Ilôt Chalon: Look what they’ve done to my Chinatown, ma ! (De Stalingrad 0 à Stalingrad bis, quel triste éternel recommencement de négligence gouvernementale et d’aveuglement bien-intentionné de nos ONG pour la première Chinatown de Paris ?)

3 décembre, 2022

Inauguration de la sculpture de l'artiste Li Xiaochao | Gares & Connexions1984 : L'îlot Chalon, quartier de la drogue à Paris | Archive INA - YouTube ImageImageQuelque 200 migrants, accompagnés par plusieurs associations, ont installé leurs tentes devant le Conseil d'Etat. MSF

Une main d’ébène, Ilot Chalon (…) dans la rue noire, le dealer viendra…. Jean-Pax Méfret
Le site d’origine de la pandémie de grippe de 1918 qui a tué plus de 50 millions de personnes dans le monde est vivement débattu. Alors que le Midwest des États-Unis, la France et la Chine ont tous été identifiés comme des candidats potentiels par les chercheurs en médecine, le contexte militaire de la pandémie a été pratiquement ignoré. A l’inverse, les historiens militaires se sont peu intéressés à une maladie mortelle qui souligne la relation réciproque entre champ de bataille et front intérieur. Cet article réexamine le débat sur les origines et la diffusion de la grippe de 1918 dans le contexte de la guerre mondiale, comblant ainsi les écarts entre l’histoire sociale, médicale et militaire. Une perspective multidisciplinaire combinée à de nouvelles recherches dans les archives britanniques et canadiennes révèle que la grippe de 1918 est probablement apparue pour la première fois en Chine au cours de l’hiver 1917-18, se diffusant à travers le monde lorsque des populations auparavant isolées sont entrées en contact les unes avec les autres sur les champs de bataille d’Europe. Les peurs ethnocentriques – à la fois officielles et populaires – ont facilité sa propagation le long des voies militaires qui avaient été tracées à travers le monde pour soutenir l’effort de guerre sur le front occidental. Mark Osborne Humphries (2014)
L’épidémie pourrait être liée à la collecte d’échantillons de ces coronavirus dans les grottes du Yunnan où ils circulent. En effet, plusieurs laboratoires chinois travaillaient sur ce virus, afin de comprendre les mécanismes moléculaires permettant à ces derniers des franchissements de la barrière des espèces pour devenir des pathogènes humains. D’où l’hypothèse d’un accident de laboratoire contaminant éventuellement des personnels… et donnant les premiers patients. Cette hypothèse est sous-tendue par plusieurs arguments : d’abord, cette ville concentre les plus gros centres d’étude des coronavirus dans le monde. Par ailleurs, il est paradoxal de voir émerger une épidémie dans une ville de onze millions d’habitants environ, dont les experts chinois sur les coronavirus affirmaient depuis des années que celle-ci, Wuhan, était typiquement une ville où ce type d’émergence zoonotique ne pourrait pas avoir lieu parce qu’il n’y a pas ces contacts indispensables entre espèces sauvages, espèces domestiques et l’homme. (…) [L’hypothèse de l’accident de laboratoire] est basée, entre autres, sur le fait que le virus le plus proche actuellement connu, donc le RaTG13, a été échantillonné par un laboratoire de virologie localisé dans la zone où les premiers cas de Sars-CoV-2 ont été détectés, et où des travaux sur ces coronavirus émergents sont conduits. Des projets de recherche importants visaient à comprendre le mécanisme de franchissement de barrières d’espèces, c’est-à-dire justement à collecter des virus chez les chauves-souris, récolter des échantillons de manière à séquencer ces virus, essayer de mettre en culture ces virus dans des cellules et essayer de comprendre comment ces virus sont potentiellement capables d’infecter des cellules d’autres mammifères, incluant des cellules humaines. (…) Est-il raisonnable de construire dans des laboratoires, des virus potentiellement pandémiques chez l’homme qui, au départ, n’existent pas naturellement ? Ce débat éthique existe depuis les années 2010-12, quand des équipes américaines et hollandaises ont cherché à construire des virus de la grippe, potentiellement pandémiques, et cette fois-ci à partir d’un virus qui n’était pas particulièrement adapté à la transmission par aérosol. Le bénéfice qu’on escomptait de ces expériences était-il si important qu’on pouvait s’affranchir du risque de sa diffusion ? Ou, est-ce que, éthiquement, ces travaux devaient être considérés comme trop dangereux et donc interdits ? Voilà ce qui a conduit les États-Unis à décréter à partir de 2014 un moratoire sur ce type d’expérience. (…) Les virus n’ont pas de passeports ! Et donc, la gestion des risques biologiques ne peut plus être envisagée uniquement au niveau national. Cette question doit se traiter de manière internationale, si l’on veut la traiter correctement. Regardez le moratoire américain que j’évoquais : l’une des conséquences de cette nouvelle politique a été l’arrêt des expériences sur les coronavirus par les grands laboratoires sur le territoire américain. Ce qui a conduit, à la place, à l’intensification de ces recherches dans les laboratoires de Wuhan, par exemple, avec des financements américains… notamment, entre autres, via la EcoHealth Alliance ! Paradoxalement, le moratoire américain, qui pourrait être jugé comme une décision limitant les risques biologiques, a donc peut-être eu des effets pervers, en favorisant le déploiement de recherche dans des pays ou le contrôle des risque biologiques est moindre… (…) via l’association que je viens de mentionner. Il y a eu financement d’abord des collectes de virus, pour essayer d’échantillonner davantage les virus présents chez les chauves-souris, entre autres dans le Sud asiatique, mais il y a également eu financement d’expériences visant à être en capacité de cultiver ces virus, en cellules et dans des modèles animaux, pour comprendre les mécanismes de transfert zoonotique et pour essayer concevoir des vaccins permettant de protéger des futures zoonoses. L’intention de telles recherches est donc de prévoir les nouveaux virus potentiellement pandémiques pour mieux s’en prémunir… Sauf que justement, les expériences réalisées comportent des risques potentiels. Quand on réfléchit aux problèmes de pandémies et aux études sur les virus émergents, on ne peut, je le répète, pas envisager la problématique du seul point de vue national ou même continental – il faut nécessairement une vision globale et mondiale. Dans son Destin des maladies infectieuses, le microbiologiste Charles Nicolle écrivait en 1933 que « la connaissance des maladies infectieuses enseigne aux hommes qu’ils sont frères et solidaires. Nous sommes frères parce que le même danger nous menace, solidaires parce que la contagion nous vient le plus souvent de nos semblables. » Cette analyse reste étonnamment d’actualité – et l’avenir ne manquera pas de nous rappeler cette vérité dans le contexte du déploiement des vaccins, avec les variants du Covid-19 qui se multiplient actuellement. Étienne Decroly
Plus de 11 000 femmes nigérianes ont été secourues en Méditerranée l’année dernière, selon l’Office pour les migrations internationales (OMI). 80% d’entre elles faisaient l’objet d’un trafic à des fins d’exploitation sexuelle. “Il y a maintenant des filles qui n’ont que 13, 14 ou 15 ans”, m’a dit un agent anti-trafic de l’OMI. “L’Italie n’est qu’un point d’entrée. De la, elles sont dispatchées et vendues à des mères maquerelles partout en Europe.Ben Taub
En 2015, le risque de mourir en Méditerranée (0, 37%) était inférieur au risque en France d’une personne de plus de 45 ans de subir un AVC (0, 4$%); en 2016, 363 000 migrants ont traversé la Mare nostrum (…) et 4 576 s’y sont noyés ou ont disparu, soit 1, 3% ou le double du risque de décéder apres une intervention chirurgicale – toutes catégories confondues – dans un pays industrialisé, ou encore le double du risque de mourir d’une anesthésie générale au sud du Sahara. En 2017, entre janvier et fin aout, 126 000 migrants ont traversé la Méditerranée et 2 428 ont été portés disparus, soit 1, 92%, ce qui est légèrement inférieur à la mortalité post-opératoire en chirurgie cardiaque en Europe de l’ouest (2%). Même si le risque est heureusement limité, on se demande évidemment pourquoi il ne cesse d’augmenter alors que les yeux du monde sont braqués sur la Méditerranée et que les secours devraient se perfectionner. La réponse: l’humanitaire est trop bon ! En effet, les bateaux de secours se rapprochent de plus en plus des eaux territoriales libyennes et, s’il y a danger de naufrage, n’hésitent plus à y entrer pour sauver les migrants. Si bien que les trafiquants embarquent un nombre croissant de migrants sur des embarcations toujours plus précaires (notamment des canots pneumatiques longs de 9 mètres, fabriqués en Chine, sur lesquels se serrent 130 personnes). (…) Les trafiquants emmènent donc les migrants à la limite des eaux territoriales, avant de repartir avec le moteur hors-bord dans un autre bateau en laissant les leurs clients dériver. A charge pour les humanitaires … Ceux-ci font bien, voire très bien leur travail, au risque de voir les migrants de moins en moins regardants sur la navigabilité des embarcations choisies par les trafiquants. Au cours des premiers six mois de 2017, quelque 93 000 migrants ont été secourus et transportés vers l’Italie, soit presque les trois quarts du total ayant embarqué pour la traversée pendant cette période. Stephen Smith
Les signataires du présent Communiqué de Presse dénoncent avec la plus grande force la position prise par le ministre de l’Intérieur dans son courrier du 17 novembre 2022 [qui] pose le principe de l’application identique des méthodes employées pour le suivi des étrangers délinquants à l’ensemble des étrangers faisant l’objet d’une OQTF. Cette prémisse en elle-même constitue une atteinte grave à l’Etat de droit en ce qu’elle tend à assimiler des personnes n’ayant commis aucune infraction ni aucun crime à des personnes condamnées judiciairement et propose un traitement administratif similaire. Si le courrier du ministre de l’Intérieur prend ainsi soin de rappeler que la législation européenne a imposé la suppression du délit de séjour irrégulier, c’est bien dans le sens d’un traitement punitif des étrangers en situation irrégulière qu’il s’inscrit. Or une personne étrangère, quelle que soit la régularité de son séjour, ne saurait être traitée en délinquant et punie pour sa seule situation administrative. (…) il est important de rappeler qu’aucune condition de régularité de séjour n’est établie par la loi pour permettre l’accès ou le maintien dans un hébergement d’urgence. Le principe d’inconditionnalité de l’accueil permet à toute personne présente sur le territoire de bénéficier d’un hébergement et d’un accompagnement adapté à sa situation. Utopia 56
Près de 200 jeunes migrants, qui assurent être mineurs, ont installé vendredi un campement constitué de tentes devant le Conseil d’Etat, dans le cœur de Paris, pour réclamer leur prise en charge et l’accès à un hébergement d’urgence. Les jeunes en attente d’une décision de justice pour trancher sur leur âge et accompagnés par plusieurs associations dont Utopia 56, Médecins sans frontières (MSF) ou Médecins du monde, font partie des 470 migrants qui vivent depuis six mois sur un campement d’Ivry-sur-Seine (Val-de-Marne). Ils ont installé leurs tentes devant la haute juridiction administrative vers 14h00, vite encadrés par un dispositif des forces de l’ordre. Une action symbolique pour rendre visibles ces jeunes, revendiquent les associations. (…) Comme une partie des jeunes présents, originaires d’Afrique de l’ouest ou encore d’Afghanistan, [Seiku Kanté] n’a pas été reconnu mineurs non accompagnés (MNA) à ce stade. Beaucoup ont déposé des recours auprès d’un juge pour enfants, dans l’espoir de bénéficier d’une prise en charge par l’aide sociale à l’enfance. Les associations qui les accompagnent déplorent la zone grise dans laquelle se trouvent ces jeunes migrants, ni mineurs ni majeurs, ce qui complexifie leur prise en charge dans les structures d’hébergement d’urgence pendant les recours judiciaires souvent longs. Le Parisien
Vous semblez découvrir une réalité documentée et évoquée depuis juillet 2017. (…) Ce que nous savons, c’est que les ONG jouent un rôle essentiel pour apporter une aide aux migrants. Cela ne fait aucun doute. Toutefois, en Méditerrannée centrale, on a observé, de façon tout à fait documentée je vous le dis, une réelle collusion à certains moments entre les trafiquants de migrants et certaines ONG. On a observé que certains navires d’ONG étaient ainsi en contact téléphonique direct avec des passeurs qui facilitaient le départ des migrants depuis les côtes libyennes dans des conditions effroyables, souvent au péril de leur vie. Les ONG, dans ce cas là, ont pu se faire complices des passeurs. Les ONG doivent avoir une attitude responsable. Christophe Castaner (ministre de l’intérieur français, conférence de presse finale du G7, Paris, 3 avril 2019)
Angela Merkel fait ce qu’aucun dirigeant politique ne devrait faire après avoir quitté le pouvoir : défendre sans aucun recul critique ce qu’il a fait pendant son mandat. Cela fait de la peine de voir à quel point elle se tire elle-même une balle dans le pied. Ilka-Sascha Kowalczuk
Angela Merkel a été intéressée par le fait que Chamberlain y est montré avec un nouveau regard. Non comme quelqu’un ayant peur de Hitler, mais comme un stratège qui a donné à son pays le temps de se préparer à l’attaque allemande. Der Spiegel
Les autorités s’appuient sur des réseaux existants de la diaspora. Cela permet de récolter de l’information sur les individus et leurs familles pour faire pression si besoin. Cela nourrit une peur, c’est une manière de montrer que citoyen chinois à l’étranger ou citoyen étranger d’origine chinoise, on ne peut jamais échapper au contrôle de la mère patrie. Chen Jing-jie (Safeguard Defenders)
Ils présentent cela comme des antennes d’aide administrative pour les Chinois en France, mais il y a des consulats pour cela. Et si les consulats ne suffisent pas et qu’ils ont besoin de plus de points administratifs, eh bien qu’ils fassent une demande réglementaire et officielle. André Gattolin (commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées du Sénat)
L’APL prévoit d’engager entre 300 000 et 1 million de soldats. Le plan comprend trois grandes phases s’étendant sur deux semaines, tout au plus, avant la prise de Taipei. La phase 1 – blocus et bombardements – sera précédée de cyberattaques ciblant l’Internet et les communications gouvernementales taïwanaises. Des unités de guerre électronique, basées en Chine, s’attaqueront aux satellites américains positionnés au-dessus du Pacifique. Le blocus sera total : naval, aérien, spatial. Et les missiles de la Force des fusées, l’une des cinq branches de l’APL, devront d’emblée obtenir ce que Moscou a raté en Ukraine : la maîtrise du ciel. L’APL prévoit des « frappes initiales », suivies de « frappes sur les points clés » (ministères, quartiers généraux militaires, réseaux électriques etc.), de « frappes continues » sur l’ensemble du territoire et de « frappes finales » censées annihiler la capacité de combattre des Taïwanais. Toutes les infrastructures devront être détruites, même les aéroports, « pour terroriser l’île jusqu’à la soumission ». Cette première phase doit être réalisée très vite pour ne pas laisser le temps aux Etats-Unis et à d’autres pays d’entrer en guerre. La phase 2 – débarquement de forces amphibies – débutera, toujours selon ce plan, par les petites îles de Kinmen et Matsu, très proches de la côte chinoise, avant de prendre l’archipel des Penghu. Dans ces bastions taïwanais, Pékin risque d’épuiser ses ressources amphibies, ce qui différerait l’invasion principale. Mais ne pas les occuper ferait planer une menace mortelle sur les bases chinoises continentales, situées à portée de missiles… Les combats, que l’APL privilégie de nuit ou par mauvais temps, seront sans pitié. (…) La manœuvre d’invasion de Taïwan elle-même mobilisera quatre types de navires : démineurs, canonnières, bateaux civils armés des milices, petites embarcations pour nettoyer les plages. Elle visera des zones dont la prise devra durer entre une et quatre heures. La cible principale sera Taoyuan, quatrième ville du pays, avec son aéroport international et ses raffineries de pétrole. La phase 3 – généralisation du combat dans l’île – prévoit que « les forces terrestres opèrent en groupes dispersés, sous la protection de la défense aérienne ». Les troupes aéroportées, larguées par bataillons de cinq cents hommes, devront éviter d’opérer trop loin des plages du débarquement et du reste de l’armée. Comme jadis leurs aînés aux ordres de Mao, les généraux de l’APL sont conscients de leurs faiblesses opérationnelles, notamment de lacunes logistiques dans le transport de centaines de milliers d’hommes à travers le détroit. Il sera en outre difficile pour le commandement de la région Est de se mettre en ordre de bataille sans que Taipei en soit alerté. Vu de Pékin, « le réseau d’alerte de Taïwan réduit la probabilité d’un effet de surprise », écrit Ian Easton. Pis, selon le chercheur, « les officiers chinois ne pensent pas avoir de renseignement adéquat sur Taïwan ». Le climat et la géographie très montagneuse de l’île constituent des obstacles majeurs, avec un nombre très limité de plages où débarquer : il y en aurait quatorze. « Du point de vue des experts militaires chinois, il n’y a pas de bon endroit pour débarquer avec une force assez importante pour prendre rapidement le contrôle de Taipei. Quant au maillage de la défense souterraine, réputé très dense, il fait figure de forteresse », assure M. Easton. Depuis des décennies, les Chinois modélisent vents, vagues, courants, marées, pluies et brouillards de Taïwan. Il n’y aurait que deux périodes réalistes pour une invasion : de fin mars à fin avril, et de fin septembre à fin octobre. Nathalie Guibert
A l’occasion du centenaire de la guerre de 14/18, l’association Les amis de Wu Jianmin et la province de Shandong (Chine) ont fait don à SNCF Gares & Connexions d’une sculpture de l’artiste chinois Li Xiaochao. Elle sera inaugurée le 20 septembre 2018, sur le parvis de Paris-Gare de Lyon. Cette œuvre commémore l’engagement des 140 000 travailleurs chinois venus aider la France durant la Première Guerre Mondiale, entre août 1916 et février 1918. Ces hommes devaient passer de nombreux mois en mer pour rejoindre Marseille, avant de prendre le train pour Paris-Gare de Lyon. Destinés à travailler en usine en Chine, ils aidèrent finalement les armées française et britannique à creuser les tranchées, réparer les armes ou à ramasser les corps des soldats tombés. 20 000 hommes périrent à la tâche ou succombèrent à des maladies. Après l’armistice du 11 novembre 1918, la plupart de ces hommes furent rapatriés, mais 3 000 d’entre eux choisirent de rester en France. Certains s’installèrent dans l’îlot Chalon, à proximité de Paris-Gare de Lyon et formèrent la première communauté chinoise de Paris. S’intitulant « Aux Travailleurs Chinois pendant la Première Guerre Mondiale », la sculpture en bronze offerte à SNCF Gares & Connexions, mesure pas moins de 2,57 m de hauteur et 1.25 m de largeur. Elle représente un travailleur chinois à son arrivée à Paris-Gare de Lyon, après son voyage éprouvant entre la Chine et la France. (…) Plusieurs villes françaises ont déjà eu l’honneur de recevoir l’une de ses œuvres. SNCF Gares & Connexions est fier de les rejoindre, afin de continuer à préserver la mémoire de ces 140 000 travailleurs chinois qui ont aidé la France. SNCF gares et connections
On a peur de sortir de chez nous. On a peur pour nos enfants. On vit dans une atmosphère d’insécurité. Avec parfois des gens qui prennent du crack, des dealers en tout genre. On ne veut pas être le nouveau Stalingrad. On le refuse. Sarah (2021)
Les premières nuisances coïncident avec le début des distributions alimentaires dans le quartier, voilà deux mois. Alors que des halls d’immeubles ont été dégradés, l’inquiétude grandit chez les riverains. BFMTV (2021)
Habité principalement par des immigrés et des descendants d’immigrés – Chinois, Italiens, Maghrébins, Sénégalais – ce lieu délaissé par la municipalité et la police deviendra un véritable supermarché de la came à partir de 1982, avant que la Mairie de Paris ne se décide à intervenir en 1984. Le passage Brunoy, la rue Raguinot, le passage Gatbois, la rue de ChaIon – autant de lieux qui deviendront inacceptables aux yeux des pouvoirs publics, désireux de réhabiliter le quartier en construisant le ministère des Finances, le palais omnisports de Paris-Bercy ainsi que l’extension de la Gare de Lyon. Après avoir laissé pourrir l’îlot Chalon à dessein afin de forcer ses habitants à le quitter, le gouvernement et la Mairie observeront avec satisfaction le départ des dealers vers Stalingrad ou la Goutte-d’Or. C’est dans ce contexte-là que le photographe Francis Campiglia a pris la direction de l’îlot Chalon, afin de documenter le chant du cygne d’un quartier qui finira par être enseveli sous le béton purificateur de la rénovation urbaine… Vice
Pendant la Première Guerre mondiale, des Chinois wenzhou originaires de la province de Zhejiang avaient été employés par les Français dans les usines. Une partie d’entre eux ont été rapatriés après 1918, mais huit mille d’entre eux sont restés en France, selon le sinologue Pierre Picquart,. Ils se sont établis à partir de ce moment sur l’îlot Chalon, qui est ainsi devenu le premier quartier chinois à Paris. Dans les années 1970, les premiers commerçants mourides sénégalais sont arrivés dans le quartier, et ils se sont installés dans les passages Raguinot et Brunoy, accueillant par la suite les ressortissants de Ceedo et de Thiaareen. Ils ont recréé en France les structures de la vie communautaire mouride, où les membres influents (représentants du khalife) organisent des da’iras (groupes religieux de vingt ou trente personnes). Dans un premier temps, le mouridisme a été pratiqué de manière privée et ses suiveurs n’ont pas cherché à le diffuser. Jusqu’à 1975, les immigrés ne représentaient qu’une forte minorité ; cependant, leur présence s’affirmait par une territorialisation communautaire qui leur donnait une forte visibilité sociale. Aussi, cette même année, 66 % des surfaces étaient considérées par la municipalité comme étant dans un état de très grande dégradation, à cause du manque de rénovation depuis des décennies et de la surpopulation des habitants du quartier, confinés dans des logements bien trop petits (d’une ou deux pièces) et souvent sans sanitaires intérieurs. À la fin des années 1970 ont surgi les premiers squats dans des bâtiments désaffectés de la SNCF. Au tournant des années 1980, le trafic de haschich marocain a été remplacé par des drogues plus dures, et pendant les années suivantes la dégradation du quartier s’est accentuée. En mai 1984, l’opinion publique avait été choquée par les deux meurtres liés à la drogue survenus dans l’îlot. Ces événements ont été vécus comme un traumatisme par les habitants du quartier, qui avaient vu l’attention des médias sur leur environnement de vie s’intensifier. La Ville de Paris avait déjà décidé la rénovation du quartier en 1980, mais c’est seulement à partir de 1984 que l’aménagement a été confié à société d’économie mixte Semea-Chalon, devenue la Semaest. La rénovation consistait principalement en la démolition de bâtiments (700 petits logements), la conservation et réhabilitation de certains immeubles, la création de nouveaux logements et d’un jardin, et l’implantation du commissariat du XIIe. Ce projet fut rejeté par une majorité d’habitants, qui accusèrent certaines autorités publiques de laisser pourrir le quartier, pour faire fuir les habitants et préparer ainsi la rénovation urbaine. Cette rénovation aurait conduit au déplacement des populations marginalisées vers le nord-est de Paris, et à un déplacement du trafic de drogue de l’espace privé (squats) vers l’espace public dans le quartier. La présence de consommateurs de drogue dans la rue à ce moment-là avait fait l’objet d’une forte mobilisation policière. Wikipedia
Au début des années 1980 en France, sur fond de massification de l’usage d’héroïne, l’attention médiatique se focalise sur de nouveaux lieux de la drogue, qu’une lecture sensationnaliste et racoleuse portée par quelques journaux ou hebdomadaires dépeint comme des endroits sordides et dangereux tels que, à Paris, la « rue de la drogue » de Belleville, les passages de la rue du Faubourg-Montmartre ou encore le quartier de la Goutte-d’Or. Mais la plus emblématique des nouvelles scènes de l’héroïne de cette époque restera pendant longtemps un petit ensemble de bâtisses vétustes et de ruelles glauques tapies dans l’ombre de la gare de Lyon : l’îlot Chalon. Qualifié dans les médias de « cancer urbain de la drogue », comparé par Paris Match à Cholon, le quartier chinois de Saigon réputé pour son marché de l’opium et ses « ruelles lépreuses » désertées par la police1, nommé le « Lower East Side » parisien par Libération, cette cour des miracles contemporaine a frappé les consciences avec ses images de saleté, de violence et de mort : trafic et shoots collectifs au « brown sugar » en pleine rue, violences (on va jusqu’à parler d’une agression toutes les dix minutes) et prostitution se manifestent en plein jour dans les passages Brunoy, Gatbois ou encore Raguinot, tandis que les entrepôts abandonnés servent de refuges pour des centaines d’immigrés clandestins et de lieu de stockage de stupéfiants et que les vieux habitants du quartier, terrorisés et cloîtrés dans leurs appartements, doivent enjamber chaque jour les toxicomanes dans le hall de leur immeuble délabré. (…) Bien avant d’être désigné au début des années 1980 par les élus du 12e comme une « honte pour Paris et pour l’arrondissement », l’îlot Chalon était déjà considéré depuis le début du siècle comme un îlot d’insalubrité à rénover impérativement. (…) L’îlot Chalon était aussi un quartier d’immigration, nourri pendant plus d’un siècle par plusieurs vagues différentes : de « quartier italien » à la fin du XIXe siècle, l’îlot devint pendant l’entre-deux-guerres le premier « quartier chinois » de Paris, réputé pour ses salles de ma-jong et aussi quelques petites fumeries d’opium clandestines. Par la suite, des Maghrébins vinrent s’installer et prendre, comme les autres, la relève des petits commerces (épiceries, restaurants, cafés et dépôt d’artisanat destinés au commerce ambulant), qui animaient les rues de Chalon et Hector-Malot. Enfin, à la fin des années 1960, l’îlot Chalon commença à se métamorphoser en « quartier africain » avec une importante immigration de Sénégalais qui occupèrent des hôtels meublés et se spécialisèrent dans le colportage d’objets d’art et de pacotille. En 1982, à l’époque où se manifestent les problèmes de drogue, l’îlot Chalon est la zone de Paris où se concentre le plus d’étrangers : leur part est passée de 14,5% en 1958 (« Musulmans » d’Algérie compris) à 75,3% en 1982, pour une population de 5000 habitants (33,3% de Sénégalais, 13,1% d’Algériens, 7,3% de Tunisiens, 6% de Vietnamiens, 5,9% de Marocains, 5,1% de Chinois, 2,5% de Maliens, 2,5% de Yougoslaves, 1% d’Espagnols, et 2,3% d’autres nationalités). Mais aux premiers commerçants sénégalais qui se sont insérés sans mal dans les sociabilités et les activités commerciales semi-légales semi-clandestines du quartier, se sont ajoutés au cours de la décennie 1970 de nouveaux immigrés africains, ouvriers ou chômeurs, réguliers ou clandestins à la recherche d’un logement bon marché. L’opération de régularisation exceptionnelle  des sans-papiers effectuée par les socialistes au pouvoir en 1982 a permis de recenser officiellement 900 Africains, mais leur nombre est sans doute plus proche de 1500. L’îlot fut longtemps un quartier populaire, cosmopolite et pittoresque apprécié de ses habitants et même des Parisiens, sa dégradation sur le long terme (qui a pu donner naissance à l’économie informelle et lucrative de la drogue) est le fruit de la négligence de bon nombre d’acteurs. (…) au début des années 1980. Le petit trafic amateur de haschisch marocain ou de « libanais rouge » est peu à peu remplacé par la vente de drogue dure. Le sol des impasses et des ruelles commence petit à petit à être jonché de matériel d’injection : seringues, bouteilles d’eau et citrons. Les habitants commencent à se plaindre de la présence de groupes de jeunes s’injectant en pleine rue et préparant la seringue sur le capot des voitures, ainsi que de la pression des dealers qui se mettent à contrôler la circulation dans les halls d’immeuble. Au cours de l’année 1983, une part croissante des toxicomanes interpellés pour consommation ou trafic dans la capitale déclarent se fournir dans l’îlot : on rapporte que près de 20 000 personnes s’y approvisionneraient quotidiennement. Les toxicomanes sans le sou venus de l’extérieur rapportent en échange de leur dose le produit de leur larcin : autoradios volés ou butins de cambriolages. Sur place, l’insécurité grandit, car le développement du trafic de drogue s’accompagne d’une importante hausse de la violence, avec notamment l’apparition de squats sauvages avec intimidation, qui est le fait de bandes organisées. En avril 1982, un groupe de 150 Sénégalais tente de s’approprier par la force un hôtel meublé de la rue de Chalon. En juin, plusieurs immeubles vides ou occupés clandestinement du passage Raguinot sont investis par une bande qui fracture les portes, chasse quelques occupants puis autorise d’autres Sénégalais à occuper les lieux, moyennant des loyers exorbitants. En septembre, pareille scène passage Gatbois, sous les yeux effarés des habitants du quartier. Des groupes se spécialisent également dans le racket de commerçants. L’essor des groupes délinquants ou « mafieux » se fait malheureusement sur fond d’inertie de la police. A chaque coup de force d’une bande, les habitants appellent la police, mais le commissariat du 12e ou police secours n’interviennent que très rarement. Devant la multiplication des vols de voiture ou des agressions dans l’îlot, la police décourage le dépôt de plainte en rappelant à chaque victime que le quartier est ainsi et qu’il vaut mieux tout simplement l’éviter. L’îlot Chalon devient surnommé un « no flic’s land ». Les rumeurs « complotistes » ne tardent donc pas à circuler dans l’îlot. La passivité policière devant la délinquance et l’arrivée massive et soudaine de la drogue seraient le fruit d’une stratégie concertée entre les différentes autorités publiques pour laisser pourrir le quartier, faire fuir les habitants et préparer ainsi la rénovation urbaine. En effet, les habitants avaient rejeté, dans leur large majorité, l’ambitieux projet de rénovation-substitution de la Z.A.C. de 1980, qui prévoyait de nombreux relogements (réhabilitation de 150 logements existants, construction de 480 logements neufs, de 4000 m² de commerces et 15000 m² de bureaux, remodelage de toutes les voies d’accès) et allait naturellement expulser les habitants sans droits. (…) A la théorie trop sophistiquée du complot, il est toutefois préférable de substituer les coïncidences de calendrier et un effet de déversement venu de l’extérieur. Ces années-là, la police expulse en effet plusieurs squatters dans le 14e et dans le 19e, dont une opération très médiatisée au 173, rue de Flandres avec destruction immédiate par bulldozer de l’immeuble qui était occupé par 500 squatters, en grande partie antillais, et saisit d’importantes quantités de haschisch, héroïne et cocaïne. Les dealers délogés de ce qui était alors considéré comme la « plaque tournante de la drogue » de l’Est parisien sont venus logiquement vers l’îlot Chalon, où se trouvaient des lieux propices à leurs activités et surtout une main d’oeuvre prête à l’emploi : le colportage était en effet devenu une activité de moins en moins lucrative et toute une génération de jeunes marchands ambulants entre 18 et 25 ans se firent recruter facilement dans le cadre de ce nouveau marché. (…) Début 1984, la tension est extrême. Deux immeubles brûlent, rue de Chalon et passage Raguinot : on soupçonne des incendies criminels. Excédés, les habitants tentent de ramener l’ordre dans l’îlot par eux-mêmes. Les commerçants des rues de Chalon et Malot placardent sur leurs devantures des affiches représentant un toxicomane se piquant et refusent de servir drogués et dealers. L’hostilité monte entre les différentes communautés de l’îlot. Les Maghrébins s’en prennent aux Sénégalais, accusés d’être responsables de la déperdition du quartier, et attaquent également brutalement les toxicomanes pour agir sur la demande. Les bagarres sont fréquentes, avec barres de fer, chaînes ou coups-de-poing américains. Mais l’impulsion finale pour une intervention d’envergure viendra d’un autre endroit. Car pendant ce temps-là, au palais de justice, exaspérés par l’inefficacité de la police, une poignée de jeunes magistrats, encouragés par les procureurs de la République, Robert Bouchery et Michel Jéol, est bien décidée à faire bouger les choses. (…) Organisée en quelques jours, une grande « rafle anti-drogue » est montée. Le 14 février au matin, 500 C.R.S. et gendarmes mobiles, et 200 inspecteurs de la brigade des stupéfiants, dirigés par le commissaire Philippe Vénère, accompagnés de chiens renifleurs investissent l’îlot. Squats, hôtels et boutiques sont  systématiquement fouillés, des contrôles d’identité ont lieu jusque dans la gare de Lyon. Six cents personnes sont interpellées, 50 déférées immédiatement au Parquet et un kilo d’héroïne est saisi. Plusieurs dizaines d’immigrés en situation irrégulière sont expulsés et de nombreux petits dealers sont condamnés à des peines d’un à trois ans de prison.(…)  Les descentes, de moindre importance, se multiplient pendant trois mois, conduisant à plus de 1000 arrestations. Les rixes sont nombreuses : les rabatteurs postés aux coins de rues préviennent systématiquement les dealers de l’arrivée des cars de police secours, et les policiers sont accueillis par des bouteilles, des pots de peinture ou des bonbonnes de gaz lancés depuis les fenêtres. Ainsi, 17 policiers sont blessés durant la première quinzaine d’avril. Début mai, deux personnes sont tuées au cours d’affrontements, dont un jeune homme de 19 ans, Christophe Rivière, venu de Villeneuve-Saint-Georges pour acheter sa dose, pris à parti dans une bagarre entre commerçants et dealers, et blessé à la tête : il s’effondre en sang dans le hall du TGV de la gare de Lyon et son cadavre fait l’objet d’une photographie double-page de Paris Match dans son numéro du 25 mai. Mais les assauts répétés de la police finissent par tarir le marché sur le long terme. Des petits revendeurs, les mailles du filet se resserrent progressivement sur les grossistes. Des inspecteurs arrivés de Dakar secondent les policiers français et, début mai, l’interpellation d’une Mauritanienne porteuse de 150 doses d’un gramme d’héroïne fait frémir les grossistes, qui décident de délocaliser leurs activités7. A la mi-mai, une dernière descente de police ferme un dernier squat : arrêtés, expulsés ou partis d’eux-mêmes, les fauteurs de troubles quittent peu à peu l’îlot. Quelques jours plus tard, les bulldozers arrivent pour détruire les immeubles insalubres, desquels les habitants ont été indemnisés ou relogés par la municipalité, pour permettre ainsi la mise en oeuvre de la rénovation. Les événements de 1984 sont ressentis comme un immense traumatisme pour les habitants de l’îlot. La couverture médiatique dont le quartier fait alors l’objet imposa une lecture catastrophiste du problème de l’héroïnomanie. Mais les jugements sont aussi souvent teintés de xénophobie latente et d’amalgame entre dealers et population africaine. La presse insiste dans ses descriptions sur les rues devenues « terres sénégalaises » où l’on palabre en habits traditionnels. Paris Match va jusqu’à parler « d’Afrique frigorifiée et bruyante » ou de « verrue exotique » pour qualifier l’îlot, qui ressemblerait à Bobo-Dioulasso (qui, au passage, n’est pas au Sénégal mais au Burkina-Faso!). Le compositeur nationaliste Jean-Pax Méfret parle dans sa chanson « flash » de 1984 du dealer à la « main d’ébène de l’îlot Chalon ». (…) Une autre conséquence de la répression fut aussi le simple déplacement du problème. Selon certains, la destruction de l’îlot Chalon aurait poussé les populations marginalisées vers le Nord-Est parisien, et notamment vers la Goutte-d’Or… Alexandre Marchant

Look what they’ve done to my Chinatown, ma !

Alors que non contents d’avoir apporté au monde, avec la complicité franco-américaine, une énième « grippe espagnole »

Et sur fond de collusion avec les continuateurs de génocide par d’autres moyens de Moscou ou de Téhéran …

Les bouchers de Tien’anmen continuent, là-bas comme ici, à persécuter leur population …

Tout en préparant leur propre « ukrainisation » de la seule Chine démocratique de la planète  …

Avec la complicité passive, des incorrigibles Merkel et Stolz aux Michel et bientôt Macron et Meloni, de nos gouvernants toujours aussi aveugles qui continuent à défiler dans leurs palais …

Retour sur le triste éternel recommencement du premier quartier chinois de Paris …

Qui entre l’appétit insatiable de nos si cool bobos rouleurs de joints et sniffeurs de coke

Et la négligence et l’aveuglement toujours plus hors sol de nos divers dirigeants  …

Comme de la route de l’enfer toujours aussi pavée de bonnes intentions de nos nouveaux négriers d’humanitaires reconvertis dans le juteux trafic d’êtres humains sur les mers ou dans nos rues

Qui dénoncent sur fond de suppression du délit de séjour irrégulier, toute tentative du gouvernement de simplement faire appliquer la loi …

Pourrait bien retrouver, entre inaugurations de  sculptures et opérations de « relookage », sa funeste place non de Stalingrad bis mais bien de véritable Stalingrad 0 …

Histoire

L’îlot Chalon, le « ghetto » parisien de la drogue du début des années 1980
par Alexandre Marchant / Doctorant en histoire (ENS de Cachan)

SWAPS nº 68

Santé Réduction des Risques Usages de Drogues

Au début des années 1980 en France, sur fond de massification de l’usage d’héroïne, l’attention médiatique se focalise sur de nouveaux lieux de la drogue, qu’une lecture sensationnaliste et racoleuse portée par quelques journaux ou hebdomadaires dépeint comme des endroits sordides et dangereux tels que, à Paris, la « rue de la drogue » de Belleville, les passages de la rue du Faubourg-Montmartre ou encore le quartier de la Goutte-d’Or. Mais la plus emblématique des nouvelles scènes de l’héroïne de cette époque restera pendant longtemps un petit ensemble de bâtisses vétustes et de ruelles glauques tapies dans l’ombre de la gare de Lyon : l’îlot Chalon.

Qualifié dans les médias de « cancer urbain de la drogue », comparé par Paris Match à Cholon, le quartier chinois de Saigon réputé pour son marché de l’opium et ses « ruelles lépreuses » désertées par la police1, nommé le « Lower East Side » parisien par Libération2, cette cour des miracles contemporaine a frappé les consciences avec ses images de saleté, de violence et de mort : trafic et shoots collectifs au « brown sugar » en pleine rue, violences (on va jusqu’à parler d’une agression toutes les dix minutes) et prostitution se manifestent en plein jour dans les passages Brunoy, Gatbois ou encore Raguinot, tandis que les entrepôts abandonnés servent de refuges pour des centaines d’immigrés clandestins et de lieu de stockage de stupéfiants et que les vieux habitants du quartier, terrorisés et cloîtrés dans leurs appartements, doivent enjamber chaque jour les toxicomanes dans le hall de leur immeuble délabré. Retraçons ici l’histoire de ce ghetto qui défraya la chronique, notamment au début de l’année 1984.

Une friche urbaine, un quartier pauvre et pluriethnique

Bien avant d’être désigné au début des années 1980 par les élus du 12e comme une « honte pour Paris et pour l’arrondissement », l’îlot Chalon était déjà considéré depuis le début du siècle comme un îlot d’insalubrité à rénover impérativement. Comme son nom l’indique, ce bout de quartier de 9 hectares, né en 1847 avec la gare et aujourd’hui détruit, était enclavé entre les chemins de fer, l’avenue Daumesnil et les rues de Rambouillet et Chalon.

Contrastant avec les immeubles haussmanniens qui l’enserraient, l’îlot était constitué de vieux immeubles de cinq étages maximum, de hangars, d’ateliers et de locaux industriels hérités du XIXe siècle et désaffectés à l’image de l’ancienne usine des bois exotiques Duchiron, dans laquelle une descente de police, fin octobre 1983, mettra la main sur un important stock d’héroïne d’une valeur de 50 000 francs. En 1975, 66% des surfaces étaient considérées par la municipalité comme étant dans un état de grande dégradation, en raison de l’absence de rénovation depuis des décennies et du surpeuplement dont ces logements exigus (à seulement une ou deux pièces pour 80% d’entre eux, sans sanitaires intérieurs) faisaient l’objet.

L’îlot Chalon était aussi un quartier d’immigration, nourri pendant plus d’un siècle par plusieurs vagues différentes : de « quartier italien » à la fin du XIXe siècle, l’îlot devint pendant l’entre-deux-guerres le premier « quartier chinois » de Paris, réputé pour ses salles de ma-jong et aussi quelques petites fumeries d’opium clandestines. Par la suite, des Maghrébins vinrent s’installer et prendre, comme les autres, la relève des petits commerces (épiceries, restaurants, cafés et dépôt d’artisanat destinés au commerce ambulant), qui animaient les rues de Chalon et Hector-Malot. Enfin, à la fin des années 1960, l’îlot Chalon commença à se métamorphoser en « quartier africain » avec une importante immigration de Sénégalais qui occupèrent des hôtels meublés et se spécialisèrent dans le colportage d’objets d’art et de pacotille.

En 1982, à l’époque où se manifestent les problèmes de drogue, l’îlot Chalon est la zone de Paris où se concentre le plus d’étrangers : leur part est passée de 14,5% en 1958 (« Musulmans » d’Algérie compris) à 75,3% en 1982, pour une population de 5000 habitants (33,3% de Sénégalais, 13,1% d’Algériens, 7,3% de Tunisiens, 6% de Vietnamiens, 5,9% de Marocains, 5,1% de Chinois, 2,5% de Maliens, 2,5% de Yougoslaves, 1% d’Espagnols, et 2,3% d’autres nationalités). Mais aux premiers commerçants sénégalais qui se sont insérés sans mal dans les sociabilités et les activités commerciales semi-légales semi-clandestines du quartier, se sont ajoutés au cours de la décennie 1970 de nouveaux immigrés africains, ouvriers ou chômeurs, réguliers ou clandestins à la recherche d’un logement bon marché. L’opération de régularisation exceptionnelle  des sans-papiers effectuée par les socialistes au pouvoir en 1982 a permis de recenser officiellement 900 Africains, mais leur nombre est sans doute plus proche de 15003.

L’îlot fut longtemps un quartier populaire, cosmopolite et pittoresque apprécié de ses habitants et même des Parisiens, sa dégradation sur le long terme (qui a pu donner naissance à l’économie informelle et lucrative de la drogue) est le fruit de la négligence de bon nombre d’acteurs.

Au niveau des pouvoirs publics, aucun projet de réaménagement n’a abouti pendant près d’un siècle. Au lendemain de la Première Guerre mondiale, l’îlot est pourtant décrété insalubre par la préfecture de la Seine. En 1927, la municipalité parvient à forcer les propriétaires à rénover chaussée et trottoirs, mais pas à installer des égouts : la puanteur nauséabonde des rues de l’îlot est un poncif des descriptions de la presse lorsqu’apparaît le « problème Chalon » plus d’un demi-siècle plus tard. En 1958, un nouveau projet de réaménagement voit le jour mais ne va pas à son terme. En 1976, dans le cadre des grandes opérations de restructuration de l’Est parisien, l’îlot est à nouveau ciblé comme priorité, mais la zone d’aménagement concerté (Z.A.C.) ne voit le jour qu’en 1980. A l’immobilisme des autorités municipales, devant la complexité des règles des opérations immobilières, s’ajoute la désinvolture de certains propriétaires : plusieurs immeubles appartiennent en effet à la SNCF qui y logeait son personnel cheminot avant de laisser les immeubles vétustes à l’abandon.

A la fin des années 1970, apparaissent les premiers squats dans ces bâtiments désaffectés que la SNCF s’obstine à déclarer « vides de tout habitant », fermant les yeux sur l’économie informelle des nouveaux immigrants sénégalais avec des marchands de sommeil logeant leurs compatriotes et récoltant sans aucun droit des loyers. D’autres bâtiments avaient été mis entre les mains de mauvais gérants par la compagnie ferroviaire : en 1979, un incendie accidentel au Royal Hôtel de la Boule d’Or, passage Raguinot, lié à la suroccupation des lieux, fait trois morts et vingt blessés, tous africains. Les gérants seront condamnés en 1983 à 16 mois de prison avec sursis pour défaut de sécurité.

Une invasion de la drogue « télécommandée » ?

La dégradation de la vie du quartier est patente au début des années 1980. Le petit trafic amateur de haschisch marocain ou de « libanais rouge » est peu à peu remplacé par la vente de drogue dure. Le sol des impasses et des ruelles commence petit à petit à être jonché de matériel d’injection : seringues, bouteilles d’eau et citrons. Les habitants commencent à se plaindre de la présence de groupes de jeunes s’injectant en pleine rue et préparant la seringue sur le capot des voitures, ainsi que de la pression des dealers qui se mettent à contrôler la circulation dans les halls d’immeuble. Au cours de l’année 1983, une part croissante des toxicomanes interpellés pour consommation ou trafic dans la capitale déclarent se fournir dans l’îlot : on rapporte que près de 20 000 personnes s’y approvisionneraient quotidiennement. Les toxicomanes sans le sou venus de l’extérieur rapportent en échange de leur dose le produit de leur larcin : autoradios volés ou butins de cambriolages. Sur place, l’insécurité grandit, car le développement du trafic de drogue s’accompagne d’une importante hausse de la violence, avec notamment l’apparition de squats sauvages avec intimidation, qui est le fait de bandes organisées.

En avril 1982, un groupe de 150 Sénégalais tente de s’approprier par la force un hôtel meublé de la rue de Chalon. En juin, plusieurs immeubles vides ou occupés clandestinement du passage Raguinot sont investis par une bande qui fracture les portes, chasse quelques occupants puis autorise d’autres Sénégalais à occuper les lieux, moyennant des loyers exorbitants. En septembre, pareille scène passage Gatbois, sous les yeux effarés des habitants du quartier.

Des groupes se spécialisent également dans le racket de commerçants. L’essor des groupes délinquants ou « mafieux » se fait malheureusement sur fond d’inertie de la police. A chaque coup de force d’une bande, les habitants appellent la police, mais le commissariat du 12e ou police secours n’interviennent que très rarement. Devant la multiplication des vols de voiture ou des agressions dans l’îlot, la police décourage le dépôt de plainte en rappelant à chaque victime que le quartier est ainsi et qu’il vaut mieux tout simplement l’éviter. L’îlot Chalon devient surnommé un « no flic’s land ».

Les rumeurs « complotistes » ne tardent donc pas à circuler dans l’îlot. La passivité policière devant la délinquance et l’arrivée massive et soudaine de la drogue seraient le fruit d’une stratégie concertée entre les différentes autorités publiques pour laisser pourrir le quartier, faire fuir les habitants et préparer ainsi la rénovation urbaine. En effet, les habitants avaient rejeté, dans leur large majorité, l’ambitieux projet de rénovation-substitution de la Z.A.C. de 1980, qui prévoyait de nombreux relogements (réhabilitation de 150 logements existants, construction de 480 logements neufs, de 4000 m² de commerces et 15000 m² de bureaux, remodelage de toutes les voies d’accès) et allait naturellement expulser les habitants sans droits. Un « comité de défense des habitants de l’îlot Chalon » s’était constitué alors et avait exigé que les habitants soient associés à un projet qui semblait être imposé d’en haut de façon arbitraire.

Or, c’est l’année même où est désigné l’aménageur de la Z.A.C. par le Conseil de Paris (la « SEMEA Chalon », société d’économie mixte avec capitaux provenant de la ville de Paris, de la SNCF et de quelques propriétaires privés), en 1982, que les premiers signes visibles de toxicomanie et de trafic se sont manifestés. Les témoignages recueillis par des sociologues ou des journalistes, en 1984, montrent ces lourds soupçons de la part des habitants : on pointe la responsabilité du maire de Paris, Jacques Chirac, ou du maire du 12e, Paul Pernin, qu’un habitant accuse d’avoir « amené par la main et installé les dealers dans l’îlot Chalon » ; un autre déclare à Libération que « les préfets, le maire, les gouvernements ont laissé monter la gangrène pour nous indemniser comme des miséreux le jour où ils se décideront enfin à raser le quartier »4.

A la théorie trop sophistiquée du complot, il est toutefois préférable de substituer les coïncidences de calendrier et un effet de déversement venu de l’extérieur. Ces années-là, la police expulse en effet plusieurs squatters dans le 14e et dans le 19e, dont une opération très médiatisée au 173, rue de Flandres avec destruction immédiate par bulldozer de l’immeuble qui était occupé par 500 squatters, en grande partie antillais, et saisit d’importantes quantités de haschisch, héroïne et cocaïne5. Les dealers délogés de ce qui était alors considéré comme la « plaque tournante de la drogue » de l’Est parisien sont venus logiquement vers l’îlot Chalon, où se trouvaient des lieux propices à leurs activités et surtout une main d’oeuvre prête à l’emploi : le colportage était en effet devenu une activité de moins en moins lucrative et toute une génération de jeunes marchands ambulants entre 18 et 25 ans se firent recruter facilement dans le cadre de ce nouveau marché.

Dans le courant de l’année 1983, le comité Chalon tente de rallier à sa cause l’attention médiatique et y parvient en partie6. Sans doute en écho à cette exposition publique, les descentes de policiers se font plus fréquentes dans l’îlot fin 1983, et visent en particulier les squats. En octobre, sept immeubles sont évacués en deux semaines, puis le quartier vit au rythme des « opérations coup-de-poing », à hauteur d’une par semaine, officiellement au nom de la lutte contre le trafic de drogue. Tandis que le comité Chalon déclare que plusieurs expulsions sont irrégulières, le problème n’est pas réglé pour autant et les habitants s’exaspèrent.

Les opérations anti-drogue de 1984 et la fin de l’îlot Chalon

Début 1984, la tension est extrême. Deux immeubles brûlent, rue de Chalon et passage Raguinot : on soupçonne des incendies criminels. Excédés, les habitants tentent de ramener l’ordre dans l’îlot par eux-mêmes. Les commerçants des rues de Chalon et Malot placardent sur leurs devantures des affiches représentant un toxicomane se piquant et refusent de servir drogués et dealers. L’hostilité monte entre les différentes communautés de l’îlot. Les Maghrébins s’en prennent aux Sénégalais, accusés d’être responsables de la déperdition du quartier, et attaquent également brutalement les toxicomanes pour agir sur la demande. Les bagarres sont fréquentes, avec barres de fer, chaînes ou coups-de-poing américains.

Mais l’impulsion finale pour une intervention d’envergure viendra d’un autre endroit. Car pendant ce temps-là, au palais de justice, exaspérés par l’inefficacité de la police, une poignée de jeunes magistrats, encouragés par les procureurs de la République, Robert Bouchery et Michel Jéol, est bien décidée à faire bouger les choses. Depuis le  début de l’année, ils arpentent incognito le terrain de l’îlot et décident de porter l’affaire au plus haut niveau.

Ayant obtenu un rendez-vous à l’Elysée avec deux proches collaborateurs du président Mitterrand, Jean Glavany, chef de cabinet, et Michel Charasse, conseiller technique, les jeunes juges décident d’emmener ces derniers début février faire un tour, incognito également, dans l’îlot. Accablés devant le spectacle hallucinant qui se joue sous leurs yeux, ils font soudain de la question de l’îlot Chalon une affaire d’Etat.

Organisée en quelques jours, une grande « rafle anti-drogue » est montée. Le 14 février au matin, 500 C.R.S. et gendarmes mobiles, et 200 inspecteurs de la brigade des stupéfiants, dirigés par le commissaire Philippe Vénère, accompagnés de chiens renifleurs investissent l’îlot. Squats, hôtels et boutiques sont  systématiquement fouillés, des contrôles d’identité ont lieu jusque dans la gare de Lyon. Six cents personnes sont interpellées, 50 déférées immédiatement au Parquet et un kilo d’héroïne est saisi. Plusieurs dizaines d’immigrés en situation irrégulière sont expulsés et de nombreux petits dealers sont condamnés à des peines d’un à trois ans de prison.

Mais le cauchemar ne prend pas fin pour autant immédiatement. Les descentes, de moindre importance, se multiplient pendant trois mois, conduisant à plus de 1000 arrestations. Les rixes sont nombreuses : les rabatteurs postés aux coins de rues préviennent systématiquement les dealers de l’arrivée des cars de police secours, et les policiers sont accueillis par des bouteilles, des pots de peinture ou des bonbonnes de gaz lancés depuis les fenêtres. Ainsi, 17 policiers sont blessés durant la première quinzaine d’avril. Début mai, deux personnes sont tuées au cours d’affrontements, dont un jeune homme de 19 ans, Christophe Rivière, venu de Villeneuve-Saint-Georges pour acheter sa dose, pris à parti dans une bagarre entre commerçants et dealers, et blessé à la tête : il s’effondre en sang dans le hall du TGV de la gare de Lyon et son cadavre fait l’objet d’une photographie double-page de Paris Match dans son numéro du 25 mai.

Mais les assauts répétés de la police finissent par tarir le marché sur le long terme. Des petits revendeurs, les mailles du filet se resserrent progressivement sur les grossistes. Des inspecteurs arrivés de Dakar secondent les policiers français et, début mai, l’interpellation d’une Mauritanienne porteuse de 150 doses d’un gramme d’héroïne fait frémir les grossistes, qui décident de délocaliser leurs activités7. A la mi-mai, une dernière descente de police ferme un dernier squat : arrêtés, expulsés ou partis d’eux-mêmes, les fauteurs de troubles quittent peu à peu l’îlot. Quelques jours plus tard, les bulldozers arrivent pour détruire les immeubles insalubres, desquels les habitants ont été indemnisés ou relogés par la municipalité, pour permettre ainsi la mise en oeuvre de la rénovation.

Les conséquences (néfastes) de la répression
Les événements de 1984 sont ressentis comme un immense traumatisme pour les habitants de l’îlot. La couverture médiatique dont le quartier fait alors l’objet imposa une lecture catastrophiste du problème de l’héroïnomanie8.

