidat, ces accrocs révèlent une forme d’amateurisme et un cruel manque d’anticipation.

Aveu d’échec
Les derniers jours, Éric Zemmour donne l’impression de se rattacher à tout ce qui peut, d’une façon ou d’une autre, relancer sa campagne. De l’affaire McKinsey à la mort du jeune Jérémy Cohen, quitte à prêter le flanc aux accusations en récupération. Sans résultat. “Ce qui est dingue, c’est que nos réunions publiques sont pleines, et que les gens sont surmotivés sur le terrain”, relatait, mercredi 6 avril, au HuffPost, un élu RN rallié au polémiste, avant d’ajouter, réaliste: “enfin, c’est aussi surtout encourageant pour l’après”.

Le lendemain de la présidentielle, Éric Zemmour l’a évoqué publiquement sur le plateau de France 2 mercredi 5 avril, en n’écartant pas l’idée de se présenter aux élections législatives au mois de juin. Un aveu d’échec pour qui prétend à la fonction suprême, comme s’il avait acté le fait que la marche était en réalité trop haute pour lui. De toute façon, était-il vraiment à la hauteur, ce candidat entouré de profils baroques, agrégeant les différentes galaxies de l’extrême droite, et s’enfermant dans une radicalité jusqu’à la caricature?

La veille de la fin de la campagne officielle, Éric Zemmour partageait sur Twitter un photomontage montrant Emmanuel Macron et Marine Le Pen caricaturés sous les traits de personnes âgées lors d’un second tour imaginaire en 2042. Du Donald Trump façon 2016 sur la forme, mais sans le succès électoral qui va avec. Quelques heures plus tard, il accusait sur ce même réseau social Emmanuel Macron de “voler l’élection”. Du Donald Trump façon 2020, mais, cette fois, avec la défaite qui va avec.

Voir par ailleurs:

Et si on arrêtait avec les bulles de filtre?
André Gunthert

L’Image sociale

13 novembre 2016

Une semaine avant le plus grand fiasco de la presse d’information américaine, abasourdie par l’élection de Donald Trump, le quotidien Le Monde publiait une enquête à charge, dénonciation sur une double page des bulles de filtre intitulée: « Facebook, faux ami de la démocratie »1. Une fois encore, c’est un journal papier qui nous alerte sur le danger constitué par les réseaux sociaux. Sous couvert de promouvoir l’échange et de favoriser la discussion, ceux-ci nous enfermeraient en réalité dans une chambre d’écho, nouvelle caverne de Platon qui ne ferait que nous renvoyer indéfiniment notre reflet.

Magie de la bulle de filtre, concept à succès inventé en 2011 par l’activiste Eli Pariser, sur la base de l’intuition apparemment logique que les algorithmes qui pilotent les moteurs de recherche ou la présentation des contenus sur les médias sociaux orientent leur réponse en fonction des préférences de l’usager2. Que personne ne sache exactement quels critères retiennent ces logiciels, dont les entreprises gardent jalousement les clés, ne fait pas obstacle à leur condamnation. Au contraire, le secret est constitutif du processus classique de diabolisation de la technique, dont le statut de boîte noire était déjà dénoncé par Gilbert Simondon, qui regrettait que l’ignorance ou le rejet de la culture technique en fasse le bouc émissaire favori des sociétés développées3.

Ce qui frappe évidemment dans la manière de présenter la question par un journal auto-proclamé « quotidien de référence », c’est l’absence de tout élément de comparaison. Le postulat des bulles de filtre une fois déduit de la nature de l’algorithme, il ne viendrait pas à l’idée des « enquêteurs » de vérifier de quelle diversité informationnelle bénéficie un abonné du Monde ou du Nouvel Observateur. On se souvient pourtant que l’hebdomadaire de la deuxième gauche, propriété du même groupe, a récemment licencié son numéro 2, Aude Lancelin, pour motif officiel de divergence idéologique – soit le méfait d’ouvrir les colonnes du magazine à des agitateurs aussi subversifs qu’Alain Badiou ou Emmanuel Todd, plutôt qu’à BHL4…

La surprise créée par l’élection de Donald Trump a permis de vérifier en vraie grandeur la dimension de l’entre-soi médiatique, qui n’a pas besoin d’algorithme pour évacuer de son horizon les motifs de trouble. La gravité de cet aveuglement est évidemment d’une toute autre ampleur, car si nul n’accorde à Facebook le rôle d’un contrepoids démocratique, celui revendiqué par la presse d’information est bien d’éclairer le citoyen.

Une revendication des plus étranges lorsqu’on constate les parti-pris des organes d’information, chacun attaché à une clientèle et qui lui tend complaisamment le miroir qui est la condition de l’acte d’achat. Parle-t-on de la bulle dans laquelle évolue le lecteur du Figaro ou le spectateur de BFMTV? En réalité, derrière la rhétorique pseudo-technicienne et la dénonciation stéréotypée d’un communautarisme digital, se cache la prétention objectiviste d’une presse qui se dépeint en gardienne de l’universalisme des Lumières. Pour savoir la vérité, ne discutez pas sur Facebook, achetez plutôt Le Monde, seul garant d’une opinion réellement éclairée, nous dit sournoisement un article qui ne fournit aucun élément d’évaluation des bulles.

Ou plutôt si: l’article présente rapidement les conclusions d’une véritable étude, publiée par la revue Science, qui constate que le système de sélection de Facebook ne modifie que de 1% l’exposition aux contenus politiques de camps opposés5. Et donne la parole au spécialiste Dominique Cardon, qui résume: « La bulle, c’est nous qui la créons. Par un mécanisme typique de reproduction sociale. Le vrai filtre, c’est le choix de nos amis, plus que l’algorithme de Facebook ». Ce qui n’empêche pas le quotidien de condamner globalement « un forum au ton virulent, géré par un algorithme qui se dit “agnostique”, mais révèle son incapacité à susciter un vrai débat, fondement de la culture démocratique. » Fermez le ban!

On ne pourrait pas démontrer de façon plus évidente le biais d’un article qui contredit ses éléments d’information les plus fondés, où les mécanismes décrits comme producteurs de « bulles » sont tout simplement les mêmes que ceux qui conduisent à la formation de l’opinion – soit un ensemble de choix individuels, pesés, discutés et négociés qui déterminent l’orientation du citoyen, socle de la vie démocratique.

Traduisons: il n’y a pas de bulle. Et il n’y a pas non plus d’impartialité journalistique, qui se hisserait au-dessus de la subjectivité des réseaux sociaux. N’en déplaise au « quotidien de référence », qui s’adresse à une clientèle tout aussi calibrée par sa régie de publicité, c’est la prétention à l’objectivité, à la neutralité et à un pluralisme défini d’en haut qui constitue le principal obstacle à une information honnête, c’est-à-dire signée, et qui admet son orientation, plutôt que de la nier.

La grande nouveauté de la présentation de l’information sur les réseaux sociaux, c’est justement d’y arriver toujours précédée par la signature du contact qui l’a sélectionnée, autrement dit l’indication implicite d’une lecture ou d’une position, qui pourra être interrogée ou discutée. Bien sûr, comme les rédactions, qui visent des groupes sociaux et s’adressent à des opinions politiques, les médias conversationnels tendent à normaliser l’échange. Il n’en reste pas moins, pour quiconque se souvient de l’univers de l’information avant internet, que la richesse et la diversité des sources proposées par les médias sociaux est tout simplement sans comparaison avec le petit monde de la presse d’avant-hier.

Plutôt que des bulles, indépendantes et forcément étanches, la dynamique des réseaux sociaux produit des essaims informationnels perméables, orientés par les préférences et les affinités, mais toujours susceptibles d’être traversés par les impulsions virales, la contagion du LOL ou la sérendipité du web. Habités par la conviction de l’universel, les vieux médias découvrent avec frayeur les îlots minoritaires et la fragmentation communautaire, sans s’apercevoir qu’ils ne sont eux-mêmes pas moins polaires, relatifs et bornés. En réalité, c’est à une nouvelle pensée du divers qu’invite la conversation en ligne, faite de mobilisations ponctuelles et de repositionnements instantanés, reflet d’une société de moins en moins fondée sur des logiques d’appartenance, avec laquelle il va bien falloir apprendre à composer.

Alexis Delcambre, Alexandre Piquard, “Facebook, faux ami de la démocratie”, Le Monde, 3 novembre 2016, p. 14-15. [ ]
Eli Pariser, The Filter Bubble. What the Internet Is Hiding from You, New York, Penguin Press, 2011. [ ]
Gilbert Simondon, Du mode d’existence des objets techniques, Paris, Aubier, 1958. [ ]
Aude Lancelin, Le Monde libre, Paris, LLL, 2016. [ ]
Eytan Bakshy, Solomon Messing, Lada Adamic, “Exposure to ideologically diverse news and opinion on Facebook”, Science, 7 mai 2015. [ ]

Voir par ailleurs:

Zemmour lâché par un de ses premiers conseillers : « Il est déconnecté du réel »

Entourage défaillant, codes trop bourgeois, oubli de la France des « gilets jaunes »… Pierre Meurin, un des proches soutiens d’Eric Zemmour, fustige les lacunes de sa pré-campagne. Entretien choc.

Propos recueillis par Étienne Girard

L’Express

29/11/2021

Il a fait partie des lieutenants des premiers mois. Jusqu’à la fin de l’été, Pierre Meurin, âgé de 31 ans, figurait parmi les six membres du « comité exécutif » secret placé auprès d’Eric Zemmour pour préparer son entrée dans la vie politique. Cet ex-collaborateur de Marion Maréchal à l’ISSEP, également président pendant plusieurs années des Jeunes pour la France, le mouvement de jeunesse du parti de Philippe de Villiers, était chargé de structurer les forces zemmouriennes dans les territoires. C’est lui qui a coordonné, à la fin du mois de juin, la première campagne d’affichage en faveur de la candidature du polémiste. Aujourd’hui, pourtant, le voilà en retrait. Les choix stratégiques opérés depuis plusieurs semaines par Eric Zemmour ne lui conviennent pas. Au point de lui demander, dans une note d’alerte envoyée ce jeudi 25 novembre, de « réorienter radicalement (sa) campagne tant qu’il est encore temps ».

Dans ce document au ton sans concession, Meurin fustige l' »immaturité politique » du presque-candidat et de son entourage. Il lui enjoint d’élargir ses sujets d’attention, au-delà de l’immigration : « Vous adoucir est la clef de la suite de votre campagne ». A défaut, il lui prédit un score modeste le jour du premier tour, « entre 6 et 8% ». A quelques jours de la déclaration de candidature officielle d’Eric Zemmour, Pierre Meurin revient pour la première fois sur les coulisses de la pré-campagne et analyse auprès de l’Express les lacunes de sa stratégie. Il formule plusieurs recommandations d’urgence. Comme on tente d’arrêter un train qui déraille. Entretien fleuve et choc.

L’Express : Au printemps 2021, vous avez fait partie des premiers soutiens d’Eric Zemmour. Où en êtes-vous aujourd’hui ?

Pierre Meurin : J’ai quitté l’équipe de campagne à contrecoeur à la fin du mois d’août, pour des raisons personnelles. J’y ai conservé plusieurs amis dont j’ai pu mesurer l’enthousiasme lorsque la dynamique semblait inexorable. J’ai toutefois depuis le début de la méfiance, et ces sondages, bien en amont de l’échéance présidentielle, m’apparaissaient trop beaux pour être vrais, surtout lorsque l’on observait sa manière de faire campagne.

Sa manière de faire campagne, c’est-à-dire ?

Je suis entré, fin mars dernier, dans le comité exécutif de la pré-campagne, avec un seul objectif : faire du candidat Zemmour le successeur du candidat Sarkozy en 2007, soit l’alliance du « Kärcher » et du « travailler plus pour gagner plus » en intégrant les enjeux sociaux et économiques du dernier mandat présidentiel, principalement la crise des gilets jaunes. Il m’apparaissait possible qu’Eric Zemmour puisse faire l’alliance entre les électeurs populaires et la bourgeoisie conservatrice qu’appelait Patrick Buisson de ses voeux. La forte notoriété de ce « pré-candidat » et le nouveau souffle qu’il aurait pu donner à la campagne m’apparaissaient le meilleur moyen de casser la digue mitterrandienne et de rebâtir une droite de conviction sur les cendres d’un Rassemblement National inapte à rassembler une majorité d’électeurs depuis 30 ans. Peut-être avons-nous trop demandé à Eric Zemmour : quitter le couloir de l’intellectuel sans concession qui essentialise tout avec un pessimisme bien trop communicatif. J’attendais qu’il devienne l’homme qui dit publiquement, avec humour et foi en l’avenir : « Je vous promets qu’une fois élu, je ne dirai plus ‘c’était mieux avant' ». Sa pré-campagne est sur la forme et sur le fond aux antipodes du titre de son livre. Il a préféré rester le Cassandre d’une France qui aurait précisément dit son dernier mot.

Soutenez-vous toujours sa candidature à l’Elysée ?

Je ne soutiens pas cette candidature teintée de désespérance. Il faut proposer « du rêve » à nos concitoyens et non seulement du sang et des larmes. A défaut, je ne saurais ni avoir envie, ni même y croire. Il faudrait qu’il reprenne son narratif de campagne totalement à zéro. Mais qui sait, peut-être est-ce encore possible ?

Eric Zemmour n’a jamais caché vouloir axer sa campagne sur une radicalité maximale en matière d’immigration et d’identité, sur l’effacement supposé des traditions françaises.

Avez-vous cessé de partager ses constats sur la France ?

Pour emporter la présidentielle, la brutalité du lanceur d’alerte ne suffit pas. Je partage ses convictions sur le danger migratoire, mais il ne convaincra pas les Français de lui apporter leurs suffrages sur un simple « votez pour moi sinon vous allez mourir ». Or, en substance, c’est son message. En six mois de pré-campagne électorale, son ton pour le moins anxiogène n’a pas évolué depuis son terrible discours à la Convention de la droite de septembre 2019. Il faut proposer un projet de civilisation, un destin commun, non se borner à identifier des menaces, même si celles-ci sont réelles. Le message que les Français veulent entendre, c’est « rendre sa fierté à la France » et « rendre leur dignité aux Français ».

Vous lui reprochez en somme un ton trop pessimiste.

Au-delà du ton, la campagne d’Eric Zemmour s’articule autour d’une double erreur stratégique. Il est convaincu, et ne manque pas de le dire devant son équipe de campagne et ses proches, que son adversaire principal s’appelle Jean-Luc Mélenchon, qui s’enthousiasme de la créolisation de la France. Par opposition, il rentre dans le piège d’une vision ethnique de la civilisation française, croyant que le socle des 70% de Français hostiles à l’immigration voteront majoritairement pour lui sous prétexte qu’il serait le plus cohérent et le plus clair. D’un point de vue intellectuel, cela pourrait se défendre. Mais s’il fait de Monsieur Mélenchon son adversaire principal, il contribue à faire exister politiquement ce dernier, qui n’est pas le président sortant. Veut-il gagner la présidentielle ou terminer devant Monsieur Mélenchon ? En outre, il n’est pas propriétaire de la fermeté migratoire et sécuritaire, quoi que l’on pense de la sincérité des autres offres politiques. D’Emmanuel Macron, qui mettra en avant ses lois sécuritaires et son ministre sarkozyste Gérald Darmanin, jusqu’au Rassemblement national dépositaire du sujet depuis des années, en passant par des Républicains largement « zemmourisés », tous les états-majors politiques fourbissent leurs armes pour absorber le zemmourisme

A quel moment avez-vous commencé à douter de sa pré-campagne présidentielle ?

Le tournant principal, c’est la « croisée des chemins ». L’occasion manquée pour Eric Zemmour d’aller voir cette France de Christophe Guilluy dont il parlait si souvent sur CNews. Malheureusement, Eric Zemmour a préféré s’exprimer devant une France qui ne vote pas pour lui, une France des grandes villes où il n’avait que des coups à prendre. J’aurais préféré qu’il aille à Vierzon, Montluçon, Firminy, Etampes, Aurillac, Macon, Auch, Carcassonne, Combourg, Lens, Vesoul… Cette France des villes moyennes dévitalisées par la mondialisation et la métropolisation. Finalement, la seule étape véritablement populaire de cette campagne fut Charvieu-Chavagneux, ville péri-urbaine de la grande couronne lyonnaise, dont j’ai été le directeur de cabinet du maire pendant trois ans, de 2015 à 2018.

En réalité, le véritable tournant de cette campagne, c’est l’incapacité d’Eric Zemmour à sortir des grandes lignes TGV de la SNCF. Il dénonce depuis longtemps, à raison, le Jacques Attali mondialisé des aéroports. Il est malheureusement son miroir bourgeois des grandes gares SNCF, et je le regrette. Qu’elle est pourtant belle, cette France des routes nationales, des routes départementales et des petites communes. Elle avait tant à lui apporter.

On vous répondra que vous vous êtes trompé de candidat : vous décrivez la France et les thèmes de Marine Le Pen…

C’est amusant parce que lorsque l’on dit à Eric Zemmour que la France, et notamment les classes populaires, attendent un programme complet, par exemple pour que nos villes moyennes et nos petites communes cessent d’être dévitalisées par la métropolisation, pour leur pouvoir d’achat également, il répond exactement ceci : « Je ne suis pas candidat pour faire la même campagne que Marine Le Pen ». Autrement dit, cela ne l’intéresse pas vraiment.

Marine Le Pen fait certainement d’excellentes propositions concrètes pour cette France rurale et péri-urbaine. Mais je demeure persuadé que Marine Le Pen, lorsque le décrochage d’Eric Zemmour sera incontestable, risque de voir resurgir toutes les critiques sur ses faiblesses structurelles : débat raté en 2017, parti ruiné, et peut-être une affaire d’assistants parlementaires qui ressortira opportunément. Elle n’est pas, à mon avis et sous toutes réserves, en mesure de battre Emmanuel Macron.

Qu’est-ce qui, au fond, vous a choqué dans la démarche d’Eric Zemmour ?

Je ne suis pas choqué au sens moral du terme. Je regrette une pré-campagne qui ressemble à un acte manqué. L’ascension fulgurante dans les sondages l’a certainement conforté, lui avec son équipe, dans ses certitudes. J’appelais de mes voeux une pré-campagne de contrepied, lors de laquelle il aurait pu développer une image d’homme empathique, compétent, créatif, visionnaire et optimiste. Ce qui me choque, puisque c’est votre terme, c’est qu’il entend passer du métier de journaliste à celui de chef d’Etat sans changer sa méthode de travail ni ses habitudes. Il a fait la même tournée littéraire et médiatique que pour ses précédents ouvrages.

Sa venue devant le Bataclan le 13 novembre ou son doigt d’honneur à une militante ce samedi à Marseille vous paraissent-ils indignes d’un chef d’Etat potentiel ?

Sur le doigt d’honneur, c’est objectivement un vilain geste. Mais je trouve que c’est paradoxalement un geste très humain. Il découvre la violence d’une campagne présidentielle, et il faut bien reconnaître que les attaques qu’il subit de ses opposants sont inouïes, scandaleuses et intolérables dans une démocratie. Je me mets à sa place, et je ne communierai pas au procès en indignité qui lui est fait.

Sur le Bataclan, j’ai trouvé ça déplacé, et jamais je n’aurais conseillé cela. Surtout que tirer sur François Hollande revient à tirer sur un cadavre. Il aurait dû plutôt, par exemple, et comme je lui avais conseillé avec un ami,se rendre à la messe de Noël à Saint-Etienne-du-Rouvray, paroisse du Père Hamel, sans convoquer les journalistes. Il aurait pu faire une déclaration a posteriori pour lier christianisme, symbolique de Noël, civilisation française et lutte contre l’islamisme.

De nombreuses critiques commencent à se faire jour sur la faiblesse de l’entourage d’Eric Zemmour. Vous qui avez côtoyé de près les cadres de la pré-campagne, les comprenez-vous ?

Oui. Je disais souvent à l’époque que m’occuper à plein temps du maillage territorial, de l’opérationnel militant et même des parrainages était compliqué pour le jeune trentenaire que je suis, même si j’ai quelques expériences en termes de campagne électorale, notamment au niveau local. Je trouve que l’équipe ne s’est pas, depuis, enrichie de profils réellement expérimentés. C’est bien sûr un signal de faiblesse qui préfigurait les erreurs de ces dernières semaines.

Son équipe de communication, par exemple, est plus spécialisée dans ce que l’on appelle la « riposte », la communication « d’influenceur » ou même le « trolling ». Quel communicant sérieux aurait conseillé à Eric Zemmour de se rendre au Bataclan, ou d’arriver à Marseille en accusant la ville toute entière dans un tweet d’être le royaume de la racaille ? Et je ne vous parle pas des « newsletters » des Amis d’Eric Zemmour dont les textes font lever les yeux au ciel beaucoup de monde, avec des formules infantilisantes. Le tweet un peu immature sur Rama Yade : – « Je tiens à assurer Rama Yade de tout mon micro-soutien face au micro-drame qu’elle micro-traverse » – relève du trolling, pas de la communication d’un candidat en mesure d’accéder au second tour.

Je n’ai pas compris pourquoi Antoine Diers, peut-être le meilleur élément politique de cette équipe, était réduit à un rôle d’animation médiatique et n’avait aucune information sur les opérations. Je n’ai pas non plus compris pourquoi Jean-Frédéric Poisson n’avait pas intégré le dispositif, par exemple pour diriger la recherche des parrainages ou le maillage territorial. Par ailleurs, Eric Zemmour ne gère absolument pas son équipe, il délègue tout à Sarah Knafo dont il attend qu’elle lui offre l’Elysée. Il ne participait jamais aux réunions du comité exécutif lorsque j’en faisais partie.

Eric Zemmour a affirmé à plusieurs reprises vouloir parler à la France des « gilets jaunes », un sujet qui vous tient à coeur. Peut-il y parvenir ?

Non seulement je suis sceptique, mais je crois que l’exercice lui coûte. Pour l’anniversaire des gilets jaunes, il a justement publié une vidéo directement adressée à ces derniers. Pendant dix minutes, il propose la suppression du permis à points, le rétablissement général des 90 km/h et une baisse de la CSG sur les bas salaires. Dix minutes pour trois mesures, annoncées dans un appartement parisien dont je n’ose demander le prix au mètre carré. Ce n’est pas une critique de classe, mais c’est une erreur de communication révélatrice d’une importante déconnexion du réel.

Avez-vous formulé des propositions en ce sens auprès d’Eric Zemmour ?

Oui, bien sûr ! Et il avait l’air véritablement intéressé, je ne doute pas de sa bonne foi. Il faut diviser par deux la taxe sur le carburant, rétablir en effet les 90 km/h, amnistier les petites infractions routières et, surtout, lancer un grand plan de rénovation des routes secondaires en France, pour réduire les accidents et fluidifier le trafic sur les axes les plus congestionnés.

Mais pour saisir ce que vit l’automobiliste quotidien, il faut être entouré de gens qui connaissent le sujet. Eric Zemmour n’est pas entouré d’élus de terrain à même de lui faire saisir cette France qui pense que « nous sommes gouvernés par des lascars qui fixent le prix de la betterave et qui ne sauraient pas faire pousser un radis », selon le bon mot de Michel Audiard. En conséquence, soit ils votent Marine Le Pen, soit ils ne votent pas. Je pense depuis longtemps qu’offrir plus de libertés et de pouvoir d’achat aux automobilistes, c’est tendre enfin la main à ceux qui ont subi la relégation sociale, économique et même identitaire lors de ces quarante dernières années. C’est le geste symbolique principal pour ouvrir à nouveau un dialogue avec cette France qui ne vote souvent plus. Mais Eric Zemmour semble avoir trop de certitudes pour présenter un programme tenant compte de la trivialité du quotidien.

Est-ce à dire que vous pensez que, comme d’autres l’ont dit, « ça finira mal » ?

Pas forcément. Une campagne est une course de fond, pas un sprint. Je suis très sceptique sur ses chances de dépasser les 6-8%, s’il obtient ses 500 signatures. Mais Eric Zemmour est un OVNI politique. Il a créé une dynamique qui, spectaculairement, montre à quel point les électeurs de droite sont en quête de radicalité sur les questions régaliennes. Il faut bien sûr porter ceci à son crédit. Il est déjà producteur des thèmes de la campagne, reléguant la gauche à ses absurdités progressistes, wokistes et ses débats sur le pronom « iel ». Grâce à lui en partie, la gauche est inexistante. Au-delà des thèmes de la campagne, il pourrait être aussi faiseur de roi, ou accompagner un candidat au second tour de la présidentielle, donc pourquoi pas contribuer à faire battre Emmanuel Macron. Mais nous en sommes encore loin. Cinq mois, c’est long, tout est ouvert.


Présidentielle/2022: Qui nous délivrera des Russes et des Sarrasins ? (What tragic moment for a Western world incapable of confronting at the same time both the Islamic and Russian threats ?)

