Poitiers/1278e: Le jour où la science, l’art et la civilisation reculèrent devant la barbarie (Who will stop the new Saracens’ razzia of historical truth?)

Bataille de Poitiers (Charles de Steuben, 1837, Versailles)
Dès le second siècle de l’Hégire, les Arabes deviennent les précepteurs de l’Europe. Voltaire
Sans Charles Martel (…), la France était une province mahométane. Voltaire
C’est un des plus grands événements de l’Histoire: les Sarrasins victorieux, le monde était mahométan. Chateaubriand
Il faut rendre justice au culte de Mahomet qui n’a imposé que deux grands devoirs à l’homme : la prière et la charité. (…) Les deux plus hautes vérités de toute religion. Lamartine (1833)
Cette bataille n’a pas l’importance qu’on lui attribue. Elle n’est pas comparable à la victoire remportée sur Attila. Elle marque la fin d’un raid, mais n’arrête rien en réalité. Si Charles avait été vaincu, il n’en serait résulté qu’un pillage plus considérable. (…) Sans l’Islam, l’Empire franc n’aurait sans doute jamais existé, et Charlemagne sans Mahomet serait inconcevable. Henri Pirenne (historien belge, 1922)
Monsieur Dubois demanda à Madame Nozière quel était le jour le plus funeste de l’Histoire de France. Madame Nozière ne le savait pas. C’est, lui dit Monsieur Dubois, le jour de la bataille de Poitiers, quand, en 732, la science, l’art et la civilisation arabes reculèrent devant la barbarie franque. Anatole France (1922)
Si à Poitiers Charles Martel avait été battu, le monde aurait changé de face. Puisque le monde était déjà condamné à l’influence judaïque (et son sous-produit le christianisme est une chose si insipide !), il aurait mieux valu que l’islam triomphe. Cette religion récompense l’héroïsme, promet au guerrier les joies du septième ciel… Animé d’un esprit semblable, les Germains auraient conquis le monde. Ils en ont été empêchés par le christianisme. Hitler (1942)
Bien des voix se sont élevées pour tenter de ramener la bataille à sa juste place. En vain, car, érigé en symbole, l’événement est passé à la postérité et avec lui son héros Charles Martel. Il appartient à ce fonds idéologique commun qui fonde la nation française, la civilisation chrétienne, l’identité européenne sur la mise en scène du choc des civilisations et l’exclusion de l’Autre. Françoise Micheau et Philippe Sénac (historiens mediévistes)
Martel 732, Le Pen 2002 Affiche FN
La Bataille de Poitiers (732) n’a jamais eu lieu. Nas E Boutammina. (2006)
Recent scholars have suggested Poitiers, so poorly recorded in contemporary sources, was a mere raid and thus a construct of western mythmaking or that a Muslim victory might have been preferable to continued Frankish dominance. What is clear is that Poitiers marked a general continuance of the successful defense of Europe, (from the Muslims). Flush from the victory at Tours, Charles Martel went on to clear southern France from Islamic attackers for decades, unify the warring kingdoms into the foundations of the Carolingian Empire, and ensure ready and reliable troops from local estates. Victor Davis Hanson
Je n’ai jamais entendu un Arabe s’excuser d’être allé jusqu’à Poitiers. Stéphane Denis (2001)
Aujourd’hui les bicots ont dépassé Poitiers. Tunisiano (groupe Sniper, 2003)
Aux frères musulmans résidant dans les pays de la coalition des sionistes et des croisés (…) sachez que le jihad est un devoir. (…) Vous avez l’occasion d’attaquer les chefs des infidèles sur leur propre sol du moment qu’il n’y a pas d’alliance entre vous et eux. Azzam (porte-parole americain, message aux membres des “communautés d’immigrés comme celles vivant en marge de la société dans “les banlieues misérables de Paris, de Londres et de Detroit”, ou celles venues en Amérique et en Europe pour étudier ou pour y chercher leur pain quotidien”, oct. 2010)
La distorsion discrète de la vérité historique a beau répondre à un impératif de cinéma spectaculaire, à mi-chemin entre western et film policier d’action, elle noie la complexité des situations politiques dans la contemplation sidérée d’une violence pure. Mais cette critique à caractère historique, qui est sévère, je le concède, ne doit pas nous empêcher de voir que Hors-la-loi a le mérite de faire entendre un point de vue nouveau, différent, celui de l’ancien colonisé ou de l’immigré ; qu’il tente d’établir une généalogie de la violence coloniale en évoquant la dépossession des terres et la misère paysanne […] ; et qu’il installe dans son ancienneté l’immigration ouvrière algérienne en France. Benjamin Stora
Que comprend le spectateur à l’issue de ce spectacle glaçant ? L’armée française, c’est la Wehrmacht ; la police française, la Gestapo ; les policiers français sont des tueurs psychomaniaques ; les terroristes du FLN sont les frères des résistants français de 1940-1944 ; la scène d’ouverture – les massacres de Sétif en mai 1945 – est une transposition d’Oradour-sur-Glane. Cette trame est intentionnelle. Les images d’archives de l’indépendance algérienne (juillet 1962) qui concluent le film renvoient à celles de la libération de Paris qui l’ouvrent. Le devoir appliqué de Bouchareb sera très bien noté au prochain congrès du FLN.
Cette séquence des massacres du 8 mai 1945 à Sétif dure six minutes. Six minutes de désinformation historique absolue ! Bouchareb montre des civils algériens pacifiques, aveuglément mitraillés par les forces de l’ordre. Les soldats, les policiers et les civils tirent les musulmans comme des lapins dans les rues de Sétif. Des dizaines de cadavres sont alignés dans les rues. La répression fut en effet brutale mais elle n’interviendra que plus tard. On ne voit quasiment rien du massacre d’une centaine d’Européens, ni de la large politique d’amnistie qui suivra.
(A) Sétif, le 8 mai 1945. Quatre musulmans sont tués pendant le défilé de la Victoire (l’un voulut brandir le drapeau indépendantiste algérien) mais le premier massacre de masse concerne, ce jour-là, les Européens (109 tués et disparus, dont le maire socialiste de la ville). Il ne s’est pas agi d’une colère spontanée : les quelques émeutiers avaient préparé un plan d’insurrection prévoyant les assassinats d’Européens et l’installation d’un maquis dans le massif des Babors, au nord de Sétif. Il n’y a pas eu de tirs des colons par les fenêtres, ni de tirs de gendarmes à la mitrailleuse. La terrible répression (sur ordre du général De Gaulle) sera conduite dans les jours suivants. Elle fut d’une brutalité inexcusable (au moins 2 500 morts, mais loin des 40 000 victimes annoncées par la propagande du FLN), menée avec les méthodes impitoyables de l’époque mais suivie d’une large amnistie en 1946, totalement ignorée dans le film, et les suspects arrêtés en mai 1945 ne furent pas transférés à Paris.
Le FLN et le MNA sont nés en 1954 et pas en 1945 et De Gaulle n’était plus aux affaires en 1954. L’un des frères, Messaoud, affecté au 3e RTA, ne pouvait pas être parachutiste en Indochine (surtout largué à Diên Biên Phù par un C-130 américain !) ; après dix ans de service, il aurait dû être au moins sergent. Ce sont des harkis qui ont démantelé la plupart des commandos du FLN à Paris et la Main rouge, une organisation contre-terroriste montée par les services spéciaux, n’intervint jamais en métropole. C’est le FLN et le MNA qui ont pratiqué des noyades dans la Seine en 1961, pas la police (sauf un cas, jamais confirmé), qui n’a pas fait exploser de voiture en métropole. Le convoyage par le FLN d’autobus bourrés d’armes d’Allemagne vers la France est invraisemblable : il y avait assez de ports en Allemagne pour les embarquer. Valeurs actuelles

Qui arrêtera les nouveaux Sarrasins de la vérité historique ?

Multiplication des erreurs historiques (émeutiers arrêtés en mai 1945 jamais transférés en France et amnistiés en 1946; héros qui ne pouvait être parachutiste; pas d’organisation contre-terroriste Main Rouge en Algérie mais en Tunisie, pas de casernes de harkis à Paris prises par le FNL, noyades dans la Seine des FLN et MNA faussement attribuées à la police française), concentration en une seule journée d’émeutes musulmanes de cinq jours et d’une répression française de 15 jours, inflation hors de toute proportion du nombre de victimes de la seule répression française, escamotage des premières victimes qui furent européennes (une centaine, aux cris de À bas la France” et “À bas les juifs”, sans compter les centaines de blessés et de musulmans assassinés pour leur francophilie), multiplication des anachronismes (expropriations,  pas de Jeeps en 1935, pas de FLN ou MNA avant 1954, pas de tirailleurs sénégalais à Sétif, pas de De Gaulle aux affaires en 1954), fausses images d’archives (bombardements filmés ailleurs qu’en Algérie, De Gaulle signant l’armistice de 1945 avec Roosevelt, Churchill et Staline) …

Au lendemain de la mort du président de la région Languedoc-Roussillon Georges Frêche qui avait non seulement tenté en vain de redonner a sa région son ancien nom de Septimanie

Mais aussi, mis à part son goût plutôt douteux pour les statues et notamment celles des plus grands massacreurs de la planète, vaillamment résisté contre la nouvelle tyrannie du politiquement correct de son propre parti …

(jusqu’a  faire mettre en berne tous les drapeaux de sa ville en 1982 lorsque le ministre des Relations extérieures de Mitterrand – le même Cheysson qui avait confirmé que la France ne ferait rien contre le coup d’Etat de Jaruzelski contre le syndicat Solidarnosc – était allé s’incliner en Algérie devant la tombe des soldats du FLN ou traité de sous-hommes des harkis un peu trop défaitistes!) …

Pendant qu’aux EU on licencie un commentateur de la radio publique pour avoir évoqué sa crainte des jihadistes comme on dénonce en France un politologue respecté qui s’est laisse piéger par Facebook alors qu’un porte-parole supposé d’Al Qaeda rappelle aux immigrés de l’Occident leur devoir de jihad …

Et en ce 1278e anniversaire de la bataille de Poitiers (Pardon: de  « l’Allée des martyrs ») voué comme les autres, sauf exceptions systématiquement disqualifiées comme droitistes (ou de vaines gesticulations contre les magnétoscopes japonais), à  l’indifférence du plus grand nombre voire au mépris quand ce n’est pas au négationnisme pur et simple de, historiens compris, nos dhimmis de service …

Qui vit, un 1er jour de Ramadan,  le Maccabée franc (et bâtard pilleur occasionnel d’églises lui-même) Charles Martel s’allier au Duc d’Aquitaine Eudes pour empêcher non seulement la mise à sac du sanctuaire national des Francs de Saint-Martin de Tours par le « serviteur du Miséricordieux » de la douce Cordoue Abd al-Rahmān

Mais porter un premier coup d’arrêt aux incursions musulmanes au nord des Pyrénées avant, mis a part quelques dernières razzias sous Charlemagne et Guillaume de Provence (ou jusqu’au XIXe siècle sur nos côtes par les pirates barbaresques à l’origine, qui le sait encore, à la fois de la création des Marines américains et de la conquête de l’Algérie), de les chasser définitivement de leurs bases de Septimanie justement …

Retour, avec Valeurs actuelles, sur la dernière razzia en date, contre la vérité historique cette fois, du cinéaste franco-algérien Rachid Bouchareb.

Qui, non content d’avoir fait sauver la France a ses Indigènes, justifie à l’avance leurs exactions dans son dernier film (Hors la loi), présentant la tragédie de Sétif du 8 mai 1945 comme le produit de la seule barbarie française …

8 mai 1945

Les mensonges de Sétif

François d Orcival

Valeurs actuelles

14/10/2010

Le général Henry Martin reçoit la reddition des populations du Constantinois.Pourquoi falsifier l’histoire ? Elle fut suffisamment dramatique. Mais il fallait la rendre épouvantable pour pouvoir justifier ensuite la terreur du FLN.

Rachid Bouchareb, le réalisateur du film Hors-la- loi (qui a fait un flop sur les écrans français), a vu des centaines de tués allongés et alignés sur les trottoirs de Sétif ; il a vu des hommes tirer des balcons, des soldats français procéder à des exécutions sommaires ; il a même vu des miliciens faire feu avec des fusils de chasse sur des manifestants musulmans pacifistes et désarmés.

Cette vision “cinématographique” de la tragédie de Sétif, le 8 mai 1945, a déclenché des passions justifiées contre son film. Est-il excusable ? Né à Paris de parents algériens, et non en Algérie, huit ans après les faits, Rachid Bouchareb ne fait qu’épouser la version algérienne de l’histoire. Celle qui a été forgée pour que la France plie le genou de la repentance et du remords. Ici, la vérité historique importe peu : c’est d’une “reconstruction” qu’il s’agit.

Roger Vétillard n’est pas algérien, mais il est né à Sétif et en 1945.

Il n’est ni journaliste ni historien mais médecin, un professionnel méticuleux et persévérant qui a voulu rassembler tout ce qui existait sur cette tragédie, laquelle l’a d’autant plus marqué qu’il devait y perdre deux cousins, avant que la guerre d’Algérie ne vienne bouleverser sa famille. Il a publié deux gros ouvrages sur le sujet et affirme, pièces à l’appui, que le « nombre de fausses informations qui circulent à propos des événements de mai 1945 est à peine imaginable». Il s’agit bien des « événements de mai 1945 » et non pas de la seule émeute de Sétif. Or on a lu tantôt que, “selon les autorités françaises”, ces événements auraient provoqué la mort de 15 000 Algériens, et tantôt de 45 000, selon les autorités algériennes… Les émeutes et la répression se sont déroulées du 8 au 22 mai 1945, soit durant quinze jours : l’armée, la police, la gendarmerie françaises, les milices armées ont-elles pu faire entre 1000 et 3000 tués par jour – c’est-à-dire dix ou vingt fois plus par jour que durant la guerre d’Algérie elle-même ?

Les archives existent, rapports de police, témoignages, comptes-rendus militaires, ordres échangés ; il y a même eu une thèse sur le sujet. Le service historique des armées a publié l’essentiel des pièces il y a déjà vingt ans. Roger Vétillard a repris dans son étude (parue en 2008) toute la matière disponible. L’historien Jean-Louis Planche a lui aussi cherché à reconstituer scrupuleusement la vérité.

Les drapeaux doivent être retirés, un policier tire…

Sétif est à l’époque une ville de 40 000 habitants située à 300 kilomètres à l’est d’Alger, dans le Constantinois. Le matin du 8 mai 1945, un cortège que l’on évaluera entre 4 000 et 8 000 manifestants, conduits par 200 scouts musulmans, se dirige vers le monument aux morts pour célébrer la victoire. C’est la raison pour laquelle, dans un pays qui est encore en état de siège, ce défilé est autorisé. Mais surgissent alors dans la foule des drapeaux algériens interdits, des banderoles nationalistes pour célébrer l’“Algérie indépendante”. Tout cela a été préparé. Le sous-préfet appelle la troupe pour dresser un barrage, mais ses hommes sont en petit nombre : les drapeaux doivent être retirés. Un policier tente de s’en emparer. « C’est le signal de la bagarre, écrit alors le général Henry Martin, qui commande le 19e corps d’armée à Alger. Des coups de feu éclatent ; les manifestants se répandent dans la ville, assaillant à coups de feu, de couteau ou de bâton, les Européens rencontrés. On entend : “Tuons les Européens”… »

Qui a tiré le premier ? Il semble bien que ce soit le policier, pour se dégager. En l’air ou à bout portant ? Un jeune manifestant tombe. Affolement. Des jeunes gens se mettent à attaquer le commissariat central. Puis c’est le déchaînement : jardiniers, commerçants, employés, colons, un directeur d’école, sont sauvagement agressés, atrocement mutilés. Le maire de la ville, socialiste nommé par les autorités de Vichy, est tué ; le chef de la section locale du parti communiste a les deux poignets tranchés. Le soir, on relève quatre morts parmi les émeutiers, mais vingt-huit parmi les Européens et quarante-sept blessés graves. À partir de ce moment, l’émeute s’étend dans tout le Constantinois.

Pour comprendre le déchaînement, ces événements doivent être situés dans le contexte du moment. L’Algérie compte alors trois départements français, soit six à sept millions d’“indigènes” musulmans et huit cent mille Européens. Alger a abrité le gouvernement provisoire du général de Gaulle, le pays a été bouleversé par les convulsions politiques qui ont déchiré les Français. Le 10 février 1943, influencé par le kémalisme, le panarabisme et la propagande allemande qui cherche à soulever les populations locales contre la tutelle française, Messali Hadj, créateur du Parti populaire algérien, lance un manifeste réclamant le pouvoir et l’indépendance. Un pharmacien de Sétif, précisément, Ferhat Abbas, se joint à lui. Pour calmer ces revendications, le général de Gaulle publie le 7 mars 1944 une ordonnance reconnaissant à tous les habitants d’Algérie l’égalité des droits, mais sans leur accorder la citoyenneté française et le droit de vote. « Trop tard », commente Ferhat Abbas.

L’agitation antifrançaise, alimentée par différentes sources, se développe. Quelques-uns des trente mille prisonniers allemands, internés – et oubliés – dans leurs prisons du Constantinois, parviennent à s’évader ; certains rejoignent les rangs des insurgés. Au moment où il le nomme en Algérie, au mois d’août 1944, le général de Gaulle donne au général Martin une consigne stricte : « Empêcher l’Afrique du Nord de glisser entre nos doigts pendant que nous libérons la France. »

Les événements étrangers précipitent les choses : le Japon humilie la France à Hanoi, le 9 mars 1945. La conférence des Nations unies qui s’ouvre le 25 avril à San Francisco fait miroiter leur indépendance aux peuples encore sous tutelle impériale. Une rébellion surgit en Syrie et au Liban, le Général doit y envoyer des renforts et bombarder Damas, avant de céder sous la pression britannique. « En Algérie, écrit-il dans ses Mémoires de guerre, un commencement d’insurrection, survenu dans le Constantinois et synchronisé avec les émeutes syriennes, a été étouffé par le gouverneur général Chataigneau. » Dès le 1er mai, des incidents ont en effet éclaté à Alger (la police a tiré), à Oran, à Mostaganem et ailleurs. On crie “À bas la France” et “À bas les juifs”. Les autorités redoutent la répétition de ces incidents au moment où l’Allemagne capitule ; la troupe est consignée.

Au lendemain de la terrible journée de Sétif, l’insurrection se répand. Elle éclate à Guelma, sous préfecture de 16 000 habitants dont 4 000 Européens. L’émeute dure cinq jours de suite. Au début, la police et la troupe ont tiré en l’air. Mais cela dégénère. “À bas de Gaulle ! À bas Churchill et les juifs !” Le jeune sous-préfet de Guelma, gaulliste musclé, héros de la Résistance, André Achiary, ne dispose pour maintenir l’ordre que d’un faible dispositif. Il décide de former des milices d’Européens armés. Et là se produisent des représailles et des exécutions sommaires.