Mais les jugements sont aussi souvent teintés de xénophobie latente et d’amalgame entre dealers et population africaine. La presse insiste dans ses descriptions sur les rues devenues « terres sénégalaises » où l’on palabre en habits traditionnels. Paris Match va jusqu’à parler « d’Afrique frigorifiée et bruyante » ou de « verrue exotique » pour qualifier l’îlot, qui ressemblerait à Bobo-Dioulasso (qui, au passage, n’est pas au Sénégal mais au Burkina-Faso!). Le compositeur nationaliste Jean-Pax Méfret parle dans sa chanson « flash » de 1984 du dealer à la « main d’ébène de l’îlot Chalon ». Ces amalgames sont redoutés par nombre d’acteurs associatifs : le 14 avril 1984, Gustave Massiah, du collectif Cedetim (Centre d’études anti-impérialistes, devenu aujourd’hui Centre d’études et d’initiatives de solidarité internationale), publie dans Peuples noirs, peuples africains, une « lettre ouverte à François Mitterrand » condamnant la politique étrangère de la France en Afrique et le traitement domestique de l’immigration clandestine.

Massiah l’assimile aux 1000 arrestations qui ont alors eu lieu dans l’îlot de « ratissages ». Il dénonce les brutalités policières et les expulsions qui brisent les familles, introduisent une sorte de responsabilité collective (tous les habitants sont considérés comme suspects pour simplement vivre à proximité de trafiquants), légitiment les rapprochements entre drogue, immigrés et insalubrité et un certain racisme populaire dirigé contre les Noirs9.

Une autre conséquence de la répression fut aussi le simple déplacement du problème. Selon certains, la destruction de l’îlot Chalon aurait poussé les populations marginalisées vers le Nord-Est parisien, et notamment vers la Goutte-d’Or. Là-bas, des rumeurs au milieu de la décennie courent sur un présumé transfert d’activités des dealers et des proxénètes vers des zones plus sûres10. Les marchés ouverts de la rue s’y sont déplacés : ainsi vers 1985-1986, il n’était guère difficile de se procurer de l’héroïne auprès de vendeurs ghanéens aux alentours de la rue Ordener ou Stephenson11. De même, les marchés fermés de la drogue dans les squats ont perduré, se sont disséminés dans Paris et sont devenus plus difficiles à repérer, comme le montrent les techniques d’intervention de la police, évoquées dans un reportage-photo de 1987, La Tête à l’enfer : « Du côté de Pigalle, Barbès ou Bastille, […] un moyen très efficace consiste à observer les entrées d’immeuble où l’on voit sans cesse entrer et sortir du monde. Il y a de fortes chances que cette « circulation » provienne d’un point de vente. Il suffit alors de suivre l’un des toxicomanes et d’attendre qu’il entre dans un café pour l’aborder et discuter avec lui »12.

Pareil dispositif de squat fermé se retrouvera par la suite lorsque le crack fera son apparition. Les fumeries clandestines fonctionneront alors selon un modèle particulier, donné longtemps par celle de la rue Myrha, fermée par la police en 1992 : une quarantaine de toxicomanes y fumant en permanence le « caillou », un gardien à l’entrée de l’immeuble filtrant la clientèle, les clients acceptés traversant ensuite la cour pour rejoindre un appartement squatté13…

Ainsi, après une longue phase d’immobilisme et de dépérissement, les raids musclés de la police de 1984 et la rénovation brutale n’auront pas mis fin pour autant à l’univers des squats parisiens, devenus, dans ces années-là, les nouveaux marchés parisiens de la drogue…

1 Paris-Match, n°1819, semaine du 6 avril 1984. Reportage-photo « Passage pour l’Enfer », et n°1826, semaine du 25 mai 1984. Reportage-photo « Chalon, l’îlot sans retour »

2 Libération, 8 mai 1984

3 Dussolier C. L’îlot Chalon, histoire d’une rénovation : ses acteurs, ses enjeux, mémoire de maîtrise de géographie, Paris VII, 1982, publié en 1983 par le comité de défense des habitants de l’îlot Chalon

4 de Rudder V, Guillon M. Autochtones et immigrés en quartier populaire, d’Aligre à l’îlot Chalon, Paris, CIEMI-L’Harmattan, 1987, partie 2 : «De la ségrégation à l’exclusion, l’îlot Chalon », pp. 160-222

5 Archive INA : http://www.ina.fr/video/CAB8301114001/operationpoliciere-d-explusion-d-un-squat-du-19emearrondissement.fr.html. Seule une centaine de squatters présents au moment de l’opération sont appréhendés par la police

6 Entre autres, Le Monde, 5 et 29 janvier 1983, Le Parisien libéré, 3 et 19 janvier 1983, Libération, 29 juin 1983 ou encore Le Quotidien de Paris à plusieurs reprises

7 Martin-Chauffier G. «Des magistrats en jeans et baskets forcent le quartier interdit », in : Paris Match, n°1826

8 Bulart C, Yvorel JJ, Ingerflom CS. Consommation de drogue, représentations sociales et attitudes du pouvoir en France 1800-1988. Rapport final, Reims, association Accueil et centre de soins pour toxicomanes, 1993, chapitre 5 (1984-1988)

9 Peuples noirs, Peuples africains, n°40, 1984, pp.12-15. Texte disponible en ligne :
http://mongobeti.arts.uwa.edu.au/issues/pnpa40/pnpa40_02.html

10 Bacque MH. «En attendant la gentrification : discours et politique à la Goutte-d’Or, 1982-2000», in: Sociétés contemporaines, n°63, 2006; ou
Jean-Claude Toubon, Khelifa Messamah, Centralité immigrée, le quartier de la Goutted’Or, Paris, L’Harmattan, 1990, pp. 368-369

11 Entretien Jimmy Kempfer, octobre 2011

12 Collinot JF. Drogue : la tête à l’enfer, Paris, Cerf, 1989, p. 49

13 « Le crack se répand à Paris », in : Interdépendances, n°116, mai 1994, pp. 5-6

Voir aussi:

SNCF gares et connexions

29 septembre 2018

A l’occasion du centenaire de la guerre de 14/18, l’association Les amis de Wu Jianmin et la province de Shandong (Chine) ont fait don à SNCF Gares & Connexions d’une sculpture de l’artiste chinois Li Xiaochao. Elle sera inaugurée le 20 septembre 2018, sur le parvis de Paris-Gare de Lyon.

Cette œuvre commémore l’engagement des 140 000 travailleurs chinois venus aider la France durant la Première Guerre Mondiale, entre août 1916 et février 1918. Ces hommes devaient passer de nombreux mois en mer pour rejoindre Marseille, avant de prendre le train pour Paris-Gare de Lyon. Destinés à travailler en usine en Chine, ils aidèrent finalement les armées française et britannique à creuser les tranchées, réparer les armes ou à ramasser les corps des soldats tombés.

20 000 hommes périrent à la tâche ou succombèrent à des maladies. Après l’armistice du 11 novembre 1918, la plupart de ces hommes furent rapatriés, mais 3 000 d’entre eux choisirent de rester en France. Certains s’installèrent dans l’îlot Chalon, à proximité de Paris-Gare de Lyon et formèrent la première communauté chinoise de Paris.

« Aux Travailleurs Chinois pendant la Première Guerre Mondiale »,

S’intitulant « Aux Travailleurs Chinois pendant la Première Guerre Mondiale », la sculpture en bronze offerte à SNCF Gares & Connexions, mesure pas moins de 2,57 m de hauteur et 1.25 m de largeur. Elle représente un travailleur chinois à son arrivée à Paris-Gare de Lyon, après son voyage éprouvant entre la Chine et la France.

L’artiste Li Xiaochao, diplômé de l’Ecole des Beaux-Arts de Beijing, est l’un des plus grands sculpteurs chinois, connu notamment pour sa représentation du monde paysan. Plusieurs villes françaises ont déjà eu l’honneur de recevoir l’une de ses œuvres. SNCF Gares & Connexions est fier de les rejoindre, afin de continuer à préserver la mémoire de ces 140 000 travailleurs chinois qui ont aidé la France.

La cérémonie aura lieu à 17 heures sur le parvis de Paris-Gare de Lyon, îlot Chalon, rue de Chalon (Paris 12e). Elle sera présidée par M. Xu Bo, président de l’Association Les Amis de Wu Jianmin et se tiendra en présence de l’artiste.

Voir également:

« On ne veut pas être le nouveau Stalingrad »: des riverains de la gare de Lyon dénoncent une montée de l’insécurité
Simon Azélie et Jean-Baptiste Graziani avec Florian Bouhot
BFM TV

15/06/2021

Depuis deux mois, les riverains de la place Henry Frenay assistent quasi quotidiennement à des scènes de bagarre et endurent des nuisances. Ils ont créé une association pour porter leur voix jusqu’à la maire d’arrondissement.

« La petite chance qu’on avait de vivre dans un quartier paisible, on ne l’a plus. » Marie et sa fille de 12 ans vivent au premier étage d’un immeuble situé sur la place Henri Frenay, dans le 12e arrondissement de Paris, près de la Gare de Lyon. Comme d’autres riverains, bien souvent le soir, elles assistent de leur fenêtre à des épisodes de bagarre ou de consommation d’alcool et de stupéfiants sur la voie publique.

« On voit les scènes de près. On entend les cris de près. Mes volets sont constamment fermés puisque j’ai reçu dans la vitre une bouteille de bière », témoigne Marie au micro de BFM Paris.

Ces nuisances, les riverains sont de plus en plus nombreux à les documenter et à partager les vidéos pour alerter sur la situation. »On a peur de sortir de chez nous »

« On a peur de sortir de chez nous, s’inquiète Sarah. On a peur pour nos enfants. On vit dans une atmosphère d’insécurité. » Elle observe parfois « des gens qui prennent du crack, des dealers en tout genre ». « On ne veut pas être le nouveau Stalingrad », poursuit-elle, en référence à ce quartier du 19e arrondissement, où se rassemblent des toxicomanes. Et Sarah de marteler: « On le refuse ».

Les premières nuisances coïncident avec le début des distributions alimentaires dans le quartier, voilà deux mois. Alors que des halls d’immeubles ont été dégradés, l’inquiétude grandit chez les riverains.

C’est pourquoi certains d’entre eux ont créé une association il y a une dizaine de jours. Elle réunit plus de 50 adhérents. Ses représentants ont pu rencontrer Emmanuelle Pierre-Marie, maire du 12e arrondissement, le 4 juin.

Une nouvelle rencontre avec la maire vendredi
« J’ai demandé au préfet de police un renfort le week-end et un point fixe jusqu’à ce que le calme revienne, a indiqué l’élue à notre micro. Nous avons aussi modifié l’emplacement de certaines sanisettes, relativement proches de certains logements, qui créent des nuisances d’insalubrité et de sécurité. »
Sur le même sujet101 interpellations depuis le début de l’année: le préfet de Paris défend l’action de la police à Stalingrad

Insuffisant pour satisfaire totalement les habitants du quartier de la place Henri Frenay. Ils appellent désormais à un renforcement de la vidéosurveillance, au déploiement d’un poste de police sur place et à la fin des distributions alimentaires. Une nouvelle rencontre avec la maire du 12e arrondissement est prévue ce vendredi.

Voir de même:

Avec ses annexes à Paris et dans toute l’Europe, le bras long de la police chinoise
La présence de plusieurs bureaux censés faciliter le travail des policiers chinois témoigne des pratiques extraterritoriales de Pékin. L’usage qui pourrait être fait de ces structures informelles inquiète.
Harold Thibault et Robin Richardot
Le Monde
01 novembre 2022

C’est une tour entre deux restaurants du quartier chinois, avenue de Choisy, dans le 13e arrondissement de Paris. L’immeuble résidentiel n’a rien de particulier, sauf à aller consulter le site Internet de la police de Fuzhou, une grande ville du sud-est de la Chine : l’adresse y est listée comme l’un des deux bureaux en France des forces policières locales, avec une autre dans une zone commerciale le long de l’autoroute A4 à Noisy-le-Grand (Seine-Saint-Denis). Le communiqué de la police de Fuzhou de janvier vante l’ouverture de trente « postes de service 110 à l’étranger », référence au numéro chinois de police secours.

Une organisation de lutte contre les violations des droits humains, Safeguard Defenders, a repéré en septembre l’existence de ces bureaux informels en Europe, et notamment en France, qui sinon auraient pu passer inaperçus. L’identification de deux postes à Rotterdam et Amsterdam a depuis fait grand bruit. La police néerlandaise a ouvert une enquête, suivie par celles du Canada, du Portugal et d’Allemagne, tandis que les autorités irlandaises ont ordonné la fermeture d’un bureau à Dublin.

Contacté par Le Monde, le ministère de l’intérieur français n’a pas souhaité « entrer dans le détail de ce dont les services spécialisés assurent le suivi ». Il a simplement précisé : « la DGSI [direction générale de la sécurité intérieure] déploie des moyens très importants (et croissants) pour assurer le suivi de l’action des services ou des structures étatiques étrangères susceptibles de venir heurter notre propre souveraineté. A chaque fois qu’une initiative susceptible d’être en contradiction avec nos lois est détectée, le ministre a donné comme instruction qu’elle donne lieu à réaction immédiate. Nous ne tolérerons pas que de telles pratiques aient lieu sur le territoire national ».

Recherche des fugitifs

Outre l’absence d’enregistrement comme représentation consulaire, c’est l’usage que les autorités chinoises pourraient faire de ces annexes qui inquiète. Car Pékin s’est targué ces dernières années d’être parvenu à contraindre de nombreux anciens officiels ou hommes d’affaires en fuite à l’étranger à rentrer au pays et a également fait pression sur des communautés sensibles, notamment les Ouïgours en exil, sommés, par le biais de proches sous la menace policière dans la région du Xinjiang, de ne plus se rendre à des manifestations en Europe.

A Paris, l’annexe de la police s’est adossée à une organisation préexistante, l’Association de Fuzhou en France, localisée dans la tour. « Nous n’assurons pas de missions de police, c’est un malentendu », se défend un responsable de cette association. Il dit vivre en France depuis plus de vingt ans et avoir la citoyenneté française. « C’est juste au cas où, par exemple, un Chinois n’aurait pas pu rentrer en Chine faire renouveler son permis de conduire du fait du Covid : on peut organiser le rendez-vous téléphonique. On ne fait qu’aider en mettant en contact », assure-t-il.

L’expérience des postes à l’étranger déployés par la police d’un autre district, Qingtian, près de la ville de Wenzhou, dont est originaire une partie de la communauté chinoise en France, suggère toutefois d’autres usages. Qingtian aurait elle aussi lancé ses « centres de service » à Paris – l’adresse n’est pas précisée, cette fois – et dans vingt autres villes du monde. En 2019, un article du journal de la police chinoise, le Quotidien populaire de la sécurité publique, expliquait qu’outre des missions telles que l’aide au renouvellement de passeports, ces bureaux servent à « recueillir le sentiment des Chinois de l’étranger et des opinions publiques et à pousser la politique de l’information ».

Il détaillait également leur rôle dans la recherche par Pékin de ses fugitifs dans le cadre de la campagne de traque hors des frontières nommée « Chasse au renard », et citait l’exemple d’un M. Xia, accusé de vol et parti pour la Serbie. Après « être entrée en contact avec Xia via le centre de service » de Belgrade, lit-on, la police de Qingtian a « travaillé conjointement avec l’équipe du centre de service pour parvenir par communication audio et vidéo (…) à le persuader de rentrer ». Dans un autre exemple, en 2020, un suspect recherché dans une affaire de pollution environnementale a été convaincu de se rendre grâce aux « efforts communs » du procureur de Qingtian et de l’association des personnes originaires de Qingtian en Espagne, raconte le journal.

« Cela nourrit une peur »

L’appareil sécuritaire chinois tisse ainsi sa toile à l’étranger. « Les autorités s’appuient sur des réseaux existants de la diaspora. Cela permet de récolter de l’information sur les individus et leurs familles pour faire pression si besoin. Cela nourrit une peur, c’est une manière de montrer que citoyen chinois à l’étranger ou citoyen étranger d’origine chinoise, on ne peut jamais échapper au contrôle de la mère patrie », affirme Chen Jing-jie, un chercheur de Safeguard Defenders.

Pour le sénateur des Hauts-de-Seine André Gattolin, vice-président de la commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées du Sénat, ces antennes s’inscrivent dans une surveillance de la diaspora, mais aussi des opposants et des chercheurs en géopolitique travaillant sur l’Asie. « Ils présentent cela comme des antennes d’aide administrative pour les Chinois en France, mais il y a des consulats pour cela. Et si les consulats ne suffisent pas et qu’ils ont besoin de plus de points administratifs, eh bien qu’ils fassent une demande réglementaire et officielle », dit-il.

En France, ces annexes ne se limitent pas à la police. En janvier 2018, un article du quotidien chinois Global Times présentait fièrement le travail du « point de médiation » à Paris de la cour de justice de Ouhai, un district de la ville de Wenzhou, lancé en octobre 2015, quelques mois avant un point de contact de la police de la même cité, en mai 2016, en s’appuyant sur des membres de l’Association des Chinois résidant en France. Il y est explicitement question de « travail judiciaire transfrontalier àdistance ».

« Du fait des barrières comme la transnationalité, il est difficile dans les affaires impliquant les Chinois de l’étranger de produire des preuves pour les parties et la cour, difficile de remettre des documents légaux, et difficile d’exécuter les jugements », et, face à ce constat, poursuit l’article, le point de contact « crée un réseau complet de services pratiques judiciaires en lien avec la Chine ».

L’effort de Pékin pour resserrer les liens se fait sentir au sein de la communauté d’origine chinoise en France. Un membre d’association de la diaspora à Paris explique avoir été récemment contacté par un agent du département politique et légal, le service qui chapeaute la sécurité intérieure chinoise, de la région d’origine de sa famille.

« Il me demandait si l’on pouvait tisser des liens d’amitié, pour faire remonter de l’information », raconte cet individu. Il sait que ce genre de connexion peut aider les proches au pays, que les autorités pourraient intercéder en leur faveur sur des petits tracas du quotidien en Chine, mais aussi qu’il faudrait le jour venu rendre la pareille. Poliment, il a décliné.

Voir de plus:

En 1989, la révolte initiée par les étudiants est réprimée dans le sang. Chronologie des événements qui ont mené au massacre.
François-Guillaume Lorrain
Le Point
01/12/2022
Cinquante jours : c’est la durée des manifestations des étudiants chinois sur la place Tian’anmen. Ce fut aussi la durée de leur rêve comme du rêve de l’Occident de voir une Chine, ouverte aux réformes économiques depuis dix ans, prendre le chemin d’une démocratisation politique. Le point de départ est la mort, le 15 avril 1989, de l’ex-secrétaire du Parti, Hu Yaobang. Nommé en 1980, celui qui avait orchestré le procès des responsables de la Révolution culturelle incarnait le dialogue depuis qu’il avait toléré l’agitation étudiante à l’hiver 1986. Une souplesse qui lui a coûté son poste en janvier 1987, le vieux Deng Xiaoping encore aux commandes (même privé de poste officiel) lui ayant indiqué la voie de l’autocritique.
Le décès de ce héros inquiète et provoque l’afflux de centaines d’étudiants venus lui rendre hommage en déposant des roses blanches sur la place au pied du monument des martyrs du 4 Mai 1919. Le mouvement enfle jusqu’au 22 avril, date des funérailles, où ils sont près de 100 000, toujours sur la place, à exiger une « réhabilitation » de Hu et une « réforme politique ». Si les étudiants semblent le fer de lance dans la capitale, en province, les ouvriers, les entrepreneurs, de manière séparée, lancent des actions de protestation qui seront réprimées plus tôt. Dans 1989 (Perrin), Pierre Grosser estime à 100 millions le nombre de Chinois qui participèrent de près ou de loin à la critique. On réclame plus de liberté, on réagit aussi aux désordres nés des réformes économiques : inflation, corruption, criminalité…
« People power ». Face à cette vague, le pouvoir est divisé. Le remplaçant de Hu Yaobang, Zhao Ziyang, est partisan du dialogue. Le Premier ministre, Li Peng, prône la répression. Deng accepte que Li Peng fasse publier, le 27 avril, un éditorial dans Le Quotidien du Peuple qui traite les manifestants de « contre-révolutionnaires ». On a profité de l’absence de Zhao, en voyage en Corée du Nord, pour lancer ce premier avertissement qui incite les étudiants à rentrer chez eux. Ceux-ci sont ulcérés : ils ne veulent pas renverser le régime, ils exigent seulement un peu plus de pouvoir. À son retour, Zhao poursuit sa politique de dialogue, qui ne porte guère ses fruits. Les manifestants ont en tête la date du 4 mai : ce jour-là, ils fêtent bruyamment les 80 ans de la manifestation d’étudiants qui, sur cette même place, avaient défié en 1919 le vieux monde et l’Occident. L’acte de renaissance de la Chine moderne.
Le contexte international a eu son influence. En cette fin des années 1980, l’Asie connaît un regain de « people power ». Aux Philippines, le dictateur Marcos, lâché par son allié américain, a été balayé en 1986. À Taïwan, le fils de Tchang Kaï-chek a esquissé une libéralisation. Même cas de figure en Corée du Sud, où une nouvelle Constitution a été votée en 1987, et en Birmanie, où le régime militaire a été secoué en 1988 par le mouvement « des quatre 8 » (pour le 8 août 1988) et le retour d’Aung San Suu Kyi. Pékin ne peut voir que d’un mauvais œil tous ces soubresauts alors que s’annonce la visite, pour le 15 mai, d’un hôte aussi prestigieux qu’embarrassant : le dirigeant soviétique, Mikhaïl Gorbatchev. Du côté américain, on s’est inquiété de cette visite qui laisse planer la menace d’une nouvelle alliance sino-soviétique. On se méfie du pouvoir de séduction sur l’Asie de Gorbatchev, qui agit déjà en Europe. George Bush père, ancien ambassadeur en Chine, s’est rendu à Pékin pour y rassurer aussi les dirigeants : de leur côté, pas question d’un dialogue exclusif entre l’URSS et les États-Unis, même si, clairement, la Chine n’est plus la priorité des Américains comme elle le fut dans les années 1970, sous Nixon.
L’arrivée de « Gorbi » le réformateur donne une idée aux étudiants de la place : une grève de la faim, menée par 2 000 d’entre eux. Des tentes sont dressées le 13 mai. Sur des pancartes, on peut lire cette comparaison assassine sur l’âge des dirigeants : « Gorbatchev, 58, Deng Xiaoping, 85 ». Sur le papier, l’URSS est en position de faiblesse. Elle annonce, après le retrait de ses troupes en Afghanistan, celui de ses soldats sur la frontière sino-soviétique, ainsi qu’en Mongolie-Extérieure. Mais, après la mort de Hu, Gorbatchev, qui jouera, avec des résultats différents, le même rôle le 6 octobre lors de sa visite en RDA, devient la nouvelle icône embarrassante pour Deng, qui se montre d’une grande froideur à son égard. Il est un visiteur d’autant plus encombrant qu’il est suivi par des centaines de journalistes étrangers qui braquent soudain leurs projecteurs sur la place, aisée à couvrir. Installée au Beijing Hotel, qui a vue sur les lieux, CNN filme en permanence, inaugurant, deux ans avant la guerre du Golfe, une « Histoire en direct ».
Durcissement. Dès la fin avril, les premières troupes se sont positionnées autour de Pékin tandis que les bâtiments publics sont protégés dans tout le pays. Le 17 mai, Li Peng persuade Deng que Zhao Ziyang n’est pas l’homme de la situation. Celui-ci accepte de se démettre de ses fonctions mais, avant son retrait, il se rend le 19 mai sur la place pour discuter avec les étudiants. Le lendemain, la loi martiale est proclamée. Le 22 mai, Zhao est remplacé par Jiang Zemin, modernisateur qui a su gérer en douceur les manifestations à Shanghai, où il dirige le Parti. Mais la rhétorique se durcit quand, à la fin du mois de mai, les étudiants fabriquent une statue en polystyrène inspirée de la statue de la Liberté. Aucun doute : des meneurs capitalistes étrangers se sont infiltrés dans les rangs des « terroristes contre-révolutionnaires ».
Des manifestants venus de Hongkong avec des tentes confirment cette impression. C’est le 2 juin que Deng, soutenu par le président de la République, Yang Shangkun, décide de recourir à la force, même s’il donne la consigne d’éviter un bain de sang. Les chars du propre fils de Shangkun, commandant du 27e corps, venus de Mongolie, entrent dans la ville et sur la place aux abords de laquelle, selon Chai Ling, que la presse étrangère avait baptisée « la pasionaria de Tian’anmen », l’armée a déposé des mitraillettes et des munitions afin que les étudiants s’en emparent et enclenchent le cycle de la répression.
L’évacuation est lancée le 3 juin au soir. Des tanks écrasent les tentes. Certains blindés sont immobilisés par des barricades, puis brûlés. Il y aurait eu 24 morts et 7 000 blessés parmi les soldats, qui n’ont reçu aucune formation antiémeute. La journée la plus violente sera celle du lendemain, le 4 juin, jour où, symboliquement, se tiennent en Pologne les premières élections semi-libres. Du côté des manifestants, le bilan aurait dépassé les 1 000 morts, tandis qu’il atteint près de 10 000 dans le reste du pays. Le 5 juin, le « Tank man », l’homme seul face à une colonne de chars, est filmé et photographié depuis le Beijing Hotel. Sur l’avenue bien mal nommée de la Longue-Paix, un premier char essaie de passer sur sa droite, zigzague, se recentre, tente à nouveau puis s’arrête, stoppé par ce simple inconnu, des sacs de course à la main, qui escalade le véhicule pour un impossible dialogue avec les conducteurs. Deux ou trois minutes qui vont entrer dans l’Histoire.
« S’appelait-il Wang Weilin, fils d’ouvrier, âgé de 19 ans, comme le suggèrent les fiches d’Amnesty international ? Était-il ouvrier, étudiant, simple passant ? A-t-il été arrêté, emprisonné, condamné à des travaux forcés ? Ou bien exécuté, comme l’affirment de vilaines rumeurs ? » s’interroge Annick Cojean dans Retour sur images (Grasset). On l’ignore encore. « Qu’importe le nom derrière la silhouette, répond Chai Ling. Qu’importe son âge, son sexe, cette photo nous représente tous, avec nos mains nues, notre sincérité, notre résolution et notre pacifisme. » Le « Tank Man » supplante Deng, nommé encore « homme de l’année » par Time Magazine en 1985.
Leçons. Plus encore que l’événement lui-même, ce sont les leçons tirées qui importent. Le 26 mai, Jean-François Revel écrivait dans Le Point :« Nous ne disposons d’aucun précédent qui aide à comprendre les systèmes totalitaires communistes. Et encore moins à comprendre leur succession. » Gorbatchev en déduit, pour l’Europe de l’Est, qu’il faut ajouter une évolution politique aux réformes économiques, insuffisantes. Les dirigeants des démocraties populaires comprennent qu’il faut privilégier le dialogue et la transition pacifique, analyse Pierre Grosser dans L’histoire du monde se fait en Asie (Odile Jacob). Même diagnostic chez les opposants, qui craignent tous, en Pologne, en Hongrie ou en RDA, un Tian’anmen local.
Bush et les États-Unis sont convaincus qu’il faut se concentrer sur l’Europe, en y allant en douceur : « Le seul mot que Bush écrit sur ses notes pour ses entretiens avec les leaders étrangers est Tian’anmen. » La porte entrouverte s’est refermée, la Chine redevient à jamais orientale. Outre les déclarations condamnant un « régime qui tire sur sa jeunesse » (Mitterrand), des sanctions sont prises : gel des financements de la Banque mondiale et embargo sur les armes. Déjà attaquée sur les droits de l’homme à la fin des années 1980, suite à sa politique au Tibet, la Chine voit le dalaï-lama, très actif sur la scène internationale, récompensé du prix Nobel de la paix en octobre. Mais ces sanctions ne résisteront pas à la politique d’ouverture économique relancée en 1992.
De l’évolution ultérieure des démocraties populaires, Deng conclut, à l’inverse, que la voie choisie, celle de la répression, a été la bonne. Il inaugure un programme d’éducation patriotique et nationaliste, dénonce un capitalisme agressif qui tente de miner son régime par des valeurs subversives. En 1990, Pékin commémore les 90 ans de la guerre des Boxers et les 40 ans de la guerre de Corée. Après Tian’anmen, la Chine, à la fois repliée sur elle-même et combative, entre, et le monde avec elle, dans une nouvelle ère qui dure encore. Où la « succession » du régime communiste chinois est encore en suspens.
Voir encore:
L’ex-chancelière allemande réfute une nouvelle fois une forme de complaisance envers la Russie et défend les accords de Minsk en 2014-2015 qui auraient donné du temps à l’Ukraine pour se préparer face à Moscou.
Thomas Wieder (Berlin, correspondant)
Le Monde
28 novembre 2022
Toujours pas de mea culpa. Cinq mois après avoir affirmé qu’elle n’avait « pas d’excuses » à présenter pour sa politique vis-à-vis de la Russie, Angela Merkel persiste et signe. Dans un long portrait paru dans le Spiegel, samedi 26 novembre, l’ex-chancelière allemande répond une nouvelle fois à ceux qui l’accusent d’avoir été trop conciliante avec Moscou, au risque de mettre en péril la sécurité de l’Ukraine.
A ses yeux, le reproche est infondé. Revenant sur sa dernière visite au Kremlin, en août 2021, Mme Merkel assure qu’à cette date elle ne pouvait plus faire grand-chose pour peser sur le cours des événements. A un mois des élections législatives allemandes et à trois mois de son départ de la chancellerie, elle était « politiquement finie ». Or « pour Poutine, explique-t-elle, il n’y a que le pouvoir qui compte ». Détail révélateur, selon elle : lors de cet ultime déplacement à Moscou, le président russe était flanqué de son ministre des affaires étrangères, Sergueï Lavrov. Une façon de lui signifier que le temps où elle avait droit à un tête-à-tête avec lui était révolu et qu’elle n’était plus l’interlocutrice privilégiée qu’elle avait été les quinze années précédentes.
Pour Mme Merkel, le problème ne relève donc pas d’une absence de volonté de sa part mais d’une forme d’impuissance. A la fin de son quatrième mandat, elle n’était plus en mesure, assure-t-elle, de convaincre Vladimir Poutine de participer au sommet européen qu’elle souhaitait organiser avec le président français Emmanuel Macron, à l’été 2021.
Refus de l’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN
Dans son entretien au Spiegel, l’ancienne chancelière allemande revient également sur son refus d’ouvrir la voie à une adhésion de l’Ukraine à l’OTAN, en 2008, lors du sommet de Bucarest. Après l’attaque de Kiev par la Russie, en février, l’ancien secrétaire général de l’OTAN, Anders Fogh Rasmussen, a estimé que ce refus de l’Allemagne était une « erreur historique ». Pour Mme Merkel, l’entrée de l’Ukraine dans l’Alliance atlantique aurait constitué une provocation dangereuse pour la Russie. Et la décision aurait été difficile à faire accepter aux Allemands.
A ceux qui lui reprochent d’avoir, par ce refus, laissé libre cours aux velléités bellicistes de Vladimir Poutine, l’ancienne chancelière répond qu’ils ont tort. Après l’annexion de la Crimée puis le début de la guerre au Donbass, en 2014, « nous avons tout fait pour empêcher de nouvelles agressions russes contre l’Ukraine, en particulier grâce aux sanctions que nous avons imposées », assure-t-elle. Rétrospectivement, elle estime que ces sanctions, conjuguées avec les accords de Minsk, négociés en 2014 et 2015, « ont permis à l’Ukraine de se donner du temps pour se préparer à faire face à une agression russe dans de meilleures conditions ».
En évoquant ce point, l’auteur de l’article du Spiegel raconte que l’ancienne chancelière a récemment regardé sur Netflix le film Munich. The Edge of War, consacré à la montée des périls à la fin des années 1930. Et qu’un des personnages a particulièrement attiré son attention : celui de Neville Chamberlain, incarné par Jeremy Irons, resté dans l’histoire comme l’homme de « l’apaisement » ; l’ancien premier ministre britannique qui, au côté du président du conseil français Edouard Daladier, négocia avec Hitler les accords de Munich, en 1938, permettant à celui-ci d’annexer les Sudètes et évitant, pour quelques mois, le déclenchement de la guerre en Europe.
« Une balle dans le pied »
« Angela Merkel a été intéressée par le fait que Chamberlain y est montré avec un nouveau regard. Non comme quelqu’un ayant peur de Hitler, mais comme un stratège qui a donné à son pays le temps de se préparer à l’attaque allemande », explique le journaliste du Spiegel.
L’article n’affirme pas que l’ex-chancelière allemande s’identifie à l’ancien premier ministre britannique. Mais le fait qu’elle semble le réhabiliter, refusant de voir en lui le lâche défenseur d’une politique d’« apaisement » ayant conduit l’Europe à l’abîme, n’est pas passé inaperçu.
Sur Twitter, l’historien allemand Ilka-Sascha Kowalczuk n’a pas caché son étonnement à la lecture de cette référence aux accords de Munich, qu’il juge plus que malvenue, pour ne pas dire incompréhensible, compte tenu de sa place dans la mémoire collective. Selon lui, l’ancienne chancelière « fait ce qu’aucun dirigeant politique ne devrait faire après avoir quitté le pouvoir : défendre sans aucun recul critique ce qu’il a fait pendant son mandat. Cela fait de la peine de voir à quel point elle se tire elle-même une balle dans le pied », estime l’historien.
Voir encore:
Ian Easton, un chercheur américain du Project 2049 Institute, a analysé des documents internes de l’Armée populaire de libération (APL) détaillant les opérations préparées.
Nathalie Guibert
Le Monde
26 novembre 2022
Un plan obsède l’Armée populaire de libération (APL) en Chine, sur lequel elle s’entraîne quotidiennement : « La campagne interarmées d’attaque de l’île », destinée à prendre Taïwan. Ce plan « hautement centralisé est mis à jour régulièrement », laissant penser que l’invasion envisagée par le Parti communiste chinois (PCC) est « inévitable », affirme Ian Easton. Cet expert américain du Project 2049 Institute, en Virginie, a analysé des centaines de documents internes de l’APL et partagé leur contenu dans un livre, The Chinese Invasion Threat : Taiwan’s Defense and American Strategy in Asia (« la menace d’invasion chinoise : la défense de Taïwan et la stratégie américaine en Asie », Eastbridge Books, 2019, non traduit).
Entre 1949 et 1950, Mao Zedong avait demandé à ses généraux de se préparer au pire, à savoir une intervention militaire américaine auprès de Taïwan. Aujourd’hui, Pékin s’attend à ce que les « ennemis séparatistes » taïwanais lui opposent une résistance redoutable. « Les officiers de l’APL sont prévenus que seule une campagne militaire massive et magistrale leur permettra de prendre Taïwan. L’opération sera extrêmement difficile. Un combat prolongé et sanglant est attendu », souligne Ian Easton. Dans la presse de la médecine militaire chinoise, on lit : « Les unités vont être exposées à d’horribles scènes de carnage, de bombardements assourdissants et de combats féroces. »
Un plan minuté
L’APL prévoit d’engager entre 300 000 et 1 million de soldats. Le plan comprend trois grandes phases s’étendant sur deux semaines, tout au plus, avant la prise de Taipei.
La phase 1 – blocus et bombardements – sera précédée de cyberattaques ciblant l’Internet et les communications gouvernementales taïwanaises. Des unités de guerre électronique, basées en Chine, s’attaqueront aux satellites américains positionnés au-dessus du Pacifique. Le blocus sera total : naval, aérien, spatial. Et les missiles de la Force des fusées, l’une des cinq branches de l’APL, devront d’emblée obtenir ce que Moscou a raté en Ukraine : la maîtrise du ciel.
L’APL prévoit des « frappes initiales », suivies de « frappes sur les points clés » (ministères, quartiers généraux militaires, réseaux électriques etc.), de « frappes continues » sur l’ensemble du territoire et de « frappes finales » censées annihiler la capacité de combattre des Taïwanais. Toutes les infrastructures devront être détruites, même les aéroports, « pour terroriser l’île jusqu’à la soumission ». Cette première phase doit être réalisée très vite pour ne pas laisser le temps aux Etats-Unis et à d’autres pays d’entrer en guerre.
La phase 2 – débarquement de forces amphibies – débutera, toujours selon ce plan, par les petites îles de Kinmen et Matsu, très proches de la côte chinoise, avant de prendre l’archipel des Penghu. Dans ces bastions taïwanais, Pékin risque d’épuiser ses ressources amphibies, ce qui différerait l’invasion principale. Mais ne pas les occuper ferait planer une menace mortelle sur les bases chinoises continentales, situées à portée de missiles… Les combats, que l’APL privilégie de nuit ou par mauvais temps, seront sans pitié. « Traquez, tuez, explosez, enterrez, brûlez et enfumez-les jusqu’à la mort, nettoyez leurs nids ! », professe la doctrine.
La manœuvre d’invasion de Taïwan elle-même mobilisera quatre types de navires : démineurs, canonnières, bateaux civils armés des milices, petites embarcations pour nettoyer les plages. Elle visera des zones dont la prise devra durer entre une et quatre heures. La cible principale sera Taoyuan, quatrième ville du pays, avec son aéroport international et ses raffineries de pétrole.
La phase 3 – généralisation du combat dans l’île – prévoit que « les forces terrestres opèrent en groupes dispersés, sous la protection de la défense aérienne ». Les troupes aéroportées, larguées par bataillons de cinq cents hommes, devront éviter d’opérer trop loin des plages du débarquement et du reste de l’armée.
Lacunes logistiques
Comme jadis leurs aînés aux ordres de Mao, les généraux de l’APL sont conscients de leurs faiblesses opérationnelles, notamment de lacunes logistiques dans le transport de centaines de milliers d’hommes à travers le détroit. Il sera en outre difficile pour le commandement de la région Est de se mettre en ordre de bataille sans que Taipei en soit alerté.
Vu de Pékin, « le réseau d’alerte de Taïwan réduit la probabilité d’un effet de surprise », écrit Ian Easton. Pis, selon le chercheur, « les officiers chinois ne pensent pas avoir de renseignement adéquat sur Taïwan ».
Le climat et la géographie très montagneuse de l’île constituent des obstacles majeurs, avec un nombre très limité de plages où débarquer : il y en aurait quatorze. « Du point de vue des experts militaires chinois, il n’y a pas de bon endroit pour débarquer avec une force assez importante pour prendre rapidement le contrôle de Taipei. Quant au maillage de la défense souterraine, réputé très dense, il fait figure de forteresse », assure M. Easton. Depuis des décennies, les Chinois modélisent vents, vagues, courants, marées, pluies et brouillards de Taïwan. Il n’y aurait que deux périodes réalistes pour une invasion : de fin mars à fin avril, et de fin septembre à fin octobre.
Voir aussi:

200 jeunes migrants sans-abri installent leurs tentes devant le Conseil d’Etat

Accompagnés par plusieurs associations, ces migrants vivent depuis six mois dans un campement à Ivry-sur-Seine. Ils demandent à être pris en charge en tant que mineurs.

Les associations qui les accompagnent déplorent la zone grise dans laquelle se trouvent ces jeunes migrants, ni mineurs ni majeurs, ce qui complexifie leur prise en charge dans les structures d’hébergement d’urgence pendant les recours judiciaires souvent longs. « Les conditions de vie sur le camp (à Ivry-sur-Seine) ne sont pas dignes. Près de 470 jeunes doivent partager quatre toilettes, six robinets et seulement douze douches », a également dénoncé Euphrasie Kalolwa, responsable du plaidoyer chez MSF. Le 9 novembre, la préfecture du Val-de-Marne avait reçu une délégation d’élus et d’associatifs sur le sujet. Un « diagnostic sanitaire et social » est en cours avant une éventuelle mise à l’abri, avait répondu la préfecture.

Voir de même:

Ces quadras rouleurs de joints

Un boulot, une famille, ils ont une vie bien rangée. Et flirtent pourtant avec l’illégalité. Loin des images d’Epinal, rencontre avec ces adultes fumeurs de cannabis.

Christian Roudaut

Le Monde
18 janvier 2013

Sous le porche d’une tour, dans une petite cité de Saint-Ouen, les clients commencent à s’impatienter. Déjà une heure d’attente… Selon un habitué, c’est un car de CRS stationné dans une rue voisine qui rend les dealers plus frileux qu’à l’ordinaire. Malgré tout, personne ne veut repartir les poches vides. Certains ont visiblement profité de leur pause déjeuner pour venir se ravitailler dans le 9-3. Les lieux ne se prêtant guère à une enquête d’opinion, difficile d’établir un profil sociologique précis de l’aimable clientèle faisant le pied de grue pour une barrette de haschisch ou un sachet d’herbe.

Dans ce groupe d’une quinzaine de personnes (une seule femme), une bonne partie a dit adieu à l’adolescence depuis un bon nombre d’années. Le plus âgé de la cohorte semble même tutoyer la cinquantaine. Si la consommation de cannabis n’est qu’une affaire de jeunes (comme on pourrait le croire en suivant le débat sur la question), cet échantillon-là s’avère sacrément non représentatif de la population nationale des fumeurs de joints. Aucun signe extérieur de marginalité ou d’appartenance revendiquée à la contre-culture… Ces clients ressemblent furieusement à M. Tout-le-Monde.

« Qui veut de la beuh ? », « Qui veut du shit ? » Les jeunes dealers sont (enfin) sortis de l’ombre. Les billets de dix et vingt euros changent furtivement de mains. Alourdi de quelques grammes, chacun repart aussitôt vers la station de métro Mairie-de-Saint-Ouen. Ni vus ni connus, le quadra distingué à la sacoche en cuir comme l’ouvrier mal rasé en bleu de chauffe se noient dans la masse des voyageurs. Prochain train dans deux minutes. Métro-boulot-chichon… « Je fume un joint le soir quand je suis seul, en regardant un film par exemple. C’est une façon de faire retomber la pression. C’est un peu un prélude au sommeil », témoigne Hervé Martin*, père de quatre enfants. Durant une fête, cet instituteur de Normandie d’une quarantaine d’années peut certes se laisser aller à « une légère surconsommation ».

QUALITÉ DU PRODUIT

Mais les abus et la recherche de la défonce à tout prix sont à ranger au rayon des souvenirs de jeunesse : « On ne fume pas à 40 ans comme on fume à 18. A un certain âge, on sait mieux se contrôler. On ne cède pas à la pression du groupe. Quand j’étais jeune, je touchais à un interdit. Il y avait ce côté dangereux qui me faisait vibrer. Maintenant, je fume uniquement pour le plaisir. » Un plaisir qu’Hervé apprécie d’autant plus qu’il consomme sa propre production de cannabis, trois à quatre plants qu’il fait pousser sous une petite serre. « C’est comme manger les fruits ou les légumes de son jardin. »

Désormais très regardants sur la qualité du produit, les consommateurs adultes ne veulent plus inhaler les mille et une cochonneries avec lesquelles la résine de cannabis est souvent coupée. Certains quadras et quinquas optent pour le confort d’une livraison à domicile. Le cannabis circulant assez librement, il n’est pas trop difficile de trouver un ami prêt à jouer les intermédiaires. « Je n’irai jamais courir après un dealer. Ce ne sont pas des gens que j’ai envie de rencontrer. Je préfère encore ne pas fumer », affirme Françoise Messager, chef de projet dans l’événementiel en région Rhône-Alpes.<img src= »https://img.lemde.fr/2013/01/19/257/0/1024/512/664/0/75/0/ill_1818428_a4ae_201301191.0.1089544595cannabis_02_ori.jpg &raquo; alt= » »L’esprit cannabis n’est pas du tout le même que l’esprit cocaïne », estime Françoise. « 

Malgré sa consommation quotidienne d’une « herbe très légère », cette mère de deux enfants en bas âge nie toute « dépendance physique », elle reconnaît seulement « une dépendance au plaisir ». Sur son balcon face au mont Blanc, son « joint du soir » l’aide à évacuer le stress du quotidien et à relativiser les contrariétés de l’existence. Histoire de stimuler sa créativité, Françoise Messager s’autorise parfois une petite fumette au travail (en l’occurrence chez elle) devant son ordinateur : « Je me sens plus inventive et impose moins de barrières à mes idées. Ça m’ouvre de nouveaux horizons. Ce n’est jamais délirant. » Elle trouve également quelques vertus au cannabis dans le difficile exercice du « métier » de mère : « J’adore fumer avant de jouer avec mon fils de 4 ans. Ça me permet de retrouver ce côté décalé des enfants et d’entrer dans la poésie de leur univers. »

Cette quadragénaire volubile se considère pourtant comme une femme « extrêmement responsable ». Jamais, assure-t-elle, elle ne prendrait le volant sous l’emprise de l’alcool ou de stupéfiants. Quant au risque de basculement dans les drogues dures, la fameuse théorie de « l’escalade », Françoise s’en croit totalement prémunie : « L’esprit cannabis n’est pas du tout le même que l’esprit cocaïne. Avec la coke, les gens sont plus dans la dépendance et la destruction. Il y a, en plus, un côté fêtard extrême, avec des dérapages qui me dérangent. On est très loin de ce type de comportements avec le cannabis. »

« UNE DÉVIANCE QUI DEVIENT LA NORME. »

Si la consommation de drogues douces chez les jeunes préoccupe beaucoup les hommes politiques, les médias et les universitaires, la pratique chez l’adulte dans la force de l’âge intéresse peu. Dans les études, il s’évapore même dans un trou noir statistique : « Si on veut isoler la population de plus de 35 ans, il n’y a rien », constate Michel Kokoreff, professeur de sociologie à l’université Paris-VIII et auteur du livre La drogue est-elle un problème ? (Payot, 2010). Ainsi, dans ses rapports, l’Observatoire européen des drogues et des toxicomanies découpe les populations par tranches d’âge de 15-24 ans, de 15-35 ans ou de 15-64 ans ! Loin d’être un épiphénomène, la fumette des 35-50 ans mériterait pourtant que les statisticiens lui accordent une place à part entière.

Il est vrai que cette génération ne fait rien pour être remarquée. Fumer du cannabis n’est plus un acte de distinction : « La dimension politique a complètement disparu, analyse le sociologue Michel Kokoreff. C’est devenu un phénomène de masse qui ne permet plus de se différencier. L’usage social qui en est fait oscille entre le dopage et le confort : on se délasse, on déstresse. C’est presque une déviance qui devient la norme. » Même un commandant de police de l’ouest de la France reconnaît, en off, qu’il « n’emmerderait pas le monde » s’il reniflait des odeurs exotiques lors d’une soirée privée.

Très clairement, ces fumeurs de salon ne passionnent guère cet officier de la brigade des stups : « En France, il n’y a aucun consommateur en prison pour simple usage de cannabis. » En revanche, il s’inquiète plus de l’exemple donné à la jeunesse : « En se cachant de moins en moins, ces quadras et quinquas banalisent la consommation pour la génération suivante. Or pour les jeunes adultes, c’est beaucoup plus fréquent de se taper, comme ils disent, de dix à quinze pétards par jour. L’autre problème, c’est que les dealers de cocaïne et de cannabis sont souvent les mêmes. Et leur intérêt est de les faire passer à l’étape suivante. »C’est précisément cette responsabilité morale – « le mauvais exemple » – qui fait réfléchir les parents consommateurs, bien plus que la peur du gendarme et la peine très théorique d’un an de prison ferme et de 3 750 euros pour simple usage de stupéfiant.

« Je suis blanc, j’ai la quarantaine et la tenue du cadre correctement habillé, s’il y a un contrôle, je sais que ça ne tombera pas sur moi », estime Christophe Bartoli, qui confesse « aimer assez ce côté légèrement illégal ». Pas question pour autant de tenter le diable sur la route des vacances : « Je ne vais pas passer les frontières avec une barrette alors que j’ai ma femme et mes gamins dans la voiture. » Etre pris la main dans le pot de cornichons devant ses enfants, c’est la pire crainte de ces papas fumeurs constamment obligés, à la maison, de mettre « le matos » hors de portée des petites mains farfouilleuses.

« DANGEREUX D’OUVRIR LES VANNES »

« Il y a très peu de chose dans ma vie que je fais et que je n’aimerais pas voir mes enfants faire. Le cannabis en fait partie. Je ne veux pas leur mentir mais je ne peux pas leur dire la vérité. Je ne sais pas du tout quelle sera mon attitude quand ils seront ados. C’est pour moi une cause de stress. » Et de tension conjugale… « Ma femme ne comprend pas. Elle me dit : « Mais, bon sang, on a quarante balais, il est temps de passer à autre chose ! » Mais, cette page-là, je n’arrive pas à la tourner. J’ai 42 ans, deux enfants, un crédit, une vie d’adulte bien installé. C’est le dernier lien qui me rattache à ma jeunesse. » A l’inverse de la plupart des consommateurs du même âge, ce cadre d’une maison d’édition parisienne ne cherche pas à présenter son joint journalier comme un plaisir inoffensif (l’inusable « c’est comme boire un bon verre de vin »). Il avoue « un besoin psychologique » de fumer et donc « une forme d’addiction » au tétrahydrocannabinol (le THC, le principe actif du cannabis). La preuve, il lui arrive d’en rêver la nuit !

Auguste Blanchard, lui, n’a guère eu de difficultés à tourner la page. C’est à l’approche de la cinquantaine que ce journaliste a décidé de prendre sa retraite de consommateur (et d’auto-producteur) de cannabis. Le cap psychologique du demi-siècle ? Peut-être. L’arrivée de la progéniture à l’âge ingrat ? Plus sûrement. « Quand ton fils a 12-13 ans, tu te donnes bonne conscience en lui sortant ton petit discours sur le thème « le cannabis, c’est la même chose que l’alcool, sauf que ce n’est pas autorisé ». Jusqu’au jour où il a 16 ans et que tu sens une drôle d’odeur dans sa chambre, tu vois qu’il a les yeux rouges. Même si tu sais que tes enfants n’ont pas eu besoin de toi pour se mettre à fumer, tu es un peu gêné aux entournures. Tu ne peux pas vraiment leur dire : « Ne faites pas ce que moi je fais ! » Une fois ou deux, j’ai dû dire à mon aîné de fumer un peu moins. Mais, au final, tout est rentré dans l’ordre. »

Depuis, l’aîné d’Auguste Blanchard est resté un fumeur récréatif (et épisodique) menant « une vie équilibrée ». A l’occasion, le père tire quelques taffes sur le joint du fils, aujourd’hui âgé de 28 ans. Pour les deux, la scène aurait été inconcevable il y a une dizaine d’années : « Nous aurions été très gênés. Il y aurait eu un petit côté incestueux. La transgression ne peut pas être intergénérationnelle. » En tant que citoyen, le journaliste se dit « mollement » favorable à la dépénalisation du cannabis, tout comme Hervé, l’instituteur pour qui la course aux « faux criminels » est du temps perdu. Ils avancent des arguments bien connus : arc-boutée sur la loi du 31 décembre 1970, la France serait prisonnière d’une logique aussi répressive qu’inefficace. Plus de treize millions de nos compatriotes ont consommé du cannabis au moins une fois dans leur vie, selon le baromètre santé 2010 de l’Institut national de prévention et d’éducation pour la santé. Quant aux jeunes Français, ils sont présentés comme les champions européens de la fumette.

Les consommateurs aux tempes grisonnantes se montrent toutefois plus circonspects concernant une légalisation (encore bien hypothétique) du cannabis. Auguste Blanchard se demande s’il ne serait pas « dangereux d’ouvrir les vannes ». Se fondant sur sa propre expérience, Christophe Bartoli se dit « totalement opposé » à la vente libre : « Je suis assez faible avec les drogues. Le fait que ça ne soit pas si facile d’en trouver est une très bonne chose dans mon cas. » A l’inverse, « persuadée de ne rien faire de mal » ni d’affecter sa santé, Françoise Messager verrait d’un bon oeil une légalisation des drogues douces sur le modèle néerlandais, avec ses coffee-shops et sa vente soigneusement encadrée. A ses yeux, la grande absence des fumeurs matures du débat public français ne serait d’ailleurs pas un oubli innocent mais plutôt une conspiration du silence : « Si on commence à parler de tous ces quadras qui consomment du cannabis sans être en marge de la société, avec de chouettes familles et des boulots sympas, alors il ne sera plus possible de présenter le cannabis comme un danger. »

* Les noms et prénoms des personnes citées ont été modifiés.

Voir enfin:

43 associations juridiques et humanitaires dénoncent la circulaire du ministère de l’Intérieur sur le traitement des personnes sous OQTF

Utopia 56
28 novembre 2022

Les signataires du présent Communiqué de Presse dénoncent avec la plus grande force la position prise par le ministre de l’Intérieur dans son courrier du 17 novembre 2022 sur l’exécution des obligations de quitter le territoire français (OQTF).

Cette circulaire, adressée aux Préfets ainsi qu’aux directeurs généraux de la police nationale et de la gendarmerie, pose le principe de l’application identique des méthodes employées pour le suivi des étrangers délinquants à l’ensemble des étrangers faisant l’objet d’une OQTF.

Cette prémisse en elle-même constitue une atteinte grave à l’Etat de droit en ce qu’elle tend à assimiler des personnes n’ayant commis aucune infraction ni aucun crime à des personnes condamnées judiciairement et propose un traitement administratif similaire.

Si le courrier du ministre de l’Intérieur prend ainsi soin de rappeler que la législation européenne a imposé la suppression du délit de séjour irrégulier, c’est bien dans le sens d’un traitement punitif des étrangers en situation irrégulière qu’il s’inscrit.

Or une personne étrangère, quelle que soit la régularité de son séjour, ne saurait être traitée en délinquant et punie pour sa seule situation administrative.

La systématisation de la délivrance des OQTF à l’égard de tout étranger en situation irrégulière, le souhait d’augmenter les décisions d’interdiction de retour et de refuser autant que possible les délais de départ volontaire, mais surtout l’inscription de ces personnes au fichier des personnes recherchées et l’assignation à résidence systématique des personnes non-placées en rétention, traduisent une politique à visée dissuasive qui renonce au principe d’un examen humain et individualisé des situations par l’administration.

L’ensemble des mesures évoquées par le ministre, en préconisant un tel traitement indifférencié des personnes en situation irrégulière, méconnaissent la complexité et la vulnérabilité des situations et des personnes tout en favorisant des mesures de privation de liberté qui portent atteinte aux libertés fondamentales.

Cette tendance régulière à renforcer les pouvoirs de l’autorité administrative privatifs ou limitatifs de libertés sans contrôle du juge fait planer une lourde menace sur l’Etat de droit.