25 février, 2022

Vous avez finalement un paradoxe aujourd’hui dans la politique française, qui est presque une tenaille. C’est à dire que nous sommes pris en tenaille entre d’une part une gauche qui dans son ensemble ne reconnait pas le danger de l’islamisme, ou en tout cas ne l’évalue pas à sa juste dimension. (…)  Et puis, (…) une droite qui est incapable de penser la question russe. (…) Il y a un côté, que je dirais presque tragique pour nous Français, de se dire qu’il n’y a pas vraiment sur la scène politique un homme politique qui est capable de penser de manière vraiment sérieuse ces deux menaces en même temps. Laure Mandeville
S’il a fallu repenser de fond en comble la sociologie des intellectuels, c’est que, du fait de l’importance des intérêts en jeu et des investissements consentis, il est suprêmement difficile, pour un intellectuel, d’échapper à la logique de la lutte dans laquelle chacun se fait volontiers le sociologue — au sens le plus brutalement sociologiste — de ses adversaires, en même temps que son propre idéologue, selon la loi des cécités et des lucidités croisées qui règle toutes les luttes sociales pour la vérité. Pierre Bourdieu
Nous n’avons point trouvé d’autres moyens de garantir nos frontières que de les étendre. Catherine II (lettre à Voltaire, 1772)
Messieurs, charbonnier est maître chez soi. Nous sommes un Etat souverain. Tout ce qu’a dit cet individu ne nous regarde pas. Nous faisons ce que nous voulons de nos socialistes, de nos pacifistes et de nos juifs, et nous n’avons à subir de contrôle ni de l’humanité ni de la SDN. Joseph Goebbels (SDN, Genève, 1933)
L’erreur est toujours de raisonner dans les catégories de la « différence », alors que la racine de tous les conflits, c’est plutôt la « concurrence », la rivalité mimétique entre des êtres, des pays, des cultures. La concurrence, c’est-à-dire le désir d’imiter l’autre pour obtenir la même chose que lui, au besoin par la violence. Sans doute le terrorisme est-il lié à un monde « différent » du nôtre, mais ce qui suscite le terrorisme n’est pas dans cette « différence » qui l’éloigne le plus de nous et nous le rend inconcevable. Il est au contraire dans un désir exacerbé de convergence et de ressemblance. (…) Ce qui se vit aujourd’hui est une forme de rivalité mimétique à l’échelle planétaire. (…) Ce sentiment n’est pas vrai des masses, mais des dirigeants. Sur le plan de la fortune personnelle, on sait qu’un homme comme Ben Laden n’a rien à envier à personne. Et combien de chefs de parti ou de faction sont dans cette situation intermédiaire, identique à la sienne. Regardez un Mirabeau au début de la Révolution française : il a un pied dans un camp et un pied dans l’autre, et il n’en vit que de manière plus aiguë son ressentiment. Aux Etats-Unis, des immigrés s’intègrent avec facilité, alors que d’autres, même si leur réussite est éclatante, vivent aussi dans un déchirement et un ressentiment permanents. Parce qu’ils sont ramenés à leur enfance, à des frustrations et des humiliations héritées du passé. Cette dimension est essentielle, en particulier chez des musulmans qui ont des traditions de fierté et un style de rapports individuels encore proche de la féodalité. (…) Cette concurrence mimétique, quand elle est malheureuse, ressort toujours, à un moment donné, sous une forme violente. A cet égard, c’est l’islam qui fournit aujourd’hui le ciment qu’on trouvait autrefois dans le marxisme. René Girard
Un des grands problèmes de la Russie – et plus encore de la Chine – est que, contrairement aux camps de concentration hitlériens, les leurs n’ont jamais été libérés et qu’il n’y a eu aucun tribunal de Nuremberg pour juger les crimes commis. Thérèse Delpech (2005)
Taiwan est un des rares problèmes stratégiques qui puisse provoquer une guerre mondiale aussi sûrement que l’Alsace-Lorraine au début du siècle dernier. Thérèse Delpech
Le XXe siècle n’est pas encore terminé en Asie et ni la guerre froide ni même la Seconde Guerre mondiale n’ont dit leur dernier mot dans cette région. Thérèse Delpech
Sans l’Ukraine, la Russie cesse d’être un empire (…) Pour Moscou, en revanche, rétablir le contrôle sur l’Ukraine ― un pays de cinquante-deux millions d’habitants doté de ressources nombreuses et d’un accès à la mer Noire –, c’est s’assurer les moyens de redevenir un État impérial puissant, s’étendant sur l’Europe et l’Asie. La fin de l’indépendance ukrainienne aurait des conséquences immédiates pour l’Europe centrale. (…) La Russie peut-elle, dans le même mouvement, être forte et démocratique ? Si elle accroît sa puissance, ne  cherchera-t-elle pas à restaurer son domaine impérial ? Peut-elle prospérer en tant qu’empire et en tant que démocratie ? (…) Et la « réintégration » de l’Ukraine reste, à ce jour, une position de principe qui recueille le consensus de la classe politique. Le refus russe d’entériner le statut d’indépendance de l’Ukraine, pour des raisons historiques et politiques, se heurte frontalement aux vues américaines, selon lesquelles la Russie ne peut être à la fois impériale et démocratique. (…) D’autant que la Russie postsoviétique n’a accompli qu’une rupture partielle avec son passé. Presque tous ses dirigeants « démocratiques », bien que conscients du passif et sans illusions sur la valeur du système, en sont eux-mêmes le produit et y ont accompli leur carrière jusqu’au sommet de la hiérarchie. Ce n’étaient pas des anciens dissidents comme en Pologne ou  en République tchèque. Les institutions clés du pouvoir soviétique ― même affaiblies et frappées par la démoralisation et la corruption ― n’ont pas disparu. À Moscou, sur la place Rouge, le mausolée de Lénine, toujours en place, symbolise cette résistance de l’ordre soviétique. Imaginons un instant une Allemagne gouvernée par d’anciens gauleiters nazis, se gargarisant de slogans démocratiques et entretenant le mausolée d’Hitler au centre de Berlin. Zbigniew Brzezinski (“Le Grand Echiquier”, 1997)
C’est toujours la même chose. (…) La Russie se présente comme faible: il faut l’aider, se garder de l’humilier, consolider ses progrès. Elle se présente en même temps comme redoutable par son immensité, son armée, son arsenal atomique, son pétrole. Elle fait planer une vague menace. Elle pourrait être encore pire. Apaisons-la. (…) Que veut la Russie de Poutine ? Pour commencer, reconstituer l’URSS. Elle est en contentieux de frontières avec l’Ukraine, l’Estonie, la Lettonie, la Moldavie, le Kazakhstan, la Géorgie. Elle a soin d’entretenir ce contentieux, de le faire suppurer et quand l’occasion se présente, de l’enflammer, comme aujourd’hui. Au lieu de s’occuper de l’épouvantable niveau sanitaire, de l’école à la dérive, elle construit des sous-marins, des porte-avions, développe des systèmes d’armes, pratique la menace et le chantage tous azimuts. Nous saluons : «La Russie a retrouvé sa fierté.» En fait elle court à sa ruine. Elle ne peut concevoir la négociation qu’en termes de victoire. (…) À force de répétition, de crise en crise, cet appétit pour l’agrandissement finit par nous paraître naturel. C’est comme un vieux travers de la Russie, presque un élément du folklore, comme le samovar. C’est leur habitude et nous nous y habituons. Notre jobardise, notre crédulité, notre naïveté sont, avec la domination, l’autre grande satisfaction de l’État russe. Alain Besançon
La Russie a su nous instiller une culpabilité corrosive pour avoir gagné la guerre froide. Elle s’est constamment posée en victime, au point que le refrain de la diplomatie française a été pendant des années qu’ »il ne fallait pas humilier la Russie ». Au nom de ce principe, cette dernière a bénéficié d’une indulgence exceptionnelle, dont elle a usé et abusé. Quel autre pays au monde peut en effet se permettre de raser des villes, de spolier les étrangers, d’assassiner les opposants hors de ses frontières, de harceler les diplomates étrangers, de menacer ses voisins, sans provoquer autre chose que de faibles protestations ? La raison en est que la Russie se pose constamment en victime, et elle a réussi à persuader les Occidentaux qu’ils étaient responsables de la débâcle des premières années de l’après-communisme, alors que la cause de ce fiasco tenait à l’héritage du communisme et aux caractéristiques de la nouvelle élite qui a émergé sur les ruines de l’Etat soviétique. De même que Hitler jouait à fond sur la culpabilité suscitée en Europe par le traité de Versailles, de même les Russes paralysent notre volonté en nous faisant endosser la faute de leurs déboires pendant les années Eltsine. Ainsi tout est bon : nous avons élargi l’OTAN, nous avons fait la guerre à la Yougoslavie, nous avons proclamé l’indépendance du Kosovo. En réalité, le tournant de la Russie vers ce qui allait devenir la dictature poutinienne a été pris avant ces événements. Il remonte à la crise de l’automne 1993, lorsque Boris Eltsine a donné la troupe contre la Douma et fait adopter une nouvelle Constitution qui mettait un terme à la séparation des pouvoirs et fermait à la Russie la voie de la démocratie libérale à l’européenne, – et cela, dès cette époque, au nom d’un renouveau impérial. Les propagandistes du Kremlin ont parfaitement assimilé la phraséologie occidentale et ils la manipulent en maîtres. Encore une fois, le précédent de Hitler, qui sut jusqu’en 1938 dissimuler ses projets de conquêtes sous le slogan du « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes » et du « droit du peuple allemand à l’autodétermination », est particulièrement instructif : les régimes autoritaires savent concentrer le mensonge en un rayon laser dévastateur qu’ils braquent sur les centres nerveux des démocraties pétrifiées. Aussi devons-nous avant tout nous débarrasser de cette culpabilité débilitante, à tous les sens du terme. Nous devons nous rappeler comment Vladimir Poutine est arrivé au pouvoir, par la provocation et une guerre menée contre des citoyens russes. Nous devons nous rappeler ce qu’il a réalisé en quelques années : la mise au pas totale du pays, la redistribution de la propriété au profit de son clan, l’organisation d’une propagande systématique de haine contre les Occidentaux, l’occultation des crimes du communisme, la réhabilitation de Staline, un lavage de cerveau quotidien des citoyens russes visant à leur inculquer la paranoïa, le culte de la force et l’esprit de revanche. (…) C’est devant cette Russie dangereuse que nous nous trouvons. Cessons de nous accuser et de trouver à la Russie mille excuses, qui ne servent qu’à justifier notre lâcheté. Elle nous dit qu’elle défend ses intérêts légitimes en envahissant un pays indépendant. Et dans les chancelleries occidentales, nombreux sont ceux qui sont prêts à lui reconnaître implicitement une « sphère d’influence », pour la « rassurer, apaiser » son complexe d’encerclement (c’est par les mêmes arguments que les Anglo-Saxons ont justifié l’abandon de la Pologne à Staline en 1944-1945). A ceux-là il faut rappeler que, une semaine avant de lancer l’opération d’annexion de la Géorgie, la Russie avait discrètement cédé à la Chine les territoires contestés qui avaient failli mener à une guerre entre les deux pays en 1969. (…) La conclusion est simple : la Russie poursuit de sa vindicte les Occidentaux et les pays qui s’orientent vers l’Europe et les Etats-Unis. Elle se prétend encerclée par l’OTAN et ne se soucie nullement d’une Chine autrement agressive, dynamique et dangereuse pour sa « sphère d’influence ». Ce qu’elle hait et redoute, c’est la liberté. Elle guette avidement chez nous les signes de faiblesse, d’aveuglement, de corruption et de capitulation préventive – et elle n’a que trop d’occasions de se réjouir. Or chaque démission en appellera d’autres plus grandes. Tant que demeurera une Europe indépendante alliée aux Etats-Unis, la Russie se sentira encerclée. La réalisation des prétendus intérêts de sécurité russes passe par l’asservissement par cercles successifs de tous ses voisins occidentaux et méridionaux. Françoise Thom (2008)
Les intellectuels et le communisme étaient faits pour se rencontrer depuis que Lénine a compris que le prolétariat n’allait pas briser ses chaînes d’exploité, comme le croyait Marx, et qu’il fallait un parti de révolutionnaires professionnels pour prendre le pouvoir, comme il l’écrit dans Que faire? en 1902. La révolution, devenait du coup une affaire d’intellectuels éclairés, chargés de faire le bonheur du peuple malgré lui. Être au centre du pouvoir, en tant que conseiller ou comme acteur, est un vieux rêve de l’élite pensante depuis Platon. De plus, le déterminisme historique qui caractérise la théorie marxiste, avec la lutte des classes comme moteur de l’histoire et l’inéluctable avènement du communisme, stade suprême de l’humanité, offrait aux intellectuels la feuille de route dont ils rêvaient. Les voilà au cœur de l’action avec la boussole pour les diriger. Le communisme une fois instauré, tous les régimes en question ont éliminé les intellectuels qui n’étaient pas dans la ligne, mais tant qu’il s’est agi du sang des autres là-bas, au loin, de ceux qui subissaient, la plupart des intellectuels occidentaux sympathisants ont continué à croire en l’avenir radieux. (…) L’expression «opium des intellectuels» est de Raymond Aron, l’un de nos rares intellectuels à avoir échappé à l’attraction communiste. L’appétence particulière de nos «penseurs» pour cette idéologie tient à plusieurs facteurs. Pour l’essentiel, disons que le rapport de l’intellectuel français au pouvoir est singulier, au phénomène de cour mis en place sous la royauté: être proche, avoir l’oreille du prince a toujours été une marque de reconnaissance. En France le pouvoir attire, jusqu’à aveugler souvent. D’autre part, la philosophie des Lumières qui a annoncé la Révolution française a démontré comment la pensée pouvait préparer les esprits aux bouleversements politiques et sociaux, ce que le communisme systématise avec le parti de Lénine justement. Le facteur révolution joue aussi son rôle, toute la culture post 1789 a magnifié ce moment, c’est seulement récemment que nous avons pris conscience que l’instrumentalisation idéologique pouvait conduire à la Terreur, comme en 1793. L’expression populaire «on ne fait pas d’omelette sans casser d’œufs» présente les excès révolutionnaires comme nécessaires, donc acceptables. En réalité, il n’y a jamais eu de révolution communiste, c’est l’une des impostures de cette histoire. Dans les faits, le pouvoir n’a jamais été conquis à la suite d’une révolte populaire: le coup d’État de Lénine en octobre 1917, la guerre civile gagnée par Mao en 1949, la guerre de libération nationale conduite par Ho Chi Minh au Vietnam en sont quelques exemples. Le terme de «révolution communiste» est un oxymore que nos intellectuels ont vénéré. (…) L’expression [« compagnon de route »] est due à Trotski, en 1922. Elle désigne l’intellectuel qui est prêt à faire un bout de chemin avec les communistes sans pour autant adhérer au parti. (…) Dans à peu près tous les pays du monde il y a eu des compagnons de route: GB Shaw en Grande Bretagne, Dashiell Hammett aux Etats Unis, Bertolt Brecht en Allemagne, Alberto Moravia en Italie, etc. Il serait plus court de citer les intellectuels restés lucides. (…) Lénine désignait par ce terme [« idiot utile »] l’homme politique, l’homme d’affaires qui pouvaient être utilisés pour promouvoir tel ou tel aspect du communisme, par orgueil (se rendre intéressant), par ignorance, par cupidité, bref en usant de tous les ressorts humains. Le plus connu des « idiots utiles » est l’ancien président du Conseil français, sous la IIIe République, Edouard Herriot, invité en Ukraine au début des années 1930 alors que la famine, instrumentalisée par Staline pour liquider les paysans récalcitrants à la collectivisation, battait son plein. Il en a nié la réalité, soit plusieurs millions de morts. Plus près de nous, François Mitterrand s’est prêté à la même opération pour le compte de Mao. Reçu par le Grand Timonier alors que la famine décimait le pays à cause du Grand bond en avant, il en a contesté l’ampleur comme Mao lui avait dit. De 30 à 50 millions de Chinois sont morts à cette époque. On ne compte pas les hommes d’affaires capitalistes qui ont aidé les régimes communistes à survivre par des crédits ou en livrant du matériel, de la technologie jusque et y compris à l’usage des travailleurs forcés des camps de concentration. Tout ce passé est douloureux pour nos consciences, voilà pourquoi aussi il est tentant de l’oublier, voire de l’escamoter. (…) La fameuse phrase de Sartre sur « il ne faut pas désespérer Billancourt », peut-être une explication de cette cécité. Le communisme a représenté un tel espoir que peu importait la réalité. Pour beaucoup il était préférable de croire que de voir, donc ils se sont aveuglés d’eux-mêmes car la vérité sur le communisme a été connue dès les premiers mois, les témoignages n’ont jamais cessé de s’accumuler: qui voulait savoir pouvait savoir. C’est bien ce qui rend cet aveuglement coupable, autant, quitte à choquer, que ceux qui savaient sur la Shoah avant la découverte des camps d’extermination en 1945 mais qui se sont tus pour raison d’État, dans un contexte de guerre mondiale. L’indifférence, pis les mensonges qui ont couvert la réalité communiste, ne bénéficient même pas d’une telle excuse. C’est ainsi que des dizaines de millions de personnes ont disparu dans ces régimes que la doxa intellectuelle présentait comme LE modèle pour l’humanité. La culpabilité est immense ce qui rend ce passé si douloureux pour la conscience universelle. Certains sont toutefois plus coupables que d’autres. Un Aragon, apparatchik communiste jusqu’à ses derniers jours, est cent fois plus blâmable qu’un Sartre qui a fait des allers-retours avec l’idéologie. (…) En exergue à l’un de mes chapitres je cite cette phrase de Camus: «Toute idée fausse finit dans le sang mais il s’agit toujours du sang des autres». Le communisme a été une idée fausse, des hectolitres de sang ont été versés en son nom, mais qu’importe…. L’intellectuel, d’une manière générale, s’embarrasse peu de la réalité surtout s’il n’y est pas confronté directement. Cette indifférence, voire cet amour du sang des autres a des ressorts profonds dont l’une des sources est probablement la haine de soi éprouvée en tant que profiteur d’un monde que l’on abhorre. L’adhésion au communisme a été d’autant plus forte que le rejet du capitalisme a été profond, un système vu, jugé comme l’exploitation du plus grand nombre, l’enrichissement d’une minorité, et le fourrier de la guerre (celle de 1914-1918) qui venait de meurtrir le monde. La charge était telle que s’en débarrasser devenait une libération pour l’humanité, quel qu’en soit le coût humain puisque le capitalisme ne pouvait en ce domaine donner de leçon. La violence est devenue une nécessité pour s’arracher de ce monde. L’enchaînement capitalisme – haine – égalité – révolution – violence annonçait l’indifférence à venir. Les intellectuels s’y sont complus tant qu’ils n’en étaient pas les victimes. (…) Avoir été maoïste est à la fois plus grave et moins grave qu’avoir été stalinien. Plus grave puisqu’intervenant après, quand on pouvait tout savoir des dégâts provoqués par l’aveuglement sur Staline. Plus grave encore car Mao est responsable de bien plus de morts que Staline. La complicité est donc moralement plus grave. En même temps, l’aveuglement a duré moins longtemps et certains maoïstes occidentaux s’en sont repentis. Moins grave aussi parce que le maoïsme a pris en Occident un côté folklorique qui lui conférait un aspect ridicule: voir des intellectuels brandir le Petit livre rouge en ânonnant les slogans du Grand Timonier pouvait difficilement être pris aux sérieux. Le maoïsme a démontré de manière éclatante combien l’aveuglement idéologique abêtit, en cela il a été utile si j’ose dire. Maintenant, que Mao garde une stature de commandeur quand Staline a été déboulonné, la responsabilité en revient en premier lieu au régime chinois qui en est l’héritage. Que tous les billets de banque de la République populaire de Chine soient encore à l’effigie du Grand Timonier est aussi scandaleux que si les Deutsche Marks d’après guerre avaient mis le Führer en emblème. (…) Le meilleur allié du communisme a été le nazisme et le plus utile des idiots, si l’on peut dire, fut Hitler. Les deux totalitarismes se sont entraidés avant de se combattre. Ils avaient la même haine du monde occidental, de la démocratie et leur système politique était cousin germain. Après avoir aidé Hitler à arriver au pouvoir en 1933 grâce à la lutte conjointe des communistes allemands (aux ordres de Moscou) et des nazis, contre le gouvernement social-démocrate en place à Berlin ; après avoir soutenu l’effort de guerre du Führer grâce au pacte germano-soviétique d’août 1939 ; après s’être partagé l’Europe au début de la guerre, les deux totalitarismes se sont affrontés. À partir de là, toute l’intelligence de Staline, toute la tactique communiste a consisté à se présenter comme le meilleur rempart, le seul même face à la peste brune, jusqu’à faire oublier l’alliance passée. L’antifascisme a servi de paravent au stalinisme pour accomplir ses noirs desseins, d’abord contre son peuple puis contre les peuples conquis à la faveur du conflit mondial. Communisme et nazisme sont deux variantes du totalitarisme. Être contre l’un aurait dû amener à être contre l’autre, c’est cela que dit Orwell. Or l’hémiplégie d’une partie de l’opinion publique (cela va bien au-delà des intellectuels) consiste toujours à diaboliser un totalitarisme, le brun, pour excuser ou minorer l’autre, le rouge. C’est l’un des héritages du communisme dans les têtes. La seule attitude morale qui vaille est d’être antitotalitaire et de renvoyer dos à dos toutes les idéologies qui en sont le substrat. (…) Le communisme a représenté un grand espoir de justice sociale, il a mis ses pas dans la démarche chrétienne. Cela explique en partie son succès: au message christique «les derniers seront les premiers» au paradis, l’idéologie a substitué l’idée que les prolétaires (les plus pauvres) gouverneront le monde pour instaurer l’égalité pour tous. L’échec est d’autant plus durement ressenti. La mort du communisme revient pour certains à la mort de Dieu pour les croyants: inacceptable, impensable. Le communisme n’est toujours pas sorti de cette phase de deuil, d’où le négationnisme dont je parle: on nie la réalité de ce qui fut pour ne pas souffrir des espoirs qu’il a suscité. Il est certes désormais reconnu que ces régimes ont fait des millions de morts. C’est un progrès. Il n’empêche, être anti communiste reste péjoratif, quand cela devrait être une évidence. L’intellectuel qui a eu des faiblesses envers le fascisme demeure coupable à jamais quand celui qui a idolâtré le stalinisme ou le maoïsme, ou le pol-potisme (le Cambodge des Khmers rouge) est vite pardonné. C’est aussi cela le négationnisme communiste. Il ne s’agit pas de faire des procès, mais de regarder la réalité historique en face. En outre, la complicité envers le communisme a été telle, elle a pris une telle ampleur – des militants des PC du monde entier aux intellectuels, des dirigeants politiques des démocraties aux hommes d’affaires -, qu’il existe un consensus tacite pour oublier cette face sombre de l’humanité. L’être humain n’aime pas se sentir coupable, alors il passe à autre chose. Ce ne peut être que transitoire. La dimension du drame communiste fait qu’il est impossible d’en faire l’impasse. Je fais le pari que la réflexion sur cette époque va prendre de l’ampleur pour que l’histoire se fasse enfin. Il faudra sans doute pour cela que tous les témoins (acteurs ou simples spectateurs) de cette époque disparaissent. Et avec eux ce négationnisme diffus qui sert de garde-fou à l’émergence de la mauvaise conscience. Il est évident que l’étude approfondie de cette époque est indispensable pour la compréhension de notre monde actuel, l’héritage somme toute du XXe siècle communiste. (…) En premier lieu, il reste encore des régimes communistes: outre la Chine, la Corée du Nord, le Laos, le Vietnam, Cuba, l’Erythrée notamment. Ces pays fonctionnent sous l’égide d’un parti unique qui se réclame de l’idéologie marxiste-léniniste, avec tout ce que cela comporte d’atteinte aux libertés et de drames humains. Maintenant, l’échec du bloc soviétique a discrédité ce type de système politique. Je doute que des régimes communistes nouveaux apparaissent. En fait, il n’y a plus le terreau nécessaire pour cela. L’idéal, comme les régimes qui s’en réclament, sont apparus dans un contexte idéologico-politico-économique particulier, fait à la fois de scientisme, de guerres, de massification des individus, de crises sociales, toutes choses que je développe largement dans mon livre, qui ne sont plus. J’ajoute que la mondialisation, l’ouverture obligée des frontières pour y participer, est antinomique avec l’esprit totalitaire qui oblige à l’enfermement des êtres comme des esprits. On peut d’ailleurs constater que les pays qui restent communistes s’ouvrent économiquement tout en restant fermés politiquement. La Chine en est le meilleur exemple. Or, à terme, cette schizophrénie politico-économique n’est pas viable. Non seulement le contexte mondial a changé pour que de nouveaux pays tombent dans la nasse communisme, mais ceux qui y restent sont condamnés à terme à disparaître, en tout cas tels qu’ils existent. Dans nos contrées démocratiques, seul un quarteron d’idéologues se réclame encore du communisme marxiste-léniniste vieille manière, celui qui a brillé au XXe siècle. Mais ils n’ont plus d’influence. La page est tournée. La protestation sociale née des inégalités, qui elles ne cesseront sans doute jamais, prend et prendra d’autres chemins, mais pas celui emprunté tout au long du XXe siècle. (…) Le philosophe anglais Bertrand Russel remarquait déjà au début des années 1920 une ressemblance entre communisme et islamisme, notamment la même volonté de convertir le monde. N’oublions pas que la propagande communiste, très présente au XXe siècle, a développé des thèmes anti-occidentaux au nom de la lutte contre l’abomination capitaliste, et contre l’impérialisme. Cela a façonné des esprits, y compris dans des pays musulmans influencés par l’URSS, leur allié contre l’ennemi principal, Israël. La doxa communiste contre la liberté d’être, de penser, de se mouvoir, d’entreprendre, etc., se retrouve dans le discours des islamistes, présentée comme des tentations de Satan. En tant qu’idéologie totalitaire, le communisme cherchait à atomiser les individus en les arrachant de leurs racines sociales, politiques, culturelles, voire familiales, pour mieux les dominer, les contrôler. L’islamisme, lui, propose des repères, des codes, à des individus déjà déracinés sous la poussée d’une mondialisation dont les effets ont tendance à déstructurer les sociétés traditionnelles. La démarche est différente, mais le résultat est comparable: dans les deux cas il s’agit d’unir des personnes isolées grâce à des sentiments identitaires – la communauté socialiste, la communauté des croyants -, de donner sens à leur collectif grâce à un mythe absolu et exclusif, le parti pour les communistes, l’oumma pour les islamistes, terme qui désigne à la fois la communauté des croyants et la nation. Enfin, on retrouve dans l’islamisme des marqueurs du communisme: la contre-modernité du propos, une explication globale du monde et de sa marche, une opposition radicale entre bons et mauvais – croyants/impies en lieu et place des exploités/exploiteurs -, la volonté de modeler les hommes, et un esprit de conquête planétaire. Dès lors, la substitution est possible. Thierry Wolton
Poutine a eu le plus de succès, paradoxalement, dans les domaines de l’économie et de la politique, où l’Occident pensait que son pouvoir était le plus fort. (…) Menés par la Chine et rejoints par l’Inde et le Brésil, les pays du monde entier choisissent le commerce avec la Russie (…) Depuis que le dirigeant russe a attaqué la Géorgie en 2008, les dirigeants occidentaux ont constamment mal interprété et sous-estimé la menace que représentent les puissances révisionnistes (Chine, Russie et Iran) [en] Géorgie, Crimée, mer de Chine méridionale et au Moyen-Orient. Tactiquement, M. Poutine veut absorber autant d’Ukraine que possible, mais cette guerre ne concerne pas vraiment quelques tranches du Donbass. Stratégiquement, MM. Poutine, Xi et leurs acolytes iraniens cherchent à détruire ce qu’ils considèrent comme une hégémonie mondiale dirigée par les Américains et dominée par l’Occident. Ils estiment que malgré ses atouts imposants (les pays du G-7 représentent 45 % du produit intérieur brut mondial et 52 % des dépenses militaires mondiales), cet ordre est décadent et vulnérable. (…) Alors que la sagesse conventionnelle occidentale croit que l’élément « basé sur les valeurs » de la politique étrangère américaine et européenne est une source vitale de force dans le monde, les révisionnistes croient que le narcissisme et l’aveuglement occidentaux ont conduit les puissances occidentales dans un piège historique. (…) Les défenseurs conventionnels de l’ordre mondial occidental répliquent en vantant son attachement à des valeurs universelles telles que les droits de l’homme et la lutte contre le changement climatique. L’ordre mondial actuel peut, reconnaissent-ils, être historiquement enraciné dans la puissance impériale occidentale, mais en tant qu’« empire de valeurs », l’ordre mondial occidental mérite le soutien de tous ceux qui se soucient de l’avenir de l’humanité. Malheureusement, le programme de valeurs de plus en plus « woke » de l’Occident n’est pas aussi crédible ou aussi populaire que l’espèrent les libéraux. (…) De nombreuses valeurs chères au cœur des leaders culturels occidentaux (droits LGBTQ, avortement à la demande, liberté d’expression comprise comme autorisant la pornographie incontrôlée sur Internet) intriguent et offensent des milliards de personnes dans le monde qui n’ont pas suivi les modes actuelles sur les campus américains. Les tentatives des institutions financières et des régulateurs occidentaux de bloquer le financement de l’extraction et du raffinage des combustibles fossiles dans les pays en développement exaspèrent à la fois les élites de là-bas et le grand public. De plus, le nouveau programme de valeurs post-judéo-chrétiennes de l’Occident libéral divise l’Occident. Les guerres culturelles chez nous ne favorisent pas l’unité à l’étranger. Si M. Biden, avec le soutien du Parlement européen, fait de l’avortement à la demande un élément clé de l’agenda des valeurs de l’ordre mondial, il est plus susceptible d’affaiblir le soutien américain à l’Ukraine que d’unir le monde contre M. Poutine. La confusion morale et politique de l’Occident contemporain est l’arme secrète qui, selon les dirigeants de la Russie et de la Chine, mettra à genoux l’ordre mondial américain. MM. Poutine et Xi pourraient avoir tort ; et on l’espère bien. Mais leur pari sur la décadence occidentale porte ses fruits depuis plus d’une décennie. La survie occidentale et l’épanouissement mondial nécessitent plus de réflexion et des changements plus profonds que ce que peuvent actuellement imaginer l’administration Biden et ses alliés européens. Walter Russell Mead
Sur fond de grave crise aux confins orientaux de l’Ukraine, où le bruit des bottes fait redouter une nouvelle offensive militaire russe, le Kremlin a ordonné le tir d’une salve de missiles hypersoniques « Zircon », et ce la veille de Noël (selon le calendrier grégorien). Vladimir Poutine s’est félicité de ce succès : « un grand événement pour le pays et une étape significative pour renforcer la sécurité de la Russie et ses capacités de défense ». Au vrai, il ne s’agit pas du premier essai mais il intervient dans un contexte particulier, quand le Kremlin pose de manière claire et explicite un ultimatum qui exige des Occidentaux qu’ils signent deux traités ordonnant le repli de l’OTAN et donc, à brève échéance, son sabordage. Dans l’esprit des dirigeants russes et de nombreux commentateurs à Moscou, enthousiasmés par la possibilité d’une grande guerre à visée hégémonique, il ne s’agit pas tant de démontrer l’avance acquise dans la gamme des armes dites « nouvelles » que d’intimider et de menacer l’Europe et les États-Unis. Et la discrétion des dirigeants occidentaux quant à ces essais répétés laisse dubitatif. Dès lors se pose la question des possibles effets produits par ces « armes nouvelles ». S’agirait-il là d’une rupture technologique, vecteur d’une révolution stratégique ? En d’autres termes, le problème est de savoir si la Russie, posée par ses dirigeants comme puissance révisionniste, prête à recourir aux armes pour modifier le statu quo international, aligne son discours géopolitique, son système militaire et sa stratégie. On se souvient du discours prononcé par Vladimir Poutine au Parlement, le 1er mars 2018, le président russe ayant alors présenté un programme de nouveaux missiles qui impressionna la classe dirigeante russe et nombre d’observateurs internationaux. Ces armes dites de rupture sont hypersoniques (soit une vitesse supérieure à Mach 5), sur une partie de leur trajectoire à tout le moins. Elles sont présentées comme étant capables d’effectuer des manœuvres qui permettent de déjouer les capacités d’interception adverses, c’est-à-dire les défenses antimissiles des États-Unis et de l’OTAN. Parmi ces « super-missiles », citons le « Kinjal » (un missile lancé par un avion), l’« Avangard » (un planeur hypersonique lancé par une fusée « Sarmat ») et le « Zircon » (un missile antinavire déployé sur des bâtiments de surface, des sous-marins ainsi que des batteries côtières). Curieusement, le « Zircon » dont il est désormais question ne fut pas mentionné lors de la prestation du 1er mars 2018. En revanche, d’autres armes furent présentées, à l’instar de la torpille « Poséidon », capable de déclencher un tsunami radioactif de l’autre côté de l’Atlantique, le drone sous-marin « Peresvet », à propulsion nucléaire et à charge atomique, et le missile « Bourevestnik » qualifié d’« invincible » par Vladimir Poutine. Il existe des interrogations sur le degré réel d’avancement de ces programmes et leur opérationnalité effective. Ainsi l’accident survenu le 8 août 2019, sur une base septentrionale russe, serait-il lié à un nouvel échec du « Bourevestnik » (l’explosion a fait plusieurs morts et provoqué une hausse de la radioactivité). Nonobstant des imprécisions et des effets d’annonce parfois trop hâtifs, le programme d’armes nouvelles illustre la réalité du réarmement russe, plus axé sur la qualité des technologies que sur le volume des arsenaux. Les optimistes veulent voir dans la posture russe une forme contre-intuitive de « dialogue stratégique » avec les États-Unis, en vue d’un renouvellement de l’arms control (la maîtrise des armements). Le sort du traité sur les forces nucléaires intermédiaires (FNI), violé par la Russie, dénoncé en conséquence par Washington (Moscou suivit), ainsi que les incertitudes autour des négociations nucléaires stratégiques ne sont pas de bon augure. Faut-il voir dans ces armes une rupture technologique et stratégique ? D’aucuns soulignent le fait que l’hypervélocité et la capacité à manœuvrer de ces « armes nouvelles » ne font pas une révolution stratégique. D’une part, les fusées balistiques outrepassent l’hypervélocité de ces engins. S’il est vrai, d’autre part, que leur capacité à manœuvrer permettrait de contourner les défenses antimissiles des Alliés (États-Unis et OTAN), il en serait de même avec un missile balistique intercontinental. Au demeurant, les défenses antimissiles n’ont pas été pensées pour intercepter les missiles balistiques intercontinentaux de la Russie ou de la Chine populaire mais pour contrer une puissance proliférante, du type de l’Iran ou de la Corée du Nord, détentrice d’un nombre réduit d’engins. Soulignons ici la mauvaise foi russe qui, tout en développant ses propres défenses antimissiles, ne cesse de dénoncer les effets prétendument déstabilisateurs du dispositif américano-otanien. En première analyse, le déploiement d’« armes nouvelles » russes ne changerait donc pas l’équation stratégique ; quand bien même leur hypervélocité réduirait le délai de réaction, les puissances nucléaires occidentales conserveraient une capacité de frappe en second, pour exercer des représailles sur l’État agresseur. Théoriquement, une telle perspective devrait le détourner de la tentation d’une première frappe désarmante, « dissuader » signifiant « empêcher de passer à l’acte ». Pourtant, la Russie, ces dernières années, a amplement modernisé ce que les spécialistes nomment la « triade stratégique », ses armes nucléaires stratégiques terrestres (missiles intercontinentaux), aériennes (missiles lancés depuis un bombardier) et sous-marines (missiles lancés par des sous-marins nucléaires lance-engins). Aussi le développement et le déploiement d’engins « exotiques » (les « armes nouvelles ») posent question : à quelles fins et selon quels scénarios ? (…) Sur le plan de la réflexion stratégique, rappelons l’important article de l’Américain Albert Wohlstetter sur le « fragile équilibre de la terreur » (« The Delicate Balance of Terror », Rand Corporation, 6 novembre 1958). Selon l’analyse de