Le 11 mai, les autorités d’Alger ont reçu un télégramme du général de Gaulle : « Veuillez affirmer publiquement la volonté de la France victorieuse de ne laisser porter aucune atteinte à la souveraineté française sur l’Algérie. Veuillez prendre toutes mesures nécessaires pour réprimer tous agissements antifrançais d’une minorité d’agitateurs. » Le commandement militaire estimera le nombre des insurgés à 40 000. « Dès l’annonce des premières révoltes, observe Roger Vétillard, les chars, l’aviation, dans une moindre mesure l’artillerie et, plus tard, la marine, participent à la remise en ordre du territoire. »

Conformément aux consignes reçues de Paris, la répression est sans pitié. Des villages situés autour de Sétif, Guelma et Kherrata, sont rasés. L’historien Jean Lacouture a également retenu que « des unités de troupes noires tuèrent et pillèrent pendant quarante-huit heures ». Ces différents faits nourrissent l’accusation des massacres. Ce qui ressort des archives militaires et des travaux de Vétillard en tempère non la réalité mais la dimension. Ainsi, de combien d’avions l’état-major dispose-t-il pour ses opérations ? De douze chasseurs et douze bombardiers légers. Combien effectuent-ils de missions d’assaut ? Vingt en quinze jours. La marine ? Un croiseur, le Duguay-Trouin, au large de Bougie. Le 10 mai, au plus fort de l’insurrection, il tire vingt-trois coups de 155 pour disperser des rassemblements des tribus insurgées.

Relevées en 1945, les pertes côté européen sont, selon les sources, de 102 à 113 victimes ; il y a deux fois plus de blessés. À cela s’ajoutent quelque 800 musulmans assassinés par les émeutiers pour leur francophilie. Côté musulman, le commandement militaire dénombre alors 2 628 tués ; le quotidien l’Humanité cite à l’époque le chiffre de 6 000. C’est la radio du Caire qui, la première, parlera de 45 000 victimes, bilan qui sera par la suite officialisé par le régime algérien. Plus on s’éloigne des événements, plus le chiffre gonfle : le 8 mai 2003, le quotidien officiel du parti gouvernemental, El Moudjahid, cite le chiffre de 100 000 ! Les corps ont-ils tous disparu dans la chaux vive ? Qui furent donc les responsables de cette répression ? Le gouverneur général de l’Algérie, Yves Chataigneau, était un gaulliste que les pieds-noirs avaient baptisé Mohammed en raison de ses sympathies musulmanes ; il agissait sous les ordres du ministre de l’Intérieur, le socialiste Adrien Tixier ; le ministre de l’Air, responsable des ordres donnés à l’armée de l’air, était le communiste Charles Tillon. « Le mouvement insurrectionnel, écrivit le gé néral Martin, n’a pas été l’oeuvre de fa méliques mais de fanatiques et de racistes. Le mouvement n’avait pas pour but initial la guerre sainte, mais cet argument fut employé par les meneurs pour décider la masse et la fanatiser…»

Était-il nécessaire de faire passer cette terrible répression pour de la barbarie, d’en gonfler jusqu’à l’absurde le nombre des victimes ? Sans doute le fallait-il pour excuser et justifier les massacres du FLN qui allaient commencer neuf années plus tard.  François d Orcival

À lire

Sétif, mai 1945, massacres en Algérie, de Roger Vétillard, Éditions de Paris, 588 pages, 39 €.

Sétif 1945, histoire d’un massacre annoncé, de Jean-Louis Planche, Perrin, 422 pages, 22,90 €.

La Guerre d’Algérie par les documents, tome 1, collectif. Service historique de l’armée de terre, 550 pages, 49 €.

Voir aussi:

Cinéma. De l’argent public devait-il financer cette œuvre de fiction qui dessert l’histoire?

Hors-la-loi : un mauvais film

Frédéric Pons

Valeurs actuelles

27/05/2010

Fiction manichéenne de facture médiocre, dévaluée par de nombreuses erreurs historiques, l’oeuvre de Rachid Bouchareb est bien une apologie caricaturale du FLN algérien. Notre envoyé spécial à Cannes a vu le film.

Des motards en grande tenue pour l’escorte, des limousines pour l’équipe du film, puis le tapis rouge du Palais des Festivals, foulé au rythme d’une danse arabe, les embrassades du petit monde du cinéma… Deux heures dix-huit minutes plus tard, la salle applaudit, debout. Des youyous de triomphe montent de quelques rangs. Je reste assis, comme quelques festivaliers. À côté de moi, deux Slaves applaudissent, surexcitées. Elles sont russes, me disent qu’elles ont “adoré”. Sans doute l’habitude des films de propagande, ce qu’est Hors-la-loi.

Représentant l’Algérie à ce 63e Festival du cinéma, ce film militant est le porte-voix d’une lecture univoque et haineuse de l’Histoire : celle du FLN, le pilier de la nomenklatura totalitaire qui contrôle l’Algérie depuis 1962, après l’avoir ruinée.

Ce film manichéen transpire la haine, quoi qu’en dise son réalisateur, Rachid Bouchareb, et quel que soit le talent de ses principaux acteurs, Jamel Debbouze, Roschdy Zem, Sami Bouajila.

« Il s’agit d’une œuvre de fiction », soutient Bouchareb. Ce qui peut, en effet, lui donner le droit de prendre des libertés avec l’Histoire, comme d’autres cinéastes l’ont fait avant lui. Mais – c’est lui qui le dit – Bouchareb, citoyen français d’origine algérienne, a voulu faire de son film un « rappel historique pour les jeunes générations qui ont le droit de connaître l’histoire. » L’intention est louable. Le résultat l’est nettement moins.

Indigènes, son précédent film, était plutôt sympathique par son sujet – l’hommage aux soldats africains de l’armée française –, par la revendication qu’il portait – accorder enfin les droits promis par l’État français à ces anciens combattants. Il l’était moins par l’intention cachée : la mise en accusation de l’ingratitude de la France et l’encouragement à sa repentance. Malgré son traitement un peu scolaire, Indigènes réussissait à susciter une certaine empathie à l’égard de ces combattants, si mal récompensés par notre pays.

Rien de tel pour Hors-la-loi. Le film surprend d’abord par la médiocrité de la mise en scène et le jeu laborieux de ses acteurs. À l’exception de Debbouze, ils déclament assez platement le manuel du parfait petit révolutionnaire tiers-mondiste. Bouchareb revendique l’esprit d’Elia Kazan dans Viva Zapata ou de Sergio Leone pour Il était une fois en Amérique. On en est très loin. Les critiques de cinéma du Figaro (« Un feuilleton lisse, raplapla, amidonné ») et de Libération (« Académisme vernissé… Saga sans souffle… Fiction bancale qui ne sait pas trop où elle va… ») ont vu juste. Le jury du Festival a lui-même complètement ignoré le film dans son palmarès.

Cette histoire de trois frères algériens, venus en France après les massacres de Sétif en mai 1945, se veut édifiante. L’un (Debbouze) devient souteneur à Pigalle et organise des matchs de boxe. Les deux autres (Zem et Bouajila) basculent dans la lutte clandestine armée au service du FLN. Ils massacrent des policiers français, étranglent des opposants ou rackettent des compatriotes rétifs à leur cause. Des séquences sur le sort de ceux qui fument ou qui rejettent la cause nationaliste annoncent les atrocités qui seront commises au nom de la révolution ou de l’islam rigoriste : combien de musulmans auront les lèvres et le nez coupés, pour l’exemple ! Combien de fils d’Algérie restés fidèles à la France seront assassinés par le FLN, avant comme après l’indépendance ! Mais le film ne montre rien de ces massacres de masse entre Algériens.

Hors-la-loi raconte une histoire à sens unique, dans une tonalité antifrançaise sous-jacente, niée par l’équipe du film que la polémique a visiblement agacée. À Cannes, chacun a cherché, à sa façon,à désamorcer la tension. Jamel Debbouze a joué sur son humour sautillant et Bouchareb a feint d’abord l’innocence : « Je fais juste du cinéma. Je voulais simplement procurer au spectateur de grandes émotions. » Il en a appelé à sa liberté d’artiste : « Tout le monde a le droit de s’exprimer, Français comme Algériens. Le spectateur verra bien que mon film n’a aucune animosité contre la France. » Plus tard, il livrait enfin la clé de sa démarche militante : « Le film est destiné à ouvrir un débat. Il serait grand temps de raconter l’histoire du colonialisme : dire que l’Algérie n’était quand même pas le paradis pour les indigènes. Maintenant, l’abcès est crevé avec le film. Il faut aller vers des choses positives. »

Le problème est là : Hors-la-loi est malhonnête parce qu’il ne retient que des “choses négatives”. Que comprend le spectateur à l’issue de ce spectacle glaçant ? L’armée française, c’est la Wehrmacht ; la police française, la Gestapo ; les policiers français sont des tueurs psychomaniaques ; les terroristes du FLN sont les frères des résistants français de 1940-1944 ; la scène d’ouverture – les massacres de Sétif en mai 1945 – est une transposition d’Oradour-sur-Glane. Cette trame est intentionnelle. Les images d’archives de l’indépendance algérienne (juillet 1962) qui concluent le film renvoient à celles de la libération de Paris qui l’ouvrent. Le devoir appliqué de Bouchareb sera très bien noté au prochain congrès du FLN.

Cette séquence des massacres du 8 mai 1945 à Sétif dure six minutes. Six minutes de désinformation historique absolue ! Bouchareb montre des civils algériens pacifiques, aveuglément mitraillés par les forces de l’ordre. Les soldats, les policiers et les civils tirent les musulmans comme des lapins dans les rues de Sétif. Des dizaines de cadavres sont alignés dans les rues. La répression fut en effet brutale mais elle n’interviendra que plus tard. On ne voit quasiment rien du massacre d’une centaine d’Européens, ni de la large politique d’amnistie qui suivra.

Malgré les travaux incontestables du Service historique de la Défense et de spécialistes de la guerre d’Algérie, cette lecture caricaturale de l’histoire n’a guère suscité de réactions au sommet de l’État : Frédéric Mitterrand, le ministre de la Culture, argue de la liberté de la création artistique ; Hubert Falco, le secrétaire d’État aux Anciens Combattants, n’ayant pas vu le film, a simplement rappelé que « la mémoire et l’Histoire n’ont besoin que de vérité ».

Alertées par Lionnel Luca, député UMP des Alpes-Maritimes, les associations de rapatriés et de harkis se sont alors mobilisées pour dénoncer le « négationnisme » de ce film, accusé de gommer les souffrances des Européens et des musulmans fidèles à la France : « Mémoire amputée, mémoire bafouée », « Hors-la-loi : palme du mensonge », entendait-on à Cannes le 21 mai, au matin de la projection.

Près de 1 500 personnes avaient répondu à l’appel des associations pour un hommage calme et déterminé aux morts pour la France. Tous regrettaient le financement de ce film (20 millions d’euros, les deux tiers du budget) avec de l’argent public français, dont une contribution de France Télévisions et de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur présidée par le socialiste Michel Vauzelle. Fait exceptionnel, Bernard Brochand, le député et maire de Cannes, n’était pas en haut des marches ce 21 mai pour accueillir l’équipe du film, comme le veut la tradition. « Le Festival doit conserver sa liberté d’expression, expliquait David Lisnard, son premier adjoint et président du Palais des Festivals. Mais il n’est pas bon d’offenser la mémoire de certains. »

Coproducteur du film, Tarak ben Ammar a justifié Hors-la-loi : « Il faut donner à la jeunesse algérienne et française une mémoire. Ce film y contribuera. » Est-ce si sûr ? Le film sortira en salles le 22 septembre. Quel sera son impact auprès de ces Français toujours en quête d’identité, qui n’hésitent pas à brandir le drapeau algérien en signe de ralliement ? Quel effet de colère et de mimétisme pourrait provoquer Hors-la-loi dans une population mal intégrée que certains – politiques, trafiquants, religieux – voudraient manipuler. « Ce film orienté met du vinaigre sur la plaie », regrette André Mayet, responsable de la Maison des rapatriés de Cannes. Ou de l’huile sur le feu.

De Cannes, Frédéric Pons

Voir de même:

Histoire. Quand le cinéma bafoue la vérité des faits.

« Hors-la-loi » : un catalogue d’erreurs grossières

Frédéric Pons

27/05/2010

Avec l’aide du Service historique de la Défense, le général Maurice Faivre, Jean Monneret ou le préfet Roger Benmebarek, né à Constantine (son père fut administrateur en Kabylie en 1945 et 1946), ont dressé la liste des erreurs ou des oublis falsificateurs du film de Bouchareb, à commencer par l’affaire de Sétif, le 8 mai 1945. Quatre musulmans sont tués pendant le défilé de la Victoire (l’un voulut brandir le drapeau indépendantiste algérien) mais le premier massacre de masse concerne, ce jour-là, les Européens (109 tués et disparus, dont le maire socialiste de la ville). Il ne s’est pas agi d’une colère spontanée : les quelques émeutiers avaient préparé un plan d’insurrection prévoyant les assassinats d’Européens et l’installation d’un maquis dans le massif des Babors, au nord de Sétif. Il n’y a pas eu de tirs des colons par les fenêtres, ni de tirs de gendarmes à la mitrailleuse. La terrible répression (sur ordre du général De Gaulle) sera conduite dans les jours suivants. Elle fut d’une brutalité inexcusable (au moins 2 500 morts, mais loin des 40 000 victimes annoncées par la propagande du FLN), menée avec les méthodes impitoyables de l’époque mais suivie d’une large amnistie en 1946, totalement ignorée dans le film, et les suspects arrêtés en mai 1945 ne furent pas transférés à Paris.

Le FLN et le MNA sont nés en 1954 et pas en 1945 et De Gaulle n’était plus aux affaires en 1954. L’un des frères, Messaoud, affecté au 3e RTA, ne pouvait pas être parachutiste en Indochine (surtout largué à Diên Biên Phù par un C-130 américain !) ; après dix ans de service, il aurait dû être au moins sergent. Ce sont des harkis qui ont démantelé la plupart des commandos du FLN à Paris et la Main rouge, une organisation contre-terroriste montée par les services spéciaux, n’intervint jamais en métropole. C’est le FLN et le MNA qui ont pratiqué des noyades dans la Seine en 1961, pas la police (sauf un cas, jamais confirmé), qui n’a pas fait exploser de voiture en métropole. Le convoyage par le FLN d’autobus bourrés d’armes d’Allemagne vers la France est invraisemblable : il y avait assez de ports en Allemagne pour les embarquer.

« On reste ébahi devant tant d’erreurs d’ordre historique, matériel, chronologique et même intellectuel, et tant d’amalgames, écrit le préfet Benmebarek. En fait c’est une provocation, très volontaire, qu’ont voulue les producteurs et les sélectionneurs, à la fois dans un but commercial pour les uns, politique pour les autres. » Frédéric Pons, notre envoyé spécial à Cannes.

Cahiers de la mémoire, www.rogerbk.com

Voir également:

« Hors la loi », une héroïsation problématique
Benjamin Stora

Mediapart

22 septembre 2010

A peine a-t-il été montré à quelques personnes, dans le cadre du festival de Cannes, que Hors-la-loi a suscité une première polémique très idéologique. Depuis, les choses se sont décantées: des historiens ont pu visionner le film de Bouchareb. Ils ont constaté à quel point cette oeuvre remet en pleine lumière certaines zones d’ombre de notre passé et, au travers de l’évocation des massacres de Sétif, apporte un correctif à l’une des principaux domaines d’exercice de l’amnésie.

Une amnésie qui s’explique, en partie, par le fait que la plupart des fictions françaises traitant de la guerre d’Algérie se concentrent sur la séquence 1954-1962, mais délaissent les premiers événements et massacres, antérieurs à cette séquence. L’autre trou de mémoire que comble Hors-la-loi concerne la présence de l’immigration algérienne en France. Jusqu’ici, quelques films de fiction l’ont évoquée : Elise ou la vraie vie, le beau film de Michel Drach (1969), sur un scénario de Claude Lanzmann ; Les Sacrifiés, d’Okacha Touita (1983), Vivre au paradis, un film de Bourlem Guerdjou (1997), avec, notamment, Roschdy Zem ; et, enfin, Nuit noire, d’Alain Tasma, en 2004, consacré à la nuit du 17 octobre 1961 et à sa répression sanglante. Trois films d’une grande qualité, mais qui faisaient néanmoins l’impasse sur l’ancienneté de la présence algérienne en France.

En dépit des clarifications auxquelles il procède, le film de Bouchareb relègue dans l’ombre une quantité impressionnante de faits, et brouille même parfois la frontière de la réalité et de la fiction.

Sur cet enjeu éternel du rapport de l’histoire et de la fiction, rappelons que de nombreux films de guerre fonctionnent sur le mode de l’ellipse, de Voyage au bout de l’enfer à Platoon et à Apocalypse now. Ces ellisions du réel n’ont pas forcément de caractère problématique, car ces œuvres culminent dans une métaphysique de la guerre. Se voulant surtout comme un film d’action, Hors-la-loi n’est pas porté par une telle métaphysique : il s’enracine explicitement dans une chronologie historique précise, avant et pendant la guerre d’Algérie.

Quand il évoque les massacres de Sétif, en 1945, on aurait pu s’attendre à ce que la vraie durée des massacres (plusieurs semaines) nous soit restituée, avec leur localisation véritable (Guelma, Kherrata et non pas seulement Sétif). Le choix de la contraction mythologique dans une unité de temps de 24 heures est parfaitement adapté aux exigences du cinéma, mais il sert aussi l’impératif de sensationnalisme. Il a, cela dit, aussi pour inconvénient de tirer le film du côté de la mythologie.

Même remarque concernant l’évocation de la trajectoire des « porteurs de valise », les militants de la gauche française qui ont aidé le FLN : pour l’un (ou, comme dans le film, l’une) d’entre eux qu’animaient des sentiments amoureux, l’immense majorité de ces porteurs de valise avaient un agenda essentiellement idéologique, et ils ont fait sévèrement abstraction d’eux-mêmes. Jean-Luc Godard l’a montré dans Le petit soldat, (mais cette fois dans l’engagement en faveur de l’OAS).

Autre scène, autre concession à la part mythologique de la réalité : lorsque Bouchareb montre Sami Bouadjila dans l’usine, il imagine, en une scène improbable pour une situation d’hostilité, que celui-ci bat publiquement le rappel pour le FLN ! Cette organisation agissait dans un cadre strictement clandestin, et on imagine très mal une telle séquence…

L’évocation de la guerre ouverte entre le FLN et le mouvement indépendantiste rival, le MNA de Messali Hadj, n’est, quant à elle, guère plus convaincante : si on tuait un militant, ce n’était de toutes façons pas pour lui voler son frigidaire ! La distorsion discrète de la vérité historique a beau répondre à un impératif spectaculaire, elle noie la complexité des situations politiques dans la contemplation sidérée d’une violence pure. Le paroxysme est atteint avec deux attaques à main armée, qui raviront les amateurs de fusillades « asiatiques » à la John Woo : celle que Bouchareb imagine, dans une forêt francilienne, contre une fourgonnette de harkis ; l’autre, à l’encontre d’un commissariat de police, dans le but de se venger d’un gradé de la police responsable d’actes de torture, et au cours de laquelle l’un des acteurs, Rochdy Zem interprétant un militant du FLN, vide son chargeur de revolver, tenu à deux mains, sur les policiers.

Cette héroïsation du FLN est comparé subliminalement à la Résistance française des années 1940. Elle n’en demeure pas moins historiquement tout à fait problématique, car le FLN n’a porté la guerre officiellement qu’une seule fois sur le territoire français, en août 1958, avant de se raviser, en songeant à l’effet d’engrenage dramatique d’une telle stratégie.