Cette circulaire méconnait sciemment la réalité des personnes faisant l’objet d’une OQTF et oublie en particulier le nombre considérable d’OQTF délivrées non pas en raison d’un comportement qui troublerait l’ordre public mais en raison des dysfonctionnements propres à l’administration en charge des personnes étrangères. Comme il a été démontré par de nombreuses associations et par l’institution du Défenseur des Droits notamment, l’accès aux services étrangers a été largement réduit à l’occasion de la dématérialisation des procédures, précipitant ainsi de nombreuses personnes dans des situations administratives irrégulières faute d’avoir pu, à temps, faire renouveler leur titre de séjour.

Elle oublie aussi que l’un des principaux obstacles à l’exécution des mesures d’éloignement n’est pas le comportement des personnes qui en font l’objet mais le refus des pays tiers ou d’origine de les accueillir. Proposer en réponse toujours plus d’enfermement et de contrôles n’est donc pas seulement honteux et inique, ce sera aussi couteux et inefficace.

Elle tait enfin la réalité des personnes. Les OQTF sont susceptibles de toucher n’importe quelle personne étrangère et arrêtent brutalement le travail, les études, les liens affectifs, les vies – même lorsque celle-ci sont construites depuis des années en France.

Enfin il est important de rappeler qu’aucune condition de régularité de séjour n’est établie par la loi pour permettre l’accès ou le maintien dans un hébergement d’urgence. Le principe d’inconditionnalité de l’accueil permet à toute personne présente sur le territoire de bénéficier d’un hébergement et d’un accompagnement adapté à sa situation.

Les seuls effets de l’application des recommandations du ministre de l’Intérieur seront d’accroitre la société du contrôle et de l’enfermement, de précariser encore davantage une population déjà vulnérable qui contribue pourtant fortement à notre économie, de créer des conditions de vie encore plus inhumaine pour des familles entières, de renoncer à toute ambition d’intégration et d’accueil.

Liste des signataires :

  1. Accueil Information de Tous les Etrangers d’Aix-en-Provence
  2. Acina
  3. Association de Solidarité avec les Travailleurs Immigrés d’Aix-Marseille
  4. Association des Usagers de la PADA de Marseille
  5. Asile
  6. BAAM
  7. Collectif Migrants 83
  8. Dom’Asile
  9. Droits D’Urgence
  10. Emmaus France
  11. ESPACE
  12. Famille-France Humanité
  13. Fédération des Acteurs de la Solidarité
  14. Habitat & Citoyenneté
  15. Pantin Solidaires
  16. Paris d’Exil
  17. Mamama
  18. Mecs du Bleymard « Le Sentier »
  19. Méditerranea Paris
  20. Médecins du Monde
  21. MRAP (Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples)
  22. La Casa
  23. La Chapelle Debout
  24. La Cimade
  25. Le Comède
  26. Ligue des Droits de l’Homme
  27. LTF
  28. Réseau Chrétien – Immigrés
  29. Réseau Hospitalité
  30. RESF 06 et 48
  31. RUSF 13
  32. Rosmerta
  33. Roya Citoyenne
  34. Samu Social de Paris
  35. Secours Catholique – Délégation de Paris
  36. Soutien 59 Saint-Just
  37. Syndicat des Avocats de France 38. Tous Migrants
  38. Thot
  39. UniR Universités & Réfugié.e.s.
  40. United Migrants
  41. Utopia 56
  42. Watiza

Voir par ailleurs:

Flash

Jean-Pax Méfret

1984

Une main d’ébène,
Ilot Chalon,
Une fille qui traine,
Elle a froid sous son blouson.
Dans la rue noire,
Le dealer viendra.

Sept jours semaine,
Trois fois par jour,
Elle troue ses veines :
C’est le point de non-retour.

Dans la rue noire,
Le dealer est là.

La neige est sale,
Elle pourrit le corps.
La neige est sale,
Paillettes de mort.

Il pleut des rêves
Sur son passé,
Pendant qu’elle crève
D’avoir un jour essayé

Dans la rue noire,
Le dealer vendra.

La neige est sale,
Elle pourrit le corps.
La neige est sale,
Paillettes de mort.

Une main d’ébène,
Gare de Lyon,
Une fille qui traine :
Les junkies sont des millions.

Dans la rue noire,
Le dealer s’en va.
Il pleut des rêves
Sur son passé,
Pendant qu’elle crève
D’avoir un jour essayé.

Dans la rue noire,
Le dealer vivra.

La neige est sale
Elle pourrit le corps.
La neige est sale,
Paillettes de mort.

Il pleut des rêves
Sur son passé,
Pendant qu’elle crève
D’avoir un jour essayé

Dans la rue noire,
Le dealer s’en va.


R.M.N: On ne veut pas être le zoo de l’Europe ! (Guess why Cristian Mungiu’s masterful scanning of the way politically correct globalization keeps its victims from expressing their despair at the ransacking of their way of life came out empty-ended at Cannes last year ?)

25 octobre, 2022

https://cdn.sortiraparis.com/images/80/99712/800404-r-m-n-de-cristian-mungiu.jpgR.M.N. | Viennalehttps://medias.lavie.fr/api/v1/images/view/634eaaf31009e504b02e6466/width_1000/image.jpg



Tu n’as voulu ni sacrifice ni oblation… Donc j’ai dit: Voici, je viens. Psaume 40: 7-8
Voici l’Agneau de Dieu, qui ôte le péché du monde. Jean le baptiste (Jean 1: 29)
Ne croyez pas que je sois venu apporter la paix sur la terre; je ne suis pas venu apporter la paix, mais l’épée. Car je suis venu mettre la division entre l’homme et son père, entre la fille et sa mère, entre la belle-fille et sa belle-mère; et l’homme aura pour ennemis les gens de sa maison. Jésus (Matthieu 10 : 34-36)
Vous ne réfléchissez pas qu’il est dans votre intérêt qu’un seul homme meure pour le peuple, et que la nation entière ne périsse pas. Caïphe (Jean 11: 50)
Dionysos contre le ‘crucifié’ : la voici bien l’opposition. Ce n’est pas une différence quant au martyre – mais celui-ci a un sens différent. La vie même, son éternelle fécondité, son éternel retour, détermine le tourment, la destruction, la volonté d’anéantir pour Dionysos. Dans l’autre cas, la souffrance, le ‘crucifié’ en tant qu’il est ‘innocent’, sert d’argument contre cette vie, de formulation de sa condamnation. (…) L’individu a été si bien pris au sérieux, si bien posé comme un absolu par le christianisme, qu’on ne pouvait plus le sacrifier : mais l’espèce ne survit que grâce aux sacrifices humains… La véritable philanthropie exige le sacrifice pour le bien de l’espèce – elle est dure, elle oblige à se dominer soi-même, parce qu’elle a besoin du sacrifice humain. Et cette pseudo-humanité qui s’institue christianisme, veut précisément imposer que personne ne soit sacrifié. Nietzsche
Le christianisme est une rébellion contre la loi naturelle, une protestation contre la nature. Poussé à sa logique extrême, le christianisme signifierait la culture systématique de l’échec humain. Adolf Hitler
Le religieux et l’homme sont sans doute la même chose. C’est cela, l’invention de la culture, ce qui différencie l’homme des animaux. Les animaux vivent selon des réseaux de dominant/dominé. Quand ils se rencontrent pour la première fois, ils ont une relation mimétique, autour d’une femelle par exemple. Ils se battent et le moins fort se rend toujours au plus fort qui lui épargne la vie. Les hommes, eux, luttent jusqu’à la mort parce qu’ils ont des capacités mimétiques beaucoup plus fortes. La capacité mimétique étant aussi bien l’intelligence que la puissance. C’est pour éviter cette lutte à la mort qu’intervient le religieux, ses interdits et ses rituels. (…) C’est pourquoi [l’homme] se trouve dans une situation impossible : quand il est bridé par des interdits idiots ou devenus inadaptés, il végète ; quand il les brise, il crée une ouverture qui enclenche les crises. Rompre avec l’interdit est très bénéfique, car cela libère l’intelligence humaine. Pour défricher un champ, passer à l’agriculture, les primitifs ont dû se débarrasser de tous les esprits qui les en empêchaient. L’homme moderne ne connaît plus ces obstacles, il peut donc entreprendre toutes sortes de choses. Mais il se trouve de ce fait exposé à une violence beaucoup plus forte. C’est pourquoi le religieux s’accompagne également du rite sacrificiel, celui du bouc émissaire, central dans tous les mythes et les religions archaïques. Quand la crise atteint son apogée, il advient un moment où le mimétique tend à se polariser sur un individu. Ce phénomène social fondamental a un caractère mécanique et spontané dont il faut prendre conscience. En lui-même, ce phénomène n’a pas de sens, mais les hommes lui en donnent un. Car lorsque le mimétisme se transforme pour se contenter d’une seule victime dont le sacrifice réconcilie la communauté, il apparaît comme un phénomène merveilleux qu’il faut réitérer pour guérir les crises suivantes. C’est pourquoi l’homme lui donne un sens religieux. (…) la critique que l’on me fait [c’est que] parce que je suis religieux, toute ma réflexion serait religieuse. Bien au contraire, je donne là une explication parfaitement athée du religieux, fondée sur ce mimétisme. Cela dit, je suis en effet christo-centré. L’expérience fondamentale du Christ me paraît irremplaçable car, si elle s’inscrit dans la rupture que fait l’Ancien Testament avec le rituel des religions archaïques, elle ne se contente plus de refléter la scène du sacrifice. Au lieu de l’accepter, de l’entériner et de l’interpréter comme un phénomène transcendental, le Christ la révèle et la condamne. (…) Et c’est précisément ce que les religions archaïques ne peuvent pas voir. Elles voient Dieu comme un être méchant qui cause ces crises, et très secourable parce que c’est également lui qui les règle. Mais de loin. C’est pourquoi il faut faire des sacrifices. Seul le christianisme supprime totalement le sacrifice sanglant. (…) dans la logique rituelle du sacrifice mimétique, on pourrait penser que la violence actuelle est peut-être le signe inquiétant que l’effet pacificateur des grandes catastrophes du XXe siècle est terminé. Si le dépassement de cette mécanique est présent dans les Evangiles, il n’a pas encore gagné l’Histoire. D’une certaine manière, le christianisme nous expose à la violence parce qu’en nous faisant trop bien comprendre la logique du bouc émissaire, il nous prive et prive la société de ce mode d’organisation. Le christianisme ne fait que dire cela : « Je séparerai le père, la mère, etc. » ; « Ne croyez pas que je suis venu apporter la paix, j’apporte la guerre ». Mais par méconnaissance des textes, on considère le christianisme comme une espèce d’aspirine contre la violence qui ne produirait pas l’effet voulu. (…) L’homme ne se dit jamais qu’il est naturellement conflictuel. Le bouc émissaire ce n’est jamais soi, mais toujours les autres. Il n’y a pas d’expérience subjective du bouc émissaire. Sauf dans les Evangiles et chez Paul. Pierre fait cette expérience, après son reniement, quand il comprend qu’en ayant renié le Christ, il a participé à son sacrifice. Paul la fait aussi sur le chemin de Damas lorsque le Christ lui dit « pourquoi me persécutes-tu ? » L’expérience chrétienne fondamentale, c’est donc de comprendre que nous sommes incapables de nous passer de bouc émissaire. Et c’est justement ce que le christianisme nous demande : que nous nous en passions. Il nous appelle à une autre vocation. René Girard
Le christianisme (…) nous a fait passer de l’archaïsme à la modernité, en nous aidant à canaliser la violence autrement que par la mort.(…) En faisant d’un supplicié son Dieu, le christianisme va dénoncer le caractère inacceptable du sacrifice. Le Christ, fils de Dieu, innocent par essence, n’a-t-il pas dit – avec les prophètes juifs : « Je veux la miséricorde et non le sacrifice » ? En échange, il a promis le royaume de Dieu qui doit inaugurer l’ère de la réconciliation et la fin de la violence. La Passion inaugure ainsi un ordre inédit qui fonde les droits de l’homme, absolument inaliénables. (…) l’islam (…) ne supporte pas l’idée d’un Dieu crucifié, et donc le sacrifice ultime. Il prône la violence au nom de la guerre sainte et certains de ses fidèles recherchent le martyre en son nom. Archaïque ? Peut-être, mais l’est-il plus que notre société moderne hostile aux rites et de plus en plus soumise à la violence ? Jésus a-t-il échoué ? L’humanité a conservé de nombreux mécanismes sacrificiels. Il lui faut toujours tuer pour fonder, détruire pour créer, ce qui explique pour une part les génocides, les goulags et les holocaustes, le recours à l’arme nucléaire, et aujourd’hui le terrorisme. René Girard
La même force culturelle et spirituelle qui a joué un rôle si décisif dans la disparition du sacrifice humain est aujourd’hui en train de provoquer la disparition des rituels de sacrifice humain qui l’ont jadis remplacé. Tout cela semble être une bonne nouvelle, mais à condition que ceux qui comptaient sur ces ressources rituelles soient en mesure de les remplacer par des ressources religieuses durables d’un autre genre. Priver une société des ressources sacrificielles rudimentaires dont elle dépend sans lui proposer d’alternatives, c’est la plonger dans une crise qui la conduira presque certainement à la violence. Gil Bailie
Je viens vous aider à protéger votre belle diversité. Compteur d’ours français
Vous n’avez plus d’ours chez vous, on ne veut pas être le zoo de l’Europe ! Villageois roumain
Vous n’avez rien appris de Charlie Hebdo, vous n’avez plus rien de sacré ! Villageois roumain
Pendant le tournage, je suis tombé sur une photo de la fin du 19e siècle dans l’un des lieux de tournage, intitulée : L’Agneau de Dieu. J’ai pensé que ça ferait un bon titre. Christian Mungiu
L’histoire (…) parle de la façon dont nos croyances peuvent façonner nos choix, de nos instincts, de nos pulsions irrationnelles et de nos peurs, des animaux enfouis en nous, de l’ambiguïté de nos sentiments, de nos actions et de l’impossibilité de les comprendre pleinement. (… ) Il s’agit aussi d’une histoire sur la mondialisation et ses effets secondaires. (…) Le film évoque les effets de la mondialisation sur une petite communauté enracinée dans des traditions séculaires : les valeurs d’autrefois se sont dissipées, l’accès à l’internet n’a pas apporté à ces gens de nouvelles valeurs, mais les a plutôt accablés par la difficulté de distinguer la vérité de leurs opinions personnelles dans le chaos informationnel et moral actuel. R.M.N. aborde également les effets secondaires du politiquement correct : les gens ont appris qu’il valait mieux ne pas s’exprimer à haute voix quand leurs opinions diffèrent de la norme actuelle. Seulement le politiquement correct n’est pas un processus formateur et il n’a pas changé les opinions en profondeur ; il a juste fait en sorte que les gens expriment moins ce qu’ils pensent. Mais les choses finissent par s’accumuler et, à un moment donné, elles débordent. Christian Mungiu
Je savais dès le départ que cette scène serait capitale pour le film. Et pour l’écrire, je me base d’abord sur mes recherches. J’ai ainsi découvert que l’équivalent de cette scène existait sur Internet et avait d’ailleurs fait scandale lors de sa mise en ligne. Comme si ces échanges avaient mis en lumière des choses que personne ne voulait voir, alors que ceux qui l’ont mis en ligne l’avaient fait de manière tout à fait naïve sans se douter de ce que ça allait provoquer. Et ce que je trouve passionnant dans ce type de réunion, c’est la transformation de chaque individu au contact du groupe. Voilà pourquoi je voulais montrer le maximum de personnages à l’intérieur de cette scène. Le tout sans perdre le spectateur ni leur dire quoi penser. [le choix du plan-séquence, c’était] Pour respecter le continuum de la réalité et pour responsabiliser en quelque sorte le spectateur, en lui laissant le choix d’à travers qui suivre ces moments. Je ne l’oriente pas en passant par des champs contre-champs. Alors que je sais qu’aujourd’hui, on a plutôt tendance à pré-mâcher les choses. Je me sens à contre-courant en écrivant, tournant et montant R.M.N. et j’en ai pleinement conscience. Pour moi, s’il veut raconter la réalité, le cinéma ne peut pas diviser le monde en blanc et noir. Et c’est dans cette logique-là que cette scène est un pivot. (…) [Mes producteurs] craignaient que ce soit un film dans le film, une sorte de reportage filmé qui détonne avec le reste. Moi, j’avais exactement ce que je voulais en tête mais ce n’était pas simple de le formuler. A part une chose : le fait que, pendant tout ce plan-séquence, je n’allais jamais perdre de vue mon personnage central donc le fil de mon récit. Ce fut même la base de ma mise en scène. Mais par celle-ci, je devais aussi trouver le moyen de raconter ce que je cherchais à montrer : le rapport entre l’intimité et la société d’aujourd’hui. Car je trouve qu’il existe une grande différence – plus importante qu’avant – entre ce qu’on dit dans l’intimité et en public. Beaucoup s’autocensurent. Or, avec cette réunion, c’est l’inverse, il faut que les gens s’expriment et mettent tout sur la table pour régler les problèmes. (…) [Ce qui me plait au final dans cette scène, c’est] le fait qu’elle soit différente selon le personnage que vous allez choisir de suivre. Qu’elle puisse se lire et se voir de plein de façons. J’aime aussi son côté polyphonique et l’énergie qui va avec. Une dynamique qui épouse ce qui se passe dans nos sociétés actuelles et qui ambitionne d’en retranscrire la complexité. Cette complexité qui existe en chacun de nous entre notre côté animal et notre côté raisonnable. Je comprends que certains décrochent mais sans cette complexité, RMN n’aurait aucun intérêt. Christian Mungiu
R.M.N. (…) est l’acronyme local de notre IRM, l’Imagerie par résonance magnétique, autrement dit le scanner cérébral qui permet de révéler la maladie derrière la surface. Soit une bonne définition du cinéma de Cristian Mungiu qui, depuis ses débuts, diagnostique avec sa mise en scène au scalpel les maux de la société roumaine d’hier et d’aujourd’hui. Après les ravages de la politique nataliste sous la tyrannie de Ceausescu dans 4 mois, 3 semaines, 2 jours (Palme d’or 2007), la violence du pouvoir religieux dans Au-delà des collines (2012) ou la corruption endémique dans Baccalauréat (2016), les ravages du nationalisme et de la xénophobie sont au cœur de R.M.N. Et c’est aussi déprimant sur le plan politique qu’exaltant en termes de cinéma. Le film se déroule dans un petit village de Transylvanie, la région la plus à l’ouest de la Roumanie, où vivent encore une importante communauté hongroise et une petite minorité allemande. C’est là qu’est né Matthias, et où il revient après avoir perdu son boulot en Allemagne (…) Comme la quasi-totalité de ses voisins, Matthias refuse de travailler pour la boulangerie industrielle, le seul employeur du coin – mais qui ne paye pas assez… La patronne de l’usine et son adjointe, très impliquée dans la vie associative du village, n’ont d’autre solution que d’embaucher des ouvriers immigrés. Quand le village découvre qu’il s’agit de trois Sri-Lankais, ça coince… R.M.N. est, d’abord, une histoire d’incompréhension liée à la langue – ou, plutôt, aux langues. Le film passe sans arrêt (mais avec des couleurs différentes dans les sous-titres pour s’y retrouver !) du roumain au hongrois, avec quelques répliques en allemand et d’autres en anglais, l’idiome universel utilisé par les « étrangers » de l’histoire, dont, belle ironie, un zoologiste français venu, avec l’argent de l’Union européenne, recenser la population d’ours dans les forêts alentour. Les dialogues, remarquablement écrits et souvent très vifs, révèlent petit à petit le contexte explosif de l’intrigue : le poids de l’Histoire, les discriminations anti-Roms, l’exode massif des jeunes à l’Ouest pour une vie meilleure, et résumant tout cela, la haine d’une Europe perçue, au pire, comme une pseudo-dictature qui exploite le pays comme un vampire et voudrait imposer un mode de vie unique de Porto à Bucarest, au mieux, comme une tirelire à subventions. (…) lorsque les citoyens se réunissent dans la salle communale pour débattre du sort à réserver aux nouveaux venus (…) vingt-six personnages différents prennent la parole dans un flot d’invectives ininterrompu. Un grand déballage où toutes les rivalités culturelles ou économiques, tous les antagonismes personnels longtemps en sommeil se réveillent. Et où la haine de l’autre, surtout s’il vient de loin, l’obsession de l’invasion et du « grand remplacement » s’expriment sans la moindre retenue. R.M.N. se déroule en Roumanie mais difficile de ne pas penser à la situation en France ici et maintenant… Télérama
Radiographier le mal ou la maladie, c’est le projet du cinéaste, à l’échelle d’un village de Transylvanie, à la population multiethnique. (…) Matthias (…) un homme rustre et taciturne, impulsif. Humain malgré tout ? (…) son garçon, mutique depuis une rencontre traumatisante dans la forêt (…) son père, un berger vieillissant et malade (..) Csilla, son ancienne maîtresse (…) numéro 2 d’une boulangerie industrielle, seule entreprise dynamique du coin, mais aux salaires trop bas pour les jeunes locaux, qui ont préféré partir vers l’ouest (…) la main-d’œuvre étrangère, deux Sri-Lankais (…) la communauté, paupérisée, mécontentement et ressentiment (…) La violence xénophobe [qui] menace alors d’embraser le village. Il n’est pas question pour Cristian Mungiu (…) de la justifier, mais bien de la décortiquer, en exposant de manière magistrale les ressorts multiples qui l’alimentent. On écrit « magistrale », car le nombre d’éléments, à la fois économiques, culturels, religieux, anthropologiques, qu’il est parvenu à réunir force le respect. Ambitieuse est cette fresque, où l’on parle au moins cinq langues. Où se réfléchit le poids de l’histoire de la Transylvanie, avec un éclairage sur ses minorités — hongroises et allemandes. Et où sont montrés avec une ironie mordante les effets pervers de l’Union européenne et de la mondialisation. (…) Le privé et le public, le particulier et l’universel restent liés. Quant aux conflits, ils sont aussi intérieurs : le versatile Matthias ne sait plus très bien à quel camp lui-même appartient. R.M.N. montre comment chacun peut très vite se retrouver « le sale Gitan » d’un autre. Et comment la bête raciste tapie en nous peut se réveiller à tout moment, si on laisse les bas instincts prendre le dessus sur la raison. La peur de l’autre, de la nuit, des animaux traverse le film. Une peur implacable mais aussi grotesque, risible. L’atout majeur de R.M.N. réside sans doute dans son alliage de noirceur terrible et de farce absurde. Qui culmine dans la scène de la salle communale, où les habitants prennent à tour de rôle la parole pour débattre du sort des immigrés. Un formidable morceau de bravoure — dix-sept minutes de plan-séquence — pour un grand déballage, un théâtre de l’invective, de la rancœur, de la zizanie. On repense alors à ces vieux westerns qui finissent en bataille rangée, pire, en curée punitive. Mais celui-ci, glaçant, évoque l’ici et maintenant, un peu partout en Europe. Pourtant, dans une ultime pirouette, Cristian Mungiu réfute le pessimisme, en montrant ce que la nuit recèle aussi de profondeur énigmatique… Pas si loin, étrangement, de la magie de Noël. Télérama
Le titre de R.M.N. (…) résume bien l’horizon du récit, qui scanne les pulsions racistes et violentes d’un village perturbé par l’arrivée de travailleurs sri-lankais. Le programme n’est pas sans lourdeur – en témoigne un dernier plan métaphorique appuyé – mais la méthode de Mungiu, elle, se révèle plus sinueuse. Le film repose sur un entremêlement de petites scènes conservant une part lacunaire (le prologue où un enfant traverse seul un bois) ou qui mettent en exergue la complexité du maillage communautaire ici ausculté, afin d’entretenir un flottement permanent. Malin, le scénario brouille volontairement les pistes et dépeint un microcosme où la présence rampante du mal revêt potentiellement de multiples visages. D’une certaine manière, R.M.N. est ce que l’on pourrait appeler un film à « clignotants » : de nombreuses scènes font « signal », semblent indiquer que quelque chose d’important se joue, sans pour autant que l’on sache exactement quoi. (…) On voit un peu trop les coutures de la manœuvre : la stratégie, indéniablement habile, consiste à semer des petits cailloux pour donner l’impression d’une profondeur tentaculaire des enjeux, à force de sous-entendus et d’ambiguïtés, mais cette profondeur n’est dès lors qu’artificielle, fruit d’un calcul. Le film est en revanche plus intéressant lorsqu’il dépeint, en plan-séquence, des situations qui laissent libre cours à la parole et à l’impromptu. Ainsi d’une assemblée qui rappelle presque certains débats de City Hall de Frederick Wiseman. Si l’on devine que la scène est préparée au millimètre près, le retrait dont témoigne à ce moment-là la mise en scène permet de réellement donner vie à la communauté multi-ethnique divisée au cœur de l’intrigue. Critikart
Cristian Mungiu, qui avait reçu la palme d’or en 2007 pour 4 mois, 3 semaines et 2 jours et qui n’est pas connu pour sa puissance comique, sans doute parce qu’il a grandi dans un pays qui a connu la morne déliquescence d’une dictature grotesque et qu’il s’est forgé la certitude qu’il n’y a rien de bon à attendre de quelque organisation humaine que ce soit, nous offre avec R.M.N. une parenthèse de noirceur morale et de constats accablants. Le personnage principal est un type antipathique, Matthias, roumain travaillant dans un abattoir en Allemagne. Un contremaître le rappelle à l’ordre en le traitant de «gitan», ce qu’il prend très mal, secouant le mec et prenant la fuite. Il s’en revient dans sa Transylvanie natale où il avait laissé sa femme et son fils qui n’ont pas l’air particulièrement ravis de le voir rentrer. Le gamin ne parle plus depuis quelque temps, apparemment saisi d’horreur dans la forêt voisine qu’il doit traverser pour se rendre à l’école. Matthias, lui, est surtout pressé de renouer le contact très charnel avec son ex, devenue gérante d’une boulangerie industrielle qui tourne à plein régime mais doit recruter des travailleurs migrants pour le coup de pression des fêtes de fin d’année puisque apparemment les Roumains du secteur ne répondent pas aux petites annonces d’emplois trop mal payés. Trois Sri-Lankais débarquent dans le village où ils sont bien accueillis par une partie de la population mais aussi en butte à une coalition fortement organisée au sein de l’église locale qui veut les éjecter. Une longue scène de réunion publique tournée en plan-séquence montre les arguments des différents membres d’un bled traversé par le racisme, la haine de tout ce qui vient de l’Ouest associé à une forme de décadence morale, les conséquences jugées délétères de la construction européenne et de son libéralisme. Parmi les habitants, certains revendiquent toutes sortes de lubies folkloriques de défense d’une identité locale en peau de bêtes et virilisme gueulard, toujours prompt à sortir le fusil de chasse. Il faut savoir que la Transylvanie est composée d’une mosaïque de populations entre Roumains, Hongrois, Roms, Allemands… Il s’agit évidemment d’orchestrer la cacophonie contemporaine, ce grand désordre des points de vue, des opinions, des affects qui prend la forme d’un fascisme en gésine dont la petite musique terrifiante et mesquine contamine peu à peu le moindre espace de ce biotope asphyxié. La pesanteur démonstrative de l’ensemble qui ne laisse vraiment que peu d’espace aux personnages pour qu’ils puissent se sauver de ce traquenard (d’ailleurs à la fin, l’un d’eux se pend) rend finalement le film aussi peu aimable que ce qu’il entend dénoncer. Libération
En faisant tout sursignifier et en portant au rouge les affects […], R.M.N. prend hélas le risque de faire de son propre film le “zoo” de la société qu’il dépeint, et d’assigner au spectateur la place de Rudi, l’enfant coi. Cahiers du cinéma
Depuis sa palme d’or avec 4 mois, 3 semaines, 2 jours, en 2007, le Roumain Cristian Mungiu est toujours revenu du Festival de Cannes bardé de prix. En 2012, il est récompensé du prix du meilleur scénario et d’un double prix d’interprétation féminine pour Au-delà des collines. En 2016, il obtient le prix du meilleur scénario pour Baccalauréat . De retour cette année en compétition avec R.M.N., Mungiu est reparti bredouille. Son absence au palmarès interroge car il signe peut-être là son meilleur film. Il confirme en tout cas qu’il est un cinéaste passionnant. Un grand moraliste, le contraire d’un donneur de leçons. Et avant tout un vrai raconteur d’histoire. Matthias quitte l’abattoir où il travaille en Allemagne sur un coup de tête. Au propre comme au figuré. Il se fait traiter de «Gitan». L’insulte revient dans la bouche de plusieurs protagonistes de R.M.N., et change de cible selon le pays, la communauté, la position sociale. Chacun est le Gitan d’un autre. Matthias est Roumain. Il est de retour dans son village natal quelques jours avant Noël. Un village de Transylvanie, multiethnique, où l’on parle roumain, hongrois et allemand. Son fils Rudi, lui, ne parle plus depuis qu’il a vu «quelque chose de mal» dans la forêt. Son père aussi est mutique, de plus en plus impotent. Matthias retrouve son ancienne maîtresse, Csilla. Elle gère une usine qui fabrique du pain, parle anglais, joue du violoncelle. Elle peine à trouver des employés, les habitants refusant de travailler pour des salaires aussi bas. Elle finit par recruter trois Sri-Lankais qui débarquent sous la neige. Les premières tensions affleurent dans la communauté. Les forums internet déversent des torrents de haine à l’encontre de ces hommes à la peau sombre. R.M.N. n’est pas sans rapport avec As Bestas. L’Espagnol Rodrigo Sorogoyen mettait en scène Denis Ménochet et Marina Foïs en couple de bobos français pétris de bons sentiments dans un village isolé de Galice, affrontant une famille autochtone décidée à vendre sa ferme à un projet d’éoliennes pour ne pas crever de faim. Les meilleures scènes prenaient la forme de joutes verbales dans un café, purs moments de rhétorique. C’est aussi le cas ici, notamment dans la séquence de dix-sept minutes tournée en un seul plan. La scène n’est pas qu’un morceau de bravoure. Dans la salle des fêtes du village où se rassemble la communauté, 26 personnages prennent la parole. Dans ce laboratoire de la mondialisation malheureuse et du populisme, on entend 26 nuances d’intolérance et de xénophobie. De bonne conscience et d’hypocrisie aussi. L’Union européenne est incarnée par un Français candide, membre d’une ONG pour la préservation des ours. «Je viens vous aider à protéger votre belle diversité», assène la belle âme aux travailleurs qui ont vu leur mine fermer à cause des écologistes. Il se fait rembarrer: «Vous n’avez plus d’ours chez vous, on ne veut pas être le zoo de l’Europe!» Ou encore: «Vous n’avez rien appris de Charlie Hebdo, vous n’avez rien de sacré!» Matthias ne sait pas vraiment quoi penser de tout cela. Il chevauche sa moto, son fusil en bandoulière. Tempête sous un crâne. Entre les beaux yeux de Csilla et le poids des préjugés, son cœur balance. Comme le corps d’un pendu dans une forêt sombre de Transylvanie. Le Figaro
Dans tous ses films, Cristian Mungiu explore la société roumaine. Après l’avortement, les années Ceaușescu, la religion et l’éducation, il s’attaque aujourd’hui à la xénophobie qui gangrène le pays suite à la vague migratoire de ces dernières années. Le titre R.M.N. (I. R. M. en roumain) désigne l’imagerie médicale du cerveau du père de Mathias qu’il consulte régulièrement sur son portable. Cette représentation d’un cerveau dégénérescent pourrait renvoyer au logiciel roumain déréglé. Mais l’acronyme du titre fait aussi penser à celui de la Roumanie, comme sur une plaque minéralogique. Il évoquerait alors une Roumanie globale, à travers le cas particulier de ce village roumain. Le bilan n’est pas glorieux. (…) Le film s’enlise quelque peu dans la chronique de ce village enneigé, traversé d’anecdotes successives anodines dont il ressort une dramaturgie assez pauvre. Pourquoi pas ? Mais l’on se demande où Mungiu veut en venir avec ce collier de perles, aux épisodes répétitifs. Jusqu’à ce que le sujet de fond émerge enfin : l’opposition radicale de la population à la présence de trois étrangers dans le village. C’est la partie la plus intéressante du film, avec une scène de réunion municipale remarquable, jouée par des acteurs non professionnels qui improvisent leur texte. Mais quel déséquilibre dans la construction et le rythme du film. La scène finale, avec des acteurs grimés en ours est assez ridicule, et donne le coup de grâce à ce qui s’avère le moins bon film d’un cinéaste par ailleurs passionnant. France info
Au sein d’une ville dont tous les liants communautaires sont effilochés par un ordre libéral et supra-national incompréhensible, le metteur en scène chronique une inexorable spirale de folie et de mort. (…) Les récits portés par Cristian Mungiu, ambassadeur du cinéma roumain depuis tout juste deux décennies, ont toujours cherché, explorent les contradictions qui minent le corps social, quitte à le pousser à une forme d’auto-prédation terrible. Non-dits, révoltes rentrées ou compromissions insolubles, son cinéma a toujours pris le pouls de la société roumaine. Mais si depuis 2002 il aura alternativement traité de l’avortement, des liens parfois étroits entre religieux et superstition, ou encore des arrangements déraisonnables qui lestent l’ascenseur social de son pays, on aurait tort de décrire l’auteur comme un ascétique doloriste. La vibration inquiète qui a toujours porté ses films est surmultipliée dans R.M.N.. Pourtant, au premier abord, l’ensemble semble vouloir nous happer par la précision et la rigueur quasi-documentaire avec laquelle il aborde une problématique humaine et économique spécifique, à savoir le mouvement d’écartèlement vécu par des régions, dont la population active masculine s’expatrie pour travailler dans d’autres pays de l’Union européenne, contraignant leur localité d’origine à “importer” des travailleurs, souvent accueillis dans un climat de tension, voire de franc racisme. (…) La force première de R.M.N. est de feindre un geste naturaliste, dont on devine que la photographie comme les décors usent au maximum d’éléments réels, pour mieux laisser un sens de la dramaturgie (qui emprunte volontiers au réalisme magique, voire à l’horreur) s’insinuer comme un lent poison. En témoignent ces plans fixes qui pourraient n’être que d’innombrables pastilles grisâtres, mais dont l’étrangeté finit systématiquement par impressionner. Le monde qu’habite Matthias est saturé de violence, pollution qui a contaminé l’existant bien avant que notre anti-héros n’entame son chemin de croix. Dès l’ouverture, la lumière blafarde de l’abattoir, le son mat des coups sur les chairs dévitalisées de bovins… tout concourt à nous entraîner par petites, mais irrésistibles touches dans une réalité viciée, contaminée. Sous nos yeux, la Transylvanie de Mungiu dévisse, se dérègle et se complexifie. Le titre de l’œuvre nous intéresse puisqu’il peut à la fois se comprendre comme un quasi-acronyme de “Roumanie”, tandis qu’il s’entend aussi comme la traduction roumaine d’IRM. Examen que subit le père du protagoniste. Vieil homme à l’apparence paisible, harmonieuse, dont la santé se dégrade, son corps pourrissant par la tête. Et son fils de scruter, entre horreur et fascination, les clichés de son cerveau, comme pour détecter quelque insondable secret. (…) Connu pour un usage rigoureux et parfois sidérant de plans-séquences orchestrés autour d’un plan fixe, le metteur en scène propose ici une série de moments hallucinants. Le plus évident demeurera un conseil municipal (pas exactement un haut-lieu du romanesque sur grand écran) au cours duquel, à la faveur d’un cadre unique, toutes les passions mauvaises qui gangrènent les personnages vont entrer en éruption. L’image se compose autour des mains nouées de deux amants clandestins, qui jouent simultanément leur avenir amoureux et professionnel. Autour d’eux, fusent bientôt questionnements et invectives, une partie des habitants exigeant le départ des travailleurs étrangers, une autre fraction craignant que leur éviction ne s’accompagne de violences racistes, tout en menaçant le fragile équilibre économique de la région. Les arguments fusent, les faciès se croisent, se toisent et se tordent. (…) Finalement plus autopsie qu’examen médical, R.M.N. dresse un portrait terrible de la Roumanie. Pour autant, le scénario comme le filmage se gardent bien de trouver des coupables faciles ou monochromatiques à la putrescence qui menace de toute part. Le libéralisme inhumain est pointé du doigt, sans dissimuler non plus combien les mauvaises volontés individuelles ou désirs de dévoyer certains dispositifs sont au moins aussi responsables de la progression des haines. Personne n’échappe ni à la lumière ni aux ténèbres. Matthias n’est pas un homme hostile à des travailleurs étrangers dont il a partagé la condition, mais l’idée que sa maîtresse lui porte assistance éveille en lui une masculinité dominatrice et prédatrice. Le prêtre voudrait rassembler ses ouailles dans la paix et l’amour de leur prochain. De leur prochain, mais pas des Sri Lankais qu’il est prêt à sacrifier pour sauvegarder sa popularité. Csilla rêve de violon et d’émancipation, mais demeure l’exécutrice des basses-oeuvres d’une firme faisant des humains du bétail. « Pour survivre, il faut être impitoyable », explique tranquillement un père à son fils. Et les loups de sortir, vêtus de leurs capuches blanches et armés de torches, comme autant de spectres ou de monstres anciens, postés à la frontière entre lumière et ténèbres, pour mieux mordre qui aura l’inconséquence de s’approcher pour mieux les ramener à l’humanité. Et le film de le devenir radicalement dans son dernier mouvement, où le rideau du réel se déchire purement et simplement. (…) Ce que montre Mungiu, c’est le surgissement de ce que l’humanité a toujours voulu repousser, contenir loin de ses villes, de ses champs, de ses rêves, une forme d’animalité et de monstruosité qu’un XXIe siècle vorace et impitoyable convoque, et dont le surgissement est désormais imminent. Thierry Cheze
Si les cinéphiles connaissent la Transylvanie, c’est surtout parce que c’est dans cette région de la Roumanie qu’était censé habiter le comte Dracula, le héros de l’écrivain irlandais Bram Stoker et le personnage principal d’un grand nombre de films. La Transylvanie, toutefois, n’est pas que cela, c’est aussi une région que son histoire a rendu pluriethnique, même si elle l’est moins aujourd’hui qu’il y a un siècle. C’est ainsi que, dans la petite ville de Transylvanie où nous entraine Cristian Mungiu, cohabitent des populations roumaines, hongroises et allemandes, des gens de religions différentes, des gens qui, entre eux, parlent des langues différentes mais des gens qui, finalement, donnent l’impression de bien s’entendre. Comme beaucoup d’habitants de cette petite ville, Matthias était allé travailler à l’étranger et le voici de retour d’Allemagne à quelques jours de Noël, lui qui n’a pas supporté d’être traité de gitan par un collègue. A titre personnel, il s’inquiète pour Rudi, son fils de 8 ans, qui, en son absence, a pris de mauvaises habitudes et qui a peur d’aller seul à l’école car il a vu sur le chemin des choses qui l’ont effrayé. Il s’inquiète aussi pour Otto, son père, un homme âgé qui s’inquiète pour ses moutons, et il a hâte de retrouver Csilla, une femme de la communauté hongroise, qui était sa maîtresse avant son départ à l’étranger. Quant à la petite ville, elle est en train de prendre de plein fouet les méfaits de la mondialisation : en Roumanie, les salaires sont très bas par rapport aux autres pays européens et la population locale en âge de travailler préfère le plus souvent partir occuper un poste à l’étranger plutôt que d’en chercher un sur place. Comment, dans ces conditions, Csilla peut-elle arriver à embaucher du personnel dans la boulangerie industrielle qu’elle dirige, dans le but de dépasser le nombre de 50 employés et permettre ainsi l’obtention d’une subvention de l’Union Européenne ? En engageant des hommes ou des femmes venant de pays plus pauvres que la Roumanie, des sri-lankais, par exemple ? Sauf que les habitants de la ville qui refusent les salaires de misère qu’on leur propose sur place ne veulent pas entendre parler de l’installation chez eux d’une population venant de l’autre bout du monde et ils se liguent pour obtenir leur départ. Entourée d’une forêt épaisse et de collines, la petite ville roumaine dans laquelle se déroule l’action a tendance à vivre en vase clos. Certes, des communautés d’origines différentes, de langues différentes, de religions différentes arrivent à y vivre de façon cordiale les unes avec les autres, mais cette situation dure depuis longtemps et les antagonismes qui ont très probablement existé dans le passé ont petit à petit disparu. Par contre, il n’est pas question d’accueillir à bras ouverts une nouvelle communauté, qui plus est venant de très loin : dans cet environnement étriqué, tout nouvel arrivant est considéré comme un éventuel ennemi.  En fait, des évènements à peu près similaires à ceux que raconte le film se sont réellement déroulés en Transylvanie dans les années précédant la pandémie. Il est bon de se rappeler, toutefois, que de telles situations sont loin d’être une exclusivité de la Roumanie et que, malheureusement, on les retrouve, plus ou moins prononcées, un peu partout dans le monde, ne serait-ce que dans notre beau pays. En fait, attirés par les salaires de l’ouest de l’Europe, de nombreux roumains acceptent d’y être mal accueillis, d’être rejetés comme l’a été Matthias, et, simultanément, rejettent avec force les populations du tiers-monde qui viennent occuper les postes qu’ils considèrent comme sous-payés et dont ils ne veulent pas. (…) R.M.N., le titre original du film, dit tout sur ce que voulait montrer le réalisateur : Rezonanta Magnetica Nucleara en roumain, Imagerie par résonance magnétique, IRM, en français, une technique qui permet de détecter ce qui se passe sous la surface. Tant au niveau de cette histoire que d’un point de vue cinématographique, le point d’orgue de R.M.N. se niche dans une grande assemblée publique qui réunit dans une salle municipale, sur le sort à réserver aux travailleurs sri-lankais, une très grande partie de la population et où cours de laquelle s’expriment des discours racistes et xénophobes à l’encontre des gitans et des immigrés : un plan séquence de 17 minutes avec une intervention orale de la part de 26 personnes, dont un prêtre qui n’est pas le dernier dans le discours haineux. Pour arriver au résultat recherché par le réalisateur, plus de 20 prises ont été nécessaires, sur une durée de 48 heures. Alors que les rôles secondaires sont interprétés par des non professionnels, les rôles principaux de R.M.N. sont tenus par des acteurs professionnels, dont Marin Grigore dans le rôle de Matthias et Judith Slate dans celui de Csilla (…) Vu le contexte général de l’histoire, un grand nombre de langues sont parlées dans le film : roumain, hongrois, allemand, sinhala, la langue des sri-lankais, anglais, puisque le film parle des effets de la mondialisation, français, puisqu’un français est là, dépêché par la Commission Européenne pour faire le décompte des ours de la région. A noter qu’un effort à base de couleurs différentes a été fait pour distinguer les langues au niveau du sous-titrage. (…) A partir d’une histoire qui se déroule dans une région isolée de la Roumanie, [Cristian Mungiu] embrasse un sujet malheureusement universel, le rejet de l’autre, le rejet de celui que l’on ne connait pas, le rejet de celui qui vient d’ailleurs. Jean-Jacques Corrio

Devinez pourquoi avec son démontage magistral de l’actuel politiquement correct Cristian Mungiu est revenu bredouille du Festival de Cannes l’an dernier ?

« Portrait au vitriol d’une Roumanie xénophobe », « scanner, auscultation ou radiographie de la xénophobie ordinaire » …

« Ravages des populismes », « nationalisme »,  « rejet de l’autre », « virilisme gueulard en peau de bêtes et du fusil de chasse », « fascisme en gésine », « obsession de l’invasion et du grand remplacement »…

Héros rustre et taciturne, impulsif ayant fui son pays aux emplois sous-payés pour une Allemagne qui le traite de gitan ….

Petit garçon, mutique depuis une rencontre traumatisante dans la forêt …

Berger vieillissant et malade qui voit son troupeau décimé par les ours et ne trouvant d’issue que dans le suicide …

Ou acceptant plutôt de finir en agneau sacrificiel, en cette nuit de Noël, pour éviter le lynchage que l’on sentait venir des trois étrangers …

Ancienne maîtresse numéro 2 d’une boulangerie industrielle rêvant, entre verre de vin français et morceau de violoncelle, émancipation et vie associative …

Mais exécutrice des basses-oeuvres d’une firme seule entreprise dynamique du coin mais faisant des humains du bétail, mais aux salaires trop bas pour les jeunes locaux, qui ont préféré partir vers l’ouest …

Main-d’œuvre étrangère importée jusque du Sri-Lanka pour remplacer les locaux ayant quitté leur pays pour cause de bas salaires ..

Village isolé de la forêt transylvanienne du légendaire Dracula, à l’histoire à peine pacifiée d’une histoire mouvementée entre des minorités de langues (hongroise, allemande et roumaine) et de religion (catholique, luthérienne et orthodoxe) différentes…

Mais à présent dévorée par le ressentiment, suite à sa paupérisation via la fermeture d’une mine d’or qui sous Ceausescu avait noyé et détruit l’environnement sous une eau remplie de cyanure …

Prêtre roulant en Mercedes prêt à sacrifier, sur fond de fêtes de Noël mêlant appel chrétien à la bienveillance universelle et processions au flambeau et en peaux d’ours, les nouveaux venus pour sauvegarder sa popularité…

Mondialisation et Union européenne incarnées par un zoologiste français anglophone et membre d’une ONG pour la préservation de la vie sauvage …

Venu « protéger », derrière la « belle diversité » annoncée, les ours mêmes qui dévastent les troupeaux des bergers du coin  ..

Tout en prêchant un vivre ensemble qu’entre deux massacres, la France elle-même est incapable de réaliser …

Reprise d’une scène qui existait déjà sur Internet et avait fait scandale pour avoir mis en lumière des choses que personne ne voulait voir …

Comment ne pas être épaté, à l’instar de l’incroyable et inextricable complexité qu’est devenu notre monde, du nombre d’éléments, à la fois économiques, culturels, religieux, historiques et anthropologiques …

Que, mêlant habilement le plus grand naturalisme et le réalisme magique, le réalisateur roumain Cristian Mungiu a réussi à réunir dans cette histoire d’expulsion impossible (R.M.N. comme à la fois le terme roumain pour nos IRM et l’acronyme de la Roumanie) …

Et aussi comment contre le politiquement correct de la mondialisation heureuse et du vivre ensemble triomphant …

Il arrive à libérer comme peut-être jamais aussi explicitement dans le cinéma actuel …

La parole des victimes de ladite mondialisation, tout à leur désespoir face au saccage de leurs traditions et de leur mode de vie…

Mais comment ne pas voir aussi l’inévitable contresens de la plupart des critiques, n’y voyant que la dénonciation facile et habituelle de la xénophobie et du racisme ordinaire …

Et comment dès lors s’étonner de la sorte d’expulsion qu’a subi à son tour ce palmé d’or de Cannes et habitué multi-récompensé de ces temples du politiquement correct que sont devenus les grands festivals du cinéma mondiaux…

En en revenant pour la première fois bredouille l’an dernier ?

Cristian Mungiu : « Avec RMN, j’ambitionne de raconter la complexité de notre époque »
Thierry Cheze
Première
18/10/2022

Le cinéaste roumain décrypte le saisissant plan séquence de 17 minutes au cœur de son nouveau film qui ausculte la xénophobie ordinaire dans un petit village de Transylvanie.

RMN raconte comment, dans un village multi-ethnique de Transylvanie, l’embauche dans une usine locale de travailleurs venus du Sri- Lanka va faire exploser les haines de classe, de religion et de race enfouies depuis des années. Un film sur la xénophobie ordinaire au cœur duquel on trouve un plan-séquence renversant de 17 minutes captant la réunion municipale où se décide si les Sri-Lankais doivent quitter le village ou non. Comment naît ce plan- séquence à l’écriture ?

Cristian Mungiu : Je savais dès le départ que cette scène serait capitale pour le film. Et pour l’écrire, je me base d’abord sur mes recherches. J’ai ainsi découvert que l’équivalent de cette scène existait sur Internet et avait d’ailleurs fait scandale lors de sa mise en ligne. Comme si ces échanges avaient mis en lumière des choses que personne ne voulait voir, alors que ceux qui l’ont mis en ligne l’avaient fait de manière tout à fait naïve sans se douter de ce que ça allait provoquer. Et ce que je trouve passionnant dans ce type de réunion, c’est la transformation de chaque individu au contact du groupe. Voilà pourquoi je voulais montrer le maximum de personnages à l’intérieur de cette scène. Le tout sans perdre le spectateur ni leur dire quoi penser.

Pourquoi le choix du plan-séquence pour capter ce moment ?

Pour respecter le continuum de la réalité et pour responsabiliser en quelque sorte le spectateur, en lui laissant le choix d’à travers qui suivre ces moments. Je ne l’oriente pas en passant par des champs contre-champs. Alors que je sais qu’aujourd’hui, on a plutôt tendance à pré-mâcher les choses. Je me sens à contre-courant en écrivant, tournant et montant R.M.N. et j’en ai pleinement conscience. Pour moi, s’il veut raconter la réalité, le cinéma ne peut pas diviser le monde en blanc et noir. Et c’est dans cette logique-là que cette scène est un pivot

Est-ce qu’une telle scène a inquiété vos producteurs ?

Pas vraiment. Mais j’ai dû leur expliquer ce que je voulais faire car ils craignaient que ce soit un film dans le film, une sorte de reportage filmé qui détonne avec le reste. Moi, j’avais exactement ce que je voulais en tête mais ce n’était pas simple de le formuler. A part une chose : le fait que, pendant tout ce plan-séquence, je n’allais jamais perdre de vue mon personnage central donc le fil de mon récit. Ce fut même la base de ma mise en scène. Mais par celle-ci, je devais aussi trouver le moyen de raconter ce que je cherchais à montrer : le rapport entre l’intimité et la société d’aujourd’hui. Car je trouve qu’il existe une grande différence – plus importante qu’avant – entre ce qu’on dit dans l’intimité et en public. Beaucoup s’autocensurent. Or, avec cette réunion, c’est l’inverse, il faut que les gens s’expriment et mettent tout sur la table pour régler les problèmes.

Cette scène a-t’elle beaucoup évolué entre son écriture et le tournage ?

Oui parce qu’il faut s’adapter aux moyens qu’on a. Dans le scénario, la scène faisait 26 pages. Mais quand j’ai su que j’aurais seulement une journée pour répéter et deux jours pour la tourner, j’ai pris la décision de la réduire pour tenir les délais. Et ce en m’appuyant sur son essence-même, le fait que tout le monde parle en même temps et que personne n’écoute personne. J’ai donc choisi de mêler les dix premières pages puis j’ai entraîné les comédiens à parler les uns sur les autres. En ayant évidemment conscience de la prouesse technique que cela allait nécessiter de mon équipe son pour parvenir à tout capter et le rendre intelligible. Et le jour J, sur le plateau, j’ai demandé à tout le monde quelques heures de réflexion. Je me suis servi de morceaux de bois en les mettant au sol pour créer les positions et le mouvement que j’allais avoir à faire. Pour jouer aussi avec la lumière. Tout un travail qui doit être invisible aux yeux des spectateurs

Qu’avez-vous dit précisément à vos comédiens ?

Je leur ai envoyé un message la veille pour leur dire que ça allait être la scène la plus compliquée que j’ai jamais tournée dans un film et que cela serait sans doute la même chose pour eux. Je leur ai donc demandé de savoir leurs dialogues par cœur en leur assurant qu’à partir de là, je me débrouillerai, mais que sans cela, la scène irait droit dans le mur. Mais, le lendemain, j’ai tout de suite senti que les premières réactions des figurants ne donnaient pas aux comédiens l’énergie nécessaire. Je suis alors allé les voir et leur parler comme s’ils n’étaient plus des figurants mais des interprètes à part entière. Je leur ai donc laissé la possibilité de s’exprimer et ce faisant je les ai responsabilisés. Ca été un bordel sans nom au départ mais j’ai régulé tout ça et très vite, ça a donné une impulsion aux comédiens qui devaient s’imposer davantage. Puis, au fil des prises, je régulais le niveau des réactions comme un chef d’orchestre, ayant aussi besoin de moments de silence, et ce en changeant mes habitudes puisque d’habitude je reste derrière mon moniteur. Et pour que ceux qui ne soient plus dans le champ restent concentrés, j’ai inventé une deuxième caméra qui faisait partie intégrante de la scène avec un personnage de journaliste. Il était clair que je ne me servirai pas de ces images mais cela a changé l’implication des comédiens.

Comment s’est passée la post-production de cette scène ?

En tournant, je n’entendais pas tout ce que les gens disaient. Juste un mix dans le casque. C’est donc en post- production que j’ai écouté les pistes une par une et là j’ai entendu que tout ce petit monde avait dit des choses extrêmement intéressantes qui ne figuraient pas dans le scénario. J’ai pu les réintégrer. Le mixeur a eu un travail titanesque à faire. Ca peut servir de cas d’étude à la FEMIS ! (rires)

Qu’est ce qui vous plait au final dans cette scène telle qu’elle existe à l’écran ?

Le fait qu’elle soit différente selon le personnage que vous allez choisir de suivre. Qu’elle puisse se lire et se voir de plein de façons. J’aime aussi son côté polyphonique et l’énergie qui va avec. Une dynamique qui épouse ce qui se passe dans nos sociétés actuelles et qui ambitionne d’en retranscrire la complexité. Cette complexité qui existe en chacun de nous entre notre côté animal et notre côté raisonnable. Je comprends que certains décrochent mais sans cette complexité, RMN n’aurait aucun intérêt.

Voir aussi:

R.M.N. : critique qui a vu la bête
Simon Riaux
Ecran large
18 octobre 2022

Multi-primé depuis le début de sa carrière, Cristian Mungiu est de retour avec R.M.N., une plongée suffocante au coeur de la Roumanie. Au sein d’une ville dont tous les liants communautaires sont effilochés par un ordre libéral et supra-national incompréhensible, le metteur en scène chronique une inexorable spirale de folie et de mort.