ce stratège, l’équilibre de la terreur est instable et la dissuasion de l’adversaire potentiel n’est en rien automatique, la symétrie des arsenaux pouvant coexister avec l’asymétrie morale. (…) Dès lors, le développement et le déploiement par la Russie d’« armes nouvelles », hors du cadre de l’« arms control », ne viserait-il pas à sortir de la parité pour acquérir une position de supériorité nucléaire ? Dans une telle perspective, les armes nucléaires ne seraient plus au seul service de la dissuasion, pour préserver le territoire national et ses approches de toute entreprise guerrière ; elles pourraient être le moyen d’une stratégie d’action et de coercition visant des buts d’acquisition. (…) Il suffit d’ailleurs de se reporter à la présente situation, nombre d’officiels russes n’hésitant pas à menacer l’Europe d’une frappe préventive s’ils n’obtiennent pas une sphère d’influence exclusive dans l’« étranger proche » (l’espace post-soviétique), élargie à toute l’Europe si les États-Unis se retiraient de l’OTAN. (…) Ainsi une « escalade pour la désescalade », c’est-à-dire une frappe nucléaire théoriquement destinée à interdire l’intensification d’une guerre classique (conventionnelle), n’est pas exclue. En d’autres termes, cela signifierait la volonté de vaincre en ayant recours à l’arme nucléaire. Sur ce point, ajoutons que Vladimir Poutine, à la différence du secrétaire général du parti communiste soviétique autrefois, n’est pas limité par un Politburo. À tout le moins, il importe d’envisager le fait que la Russie mette son arsenal au service d’une stratégie de « sanctuarisation agressive » : lancer une offensive armée classique sur les espaces géographiques convoités (l’Ukraine, en tout ou en partie, ainsi que d’autres républiques post-soviétiques refusant un statut d’État croupion, privées de leur souveraineté), les puissances extérieures étant dissuadées de leur porter secours en les menaçant d’une escalade nucléaire. Si l’on considère l’Ukraine, n’est-ce pas déjà le cas ? La lecture attentive des projets de traité que Moscou prétend imposer aux États-Unis laisse penser qu’outre les trois États baltes, seules ex-républiques soviétiques intégrées dans l’OTAN, les anciens satellites d’« Europe de l’Est » — le syntagme d’« Europe médiane », entre Baltique, mer Noire et Adriatique, est aujourd’hui plus approprié — seraient également l’objet de cette grande manœuvre. C’est ici que certaines des « armes nouvelles » russes, notamment le « Zircon », si elles n’apportent rien à la dissuasion russe, trouvent leur place. Qu’elles soient déployées au sol, en mer ou dans les airs, ces armes sont duales : elles peuvent tout aussi bien être dotées de charges conventionnelles que de têtes nucléaires. D’ores et déjà, le « Zircon » et d’autres systèmes d’armes pourraient servir à verrouiller la Baltique et la mer Noire (mise en place d’une « bulle stratégique » sur ces mers et leur pourtour), l’objectif étant d’écarter les alliés occidentaux des pays riverains. Alors, ces derniers seraient à la merci d’une agression militaire russe. Le seul poing levé pourrait convaincre les récalcitrants. (…) Ainsi placée sous la menace d’une première frappe désarmante, avec un temps de réaction de quelques minutes (insuffisant pour disperser les cibles), l’Europe serait prise en otage. Certes, la France et le Royaume-Uni, a fortiori les États-Unis, conserveraient leur capacité de frappe en second, mais ces puissances occidentales, possiblement épargnées par cette première frappe, non nucléaire de surcroît, porteraient alors la responsabilité de l’escalade nucléaire. Gageons qu’il ne manquerait pas dans ces pays de politiques et de publicistes pour poser la question fatidique : « Mourir pour Dantzig ? » et plaider qui le « grand retranchement », qui la cause d’une « grande Europe, de Lisbonne à Vladivostok ». À l’évidence, un tel scénario n’est pas sans rappeler la configuration géostratégique générée par le déploiement par les Soviétiques des missiles SS-20 (1977), une arme jugée alors déstabilisante du fait de sa précision. L’objectif de ces armes de théâtre, ensuite baptisées « forces nucléaires intermédiaires », était de provoquer de prendre en otage l’Europe occidentale et de provoquer un découplage géostratégique entre les deux rives de l’Atlantique Nord. S’ensuivit la « bataille des euromissiles », l’OTAN exigeant le retrait des SS-20 et, à défaut, menaçant de déployer des missiles encore plus précis et véloces (missiles balistiques Pershing-II et missiles de croisière Tomahawk). (…) En 1987, Ronald Reagan et Mikhaïl Gorbatchev signèrent un traité portant sur le retrait de toutes les forces nucléaires intermédiaires, d’une portée de 500 à 5 500 kilomètres. Peu après, l’armée soviétique devrait évacuer l’Afghanistan puis, après la chute du mur de Berlin, la réunification de l’Allemagne et la « révolution de velours », mettre à bas les régimes communistes d’Europe médiane : l’URSS implosait (1991). Mutatis mutandis, la situation actuelle semble mener à une nouvelle bataille des euromissiles, si tant est que les Occidentaux se montrent unis et déterminés à résister aux ambitions de Vladimir Poutine et, il faut en convenir, d’une partie des Russes qui semblent considérer la fin de la précédente guerre froide comme une simple trêve, nécessaire pour reconstituer le potentiel russe de puissance et de nuisance. (…) le discours géopolitique révisionniste du Kremlin et le positionnement de la Russie comme « État perturbateur » est difficilement conciliable avec la vision classique de la dissuasion et du nucléaire comme arme de statu quo. Quitte à se répéter, il nous faut donc envisager le pire et s’y préparer, politiquement, intellectuellement et moralement. Jean-Sylvestre Mongrenier
Alors que l’extrême droite et les néonazis tirent parti des échecs des politiques européennes, comparer le communisme au nazisme est historiquement faux, dangereux et inacceptable. En outre, le fait que le gouvernement estonien décide de se concentrer sur les ‘crimes communistes’ montre clairement son intention d’utiliser la présidence tournante de l’UE à des fins idéologiques. Groupe de la Gauche unitaire européenne/Gauche verte nordique
En cette période où les valeurs fondamentales de l’UE sont ouvertement remises en question par la montée des mouvements d’extrême droite et des partis néonazis en Europe, cette initiative est très maladroite. L’organisation d’une conférence sur ce thème spécifique, avec ce titre spécifique, envoie un message politique faussé et dangereux […] ranime l’esprit de la Guerre froide, qui a tant fait souffrir l’Europe, contredit les valeurs de l’UE et ne reflète certainement pas les vues du gouvernement et du peuple grecs : le nazisme et le communisme ne devraient jamais être considérés comme similaires. Les horreurs vécues durant la période nazie n’ont qu’une version, terrible, alors que le communisme, au contraire, a donné naissance à des dizaines de tendances idéologiques, dont l’eurocommunisme. Stavros Kontonis (ministre de la Justice du gouvernement de gauche de Syriza)
La conférence qui a lieu le 23 août à Tallinn est dédiée à l’enquête sur l’héritage laissé par les crimes commis par le régime communiste. Il s’agit de l’expérience estonienne, partagée par les autres pays baltes et certains autres États d’Europe de l’Est. Du point de vue estonien, cette période ne s’est terminée qu’il y a 26 ans. Katrin Lunt (ministère estonien de la Justice)
Le groupe GUE/NGL a appelé les ministres de la Justice des États membres, surtout ceux qui appartiennent à des gouvernements progressistes, à boycotter l’événement, comme l’a fait le gouvernement grec. Il souligne que les « horreurs » vécues durant la période nazie n’ont qu’une version, terrible, alors que « le communisme, au contraire, a donné naissance à des dizaines de tendances idéologiques, dont l’eurocommunisme ». Faudrait-il exacerber les divisions de nos sociétés en vilipendant les anciens régimes ? Sur ce point, les États membres qui ont connu le communisme sont divisés. L’an dernier, l’Estonie, la Lettonie, la Lituanie, la Pologne et la Roumanie ont publié une critique des nations qui célébraient leur Histoire communiste. En Bulgarie, à l’inverse, un monument a été récemment érigé en l’honneur de Todor Zhivkov, personnalité forte de l’ère communiste, dans sa ville natale de Pravets, et est régulièrement visité par des dirigeants socialistes. Contactée par Euractiv, Katrin Lunt, porte-parole du ministère estonien de la Justice, a rappelé que dans le pays, le régime stalinien avait fait des dizaines de milliers de victimes, même après la fin de la guerre. Les crimes commis par le régime soviétique ont laissé des traces encore visibles dans le pays, a-t-elle assuré. La porte-parole a également indiqué que Tallinn avait déjà organisé une conférence sur le sujet en 2015. Euractiv
En 1989, lors de la chute des « démocraties populaires », l’Europe de l’Est s’est tournée vers la démocratie et l’économie de marché, l’intégration dans l’Otan et l’Union européenne. Le tournant s’accompagna du processus de lustration (transparence sur les responsabilités individuelles sous le régime défunt et sanctions éventuelles, NDLR) qui variait d’un pays à l’autre. (…)  Si la « lustration » a touché des milliers d’individus dans chaque pays concerné, les procès de ceux qui avaient donné ou exécuté des ordres criminels du régime communiste ont été bien plus rares. (…) Cependant, le Nuremberg de l’Est n’a jamais eu lieu, qui aurait condamné non seulement des criminels, mais la nature criminelle des régimes communistes, plus ou moins meurtriers, selon les époques, malgré la résolution n° 1481 de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe sur la «Nécessité d’une condamnation internationale des crimes des régimes communistes totalitaires», adoptée en janvier 2006 ; et celle adoptée par le Parlement européen le 2 avril 2009, qui instaure, en tant que Journée européenne du souvenir, la date du 23 août: l’anniversaire de l’infâme pacte Molotov-Ribbentrop ayant partagé l’Europe de l’Est entre deux alliés totalitaires, Hitler et Staline. L’unique proposition d’organiser un tribunal international pour enquêter sur les « crimes du communisme » a été faite à la conférence internationale « Héritage criminel du communisme et du nazisme », à Tallinn, en 2017. Cette initiative du ministre de la Justice estonien de l’époque fut soutenue par les ministères de la Justice de Lettonie, Lituanie, Pologne, République tchèque, Slovaquie, Hongrie et Croatie, mais rien n’est concrétisé à ce jour. C’est probablement la réticence fréquente de comparer nazisme et communisme qui bloque de telles initiatives, comme l’a bien démontré la critique acharnée contre le directeur de l’ouvrage Le Livre noir du communisme (Robert Laffont, 1997), Stéphane Courtois, pour son rapprochement du génocide nazi et de la répression stalinienne, et plus largement, contre l’ensemble de l’ouvrage qui met en cause l’idéologie communiste elle-même. Or, pour les peuples qui avaient vécu sous l’occupation soviétique, comme les pays baltes, ou sous la domination soviétique, comme l’ensemble de l’Europe de l’Est, le traumatisme reste extrêmement vif. En témoignent les musées du KGB à Riga, à Vilnius et à Tallinn et dans d’autres capitales ; la création d’Instituts de mémoire nationale dans plusieurs pays dont la Pologne et l’Ukraine, chargés non seulement d’étudier et de rendre accessibles, au public général, les archives des services secrets communistes, mais aussi d’élaborer les narratifs historiques nationaux indépendants ; les procédures de décommunisation, à savoir le démantèlement de l’héritage idéologique de l’État communiste, y compris ses symboles et sa toponymie ; un flot de livres et de films, comme Purge de Sofi Oksanen (Stock, 2008) ou Katyn (2007) et Les Fleurs bleues (2016) de Wajda. Il est d’autant plus regrettable que la Russie postcommuniste ait adopté, au cours des dernières années, une attitude opposée en justifiant et en glorifiant son passé soviétique, y compris la période stalinienne, au nom de sa « fierté retrouvée ».  Galia Ackerman
Si vous écoutez les médias russes, ce que disent les officiels russes, y compris le président Poutine, cela semble tout à fait plausible. Je ne dit pas qu’il y aura une guerre. Mais tous les préparatifs pour la guerre sont là : il y a une concentration de troupes, il y a un discours extrêmement agressif et des ultimatums qui ne peuvent pas être satisfaits car totalement irréalistes. On a l’impression qu’ils ne sont qu’un prétexte pour envahir l’Ukraine. [Et ce] Parce qu’il y a une haine de l’Ukraine depuis plusieurs années. Cette haine a très fortement augmenté à la suite de la révolution ukrainienne : je rappelle qu’à ce jour, on parle non pas de Maïdan, non pas d’une révolution populaire mais d’un coup d’Etat, on parle de nazis au pouvoir, on exige que les accords de Minsk soient réalisés à 100% mais surtout dans l’interprétation de Moscou et il est tout à fait clair que la Russie ne veut pas tolérer que son proche étranger prenne une orientation qui ne lui plaît pas, celle de sortir totalement de la sphère d’influence russe. (…) Ils disent tout le temps que l’Ukraine en soi n’a aucune importance, que c’est un terrain que l’OTAN, les Etats-Unis, l’Union européenne, utilisent pour rapprocher les équipements militaires dirigés contre la Russie, pour l’assaut du pays. C’est totalement faux. 73 experts allemands de la Russie ont publié une lettre dans le journal allemand « Die Zeit », ils disent que tout ce que la Russie dit sur sa sécurité menacée est faux : la Russie a la 3e armée au monde, qu’elle est un pays nucléarisé qui a plus de nucléaire que les Etats-Unis, la France et la Grande Bretagne réunis. Personne ne peut menacer la Russie, mais elle prend une pose de personne offensée et demande à ce que ses exigences soient satisfaites : c’est à dire non pas seulement la démilitarisation de l’Ukraine, mais la démilitarisation de toute l’Europe de l’est. Galia Ackerman
La propagande russe présente la Russie comme un État menacé qui a besoin de toute urgence de « garanties de sécurité » de la part de l’Occident. (…) [Mais] il y a actuellement plus d’ogives nucléaires stockées en Russie que dans l’ensemble des trois États membres de l’OTAN dotés d’armes nucléaires : les États-Unis, le Royaume-Uni et la France. Moscou dispose d’un large éventail de vecteurs pour ses milliers d’armes nucléaires : des missiles balistiques intercontinentaux aux bombardiers de longue portée en passant par les sous-marins nucléaires. La Russie possède l’une des trois armées conventionnelles les plus puissantes du monde, ainsi qu’un droit de veto au Conseil de sécurité de l’ONU. La Fédération de Russie est donc l’un des États les plus protégés du monde sur le plan militaire. Le Kremlin utilise des troupes régulières et irrégulières, ainsi que le potentiel de sa menace nucléaire, pour mener diverses guerres et occuper de manière permanente plusieurs territoires dans les anciennes Républiques soviétiques. Non seulement en Europe orientale, mais aussi en Europe occidentale et sur d’autres continents, le Kremlin revendique sans complexe des droits spéciaux pour faire valoir ses intérêts sur le territoire d’États souverains. Contournant les règles, les traités et les organisations internationales, Moscou chasse des ennemis dans le monde entier. Le Kremlin tente de saper les processus électoraux, l’État de droit et la cohésion sociale dans des pays étrangers par des campagnes de propagande, des fake news et des attaques de pirates informatiques, entre autres. Ces agissements sont réalisés en partie en secret, mais dans le but évident d’entraver ou de discréditer la prise de décision démocratique dans les États pluralistes. Il s’agit en particulier de porter atteinte à l’intégrité politique et territoriale des États post-soviétiques en voie de démocratisation. En tant que première puissance économique d’Europe, l’Allemagne observe ces activités d’un œil critique, mais reste largement passive, depuis maintenant trois décennies. (…) En outre, la politique étrangère et la politique économique de Berlin ont contribué à l’affaiblissement politique et économique des pays d’Europe orientale non dotés d’armes nucléaires et au renforcement géo-économique d’une superpuissance nucléaire de plus en plus expansive. En 2008, l’Allemagne a joué un rôle central pour empêcher la Géorgie et l’Ukraine de rejoindre l’OTAN. (…) Pour les relations ukraino-russes déjà fragiles, la mise en service du premier gazoduc Nord Stream en 2011-2012, totalement superflu en termes énergétiques et économiques, a été une catastrophe. Rétrospectivement, cela semble avoir ouvert la voie à l’invasion de l’Ukraine par la Russie deux ans plus tard. Une grande partie de la capacité existante de transport de gaz entre la Sibérie et l’UE n’a pas été utilisée en 2021. Pourtant, la République fédérale se prépare maintenant à éliminer complètement le dernier levier économique de l’Ukraine sur la Russie avec l’ouverture du gazoduc Nord Stream 2 (…) L’attaque de Poutine contre l’Ukraine en 2014 apparaît comme une conséquence presque logique de la passivité politique allemande des vingt années précédentes vis-à-vis du néo-impérialisme russe. (…) Le Kremlin remet désormais aussi en question la souveraineté politique de pays comme la Suède et la Finlande. Il demande l’interdiction d’une éventuelle adhésion à l’OTAN non seulement pour les pays post-soviétiques mais aussi pour les pays scandinaves. Le Kremlin fait peur à toute l’Europe en lui promettant des réactions « militaro-techniques » au cas où l’OTAN ne répondrait pas « immédiatement », selon Poutine, aux exigences démesurées de la Russie visant à réviser l’ordre de sécurité européen. La Russie brandit la menace d’une escalade militaire si elle n’obtient pas de « garanties de sécurité », c’est-à-dire l’autorisation pour le Kremlin de suspendre le droit international en Europe. (…) Les crimes perpétrés par l’Allemagne nazie sur le territoire de l’actuelle Russie en 1941-1944 ne peuvent justifier l’attitude réservée de l’Allemagne d’aujourd’hui face au revanchisme et au nihilisme juridique international du Kremlin. Lettre ouverte de 73 experts allemands (Die Zeit, 14 janvier 2022)
Nous n’allons pas demander pardon… il n’y a aucune raison de demander pardon. Viktor Tchernomyrdine (ambassadeur de Russie en Ukraine, août 2003)
L’URSS a connu en 1932-1933 une sérieuse disette conduisant à un strict renforcement du rationnement, pas une famine et en tout cas pas une famine à « six millions de morts. » Annie Lacroix-Riz
Ils ont fait plus fort que Hitler: parce qu’il y avait réellement des Allemands sur le territoire des Sudètes, tandis que Poutine a dû inventer de toutes pièces sa “minorité russe opprimée” en Géorgie. Stuart Koehl
Le gouvernement russe actuel n’est pas communiste ou stalinien. Ce sont plutôt des gens intéressés par l’argent. Ils inscrivent leurs enfants dans les écoles occidentales, ils vont passer leurs vacances en Occident. Ils ont donc tout intérêt à entretenir de bonnes relations avec l’Ouest. Mais ils sont aussi très cyniques vis-à-vis de cet Occident qu’ils aiment tant. Ils pensent qu’ils peuvent manipuler à leur guise les Européens. Poutine a proféré à plusieurs reprises des menaces contre la Géorgie en nous disant :«Vous croyez que vos amis occidentaux vont venir se battre dans le Caucase ? » (…) Nous n’avions pas d’autre choix que d’intervenir. Les Russes avaient mobilisé les irréguliers ossètes. Ils avaient massé des troupes en Ossétie du Nord. Ils avaient remplacé les gardes frontières ossètes par leurs propres soldats à l’entrée du tunnel de Roki. Nous avons prévenu les Américains que quelque chose se préparait pour qu’ils disent aux Russes d’arrêter. Et les Russes ont jugé que le mois d’août, en pleine campagne électorale américaine, d’un côté, et pendant les Jeux olympiques, de l’autre, était la meilleure période pour agir. Ils ne nous ont pas laissé le choix. Mikheïl Saakachvili
Ce qui est incompréhensible, c’est l’incapacité des démocraties de réaliser que la Russie, une fois requinquée par ses exportations de pétrole, gaz et autres métaux, une fois débarrassée, avec l’argent américain, d’une partie de ses cimetières de sous-marins nucléaires et de moult missiles qui rouillaient sans entretien, fait ce qu’elle veut et ne fera rien de ce que l’Occident attend. Sur tous les fronts d’aujourd’hui : Afghanistan, Irak, Liban, Hezbollah, Gaza, Hamas, Soudan, Somalie, la Russie se trouve toujours du côté adverse à l’Occident : en fournissant des armes, en s’opposant aux sanctions contre l’Iran pour arrêter son programme nucléaire militaire, bref, en s’opposant à tout ce qui pourrait atténuer ou faire disparaître les menaces «extrémistes» (pour ne pas dire islamistes, pour ne fâcher personne…). Michel Poirier
Grâce à la déclassification des comptes-rendus de réunions provenant aussi bien des archives allemandes qu’américaines et russes, Mark Kramer, chercheur à Harvard, démontre dans un article publié par The Washington Quarterly que le non-élargissement de l’OTAN n’a même pas été un sujet de discussion en 1990. Et pour cause: à cette époque, personne n’imagine encore que l’URSS va s’effondrer avec le pacte de Varsovie. L’enjeu principal est alors de savoir si l’Allemagne, dont la partie ouest faisait déjà partie de l’alliance, resterait ou non au sein de l’OTAN en tant que nation réunifiée, et à quelles conditions. Les Occidentaux s’engagent alors sur trois points. Premièrement: ne déployer en Allemagne de l’Est que des troupes allemandes ne faisant pas partie de l’OTAN tant que le retrait soviétique n’est pas fini. Deuxièmement: des troupes allemandes de l’OTAN pourront être déployées en Allemagne de l’Est après le retrait soviétique, mais aucune force étrangère ni installation nucléaire. Et enfin, troisièmement: ne pas augmenter la présence militaire française, britannique et américaine à Berlin. Après d’âpres négociations, ces conditions ont finalement été acceptées par Gorbatchev et inscrites dans le traité concernant les aspects internationaux de la réunification, signée par toutes les parties en septembre 1990. Nulle part, y compris dans les archives russes, n’est fait mention d’une quelconque promesse formelle de ne pas inclure d’autres pays d’Europe de l’Est dans l’OTAN à l’avenir. Même après 2009, l’accusation a pourtant continué à prospérer. Et ce en dépit des dénégations de Mikhaïl Gorbatchev en personne, pourtant assez bien placé pour savoir ce qui s’est vraiment dit à l’époque. Dans une interview accordée en 2014 à Russia Beyond the Headlines, l’ancien président de l’URSS se montre catégorique: «Le sujet de l’expansion de l’OTAN n’a pas du tout été abordé et n’a pas été abordé au cours de ces années.» Gorbatchev précise que l’URSS voulait surtout «s’assurer que les structures militaires de l’OTAN n’avanceraient pas, et que des forces armées supplémentaires ne seraient pas déployées sur le territoire de l’ex-RDA après la réunification allemande». Et d’ajouter: «Tout ce qui aurait pu être et devait être fait pour consolider cette obligation politique a été fait.» Gorbatchev y affirme bien que l’élargissement de l’OTAN constituerait une trahison de ce qu’était selon lui «l’esprit» des discussions de l’époque, mais réaffirme qu’aucun engagement formel n’avait été pris. Les Russes continuent d’affirmer que les Occidentaux auraient néanmoins offert des garanties informelles. Une théorie qui a l’avantage d’être par nature impossible à vérifier. La pertinence de l’expansion de l’OTAN continue cependant de faire débat, y compris au sein des experts occidentaux. Comme le notait le chercheur Olivier Schmitt en 2018, la question a repris de l’importance à partir de 1993 sous l’impulsion du président américain Bill Clinton, alors même qu’une bonne partie de l’administration américaine y était défavorable par crainte des perceptions russes. Mais pour rassurer la Russie, l’OTAN avait justement fait le choix en 1993 de l’intégrer dans son Partenariat pour la paix. Le but: «bâtir un partenariat avec la Russie, en instaurant un dialogue et une coopération pratique dans des domaines d’intérêt commun». Cette coopération n’a été suspendue qu’en 2014, quand la Russie a décidé d’annexer la Crimée. Ce que les supporters de Vladimir Poutine prennent bien soin de ne pas préciser, c’est qu’au moment de l’invasion de la Crimée, c’est bien la Russie qui bafouait une promesse, réelle celle-là. Signé par la Russie, les États-Unis, le Royaume-Uni, la France et la Chine en 1994, le mémorandum de Budapest garantissait à l’Ukraine le respect de sa souveraineté et de son intégrité territoriale, en échange de son adhésion au traité sur la non-prolifération des armes nucléaires et de l’abandon des stocks d’armes nucléaires héritées de l’URSS. Surtout, outre leur passé douloureux avec l’URSS, c’est la politique agressive de la Russie vis-à-vis des anciennes républiques soviétiques, et leur volonté de s’arrimer à un espace démocratique, qui ont en partie poussé celles-ci dans les bras de l’OTAN. Ainsi, alors qu’une majorité d’Ukrainiens s’opposaient à une adhésion à l’alliance transatlantique avant 2014, l’opinion publique a totalement basculé dans le sens inverse depuis le début de la guerre: 58% des Ukrainiens souhaitent désormais rejoindre l’alliance. Le mythe de la Russie assiégée a tout d’une prophétie autoréalisatrice. Slate
La question de savoir s’il y a eu une promesse de la part de responsables politiques occidentaux de ne pas élargir l’Otan vers l’Est post-chute du mur, notamment dans le contexte de l’unification des deux Allemagne, continue d’être débattue. Certains assurent qu’une telle promesse avait été donnée, mais le sens exact des propos tenus à l’époque ne semble pas faire consensus. Certains pensent que [les occidentaux] se référaient uniquement à la partie “Est” de l’Allemagne, donc au-delà de l’Elbe, d’autres le comprennent comme ayant trait également aux pays à l’Est de la ligne «Oder-Neisse», la frontière avec la Pologne entérinée par les accords 2+4. Mais il faut souligner qu’au moment de ces négociations, un élargissement de l’Otan pour inclure des pays anciennement du Pacte de Varsovie ne figurait nullement à l’agenda, et qu’il s’agissait du règlement du statut de l’Allemagne unifié, ses frontières, et de la question des troupes et d’armes de l’Otan dont l’Allemagne fédérale était déjà membre. En revanche, il semble avéré qu’aucun engagement formel de la part ni de l’Otan, ni des Etats-Unis, ni du Royaume-Uni, ni de la France n’ait été formulé. Johanna Möhring (Université de Bonn)
Il n’y a pas eu de traité formel garantissant à l’URSS que l’OTAN ne s’élargira pas. Il y a eu des discussions en février 1990 entre le secrétaire d’Etat des Etats-Unis, James Baker et Mikhaïl Gorbatchev, notamment à propos du statut de l’Allemagne réunifiée et de l’inclusion de la RDA au sein de l’Otan. L’expression «pas d’un pouce» fait référence à une déclaration du secrétaire d’Etat James Baker à Mikhaïl Gorbatchev, lors de ces échanges. Effectivement, la question d’un élargissement plus à l’Est de l’Otan n’est alors pas envisagée tout simplement parce que cela est inconcevable dans le contexte de l’époque. L’URSS existe encore, les pays d’Europe de l’Est font toujours partie des structures de coercition soviétiques (Pacte de Varsovie et Conseil d’assistance économique mutuelle [CAEM], ndlr). Le Pacte ne sera officiellement dissous qu’en juillet 1991. Il est donc inconcevable d’évoquer alors un élargissement de l’Otan aux pays d’Europe centrale et orientale. Il est difficile de parler de trahison car il va y avoir en peu de temps un enchaînement d’événements imprévisibles qui fera entrer l’Europe dans une nouvelle configuration de sécurité. Amélie Zima (chercheuse en relations internationales)
Ce que [Poutine] craint énormément aussi, et ça, il ne le dit absolument pas, c’est qu’il craint la progression démocratique. Quand vous vous promenez à Kiev et que vous voyez toute cette proximité, culturelle, architecturale avec la Russie, vous comprenez que là un pouvoir autoritaire russe se sent menacé parce que si ça se passe à Kiev, pourquoi est-ce que ça ne se passerait pas à Moscou ? Sylvie Kauffmann
Ce qui suscite chez nous une préoccupation et une inquiétude particulières, de ces menaces fondamentales pour la sécurité de notre pays que des hommes politiques irresponsables à l’Occident créent pas à pas, sans détours et brutalement, depuis des années. Je fais allusion à l’élargissement de l’OTAN vers l’est, au rapprochement de son infrastructure militaire vers les frontières russes. (…) Ce que j’évoque ne concerne pas uniquement la Russie, et nous ne sommes pas seuls à nous inquiéter. Cela concerne tout le système des relations internationales, et parfois même les propres alliés des Etats-Unis. (…) D’abord, sans aucune autorisation du Conseil de Sécurité de l’ONU, une opération militaire sanglante a été menée contre Belgrade. On a utilisé l’aviation, des missiles au centre même de l’Europe. Plusieurs semaines de bombardements incessants sur des villes pacifiques, sur des infrastructures vitales. (…) Après, cela a été le tour de l’Irak, de la Lybie, de la Syrie. (…) La promesse faite à notre pays de ne pas élargir d’un pouce l’Otan vers l’est en fait partie. Je le répète: on nous a trompés (…) dans les années 1990 et au début des années 2000, quand ce qu’on appelle l’Occident a soutenu de la manière la plus active le séparatisme et des bandes de mercenaires dans le sud de la Russie. Quelles pertes, combien de victimes cela nous a coûté avant de briser définitivement le terrorisme international dans le Caucase. (…) Du reste, jusqu’à encore récemment on n’a cessé de tenter de nous utiliser à profit, de détruire nos valeurs traditionnelles et de nous imposer des prétendues valeurs qui auraient détruit notre peuple de l’intérieur, les principes qu’ils imposent déjà de manière agressive dans leurs propres pays et qui mènent directement à la dégradation et à la dégénérescence puisqu’elles vont à l’encontre de la nature humaine elle-même. (…) Pour ce qui concerne le domaine militaire, la Russie, même après l’effondrement de l’URSS et la perte d’une part significative de son potentiel, est aujourd’hui une des plus grandes puissances nucléaires au monde, et dispose en outre d’avantages certains dans une série de nouveaux types d’armements. En ce sens, personne ne doit avoir de doutes sur le fait qu’une attaque directe contre notre pays mènera à la destruction et à d’épouvantables conséquences pour tout agresseur potentiel. (…) Le problème est que, sur des territoires voisins des nôtres – je souligne qu’il s’agit de nos propres territoires historiques – se crée une « anti-Russie » qui nous est hostile et qui est placée entièrement sous contrôle extérieur, où les forces armées de pays de l’Otan prennent leurs aises et où sont introduits les armements les plus modernes. (…) sur la situation dans le Donbass. Nous voyons que les forces qui ont effectué en 2014 un coup d’Etat en Ukraine se sont emparées du pouvoir et le conservent grâce à ce qui est en fait des procédures électorales décoratives, ont définitivement renoncé à un règlement pacifique du conflit. Durant huit ans, d’interminables huit années (…) on ne peut pas regarder sans compassion ce qui se passe là-bas. Il n’était simplement plus possible de rester sans rien faire. Il fallait mettre fin sans délai à ce cauchemar – un génocide à l’égard des millions de personnes qui vivent là-bas et qui ne fondent leurs espoirs que sur la Russie. (…) Les principaux pays de l’Otan, pour parvenir à leurs fins, soutiennent en Ukraine les ultra-nationalistes et des néonazis, qui à leur tour ne pardonneront jamais le choix libre des habitants de la Crimée et de Sebastopol, la réunification avec la Russie. Ils vont bien entendu s’attaquer à la Crimée, comme au Donbass, pour tuer, comme les bandes de nationalistes ukrainiens, complices d’Hitler au moment de la Seconde guerre mondiale, tuaient des gens sans défense. Et ils déclarent ouvertement qu’ils ont des vues sur toute une série d’autres territoires russes. (…) Maintenant ils ambitionnent même d’acquérir l’arme nucléaire. (…) Les républiques populaires du Donbass ont demandé l’aide de la Russie. Par conséquent, conformément à l’article 51 alinea 7 de la Charte de l’ONU, avec l’accord du Conseil de sécurité russe et dans le cadre des accords d’Amitié et d’assistance mutuelle avec la République populaire de Donetsk et la la République populaire de Lougansk, ratifiés le 22 février par le Conseil de la Fédération, j’ai pris la décision d’une opération armée spéciale. Son objectif – défendre les gens qui depuis huit ans sont soumis à des brimades et à un génocide de la part du régime de Kiev. Dans ce but nous allons nous efforcer de parvenir à la démilitarisation et à la dénazification de l’Ukraine, ainsi que de traduire devant la justice ceux qui ont commis de nombreux crimes sanglants contre des civils, y compris contre des citoyens de la Fédération de Russie. (…) Les résultats de la Seconde guerre mondiale, tout comme les pertes apportées par notre peuple sur l’autel de la victoire sur le nazisme, sont sacrés. Mais cela ne contredit pas les hautes valeurs des droits et libertés de l’homme, si l’on part des réalités qui se sont établies depuis la fin de la guerre. Cela n’annule pas davantage le droit des nations à l’autodétermination, inscrit à l’article 1 de la Charte de l’ONU. (…) Au fondement de notre politique, la liberté, la liberté de choix pour chacun de déterminer librement son avenir et l’avenir de ses enfants. Et nous jugeons important que ce droit – le droit à choisir – puisse être exercé par tous les peuples qui vivent sur le territoire de l’actuelle Ukraine, tous ceux qui le voudront. En ce sens je m’adresse aux citoyens ukrainiens. En 2014 la Russie a été dans l’obligation de défendre les habitants de la Crimée et de Sebastopol face à ceux que vous appelez vous-mêmes les « naziki ». Les habitants de la Crimée et de Sebastopol ont fait leur choix – être avec leur patrie historique, avec la Russie, et nous les avons soutenus. Je le répète, nous ne pouvions nous comporter autrement. (…) Je le répète, nos actes sont une autodéfense contre des menaces créées contre nous et contre des malheurs encore plus grands que ceux qui surviennent aujourd’hui. (…) Maintenant quelques mots importants, très importants pour ceux qui peuvent avoir la tentation de s’immiscer depuis l’extérieur dans les événements en cours. Quiconque tentera de nous gêner, a fortiori de créer une menace pour notre pays pour notre peuple, doit savoir que la réponse de la Russie sera immédiate et infligera des conséquences telles que vous n’en avez jamais connu dans votre histoire. Nous sommes prêts à tout développement de la situation. Toutes les décisions en ce sens ont déjà été prises. J’espère que je serai entendu. Vladimir Poutine (24.02.2022)
La question de l’élargissement de l’OTAN n’a dans l’ensemble pas été discutée et ne se posait pas au cours de ces années-là. Je dis cela en toute responsabilité. Aucun pays d’Europe de l’Est n’a soulevé cette question, y compris après la dissolution du pacte de Varsovie en 1991. Elle n’a pas non plus été soulevée par les dirigeants occidentaux. Une autre question a en revanche été abordée : le fait qu’après la réunification de l’Allemagne, aucune extension des structures militaires de l’OTAN ni aucun déploiement de forces militaires supplémentaires de l’alliance ne devait avoir lieu sur le territoire de l’ancienne RDA. C’est dans ce contexte que M. Baker a prononcé les paroles mentionnées dans votre question. Des déclarations similaires ont été faites par M. Kohl et M. Genscher. Tout ce qui pouvait et devait être fait pour consolider ce règlement politique a été fait. Et respecté. Mikhaïl Gorbatchev (04.11.2014)
Chrobog said we needed new ideas on how to provide for the Security of Central and East European Countries. We had made it clear during the 2+4 negotiations that we would not extend Nato beyond the Elbe (sic). We could not therefor offer membership of Nato to Poland and the others. British memo (March 6, 1991)
The term NATO eastward expansion is a term of a later epoch. Vladislav Petrovich Terekhov (first Soviet and later Russian ambassador in Bonn from 1990 to 1997)
Gorbachev never spoke to me about the eastward expansion of NATO. Dimitri Yasov  (Former Marshal of the Soviet Union)
This is a “myth. There couldn’t be such an agreement, it was only about the territory of the GDR. There was no trickery. Everything else is inventions, with which one wants to pin something on us, the Germans or anyone else. Gorbachev
There was never a discussion about NATO expansion in the general sense. During the two-plus-four negotiations, NATO was only discussed in connection with the GDR. James Baker (US Secretary of State)
A la chute du mur de Berlin fin 1989, on s’interroge sur le statut de la future Allemagne réunifiée. Doit-elle être neutre ou intégrer l’Otan ? A l’époque, c’était logique. L’URSS et ses alliances ne s’effondreraient qu’à partir de 1991. L’idée d’élargir l’Otan à l’Europe centrale et orientale était hors de propos, on parlait uniquement de la RDA. Jean-Sylvestre Mongrenier 