Cette héroïsation a comme autre inconvénient de plonger dans l’invisibilité cette autre France, habitée d’anticolonialistes, auxquels les nationalistes algériens de l’époque vouaient une gratitude lucide. Hors-la-loi suggère un peu trop aisément que la France de cette époque était pareille à un bloc, retranché derrière sa bonne conscience postvichyste. Les militants algériens, toutes tendances confondues, n’ont jamais vu les choses ainsi.

(ce texte a été publié dans Marianne, 18-24 septembre 2010)

Benjamin Stora, auteur de Les immigrés algériens en France, une histoire politique (1912-1962), Ed Hachette, coll Pluriels, 2009.

Voir encore:

Réponse à Thierry Leclère (2010)
Guy Pervillé

3 octobre 2010

Ce texte est ma réponse à une mention désobligeante de mes prises de position au sujet du film « Hors-la-loi » de Rachid Bouchareb, que le journaliste Thierry Leclère vient de faire dans le n° 3167 du magazine Télérama daté du 25 septembre au 1er octobre 2010, à l’intérieur de son article intitulé « Pourquoi la droite réhabilite le colonialisme » (voir dans ce numéro, pp. 47-48, et sur le site http://www.telerama.fr/idees/pourquoi-la-droite-rehabilite-t-elle-le-colonialisme,60517.php).

Après avoir pris position sur mon site dans le débat suscité par la projection au festival de Cannes du film Hors-la-loi, film franco-algérien de Rachid Bouchareb, j’avais accordé un entretien téléphonique au journaliste Thierry Leclère, de Télérama, sur sa demande, il y a déjà plusieurs semaines. Une heure de discussion avait, du moins je le croyais, été utile pour clarifier les raisons de mes jugements désavouant ceux publiés d’abord par Yasmina Adi et plusieurs historiens sur Lemonde.fr le 5 mai 2010 [1], puis par Séverine Labat dans Le Monde des 27 et 28 juin 2010 [2]. Je savais que mes propos seraient utilisés par ce journaliste dans un article à paraître au moment de la sortie du film en salle, mais je n’imaginais pas quel usage il en ferait. En fait, il ne les a même pas cités, mais il s’est permis de me cataloguer de façon injurieuse parmi les auteurs qu’il croit devoir qualifier de « néoconservateurs » et de « révisionnistes » : « Cinquante ans après les indépendances, c’est donc tout un discours néoconservateur de réhabilitation de l’entreprise coloniale, très charpenté, avec ses relais médiatiques et ses auteurs fétiches (Daniel Lefeuvre, Guy Pervillé, Pascal Bruckner, etc.), qui a imposé son magistère, face à une gauche intellectuelle absente, tétanisée. Une gauche incapable de rétorquer à cette lame de fond révisionniste qui avance, façon Éric Zemmour, en thuriféraire du « politiquement incorrect ». (…) »

J’ai été très surpris d’apprendre que j’avais « imposé mon magistère », mais surtout choqué de me voir ainsi cataloguer, alors que je n’ai jamais tenté d’imposer la moindre position politique à qui que ce soit. Le seul but de mes publications est de faire avancer la connaissance historique, et pour cela de corriger les erreurs que je crois pouvoir discerner. Si donc je pratique un certain « révisionnisme », c’est uniquement dans la mesure où l’histoire n’est pas un dogme intangible, mais un chantier en perpétuel renouvellement par la critique et la « révision » des erreurs. C’est seulement dans cette perspective-là que l’on peut, bien entendu, discuter ou même contester les opinions que je crois devoir exprimer, et les erreurs que je peux moi aussi commettre.

Dans ma discussion téléphonique avec Thierry Leclère, j’avais dû lui concéder l’imprudence que j’avais commise en prenant une position critique sur le film de Rachid Bouchareb sans avoir pu le voir, en me fiant à une analyse de son scénario [3]. Maintenant que j’ai pu voir ce film, je peux enfin exprimer mon jugement final, en toute franchise.

Mon opinion sur le film de Rachid Bouchareb

Je dois d’abord reconnaître que j’ai dû « réviser » mon jugement, de deux manières contradictoires. D’une part, j’ai trouvé le nouveau film de Rachid Bouchareb, sur le plan de la technique cinématographique, bien meilleur que le précédent. Je comprends bien que certains puissent le trouver bon, voire très bon, et je partagerais ce jugement favorable si ce film pouvait être considéré uniquement comme une œuvre de « fiction ». Mais en tant qu’historien, je dois aussi tenir compte de la qualité de l’image de la guerre d’Algérie qu’il peut donner à son public, notamment les jeunes qui n’ont pas vécu cette guerre, et tout particulièrement les jeunes d’origine algérienne vivant en France. C’est en effet ceux-ci que visent en priorité l’auteur et les principaux acteurs, qui sont citoyens français mais aussi algériens par leur ascendance. L’appui enthousiaste apporté à ce film par les autorités algériennes [4] (contrastant fortement avec leur jugement mitigé sur le film précédent, « Indigènes »), quelle que soit la part réelle de l’Algérie dans son financement, suffirait à prouver que celui-ci, présenté à Cannes en tant que film algérien, est bien ce qu’il déclare être.

Mais l’État algérien ayant une doctrine officielle qui ne correspond pas nécessairement à la vérité historique recherchée par les historiens dans les pays où la recherche historique est entièrement libre, on ne peut sous-estimer la question de la valeur historique de ce film, ni s’en débarrasser en le considérant comme une pure fiction. En effet, il apparaît à travers de nombreuses déclarations du réalisateur qu’il a voulu restituer la substance d’une vérité historique trop longtemps méconnue, tout en se prévalant de la liberté que revendiquent les romanciers par rapport aux faits, aux temps et aux lieux. La conciliation entre ces deux buts ne va pas de soi, et on peut même les juger contradictoires. Or le fait est que le début et la fin du film donnent l’impression d’un engagement total au service de la justification de la cause nationale algérienne, ce qui explique l’appui enthousiaste que l’Algérie lui apporte. Même s’il est vrai qu’à l’intérieur de ce film le scénario introduit des nuances très bien venues, en distinguant nettement les caractères des trois frères, et en reconnaissant la violence extrême des méthodes de lutte employées par le FLN et imposées par lui à la population qu’il entraîne de gré ou de force, la fin gomme toutes ces nuances pour laisser l’image d’une unanimité nationale scellée par la répression du 17 octobre 1961 à Paris et par l’euphorie des fêtes du 5 juillet 1962 en Algérie [5].

Un autre reproche qu’un historien peut lui faire, c’est l’incertitude qu’il laisse planer à tout instant en alignant, avec des repères de dates souvent discutables, des épisodes dont le spectateur ne sait jamais, à moins d’être un spécialiste de l’histoire de la Fédération de France du FLN, s’ils sont vrais, ou seulement vraisemblables par déplacement d’épisodes réels dans l’espace ou dans le temps, ou enfin purement imaginaires, et inspirés par les film de gangsters américains, pourtant étrangers au sujet [6]. En regardant le film, le simple spectateur ne sait jamais s’il voit une scène historiquement crédible, une demi-fiction ou une pure fiction.

Mais cet inconvénient resterait supportable s’il n’y avait pas, dès les premières minutes du film, une séquence capitale qui met en évidence l’impossibilité de concilier la liberté du scénariste et la réalité historique. Cette séquence, qui ne dure que sept minutes, prétend nous montrer la répression impitoyable de la manifestation nationaliste du 8 mai 1945 à Sétif. On y voit une foule compacte, avançant en criant des revendications nationalistes pacifiques, tomber dans un véritable guet-apens ; le commissaire de police, voulant arracher un drapeau algérien et tirant au révolver sur le scout musulman qui le porte, donne ainsi le signal de l’ouverture du feu par les policiers, les gendarmes, les soldats, et même des civils français tirant depuis les balcons. Ce massacre froidement prémédité se solde par des dizaines ou des centaines de cadavres alignés le long des rues, sans victime innocente du côté français.

Or cette scène terrible n’est pas vraie. Même si l’on tient compte de l’impossibilité pratique de résumer en sept minutes ce que les films de montage présentent en une heure, cela n’excuse pas la présentation d’un mythe comme une vérité historique. Et c’est pourquoi mon jugement final est beaucoup plus sévère que celui que j’avais porté auparavant sur le film de Mehdi Lallaoui et Bernard Langlois (1995) et plus récemment sur celui de Yasmina Adi (2008). En effet, cette œuvre de « fiction », mais qui sera sans aucun doute perçue comme la révélation d’une vérité historique trop longtemps cachée par une bonne partie de son public, effacera tous les repères qui permettent encore, difficilement, de différencier ces deux genres. En conséquence, la vérité historique sera remplacée par le mythe, et sera elle-même perçue comme mythique.

Que sait-on du « massacre de Sétif » ?

En quoi le massacre du début du film est-il une fiction mythique ? Sans pouvoir raconter ici toute l’histoire de l’idée insurrectionnelle dans l’Algérie coloniale, essayons de résumer brièvement l’essentiel. Une fraction du Parti du Peuple Algérien (PPA) a porté l’idée que les Algériens devaient se préparer à une insurrection dès le début de la Deuxième guerre mondiale, mais le refus allemand de lui fournir une aide réelle a voué ce projet à l’échec. La fin de cette guerre signifiait donc celle de la dernière occasion de rejeter la souveraineté française sur l’Algérie, et le PPA clandestin se trouvait confronté à un dilemme : laisser passer cette dernière chance de profiter de la guerre pour se révolter, ou tenter à tout prix une insurrection dans l’espoir d’une intervention étrangère, en prenant le risque d’une répression terrible. Les chefs du PPA étaient très divisés sur cette question, mais on croit savoir par les historiens Mohammed Harbi et Annie Rey-Goldzeiguer qu’en avril 1945 son chef interné dans le sud algérois, Messali Hadj, avait tenté de s’évader pour aller prendre la tête d’un gouvernement provisoire algérien [7]. Cette évasion échoua faute d’organisation suffisante, et Messali fut éloigné au Sahara puis au Congo. Le PPA clandestin, utilisant comme couverture et comme instrument de mobilisation les Amis du Manifeste et de la Liberté (AML, association fondée par Ferhat Abbas pour populariser sa revendication d’un État algérien autonome, fédéré à la France), organisa de grandes manifestations à l’occasion du 1er mai, puis le 8 mai à l’occasion de la capitulation allemande. Le 1er mai, il y eut quelques morts à Alger et à Oran [8]. Le 8 mai, les manifestations furent organisées dans de nombreuses villes de l’est et de l’intérieur. Presque toutes se déroulèrent sans incident parce qu’elles respectèrent l’interdiction de déployer des drapeaux algériens et des slogans nationalistes, sauf à Blida, à Bône, à Sétif et à Guelma. Dans les deux premières villes, l’autorité française rétablit l’ordre sans causer de lourdes pertes [9]. Mais à Sétif et à Guelma, la situation dégénéra, sans que l’on puisse pour autant confondre les événements de ces deux villes.

Distinguons soigneusement les étapes successives de ce processus insurrectionnel :
1- À Sétif, le matin du 8 mai, le sous-préfet Butterlin laissa commencer la manifestation nationaliste autorisée la veille. Quand les manifestants arborèrent des drapeaux et des pancartes nationalistes, contrairement aux conditions imposées et acceptées, vers 9 heures, l’intervention du commissaire de police pour tenter d’arracher ces emblèmes provoqua une réaction violente, dans laquelle furent tirés les premiers coups de feu, sans que l’on sache avec certitude qui les tira, et si le scout porteur du drapeau fut bien le premier tué. Aussitôt après, le « service d’ordre » de la manifestation, armé ou ayant récupéré les armes prélevées sur les manifestants (armes à feu, armes blanches ou bâtons), massacra plusieurs dizaines de Français tout en fuyant la ville. Au même moment, le colonel Bourdila mit aux arrêts le sous-préfet, et prit en main le rétablissement de l’ordre, mais sans excès de violence.
2- À partir de Sétif, l’insurrection se répandit dans toutes les directions, mais surtout vers le nord, jusqu’à la mer. Dans de nombreuses villes et villages de colonisation, ainsi que dans les campagnes, des Français furent attaqués et certains massacrés par des Algériens musulmans, au cri de « Djihad », jusqu’à ce que les troupes (en grande partie algériennes, marocaines ou sénégalaises) interviennent à leur secours. C’est alors que la violence de la répression succéda à celle de l’insurrection.
3- À Guelma, le sous-préfet Achiary, ancien résistant, fut informé du soulèvement de Sétif par un coup de téléphone du préfet de Constantine. Quand les AML se décidèrent à manifester, vers 17 h 45, il marcha à leur rencontre et dispersa les manifestants en tirant un coup de feu en l’air ; l’un des manifestants fut mortellement blessé par un policier indigène. Mais le lendemain 9 mai, des rumeurs d’insurrection commencèrent à arriver des villages voisins. Il y eut en effet douze Européens massacrés dans leurs fermes le 9 et le 10 mai. Le sous-préfet Achiary réagit énergiquement en armant une milice de plusieurs centaines de civils français, et en écartant l’autorité militaire de la ville. Cette milice procéda à des centaines d’arrestations. Se croyant encerclés et gravement menacés, les miliciens jugèrent et exécutèrent sommairement plusieurs centaines [10] de prisonniers musulmans, dans la ville et dans les villages voisins.

Il nous faut souligner les points essentiels qui distinguent le processus constaté par les historiens de la version partiale qui est reprise par le film. D’abord, l’attribution de la responsabilité du premier mort (à savoir, le scout musulman portant le drapeau nationaliste) au commissaire de police n’est pas incontestablement démontrée. Non seulement parce que les récits divergent, mais aussi parce que, suivant deux témoignages indépendants et concordants, le premier mort aurait été, deux heures avant l’affrontement autour du drapeau, le contrôleur français du marché, Gaston Gourlier, dont le cadavre ne fut retrouvé qu’après la fin de l’émeute [11]. D’autre part, si la manifestation devait être pacifique, et si son service d’ordre avait soigneusement récupéré toutes les armes apportées par des manifestants, on ne peut que s’étonner de l’usage très meurtrier que ce prétendu « service d’ordre » en a fait aussitôt après la bagarre autour du drapeau algérien, comme l’avait fait déjà remarquer en 1952 l’historien et militant socialiste Charles-André Julien dans son livre L‘Afrique du Nord en marche [12]. Au contraire, les soldats musulmans commandés par l’autorité militaire française ont fait évacuer sans violence le marché où s’était rassemblée la masse des manifestants [13]. Mais au départ de Sétif, il s’est propagé une véritable insurrection qui s’est immédiatement traduite par des assassinats de civils européens, fonctionnaires ou non.

Je dois pourtant signaler l’opinion divergente exprimée dans son livre Sétif, mai 1945, histoire d’un massacre annoncé par Jean-Louis Planche [14] : d’après lui, les premiers coups de feu auraient été tirés sur le cortège des manifestants par des Français d’extrême-droite voulant se venger du maire socialiste Deluca. Cette interprétation, confirmée par les rapports du consul britannique à Alger John Carvell [15], m’inspire a priori un certain scepticisme, tant elle paraît correspondre au schéma bien connu d’interprétation des événements par le complot [16] . Mais quand bien même elle serait dûment vérifiée, elle n’affaiblirait en rien le rôle central de l’insurrection partie de Sétif, événement capital – mais totalement escamoté par le film Hors-la-loi – sans lequel rien de ce qui a suivi ne se serait produit, y compris la répression absolument démesurée de Guelma.

En effet Guelma, ville située à 185 km à l’est de Sétif, a connu un processus tout différent. La manifestation du 8 mai, tardive, a été repoussée sans difficulté par le sous-préfet Achiary. Mais les deux jours suivants, des attaques visant des Européens dans les villages voisins ont semé la panique à Guelma, et provoqué la levée d’une milice, qui a arrêté, condamné et exécuté en dehors de toute légalité des centaines de musulmans. Contrairement à l’idée répandue par la gauche, la milice d’Achiary ne représentait pas « les fascistes », mais « la France combattante », c’est-à-dire la gauche résistante, y compris des communistes et cégétistes (qui furent ensuite exclus de leur parti ou syndicat) [17]. Le dernier épisode de ce processus tragique est resté au premier plan dans les mémoires, et il a effacé les précédents de la mémoire collective du nationalisme algérien. Les historiens ont le devoir de le reconnaître, mais aussi de refuser la confusion des lieux, le télescopage des étapes et l’exagération des bilans (qui restent néanmoins très déséquilibrés au détriment des musulmans).

Enfin, rappelons que le PPA clandestin, pour soulager les régions insurgées, donna un ordre d’insurrection générale pour le 24 mai, puis le décommanda parce que le risque d’une défaite totale était trop grand. Mais le contre-ordre arriva trop tard aux militants de Haussonvillers en Grande Kabylie [18], de Cherchell dans l’Algérois, et de Saïda en Oranie, où quelques actions isolées furent signalées.

Le bilan officiel enregistra une centaine de morts (et autant de blessés) français, parmi lesquels seulement douze morts dans les environs de Guelma, mais aucun dans cette ville, ce qui montre bien, comme l’a souligné Jean-Pierre Peyroulou, que l’insurrection fut bien réelle au départ de Sétif, mais pas à Guelma [19]. Au contraire, le nombre des victimes de la répression fut arbitrairement limité à 1.500 par le ministre de l’Intérieur Adrien Tixier, mais il ne convainquit personne à cause de la limitation à onze des victimes avouées de la répression à Guelma-ville, ce qui explique la rapide inflation des estimations proposées par des Français et par des étrangers aussi bien que par les nationalistes algériens et leurs soutiens arabes. Il n’y a pourtant pas la moindre preuve à l’appui du bilan de 45.000 morts que finirent par adopter les nationalistes algériens, sinon l’assonance (« les 45.000 morts de mai 1945 »). En réalité, contrairement à ce que beaucoup ont cru ou croient encore, il n’y a aucune preuve que le nombre des morts ait été supérieur à 10.000, voire à 5.000, nombre déjà énorme et sans précédent depuis la grande révolte de 1871. En l’absence de preuve, les historiens doivent prudemment préférer la sous-estimation à la surestimation, qui attise les ressentiments et les haines. Quant à la répression légale, elle fut limitée par la loi d’amnistie du 1er mars 1946, votée par l’Assemblée nationale constituante, qui permit la libération de presque tous les prisonniers. Mais des exécutions capitales de condamnés pour assassinat continuèrent jusqu’à la fin de l’année 1946 [20], et d’autres condamnés à perpétuité restèrent détenus en prison jusqu’en 1962 [21]. Selon Jean-Pierre Peyroulou, le colonel Halpert, procureur militaire, jugeait également nécessaire d’inculper les principaux responsables français de la répression de Guelma, et c’est le refus du ministre de l’Intérieur Le Troquer qui aurait poussé Halpert à se suicider le 15 février 1946, en sortant d’un entretien avec le ministre [22].