Dans les bois, sur le chemin de l’école, Rudi a vu quelque chose. Ou quelqu’un. Quoique ce fût, sa découverte a marqué l’enfant assez profondément pour transformer son quotidien dans une petite ville de Transylvanie en un long flux d’irrépressibles angoisses. Angoisses qui décontenancent sa mère, aussi bien que son père, Matthias, de retour après avoir vécu à Berlin en tant que travailleur détaché des mois durant.

Les récits portés par Cristian Mungiu, ambassadeur du cinéma roumain depuis tout juste deux décennies, ont toujours cherché, explorent les contradictions qui minent le corps social, quitte à le pousser à une forme d’auto-prédation terrible. Non-dits, révoltes rentrées ou compromissions insolubles, son cinéma a toujours pris le pouls de la société roumaine. Mais si depuis 2002 il aura alternativement traité de l’avortement, des liens parfois étroits entre religieux et superstition, ou encore des arrangements déraisonnables qui lestent l’ascenseur social de son pays, on aurait tort de décrire l’auteur comme un ascétique doloriste.

Le miracle économique allemand

La vibration inquiète qui a toujours porté ses films est surmultipliée dans R.M.N.. Pourtant, au premier abord, l’ensemble semble vouloir nous happer par la précision et la rigueur quasi-documentaire avec laquelle il aborde une problématique humaine et économique spécifique, à savoir le mouvement d’écartèlement vécu par des régions, dont la population active masculine s’expatrie pour travailler dans d’autres pays de l’Union européenne, contraignant leur localité d’origine à “importer” des travailleurs, souvent accueillis dans un climat de tension, voire de franc racisme.

Le sujet est complexe, ultra-contemporain, tandis que les conditions de tournage du métrage (au beau milieu de la crise sanitaire internationale) le contraignent, a priori, à opter pour des dispositifs de mise en scène légers, au plus près du réel. Soit la recette d’une sécheresse souvent caricaturée par un public qui aime à tancer les “films roumains”, quand bien même il a rarement l’occasion d’en découvrir. Mais R.M.N. déjoue toutes les attentes : la nouvelle création de Cristian Mungiu est une des propositions de cinéma les plus puissantes, débordantes d’idées et de style qu’on ait vu depuis bien longtemps.

Qu’a-t-il vu qui aurait rendu un autre fou ?

La force première de R.M.N. est de feindre un geste naturaliste, dont on devine que la photographie comme les décors usent au maximum d’éléments réels, pour mieux laisser un sens de la dramaturgie (qui emprunte volontiers au réalisme magique, voire à l’horreur) s’insinuer comme un lent poison. En témoignent ces plans fixes qui pourraient n’être que d’innombrables pastilles grisâtres, mais dont l’étrangeté finit systématiquement par impressionner. Le monde qu’habite Matthias est saturé de violence, pollution qui a contaminé l’existant bien avant que notre anti-héros n’entame son chemin de croix. Dès l’ouverture, la lumière blafarde de l’abattoir, le son mat des coups sur les chairs dévitalisées de bovins… tout concourt à nous entraîner par petites, mais irrésistibles touches dans une réalité viciée, contaminée.

Sous nos yeux, la Transylvanie de Mungiu dévisse, se dérègle et se complexifie. Le titre de l’œuvre nous intéresse puisqu’il peut à la fois se comprendre comme un quasi-acronyme de “Roumanie”, tandis qu’il s’entend aussi comme la traduction roumaine d’IRM. Examen que subit le père du protagoniste. Vieil homme à l’apparence paisible, harmonieuse, dont la santé se dégrade, son corps pourrissant par la tête. Et son fils de scruter, entre horreur et fascination, les clichés de son cerveau, comme pour détecter quelque insondable secret.

L’amour au premier regard sur le contrat de travail

C’est dans ces instants suspendus que le style de Mungiu est le plus reconnaissable. Distinct, mais certainement pas dans un geste de répétition, car atteignant pour la première fois un degré d’incandescence ainsi qu’une puissance évocatrice qui font de cette fable amère un objet de cinéma purement sensitif, difficilement catégorisable. Connu pour un usage rigoureux et parfois sidérant de plans-séquences orchestrés autour d’un plan fixe, le metteur en scène propose ici une série de moments hallucinants. Le plus évident demeurera un conseil municipal (pas exactement un haut-lieu du romanesque sur grand écran) au cours duquel, à la faveur d’un cadre unique, toutes les passions mauvaises qui gangrènent les personnages vont entrer en éruption.

L’image se compose autour des mains nouées de deux amants clandestins, qui jouent simultanément leur avenir amoureux et professionnel. Autour d’eux, fusent bientôt questionnements et invectives, une partie des habitants exigeant le départ des travailleurs étrangers, une autre fraction craignant que leur éviction ne s’accompagne de violences racistes, tout en menaçant le fragile équilibre économique de la région. Les arguments fusent, les faciès se croisent, se toisent et se tordent. Le dispositif pourrait n’être qu’un happening austère, si Mungiu ne parvenait pas, dans ce cadre traversé de morceau de bravoure de ces comédiens 18 minutes durant, à transformer soudain tout l’espace filmique en une terrifiante dimension carcérale.

Quand le corps social pourrit de l’intérieur

Finalement plus autopsie qu’examen médical, R.M.N. dresse un portrait terrible de la Roumanie. Pour autant, le scénario comme le filmage se gardent bien de trouver des coupables faciles ou monochromatiques à la putrescence qui menace de toute part. Le libéralisme inhumain est pointé du doigt, sans dissimuler non plus combien les mauvaises volontés individuelles ou désirs de dévoyer certains dispositifs sont au moins aussi responsables de la progression des haines. Personne n’échappe ni à la lumière ni aux ténèbres.

Matthias n’est pas un homme hostile à des travailleurs étrangers dont il a partagé la condition, mais l’idée que sa maîtresse lui porte assistance éveille en lui une masculinité dominatrice et prédatrice. Le prêtre voudrait rassembler ses ouailles dans la paix et l’amour de leur prochain. De leur prochain, mais pas des Sri Lankais qu’il est prêt à sacrifier pour sauvegarder sa popularité. Csilla rêve de violon et d’émancipation, mais demeure l’exécutrice des basses-oeuvres d’une firme faisant des humains du bétail.

Quand le violon scelle

« Pour survivre, il faut être impitoyable », explique tranquillement un père à son fils. Et les loups de sortir, vêtus de leurs capuches blanches et armés de torches, comme autant de spectres ou de monstres anciens, postés à la frontière entre lumière et ténèbres, pour mieux mordre qui aura l’inconséquence de s’approcher pour mieux les ramener à l’humanité.

Et le film de le devenir radicalement dans son dernier mouvement, où le rideau du réel se déchire purement et simplement. R.M.N. verse-t-il alors dans la démence pure, dans l’expérimentation, s’assume-t-il finalement comme un pur film d’horreur ? Une allégorie ? Il revient au spectateur de prendre la responsabilité de trancher, face à une conclusion hypnotique, inattendue, brutale et surtout terrifiante. Ce que montre Mungiu, c’est le surgissement de ce que l’humanité a toujours voulu repousser, contenir loin de ses villes, de ses champs, de ses rêves, une forme d’animalité et de monstruosité qu’un XXIe siècle vorace et impitoyable convoque, et dont le surgissement est désormais imminent.

Voir également:

Critique : R.M.N.
Jean-Jacques Corrio
Critique
15 octobre 20220

S’il n’est pas particulièrement prolifique, avec seulement 5 longs métrages en 20 ans, le réalisateur roumain Cristian Mungiu peut se vanter qu’ils aient été tous les 5 présents au Festival de Cannes, dont 4 en compétition officielle. L’un d’entre eux, 4 mois, 3 semaines, 2 jours, a été récompensé de la Palme d’Or en 2007, Au delà des collines a obtenu le Prix du scénario et un double prix d’interprétation féminine en 2012 et Baccalauréat est reparti avec le Prix de la mise en scène en 2016. De nouveau en compétition cette année avec R.M.N., Cristian Mungiu est, cette fois ci, reparti bredouille malgré la grande qualité de son film.

Synopsis : Quelques jours avant Noël, Matthias est de retour dans son village natal, multiethnique, de Transylvanie, après avoir quitté son emploi en Allemagne. Il s’inquiète pour son fils, Rudi, qui grandit sans lui, pour son père, Otto, resté seul et il souhaite revoir Csilla, son ex-petite amie. Il tente de s’impliquer davantage dans l’éducation du garçon qui est resté trop longtemps à la charge de sa mère, Ana, et veut l’aider à surpasser ses angoisses irrationnelles. Quand l’usine que Csilla dirige décide de recruter des employés étrangers, la paix de la petite communauté est troublée, les angoisses gagnent aussi les adultes. Les frustrations, les conflits et les passions refont surface, brisant le semblant de paix dans la communauté.

Le retour de Matthias

Si les cinéphiles connaissent la Transylvanie, c’est surtout parce que c’est dans cette région de la Roumanie qu’était censé habiter le comte Dracula, le héros de l’écrivain irlandais Bram Stoker et le personnage principal d’un grand nombre de films. La Transylvanie, toutefois, n’est pas que cela, c’est aussi une région que son histoire a rendu pluriethnique, même si elle l’est moins aujourd’hui qu’il y a un siècle. C’est ainsi que, dans la petite ville de Transylvanie où nous entraine Cristian Mungiu, cohabitent des populations roumaines, hongroises et allemandes, des gens de religions différentes, des gens qui, entre eux, parlent des langues différentes mais des gens qui, finalement, donnent l’impression de bien s’entendre. Comme beaucoup d’habitants de cette petite ville, Matthias était allé travailler à l’étranger et le voici de retour d’Allemagne à quelques jours de Noël, lui qui n’a pas supporté d’être traité de gitan par un collègue.

A titre personnel, il s’inquiète pour Rudi, son fils de 8 ans, qui, en son absence, a pris de mauvaises habitudes et qui a peur d’aller seul à l’école car il a vu sur le chemin des choses qui l’ont effrayé. Il s’inquiète aussi pour Otto, son père, un homme âgé qui s’inquiète pour ses moutons, et il a hâte de retrouver Csilla, une femme de la communauté hongroise, qui était sa maîtresse avant son départ à l’étranger. Quant à la petite ville, elle est en train de prendre de plein fouet les méfaits de la mondialisation : en Roumanie, les salaires sont très bas par rapport aux autres pays européens et la population locale en âge de travailler préfère le plus souvent partir occuper un poste à l’étranger plutôt que d’en chercher un sur place. Comment, dans ces conditions, Csilla peut-elle arriver à embaucher du personnel dans la boulangerie industrielle qu’elle dirige, dans le but de dépasser le nombre de 50 employés et permettre ainsi l’obtention d’une subvention de l’Union Européenne ? En engageant des hommes ou des femmes venant de pays plus pauvres que la Roumanie, des sri-lankais, par exemple ? Sauf que les habitants de la ville qui refusent les salaires de misère qu’on leur propose sur place ne veulent pas entendre parler de l’installation chez eux d’une population venant de l’autre bout du monde et ils se liguent pour obtenir leur départ.

Un comportement malheureusement universel

Entourée d’une forêt épaisse et de collines, la petite ville roumaine dans laquelle se déroule l’action a tendance à vivre en vase clos. Certes, des communautés d’origines différentes, de langues différentes, de religions différentes arrivent à y vivre de façon cordiale les unes avec les autres, mais cette situation dure depuis longtemps et les antagonismes qui ont très probablement existé dans le passé ont petit à petit disparu. Par contre, il n’est pas question d’accueillir à bras ouverts une nouvelle communauté, qui plus est venant de très loin : dans cet environnement étriqué, tout nouvel arrivant est considéré comme un éventuel ennemi.  En fait, des évènements à peu près similaires à ceux que raconte le film se sont réellement déroulés en Transylvanie dans les années précédant la pandémie. Il est bon de se rappeler, toutefois, que de telles situations sont loin d’être une exclusivité de la Roumanie et que, malheureusement, on les retrouve, plus ou moins prononcées, un peu partout dans le monde, ne serait-ce que dans notre beau pays. En fait, attirés par les salaires de l’ouest de l’Europe, de nombreux roumains acceptent d’y être mal accueillis, d’être rejetés comme l’a été Matthias, et, simultanément, rejettent avec force les populations du tiers-monde qui viennent occuper les postes qu’ils considèrent comme sous-payés et dont ils ne veulent pas.

Une mise en scène virtuose

C’est dans une mise en scène très virtuose, utilisant le plan séquence avec maestria, que Cristian Mungiu nous raconte l’histoire de cette petite ville roumaine sombrant dans le racisme et la xénophobie. R.M.N., le titre original du film, dit tout sur ce que voulait montrer le réalisateur : Rezonanta Magnetica Nucleara en roumain, Imagerie par résonance magnétique, IRM, en français, une technique qui permet de détecter ce qui se passe sous la surface. Tant au niveau de cette histoire que d’un point de vue cinématographique, le point d’orgue de R.M.N. se niche dans une grande assemblée publique qui réunit dans une salle municipale, sur le sort à réserver aux travailleurs sri-lankais, une très grande partie de la population et où cours de laquelle s’expriment des discours racistes et xénophobes à l’encontre des gitans et des immigrés : un plan séquence de 17 minutes avec une intervention orale de la part de 26 personnes, dont un prêtre qui n’est pas le dernier dans le discours haineux. Pour arriver au résultat recherché par le réalisateur, plus de 20 prises ont été nécessaires, sur une durée de 48 heures.

Alors que les rôles secondaires sont interprétés par des non professionnels, les rôles principaux de R.M.N. sont tenus par des acteurs professionnels, dont Marin Grigore dans le rôle de Matthias et Judith Slate dans celui de Csilla, un comédien et une comédienne déjà rencontré.e.s chez Cristi Puiu pour l’un, chez Cristi Puiu et Marius Olteanu pour l’autre. Vu le contexte général de l’histoire, un grand nombre de langues sont parlées dans le film : roumain, hongrois, allemand, sinhala, la langue des sri-lankais, anglais, puisque le film parle des effets de la mondialisation, français, puisqu’un français est là, dépêché par la Commission Européenne pour faire le décompte des ours de la région. A noter qu’un effort à base de couleurs différentes a été fait pour distinguer les langues au niveau du sous-titrage.

Conclusion

Une fois de plus, Cristian Mungiu prouve par le sujet qu’il a choisi et par sa mise en scène, qu’il est un des grands réalisateurs de notre époque. A partir d’une histoire qui se déroule dans une région isolée de la Roumanie, il embrasse un sujet malheureusement universel, le rejet de l’autre, le rejet de celui que l’on ne connait pas, le rejet de celui qui vient d’ailleurs. Par rapport au niveau de qualité très élevé de la plus grande partie du film, on regrettera les choix faits par le réalisateur pour le conclure, choix qui laissent les spectateurs dans le flou, chacun pouvant y aller de sa propre interprétation. Même si on peut apprécier qu’une fin ouverte nous soit offerte, on aurait aimé qu’elle soit mieux présentée !

Voir de même:

R.M.N.

Traité de “sale Gitan” en Allemagne, un homme revient dans son village de Transylvanie, où couve aussi la violence xénophobe. Une fresque magistrale.

Dissipons la perplexité possible devant le titre. RMN est le sigle en roumain d’IRM (l’imagerie par résonance magnétique), soit un scanner très précis, cérébral en général. Radiographier le mal ou la maladie, c’est le projet du cinéaste, à l’échelle d’un village de Transylvanie, à la population multiethnique. Matthias y revient précipitamment, après avoir cogné son chef qui l’avait traité de « sale Gitan », en Allemagne, où il travaillait durement, dans un abattoir. Il n’est pas vraiment le bienvenu chez lui. Sa femme, qui élève seule leur fils, tient à garder ses distances : Matthias est un homme rustre et taciturne, impulsif. Humain malgré tout ? Il s’inquiète en tout cas pour la santé de son garçon, mutique depuis une rencontre traumatisante dans la forêt dont il ne veut rien dire. Et pour celle de son père, un berger vieillissant et malade. Le seul réconfort que le personnage semble trouver est entre les bras de Csilla, son ancienne maîtresse. Elle est la numéro 2 d’une boulangerie industrielle, seule entreprise dynamique du coin, mais aux salaires trop bas pour les jeunes locaux, qui ont préféré partir vers l’ouest. Csilla a donc fait appel à de la main-d’œuvre étrangère, deux Sri-Lankais parlant l’anglais. Elle les accueille, en leur trouvant un logement, chez des amis. Les nouveaux venus travaillent bien mais suscitent vite au sein de la communauté, paupérisée, mécontentement et ressentiment. La violence xénophobe menace alors d’embraser le village.

Il n’est pas question pour Cristian Mungiu (4 Mois, 3 semaines, 2 jours) de la justifier, mais bien de la décortiquer, en exposant de manière magistrale les ressorts multiples qui l’alimentent. On écrit « magistrale », car le nombre d’éléments, à la fois économiques, culturels, religieux, anthropologiques, qu’il est parvenu à réunir force le respect. Ambitieuse est cette fresque, où l’on parle au moins cinq langues. Où se réfléchit le poids de l’histoire de la Transylvanie, avec un éclairage sur ses minorités — hongroises et allemandes. Et où sont montrés avec une ironie mordante les effets pervers de l’Union européenne et de la mondialisation.

Tout cela pourrait s’avérer indigeste, mais le film reste étonnamment fluide, captivant de bout en bout, la fiction intime solidement chevillée à l’intrigue. On suit partout les deux personnages, Matthias et Csilla, au travail, en famille, chez le médecin ou dans l’alcôve. Le privé et le public, le particulier et l’universel restent liés. Quant aux conflits, ils sont aussi intérieurs : le versatile Matthias ne sait plus très bien à quel camp lui-même appartient. R.M.N. montre comment chacun peut très vite se retrouver « le sale Gitan » d’un autre. Et comment la bête raciste tapie en nous peut se réveiller à tout moment, si on laisse les bas instincts prendre le dessus sur la raison.

La peur de l’autre, de la nuit, des animaux traverse le film. Une peur implacable mais aussi grotesque, risible. L’atout majeur de R.M.N. réside sans doute dans son alliage de noirceur terrible et de farce absurde. Qui culmine dans la scène de la salle communale, où les habitants prennent à tour de rôle la parole pour débattre du sort des immigrés. Un formidable morceau de bravoure — dix-sept minutes de plan-séquence — pour un grand déballage, un théâtre de l’invective, de la rancœur, de la zizanie. On repense alors à ces vieux westerns qui finissent en bataille rangée, pire, en curée punitive. Mais celui-ci, glaçant, évoque l’ici et maintenant, un peu partout en Europe. Pourtant, dans une ultime pirouette, Cristian Mungiu réfute le pessimisme, en montrant ce que la nuit recèle aussi de profondeur énigmatique… Pas si loin, étrangement, de la magie de Noël.

Voir aussi:

Cannes : avec “R.M.N.”, Cristian Mungiu passe au scanner la xénophobie ordinaire

Télérama

COMPÉTITION – Le cinéaste roumain, lauréat de la palme d’or en 2007, revient sur la Croisette avec une chronique implacable des ravages du nationalisme dans un village de Transylvanie. Magistral

Impossible, au bout de cinq jours de festival de Cannes, de savoir quel prix le jury présidé par Vincent Lindon décernera (ou pas) à R.M.N. samedi 28 mai. Mais le nouveau film de Cristian Mungiu décroche déjà la palme du titre le plus énigmatique de cette soixante-quinzième édition. À moins de parler le roumain couramment… R.M.N. (merci le dossier de presse !) est l’acronyme local de notre IRM, l’Imagerie par résonance magnétique, autrement dit le scanner cérébral qui permet de révéler la maladie derrière la surface.

Soit une bonne définition du cinéma de Cristian Mungiu qui, depuis ses débuts, diagnostique avec sa mise en scène au scalpel les maux de la société roumaine d’hier et d’aujourd’hui. Après les ravages de la politique nataliste sous la tyrannie de Ceausescu dans 4 mois, 3 semaines, 2 jours (Palme d’or 2007), la violence du pouvoir religieux dans Au-delà des collines (2012) ou la corruption endémique dans Baccalauréat (2016), les ravages du nationalisme et de la xénophobie sont au cœur de R.M.N. Et c’est aussi déprimant sur le plan politique qu’exaltant en termes de cinéma.

Le film se déroule dans un petit village de Transylvanie, la région la plus à l’ouest de la Roumanie, où vivent encore une importante communauté hongroise et une petite minorité allemande. C’est là qu’est né Matthias, et où il revient après avoir perdu son boulot en Allemagne, pour retrouver son jeune fils, son père à la santé défaillante, sa femme avec qui les relations sont polaires et son ex-maîtresse qu’il aimerait bien reconquérir. Comme la quasi-totalité de ses voisins, Matthias refuse de travailler pour la boulangerie industrielle, le seul employeur du coin – mais qui ne paye pas assez… La patronne de l’usine et son adjointe, très impliquée dans la vie associative du village, n’ont d’autre solution que d’embaucher des ouvriers immigrés. Quand le village découvre qu’il s’agit de trois Sri-Lankais, ça coince…

Un plan fixe de dix-sept minutes

R.M.N. est, d’abord, une histoire d’incompréhension liée à la langue – ou, plutôt, aux langues. Le film passe sans arrêt (mais avec des couleurs différentes dans les sous-titres pour s’y retrouver !) du roumain au hongrois, avec quelques répliques en allemand et d’autres en anglais, l’idiome universel utilisé par les « étrangers » de l’histoire, dont, belle ironie, un zoologiste français venu, avec l’argent de l’Union européenne, recenser la population d’ours dans les forêts alentour. Les dialogues, remarquablement écrits et souvent très vifs, révèlent petit à petit le contexte explosif de l’intrigue : le poids de l’Histoire, les discriminations anti-Roms, l’exode massif des jeunes à l’Ouest pour une vie meilleure, et résumant tout cela, la haine d’une Europe perçue, au pire, comme une pseudo-dictature qui exploite le pays comme un vampire et voudrait imposer un mode de vie unique de Porto à Bucarest, au mieux, comme une tirelire à subventions.

Le talent de Mungiu pour les plans-séquences trouve son apogée lorsque les citoyens se réunissent dans la salle communale pour débattre du sort à réserver aux nouveaux venus. Dans ce plan fixe magistral de dix-sept minutes (!), vingt-six personnages différents prennent la parole dans un flot d’invectives ininterrompu. Un grand déballage où toutes les rivalités culturelles ou économiques, tous les antagonismes personnels longtemps en sommeil se réveillent. Et où la haine de l’autre, surtout s’il vient de loin, l’obsession de l’invasion et du « grand remplacement » s’expriment sans la moindre retenue. R.M.N. se déroule en Roumanie mais difficile de ne pas penser à la situation en France ici et maintenant…

Voir également:

Multirécompensé au Festival de Cannes, Cristian Mungiu est reparti bredouille de l’édition 2022 avec un film consacré à l’immigration en Roumanie.
Jacky Bornet
France Télévisions
19/10/2022

Trois fois récompensé à Cannes, avec une Palme d’or pour 4 mois, 3 semaines, 12 jours en 2007, Cristian Mungiu poursuit son analyse de la société roumaine avec R.M.N. qui sort en salles mercredi 19 octobre. Le cinéaste est quelque peu en deçà des attentes en raison d’un manque d’équilibre entre la chronique d’un village roumain pris dans un hiver rigoureux, et la dénonciation de la xénophobie qui y sévit.

Imagerie médicale

Mathias revient d’Allemagne dans son petit village roumain, après avoir fui son travail, suite à une rixe dans son entreprise. Il retrouve son fils perturbé par une vision obsessionnelle, sa compagne qui s’en occupe, son père malade, et son ancienne maîtresse. Quand la boulangerie industrielle locale recrute des étrangers, la population lance une pétition pour les renvoyer chez eux. L’apparente paix civile entre communautés roumaine, hongroise et allemande du village s’en trouve brisée.

Dans tous ses films, Cristian Mungiu explore la société roumaine. Après l’avortement, les années Ceaușescu, la religion et l’éducation, il s’attaque aujourd’hui à la xénophobie qui gangrène le pays suite à la vague migratoire de ces dernières années. Le titre R.M.N. (I. R. M. en roumain) désigne l’imagerie médicale du cerveau du père de Mathias qu’il consulte régulièrement sur son portable. Cette représentation d’un cerveau dégénérescent pourrait renvoyer au logiciel roumain déréglé. Mais l’acronyme du titre fait aussi penser à celui de la Roumanie, comme sur une plaque minéralogique. Il évoquerait alors une Roumanie globale, à travers le cas particulier de ce village roumain. Le bilan n’est pas glorieux.

Déséquilibre

Commençant sur la mystérieuse vision d’un enfant effrayé dans la forêt, R.M.N. suit ensuite Mathias qui retrouve son monde et surtout son fils auquel il veut se consacrer. Mais il est embarrassé par la mère du petit, sa compagne, alors qu’il lui préfère une ex-maîtresse. Le film s’enlise quelque peu dans la chronique de ce village enneigé, traversé d’anecdotes successives anodines dont il ressort une dramaturgie assez pauvre. Pourquoi pas ? Mais l’on se demande où Mungiu veut en venir avec ce collier de perles, aux épisodes répétitifs. Jusqu’à ce que le sujet de fond émerge enfin : l’opposition radicale de la population à la présence de trois étrangers dans le village.

C’est la partie la plus intéressante du film, avec une scène de réunion municipale remarquable, jouée par des acteurs non professionnels qui improvisent leur texte. Mais quel déséquilibre dans la construction et le rythme du film. La scène finale, avec des acteurs grimés en ours est assez ridicule, et donne le coup de grâce à ce qui s’avère le moins bon film d’un cinéaste par ailleurs passionnant.

Voir de plus:

Notre critique de R.M.N, de Cristian Mungiu: il était une fois dans les Carpates
Etienne Sorin
Le Figaro
18/10/2022

Matthias est Roumain. Il est de retour dans son village natal quelques jours avant Noël. Un village de Transylvanie, multiethnique, où l’on parle roumain, hongrois et allemand. Son fils Rudi, lui, ne parle plus depuis qu’il a vu «quelque chose de mal» dans la forêt. Le Figaro

CRITIQUE – Fort d’un plan séquence de dix-sept minutes, le nouveau film du Roumain Cristian Mungiu, portrait acéré de la société roumaine en forme de western contemporain, confirme qu’il est un cinéaste passionnant.

Depuis sa palme d’or avec 4 mois, 3 semaines, 2 jours, en 2007, le Roumain Cristian Mungiu est toujours revenu du Festival de Cannes bardé de prix. En 2012, il est récompensé du prix du meilleur scénario et d’un double prix d’interprétation féminine pour Au-delà des collines. En 2016, il obtient le prix du meilleur scénario pour Baccalauréat . De retour cette année en compétition avec R.M.N., Mungiu est reparti bredouille. Son absence au palmarès interroge car il signe peut-être là son meilleur film. Il confirme en tout cas qu’il est un cinéaste passionnant. Un grand moraliste, le contraire d’un donneur de leçons. Et avant tout un vrai raconteur d’histoire.

Matthias quitte l’abattoir où il travaille en Allemagne sur un coup de tête. Au propre comme au figuré. Il se fait traiter de «Gitan». L’insulte revient dans la bouche de plusieurs protagonistes de R.M.N., et change de cible selon le pays, la communauté, la position sociale. Chacun est le Gitan d’un autre. Matthias est Roumain. Il est de retour dans son village natal quelques jours avant Noël. Un village de Transylvanie, multiethnique, où l’on parle roumain, hongrois et allemand. Son fils Rudi, lui, ne parle plus depuis qu’il a vu «quelque chose de mal» dans la forêt. Son père aussi est mutique, de plus en plus impotent. Matthias retrouve son ancienne maîtresse, Csilla. Elle gère une usine qui fabrique du pain, parle anglais, joue du violoncelle. Elle peine à trouver des employés, les habitants refusant de travailler pour des salaires aussi bas. Elle finit par recruter trois Sri-Lankais qui débarquent sous la neige. Les premières tensions affleurent dans la communauté. Les forums internet déversent des torrents de haine à l’encontre de ces hommes à la peau sombre.

Joute verbale

R.M.N. n’est pas sans rapport avec As Bestas. L’Espagnol Rodrigo Sorogoyen mettait en scène Denis Ménochet et Marina Foïs en couple de bobos français pétris de bons sentiments dans un village isolé de Galice, affrontant une famille autochtone décidée à vendre sa ferme à un projet d’éoliennes pour ne pas crever de faim. Les meilleures scènes prenaient la forme de joutes verbales dans un café, purs moments de rhétorique. C’est aussi le cas ici, notamment dans la séquence de dix-sept minutes tournée en un seul plan. La scène n’est pas qu’un morceau de bravoure. Dans la salle des fêtes du village où se rassemble la communauté, 26 personnages prennent la parole. Dans ce laboratoire de la mondialisation malheureuse et du populisme, on entend 26 nuances d’intolérance et de xénophobie. De bonne conscience et d’hypocrisie aussi.

L’Union européenne est incarnée par un Français candide, membre d’une ONG pour la préservation des ours. «Je viens vous aider à protéger votre belle diversité», assène la belle âme aux travailleurs qui ont vu leur mine fermer à cause des écologistes. Il se fait rembarrer: «Vous n’avez plus d’ours chez vous, on ne veut pas être le zoo de l’Europe!» Ou encore: «Vous n’avez rien appris de Charlie Hebdo, vous n’avez rien de sacré!» Matthias ne sait pas vraiment quoi penser de tout cela. Il chevauche sa moto, son fusil en bandoulière. Tempête sous un crâne. Entre les beaux yeux de Csilla et le poids des préjugés, son cœur balance. Comme le corps d’un pendu dans une forêt sombre de Transylvanie.

Voir encore:

« R.M.N. », déprime de précarité
Pessimiste et pesant, le film de Cristian Mungiu suit l’arrivée de travailleurs immigrés dans un village roumain.
Didier Péron
Libération
19 octobre 2022

Après la longue et lente reptation dans les canalisations sans fin de la pandémie de Covid, masqués, confinés, la guerre déclenchée par Vladimir Poutine est venue sèchement couper court aux optimistes qui avaient cru entrevoir quelque chose qui ressemblait à une lumière au bout du tunnel. La crise économique, les menaces climatiques, la conflictualité omniprésente et sur des échelles d’antagonismes toujours plus vastes et incessants, on n’en finirait pas de lister tout ce qui, décidément, ne va pas, ne va plus. Cristian Mungiu, qui avait reçu la palme d’or en 2007 pour 4 mois, 3 semaines et 2 jours et qui n’est pas connu pour sa puissance comique, sans doute parce qu’il a grandi dans un pays qui a connu la morne déliquescence d’une dictature grotesque et qu’il s’est forgé la certitude qu’il n’y a rien de bon à attendre de quelque organisation humaine que ce soit, nous offre avec R.M.N. une parenthèse de noirceur morale et de constats accablants.

Peaux de bêtes et virilisme gueulard

Le personnage principal est un type antipathique, Matthias, roumain travaillant dans un abattoir en Allemagne. Un contremaître le rappelle à l’ordre en le traitant de «gitan», ce qu’il prend très mal, secouant le mec et prenant la fuite. Il s’en revient dans sa Transylvanie natale où il avait laissé sa femme et son fils qui n’ont pas l’air particulièrement ravis de le voir rentrer. Le gamin ne parle plus depuis quelque temps, apparemment saisi d’horreur dans la forêt voisine qu’il doit traverser pour se rendre à l’école. Matthias, lui, est surtout pressé de renouer le contact très charnel avec son ex, devenue gérante d’une boulangerie industrielle qui tourne à plein régime mais doit recruter des travailleurs migrants pour le coup de pression des fêtes de fin d’année puisque apparemment les Roumains du secteur ne répondent pas aux petites annonces d’emplois trop mal payés.

En rentrant dans sa Transylvanie natale, Matthias retrouve sa femme et son fils. (Mobra Films)
Trois Sri-Lankais débarquent dans le village où ils sont bien accueillis par une partie de la population mais aussi en butte à une coalition fortement organisée au sein de l’église locale qui veut les éjecter. Une longue scène de réunion publique tournée en plan-séquence montre les arguments des différents membres d’un bled traversé par le racisme, la haine de tout ce qui vient de l’Ouest associé à une forme de décadence morale, les conséquences jugées délétères de la construction européenne et de son libéralisme. Parmi les habitants, certains revendiquent toutes sortes de lubies folkloriques de défense d’une identité locale en peau de bêtes et virilisme gueulard, toujours prompt à sortir le fusil de chasse. Il faut savoir que la Transylvanie est composée d’une mosaïque de populations entre Roumains, Hongrois, Roms, Allemands…

Grand désordre des points de vue

Il s’agit évidemment d’orchestrer la cacophonie contemporaine, ce grand désordre des points de vue, des opinions, des affects qui prend la forme d’un fascisme en gésine dont la petite musique terrifiante et mesquine contamine peu à peu le moindre espace de ce biotope asphyxié. La pesanteur démonstrative de l’ensemble qui ne laisse vraiment que peu d’espace aux personnages pour qu’ils puissent se sauver de ce traquenard (d’ailleurs à la fin, l’un d’eux se pend) rend finalement le film aussi peu aimable que ce qu’il entend dénoncer.

R.M.N. de Cristian Mungiu, avec Marin Grigore, Judith State, Macrina Barladeanu… 2h05.

Voir aussi:

Voir de plus:
Critiques de R.M.N.
Première
Thierry Chèze
Bien que reparti pour la première fois sans prix de Cannes, c’est un tour de force que réussit ici le cinéaste palmé de 4 mois, 3 semaines et 2 jours : encapsuler en deux heures toutes les problématiques communes à nos sociétés occidentales (chômage, précarité grandissantes, peur et par ricochet haine de l’étranger…) dans un geste de cinéma fort où naturalisme et onirisme dialoguent à merveille. Son récit se déploie dans un village multiethnique de Transylvanie où l’embauche dans une usine de fabrication de pain de travailleurs venus du Sri Lanka va mettre le feu aux poudres et faire exploser les haines de classe, de religion et de race enfouies depuis des années. Avec une scène aussi symbolique qu’impressionnante : 17 minutes de plan séquence au cœur d’une réunion municipale visant à décider si oui non les Sri-Lankais doivent être chassés du village. Sachant que les locaux ont décliné la proposition d’occuper ces postes, préférant aller mieux gagner leurs vies hors de leurs frontières… dans des pays où ils deviennent donc eux-mêmes des étrangers – haïs et craints – aux yeux des autres ! Mungiu explore l’absurdité tragique de cette situation et décrypte les rumeurs et les angoisses infondées à la base de cette haine de l’étranger. Et ce pendant qu’autour de ce village dont l’ultra-majorité des habitants laisse libre cours à son instinct le plus bassement animal, traînent des ours à qui le cinéaste laisse le dernier mot lors d’un plan final aussi majestueux que propice à toutes les interprétations.
Voir encore:
“R.M.N.” de Cristian Mungiu : quand la tour de Babel devient château de cartes
Théo Ribeton
Les Inrockuptibles
17 octobre 2022
Un petit traité de (dés)intégration européenne à l’échelle d’un village de Transylvanie : virtuose mais assez hermétique.
Deuxième film de Cristian Mungiu coproduit par les Dardenne (entre palmés, on s’entraide), R.M.N. se démarque pourtant nettement du thriller sociopolitique en flux tendu qu’était Baccalauréat (2016) pour aller vers une forme plus édifiante, sans doute la plus somptuaire jamais entreprise par le réalisateur de 4 Mois, 3 semaines et 2 jours (2007).Très dense, le film est essentiellement structuré par une unité de lieu, un petit village de Transylvanie complètement marginalisé et pourtant métonymique de l’Europe tout entière : scannant (le titre signifie “IRM”, appréciez la prétention) les déchirures d’un tissu social mêlant une population roumaine, une forte minorité hongroise, un petit groupe d’immigrés sri lankais et même un jeune chercheur français dandy, R.M.N. ressemble à une tour de Babel à deux doigts de s’écrouler – et aussi, un peu, à une conférence-spectacle de BHL.Tribunal populaireLe film navigue certes avec beaucoup de virtuosité dans son décor complexe et mouvant, où rôdent les fantômes d’une Europe déclassée et tentée par la violence, comme notamment dans son grand plan-séquence central (une espèce de tribunal populaire nocturne). Mais il peine à nous offrir un point d’ancrage émotionnel, un personnage accessible et aimable. En ressort une sorte de gros traité, très foisonnant, brillant par endroits, mais trop imperméable.R.M.N. de Cristian Mungiu, avec Marin Grigore, Judith State (Fr., Rou., 2022, 2 h 05). En salle le 19 octobre. 
Voir enfin:

R.M.N.

Quelques jours avant Noël, Matthias est de retour dans son village natal, multiethnique, de Transylvanie, après avoir quitté son emploi en Allemagne. Il s’inquiète pour son fils, Rudi, qui grandit sans lui, pour son père, Otto, resté seul et il souhaite revoir Csilla, son ex-petite amie. Il tente de s’impliquer davantage dans l’éducation du garçon qui est resté trop longtemps à la charge de sa mère, Ana, et veut l’aider à surpasser ses angoisses irrationnelles. Quand l’usine que Csilla dirige décide de recruter des employés étrangers, la paix de la petite communauté est troublée, les angoisses gagnent aussi les adultes. Les frustrations, les conflits et les passions refont surface, brisant le semblant de paix dans la communauté.

SYNOPSIS

R.M.N. se déroule en Transylvanie, la province plus occidentale de Roumanie, dans un petit village multi-ethnique, peu avant la pandémie de covid-19, entre Noël 2019 et le début de l’année 2020. L’histoire est celle de Matthias, qui revient d’Allemagne où il travaillait en usine, et de Csilla, qui est la numéro 2 d’une boulangerie industrielle installée au village.La TransylvanieJe me rappelle avoir vu dans les années 80 FRANKENSTEIN JUNIOR, de Mel Brooks. Le film était drôle et encore plus pour nous, Roumains : le héros prend un train à New York pour arriver à Bucarest, qui est présentée comme la capitale de la Transylvanie. La Transylvanie était alors cet endroit du bout du monde, le pays des vampires et des monstres.Je ne m’étendrai pas trop sur l’histoire réelle de la Transylvanie : c’est une région qui a été disputée entre deux pays et qui est passée de l’un à l’autre. Un peu comme l’Alsace et la Lorraine. Dans notre cas, c’est entre la Roumanie et la Hongrie, ou plutôt entre la Roumanie et l’Empire Austro-Hongrois. Ainsi, des Roumains et des Hongrois cohabitent en Transylvanie. Mais ils n’en sont pas les seuls habitants. Il y a environ 700 ans, les Saxons ont reçu des terres dans cette région, aux confins de l’Europe, près des Carpates. On trouve donc aussi des Allemands. La plupart d’entre eux sont partis dans les années 70, lorsque Ceausescu les a vendus à la République Fédérale Allemande pour 5000 Deutsche Mark par tête. Les autres sont partis après la chute du communisme. Mais leurs maisons, leurs églises fortifiées, leurs cimetières et leurs villages aux hautes clôtures sont toujours là. Il y a aussi beaucoup de Roms en Transylvanie. Les premiers sont arrivés en tant qu’esclaves ou en tant que domestiques il y a environ 200 ans et beaucoup se sont ensuite installés dans les maisons abandonnées par les Allemands après leur départ. Avec autant d’ethnies, la Transylvanie est devenue le terrain de jeu favori des mouvements populistes ou nationalistes de toutes sortes.

NOTE D’INTENTION DU RÉALISATEUR

Dans les années 90, de violentes tensions ont éclaté, faisant plusieurs victimes. Ensuite, les choses se sont calmées : beaucoup de gens sont partis travailler à l’étranger pour échapper à la pauvreté, qui touchait toutes les ethnies. De temps en temps, le nationalisme se ravive, surtout avant les élections.Mais ne vous méprenez pas : le film ne traite pas d’une situation spécifique à la Transylvanie, ni même du fait que Roumains, Hongrois et Allemands partagent le même territoire. Il parle aussi des Russes et des Ukrainiens, des Blancs et des Noirs, des Sunnites et des Chiites, des riches et des pauvres, voire des grands et des petits…Dès qu’apparaît un autre individu, il est tout de suite perçu comme appartenant à un autre clan et donc comme un ennemi potentiel.Langues, religions, drapeaux (et autres petites différences pour lesquelles les gens s’entretuent) Dans le film, les Hongrois parlent le hongrois, les Roumains parlent le roumain, les Allemands parlent l’allemand. Néanmoins, tous se comprennent. Ils parlent tous anglais, puisqu’il s’agit aussi d’une histoire sur la mondialisation et ses effets secondaires. Les personnages les plus sophistiqués parlent même français. Et, bien sûr, le Français parle anglais, tandis que les gens qui viennent de loin parlent leur langue, que personne ne comprend. En tant que spectateur, si vous comprenez toutes ces langues, bravo. Sinon, il y a des sous-titres : ils ont parfois des couleurs distinctes pour marquer les différentes langues, tandis que d’autres fois, ce sera à vous de trouver qui parle quoi. Les Roumains ont un drapeau rouge-jaune-bleu. Les Hongrois de Hongrie ont un drapeau rouge-blanc-vert. Les Hongrois de Transylvanie, eux, ont un drapeau bleu et jaune : le drapeau du comté autoproclamé de Székely (Tinutul Secuiesc en roumain, Pays Sicule en français), qui milite pour l’autonomie. Curieusement, pour des raisons historiques, ce comté ne se trouve pas à la frontière avec la Hongrie, mais au beau milieu de la Roumanie.

Les Roumains sont majoritairement orthodoxes, les Hongrois sont majoritairement catholiques et les Allemands sont majoritairement luthériens. Mais ce n’est pas si simple : certains Hongrois sont unitariens, certains Roumains sont gréco-catholiques, certains Allemands sont calvinistes. Ainsi, chaque village possède plusieurs églises, différentes les unes des autres ; même les cloches sonnent différemment. Aujourd’hui, avec tant de gens partis travailler à l’étranger, beaucoup d’églises ont perdu la plupart de leurs paroissiens. Les églises protestantes sont fermées. Pourtant, il y a souvent quelqu’un dans le village qui détient la clé de l’église pour ceux qui souhaitent la visiter. Lorsque quelqu’un du village meurt à l’étranger, parfois à des milliers de kilomètres, un membre de sa famille appelle afin que les cloches de son village natal sonnent pour lui.

Ces différences peuvent sembler mineures et elles sont certainement compliquées à suivre. Pourtant, tout au long de l’histoire, des guerres ont été menées à cause de ces particularités et des personnes ont tué d’autres personnes pour des différences encore plus petites.

MIORITZA et les autres inspirations du film

Je n’avais pas réalisé que MIORITZA était une source d’inspiration pour ce film avant de remarquer combien de moutons et autres animaux y figurent. Comment vous expliquer MIORITZA ? MIORITZA (qui signifie « agnelle ») est un poème populaire du folklore roumain qui raconte l’histoire de trois bergers et de leurs troupeaux. Ces bergers viennent de régions différentes, l’un d’entre eux a plus de moutons et il est plus riche ; alors les deux autres décident tout simplement de le tuer et de s’emparer de son troupeau. Ses moutons bien-aimés, son chien fidèle et la nature en général tentent de l’avertir, mais il croit au destin : si tel est son destin, qu’il en soit ainsi. Chez nous, il existe une sorte de philosophie de la vie associée à MIORITZA, à la mentalité du berger et à la géographie roumaine : il s’agit de suivre le rythme des montées et des descentes, selon le relief des collines et des vallées. Nous étudions tous MIORITZA à l’école et dans le film, les enfants le récitent pour la fête de Noël. Le chien fidèle de Matthias le prévient en cas de danger et ses moutons tiennent à lui peut-être plus que quiconque. Outre MIORITZA, il y a bien sûr l’histoire réelle : avant la pandémie, certains propriétaires d’usines du Comté de Székely ont envisagé d’embaucher des travailleurs venus de loin – étant donné que les locaux étaient partis travailler en Europe occidentale. Mais les personnages de R.M.N. et les relations entre eux sont fictifs, tout comme les motivations et les attitudes de chacun, ainsi que les événements du récit lui-même.Une autre source d’inspiration lointaine est l’histoire des mines d’or de Rosia Montana, en Transylvanie. En gros, il s’agit du dilemme suivant : faut-il donner du travail à des gens qui extraient de l’or (et en utilisent du cyanure qui détruit l’environnement) ou préserver l’environnement et les magnifiques paysages pour les générations futures, tandis que les habitants vivront dans un état de pauvreté permanent ?Et puis, il y a eu les reportages réguliers sur la présence d’animaux sauvages et leurs effets collatéraux, puisque la Roumanie possède apparemment la plus grande population d’ours et de loups d’Europe.Les Traditions Les traditions signifient que les gens font quelque chose parce que d’autres personnes l’ont fait avant eux. Cet acte a d’abord été accompli dans un certain but, très souvent pour «chasser le mauvais œil». Vous devez convenir que même cette explication a plus de sens que de faire quelque chose parce que «c’est la tradition». Dans le film, nous dépeignons plusieurs traditions se répétant autour de Noël : certains s’habillent en peaux de mouton ou de chèvre et dansent, d’autres portent des peaux d’ours et se font fouetter, d’autres encore s’habillent comme nos ancêtres, les Daces, appréciés pour s’être opposés à la conquête romaine. Dans certaines autres régions de Roumanie, les hommes portent simplement pour le Nouvel An des masques et un énorme casque sur la tête. Ils se retrouvent ensuite le premier jour de l’année et se battent entre eux, « jusqu’à ce que mort s’en suive ». Ils ne viennent même pas de villages différents : ce sont souvent ceux des collines contre ceux de la vallée – et parfois certains sont vraiment tués. Ne les jugez pas : au moins, c’est un combat équitable. Pas très différent de tous les sports et compétitions qui résultent du même instinct d’engager son clan contre un autre.

Stéréotypes et récits

On explique souvent la position actuelle de la Roumanie au sein de l’Europe par l’idée suivante : si nous n’avons pas réussi à nous développer autant que les sociétés occidentales c’est parce que nous étions occupés à combattre les envahisseurs sur leur route pour piller l’Europe. Pendant que nous les retenions à l’Est, les Occidentaux ont eu le temps de se développer – et ériger leurs opulentes cathédrales.Mais il y a beaucoup d’autres récits plus actuels pour expliquer l’état du monde d’aujourd’hui : la mondialisation est la nouvelle Babel, un signe que le monde arrive à sa fin ; lorsque les maladies seront elles aussi « mondialisées », la fin suivra rapidement. Le réchauffement de la planète est encore un autre signe de la fin imminente : bientôt les ressources surexploitées seront épuisées et les gens se battront pour survivre. Pendant des siècles, il était facile d’identifier les envahisseurs. Les habitants vivaient dans de petits villages au milieu des forêts et dès que quelqu’un à cheval arrivait de l’autre côté de la colline, c’était un ennemi potentiel (le tourisme est venu plus tard). Aujourd’hui, avec les avions, les choses sont devenues plus complexes.Un stéréotype dit aussi que les Huns, ancêtres des Hongrois, arrivaient à cheval et mangeaient de la viande crue qu’ils avaient attendrie sous leur selle. Cette croyance est si courante que personne ne la met en doute. Il y a une trentaine d’années, le Conseil européen a recommandé l’utilisation du terme Roms au lieu de Gitans – perçu comme offensant. La Roumanie a tenté de s’opposer à cette initiative pour la confusion qu’elle générait entre Roms et Roumains, mais sans succès, si bien que la confusion s’est accentuée. Pour les Roumains, le fait d’être considéré comme Rom est la plus grande offense, tandis que les Occidentaux perçoivent notre volonté de faire la distinction comme une attitude discriminatoire inappropriée.

Les Thèmes

R.M.N. questionne les dilemmes de la société actuelle : la solidarité face à l’individualisme, la tolérance face à l’égoïsme, le politiquement correct face à la sincérité. Il interroge aussi ce besoin atavique d’appartenance, de s’identifier à son groupe ethnique, à son clan et de considérer naturellement les autres (qu’ils soient d’une autre ethnie, d’une autre religion, d’un autre sexe ou d’une autre classe sociale) avec réserve et suspicion. C’est une histoire sur les temps anciens (perçus comme dignes de confiance) et les temps actuels (perçus comme chaotiques) ; sur la sournoiserie et la fausseté d’un ensemble de valeurs européennes qui sont davantage revendiquées qu’elles ne sont appliquées en réalité. C’est une histoire d’intolérance et de discrimination, de préjugés, de stéréotypes, d’autorité et de liberté. C’est une histoire de lâcheté et de courage, d’individu face à la foule, de destin personnel face au destin collectif. C’est aussi une histoire de survie, de pauvreté, de peur face à un avenir sombre.

Le film évoque les effets de la mondialisation sur une petite communauté enracinée dans des traditions séculaires : les valeurs d’autrefois se sont dissipées, l’accès à l’internet n’a pas apporté à ces gens de nouvelles valeurs, mais les a plutôt accablés par la difficulté de distinguer la vérité de leurs opinions personnelles dans le chaos informationnel et moral actuel.R.M.N. aborde également les effets secondaires du politiquement correct : les gens ont appris qu’il valait mieux ne pas s’exprimer à haute voix quand leurs opinions diffèrent de la norme actuelle. Seulement le politiquement correct n’est pas un processus formateur et il n’a pas changé les opinions en profondeur ; il a juste fait en sorte que les gens expriment moins ce qu’ils pensent. Mais les choses finissent par s’accumuler et, à un moment donné, elles débordent. Le film n’associe pas les opinions «politiquement incorrectes» à une ethnie ou un groupe en particulier : les opinions et les actions étant toujours individuelles, elles ne dépendent pas de l’identité d’un groupe mais de facteurs beaucoup plus complexes.Au-delà des connotations sociales, l’histoire se situe à un niveau humain plus profond : elle parle de la façon dont nos croyances peuvent façonner nos choix, de nos instincts, de nos pulsions irrationnelles et de nos peurs, des animaux enfouis en nous, de l’ambiguïté de nos sentiments, de nos actions et de l’impossibilité de les comprendre pleinement.Les choses que j’aime le plus dans le film sont celles qui ne peuvent être mises en mots.

Les Fils rouges visuels

Il y a plusieurs images et motifs visuels récurrents dans le film. Si vous avez un jour la patience de regarder le film deux fois, vous aurez quelque chose de plus à découvrir.

Le Style

Tourner chaque scène en plan séquence (quelle que soit sa longueur ou sa complexité) est une décision qui a défini le style de ce film. Par conséquent, en tant que réalisateur, je dois mettre en scène la situation de manière aussi crédible et véridique que possible, puis enregistrer ce moment. Le rythme ne vient pas du montage, mais il est inhérent à la scène. Les ellipses n’ont lieu qu’entre les scènes – la situation se déroule en temps réel, rien n’est coupé.Cette décision a conduit à tourner en une seule prise une scène collective de 17 minutes avec 26 personnages qui parlent.

Tournage

Le scénario a été écrit au printemps 2021, le financement et la production ont suivi rapidement. Le tournage a eu lieu de novembre 2021 à janvier 2022. Nous avons préféré ne pas tourner dans le comté de Székely, mais à Rimetea, un ancien village de Transylvanie qui a été classé au patrimoine de l’UNESCO. Les rôles principaux sont interprétés par des acteurs professionnels, les rôles secondaires par des non-professionnels. Chaque acteur a reçu ses dialogues mais pas les scènes concernant des situations que leurs personnages ne connaissent pas. Les dialogues étaient entièrement écrits.Le film a été tourné en numérique, dans des lieux existants, à l’exception de la maison de Csilla qui a été construite de toutes pièces sur place.

Le Titre

Apparemment, l’empathie et d’autres compétences sociales sont générées à la surface du cortex cérébral, tandis que les instincts plus primaires qui ont permis aux humains de survivre occupent les 99 % restants du cerveau. R.M.N. signifie Rezonanta Magnetica Nucleara. En anglais, c’est N.M.R. – Nuclear Magnetic Resonance. Et en français, c’est I.R.M., Imagerie par Résonance Magnétique. Plus largement, il s’agit d’une investigation du cerveau, un scanner cérébral qui tente de détecter des choses sous la surface. En lisant le scénario, quelqu’un a suggéré que le film pourrait s’appeler Europe 2.0. Pendant le tournage, je suis tombé sur une photo de la fin du 19e siècle dans l’un des lieux de tournage, intitulée : L’Agneau de Dieu. J’ai pensé que ça ferait un bon titre.

Cristian Mungiu est né en 1968 à Iaşi en Roumanie. Son premier film OCCIDENT est invité à la Quinzaine des Réalisateurs en 2002 et fait un triomphe en Roumanie. En 2007, son deuxième long métrage 4 MOIS, 3 SEMAINES, 2 JOURS est récompensé de la Palme d’or au Festival de Cannes. Il reçoit l’éloge des critiques et de nombreuses autres distinctions dont celles du Meilleur Film et Meilleur Réalisateur de l’Académie européenne du Cinéma. En 2009, il revient à Cannes en tant que scénariste-coréalisateur-producteur du film à sketches CONTES DE L’ÂGE D’OR, ainsi qu’en 2012 en tant que scénariste-réalisateur avec AU-DELÀ DES COLLINES récompensé du Prix du meilleur scénario et d’un double Prix d’Interprétation Féminine. En 2016, il obtient le Prix de la mise en scène lors du 69ème Festival de Cannes pour son cinquième film BACCALAURÉAT. Il signe son retour en 2022 avec R.M.N. Le film est présenté pour la première fois au Festival de Cannes, en sélection officielle, en compétition.