Vladimir Poutine a admis lui-même qu’il n’y avait pas eu d’engagement contraignant. Il l’utilise plutôt comme un argument moral. David Teurtrie 
Cette assurance faite par Baker à Gorbatchev de ne pas s’étendre à l’Est a été faite dans le cadre d’une discussion sur l’Allemagne et la RDA et seulement dans ce cadre-là. Le texte final, le Traité de Moscou signé le 12 septembre 1990, mentionne effectivement “l’interdiction du déploiement de forces armées autres que les forces allemandes sur le territoire de l’ex-RDA”. Cette promesse ne pouvait pas concerner les pays de l’Est, puisqu’ils auraient pu difficilement prévoir à l’époque la chute de l’URSS et l’éparpillement des pays du Bloc soviétique. (…) Enfin, et c’est surtout là que le bât blesse pour la Russie: cette promesse de ne pas “avancer d’un pouce vers l’Est”, ne figure sur aucun texte officiel. Elle est seulement visible sur des “mémorandums”, c’est-à-dire des comptes rendus de discussions entre les Soviétiques et leurs principaux interlocuteurs occidentaux. Huffington post
Rien n’avait été couché sur le papier. Ce fut une erreur de Gorbatchev. En politique, tout doit être écrit, même si une garantie sur papier est aussi souvent violée. Gorbatchev a seulement discuté avec eux et a considéré que cette parole était suffisante. Mais les choses ne se passent pas comme cela! Vladimir Poutine
Dans le discours qu’il a prononcé devant le Parlement russe, le 18 avril 2014, et dans lequel il justifiait l’annexion de la Crimée, le président Poutine a insisté sur l’humiliation subie par la Russie du fait des nombreuses promesses non tenues par l’Ouest, et notamment la prétendue promesse de ne pas élargir l’OTAN au-delà des frontières d’une Allemagne réunifiée. Poutine touchait là, chez ses auditeurs, une corde sensible. Pendant plus de 20 ans, le récit de la prétendue « promesse non tenue » de ne pas élargir l’OTAN vers l’est a fait partie intégrante de l’identité post-soviétique. Il n’est guère surprenant, par conséquent, que ce récit ait refait surface dans le contexte de la crise ukrainienne. S’appesantir sur le passé demeure le moyen le plus commode pour nous distraire du présent. (…) Au cours des dernières années, d’innombrables documents et autres matériaux d’archives ont été rendus publics, permettant aux historiens d’aller au-delà des interviews ou des autobiographies des dirigeants politiques qui étaient au pouvoir lors des évènements décisifs qui se sont produits entre la chute du mur de Berlin, en novembre 1989, et l’acceptation par les soviétiques, en juillet 1990, d’une appartenance à l’OTAN de l’Allemagne réunifiée. Pourtant, même ces nouvelles sources ne modifient pas la conclusion fondamentale: il n’y a jamais eu, de la part de l’Ouest, d’engagement politique ou juridiquement contraignant de ne pas élargir l’OTAN au-delà des frontières d’une Allemagne réunifiée. (…) Le mythe de la « promesse non tenue » tire ses origines de la situation politique sans précédent dans laquelle se sont trouvés en 1990 les acteurs politiques clés, et qui a façonné leurs idées sur le futur ordre européen. Les politiques de réforme entreprises par l’ancien dirigeant de l’URSS, Mikhaïl Gorbatchev, avaient depuis longtemps échappé à tout contrôle, les États baltes réclamaient leur indépendance, et des signes de bouleversements commençaient à apparaître dans les pays d’Europe centrale et orientale. Le mur de Berlin était tombé; l’Allemagne avait entamé son chemin vers la réunification. Toutefois, l’Union soviétique existait encore, tout comme le Pacte de Varsovie, dont les pays membres d’Europe centrale et orientale n’évoquaient pas une adhésion à l’OTAN, mais plutôt la « dissolution des deux blocs ». Ainsi, le débat autour de l’élargissement de l’OTAN s’est déroulé exclusivement dans le contexte de la réunification allemande. Au cours de ces négociations, Bonn et Washington ont réussi à assouplir les réserves soviétiques quant au maintien dans l’OTAN d’une Allemagne réunifiée. Une aide financière généreuse et la conclusion du Traité « 2+4 » excluant le stationnement de forces OTAN étrangères sur le territoire de l’ex-Allemagne de l’Est ont contribué à ce résultat. Cette réussite a toutefois été, aussi, le résultat d’innombrables conversations personnelles au cours desquelles Gorbatchev et d’autres dirigeants soviétiques ont été assurés que l’Ouest ne profiterait pas de la faiblesse de l’Union soviétique et de sa volonté de retirer ses forces armées d’Europe centrale et orientale. Ce sont peut-être ces conversations qui ont pu donner à certains politiciens soviétiques l’impression que l’élargissement de l’OTAN, dont le premier acte fut l’admission de la République tchèque, la Hongrie et la Pologne en 1999, avait constitué un manquement à ces engagements occidentaux. Certaines déclarations d’hommes politiques occidentaux – et en particulier du ministre allemand des Affaires étrangères, Hans Dietrich Genscher, et de son homologue américain, James A. Baker – peuvent en fait être interprétées comme un rejet général de tout élargissement de l’OTAN au-delà de l’Allemagne de l’Est. Toutefois, ces déclarations ont été faites dans le contexte des négociations sur la réunification allemande, et leurs interlocuteurs soviétiques n’ont jamais exprimé clairement leurs préoccupations. Au cours des négociations décisives à « 2+4 », qui ont finalement conduit Gorbatchev à accepter, en juillet 1990, que l’Allemagne réunifiée demeure au sein de l’OTAN, la question n’a jamais été soulevée. L’ancien ministre soviétique des affaires étrangères, Édouard Chevardnadze, devait déclarer plus tard que les protagonistes de cette époque ne pouvaient même pas imaginer une dissolution de l’Union soviétique et du Pacte de Varsovie et l’admission au sein de l’OTAN des anciens membres de ce Pacte. Mais, même si l’on devait supposer que Genscher et d’autres auraient en effet cherché à prévenir un futur élargissement de l’OTAN afin de respecter les intérêts de sécurité de l’URSS, ils n’auraient jamais pu le faire. La dissolution du Pacte de Varsovie et la fin de l’Union soviétique, en 1991, ont ensuite créé une situation complètement nouvelle, puisque les pays d’Europe centrale et orientale se trouvaient finalement en mesure d’affirmer leur souveraineté et de définir leurs propres objectifs de politique étrangère et de sécurité. Ces objectifs étant centrés sur l’intégration à l’Ouest, tout refus catégorique de l’OTAN aurait signifié une continuation de facto de la division de l’Europe suivant les lignes établies précédemment au cours de la guerre froide. Le droit de choisir sa propre alliance, garanti par la Charte d’Helsinki de 1975, en aurait été nié – une approche que l’Ouest n’aurait jamais pu soutenir, ni politiquement, ni moralement. (…) Lorsque le débat sur l’élargissement de l’OTAN a débuté sérieusement, vers 1993, sous la pression croissante des pays d’Europe centrale et orientale, il s’est accompagné de sérieuses controverses. Dans les milieux universitaires, en particulier, certains observateurs ont exprimé leur opposition à l’admission de nouveaux membres au sein de l’OTAN, car elle aurait inévitablement pour effet de contrarier la Russie et pourrait compromettre les résultats positifs ayant suivi la fin de la guerre froide. En fait, dès le début du processus d’élargissement de l’OTAN entamé après la fin de la guerre froide, le souci premier des occidentaux a été de trouver les moyens de concilier ce processus et les intérêts de la Russie. C’est pourquoi l’OTAN a rapidement cherché à créer un contexte de coopération propice à l’élargissement et à développer, dans le même temps, des relations spéciales avec la Russie. En 1994, le programme de « Partenariat pour la paix » a instauré une coopération militaire avec pratiquement tous les pays de la zone euro-atlantique. En 1997, l’Acte fondateur OTAN-Russie créait le Conseil conjoint permanent, un cadre spécialement consacré à la consultation et à la coopération. L’année 2002, au cours de laquelle les Alliés ont préparé la nouvelle grande phase d’élargissement, a été aussi celle de la création du Conseil OTAN-Russie, donnant à cette relation une focalisation et une structure renforcées. Ces diverses mesures s’inscrivaient dans le cadre d’autres efforts déployés par la communauté internationale pour attribuer à la Russie la place qui lui revient, en l’admettant au sein du Fonds monétaire international, de la Banque mondiale, du G7 et de l’Organisation mondiale du commerce. La nécessité d’éviter de contrarier la Russie a également été évidente dans la manière dont l’élargissement de l’OTAN est intervenu dans le domaine militaire. En 1996, les Alliés déclaraient que, dans les circonstances actuelles, ils n’avaient « aucune intention, aucun projet et aucune raison de déployer des armes nucléaires sur le territoire de nouveaux membres ». Cette déclaration a été intégrée, en 1997, à l’Acte fondateur OTAN-Russie, ainsi que des références du même ordre à d’importantes forces de combat et à l’infrastructure. Cette approche militaire « douce » du processus d’élargissement devait envoyer à la Russie le signal suivant: le but de l’élargissement de l’OTAN n’est pas « l’encerclement » militaire de la Russie, mais l’intégration de l’Europe centrale et orientale dans un espace atlantique de sécurité. (…) L’intervention militaire de l’OTAN dans la crise du Kosovo a été interprétée comme un coup de force géopolitique mené par un camp occidental déterminé à marginaliser la Russie et son statut de membre permanent du Conseil de sécurité des Nations Unies. L’approche de l’OTAN en matière de défense antimissile, bien que dirigée contre des pays tiers, a été interprétée par la Russie comme une tentative de compromettre sa capacité de seconde frappe nucléaire. Pire encore, la « Révolution orange » en Ukraine et la « Révolution des roses » en Géorgie ont porté au pouvoir des élites qui envisageaient l’avenir de leurs pays respectifs au sein de l’UE et de l’OTAN. Dans un tel contexte, les arguments des occidentaux quant au caractère bienveillant de l’élargissement de l’OTAN n’ont jamais eu – et n’auront probablement jamais – un très grand poids. Demander à la Russie de reconnaître le caractère inoffensif de l’élargissement de l’OTAN néglige un point tout à fait essentiel: l’élargissement de l’OTAN – tout comme celui de l’Union européenne – est conçu comme un projet d’unification du continent. Il ne comporte par conséquent pas de « point final » susceptible d’une définition convaincante, que le point de vue adopté soit intellectuel ou moral. Autrement dit, et précisément parce que les processus respectifs d’élargissement des deux organisations ne sont pas conçus comme des projets antirusses, ils n’ont pas de limites et – paradoxalement – sont inévitablement perçus par la Russie comme un assaut permanent contre son statut et son influence. Tant que la Russie se dérobera à un débat honnête sur les raisons pour lesquelles un si grand nombre de ses voisins cherchent à se rapprocher de l’Ouest, cela ne changera pas – et la relation OTAN-Russie demeurera hantée par les mythes du passé au lieu de se tourner vers l’avenir. Michael Rühle
Qu’est-ce qui menace l’existence de la Russie elle-même aujourd’hui ? (…) Tous les domaines vitaux, y compris la démographie, ne cessent de se détériorer, et le taux d’extinction de la population bat des records mondiaux. Et la dégradation est systémique, et dans tout système complexe, la destruction d’un des éléments peut conduire à l’effondrement de tout le système. Et cela, à notre avis, est la principale menace pour la Fédération de Russie. Mais il s’agit d’une menace de nature interne, fondée sur le modèle de l’État, la qualité du pouvoir et l’état de la société. Et les raisons de sa formation sont internes : l’inviabilité du modèle étatique, l’incapacité totale et le manque de professionnalisme du système de pouvoir et de gestion, la passivité et la désorganisation de la société. Aucun pays ne vit dans cet état pendant longtemps. Quant aux menaces extérieures, elles sont bien présentes. Mais, selon notre évaluation d’expert, elles ne sont pas pour le moment critiques, menaçant directement l’existence de l’État russe, ses intérêts vitaux. En général, la stabilité stratégique persiste, les armes nucléaires sont sous contrôle fiable, les groupes de forces de l’OTAN n’augmentent pas, il n’y a pas d’activité menaçante. Par conséquent, la situation qui s’est aggravée autour de l’Ukraine est, avant tout, de nature artificielle et égoïste pour certaines forces internes, dont la Fédération de Russie. À la suite de l’effondrement de l’URSS, dans lequel la Russie (Eltsine) a joué un rôle décisif, l’Ukraine est devenue un État indépendant, membre de l’ONU et, conformément à l’article 51 de la Charte des Nations Unies, a le droit à la liberté individuelle et à la défense collective. (…) Naturellement, pour que l’Ukraine reste une voisine amie de la Russie, il fallait qu’elle démontre l’attractivité du modèle russe d’Etat et de système de pouvoir. Mais la Fédération de Russie en est très loin, son modèle de développement et son mécanisme de politique étrangère de coopération internationale repoussent presque tous ses voisins, et pas seulement eux. L’acquisition de la Crimée et de Sébastopol par la Russie et leur non-reconnaissance par la communauté internationale (et, par conséquent, la grande majorité des pays du monde les considèrent toujours comme appartenant à l’Ukraine) montre de manière convaincante l’échec de la politique étrangère russe et le manque d’attrait de la politique intérieure. Les tentatives par le biais d’un ultimatum et de menaces de recours à la force pour « aimer » la Fédération de Russie et ses dirigeants sont dénuées de sens et extrêmement dangereuses. L’utilisation de la force militaire contre l’Ukraine, premièrement, remettra en question l’existence même de la Russie en tant qu’État ; deuxièmement, cela fera à jamais des Russes et des Ukrainiens des ennemis mortels. Troisièmement, il y aura d’une part des milliers (des dizaines de milliers) d’enfants jeunes et en bonne santé morts, ce qui aura certainement une incidence sur la situation démographique future de nos pays en voie de disparition. (…) Le président de la République de Turquie, Recep Erdogan, a clairement indiqué de quel côté la Turquie combattra. Et on peut supposer que deux armées de campagne et la flotte turque recevront l’ordre de « libérer » la Crimée et Sébastopol et éventuellement d’envahir le Caucase. De plus, la Russie sera définitivement classée parmi les pays menaçant la paix et la sécurité internationale, soumise aux sanctions les plus sévères, se transformera en paria de la communauté mondiale, et risquera d’être privée du statut d’État indépendant. (…) La question se pose : quels sont les véritables objectifs de provoquer ainsi des tensions qui nous précipitent au bord de la guerre, et le possible déclenchement d’hostilités généralisées ? (…) A notre avis, la direction du pays, se rendant compte qu’elle n’est pas en mesure de sortir le pays d’une crise systémique, et cela peut conduire à un soulèvement du peuple et à un changement de pouvoir dans le pays, avec le soutien de l’oligarchie, les fonctionnaires corrompus, nourris des médias et des forces de sécurité, ont décidé d’intensifier la ligne politique pour la destruction définitive de l’État russe et l’extermination de la population indigène du pays. Et la guerre est le moyen qui résoudra ce problème afin de conserver un temps son pouvoir anti-national et de préserver les richesses pillées au peuple. Nous ne pouvons supposer aucune autre explication. Au président de la Fédération de Russie, nous sommes des officiers russes, nous exigeons l’abandon de l’actuelle politique criminelle et va-t-en-guerre, dans laquelle la Fédération de Russie sera seule contre les forces combinées de l’Occident, pour créer les conditions de la mise en œuvre de l’art. 3 des Constitutions de la Fédération de Russie et démissionner. Colonel-général Leonid Grigorievich Ivashov (président de « l’Assemblée panrusse des officiers »)
La Russie ainsi que la Chine et d’autres puissances œuvrant à la transformation du système mondial (…) disposent d’une fenêtre d’opportunité pour accélérer l’expulsion des États-Unis du trône mondial en augmentant la pression sur eux. Car si l’affaiblissement de l’Occident est en cours depuis un certain temps, les phénomènes de crise actuels indiquent que le processus est passé à un niveau qualitativement nouveau, et il serait donc insensé de ne pas saisir cette chance. D’autant plus que, pour notre part, nous avons achevé de nous donner nos propres mécanismes et outils stratégiques — alternatifs  ceux de l’Occident — nécessaires au bon fonctionnement de l’économie nationale et des relations avec les autres pays, qu’il s’agisse de la production de biens, des règlements monétaires, de la diffusion d’informations, etc… (…) Il ne s’agit pas de propositions de discussion, mais bien d’un ultimatum — d’une demande de reddition inconditionnelle. L’Occident n’a pas d’autre choix que de perdre la face — à moins de tenir fièrement bon et d’entrer en guerre avec la Russie. À en juger par la façon dont les Occidentaux ont commencé à s’agiter de l’autre côté, ils en sont bien conscients. (…)En brandissant la menace d’une guerre, Moscou souligne que la Russie est prête — moralement, techniquement et dans tous les autres sens du terme — à toute évolution des événements. Et la réputation qu’elle a acquise au cours des années précédentes confirme que les Russes seront effectivement prêts à recourir à la force s’ils l’estiment nécessaire. Il convient de rappeler les propos de Vladimir Poutine, qui a déclaré sans ambages cet été que si la Russie coulait le destroyer britannique responsable d’une provocation au large des côtes de Crimée, il n’y aurait pas de conséquences majeures : le tollé de la presse mondiale ne doit pas être compté comme tel.[…] Non, cette fois-ci, l’Occident va payer de sa personne. (…) De hauts responsables américains ont effectué de fréquentes visites à Moscou. La venue en novembre du directeur de la CIA, William Burns, était à l’époque la quatrième visite d’un haut responsable de l’administration de la Maison Blanche depuis la réunion de Genève. Il n’est pas difficile de deviner que le but de la visite personnelle du directeur de la CIA n’était pas du tout de présenter des demandes à propos de l’Ukraine, comme les médias occidentaux ont essayé de le présenter, mais de tenter de trouver un compromis. Face à la chute de l’autorité internationale due au retrait infructueux d’Afghanistan, la Maison Blanche souhaitait vivement trouver un accord avec le Kremlin. Irina Alksnis (RIA Novosti)
Pour amener les États-Unis et l’OTAN à la table des négociations, une sorte de super arme est nécessaire. Pour le moment, la Russie ne montre pas ce potentiel à ses adversaires. Mais il existe. La Russie a la capacité d’utiliser des munitions super puissantes d’une capacité allant jusqu’à 100 mégatonnes. […] Nous devons répéter que nous ne sommes pas intéressés par un monde sans la Russie, comme Poutine l’a dit un jour, et démontrer notre détermination à frapper si l’OTAN s’élargit. Après cela, je peux vous assurer qu’ils [les Occidentaux] auront peur. Rien d’autre ne peut les arrêter. […] Il est naïf de compter sur des procédés diplomatiques. […] La démarche de la Russie est un signal indiquant que des mesures déjà radicales vont être prises. Vous avez refusé, alors tant pis… (…) Nous ne pouvons résoudre le problème de la neutralisation de l’Europe et des États-Unis qu’en les éliminant physiquement avec notre potentiel nucléaire. […] Les USA et l’Europe disparaîtront physiquement. Il n’y aura presque pas de survivants. Mais nous aussi, nous serons détruits. A moins que le sort de la Russie ne soit meilleur, car nous avons un grand territoire. Nos adversaires ne pourront pas tout détruire avec des frappes nucléaires. Par conséquent, le pourcentage de la population survivante sera plus élevé. Cependant la Russie en tant qu’État peut disparaître après une guerre nucléaire à grande échelle. Elle risque de se fragmenter. Konstantin Sivkov (expert militaire)
En plus de l’espace post-soviétique, l’initiative de Moscou englobe un large éventail de pays situés entre l’Europe occidentale et la Russie. Mais ce sont principalement la Pologne et les États baltes qui sont visés car des forces supplémentaires de l’Alliance de l’Atlantique Nord y ont été déployées comme il a été décidé lors du sommet de l’OTAN de Varsovie en 2016. La Russie a maintenant on ne peut plus nettement tracé ses lignes rouges, non seulement le refus d’étendre l’OTAN à l’Est, mais aussi, comme indiqué dans le projet d’accord avec l’alliance, le refus « de mener toute activité militaire sur le territoire de l’Ukraine, ainsi que d’autres États d’Europe de l’Est, de Transcaucasie et d’Asie centrale. Il est clair que les États-Unis ne rapatrieront leurs armes nucléaires que lorsque le projet anglo-saxon de domination mondiale s’effondrera enfin, mais il est bon de préparer le terrain… Si l’Occident ne veut pas remarquer nos lignes rouges (plus précisément, s’il fait semblant de ne pas vouloir les remarquer), alors c’est avant tout son problème, pas le nôtre. Piotr Akopov
L’initiative russe pourrait aider les Américains à quitter tranquillement l’Europe centrale et orientale. (…) Bien sûr, la Pologne et les pays baltes seront mécontents. Mais ils seront probablement les seuls à s’opposer au retrait américain d’Europe centrale et orientale. Après tout, le reste des « Jeunes Européens » est guidé par la position du « noyau » de l’Union européenne, et ils n’ont pas de complexes anti-russes stables. (…) Au cours de la prochaine année et demie, la Russie modifiera considérablement l’équilibre du pouvoir planétaire. (…) La situation historique actuelle de la Russie est unique. L’État s’est préparé aux défis majeurs qui peuvent survenir sous une pression critique. D’énormes réserves ont été accumulées, y compris en or. Des plans nationaux d’infrastructure financière et d’information ont été créés et lancés. La numérisation a commencé à englober l’ensemble de l’économie, l’amenant à un nouveau niveau de compétitivité. L’expansion de notre propre base industrielle, y compris dans des domaines high-tech très sensibles, se fait à pas de géant, le « fossé technologique » se comble. Nous sommes sortis de la dépendance critique dans le domaine de la sécurité alimentaire. (…) L’armée est depuis cinq ans la première de la planète. Dans ce domaine, le « fossé technologique » est en notre faveur et ne fait que s’élargir… De plus, l’explosion de l’inflation planétaire entraîne une crise énergétique, ce qui rend les Européens, pour la plupart, beaucoup plus accommodants et exclut un blocus de nos approvisionnements énergétiques, QUOI QUE NOUS FASSIONS. […] » Si la Russie et la Chine coordonnent leurs actions à l’encontre de l’Ukraine et de Taïwan respectivement, « tout deviendra beaucoup plus simple pour nous. Et pour la Chine aussi, de laquelle nous détournerons l’attention, ce qui nous libérera encore davantage les mains…» Bref, la Russie a restauré son poids dans l’arène internationale au point qu’elle est capable de dicter ses propres conditions dans l’élaboration de la sécurité internationale.  Quant à  l’empire décrépit des Stars and Stripes, affaibli par les LGBT, BLM, etc., il est clair qu’il ne survivra pas à une guerre sur deux fronts. Russtrat
Le monde d’avant et le monde d’après le 17 décembre 2021 sont des mondes complètement différents… Si jusqu’à présent les États-Unis tenaient le monde entier sous la menace des armes, ils se retrouvent désormais eux-mêmes sous la menace des forces militaires russes… Une nouvelle ère s’ouvre, de nouveaux héros arrivent, et un nouveau Danila Bagrov [personnage du truand patriotique dans le film populaire Brat], levant sa lourde poigne et regardant dans les yeux son interlocuteur, demande à nouveau doucement : quelle est ta force, l’Américain ? Vzgliad
Les Européens doivent aussi réfléchir s’ils veulent éviter de faire de leur continent le théâtre d’un affrontement militaire. Ils ont le choix. Soit prendre au sérieux ce que l’on met sur la table, soit faire face à une alternative militaro-technique. Alexandre Grouchko (vice-ministre des Affaires étrangères)
Nos partenaires doivent comprendre que plus ils feront traîner l’examen de nos propositions et l’adoption de vraies mesures pour créer ces garanties, plus grande est la probabilité qu’ils subissent une frappe préventive. Andrei Kartapolov (ancien vice-ministre de la Défense)
Eh bien, j’espère que les notes [du 17 décembre] seront ainsi plus convaincantes. Dmitri Peskov (porte-parole du Kremlin, commentant une salve de missiles hypersoniques tueurs de porte-avions, 24/12/2021)
Quels sont nos arguments ? Ce sont, bien sûr, avant tout nos alliés les plus fiables — l’armée et la marine. Pour être plus précis, le missile hypersonique Zircon (« tueur de porte-avions », comme on l’appelle affectueusement en Occident), qui rend absurde pour les États-Unis d’avoir une flotte de porte-avions. L’impact du Zircon fend un destroyer comme une noix. Plusieurs Zircons coulent immanquablement un porte-avions. Le Zircon fait simplement son travail : il tire méthodiquement sur d’énormes porte-avions maladroits, comme un revolver sur des canettes. Vladimir Mojegov
L’ultimatum de Poutine : la Russie, si vous voulez, enterrera toute l’Europe et les deux tiers des États-Unis en 30 minutes (…) Le Kremlin devra prouver par des actes le bien-fondé de sa position. Il n’est probablement possible de forcer les « partenaires » à s’asseoir à la table des négociations que par la contrainte. Économiquement, la Fédération de Russie ne peut rivaliser avec l’Occident. Il reste la guerre. Svpressa
Vladimir Poutine a sonné l’heure de la revanche. L’heure de régler enfin ses comptes avec l’Histoire. Avec l’Ukraine. Et avec l’Occident. Rien ne peut être compris de la folle aventure qui a commencé ce jeudi au petit jour avec l’attaque massive par la terre et par l’air lancée par l’armée russe à travers tout le territoire ukrainien, si on n’a pas en tête que l’homme tout-puissant qui est aux commandes de la Russie veut se venger. Avec un grand V. «Nous allons démilitariser et dénazifier l’Ukraine», a-t-il lancé à la face du monde, en annonçant «une opération spéciale», utilisant – ce qui est loin d’être un hasard – un vocable propre aux tchékistes de l’époque soviétique pour désigner la guerre qu’il a déclaré à l’Ukraine. Il s’agit d’une reconquête. Où s’arrêtera-t-elle? Pour comprendre cette obsession de vengeance, il faut remonter des années en arrière à cette journée historique du 8 au 9 novembre 1989, qui soudain voit des milliers d’Allemands escalader le mur de Berlin en train de tomber. À l’époque, le lieutenant-colonel du KGB Vladimir Poutine, 39 ans, est basé à Dresde, en RDA, avant-poste de la présence militaire soviétique. Mais son cœur n’est pas à l’unisson des foules en liesse qui dansent et pleurent à travers le pays pour célébrer les retrouvailles émues des deux Allemagnes et la réunification en marche de l’Europe. Il est du côté des vaincus. Son monde, celui de la superpuissance soviétique invincible qui tenait dans ses griffes la moitié de l’Europe, est en train de s’écrouler comme un château de cartes, sous ses yeux stupéfiés. (…) Pour cet espion, dont l’enfance a été baignée par la propagande des films d’espionnage sur la grandeur de la mère patrie, c’est l’heure de la retraite, humiliante. Tandis que des centaines de milliers de soldats soviétiques plient bagage dans une ambiance de déroute, Vladimir Poutine quitte Dresde à son tour en février 1990, emportant la machine à laver qu’il a acquise et quelques leçons de haute politique… (…) Pour Vladimir Poutine commence alors ce qu’il faut bien appeler la reconquête. En dix ans, elle va le mener au Kremlin, en trois temps. Le temps de l’infiltration/intégration des nouvelles structures démocratiques qui émergent avant et surtout après le putsch raté d’août ; le temps de l’installation au pouvoir qui commence en 2000, après sa nomination en 1999 au poste de premier ministre d’un Boris Eltsine chancelant qui cherche un successeur ; et le temps de la reconquête extérieure, qui s’affirme à partir de l’invasion militaire de la Géorgie en 2008. (…) Au départ, l’Occident hésite sur la nature de Poutine. Sa capacité à jouer sur tous les tableaux, à alterner tous les visages qu’il a appris à adopter pendant sa montée éclair vers le pouvoir – celui du réformateur, celui du guerrier, celui du législateur – déconcerte ses interlocuteurs, qui s’interrogent sur la nature de ses intentions, modernisatrices ou impériales. Mais peu à peu, la reconquête va déborder vers l’empire. Cela commence en réalité dès le début des années 2000 avec toutes les opérations hybrides de déstabilisation et d’infiltration qu’il déclenche, des pays Baltes, à la Géorgie et l’Ukraine. La rage que provoquent les révolutions de couleur qui balaient les régimes pro-russes installés en Ukraine et en Géorgie va accroître son désir de revanche. Convaincu d’être encerclé par un Occident qui cherche à déstabiliser son propre pouvoir, Poutine va dès lors, contre-attaquer par la guerre hybride: désinformation, cyber-attaques, achat d’élites, et finalement la force militaire. Il est frappant de constater que de 2000 à 2022 Vladimir Poutine a finalement peu hésité à utiliser la force, de la Tchétchénie, à la Géorgie, en passant par la Syrie et aujourd’hui l’Ukraine. Il a aussi beaucoup utilisé la violence, allant éliminer ses adversaires là où ils se trouvaient comme on le vit avec les anciens espions Litvinenko et Skripal, assassinés avec des poisons. Il est aussi à l’offensive à l’Ouest, où il a multiplié les offensives de charme et de propagande et les attaques contre les élections. Il y a cultivé des alliés politiques. Et chaque nouvelle crise l’a convaincu de la pusillanimité de l’Occident, de sa décadence et de ses divisions. L’intellectuel Vladimir Pastoukhov, très inquiet, est persuadé que l’invasion actuelle de l’Ukraine cache en réalité un projet beaucoup plus vaste, visant à défaire l’Occident, avec une pression maximale, pour le faire imploser de l’intérieur par une guerre d’usure tous azimuts, allant de l’effet de la sidération à l’intimidation. Pourrait-il tenter sa chance vers les pays Baltes pour détruire la légitimité de l’article 5 de l’Otan? À Moscou, les opposants abasourdis par l’audace de l’attaque disent se demander si leur «tsar» «de ténèbres», ivre de toute-puissance, n’a pas perdu la tête. Le journaliste Alexandre Nevzorov estime par exemple que « l’on assiste aux obsèques de la Russie », pas à celles de l’Ukraine. «Il n’y a personne qui puisse l’arrêter», note le rédacteur en chef de Novaya Gazeta, Dmitri Mouratov, qui dit sa « honte ». Laure Mandeville
Auprès de Besançon, j’ai appris l’importance de l’éthique, et compris qu’on ne pouvait pas considérer le régime communiste comme un autre, car c’était un régime criminel. Evidemment, ce n’était pas très à la mode. Françoise Thom
Quel autre pays au monde peut en effet se permettre de raser des villes, de spolier les étrangers, d’assassiner les opposants hors de ses frontières, de harceler les diplomates étrangers, de menacer ses voisins, sans provoquer autre chose que de faibles protestations? Françoise Thom
Quel intérêt y a-t-il à introniser à nouveau un pays dont le but avoué est la destruction de l’ordre international et le ralliement de toute l’Europe à son régime militaro-policier ?  (…) L’initiative Macron, sans avoir consulté les partenaires européens, est extrêmement risquée à un moment où les Etats-Unis sont totalement paralysés. Le premier service qu’on puisse rendre à la Russie est de lui tenir un discours de vérité, or le président français ne le fait pas quand il cite tous les poncifs, il la conforte au contraire dans une voie calamiteuse.  Françoise Thom
Il n’aurait pas fallu, en Occident, approuver la destruction du Parlement en octobre 1993 [en butte au Congrès des députés du peuple, Boris Eltsine fit intervenir l’armée et prononça sa dissolution au terme de plusieurs jours d’affrontements meurtriers dans les rues de Moscou] car c’était une violation gravissime du droit. Les germes du poutinisme sont là, dans cette liquidation du Parlement par la force, et l’impossible séparation des pouvoirs. C’était la fin de l’espérance d’une démocratie libérale. Françoise Thom
Moscou mise sur l’effet démoralisant sur l’Europe de cette négociation russo-américaine sur son sort dont elle est exclue et sur la faiblesse de la partie américaine en l’absence des alliés européens. (…) Le pacte Ribbentrop-Molotov n’est jamais loin dans la tête des dirigeants du Kremlin. C’est aussi une question de statut, et le reflet de l’obsession de Poutine d’effacer l’effondrement de l’URSS. (…) En négociant d’égal à égal avec le président des Etats-Unis Poutine démontre en même temps aux Russes que sa position de capo est reconnue par les maudits Occidentaux. Le sentiment d’avilissement qu’ils éprouvent au fond d’eux-mêmes en se pliant au despotisme se dissipe au spectacle de l’humiliation des Occidentaux : eux aussi courbent l’échine devant Poutine. La propagande du régime sait admirablement jouer de ces cordes sensibles. Il est important de comprendre quelles motivations ont poussé Poutine à lancer ce défi aux pays occidentaux. Comme toujours le comportement russe est dicté par une analyse soigneuse de la « corrélation des forces », qui, selon les experts du Kremlin, vient de basculer en faveur des puissances révisionnistes anti-occidentales. Après 20 ans de préparation à la guerre, la position russe est jugée forte comme jamais, à en croire le think tank Russtrat (…) Car en face, les Etats-Unis affrontent une crise sans précédent, avec une inflation galopante, des pénuries d’approvisionnement, un président faible, une société plus divisée que jamais. D’où la démarche du Kremlin : « Il ne s’agit pas de propositions de discussion, mais bien d’un ultimatum — d’une demande de reddition inconditionnelle. L’Occident n’a pas d’autre choix que de perdre la face — à moins de tenir fièrement bon et d’entrer en guerre avec la Russie. À en juger par la façon dont les Occidentaux ont commencé à s’agiter de l’autre côté, ils en sont bien conscients. » En brandissant la menace d’une guerre, fait remarquer RIA Novosti, « Moscou souligne que la Russie est prête — moralement, techniquement et dans tous les autres sens du terme — à toute évolution des événements. (…) Évidemment la guerre n’est pas sans risques, ce dont, espérons-le, les militaires russes essaient de persuader Poutine.  (…) Mais (…) il ressort des analyses de Russtrat (entre autres) que le déclic pour le Kremlin a été la politique malencontreuse de la Maison Blanche qui, après la débandade en Afghanistan, a multiplié cet automne les émissaires à Moscou, rendant encore plus manifeste aux yeux de Poutine la faiblesse des Etats-Unis :  (…) Le 2 novembre 2021, Burns a effectivement rencontré le secrétaire du Conseil de sécurité de la Fédération de Russie Nikolaï Patrouchev et, probablement, le président Poutine. C’est un personnage apprécié du Kremlin : en 2005-2008, il a été ambassadeur en Russie et « a trouvé un langage commun avec Poutine. Sobre et pragmatique, totalement dépourvu du complexe messianique caractéristique des Américains, Burns a toujours prôné le refus d’élargir l’OTAN vers l’Est. » La visite de Burns a été interprétée à Moscou comme l’indice du choix d’une politique d’appeasement à Washington et donc un encouragement à faire monter les enchères et à « s’emparer de l’initiative stratégique ». Au fond, nous retrouvons dans ces considérations un substrat léniniste. Les États-Unis et leurs alliés européens étaient les nantis de l’ordre international, les principaux bénéficiaires du système existant, qui leur apportait des avantages disproportionnés par rapport à leur contribution. Grâce à la crise, leur hégémonie est sur le déclin. Les Etats autrefois « prolétaires » sont en train de l’emporter, sous le leadership russe. Là encore Poutine est en train de rejouer la guerre froide, avec un happy end cette fois. (…) Les Occidentaux doivent d’abord percevoir la situation telle qu’elle est, si désagréable fût-elle pour nos Etats démocratiques plus habitués à des entreprises futiles qu’à assurer leur préservation. Pour cela nous devons nous extraire du mensonge russe. Le premier mensonge concerne les prétendues inquiétudes de Moscou pour la sécurité russe, le danger que représenterait pour elle des missiles de l’OTAN déployés dans les pays frontaliers. Il suffit de prendre connaissance des textes cités plus haut pour constater que les préoccupations de « sécurité » mises en avant par Moscou ne sont qu’un rideau de fumée, que l’OTAN même est considéré comme un tigre en papier (…) Quand Moscou parle de « sécurité » il faut entendre « domination russe » et « impunité », car c’est de cela qu’il s’agit. Le Kremlin considère en effet que tout ce qu’il ne contrôle pas peut mettre le régime en péril. On le voit à la politique intérieure russe, où depuis des années les oasis de liberté sont asséchées une à une. Ce que Moscou craint en Ukraine, ce ne sont pas les quelques instructeurs de l’OTAN, ce sont les libertés. Elle veut une Ukraine désarmée de manière à pouvoir intimider les rebelles de Kiev et mettre en place un régime haï par son peuple, donc dépendant totalement du Kremlin. On se souvient que la Russie a laissé faire Aliev en Arménie justement parce que le président Pachinian avait été choisi par le peuple arménien contre les marionnettes du Kremlin. Si la Russie parvient à chasser les Etats-Unis d’Europe, elle ne tardera pas à se sentir menacée par les libertés des pays d’Europe de l’Ouest, et sous prétexte d’assurer sa « sécurité », elle mettra le même acharnement chez nous que chez elle à asservir les media, à éradiquer les institutions démocratiques et les partis indépendants. Aujourd’hui déjà, Lavrov se permet de réclamer la démission de Stoltenberg, secrétaire de l’OTAN, qui selon lui « n’est pas à la hauteur de sa tâche ». Autre illusion dont il faut se défaire, l’idée d’une société civile bouillonnante en Russie qui pourrait freiner les aspirations belliqueuses du président Poutine. Les sondages montrent que le lavage de cerveau effectué par la propagande officielle est fort efficace : 50 pour cent des Russes interrogés considèrent que l’OTAN et l’Occident en général sont responsables de la tension actuelle. 16 pour cent incriminent l’Ukraine. Les rares opposants qui subsistent critiquent très rarement la politique étrangère et ne dénoncent guère le chauvinisme nauséabond qui émane du régime de Poutine. Enfin, mentionnons cette vache sacrée démocratique qui doit être sacrifiée : la foi absolue dans la vertu du « dialogue », que la plupart des responsables occidentaux, de Florence Parly à Mario Draghi, continuent à préconiser face à Moscou. Or rien n’est plus dangereux que ces échanges au sommet, qui, quoi qu’on dise, alimentent immanquablement soit la paranoïa, soit la folie des grandeurs et l’ivresse de puissance russes. Si les Occidentaux se montrent fermes, le Kremlin en tire la conclusion qu’ils veulent détruire la Russie ; si les Occidentaux offrent des concessions, le Kremlin en conclut qu’ils sont faibles et qu’il faut foncer. Très souvent avec la Russie la meilleure politique est celle du silence et de la distance : ne rien faire, ne rien dire et tenir bon l’arme au pied. S’accrocher au dialogue à tout prix, surtout quand Moscou nous tient en joue comme un forcené détenant un otage, ne fait qu’étaler notre faiblesse et encourager le Kremlin à l’escalade. Surtout nous devons cesser de donner à la guerre froide la connotation péjorative qu’elle ne mérite nullement. La ministre de la Défense Florence Parly vient de déclarer que les pays occidentaux doivent éviter l’escalade avec la Russie afin de ne pas provoquer une nouvelle guerre froide. Tant que nous restons dans ces cadres conceptuels la Russie sera gagnante. Il faut se rappeler que la guerre froide a commencé en 1946, lorsque les Occidentaux ont cessé de céder à Staline, après lui avoir laissé en pâture les pays d’Europe centrale et orientale. C’est grâce à la guerre froide que les pays de l’Europe occidentale ont conservé leur liberté. Les leçons des années 1946-7 sont d’actualité aujourd’hui. Les pionniers de la guerre froide furent les Britanniques, qui constituèrent un bloc occidental autour du noyau anglo-français et persuadèrent les Américains tentés par l’isolationnisme de rester en Europe. Au printemps 1947, les gouvernements français, italien et belge expulsèrent les ministres communistes, conscients du danger que représentait la cinquième colonne de Moscou en Europe. Cette volonté manifeste de résister à Staline acheva de persuader Washington de s’engager dans la sécurité européenne. Il s’agissait de tout un programme d’action dont nous pourrions nous inspirer aujourd’hui, au lieu de nous livrer à une puérile guerre des boutons avec la Grande-Bretagne. Mais pour cela nous devons réapprendre à voir les choses en face, à raisonner en termes politiques, au lieu de flotter au gré des passions médiatiques et des sondages. En 1946-7 on savait que la liberté valait la peine qu’on meure pour elle, ce qui visiblement est oublié aujourd’hui. Après Munich, en 1938, les Occidentaux éprouvèrent une grande honte d’avoir abandonné la Tchécoslovaquie dans les griffes d’Hitler. Aujourd’hui nous sommes en train de laisser tomber lâchement l’Ukraine, mais nous ne nous rendons même pas compte de notre déshonneur, ni du péril qu’il y a à céder à un agresseur. Nous discutons du sexe des anges, comme les Byzantins lorsque les forces ottomanes étaient en train de détruire les remparts de la ville. Françoise Thom