Une propagande incessante

Depuis lors, c’est la propagande du parti nationaliste PPA, puis celle du FLN, et enfin celle de l’État algérien indépendant, qui n’a pas cessé jusqu’à nos jours de répéter le nombre de 45.000 morts, et c’est la Fondation du 8 mai 1945, créée en mai 1990 par l’ancien ministre Bachir Boumaza, qui a lancé la revendication de repentance adressée à la France pour ce « crime contre l’humanité ». Cette revendication a été soutenue depuis mai 1995 par l’État algérien et présentée à la France en juin 2000 par le président Bouteflika. Le président Chirac espéra peut être éviter de la satisfaire en proposant la négociation d’un traité d’amitié franco-algérien en 2003, mais le vote de la loi du 23 février 2005 réhabilitant la colonisation française torpilla ce traité. Le candidat Nicolas Sarkozy fut le premier à repousser publiquement cette demande de repentance adressée à la France pour tous les crimes qu’elle a ou aurait commis en Algérie de 1830 à 1962 (et pas seulement en 1945). Le président Bouteflika semble y avoir renoncé, mais 125 députés de son Parlement ont déposé en février 2010 une proposition de loi réclamant le jugement de tous ces crimes (même ceux dont toutes les victimes et tous les auteurs étaient morts), heureusement non soutenue par le gouvernement algérien.

Tel est, rapidement résumé, le contexte dans lequel le film de Rachid Bouchareb doit être replacé si l’on veut comprendre la profonde indignation qu’il a soulevée parmi les anciennes victimes des insurrections nationalistes algériennes. Que son auteur en soit conscient ou non, il apparaît maintenant comme le principal instrument de cette revendication de repentance, et c’est pourquoi il a suscité des réactions qui dépassent de très loin celles que peut susciter habituellement un film controversé. Les Français d’Algérie se souviennent encore d’avoir été des victimes de la violence des insurgés, même s’il est vrai qu’à Guelma la répression a perdu toute mesure et toute justice. La mémoire des relations franco-algériennes doit impérativement être assainie, mais ce n’est pas en déformant la réalité historique de façon à transformer une insurrection manquée durement réprimée en un guet-apens exécuté de sang-froid que l’on y parviendra. Pour juger équitablement ce film, il faut tenir compte de tous ces éléments. Ses conséquences risquent d’être graves en renforçant le sentiment d’exil de nombreux jeunes franco-algériens qui se demandent pourquoi ils vivent en France et sont officiellement français. À moins que Rachid Bouchareb leur fournisse des réponses valables dans un troisième film, expliquant pourquoi leurs parents ont finalement choisi d’y rester, d’y revenir ou d’y venir après l’indépendance de l’Algérie [23]…

Cette affaire doit aussi nous inviter à réfléchir sur le rôle qu’a joué ou que n’a pas joué la presse française dans ces questions mémorielles, particulièrement depuis 1995. À plusieurs reprises, trois journaux se situant plus ou moins nettement à gauche (Le Monde, Libération, et L’Humanité) ont joué un rôle actif dans les campagnes d’opinion tendant vers une repentance de la France, même s’ils ne citaient jamais la revendication algérienne, qui est restée longtemps presque inconnue chez nous. Qu’on me permette de citer Le Monde, puisque j’y suis abonné de longue date. J’ai plusieurs fois signalé à l’un de ses responsables que les articles du journal, même ceux dont les auteurs paraissaient bien connaître l’Algérie, manifestaient une confusion flagrante entre l’histoire et une certaine mémoire, qui se distinguait de moins en moins de la mémoire officielle algérienne. Citant les estimations très élevées du nombre de victimes algériennes du 8 mai 1945 dans le Constantinois et du 17octobre1961à Paris publiées par Le Monde [24], j’avais déjà signalé qu’il était exposé à un « risque particulièrement important de déformation de la vérité historique par son souci de contribuer à une réconciliation franco-algérienne, réconciliation que je souhaite moi aussi de tout cœur mais que je ne crois pas possible dans les conditions actuelles ». Plus récemment, je lui ai fait part de ma réaction angoissée à l’éditorial du 21 mai 2010, intitulé « France-Algérie : le choc des mémoires, encore », dans lequel la direction du Monde prenait une position très nette en faveur du film de Rachid Bouchareb, en employant des expressions qui me donnaient à penser que le journal n’était pas en mesure d’arbitrer le conflit opposant le cinéaste franco-algérien à ses contradicteurs parce qu’il en partageait presque totalement la vision : « Dans cette petite ville (= Sétif) de la région du Constantinois, la répression de manifestations nationalistes algériennes – qui firent une centaine de morts dans la population française – prit des allures de massacre. L’armée et la police française ont tué des milliers d’Algériens – les chiffres vont de près de 2.000 à plus de 45.000 ; des dizaines de milliers d’autres ont été blessés. » Un peu plus loin : « La France, elle, a longtemps voulu occulter la tuerie de Sétif – un fait aujourd’hui avéré. » Et encore plus loin : « Les massacres de Sétif sont un fait historique ». Certes, ces déclarations se distinguent de la version officielle algérienne, qui est celle du film, par le fait que l’existence de victimes françaises est clairement rappelée. Mais parce que le processus historique réel de ces événements appelés globalement « le(s) massacre(s) de Sétif » n’est jamais détaillé (notamment la différence capitale entre Sétif et Guelma, dont le nom n’est même pas mentionné), le lecteur peut logiquement en conclure que ces pertes européennes, très inférieures à celles infligées aux « indigènes » par la répression coloniale, n’en sont qu’une conséquence logique, certes regrettable mais très secondaire, et finalement presque négligeable. Je concluais donc ainsi : « Je ne peux que vous confirmer mon inquiétude, de plus en plus forte, devant la manière qu’a Le Monde de rendre compte de la mémoire et de l’histoire algériennes, dans laquelle la première a clairement pris le dessus sur la seconde. Or j’estime que cette confusion est indigne d’un journal qui prétend encore être, me semble-t-il, un journal d’information avant d’être un journal d’opinion. »

Je ne veux pourtant pas conclure cette réponse à Thierry Leclère sans m’adresser à mes collègues historiens, pour leur demander s’ils ne voient pas le péril majeur auquel nous expose une situation dans laquelle la mémoire officielle algérienne, représentée aujourd’hui par le film de Rachid Bouchareb, serait perçue comme la vérité à laquelle les historiens travaillant en France devraient impérativement se soumettre, ou se démettre. N’est-il pas plus que temps de nous entendre enfin pour défendre les droits de l’histoire et des historiens dans un pays où ils ont été, longtemps, plus étendus qu’ailleurs ?

Guy Pervillé.
PS : J’ai essayé à quatre reprises, entre le 4 octobre et le 15 novembre 2010, d’obtenir un droit de réponse dans Télérama pour défendre le droit de ses lecteurs à une information objective : « Je vous informe que je viens de placer ma réponse sur mon site internet personnel, http://guy.perville.free.fr, qui se trouve sans difficulté en tapant mon nom sur Google. Je compte sur votre honnêteté pour permettre à vos lecteurs de juger par eux-mêmes la valeur de l’appréciation portée sur mon compte par votre reporter, et le fond du problème qui est l’appréciation que l’on a le droit de porter sur le film Hors-la-loi de Rachid Bouchareb ». Mais je n’ai pas obtenu l’honneur d’une réponse. Je dois donc me résigner à l’idée que les règles les plus élémentaires de la politesse ne valent pas à mon égard.

Pour me consoler, il me reste à citer une critique élogieuse de mon Atlas de la guerre d’Algérie (publié en 2003, réédité et mis à jour en 2011) : « Ce lumineux atlas raconte la colonisation et la guerre en Algérie en une série de cartes absolument sidérantes. (…) La géographie au secours de l’histoire éclaire cette guerre comme vous ne l’avez jamais vue et lui donne des correspondances et des échos insoupçonnés. Ce travail exceptionnel, dirigé par Guy Pervillé, historien à l’Université de Toulouse-Le Mirail, a bénéficié du savoir-faire de la géographe-cartographe Cécile Marin, qui avait déjà réalisé, chez le même éditeur, le précieux Atlas des religions. Même sur des débats ouverts comme le chiffrage des victimes du conflit, les sources militaires, universitaires et privées, croisées ici avec la plus grande rigueur, font de ce précis un outil indispensable pour tous les passionnés de l’histoire franco-algérienne. »

Thierry Leclère, in Télérama , n° 2779, 16 avril 2003, p. 67.

Comme quoi la roche tarpéienne n’est pas loin du Capitole… Ai-je donc démérité à ce point ? Comprenne qui pourra.
[1] Voir sur mon site http://guy.perville.free.fr, rubrique Textes, « Réponse à Yasmina Adi » (nouvelle version complétée).

[2] Voir sur mon site http://guy.perville.free.fr, rubrique Textes, « Réponse à Séverine Labat ».

[3] Plus tard, j’ai pu lire le petit livre de Jean Monneret, La désinformation autour du film Hors-la loi, paru en septembre 2010 aux éditions Atelier Folfer, BP 20047, 28260 Anet, 102 p., très pertinent même s’il est exagérément polémique.

[4] Soutien officiel du ministère algérien des Affaires culturelles, déclarations de M. Bedjaoui, président du Conseil constitutionnel (« J’ai vu Hors-la-loi en projection privée, je peux vous dire que ce film possède un souffle révolutionnaire exceptionnel et un patriotisme sans faille pour la cause algérienne »), de M. Abdelaziz Belkhadem, secrétaire général du FLN (« C’est un film historique qui condamne les crimes commis par les colonisateurs français »).

[5] En oubliant les massacres d’Européens qui, ce jour-là, firent des centaines de morts ou disparus à Oran.

[6] C’est ce qui explique les chapeaux évoquant les aventures d’Elliot Ness et sa lutte contre les gangsters des années 1930, que portent les principaux personnages au mépris de la vraisemblance historique.

[7] Voir Mohammed Harbi, Aux origines du FLN, le populisme révolutionnaire en Algérie, Paris, Christian Bourgois, 1975, pp. 21 et 110-111 et 178 (note 68), et Annie Rey-Goldzeiguer, Aux origines de la guerre d’Algérie, 1940-1945, de Mers-el-Kébir aux massacres du Nord Constantinois, Paris, Editions La Découverte, 2002, p. 238.

[8] Selon les rapports officiels, 2 tués à Alger et un à Oran parmi les manifestants. Voir La guerre d’Algérie par les documents, t. 1, L’avertissement, 1943-1946, Vincennes, Service historique de l’armée, 1990, p. 80.

[9] Un mort et un blessé grave parmi les manifestants à Bône, aucun à Blida, suivant un rapport officiel, op. cit., p. 208.

[10] Jean-Pierre Peyroulou, dans sa thèse Guelma, 1945, une subversion française dans l’Algérie coloniale, La Découverte, 2009, croit pouvoir estimer le nombre des victimes de la répression entre 646 (nombre fondé sur les plaintes des familles de « disparus », les commissions rogatoires et les enquêtes de police) et 2.000, estimation maximale donnée par Marcel Reggui (dans son enquête datée de 1946 présentée par le même historien, Les massacres de Guelma, Algérie, mai 1945 : une enquête inédite sur la furie des milices coloniales, Paris, La Découverte, 2005).

[11] Fait rapporté à Roger Vétillard (auteur du livre le plus récent, bientôt réédité en version complétée, Sétif, mai 1945, massacres en Algérie, Versailles, Editions de Paris, 2008, 589 p) par deux témoins indépendants l’un de l’autre.

[12] « En 1951, la commission centrale d’information et de documentation du MTLD, successeur du PPA, publia une brochure où elle raconta longuement « le génocide de mai 1945 » : un policier abat un porteur de pancarte de trois balles dans le ventre ; aussitôt les policiers « se groupent rapidement en face des manifestants, comme si le scénario avait été préparé à l’avance, et la fusillade commence. Puis à Sétif-ville, la loi martiale est proclamée ». Sans doute s’est-il passé entre-temps l’effroyable tuerie à travers la ville, mais à cela il n’est même pas fait allusion. Si le PPA n’y fut pour rien, pourquoi donc le cacher ? Et comment peut-on ajouter foi à une propagande qui fausse la réalité au point d’omettre entièrement un événement d’une exceptionnelle gravité ? » Op.cit., réédition Julliard 1972, p. 264.

[13] Rapport du colonel Bourdila reproduit dans La guerre d’Algérie par les documents, t. 1, p. 241 : « L’ordre (de faire évacuer le marché arabe où se trouvent réunis plusieurs milliers d’indigènes) est exécuté avec plein succès : pas un seul coup de feu n’a été tiré, malgré la découverte de cinq cadavres européens affreusement mutilés dont la vue exaspère gradés et tirailleurs. »

[14] Publié à Paris par les éditions Perrin, en avril 2006, il vient d’être réédité.

[15] Voir sur le site internet de la Ligue des droits de l’homme de Toulon, http://www.ldh-toulon.net/spip.php ?article4075.

[16] Schéma que l’on retrouve dans l’attribution du premier coup de feu ayant déclenché les deux grands massacres de Français d’Algérie en 1962, le 26 mars rue d’Isly à Alger et le 5 juillet suivant à Oran, à de mystérieux provocateurs supposés « barbouzes » ou membres de l’OAS, sans aucune preuve.

[17] La gauche socialiste et surtout communiste n’a pas cessé, depuis 1945, d’attribuer la répression aux « colonialistes » et aux « fascistes ». Mais l’historien algérien Mohammed Harbi a souligné, dès son premier livre paru en 1975 (Aux origines du FLN…, pp. 15-25, 110-112, et p.178 (note 68), que la vision la plus proche de la vérité avait été exprimée par un délégué du parti radical (parti de droite en Algérie) : « L’interprétation la plus appropriée de ces évènements est celle de P. Muselli qui à l’Assemblée consultative provisoire (séance du 10.7.1945), déclarait : »il est prouvé que tout le système de l’insurrection étendait sa toile sur l’Algérie entière. Si cette insurrection n’a pas été générale, c’est parce qu’elle a été prématurée et que l’incident de Sétif, qui est à l’origine des évènements, a éclaté inopinément. »

[18] Hocine Aït-Ahmed, Mémoires d’un combattant, L’esprit d’indépendance, 1942-1962, Paris, Sylvie Messinger, 1983, pp. 33 et 48.

[19] Selon J.P. Peyroulou, op. cit., pp. 13 et 340-341, « si l’on assista bien à un soulèvement algérien, spontané, dans les campagnes de Sétif, à la suite des émeutes qui suivirent la manifestation de Sétif, les violences survenues à Guelma relevèrent d’une autre nature ».

[20] Sur 128 condamnations à mort prononcées par les tribunaux militaires des trois départements, il y eut seulement 21 exécutions entre le 24 juillet et le 21 novembre 1946. La guerre d’Algérie par les documents, t. 1, p. 457.

[21] Ils furent libérés par les accords d’Évian. Voir le texte original de ces accords, reproduit en fac simile dans Vers la paix en Algérie, Les négociations d’Evian dans les archives diplomatiques françaises, Bruxelles, Bruylant, 2003, p. 407 : « Seront amnistiées toutes infractions commises avant le 30 octobre 1954 dans le cadre d’entreprises tendant à modifier le régime politique de l’Algérie ».

[22] Peyroulou, op. cit., pp. 268-269.

[23] Yves Lacoste l’a tenté dans son dernier livre, La question post-coloniale, une analyse géopolitique, Fayard, 2010, mais il a écarté sans examen sérieux (p. 25) le rôle majeur de la crise économique provoquée par le départ massif des Européens d’Algérie dans la relance massive de l’émigration algérienne vers la France.

[24] « En lisantLe Monde, je constate de plus en plus souvent que l’idée d’un bilan très élevé de la répression de mai 1945 paraît s’accréditer comme une vérité établie, alors que jusqu’à présent ce n’est pas le cas. Dans le n° du 10 mai 2005, p. 5, Florence Beaugé a écrit : « la « pacification », en causant entre 10.000 et 45.000 morts, a constitué le socle du nationalisme algérien ». Et le 30 août : « Dans cette allocution prononcée à Sétif – ville où furent massacrés des dizaines de milliers d’Algériens en mai 1945″, ce qui est certainement faux suivant tous les témoignages sérieux. Je ne le dis pas pour accabler cette journaliste que j’ai souvent citée pour établir des faits, mais il est très difficile de résister seule à un « bourrage de crâne » qui s’exerce continûment depuis des années. Et pas seulement en Algérie, puisque je lis dans Le Monde-Télévision des 2 et 3 octobre 2005 : « Une manifestation indépendantiste, sévèrement réprimée par l’armée française, fit ce jour-là (8 mai 1945) plusieurs milliers de morts parmi les Algériens (de 10.000 à 45.000 victimes selon les sources) ». Et un peu plus loin : « Il en va de même pour la nuit du 17 octobre 1961, au cours de laquelle des milliers de manifestants algériens furent tués par la police parisienne ».

Voir de plus:

Scénario de Hors La Loi
Général Maurice Faivre
17 mai 2010

« Je n’ai pas vu le film, mais j’ai analysé le scénario. Contrairement à ce que disent les historiens cités dans le Monde du 5 mai, il ne s’agit pas d’une guerre des mémoires, mais d’erreurs historiques grossières, conformes à la vérité historique du pouvoir algérien. » Maurice Faivre, historien
Le Film HORS LA LOI

Scénario de Olivier Lorelle et Rachid Bouchareb

Cette version du scénario comprend 134 séquences qui se suivent dans un ordre plus ou moins chronologique, et dont l’histoire peut se résumer comme suit :

Période 1935-1945.

Propriétaire dans la région de Sétif, M. Souni a trois fils qui sont les héros de cette histoire :

– Messaoud, 15 ans, transpire en bèchant les terres paternelles,

– Abdelkader, 14 ans, lycéen studieux, rédige contre un pourboire les rédactions de Gimenez, un riche pied noir bien habillé mais paresseux et cancre,

– Saïd, 13 ans, cireur de chaussures, est rabroué par les commerçants de Sétif.

Le caïd arrive en jeep et présente une ordonnance du tribunal les expulsant de leur terre au profit d’un colon. Ils se réfugient en banlieue de Sétif.

Le 8 mai 1945, les colons tirent par les fenêtres sur les manifestants, la mitrailleuse des gendarmes fauche des dizaines d’Arabes ; accompagnés du caïd, les sénégalais fouillent les mechtas et tuent Souni et ses filles.

Abdelkader est fait prisonnier par le lieutenant Gimenez, son ancien camarade ; il est interné à la prison de la Santé. Saïd venge la famille ; il tue le caïd à l’arme blanche et lui vole son argent.

Ces crimes de 1945 sont illustrés par des images d’archives : soldats en France et en Algérie, de Gaulle signant l’armistice !, bombardement des villages, tir sur des Arabes devant une raïma et dans une maison, morts alignés sur la route, puis jetés dans les gorges de Kherrata.

Période 1945- 1954

– Saïd amène sa mère au bidonville de Nanterre et se reconvertit dans la prostitution à Pigalle ; il élimine ses concurrents corses et monte une salle d’entraînement à la boxe,

– Messaoud s’engage ; il est parachuté au Vietnam où il incendie des paillotes ; prisonnier à Dien Bien Phu, il assiste au camp 113 à l’autocritique du colonel Mattei. Les images d’archives célébrent la victoire d’Ho Chi Minh.

– Abdelkader est endoctriné en prison ; rallié au FLN (avant que celui-ci n’existe), il est libéré, devient collecteur de fonds et responsable de zone 1 à Paris.

Période 1955-1962

Messaoud est rapatrié du Vietnam, il rejoint Paris et travaille chez Renault avec Abd el Kader ; il se rallie au FLN et devient chef de commando, il entraîne ses équipiers au stand de tir de Pigalle, étrangle un responsable MNA et un réfractaire à la cotisation FLN ; marié à Zohra, il éprouve quelques remords.