CRISTIAN MUNGIU BIOGRAPHIE RÉALISATEUR


Nobel de littérature: Yvetot valait donc bien Constantinople (Retour sur la première femme écrivain française nobélisée qui au nom de la justesse et de la justice n’a pas hésité à se faire la Madone du RER et l’écrivaine cégétiste qui écrit des livres de dactylo dans les supermarchés)

8 octobre, 2022

 (Image: News18)French author Annie Ernaux awarded Nobel Prize in Literature 2022; a look at her life and career (Image: News18) (Image: News18)

Soyez fils de votre Père qui est dans les cieux (qui) fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons et (…) pleuvoir sur les justes et sur les injustes. Jésus (Matthieu 5: 45)
Ne croyez pas que je sois venu apporter la paix sur la terre; je ne suis pas venu apporter la paix, mais l’épée. Car je suis venu mettre la division entre l’homme et son père, entre la fille et sa mère, entre la belle-fille et sa belle-mère; et l’homme aura pour ennemis les gens de sa maison. Jésus (Matthieu 10 : 34-36)
Il n’y a plus ni Juif ni Grec, il n’y a plus ni esclave ni libre,  il n’y a plus ni homme ni femme; car tous vous êtes un en Jésus-Christ. Paul
Il n’y a pas en littérature de beaux sujets d’art, et qu’Yvetot donc vaut Constantinople ; et qu’en conséquence l’on peut écrire n’importe quoi aussi bien que quoi que ce soit. L’artiste doit tout élever ; il est comme une pompe, il a en lui un grand tuyau qui descend aux entrailles des choses, dans les couches profondes. Il aspire et fait jaillir au soleil en gerbes géantes ce qui était plat sous terre et qu’on ne voyait pas. Gustave Flaubert (lettre à Louise Colet, 25 juin 1853
C’est peut-être dans la Bible qu’on trouverait des procédés littéraires nouveaux et l’art de laisser les choses à leur place. Marcel Schwob (lettre à Jules Renard, 1891)
Il va de soi que ce mélange des styles ne dénote aucune intention esthétique. Au contraire, il caractérise dès l’origine les écrits judéo-chrétiens ; il fut encore souligné par l’incarnation de Dieu dans un homme du dernier rang, par son existence terrestre parmi les humbles, par sa Passion ignominieuse au jugement du monde, et, par suite de la vaste diffusion et du puissant effet de ces écrits à une époque postérieure, agit naturellement de façon décisive sur la représentation du tragique et du sublime. (…) tout se joue entre des gens communs issus du peuple; une telle action, pour les Anciens, aurait fait la matière d’une farce ou d’une comédie. Et pourquoi n’avons-nous rien de tel ici? Pourquoi ce texte éveille-t-il en nous une profonde et grave sympathie? Parce qu’il représente quelque chose que ni la poésie antique ni l’historiographie antique n’ont jamais représenté: la naissance d’un mouvement spirituel dans les profondeurs du peuple, au sein des circonstances quotidiennes de l’existence du temps. Un nouveau cœur et un nouvel esprit naissent sous nos yeux. Ce que nous disons ici ne s’applique pas seulement au reniement de Pierre, mais à tous les faits que nous rapportent les livres du Nouveau Testament; dans chacun d’entre eux il s’agit toujours de la même question, toujours du même conflit, auquel tout homme se trouve forcément confronté et qui par là est un conflit toujours inachevé et infini. Il met en mouvement le monde entier des hommes, tandis que les enchevêtrements de destin et de passion que connaît l’antiquité gréco-romaine ne concernent directement qu’un seul individu, celui qui s’y trouve impliqué; c’est seulement en vertu d’une relation très générale, parce que nous sommes aussi des hommes, c’est-à-dire soumis au destin et aux passions, que nous ressentons de la terreur et de la pitié. Pierre, en revanche, ainsi que les autres personnages du Nouveau Testament sont plongés dans un mouvement général qui surgit des profondeurs, qui ne concerne d’abord qu’eux-mêmes et qui ne passe que très progressivement (les Actes des Apôtres illustrent le commencement de ce processus) au premier plan de l’histoire, mais qui dès le début est un mouvement sans limite qui aspire à toucher directement chaque homme et absorbe en lui tous les conflits purement personnels. Ainsi apparaît un monde d’une part tout à fait réel, quotidien, reconnaissable sous le rapport du temps, du lieu et des circonstances, et d’autre part ébranlé dans ses fondations, qui se transforme et se renouvelle sous nos yeux. Erich Auerbach (1946)
La naissance dans l’étable de Bethléem, la vie parmi les pêcheurs, des publicains et d’autres personnes du commun, la Passion avec touts ses épisodes réalistes et indignes ne convenaient ni au style de l’éloquence sublime ni à celui de la tragédie ou de la grande épopée; un tel arrière-plan, un tel environnement ne convenait guère, d’après les conceptions de l’esthétique augustéenne, qu’à l’un des genres littéraires les plus bas; mais le style bas de l’Ecriture sainte inclut le sublime. Erich Auerbach
Dans la littérature moderne, toute personne, quels que soient son caractère et sa position sociale, tout événement, qu’il appartienne à la légende, à la haute politique ou à la vie domestique, peut être représenté comme une réalité sérieuse, problématique et tragique, et le plus souvent se trouve effectivement représenté sous cette forme. Mais ceci est complètement impossible dans l’Antiquité. Il existe certes, dans la poésie pastorale ou amoureuse, quelques formes intermédiaires, mais dans l’ensemble la règle de la séparation des styles maintient son empire et demeure inviolée : tout ce qui est vulgairement réaliste, le quotidien tout entier, ne supporte qu’une représentation comique ; on n’en doit pas approfondir les problèmes virtuels. Un tel principe fixe d’étroites limites au réalisme, et on peut dire, en prenant le mot réalisme en un sens plutôt strict, qu’il ôtait à la littérature toute possibilité de prendre au sérieux les métiers et les états de la vie quotidienne – commerçants, artisans, paysans, esclaves –, le décor de la vie quotidienne – maison, atelier, boutique, champ –, les circonstances de la vie quotidienne – mariage, naissance d’un enfant, travail, nourriture –, bref de prendre au sérieux le peuple et la vie du peuple. (…) Au contraire, [le mélange des styles] caractérise dès l’origine les écrits judéo-chrétiens (…) Une figure tragique d’une telle origine, un héros si faible mais qui puise sa force dans sa faiblesse même, un tel va et vient du pendule, est incompatible avec le style élevé de la littérature classique gréco-romaine. (…) Du même coup, les conventions stylistiques de l’Antiquité disparaissent car il est impossible de représenter autrement qu’avec le plus grand sérieux l’attitude de chacun des individus qui se voient impliqués dans le mouvement ; tel pêcheur parmi les autres, ou tel publicain, ou tel jeune homme riche, telle Samaritaine ou telle femme adultère, chacun et chacune pris dans sa vie de tous les jours, se trouvent confrontés directement à la personne de Jésus, et l’attitude de chacune de ces personnes à ce moment précis est nécessairement une chose tragique. La règle stylistique de l’Antiquité, pour laquelle la représentation réaliste, la description de la vie quotidienne ne pouvaient relever que de la comédie (ou au mieux de l’idylle) est par conséquent incompatible avec la représentation de forces historiques dès que celle-ci s’efforce de rendre les choses concrètement. Car alors, elle est contrainte de descendre dans les profondeurs de la vie quotidienne du peuple, elle est dans l’obligation de prendre au sérieux ce qu’elle y rencontre, tandis qu’à l’inverse, la règle stylistique ne peut subsister que là où on renonce à rendre concrètement les forces historiques, où on n’éprouve même pas le besoin d’en tenir compte. Il va de soi que dans les écrits évangéliques cette prise de conscience de forces historiques revêt un caractère parfaitement « non scientifique » ; elle se réduit à des faits concrets et ne les dépasse pas à l’aide de concepts qui systématiseraient des expériences. (…) Néanmoins, quelle que soit la nature du mouvement que les récits évangéliques ont introduit dans l’historiographie, l’essentiel réside en ceci : que les couches profondes qui restaient immobiles aux yeux des observateurs antiques commencent à entrer en mouvement. Erich Auerbach
Il n’y a que l’Occident chrétien qui ait jamais trouvé la perspective et ce réalisme photographique dont on dit tant de mal: c’est également lui qui a inventé les caméras. Jamais les autres univers n’ont découvert ça. Un chercheur qui travaille dans ce domaine me faisait remarquer que, dans le trompe l’oeil occidental, tous les objets sont déformés d’après les mêmes principes par rapport à la lumière et à l’espace: c’est l’équivalent pictural du Dieu qui fait briller son soleil et tomber sa pluie sur les justes comme sur les injustes. On cesse de représenter en grand les gens importants socialement et en petit les autres. C’est l’égalité absolue dans la perception. René Girard 
D’une manière générale, mon souhait est d’écrire littérairement dans la langue de tous. C’est un choix qu’on pourrait qualifier de politique, puisque c’est une façon de détruire les hiérarchies, d’accorder la même importance de signification aux paroles, aux gestes des gens, quelle que soit leur place dans la société. Annie Ernaux (conférence à Yvetot, 2012)
Il y a beaucoup de livres qui ont pour moi valeur de littérature, bien qu’ils ne soient pas classés dans la littérature, des textes de Michel Foucault, de Bourdieu, par exemple. C’est le bouleversement, la sensation d’ouverture, d’élargissement, qui fait pour moi la littérature. Annie Ernaux
J’aimerais m’attarder sur cette notion d’intime qui, en un peu plus d’une décennie, est venue au premier plan, a fourni une classification littéraire  – « écrits intimes » – , a fait l’objet de débats dits de société à la télé et dans les magazines, se confond plus ou moins avec le sexuel (auquel il a été longtemps associé, faire sa toilette intime). On peut imaginer que l’émergence de cette notion a quelque chose à voir avec une modification de la perception de soi et du monde, qu’elle en est le signe. Toujours est-il que l’intime est, pour le moment, une catégorie de pensée à travers laquelle on voit, aborde et regroupe des textes. Cette façon de penser, de classer, m’est étrangère. L’intime est encore toujours du social, parce qu’un moi pur, où les autres, les lois, l’histoire, ne seraient pas présents est inconcevable. Quand j’écris, tout est chose, matière devant moi, extériorité, que ce soit mes sentiments, mon corps, mes pensées ou le comportement des gens dans le RER. Dans L’Événement, le sexe traversé par la sonde, les eaux et le sang, tout ce qu’on range dans l’intime, est là, de façon nue, mais qui renvoie à la loi d’alors, aux discours, au monde social en général. Existe-t-il un intime à partir du moment où le lecteur, la lectrice, ont le sentiment qu’ils se lisent eux-mêmes dans un texte ? (…) Je me considère très peu comme un être singulier, au sens d’absolument singulier, mais comme une somme d’expérience, de déterminations aussi, sociales, historiques, sexuelles, de langages, et continuellement en dialogue avec le monde (passé et présent), le tout formant, oui, forcément, une subjectivité unique. Mais je me sers de ma subjectivité pour retrouver, dévoiler les mécanismes ou des phénomènes plus généraux, collectifs. Annie Ernaux
Lire dans les années 1970 Les Héritiers, La Reproduction, plus tard La Distinction, c’était – c’est toujours – ressentir un choc ontologique violent. J’emploie à dessein ce terme d’ontologique : l’être qu’on croyait être n’est plus le même, la vision qu’on avait de soi et des autres dans la société se déchire, notre place, nos goûts, rien n’est plus naturel, allant de soi dans le fonctionnement des choses apparemment les plus ordinaires de la vie. Et, pour peu qu’on soit issu soi-même des couches sociales dominées, l’accord intellectuel qu’on donne aux analyses rigoureuses de Bourdieu se double du sentiment de l’évidence vécue, de la véracité de la théorie en quelque sorte garantie par l’expérience : on ne peut, par exemple, refuser la réalité de la violence symbolique lorsque, soi et ses proches, on l’a subie. Il m’est arrivé de comparer l’effet de ma première lecture de Bourdieu à celle du Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir, quinze ans auparavant : l’irruption d’une prise de conscience sans retour, ici sur la condition des femmes, là sur la structure du monde social. Irruption douloureuse mais suivie d’une joie, d’une force particulières, d’un sentiment de délivrance, de solitude brisée. Cela me reste un mystère et une tristesse que l’œuvre de Bourdieu, synonyme pour moi de libération et de « raisons d’agir » dans le monde, ait pu être perçue comme une soumission aux déterminismes sociaux. Il m’a toujours semblé au contraire que, mettant au jour les mécanismes cachés de la reproduction sociale, en objectivant les croyances et processus de domination intériorisés par les individus à leur insu, la sociologie critique de Bourdieu défatalise l’existence. En analysant les conditions de production des œuvres littéraires et artistiques, les champs de luttes dans lesquelles elles surgissent, Bourdieu ne détruit pas l’art, ne le réduit pas, il le désacralise simplement, il en fait ce qui est beaucoup mieux qu’une religion, une activité humaine complexe. Et les textes de Bourdieu ont été pour moi un encouragement à persévérer dans mon entreprise d’écriture, à dire, entre autres, ce qu’il nommait le refoulé social. Le refus opposé, avec une extrême violence parfois, à la sociologie de Pierre Bourdieu vient, me semble-t-il, de sa méthode et du langage qui lui est lié. Venu de la philosophie, Bourdieu a rompu avec le maniement abstrait des concepts qui la fonde, le beau, le bien, la liberté, la société, et donné à ceux-ci des contenus étudiés concrètement, scientifiquement. Il a dévoilé ce que signifiaient dans la réalité le beau quand on est agriculteur ou professeur, la liberté si l’on habite la cité des 3 000, expliqué pourquoi les individus s’excluent eux-mêmes de ce qui, de façon occulte, les exclut de toute façon. Comme dans la philosophie et, le meilleur des cas, la littérature, c’est encore et toujours de la condition humaine qu’il s’agit, mais non d’un homme en général, des individus tels qu’ils sont inscrits dans le monde social. Et si un discours abstrait, au-dessus des choses, ou prophétique, ne dérange personne, il n’en est pas de même dès lors qu’on donne le pourcentage écrasant d’enfants issus de milieux dominants intellectuellement ou économiquement dans les grandes écoles, qu’on révèle de manière rigoureuse les stratégies du pouvoir, ici et maintenant aussi bien chez les universitaires (Homo academicus) que dans les médias. Question de langage ; substituer, par exemple, à « milieux, gens, modestes » et « couches supérieures » les termes de « dominés » et « dominants », c’est changer tout : à la place d’une expression euphémisée et quasi naturelle des hiérarchies, c’est faire apparaître la réalité objective des rapports sociaux. Le travail de Bourdieu, acharné comme Pascal à détruire les apparences, à rendre manifeste le jeu, l’illusion, l’imaginaire social, ne pouvait que rencontrer des résistances dans la mesure où il contient des ferments de subversion, où il débouche sur une transformation du monde, dont l’ouvrage qu’il a dirigé avec son équipe de chercheurs, le plus connu, montre la misère. Si, avec la mort de Sartre, j’ai pu avoir le sentiment que quelque chose était achevé, intégré, que ses idées ne seraient plus actives, qu’il basculait, en somme, dans l’histoire, il n’en va pas de même avec Pierre Bourdieu. Si nous sommes tant à éprouver le chagrin de sa perte – j’ose, ce que je fais rarement, dire « nous », en raison de l’onde fraternelle qui s’est propagée spontanément à l’annonce de sa mort – nous sommes aussi nombreux à penser que l’influence de ses découvertes et de ses concepts, de ses ouvrages, ne va cesser de s’étendre. Comme ce fut le cas pour Jean-Jacques Rousseau, à propos de qui je ne sais lequel de ses contemporains s’insurgeait de ce que son écriture rendît le pauvre fier. Annie Ernaux
Il y a cette différence d’âge et de statut social, cette « pauvreté » du jeune homme qui est attirante : je veux être celle qui peut donner plein de choses. Chacun sait que donner, c’est prendre. Le côté économique compte beaucoup et je voulais même l’accentuer en listant tout ce que j’ai fait pour, non pas l’attacher, mais rétablir un ordre. (…) C’est un aspect de la domination qui est dû à mon âge, car je n’avais pas d’argent non plus. Cette domination-là lui facilite la vie mais je considère aussi les avantages. Lorsqu’il ne travaille pas, il me donne son temps : je le rétribue pour ça.  (…) Ce qui était le plus marquant était cette sensation de revivre, de me replonger dans une jeunesse, de retrouver une forme de spontanéité, de jeu. Le fait que cela se passe dans une ville où j’avais été jeune était d’autant plus troublant. Par exemple, revenir au restaurant universitaire que j’avais fréquenté tant d’années et dont la disposition intérieure n’avait pas changé fut particulièrement déroutant. Il y a là une sensation fantastique. (…) Ce qu’il m’a apporté, sans lui, je ne l’aurais pas. Ce qui était très difficile était ce sentiment de répétition tel qu’il ressemble à la mort. Être condamnée à répéter quelque chose qui, à mon sens, ne conduisait nulle part. Je me suis aperçue, en écrivant L’Événement, où je racontais comment j’avais expulsé cette grossesse non voulue, que, de la même façon, j’étais en train de le supprimer de mon existence. (…) Au même âge, je ne l’aurais même pas regardé. Il faisait un peu plouc. Il représentait ma propre plouquerie. C’est un aveu qui va sans doute me valoir des volées de bois vert. Cette image de moi qui est en lui satisfait quelque chose. D’autant que je ne peux pas dire que je suis restée comme ça. Là, on est en pleine domination économique et culturelle. (…) [La différence d’âge dans le couple] C’est toujours pareil. Il y a eu des livres de femmes sur ce sujet, comme celui de Camille Laurens. On a donné à ces femmes, qu’on appelle les cougars, le nom d’un fauve, d’un prédateur. Peut-être qu’il y a de ça mais pourquoi ne dit-on pas que les hommes sont des prédateurs ? Quand j’ai commencé ce texte, il y a plus de vingt ans, je ne voyais pas le scandale d’écrire cela. [Les Cahiers de L’Herne] Je ne me le représente pas comme quelque chose qui ferait de moi un classique. Ce qui me plaît dans la conception de ces Cahiers, c’est qu’ils ouvrent beaucoup de portes sur mon travail. Il y a des recherches très pointues, mais aussi des témoignages d’écrivains et d’écrivaines et d’autres personnes qui me connaissent d’un peu plus près. Souvent, on prend les Cahiers de L’Herne comme quelque chose d’académique mais là, cela échappe à l’académique. C’est très divers. J’en suis l’objet mais, pour un lecteur, il y a dans ce qu’il lit quelque chose qui dépasse l’objet. Cela peut, presque, se lire comme une fiction. (…) le réel n’est pas accessible en vivant seulement, contrairement à la parole. Je mets dans le travail d’écriture quelque chose qui va au-delà de la vie ordinaire. C’est ça l’écriture. C’est devenu ça. Sans preuves écrites, je n’avance qu’à tâtons. (…) Plus jeune, je pratiquais deux écritures : celle pour obtenir mes examens et celle des lettres adressées à mes parents, que je simplifiais pour ne pas montrer une supériorité – alors que j’étais une sale gamine qui faisait exprès d’employer des mots compliqués pour embêter mon père. Par contre, je savais que ma mère les enregistrait. Je jouais le rôle de l’institutrice. Ensuite, quand j’écris d’Angleterre, j’ai 19 ans et je suis consciente de ce que font mes parents pour moi et donc je ne leur inflige pas une sorte de supériorité que je ressens d’ailleurs beaucoup moins à cette époque qu’à l’adolescence. (…) Au départ, c’est une écriture très violente. Mes premiers textes Venger sa race, Les Armoires vides, etc. sont violents… C’est écrivant sur quelqu’un de proche, comme mon père, que j’ai adopté une écriture qui n’est pas une écriture dominante, qui surplombe. À l’époque, je ne formulais pas les choses comme cela mais on aurait pu dire que c’était une voie étroite entre le populisme et le misérabilisme. C’était justement cette écriture du réel, factuelle – que j’ai malencontreusement qualifiée d’écriture plate –, qui ne donne pas prise aux jugements du lecteur que je présumais toujours comme bourgeois. J’étais très arc-boutée sur cette position et j’ai donc écrit La Place dans cette optique. Cette écriture-là, je l’ai faite mienne, avec quand même des changements importants. Si vous prenez Le Jeune Homme et que vous le comparez à La Place, ou même Passion simple vous voyez bien qu’il y a une évolution. (…) C’est une écriture objective. Objectiver non seulement le matériel mais aussi ce qui est plus difficile : les choses mentales, abstraites comme les sentiments. (…) C’est presque devenu naturel chez moi. Pour moi, la fiction a lieu dans la construction du livre, c’est-à-dire que l’organisation d’un livre donne un sens en soi. Je n’ai pas besoin de la fiction. Écrire ne se confond pas avec imaginer, ni avec un laisser-aller : pour moi, écrire, c’est retrouver. (…) Il y avait cette idée que je faisais de l’autobiographie toute simple, et donc que c’était facile. C’est ce côté-là qui m’était reproché. (…) Passion simple, ça a été un grand moment de réception contrastée. On m’a aussi reproché mon écriture plate, ou, souvent, la crudité de mes propos, notamment dans le journal que j’ai publié sur ma mère, Je ne suis pas sortie de ma nuit. On se demandait comment on pouvait oser parler de sa mère ainsi, mais je ne parlais pas de ma mère, je parlais d’une maladie. (…) Je me souviens d’un écrivain avec lequel j’entretenais des rapports très amicaux. Il m’a demandé comment je pouvais parler d’hypermarchés dans un livre. Je lui ai répondu que c’était la réalité. Même si nous avons évolué sur ce que l’on peut montrer ou pas, l’argent reste sale. Quant à l’hypermarché, il ne devance jamais la société. Il crée tout, même des désirs, et il ne va voir que son intérêt. Faire des rayons garçon/fille, cela s’appelle de la segmentation, et cela fait gagner plus d’argent. Si, au moment du ramadan, ils proposent des produits adaptés, ce n’est pas parce qu’ils veulent une mixité sociale : c’est parce qu’ils gagnent de l’argent avec ça. (…) En général, rien ne me fait peur en écriture. (…) Je me souviens m’être dit, au moment où j’envisageais Les Années, « il manque du danger là-dedans ». Alors, ce qui était dangereux, c’était la forme. [Pour L’Usage de la photo] je n’y ai même pas pensé. J’avais oublié comment ce bouquin avait été stigmatisé. Pour plein de raisons : parce que je ne l’ai pas écrit toute seule, parce qu’allier le cancer et l’érotisme, cela paraît difficile… (…) [Parler de la boulimie] C’est rare, mais pour moi, en effet, c’est très important. La boulimie est une horreur et les filles qui en sont affligées en ont honte. Cela fait davantage honte que l’anorexie car la boulimie, c’est la matérialité : on mange beaucoup, on exècre beaucoup… C’est horrible ! L’évoquer, à cette distance-là, n’était pas très courageux, mais je voulais montrer cette addiction animale à la nourriture : on se jette sur du chocolat jusqu’à ce qu’il n’y en ait plus – pour moi, avec le commerce de mes parents, c’était inépuisable. Dans L’Événement, j’ai écrit « Il n’y a pas de vérités inférieures. » Effectivement, là, je ne cache rien, et il fallait que j’aille au bout. Les gens qui ont vu le film – où la réalisatrice ne cache rien non plus – ont été surpris de voir comment cela se passait autrefois. (…) Toutes ces réflexions à propos de Proust, c’est parce que je faisais un cours sur lui. Et je voulais, au fond, ne pas avoir un regard universitaire sur lui. Je relisais ses écrits et je me suis arrêtée sur ce fameux geste de Gilberte dont Proust ne dit rien. J’ai parlé à des spécialistes et ils en sont à se demander quel était ce fameux geste. Je suis une fan de Proust mais en même temps, il y a une dimension sociale qui m’est insupportable. La façon dont il parle de Françoise… Il y a des phrases terribles où il compare tout de même sa façon de regarder le monde à celle d’un chien. Une sorte de vie inférieure. Il y a là quelque chose de profondément douloureux pour moi car, si beaucoup de lecteurs considèrent que Françoise n’a rien à voir avec leur vie, pour moi, profondément, Françoise, c’est tous mes ascendants. (…) Au début des années 1980, il y a eu un retour de la littérature au réel. Les textes de Pierre Bergounioux, Pierre Michon, Leslie Kaplan ou François Bon incarnaient ce mouvement. Mon premier livre, Les Armoires vides, date de 1974. Là, effectivement, j’étais un peu précurseur. On a considéré ce livre comme un ovni. Dans les années 1970, la littérature des femmes était pourtant très florissante. J’ai poursuivi dans cette voie et La Place a eu le prix Renaudot. Ce livre a tout de suite été remarqué par l’Éducation nationale. Il y a même eu un sujet de Capes qui portait sur La Place ! J’étais devenue un classique, dès la sortie du livre. (…) Je pense qu’écrire relève de la politique, mais il ne contient pas une politique. Les livres ne sont jamais des manifestes. Dans Les Années, certains ont tiqué et ont pointé du doigt le regard de gauche. Je ne voyais pas comment j’aurais pu tenir une sorte de balance… De toute façon, Les Années, c’est une mémoire collective, mais depuis une mémoire individuelle. Je ne suis pas allé puiser dans Internet ou dans les mémoires écrits. C’est à travers tout ce que ma mémoire retient, notamment ce que mes parents m’ont dit sur la guerre de 14, les corps de ferme. Mais je n’ai jamais cherché l’objectivité dans ce genre de livre. (…) J’ai été fortement marquée par l’éducation reçue dans un pensionnat et par ma mère qui était une vraie catholique. Je fais mon salut en écrivant. Il s’agit de sauver dans tous les sens : sauver son âme mais aussi garder, protéger de la disparition. Pourquoi suis-je venue au monde ? Il y avait quelque chose à faire et ce que je pouvais faire de mieux, c’était écrire. Assez tôt, j’ai eu cette conviction. À 20 ans. Avant, je n’avais pas le sens de vouloir sauver le monde. (…) [Etre régulièrement citée pour le prix Nobel] Ce n’est pas un cadeau. Je n’aime pas du tout ce système de prix. C’est malsain. Chaque année, je vois bien à quel point cela obsède les écrivains qui attendent. Il y a toujours une hiérarchisation en France. Il faut toujours un gagnant. Le prix Goncourt est souvent très difficile à gérer avec cette peur du livre d’après… Même moi, après La Place, j’ai souvent été perturbée. Le prix Marguerite-Yourcenar, c’est autre chose, c’était un prix pour l’ensemble. Quant au Nobel, c’est faire partie d’une brochette… Ça n’a pas beaucoup de sens au regard du temps. Je me souviens d’une Suédoise, Sigrid Undset, qui a eu le Nobel dans les années 1920. Quand je l’ai découverte, c’était ses livres qui comptaient. C’est cela qui fait que l’on reste, ce n’est pas le titre, mais la valeur des textes. Annie Ernaux
[Se réconcilier ?] Eh bien non, c’est pas possible. Je me dis que voilà, la coupure est à l’intérieur de moi. Ce sont deux mondes irréductibles. La lutte des classes est en moi. J’ai un mode de vie, une façon physique d’apparaître qui est celle de la classe dominante, je vais pas me le cacher. Mais je sais quelle était ma vision de petite fille, d’adolescente, et ce n’est pas réconciliable. Ma mémoire est dans un monde et ma vie est dans un autre et ça, c’est insupportable. Voyez, ce matin je sors de chez moi pour prendre le RER, et je vois qu’une grosse maison se construit. Il faisait très froid. Je vois un garçon avec une brouette. Immédiatement, je n’ai pas besoin de penser, me revient que travailler de ses mains c’est dur, c’est très, très dur. J’ai vu mon père travailler de ses mains, et pourtant je viens là, à Gallimard. Il n’y a pas de réconciliation, sinon sur un plan politique. Mais intérieurement, ce n’est pas possible. (…) Je vais pas dire que je me sens traître, mais j’ai tout de suite conscience qu’il y a des mondes ennemis, des classes sociales, qu’il y a de la liberté d’un côté et de l’aliénation de l’autre. Oui, j’ose employer ce terme marxiste, et on va pas me la faire « Mais non, il est très heureux cet homme qui fait des choses de ses mains. » Et en continuant sur le chemin du RER, je me disais : mais pourquoi je pense toujours comme ça ? Ça sert à quoi d’avoir vu ce garçon, d’avoir pensé à ça ? Ça ne m’empêche pas de vous rencontrer, de parler, d’avoir l’usage de la parole, de proférer des choses révoltées. Mais il faut que ça aille au delà. (…) Le dimanche ça dépasse le lieu, l’ennui, l’attente. C’est un trou, le dimanche, c’est métaphysique, le dimanche, c’est un leitmotiv de ce que j’écris. J’aimais beaucoup le mot dimanche quand j’étais petite fille et en même temps, ça a été très lié à des jours sombres, d’avoir l’impression de saisir le cœur du temps de la vie. J’ai commencé d’écrire un dimanche plusieurs fois. C’est là où on devrait se poser toutes les questions possibles, car le travail s’arrête. Tout peut arriver le dimanche. Pendant longtemps il n’y a pas eu de loisirs. Aujourd’hui, les gens fuient. Noël approche et ils vont se précipiter dans les magasins pour éviter cet ennui du dimanche. Quand on fait la révolution, c’est pour qu’il y ait un dimanche, le grand dimanche, non ? (…) [L’argent qui anime les combats ?] Pas seulement. J’ai bien aimé le film de Guédiguian, « Les Neiges du Kilimandjaro ». Il a posé en des termes qui ne sont pas forcément les miens, avec une bonté qui est peut-être excessive (moi j’aurais préféré plus de dureté), cette question de la coupure entre ces jeunes dont les parents sont des petites gens, qui vraiment ont du mal à s’en sortir, et ceux qui sont des héritiers, qui possèdent la culture et les réseaux sociaux. [Qui porte politiquement les attentes, les désirs de ces petites gens ?] Personne, ou alors il faudrait dire, hélas, Marine Le Pen, mais on va pas dire ça… Le Front de Gauche, si, bien sûr, c’est lui seul. Je vais voter Front de Gauche, Mélenchon, car il reprend une parole, communiste mais pas seulement, qu’on n’entendait plus. (…) Quelle conscience avais-je de m’élever en étant bonne élève, en étant la meilleure à l’école ? D’où me venait cette certitude ? Il y avait des injonctions plutôt que des certitudes : « Si tu travailles bien en classe, tu seras mieux que tes parents, tu ne serviras pas au bistrot. » Comme j’étais dans une école privée, il y avait aussi un autre discours : c’est le bon dieu qui m’avait donné l’intelligence, il fallait que j’en fasse quelque chose. C’était un discours valorisant dans le fond. Quand j’ai commencé à enseigner, on avait un discours de l’inné, des dons. Certains sont faits pour réussir et d’autres, non. J’ai participé de cette croyance. Aujourd’hui, je pense que l’école est un instrument de promotion personnelle pour les classes intellectuelles supérieures, pas pour les autres. (…) [dans mes classes les filles ou garçons qui me ressemblaient ?] Je ne faisais rien de particulier, seulement leur donner le plus de confiance possible en eux. Ça se marquait à l’oral, la maîtrise de l’oral, c’est un marqueur d’origine sociale, la facilité de langage. J’ai eu la chance de commencer par des classes qu’on n’appelait pas encore « de relégation », des classes d’aide comptable, de secrétariat. C’était un lycée classique-moderne-technique, dans une petite ville de 7 000 habitants, en Haute-Savoie, avec des élèves très difficiles, des classes de quarante. Et ça a vraiment été un grand choc. Le français pour eux n’était pas aussi important que la compta ou apprendre à taper. Et là, j’ai compris que la culture que je leur transmettais ne s’imposait pas à tous. Et puis et puis il y avait ces sixièmes, où certains parlaient en patois savoyard. Il y avait beaucoup d’enfants d’ouvriers. J’ai vu le décalage immense avec les lycées de centre-ville de Lyon où j’avais fait mes stages. Il y a eu un retournement, moi aussi j’avais été une élève qui ne savait pas s’exprimer, ne comprenait pas les mots que les maîtresses utilisaient. J’ai écrit « Les Armoires vides » en étant professeur. Enseigner m’a vraiment donné envie d’écrire.(…) [Pas eu d’amies quand j’étais étiez jeune ?] . Non… [Pour l’avortement] Il faut se remettre dans les années d’avant Simone Veil, d’avant 68. C’était quelque chose de terriblement honteux, criminel. Ce n’est pas seulement mon cas personnel : la plupart du temps, les filles qui avaient recours, elles ne pouvaient pas l’ébruiter. (…) mais tout de même (…) cette amie du collège qui est en photo dans le livre, nous nous nous sommes revues presque cinquante ans après, et c’est seulement à ce moment que nous avons tout dit de la honte. Et elle, elle avait encore plus honte, c’est seulement là qu’on parle, cinquante ans après. On aurait pu, mais on ne pouvait pas, c’est ça la question. Les dominants ils ont une complicité, ils ont les mêmes intérêts. Tandis que quand on est dominé, comme nous l’étions, sans sentiment de classe politique, on le cachait et on le taisait. Elle était fille de paysan, moi d’épicier. On n’avait pas cette conscience de classe plus active que possédaient mes cousines filles d’ouvriers. Elles étaient plus agressives, plus revendicatives. (…) [A mes parents qui m’ont mise dans une institution privée où je me suis retrouvée totalement isolée et différente des autres] Je leur en ai voulu après être sortie de ce pensionnat. Je voulais en sortir, je ne voulais surtout pas faire ma classe de philo dans cet établissement religieux. Quand je suis arrivée au lycée de Rouen, la souffrance sociale que je vivais à Saint-Michel a continué, et s’est même aggravée, c’est ça qui était terrible. Rouen, c’était un lycée bourgeois dans une ville bourgeoise. Les professeurs étaient infiniment supérieurs à ceux de mon établissement précédent, en français, en histoire-géo n’en parlons pas, en physique. Vraiment, il régnait un état d’esprit tellement plus ouvert. De l’autre côté, il y avait dans cette classe de philo une majorité de filles de la grande bourgeoisie de Rouen, trois filles de médecins, la fille du préfet. C’était impalpable, mais ça contredisait l’idéal égalitaire de l’école laïque publique. Elles ne disaient pas bonjour, elles formaient des petits groupes, je n’en étais pas. A Rouen, j’ai eu une amie durant deux, trois ans, fille de représentant. Et là vous touchez quelque chose d’assez intime : elle ne m’a jamais invitée chez elle. Après, j’y ai pensé. Elle devait avoir une forme de honte, comme moi, mais moi, je l’ai invitée chez moi. Vous savez, c’est un sentiment de honte le sentiment de classe, de mon temps c’était très diffus, on éprouvait ça de façon solitaire, personnelle. (…) A l’âge où j’ai envie d’aller avec les garçons, il est évident que je ne veux pas aller avec un ouvrier. Je fais mon petit barème intérieur, je dois dire c’est assez stupide, je me fonde sur des critères nuls : la façon de s’habiller, de parler, pour m’apercevoir que ce sont des cruches. C’est vrai, je capte leurs codes, j’essaye de savoir si ça vaut le coup. [Ce qui n’était pas possible avec les amies, ce rapprochement, devient possible avec la sexualité] Jusqu’à un certain point. A une époque où on se marie, venant d’où je viens, il ne peut pas être question que j’épouse quelqu’un de bourgeois. Et pourtant, je le ferai quand même. (…) Ma mère, la perdre, c’est vraiment perdre quelque chose d’immense, son corps. C’est perdre une forme de double de soi, celle qui était en tant que femme avant moi, et ça se joue sur tous les plans, un plan charnel, le plan de la loi – ma mère était la loi : ce qu’il faut faire et pas faire, elle était comme Dieu. Elle est morte, Dieu est mort aussi. Mon père, lui, représente ma classe sociale, la classe dont je suis issue. C’est quelqu’un qui portait le monde paysan, le monde auquel ma mère voulait échapper, et elle a tout fait pour y échapper. Mon père non, et il avait aussi une culture ouvrière. Très certainement il était animé par une haine de classe à l’égard de la bourgeoisie. La honte qui le nourrissait, je la raconte. Un voyage-pèlerinage à Lourdes, une scène dans un restaurant où les gens riches du groupe sont bien servis car ils prennent le menu à la carte, et nous, personne ne prête attention à nous car nous sommes au menu. Il ressortait ça souvent, avec des mots d’une extrême violence sur les « bonnes femmes couvertes de bijoux ». Etre orpheline de son père, c’est être dépositaire de cette haine de classe, encore plus. (…) Je revis souvent des situations où je me sens exclue, alors que je ne le suis pas. C’est parce que je ne suis pas à ma place, je ne me sens pas à ma place, d’une façon ou d’une autre. Et maintenant, ça ne m’intéresse pas, je n’en souffre plus car ça ne m’intéresse pas d’appartenir à ce monde. Je n’ai jamais voulu en faire partie, sauf au moment où j’ai voulu y accéder. Mais à peine entrée, je n’ai eu de cesse de vouloir en sortir. [« Le luxe c’est de pouvoir vivre une passion. »] J’écris ça à la fin de « Passion simple ». Au moment où je vis cette passion et où je l’écris, je suis également très engagée contre la guerre du Golfe. Mais oui, à un moment la vie amoureuse prend le dessus, dans l’écriture, mais pas dans la vie réelle. La passion amoureuse et la révolte politique, cela va de pair. (…) La sexualité, l’usage de la sexualité, l’acte sexuel a une sorte de vertu pour moi de dégrisement, de vision froide, comme si on atteignait le cœur des choses, que ni le bien ni le mal n’existent. C’est cette expérience-là, et pour moi presque toujours, c’était le désir d’écrire après, de façon violente. L’acte sexuel permet d’accéder à la connaissance, que ça soit du bien ou du mal, peu importe. (…) Il n’y a pas que l’écriture qui sauve… J’ai fait partie de cette génération en 68 qui pensait : il faut faire table rase. Justement non, je crois qu’il faut transmettre. Par un mode de vie qui serait différent, qui ne soit pas dans l’urgence ni l’effacement permanent de ce qui vient de se passer, dans la consommation. Où les gens trouvent-ils le temps de réfléchir, de faire des liens ? On ne peut pas échapper à la politique et il faut y réfléchir. Cette période que nous vivons, avant la présidentielle, ça me paraît nul comme période, et je crois que la majorité des gens le savent. Ça ne va rien changer, on s’étourdit avec ça, c’est une imposture. Entre Nicolas Sarkozy et François Hollande, je ne vois pas assez de différences. (…) Très souvent, vous voyez, on se demande pourquoi est-ce qu’on vit comme ça. Pourquoi est-ce qu’on se laisse complétement avoir par les dimanches où on va tous se précipiter dans les magasins, on va profiter des bons de réduction, des promotions. Comment casser ça, comment trouver plus de plaisir à faire la révolution qu’à aller acheter dans les magasins le dimanche ? Annie Ernaux (2016)
Les tours jumelles de Manhattan s’effondrant l’une après l’autre. On ne parvenait pas à sortir de la sidération, on en jouissait via les portables avec le maximum de gens. D’un seul coup, la représentation du monde basculait cul par dessus tête, quelques individus juste armés de cutters, avaient rasé en moins de deux heures les symboles de la puissance américaine. Le prodige de l’exploit émerveillait. Annie Ernaux (2011)
Je considère que c’est un très grand honneur qu’on me fait et, pour moi, en même temps, une grande responsabilité, une responsabilité qu’on me donne en me donnant le prix Nobel (…) c’est-à-dire de témoigner (…) d’une forme de justesse, de justice, par rapport au monde. Annie Ernaux
Quand je rentre à Paris, une fois par an, je vois trop de blancs. Annie Ernaux (2021)
Une fois de plus, on a frôlé l’affaire d’Etat, l’embrasement de la France comme naguère avec le burkini au motif qu’une entreprise française, Decathlon, a envisagé de commercialiser le hijab de course destiné aux filles et femmes musulmanes. Des bords de la droite et de l’extrême droite, du Modem, du Parti socialiste et de membres du gouvernement – des femmes notamment – ce fut à qui dénoncerait le plus fort ce funeste dessein. Le responsable de la communication de l’entreprise eut beau arguer que cette pièce de vêtement était destinée «à rendre le sport accessible pour toutes les femmes dans le monde», il y a eu consensus pour signifier tacitement que, en France, il en allait tout autrement, le port du voile contrevenant aux valeurs de la République. Des mails haineux et des menaces physiques à l’égard des vendeurs ont entraîné le retrait du projet par Decathlon et la réaction soulagée de Muriel Pénicaud, comme si la France venait d’échapper à un grand péril : «Heureusement qu’ils ont reculé.» A noter que personne ne s’est élevé contre la violence déployée à l’égard des employés de Decathlon, faute de pouvoir s’en prendre à celles qui portent le hijab. Si quelques voix ont souligné la liberté d’une entreprise privée de vendre ce qu’elle veut, d’autres rappelé que c’est l’Etat qui est laïque et non pas les individus, lesquels ont le droit d’arborer les signes d’une pratique religieuse (la loi de 1905 n’a pas obligé les prêtres à enlever leur soutane ni les religieuses leur voile), il n’a pas été fait mention de cette violence infligée, une nouvelle fois, à une partie des femmes qui vivent, travaillent, étudient sur le sol français, qui sont une composante de notre société. Violence, parce que sous couvert de défendre la liberté et l’égalité, dans les faits on tente de limiter le droit des femmes qui portent le hijab, ici, à faire du sport, là à chanter dans un télé-crochet (Mennel), à militer (Maryam Pougetoux), à accompagner des enfants en sortie scolaire (et se souvient-on de ce projet d’une sénatrice socialiste d’interdire le voile, dans leur domicile, aux assistantes maternelles ?), naguère à fréquenter les plages et se baigner. Bref, c’est de la vie collective qu’on cherche à les écarter. Violence, parce que dans cet épisode qui les concerne, elles, au premier chef, nul, dans les médias, à ma connaissance, ne s’est avisé de leur donner la parole (1). Qu’avaient-elles à dire sur cette possibilité de pratiquer le sport conformément à leur croyance ? Qu’éprouvaient-elles à entendre les propos stigmatisants proférés tous azimuts ? Tout se passe comme s’il n’y avait personne sous le «voile», pas d’être humain capable de réfléchir, de sentir, et de s’exprimer. La femme comme individu disparaît. On la réduit purement et simplement à un objet chargé, outre de sa signification musulmane – mais n’en doutons pas, à cause d’elle – d’un tombereau de symboles, soumission, archaïsme, étendard politique de l’islamisme, voire du jihad. En se référant à Simone de Beauvoir, on peut dire que sous le voile la femme n’est plus son corps, qu’il a disparu entièrement sous autre chose qu’elle (2). Plus que d’autres épisodes, celui du Decathlon me laisse une impression boueuse, parce que j’ai entendu trop de femmes politiques s’insurger contre le hijab et pas assez défendre la liberté de le porter. Parce que, de plus en plus, lorsque je croise une femme en hijab dans le bus ou à l’hypermarché, je peux, me mettant à sa place, penser que j’ai, dans la France d’aujourd’hui, le visage de son exclusion. Je pose la question, celle-là même que l’on met en avant pour faire valoir la liberté d’un choix existentiel : pourquoi refuser d’accorder aux individus un droit qui ne retire rien aux autres ? Comment nous, femmes féministes, qui avons réclamé le droit à disposer de notre corps, qui avons lutté et qui luttons toujours pour décider librement de notre vie pouvons-nous dénier le droit à d’autres femmes de choisir la leur ? Où est la sororité qui a permis, par exemple, la fulgurante expansion du mouvement #MeToo ? L’empathie, la solidarité cessent dès qu’il s’agit des musulmanes en hijab : elles sont le continent noir du féminisme. Ou plutôt d’un certain féminisme qui fait la guerre à d’autres femmes au nom d’une laïcité devenue le mantra d’un dogme qui dispense de toute autre considération. Si l’idée de me couvrir d’un voile – et plus encore celle que mes petites-filles le fassent – m’est profondément et intimement inimaginable, il me faut accepter que l’inverse, ne pas vouloir sortir sans hijab, puisse être vécu de la même manière absolue, intransigeante, quoi qu’il m’en coûte au regard de ce qu’est pour moi la liberté et une vie libre de femme. Qui suis-je pour obliger d’autres femmes à se libérer sans délai de la domination masculine ? Examiner loyalement son trajet personnel sous l’angle de la soumission et de la révolte à l’égard de celle-ci rabat l’orgueil et entame les certitudes. Je ne suis pas née féministe, je le suis devenue. N’y a-t-il pas de quoi échanger entre nous sur les images de notre identité sexuelle, sur le contrôle du corps féminin, l’injonction de le dévoiler ou le cacher, l’impératif impossible de rester toujours jeune ? Briser l’ignorance réciproque. Se parler comme le font ces adolescentes, l’une voilée et l’autre pas, que l’on voit marchant et riant ensemble dans les rues et les centres commerciaux. J’entends déjà les rires condescendants sur ma naïveté, les arguments définitifs qu’on m’assènera. Ni rire, ni pleurer, ni haïr mais comprendre, je reste fidèle au principe de Spinoza. Vouloir comprendre le sens de la pratique du hijab, ici et maintenant, c’est ne pas le séparer de la situation dominée des immigrés en France, ni par ailleurs des bouleversements, des mutations, de l’anomie même, des sociétés occidentales actuelles. C’est reconnaître dans celle qui choisit de le porter la revendication visible d’une identité, la fierté des humiliés. Annie Ernaux
Il semble que la célébration de Mme Ernaux soit devenue obligatoire en France. Son dernier livre, Mémoire de fille, est unanimement salué par une critique béate. Le public suit. Les éditions Gallimard ont rassemblé son œuvre en un gros volume sous le titre: Ecrire la vie. La Pléiade est pour bientôt, le Nobel imminent, l’Académie s’impatiente, et ma fille l’étudie au lycée. Une suggestion à François Hollande: ouvrir le Panthéon aux vivants, spécialement pour Mme Ernaux. Seul Maxime Gorki a connu une gloire comparable, dans l’URSS des années 30. Il est permis de se méfier d’une telle sanctification collective. Récapitulons: en un demi-siècle, Annie Ernaux a successivement écrit sur son père, sa mère, son amant, son avortement, la maladie de sa mère, son deuil, son hypermarché. Cette fois c’est sur son dépucelage raté durant l’été 1958, en colonie de vacances, quand elle s’appelait Annie Duchesne. L’événement est raconté à cinquante ans de distance avec un sérieux inouï. Ce qui est étonnant avec Mme Ernaux, c’est à quel point ses livres, qui ne cessent de revenir sur ses origines modestes, ne le sont pas. C’est l’histoire d’un écrivain qui s’est installé au sommet de la société en passant sa vie à ressasser son injustice sociale. Ce dolorisme des origines révèle en réalité une misère de l’embourgeoisement. C’est comme si elle refusait d’admettre qu’elle s’en est très bien sortie ; 2016 n’effacera jamais 1958. Statufiée, Annie Ernaux prend son lecteur pour un abruti Mme Ernaux invente la plainte qui frime, la lamentation sûre d’elle. C’est regrettable, car il y a des bribes à sauver dans ce galimatias autosatisfait: «C’était un été sans particularité météorologique» sonne très modianesque ; et cet autoportrait «au total une jolie fille mal coiffée» évoque Sagan. Mais Sagan n’aurait jamais ajouté: «Je la sais dans la solitude intrépide de son intelligence.» A chaque fois que Mme Ernaux trouve quelque chose de beau, elle le gâte par une explication de texte laborieuse. Autre exemple: «Elle attend de vivre une histoire d’amour» est une phrase charmante, qui contient tout, y compris la déception à venir. Pourquoi ajouter: «il faut continuer, définir le terrain – social, familial et sexuel» comme si l’on devait se farcir un commentaire composé du bac français? A force d’être statufiée, Annie Ernaux prend son lecteur pour un abruti. Elle annihile son talent en le noyant sous sa propre exégèse fascinée. On regrette l’écrivain qu’elle a failli être, le livre qu’elle a failli écrire, la légèreté qu’elle se refuse depuis cet été 1958. Frédéric Beigbeder (2016)
Dans une tribune parue la semaine dernière dans Libération, la romancière Annie Ernaux revient sur la polémique autour du hijab de running et sur « l’embrasement de la France » qui s’ensuivit, selon ses propres mots. Pour Annie Ernaux, la violence, ce n’est pas de forcer certaines femmes à porter le hijab, ce n’est pas non plus de vouloir en affubler certaines fillettes, mais c’est de refuser la commercialisation d’un vêtement qui les enferme dans une identité. « Il n’a pas été fait mention de cette violence infligée, une nouvelle fois, à une partie des femmes qui vivent, travaillent, étudient sur le sol français, qui sont une composante de notre société », écrit-elle, affirmant ensuite que « c’est de la vie collective qu’on cherche à les écarter », et ne voyant pas combien l’emploi même des expressions « étudient sur le sol français » et « composante de notre société » met d’emblée ces femmes à part et fait d’elles des citoyennes de seconde zone. Comme lors de la polémique sur le burkini, il ne viendrait jamais à l’esprit de ces défenseurs du voile de se demander comment faisaient ces mêmes femmes avant que ces articles soient commercialisés, voire qu’ils existent. Si on les écoutait, on finirait par croire que jusqu’ici aucune Française de confession musulmane n’a jamais pu ni aller courir ni se baigner sur notre sol. « La loi de 1905 n’a pas obligé les prêtres à enlever leur soutane ni les religieuses leur voile », justifie Annie Ernaux, confondant allègrement citoyen lambda et représentant religieux. La romancière déplore ensuite « que dans cet épisode qui les concerne, elles, au premier chef, nul, dans les médias, à [sa] connaissance, ne s’est avisé de leur donner la parole », comme si les citoyennes de confession musulmane étaient toutes les mêmes et avaient nécessairement le même avis sur le hijab de running, le voile et la religion en général. C’est fou comme à chaque argument d’Annie Ernaux on sent à la fois une profonde connaissance du sujet mais également la volonté d’éviter tout cliché, comme lorsqu’elle fait le vœu que les adultes puissent « échanger » sur le sujet, « se parler, écrit-elle, comme le font ces adolescentes, l’une voilée et l’autre pas, que l’on voit marchant et riant ensemble dans les rues et les centres commerciaux » : c’est beau comme une pub des Inconnus pour Benetton. Mais Annie Ernaux ne pouvait pas s’arrêter là. Il fallait, comme tout bon article sur le sujet, rappeler à quel point la France est méchante et à quel point c’est elle qui cherche à instaurer un séparatisme et non pas ceux qui l’appellent de leurs vœux : « Parce que, de plus en plus, lorsque je croise une femme en hijab dans le bus ou à l’hypermarché, je peux, me mettant à sa place, penser que j’ai, dans la France d’aujourd’hui, le visage de son exclusion. » Par un de ces prodigieux renversements dont les défenseurs invétérés du voile ont le secret, ce seraient les contempteurs de ce fameux « bout de tissu » qui seraient responsables de la disparition de la femme sous son voile et de sa perte d’identité : « Tout se passe comme s’il n’y avait personne sous le « voile », pas d’être humain capable de réfléchir, de sentir, et de s’exprimer. La femme comme individu disparaît. On la réduit purement et simplement à un objet chargé, outre de sa signification musulmane – mais n’en doutons pas, à cause d’elle – d’un tombereau de symboles, soumission, archaïsme, étendard politique de l’islamisme, voire du jihad. »« Pourquoi refuser d’accorder aux individus un droit qui ne retire rien aux autres ? », s’interroge ensuite la romancière. C’est vrai qu’il n’y a, sur la planète, aucune femme qui se bat pour avoir le droit d’enlever son voile. « Qui suis-je pour obliger d’autres femmes à se libérer sans délai de la domination masculine ? », demande-t-elle pour finir. Peut-être une citoyenne française héritière de la laïcité à la française, d’une laïcité qui a toujours refusé, contrairement aux pays anglo-saxons, de se soumettre au marché et qui a préféré défendre son modèle républicain, notamment l’égalité entre les hommes et les femmes. Samuel Piquet
La liaison amoureuse qu’elle nous rapporte l’unit pendant deux ans en toute fin du XXe siècle à un étudiant qui était son cadet de trente ans et qui s’est épris d’elle de façon fervente ; de plus, ladite aventure va nous être narrée en juste 40 pages (dans la collection Blanche de Gallimard) avec force détails qui sont d’ailleurs de lecture plaisante. Pour rappel, Ernaux est issue de la classe populaire. Or, l’âge adulte étant largement venu et s’accompagnant d’une aisance acquise via d’importants droits d’auteur, l’autrice se retrouve parfaitement bourgeoise, jusqu’à faire visiter à son jeune amant désargenté belles villes et belles plages aux quatre coins de l’Europe ; reste qu’entre les deux amants subsiste ce gap de trente ans parfois lourd à porter. On serait tenté de dire que la présente fiction telle qu’elle fut vécue offre un caractère expérimental : qu’arrive-t-il lorsqu’une femme mûre se lie avec un « jeune » et se donne à voir à son bras en maints endroits — restaurants, plages ou autres — imitant les agissements de quantité de mâles adultes s’accompagnant de très jeunes femmes, parfois même de gamines ? Or, le bref roman que nous lisons est celui de la relation inverse, celui de la femme mûre au bras d’un jeune homme, qui ne peut guère que déclencher des « ça ne se fait pas » ou des « ça n’est pas permis ». Et la narratrice de noter : « Devant le couple que nous formions visiblement, les regards se faisaient impudents, frôlaient la sidération, comme devant un assemblage contre nature. Ou un mystère. Ce n’était pas nous qu’ils voyaient, c’était, confusément, l’inceste.» (p. 30). De fait, L’Œdipe façon Sophocle n’est pas loin, comme on peut voir. Le deal dont aime à parler la romancière entre A et elle-même tient du retournement de situation. Elle fut une jeune fille issue de la classe populaire avec des manières et un parler propres à cette classe. Par les études et par son talent d’artiste, elle s’en est sortie. Elle peut s’afficher désormais avec un jeunot mais il est clair que ce n’est guère accepté d’une femme adulte et dominante, sauf à susciter des regards envieux chez des femmes de même âge et de condition semblable. Nous pouvons dire qu’Ernaux est allée à l’école de Pierre Bourdieu, ce qu’elle a d’ailleurs fait, le lisant bien et beaucoup. À quelques endroits, elle relève des gestes et usages de son compagnon, gestes et conduites qu’elle connut elle-même en son jeune temps, chez elle ou chez ses pareilles. Ce que la romancière note avec une grande finesse qui confine par moments à la cruauté, faisant de son amant un « passé incorporé » : « Il était le porteur de la mémoire de mon premier monde. Agiter le sucre dans sa tasse de café pour qu’il fonde plus vite, couper ses spaghettis, détailler une pomme en petits morceaux piqués ensuite au bout du couteau, autant de gestes que je retrouvais en lui, de façon troublante. » (p. 21) Que nombre de fictions puissent ainsi proposer d’excellentes leçons de sociologie, la littérature le sait mieux aujourd’hui et le donne à voir. Annie Ernaux excelle dans cette veine, pour notre plus grand plaisir. Son Jeune homme, qui est un roman-essai très réussi dans sa brièveté même, nous le dit à chaque page et l’on s’en réjouit. Jacques Dubois
Annie Ernaux. 16ème écrivain français à être recomposé et 17ème femme à obtenir la plus haute distinction littéraire au monde. Annie Ernaux succède à l’écrivain tanzanien Abdelrazak Gurnah (2021) et à la poétesse américaine Louise Glück (2020). Elle est récompensée pour « le courage et l’acuité clinique avec laquelle elle découvre les racines, les éloignements et les contraintes collectives de la mémoire personnelle ».  Julie Viers
La tribune signée par des intellectuels et des artistes est un exercice classique dans la vie intellectuelle (et politique). On ne les compte plus. Moi-même, j’en signe. Ça me rassure : je vérifie ainsi que je suis bien un intellectuel (et un artiste). Et que je continue à m’intéresser au monde. Certaines sont plus pertinentes que d’autres, certes. Vous vous souvenez certainement de cette tribune qui, à l’initiative d’Annie Ernaux, a permis de débusquer de son trou le nazi Richard Millet (alias M le maudit). Ce fut un lynchage organisé. L’abject individu en a d’ailleurs perdu son emploi. Bien fait pour lui. Pour une fois qu’une tribune est efficace, il y a de quoi se réjouir ! Et puis j’aime bien les comités d’épuration, ils aident à rendre la justice. La même Ernaux a d’ailleurs appelé depuis au boycott d’Israël. Pierre Jourde
J’en étais à peu près à un livre par jour. Je venais de découvrir Modiano quand j’ai lu La place d’Annie Ernaux. Je pense que c’est la première à m’avoir parlé des femmes comme si elle me parlait de moi. Elle avait une sincérité, une précision dans l’écriture, sans fioritures ni rien, qui m’allait droit au cœur. Je l’ai reçue comme une alter ego. J’avais déjà lu des femmes, Beauvoir, Woolf, Sylvia Plath qui m’attirait, Sarah Bernhardt aussi, Marceline Desbordes-Valmore que j’adorais, et même des récits de prostitution ou de drogue, mais jamais je n’avais accédé à la sensibilité féminine avec cette fluidité, cette véracité, cette intimité contemporaine. À cette époque, je commençais à avoir des amitiés féminines profondes. Je pense qu’Ernaux a contribué à ce que je connaisse mieux les femmes. Je n’ai pas cessé de la lire depuis, parce que j’ai toujours retrouvé en elle quelqu’un de mon temps, qui me parle avec ma langue, des sentiments d’une pudeur et d’une sensibilité que je partage. PS : Après m’être relu, j’ajouterais qu’elle m’a certainement aidé à me comprendre en tant qu’homme. Daniel
J’aime bien la génération de ces filles qui avaient 20 ans en 2000 et qui en ont 40 aujourd’hui – tout le long de ces années, j’ai ressenti un changement dans leurs réflexions, dans leur attitude vis-à-vis des garçons. Leur demande d’égalité est claire. Elles ont remis en question les coutumes des hommes. Je vous parle de choses simples, comme ne jamais se laisser inviter au restaurant mais payer sa part, par exemple, ou revendiquer le fait de voyager n’importe où sans avoir des comptes à rendre ni être importunées – comme diraient ces dames de la pétition, vous vous souvenez ? (Tribune du journal Le Monde du 9 janvier 2018, où un collectif de cent femmes affirmait le rejet d’un certain féminisme sous le titre : « Nous défendons une liberté d’importuner, indispensable à la liberté sexuelle », ndlr) » (…) Je n’aime pas le terme de liberté de parole, car s’il n’y avait que la parole de libérée, ça n’irait pas très loin, or la parole a souvent été libérée, notamment en littérature, et ça n’a rien changé pour les femmes. (…) Ma vie depuis le début a été ombrée par le fait que les filles n’avaient pas les mêmes droits que les garçons. Elles étaient soumises à des lois patriarcales qui envahissaient la société ; lors de mes 20 ans – pour faire bref –, c’était soit le mariage, soit l’avortement. En 1974 j’ai publié Les armoires vides, mon premier roman, et depuis, j’ai avancé sur les deux dimensions, sociales et féministes, la lutte pour la justice sociale et celle contre l’injustice faite aux femmes. Ce sont les deux lignes de mon écriture. Avec beaucoup plus de difficulté, ce sont aussi mes deux lignes de vie – mais enfin, je peux vous dire qu’en ce qui concerne ma vie, c’est nettement plus compliqué ! Parce que quand je relis mon journal intime, qui sera publié après ma mort, j’y vois une succession d’hommes, une succession de problèmes avec les hommes, plutôt. (…)Je suis une femme, et d’une manière générale, les femmes sont beaucoup moins reconnues, c’est indéniable. C’est partout pareil. Dans le domaine littéraire, c’est la même domination masculine qu’ailleurs. Il y a plus d’hommes critiques littéraires, plus de membres de jurys, plus d’éditeurs, plus de patrons ; des hommes avec des grandes gueules. Ils se permettent – ils se permettent… vous savez, j’ai eu ma part d’injures. Colette, Beauvoir ont eu leur lot d’insultes sexistes aussi. Dans les années 90, j’en ai eu même un sacré paquet, notamment pour Passion simple, La honte et Journal du dehors. (…) C’est complexe. Je n’ai jamais donné de gages à ce monde qui me regardait de haut. Je n’ai fait aucune concession. Il y a même des prix que j’ai refusés. Un texte comme La place a eu un grand retentissement, malgré certaines critiques qui trouvaient que c’était populo, une littérature 1930. Avec ce livre, j’ai eu le Renaudot, ça en a embêté plus d’un. Alors, lorsque j’ai sorti Passion simple, ils ont réglé leurs comptes. Un déchaînement. On m’a appelée Madame Ovarie. Il m’est tombé dessus un déluge de commentaires sarcastiques, j’étais l’écrivaine cégétiste qui écrit des livres de dactylo. J’ai eu droit au mépris social – et au mépris sexiste. Le retournement s’est fait avec Les années, mais c’était factice, le mépris est vite revenu, Regarde les lumières mon amour l’a rallumé : qu’essaie-t-elle de faire ? De la littérature dans les supermarchés, ces non-lieux où l’on croise n’importe qui ? On m’a appelée la Madone du RER, aussi. (…) Je ne suis pas en colère (…) Je tâche d’analyser ce qui m’arrive. Une analyse froide, enfin, froide, non, pas trop quand même. Je suis toujours dans la vie, et je suis toujours révoltée, le racisme, le sexisme, l’injustice, voilà, révoltée, c’est le mot. Je ne peux pas me taire. Dans un de mes carnets, il y a cette phrase : « J’écrirai pour venger ma race. » (…) Ça vient de Rimbaud. Il dit : « Je suis de race inférieure de toute éternité. » (3) Je me suis approprié ce mot, race, mais c’est évidemment d’origine sociale que je parle. Je parle de ceux dont je suis issue. (…) Il y a des films tirés de mes textes, mes livres sont étudiés à l’université. Quand on donne à lire La femme gelée, l’histoire d’un couple animé de théories idéales sur l’égalité des sexes rattrapé par les conventions sociales – même si ce livre a quarante ans, ça fait bouger les regards. Oui, je crois que ça sert. La parole a un énorme pouvoir. La parole tue. L’époque où j’étais une jeune fille reste dans ma mémoire comme l’époque des choses sans nom. Elles sont terribles, ces choses sans nom. [Le consentement et La familia grande] Non, je ne les ai pas lus, mais ces récits sont indispensables. Seulement, je n’écris pas… comment dire ? Pas comme ça. Peut-être que si j’avais eu ces mêmes choses à écrire… bien que, dans Mémoire de fille, j’écris, je décris. Je suis très heureuse de l’avoir fait avant #MeToo, pour moi la question était très exactement l’instant du consentement. J’interroge cet instant-là. Pour ma part, je consens à ce qui se passe cette nuit-là. Je consens à tout ce que cet homme me fait. Mais pourquoi ? Et qui était cette fille ? J’avais 70 ans quand j’ai écrit ce texte, et cette fille en avait 18. Je ne suis plus la même, je ne suis plus elle. L’époque n’est plus du tout la même non plus. Jamais à cette époque, ce qui s’est passé cette nuit-là n’aurait été appelé un viol. C’était la règle. Lui, il ne m’a posé aucune question, ça allait de soi. C’était brutal. « Déshabille-toi. » J’obéis. Pourquoi ? Il est plus âgé, c’est le responsable de la colonie de vacances. C’est la loi sauvage. Je suis nue. Son sexe est trop gros pour moi. Il force, ça ne rentre pas. Je crie. Alors, il le met dans ma bouche. Il a cette phrase terrible : « J’aimerais mieux que tu jouisses plutôt que tu gueules. » Dans Le deuxième sexe, Beauvoir dit que toute première nuit de noces est un viol. Pendant des années, mon corps en a subi les conséquences. Une aménorrhée. Ce manque de sang, pour ma mère, ce n’était pas normal. Je n’étais plus normale. Voilà. [Ce que j’aurais à dire aux hommes ?] Qu’ils ont tout à gagner à ce que les femmes soient leurs égales. [Et aux femmes] Ne laissez jamais rien passer. (…) Entre les hommes et les femmes, la lutte, c’est la vie. (…) Une famille, c’est un lieu de non-droit. (..) Les rêves n’existent pas au passé. [L’espoir dans tout cela] Cela s’appelle l’aurore. [Pour moi, la liberté] Ça ne va pas vous faire plaisir. (.) Ne plus faire qu’écrire. Ne pas avoir à répondre à toutes ces questions. Annie Ernaux