Ceux qui préconisent le « dialogue » ne voient pas que toute main tendue de l’Occident est perçue en Russie soit comme une agression camouflée – l’expression du projet prêté à l’Occident de « démembrer la Russie » pour mettre le grappin sur ses richesses –, soit comme le signal d’une disposition à la capitulation de « l’adversaire » (car le Kremlin considère comme des adversaires tous les pays qui ne sont pas des dictatures). Il résulte de ceci que toute démarche des Occidentaux à l’égard de la Russie se retournera contre eux. Une bonne politique russe est une politique où on en fait le moins possible, où l’on parle le moins possible, une politique d’isolement, sans les déclarations fracassantes, sans les menaces creuses, qui nourrissent à la fois la paranoïa et l’arrogance des occupants du Kremlin. Ceci ne veut pas dire qu’il ne faille pas marquer le coup quand Moscou pratique le fait accompli, agresse ses voisins ou se livre à des répressions. Toutefois ce n’est pas en paroles qu’il faut réagir, mais en actes, et en actes mis en place sans crier gare, à la manière des opérations spéciales qu’affectionne le président Poutine. Si nous nous donnons le luxe d’être imprévisibles, Poutine cessera de jouer sur le velours. Ceci concerne avant tout les sanctions. On nous dit que les sanctions sont inutiles, qu’elles permettent au régime de provoquer un sursaut patriotique autour du pouvoir ; on laisse entendre que les sanctions sont imposées par les Etats-Unis à une Europe qui ne demanderait pas mieux que de manifester son « indépendance » en pratiquant une politique accommodante avec Moscou, bref que les Européens doivent être « réalistes », privilégier leurs « intérêts », assurer leur « sécurité énergétique » en soutenant le Nord Stream 2 [projet de gazoduc entre la Russie et l’Allemagne]. Justement, soyons « réalistes » et réfléchissons où sont nos vrais « intérêts », sans que le Kremlin nous dicte le sens qu’il faut attribuer à ces termes. D’abord, contrairement à ce qu’on ne cesse de prétendre, les sanctions marchent, et c’était déjà le cas à l’époque soviétique. Les archives montrent qu’elles ont dissuadé Khrouchtchev de pratiquer l’escalade au moment de la crise de Berlin [entre 1958 et 1962], qu’elles ont dissuadé Brejnev et Andropov d’intervenir en Pologne en 1981 [au moment des grèves massives conduites par le mouvement Solidarnosc]. Si des sanctions sérieuses avaient été adoptées après le démembrement de la Géorgie en 2008, au lieu du pathétique « reset » [la relance des relations russo-américaines voulue par le président Obama], on aurait évité l’annexion de la Crimée, en 2014. Mais venons-en aux relations économiques, dont on nous assure qu’elles vont permettre un rapprochement entre l’Europe et la Russie. C’est oublier que pour Moscou, les relations d’affaires sont avant tout un instrument de projection de la puissance et de l’influence russe. En devenant le fournisseur de pétrole et de gaz de l’Europe, le Kremlin se crée de puissants oligarques au sein des élites politiques occidentales, qui, comme les oligarques russes, sont autorisés à s’enrichir à condition de servir Moscou. Les grandes sociétés faisant des affaires en Russie deviennent les vecteurs de la politique russe en Europe. Quant à la « sécurité énergétique » qu’assurerait le Nord Stream 2, souvenons-nous de la manière dont le Kremlin ferme les robinets du gaz aux pays de « l’étranger proche » qui ont le malheur de lui déplaire. L’Europe a-t-elle vraiment « intérêt » à se passer la corde au cou ? A-t-elle « intérêt » à augmenter les flux financiers vers la Russie, quand on sait que ces ressources vont alimenter la guerre hybride menée contre les Occidentaux, acheter notre classe politique, nos médias et nos think tanks, financer le déploiement de nouveaux missiles braqués contre l’Europe ? Les sanctions sont un outil efficace, surtout si elles visent les oligarques et les siloviki [soit « les hommes en uniforme », issus des services de sécurité russes – le KGB, puis le FSB] proches du pouvoir, ou si elles entravent le développement des secteurs de puissance de la Russie (énergétique et armement), les seuls qui comptent aux yeux du Kremlin. Une politique résolue de sanctions dures obligerait les hommes du Kremlin à se demander si la politique de confrontation voulue par le président Poutine est vraiment conforme aux intérêts nationaux russes. La claque infligée à Josep Borrell (…) jette une lumière crue sur un aspect essentiel de la stratégie du Kremlin. Il s’agit de faire une démonstration éclatante de la faiblesse des Occidentaux, pour hâter l’avènement d’un ordre, ou plutôt, d’un désordre international postoccidental. C’est un signal lancé à Xi Jingping, Erdogan et consorts : voyez, nous pouvons impunément nous essuyer les pieds sur l’UE et elle passera par nos volontés. C’est pourquoi, si nous voulons éviter que Poutine fasse des émules, la première règle que les Européens doivent adopter est de ne plus faire étalage de leur faiblesse et de leur désunion, de riposter sans tarder aux humiliations publiques et aux provocations. Mieux vaut agir sans parler que parler sans agir. Dans le monde de voyous qui nous entoure, il est temps que l’UE apprenne à se faire craindre. Françoise Thom
Au lieu de recevoir Poutine avec des pincettes, au lieu de l’humilier en bloquant la construction du centre orthodoxe du quai Branly et de bouder l’inauguration du monument à la mémoire des soldats russes morts pour la France durant la Grande Guerre, le gouvernement français devrait faire preuve de réalisme et d’un peu de courage pour construire une relation de confiance avec la Russie! Ce n’est pas à New York que la crise syrienne se dénouera, c’est à Moscou. Que Poutine lâche le régime syrien, et il tombera comme le fruit pourri qu’il est. Si j’étais François Hollande, je prendrais l’avion maintenant pour Moscou, si possible avec Angela Merkel, et je chercherais à offrir à la Russie de véritables garanties sur sa sécurité et sur une relation de confiance avec l’Otan, qui doit inclure la question de la défense antimissile à laquelle les Russes doivent être réellement associés. L’ours russe n’est dangereux que quand il a peur. Offrons-lui sans détour la perspective d’un accord historique d’association avec l’Europe. Ce que François Hollande ne comprend pas, c’est qu’il faut ancrer la Russie à l’espace européen. Je sais bien que les diplomates trouveront dix mille raisons qui empêchent cette avancée historique: l’insuffisance de l’État de droit en Russie, l’instabilité des règles juridiques et commerciales, la corruption… Tout cela est vrai mais tout cela ne peut justifier que nous restions inactifs face au piège infernal qui est en train de s’armer aux confins de la Perse, de la Mésopotamie et l’Assyrie. Que notre président normal comprenne qu’il n’y a rien de normal dans le monde dont il est désormais l’un des principaux responsables. Qu’il prenne des risques, qu’il abandonne ses postures bourgeoises et atlantistes version guerre froide. Qu’il parle avec la Russie. François Fillon (2012)
On sait que la Russie n’est pas une démocratie, on sait que la Russie est un régime instable et dangereux. La question posée c’est : ‘est-ce qu’on doit continuer à provoquer les Russes, à refuser toute espèce de dialogue avec eux en les poussant à être de plus en plus violents, agressifs, et de moins en moins européens?’ François Fillon (2016)
La Russie, c’est le plus grand pays du monde par sa superficie. C’est un pays dangereux car c’est un pays instable, qui n’a jamais connu la démocratie. (…) Traiter ce pays comme si c’était le Luxembourg ou le Panama, c’est juste une énorme bêtise. (…) Il n’y a jamais eu de démocrate à la tête de la Russie. Vouloir faire de Poutine un monstre aux mains pleines de sang, c’est juste ridicule par rapport à l’histoire de la Russie. François Fillon (2016)
Pour moi, l’homme de l’année est Vladimir Poutine. Il (…) fut le seul à oser donner l’asile politique à Snowden, l’homme qui révéla la folle réalité de l’espionnage américain. Mais cette année restera avant tout celle où le chef de l’Etat russe est sorti vainqueur du grand bras de fer diplomatique autour de la Syrie. Poutine tient dans cette histoire le rôle glorieux d’un Chirac qui aurait réussi à empêcher la guerre en Irak. (…) Poutine a remis le couvert avec l’Iran, servant d’honnête courtier avec les Américains. Et il a parachevé son triomphe diplomatique en empêchant le ralliement de l’Ukraine à l’Europe. (…) Poutine n’est pas en odeur de sainteté ni dans les médias français ni au Quai d’Orsay. On évoque non sans raisons ses penchants autoritaires, ses accointances avec certains cercles plus ou moins mafieux, son incapacité à couper l’économie de sa rente pétrolière et gazière. Mais personne ne peut contester qu’il été élu démocratiquement. (…) La bourgeoisie occidentalisée conteste ses manières, mais la majorité du peuple lui sait gré d’avoir restauré l’Etat. (…) Poutine a mis au pas les oligarques qui dépeçaient la Russie et rétabli la souveraineté de la Russie face à la pression impériale de l’Amérique. Poutine a peu à peu endossé les habits de nouveau tsar dans la grande tradition russe. Il reste le dernier résistant à l’ouragan politiquement correct qui, parti d’Amérique, détruit toutes les structures traditionnelles, famille, religion, patrie. Eric Zemmour (20.12.2013)
Qu’ont en commun François Fillon, Jean-Luc Mélenchon, Nadine Morano et Jean-Pierre Chevènement ? Pas grand-chose, sauf l’admiration qu’ils portent à Vladimir Poutine. Chapeau l’artiste : non content d’être devenu la vedette du théâtre stratégique international, dont on se demande tous les mois quel sera le prochain tour, Poutine est applaudi à gauche (un peu) et à droite (surtout). Nicolas Sarkozy a bien senti le vent : depuis 2015, il justifie l’annexion de la Crimée – au motif que ses habitants auraient librement choisi leur sort – et adopte le tropisme moscovite d’une grande partie de ses électeurs potentiels. Cette vision de Poutine résulte d’une convergence exceptionnelle : admiration pour le « défenseur des valeurs chrétiennes », qui a surfé sur la vague de l’opposition au « mariage pour tous » ; respect pour un pouvoir fort et viril, antithèse à la fois de François Hollande et de Barack Obama ; applaudissements saluant la maestria diplomatique de Moscou au Moyen-Orient, qui contraste avec la pusillanimité de Washington ; vision romantique de la relation franco-russe, qui a toujours existé chez les gaullistes, mais qui séduit aussi par son anti-américanisme ; fierté de quelques vieux communistes pour le révisionnisme historique aujourd’hui à l’œuvre au Kremlin… Que les extrêmes communient dans cette « panthéonisation », cela n’a rien de très surprenant. Mais qu’une large frange des Républicains y participe, c’est plus ennuyeux, car cela révèle un aveuglement sur la nature du pouvoir russe actuel. La défense des « valeurs traditionnelles » par le Kremlin est, au mieux, un malentendu. Il est vrai qu’elle est entretenue par une propagande habile : moderne, affûtée, non dénuée de sens de l’humour. Avec un investissement considérable dans les réseaux sociaux et les blogs, et l’entretien d’une cohorte de propagandistes rémunérés pour répandre la bonne parole dans les médias, sans compter les idiots utiles. Mais un régime dont les principaux ressorts sont la corruption, la manipulation, la répression et l’élimination physique des opposants incarne-t-il dignement les « valeurs conservatrices » ? La répression de la différence sexuelle relève-t-elle des leçons de l’Évangile ? La criminalisation du « blasphème » mérite-t-elle les applaudissements des catholiques ? L’intimidation des Églises non affiliées au patriarcat est-elle une preuve d’amour de son prochain ? La relation de co-dépendance qu’entretient Moscou avec la satrapie néo-wahhabite de Tchétchénie, dont les hommes de main sont les exécuteurs des basses œuvres du Kremlin, est-elle d’essence chrétienne ? Le bombardement délibéré d’hôpitaux en Syrie est-il un témoignage de charité ? Quant à la « défense des chrétiens d’Orient », dont Poutine est crédité à travers son soutien à Damas, elle relève d’un mythe : Bachar el-Assad n’a aucune sympathie particulière pour les chrétiens, qui ont tout autant souffert de son régime que les autres et ne sont qu’un pion dans sa stratégie. Le pouvoir fort admiré par les thuriféraires de Moscou ? Une clique cynique et affairiste composée d’anciens des services de sécurité dans le premier cercle, et de potentats mafieux dans le second. Une caste dirigeante qui a, depuis 2012, achevé sa mue autoritaire entamée en 1999 au prix d’une série de coups tordus, et réalisé une habile synthèse de néo-tsarisme et de néo-stalinisme. Avec la bénédiction d’une grande partie de sa propre population, dont la capacité à exercer librement ses choix démocratiques est, il est vrai, aujourd’hui sujette à caution. (…) Écouter les arguments de la Russie au motif que c’est une « grande civilisation » ? L’Iran a beau être une « civilisation bimillénaire » et la Grèce « le berceau de l’Occident », cela n’éteint pas la critique des mollahs révolutionnaires ou des gauchistes impécunieux. (…) Accepter que le Kremlin fasse des pays limitrophes une « sphère d’influence » ? Ce serait bénir une logique impérialiste et se moquer de l’autodétermination des peuples. Et si la Crimée avait « toujours été russe », pourquoi ne pas « rendre » Kaliningrad (Königsberg) à l’Allemagne ? (…) « Quand vous trouvez un accord avec la Russie, elle le respecte », prétendait François Fillon début avril. Que Moscou ait foulé aux pieds tous les traités sur la sécurité européenne signés depuis 1975 et tous les textes régissant sa relation avec l’Ukraine indépendante depuis 1994 ne semble pas troubler l’ancien Premier ministre. (…) l’admiration pour Poutine rappelle décidément, à droite, l’attitude d’une partie de la bourgeoisie européenne entre 1933 et 1939. La posture diplomatique recommandée par certains néogaullistes relève ainsi de l’imposture politique. La nostalgie pour « l’Europe de l’Atlantique à l’Oural » concerne la reconstruction à posteriori : derrière une rhétorique habile, des gestes à portée symbolique forte et une certaine admiration pour la culture russe, le général ne s’est jamais fourvoyé dans une fausse équivalence entre Washington et Moscou. (…) Mais « tendre la main » à Moscou ? Cela relève de l’illusion tant le pouvoir russe raisonne aujourd’hui en termes de jeu à somme nulle, et sur le mode « ce qui est à moi est à moi, ce qui est à toi est négociable. » « Tenir compte des intérêts de Moscou » ? Pas au détriment des nôtres. Comme souvent, les Français sont plus lucides que leurs dirigeants et leurs intellectuels. Si l’on en croit une enquête menée en 2015 dans huit pays occidentaux, ils sont les plus nombreux (30 %) à avoir une image positive de la Russie, mais les moins nombreux (15 %) à faire confiance à Vladimir Poutine. C’est une bonne réponse aux poutinolâtres qui reprochent à leurs adversaires une supposée « russophobie ». Bruno Tertrais
Nos souverainistes, si sourcilleux de notre indépendance quand il s’agit des États-Unis, s’alignent sans états d’âme sur les positions du Kremlin, même les plus scandaleuses, comme on l’a vu à droite et à gauche au moment de la guerre hybride contre l’Ukraine (…). Poutine a imposé une propagande ahurissante charriant la haine et le mensonge. Et c’est dans ce pays que notre droite cherche son inspiration. Françoise Thom
Comme Nicolas Tenzer et Garry Kasparov l’ont déjà relevé dans Desk Russie, François Fillon n’a eu aucun scrupule à se faire récemment recruter par une entreprise étatique russe, Zaroubejneft, dès lors que ce « personnage sournois, arrogant et corrompu », pour reprendre le portrait qu’en a dressé Jean-Louis Bourlanges en février 2017, peut en tirer profit. L’annexion de la Crimée, l’affaire Navalny, les atteintes systématiques aux libertés, les ingérences dans les affaires de l’Occident, le soutien inconditionnel au sanguinaire el-Assad ne paraissent guère émouvoir l’ancien Premier ministre. Un membre distingué de l’Institut, éminent spécialiste de la Russie, a démenti le propos que lui prêtait Le Figaro du 28 février 2017, à savoir que Fillon était « un agent des Russes » (Commentaire, n°158, 2017, p. 471). Peut-être pas agent, mais pour le moins « prorusse et antiaméricain » selon Le Monde du 11 novembre 2016. En effet, il paraît comme « fasciné » (Le Point, 3 déc. 2015) par son ami Poutine, s’en prend systématiquement à l’Amérique, coupable de tous les maux de la terre ou presque, sans parler d’une écoute attentive de la CGT lorsqu’il était ministre du Travail, position dénoncée avec vigueur à l’époque par Marc Blondel, le secrétaire général de Force ouvrière (Chronique économique, syndicale et sociale, sept. 2004). L’ancien élu de la Sarthe, qui, comme son ancien soutien Mariani, n’a jamais exercé d’autre métier que la politique, partage, au fond, les convictions d’un Chevènement, notamment son hostilité au traité de Maastricht, tout en se prononçant pour l’entrée de la Turquie au sein de l’Europe, afin de « jouer un rôle d’équilibre face aux États-Unis » (Libération, 10 déc. 2004). Déjà, en 1989, le ministre de la Défense, en déplacement officiel à Moscou, avait invité Fillon à faire partie de la délégation française. En 1991, ils déjeunent ensemble (Le Maine libre, 21 fév. 1991). Vingt-six ans plus tard, dans le cadre de la campagne présidentielle, le candidat Fillon, lors d’un meeting à Besançon, plaçait sur le même plan de Gaulle, Séguin et Chevènement Bien avant, Fillon admettait qu’il y avait avec ce dernier « convergence mais pas identité » (Le Quotidien de Paris, 27 oct. 1990). Par ailleurs, s’il rend hommage à Régis Debray, il se dit en désaccord avec Finkielkraut sur la Russie (Le Point, 7 janv. 2016). En sa qualité de Premier ministre, on le voit déplorer, en septembre 2008, à propos de l’offensive russe en Géorgie, la condamnation par l’Europe de cette Russie « humiliée », ce qui pourrait rappeler la formule du Führer au lendemain du traité de Versailles. Il s’en prend à ceux qui « continuent à piétiner la Russie », laquelle, annonce-t-il, ne fera pas l’objet, comme déjà soumis à celle-ci, de sanctions (Le Figaro, 5 sept. 2008) Au cours de son règne à Matignon, il rencontre Poutine deux à trois fois par an mais refusera de recevoir Hervé Mariton, président du groupe parlementaire d’amitié franco-russe, qui, lui, ne fait pas partie des affidés de Moscou (L’Express, 29 janv. 2014). Dans son livre Faire (Albin Michel, 2015), Fillon déclare avoir « aimé nos rencontres [avec Poutine] parce qu’elles étaient utiles, parce qu’on pouvait y nouer à l’improviste des accords qui n’étaient pas préparés à l’avance ». Il le définit comme « patriote » (Valeurs actuelles, 20 oct. 2016). Son alignement sur le régime russe ne fait que s’accentuer après l’élection de François Hollande à l’Élysée : « Au lieu de recevoir Poutine avec des pincettes, déplorait Fillon dans Le Figaro du 13 août 2012, au lieu de l’humilier 1 […] le gouvernement français devrait faire preuve de réalisme et d’un peu de courage pour construire une relation de confiance avec la Russie ! […] Si j’étais François Hollande, je prendrais maintenant l’avion pour Moscou […] et je chercherais à offrir à la Russie de véritables garanties sur sa sécurité et sur une relation de confiance avec l’OTAN. […] Qu’il prenne des risques, qu’il abandonne ses postures bourgeoises et atlantistes, version guerre froide. » (…) Concernant la perspective d’une intervention des Occidentaux en Syrie, Fillon — devenu député de Paris — exhorte, avec Villepin, la présidence Hollande à la prudence, surtout si la France doit agir avec ses alliés ; le préalable, c’est d’« informer nos partenaires russes. Nous devons tenter une dernière fois d’essayer de les convaincre d’agir avec les moyens qui sont les leurs sur le régime d’Assad » (Le Monde, 30 août 2013). En septembre 2013, il est de nouveau en Russie où, en violation des usages, il critique, avec véhémence, la position française, lui faisant grief de s’aligner sur l’Amérique : « Je souhaiterais, proclame-t-il, que la France retrouve cette indépendance et cette liberté de jugement et d’action qui seules lui confèrent une autorité dans cette crise », à la grande jubilation, souligne Le Monde du 21 septembre, de l’élite russe venue entendre la bonne parole. Le socialiste Arnaud Leroy voit en Fillon « le laquais de la Volga » tandis que le porte-parole du parti dénonce cette « dérive », laquelle fait l’objet d’un éditorial plus que sévère du Monde du 22, déplorant « la faute de ce voyage ». Sur sa lancée, Fillon séjourne, en octobre 2013, au Kazakhstan, pas gêné par ses atteintes systématiques à la liberté ; sa prestation, « truffé de banalités », lui aurait rapporté, si l’on se réfère au Nouvel Observateur du 31 octobre, 30 000 €. S’agissant de ses émoluments, Le Canard enchaîné du 22 mars 2017 titre « Fillon a fait le plein chez Poutine » et sous-titre « Pour jouer les entremetteurs entre le président russe, un milliardaire libanais et le pédégé de Total, le candidat, alors député de Paris, a palpé 50 000 dollars en 2015. Avec promesse d’intéressement aux bénéfices ». « Récemment, relève Le Monde du 13 juin 2018, il aurait œuvré au rapprochement de Tikehau avec le fonds Mubadala d’Abou Dhabi, et le fonds russe d’investissement direct. » Toujours aussi désintéressé ! À l’issue de la primaire qu’il a remportée pour la présidentielle de 2017, Fillon paraît être le candidat préféré des Russes, à l’instar de de Gaulle en 1965, Pompidou en 1969, Giscard en 1974 et 1981… Mariani s’en félicite : « En politique étrangère, il est le plus constant et le plus régulier dans ses choix, notamment sur la Russie. » Fillon se prononce, comme il se doit, pour la levée des sanctions à l’encontre de Moscou, qui salue sa présence à la future élection (Le Monde, 23 nov. 2016), notamment par un Poutine célébrant « cet homme intègre, qui se distingue fortement des hommes politiques de la planète », pas moins (ibid., 25 nov.). Selon lui, la Russie respecte les accords lorsqu’elle les signe, ce qui lui vaut cette réplique cinglante de Bruno Tertrais dans Causeur de juin 2016 : « Que Moscou ait foulé aux pieds tous les traités sur la sécurité européenne signés depuis 1975 et tous les textes régissant sa relation avec l’Ukraine indépendante depuis 1994 ne semble pas troubler l’ancien Premier ministre. » Poursuivant sur la même lancée, son programme officiel de 2017 annonce que la France sera « un allié loyal et indépendant des États-Unis». La France serait-elle indépendante de Moscou ? Voilà qui est moins sûr lorsque Fillon appelle à « rétablir le dialogue et des relations de confiance avec la Russie, qui doit redevenir un grand partenaire », en levant les sanctions. (…) [Sur l’Ukraine] Là encore, l’ex-chef du gouvernement ne verse pas vraiment dans la nuance, exonérant la Russie de toute implication ou presque : « On doit tout faire, estime-t-il, pour empêcher l’intervention russe. […] Et en même temps, on ne peut pas désigner les Russes comme les seuls fauteurs de troubles, il y a aussi des erreurs qui ont été commises par le nouveau pouvoir de Kiev », lequel n’est pourtant pas celui ayant déclenché les hostilités… Son conseil ne varie pas, revenant comme des litanies, mettant même en accusation la France, surtout pas la Russie : « Il faut parler avec les Russes […]. La France n’a cessé de traiter la Russie d’une manière assez légère » (Le Nouvel Obs, 3 avril 2016) ; cette position suscite une vigoureuse réaction d’indignation de la part du philosophe Alain Laurent dans Le Point du 10 juillet 2014. La faute incombe, comme de bien entendu, aux Américains, estimant qu’une « erreur historique a été commise en repoussant les frontières de l’OTAN juste sous le nez des Russes » (Le Point, 24 avril 2014). « On ne peut pas laisser s’installer, s’indigne-t-il, la guerre à l’est de l’Europe. Surtout quand les États-Unis risquent d’attiser un conflit qui est très loin de chez eux, en proposant notamment d’armer les Ukrainiens » (Le Figaro, 6 fév. 2015). L’Amérique, pour lui, « n’est pas qualifiée pour continuer à discuter avec la Russie ». Ce même 6 février, sur LCI-Radio classique, il estime que « l’agresseur n’est pas Poutine ». Pas un mot sur les aspirations du peuple ukrainien ; s’il consent à reconnaître que Moscou viole le droit international en Crimée, c’est pour aussitôt tempérer son propos, estimant qu’il a des droits historiques sur ce territoire, et de prétendre que « la responsabilité la plus élevée incombe aux États-Unis » (Valeurs actuelles, 18 juin 2015). Dans une lettre ouverte au chef de l’État, Fillon préconise la création d’« une véritable alliance internationale, intégrant l’Iran et la Russie, contre l’État islamique » (JDD, 12 juil. 2015), semblant considérer — il est bien le seul — que l’Iran est étranger au terrorisme. Dans son ouvrage, Faire, il appelle aussi à discuter avec Bachar al-Assad, thème qu’il développe dans une interview accordée au Figaro du 14 novembre 2015 : « La seule voie, c’est de stopper l’effondrement du régime syrien […]. Les Russes l’ont compris depuis longtemps. » Et de les féliciter dans Valeurs actuelles du 19 novembre : « Heureusement que Poutine l’a fait, sinon nous aurions sans doute en face de nous un État islamique. […] Il faut donc se féliciter que la Russie soit intervenue. Maintenant, il faut engager le dialogue avec Moscou pour bâtir une stratégie de reconquête du territoire syrien. » (…) Ignore-t-il que le dirigeant syrien a élargi de ses prisons nombre de dirigeants djihadistes et qu’il n’a pas bombardé les quartiers généraux islamistes (Commentaire, n° 144, hiver 2013/2014, p. 795) ? Ignore-t-il que l’intervention russe n’a visé Daech que de façon marginale (France Inter, 28 nov. 2016) ? Comme l’a justement remarqué Alain Frachon dans Le Monde du 21 octobre 2016, sous le titre « La Syrie de M. Fillon », « choisir al-Assad comme rempart contre le djihadisme […], c’est faire équipe avec Al Capone pour démanteler la Mafia. Ou, si l’on préfère, s’appuyer sur un pompier pyromane pour éteindre l’incendie djihadiste ». (…) À la tribune de l’Assemblée nationale, le 25 novembre 2015, il va jusqu’à suggérer d’associer le Hezbollah, organisation terroriste, à la recherche d’une solution en Syrie, insistant sur la nécessité de réintégrer l’Iran dans les discussions (Le Figaro, 26 nov. 2015). (…) Selon lui, « la Russie est la seule puissance à faire preuve de réalisme en Syrie » (Marianne, 1er avril 2016) (…)  Déjà, au Mans, en décembre 1998, il participe à un colloque de trois jours dont l’objet porte sur « les États-Unis, maîtres du monde ? », en compagnie de toute la fine fleur de l’antiaméricanisme : Alain Gresh et Serge Halimi, du Monde diplomatique, Pascal Boniface, Paul-Marie de La Gorce. Fillon s’en prend, pour sa part, à la « fragilité » du président Clinton (Ouest-France, 14 déc. 1998). Lors du conflit opposant Israël au Hamas, à l’été 2014, il dénonce la culpabilité de l’Occident, « et, premièrement, des États-Unis » (Le Monde, 20 juil. 2014). « L’Europe, confie-t-il au Point du 16 avril 2015, est trop dépendante pour sa sécurité et son économie. C’est flagrant concernant […] la nouvelle guerre froide avec la Russie », pauvre victime ! La solution ? Sortir de la domination du dollar contre laquelle l’Europe doit, pas moins, « se révolter » (Valeurs actuelles, 18 juin 2015). Dans son programme présidentiel, le dollar est présenté comme une « nouvelle forme d’impérialisme » (Le Monde, 16 déc. 2016). Dans un tweet, révélé par Nicolas Hénin dans La France russe (Fayard, 2016, p. 117), Fillon place, sur le même pied, en tant qu’ennemis de l’Europe, « totalitarisme islamique, impérialisme américain, dynamique du continent asiatique » ; on appréciera le parallèle ! Si la France, d’après lui, est hostile à la Russie, c’est qu’on « est influencé par l’administration américaine, le Congrès américain et ce que pensent les journaux américains » (Le Point, 25 août 2016). Il pense — mais pense-t-il ? — que « c’est une erreur de la traiter à la fois comme un adversaire et un pays sous-développé » (Le Monde, 14 sept. 2016). Un mois plus tard, il déplore que « la France coure après les États-Unis » (Valeurs actuelles, 20 oct. 2016) (…) Il récidive dans Le Progrès du 11 novembre 2016, où il préconise de « renforcer l’Europe face à la menace du totalitarisme islamique mais aussi face à la mainmise économique américaine, demain chinoise » : singulière juxtaposition, encore une fois, que de placer le terrorisme sur le même plan que l’Amérique. C’est quasiment obsessionnel chez lui : dans L’Opinion du 27 octobre 2016, il insiste « pour sortir un jour de cette dépendance très forte vis-à-vis des États-Unis […]. Ainsi, je suis choqué par les discours des responsables de l’OTAN sur la Russie. Cela relève de la provocation verbale. On ne peut pas considérer Moscou comme l’ennemi n° 1 alors que le totalitarisme islamique nous menace directement ». Il va même jusqu’à proposer, au début 2017, une conférence Europe-Russie sans les Américains (Le Monde, 26 janv. 2017). Le problème, pour lui, ce n’est pas la Russie, allant jusqu’à mettre en cause voire en accusation Washington : « Dans beaucoup de cas, la politique américaine qui pilote l’OTAN n’est pas la solution contre le totalitarisme islamique, elle est plutôt le problème. Nous avons commis des erreurs par le passé en poussant la Russie dans ses travers ». Vincent Laloy
C’est, jusqu’au bout, un aveuglement. (…) [Eric Zemmour] « condamne sans réserve l’intervention militaire », qu’il qualifie d’ « injustifiable ». Mais [il] accuse aussi, peu après, dans une déclaration filmée en direct, les Occidentaux d’avoir envenimé la situation « depuis des années, avec l’expansion ininterrompue de l’OTAN ». Il appelle toujours à signer un traité pour garantir que l’Ukraine n’entrera « jamais » dans l’Alliance atlantique. « Comme ça, monsieur Poutine sera rassuré », ajoutait-il dimanche. (…) Depuis plusieurs mois, Eric Zemmour et Marine Le Pen minimisaient les menaces lancées par Moscou, tout en reprenant la propagande du Kremlin sur de prétendues prétentions américaines. (…) Des positions constantes, mais qui comportent leurs contradictions. Si les deux candidats s’affirment souverainistes, Eric Zemmour et Marine Le Pen faisaient peu de cas de la souveraineté de l’Ukraine, Etat indépendant depuis 1991, membre de l’ONU, ayant inscrit légalement dans sa constitution, en 2019, son aspiration à adhérer un jour à l’Union européenne et à l’OTAN. Ce pays, déclarait Marine Le Pen en décembre 2021, dans un entretien au média polonais Rzeczpospolita, « appartient à la sphère d’influence russe ». Pour Eric Zemmour, « l’Ukraine n’existe pas », comme il le développe dans Un quinquennat pour rien (Albin Michel, 2016), puisque Kiev est, écrit-il, « le berceau de la civilisation russe ». Patriotes autoproclamés, tous deux se sont évertués à affaiblir Emmanuel Macron, Marine Le Pen en le traitant de « petit télégraphiste » de Joe Biden ; Eric Zemmour en l’accusant d’être « impuissant », et même « le néant ». Jeudi 24 février, le candidat d’extrême droite a appelé le chef de l’Etat à se rendre de nouveau à Moscou et à Kiev pour « s’interposer » et réclamer un cessez-le-feu immédiat. Une position en totale contradiction avec ce qu’il soutenait quatre jours auparavant, en citant le « porte-parole de Vladimir Poutine qui a tout dit en une phrase  : “Emmanuel Macron est membre de deux organisations, l’Union européenne et l’OTAN, dont il n’est pas le chef.” C’est tout notre problème. Nous sommes vus par les Russes comme les petits télégraphistes de Washington. (…) Notre parole ne vaut rien, en vérité. » En écho, Marine Le Pen a déclaré jeudi que « la France devrait prendre l’initiative d’une réunion diplomatique », oubliant qu’elle avait deux jours avant étrillé « l’échec diplomatique » français. (…) Les deux candidats vouent une profonde admiration à Poutine. En mars 2017, Marine Le Pen s’était rendue auprès du dirigeant russe à Moscou et avait vanté un « point de vue sur l’Ukraine qui coïncide avec celui de la Russie ». En septembre 2018, Eric Zemmour avait déclaré qu’il « rêv[ait] d’un Poutine français » puis, en septembre 2020, sur CNews, qu’il voyait en Poutine « l’allié qui serait le plus fiable, plus que les Etats-Unis, l’Allemagne ou la Grande-Bretagne ». Dimanche, il discourait au pied du Mont-Saint-Michel (Manche) en agitant le spectre de « la prochaine guerre » et clamait qu’être président de la République, « c’est savoir regarder le pire en face, justement pour l’éviter ». Les deux candidats n’ont pas su regarder. Ivanne Trippenbach