– le colonel Mattei, affecté au SDECE, conseille le préfet Papon, il crée une cellule Main rouge qui noie les suspects dans le canal ou les livre pour exécution aux harkis de Paris ; les policiers fouillent et cassent ;>

– Abd el Kader refuse l’amour d’Hélène, costumière de théâtre et porteuse de valise ; grâce à un policier musulman, il pénètre dans un commissariat et tue le tortionnaire Picot ; Messaoud lui fait rencontrer le colonel Mattei ; ils essaient de se convertir l’un l’autre (sic) ; Mattei ferme le cabaret de Saïd,

– Messaoud pénètre dans une caserne des harkis et élimine toute une unité,

– le FLN incendie les dépôts d’essence en métropole,

– Saïd, qui hésite à rallier le FLN, recrute le Kid d’Alger, un boxeur qui met KO le champion de France-Nord ; il faut qu’il batte les Français et les nègres (sic), mais Abd el Kader refuse qu’il participe au championnat de France, il le réserve pour le championnat de l’Algérie indépendante ; il contraint Saïd à l’éliminer.

– après une nuit d’amour avec Abd el Kader, Hélène est tuée dans l’explosion de sa voiture piègée par Mattei.

– Abd el Kader et Messaoud se rendent dans une usine allemande d’armements, ils ramènent dans un port français deux bus chargés d’armes, ils sont surpris par Mattei au moment où ils vont charger un cargo tchèque ; une bagarre dans un entrepôt se termine par la mort de Messaoud, qu’un docteur français bienveillant ne peut sauver ; la mère des garçons se griffe le visage de douleur,

– lors de la manifestation du 17 octobre 1961, Abd el Kader est tué dans le métro par un policier ; Mattei s’exclame : tu as gagné !.

– en 1962, Saîd ramène sa mère et Zohra dans leur maison de Sétif, à moitié détruite. Ils regardent les photos de famille abandonnées par les colons.

COMMENTAIRES

La lecture du scénario inspire des réactions de rejet, que la vision des images pourra éventuellement corriger. Mais il ne fait pas de doute que les séquences décrites présentent une vision anticolonialiste et antimilitariste des évènements. Un certain nombre de faits sont réels, mais ils sont généralement instrumentalisés sous une forme antifrançaise. On peut comprendre l’idéologie nationaliste des frères algériens de Bouchareb, à condition de ne pas masquer son aboutissement : l’anarchie de l’été 1962, l’échec du combat pour la démocratie, la mise en place d’une dictature militaire diffusant une culture de guerre, la corruption de certaines élites, la révolte des kabyles et le terrorisme des islamistes radicaux.

D’autre part, la vérité historique est gravement malmenée. Voici quelques exemples :

la spoliation des terres a été pratiquée au 19ème siècle, mais à partir des années 1920, ce sont plutôt les Algériens qui achètent des propriétés agricoles ; les notaires de Sétif n’ont enregistré aucune expropriation, sauf pour cause d’intérêt public (barrage de Kherrata),

la jeep n’existait pas en 1935 ; le FLN et le MNA sont nés en 1954, et non en 1945,

les images d’archives sont falsifiées (films de 1955 transposés en 1945 – bombardements aériens et maritimes non filmés en Algérie – de Gaulle signant l’armistice (sic) de 1945 avec Churchill, Roosevelt et Staline)

les premières victimes à Sétif ont été des Européens ( 28 morts et 42 blessés graves) ; selon le général Tubert, chargé de l’enquête officielle, il y eut moins de 40 morts algériens ; tout était terminé le 8 mai à midi ; il n’y a pas eu à Sétif de tirs des colons par les fenêtres, ni de tirs de gendarmes à la mitrailleuse,

le film épargne les tirailleurs algériens, qui sont cependant intervenus à Sétif ; la mise en scène des Sénégalais ne peut qu’encourager le racisme anti-noir, or les Sénégalais ne sont pas intervenus en ville de Sétif où résidaient les héros du film

la répression du 8 mai fut rapide et sans doute trop brutale, mais ce n’est pas un génocide ; 45.000 est à peu près le nombre des manifestants ; les historiens compétents font une estimation de 3.000 à 6.000 victimes musulmanes,

les suspects arrêtés en mai 1945 n’ont pas été transférés à Paris et ont bénéficié de l’amnistie de 1946,

Messaoud, affecté au 3ème RTA, ne pouvait pas être parachutiste ; après 10 ans de service, il aurait dû être au moins sergent,

le SDECE était chargé de la lutte contre le FLN hors de France, où la DST était compétente ; les cartes d’identité ne révélaient pas l’appartenance à un service secret,

de Gaulle en 1954 n’était pas aux affaires

des harkis de Paris ont été tués au combat, mais leurs casernes n’ont pas été prises par le FLN ; en revanche les harkis de Paris ont démantelé la plupart des commandos de choc du FLN à Paris (réf. Rémy Valat)

la Main Rouge est une organisation de contre-terroristes qui a sévi en Tunisie ; en métropole, il s’est agi d’un canular monté par le commandant Garder (rapport de la S/direction des Affaires criminelles du 6 août 1961),

c’est le FLN et le MNA qui ont pratiqué des noyades dans la Seine tout au long de l’année 1961 ; la responsabilité de la police n’est signalée que dans un seul cas, qui reste d’ailleurs à confirmer ; la police ne s’est pas livrée à des explosions de voiture en métropole,

le passage d’autobus américains de RFA en France n’est pas vraisemblable, il y avait des ports en Allemagne pour charger l’armement. AEK et Messaoud avaient-ils le permis de conduire des cars ?

DOCUMENTS D’ARCHIVES

Des documents officiels contredisent la thèse du génocide de 1945. Ils sont ignorés de Bouchareb :

Message du général de Gaulle au Gouverneur général : « Prendre toutes mesures nécessaires pour réprimer tous les agissements anti-français d’une minorité d’agitateurs »

dans son Testament (1994), Ferhat Abbas condamne « les organisateurs d’émeutes, ceux qui avaient poussé à la violence des paysans désarmés…ceux qui tels des chiens sauvages se sont jetés sur Albert Denier, secrétaire de la section communiste, auquel un salaud sectionna les mains à coup de hache »

la délégation du parti communiste auprès du GG, composée de Joannes, Ouzegane et Caballero, dénonce le 10 mai « les provocations des agents hitlériens du PPA… »,

(référence probable au CARNA)

le colonel Bourdilla, commandant la Subdivision de Sétif, donne l’ordre formel ( le 8 mai à 9.00h) de ne pas tirer, sauf cas de légitime défense.

D’autre part, le colonel Montaner, qui commandait la Force de Police auxiliaire, dément la thèse du massacre massif et des dizaines de corps jetés dans la Seine le 17 octobre 1961 (revue Guerres mondiales et conflits contemporains, n°206/2002).

Faut-il rappeler qu’au 19ème siècle, la colonisation n’est pas considérée comme un crime ; c’est même une idéologie républicaine que célèbre Victor Hugo : « un peuple éclairé va trouver un peuple dans la nuit ». Albert Sarraut et Léon Blum expriment les mêmes sentiments.

On reste ébahi, écrit le préfet Ben M., devant tant d’erreurs d’ordre historique, matériel, chronologique et même intellectuel, et tant d’amalgames…Le peu de vraisemblance historique apparaîtra au plus naïf des spectateurs français, mais il faut se rendre compte que ce scénario a été écrit pour un autre public, algérien et populaire…Il en résulte la conclusion que le film est mauvais, mais aussi que le cinéaste est mauvais et infantile…En fait c’est une provocation, très volontaire, qu’ont voulue les producteurs et les sélectionneurs, à la fois dans un but commercial pour les uns, politique pour les autres.

Ce film n’est donc pas de nature à apaiser les relations franco-algériennes, ni la haine des jeunes instrumentalisés par le radicalisme politique.

Voir de même:

Le film « Hors-la-loi » de Rachid Bouchareb : les guerres de mémoires sont de retour, par Yasmina Adi, Didier Daeninckx…
Le Monde

05.05.2010

Les vérités officielles et les dénonciations de l' »anti-France » qui ont sévi à l’époque des guerres coloniales sont-elles de retour ? Le film Hors-la-loi de Rachid Bouchareb, qui va être présenté au Festival de Cannes et sera sur les écrans en septembre 2010, a déjà donné lieu à de surprenantes réactions, qui ne peuvent rester sans réponse.

Le film raconte les parcours de trois frères, témoins des massacres de Sétif en mai 1945 et qui vivent ensuite en France, où ils seront plongés dans les excroissances en métropole de la guerre d’indépendance algérienne. Symptôme du retour en force de la bonne conscience coloniale dans certains secteurs de la société française, avec la complicité des gouvernants, un député a lancé une campagne contre ce film avant même son achèvement, campagne relayée – ce qui est plus grave – par un secrétaire d’Etat.

A l’automne 2009, fâché de la manière dont le scénario évoquait les massacres de Sétif et l’aide apportée par des Français aux militants indépendantistes algériens, le député UMP des Alpes-Maritimes Lionnel Luca, vice-président du conseil général de ce département, a discrètement saisi le secrétaire d’Etat à la défense et aux anciens combattants Hubert Falco, par ailleurs maire de Toulon. Et dans une lettre à ce dernier du 7 décembre 2009, il dénonçait le concours financier apporté par le Centre national du cinéma (CNC) à ce film qu’il n’avait toujours pas vu : « On peut s’interroger sur cette volonté d’encourager une repentance permanente que le président de la République a plusieurs fois condamnée. A défaut de pouvoir intervenir sur le CNC, je vous saurais gré de bien vouloir veiller à ce que la sortie du film ne puisse être cautionnée par les officiels français. »

Précisant le sens de sa démarche, Lionnel Luca a déclaré le 23 avril 2010 à Paris-Match : « J’ai saisi le secrétaire d’Etat à la défense et aux anciens combattants dès que j’ai eu connaissance du scénario. Celui-ci l’a transmis au service historique du ministère de la Défense (SHD), qui a confirmé que de nombreux faits sont erronés et réinterprétés. Ce que je voulais avant tout, c’est que le film ne soit pas dans la sélection officielle française. Le projet me dérange. Il ne représente pas la France mais l’Algérie, cela me convient. » A ses yeux, en somme, le financement de la création devrait dans ce domaine être soumis à un label d’Etat définissant ce qui est ou non « historiquement correct ».

Fruit d’une coproduction franco-algéro-tuniso-italo-belge, ce film est d’abord une œuvre libre qui ne saurait se réduire à une nationalité, ni à un message politique et encore moins à une vision officielle de l’histoire. Œuvre d’un cinéaste à la fois français et algérien, son producteur pouvait le présenter à la sélection officielle du Festival de Cannes en tant que film algérien ou film français. Il a choisi la première option (à l’inverse d’Indigènes, présenté comme film français à Cannes et algérien aux Oscars), les films français de qualité étant déjà nombreux à prétendre figurer dans une sélection nécessairement limitée. Et contrairement à ce qu’avance M. Luca, il n’y a rien de choquant à ce que l’essentiel du financement de Hors-la-loi vienne de France (parmi ses financeurs, figurent France 2 et France 3, Canal+, Studio Canal, Kiss Films – la société de Jamel Debbouze –, la région PACA, l’ACSE, Ciné-cinéma et le CNC). L’apport venant d’Algérie ne représente qu’environ 20 % du budget, dont une bonne part en prestations valorisées. Un apport qui, en l’occurrence, n’a été assorti d’aucune pression ni demande particulière.

Dans un courrier adressé le 15 janvier 2010 au député, Hubert Falco a affirmé que son ministère avait en fait saisi dès le 18 juin 2009 – donc avant l’intervention du député – le service historique de la défense « pour analyser le contenu historique du scénario » : « [Le SHD] confirme qu’un certain nombre d’erreurs et d’anachronismes en parsème l’écriture. Ces invraisemblances, parfois grossières, montrent que la rédaction du scénario n’a été précédée d’aucune étude historique sérieuse. Elles ne manqueront pas d’être relevées par les spécialistes lors de la sortie du film en salles. Au vu de ces éléments, et sous réserve que la version définitive du film n’y apporte aucun correctif, il semble difficile que les pouvoirs publics puissent soutenir un film qui livre de notre histoire une version aussi peu crédible. Je veillerai pour ma part, au nom de la défense de la mémoire qui relève de mes attributions, à ne pas cautionner ce film. »

En septembre 2009, le général de division Gilles Robert, chef dudit service, avait en effet rendu un avis critique sur le scénario, répondant à la commande officielle. Nos réactions ne portent pas sur le contenu de cet avis, mais sur son principe même. D’ailleurs, ceux d’entre nous qui ont été invités comme historiens à voir le film ont aussi des réserves précises sur certaines de ses évocations du contexte historique de la période. Mais le travail d’un réalisateur n’est pas celui d’un historien et n’a pas à être jugé par l’etat. Personne n’a demandé à Francis Ford Coppola de raconter dans Apocalypse Now la guerre du Vietnam avec une précision « historique ».

L’évocation d’une page d’histoire tragique peut aussi bien passer par la fiction, avec ses inévitables raccourcis, que par les indispensables travaux des historiens.

Dans le cas du film de Bouchareb, le problème de fond est ailleurs : des pressions ont été exercées sur les chaînes de France Télévisions pour ne pas coproduire le film et sur les responsables de la sélection officielle du Festival de Cannes pour qu’il ne soit pas sélectionné. Tandis que le producteur a été l’objet de demandes inhabituelles venant de la présidence de la République et du secrétariat d’Etat à la défense et aux anciens combattants pour visionner – dans quel but ? – le film avant la date de sa présentation officielle aux jurés et au public du Festival de Cannes.

En même temps, des associations extrémistes appellent à perturber le Festival en protestation contre la sélection de ce film. Et la réaction de M. Luca – rejoint le 29 avril par le député UMP de Béziers Elie Aboud, président du groupe parlementaire d’études sur les rapatriés, qui n’admet pas  « qu’on utilise de l’argent public pour insulter la République » – est révélatrice : des milieux nostalgiques de la colonisation continuent de chercher à faire obstacle à la liberté de la création et à la nécessaire reconnaissance du passé colonial de la France. Ces députés déclarent espérer que la « Fondation pour la mémoire de la guerre d’Algérie », prévue par l’article 3 de la loi du 23 février 2005, qui présentait comme positive l' »œuvre de la France outre-mer », sera rapidement mise en place, « afin de mieux approcher la vérité ». Le pire est à craindre quand le pouvoir politique veut écrire l’histoire que nos concitoyens iront voir demain sur nos écrans.

Signataires : Yasmina Adi (réalisatrice), Didier Daeninckx (écrivain), François Gèze (éditeur), Guy Seligman (président de la SCAM) et Pascal Blanchard, Mohammed Harbi, Gilles Manceron, Gilbert Meynier, Gérard Noiriel, Jean-Pierre Peyroulou, Benjamin Stora, Sylvie Thénault (historiens).

Voir par ailleurs:

25 octobre 732

Charles Martel arrête une razzia arabe

Le 25 octobre 732, le chef des Francs, Charles Martel, arrête une armée arabe au nord de Poitiers. Les vaincus se retirent. C’en est fini des incursions musulmanes au nord des Pyrénées.

André Larané.

Hérodote

Menace sur l’Aquitaine

En moins d’un siècle, après la mort de Mahomet, les musulmans avaient atteint l’Espagne et le Languedoc (cette province s’appelle alors Septimanie, d’après ses sept villes principales). Ils sont arrêtés à Toulouse, en 721, par le duc Eudes d’Aquitaine.

Fort de ce succès décisif, le duc Eudes veut prévenir le retour des musulmans d’Espagne. Pour cela, il s’allie au gouverneur berbère de la Septimanie, un musulman du nom de Munuza, en révolte contre ses coreligionnaires du sud des Pyrénées.

Pour consolider l’alliance, Eudes lui donne sa fille en mariage (les préjugés religieux étaient moins virulents en cette lointaine époque qu’à la Renaissance et encore de nos jours).

Mais l’alliance tourne court car Munuza est tué en affrontant le gouverneur d’Espagne Abd el-Rahmann. Ce dernier, dans la foulée, lance une expédition punitive contre les Aquitains.

Les Francs au secours des Aquitains

À la tête de ses troupes, composées d’Arabes ainsi que de Berbères fraîchement convertis à l’islam, Abd el-Rahmann galope vers Tours. Il n’a aucune intention de conquête mais veut simplement mettre la main sur les richesses du sanctuaire de Saint-Martin.

Le duc d’Aquitaine appelle à son secours les Francs qui tiennent le nord de la Loire. Leur chef accourt. Celui-ci, Charles, est issu d’une puissante famille franque d’Austrasie (l’Est de la France), les Pippinides. Il exerce les fonctions de maire du palais (ou«majordome») à la cour du roi mérovingien, un lointain descendant de Clovis. Quelques années plus tôt, il a refait l’unité des Francs en battant ses rivaux de Neustrie à Néry.

Eudes craint avec raison que Charles ne tourne désormais ses ambitions vers le sud de la Loire. Dans l’urgence, il accepte malgré tout de rapprocher leurs deux armées pour faire face à la menace musulmane.

Bataille indécise

Devant l’avancée des armées de Charles et Eudes, Abd el-Rahmann arrête sa progression. C’est à Moussais, sur la commune de Vouneuil-sur-Vienne, entre Poitiers et Tours, que se font face les ennemis. Pendant six jours, les cavaliers musulmans et les fantassins chrétiens s’observent et se livrent à quelques escarmouches.

Le 25 octobre 732, qui est aussi le premier jour du mois de Ramadan, les musulmans se décident à engager la bataille. Mais leur cavalerie légère et désordonnée se heurte au rempart humain que forment les guerriers francs, disciplinés et bardés de fer. Abd el-Rahmann meurt au combat et la nuit suivante, découragés, ses hommes plient bagage et se retirent.

Simple coup d’arrêt à une razzia, l’affrontement n’est pas moins évoqué par les chroniqueurs de l’époque, tant chrétiens que musulmans.

Triomphe des Francs

Charles ne s’en tient pas à cette victoire somme toute facile. Profitant de l’affaiblissement du duc Eudes, il s’empare des évêchés de la Loire puis descend en Septimanie, dont il saccage consciencieusement les villes et d’où il chasse les chefs musulmans qui s’y étaient installés quelques années plus tôt.

C’est peut-être à cette occasion que le chef des Francs, père de Pépin le Bref et grand-père de Charlemagne, aurait gagné le surnom de Charles Martel («celui qui frappe comme un marteau»).

Voir enfin:

Des Sarrasins aux Beurs, une vieille méfiance

Alain Ruscio

Le Monde diplomatique

février 2004

Historien. Auteur de Histoire de la colonisation. Réhabilitations, falsifications et instrumentalisations (ouvrage collectif codirigé avec Sébastien Jahan), Les Indes savantes, Paris, 2008 ; de Dien Bien Phu, mythes et réalités. Les échos d’une bataille, 1954-2004 (en collaboration avec Serge Tignères), Les Indes savantes, Paris, 2005 ; du Credo de l’homme blanc, préface d’Albert Memmi, Complexe, Bruxelles, 2002.

Pourquoi cette méfiance tenace d’une partie non négligeable de la population française à l’encontre des Maghrébins qui vivent en France ? Ou, plus généralement, à l’égard des musulmans ? Les gens qui ont quelques connaissances historiques répondront : « Depuis les premières conquêtes coloniales, en 1830. » Les Français qui ont eu Vingt ans dans les Aurès  (1) dateront le phénomène de la guerre d’Algérie, à partir de 1954. Les jeunes Beurs des banlieues auront tendance à répondre : « C’est la faute à Le Pen ! » Chaque génération a, spontanément, la sensation que les débats d’idées commencent avec elle. Il lui faut faire un effort pour oublier l’immédiate actualité et remonter le passé afin de retrouver les lointaines racines des phénomènes contemporains.