Yvetot valait donc bien Constantinople !

Retour …

Au lendemain d’un énième prix Nobel controversé

Avec cet entretien de Marie-Claire d’il y a un an …
Sur la première femme écrivain française nobélisée …
Qui reprenant après Flaubert et tant d’autres sans toujours le reconnaitre …
Comme l’avait si bien repéré Auerbach  » le style bas de l’Ecriture sainte qui inclut le sublime » …
N’a pas hésité pour aider les hommes à ce que les femmes soient leurs égales en apprenant aux femmes à ne plus rien laisser passer …
Mais au risque naturellement, comme nous en avait avertis le Christ, d’ajouter hors de l’amour évangélique de la division jusqu’au coeur de la famille …
 A se faire la « Madone du RER » et l’écrivaine cégétiste qui écrit des livres de dactylo » et de la « littérature dans les supermarchés » …
D’où au-delà de sa bien-pensance mélenchoniste
Un prix Nobel largement mérité …
Simonetta Greggio
Marie-Claire
06/10/2022
Depuis 1974, la prix Nobel de littérature 2022 construit une œuvre puissante où s’entrelacent les questions de l’intime, de la justice sociale et des droits des femmes. Et qui résonne aujourd’hui par-delà les frontières et le fossé des générations. Annie Ernaux faisait la « Une » de « Marie Claire », à l’occasion de la journée mondiale pour le droit des femmes en mars 2021. (Re)découvrez notre interview.
Pour nous, Annie Ernaux a accepté de rencontrer [à l’occasion de notre numéro spécial du 8 mars 2021, dont elle faisait l’une des 8 couvertures, ndlr] la romancière italienne Simonetta Greggio (1), qui a souhaité lui remettre la lettre d’un ami. Un billet dont les mots lui permettent de revenir sur son parcours et d’aborder, avec une précision et une acuité lumineuses, les problématiques auxquelles les femmes sont aujourd’hui confrontées.
La lettre à Annie Ernaux
« Chère amie, Tu m’as dit que tu allais rencontrer Annie Ernaux, et j’ai repensé à elle et à ce qu’elle a représenté pour moi. J’avais entre 15 et 17 ans, je dévorais le XVIIIe et le XIXe français, les Russes, les Espagnols, la littérature sud-américaine, les classiques anglais, les polars de Manchette, le théâtre américain et européen, la poésie, le nouveau roman qui m’avait souvent fait chier, sauf Duras, bref pas mal de choses, et ce XXe français que je connaissais mieux que scolairement.
J’en étais à peu près à un livre par jour. Je venais de découvrir Modiano quand j’ai lu La place d’Annie Ernaux. Je pense que c’est la première à m’avoir parlé des femmes comme si elle me parlait de moi. Elle avait une sincérité, une précision dans l’écriture, sans fioritures ni rien, qui m’allait droit au cœur. Je l’ai reçue comme une alter ego. J’avais déjà lu des femmes, Beauvoir, Woolf, Sylvia Plath qui m’attirait, Sarah Bernhardt aussi, Marceline Desbordes-Valmore que j’adorais, et même des récits de prostitution ou de drogue, mais jamais je n’avais accédé à la sensibilité féminine avec cette fluidité, cette véracité, cette intimité contemporaine.
À cette époque, je commençais à avoir des amitiés féminines profondes. Je pense qu’Ernaux a contribué à ce que je connaisse mieux les femmes. Je n’ai pas cessé de la lire depuis, parce que j’ai toujours retrouvé en elle quelqu’un de mon temps, qui me parle avec ma langue, des sentiments d’une pudeur et d’une sensibilité que je partage. J’y ai pensé cette nuit. Je voulais te dire ça avant de partir travailler ce matin. Je t’embrasse, Daniel.
PS : Après m’être relu, j’ajouterais qu’elle m’a certainement aidé à me comprendre en tant qu’homme. »
Les mots
Annie Ernaux : Ces mots me touchent ; qu’ils viennent d’un homme, aussi, me touche. Vous savez, c’est mon livre Passion simple (2), écrit à la première personne, qui m’a valu tous ces lecteurs. Presque autant de lecteurs que de lectrices, alors que d’autres livres, comme L’événement, par exemple, qui fait appel à cette expérience du corps féminin qu’est l’avortement clandestin, sont plus problématiques à lire pour les hommes.
Ceux qui s’y sont risqués en sont sortis ébranlés. Je me souviens d’un lecteur canadien me disant – je vous livre la réflexion parce qu’elle est dure –: « Je vous ai lue et je me suis dit, je suis né l’année de votre avortement, c’est terrible pour moi parce que j’ai pensé que j’aurais pu ne pas naître. » Je lui ai répondu qu’il y a des tas d’embryons qui ne naissent pas, et ce, le plus naturellement du monde.
Il était effaré par le texte car, au fond, les hommes ne savent pas, encore maintenant, comment se passe l’interruption de grossesse, ils l’ignorent totalement. Même si les femmes aujourd’hui parlent plus d’elles-mêmes, des règles, de la ménopause, il y a encore des silences, des tabous, et l’IVG en est clairement un. Les choses sont en train de changer très progressivement, depuis 2000 je dirais.
J’aime bien la génération de ces filles qui avaient 20 ans en 2000 et qui en ont 40 aujourd’hui – tout le long de ces années, j’ai ressenti un changement dans leurs réflexions, dans leur attitude vis-à-vis des garçons. Leur demande d’égalité est claire. Elles ont remis en question les coutumes des hommes. Je vous parle de choses simples, comme ne jamais se laisser inviter au restaurant mais payer sa part, par exemple, ou revendiquer le fait de voyager n’importe où sans avoir des comptes à rendre ni être importunées – comme diraient ces dames de la pétition, vous vous souvenez ? (Tribune du journal Le Monde du 9 janvier 2018, où un collectif de cent femmes affirmait le rejet d’un certain féminisme sous le titre : « Nous défendons une liberté d’importuner, indispensable à la liberté sexuelle », ndlr) »
Simonneta Greggio : Vous avez contribué à cette liberté, et pas seulement par la parole.
Annie Ernaux : Je n’aime pas le terme de liberté de parole, car s’il n’y avait que la parole de libérée, ça n’irait pas très loin, or la parole a souvent été libérée, notamment en littérature, et ça n’a rien changé pour les femmes.
Mais vous prenez part au débat, votre parole est engagée, votre écriture est un engagement. Lorsque vous écrivez, le faites-vous avec une pensée militante, active ?
Ma vie depuis le début a été ombrée par le fait que les filles n’avaient pas les mêmes droits que les garçons. Elles étaient soumises à des lois patriarcales qui envahissaient la société ; lors de mes 20 ans – pour faire bref –, c’était soit le mariage, soit l’avortement.
En 1974 j’ai publié Les armoires vides, mon premier roman, et depuis, j’ai avancé sur les deux dimensions, sociales et féministes, la lutte pour la justice sociale et celle contre l’injustice faite aux femmes. Ce sont les deux lignes de mon écriture. Avec beaucoup plus de difficulté, ce sont aussi mes deux lignes de vie – mais enfin, je peux vous dire qu’en ce qui concerne ma vie, c’est nettement plus compliqué !
[Annie rit. Il y a des rires qui sont une manière de s’excuser. Le sien, non. Son rire vivant, libre et malicieux, lui ressemble. Il augure, soutient d’une certaine manière ce qu’elle va dire. Il provoque, invite l’interlocuteur à participer à une ironie privée…, ndr] Parce que quand je relis mon journal intime, qui sera publié après ma mort, j’y vois une succession d’hommes [lorsqu’elle rit de nouveau, elle soupire], une succession de problèmes avec les hommes, plutôt.
Les hommes
Depuis votre roman Les années, vous êtes enfin connue.
Reconnue, vous voulez dire…
Reconnue, oui. En 2020, vous avez été finaliste du Booker Prize. Mais à part le Renaudot en 1984 pour La place, vous n’avez pas eu de grands prix. Au contraire, je me souviens d’articles ou d’émissions radio qui vous étaient hostiles. J’ai souvent pensé qu’un Modiano, un Le Clézio, n’ont jamais eu de soucis avec la reconnaissance.
Je suis une femme, et d’une manière générale, les femmes sont beaucoup moins reconnues, c’est indéniable. C’est partout pareil. Dans le domaine littéraire, c’est la même domination masculine qu’ailleurs.
Il y a plus d’hommes critiques littéraires, plus de membres de jurys, plus d’éditeurs, plus de patrons ; des hommes avec des grandes gueules. Ils se permettent – ils se permettent… vous savez, j’ai eu ma part d’injures. Colette, Beauvoir ont eu leur lot d’insultes sexistes aussi. Dans les années 90, j’en ai eu même un sacré paquet, notamment pour Passion simple, La honte et Journal du dehors.
Que vous a-t-on reproché ?
C’est complexe. Je n’ai jamais donné de gages à ce monde qui me regardait de haut. Je n’ai fait aucune concession. Il y a même des prix que j’ai refusés. Un texte comme La place a eu un grand retentissement, malgré certaines critiques qui trouvaient que c’était populo, une littérature 1930. Avec ce livre, j’ai eu le Renaudot, ça en a embêté plus d’un.
J’ai eu droit au mépris social et au mépris sexiste.
Alors, lorsque j’ai sorti Passion simple, ils ont réglé leurs comptes. Un déchaînement. On m’a appelée Madame Ovarie. Il m’est tombé dessus un déluge de commentaires sarcastiques, j’étais l’écrivaine cégétiste qui écrit des livres de dactylo.
J’ai eu droit au mépris social – et au mépris sexiste. Le retournement s’est fait avec Les années, mais c’était factice, le mépris est vite revenu, Regarde les lumières mon amour l’a rallumé : qu’essaie-t-elle de faire ? De la littérature dans les supermarchés, ces non-lieux où l’on croise n’importe qui ? On m’a appelée la Madone du RER, aussi.
Lire aussi :
Pourquoi les livres écrits par des femmes coûtent en moyenne 45% moins cher que ceux écrits par des hommes ?
Annie Ernaux photographiée par Charlotte Abramow pour Marie Claire
Les femmes
Au lieu de vous mettre en colère, on dirait que ça vous a donné encore plus d’énergie.
Je ne suis pas en colère, c’est vrai. Je tâche d’analyser ce qui m’arrive. Une analyse froide, enfin, froide, non, pas trop quand même. Je suis toujours dans la vie, et je suis toujours révoltée, le racisme, le sexisme, l’injustice, voilà, révoltée, c’est le mot.
Je ne peux pas me taire. Dans un de mes carnets, il y a cette phrase : « J’écrirai pour venger ma race. »
C’est quoi, votre race ?
Ça vient de Rimbaud. Il dit : « Je suis de race inférieure de toute éternité. » (3) Je me suis approprié ce mot, race, mais c’est évidemment d’origine sociale que je parle. Je parle de ceux dont je suis issue.
Vous croyez qu’écrire sert à quelque chose ? Que ça fait bouger quoi que ce soit ?
Il y a des films tirés de mes textes, mes livres sont étudiés à l’université. Quand on donne à lire La femme gelée, l’histoire d’un couple animé de théories idéales sur l’égalité des sexes rattrapé par les conventions sociales – même si ce livre a quarante ans, ça fait bouger les regards.
Oui, je crois que ça sert. La parole a un énorme pouvoir. La parole tue.
Vous avez contribué à mettre des mots sur les choses.
L’époque où j’étais une jeune fille reste dans ma mémoire comme l’époque des choses sans nom. Elles sont terribles, ces choses sans nom.
Vous avez lu Le consentement (4) ? Et La familia grande (5) ?
Non, je ne les ai pas lus, mais ces récits sont indispensables. Seulement, je n’écris pas… comment dire ? Pas comme ça. Peut-être que si j’avais eu ces mêmes choses à écrire… bien que, dans Mémoire de fille, j’écris, je décris.
Jamais à cette époque, ce qui s’est passé cette nuit-là n’aurait été appelé un viol.
Je suis très heureuse de l’avoir fait avant #MeToo, pour moi la question était très exactement l’instant du consentement. J’interroge cet instant-là. Pour ma part, je consens à ce qui se passe cette nuit-là. Je consens à tout ce que cet homme me fait. Mais pourquoi ? Et qui était cette fille ?
J’avais 70 ans quand j’ai écrit ce texte, et cette fille en avait 18. Je ne suis plus la même, je ne suis plus elle. L’époque n’est plus du tout la même non plus. Jamais à cette époque, ce qui s’est passé cette nuit-là n’aurait été appelé un viol. C’était la règle. Lui, il ne m’a posé aucune question, ça allait de soi.
Lire aussi :
#JusticePourJulie : les pompiers accusés de viols sur l’adolescente ne seront pas poursuivis pour « corruption de mineur »
C’était brutal. « Déshabille-toi. » J’obéis. Pourquoi ? Il est plus âgé, c’est le responsable de la colonie de vacances. C’est la loi sauvage. Je suis nue. Son sexe est trop gros pour moi. Il force, ça ne rentre pas. Je crie. Alors, il le met dans ma bouche. Il a cette phrase terrible : « J’aimerais mieux que tu jouisses plutôt que tu gueules. »
Il a cette phrase terrible : « J’aimerais mieux que tu jouisses plutôt que tu gueules ».
Dans Le deuxième sexe (6), Beauvoir dit que toute première nuit de noces est un viol. Pendant des années, mon corps en a subi les conséquences. Une aménorrhée. Ce manque de sang, pour ma mère, ce n’était pas normal. Je n’étais plus normale. Voilà.
Les choses
Auriez-vous aujourd’hui quelque chose à dire aux hommes ?
Qu’ils ont tout à gagner à ce que les femmes soient leurs égales.
Et aux femmes ?
Ne laissez jamais rien passer.
Que va-t-il arriver entre les hommes et les femmes ?
Entre les hommes et les femmes, la lutte, c’est la vie.
Qu’est-ce qu’une famille ?
Une famille, c’est un lieu de non-droit.
Lire aussi :
Faut-il faire la paix avec sa famille pour être heureux ?
Lesquels de vos rêves ont été exaucés ?
Les rêves n’existent pas au passé.
Est-ce qu’il y a un espoir dans tout cela, et comment s’appelle-t-il ?
Cela s’appelle l’aurore.
Quelle est aujourd’hui pour vous, Annie, la liberté ?
Ça ne va pas vous faire plaisir.
Nous ne sommes pas là pour ça.
Ne plus faire qu’écrire. Ne pas avoir à répondre à toutes ces questions.
Avant que je m’en aille, Annie Ernaux a écrit une lettre de réponse à mon ami Daniel. J’ai vu que ça se terminait par force, et tendresse. Le reste, c’est privé.
(1) auteure, notamment, de Elsa, mon amour, éd. Flammarion
(2) tous les ouvrages d’Annie Ernaux cités ici, éd. Gallimard
(3) Extrait du poème Mauvais sang.
(4) De Vanessa Springora, éd. Grasset.
(5) De Camille Kouchner, éd. du Seuil.
(6) Éd. Gallimard.
Cet entretien est initialement paru dans le n°823 de Marie Claire, daté d’avril 2021. Un numéro collector, avec huit interviews de femmes engagées (Leïla Bekhti, Juliette Binoche, Annie Ernaux, Odile Gautreau, Grace Ly, Aïssa Maïga, Elisa Rojas, et Lous and the Yakuza) et huit Unes, photographiées par Charlotte Abramow.
Voir aussi:

Annie Ernaux et la bête immonde
Daniel Horowitz
Juin 13, 2022

Annie Ernaux est une écrivaine française de grand talent, dont l’œuvre est essentiellement autobiographique. Elle vient d’un milieu modeste, où ses parents étaient exploitants d’un café-épicerie après avoir été ouvriers. A force de persévérance elle arrive à s’extraire de son milieu et devient agrégée de lettres. Elle gardera toute sa vie un sentiment de culpabilité par rapport à sa classe sociale, dont elle s’est éloignée par la force des choses.

Ernaux est lauréate de nombreux prix littéraires, dont le Renaudot en 1984 pour son ouvrage « La Place ». Elle figure parmi les grands écrivains français de notre temps.

Ernaux est récemment passée à la télévison sur France 5, où elle était le principal centre d’intérêt. Indépendamment de sa belle plume, on a pu découvrir la dérive morale et intellectuelle de cette femme de lettres par ailleurs si brillante. Ernaux est néoféministe, raciste, indigéniste, communiste, antisémite, décoloniale, neoécologique, propalestinienne, ennemie d’Israël et militante de la France Insoumise depuis 10 ans. Elle est d’ailleurs une inconditionnelle du leader de ce parti islamogauchiste, Jean-Luc Mélenchon, qui adore lui aussi fréquenter les antisémites de son parti ou d’ailleurs.

Ernaux a cosigné dans le quotidien « Le Monde » une tribune de soutien à Houria Bouteldja, antisémite notoire, et appelé au boycott d’une manifestation culturelle franco-Israélienne. Son amie Bouteldja juge que Miss Provence était indigne de participer à Miss France, parce qu’elle avait un père israélo-italien. Elle trouve d’ailleurs d’une manière générale qu’on « ne peut pas être Israélien innocemment » et suggère d’envoyer tous les sionistes au Goulag.

C’est cette scélérate proche des pires ennemis de Juifs que soutient Annie Ernaux, qui n’a même pas l’excuse de l’ignorance.

Voir également:

Annie Ernaux reçoit le prix Nobel de littérature 
Julie Viers
Toute la culture
06 octobre 2022

Après un succès critique et public, Annie Ernaux est la première écrivaine française à recevoir le prix Nobel de littérature.

Un Nobel pour Ernaux

Ce jeudi 6 octobre l’Académie royale des sciences suédoise a attribué le prix Nobel de littérature à Annie Ernaux. 16ème écrivain français à être recomposé et 17ème femme à obtenir la plus haute distinction littéraire au monde. Annie Ernaux succède à l’écrivain tanzanien Abdelrazak Gurnah (2021) et à la poétesse américaine Louise Glück (2020). Elle est récompensée pour « le courage et l’acuité clinique avec laquelle elle découvre les racines, les éloignements et les contraintes collectives de la mémoire personnelle », a expliqué le jury Nobel. L’intéressée a réagi à la télévision suédoise en disant :

« Je considère que c’est un très grand honneur qu’on me fait et, pour moi, en même temps, une grande responsabilité, une responsabilité qu’on me donne en me donnant le prix Nobel […] c’est-à-dire de témoigner (…) d’une forme de justesse, de justice, par rapport au monde »

Né en 1940, Annie Ernaux connait aussi bien un succès critique que public. Elle a reçu le prix Renaudot en 1984 pour son roman La Place. Certains de ses ouvrages ont été adapté au cinéma comme L’Événement par Audrey Diwan en 2021. Les Années reste son plus grand succès, traduit en 2018 en anglais. Dans cette autobiographie à la troisième personne elle mêle,comme elle sait si bien le faire, l’individuel et le collectif.

Une oeuvre « entre la littérature, la sociologue et l’histoire »

C’est de cette manière que l’écrivaine caractérise son travail. À travers ses ouvrages à la fois autobiographiques et universels, Annie Ernaux tente l’élucider le réel, de mettre en avant une vérité sur l’existence dans une démarche presque sociologique. Cela se fait également à travers un style d’une grande netteté mais très plat, presque sec, clinique. Cette absence d’ornement est une forme d’exigence de sa part. C’est de cette manière qu’elle dépeint le monde contemporain sous toutes ses coutures. Dans sa biographie intitulée Annie Ernaux : le temps et la mémoire il est écrit qu’ « elle est attentive aussi bien aux grandes problématiques sociales – différence de classes, distinction socioculturelle, revendications féminines… – qu’aux catégories que l’art ou la pensée ont récemment portées à l’avant-scène – questions de la mémoire et du quotidien, de l’héritage et de la filiation. »

« Yvetot vaut Constantinople »

Dans une lettre à Louise Colet datant du 25 juin 1853, Gustave Flaubert écrit : « il n’y a pas en littérature de beaux sujets d’art, et […] Yvetot donc vaut Constantinople ». Tout se vaut, il n’y a pas de hiérarchisation possible à propos de ce qui fait art. Annie Ernaux a repris cette idée. À travers ses ouvrages elle place le non noble à côté du noble. L’avortement, le RER, les supermarchés sont placés sur le même pied d’égalité que les grands sujets comme le temps, la mémoire et l’oubli.

Native de Lillebonne en Seine-Maritime, elle a grandidans le café que tenaient ses parents à Yvetot. Très vite elle a pris conscience des hiérarchies sociales, des différents langages, des formes de domination mêmes les plus infimes. Grâce à ses études elle est devenue professeure agrégée de français. Mais le fait d’être une transfuge de classe a provoqué en elle de la honte, de la culpabilité, du regret que l’on retrouve dans ses romans. Ainsi dans Les armoires vides son héroïne autobiographique vit entre deux mondes antinomiques. D’une part son adolescence marquée par l’ignorance, la vulgarité des clients ivrognes. D’autre part les jeunes filles belles, libres et légères issues de la petite bourgeoisie qui fréquentent son école. L’académicien Anders Olsson a d’ailleurs souligné que « dans son œuvre, elle explore constamment l’expérience d’une vie marquée par de grandes disparités en matière de genre, de langue et de classe ».

Voir de même:

Annie Ernaux à l’école de Pierre Bourdieu : Le Jeune homme

Jacques Dubois

Annie Ernaux est décidément l’une des grandes romancières de notre temps, surtout lorsqu’elle prend des risques autobiographiques, ce qu’elle fit en plus d’une circonstance. C’est bien le cas avec Le Jeune homme que vient de publier Gallimard et qui suscitera sans doute plus d’une réaction de rejet chez certains lecteurs ou lectrices. C’est que la mise en scène d’elle-même au bras d’un très jeune homme, alors qu’elle est pleinement adulte, pourrait choquer.

Que l’on en juge : la liaison amoureuse qu’elle nous rapporte l’unit pendant deux ans en toute fin du XXe siècle à un étudiant qui était son cadet de trente ans et qui s’est épris d’elle de façon fervente ; de plus, ladite aventure va nous être narrée en juste 40 pages (dans la collection Blanche de Gallimard) avec force détails qui sont d’ailleurs de lecture plaisante.

Pour rappel, Ernaux est issue de la classe populaire. Or, l’âge adulte étant largement venu et s’accompagnant d’une aisance acquise via d’importants droits d’auteur, l’autrice se retrouve parfaitement bourgeoise, jusqu’à faire visiter à son jeune amant désargenté belles villes et belles plages aux quatre coins de l’Europe ; reste qu’entre les deux amants subsiste ce gap de trente ans parfois lourd à porter.

On serait tenté de dire que la présente fiction telle qu’elle fut vécue offre un caractère expérimental : qu’arrive-t-il lorsqu’une femme mûre se lie avec un « jeune » et se donne à voir à son bras en maints endroits — restaurants, plages ou autres — imitant les agissements de quantité de mâles adultes s’accompagnant de très jeunes femmes, parfois même de gamines ? Or, le bref roman que nous lisons est celui de la relation inverse, celui de la femme mûre au bras d’un jeune homme, qui ne peut guère que déclencher des « ça ne se fait pas » ou des « ça n’est pas permis ». Et la narratrice de noter : « Devant le couple que nous formions visiblement, les regards se faisaient impudents, frôlaient la sidération, comme devant un assemblage contre nature. Ou un mystère. Ce n’était pas nous qu’ils voyaient, c’était, confusément, l’inceste. » (p. 30). De fait, L’Œdipe façon Sophocle n’est pas loin, comme on peut voir.

Le deal dont aime à parler la romancière entre A et elle-même tient du retournement de situation. Elle fut une jeune fille issue de la classe populaire avec des manières et un parler propres à cette classe. Par les études et par son talent d’artiste, elle s’en est sortie. Elle peut s’afficher désormais avec un jeunot mais il est clair que ce n’est guère accepté d’une femme adulte et dominante, sauf à susciter des regards envieux chez des femmes de même âge et de condition semblable.

Nous pouvons dire qu’Ernaux est allée à l’école de Pierre Bourdieu, ce qu’elle a d’ailleurs fait, le lisant bien et beaucoup. À quelques endroits, elle relève des gestes et usages de son compagnon, gestes et conduites qu’elle connut elle-même en son jeune temps, chez elle ou chez ses pareilles. Ce que la romancière note avec une grande finesse qui confine par moments à la cruauté, faisant de son amant un « passé incorporé » : « Il était le porteur de la mémoire de mon premier monde. Agiter le sucre dans sa tasse de café pour qu’il fonde plus vite, couper ses spaghettis, détailler un pomme en petits morceaux piqués ensuite au bout du couteau, autant de gestes que je retrouvais en lui, de façon troublante. » (p. 21)

Que nombre de fictions puissent ainsi proposer d’excellentes leçons de sociologie, la littérature le sait mieux aujourd’hui et le donne à voir. Annie Ernaux excelle dans cette veine, pour notre plus grand plaisir. Son Jeune homme, qui est un roman-essai très réussi dans sa brièveté même, nous le dit à chaque page et l’on s’en réjouit.

Annie Ernaux, Le jeune homme, éditions Gallimard, mai 2022, 48 p., 8 € — Lire un extrait

Voir de plus:

Annie Ernaux s’interroge sur la polémique sur le hijab de course : les opposantes à cet accessoire n’ont-elles pas oublié la femme qui était derrière le voile ? N’ont-elles pas oublié la sororité ?

Annie Ernaux, Ecrivaine

Libération
13 mars 2019

Une fois de plus, on a frôlé l’affaire d’Etat, l’embrasement de la France comme naguère avec le burkini au motif qu’une entreprise française, Decathlon, a envisagé de commercialiser le hijab de course destiné aux filles et femmes musulmanes. Des bords de la droite et de l’extrême droite, du Modem, du Parti socialiste et de membres du gouvernement – des femmes notamment – ce fut à qui dénoncerait le plus fort ce funeste dessein. Le responsable de la communication de l’entreprise eut beau arguer que cette pièce de vêtement était destinée «à rendre le sport accessible pour toutes les femmes dans le monde», il y a eu consensus pour signifier tacitement que, en France, il en allait tout autrement, le port du voile contrevenant aux valeurs de la République. Des mails haineux et des menaces physiques à l’égard des vendeurs ont entraîné le retrait du projet par Decathlon et la réaction soulagée de Muriel Pénicaud, comme si la France venait d’échapper à un grand péril : «Heureusement qu’ils ont reculé.» A noter que personne ne s’est élevé contre la violence déployée à l’égard des employés de Decathlon, faute de pouvoir s’en prendre à celles qui portent le hijab.

Si quelques voix ont souligné la liberté d’une entreprise privée de vendre ce qu’elle veut, d’autres rappelé que c’est l’Etat qui est laïque et non pas les individus, lesquels ont le droit d’arborer les signes d’une pratique religieuse (la loi de 1905 n’a pas obligé les prêtres à enlever leur soutane ni les religieuses leur voile), il n’a pas été fait mention de cette violence infligée, une nouvelle fois, à une partie des femmes qui vivent, travaillent, étudient sur le sol français, qui sont une composante de notre société.

Violence, parce que sous couvert de défendre la liberté et l’égalité, dans les faits on tente de limiter le droit des femmes qui portent le hijab, ici, à faire du sport, là à chanter dans un télé-crochet (Mennel), à militer (Maryam Pougetoux), à accompagner des enfants en sortie scolaire (et se souvient-on de ce projet d’une sénatrice socialiste d’interdire le voile, dans leur domicile, aux assistantes maternelles ?), naguère à fréquenter les plages et se baigner. Bref, c’est de la vie collective qu’on cherche à les écarter.

Violence, parce que dans cet épisode qui les concerne, elles, au premier chef, nul, dans les médias, à ma connaissance, ne s’est avisé de leur donner la parole (1). Qu’avaient-elles à dire sur cette possibilité de pratiquer le sport conformément à leur croyance ? Qu’éprouvaient-elles à entendre les propos stigmatisants proférés tous azimuts ?

Tout se passe comme s’il n’y avait personne sous le «voile», pas d’être humain capable de réfléchir, de sentir, et de s’exprimer. La femme comme individu disparaît. On la réduit purement et simplement à un objet chargé, outre de sa signification musulmane – mais n’en doutons pas, à cause d’elle – d’un tombereau de symboles, soumission, archaïsme, étendard politique de l’islamisme, voire du jihad. En se référant à Simone de Beauvoir, on peut dire que sous le voile la femme n’est plus son corps, qu’il a disparu entièrement sous autre chose qu’elle (2).

Plus que d’autres épisodes, celui du Decathlon me laisse une impression boueuse, parce que j’ai entendu trop de femmes politiques s’insurger contre le hijab et pas assez défendre la liberté de le porter. Parce que, de plus en plus, lorsque je croise une femme en hijab dans le bus ou à l’hypermarché, je peux, me mettant à sa place, penser que j’ai, dans la France d’aujourd’hui, le visage de son exclusion. Je pose la question, celle-là même que l’on met en avant pour faire valoir la liberté d’un choix existentiel : pourquoi refuser d’accorder aux individus un droit qui ne retire rien aux autres ? Comment nous, femmes féministes, qui avons réclamé le droit à disposer de notre corps, qui avons lutté et qui luttons toujours pour décider librement de notre vie pouvons-nous dénier le droit à d’autres femmes de choisir la leur ? Où est la sororité qui a permis, par exemple, la fulgurante expansion du mouvement #MeToo ? L’empathie, la solidarité cessent dès qu’il s’agit des musulmanes en hijab : elles sont le continent noir du féminisme. Ou plutôt d’un certain féminisme qui fait la guerre à d’autres femmes au nom d’une laïcité devenue le mantra d’un dogme qui dispense de toute autre considération.

Si l’idée de me couvrir d’un voile – et plus encore celle que mes petites-filles le fassent – m’est profondément et intimement inimaginable, il me faut accepter que l’inverse, ne pas vouloir sortir sans hijab, puisse être vécu de la même manière absolue, intransigeante, quoi qu’il m’en coûte au regard de ce qu’est pour moi la liberté et une vie libre de femme. Qui suis-je pour obliger d’autres femmes à se libérer sans délai de la domination masculine ? Examiner loyalement son trajet personnel sous l’angle de la soumission et de la révolte à l’égard de celle-ci rabat l’orgueil et entame les certitudes. Je ne suis pas née féministe, je le suis devenue.

N’y a-t-il pas de quoi échanger entre nous sur les images de notre identité sexuelle, sur le contrôle du corps féminin, l’injonction de le dévoiler ou le cacher, l’impératif impossible de rester toujours jeune ? Briser l’ignorance réciproque. Se parler comme le font ces adolescentes, l’une voilée et l’autre pas, que l’on voit marchant et riant ensemble dans les rues et les centres commerciaux. J’entends déjà les rires condescendants sur ma naïveté, les arguments définitifs qu’on m’assènera. Ni rire, ni pleurer, ni haïr mais comprendre, je reste fidèle au principe de Spinoza. Vouloir comprendre le sens de la pratique du hijab, ici et maintenant, c’est ne pas le séparer de la situation dominée des immigrés en France, ni par ailleurs des bouleversements, des mutations, de l’anomie même, des sociétés occidentales actuelles. C’est reconnaître dans celle qui choisit de le porter la revendication visible d’une identité, la fierté des humiliés.

(1) Des femmes voilées ont écrit une tribune pour Libération.fr : Hijab de running : «Nous demandons à Decathlon de ne pas céder aux intimidations». (2) «La femme comme l’homme est son corps mais son corps est autre chose qu’elle», le Deuxième Sexe.

Voir encore:

Annie Ernaux : le néoféminisme, le voile et le renversement systématique

Samuel Piquet

Dans une tribune parue la semaine dernière dans Libération, la romancière Annie Ernaux revient sur la polémique autour du hijab de running et sur « l’embrasement de la France » qui s’ensuivit, selon ses propres mots. Pour Annie Ernaux, la violence, ce n’est pas de forcer certaines femmes à porter le hijab, ce n’est pas non plus de vouloir en affubler certaines fillettes, mais c’est de refuser la commercialisation d’un vêtement qui les enferme dans une identité. « Il n’a pas été fait mention de cette violence infligée, une nouvelle fois, à une partie des femmes qui vivent, travaillent, étudient sur le sol français, qui sont une composante de notre société », écrit-elle, affirmant ensuite que « c’est de la vie collective qu’on cherche à les écarter », et ne voyant pas combien l’emploi même des expressions « étudient sur le sol français » et « composante de notre société » met d’emblée ces femmes à part et fait d’elles des citoyennes de seconde zone.

Confondre citoyen lambda et représentant religieux

Comme lors de la polémique sur le burkini, il ne viendrait jamais à l’esprit de ces défenseurs du voile de se demander comment faisaient ces mêmes femmes avant que ces articles soient commercialisés, voire qu’ils existent. Si on les écoutait, on finirait par croire que jusqu’ici aucune Française de confession musulmane n’a jamais pu ni aller courir ni se baigner sur notre sol. « La loi de 1905 n’a pas obligé les prêtres à enlever leur soutane ni les religieuses leur voile », justifie Annie Ernaux, confondant allègrement citoyen lambda et représentant religieux.

La romancière déplore ensuite « que dans cet épisode qui les concerne, elles, au premier chef, nul, dans les médias, à [sa] connaissance, ne s’est avisé de leur donner la parole », comme si les citoyennes de confession musulmane étaient toutes les mêmes et avaient nécessairement le même avis sur le hijab de running, le voile et la religion en général. C’est fou comme à chaque argument d’Annie Ernaux on sent à la fois une profonde connaissance du sujet mais également la volonté d’éviter tout cliché, comme lorsqu’elle fait le vœu que les adultes puissent « échanger » sur le sujet, « se parler, écrit-elle, comme le font ces adolescentes, l’une voilée et l’autre pas, que l’on voit marchant et riant ensemble dans les rues et les centres commerciaux » : c’est beau comme une pub des Inconnus pour Benetton.

Mais Annie Ernaux ne pouvait pas s’arrêter là. Il fallait, comme tout bon article sur le sujet, rappeler à quel point la France est méchante et à quel point c’est elle qui cherche à instaurer un séparatisme et non pas ceux qui l’appellent de leurs vœux : « Parce que, de plus en plus, lorsque je croise une femme en hijab dans le bus ou à l’hypermarché, je peux, me mettant à sa place, penser que j’ai, dans la France d’aujourd’hui, le visage de son exclusion. » Par un de ces prodigieux renversements dont les défenseurs invétérés du voile ont le secret, ce seraient les contempteurs de ce fameux « bout de tissu » qui seraient responsables de la disparition de la femme sous son voile et de sa perte d’identité : « Tout se passe comme s’il n’y avait personne sous le « voile », pas d’être humain capable de réfléchir, de sentir, et de s’exprimer. La femme comme individu disparaît. On la réduit purement et simplement à un objet chargé, outre de sa signification musulmane – mais n’en doutons pas, à cause d’elle – d’un tombereau de symboles, soumission, archaïsme, étendard politique de l’islamisme, voire du jihad. »

« Pourquoi refuser d’accorder aux individus un droit qui ne retire rien aux autres ? », s’interroge ensuite la romancière. C’est vrai qu’il n’y a, sur la planète, aucune femme qui se bat pour avoir le droit d’enlever son voile. « Qui suis-je pour obliger d’autres femmes à se libérer sans délai de la domination masculine ? », demande-t-elle pour finir. Peut-être une citoyenne française héritière de la laïcité à la française, d’une laïcité qui a toujours refusé, contrairement aux pays anglo-saxons, de se soumettre au marché et qui a préféré défendre son modèle républicain, notamment l’égalité entre les hommes et les femmes.

Voir aussi:

Annie Ernaux : « Passion amoureuse et révolte politique, cela va de pair »

Honte sociale, lutte des classes, Mélenchon, sexe, écriture : à l’occasion de la parution de l’anthologie « Ecrire la vie », Rue89 a rencontré l’écrivain Annie Ernaux.

Blandine Grosjean

Elle est assise dans la pénombre d’un orage hivernal, au bureau de Gaston Gallimard, et de sa vie dont nous parlons, de sa colère immense d’être née de ces parents-là, de l’amour qui font tous ses livres depuis « Les Armoires vides », il semble que c’est la honte qui prend le dessus.

La honte sociale, elle s’en est vengée en écrivant : écrire ce n’était pas un désir, mais une volonté. Mais la honte d’avoir renié ses parents, de les avoir détestés d’être si vulgaires, sales, incultes et gauches avec leur amour, d’avoir quitté très tôt leur monde sans jamais appartenir à celui des autres (ceux qui avaient des salle de bains, des mères parfumées et un peu artificielles qui disaient « sensas »), elle ne s’en est pas défaite. Elle l’a fouillée avec une impudeur et une liberté totales.

Annie Ernaux est une écrivain engagée, une écrivain marxiste et féministe. Mais cela n’a aucun sens de la présenter ainsi, tant sa langue est sienne et intérieure. Les textes très intimes – sur l’avortement, l’aliénation amoureuse – qui ont suivi « Les Armoires vides » ou « La Place » ne l’ont jamais empêchée de cuver la révolte politique.

« Ecrire la vie » d’Annie Ernaux

« Ecrire la vie », que Gallimard publie dans la collection Quatro, regroupe l’œuvre littéraire d’Annie Ernaux, dans l’ordre de sa biographie, non de la publication de ses livres.

Il y a, pour ouvrir cette anthologie, une cinquantaine de pages où se superposent des extraits inédits de son journal et des photographies.

Avant de rentrer dans sa maison de banlieue qui ressemble aux villas de ces filles du Havre qu’elle haïssait, elle se plie docilement à la séance photo. Et remercie Audrey Cerdan (photographe de Rue89) de la traiter gentiment.

Rue89 : Vous vous voyez dans le métro avec le regard de l’enfant que vous étiez. Et vous n’aimez pas la femme élégante, cultivée que la fille d’épiciers d’Yvetot est devenue. Est-il donc impossible de se réconcilier ?

Annie Ernaux : Eh bien non, c’est pas possible. Je me dis que voilà, la coupure est à l’intérieur de moi. Ce sont deux mondes irréductibles. La lutte des classes est en moi. J’ai un mode de vie, une façon physique d’apparaître qui est celle de la classe dominante, je vais pas me le cacher. Mais je sais quelle était ma vision de petite fille, d’adolescente, et ce n’est pas réconciliable. Ma mémoire est dans un monde et ma vie est dans un autre et ça, c’est insupportable.

Voyez, ce matin je sors de chez moi pour prendre le RER, et je vois qu’une grosse maison se construit. Il faisait très froid. Je vois un garçon avec une brouette. Immédiatement, je n’ai pas besoin de penser, me revient que travailler de ses mains c’est dur, c’est très, très dur. J’ai vu mon père travailler de ses mains, et pourtant je viens là, à Gallimard. Il n’y a pas de réconciliation, sinon sur un plan politique. Mais intérieurement, ce n’est pas possible.

Vous sentez-vous « traître » à votre classe ?

Je vais pas dire que je me sens traître, mais j’ai tout de suite conscience qu’il y a des mondes ennemis, des classes sociales, qu’il y a de la liberté d’un côté et de l’aliénation de l’autre. Oui, j’ose employer ce terme marxiste, et on va pas me la faire « Mais non, il est très heureux cet homme qui fait des choses de ses mains. »

Et en continuant sur le chemin du RER, je me disais : mais pourquoi je pense toujours comme ça ? Ça sert à quoi d’avoir vu ce garçon, d’avoir pensé à ça ? Ça ne m’empêche pas de vous rencontrer, de parler, d’avoir l’usage de la parole, de proférer des choses révoltées. Mais il faut que ça aille au delà.

Est-ce qu’on s’échappe un jour du dimanche d’Yvetot, des dimanches d’une enfance ?

Le dimanche, c’est sans doute… Le dimanche ça dépasse le lieu, l’ennui, l’attente. C’est un trou le dimanche, c’est métaphysique le dimanche, c’est un leitmotiv de ce que j’écris. J’aimais beaucoup le mot dimanche quand j’étais petite fille et en même temps, ça a été très lié à des jours sombres, d’avoir l’impression de saisir le cœur du temps de la vie. J’ai commencé d’écrire un dimanche plusieurs fois.

C’est là où on devrait se poser toutes les questions possibles, car le travail s’arrête. Tout peut arriver le dimanche. Pendant longtemps il n’y a pas eu de loisirs. Aujourd’hui, les gens fuient. Noël approche et ils vont se précipiter dans les magasins pour éviter cet ennui du dimanche. Quand on fait la révolution, c’est pour qu’il y ait un dimanche, le grand dimanche, non ?

L’instruction, sortir de son milieu, acquérir les codes sociaux et physiques : la grande affaire de votre vie. Mais aujourd’hui, n’est-ce pas tout simplement l’argent qui anime les combats ?

Pas seulement. J’ai bien aimé le film de Guédiguian, « Les Neiges du Kilimandjaro ». Il a posé en des termes qui ne sont pas forcément les miens, avec une bonté qui est peut-être excessive (moi j’aurais préféré plus de dureté), cette question de la coupure entre ces jeunes dont les parents sont des petites gens, qui vraiment ont du mal à s’en sortir, et ceux qui sont des héritiers, qui possèdent la culture et les réseaux sociaux.

Qui, selon vous, porte politiquement les attentes, les désirs de ces petites gens ?

Personne, ou alors il faudrait dire, hélas, Marine Le Pen, mais on va pas dire ça… Le Front de Gauche, si, bien sûr, c’est lui seul. Je vais voter Front de Gauche, Mélenchon, car il reprend une parole, communiste mais pas seulement, qu’on n’entendait plus.

Vous dites que vous avez été une mauvaise enseignante. Qu’avez-vous transmis, si ce ne sont les lettres, socialement ? Le désir de s’élever, de s’en sortir ?

Dans votre question, je me pose moi une question. Quelle conscience avais-je de m’élever en étant bonne élève, en étant la meilleure à l’école ? D’où me venait cette certitude ? Il y avait des injonctions plutôt que des certitudes : « Si tu travailles bien en classe, tu seras mieux que tes parents, tu ne serviras pas au bistrot. »

Comme j’étais dans une école privée, il y avait aussi un autre discours : c’est le bon dieu qui m’avait donné l’intelligence, il fallait que j’en fasse quelque chose. C’était un discours valorisant dans le fond.

Quand j’ai commencé à enseigner, on avait un discours de l’inné, des dons. Certains sont faits pour réussir et d’autres, non. J’ai participé de cette croyance. Aujourd’hui, je pense que l’école est un instrument de promotion personnelle pour les classes intellectuelles supérieures, pas pour les autres.

Vous avez reconnu dans vos classes des filles ou des garçons qui vous ressemblaient ?

Absolument. Je ne faisais rien de particulier, seulement leur donner le plus de confiance possible en eux. Ça se marquait à l’oral, la maîtrise de l’oral c’est un marqueur d’origine sociale, la facilité de langage. J’ai eu la chance de commencer par des classes qu’on n’appelait pas encore « de relégation », des classes d’aide comptable, de secrétariat.

C’était un lycée classique-moderne-technique, dans une petite ville de 7 000 habitants, en Haute-Savoie, avec des élèves très difficiles, des classes de quarante. Et ça a vraiment été un grand choc. Le français pour eux n’était pas aussi important que la compta ou apprendre à taper. Et là, j’ai compris que la culture que je leur transmettais ne s’imposait pas à tous.

Et puis et puis il y avait ces sixièmes, où certains parlaient en patois savoyard. Il y avait beaucoup d’enfants d’ouvriers. J’ai vu le décalage immense avec les lycées de centre-ville de Lyon où j’avais fait mes stages. Il y a eu un retournement, moi aussi j’avais été une élève qui ne savait pas s’exprimer, ne comprenait pas les mots que les maîtresses utilisaient. J’ai écrit « Les Armoires vides » en étant professeur. Enseigner m’a vraiment donné envie d’écrire.

Dans votre vie, il y a quelque chose d’assez frappant pour moi, vous n’avez pas eu d’amies quand vous étiez jeunes.

Non…

Dans « L’Evénement », le récit de l’avortement, pas une amie, copine à qui vous confier. Vous passez trois mois de solitude totale.

Il faut se remettre dans les années d’avant Simone Veil, d’avant 68. C’était quelque chose de terriblement honteux, criminel. Ce n’est pas seulement mon cas personnel : la plupart du temps, les filles qui avaient recours, elles ne pouvaient pas l’ébruiter.

Dans tous vos textes et les parties de votre journal que vous publiez, il y a une première vraie copine du quartier dont vous vous éloignez dès l’adolescence, et ensuite, une ou deux filles qui partagent avec vous l’isolement, l’humiliation sociale.