Comme ça, Monsieur Poutine sera rassuré !

A l’heure où l’injustifiable agression contre le peuple ukrainien aurait dû nous ouvrir les yeux …

Sur le cynique et proprement dément (jusqu’à pousser à rejoindre l’OTAN des petits pays jusque là neutres comme la Suède ou la Finlande ?) projet de l’actuel régime kleptocratique et revanchiste russe …

Contraint à l’instar de son illustre prédécesseuse la Grande Catherine d’absorber ses voisins pour « garantir ses frontières » …

Pour un pays dont la superficie atteint à peine celles de la première et de la deuxième puissance mondiale – cumulées !

Sur la base de contre-vérités comme la prétendue promesse américaine de non-élargissement de l’OTAN

Et appuyé sur un nouveau chantage stratégique à base de nouvelles armes de théâtre hypersoniques pour s’assurer une « bulle stratégique » pour verrouiller la Baltique et la mer Noire …

Si bien décrit par les travaux de notre meilleure « soviétologue » Françoise Thom

De profiter, comme il y a huit ans sous l’Administration Obama/Biden, de la fenêtre d’opportunité d’une présidence américaine proprement cacochyme …

Mais aussi de plus de 20 ans de passivité européenne et notamment allemande …

Pour tout simplement tenter de bouter hors d’Europe et du monde via ses clones et complices chinois la seule garantie de stabilité et de protection pour les prochaines victimes …

Après la Géorgie et la Crimée ou Hong Kong et peut-être bientôt Taiwan

Et sans parler des famines fabriquées d’Ukraine ou de Chine

De la part du dernier système politique à n’avoir toujours pas eu (merci la gauche européenne !) de procès de Nuremberg pour ses quelque 100 millions de morts

Et donc incapable de faire leur deuil d’empire

Comment ne pas voir la triste implication d’un tel aveu …

Et ne pas se désoler …

Avec la journaliste spécialiste des Etats-Unis et de la Russie Laure Mandeville

De cette tragique incapacité de nombre de nos compatriotes …

A l’instar de l’habituellement si perspicace candidat Zemmour sur la menace islamiste et wokiste …

Qui en même temps pousse l’aveuglement sur le jeu victimaire et le nationalisme complètement dévoyé derrière lequel se cache l’impérialisme poutinien

Jusqu’à à jouer, au nom d’un souverainisme sans limites quasi-goebbelsien, les petit télégraphistes de Moscou …

A penser ensemble ces deux menaces proprement existentielles …

Pour notre pays comme pour l’avenir de notre monde libre ?

Eric Zemmour et Marine Le Pen fragilisés par l’attaque de Vladimir Poutine en Ukraine
Les deux candidats d’extrême droite à la présidentielle opèrent une volte-face dans la foulée des premiers bombardements russes, après avoir relayé durant des mois la propagande du Kremlin.
Ivanne Trippenbach
24 février 2022

C’est, jusqu’au bout, un aveuglement. Dimanche 20 février, l’un des principaux candidats à l’élection présidentielle, Eric Zemmour, livre sa vision de la crise ukrainienne. « Je suis sceptique, dit-il sur Europe 1, je pense qu’il y a beaucoup de propagande, d’agitation des services américains pour hystériser cette histoire. » Vingt-quatre heures plus tard, Vladimir Poutine déclare reconnaître l’indépendance des zones séparatistes prorusses, puis ordonne à son armée d’entrer en Ukraine. Interrogée à son tour, mardi 22 février sur RTL, Marine Le Pen regrette une « escalade claire », mais se prononce contre les sanctions visant Moscou et accuse Emmanuel Macron d’avoir « essayé de jouer un rôle et de se servir » de cette crise.

Ce n’est qu’une fois la guerre déclarée par Poutine au nom d’une « dénazification de l’Ukraine », les frappes russes tombées sur Kiev comme dans tout le pays, les premières morts civiles annoncées, jeudi 24 février, que Le Pen et Zemmour se sont empressés de rétropédaler par voie de communiqués. La première y appelle à la « cessation immédiate des opérations militaires russes en Ukraine ». Le second y« condamne sans réserve l’intervention militaire », qu’il qualifie d’« injustifiable ». Mais Eric Zemmour accuse aussi, peu après, dans une déclaration filmée en direct, les Occidentaux d’avoir envenimé la situation « depuis des années, avec l’expansion ininterrompue de l’OTAN ». Il appelle toujours à signer un traité pour garantir que l’Ukraine n’entrera « jamais » dans l’Alliance atlantique. « Comme ça, monsieur Poutine sera rassuré », ajoutait-il dimanche.

« C’est Poutine l’agressé ! »

Depuis plusieurs mois, Eric Zemmour et Marine Le Pen minimisaient les menaces lancées par Moscou, tout en reprenant la propagande du Kremlin sur de prétendues prétentions américaines. « Les Américains n’ont pas respecté leur parole et ont avancé, avancé [et] mangé petit à petit ce glacis », justifiait Zemmour sur France 5, il y a un mois, en comparant l’adhésion à l’OTAN à des annexions territoriales. Un discours en cohérence avec celui qu’il tenait sur CNews, en juin 2021 : « Il faut arrêter de faire de Poutine l’agresseur, c’est Poutine l’agressé ! Evidemment, après, il se défend. » « Le problème de l’Ukraine n’est pas une invasion, je n’y crois pas, assénait encore le candidat avec assurance, le 9 décembre sur France 2. La Russie, j’en prends le pari, n’envahira pas l’Ukraine. »

Marine Le Pen n’était pas en reste. « Je ne le crois pas du tout, je ne vois vraiment pas ce que les Russes feraient en Ukraine », martelait-elle le 7 février, sur Franceinfo. La candidate du Rassemblement national (RN) répétait ce qu’elle nomme elle-même les « éléments de langage » du Kremlin, en soutenant que « les Etats-Unis veulent absolument faire entrer l’Ukraine dans l’OTAN, donc on est en train de créer un conflit qui n’a pas lieu d’être ». Mardi 22 février, elle estimait que « la France s’est soumise à une forme de guerre froide imposée par l’Union européenne, à l’écoute des Américains ».

Des positions constantes, mais qui comportent leurs contradictions. Si les deux candidats s’affirment souverainistes, Eric Zemmour et Marine Le Pen faisaient peu de cas de la souveraineté de l’Ukraine, Etat indépendant depuis 1991, membre de l’ONU, ayant inscrit légalement dans sa constitution, en 2019, son aspiration à adhérer un jour à l’Union européenne et à l’OTAN. Ce pays, déclarait Marine Le Pen en décembre 2021, dans un entretien au média polonais Rzeczpospolita, « appartient à la sphère d’influence russe ». Pour Eric Zemmour, « l’Ukraine n’existe pas », comme il le développe dans Un quinquennat pour rien (Albin Michel, 2016), puisque Kiev est, écrit-il, « le berceau de la civilisation russe ».

Profonde admiration pour Poutine

Patriotes autoproclamés, tous deux se sont évertués à affaiblir Emmanuel Macron, Marine Le Pen en le traitant de « petit télégraphiste » de Joe Biden ; Eric Zemmour en l’accusant d’être « impuissant », et même « le néant ». Jeudi 24 février, le candidat d’extrême droite a appelé le chef de l’Etat à se rendre de nouveau à Moscou et à Kiev pour « s’interposer » et réclamer un cessez-le-feu immédiat. Une position en totale contradiction avec ce qu’il soutenait quatre jours auparavant, en citant le « porte-parole de Vladimir Poutine qui a tout dit en une phrase  : “Emmanuel Macron est membre de deux organisations, l’Union européenne et l’OTAN, dont il n’est pas le chef.” C’est tout notre problème. Nous sommes vus par les Russes comme les petits télégraphistes de Washington. (…) Notre parole ne vaut rien, en vérité. » En écho, Marine Le Pen a déclaré jeudi que « la France devrait prendre l’initiative d’une réunion diplomatique », oubliant qu’elle avait deux jours avant étrillé « l’échec diplomatique » français.

A la place d’Emmanuel Macron, « j’essaierais de trouver une issue diplomatique à cette crise, à cette violation massive, évidente du droit international », a-t-elle réitéré, dans la soirée sur France 2. Elle s’est dit « tout à fait opposée à ce qu’on envoie des troupes françaises en Ukraine », sans évoquer les victimes ni l’inquiétude des pays européens proches de la Russie. Elle a tenté d’expliquer son opposition aux sanctions par le risque d’une baisse du pouvoir d’achat, jugeant « si ça entraîne une explosion des prix de l’énergie, alors ce sera un véritable drame pour la population française », malgré le bouclier tarifaire bloquant les tarifs réglementés de vente du gaz.

Les deux candidats vouent une profonde admiration à Poutine. En mars 2017, Marine Le Pen s’était rendue auprès du dirigeant russe à Moscou et avait vanté un « point de vue sur l’Ukraine qui coïncide avec celui de la Russie ». En septembre 2018, Eric Zemmour avait déclaré qu’il « rêv[ait] d’un Poutine français » puis, en septembre 2020, sur CNews, qu’il voyait en Poutine « l’allié qui serait le plus fiable, plus que les Etats-Unis, l’Allemagne ou la Grande-Bretagne ». Dimanche, il discourait au pied du Mont-Saint-Michel (Manche) en agitant le spectre de « la prochaine guerre » et clamait qu’être président de la République, « c’est savoir regarder le pire en face, justement pour l’éviter ». Les deux candidats n’ont pas su regarder.

Voir aussi:

Poutine: la patiente reconquête du petit kagébiste, métamorphosé en champion de l’Empire russe
Laure Mandeville
Le Figaro
25 février 2022

RÉCIT – L’ancien lieutenant-colonel du KGB, marqué par la chute du mur de Berlin, a autorisé une opération militaire en Ukraine. Une forme de revanche.

Vladimir Poutine a sonné l’heure de la revanche. L’heure de régler enfin ses comptes avec l’Histoire. Avec l’Ukraine. Et avec l’Occident. Rien ne peut être compris de la folle aventure qui a commencé ce jeudi au petit jour avec l’attaque massive par la terre et par l’air lancée par l’armée russe à travers tout le territoire ukrainien, si on n’a pas en tête que l’homme tout-puissant qui est aux commandes de la Russie veut se venger. Avec un grand V.

«Nous allons démilitariser et dénazifier l’Ukraine», a-t-il lancé à la face du monde, en annonçant «une opération spéciale», utilisant – ce qui est loin d’être un hasard – un vocable propre aux tchékistes de l’époque soviétique pour désigner la guerre qu’il a déclaré à l’Ukraine. Il s’agit d’une reconquête. Où s’arrêtera-t-elle?

La chute du mur de Berlin

Pour comprendre cette obsession de vengeance, il faut remonter des années en arrière à cette journée historique du 8 au 9 novembre 1989, qui soudain voit des milliers d’Allemands escalader le mur de Berlin en train de tomber. À l’époque, le lieutenant-colonel du KGB Vladimir Poutine, 39 ans, est basé à Dresde, en RDA, avant-poste de la présence militaire soviétique. Mais son cœur n’est pas à l’unisson des foules en liesse qui dansent et pleurent à travers le pays pour célébrer les retrouvailles émues des deux Allemagnes et la réunification en marche de l’Europe. Il est du côté des vaincus. Son monde, celui de la superpuissance soviétique invincible qui tenait dans ses griffes la moitié de l’Europe, est en train de s’écrouler comme un château de cartes, sous ses yeux stupéfiés.

Le 5 novembre, il a vu des foules prendre d’assaut et investir le siège de la redoutée police politique allemande, la Stasi, à quelques rues seulement de la grosse maison blanche où se trouve le siège des services spéciaux soviétiques, au 4, rue Angelika. Et voilà que dans la nuit du 8 au 9 novembre, une foule de quelques centaines de personnes pénètre dans le jardin du propre QG du KGB. C’est Vladimir Poutine qui sort avec un pistolet pour leur faire face et les prévenir de ne pas forcer le passage, d’après ce qu’il en racontera dans ses Conversations à la première personne. «Qui êtes-vous? Vous parlez trop bien allemand», lui lancent les manifestants. «Un interprète», répond-il sans perdre son sang-froid, tirant apparemment en l’air pour qu’ils se dispersent. «La situation était sérieuse… Les gens étaient agressifs. J’ai téléphoné à notre base militaire… Mais on m’a répondu: nous ne pouvons rien faire sans ordre de Moscou. Et Moscou se tait», raconte Poutine dans son livre.

Ce «Moscou se tait», une phrase capitale pour comprendre la suite. Elle explique 2022. «J’ai eu alors le sentiment que le pays n’existait plus. Il était clair que l’Union soviétique était très malade. Cette maladie mortelle avait un nom: la paralysie du pouvoir», ajoutera-t-il, avant d’évoquer les journées suivantes passées à «brûler tous les documents secrets dans la chaudière» de la maison, à une cadence telle qu’elle «explosera».

Un retour rude

Pour cet espion, dont l’enfance a été baignée par la propagande des films d’espionnage sur la grandeur de la mère patrie, c’est l’heure de la retraite, humiliante. Tandis que des centaines de milliers de soldats soviétiques plient bagage dans une ambiance de déroute, Vladimir Poutine quitte Dresde à son tour en février 1990, emportant la machine à laver qu’il a acquise et quelques leçons de haute politique…

Direction Leningrad, la ville où il a grandi, dans un appartement communautaire d’une pièce, élevé par des parents largement absents, sous l’influence de petits caïds de rue avant d’intégrer le KGB. «J’étais une petite frappe», explique-t-il dans À la première personne, un milieu dont il a conservé l’art de l’intimidation et du rapport de force, ainsi qu’un langage parfois ordurier et brutal. Un naturel qui vient de ressurgir.

Le retour est rude, après des années d’une vie privilégiée en RDA. Tandis que le pays se lance dans une véritable frénésie d’ouverture pour secouer les fondements idéologiques du système communiste, Vladimir Poutine doit faire un temps le taxi dans la Volga qu’il a payée avec ses économies allemandes. «J’avais l’impression que Volodia avait perdu le sens de sa vie», racontera sa femme Lioudmilla. Cette situation, et les attaques répétées dont le KGB (organisation criminelle qui a terrorisé son peuple) est l’objet, le fait enrager. Pourtant, dans la tourmente, les agents s’organisent, créant des réseaux, investissant les nouveaux partis et les entreprises qui se créent, préparant en secret leurs arrières et leur reconversion. Recruté comme vice-recteur par l’université de Leningrad, Poutine va lui aussi se raccrocher aux branches. Faire sa route dans un monde auquel il n’est pas préparé, tout en restant solidement arrimé à sa maison d’origine (avec laquelle il maintiendra son affiliation jusqu’au putsch d’août 1991). «Je suis spécialiste des relations avec les gens», dit-il mystérieusement à ceux qui l’interrogent. En 1990, Anatoli Sobtchak, figure du mouvement démocratique et brillant professeur de droit dont il a été l’élève, l’appelle à la mairie pour en faire son collaborateur, quand il remporte les élections municipales de 1990.

La reconquête

Pour Vladimir Poutine commence alors ce qu’il faut bien appeler la reconquête. En dix ans, elle va le mener au Kremlin, en trois temps. Le temps de l’infiltration/intégration des nouvelles structures démocratiques qui émergent avant et surtout après le putsch raté d’août ; le temps de l’installation au pouvoir qui commence en 2000, après sa nomination en 1999 au poste de premier ministre d’un Boris Eltsine chancelant qui cherche un successeur ; et le temps de la reconquête extérieure, qui s’affirme à partir de l’invasion militaire de la Géorgie en 2008.

Sur la première période, tous ceux qui ont étudié sa biographie savent à quel point ses années au poste de président du Comité pour les relations extérieures de la mairie de Saint-Pétersbourg sont importantes pour comprendre les entrelacs et les réseaux de la planète Poutine. C’est là dans le séisme de la fin de l’URSS et les décombres du communisme, qu’il apprend à naviguer dans les eaux sulfureuses et corrompues du capitalisme sauvage qui relie souterrainement pouvoir, structures de sécurité, business et réseaux mafieux. Là qu’il noue ses amitiés solides avec toute une série de personnages liés au KGB et au monde des affaires, regroupé autour d’un coopératif de datchas, la «coopérative Ozero». Ils deviendront les nouveaux «princes» de la Russie poutinienne.

C’est aussi dans ces années saint-pétersbourgeoises qu’il devient «l’allié» du démocrate Anatoli Sobtchak, gagnant sa confiance, tissant sa toile dans l’ombre avec discrétion, avant d’être propulsé en 1997, en remerciement de ses loyaux services, au Kremlin, à la direction des biens de la présidence, un immense empire quasi occulte couvrant tous les biens mobiliers et immobiliers relevant du chef de l’État. Poutine, un tchékiste qui a appris à l’école du KGB à renvoyer à ses interlocuteurs l’image qu’ils affectionnent, gagne peu à peu du galon. Mais que pense-t-il vraiment? La famille Eltsine et le petit groupe d’oligarques qui gravite autour du pouvoir comme des vautours, le juge en tout cas suffisamment «sûr» pour le nommer chef du KGB. C’est là qu’il montrera sa loyauté en orchestrant sans ciller la destruction du clan du maire de Moscou et de son allié Evgueni Primakov, qui est alors premier ministre.

L’empoignade entre clans russes va finalement propulser cet inconnu du KGB au poste de premier ministre de Russie en 1999, sur fond de petite guerre au Caucase et d’attentats terroristes à travers la Russie. Les attentats sont attribués sans preuve aux Tchétchènes et l’invasion de la Tchétchénie lancée. C’est la première opération militaire supervisée par Poutine et elle est massive et impitoyable, faisant plus de 100.000 morts. En quelques mois, la popularité du nouveau premier ministre grimpe en flèche dans une population qui rêve de vengeance. Dès lors, la passation de pouvoirs anticipée qui est orchestrée dans la soirée du 31 décembre 1999 entre Eltsine et lui.

Un compromis historique

Beaucoup sont persuadés que ces attaques ont été précisément organisées pour lui tailler un habit de sauveur. Ce sera l’accusation formulée par le général Alexandre Lebed, avant qu’il ne périsse dans un accident d’hélicoptère. C’est aussi la thèse du russologue américain David Satter. «Nous remettrons de l’ordre», lance sobrement le petit homme discret aux yeux transparents, devant les députés stupéfiés quand il surgit sur la scène politique. Personne, sur le moment, ne croit que Poutine puisse durer. Ils ont tort. Dans les coulisses, un accord a été conclu entre les structures de force qui veulent leur revanche et les oligarques qui contrôlent les richesses. Tchékiste, mais proche des «libéraux», Poutine semble incarner un compromis historique. Mais seuls ceux qui l’ont promu croient à ce fameux compromis. Pas lui! «Il est malléable», nous confie l’influent oligarque Boris Berezovski. Comme il se trompe! La Russie ne sait pas encore qu’elle s’est donné un maître. Et que 22 ans plus tard, il sera toujours là…

Car d’emblée, dans la deuxième phase de la reconquête, Poutine va s’en prendre sans hésiter à ceux qui l’ont «fait». En quelques années, tous les oligarques dominants sont chassés à l’étranger, ou matés, par le nouvel homme fort au nom de la «dictature de la loi». C’est en réalité une logique de contrôle systématique, que choisit le nouveau président. Il s’en prend aussi avec brutalité à la presse, puis aux gouverneurs, aux partis d’opposition, à la Douma, mettant peu à peu en coupe réglée tous les contre-pouvoirs. Loin d’agir en arbitre, il installe son clan de Saint-Pétersbourg aux commandes. La supposée remise en ordre cache en réalité une nouvelle étape du pillage organisé, mais cette fois sous contrôle des tchékistes.

Capacité à jouer sur tous les tableaux

Au départ, l’Occident hésite sur la nature de Poutine. Sa capacité à jouer sur tous les tableaux, à alterner tous les visages qu’il a appris à adopter pendant sa montée éclair vers le pouvoir – celui du réformateur, celui du guerrier, celui du législateur – déconcerte ses interlocuteurs, qui s’interrogent sur la nature de ses intentions, modernisatrices ou impériales. Mais peu à peu, la reconquête va déborder vers l’empire. Cela commence en réalité dès le début des années 2000 avec toutes les opérations hybrides de déstabilisation et d’infiltration qu’il déclenche, des pays Baltes, à la Géorgie et l’Ukraine. La rage que provoquent les révolutions de couleur qui balaient les régimes pro-russes installés en Ukraine et en Géorgie va accroître son désir de revanche. Convaincu d’être encerclé par un Occident qui cherche à déstabiliser son propre pouvoir, Poutine va dès lors, contre-attaquer par la guerre hybride: désinformation, cyber-attaques, achat d’élites, et finalement la force militaire.

Il est frappant de constater que de 2000 à 2022 Vladimir Poutine a finalement peu hésité à utiliser la force, de la Tchétchénie, à la Géorgie, en passant par la Syrie et aujourd’hui l’Ukraine. Il a aussi beaucoup utilisé la violence, allant éliminer ses adversaires là où ils se trouvaient comme on le vit avec les anciens espions Litvinenko et Skripal, assassinés avec des poisons. Il est aussi à l’offensive à l’Ouest, où il a multiplié les offensives de charme et de propagande et les attaques contre les élections. Il y a cultivé des alliés politiques. Et chaque nouvelle crise l’a convaincu de la pusillanimité de l’Occident, de sa décadence et de ses divisions. L’intellectuel Vladimir Pastoukhov, très inquiet, est persuadé que l’invasion actuelle de l’Ukraine cache en réalité un projet beaucoup plus vaste, visant à défaire l’Occident, avec une pression maximale, pour le faire imploser de l’intérieur par une guerre d’usure tous azimuts, allant de l’effet de la sidération à l’intimidation. Pourrait-il tenter sa chance vers les pays Baltes pour détruire la légitimité de l’article 5 de l’Otan? À Moscou, les opposants abasourdis par l’audace de l’attaque disent se demander si leur «tsar» «de ténèbres», ivre de toute-puissance, n’a pas perdu la tête. Le journaliste Alexandre Nevzorov estime par exemple que «l’on assiste aux obsèques de la Russie», pas à celles de l’Ukraine. «Il n’y a personne qui puisse l’arrêter», note le rédacteur en chef de Novaya Gazeta, Dmitri Mouratov, qui dit sa «honte».

Voir également:

« Face à Poutine, ce n’est pas en paroles qu’il faut réagir, mais en actes mis en place sans crier gare »
Après la « claque » infligée au chef de la diplomatie européenne Josep Borrell, à Moscou, le 5 février, l’universitaire spécialiste de la Russie Françoise Thom préconise, dans une tribune au « Monde », que l’Union européenne adopte une politique « résolue de sanctions dures » et de riposte aux provocations.
Françoise Thom
Le Monde
21 février 2021

S’il est une leçon que l’on peut tirer de la visite calamiteuse du chef de la diplomatie européenne, Josep Borrell, à Moscou, c’est qu’il est temps pour l’Union européenne (UE) de repenser de fond en comble sa politique russe. Car le comportement de Moscou à cette occasion a révélé une chose : le Kremlin considère désormais que l’UE est moribonde et qu’on peut impunément rouer de coups le lion devenu vieux. Mais ce n’est pas parce qu’il se tournerait vers la Chine, comme le ressasse l’orchestre de Moscou. C’est parce qu’une autre structure européenne, patiemment construite par la Russie depuis des années, est prête à prendre la relève.

Il s’agit du réseau des relations bilatérales tissé par le Kremlin avec les principaux pays européens, grâce auquel la Russie espère acquérir une place centrale et prépondérante en Europe. La France ne cesse d’appeler à un « partenariat stratégique » avec Moscou ; les successeurs présumés d’Angela Merkel ont les yeux fixés sur les juteux contrats que le Kremlin fait miroiter devant eux.

L’Angleterre, seul pays considéré comme réfractaire par la Russie, est maintenant hors jeu grâce au Brexit. Le traitement humiliant démonstrativement infligé à Josep Borrell montre que le Kremlin entend désormais faire de la question russe un « boutoir » contre ce qu’il reste de l’UE.

Se débarrasser des clichés
Il est par conséquent urgent pour l’Union de formuler une politique russe cohérente qui permette de resserrer les rangs et d’éviter à l’avenir les désastres comme celui auquel nous venons d’assister. Pour cela, il faut d’abord se débarrasser des clichés qui nous collent à la peau et qui défilent déjà de nouveau, quelques jours après la volée de bois vert infligée à M. Borrell : « Il faut maintenir le dialogue », « le mur du silence n’est pas une option », il faut « trouver des domaines où la coopération est possible », les Occidentaux ont « humilié la Russie », etc.

Ce genre de rhétorique a persuadé Moscou qu’on peut souffleter les Européens, et qu’ils tendront l’autre joue. Ceux qui préconisent le « dialogue » ne voient pas que toute main tendue de l’Occident est perçue en Russie soit comme une agression camouflée – l’expression du projet prêté à l’Occident de « démembrer la Russie » pour mettre le grappin sur ses richesses –, soit comme le signal d’une disposition à la capitulation de « l’adversaire » (car le Kremlin considère comme des adversaires tous les pays qui ne sont pas des dictatures).

« Une bonne politique russe est une politique où on en fait le moins possible, où l’on parle le moins possible, une politique d’isolement »
Il résulte de ceci que toute démarche des Occidentaux à l’égard de la Russie se retournera contre eux. Une bonne politique russe est une politique où on en fait le moins possible, où l’on parle le moins possible, une politique d’isolement, sans les déclarations fracassantes, sans les menaces creuses, qui nourrissent à la fois la paranoïa et l’arrogance des occupants du Kremlin.

Ceci ne veut pas dire qu’il ne faille pas marquer le coup quand Moscou pratique le fait accompli, agresse ses voisins ou se livre à des répressions. Toutefois ce n’est pas en paroles qu’il faut réagir, mais en actes, et en actes mis en place sans crier gare, à la manière des opérations spéciales qu’affectionne le président Poutine. Si nous nous donnons le luxe d’être imprévisibles, Poutine cessera de jouer sur le velours. Ceci concerne avant tout les sanctions.

Soyons « réalistes »
On nous dit que les sanctions sont inutiles, qu’elles permettent au régime de provoquer un sursaut patriotique autour du pouvoir ; on laisse entendre que les sanctions sont imposées par les Etats-Unis à une Europe qui ne demanderait pas mieux que de manifester son « indépendance » en pratiquant une politique accommodante avec Moscou, bref que les Européens doivent être « réalistes », privilégier leurs « intérêts », assurer leur « sécurité énergétique » en soutenant le Nord Stream 2 [projet de gazoduc entre la Russie et l’Allemagne].

Justement, soyons « réalistes » et réfléchissons où sont nos vrais « intérêts », sans que le Kremlin nous dicte le sens qu’il faut attribuer à ces termes. D’abord, contrairement à ce qu’on ne cesse de prétendre, les sanctions marchent, et c’était déjà le cas à l’époque soviétique. Les archives montrent qu’elles ont dissuadé Khrouchtchev de pratiquer l’escalade au moment de la crise de Berlin [entre 1958 et 1962], qu’elles ont dissuadé Brejnev et Andropov d’intervenir en Pologne en 1981 [au moment des grèves massives conduites par le mouvement Solidarnosc].

Si des sanctions sérieuses avaient été adoptées après le démembrement de la Géorgie en 2008, au lieu du pathétique « reset » [la relance des relations russo-américaines voulue par le président Obama], on aurait évité l’annexion de la Crimée, en 2014.

Mais venons-en aux relations économiques, dont on nous assure qu’elles vont permettre un rapprochement entre l’Europe et la Russie. C’est oublier que pour Moscou, les relations d’affaires sont avant tout un instrument de projection de la puissance et de l’influence russe. En devenant le fournisseur de pétrole et de gaz de l’Europe, le Kremlin se crée de puissants oligarques au sein des élites politiques occidentales, qui, comme les oligarques russes, sont autorisés à s’enrichir à condition de servir Moscou. Les grandes sociétés faisant des affaires en Russie deviennent les vecteurs de la politique russe en Europe.

Viser les oligarques
Quant à la « sécurité énergétique » qu’assurerait le Nord Stream 2, souvenons-nous de la manière dont le Kremlin ferme les robinets du gaz aux pays de « l’étranger proche » qui ont le malheur de lui déplaire. L’Europe a-t-elle vraiment « intérêt » à se passer la corde au cou ? A-t-elle « intérêt » à augmenter les flux financiers vers la Russie, quand on sait que ces ressources vont alimenter la guerre hybride menée contre les Occidentaux, acheter notre classe politique, nos médias et nos think tanks, financer le déploiement de nouveaux missiles braqués contre l’Europe ?

Les sanctions sont un outil efficace, surtout si elles visent les oligarques et les siloviki [soit « les hommes en uniforme », issus des services de sécurité russes – le KGB, puis le FSB] proches du pouvoir, ou si elles entravent le développement des secteurs de puissance de la Russie (énergétique et armement), les seuls qui comptent aux yeux du Kremlin. Une politique résolue de sanctions dures obligerait les hommes du Kremlin à se demander si la politique de confrontation voulue par le président Poutine est vraiment conforme aux intérêts nationaux russes.

La claque infligée à Josep Borrell n’est pas seulement l’expression d’un mouvement d’humeur du Kremlin mécontent du soutien étranger à l’opposant Alexeï Navalny. Elle jette une lumière crue sur un aspect essentiel de la stratégie du Kremlin. Il s’agit de faire une démonstration éclatante de la faiblesse des Occidentaux, pour hâter l’avènement d’un ordre, ou plutôt, d’un désordre international postoccidental. C’est un signal lancé à Xi Jingping, Erdogan et consorts : voyez, nous pouvons impunément nous essuyer les pieds sur l’UE et elle passera par nos volontés.

C’est pourquoi, si nous voulons éviter que Poutine fasse des émules, la première règle que les Européens doivent adopter est de ne plus faire étalage de leur faiblesse et de leur désunion, de riposter sans tarder aux humiliations publiques et aux provocations. Mieux vaut agir sans parler que parler sans agir. Dans le monde de voyous qui nous entoure, il est temps que l’UE apprenne à se faire craindre.

Françoise Thom est historienne spécialiste de la Russie et autrice de « Comprendre le poutinisme » (Desclée de Brouwer, 2018).

Voir également:

Que signifie l’ultimatum russe aux occidentaux ?
Françoise Thom
Desk Russie.eu
30 décembre 2021

Le 17 décembre, le ministère des Affaires étrangères russe a dévoilé deux projets de textes — un « Traité entre les États-Unis et la Fédération de Russie sur les garanties de sécurité » et un « Accord sur les mesures pour assurer la sécurité de la Fédération de Russie et des États membres de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord [OTAN] ». L’objectif déclaré de Moscou est d’obtenir « des garanties juridiques de sécurité de la part des États-Unis et de l’OTAN ». Moscou a mis en demeure les États-Unis et leurs alliés de l’OTAN de satisfaire sans tarder les revendications russes.

« Les deux textes ne sont pas rédigés selon le principe d’un menu, où l’on peut choisir l’un ou l’autre, ils se complètent et doivent être considérés comme un ensemble », a déclaré le vice-ministre des Affaires étrangères Sergueï Riabkov. Le deuxième texte constitue en quelque sorte une garantie parallèle car « le ministère russe des Affaires étrangères est pleinement conscient que la Maison Blanche peut ne pas faire face à ses obligations, et il existe donc un projet de traité distinct pour les pays de l’OTAN ». La manœuvre russe consiste à lier l’OTAN par les Etats-Unis, les Etats-Unis par l’OTAN. Il n’y a rien à négocier, il faut tout accepter en bloc.

Certains médias russes, comme le journal numérique Vzgliad, triomphent déjà : « Le monde d’avant et le monde d’après le 17 décembre 2021 sont des mondes complètement différents… Si jusqu’à présent les États-Unis tenaient le monde entier sous la menace des armes, ils se retrouvent désormais eux-mêmes sous la menace des forces militaires russes… Une nouvelle ère s’ouvre, de nouveaux héros arrivent, et un nouveau Danila Bagrov [personnage du truand patriotique dans le film populaire Brat], levant sa lourde poigne et regardant dans les yeux son interlocuteur, demande à nouveau doucement : quelle est ta force, l’Américain ? »

Un chantage orchestré

Le chantage russe est explicite et s’adresse à la fois aux Américains et aux Européens. Si les Occidentaux n’acceptent pas l’ultimatum russe, ils devront faire face « à une alternative militaire et technique », a déclaré le vice-ministre des Affaires étrangères Alexandre Grouchko : « les Européens doivent aussi réfléchir s’ils veulent éviter de faire de leur continent le théâtre d’un affrontement militaire. Ils ont le choix. Soit prendre au sérieux ce que l’on met sur la table, soit faire face à une alternative militaro-technique ». Après la publication du projet de traité, la possibilité d’une frappe préventive contre des cibles de l’OTAN (similaires à celles qu’Israël a infligées à l’Iran), a été confirmée par l’ancien vice-ministre de la Défense Andrei Kartapolov (Comité de défense de la Douma) : « Nos partenaires doivent comprendre que plus ils feront traîner l’examen de nos propositions et l’adoption de vraies mesures pour créer ces garanties, plus grande est la probabilité qu’ils subissent une frappe préventive. »

Pour que les choses soient claires, la Russie a procédé le 24 décembre au tir d’une «salve» de missiles hypersoniques Zircon. Dmitri Peskov, le porte-parole du Kremlin, a ainsi commenté cet événement : « Eh bien, j’espère que les notes [du 17 décembre] seront ainsi plus convaincantes ». L’éditorialiste Vladimir Mojegov renchérit : « Quels sont nos arguments ? Ce sont, bien sûr, avant tout nos alliés les plus fiables — l’armée et la marine. Pour être plus précis, le missile hypersonique Zircon (« tueur de porte-avions », comme on l’appelle affectueusement en Occident), qui rend absurde pour les États-Unis d’avoir une flotte de porte-avions. L’impact du Zircon fend un destroyer comme une noix. Plusieurs Zircons coulent immanquablement un porte-avions. Le Zircon fait simplement son travail : il tire méthodiquement sur d’énormes porte-avions maladroits, comme un revolver sur des canettes.»

Un article de Svpressa éloquemment intitulé « L’ultimatum de Poutine : la Russie, si vous voulez, enterrera toute l’Europe et les deux tiers des États-Unis en 30 minutes » met les points sur les i : « Le Kremlin devra prouver par des actes le bien-fondé de sa position. Il n’est probablement possible de forcer les « partenaires » à s’asseoir à la table des négociations que par la contrainte. Économiquement, la Fédération de Russie ne peut rivaliser avec l’Occident. Il reste la guerre. » L’expert militaire Konstantin Sivkov cité dans le même article estime que « pour amener les États-Unis et l’OTAN à la table des négociations, une sorte de super arme est nécessaire. Pour le moment, la Russie ne montre pas ce potentiel à ses adversaires. Mais il existe. La Russie a la capacité d’utiliser des munitions super puissantes d’une capacité allant jusqu’à 100 mégatonnes. […] Nous devons répéter que nous ne sommes pas intéressés par un monde sans la Russie, comme Poutine l’a dit un jour, et démontrer notre détermination à frapper si l’OTAN s’élargit. Après cela, je peux vous assurer qu’ils [les Occidentaux] auront peur. Rien d’autre ne peut les arrêter. […] Il est naïf de compter sur des procédés diplomatiques. […] La démarche de la Russie est un signal indiquant que des mesures déjà radicales vont être prises. Vous avez refusé, alors tant pis… »

Ce qui est en jeu

A lire la presse occidentale, on a l’impression que rien ne se passe. Les Occidentaux semblent ne pas comprendre ce qui est en jeu. Ils s’imaginent que seul se décide le sort de l’Ukraine, qui les préoccupe moins que celui de l’Arménie, à en juger par les pèlerinages de nos candidats à la présidentielle. En France nombre de responsables trouvent normal que la Russie réclame une sphère d’influence. Ils ressemblent à ceux qui en 1939 croyaient que les revendications d’Hitler se bornaient à Dantzig. Or il suffit de jeter un coup d’œil aux textes proposés par Moscou pour comprendre que les enjeux sont tout autres.