On étonnerait beaucoup la masse des Français de cet an 2004 en répondant que le racisme antiarabe remonte… au Moyen Age, aux origines de la Reconquista  (2), aux croisades, ou peut-être même avant ! N’est-il pas remarquable que certains éléments constitutifs de la culture historique des Français soient intimement liés à des affrontements avec le monde arabo-musulman ? Dans l’ordre chronologique : Poitiers, Roncevaux, Saint Louis et les Croisades…

La bataille de Poitiers, en 732 (qui, par parenthèse, semble avoir eu lieu en 733 !). Fabuleux destin ! Le mot de Chateaubriand résume l’une des idées reçues les mieux ancrées de notre épopée nationale : « C’est un des plus grands événements de l’Histoire : les Sarrasins victorieux, le monde était mahométan. » Sous-entendu : ce jour-là, la civilisation a triomphé de la barbarie.

Et, de fait, la bataille de Poitiers a été présentée à des générations d’écoliers comme constitutive de la nation française. Elle figure, par exemple, parmi les « trente journées qui ont fait la France » de la célèbre collection de Gallimard (3). Charles Martel, qui avait pourtant quelques raids contre des églises sur la conscience, est devenu, dans la mémoire collective, le symbole du rempart de la chrétienté.

L’image des hordes déchaînées de barbares « mahométans » venant se briser, par vagues, sur les solides défenses franques reste imprégnée dans bien des esprits. Interrogez la plupart des Français qui ont encore quelques souvenirs scolaires : Poitiers en 732 arrive toujours dans le peloton de tête des grandes dates connues, avec le couronnement de Charlemagne en 800, la bataille de Marignan en 1515 ou la prise de la Bastille en 1789. Ce ne peut pas être une coïncidence.

Durant la guerre d’Algérie, les commandos d’irréductibles de l’Organisation de l’armée secrète (OAS) prirent le nom de Charles Martel. Plus près de nous, au lendemain du 11 septembre 2001, un journaliste du Figaro, Stéphane Denis, expliquait tranquillement que l’Occident n’avait pas à avoir honte des croisades. Et argument suprême : « Je n’ai jamais entendu un Arabe s’excuser d’être allé jusqu’à Poitiers  (4)]. » Enfin, lors de la dernière élection présidentielle, chacun a pu voir sur les murs des villes « Martel 732, Le Pen 2002 ».

L’histoire manipulée

Pourtant, des études historiques qui font autorité s’accordent à réduire la portée de la bataille. La conquête arabe a été une réalité. Mais le raid sur Poitiers visait surtout à piller Tours et les richesses de l’abbaye Saint-Martin. Attaque puissante. Mais sans but de conquête territoriale, sans ambition de domination politique durable. L’historien Henri Pirenne écrit à ce propos : « Cette bataille n’a pas l’importance qu’on lui attribue. Elle n’est pas comparable à la victoire remportée sur Attila. Elle marque la fin d’un raid, mais n’arrête rien en réalité. Si Charles avait été vaincu, il n’en serait résulté qu’un pillage plus considérable (5). » Le reflux arabe fut sans doute plus lié aux problèmes internes d’un Empire très jeune mais déjà immense, une sorte de crise de croissance, qu’aux coups martelés par Charles.

Franchissons quelques décennies et quelques centaines de kilomètres et transportons-nous à Roncevaux, à l’été de 778. Deux ou trois générations de collégiens ont fait connaissance avec la littérature française, en 6e, par la Chanson de Roland, dans le célébrissime « Lagarde et Michard (6) » : les exploits des preux chevaliers carolingiens Roland et Olivier face aux Sarrasins fanatiques attaquant en nombre. Or, si nul ne conteste que la bataille de Roncevaux eût vraiment lieu, on sait depuis longtemps que Roland est tombé face à des guerriers (on dirait aujourd’hui des guérilleros)… basques.

La Chanson de Roland n’est que la plus connue des chansons de geste médiévales. Dans une remarquable thèse consacrée à l’image des musulmans dans cette littérature, Paul Bancourt, universitaire, dégage divers traits d’une diabolique actualité (7). Dans ces textes, écrits entre le XIe et le XIIe siècle, les poncifs fourmillent : les Sarrasins (terme au demeurant fort vague, désignant tous les musulmans de façon indifférenciée), « agents de l’esprit du mal, semblables aux démons », sont fourbes, sournois. L’attaque dans le dos, le viol des femmes sont monnaie courante. Si l’on en croit le texte intitulé La Destruction de Rome, « la sauvagerie des Sarrasins atteint un degré extrême. Leurs bandes mettent le feu aux châteaux, aux villes, aux fortifications, brûlent et violent les églises, incendient toute la campagne romaine, laissent un monceau de ruines sur leur passage. Ils pillent les biens (…). L’émir fait tuer tous les prisonniers, laïcs et religieux, femmes et jeunes filles. Les Sarrasins se livrent aux pires atrocités, coupant les nez et les lèvres, le poing et l’oreille de leurs victimes innocentes, violant les religieuses (…). Entrés dans Rome, ils décapitent tous ceux qu’ils rencontrent. Le pape lui-même est décapité dans la basilique de Saint-Pierre  (8) ».

Plus circonspect, Paul Bancourt assure que le pape est mort de la façon la plus naturelle qui soit. De violences sur les personnes, il n’y en eut guère. Tout au plus des pillages. Evidemment, les Sarrasins ne furent pas plus angéliques que la quasi-totalité des soldats de cette époque d’extrême violence. Ni plus, ni moins. En outre, Paul Bancourt se demande si tel ou tel acte de barbarie attribué aux Sarrasins n’a pas été, en réalité, commis par des Normands ou des Hongrois (9) ! On retrouve le même mensonge, sans doute inconscient, que celui de la Chanson de Roland.

Pourquoi une telle partialité ? L’explication est dans les dates. La Chanson de Roland fut écrite au début du XIIe siècle. Elle retrace des faits… de la fin du VIIIe ! La Destruction de Rome a été rédigée au XIIIe siècle et décrit des événements de… 846 ! Comme si nous lisions, dans un journal daté du matin, une description de la bataille de Marignan. Que pouvait-il y avoir dans l’esprit des écrivains et des lecteurs des XIe-XIIIe siècles ? L’actualité d’alors, qui avait deux faces : les croisades en Orient, les premières victoires de la Reconquista en Occident ! C’est-à-dire les chocs avec l’islam.

Auparavant, tous les peuples païens d’Europe ou venus d’Asie avaient été christianisés un à un. Seuls subsistaient, masses puissantes au sud-ouest et à l’est de l’Europe chrétienne, l’Espagne et l’Empire ottoman, qui menaçait Constantinople, l’« autre Rome » de la chrétienté. Ces musulmans étaient proprement inassimilables, contrairement aux autres. « Le Germain, écrit Henri Pirenne, se romanise dès qu’il entre dans la Romania. Le Romain, au contraire, s’arabise dès qu’il est conquis par l’islam. » Il y a là un danger mortel pour tout le christianisme. « Avec l’islam, poursuit Pirenne, un nouveau monde s’introduit sur ces rivages méditerranéens où Rome avait répandu le syncrétisme de sa civilisation. Une déchirure se fait qui durera jusqu’à nos jours. Aux bords du Mare Nostrum s’étendent désormais deux civilisations différentes et hostiles  (10). »

L’idée de la croisade, guerre sainte, naît précisément à ce moment de contact entre les deux mondes, lorsqu’il devient évident aux yeux des rois et papes de l’Occident chrétien que cet ennemi-là est inassimilable. N’est-il pas naturel, dans ces conditions, que les chroniqueurs du temps confondent allègrement tous les ennemis de cet Occident ? Par un phénomène mental fréquent dans l’histoire des hommes – l’auto-intoxication –, les Basques, les Normands ou les Hongrois sont devenus des Sarrasins…

L’esprit de croisade, dès lors, imprègne les mentalités. Les « infidèles », terme infamant en ces temps de foi profonde, sont forcément les musulmans. Et cela perdure. Chateaubriand cite la croisade comme l’un des seuls sujets épiques qui vaille (Génie du christianisme, 1816). Delacroix peint en 1841 une lyrique Entrée des croisés dans Constantinople. Victor Hugo écrit, dans La Légende des siècles  (11) : « Les Turcs, devant Constantinople / Virent un géant chevalier / A l’écu d’or et de sinople / Suivi d’un lion familier / Mahomet deux, sous les murailles / Lui cria : Qu’es-tu ? Le géant / Dit : Je m’appelle Funérailles / Et toi, tu t’appelles Néant. / Mon nom, sous le soleil, est France / Je reviendrai, dans la clarté / J’apporterai la délivrance / J’amènerai la liberté… »

Un affrontement incessant

Lorsque les Français, en 1830, entreprennent la conquête de l’Algérie, ils sont dans un état d’esprit prédisposant à une nouvelle guerre sainte. Non que la motivation religieuse ait été première. Mais l’hostilité à la « fausse religion » imprègne toute la société française. Les événements de la conquête, puis de la « pacification » de la colonie nord-africaine, ne vont pas l’amoindrir. Depuis, l’affrontement n’a jamais vraiment cessé. Toutes les générations de Français en ont eu des échos : guerre menée par Abd El-Kader (1832-1847), révolte de Kabylie (1871), lutte contre les Kroumirs et établissement du protectorat sur la Tunisie (1880-1881), conquête du Maroc et établissement du protectorat sur ce pays (1907-1912), révolte en Algérie (1916-1917), guerre du Rif (1924-1926), révolte et répression en Algérie (mai 1945), affrontements au Maroc avec le sultan et le parti de l’indépendance Istiqlal (1952-1956), avec le Néo-Destour en Tunisie (1952-1954). La guerre d’Algérie représente un élément supplémentaire – qui deviendra de plus en plus pesant – dans la longue série des affrontements entre les peuples de la région et le pouvoir colonial.

Alors, l’islamophobie (12) et le racisme antiarabe sont-ils consubstantiels à la culture française ? Oui et non ! Il ne faut nullement oublier que, face à cette hostilité affichée, une autre partie du pays s’est en permanence dressée. Il y eut toujours des Français pour saluer la majesté de la civilisation musulmane, la beauté de ses réalisations, pour observer sans a priori les populations arabes ou berbères. Il faut relire Eugène Fromentin (Un été dans le Sahara, Une année dans le Sahel). Ou cette phrase de Lamartine, écrite en 1833 : « Il faut rendre justice au culte de Mahomet qui n’a imposé que deux grands devoirs à l’homme : la prière et la charité. (…) Les deux plus hautes vérités de toute religion. » Plus loin, il loue l’islam « moral, patient, résigné, charitable et tolérant de sa nature ».

Des Français, plus nombreux qu’on ne croit généralement, se dressèrent contre le racisme ambiant de l’ère de l’apogée coloniale. A la résistance morale au racisme s’est toujours ajoutée une résistance politique à la colonisation, ou, pour le moins, aux « excès » de celle-ci. Qu’il suffise de rappeler la grande voix de Jaurès, protestant contre la conquête du Maroc, la grève lancée par le Parti communiste français et la Confédération générale du travail unitaire (CGTU) contre la guerre du Rif en 1925, les protestations de Charles-André Julien contre les exactions et les injustices dans l’ensemble de l’Afrique du Nord, l’opposition française à la guerre d’Algérie…

Les jeunes musulmans de France tentés d’écouter les sirènes de l’intégrisme, pensant que le racisme a tendance à se généraliser, se trompent de combat. Il y a, au début du XXIe siècle comme au cœur du XIXe ou du XXe, deux France : celle de l’affrontement et celle de la compréhension, celle du racisme et celle de la fraternité. Quoi qu’ils en pensent, la tendance historique est au recul de la première – même si elle demeure importante et que des accès de fièvre ne sont pas à exclure – et à l’émergence de la seconde.

(1) Titre du film de René Vautier sur la guerre d’Algérie, tourné en 1972 et longtemps interdit en France.

(2) De petits Etats chrétiens de la péninsule Ibérique partent, dès 718, à la « reconquête » du territoire.

(3) Jean-Henri Roy et Jean Deviosse, La Bataille de Poitiers, Gallimard, Paris, 1966. Il est à noter que ces auteurs prennent nettement distance avec le mythe « Poitiers, rempart de la chrétienté ».

(4) Le Figaro, 24 septembre 2001

(5) Henri Pirenne, Mahomet et Charlemagne, Alcan, Bruxelles, NSE, 1936.

(6) Manuel de littérature utilisé dans les années 1960-1970 par les élèves depuis la 6e jusqu’à la terminale.

(7) Les Musulmans dans les chansons de geste du Cycle du Roi, 2 volumes, Publications de l’Université de Provence, Aix-en-Provence, 1982.

(8) Cité par Henri Pirenne, op. cit.

(9) Les Musulmans dans les chansons de geste… op. cit.

(10) Mahomet et Charlemagne…, op. cit.

(11) Lire « 1453 », poème écrit en 1858.

(12) Ce terme, qui fait débat, est employé ici comme rejet de l’ensemble des pratiquants de l’islam (et non comme critique de la religion).

COMPLEMENT:

Voir encore:

6 avril 2013
Cet article a été rédigé en février 2013 à la demande de Samir Mehalla, rédacteur de la revue littéraire et culturelle algérienne L’ivrEscQ, et il vient de paraître au début avril dans le n° 22 de cette revue (pp. 43-53), daté de février 2013. Trois autres articles ont été rédigés ensuite pour développer celui-ci.

Ecrire l’histoire de l’Algérie est une tâche immense, qui dépasse évidemment les capacités d’un seul auteur, et d’un seul pays, même si l’on veut se limiter à la période dite contemporaine, c’est-à-dire à celle dont il subsiste encore des témoins vivants. Sollicité par le magazine L’IvrEscQ pour en dresser une sorte de bilan, je relève le défi mais en précisant tout de suite à quel titre et dans quelles conditions. Je le fais en tant qu’historien français qui travaille sur l’histoire de l’Algérie contemporaine, du nationalisme algérien et de la guerre d’indépendance, mais aussi de la mémoire de cette guerre dans les deux pays concernés, depuis plus de quarante ans. Né en 1948 loin de l’Algérie, je n’ai pas vécu cette histoire ni comme acteur (bien entendu), ni comme témoin direct, mais j’ai commencé à en prendre conscience à partir de juin 1958 comme d’un événement historique indépendant de ma volonté. J’ai déjà eu l’occasion d’expliquer cette expérience très particulière dans un article que j’ai écrit et publié il y a dix ans dans la revue Panoramiques, en répondant aux questions pertinentes que m’avait posées son directeur Guy Hennebelle, malheureusement décédé quelques mois plus tard. Je me permets de renvoyer à cet article, prudemment intitulé « Je préfère m’abstenir de tout pronostic », et publié dans le n° 62 du 1er trimestre 2003, qui portait le titre significatif « Algériens – Français : bientôt finis les enfantillages ? » (pages 150 à 158). Je n’ai rien renié de cette expérience, mais il s’agit maintenant, dix ans plus tard, de l’actualiser en rendant compte de tout ce qui s’est passé durant cette décennie très riche.

Sans reproduire les analyses que j’avais présentées dans cet article, je veux néanmoins citer la réponse très brève que j’avais faite à la dernière des questions posées par Guy Hennebelle : Le temps est-il venu de franchir un pas vers la « déschizophrénisation » des rapports de l’Algérie avec la France, ou bien sommes nous condamnés pour longtemps à ces rapports névrotiques fondés sur le principe du « je t’aime, moi non plus » ?

Et voici ma réponse : « En 1989, au moment où la nouvelle Constitution algérienne avait reconnu pour la première fois le principe du pluralisme politique et les droits de l’homme et du citoyen, j’avais espéré une véritable réconciliation franco-algérienne fondée sur la base saine de valeurs partagées. On sait ce qu’il en est advenu. En juin 2000, le voyage officiel du président algérien Abdelaziz Bouteflika en France a offert une autre magnifique occasion, que celui-ci a gâchée en parlant comme s’il se souciait davantage de l’effet de ses paroles sur les Algériens que sur les Français. Depuis lors, je préfère m’abstenir de tout pronostic. Mais je crois qu’une vraie réconciliation est toujours possible, à condition que les uns et les autres renoncent à rejeter toutes les responsabilités sur leurs anciens adversaires pour préserver leur propre irresponsabilité. C’est une affaire de volontés simultanées et convergentes. » [1] Cette réponse est encore valable, mais il faut la développer en montrant à quel point la suite des événements l’a confirmée depuis dix ans [2].

Histoire et mémoire dans les deux pays

Le mot « histoire » a des sens multiples. Au sens le plus large, il désigne des récits d’événements passés faits par des auteurs qui les ont vécus ou non. Il correspond alors plus ou moins exactement à la notion de mémoire, mémoire des faits vécus par des témoins, ou mémoire indirecte transmise à travers les récits de témoins. Ces récits sont particulièrement nombreux en Algérie, mais aussi en France. Mais l’histoire, c’est aussi un récit élaboré suivant les règles d’une enquête scientifique, visant à faire savoir ce qui s’est passé et à faire comprendre pourquoi les faits se sont ainsi passé, autrement dit en identifier les causes. On peut même dire que l’histoire cherche aussi à distinguer les conséquences des événements une fois qu’un certain temps s’est écoulé depuis qu’ils se sont produits. Contrairement à ce que pensaient les historiens dits « méthodiques » du début du XXème siècle, l’histoire peut être « immédiate », ou presque, mais à condition de distinguer clairement l’engagement scientifique de l’historien dans la recherche de la vérité et l’engagement politique, qui n’est pas le sien.

L’histoire de la guerre d’Algérie est particulièrement riche en France dans les deux sens du mot « histoire », à la fois par le nombre considérable des publications de témoignages et de récits, mais aussi par le nombre important des travaux d’historiens. Ceux-ci ont d’abord été obligés de reconstruire l’histoire dite « coloniale », qui avait été largement dévaluée par la fin imprévue de la colonisation française. Puis les recherches portant spécifiquement sur la guerre d’Algérie se sont multipliées à partir de l’ouverture de la plus grande partie des archives publiques en juillet 1992, trente ans après la fin de la guerre. Mais pourtant, les travaux des historiens proprement dits sont relativement moins influents que les points de vue mémoriels qui ne cessent de s’affronter dans une véritable « guerre des mémoires ». D’un côté, plutôt à gauche, les partisans de l’indépendance, qui deviennent de plus en plus nombreux avec le temps écoulé. De l’autre, plutôt à droite, les vaincus de la décolonisation (militaires, de carrière, « rapatriés », « harkis »), se considérant comme les victimes d’une injustice. Entre les deux, la majorité silencieuse qui a évolué en passant de l’idée reçue selon laquelle l’Algérie était une terre française à l’idée contraire, en suivant l’exemple donné par le général de Gaulle. Les historiens eux-mêmes ont du mal à échapper à ces clivages, parce qu’un bon nombre d’entre eux avaient vécu la guerre d’Algérie en tant que citoyens avant de l’étudier en tant qu’historiens, ou l’avaient directement vécue sur place dans leur enfance, ou enfin, pour les plus jeunes nés après la fin de la guerre, parce qu’ils l’avaient découverte en lisant les livres d’auteurs engagés. Il en résulte que l’histoire de la guerre d’Algérie, bien loin de devenir peu à peu une histoire dépassionnée en fonction de l’écoulement du temps, a donné l’impression de devenir de plus en plus présente, comme si le sens de l’écoulement du temps s’était inversé.