Effectivement, mais tout de même, voyez, cette amie du collège qui est en photo dans le livre, nous nous nous sommes revues presque cinquante ans après, et c’est seulement à ce moment que nous avons tout dit de la honte. Et elle, elle avait encore plus honte, c’est seulement là qu’on parle, cinquante ans après. On aurait pu, mais on ne pouvait pas, c’est ça la question. Les dominants ils ont une complicité, ils ont les mêmes intérêts. Tandis que quand on est dominé, comme nous l’étions, sans sentiment de classe politique, on le cachait et on le taisait.

Elle était fille de paysan, moi d’épicier. On n’avait pas cette conscience de classe plus active que possédaient mes cousines filles d’ouvriers. Elles étaient plus agressives, plus revendicatives.

Vous en voulez à vos parents de vous avoir mise dans une institution privée où vous vous êtes retrouvée totalement isolée et différente des autres ?

Je leur en ai voulu après être sortie de ce pensionnat. Je voulais en sortir, je ne voulais surtout pas faire ma classe de philo dans cet établissement religieux.

Quand je suis arrivée au lycée de Rouen, la souffrance sociale que je vivais à Saint-Michel a continué, et s’est même aggravée, c’est ça qui était terrible. Rouen, c’était un lycée bourgeois dans une ville bourgeoise. Les professeurs étaient infiniment supérieurs à ceux de mon établissement précédent, en français, en histoire-géo n’en parlons pas, en physique. Vraiment, il régnait un état d’esprit tellement plus ouvert.

De l’autre côté, il y avait dans cette classe de philo une majorité de filles de la grande bourgeoisie de Rouen, trois filles de médecins, la fille du préfet. C’était impalpable, mais ça contredisait l’idéal égalitaire de l’école laïque publique. Elles ne disaient pas bonjour, elles formaient des petits groupes, je n’en étais pas.

A Rouen, j’ai eu une amie durant deux, trois ans, fille de représentant. Et là vous touchez quelque chose d’assez intime : elle ne m’a jamais invitée chez elle. Après, j’y ai pensé. Elle devait avoir une forme de honte, comme moi, mais moi je l’ai invitée chez moi.

Vous savez, c’est un sentiment de honte le sentiment de classe, de mon temps c’était très diffus, on éprouvait ça de façon solitaire, personnelle.

Très jeune, les garçons représentent une façon de conquérir cet autre monde, en tout cas de l’approcher et de s’emparer de ses codes.

Je ne pense pas que ça se soit passé comme ça. A l’âge où j’ai envie d’aller avec les garçons, il est évident que je ne veux pas aller avec un ouvrier. Je fais mon petit barème intérieur, je dois dire c’est assez stupide, je me fonde sur des critères nuls : la façon de s’habiller, de parler, pour m’apercevoir que ce sont de cruches. C’est vrai, je capte leurs codes, j’essaye de savoir si ça vaut le coup.

Ce qui n’était pas possible avec les amies, ce rapprochement, devient possible avec la sexualité ?

Jusqu’à un certain point. A une époque où on se marie, venant d’où je viens, il ne peut pas être question que j’épouse quelqu’un de bourgeois. Et pourtant, je le ferai quand même.

Devient-on orphelin de son père et de sa mère différemment ?

Ma mère, la perdre, c’est vraiment perdre quelque chose d’immense, son corps. C’est perdre une forme de double de soi, celle qui était en tant que femme avant moi, et ça se joue sur tous les plans, un plan charnel, le plan de la loi – ma mère était la loi : ce qu’il faut faire et pas faire, elle était comme Dieu. Elle est morte, Dieu est mort aussi.

Mon père, lui, représente ma classe sociale, la classe dont je suis issue. C’est quelqu’un qui portait le monde paysan, le monde auquel ma mère voulait échapper, et elle a tout fait pour y échapper. Mon père non, et il avait aussi une culture ouvrière. Très certainement il était animé par une haine de classe à l’égard de la bourgeoisie.

La honte qui le nourrissait, je la raconte. Un voyage-pèlerinage à Lourdes, une scène dans un restaurant où les gens riches du groupe sont bien servis car ils prennent le menu à la carte, et nous, personne ne prête attention à nous car nous sommes au menu. Il ressortait ça souvent, avec des mots d’une extrême violence sur les « bonnes femmes couvertes de bijoux ».

Etre orpheline de son père, c’est être dépositaire de cette haine de classe, encore plus.

Cela vous arrive de vous retrouver « au menu » dans un restaurant de Limoges ?

Je revis souvent des situations où je me sens exclue, alors que je ne le suis pas. C’est parce que je ne suis pas à ma place, je ne me sens pas à ma place, d’une façon ou d’une autre. Et maintenant, ça ne m’intéresse pas, je n’en souffre plus car ça ne m’intéresse pas d’appartenir à ce monde. Je n’ai jamais voulu en faire partie, sauf au moment où j’ai voulu y accéder. Mais à peine entrée, je n’ai eu de cesse de vouloir en sortir.

Vous dites : « Le luxe c’est de pouvoir vivre une passion. » Elle vous a éloignée d’une écriture politique, diriez-vous ?

J’écris ça à la fin de « Passion simple ». Au moment où je vis cette passion et où je l’écris, je suis également très engagée contre la guerre du Golfe. Mais oui, à un moment la vie amoureuse prend le dessus, dans l’écriture, mais pas dans la vie réelle. La passion amoureuse et la révolte politique, cela va de pair.

Et le sexe ?

La sexualité, l’usage de la sexualité, l’acte sexuel a une sorte de vertu pour moi de dégrisement, de vision froide, comme si on atteignait le cœur des choses, que ni le bien ni le mal n’existent. C’est cette expérience-là, et pour moi presque toujours c’était le désir d’écrire après, de façon violente.

L’acte sexuel permet d’accéder à la connaissance, que ça soit du bien ou du mal, peu importe.

Le dernier mot du livre est « sauver ». Sauver par l’écriture ?

Il n’y a pas que l’écriture qui sauve… J’ai fait partie de cette génération en 68 qui pensait : il faut faire table rase. Justement non, je crois qu’il faut transmettre. Par un mode de vie qui serait différent, qui ne soit pas dans l’urgence ni l’effacement permanent de ce qui vient de se passer, dans la consommation. Où les gens trouvent-ils le temps de réfléchir, de faire des liens ? On ne peut pas échapper à la politique et il faut y réfléchir.

Cette période que nous vivons, avant la présidentielle, ça me paraît nul comme période, et je crois que la majorité des gens le savent. Ça ne va rien changer, on s’étourdit avec ça, c’est une imposture. Entre Nicolas Sarkozy et François Hollande, je ne vois pas assez de différences.

Vous voterez Hollande au second tour ?

Je ne sais pas encore.

Très souvent, vous voyez, on se demande pourquoi est-ce qu’on vit comme ça. Pourquoi est-ce qu’on se laisse complétement avoir par les dimanches où on va tous se précipiter dans les magasins, on va profiter des bons de réduction, des promotions. Comment casser ça, comment trouver plus de plaisir à faire la révolution qu’à aller acheter dans les magasins le dimanche ?

Voir également:

Bourdieu : le chagrin

Annie Ernaux
Le Monde

05.02.02.

La manière dont la mort de Pierre Bourdieu a été annoncée et commentée dans les médias, le 24 janvier, à la mi-journée, était instructive. Quelques minutes en fin de journal, insistance – comme s’il s’agissait de l’alliance incongrue, désormais impensable, de ces deux mots – sur « l’intellectuel engagé ». Par-dessus tout, le ton des journalistes révélait beaucoup : celui du respect éloigné, de l’hommage distant et convenu. A l’évidence, par-delà le ressentiment qu’ils avaient pu concevoir vis-à-vis de celui qui avait dénoncé les règles du jeu médiatique, Pierre Bourdieu n’était pas des leurs. Et le décalage apparaissait immense entre le discours entendu et la tristesse, qui, au même moment, envahissait des milliers de gens, des chercheurs et des étudiants, des enseignants, mais aussi des hommes et des femmes de tous horizons, pour qui la découverte des travaux de Pierre Bourdieu a constitué un tournant dans leur perception du monde et dans leur vie.

Lire dans les années 1970 Les Héritiers, La Reproduction, plus tard La Distinction, c’était – c’est toujours – ressentir un choc ontologique violent. J’emploie à dessein ce terme d’ontologique : l’être qu’on croyait être n’est plus le même, la vision qu’on avait de soi et des autres dans la société se déchire, notre place, nos goûts, rien n’est plus naturel, allant de soi dans le fonctionnement des choses apparemment les plus ordinaires de la vie.

Et, pour peu qu’on soit issu soi-même des couches sociales dominées, l’accord intellectuel qu’on donne aux analyses rigoureuses de Bourdieu se double du sentiment de l’évidence vécue, de la véracité de la théorie en quelque sorte garantie par l’expérience : on ne peut, par exemple, refuser la réalité de la violence symbolique lorsque, soi et ses proches, on l’a subie.

Il m’est arrivé de comparer l’effet de ma première lecture de Bourdieu à celle du Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir, quinze ans auparavant : l’irruption d’une prise de conscience sans retour, ici sur la condition des femmes, là sur la structure du monde social. Irruption douloureuse mais suivie d’une joie, d’une force particulières, d’un sentiment de délivrance, de solitude brisée.

Cela me reste un mystère et une tristesse que l’œuvre de Bourdieu, synonyme pour moi de libération et de « raisons d’agir » dans le monde, ait pu être perçue comme une soumission aux déterminismes sociaux. Il m’a toujours semblé au contraire que, mettant au jour les mécanismes cachés de la reproduction sociale, en objectivant les croyances et processus de domination intériorisés par les individus à leur insu, la sociologie critique de Bourdieu défatalise l’existence. En analysant les conditions de production des œuvres littéraires et artistiques, les champs de luttes dans lesquelles elles surgissent, Bourdieu ne détruit pas l’art, ne le réduit pas, il le désacralise simplement, il en fait ce qui est beaucoup mieux qu’une religion, une activité humaine complexe. Et les textes de Bourdieu ont été pour moi un encouragement à persévérer dans mon entreprise d’écriture, à dire, entre autres, ce qu’il nommait le refoulé social.

Le refus opposé, avec une extrême violence parfois, à la sociologie de Pierre Bourdieu vient, me semble-t-il, de sa méthode et du langage qui lui est lié. Venu de la philosophie, Bourdieu a rompu avec le maniement abstrait des concepts qui la fonde, le beau, le bien, la liberté, la société, et donné à ceux-ci des contenus étudiés concrètement, scientifiquement. Il a dévoilé ce que signifiaient dans la réalité le beau quand on est agriculteur ou professeur, la liberté si l’on habite la cité des 3 000, expliqué pourquoi les individus s’excluent eux-mêmes de ce qui, de façon occulte, les exclut de toute façon.

Comme dans la philosophie et, le meilleur des cas, la littérature, c’est encore et toujours de la con- dition humaine qu’il s’agit, mais non d’un homme en général, des individus tels qu’ils sont inscrits dans le monde social. Et si un discours abstrait, au-dessus des choses, ou prophétique, ne dérange personne, il n’en est pas de même dès lors qu’on donne le pourcentage écrasant d’enfants issus de milieux dominants intellectuellement ou économiquement dans les grandes écoles, qu’on révèle de manière rigoureuse les stratégies du pouvoir, ici et maintenant aussi bien chez les universitaires (Homo academicus) que dans les médias.

Question de langage ; substituer, par exemple, à « milieux, gens, modestes » et « couches supérieures » les termes de « dominés » et « dominants », c’est changer tout : à la place d’une expression euphémisée et quasi naturelle des hiérarchies, c’est faire apparaître la réalité objective des rapports sociaux.

Le travail de Bourdieu, acharné comme Pascal à détruire les apparences, à rendre manifeste le jeu, l’illusion, l’imaginaire social, ne pouvait que rencontrer des résistances dans la mesure où il contient des ferments de subversion, où il débouche sur une transformation du monde, dont l’ouvrage qu’il a dirigé avec son équipe de chercheurs, le plus connu, montre la misère.

Si, avec la mort de Sartre, j’ai pu avoir le sentiment que quelque chose était achevé, intégré, que ses idées ne seraient plus actives, qu’il basculait, en somme, dans l’histoire, il n’en va pas de même avec Pierre Bourdieu. Si nous sommes tant à éprouver le chagrin de sa perte – j’ose, ce que je fais rarement, dire « nous », en raison de l’onde fraternelle qui s’est propagée spontanément à l’annonce de sa mort – nous sommes aussi nombreux à penser que l’influence de ses découvertes et de ses concepts, de ses ouvrages, ne va cesser de s’étendre. Comme ce fut le cas pour Jean-Jacques Rousseau, à propos de qui je ne sais lequel de ses contemporains s’insurgeait de ce que son écriture rendît le pauvre fier.

Voir encore:

Annie Ernaux, l’écrivain officiel

Il semble que la célébration de Mme Ernaux soit devenue obligatoire en France. Son dernier livre, Mémoire de fille, est unanimement salué par une critique béate. Le public suit. Les éditions Gallimard ont rassemblé son œuvre en un gros volume sous le titre: Ecrire la vie. La Pléiade est pour bientôt, le Nobel imminent, l’Académie s’impatiente, et ma fille l’étudie au lycée. Une suggestion à François Hollande: ouvrir le Panthéon aux vivants, spécialement pour Mme Ernaux. Seul Maxime Gorki a connu une gloire comparable, dans l’URSS des années 30. Il est permis de se méfier d’une telle sanctification collective.

Récapitulons: en un demi-siècle, Annie Ernaux a successivement écrit sur son père, sa mère, son amant, son avortement, la maladie de sa mère, son deuil, son hypermarché. Cette fois c’est sur son dépucelage raté durant l’été 1958, en colonie de vacances, quand elle s’appelait Annie Duchesne. L’événement est raconté à cinquante ans de distance avec un sérieux inouï. Ce qui est étonnant avec Mme Ernaux, c’est à quel point ses livres, qui ne cessent de revenir sur ses origines modestes, ne le sont pas. C’est l’histoire d’un écrivain qui s’est installé au sommet de la société en passant sa vie à ressasser son injustice sociale. Ce dolorisme des origines révèle en réalité une misère de l’embourgeoisement. C’est comme si elle refusait d’admettre qu’elle s’en est très bien sortie ; 2016 n’effacera jamais 1958.

Statufiée, Annie Ernaux prend son lecteur pour un abruti

Mme Ernaux invente la plainte qui frime, la lamentation sûre d’elle. C’est regrettable, car il y a des bribes à sauver dans ce galimatias autosatisfait: «C’était un été sans particularité météorologique» sonne très modianesque ; et cet autoportrait «au total une jolie fille mal coiffée» évoque Sagan. Mais Sagan n’aurait jamais ajouté: «Je la sais dans la solitude intrépide de son intelligence.» A chaque fois que Mme Ernaux trouve quelque chose de beau, elle le gâte par une explication de texte laborieuse. Autre exemple: «Elle attend de vivre une histoire d’amour» est une phrase charmante, qui contient tout, y compris la déception à venir. Pourquoi ajouter: «il faut continuer, définir le terrain – social, familial et sexuel» comme si l’on devait se farcir un commentaire composé du bac français? A force d’être statufiée, Annie Ernaux prend son lecteur pour un abruti. Elle annihile son talent en le noyant sous sa propre exégèse fascinée. On regrette l’écrivain qu’elle a failli être, le livre qu’elle a failli écrire, la légèreté qu’elle se refuse depuis cet été 1958.

Mémoire de fille, d’Annie Ernaux, Gallimard, 151 p., 15 €.

 

 

Voir par ailleurs:

Petit florilège de citations d’Annie Ernaux

Le temps commercial violait de plus belle le temps calendaire. C’est déjà Noël, soupiraient les gens devant l’apparition en rafale au lendemain de la Toussaint des jouets et des chocolats dans les grandes surfaces, débilités par l’impossibilité d’échapper durant des semaines à l’enterrement de la fête majeur qui oblige de penser son être, sa solitude et son pouvoir d’achat par rapport à la société – comme si la vie entière aboutissait un soir de Noël.

La recherche du temps perdu passait par le Web. […] La mémoire était devenue inépuisable, mais la profondeur du temps […] avait disparu. On était dans un présent infini.

L’anomie gagnait. La déréalisation du langage grandissait, comme un signe de distinction intellectuelle. Compétitivité, précarité, employabilité, flexibilité faisaient rage.

L’enregistrement hétéroclite, continu, du monde, au fur et à mesure des jours, passait par la télévision. Une nouvelle mémoire naissait.

L’entreprise était la loi naturelle, la modernité, l’intelligence, elle sauverait le monde.

Le discours du plaisir gagnait tout. Il fallait jouir en lisant, écrivant, prenant son bain, déféquant. C’était la finalité des activités humaines.

On avait le temps de désirer les choses, la trousse en plastique, les chaussures à semelles de crêpe, la montre en or. Leur possession ne décevait pas.

La honte ne cessait pas de menacer les filles. Leur façon de s’habiller et de se maquiller, toujours guettée par le trop : court, long, décolleté, étroit, voyant, etc., la hauteur des talons, leurs fréquentations, leurs sorties et leurs rentrées à la maison, le fond de leur culotte chaque mois, tout d’elles était l’objet d’une surveillance généralisée de la société.

Le silence était le fond des choses et le vélo mesurait la vitesse de la vie.

Les garçons et les filles étaient partout séparés. Les garçons, êtres bruyants, sans larmes, toujours prêts à lancer quelque chose, cailloux, marrons, pétards, boules de neige dure, disaient des gros mots, lisaient Tarzan et Bibi Fricotin. Les filles, qui en avaient peur, étaient enjointes de ne pas les imiter, de préférer les jeux calmes, la ronde, la marelle, la bague d’or.

La profusion des choses cachait la rareté des idées et l’usure des croyances.

Les jeunesses du monde donnaient de leurs nouvelles avec violence. Elles trouvaient dans la guerre du Vietnam des raisons de se révolter et dans les Cent Fleurs de Mao celles de rêver. Il y avait un éveil de joie pure, qu’exprimaient les Beatles. Rien qu’à les entendre, on avait envie d’être heureux. Avec Antoine, Nino Ferrer et Dutronc, la loufoquerie gagnait. Les adultes installés faisaient mine de ne rien voir.

Nous étions débordés par le temps des choses. Un équilibre tenu longtemps entre leur attente et leur apparition, entre la privation et l’obtention, était rompu.

Le progrès était dans l’horizon des existences. Il signifiait le bien-être, la santé des enfants, le savoir, tout ce qui tournait le dos aux choses noires de la campagne et à la guerre. Il était dans le plastique et le Formica, les antibiotiques et les indemnités de la sécurité sociale, l’eau courante sur l’évier et le tout- à-l’égout, les colonies de vacances, la continuation des études et l’atome. Il faut être de son temps, disait-on à l’envi, comme une preuve d’intelligence et d’ouverture d’esprit.

Parce que les étés finissaient pas se ressembler et qu’il était de plus en plus lourd de n’avoir souci que de soi, que l’injonction de “se réaliser” tournait à vide à force de solitude et de discussions dans les mêmes cafés, que le sentiment d’être jeune se muait en celui d’une durée indéfinie et morne, qu’on constatait la supériorité sociale du couple sur le célibataire, on tombait amoureux avec plus de détermination que les autres fois et, un moment d’inattention au calendrier Ogino aidant, on se retrouvait mariés et bientôt parents.

Un petit homme glacé, à l’ambition impénétrable, au nom pour une fois facile à prononcer, Poutine, avait remplacé l’ivrogne Eltsine et promettait de « buter les Tchétchènes jusque dans les chiottes ». La Russie n’apportait plus d’espoir ni de peur, rien d’autre qu’une désolation perpétuelle. Elle s’était retirée de notre imaginaire — que les Américains occupaient malgré nous, comme un arbre gigantesque étalant ses branches à la surface de la terre. Ils nous énervaient de plus en plus avec leur discours moral, leurs actionnaires et leurs fonds de pension, leur pollution de la planète et leur dégoût de nos fromages. Pour signifier la pauvreté foncière de leur supériorité, fondée sur les armes et l’économie, un mot les définissait usuellement : « arrogance ». Des conquérants sans idéal sinon le pétrole et les dollars. Leurs valeurs et leurs principes — ne compter que sur soi — ne donnaient d’espérance à personne d’autre qu’eux et nous rêvions d’« un autre monde ».

De prime abord c’était quelque chose qui ne pouvait être cru — comme le montrerait ultérieurement un film où l’on voit George W. Bush sans réaction, tel un enfant perdu, quand on lui annonce la nouvelle à l’oreille —, ni pensé, ni ressenti, juste regardé sur l’écran de télévision, encore et encore, les tours jumelles de Manhattan s’effondrant l’une après l’autre, en cet après-midi de septembre — qui était le matin à New York mais resterait toujours pour nous l’après-midi — comme si à force de voir les images cela allait devenir réel. On ne parvenait pas à sortir de la sidération, on en jouissait via les portables avec le maximum de gens.
Les discours et les analyses affluaient. La pureté de l’événement se dissipait. On se rebiffait contre la proclamation du Monde, « Nous sommes tous Américains ». D’un seul coup, la représentation du monde basculait cul par-dessus tête, quelques individus fanatisés venus de pays obscurantistes, juste armés de cutters, avaient rasé en moins de deux heures les symboles de la puissance américaine. Le prodige de l’exploit émerveillait. On s’en voulait d’avoir cru les États-Unis invincibles, on se vengeait d’une illusion. On se souvenait d’un autre 11 septembre et de l’assassinat d’Allende. Quelque chose se payait. Il serait temps ensuite d’avoir de la compassion et de penser aux conséquences. Ce qui comptait, c’était de dire où, comment, par qui ou quoi on avait appris l’attaque des Twin Towers. Les très rares à ne pas en avoir été informés le jour même conserveraient l’impression d’un rendez-vous manqué avec le reste du monde.
Et chacun cherchait ce qu’il était en train de faire juste à ce moment où le premier avion avait touché la tour du World Trade Center, que des couples s’étaient jetés dans le vide en se tenant par la main. Il n’y avait aucun rapport entre les deux, sinon d’avoir été vivant en même temps que les trois mille êtres humains qui allaient mourir mais l’ignoraient le quart d’heure d’avant. En nous souvenant, j’étais chez le dentiste, sur la route, chez moi à lire, dans cet ahurissement de la contemporanéité on saisissait la séparation des gens sur la terre et notre lien dans une identique précarité. Et l’ignorance où l’on était en regardant un tableau de Van Gogh au musée d’Orsay de ce qui se passait à cette seconde à Manhattan était celle du moment de notre propre mort. Cependant, au milieu de l’écoulement insignifiant des jours, cette heure qui contenait à la fois les tours explosées du World Trade Center et un rendez-vous chez le dentiste ou le contrôle technique d’une voiture était sauvée.
Le 11 septembre refoulait toutes les dates qui nous avaient accompagnés jusqu’ici. De la même façon qu’on avait dit « après Auschwitz », on disait « après le 11 septembre », un jour unique. Ici commençait on ne savait pas quoi. Le temps aussi se mondialisait.
Plus tard, quand nous penserons à des faits que, après hésitation, on situera en 2001 — un orage à Paris le week-end du 15 août, une tuerie à la Caisse d’épargne de Cergy-Pontoise, le Loft, la parution de La Vie sexuelle de Catherine M. —, on sera surpris de devoir les placer avant le 11 septembre, frappés de constater que rien ne les distinguait de ceux qui avaient eu lieu après, en octobre ou novembre. Ils avaient repris leur flottement dans le passé et leur liberté par rapport à un événement dont il fallait bien admettre maintenant qu’on ne l’avait pas réellement vécu.
Sans avoir le temps de réfléchir on entrait dans la peur, une force obscure s’était infiltrée dans le monde, prête aux actes les plus atroces sur tous les points du globe, des enveloppes remplies d’une poudre blanche tuaient leurs destinataires, Le Monde titrait « La guerre qui vient ». Le président des États-Unis, George W. Bush, falot fils du précédent, élu de façon ridicule après d’interminables recomptages de voix, proclamait la guerre des civilisations, du Bien contre le Mal. Le terrorisme avait un nom, Al Qaida, une religion, l’islam, un pays, l’Afghanistan. Il ne fallait plus dormir, être en alerte jusqu’à la fin des temps. L’obligation d’endosser la peur des Américains refroidissait la solidarité et la compassion. On se gaussait de leur incapacité à attraper Ben Laden et le mollah Omar, évaporé à motocyclette.
La représentation du monde musulman se retournait. Cette nébuleuse d’hommes en robe et de femmes voilées comme des saintes vierges, de chameliers, danses du ventre, minarets et muezzin, passait de l’état d’objet lointain, pittoresque et arriéré, à celui de force moderne. Les gens peinaient à unir modernité et pèlerinage à La Mecque, fille en tchador et préparation d’une thèse à l’université de Téhéran. On ne pouvait plus oublier les musulmans. Un milliard deux cents millions.
(Le milliard trois cents millions de Chinois sans croyance autre qu’en l’économie qui turbinaient à la fabrication des choses bon marché à destination de l’Occident n’étaient que silence lointain.)
La religion revenait mais ce n’était pas la nôtre, celle à laquelle on ne croyait plus, qu’on n’avait pas voulu transmettre, qui restait au fond la seule légitime, la meilleure s’il fallait classer. Celle dont la dizaine de chapelet, les cantiques et le poisson le vendredi faisaient partie du musée de l’enfance, Je suis chrétien, voilà ma gloire.
La distinction entre les « Français de souche » — c’était tout dire, l’arbre, la terre — et ceux « issus de l’immigration » ne bougeait pas. Quand le président de la République dans une allocution évoquait « le peuple français » il allait de soi que c’était une entité — généreuse, au-dessus de tout soupçon xénophobe — charriant Victor Hugo, la prise de la Bastille, les paysans, les instituteurs et les curés, l’abbé Pierre et de Gaulle, Bernard Pivot, Astérix, la mère Denis et Coluche, les Marie et les Patrick. Il n’incluait pas Fatima, Ali et Boubacar, ceux qui se servaient dans le rayon halal des grandes surfaces et faisaient le ramadan. Encore moins les « jeunes des quartiers » dont la capuche rabattue sur la tête, la démarche nonchalante paraissaient les signes assurés de leur sournoiserie et de leur paresse, les prolégomènes sûrs d’un mauvais coup. De façon obscure, ils étaient les indigènes d’une colonie intérieure sur laquelle on n’avait plus de pouvoir.
« Le langage construisait avec constance la partition entre nous et eux, les circonscrivait en « communautés » dans les « quartiers », sur des « territoires de non-droit » livrés au trafic de drogue et aux « tournantes », les ensauvageait. Les Français sont inquiets, affirmaient les journalistes. D’après les sondages — qui dictaient les émotions — l’insécurité était le premier souci des gens. Elle avait la figure inavouée d’une population basanée de l’ombre et de hordes rapides à délester les honnêtes gens de leur portable. »

Annie Ernaux (Les Années, 2008)

Les parents d’un enfant mort ne savent pas ce que leur douleur fait à celui qui est vivant. Annie Ernaux (L’Autre fille, 2011)

Quelquefois, je me disais qu’il passait peut-être toute une journée sans penser une seconde à moi. Je le voyais se lever, prendre son café, parler, rire, comme si je n’existais pas. Ce décalage avec ma propre obsession me remplissait d’étonnement. Comment était-ce possible. Mais lui-même aurait été stupéfait d’apprendre qu’il ne quittait pas ma tête du matin au soir. Il n’y avait pas de raison de trouver plus juste mon attitude ou la sienne. En un sens, j’avais plus de chance que lui. Annie Ernaux (Passion simple, 1991)

J’allais vers eux avec mon petit bagage, les conversations des filles, des romans, des conseils de l’écho de la mode, des chansons, quelques poèmes de Musset et une overdose de rêves, Bovary ma grande soeur. » Annie Ernaux (La femme gelée, 1981)

Ecrire, c’est d’abord ne pas être vu. Annie Ernaux (L’Occupation, 2002)


Guerre d’Ukraine: C’est le djihad final ! (After Lenin’s final struggle, Hitler’s kampf and Islam’s jihad, will Putin’s nuclear-armed pan-Slavism bring the world the ultimate holy war ?)

30 septembre, 2022

Putin listens to Russian Orthodox Patriarch Kirill during the Easter service in the Christ the Savior Cathedral in Moscow, ahead of the constitutional changes that would allow him to extend his rule until 2036 ( Apr 28, 2019)