L’ultimatum russe exige que soient « juridiquement fixés : le renoncement à tout élargissement de l’OTAN [vers l’est], l’arrêt de la coopération militaire avec les pays postsoviétiques, le retrait des armes nucléaires américaines de l’Europe et le retrait des forces armées de l’OTAN aux frontières de 1997 ». La Russie et les États-Unis s’engagent à ne pas déployer d’armes nucléaires à l’étranger et à retirer celles déjà déployées, ainsi qu’à éliminer les infrastructures de déploiement d’armes nucléaires en dehors de leur territoire. L’article 4 stipule notamment que « la Fédération de Russie et tous les participants qui étaient, au 27 mai 1997, des États membres de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord, ne déploient pas leurs forces armées et leurs armements sur le territoire de tous les autres États européens en plus des forces postées sur ce territoire au 27 mai 1997 ». Et l’article 7 précise que « les participants, qui sont des États membres de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord, renoncent à mener toute activité militaire sur le territoire de l’Ukraine, ainsi que des autres États d’Europe orientale, de Transcaucasie et d’Asie centrale ».

Sont concernés les quatorze États d’Europe orientale et des Balkans devenus membres de l’OTAN ces vingt-quatre dernières années : « Ainsi en plus de l’espace post-soviétique, l’initiative de Moscou englobe un large éventail de pays situés entre l’Europe occidentale et la Russie. Mais ce sont principalement la Pologne et les États baltes qui sont visés car des forces supplémentaires de l’Alliance de l’Atlantique Nord y ont été déployées comme il a été décidé lors du sommet de l’OTAN de Varsovie en 2016. » Bref, « l’initiative russe pourrait aider les Américains à quitter tranquillement l’Europe centrale et orientale », titre le très officiel think tank Russtrat. Mais il ne s’agit pas que de cela : « le lien établi entre la notion d’« intérêts fondamentaux de sécurité » (qui est introduite pour la première fois) et la portée des missiles oblige les États-Unis à s’abstenir d’entrer dans nos mers (principalement la mer Noire, mais aussi celles du nord : la Baltique, Barents, Okhotsk), et de mettre fin aux vols de bombardiers américains (compte tenu de la portée réelle des « Tomahawks » d’environ 1800 km), pratiquement sur toute l’Europe et la majeure partie de l’Asie. Il en est de même du Japon, pour lequel l’acceptation des clauses du Traité signifie la désoccupation et la liquidation des bases américaines… »

En résumé, « les parties excluent le déploiement d’armes nucléaires en dehors du territoire national et ramènent sur le territoire national les armes déjà déployées en dehors du territoire national au moment de l’entrée en vigueur du présent Traité. » Le commentateur Piotr Akopov souligne : « La Russie a maintenant on ne peut plus nettement tracé ses lignes rouges. [Elles supposent] non seulement le refus d’étendre l’OTAN à l’Est, mais aussi, comme indiqué dans le projet d’accord avec l’alliance, le refus « de mener toute activité militaire sur le territoire de l’Ukraine, ainsi que d’autres États d’Europe de l’Est, de Transcaucasie et d’Asie centrale». En précisant: « Il est clair que les États-Unis ne rapatrieront leurs armes nucléaires que lorsque le projet anglo-saxon de domination mondiale s’effondrera enfin, mais il est bon de préparer le terrain… Si l’Occident ne veut pas remarquer nos lignes rouges (plus précisément, s’il fait semblant de ne pas vouloir les remarquer), alors c’est avant tout son problème, pas le nôtre ».

Et qu’offre la Russie en échange de toutes les concessions exigées des Occidentaux ? Propose-t-elle d’évacuer l’Abkhazie, l’Ossétie du Sud, la Crimée, le Donbass, puisqu’elle parle de revenir à la situation de 1997 ? Que nenni. En retour elle se dit prête… à s’engager à ne pas menacer la sécurité américaine. On se souvient d’une boutade en cours au moment de la guerre froide : « Ce qui est à nous est à nous, ce qui est à vous est négociable ».

En un mot la Russie exige que l’OTAN se fasse harakiri, et que les Etats-Unis soient ramenés au rôle d’une puissance régionale. Vzgliad invite l’Amérique « à se mettre derrière ses colonnes d’Hercule et à se tenir à carreau sur ses « îles ». Et cela veut dire que de facto (quelle que soit la réponse à ces propositions) le « monde américain » en tant que tel pour la Russie a cessé d’exister ». Du coup la Russie aura la haute main en Europe. Les pays d’Europe de l’Ouest sont déjà considérés comme acquis, Moscou comptant sur le vivier de collaborateurs qu’elle a cultivés pendant des années au sein des élites dirigeantes européennes : elle vient d’envoyer à ceux-ci un signal fort en nommant François Fillon administrateur du géant de la pétrochimie Sibur. Privés du soutien américain, les pays « russophobes » qui cristallisent la résistance à l’hégémonie de Moscou n’auront plus qu’à se plier à l’inévitable : toujours selon Russtrat, « Bien sûr, la Pologne et les pays baltes seront mécontents. Mais ils seront probablement les seuls à s’opposer au retrait américain d’Europe centrale et orientale. Après tout, le reste des « Jeunes Européens » est guidé par la position du « noyau » de l’Union européenne [les pays d’Europe occidentale], et ils n’ont pas de complexes anti-russes stables. »

Ce « noyau » « ne partage pas les sentiments russophobes et antirusses [des pays d’Europe centrale et orientale], est conscient du retrait inévitable des Américains d’Europe centrale et orientale et ne veut pas s’en mêler. […] Il vaut mieux que les États-Unis s’entendent avec Moscou, tout en se déchargeant du problème d’assurer la sécurité de l’Europe centrale et orientale sur le « noyau » de l’Union européenne, la France et l’Allemagne, qui sont en faveur de « l’autonomie stratégique » de l’UE. » Ce n’est pas sans raison que Riabkov a fait remarquer que l’initiative russe a « un potentiel puissant pour la formation de la sécurité européenne ». Le 18 décembre, il précise: « Nous proposons des négociations sur une base bilatérale avec les États-Unis. Si nous y impliquons d’autres pays, nous allons tout simplement noyer tout cela dans les parlotes et le verbiage. J’espère que les Américains ne sous-estiment pas à quel point tout a changé, et pas pour le mieux ».

Moscou mise sur l’effet démoralisant sur l’Europe de cette négociation russo-américaine sur son sort dont elle est exclue et sur la faiblesse de la partie américaine en l’absence des alliés européens. L’Union européenne voulait participer. Mais Moscou a imposé mordicus le format bilatéral avec Washington. Le sénateur russe Alexeï Pouchkov explique pourquoi : à ses yeux les pays européens s’efforcent de participer aux négociations pour les saboter. Or « la perspective d’accords ne dépend que des relations entre la Russie et les Etats-Unis ». Seules les autorités américaines contrôlent le vol de leurs bombardiers près des frontières de la Russie, et sont également capables de déployer des systèmes de missiles américains sur le territoire de l’Ukraine. Alors que les pays européens ne possèdent pas d’armes qui pourraient menacer la Russie et ne sont pas indépendants pour ce qui est du déploiement de ces armes sur leur territoire.

Le pacte Ribbentrop-Molotov n’est jamais loin dans la tête des dirigeants du Kremlin. C’est aussi une question de statut, et le reflet de l’obsession de Poutine d’effacer l’effondrement de l’URSS. Comme le souligne Nezavisimaya Gazeta, « La Russie a agi comme l’héritière de l’URSS, la deuxième superpuissance, qui se considère en droit de négocier avec l’Occident sur un pied d’égalité. » En négociant d’égal à égal avec le président des Etats-Unis Poutine démontre en même temps aux Russes que sa position de capo est reconnue par les maudits Occidentaux. Le sentiment d’avilissement qu’ils éprouvent au fond d’eux-mêmes en se pliant au despotisme se dissipe au spectacle de l’humiliation des Occidentaux : eux aussi courbent l’échine devant Poutine. La propagande du régime sait admirablement jouer de ces cordes sensibles.

Pourquoi cet ultimatum russe ?

Il est important de comprendre quelles motivations ont poussé Poutine à lancer ce défi aux pays occidentaux. Comme toujours le comportement russe est dicté par une analyse soigneuse de la « corrélation des forces », qui, selon les experts du Kremlin, vient de basculer en faveur des puissances révisionnistes anti-occidentales. Après 20 ans de préparation à la guerre, la position russe est jugée forte comme jamais, à en croire le think tank Russtrat : « Au cours de la prochaine année et demie, la Russie modifiera considérablement l’équilibre du pouvoir planétaire. […] La situation historique actuelle de la Russie est unique. L’État s’est préparé aux défis majeurs qui peuvent survenir sous une pression critique. D’énormes réserves ont été accumulées, y compris en or. Des plans nationaux d’infrastructure financière et d’information ont été créés et lancés. La numérisation a commencé à englober l’ensemble de l’économie, l’amenant à un nouveau niveau de compétitivité. L’expansion de notre propre base industrielle, y compris dans des domaines high-tech très sensibles, se fait à pas de géant, le « fossé technologique » se comble. Nous sommes sortis de la dépendance critique dans le domaine de la sécurité alimentaire. […] L’armée est depuis cinq ans la première de la planète. Dans ce domaine, le « fossé technologique » est en notre faveur et ne fait que s’élargir… De plus, l’explosion de l’inflation planétaire entraîne une crise énergétique, ce qui rend les Européens, pour la plupart, beaucoup plus accommodants et exclut un blocus de nos approvisionnements énergétiques, QUOI QUE NOUS FASSIONS. […] » Si la Russie et la Chine coordonnent leurs actions à l’encontre de l’Ukraine et de Taïwan respectivement, « tout deviendra beaucoup plus simple pour nous. Et pour la Chine aussi, de laquelle nous détournerons l’attention, ce qui nous libérera encore davantage les mains…» Bref,« la Russie a restauré son poids dans l’arène internationale au point qu’elle est capable de dicter ses propres conditions dans l’élaboration de la sécurité internationale. » Quant à « l’empire décrépit des Stars and Stripes, affaibli par les LGBT, BLM, etc., il est clair qu’il ne survivra pas à une guerre sur deux fronts. »

Car en face, les Etats-Unis affrontent une crise sans précédent, avec une inflation galopante, des pénuries d’approvisionnement, un président faible, une société plus divisée que jamais. Du coup, comme le note Irina Alksnis dans RIA Novosti, « la Russie ainsi que la Chine et d’autres puissances œuvrant à la transformation du système mondial […] disposent d’une fenêtre d’opportunité pour accélérer l’expulsion des États-Unis du trône mondial en augmentant la pression sur eux. Car si l’affaiblissement de l’Occident est en cours depuis un certain temps, les phénomènes de crise actuels indiquent que le processus est passé à un niveau qualitativement nouveau, et il serait donc insensé de ne pas saisir cette chance. D’autant plus que, pour notre part, nous avons achevé de nous donner nos propres mécanismes et outils stratégiques — alternatifs à ceux de l’Occident — nécessaires au bon fonctionnement de l’économie nationale et des relations avec les autres pays, qu’il s’agisse de la production de biens, des règlements monétaires, de la diffusion d’informations, etc…»

D’où la démarche du Kremlin : « Il ne s’agit pas de propositions de discussion, mais bien d’un ultimatum — d’une demande de reddition inconditionnelle. L’Occident n’a pas d’autre choix que de perdre la face — à moins de tenir fièrement bon et d’entrer en guerre avec la Russie. À en juger par la façon dont les Occidentaux ont commencé à s’agiter de l’autre côté, ils en sont bien conscients. » En brandissant la menace d’une guerre, fait remarquer RIA Novosti, « Moscou souligne que la Russie est prête — moralement, techniquement et dans tous les autres sens du terme — à toute évolution des événements. Et la réputation qu’elle a acquise au cours des années précédentes confirme que les Russes seront effectivement prêts à recourir à la force s’ils l’estiment nécessaire. Il convient de rappeler les propos de Vladimir Poutine, qui a déclaré sans ambages cet été que si la Russie coulait le destroyer britannique responsable d’une provocation au large des côtes de Crimée, il n’y aurait pas de conséquences majeures : le tollé de la presse mondiale ne doit pas être compté comme tel.[…] Non, cette fois-ci, l’Occident va payer de sa personne.»

Évidemment la guerre n’est pas sans risques, ce dont, espérons-le, les militaires russes essaient de persuader Poutine. Revenons à l’analyse de l’expert militaire Konstantin Sivkov citée plus haut : les forces conventionnelles russes étant insuffisantes, « nous ne pouvons résoudre le problème de la neutralisation de l’Europe et des États-Unis qu’en les éliminant physiquement avec notre potentiel nucléaire. […] Les USA et l’Europe disparaîtront physiquement. Il n’y aura presque pas de survivants. Mais nous aussi, nous serons détruits. A moins que le sort de la Russie ne soit meilleur, car nous avons un grand territoire. Nos adversaires ne pourront pas tout détruire avec des frappes nucléaires. Par conséquent, le pourcentage de la population survivante sera plus élevé. Cependant la Russie en tant qu’État peut disparaître après une guerre nucléaire à grande échelle. Elle risque de se fragmenter. »

Mais revenons au tournant du 17 décembre. Il ressort des analyses de Russtrat (entre autres) que le déclic pour le Kremlin a été la politique malencontreuse de la Maison Blanche qui, après la débandade en Afghanistan, a multiplié cet automne les émissaires à Moscou, rendant encore plus manifeste aux yeux de Poutine la faiblesse des Etats-Unis : « De hauts responsables américains ont effectué de fréquentes visites à Moscou. La venue en novembre du directeur de la CIA, William Burns, était à l’époque la quatrième visite d’un haut responsable de l’administration de la Maison Blanche depuis la réunion de Genève. Il n’est pas difficile de deviner que le but de la visite personnelle du directeur de la CIA n’était pas du tout de présenter des demandes à propos de l’Ukraine, comme les médias occidentaux ont essayé de le présenter, mais de tenter de trouver un compromis. Face à la chute de l’autorité internationale due au retrait infructueux d’Afghanistan, la Maison Blanche souhaitait vivement trouver un accord avec le Kremlin. »

Le 2 novembre 2021, Burns a effectivement rencontré le secrétaire du Conseil de sécurité de la Fédération de Russie Nikolaï Patrouchev et, probablement, le président Poutine. C’est un personnage apprécié du Kremlin : en 2005-2008, il a été ambassadeur en Russie et « a trouvé un langage commun avec Poutine. Sobre et pragmatique, totalement dépourvu du complexe messianique caractéristique des Américains, Burns a toujours prôné le refus d’élargir l’OTAN vers l’Est. » La visite de Burns a été interprétée à Moscou comme l’indice du choix d’une politique d’appeasement à Washington et donc un encouragement à faire monter les enchères et à « s’emparer de l’initiative stratégique ».

Au fond, nous retrouvons dans ces considérations un substrat léniniste. Les États-Unis et leurs alliés européens étaient les nantis de l’ordre international, les principaux bénéficiaires du système existant, qui leur apportait des avantages disproportionnés par rapport à leur contribution. Grâce à la crise, leur hégémonie est sur le déclin. Les Etats autrefois « prolétaires » sont en train de l’emporter, sous le leadership russe. Là encore Poutine est en train de rejouer la guerre froide, avec un happy end cette fois.

Que faire ?

Les Occidentaux doivent d’abord percevoir la situation telle qu’elle est, si désagréable fût-elle pour nos Etats démocratiques plus habitués à des entreprises futiles qu’à assurer leur préservation. Pour cela nous devons nous extraire du mensonge russe.

Le premier mensonge concerne les prétendues inquiétudes de Moscou pour la sécurité russe, le danger que représenterait pour elle des missiles de l’OTAN déployés dans les pays frontaliers. Il suffit de prendre connaissance des textes cités plus haut pour constater que les préoccupations de « sécurité » mises en avant par Moscou ne sont qu’un rideau de fumée, que l’OTAN même est considéré comme un tigre en papier, c’est RIA qui le constate : « Les atlantistes, malgré tous leurs appétits, n’entreront pas en conflit ouvert avec la Russie, ils n’en veulent pas et en ont peur. Même les stratèges anglo-saxons raisonnables comprennent que l’Occident n’a pas la force de maintenir l’Ukraine dans son orbite pendant longtemps, les lois de l’histoire russe (comme les lois de la géopolitique) fonctionneront toujours. »

Quand Moscou parle de « sécurité » il faut entendre « domination russe » et « impunité », car c’est de cela qu’il s’agit. Le Kremlin considère en effet que tout ce qu’il ne contrôle pas peut mettre le régime en péril. On le voit à la politique intérieure russe, où depuis des années les oasis de liberté sont asséchées une à une. Ce que Moscou craint en Ukraine, ce ne sont pas les quelques instructeurs de l’OTAN, ce sont les libertés. Elle veut une Ukraine désarmée de manière à pouvoir intimider les rebelles de Kiev et mettre en place un régime haï par son peuple, donc dépendant totalement du Kremlin. On se souvient que la Russie a laissé faire Aliev en Arménie justement parce que le président Pachinian avait été choisi par le peuple arménien contre les marionnettes du Kremlin. Si la Russie parvient à chasser les Etats-Unis d’Europe, elle ne tardera pas à se sentir menacée par les libertés des pays d’Europe de l’Ouest, et sous prétexte d’assurer sa « sécurité », elle mettra le même acharnement chez nous que chez elle à asservir les media, à éradiquer les institutions démocratiques et les partis indépendants. Aujourd’hui déjà, Lavrov se permet de réclamer la démission de Stoltenberg, secrétaire de l’OTAN, qui selon lui « n’est pas à la hauteur de sa tâche ».

Autre illusion dont il faut se défaire, l’idée d’une société civile bouillonnante en Russie qui pourrait freiner les aspirations belliqueuses du président Poutine. Les sondages montrent que le lavage de cerveau effectué par la propagande officielle est fort efficace : 50 pour cent des Russes interrogés considèrent que l’OTAN et l’Occident en général sont responsables de la tension actuelle. 16 pour cent incriminent l’Ukraine. Les rares opposants qui subsistent critiquent très rarement la politique étrangère et ne dénoncent guère le chauvinisme nauséabond qui émane du régime de Poutine.

Enfin, mentionnons cette vache sacrée démocratique qui doit être sacrifiée : la foi absolue dans la vertu du « dialogue », que la plupart des responsables occidentaux, de Florence Parly à Mario Draghi, continuent à préconiser face à Moscou. Or rien n’est plus dangereux que ces échanges au sommet, qui, quoi qu’on dise, alimentent immanquablement soit la paranoïa, soit la folie des grandeurs et l’ivresse de puissance russes. Si les Occidentaux se montrent fermes, le Kremlin en tire la conclusion qu’ils veulent détruire la Russie ; si les Occidentaux offrent des concessions, le Kremlin en conclut qu’ils sont faibles et qu’il faut foncer.

Très souvent avec la Russie la meilleure politique est celle du silence et de la distance : ne rien faire, ne rien dire et tenir bon l’arme au pied. S’accrocher au dialogue à tout prix, surtout quand Moscou nous tient en joue comme un forcené détenant un otage, ne fait qu’étaler notre faiblesse et encourager le Kremlin à l’escalade.

Surtout nous devons cesser de donner à la guerre froide la connotation péjorative qu’elle ne mérite nullement. La ministre de la Défense Florence Parly vient de déclarer que les pays occidentaux doivent éviter l’escalade avec la Russie afin de ne pas provoquer une nouvelle guerre froide. Tant que nous restons dans ces cadres conceptuels la Russie sera gagnante. Il faut se rappeler que la guerre froide a commencé en 1946, lorsque les Occidentaux ont cessé de céder à Staline, après lui avoir laissé en pâture les pays d’Europe centrale et orientale. C’est grâce à la guerre froide que les pays de l’Europe occidentale ont conservé leur liberté.

Les leçons des années 1946-7 sont d’actualité aujourd’hui. Les pionniers de la guerre froide furent les Britanniques, qui constituèrent un bloc occidental autour du noyau anglo-français et persuadèrent les Américains tentés par l’isolationnisme de rester en Europe. Au printemps 1947, les gouvernements français, italien et belge expulsèrent les ministres communistes, conscients du danger que représentait la cinquième colonne de Moscou en Europe. Cette volonté manifeste de résister à Staline acheva de persuader Washington de s’engager dans la sécurité européenne. Il s’agissait de tout un programme d’action dont nous pourrions nous inspirer aujourd’hui, au lieu de nous livrer à une puérile guerre des boutons avec la Grande-Bretagne. Mais pour cela nous devons réapprendre à voir les choses en face, à raisonner en termes politiques, au lieu de flotter au gré des passions médiatiques et des sondages. En 1946-7 on savait que la liberté valait la peine qu’on meure pour elle, ce qui visiblement est oublié aujourd’hui. Après Munich, en 1938, les Occidentaux éprouvèrent une grande honte d’avoir abandonné la Tchécoslovaquie dans les griffes d’Hitler. Aujourd’hui nous sommes en train de laisser tomber lâchement l’Ukraine, mais nous ne nous rendons même pas compte de notre déshonneur, ni du péril qu’il y a à céder à un agresseur. Nous discutons du sexe des anges, comme les Byzantins lorsque les forces ottomanes étaient en train de détruire les remparts de la ville.

Voir de plus:

Françoise Thom, la procureure de Poutine
Formée à l’école d’Alain Besançon, l’historienne française est l’une des voix les plus critiques, et les plus haïes, du Kremlin.
Isabelle Mandraud

Le Monde

21 octobre 2019
Rencontre. Assurément, la langue de bois, objet de sa thèse en 1987, lui est étrangère. Comme ce samedi 5 octobre, lorsqu’un journaliste de RT (ex-Russia Today) lui tend le micro à l’issue d’un débat sur les « Ingérences de Poutine » organisé par Le Monde Festival à l’Opéra Bastille. « Vous feriez mieux d’aller chercher un travail honnête », lui répond Françoise Thom, laissant sans voix son interlocuteur dépêché par le canal français de la télévision pro-poutinienne.

L’universitaire, spécialiste de l’URSS et de la Russie, ne prend guère de détour, non plus, lorsqu’elle présente le Kremlin comme « un régime prédateur ». Françoise Thom est l’une des voix françaises les plus critiques du poutinisme, à l’opposé de celles qui, à l’instar de l’ancien ministre des affaires étrangères Hubert Védrine, prônent la réconciliation avec Moscou au nom du « réalisme ».

En août, elle cosignait avec son amie écrivaine Galia Ackerman une tribune cinglante dans Le Monde pour dénoncer la réception de Vladimir Poutine par Emmanuel Macron au fort de Brégançon à la veille du G7 organisé à Biarritz : « Quel intérêt y a-t-il à introniser à nouveau un pays dont le but avoué est la destruction de l’ordre international et le ralliement de toute l’Europe à son régime militaro-policier ? » Plus tôt, en décembre 2018, elle publiait Comprendre le poutinisme (éd. Desclée de Brouwer), dans lequel elle décortiquait au scalpel la propagande du pouvoir russe et le profil « kagébiste » de son président, issu des rangs du KGB, non sans s’attarder sur l’influence concentrationnaire encore présente dans les mentalités et les réseaux. Un essai devenu une Bible pour certains ; un brûlot pour d’autres.

Au même moment, le ministère russe des affaires étrangères se déchaînait sur Twitter en faisant tourner ce message via ses ambassades : « Il semble que les textes français signés Françoise Thom sur la “propagande russe” sont bien payés par Londres, Royaume-Uni ». Bête noire du Kremlin et de ses supporteurs, elle fut aussi traitée de « pute sioniste » ou d’« intellectuelle haineuse » sur les réseaux sociaux. Classée en tête de gondole des « russophobes », selon l’étiquette accolée par les thuriféraires du régime à tous ceux qui osent émettre une critique. L’intéressée s’en moque.

Tout juste retraitée de l’université Paris-Sorbonne, où elle enseignait l’histoire contemporaine, Françoise Thom, 68 ans, le regard vif et les cheveux courts en bataille, ne désarme pas. « L’initiative Macron, sans avoir consulté les partenaires européens, est extrêmement risquée à un moment où les Etats-Unis sont totalement paralysés, dit-elle. Le premier service qu’on puisse rendre à la Russie est de lui tenir un discours de vérité, or le président français ne le fait pas quand il cite tous les poncifs, il la conforte au contraire dans une voie calamiteuse ». Les références littéraires du chef de l’Etat français citant Dostoïevski face à son homologue russe l’ont laissé de marbre.

C’est pourtant par la littérature, et Dostoïevski en particulier, que Françoise Thom est arrivée au russe, une langue qu’elle a d’abord enseignée comme professeure agrégée. « C’est un excellent auteur mais je le vois un peu différemment aujourd’hui, en tout cas je suis sortie du mysticisme. En Occident, on donne dans le kitsch slavophile. Pour moi, la grande force de la littérature russe, outre la poésie, c’est la satire », affirme-t-elle en nommant en tête de ses préférences – outre Dostoïevski – Mikhaïl Saltykov-Chtchedrine, Mikhaïl Zochtchenko, Andreï Platonov, ou Alexandre Zinoviev.

Né à Strasbourg dans une famille « profondément européenne », d’un père mathématicien, récompensé par la médaille Fields, l’équivalent d’un prix Nobel dans cette discipline, et d’une mère institutrice, Françoise Thom a passé quatre années aux Etats-Unis durant son enfance, après que son père a été appelé dans de prestigieuses universités comme Berkeley. Mais toujours éprise de la langue russe, c’est à Moscou qu’elle débarque seule et enthousiaste, à l’âge de 23 ans. Quatre années, ici aussi, entre 1973 et 1978, afin de parfaire son apprentissage à l’université MGU et dans les éditions Mir, réputées pour faire connaître à l’étranger les réalisations scientifiques soviétiques.

C’est une catastrophe. Sous Brejnev, l’URSS est plongée dans la stagnation. Les signes du déclin de l’empire rouge apparaissent, les pénuries s’étendent. L’étudiante est choquée. « Sur place, cela a été une révélation progressive qui a infusé surtout dans le domaine moral, explique-t-elle. Ce que je voyais, en plus de la laideur extérieure, c’était le côté sordide des relations humaines, la peur, l’espionnite, le mensonge en pleine figure, le côté intéressé… » Rentrée en France, Françoise Thom se sent plus isolée que jamais. Ses relations dans le milieu universitaire « où le marxisme battait son plein » s’effritent. Jusqu’à ce qu’elle lise Les Origines intellectuelles du léninisme, (éd. Gallimard, 1996), d’Alain Besançon. Un « éblouissement ».

Communiste repenti en 1956 après la publication du rapport Khrouchtchev sur les crimes staliniens et le soulèvement réprimé de Budapest, l’historien Alain Besançon a réorienté tous ses travaux sur le totalitarisme. Françoise Thom va le trouver et commence sous sa direction sa thèse sur la langue de bois. C’est l’histoire désormais qui la passionne. « Auprès de Besançon, j’ai appris l’importance de l’éthique, et compris qu’on ne pouvait pas considérer le régime communiste comme un autre, car c’était un régime criminel », souligne-t-elle, ajoutant dans un rire : « Evidemment, ce n’était pas très à la mode. »

Suit une véritable « traversée du désert » dans un milieu universitaire encore empreint des idéaux communistes au sein duquel le maître et ses élèves « fonctionnent en petit groupe, comme des dissidents ». Des dissidents, justement, que Françoise Thom fréquente parmi les Russes exilés, auprès de cette « dissidence humble qui passait ses nuits à taper des samizdats à la machine ». L’effondrement de l’URSS la surprend, les prémices de la nouvelle Russie sous Eltsine l’inquiètent, l’arrivée au pouvoir de Poutine « et sa bande de killers formée dans la jungle de l’après-communisme » la glace.

« Il n’aurait pas fallu, en Occident, approuver la destruction du Parlement en octobre 1993 [en butte au Congrès des députés du peuple, Boris Eltsine fit intervenir l’armée et prononça sa dissolution au terme de plusieurs jours d’affrontements meurtriers dans les rues de Moscou] car c’était une violation gravissime du droit. Les germes du poutinisme sont là, dans cette liquidation du Parlement par la force, et l’impossible séparation des pouvoirs. C’était la fin de l’espérance d’une démocratie libérale. »

Françoise Thom va souvent à contre-courant de la pensée dominante. Elle est aussi l’auteure d’une somme décoiffante de près de 1 000 pages sur Béria, Le Janus du Kremlin (Ed. du Cerf, 2013) dans lequel elle décrit le bourreau de Staline d’origine géorgienne comme ce dernier sous les traits… d’un précurseur de la perestroïka. Dans ce livre d’une lecture ardue, elle développe la thèse d’un homme ambivalent, à la fois serviteur zélé d’un régime totalitaire (à la tête du NKVD, ancêtre du KGB, il a développé à une échelle industrielle le goulag), mais aussi comme un réformateur caressant le projet de desserrer l’étau du parti.

« Je suis partie du plénum de 1953 et des accusations inhabituelles portées contre lui comme celle d’avoir donné l’ordre de cesser le brouillage des radios occidentales, expose-t-elle. C’était quelqu’un d’antipathique évidemment, mais l’idée qu’il ait pu jouer un double jeu, qu’il soit parvenu au sommet d’un système tout en étant un adversaire de ce système m’a fascinée ». C’est au cours de cette enquête hors norme que Françoise Thom rencontra son mari, géorgien lui aussi, dans un colloque.

Mais la voici qui s’attelle désormais à une autre entreprise colossale, une étude sur la façon dont sont vécues les grandes catastrophes historiques par leurs contemporains, de la fin d’Athènes, avec la guerre du Péloponnèse, en passant par la fin de Rome ou celle de Byzance, jusqu’à la révolution communiste. Sans pour autant abandonner son œil critique ni son franc-parler sur l’actualité poutinienne, bien sûr.