En Algérie au contraire, si la production de livres, mais aussi d’articles dans la presse, de discours commémoratifs officiels est particulièrement abondante, la très grande majorité de cette production appartient au genre mémoriel. Il y a pourtant des historiens algériens, mais leurs publications sont moins nombreuses et moins ambitieuses qu’en France. Et elles n’ont le plus souvent pas été produites dans un cadre proprement algérien, puisque un nombre non négligeable des historiens algériens ont été formés en français par des universitaires français, soit dans les universités algériennes, soit en France même. Le principal historien algérien, par l’importance considérable de son apport à la documentation et à la réflexion sur l’histoire du FLN, est et reste Mohammed Harbi, qui a choisi de vivre et de travailler en France. En dehors de ses archives privées, les archives de la Révolution algérienne (notamment celles du GPRA et du CNRA) font l’objet depuis 1970 de campagnes de regroupement, mais leur accessibilité aux chercheurs ne semble pas obéir à des règles transparentes. D’autre part, l’arabisation de l’enseignement de l’histoire depuis 1966, alors que la majeure partie des sources, même de celles du FLN, sont écrites en français, pose un problème à la maîtrise de cette histoire par les enseignants et chercheurs qui ne maîtrisent pas suffisamment le français.

Enfin en dehors des deux pays directement concernés par la guerre d’indépendance algérienne, il existe beaucoup moins de témoignages, mais un nombre non négligeable d’historiens, souvent moins directement engagés, et dont les ouvrages méritent d’être connus plus qu’ils ne le sont hors de leur pays.

Mais ce tableau n’est pas complet. En effet, l’Algérie et la France se sont longtemps distinguées par deux conceptions opposées du rapport entre l’histoire, la mémoire et la politique. Alors qu’en Algérie la commémoration de la guerre qui lui avait donné son indépendance avait été très vite organisée et systématisée par l’Etat, en France elle faisait l’objet d’une non-commémoration, d’une amnésie officielle fondée sur des lois d’amnistie.

Pourtant, à partir de la fin des années 1990, la situation a changé. D’abord parce qu’à partir du milieu des années 1980, plusieurs procès tardivement intentés à des criminels de guerre nazis ou complices des nazis (Klaus Barbie, puis Paul Touvier, René Bousquet, et enfin Maurice Papon) ont discrédité l’idée d’amnistie des crimes passés, renforcé celle d’un devoir de mémoire et de justice, et rendu inadmissible la politique de l’oubli appliquée à la guerre d’Algérie. Il faut rappeler deux faits majeurs. En 1985, la prescription des crimes de guerre contre les résistants et leurs familles reprochés à Klaus Barbie entraîna un recours à la Cour de cassation, qui décida d’élargir la notion de crime contre l’humanité (seul crime imprescriptible en droit français) en effaçant la différence avec les crimes de guerre, afin de permettre le jugement de Barbie pour tous ses crimes ; ce qui permit à son avocat franco-algérien, Maître Jacques Vergès, de déclarer que désormais la France serait obligée de juger aussi les « crimes contre l’humanité » commis par le général Massu contre les Algériens. Puis en 1997, la déposition au procès Papon de Jean-Luc Einaudi, qui mit en accusation son rôle dans la répression de la manifestation algérienne du 17 octobre 1961 à Paris, contrairement à la politique d’amnistie-amnésie suivie jusque-là, provoqua le désaveu de cette politique par le gouvernement de Lionel Jospin et par le président de la République Jacques Chirac. Leur ralliement au devoir de mémoire pour toutes les guerres permit le vote à l’unanimité de la loi du 18 octobre 1999 officialisant l’expression « guerre d’Algérie ».

Mais ensuite, cette unanimité se rompit quand il fallut organiser une commémoration nationale de la guerre d’Algérie, la gauche au pouvoir choisissant la date du 19 mars (anniversaire du cessez-le-feu décidé la veille par les accords d’Evian), alors que la droite la jugeait inacceptable parce que les violences commises contre des Français d’Algérie et contre des harkis avaient continué et s’étaient même aggravées durant des mois. Après la transmission au Sénat du texte adoptée par l’Assemblée nationale le 19 janvier 2002, la procédure fut interrompue par les élections présidentielles et la réélection-surprise de Jacques Chirac, soutenu par la gauche contre Jean-Marie Le Pen au deuxième tour. Le président Chirac choisit de commémorer le 5 décembre, date de l’inauguration du Mémorial militaire de la guerre d’Algérie quai Branly à Paris, sans satisfaire les anciens combattants de gauche, qui restèrent fidèles au 19 mars. Dix ans plus tard, le 8 novembre 2012, la majorité du Sénat passée à gauche termina la procédure de 2002 en faisant du 19 mars « jour anniversaire du cessez-le feu en Algérie », « une journée nationale du souvenir et de recueillement à la mémoire des victimes civiles et militaires de la guerre d’Algérie » [3].

Mais ce n’est pas tout. En effet, la guerre civile algérienne des années 1990 contribua fortement à réactualiser la mémoire de la guerre franco-algérienne de 1954-1962 et à mélanger leurs perceptions en les superposant dans les deux pays. En France, l’impression d’une rechute de l’Algérie dans la violence provoqua des réactions contrastées, soit un sentiment de culpabilité réactivé pour n’avoir pas su prévenir la première des deux guerres dont la deuxième serait une conséquence, soit au contraire celui d’avoir eu raison trente ans plus tôt en refusant de livrer ce pays au FLN. En Algérie, la presse francophone donnait deux impressions contradictoires : d’une part celle d’une répétition des mêmes titres que dans les journaux français trente ans auparavant, parlant de « rebelles » et de « terroristes » abattus ; mais aussi celle de la réutilisation par les deux camps d’un vocabulaire hérité de la propagande du FLN, identifiant son propre camp aux « patriotes » combattant pour l’islam et l’Algérie contre de « nouveaux pieds-noirs » (le « parti de la France », Hizb França) ou de « nouveaux harkis » et fils de harkis.

La revendication algérienne de repentance

De plus, il faut tenir compte d’un fait encore très mal connu en France : la revendication algérienne de repentance. Celle-ci était une conséquence du procès Barbie formulée en 1987, comme on l’a dit, par Jacques Vergès. En mai 1990, son ami l’ancien ministre algérien Bachir Boumaza créa la Fondation du 8 mai 1945, qui se donna pour but de réclamer à la France une reconnaissance de culpabilité pour le « crime contre l’humanité » qu’aurait été sa répression des manifestations nationalistes du 8 mai 1945 à Sétif et à Guelma. Créée pendant l’expérience libérale du gouvernement Hamrouche, elle voulait combattre « la révision insidieuse par certains nationaux y compris dans les sphères du pouvoir, de l’histoire coloniale ». Elle voulait donc « réagir contre l’oubli et réanimer la mémoire, démontrer que les massacres de Sétif sont un crime contre l’humanité, et non un crime de guerre comme disent les Français », afin « d’obtenir un dédommagement moral ». Bachir Boumaza insistait sur l’idée que la colonisation française en Algérie « présente, dans ses manifestations, les caractéristiques retenues au tribunal de Nuremberg comme un crime contre l’humanité » [4].

Cinq ans après, en pleine guerre civile, et juste après l’élection de Jacques Chirac à la présidence de la République française, le 8 mai 1995 vit un renforcement et un début d’officialisation de cette campagne. Le grand quotidien El Watan reproduisit intégralement le discours du Premier ministre Mokdad Sifi, situa mai 1945 dans une longue série de répressions répétées depuis 1830, invita les intellectuels algériens à « travailler au corps » les démocrates français pour qu’ils diffusent dans leur société un sentiment de responsabilité et de culpabilité, et réclama à l’Etat français des excuses officielles au peuple algérien « pour les centaines de milliers d’innocents assassinés au cours de 130 ans de domination coloniale » [5]. En France, l’association Au nom de la Mémoire, présidée par Mehdi Lallaoui, participa à cette campagne au moyen d’un film « Un certain 8 mai 1945 » diffusé sur la chaîne Arte, d’un livre condensant fortement la thèse soutenue six ans plus tôt en France par l’historien algérien Boucif Mekhaled, et d’un colloque à la Sorbonne sur le 8 mai 1945. Le fait remarquable dans ces trois manifestations était la présence de la personne et des idées de Bachir Boumaza, auquel l’historien Charles-Robert Ageron répondit très fermement pour défendre le travail des historiens français gravement mise en cause [6], et un autre historien, Jean-Charles Jauffret, co-préfacier du livre de Boucif Mekhaled avec Mehdi Lallaoui, réagit très sévèrement au film de ce dernier.

Un peu plus de cinq ans plus tard, le 14 juin 2000, le président Bouteflika prononça devant l’Assemblée nationale française un important discours, dans lequel il suggéra très (trop) habilement à la France d’accepter cette revendication : « Que vous sortiez des oubliettes du non-dit la guerre d’Algérie, en la désignant par son nom, ou que vos institutions éducatives s’efforcent de rectifier, dans les manuels scolaires, l’image parfois déformée de certains épisodes de la colonisation représente un pas encourageant dans l’oeuvre de vérité que vous avez entreprise, pour le plus grand bien de la connaissance historique et de la cause de l’équité entre les hommes » [7].

Après sa réélection, Jacques Chirac décida de relancer les relations franco-algériennes en faisant de l’année 2003 celle de l’Algérie en France, et proposa la rédaction d’un traité d’amitié franco-algérien sur le modèle du traité franco-allemand de 1963. Mais en même temps il voulut satisfaire les associations de rapatriés et de harkis dont il avait obtenu le soutien en 2002, en faisant préparer un projet de loi d’indemnisation par le gouvernement Raffarin. Or ce projet, dont les articles mémoriels avaient pris un développement inattendu, devint la loi du 23 février 2005 avant que la négociation du traité d’amitié se terminât. Cette loi contredisait totalement la revendication de repentance en glorifiant la colonisation française. Une campagne de presse, lancée par plusieurs historiens français, dont Claude Liauzu et Gilbert Meynier, pour la dénoncer [8], attira l’attention de la presse algérienne. Le président Bouteflika fut obligé de réagir, et il le fit les 8 mai 2005 et 2006, en reprenant entièrement à son compte les revendications de la Fondation du 8 mai 1945. Comme le reconnut La tribune du 9 mai 2005 : « Pour la première fois depuis l’indépendance, l’Etat algérien demande officiellement à l’Etat français de reconnaître ses crimes coloniaux et de demander pardon pour les souffrances imposées au peuple algérien durant les cent-trente-deux ans d’occupation. Ce qui a toujours été la revendication de la société civile à travers les associations des victimes des atrocités coloniales est désormais un demande officielle formulée par le président de la République ».

Malgré plusieurs tentatives de relance des deux côtés, la négociation du traité d’amitié n’aboutit pas. Jacques Chirac a reconnu plus tard dans ses Mémoires parus en 2011 la raison de cet échec : « Le principal obstacle viendra de l’acte de repentance que le gouvernement algérien nous demande quelques mois plus tard de faire figurer dans le préambule, acte par lequel la France exprimerait ses regrets pour « les torts portés à l’Algérie durant la période coloniale ». Il me paraît utile et même salutaire, comme je l’ai indiqué dans mon discours de l’Unesco à l’automne 2001, qu’un peuple s’impose à lui-même un effort de lucidité sur sa propre histoire. Mais ce qu’exigent de nous les autorités d’Alger n’est rien d’autre que la reconnaissance officielle d’une culpabilité. Je ne l’ai naturellement pas accepté, consentant tout au plus à souligner, dans une déclaration parallèle et distincte du traité, « les épreuves et les tourments » que l’histoire avait imposés à nos deux pays. C’est le maximum de ce que je pouvais faire ». Ce qui ne l’empêcha pas de désavouer la loi du 23 février 2005, pourtant votée par sa majorité : « Il n’était pas davantage question pour moi de célébrer, comme certains parlementaires UMP m’y invitaient, le bilan positif de notre héritage colonial. C’eût été tout aussi excessif et injustifié, pour ne pas dire indécent » [9].

Après lui, son successeur Nicolas Sarkozy fut le premier président de la République française qui ait refusé publiquement la revendication algérienne de repentance lors de sa campagne. Une fois élu, il s’efforça de concilier cette position intransigeante avec une reprise de relations franco-algériennes constructives ; dans son premier voyage en Algérie, du 3 au 5 décembre 2007, il tenta de réconcilier toutes les mémoires : « Oui, le système colonial a été profondément injuste, contraire aux trois mots fondateurs de notre République : liberté, égalité, fraternité. Mais il est aussi juste de dire qu’à l’intérieur de ce système profondément injuste, il y avait beaucoup d’hommes et de femmes qui ont aimé l’Algérie, avant de devoir la quitter. Oui, des crimes terribles ont été commis tout au long d’une guerre d’indépendance qui a fait d’innombrables victimes des deux côtés. Et aujourd’hui, moi qui avais sept ans en 1962, c’est toutes les victimes que je veux honorer. Notre histoire est faite d’ombre et de lumière, de sang et de passion. Le moment est venu de confier à des historiens algériens et français la tâche d’écrire ensemble cette page d’histoire tourmentée pour que les générations à venir puissent, de chaque côté de la Méditerranée, jeter le même regard sur notre passé, et bâtir sur cette base un avenir d’entente et de coopération » [10]. A cette occasion, plusieurs intellectuels français rassemblés autour de Gilbert Meynier publièrent le 1er décembre 2007, dans Le Monde, L’Humanité, El Watan et Al Khabar une pétition intitulée « France-Algérie : dépassons le contentieux des mémoires », [11] qui limitait malheureusement sa portée en ne s’adressant qu’au président de la République française.

Durant toute sa présidence, contrairement aux années précédentes, le président et le gouvernement de l’Algérie évitèrent de relancer la revendication de repentance. Pourtant, plusieurs ministres faisaient partie de ses soutiens, qui continuaient de s’exprimer publiquement. C’est ainsi qu’en février 2010, 125 députés algériens déposèrent une proposition de loi menaçant d’entamer des poursuites judiciaires contre les auteurs de tous les crimes commis par des Français contre le peuple algérien de 1830 à 1962 [12], évidemment incompatibles avec les clauses d’amnistie réciproque sur lesquelles étaient fondés les accords d’Evian, et avec le simple bon sens pour ce qui concerne les faits antérieurs à 1945 dont il ne reste presque aucun acteur survivant. Il y avait parmi eux le secrétaire général du FLN Abdelaziz Belkhadem, et plusieurs ministres s’exprimaient dans le même sens. Mais le Premier ministre Rachid Ouyahia s’opposa à son adoption par le gouvernement. Un peu plus tard, le film franco-algérien Hors-la-loi, de Rached Bouchareb, présenta au Festival de Cannes une vision de la guerre d’indépendance conforme à la version nationaliste algérienne [13], avec le soutien de l’ancien ambassadeur à Paris Mohammed Bedjaoui, mais sans grand succès. Puis le 23 décembre 2011 le chef du gouvernement turc, Recep Tayyip Erdogan, réagit au vote d’une loi française pénalisant la négation du génocide des Arméniens par les Turcs (loi votée à l’initiative de la majorité UMP et de l’opposition socialiste) en reprenant à son compte la revendication algérienne de repentance, affirmant que 15% de la population algérienne avaient été massacrés par les Français à partir de 1945, et que c’était un génocide. Mais le Premier ministre algérien Rachid Ouyahia le désavoua : « Personne n’a le droit de faire du sang des Algériens un fonds de commerce », déclara-t-il au siège de son parti le RND, en rappelant que la Turquie membre de l’OTAN avait soutenu la France et attendu 1962 pour reconnaître l’Algérie [14].

L’approche de l’élection présidentielle française de 2012 et d’élections législatives algériennes presque simultanées inspira un accord sans précédent au premier ministre Ouyahia et au ministre français des Affaires étrangères Alain Juppé pour réduire les commémorations du demi-siècle de la fin de la guerre et de l’indépendance au strict minimum, afin d’éviter toute polémique entre les deux pays [15]. Mais les partisans algériens de la repentance française, comme le leader du parti FLN Abdelaziz Belkhadem, pouvaient encore espérer un changement de position de la France en cas d’élection du candidat socialiste François Hollande, considéré comme un ami de l’Algérie. N’avait-il pas écrit le 26 mars 2012 : « Je crois effectivement utile que la France présente des excuses officielles au peuple algérien. Ce, pour plusieurs raisons. Rappelons, pour mémoire, que le 8 mai 1945 ne fut pas seulement marqué par la victoire des Alliés sur l’Allemagne et la fin de la Seconde Guerre Mondiale en Europe, mais aussi par le début des massacres de Sétif où furent perpétrées des répressions sanglantes en réponse aux émeutes survenues dans le département de Constantine. Lesquelles visaient clairement à réclamer la reconnaissance dans la République française. Elles firent plusieurs dizaines de milliers de morts, côté algérien » ?

Pourtant, le candidat Hollande avait défini une position plus équilibrée dans un texte publié par Le Monde du 19 mars, intitulé : « France et Algérie doivent mener ensemble un travail de mémoire », où il affirmait que « aujourd’hui, entre une repentance jamais formulée et un oubli forcément coupable, il y a place pour un regard lucide, responsable, sur notre passé colonial ». Après une longue attente, arrivant à Alger le 19 décembre 2012, il avait clairement fait savoir qu’il ne parlerait pas de repentance, au grand mécontentement d’une dizaine de partis algériens (dont quatre islamistes) qui condamnèrent « le refus des autorités françaises de reconnaître, excuser (sic) ou indemniser, matériellement et moralement, les crimes commis par la France coloniale en Algérie ». Et le discours qu’il prononça le 20 devant les députés et les sénateurs algériens, proposant la libre recherche historique à la place de la repentance, n’était pas si différent de celui de Nicolas Sarkozy cinq ans plus tôt :

« Alors, l’histoire, même quand elle est tragique, même quand elle est douloureuse pour nos deux pays, elle doit être dite. Et la vérité je vais la dire ici, devant vous. Pendant 132 ans, l’Algérie a été soumise à un système profondément injuste et brutal, ce système a un nom, c’est la colonisation, et je reconnais ici les souffrances que la colonisation a infligées au peuple algérien. Parmi ces souffrances, il y a eu les massacres de Sétif, de Guelma, de Kherrata, qui, je sais, demeurent ancrés dans la conscience des Algériens, mais aussi des Français. Parce qu’à Sétif, le 8 mai 1945, le jour même où le monde triomphait de la barbarie, la France manquait à ses valeurs universelles. La vérité, elle doit être dite aussi sur les circonstances dans lesquelles l’Algérie s’est délivrée du système colonial, sur cette guerre qui, longtemps, n’a pas dit son nom en France, la guerre d’Algérie. Voilà, nous avons le respect de la mémoire, de toutes les mémoires. Nous avons ce devoir de vérité sur la violence, sur les injustices, sur les massacres, sur la torture. Connaître, établir la vérité, c’est une obligation,etellelielesAlgériensetlesFrançais.Etc’estpourquoi il est nécessaire que les historiens aient accès aux archives, et qu’une coopération dans ce domaine puisse être engagée, poursuivie, et que progressivement, cette vérité puisse être connue de tous. La paix des mémoires, à laquelle j’aspire, repose sur la connaissance et la divulgation de l’histoire ». [16]

Cette fois-ci, le discours du président français semble avoir été mieux accueilli par ses auditeurs algériens. En tout cas, il semble établi que le gouvernement algérien, dirigé depuis septembre 2012 par Abdelmalek Sellal, a renoncé à la revendication de repentance, en dépit des réticences de certains ministres. D’autre part, l’approbation par le gouvernement algérien de l’intervention militaire française de janvier 2013 au Mali contre les islamistes armés (dont ceux de l’AQMI venus d’Algérie) a fait de la France et de l’Algérie deux alliés objectifs.

Remarques critiques

Ce rappel de la longue histoire des relations franco-algériennes était nécessaire pour nous permettre de poser quelques questions d’une importance capitale pour l’Algérie.

Revenons d’abord sur le statut de l’histoire dans les deux pays. En Algérie, l’histoire était et reste encore subordonnée à la politique, parce qu’elle est le fondement nécessaire de l’Etat et de la nation. Même si la Constitution de 1989 a considérablement élargi l’espace des libertés publique sen reconnaissant le droit au pluralisme des partis politiques et la liberté d’opinion et d’expression, elle a néanmoins maintenu des bornes à l’exercice de ces droits en définissant les principes fondamentaux sur lesquels elle est fondée dans son préambule et dans de nombreux articles. En conséquence, l’histoire reste subordonnée à la politique, et les voix de ceux qui ont participé à la Révolution sont censées avoir plus de valeur que celles de ceux qui ne l’ont pas vécue, si savants soient-ils.

En France, les fondements idéologiques de l’Etat républicain sont plus anciens puisqu’ils remontent à la Révolution de 1789, vieille de plus de deux siècles. Ces fondements d’abord contestés sont maintenant reconnus, au moins en principe, par toutes les forces politiques (à l’exception de quelques groupuscules). En conséquence, l’Etat reconnaît la compétence particulière des historiens et leur laisse une très grande liberté de recherche et d’enseignement, même dans les institutions qu’il avait créées pour développer les recherches sur les deux guerres mondiales. Les historiens peuvent donc interpréter les faits historiques, leurs causes et leurs conséquences à leur guise, avec une seule limite : l’obligation de convaincre leurs collègues. Mais il faut néanmoins observer que cette liberté n’est pas un acquis définitif. En effet depuis une trentaine d’années, la multiplication des lois mémorielles accompagnées de clauses pénales a fait renaître une menace pesant sur la liberté des historiens. En 1990 et en 1995 la présidente de la Ligue des droits de l’homme Madeleine Rébérioux, historienne et femme de gauche bien connue, avait mis en garde ses collègues dans la revue L’Histoire contre la menace que faisait peser sur leur liberté d’expression la loi Gayssot. Puis la multiplication des lois mémorielles condamnant l’extermination des Arméniens comme un génocide et l’esclavage des Noirs africains déportés par les Européens comme un crime contre l’humanité à partir de 2001 a concrétisé cette menace. La loi du 23 février 2005, qui se distinguait des précédentes en glorifiant la colonisation au lieu de la condamner, fut pourtant la seule à susciter l’opposition de nombreux historiens. Mais en même temps, les poursuites engagées par une association de descendants d’esclaves contre l’historien Olivier Pétré-Grenouilleau au nom de la loi Taubira-Ayrault de 2001 ont vérifié dix ans après les avertissements de Madeleine Rébérioux, et justifié la création de l’association Liberté pour l’histoire, qui a démontré le caractère anticonstitutionnel de presque toutes ces lois mémorielles. C’est une première raison de ne pas soutenir la revendication algérienne de repentance. Et c’est aussi pourquoi les trois derniers présidents de la République française lui ont opposé la liberté des historiens des deux pays.

Mais en Algérie, l’Etat ne reconnaît pas l’autonomie de l’histoire, puisqu’il définit lui-même le cadre à l’intérieur duquel les historiens doivent situer leurs travaux. Il existe donc une histoire officielle, ou plutôt une mémoire officielle, qui ne se distingue pas de la propagande nationaliste, diffusée depuis au moins deux tiers de siècle, par le PPA-MTLD puis par le FLN et enfin par les dirigeants de l’Etat algérien.

L’exemple des événements du 8 mai 1945 est particulièrement utile pour faire comprendre cette différence. Le grand historien critique de la colonisation Charles-André Julien avait dénoncé dans son Afrique du Nord en marche en 1952 cette répression « féroce, impitoyable, en vérité inhumaine par son manque de discernement » , mais il avait également dénoncé la partialité de la version répandue par la propagande nationaliste, dans une brochure du MTLD qui racontait longuement le « génocide » : « un policier abat un porteur de pancarte de trois balles dans le ventre ; aussitôt les policiers « se regroupent rapidement en face des manifestants, comme si le scénario avait été préparé à l’avance, et la fusillade commence. Puis à Sétifville, la loi martiale est proclamée ». Sans doute s’est-il passé entre-temps l’effroyable tuerie à travers la ville, mais à cela il n’est même pas fait allusion. Si le PPA n’y fut pour rien, pourquoi donc le cacher ? Et comment ajouter foi à une propagande qui fausse la réalité au point d’omettre entièrement un événement d’une exceptionnelle gravité ? » [17]

En effet à Sétif le 8 mai 1945, il n’y a pas eu un “massacre” des manifestants algériens prémédité par la police ou par l’armée française, même si le premier mort fut peut-être un porteur du drapeau algérien : ce sont des civils français qui ont été massacrés ou blessés par des Algériens musulmans armés (en principe, le service d’ordre d’une manifestation pacifique), et il n’y a pas eu de “massacre” commis par les forces de l’ordre contre la masse des manifestants. Puis c’est une véritable insurrection qui s’en est pris aux civils français dans toutes les directions au départ de Sétif, notamment au nord jusqu’à la mer. Dans l’une des nombreuses localités touchées, à Kerrata (lieu de naissance de Bachir Boumaza), la répression fut sommaire et meurtrière, mais on oublie le plus souvent de dire qu’elle répondait à un début de massacre touchant la population civile française . Enfin à Guelma (ville située à plus de 200 km de Sétif), la répression fut en effet systématique et injustifiable, puisque des centaines d’Algériens musulmans furent arrêtés dans la ville puis assassinés sans autre raison que la peur d’un début d’insurrection vite réprimé dans les environs. Comme l’a bien montré la thèse de Jean-Pierre Peyroulou [18], les événements de Guelma ont été très différents de ceux de Sétif, même s’ils en ont été une conséquence. Ainsi, ce que l’on a pris l’habitude d’appeler le ou « les massacre(s) de Sétif », et que l’on a vu récemment représenté dans les cinq premières minutes du film Hors-la-loi comme un guet-apens froidement prémédité et perpétré par la police et l’armée française, est une version mythifiée d’un événement beaucoup plus complexe, mais qui s’est de plus en plus largement répandue en Algérie et même en France.

Au contraire, la recherche historique, qui avait bien progressé dans les deux pays jusqu’en 1990, s’était attachée à rechercher les causes de cet événement, qui ne doivent pas être confondues avec ses conséquences. Dès 1975, le premier livre de Mohammed Harbi, Aux origines du FLN, la crise du PPA-MTLD, avait signalé que les deux principaux leaders du PPA clandestin, Hocine Asselah et le docteur Lamine-Debaghine, avaient rencontré Messali Hadj dans sa résidence surveillée en avril 1945 et lui avaient proposé de s’évader pour proclamer un Etat algérien à la fin de la guerre. Messali se serait bien évadé mais serait revenu faute d’avoir trouvé un guide. L’historienne Annie Rey-Goldzeiguer avait d’abord été sceptique, mais elle a changé d’avis dans son dernier livre publié en 2002, après que la fille de Messali ait confirmé cette évasion et ce retour. Enfin le site internet de Benyoucef Ben Khedda confirme cette information, et le fils d’un administrateur en poste dans la région de Sétif en mai 1945, Roger Benmebarek, s’efforce de la prouver dans une future thèse d’histoire.

De même, la version de la colonisation française présentée comme une suite de crimes contre le peuple algérien commis de 1830 à 1962 mérite d’être discutée, mais sans oublier les faits qui ne vont pas dans le même sens. Par exemple, le fait qu’à partir de 1945 la France a consenti des dépenses de plus en plus élevées, non seulement pour maintenir l’Algérie sous son autorité, mais aussi pour élever le plus rapidement possible les conditions de vie de tous ses habitants. En effet, la commission des réformes créée en 1943 par le général Catroux pour élaborer un plan de progrès économique et social en faveur des « Français musulmans » avait jugé nécessaire une participation régulière du budget métropolitain, qui fut assurée à partir de 1948 ; mais cette participation fut toujours insuffisante à cause de la sous-estimation du taux d’accroissement de la population musulmane (en pleine explosion démographique) et de la priorité accordée à la reconstruction de la métropole. Cette aide métropolitaine fut ensuite augmentée à plusieurs reprises pour répondre à la menace du FLN jusqu’à la fin de la IVème République et à l’adoption du fameux « plan de Constantine » par le général de Gaulle en octobre 1958. Mais on oublie aussi que la reconnaissance de l’indépendance de l’Algérie par celui-ci le 3 juillet 1962 n’a pas mis fin à l’aide technique et financière française, puisque le trésor algérien n’a été séparé du trésor français qu’à la fin de décembre 1962 ; ce qui lui a évité une faillite immédiate, puisque les Français d’Algérie qui fuyaient le pays en masse étaient les principaux contribuables. De plus, la France a continué à accorder une aide financière décroissante mais importante de 1963 à 1970 pour combler le déficit du budget algérien, et elle a accepté d’apurer par un accord secret en décembre 1966, à des conditions très généreuses, le contentieux financier entre les deux Etats qui portait sur 7,5 milliards de francs et près de 20 milliards de francs de bien nationalisés sans indemnité. Le total de l’aide budgétaire accordée par la France à l’Algérie s’élèverait à 3.307 millions de francs de 1963 à 1970, ou à 2.306 millions de dollars de 1962 à 1969. De toute façon, la nationalisation du pétrole saharien par l’Etat algérien en 1972 lui a donné les moyens et la responsabilité d’utiliser ces ressources financières dans l’intérêt de son peuple [19] . Ceux qui persistent à réclamer des indemnités à la France ont-ils tenu compte de tous ces faits ?

De même, on peut se demander si la population algérienne née en France, et qui jouit de ce fait de la double nationalité franco-algérienne, est bien consciente de la principale raison de sa présence sur le sol français. En effet, les nationalistes algériens, depuis l’Etoile nord-africaine jusqu’à la Fédération de France du FLN, croyaient très sincèrement que les Algériens devaient venir gagner leur vie en France parce que leur propre pays ne leur appartenait plus, et qu’ils pourraient y retourner dès que l’indépendance l’aurait rendue à son peuple. Mais dès l’automne 1962, l’effondrement économique de l’Algérie causé par la fuite massive de la population française a relancé plus fortement que jamais l’émigration vers la France, qui est devenue une immigration. Dès lors, il convient de se demander si cette fuite massive avait été prévue et voulue par les responsables de la Révolution algérienne.

Enfin, il faut souligner l’aspect le plus paradoxal de la politique mémorielle algérienne : la volonté de rendre la France responsable de tous les malheurs de l’Algérie, alors que les responsables du FLN avaient revendiqué depuis le 1er novembre 1954 leur indépendance par rapport à la France et avaient obtenu satisfaction le 3 juillet 1962, il y a plus de cinquante ans. Cette politique mémorielle a pourtant prolongé la propagande de guerre du FLN alors que la guerre était terminée par sa victoire politique ; mais la revendication de repentance, à partir de 1990 ou de 1995, a donné l’impression que l’Etat algérien voulait encore obtenir de la France un aveu de défaite morale, qui lui permettrait de prouver à son propre peuple une vertu patriotique supérieure à celle de ses ennemis islamistes. Selon Guy Hennebelle, c’était perpétuer « le duo maso-sado » entre la culture laïco-chrétienne du culpabilisme français et la culture arabo-musulmane du ressentiment, qui ne mène à rien de constructif » [20] . Autrement dit, l’illusion que les Algériens ne sont responsables de rien puisque les Français sont responsables de tout. Un demi-siècle après sa fin officielle, la guerre d’indépendance de l’Algérie est-elle vraiment terminée, oui ou non ? Mais on peut aussi voir dans cette revendication de repentance un moyen de détourner l’attention du peuple algérien d’un passé récent trop cruel, marqué par de nombreux crimes dont l’Etat refuse d’éclairer les responsabilités au nom de la « concorde nationale ».

Tout au contraire, il m’avait semblé dès le début des années 1990 que ces cruels événements que l’on commençait à appeler, à tort ou à raison, la « deuxième guerre d’Algérie », rendaient possible et urgente une rupture avec la politique mémorielle qui avait conduit trente ans après à une tragique rechute dans une guerre civile, présentée artificiellement comme une guerre contre la France. Or la France n’avait certainement pas voulu cette guerre, et elle n’y a été entraînée que malgré elle. En persistant à vouloir la culpabiliser, les gouvernements algériens ont sans doute voulu obtenir qu’elle leur fournisse toute l’aide qu’ils lui demanderaient sans se permettre la moindre critique en retour. Mais il s’agissait d’une attitude à très courte vue, qui risque de se retourner tôt ou tard contre les dirigeants algériens.

Ce risque est devenu évident depuis que le gouvernement algérien actuel a clairement désavoué son ancienne exigence de repentance à l’occasion du récent voyage du président Hollande à Alger. Le ministre de l’Intérieur Daho Ould Kablia a clairement répondu aux partisans de la demande de repentance, en se situant dans le prolongement des positions prises depuis plusieurs années par des hommes politiques aussi importants que les leaders de partis « dialoguistes » Hocine Aït-Ahmed et Abdelhamid Mehri, et les anciens premiers ministres « éradicationnistes » Belaïd Abdesselam et Redha Malek. Maintenant que, à la suite de ce voyage, la France s’est engagée dans une guerre contre les organisations « terroristes » qui occupaient une grande partie du Mali, et maintenant que l’Algérie a été entraînée dans cette guerre par la réaction d’AQMI au Sahara algérien, il appartient aux dirigeants algériens de tenir un langage clair et convaincant à leur peuple. Qui est l’ennemi ? La France, ou AQMI ? Quels critères permettent de distinguer à coup sûr la guerre légitime et le « terrorisme », que l’Algérie se glorifie depuis le 11 septembre 2001 d’avoir combattu la première, longtemps seule contre tous ? Ces clarifications sont plus nécessaires que jamais, mais elles sont d’autant plus difficiles à définir que les responsables algériens ont trop longtemps tardé à les formuler.

Guy Pervillé

La revue L’ivrEscQ est une revue mensuelle, dont voici l’adresse :

Coopérative universitaire G2 Villa n° 19, Garidi 1 – Kouba – Alger

Tél/fax : (+ 213) 21 285 061

Site web : http://www.livrescq.com

A lire avant :

-  Mes réponses aux questions de Guy Hennebelle (2002)

http://guy.perville.free.fr/spip/article.php3 ?id_article=19

A lire après :

-  Mémoires et histoire de l’Algérie coloniale (2013)

http://guy.perville.free.fr/spip/article.php3 ?id_article=295

[1] Voir sur mon site http://guy.perville.free.fr, dans la rubrique « Interviews », http://guy.perville.free.fr/spip/article.php3 ?id_article=19.

[2] Tout ce paragraphe a été oublié dans la publication de L’ivrEscQ, n° 22, février 2013, en bas de la p. 43.

[3] Loi adoptée par le Sénat français le 8 novembre 2013, publiée le 6 décembre dans le Journal officiel de la République française, lois et décrets, du 7 décembre 2013. Voir http://www.vie-publique.fr/actualite/panorama/texte-vote/proposition-loi-relative-reconnaissance-du-19-mars-comme-journee-nationale-du-souvenir-recueillement-memoire-victimes-civiles-militaires-guerre-algerie-combats-tunisie-au-maroc.html.

[4] Interview de Bachir Boumaza, cité par Ahmed Rouadjia, « Hideuse et bien-aimée, la France… », in Panoramiques, n° 62, 1er trimestre 2003, pp. 210-211.

[5] El Watan, 9 mai 1995.

[6] Voir l’article de Charles-Robert Ageron, « Mai 1945 en Algérie, enjeu de mémoire et histoire », in Matériaux pour l’histoire de notre temps, n° 39/40, juillet-décembre 1995, pp. 52-56. Bachir Boumaza devint le président du Conseil de la Nation, deuxième personnage de l’Etat algérien, de 1998 à 2001.

[7] Le Monde, 17 juin 2000, p. 18.

[8] Voir « Mon avis sur la pétition des historiens » (2005), http://guy.perville.free.fr/spip/article.php3 ?id_article=38.

[9] Jacques Chirac, Mémoires, Paris, Nil Editions, 2012, t.2, p. 435.

[10] Voir sur http://www.ldh-toulon.net/spip.php ? article 2393.

[11] « A propos de la pétition : « France-Algérie : dépassons le contentieux historique » « (2007), http://guy.perville.free.fr/spip/article.php3 ?id_article=162, et « Réponse à Gilles Manceron », http://guy.perville.free.fr/spip/article.php3 ?id_article=37.

[12] Voir le texte sur http://www.mediapart.fr/et sur le site de la Ligue des droits de l’homme de Toulon, 25 février 2010.

[13] Voir sur mon site « Réponse à Yasmina Adi » (2010), http://guy.perville.free.fr/spip/article.php3 ?id_article=251, et « Réponse à Thierry Leclère » (2010), http://guy.perville.free.fr/spip/article.php3 ?id_article=256.

[14] Voir « Ahmed Ouyahia répond à Erdogan : « Cessez d’instrumentaliser le sang des Algériens », par Tahar Fattani, dimanche 08 janvier http://www.lexpressiondz.com/actualite/145922-%C2%ABcessez-d%27instrumentaliser-le-sang-des-alg%C3%A9riens%C2%BB.html.

[15] Voir « 1962 : fin de la guerre d’Algérie, texte censuré ! »(2013), http://guy.perville.free.fr/spip/article.php3 ?id_article=266, et « A propos de mon texte censuré : 1962, fin de la guerre d’Algérie » (2013), http://guy.perville.free.fr/spip/article.php3 ?id_article=269.

[16] Discours d’Alger, 20 décembre 2012, texte complet sur le site http://www.vie-publique.fr/rss/discours-rss.xml ; cf mon texte « le voyage du président Hollande en Algérie (19-21 décembre 2012) » (2013), http://guy.perville.free.fr/spip/article.php3 ?id_article=287.

[17] Charles-André Julien, L’Afrique du Nord en marche, Paris, Julliard, 1952, réédition 1972, p. 264.

[18] Jean-Pierre Peyroulou, Guelma, 1945, une subversion française dans l’Algérie coloniale, préface de Marc Olivier Baruch, La Découverte, 2009, 403 p.

[19] Pour en savoir plus, voir Guy Pervillé, Les accords d’Evian (1962). Succès ou échec de la réconciliation franco-algérienne (1954-1962), Paris, Armand Colin, 2012, 288 p.

[20] Guy Hennebelle, Panoramiques n° 62, 1er trimestre 2003, p. 20.

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