Voir enfin:

Traduction intégrale du discours de Vladimir Poutine ce 24 février

Chers citoyens russes, Chers amis

Aujourd’hui je trouve indispensable de revenir sur les événements tragiques qui se produisent au Donbass, et aux questions clés qui concernent la sécurité de la Russie.
Je commencerai par ce que j’ai déjà évoqué dans mon allocution du 21 février de cette année. Il est question de ce qui suscite chez nous une préoccupation et une inquiétude particulières, de ces menaces fondamentales pour la sécurité de notre pays que des hommes politiques irresponsables à l’Occident créent pas à pas, sans détours et brutalement, depuis des années. Je fais allusion à l’élargissement de l’OTAN vers l’est, au rapprochement de son infrastructure militaire vers les frontières russes.
Nous savons bien que 30 ans durant nous avons tenté patiemment et obstinément de nous entendre avec les principaux pays de l’OTAN sur les principes d’une sécurité également partagée et indivisible en Europe. En réponse à nos propositions, nous nous sommes heurtés à chaque fois soit à des mensonges et des tromperies cyniques, soit à des tentatives de pression et de chantage, tandis que l’Alliance nord-atlantique dans le même temps ne cessait de s’élargir en dépit de toutes nos protestations et inquiétudes. La machine militaire avance et, je le répète, s’approche au plus près de nos frontières.
Pourquoi tout cela se produit-il ? D’où vient cette manière arrogante de nous traiter depuis une position d’élus, d’irréprochables, à qui tout est permis ? D’où vient ce mépris, ce je-m’en-foutisme envers nos intérêts et nos exigences absolument légitimes ?
La réponse est claire, évidente et facile à expliquer. L’URSS à la fin des années 80 s’est affaiblie, et s’est finalement totalement écroulée. Tout le cours des évènements de cette époque constitue une bonne leçon pour nous également aujourd’hui. Il a montré clairement que la paralysie du pouvoir, de la volonté, sont le premier pas vers la dégradation totale et la relégation. Il nous a suffi à cette époque de perdre pour quelque temps notre confiance en nous, et voilà: l’équilibre des forces dans le monde a été rompu.
La conséquence en a été que les accords, les traités existants ont de facto perdu effet. Les tentatives de convaincre et les demandes sont sans effet. Tout ce qui n’arrange pas l’hégémon, les tenants du pouvoir, est déclaré archaïque, obsolète, inutile. Et au contraire, ce qui leur paraît bénéfique est proclamé vérité absolue, imposé de force à tout prix, avec arrogance, par tous les moyens. Ceux qui ne sont pas d’accord sont brisés.
Ce que j’évoque ne concerne pas uniquement la Russie, et nous ne sommes pas seuls à nous inquiéter. Cela concerne tout le système des relations internationales, et parfois même les propres alliés des Etats-Unis.
Après la chute de l’URSS, c’est dans les faits une recomposition du monde qui a commencé, et les normes jusqu’alors établies du droit international – dont les principales avaient été adoptés à l’issue de la Deuxième guerre mondiale et en grande partie en pérennisaient les résultats – ont commencé à gêner ceux qui s’étaient déclarés vainqueurs de la Guerre froide.
Bien sûr, dans la vie pratique, dans les relations internationales et dans leurs règles, il fallait prendre en compte les changements de la situation mondiale et de l’équilibre des forces. Mais il fallait le faire de manière professionnelle, progressivement, patiemment, en tenant compte et en respectant les intérêts de tous les pays et avec le sens de la responsabilité. Mais non, (on a vu) l’euphorie de la suprématie absolue, une sorte d’absolutisme de notre temps, en outre sur fond de faible culture générale et d’arrogance de ceux qui préparaient, adoptaient et imposaient des décisions qui ne profitaient qu’à eux-mêmes. La situation a commencé à se développer suivant un scénario différent.
Inutile de chercher loin pour trouver des exemples. D’abord, sans aucune autorisation du Conseil de Sécurité de l’ONU, une opération militaire sanglante a été menée contre Belgrade. On a utilisé l’aviation, des missiles au centre même de l’Europe. Plusieurs semaines de bombardements incessants sur des villes pacifiques, sur des infrastructures vitales. On est forcé de rappeler ces faits, car certains de nos collègues occidentaux n’aiment pas se souvenir de ces événements, et quand nous en parlons, préfèrent non pas se référer aux normes du droit international, mais à des circonstances qu’ils interprètent comme ils le jugent nécessaire.
Après, cela a été le tour de l’Irak, de la Lybie, de la Syrie. Le recours illégitime à la force militaire contre la Libye, la déformation de toutes les décisions du Conseil de Sécurité de l’Onu sur la question libyenne ont mené à la destruction totale de l’Etat, à l’apparition d’un foyer énorme de terrorisme international, à ce que le pays a sombré dans une catastrophe humanitaire, dans l’abîme d’une guerre civile qui perdure jusqu’à présent. La tragédie à laquelle ont été condamnées des centaines de milliers, des millions de personnes en Libye et dans toute la région a provoqué un exode massif de l’Afrique du Nord et du Proche Orient vers l’Europe.
On préparait le même sort pour la Syrie. Les opérations militaires de la coalition occidentale sur le territoire de ce pays, sans accord du gouvernement syrien et sans autorisation du conseil de Sécurité de l’ONU, ce n’est rien d’autre qu’une agression, une intervention.
Mais une place à part dans ce rang est due sans doute à l’invasion en Irak, également dénuée de tout fondement légal. Comme prétexte on a choisi une information sûre que les Etats Unis prétendaient avoir sur les armes d’extermination massive en Irak. Pour le prouver, le secrétaire d’Etat américain, aux yeux du monde entier, a agité une sorte de fiole avec une poudre blanche, assurant à tout le monde que c’était une arme chimique élaborée en Irak. Et puis il s’est avéré que tout cela était de la tricherie, du bluff : qu’il n’y avait aucun arme chimique en Irak. C’est incroyable, étonnant, mais un fait reste un fait. Il y a eu mensonge au plus haut niveau de l’Etat et depuis la haute tribune de l’ONU. Et pour résultat, une quantité énorme de victimes, de destructions, une flambée incroyable de terrorisme.
On a d’une manière générale l’impression que pratiquement partout, dans de nombreuses régions du monde où l’Occident arrive pour instaurer son ordre, ne restent à la fin que des plaies sanglantes qui ne cicatrisent pas, les ulcères du terrorisme international et de l’extrémisme. Tout ce dont j’ai parlé, ce n’est que les exemples les plus flagrants mais c’est loin d’être les seuls exemples du mépris pour le droit international.
La promesse faite à notre pays de ne pas élargir d’un pouce l’Otan vers l’est en fait partie. Je le répète: on nous a trompés, et pour utiliser un langage populaire, on nous a roulés. Certes, on dit souvent que la politique est quelque chose de sale. C’est possible, mais pas à ce point. Une telle roublardise va à l’encontre non seulement des principes des relations internationales mais avant tout des normes de la morale. Où sont la justice et le droit ? On n’a ici que du mensonge et de l’hypocrisie.
D’ailleurs les hommes politiques, politologues et les journalistes américains eux-mêmes écrivent et disent que c’est un véritable « empire du mensonge » qui a été créé ces dernières années aux Etats-Unis. Il est difficile de les contredire: c’est le cas. Mais ne soyons pas trop modestes: les Etats-Unis sont tout de même un grand pays, une puissance déterminante. Tous ses satellites non seulement lui chantent des louanges et lui font écho fidèlement et invariablement à tout propos, mais aussi copient son comportement, et adoptent avec enthousiasme les règles qu’il propose. C’est pourquoi on peut dire avec certitude et assurance que c’est ce qu’on appelle le bloc occidental dans son ensemble, formé par les Etats-Unis à leur image et sur leur modèle, qui est « l’empire du mensonge ».
Pour ce qui concerne notre pays, après l’effondrement de l’URSS, malgré l’ouverture sans précédent de la nouvelle Russie, sa disposition à travailler honnêtement avec les Etats-Unis et les autres partenaires occidentaux, et dans un contexte de désarmement pratiquement unilatéral, on a aussitôt essayé de nous achever et de nous détruire cette fois définitivement. C’est exactement ce qui s’est produit dans les années 1990 et au début des années 2000, quand ce qu’on appelle l’Occident a soutenu de la manière la plus active le séparatisme et des bandes de mercenaires dans le sud de la Russie. Quelles pertes, combien de victimes cela nous a coûté avant de briser définitivement le terrorisme international dans le Caucase. Nous nous en souvenons et n’oublierons jamais.
Du reste, jusqu’à encore récemment on n’a cessé de tenter de nous utiliser à profit, de détruire nos valeurs traditionnelles et de nous imposer des prétendues valeurs qui auraient détruit notre peuple de l’intérieur, les principes qu’ils imposent déjà de manière agressive dans leurs propres pays et qui mènent directement à la dégradation et à la dégénérescence puisqu’elles vont à l’encontre de la nature humaine elle-même. Cela ne se fera jamais, et personne n’a réussi jusqu’à présent. Cela ne se fera pas davantage maintenant.
En dépit de tout cela, en décembre 2021 nous avons malgré tout encore une fois entrepris une tentative de nous entendre avec les Etats-Unis et leurs alliés sur des principes de sécurité en Europe et sur le non-élargissement de l’Otan. Tout est clair. La position des Etats-Unis ne change pas. Ils ne jugent pas nécessaire de s’entendre avec la Russie sur cette question clé pour nous, poursuivant leurs objectif et négligeant nos intérêts.
Et bien sûr dans cette situation se pose une question : mais que faire maintenant, que doit-on attendre ? L’Histoire nous enseigne bien, comment en 1940 et au début de 1941 quand l’Union soviétique s’efforçait d’empêcher ou au moins de repousser le début de la guerre, et pour cela, jusqu’au dernier moment, essayait de ne pas provoquer l’agresseur potentiel, n’entreprenait pas ou reportait les mesures les plus indispensables et les plus évidentes pour se préparer à faire face à une agression inévitable. Et les mesures qui ont finalement été prises, arrivaient avec un retard catastrophique.
Le résultat en a été que le pays n’a pas été prêt à faire face pleinement à l’invasion par l’Allemagne nazie, qui a attaqué notre patrie sans déclaration de guerre le 22 juin 1941. On a réussi à arrêter l’ennemi et ensuite à le vaincre, mais à un prix colossal. La tentative d’amadouer l’agresseur à la veille de la Seconde guerre mondiale a été une erreur qui a coûté cher à notre peuple. Dans les premiers mois de combats nous avons perdu des territoires gigantesques et d’une importance stratégique, et des millions de vies humaines. Nous ne ferons pas une telle erreur une seconde fois, nous n’en avons pas le droit.
Ceux qui prétendent à la domination du monde, publiquement, dans l’impunité et, je le souligne, sans aucun fondement, nous déclarent, nous, la Russie, leur ennemi. Ils ont effectivement aujourd’hui des capacités financières, scientifiques et technologiques, militaires, supérieures. Nous le savons et évaluons objectivement les menaces proférées à notre adresse de manière permanente dans le domaine de l’économie – tout comme nos capacités à résister à ce chantage permanent et arrogant. Je le répète, nous les évaluons sans illusion, de manière extrêmement réaliste.
Pour ce qui concerne le domaine militaire, la Russie, même après l’effondrement de l’URSS et la perte d’une part significative de son potentiel, est aujourd’hui une des plus grandes puissances nucléaires au monde, et dispose en outre d’avantages certains dans une série de nouveaux types d’armements. En ce sens, personne ne doit avoir de doutes sur le fait qu’une attaque directe contre notre pays mènera à la destruction et à d’épouvantables conséquences pour tout agresseur potentiel.
Dans le même temps, les technologies, y compris de défense, changent vite. Le leadership dans ce domaine change de mains et va continuer de le faire, alors que la prise de contrôle militaire de territoires voisins de nos frontières, si nous le laissons faire, perdurera pour des décennies, voire pour toujours, et constituera pour la Russie une inacceptable menace en croissance permanente.
Dès maintenant, au fur et à mesure de l’élargissement de l’Otan vers l’est, la situation pour notre pays devient chaque année pire et plus dangereuse. En outre, ces derniers jours la direction de l’Otan parle sans détours de la nécessité d’accélérer et de renforcer la progression des infrastructures de l’Alliance vers les frontières de la Russie. En d’autres termes, ils durcissent leur position. Nous ne pouvons pas continuer d’observer simplement le cours des événements. Ce serait de notre part absolument irresponsable.
La poursuite de l’élargissement des infrastructures de l’Alliance nord-atlantique, la prise de contrôle militaire du territoire de l’Ukraine sont pour nous inacceptables. Ce n’est bien entendu pas l’Otan elle-même qui est en jeu – c’est simplement un instrument de politique étrangère des Etats-Unis. Le problème est que, sur des territoires voisins des nôtres – je souligne qu’il s’agit de nos propres territoires historiques – se crée une « anti-Russie » qui nous est hostile et qui est placée entièrement sous contrôle extérieur, où les forces armées de pays de l’Otan prennent leurs aises et où sont introduits les armements les plus modernes.
Pour les Etats-Unis et leurs alliés c’est la prétendue politique d’endiguement de la Russie, des dividendes géopolitiques évidents. Mais pour notre pays c’est en fin de compte une question de vie ou de mort, la question de notre avenir historique comme peuple. Et ce n’est pas une exagération, c’est la vérité. C’est une menace réelle non seulement pour nos intérêts mais pour l’existence même de notre Etat, pour sa souveraineté. C’est la fameuse ligne rouge dont on a parlé nombre de fois. Ils l’ont franchie.
A ce propos – sur la situation dans le Donbass. Nous voyons que les forces qui ont effectué en 2014 un coup d’Etat en Ukraine se sont emparées du pouvoir et le conservent grâce à ce qui est en fait des procédures électorales décoratives, ont définitivement renoncé à un règlement pacifique du conflit. Durant huit ans, d’interminables huit années, nous avons fait tout ce qui était possible pour que la situation soit réglée par des moyens pacifiques et politiques. En vain.
Comme je l’ai déjà dit dans ma précédente allocution, on ne peut pas regarder sans compassion ce qui se passe là-bas. Il n’était simplement plus possible de rester sans rien faire. Il fallait mettre fin sans délai à ce cauchemar – un génocide à l’égard des millions de personnes qui vivent là-bas et qui ne fondent leurs espoirs que sur la Russie. Ce sont précisément ce désir, ces sentiments, la douleur des gens qui ont été pour nous le principal motif pour prendre la décision de reconnaître les républiques populaires du Donbass.
Ce que je souhaite en outre souligner. Les principaux pays de l’Otan, pour parvenir à leurs fins, soutiennent en Ukraine les ultra-nationalistes et des néonazis, qui à leur tour ne pardonneront jamais le choix libre des habitants de la Crimée et de Sebastopol, la réunification avec la Russie.
Ils vont bien entendu s’attaquer à la Crimée, comme au Donbass, pour tuer, comme les bandes de nationalistes ukrainiens, complices d’Hitler au moment de la Seconde guerre mondiale, tuaient des gens sans défense. Et ils déclarent ouvertement qu’ils ont des vues sur toute une série d’autres territoires russes.
Toute l’évolution de la situation et l’analyse des informations qui nous arrivent montrent que l’affrontement de la Russie avec ces forces est inévitable. Ce n’est qu’une question de temps: ils se préparent, ils attendent le moment favorable. Maintenant ils ambitionnent même d’acquérir l’arme nucléaire. Nous ne laisserons pas faire.
Comme je l’ai déjà dit précédemment, la Russie, après l’effondrement de l’URSS, a pris en compte les nouvelles réalités géopolitiques. Nous considérons avec respect tous les pays apparus dans l’espace postsoviétique. Nous respectons et respecterons leur souveraineté, et l’exemple en est l’aide que nous avons apportée au Kazakhstan qui s’est trouvé confronté à des événements tragiques mettant en jeu l’Etat et son intégrité. Mais la Russie ne peut pas se sentir en sécurité, se développer, exister avec une menace permanente émanant du territoire de l’Ukraine.
Je rappelle qu’en 2000-2005 nous avons répondu militairement aux terroristes dans le Caucase, avons défendu l’intégrité de notre pays, et préservé la Russie. En 2014 nous avons défendu les habitants de la Crimée et de Sebastopol. En 2015 nous avons eu recours aux forces armées pour empêcher l’entrée de terroristes en Russie depuis la Syrie. Nous n’avions pas d’autre moyen de nous protéger.
C’est la même chose qui se produit aujourd’hui. On ne nous a pas laissé d’autre possibilité de défendre la Russie, nos gens, que celle que nous allons être obligés d’utiliser aujourd’hui. Les circonstances exigent de nous des actes rapides et fermes. Les républiques populaires du Donbass ont demandé l’aide de la Russie.
Par conséquent, conformément à l’article 51 alinea 7 de la Charte de l’ONU, avec l’accord du Conseil de sécurité russe et dans le cadre des accords d’Amitié et d’assistance mutuelle avec la République populaire de Donetsk et la la République populaire de Lougansk, ratifiés le 22 février par le Conseil de la Fédération, j’ai pris la décision d’une opération armée spéciale.
Son objectif – défendre les gens qui depuis huit ans sont soumis à des brimades et à un génocide de la part du régime de Kiev. Dans ce but nous allons nous efforcer de parvenir à la démilitarisation et à la dénazification de l’Ukraine, ainsi que de traduire devant la justice ceux qui ont commis de nombreux crimes sanglants contre des civils, y compris contre des citoyens de la Fédération de Russie.
Mais l’occupation de territoires ukrainiens ne fait pas partie de nos plans. Nous n’avons pas l’intention d’imposer quoi que ce soit par la force, à quiconque. Dans le même temps nous entendons de plus en plus souvent en Occident qu’il n’est plus nécessaire de respecter les documents signés par le régime totalitaire soviétique, qui fixaient les résultats de la Seconde guerre mondiale. Que répondre à cela ?
Les résultats de la Seconde guerre mondiale, tout comme les pertes apportées par notre peuple sur l’autel de la victoire sur le nazisme, sont sacrés. Mais cela ne contredit pas les hautes valeurs des droits et libertés de l’homme, si l’on part des réalités qui se sont établies depuis la fin de la guerre. Cela n’annule pas davantage le droit des nations à l’autodétermination, inscrit à l’article 1 de la Charte de l’ONU.
Je rappelle que ni lors de la fondation de l’URSS, ni après la Seconde guerre mondiale, personne n’a jamais demandé aux gens qui vivaient sur tel ou tel territoire entrant dans l’actuelle Ukraine, comment ils comptaient eux-mêmes construire leur vie. Au fondement de notre politique, la liberté, la liberté de choix pour chacun de déterminer librement son avenir et l’avenir de ses enfants. Et nous jugeons important que ce droit – le droit à choisir – puisse être exercé par tous les peuples qui vivent sur le territoire de l’actuelle Ukraine, tous ceux qui le voudront.
En ce sens je m’adresse aux citoyens ukrainiens. En 2014 la Russie a été dans l’obligation de défendre les habitants de la Crimée et de Sebastopol face à ceux que vous appelez vous-mêmes les « naziki ». Les habitants de la Crimée et de Sebastopol ont fait leur choix – être avec leur patrie historique, avec la Russie, et nous les avons soutenus. Je le répète, nous ne pouvions nous comporter autrement.
Les événements d’aujourd’hui sont liés non à une volonté de porter atteinte aux intérêts de l’Ukraine et du peuple ukrainien. Ils sont liés à la défense de la Russie elle-même contre ceux qui ont pris l’Ukraine en otage et tentent de l’utiliser contre notre pays et son peuple.
Je le répète, nos actes sont une autodéfense contre des menaces créées contre nous et contre des malheurs encore plus grands que ceux qui surviennent aujourd’hui. Quelle qu’en soit la difficulté, je vous demande de le comprendre et j’appelle à coopérer pour tourner le plus vite possible cette page tragique et, ensemble, aller de l’avant en ne laissant personne se mêler de nos affaires, de nos relations, mais en les construisant nous-mêmes de manière à permettre de surmonter tous les problèmes et, malgré la présence de frontières, à nous renforcer de l’intérieur comme un tout. Je crois en cela, précisément en un tel avenir commun.
Je dois m’adresser aux militaires des forces armées ukrainiennes.
Chers camarades ! Vos pères, grand-pères, arrière-grand-pères n’ont pas combattu les nazis, défendant notre patrie commune, pour que les néonazis d’aujourd’hui s’emparent du pouvoir en Ukraine. Vous avez prêté serment envers le peuple ukrainien, et non envers la junte qui aujourd’hui pille l’Ukraine et se moque de son peuple.
N’exécutez pas ses ordres criminels. Je vous appelle à déposer immédiatement les armes et à rentrer chez vous. Je précise : tous les militaires de l’armée ukrainienne qui rempliront cette exigence pourront quitter sans encombre la zone de combats et rejoindre leur famille.
Je souligne encore une fois avec force : toute la responsabilité de l’éventuelle effusion de sang reposera entièrement sur la conscience du régime en place sur le territoire de l’Ukraine.
Maintenant quelques mots importants, très importants pour ceux qui peuvent avoir la tentation de s’immiscer depuis l’extérieur dans les événements en cours. Quiconque tentera de nous gêner, a fortiori de créer une menace pour notre pays pour notre peuple, doit savoir que la réponse de la Russie sera immédiate et infligera des conséquences telles que vous n’en avez jamais connu dans votre histoire. Nous sommes prêts à tout développement de la situation. Toutes les décisions en ce sens ont déjà été prises. J’espère que je serai entendu.
Chers citoyens russes !
La prospérité, et l’existence même d’Etats et de peuples entiers, leur succès et leur vitalité prennent toujours leur source dans de fortes racines culturelles, dans un système de valeurs, d’expérience et de traditions des ancêtres, et bien entendu dépendent directement des capacités à s’adapter rapidement aux changements perpétuels de la vie, de la cohésion de la société, de sa disposition à s’unir, unir toutes ses forces pour aller de l’avant.
La force est toujours nécessaire – toujours, mais la force peut-être de différentes qualités. Au fondement de la politique de « l’empire du mensonge » dont je parlais au début de mon allocution, repose avant tout la force brute. Dans ce cas on a coutume de dire chez nous « La force est là, pas besoin d’intelligence ».
Mais vous et moi savons que la véritable force est dans la justice et la vérité, qui est de notre côté. Et s’il en est ainsi, il est difficile de ne pas admettre que ce sont précisément la force et la disposition au combat qui fondent l’indépendance et la souveraineté, constituent l’indispensable base sur laquelle on peut construire sûrement son avenir, bâtir sa maison, sa famille, sa patrie.
Chers concitoyens !
Je suis certain que les soldats et officiers des forces armées russes, fidèles à leur pays, vont remplir leur devoir avec professionnalisme et courage. Je ne doute pas que les pouvoirs de tous niveaux, les spécialistes qui répondent de la stabilité de notre économie, de notre système financier, du secteur social, les dirigeants de nos entreprises et tout le milieu d’affaires russe vont agir de manière coordonnée et efficace. Je compte sur l’attitude unie et patriotique de tous les partis parlementaires et des forces de la société.
En fin de compte, comme cela a toujours été le cas dans l’Histoire, le destin de la Russie est entre les mains de notre peuple aux nombreuses nationalités. Et cela signifie que les décisions prises seront exécutées, les objectifs fixés seront atteints, que la sécurité de notre patrie sera garantie.
Je crois en votre soutien, dans la force invincible que nous donne notre amour de la patrie.

Voir enfin:

Appeal of the All-Russian Officers’ Assembly to the President and citizens of the Russian Federation

Chairman of the “All-Russian Officer’s Assembly” Colonel-General Leonid Grigorievich Ivashov wrote an Address to the President and citizens of the Russian Federation “Chanle of War”:

Today humanity lives in anticipation of war. And war is the inevitable human sacrifices, destruction, suffering of large masses of people, destruction of habitual lifestyles, violation of the systems of life of states and peoples.

The big war is a huge tragedy, whose serious crime is. It so happened that Russia was at the center of this threatening catastrophe. And perhaps this is the first time in her history.

Previously, Russia (USSR) waged forced (just) wars, and, as a rule, when there was no other way out, when the vital interests of the state and society were threatened.

And what threatens the existence of Russia itself today, and are there such threats? It can be argued that there are really threats – the country is on the verge of completing its history.

All vital areas, including demography, are steadily deteriorating, and the rate of extinction of the population is breaking world records. And degradation is systemic, and in any complex system, the destruction of one of the elements can lead to the collapse of the entire system.

And this, in our opinion, is the main threat to the Russian Federation. But this is a threat of an internal nature, based on the model of the state, the quality of power and the state of society.

And the reasons for its formation are internal: the inviability of the state model, complete incapacity and unprofessionalism of the system of power and management, passivity and disorganization of society. Any country does not live in this state for a long time.

As for external threats, they are certainly present. But, according to our expert assessment, they are not at the moment critical, directly threatening the existence of Russian statehood, its vital interests.

In general, strategic stability persists, nuclear weapons are under reliable control, NATO force groups are not increasing, there is no threatening activity.

Therefore, the situation escalated around Ukraine is, first of all, artificial, selfish in nature for some internal forces, including the Russian Federation.

As a result of the collapse of the USSR, in which Russia (Yeltsin) took a decisive part, Ukraine became an independent state, a member of the UN, and in accordance with Article 51 of the UN Charter has the right to individual and collective defense.

The leadership of the Russian Federation has not yet recognized the results of the referendum on the independence of the DPR and LPR, while at the official level more than once, including during the Minsk negotiation process, stressed the belonging of their territories and population to Ukraine.

It has also been repeatedly said at a high level about the desire to maintain normal relations with Kiev, without distinguishing it into special relations with the DPR and LPR.

The issue of genocide committed by Kiev in the south-eastern regions was not raised either in the UN or in the OSCE. Naturally, in order for Ukraine to remain a friendly neighbor for Russia, it was necessary for it to demonstrate the attractiveness of the Russian model of the state and the system of power.

But the Russian Federation has not become so, its development model and foreign policy mechanism of international cooperation repels almost all neighbors, and not only.

Russia’s acquisition of Crimea and Sevastopol and their non-recognition by the international community (and, therefore the vast majority of countries in the world still consider them belonging to Ukraine) convincingly shows the failure of Russian foreign policy, and the unattractiveness of domestic policy.

Attempts through an ultimatum and threats of use of force to “love” the Russian Federation and its leadership are meaningless and extremely dangerous.

The use of military force against Ukraine, firstly, will call into question the existence of Russia itself as a state; secondly, it will forever make Russians and Ukrainians deadly enemies. Thirdly, there will be thousands (tens of thousands) dead young, healthy children on the one hand, which will certainly affect the future demographic situation in our endangered countries.

On the battlefield, if this happens, Russian troops will face not only Ukrainian servicemen, among whom there will be many Russian guys, but also with servicemen and equipment of many NATO countries, and member states of the alliance will be obliged to declare war on Russia.

President of the Republic of Turkey R. Erdogan clearly stated on whose side Turkey will fight. And it can be assumed that two field armies and the Turkish fleet will be ordered to “liberate” Crimea and Sevastopol and possibly invade the Caucasus.

In addition, Russia will definitely be classified as countries threatening peace and international security, subject to the most severe sanctions, turn into an outcast of the world community, and is likely to be deprived of the status of an independent state.

The president and government cannot understand such consequences, the Ministry of Defense cannot, they are not so stupid.

The question arises: what are the true goals of provoking tension on the verge of war, and the possible unleashing of widespread hostilities? And what will be, says the number and combat composition of the groups of troops formed by the parties – at least one hundred thousand servicemen on each side. Russia, bare the eastern borders, is transferring connections to the borders of Ukraine.

In our opinion, the country’s leadership, realizing that it is not able to lead the country out of a systemic crisis, and this can lead to an uprising of the people and a change of power in the country, with the support of the oligarchate, corrupt officials, fed media and security forces, decided to intensify the political line for the final destruction of Russian statehood and the extermination of the country’s indigenous population.

And war is the means that will solve this problem in order to retain its anti-national power for a while and preserve the wealth looted from the people. We can’t assume any other explanation.

From the President of the Russian Federation, we are Russian officers, we demand to abandon the criminal policy of provoking war, in which the Russian Federation will be alone against the combined forces of the West, to create conditions for the implementation in practice of Art. 3 Constitutions of the Russian Federation and resign.

We appeal to all reserve and retired servicemen, Russian citizens with a recommendation to show vigilance, organization, support the requirements of the Council of the All-Russian Officers’ Assembly, actively oppose propaganda and the outbreak of war, prevent internal civil conflict with the use of military force.

Voir par ailleurs:

Mikhaïl Gorbatchev : « Je m’oppose à tous les murs »
04 nov 2014
Maxim Korchounov, RBTH

Un entretien exclusif de RBTH avec Mikhaïl Gorbatchev, à l’approche du 25e anniversaire de la chute du mur de Berlin et avec comme question centrale : un nouveau mur s’érige-t-il entre l’Est et l’Ouest ?

L’année 1989 est celle de la chute du mur de Berlin. Mais celle-ci n’est intervenue qu’au mois de novembre. Durant l’été précédent, au cours d’une conférence de presse à l’issue des négociations de Bonn avec le chancelier Kohl, une personne vous a interpellé en demandant : « Et que va-t-il se passer avec le mur ? » Vous avez alors répondu : « Sous la Lune, rien n’est éternel. Le mur pourra disparaître lorsque les conditions ayant conduit à sa création ne seront plus en place. Je ne vois pas ici de difficulté majeure ». A quel déroulement des événements vous attendiez-vous alors ? 

À l’été 1989, ni moi-même ni le chancelier Kohl ne nous attendions bien évidemment à ce que tout se déroule aussi rapidement, je ne m’attendais pas à ce que le mur tombe au mois de novembre. Nous l’avons d’ailleurs tous deux reconnu par la suite. Je ne prétends pas être un prophète.Il arrive que l’histoire accélère sa course. Elle punit alors tous ceux qui se trouvent en retard. Mais elle punit encore plus sévèrement tous ceux qui prétendent se mettre en travers de son chemin. Cela aurait été une grave erreur que de rester derrière le « rideau de fer ». C’est pourquoi il n’y a eu aucune pression de notre part sur le gouvernement de la RDA.Lorsque le déroulement des événements a commencé à s’accélérer de façon inattendue, les dirigeants soviétiques ont pris la décision unanime – je tiens à souligner ce fait – de ne pas interférer dans les processus internes à l’œuvre en RDA, et donc de faire en sorte que nos troupes ne sortent sous aucun prétexte de leurs garnisons. Je suis aujourd’hui convaincu que cela était la bonne décision.Quels sont les éléments ayant, au final, permis de mettre un terme à la partition de l’Allemagne et qui, selon vous, a joué un rôle décisif dans la réalisation de cette réunification pacifique ? Ce sont les Allemands eux-mêmes qui ont joué le rôle décisif dans la réunification de l’Allemagne. Je ne parle pas ici seulement des manifestations de masse en faveur de l’unité, mais également du fait qu’au cours des décennies d’après-guerre, les Allemands de l’Est comme de l’Ouest ont apporté la preuve qu’ils avaient tiré les leçons du passé et que l’on pouvait leur accorder notre confiance.En ce qui concerne le déroulement pacifique de la réunification et le fait que ce processus n’a pas débouché sur une dangereuse crise internationale, je pense qu’un rôle décisif a ici été joué par l’Union soviétique. Nous autres au sein de la direction soviétique, nous savions que de tous les peuples de l’Union soviétique, les Russes étaient sensibles aux aspirations des Allemands à vivre au sein d’un État démocratique unifié.Je voudrais également souligner qu’au-delà de l’URSS, les autres acteurs du processus de règlement final de la question allemande ont également fait preuve de mesure et de sens des responsabilités. Je parle ici des pays de l’Alliance atlantique : les États-Unis, la Grande-Bretagne et la France. Ce n’est aujourd’hui un secret pour personne que François Mitterrand comme Margaret Thatcher avaient de sérieux doutes sur le rythme de la réunification. La guerre avait tout de même laissé une marque profonde. Mais lorsque tous les aspects ayant trait à ce processus ont été résolus, ils ont signé les documents mettant fin à la guerre froide.Il vous a incombé de résoudre un problème crucial touchant aux évolutions mondiales. Le règlement international de la question allemande, avec la participation des grandes puissances et d’autres États, constitue un exemple de la grande responsabilité et de la grande « qualité » des responsables politiques de cette génération. Vous avez démontré qu’une telle chose était possible en fondant votre action sur ce que vous avez qualifié de « nouvelle pensée ». Dans quelle mesure les dirigeants contemporains sont-ils capables de résoudre de manière pacifique les problèmes actuels et qu’est ce qui a changé au cours des vingt-cinq dernières années en termes de méthodes visant à trouver des réponses aux défis géopolitiques ?  

La réunification allemande n’était pas un développement isolé mais une partie du processus d’achèvement de la guerre froide. Le chemin en avait été ouvert par la Perestroïka et la démocratisation de notre pays. Sans cela, l’Europe aurait pu rester divisée et « gelée » pendant encore des décennies. Et la sortie d’une telle situation aurait pu être, j’en suis convaincu, bien plus difficile.  Qu’est-ce que la nouvelle pensée ? C’est la reconnaissance du fait qu’il existe des menaces globales, il s’agissait à cette époque principalement de la menace d’une guerre nucléaire, qui ne pouvait être résolue que dans le cadre d’efforts conjoints. Cela signifie qu’il était nécessaire de bâtir une nouvelle relation, un dialogue, de rechercher un moyen de mettre un terme à la course aux armements. Cela signifiait qu’il fallait reconnaître la liberté de choix de tous les peuples et en même temps prendre en considération les intérêts de chacun, bâtir un partenariat, développer les relations pour faire en sorte que les conflits et les guerres deviennent impossibles en Europe.

Ce sont ces principes qui ont formé la base de la Charte de Paris (1990) pour une nouvelle Europe, un document politique de la plus haute importance, ratifié par l’ensemble des pays d’Europe, des Etats-Unis et du Canada. Il a ensuite fallu développer, concrétiser ces dispositions, créer de véritables structures, des mécanismes de prévention, des mécanismes de coopération. C’est par exemple à ce moment qu’a été proposée la création du Conseil pour la sécurité de l’Europe. Je ne souhaite pas opposer la génération des dirigeants d’hier à celle d’aujourd’hui. Mais le fait demeure que cela n’a pas été fait. Le développement de l’Europe s’est ensuite poursuivi de manière unilatérale, ce à quoi, je dois bien le dire, a contribué l’affaiblissement de la Russie au cours des années 1990.

Nous devons aujourd’hui admettre que nous nous trouvons face à une crise politique européenne et mondiale. L’une de ses causes, bien qu’elle ne soit pas la seule, tient à la réticence de nos partenaires occidentaux à prendre en compte le point de vue de la Russie et les intérêts légitimes touchant à sa sécurité. Dans leurs paroles, ils applaudissaient la Russie, en particulier durant la période Eltsine, mais dans les faits, notre voix n’était pas entendue.

Je fais ici en particulier référence à l’élargissement de l’OTAN, aux plans de déploiement du bouclier antimissile, aux agissements de l’Occident dans plusieurs régions de grande importance pour la Russie (la Yougoslavie, l’Irak, la Géorgie, l’Ukraine). Ils nous disaient alors littéralement : cela ne vous regarde pas. Cette situation a créé un abcès, qui a ensuite éclaté. Je conseillerais aux dirigeants occidentaux d’analyser attentivement tout cela, au lieu de blâmer la Russie en toutes circonstances. Souvenez-vous du type d’Europe que nous sommes parvenus à créer au début des années 1990 et de sa transformation malheureuse au cours des dernières années.

L’une des questions centrales qui se trouve aujourd’hui liée au déroulement des événements en Ukraine concerne l’élargissement de l’OTAN vers l’Est. Vous n’avez pas le sentiment d’avoir été trompé par vos partenaires occidentaux dans le cadre de l’élaboration des plans pour l’avenir de l’Europe de l’Est ?

Pourquoi n’avez-vous pas insisté sur une formalisation juridique des promesses faites en particulier par le secrétaire d’État américain James Baker relatives à l’absence d’expansion vers l’Est de l’OTAN ? Je le cite : « Il n’y aura aucun élargissement de la juridiction ou de la présence militaire de l’OTAN d’un seul pouce vers l’Est ». 

La question de l’élargissement de l’OTAN n’a dans l’ensemble pas été discutée et ne se posait pas au cours de ces années-là. Je dis cela en toute responsabilité. Aucun pays d’Europe de l’Est n’a soulevé cette question, y compris après la dissolution du pacte de Varsovie en 1991. Elle n’a pas non plus été soulevée par les dirigeants occidentaux.

Une autre question a en revanche été abordée : le fait qu’après la réunification de l’Allemagne, aucune extension des structures militaires de l’OTAN ni aucun déploiement de forces militaires supplémentaires de l’alliance ne devait avoir lieu sur le territoire de l’ancienne RDA. C’est dans ce contexte que M. Baker a prononcé les paroles mentionnées dans votre question. Des déclarations similaires ont été faites par M. Kohl et M. Genscher.

Tout ce qui pouvait et devait être fait pour consolider ce règlement politique a été fait. Et respecté. L’accord de règlement final avec l’Allemagne mentionnait qu’aucune structure militaire supplémentaire ne serait implantée dans la partie Est du pays et qu’aucune troupe additionnelle ni arme de destruction massive n’y seraient déployées.

Toutes ces dispositions ont été respectées jusqu’à ce jour. Nul besoin donc de prétendre que Gorbatchev et les dirigeants soviétiques de l’époque étaient des naïfs qui se sont laissés abuser. S’il y a eu de la naïveté, elle est intervenue plus tard, lorsque cette question a été soulevée et que la Russie a dans un premier temps répondu « pas d’objections ».

La décision d’élargir l’OTAN vers l’Est a finalement été prise par les USA et leurs alliés en 1993. Je l’ai dès l’origine qualifié d’erreur majeure. Cela constituait bien évidemment une violation de l’esprit des déclarations et assurances qui nous avaient été données en 1990. En ce qui concerne l’Allemagne, ces assurances ont été formalisées juridiquement et respectées.

Pour tous les Russes, l’Ukraine et la question de notre relation avec ce pays constitue un sujet sensible.  Vous êtes vous-même à 50% Russe et à 50% Ukrainien.  Sur la quatrième de couvertur de votre livre Après le Kremlin, vous indiquez que vous ressentez aujourd’hui une profonde douleur du fait des événements survenus dans ce pays. Quelles options voyez-vous pour une sortie de crise en Ukraine et à la lumière des événements récents, comment vont se développer les relations de la Russie avec l’Ukraine, l’Europe et les USA au cours des prochaines années ?

En ce qui concerne l’avenir immédiat, tout est plus ou moins clair : il est indispensable de se conformer intégralement aux dispositions arrêtées lors des négociations de Minsk du 5 et du 19 septembre dernier. La situation sur le terrain est encore très fragile. Le cessez-le-feu est violé en permanence. Mais au cours des derniers jours, l’impression qu’un processus s’est enclenché est devenue plus tangible. Une zone tampon a été créée, les armes lourdes en ont été retirées. Des observateurs de l’OSCE, dont des Russes, sont arrivés. Si l’