Poutine déclare la guerre sainte au « satanisme » occidental
Gardez-vous des faux prophètes. Ils viennent à vous en vêtements de brebis, mais au dedans ce sont des loups ravisseurs. (…) C’est donc à leurs fruits que vous les reconnaîtrez. Jésus (Mat 7: 15-20)
Ne croyez pas que je sois venu apporter la paix sur la terre; je ne suis pas venu apporter la paix, mais l’épée. Car je suis venu mettre la division entre l’homme et son père, entre la fille et sa mère, entre la belle-fille et sa belle-mère; et l’homme aura pour ennemis les gens de sa maison. Jésus (Matthieu 10: 34-36)
Vous entendrez parler de guerres et de bruits de guerres: gardez-vous d’être troublés, car il faut que ces choses arrivent. (…) Une nation s’élèvera contre une nation, et un royaume contre un royaume, et il y aura, en divers lieux, des famines et des tremblements de terre. Tout cela ne sera que le commencement des douleurs. (…) Cette bonne nouvelle du royaume sera prêchée dans le monde entier, pour servir de témoignage à toutes les nations. Alors viendra la fin. Jésus (Matthieu 24 : 6-8)
Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis. Jésus (Jean 15: 13-20)
J’annonce au monde entier, sans la moindre hésitation, que si les dévoreurs du monde se dressent contre notre religion, nous nous dresserons contre leur monde entier et n’auront de cesse avant d’avoir annihilé la totalité d’entre eux. Ou nous tous obtiendrons la liberté, ou nous opterons pour la liberté plus grande encore du martyre. Ou nous applaudirons la victoire de l’Islam dans le monde, ou nous tous irons vers la vie éternelle et le martyre. Dans les deux cas, la victoire et le succès nous sont assurés. Ayatollah Khomeiny
Le peuple a fait son choix (…) c’est là leur droit, leur droit inaliénable, inscrit dans l’article premier de la Charte des Nations Unies, l’égalité des droits et de l’autodétermination des peuples. Je le répète  : il s’agit d’un droit inaliénable des peuples. (….) C’est ici, en Nouvelle Russie, qu’ont lutté Rumjancev, Suvorov et Ušakov. C’est ici que Catherine II et Potëmkine ont fondé de nouvelles villes. C’est ici que nos grands-pères et arrière-grands-pères se sont battus jusqu’à la mort pendant la Seconde Guerre mondiale. Nous n’oublierons jamais les héros du «  Printemps Russe  », ceux qui ont refusé le coup d’État néonazi dans l’Ukraine de 2014, ceux qui ont perdu la vie pour le droit de parler leur langue, de conserver leur culture, leurs traditions, leur foi, pour le droit même de vivre. Nous n’oublierons jamais les combattants du Donbass, les martyrs de la «  Khatyn d’Odessa  », les victimes des attentats inhumains orchestrés par le régime de Kiev. Nous commémorons les volontaires et les miliciens, les civils, les enfants, les femmes, les vieillards, les Russes, les Ukrainiens, des gens des nationalités les plus diverses  (…) Je vous demande d’observer une minute de silence en leur mémoire. (…) Derrière ce choix de millions d’habitants des Républiques populaires de Donetsk et Lougansk, des districts de Zaporojie et Kherson, se lisent à la fois notre futur commun et notre histoire millénaire. Les populations ont transmis ce lien spirituel à leurs enfants et leurs petits-enfants. Malgré toutes les épreuves, ils ont transmis leur amour de la Russie à travers les âges. Personne ne pourra détruire ce sentiment qui nous habite. C’est la raison pour laquelle les anciennes générations et les plus jeunes, ceux qui sont nés après l’effondrement tragique de l’URSS, ont voté d’une seule voix pour notre unité, pour notre avenir commun. En 1991 (…) sans aucune considération pour la volonté des citoyens ordinaires, les représentants de l’élite du parti de l’époque ont pris la décision de dissoudre l’URSS. Du jour au lendemain, les gens se sont retrouvés arrachés à leur patrie. Notre communauté nationale a été déchirée, démantelée à vif, ce qui s’est soldé par une catastrophe nationale. (…) Pendant huit longues années, les habitants du Donbass ont été soumis au génocide, aux bombardements, au blocus. (…) y compris pendant les référendums, le régime de Kiev a menacé de représailles et de mort les enseignants et les femmes qui officiaient dans les commissions électorales, intimidant des millions de personnes venues exprimer leur volonté.  (…) Nous appelons le régime de Kiev à un cessez-le-feu immédiat, à mettre fin à cette guerre qu’il a déclenchée en 2014 et à revenir à la table des négociations. Nous y sommes prêts, comme nous l’avons signalé à de nombreuses reprises. En revanche, la décision des peuples de Donetsk, Lougansk, Zaporojie et Kherson n’est pas discutable. Leur décision a été prise et la Russie ne la trahira pas. Les autorités actuelles de Kiev doivent traiter cette libre expression de la volonté d’un peuple avec respect, et pas autrement. C’est le seul chemin possible vers la paix. Nous défendrons notre terre avec toutes nos forces et par tous les moyens à notre disposition. Nous ferons tout ce qui est en notre pouvoir pour garantir la sécurité de nos concitoyens. Telle est la grande mission libératrice de notre nation. (…) Je veux m’adresser aujourd’hui aux soldats et aux officiers qui participent à l’opération militaire spéciale (…) Je veux m’adresser à eux, à leur famille, à leurs épouses et à leurs enfants pour leur dire contre qui, contre quel genre d’ennemi notre peuple se bat, pour leur dire qui précipite le monde dans de nouvelles guerres et de nouvelles crises, retirant un profit sanglant de toute cette tragédie. Nos compatriotes, nos frères et nos sœurs d’Ukraine, cette partie intégrante de notre nation unie, ont vu de leurs propres yeux le sort que les sphères dirigeantes du soi-disant Occident réservent à l’humanité entière. Ici, elles ont enfin tombé les masques et révélé leur vraie nature. Après la chute de l’Union soviétique, l’Occident a décidé que le monde entier, que chacun de nous devait supporter à jamais ses diktats. En 1991, l’Occident s’imaginait que la Russie ne se relèverait jamais de ces bouleversements et s’effondrerait d’elle-même. Ils y ont presque réussi. Nous gardons en mémoire les années 1990, ces années terribles, de faim, de froid et de désespoir. Mais la Russie a survécu. Elle renaît, se renforce, réclame à nouveau la place qui lui revient dans le monde. (…) Ils ne seront pas en paix tant qu’il existera un pays si grand, si considérable, avec son territoire, ses richesses naturelles, ses ressources, son peuple qui ne sait pas et ne saura jamais vivre sous les ordres de quelqu’un d’autre. L’Occident est prêt à tout pour conserver ce système néocolonial qui lui permet de parasiter, de dépouiller le monde grâce à la puissance du dollar et de la technologie, de percevoir un véritable tribut de l’humanité tout entière, de jouir de la principale source de richesse indue  : la rente de l’hégémon. La préservation de cette rente est leur principale motivation, leur motivation réelle, fruit de la pure avidité. C’est la raison pour laquelle ils ont intérêt à la dé-souverainisation systématique. Ainsi s’expliquent leurs agressions d’États indépendants, de valeurs traditionnelles et de cultures authentiques, leurs tentatives de saper les processus internationaux et interrégionaux, les nouvelles monnaies globales et les nouveaux pôles de développement technologique qui échappent à leur contrôle. Il est capital pour eux que tous les États abandonnent leur souveraineté au profit des États-Unis. (… Je veux souligner une fois encore que ce sont leur cupidité insatiable et leur désir de maintenir leur pouvoir illimité qui sont la véritable raison de cette guerre hybride que l’«  Occident collectif  » mène contre la Russie. Ils ne veulent pas nous voir libres  ; ils rêvent que nous soyons une colonie. Ils ne veulent pas collaborer sur un pied d’égalité  ; ils rêvent de pillage. Ils ne veulent pas que nous soyons une société libre, mais une foule d’esclaves sans âme. (…) L’Occident mise sur son impunité, sur sa capacité à tout se permettre. (…) Les accords de sécurité stratégique ont filé droit à la poubelle  ; les conventions conclues au plus haut niveau politique ont été déclarées fictives  ; les promesses les plus fermes de ne pas étendre l’OTAN vers l’Est, arrachées fut un temps par nos anciens dirigeants, se sont révélées un mensonge immonde  ; les traités sur les forces nucléaires à portée intermédiaire ont été unilatéralement abrogés sous des prétextes fantaisistes. Mais de tous les côtés, on n’entend que  : «  L’Occident incarne l’état de droit, fondé sur des règles  ». D’où viennent-elles  ? Qui en a jamais vu la couleur  ? Qui y a consenti  ? Écoutez, ce ne sont que des absurdités, un mensonge absolu, des doubles ou des triples standards. Ils doivent nous prendre pour des imbéciles. La Russie est une grande puissance millénaire, un pays-civilisation qui ne vivra jamais sous le joug de ces règles truquées, faussées. C’est bien le soi-disant Occident qui a piétiné le principe de l’inviolabilité des frontières et qui décide maintenant, selon son bon vouloir, qui a le droit à l’autodétermination et qui ne l’a pas, qui en est digne et qui ne l’est pas. On ignore à quel titre ils agissent ainsi, qui leur en a donné le droit, sinon eux-mêmes. (…) L’Occident n’a aucun droit moral à distribuer les bons points, ni à prononcer le moindre mot sur la liberté de la démocratie. Ils ne l’a pas et il ne l’a jamais eu. Les élites occidentales ne se contentent pas de nier souveraineté des nations et le droit international. Leur hégémonie présente clairement les traits d’un totalitarisme, d’un despotisme, d’un apartheid. Avec insolence, ils divisent le monde entre, d’un côté, leurs vassaux, les pays soi-disant civilisés, et de l’autre le reste de la planète, ceux que des racistes occidentaux voudraient inscrire sur la liste des barbares et des sauvages. Des étiquettes mensongères comme «  État voyou  » ou «  régime autoritaire  » sont stigmatiser des peuples et des États entiers, ce qui n’est pas nouveau. Il n’y a rien de nouveau là-dedans, parce que les élites occidentales sont restées ce qu’elles étaient  : colonialistes. Elles discriminent et divisent les peuples entre la «  première classe  » et «  le reste  ». Nous n’avons jamais souscrit et ne souscrirons jamais à ces formes de nationalisme politique et de racisme. Est-ce autre chose que du racisme qui, sous la forme de la russophobie, se répand aujourd’hui dans le monde entier  ? Que peut bien être, sinon du racisme, cette conviction inébranlable de l’Occident que sa civilisation et sa culture néolibérale sont le modèle indépassable pour le reste du monde  ? «  Qui n’est pas avec nous est contre nous  ».  (…) Il n’est pas jusqu’à la responsabilité de leurs propres crimes historiques que les élites occidentales rejettent sur les autres, exigeant à la fois de leurs citoyens et des autres peuples qu’ils se repentent de ce à quoi ils n’ont jamais contribué, par exemple, la période des conquêtes coloniales. Il est bon de rappeler à l’Occident qu’il a commencé sa politique coloniale dès l’époque du Moyen Âge, avant que se développe la traite mondiale des esclaves, le génocide des tribus indiennes en Amérique, le pillage de l’Inde, de l’Afrique, les guerres de l’Angleterre et de la France contre la Chine, qui l’ont obligée à ouvrir ses ports au commerce de l’opium. Ce qu’ils ont fait, c’était de rendre des peuples entiers accros aux drogues, d’exterminer délibérément des groupes ethniques entiers pour leurs terres et leurs ressources, de pratiquer une véritable chasse à l’homme, comme on chasse des bêtes. Tout cela est contraire à la nature même de l’humain, à la vérité, à la liberté et à la justice. Pour notre part, nous sommes fiers qu’au XXe siècle, ce soit précisément notre pays qui ait pris la tête du mouvement anticolonial, lequel a offert à de nombreux peuples du monde la possibilité de se développer, de réduire la misère et les inégalités, de vaincre la faim et les maladies. Je tiens à souligner que l’un des motifs de la russophobie pluriséculaire, de l’évidente animosité de ces élites occidentales vis-à-vis de la Russie, vient justement du fait que nous ayons refusé de nous laisser dépouiller à l’époque de la conquête coloniale et que nous ayons forcé les Européens à commercer avec nous pour notre bénéfice mutuel. Nous y sommes parvenus grâce à la création en Russie d’un État centralisé, qui s’est développé et consolidé à partir des hautes valeurs morales de l’orthodoxie, de l’islam, du judaïsme et du bouddhisme, mais aussi d’une culture et d’une langue russes ouvertes à tous. D’innombrables plans d’invasion de la Russie ont été échafaudés. On a tenté de profiter du temps des troubles du début du XVIIe siècle et des bouleversements qui ont suivi la Révolution de 1917, mais sans succès. Ce n’est qu’à la fin du XXe siècle, lorsque cet État s’est effondré, qu’ils ont finalement réussi à mettre la main sur les richesses de la Russie. Ils nous qualifiaient alors d’amis et de partenaires mais, dans les faits, ils nous traitaient comme une colonie  : des milliers de milliards de dollars ont été siphonnés du pays par toutes sortes de machinations.  (…) Les pays occidentaux clament depuis des siècles qu’ils apportent la liberté et la démocratie aux autres nations. C’est exactement le contraire. Au lieu de la démocratie, ils apportent la répression et l’exploitation  ; au lieu de la liberté, l’asservissement et l’oppression. L’ordre mondial unipolaire est intrinsèquement anti-démocratique et non-libre, menteur et hypocrite de bout en bout. Les États-Unis sont le seul pays du monde à avoir fait usage par deux fois de l’arme nucléaire, lorsqu’ils ont détruit les villes japonaises d’Hiroshima et de Nagasaki. D’ailleurs, en agissant ainsi, ils ont créé un précédent. Je rappelle que les États-Unis, avec l’aide des Britanniques, ont réduit à l’état de ruines Dresde, Hambourg, Cologne et nombre d’autres villes allemandes pendant la Seconde Guerre mondiale sans aucune nécessité militaire  : ils l’ont fait ostensiblement et, je le répète, sans aucune nécessité militaire. Leur unique objectif, comme dans le cas des bombardements nucléaires au Japon, était d’intimider notre pays et le reste du monde. Les États-Unis ont laissé une trace épouvantable dans la mémoire des peuples de Corée et du Vietnam par leurs «  tapis de bombes  » barbares, l’usage du napalm et des armes chimiques. Aujourd’hui encore, ils occupent encore de facto l’Allemagne, le Japon, la République de Corée et encore d’autres pays, tout en les appelant cyniquement des égaux et des alliés. Écoutez, je me demande bien de quel genre d’alliance il peut s’agir. Le monde entier sait que les dirigeants de ces pays sont espionnés, que leurs chefs d’État sont mis sur écoute non seulement à leur bureau, mais à leur domicile. C’est une véritable honte. Une honte pour ceux qui agissent ainsi et une honte pour ceux qui, comme des esclaves, avalent ces impertinences en silence et servilement. Ils parlent de solidarité euro-atlantique pour qualifier les ordres, les cris brutaux et insultants qu’ils adressent à leurs vassaux  ; ils parlent de noble recherche médicale pour qualifier le développement d’armes biologiques et les expérimentations sur des sujets vivants, notamment en Ukraine. Ce sont bien leurs politiques dévastatrices, leurs guerres et leurs pillages qui ont provoqué le considérable essor des flux migratoires actuels. Des millions de personnes endurent les pires privations, les pires abus, et meurent par milliers en essayant de rejoindre l’Europe. Aujourd’hui, ils exportent du blé d’Ukraine. Où va ce blé, sous le prétexte de «  garantir la sécurité alimentaire des pays les plus pauvres du monde  »  ? Où va-t-il  ? Tout va dans ces mêmes pays d’Europe. Seuls 5 % sont partis dans les pays pauvres. Voilà un nouvel exemple d’escroquerie et de mensonge éhonté. Dans les faits, l’élite américaine se sert de la tragédie que vivent ces personnes pour affaiblir ses rivaux, pour détruire les États-nations. Cela vaut également pour l’Europe, pour l’identité de pays comme la France, l’Italie, l’Espagne, et d’autres nations à l’histoire multiséculaire. Washington exige toujours plus de sanctions pour la Russie, et les politiciens européens, dans leur majorité, acceptent docilement. Ils ne saisissent pas bien que les États-Unis, en poussant l’Union Européenne à renoncer entièrement aux ressources russes, notamment énergétiques, sont en réalité en train de provoquer la désindustrialisation de l’Europe et de s’emparer du marché européen. Bien sûr, elles en ont conscience, ces élites européennes, elles en ont conscience mais préfèrent servir les intérêts d’une autre nation. Ce n’est même plus une marque de servilité, mais une véritable trahison de leurs propres peuples.  (…) Cependant, les sanctions ne suffisent plus aux Anglo-Saxons. Ils recourent maintenant au sabotage – cela semble incroyable, mais c’est un fait – en faisant sauter les gazoducs internationaux de «  Nord Stream  », qui passent au fond de la mer Baltique, ruinant du même coup l’infrastructure énergétique de l’Europe tout entière. Chacun sait qui en bénéficie. (…) Le diktat américain est fondé sur la force brute, sur la loi du plus fort. Il est parfois joliment emballé, parfois sans fioriture, mais le fond est le même  : c’est la loi du plus fort. D’où le déploiement et l’entretien de centaines de bases militaires aux quatre coins du monde, l’expansion de l’OTAN et les tentatives de former de nouvelles alliances militaires comme l’AUKUS ou d’autres encore  : c’est ainsi qu’on cherche activement à créer une alliance militaire et politique entre Washington, Séoul et Tokyo. Tous les États qui possèdent ou aspirent à posséder une véritable souveraineté stratégique et qui sont en mesure de contester l’hégémonie occidentale sont automatiquement déclarés ennemis. (…) Les élites occidentales présentent leurs plans néocoloniaux d’une manière tout aussi hypocrite, en agitant des prétentions pacifistes, en parlant d’«  endiguement  », et ces mots-clefs sournois se retrouvent d’une stratégie à l’autre alors qu’en réalité ils ne signifient qu’une seule chose  : saper tous les centres de pouvoir souverains. On nous a ainsi parlé de l’endiguement de la Russie, de la Chine, de l’Iran. J’imagine que d’autres pays d’Asie, d’Amérique Latine, d’Afrique, du Proche-Orient, ainsi que des partenaires et alliés actuels des États-Unis, sont les prochains sur la liste. Nous le savons bien  : lorsque quelque chose leur déplaît, ils sont prêts à imposer des sanctions à leurs propres alliés – tantôt à telle ou telle banque  ; tantôt à telle ou telle entreprise. (…) Ils ont noyé la vérité dans un océan de mythes, d’illusions et de faux, en pratiquant une propagande extrêmement agressive, en mentant comme Goebbels. Plus le mensonge est gros, plus on y croit – c’est ainsi qu’ils fonctionnent, en suivant ce principe. Mais on ne peut pas nourrir les populations avec des dollars et des euros imprimés sur des billets de banque. On ne peut pas les nourrir avec du papier-monnaie, on ne peut pas chauffer un foyer avec la capitalisation aussi virtuelle et que surévaluée des réseaux sociaux occidentaux. Tout ce dont je vous parle est de la plus haute importance, mais il faut insister sur ce dernier point. On ne peut nourrir personne avec du papier, il faut de la nourriture  ; ces capitalisations surévaluées ne peuvent chauffer personne, il faut de l’énergie. C’est pourquoi les dirigeants européens en sont réduits à convaincre leurs concitoyens de manger moins, de se laver moins souvent, de s’habiller plus chaudement à la maison. Et ceux qui commencent à se poser les bonnes questions – «  Pourquoi en serait-il ainsi  ?  » – sont immédiatement déclarés ennemis, extrémistes et radicaux. Ils retournent la situation contre la Russie en disant  : «  Vous voyez, c’est la source de tous nos malheurs  ». Des mensonges, encore une fois. (…) Les gains de la Seconde Guerre mondiale ont permis aux États-Unis de surmonter enfin les conséquences de la Grande Dépression et de devenir la première économie mondiale, de soumettre la planète entière à la puissance du dollar en tant que monnaie de réserve globale. C’est largement en s’appropriant les restes et les ressources de l’Union soviétique en déliquescence que l’Occident a surmonté la crise qui s’est aggravée dans les années 1980.  (…) Désormais, pour sortir de ce nouveau nœud de contradictions, il leur faut à tout prix briser la Russie et les autres États qui choisissent une voie souveraine de développement, afin de piller de nouvelles richesses et de colmater ainsi leurs propres vides. Si cela ne se passe pas ainsi, je n’exclus pas l’idée qu’ils tentent de provoquer l’effondrement total du système pour se dédouaner de leurs responsabilités, ou encore, Dieu nous en garde, qu’ils décident d’employer une formule bien connue  : «  La guerre efface toutes les dettes  ». La Russie a conscience de sa responsabilité envers la communauté mondiale et fera son possible pour ramener ces têtes brûlées à la raison. À l’évidence, le modèle néocolonial actuel est condamné à disparaître. Mais, je le répète, ses maîtres réels s’y accrocheront jusqu’à la dernière seconde. Ils n’ont tout simplement rien à proposer au monde, si ce n’est la préservation de ce système de pillage et de racket. En substance, ils crachent sur le droit naturel de milliards de personnes, la majeure partie de l’humanité, à la liberté et à la justice, ainsi qu’à la détermination de leur propre destinée. Ils en viennent maintenant à nier l’ensemble des normes morales, de la religion et de la famille. (…) est-ce que nous voulons avoir, ici, dans ce pays, en Russie, au lieu d’une mère et d’un père, un «  parent numéro un  » et un «  parent numéro deux  » (ils sont devenus complètement dingues sur ce coup)  ? Est-ce que nous voulons que l’on enseigne dans nos écoles primaires des perversions qui conduisent à la dégradation et à l’extinction  ? Est-ce que nous voulons enseigner aux enfants qu’il n’existe pas que des femmes et des hommes, mais des soi-disant genres et qu’on leur propose des opérations de changement de sexe  ? Est-ce cela que nous voulons pour notre pays et pour nos enfants  ? Tout cela est tout simplement inacceptable pour nous. (…) Je le répète  : la dictature des élites occidentales vise toutes les sociétés, y compris les pays occidentaux eux-mêmes. C’est un défi adressé à tout le monde. Cette négation profonde de l’humanité, cette subversion de la foi et des valeurs traditionnelles, cet écrasement de la liberté prennent les traits d’une «  religion à l’envers  » – d’un satanisme pur et simple. Dans le sermon sur la montagne, Jésus Christ, dénonçant les faux prophètes, dit  : «  C’est donc à leurs fruits que vous les reconnaîtrez  ». Et beaucoup savent bien que ces fruits sont empoisonnés, non seulement chez nous, mais dans tous les pays, y compris en Occident. Le monde est entré dans une période de transformations fondamentales, révolutionnaires. De nouvelles puissances émergent. Elles représentent la majorité – la majorité  ! – de la communauté mondiale et sont prêtes non seulement à proclamer leurs intérêts, mais à les défendre. Elles voient dans la multipolarité un moyen de renforcer leur souveraineté et ainsi de conquérir la liberté véritable, une perspective historique, leur droit au développement indépendant, créatif, original, à un développement harmonieux. Dans le monde entier, y compris en Europe et aux États-Unis, comme je l’ai déjà souligné, de nombreuses personnes partagent nos idées et nous ressentons, nous voyons leur soutien. Au sein des pays et des sociétés les plus variés se dessine déjà un mouvement de libération anticolonial contre l’hégémonie unipolaire, et sa force ne fera que croître. C’est cette force qui déterminera le futur des réalités géopolitiques. (…) Aujourd’hui, nous combattons pour un futur juste et libre, avant tout pour nous-mêmes, pour la Russie, pour que la dictature et le despotisme deviennent à jamais un souvenir du passé. Ma conviction est que les nations et les peuples comprennent à quel point une politique fondée sur l’exceptionnalisme, sur la suppression des autres cultures et des autres peuples, est fondamentalement criminelle, que cette page honteuse de l’histoire ne demande qu’à être tournée. L’effondrement de l’hégémonie occidentale est en cours. Il est irréversible. Je le répète  : les choses ne seront plus comme avant. Le champ de bataille sur lequel nous ont convoqués le destin et l’histoire est un champ de bataille pour notre peuple, pour la grande Russie historique. (Applaudissements.) Pour une grande Russie historique, pour les générations futures, pour nos enfants, nos petits-enfants et nos arrière-petits-enfants. Nous devons les préserver de l’asservissement, des expérimentations monstrueuses qui veulent estropier leurs consciences et leurs âmes. Aujourd’hui, nous combattons pour que personne ne pense plus jamais que la Russie, notre peuple, notre langue, notre culture, puissent être rayés de l’histoire. Aujourd’hui, nous devons consolider notre société et cette solidarité ne pourra reposer que sur la souveraineté, la liberté, la création et la justice. Nos valeurs sont l’humanité, la miséricorde et la compassion. Et je voudrais conclure cette allocution sur les mots d’un véritable patriote, Ivan Aleksandrovič Il’in  : «  Si je considère la Russie comme ma patrie, cela signifie que j’aime, que je contemple et que je pense comme un Russe, que je chante et que je parle comme un Russe  ; que je crois aux forces spirituelles du peuple russe. Son esprit est mon esprit  ; sa destinée est ma destinée  ; sa souffrance est ma souffrance  ; sa prospérité est ma joie  ». Dans ces mots, on retrouve le grand chemin spirituel que de nombreuses générations de nos ancêtres ont emprunté pendant plus d’un millénaire d’existence de l’État russe. Aujourd’hui, c’est nous qui empruntons ce chemin, ce sont les habitants des républiques populaires de Donetsk et de Lougansk, des districts de Zaporojie et de Kherson qui ont fait ce choix. Ils ont pris la décision de vivre avec leur propre peuple, avec leur patrie, de s’associer à son destin et de vaincre avec elle. La victoire est avec nous, la Russie est avec nous  ! Vladimir Poutine
Ce qui se passe aujourd’hui.. ne relève pas uniquement de la politique… Il s’agit du Salut de l’homme, de la place qu’il occupera à droite ou à gauche de Dieu le Sauveur, qui vient dans le monde en tant que Juge et Créateur de la création.  (…) Aujourd’hui, il existe un test de loyauté envers ce pouvoir, une sorte de laissez-passer vers ce monde « heureux », un monde de consommation excessive, un monde de « liberté » apparente. Savez-vous ce qu’est ce test ? Le test est très simple et en même temps terrifiant : il s’agit d’une parade de la gay pride. La demande de nombreux pays d’organiser une gay pride est un test de loyauté envers ce monde très puissant ; et nous savons que si des personnes ou des pays rejettent ces demandes, ils ne font pas partie de ce monde, ils en deviennent des étrangers. Et donc, aujourd’hui, en ce dimanche du pardon, moi, d’une part, en tant que votre berger, j’appelle tout le monde à pardonner les péchés et les offenses, y compris là où il est très difficile de le faire, là où les gens se battent entre eux. Mais le pardon sans la justice est une capitulation et une faiblesse. Le pardon doit donc s’accompagner du droit indispensable de se placer du côté de la lumière, du côté de la vérité de Dieu, du côté des commandements divins, du côté de ce qui nous révèle la lumière du Christ, sa Parole, son Évangile, ses plus grandes alliances données au genre humain.  Patriarche Kirill
You don’t understand, George, that Ukraine is not even a state. What is Ukraine? Part of its territories is Eastern Europe, but the greater part is a gift from us. Putin (to Bush during the NATO Summit in Bucharest, Romania, May 25, 2009)
[Anton Denikin, a commander in the White Army, which fought the Bolsheviks after the revolution in 1917] has a discussion (…) about Big Russia and Little Russia — Ukraine. He says that no one should be allowed to interfere in relations between us; they have always been the business of Russia itself. Putin (May 25, 2009)
There is no historical basis for the idea of Ukrainian people as a nation separate from the Russians. Putin (Kremlin, July 12, 2021)
There will be no more Ukraine as anti-Russia. Vladimir Putin has asserted a historic responsibility by deciding not to leave the solution of the Ukrainian question to future generations. Ukraine’s return to Russia will not mean its statehood’s “liquidation”; instead, Ukraine will be reorganized, re-established and returned to its natural state of part of the Russian world. RIA Novosti (February 26, 2022)
I hate them. They are bastards and geeks. They want death for us, Russia. And as long as I’m alive, I will do everything to make them disappear. Medevedev (June 7, 2022)
As a result of Western involvement, Ukraine may lose the remnants of state sovereignty and disappear from the world map and “Ukrainian criminals will definitely be tried for the atrocities committed against the people of Ukraine and Russia. Medvedev (July 21, 2022)
Ukraine has several million people who need to be partially eliminated and partially squeezed out. « New Russia,” or the territories from Kharkov, Odessa, Zaporozhye, and Dnepropetrovsk, should be joined to the Russian regions, with full denazification, deukrainization. Russia should institute a complete ban on Ukrainian fonts, Ukrainian texts, programs on the Ukrainian language, on teaching Ukrainian – ie completely. These implementations will cause a surplus population – let the surplus population go to the Far East. Mikhail Khazin (Russian economist and pundit, December 27, 2016)
There is no Ukraine, although there is Ukrainianism – a “specific mental disorder. Surprisingly brought to the extreme degree passion for ethnography. Such bloody lore. Muddle instead of the state. There is borscht, Bandera, bandura. But there is no nation. Donbass “does not deserve such humiliation” of returning to Ukraine. Ukraine “does not deserve such honor. Vladislav Surkov (Former Putin aide, February 26, 2020)
The Ukrainian regime is not just Nazi and anti-Russian, it is anti-human. Ukrainian statehood is Moloch, to whom children are sacrificed. This filthy idol must be destroyed, it has no place in history. Sergey Aksyonov (Russian head of occupation authority in Crimea (Jul. 27, 2022)
Les dirigeants russes ont commencé par traiter les dirigeants ukrainiens de « nazis » pour dissimuler leur plan de guerre d’agression prédatrice. Maintenant, ils appellent au génocide. Le président Biden a eu raison de tirer la sonnette d’alarme sur le génocide. Le monde doit agir. À la veille de l’invasion de l’Ukraine par la Russie, le président russe Vladimir Poutine a lancé une campagne de désinformation visant à contester le droit du pays à exister. Il a décrit l’Ukraine comme une « création artificielle des bolcheviks » et a qualifié ses dirigeants de « nazis ». Le 24 février, Poutine a annoncé qu’il avait lancé une « opération militaire spéciale » pour « dénazifier » l’Ukraine. La semaine dernière, alors que le monde apprenait des détails horribles sur le viol, la torture et le meurtre de civils par l’armée russe, ce discours sur la « dénazification » s’est transformé dans les médias d’État russes en un appel effrayant à la « désukrainisation ». La désukrainisation est un génocide. Le monde doit agir. Un article publié par RIA-Novosti le 5 avril a répété l’affirmation de Poutine selon laquelle « les Ukrainiens sont une construction artificielle anti-russe ». Il a proclamé que « l’élite politique ukrainienne doit être éliminée ». Et il a déclaré que les Ukrainiens ordinaires sont des « nazis passifs » qui « doivent vivre toutes les horreurs de la guerre et absorber l’expérience comme une leçon historique et une expiation pour leur culpabilité ». Expliquant que « la dénazification sera inévitablement aussi une désukrainisation », l’article lançait un appel inquiétant à une « purification totale ». Ce n’est pas la première fois que des idées aussi viles sont exprimées dans les médias russes. Il y a eu une série d’articles et de vidéos en 2016 et 2017 prônant la « désukrainisation ». L’économiste et expert Mikhail Khazin a appelé à la transformation de Kyiv, Tchernihiv et Soumy en «arrière-pays agricole dépouillé d’industrie et de forces armées», avec une «population excédentaire» déportée vers l’Extrême-Orient russe. Il a en outre suggéré que « plusieurs millions » d’Ukrainiens « devraient être » soit « éliminés » soit « expulsés ». Mais l’article de RIA-Novosti est différent pour deux raisons essentielles. Il a été publié au milieu de la guerre d’agression prédatrice de la Russie – alors que des atrocités étaient commises à Bucha, Marioupol et dans d’autres villes, et que des civils ukrainiens étaient kidnappés, déportés et envoyés dans des camps de filtration. Il a été publié pendant une censure extrême de temps de guerre en Russie, indiquant son approbation par les autorités russes. Depuis la publication de l’article de RIA-Novosti, les responsables russes ont continué à signaler au peuple russe – et à l’armée russe – que le génocide était à l’ordre du jour. Le lendemain de la parution de l’article, l’ancien président russe Dmitri Medvedev, l’un des conseillers de Poutine, a déclaré que « l’identité ukrainienne est un faux grossier et le but de la dénazification est de changer la façon dont les Ukrainiens perçoivent leur identité. » Plus tard dans la semaine, la première chaîne de télévision d’État russe a présenté une « discussion » sur l’élimination de l’Ukraine. Ces appels à la « désukrainisation » sont une incitation au génocide : à « détruire, en tout ou en partie », la nation ukrainienne. Certains juristes internationaux objectent qu’il n’y a pas encore suffisamment de preuves de génocide. Et ils ont en partie raison. Nous aurons besoin de plus de preuves pour condamner les dirigeants et les soldats russes pour génocide, qui peut être poursuivi soit comme crime de guerre (comme à Nuremberg) soit comme crime contre l’humanité. Mais la Convention sur le génocide et le Statut de Rome appellent également à la prévention du génocide. Et il y a suffisamment de preuves en ce moment pour demander au monde d’agir. J’aborde cette question en tant qu’historienne des procès de Nuremberg, et non en tant qu’avocate. Et de ce point de vue, il y a plusieurs choses à garder à l’esprit. Premièrement, le génocide ne ressemble pas toujours à l’Holocauste. Dans son discours de clôture des procès de Nuremberg, le procureur en chef britannique Sir Hartley Shawcross a réexaminé les preuves concernant Auschwitz et l’extermination des Juifs. Il a ensuite rappelé au tribunal que le génocide pouvait prendre plusieurs formes. La méthode que les nazis ont appliquée à l’intelligentsia polonaise, a-t-il noté, était «l’anéantissement pur et simple», alors qu’en Alsace, la déportation était le programme de choix. Dans l’Union soviétique occupée par l’Allemagne, la technique était la mort par famine ; en Bohême et en Moravie, les nazis se sont lancés dans une politique de germanisation forcée. Deuxièmement, l’histoire nous montre que nous devons prendre les dictateurs au mot. Ceux qui incitent au génocide tentent généralement de donner suite. Il n’est pas rare qu’ils fassent connaître leurs campagnes par le biais de propagandistes et de médias. Adolf Hitler avait Joseph Goebbels, Alfred Rosenberg et d’autres pour faire ce travail. Poutine a Medvedev et les experts des médias d’État russes. Enfin, plus les soldats russes s’engageront dans la campagne de « désukrainisation », plus la guerre deviendra brutale – et plus il sera difficile pour la Russie de trouver une issue autre que la victoire ou la défaite totale. La complaisance de la société russe devient complicité au meurtre. Il ne s’agit pas simplement d’une question académique ou d’un débat sur la terminologie. Nous devons comprendre les objectifs de guerre de la Russie pour comprendre la nature de ce conflit. Biden avait raison de dire que l’objectif de Poutine était « d’éliminer même l’idée d’être Ukrainien ». La communauté internationale doit affirmer qu’il existe des valeurs universelles. Elle doit soutenir l’Ukraine et dénoncer les mensonges de Poutine. Elle doit agir pour empêcher la destruction de la nation ukrainienne. Francine Hirsch (Université du Wisconsin à Madison)
Russia has just issued a genocide handbook for its war on Ukraine.  The Russian official press agency « RIA Novosti » published last Sunday an explicit program for the complete elimination of the Ukrainian nation as such.  It is still available for viewing, and has now been translated several times into English. As I have been saying since the war began, « denazification » in official Russian usage just means the destruction of the Ukrainian state and nation.  A « Nazi, » as the genocide manual explains, is simply a human being who self-identifies as Ukrainian.  According to the handbook, the establishment of a Ukrainian state thirty years ago was the « nazification of Ukraine. »  Indeed « any attempt to build such a state » has to be a « Nazi » act.  Ukrainians are « Nazis » because they fail to accept « the necessity that the people support Russia. »  Ukrainians should suffer for believing that they exist as a separate people; only this can lead to the « redemption of guilt. » (…) Putin’s Russian regime talks of “Nazis” not because it opposes the extreme right, which it most certainly does not, but as a rhetorical device to justify unprovoked war and genocidal policies. Putin’s regime is the extreme right.  It is the world center of fascism. It supports fascists and extreme-right authoritarians around the world.  In traducing the meaning of words like « Nazi, » Putin and his propagandists are creating more rhetorical and political space for fascists in Russia and elsewhere. The genocide handbook explains that the Russian policy of « denazification » is not directed against Nazis in the sense that the word is normally used.  The handbook grants, with no hesitation, that there is no evidence that Nazism, as generally understood, is important in Ukraine.  It operates within the special Russian definition of « Nazi »: a Nazi is a Ukrainian who refuses to admit being a Russian.  The « Nazism » in question is « amorphous and ambivalent »; one must, for example, be able to see beneath the world of appearance and decode the affinity for Ukrainian culture or for the European Union as « Nazism. » (…) The Russian handbook is one of the most openly genocidal documents I have ever seen.  It calls for the liquidation of the Ukrainian state, and for abolition of any organization that has any association with Ukraine.  It postulates that the « majority of the population » of Ukraine are « Nazis, » which is to say Ukrainians. (…) Such people, « the majority of the population, » so more than twenty million people, are to be killed or sent to work in « labor camps » to expurgate their guilt for not loving Russia.  Survivors are to be subject to « re-education. »  Children will be raised to be Russian.  The name « Ukraine » will disappear. Had this genocide handbook appeared at some other time and in a more obscure outlet, it might have escaped notice.  But it was published right in the middle of the Russian media landscape during a Russian war of destruction explicitly legitimated by the Russian head of state’s claim that a neighboring nation did not exist.  It was published on a day when the world was learning of a mass murder of Ukrainians committed by Russians. Russia’s genocide handbook was published on April 3, two days after the first revelation that Russian servicemen in Ukraine had murdered hundreds of people in Bucha, and just as the story was reaching major newspapers.  The Bucha massacre was one of several cases of mass killing that emerged as Russian troops withdrew from the Kyiv region.  This means that the genocide program was knowingly published even as the physical evidence of genocide was emerging.  The writer and the editors chose this particular moment to make public a program for the elimination of the Ukrainian nation as such. As a historian of mass killing, I am hard pressed to think of many examples where states explicitly advertise the genocidal character of their own actions right at at the moment those actions become public knowledge.  From a legal perspective, the existence of such a text (in the larger context of similar statements and Vladimir Putin’s repeated denial that Ukraine exists) makes the charge of genocide far easier to make.  Legally, genocide means both actions that destroy a group in whole or in part, combined with some intention to do so.  Russia has done the deed and confessed to the intention. Timothy Snyder (Yale)
Dans l’Islam, de même que dans le Judaïsme et le Christianisme, certaines croyances portent sur une bataille cosmique marquant la fin des temps – Gog et Magog, l’Antéchrist, Armageddon et, pour les Musulmans chiites, le retour tant attendu de l’Imam caché, qui doit déboucher sur la victoire finale des forces du bien sur celles du mal, quelle qu’en soit la définition. Il est évident qu’Ahmadinejad et ses adeptes croient que ce temps est venu et que la lutte finale est déjà entamée, et même bien avancée. Bernard Lewis
Dans le vocabulaire politique, l’expression « millénarisme » peut servir à désigner, de manière métaphorique, une forme de doctrine aspirant à une révolution radicale, qui aboutirait à la mise en place définitive d’un ordre social supposé plus juste, et sans commune mesure avec ce qui a existé jusqu’à présent. Dans cette acception, le terme a pu servir à qualifier aussi bien le communisme que le nazisme. Wikipedia
Le bolchevisme (…) avait la volonté de détruire tous les autres courants politiques. Par imitation, le national-socialisme voulait de même détruire ses ennemis. On retrouve cela aussi dans le fascisme italien. On devine dans tous ces cas le même tropisme destructeur, appliqué bien entendu avec des méthodes tout à fait différentes. L’Italie exilait ses ennemis sur des îles ; Hitler les tuait. (…) J’ai tenté de définir l’islamisme comme un mouvement réactionnaire symptomatique de l’histoire de la révolution libérale ou capitaliste. Le marxisme fut une première réaction. Il ne voulait pas accepter le mélange du bon et du mauvais inhérent au pragmatisme libéral. Le marxisme visait une perfection, un monde totalement moral et bon. Ernst Nolte
Nous imaginons, parce que la Guerre froide est finie en Europe, que toute la série de luttes qui ont commencé avec la Première guerre mondiale et qui sont passées par différents mouvements totalitaires — fasciste, nazi et communiste — était finalement terminée. (…) Hors de la Première guerre mondiale est venue une série de révoltes contre la civilisation libérale. Ces révoltes accusaient la civilisation libérale d’être non seulement hypocrite ou en faillite, mais d’être en fait la grande source du mal ou de la souffrance dans le monde. (…) [Avec] une fascination pathologique pour la mort de masse [qui] était elle-même le fait principal de la Première guerre mondiale, dans laquelle 9 ou 10 millions de personnes ont été tués sur une base industrielle. Et chacun des nouveaux mouvements s’est mis à reproduire cet événement au nom de leur opposition utopique aux complexités et aux incertitudes de la civilisation libérale. Les noms de ces mouvements ont changé comme les traits qu’ils ont manifestés – l’un s’est appelé bolchévisme, et un autre s’est appelé fascisme, un autre s’est appelé nazisme. (…) À un certain niveau très profond tous ces mouvements étaient les mêmes — ils partageaient tous certaines qualités mythologiques, une fascination pour la mort de masse et tous s’inspiraient du même type de paranoïa. (…) Mon argument est que l’islamisme et un certain genre de pan-arabisme dans les mondes arabe et musulman sont vraiment d’autres branches de la même impulsion. Mussolini a mis en scène sa marche sur Rome en 1922 afin de créer une société totalitaire parfaite qui allait être la résurrection de l’empire romain. En 1928, en Egypte, de l’autre côté de la Méditerranée, s’est créée la secte des Frères musulmans afin de ressusciter le Califat antique de l’empire arabe du 7ème siècle, de même avec l’idée de créer une société parfaite des temps modernes. Bien que ces deux mouvements aient été tout à fait différents, ils étaient d’une certaine manière semblables. (…) La doctrine islamiste est que l’Islam est la réponse aux problèmes du monde, mais que l’Islam a été la victime d’une conspiration cosmique géante pour la détruire, par les Croisés et les sionistes. (le sionisme dans la doctrine de Qutb n’est pas un mouvement politique moderne, c’est une doctrine cosmique se prolongeant tout au long des siècles.) L’Islam est la victime de cette conspiration, qui est également facilitée par les faux musulmans ou hypocrites, qui feignent d’être musulmans mais sont réellement les amis des ennemis de l’Islam. D’un point de vue islamiste, donc, la conspiration la plus honteuse est celle menée par les hypocrites musulmans pour annihiler l’Islam du dedans. Ces personnes sont surtout les libéraux musulmans qui veulent établir une société libérale, autrement dit la séparation de l’église et de l’état. (…) De même que les progressistes européens et américains doutaient des menaces de Hitler et de Staline, les Occidentaux éclairés sont aujourd’hui en danger de manquer l’urgence des idéologies violentes issues du monde musulman. Paul Berman
Le 30 janvier 33, la foule n’a pas acclamé l’antisémite Hitler, mais bien plus celui qui allait diriger un nouveau gouvernement national. Les Allemands étaient avides de changement. Il s’agissait pour eux de se libérer du carcan du Traité de Versailles, de faire oublier la honte allemande. Il s’agissait de retrouver une certaine grandeur nationale et de se détacher des querelles entre partis démocratiques. Les Allemands ont acclamé Hitler, parce qu’ils voulaient un gouvernement fort, dirigé par une figure charismatique. Ils en avaient assez des beaux parleurs, ils voulaient des résultats tangibles. (…) La peur d’une révolution communiste, la peur d’une guerre civile, c’est cela qui a le plus aidé Hitler dans sa conquête du pouvoir. Wolfgang Benz (historien, spécialiste de la Shoah)
Le meilleur allié du communisme a été le nazisme et le plus utile des idiots, si l’on peut dire, fut Hitler. Les deux totalitarismes se sont entraidés avant de se combattre. Ils avaient la même haine du monde occidental, de la démocratie et leur système politique était cousin germain. Après avoir aidé Hitler à arriver au pouvoir en 1933 grâce à la lutte conjointe des communistes allemands (aux ordres de Moscou) et des nazis, contre le gouvernement social-démocrate en place à Berlin ; après avoir soutenu l’effort de guerre du Führer grâce au pacte germano-soviétique d’août 1939 ; après s’être partagé l’Europe au début de la guerre, les deux totalitarismes se sont affrontés. À partir de là, toute l’intelligence de Staline, toute la tactique communiste a consisté à se présenter comme le meilleur rempart, le seul même face à la peste brune, jusqu’à faire oublier l’alliance passée. L’antifascisme a servi de paravent au stalinisme pour accomplir ses noirs desseins, d’abord contre son peuple puis contre les peuples conquis à la faveur du conflit mondial. Communisme et nazisme sont deux variantes du totalitarisme. Être contre l’un aurait dû amener à être contre l’autre, c’est cela que dit Orwell. Or l’hémiplégie d’une partie de l’opinion publique (cela va bien au-delà des intellectuels) consiste toujours à diaboliser un totalitarisme, le brun, pour excuser ou minorer l’autre, le rouge. C’est l’un des héritages du communisme dans les têtes. La seule attitude morale qui vaille est d’être antitotalitaire et de renvoyer dos à dos toutes les idéologies qui en sont le substrat. (…) Le communisme a représenté un grand espoir de justice sociale, il a mis ses pas dans la démarche chrétienne. Cela explique en partie son succès: au message christique «les derniers seront les premiers» au paradis, l’idéologie a substitué l’idée que les prolétaires (les plus pauvres) gouverneront le monde pour instaurer l’égalité pour tous. L’échec est d’autant plus durement ressenti. La mort du communisme revient pour certains à la mort de Dieu pour les croyants: inacceptable, impensable. Le communisme n’est toujours pas sorti de cette phase de deuil, d’où le négationnisme dont je parle: on nie la réalité de ce qui fut pour ne pas souffrir des espoirs qu’il a suscité. Il est certes désormais reconnu que ces régimes ont fait des millions de morts. C’est un progrès. Il n’empêche, être anti communiste reste péjoratif, quand cela devrait être une évidence. L’intellectuel qui a eu des faiblesses envers le fascisme demeure coupable à jamais quand celui qui a idolâtré le stalinisme ou le maoïsme, ou le pol-potisme (le Cambodge des Khmers rouge) est vite pardonné. C’est aussi cela le négationnisme communiste. Il ne s’agit pas de faire des procès, mais de regarder la réalité historique en face. En outre, la complicité envers le communisme a été telle, elle a pris une telle ampleur – des militants des PC du monde entier aux intellectuels, des dirigeants politiques des démocraties aux hommes d’affaires -, qu’il existe un consensus tacite pour oublier cette face sombre de l’humanité. L’être humain n’aime pas se sentir coupable, alors il passe à autre chose. Ce ne peut être que transitoire. La dimension du drame communiste fait qu’il est impossible d’en faire l’impasse. Je fais le pari que la réflexion sur cette époque va prendre de l’ampleur pour que l’histoire se fasse enfin. Il faudra sans doute pour cela que tous les témoins (acteurs ou simples spectateurs) de cette époque disparaissent. Et avec eux ce négationnisme diffus qui sert de garde-fou à l’émergence de la mauvaise conscience. (…) Le philosophe anglais Bertrand Russell remarquait déjà au début des années 1920 une ressemblance entre communisme et islamisme, notamment la même volonté de convertir le monde. N’oublions pas que la propagande communiste, très présente au XXe siècle, a développé des thèmes anti-occidentaux au nom de la lutte contre l’abomination capitaliste, et contre l’impérialisme. Cela a façonné des esprits, y compris dans des pays musulmans influencés par l’URSS, leur allié contre l’ennemi principal, Israël. La doxa communiste contre la liberté d’être, de penser, de se mouvoir, d’entreprendre, etc., se retrouve dans le discours des islamistes, présentée comme des tentations de Satan. En tant qu’idéologie totalitaire, le communisme cherchait à atomiser les individus en les arrachant de leurs racines sociales, politiques, culturelles, voire familiales, pour mieux les dominer, les contrôler. L’islamisme, lui, propose des repères, des codes, à des individus déjà déracinés sous la poussée d’une mondialisation dont les effets ont tendance à déstructurer les sociétés traditionnelles. La démarche est différente, mais le résultat est comparable: dans les deux cas il s’agit d’unir des personnes isolées grâce à des sentiments identitaires – la communauté socialiste, la communauté des croyants -, de donner sens à leur collectif grâce à un mythe absolu et exclusif, le parti pour les communistes, l’oumma pour les islamistes, terme qui désigne à la fois la communauté des croyants et la nation. Enfin, on retrouve dans l’islamisme des marqueurs du communisme: la contre-modernité du propos, une explication globale du monde et de sa marche, une opposition radicale entre bons et mauvais – croyants/impies en lieu et place des exploités/exploiteurs -, la volonté de modeler les hommes, et un esprit de conquête planétaire. Dès lors, la substitution est possible. Thierry Wolton
Combattez, combattez, parlez, parlez. Mao
La révolution iranienne fut en quelque sorte la version islamique et tiers-mondiste de la contre-culture occidentale. Il serait intéressant de mettre en exergue les analogies et les ressemblances que l’on retrouve dans le discours anti-consommateur, anti-technologique et anti-moderne des dirigeants islamiques de celui que l’on découvre chez les protagonistes les plus exaltés de la contre-culture occidentale. Daryiush Shayegan
Il est malheureux que le Moyen-Orient ait rencontré pour la première fois la modernité occidentale à travers les échos de la Révolution française. Progressistes, égalitaristes et opposés à l’Eglise, Robespierre et les jacobins étaient des héros à même d’inspirer les radicaux arabes. Les modèles ultérieurs — Italie mussolinienne, Allemagne nazie, Union soviétique — furent encore plus désastreux …Ce qui rend l’entreprise terroriste des islamistes aussi dangereuse, ce n’est pas tant la haine religieuse qu’ils puisent dans des textes anciens — souvent au prix de distorsions grossières —, mais la synthèse qu’ils font entre fanatisme religieux et idéologie moderne. Ian Buruma et Avishai Margalit
Parler de choc des civilisations, c’est dire que c’est la différence qui l’emporte. Alors que je crois, moi, que c’est l’identité des adversaires qui sous-tend leur affrontement. J’ai lu le livre de l’historien allemand Ernst Nolte, La guerre civile européenne, où il explique que, dans le choc des idéologies issues de la Première Guerre mondiale – communisme et nazisme –, l’Allemagne n’est pas la seule responsable. Mais le plus important est ceci : Nolte montre que l’URSS et le IIIe Reich ont été l’un pour l’autre un « modèle repoussoir ». Ce qui illustre la loi selon laquelle ce à quoi nous nous heurtons, c’est ce que nous imitons. Il est frappant qu’un historien pense les rapports d’inimitié en terme d’identité, en terme de copie. Ce que Nolte appelle le modèle repoussoir, c’est ce que la théorie mimétique appelle le modèle obstacle : dans la rivalité, celui qu’on prend pour modèle, on désire ce qu’il désire et par conséquent il devient obstacle. Le rapport mimétique conduit à imiter ses adversaires, tantôt dans les compliments, tantôt dans le conflit. (…) Les islamistes tentent de rallier tout un peuple de victimes et de frustrés dans un rapport mimétique à l’Occident. René Girard
Dans la foi musulmane, il y a un aspect simple, brut, pratique qui a facilité sa diffusion et transformé la vie d’un grand nombre de peuples à l’état tribal en les ouvrant au monothéisme juif modifié par le christianisme. Mais il lui manque l’essentiel du christianisme : la croix. Comme le christianisme, l’islam réhabilite la victime innocente, mais il le fait de manière guerrière. La croix, c’est le contraire, c’est la fin des mythes violents et archaïques. René Girard
Le christianisme (…) nous a fait passer de l’archaïsme à la modernité, en nous aidant à canaliser la violence autrement que par la mort.(…) En faisant d’un supplicié son Dieu, le christianisme va dénoncer le caractère inacceptable du sacrifice. Le Christ, fils de Dieu, innocent par essence, n’a-t-il pas dit – avec les prophètes juifs : « Je veux la miséricorde et non le sacrifice » ? En échange, il a promis le royaume de Dieu qui doit inaugurer l’ère de la réconciliation et la fin de la violence. La Passion inaugure ainsi un ordre inédit qui fonde les droits de l’homme, absolument inaliénables. (…) l’islam (…) ne supporte pas l’idée d’un Dieu crucifié, et donc le sacrifice ultime. Il prône la violence au nom de la guerre sainte et certains de ses fidèles recherchent le martyre en son nom. Archaïque ? Peut-être, mais l’est-il plus que notre société moderne hostile aux rites et de plus en plus soumise à la violence ? Jésus a-t-il échoué ? L’humanité a conservé de nombreux mécanismes sacrificiels. Il lui faut toujours tuer pour fonder, détruire pour créer, ce qui explique pour une part les génocides, les goulags et les holocaustes, le recours à l’arme nucléaire, et aujourd’hui le terrorisme. René Girard
L’erreur est toujours de raisonner dans les catégories de la « différence », alors que la racine de tous les conflits, c’est plutôt la « concurrence », la rivalité mimétique entre des êtres, des pays, des cultures. La concurrence, c’est-à-dire le désir d’imiter l’autre pour obtenir la même chose que lui, au besoin par la violence. Sans doute le terrorisme est-il lié à un monde « différent » du nôtre, mais ce qui suscite le terrorisme n’est pas dans cette « différence » qui l’éloigne le plus de nous et nous le rend inconcevable. Il est au contraire dans un désir exacerbé de convergence et de ressemblance. (…) Ce qui se vit aujourd’hui est une forme de rivalité mimétique à l’échelle planétaire. (…) Ce sentiment n’est pas vrai des masses, mais des dirigeants. Sur le plan de la fortune personnelle, on sait qu’un homme comme Ben Laden n’a rien à envier à personne. Et combien de chefs de parti ou de faction sont dans cette situation intermédiaire, identique à la sienne. Regardez un Mirabeau au début de la Révolution française : il a un pied dans un camp et un pied dans l’autre, et il n’en vit que de manière plus aiguë son ressentiment. Aux Etats-Unis, des immigrés s’intègrent avec facilité, alors que d’autres, même si leur réussite est éclatante, vivent aussi dans un déchirement et un ressentiment permanents. Parce qu’ils sont ramenés à leur enfance, à des frustrations et des humiliations héritées du passé. Cette dimension est essentielle, en particulier chez des musulmans qui ont des traditions de fierté et un style de rapports individuels encore proche de la féodalité. (…) Cette concurrence mimétique, quand elle est malheureuse, ressort toujours, à un moment donné, sous une forme violente. A cet égard, c’est l’islam qui fournit aujourd’hui le ciment qu’on trouvait autrefois dans le marxisme. René Girard
Il faut se souvenir que le nazisme s’est lui-même présenté comme une lutte contre la violence: c’est en se posant en victime du traité de Versailles que Hitler a gagné son pouvoir. Et le communisme lui aussi s’est présenté comme une défense des victimes. Désormais, c’est donc seulement au nom de la lutte contre la violence qu’on peut commettre la violence. René Girard
Dans le christianisme, on ne se martyrise pas soi-même. On n’est pas volontaire pour se faire tuer. On se met dans une situation où le respect des préceptes de Dieu (tendre l’autre joue, etc.) peut nous faire tuer. Cela dit, on se fera tuer parce que les hommes veulent nous tuer, non pas parce qu’on s’est porté volontaire. Ce n’est pas comme la notion japonaise de kamikaze. La notion chrétienne signifie que l’on est prêt à mourir plutôt qu’à tuer. C’est bien l’attitude de la bonne prostituée face au jugement de Salomon. Elle dit : « Donnez l’enfant à mon ennemi plutôt que de le tuer. » Sacrifier son enfant serait comme se sacrifier elle-même, car en acceptant une sorte de mort, elle se sacrifie elle-même. Et lorsque Salomon dit qu’elle est la vraie mère, cela ne signifie pas qu’elle est la mère biologique, mais la mère selon l’esprit. Cette histoire se trouve dans le Premier Livre des Rois (3, 16-28), qui est, à certains égards, un livre assez violent. Mais il me semble qu’il n’y a pas de meilleur symbole préchrétien du sacrifice de soi par le Christ. René Girard
Le conflit avec les musulmans est bien plus considérable que ce que croient les fondamentalistes. Les fondamentalistes pensent que l’apocalypse est la violence de Dieu. Alors qu’en lisant les chapitres apocalyptiques, on voit que l’apocalypse est la violence de l’homme déchaînée par la destruction des puissants, c’est-à-dire des États, comme nous le voyons en ce moment. Lorsque les puissances seront vaincues, la violence deviendra telle que la fin arrivera. Si l’on suit les chapitres apocalyptiques, c’est bien cela qu’ils annoncent. Il y aura des révolutions et des guerres. Les États s’élèveront contre les États, les nations contre les nations. Cela reflète la violence. Voilà le pouvoir anarchique que nous avons maintenant, avec des forces capables de détruire le monde entier. On peut donc voir l’apparition de l’apocalypse d’une manière qui n’était pas possible auparavant. Au début du christianisme, l’apocalypse semblait magique : le monde va finir ; nous irons tous au paradis, et tout sera sauvé ! L’erreur des premiers chrétiens était de croire que l’apocalypse était toute proche. Les premiers textes chronologiques chrétiens sont les Lettres aux Thessaloniciens qui répondent à la question : pourquoi le monde continue-t-il alors qu’on en a annoncé la fin ? Paul dit qu’il y a quelque chose qui retient les pouvoirs, le katochos (quelque chose qui retient). L’interprétation la plus commune est qu’il s’agit de l’Empire romain. La crucifixion n’a pas encore dissous tout l’ordre. Si l’on consulte les chapitres du christianisme, ils décrivent quelque chose comme le chaos actuel, qui n’était pas présent au début de l’Empire romain. (..) le monde actuel (…) confirme vraiment toutes les prédictions. On voit l’apocalypse s’étendre tous les jours : le pouvoir de détruire le monde, les armes de plus en plus fatales, et autres menaces qui se multiplient sous nos yeux. Nous croyons toujours que tous ces problèmes sont gérables par l’homme mais, dans une vision d’ensemble, c’est impossible. Ils ont une valeur quasi surnaturelle. Comme les fondamentalistes, beaucoup de lecteurs de l’Évangile reconnaissent la situation mondiale dans ces chapitres apocalyptiques. Mais les fondamentalistes croient que la violence ultime vient de Dieu, alors ils ne voient pas vraiment le rapport avec la situation actuelle – le rapport religieux. Cela montre combien ils sont peu chrétiens. La violence humaine, qui menace aujourd’hui le monde, est plus conforme au thème apocalyptique de l’Évangile qu’ils ne le pensent. (…) La lutte se trouve entre le christianisme et l’islam, plus qu’entre l’islam et l’humanisme. Avec l’islam je pense que l’opposition est totale. Dans l’islam, si l’on est violent, on est inévitablement l’instrument de Dieu. Cela veut donc dire que la violence apocalyptique vient de Dieu. Aux États-Unis, les fondamentalistes disent cela, mais les grandes églises ne le disent pas. Néanmoins, ils ne poussent pas suffisamment leur pensée pour dire que si la violence ne vient pas de Dieu, elle vient de l’homme, et que nous en sommes responsables. René Girard
Il ne s’agit pas simplement d’un affrontement entre deux religions, entre musulmans radicaux d’un côté et protestants fondamentalistes de l’autre. Encore moins d’un choix de civilisations qui seraient opposées. Ce qui me frappe plutôt, c’est la diffusion de ce terrorisme. Partout, au Moyen-Orient, en Asie et en Asie du Sud-Est, il existe de petits groupes, des voisins, des communautés, qui se dressent les unes contre les autres, pour des raisons complexes, liées à l’économie, au mode de vie, autant qu’aux différences religieuses. (…) il faut regarder la réalité en face. Achever l’interprétation de ce traité, De la guerre, c’est lui donner son sens religieux et sa véritable dimension d’apocalypse. C’est en effet dans les textes apocalyptiques, dans les Evangiles synoptiques de Matthieu, Marc et Luc et dans les Epîtres de Paul, qu’est décrit ce que nous vivons, aujourd’hui, nous qui savons être la première civilisation susceptible de s’autodétruire de façon absolue et de disparaître. La parole divine a beau se faire entendre – et avec quelle force ! -, les hommes persistent avec acharnement à ne pas vouloir reconnaître le mécanisme de leur violence et s’accrochent frénétiquement à leurs fausses différences, à leurs erreurs et à leurs aveuglements. Cette violence extrême est, aujourd’hui, déchaînée à l’échelle de la planète entière, provoquant ce que les textes bibliques avaient annoncé il y a plus de deux mille ans, même s’ils n’avait pas forcément une valeur prédicative : une confusion générale, les dégâts de la nature mêlés aux catastrophes engendrées par la folie humaine. Une sorte de chaos universel. Si l’Histoire a vraiment un sens, alors ce sens est redoutable… (…) L’esprit humain, libéré des contraintes sacrificielles, a inventé les sciences, les techniques, tout le meilleur – et le pire ! – de la culture. Notre civilisation est la plus créative et la plus puissante qui fût jamais, mais aussi la plus fragile et la plus menacée. Mais, pour reprendre les vers de Hölderlin, « Aux lieux du péril croît/Aussi ce qui sauve »… René Girard
Nous assistons à une nouvelle étape de la montée aux extrêmes. Les terroristes ont fait savoir qu’ils avaient tout leur temps, que leur notion du temps n’était pas la nôtre. C’est un signe clair du retour de l’archaïque : un retour aux VIIe-IXe siècles, qui est important en soi. (…) Il nous faut entrer dans une pensée du temps où la bataille de Poitiers et les Croisades sont beaucoup plus proches de nous que la Révolution française et l’industrialisation du Second Empire. (…) Mais ce à quoi nous assistons avec l’islamisme est néanmoins beaucoup plus qu’un retour de la Conquête, c’est ce qui monte depuis que la révolution monte, après la séquence communiste qui aura fourni un intermédiaire. Le léninisme comportait en effet déjà certains de ces éléments. Mais ce qui lui manquait, c’était le religieux. La montée aux extrêmes est donc capable de se servir de tous les éléments : culture, mode, théorie de l’État, théologie, idéologie, religion. Ce qui mène l’histoire n’est pas ce qui apparaît comme essentiel aux yeux du rationaliste occidental. Dans l’invraisemblable amalgame actuel, je pense que le mimétisme est le vrai fil conducteur. Si l’on avait dit aux gens, dans les années 1980, que l’islam jouerait le rôle qu’il joue aujourd’hui, on serait passé pour dément. Or il y avait déjà dans l’idéologie diffusée par Staline des éléments para-religieux qui annonçaient des contaminations de plus en plus radicales, à mesure que le temps passerait. L’Europe était moins malléable au temps de Napoléon. Elle est redevenue, après le Communisme, cet espace infiniment vulnérable que devait être le village médiéval face aux Vikings. La conquête arabe a été fulgurante, alors que la contagion de la Révolution française a été freinée par le principe national qu’elle avait levé dans toute l’Europe. L’islam, dans son premier déploiement historique, a conquis religieusement. C’est ce qui a fait sa force. D’où la solidité aussi de son implantation. L’élan révolutionnaire accéléré par l’épopée napoléonienne a été contenu par l’équilibre des nations. Mais celles-ci se sont enflammées à leur tour et ont brisé le seul frein possible aux révolutions qui pointent. (…) J’ai personnellement l’impression que cette religion a pris appui sur le biblique pour refaire une religion archaïque plus puissante que toutes les autres. Elle menace de devenir un instrument apocalyptique, le nouveau visage de la montée aux extrêmes. Alors qu’il n’y a plus de religion archaïque, tout se passe comme s’il y en avait une autre qui se serait faite sur le dos du biblique, d’un biblique un peu transformé. Elle serait une religion archaïque renforcée par les apports du biblique et du chrétien. Car l’archaïque s’était évanoui devant la révélation judéo-chrétienne. Mais l’islam a résisté, au contraire. Alors que le christianisme, partout où il entre, supprime le sacrifice, l’islam semble à bien des égards se situer avant ce rejet. (…) la montée aux extrêmes se sert aujourd’hui de l’islamisme comme elle s’est servie hier du napoléonisme ou du pangermanisme. (…) Clausewitz nous l’a fait entrevoir, à travers ce que nous avons appelé sa religion guerrière, où nous avons vu apparaître quelque chose de très nouveau et de très primitif en même temps. L’islamisme est, de la même façon, une sorte d’événement interne au développement de la technique. Il faudrait pouvoir penser à la fois l’islamisme et la montée aux extrêmes, l’articulation complexe de ces deux réalités. L’unité du christianisme du Moyen Âge a donné la Croisade, permise par la papauté. Mais la Croisade n’a pas l’importance que l’islam imagine. C’était une régression archaïque sans conséquence sur l’essence du christianisme. Le Christ est mort partout et pour tout le monde. (…) Les chrétiens comprennent que la Passion a rendu le meurtre collectif inopérant. C’est pour cela que, loin de réduire la violence, la Passion la démultiplie. L’islamisme aurait très tôt compris cela, mais dans le sens du djihad. Il y a ainsi des formes d’accélération de l’histoire qui se perpétuent. On a l’impression que le terrorisme actuel est un peu l’héritier des totalitarismes, qu’il y a des formes de pensées communes, des habitudes prises. Nous avons suivi l’un des fils possibles de cette continuité, avec la construction du modèle napoléonien par un général prussien. Ce modèle a été repris ensuite par Lénine et Mao Tsé-Toung, auquel se réfère, dit-on, Al Qaida. Le génie de Clausewitz est d’avoir anticipé à son insu une loi devenue planétaire. Nous ne sommes plus dans la guerre froide, mais dans une guerre très chaude, étant donné les centaines, voire demain les milliers de victimes quotidiennes en Orient. René Girard
[Samuel Huntington] a eu raison de s’attaquer au sujet. Mais il l’a fait de manière trop classique : il ne voit pas que la tragédie moderne est aussi une comédie, dans la mesure où chacun répète l’autre identiquement. Parler de choc des civilisations, c’est dire que c’est la différence qui l’emporte. Alors que je crois, moi, que c’est l’identité des adversaires qui sous-tend leur affrontement. J’ai lu le livre de l’historien allemand Ernst Nolte, La guerre civile européenne, où il explique que, dans le choc des idéologies issues de la Première Guerre mondiale – communisme et nazisme –, l’Allemagne n’est pas la seule responsable. Mais le plus important est ceci : Nolte montre que l’URSS et le IIIe Reich ont été l’un pour l’autre un « modèle repoussoir ». Ce qui illustre la loi selon laquelle ce à quoi nous nous heurtons, c’est ce que nous imitons. Il est frappant qu’un historien pense les rapports d’inimitié en terme d’identité, en terme de copie. Ce que Nolte appelle le modèle repoussoir, c’est ce que la théorie mimétique appelle le modèle obstacle : dans la rivalité, celui qu’on prend pour modèle, on désire ce qu’il désire et par conséquent il devient obstacle. Le rapport mimétique conduit à imiter ses adversaires, tantôt dans les compliments, tantôt dans le conflit. (…) Les islamistes tentent de rallier tout un peuple de victimes et de frustrés dans un rapport mimétique à l’Occident. Les terroristes utilisent d’ailleurs à leurs fins la technologie occidentale : encore du mimétisme. Il y a du ressentiment là-dedans, au sens nietzschéen, réaction que l’Occident a favorisée par ses privilèges. Je pense néanmoins qu’il est très dangereux d’interpréter l’islam seulement par le ressentiment. Mais que faire ? Nous sommes dans une situation inextricable. (…) Benoît XVI respecte suffisamment l’islam pour ne pas lui mentir. Il ne faut pas faire semblant de croire que, dans leur conception de la violence, le christianisme et l’islam sont sur le même plan. Si on regarde le contexte, la volonté du pape était de dépasser le langage diplomatique afin de dire : est-ce qu’on ne pourrait pas essayer de s’entendre pour un refus fondamental de la violence ? (…) La Croix, c’est le retournement qui dévoile la vérité des religions révélées. Les religions archaïques, c’est le bouc émissaire vrai, c’est-à-dire le bouc émissaire caché. Et la religion chrétienne, c’est le bouc émissaire révélé. Une fois que le bouc émissaire a été révélé, il ne peut plus y en avoir, et donc nous sommes privés de violence. Ceux qui attaquent le christianisme ont raison de dire qu’il est indirectement responsable de la violence, mais ils n’oseraient pas dire pourquoi : c’est parce qu’il la rend inefficace et qu’il fait honte à ceux qui l’utilisent et se réconcilient contre une victime commune. (…) De même qu’il était impossible de ne pas croire au XIIe siècle, il est presque impossible de croire au XXIe siècle, parce que tout le monde est du même côté. (…) Il ne faut pas exagérer la religiosité de l’Amérique, pas plus que le recul de la religion en Europe. Il est cependant vrai que, aux Etats-Unis, les conventions sont favorables au religieux, alors que, en France surtout, elles tendent à lui être hostiles. La société américaine n’a pas subi l’antichristianisme de la Révolution française ou le laïcisme des anticléricaux. En France, le catholicisme pâtît de l’ancienne position dominante de l’Eglise. Aux Etats-Unis, la multiplicité s’impose : parce qu’ils sont minoritaires, les catholiques y sont d’une certaine manière favorisés. (…) [L’Apocalypse] ne signifie pas que la fin du monde est pour demain, mais que les textes apocalyptiques – spécialement les Evangiles selon saint Matthieu et saint Marc – ont quelque chose à nous dire sur notre temps, au moins autant que les sciences humaines. A mon sens, outre la menace terroriste ou la prolifération nucléaire, il existe aujourd’hui trois grandes zones de danger. En premier lieu, il y a les menaces contre l’environnement. Produisant des phénomènes que nous ne pourrons pas maîtriser, nous sommes peut-être au bord de la destruction par l’homme des possibilités de vivre sur la planète. En second lieu, avec les manipulations génétiques, nous pénétrons dans un domaine totalement inconnu. Qui peut nous certifier qu’il n’y aura pas demain un nouvel Hitler, capable de créer artificiellement des millions de soldats ? Troisièmement, nous assistons à une mise en mouvement de la terre, à travers des courants migratoires sans précédent. Les trois quarts des habitants du globe rêvent d’habiter dans le quart le plus prospère. Ces gens, nous serions à leur place, nous en ferions autant. Mais c’est un rêve sans issue. Ces trois phénomènes ne font que s’accélérer, une nouvelle fois par emballement mimétique. Et ils correspondent au climat des grands textes apocalyptiques. L’esprit moderne juge ces textes farfelus, parce qu’ils mélangent les grondements de la mer avec les heurts entre villes ou nations, qui sont des manifestations humaines. Depuis le XVIe siècle, sur un plan intellectuel, la science, c’était la distinction absolument nette, catégorique, entre la nature et la culture : appartenait à la science tout ce qui relève de la nature, et à la culture tout ce qui vient de l’homme. Si on regarde ce qui se passe de nos jours, cette distinction s’efface. Au Congrès des Etats-Unis, les parlementaires se disputent pour savoir si l’action humaine est responsable d’un ouragan de plus à la Nouvelle-Orléans : la question est devenue scientifique. Les textes apocalyptiques redeviennent donc vraisemblables, à partir du moment où la confusion de la nature et de la culture prive l’homme de ses moyens d’action. Dès lors qu’il n’y a plus de bouc émissaire possible, la seule solution est la réconciliation des hommes entre eux. C’est le sens du message chrétien. René Girard
Autrefois, les compagnons de route de la Russie communiste venaient de la gauche ; dans l’Amérique d’aujourd’hui, ils occupent les premières loges de la droite trumpiste et les avant-postes des médias populistes. Ce qui les rattache à M. Poutine, comme à Donald Trump, c’est l’apologie sans complexe de la grandeur nationale, l’aversion pour la «dictature woke», un culte assumé de la force et le goût d’une saine virilité, réfractaire à l’émasculation de l’homme blanc par les lubies progressistes. (…) Poutine savait cultiver avec méthode ces auxiliaires inespérés. Il recevait des évangélistes, des représentants du puissant lobby des armes à feu, des militants de «l’Amérique d’abord» hostiles à l’immigration. Il n’hésitait pas à se dire victime, lui et son pays, de la «cancel culture», ou à dénoncer les transgenres avec des accents qui ne pouvaient laisser insensibles ses nouveaux frères d’armes. «Ceux qui apprennent à un garçon à se transformer en fille et à une fille en un garçon commettent un crime contre l’humanité (…)». La Russie qu’il leur faisait découvrir renvoyait un miroir désolant à une Amérique en faillite morale, gangrenée par l’avortement, les mariages homosexuels, la pornographie, la libération des mœurs, la tyrannie multiculturelle… Il fallait une bonne dose d’aveuglement à ces pèlerins de l’eldorado russe pour éviter de voir ce qu’ils s’interdisaient de connaître: en Russie, comme le rappelle Anne Applebaum, le nombre des avortements est un des plus élevés du monde, le double de son niveau aux États-Unis ; la fréquentation des églises est négligeable ; seuls 15% des Russes reconnaissent à la religion un rôle important dans leur vie ; et le pays tient le record mondial du taux de suicide chez les hommes adultes. Quant à l’image unitaire de la nation, il n’est pas inutile d’observer que 20% des citoyens russes se revendiquent d’une autre nationalité, que plus de 6% sont musulmans et que, en Tchétchénie, la loi de l’État est la charia. Comment expliquer la réussite du poutinisme à rallier en Occident cette armée de «facilitateurs», d’«excuseurs», d’«indulgents»? Outre les raisons déjà évoquées, la paresse intellectuelle y entre aussi pour une part et l’ignorance volontaire pour beaucoup: elle n’est pas sans rappeler celle des voyageurs ingénus de la Russie soviétique et la cohorte des croyants cuirassés dans le déni des horreurs staliniennes. C’est un phénomène fascinant que l’impuissance des faits avérés à entrer dans la circulation des esprits et à s’imprimer au fond de la conscience publique. Pourtant, le maître du Kremlin a beaucoup œuvré à nous dessiller les yeux. Ce qui a conforté cette cécité renvoie surtout à la situation de nos démocraties. Le souvenir de la guerre froide, et des guerres en général, est trop éloigné pour alerter spontanément les esprits: nous livrons volontiers des guerres idéologiques, un luxe des temps de paix, mais hésitons, quand de vraies menaces sont à nos portes, à en apprécier la portée. Et nous baignons depuis trop longtemps dans une culture de la repentance pour ne pas donner créance à ceux qui nous inculpent de les avoir opprimés, ravalés, humiliés. Enfin, l’espoir de prévenir le pire porte parfois à consentir à l’inacceptable, comme un moindre mal, au préjudice des victimes sacrifiées à un «lâche soulagement», lequel ne dure jamais longtemps. Pour les zélateurs américains de M. Poutine, le fantasme d’une Russie citadelle de la civilisation était avant tout affaire de politique intérieure: un ressort essentiel, à condition de ne pas y regarder de près, de la guerre idéologique contre le wokisme. (…) Les trumpistes avaient d’autres priorités que l’Ukraine, le droit international, la liberté. Ce n’était pas leur guerre. On découvre là comment le wokisme est devenu le complice involontaire, le combustible, le pourvoyeur d’arguments – et d’absolutions – de l’illibéralisme. Ran Halévi
Alors que l’analyse géopolitique et les choix politiques de Vladimir Poutine semblent toujours plus intégrés à des motifs religieux et messianiques qui voient dans la guerre en Ukraine une dernière voie de salut pour la Russie (sur le thème sourkovien du « Que nous importe le monde si la Russie n’y existe plus ? »), il faut lire de près le discours développé par l’Église orthodoxe russe pour justifier la guerre et le positionnement poutinien. (…) le 6 mars 2022, le dimanche de la Saint-Jean, le dimanche de l’exil adamique (« dimanche du pardon »), le patriarche Kirill de Moscou et de toute la Russie a célébré la Divine Liturgie dans la cathédrale du Christ-Sauveur à Moscou. À la fin du service, le primat de l’Église orthodoxe russe a prononcé un sermon enflammé pour justifier les causes de la guerre, en endossant le discours de Poutine sur l’Ukraine. Ce discours (…) est marqué par les tonalités apocalyptiques (…) Ce n’est pas une surprise pour les personnes qui ont suivi de près l’évolution de l’Église orthodoxe russe qui, depuis plusieurs années, se pose en ultime défenseur de la morale sociale et des valeurs traditionnelles russes dans le cadre de « la guerre culturelle » menée par un Occident « décadent ». On remarquera que l’Église orthodoxe russe et les bureaucraties de sécurité (FSB) sont les seules grandes institutions centrales à avoir survécu à l’effondrement du système communiste, en se greffant organiquement au régime de Poutine. L’argument principal du sermon de Kirill sert à justifier l’invasion russe de l’Ukraine puisque l’Occident teste les lois naturelles de Dieu (…) C’est dans ce sens qu’une parole biblique paradoxalement consacrée au « pardon » sert de justification à la guerre dans la lignée de la tradition byzantine du césaro-papisme. (…) Avec ce discours nous sommes face à une vision du monde qui dépasse de très loin le storytelling politique et la définition d’un narratif auxquels nous sommes habitués dans nos espaces politiques. Au fond, et c’est ce qui rend la lecture de ce texte urgente, depuis l’invention de la bombe atomique nous n’avions peut-être jamais vécu le moment le plus intense du théologico-politique : une puissance nucléaire engagée dans une « guerre sainte ». Jean-Benoît Poulle
Le patriarche Kirill reprend des éléments traditionnels de la théologie chrétienne du sacrifice de la croix, de la justification de l’homme pécheur par la mort rédemptrice du Christ. Mais certains choix de vocabulaire interrogent : pourquoi parler d’une « exécution », qui « servait à exécuter les criminels » au détriment de l’insistance sur la mort volontaire du Christ ? L’Église, en Occident, n’est plus guère habituée depuis Vatican II à prêcher sur ces thèmes de la « colère du Père », de son « juste châtiment » destiné aux pécheurs qui retomberait sur son Fils innocent… Plus subtilement, dans ce texte, le sacrifice divin est mondanisé, ramené à des réalités terrestres : « la meilleure des qualités humaines » et « la plus haute expression de l’amour de l’homme pour ses semblables ». En théologie chrétienne, tout cela est vrai mais ne suffit pas : c’est la vie donnée sans défense qui revêt une véritable valeur rédemptrice, et constitue donc le « vrai sacrifice ». (…) Kirill entreprend un second et majeur infléchissement de la notion chrétienne du sacrifice, qui permet de l’appliquer à des soldats d’une armée d’invasion. Le patriarche mélange à dessein le fait de se sacrifier pour les autres, de donner sa vie volontairement pour sauver les siens dans un geste héroïque ou saint, et « l’accomplissement de son devoir militaire », action qui peut être vertueuse selon les conceptions de la guerre juste, mais uniquement en cas de guerre défensive. En bonne théologie, en aucun cas la mort au combat en participant à une armée d’invasion n’est équivalente à la mort pour sauver la vie des siens — même si certains soldats ressentent peut-être subjectivement cette équivalence. Le véritable sacrifice chrétien est celui des martyrs qui, par définition, exposent leur vie et n’attentent pas à celle des autres. Kirill fait au fond l’amalgame entre un « sacrifice patriotique », métaphorique, qui n’est pas toujours permis en théologie morale — il dépend de la licéité de la guerre menée — et ce véritable sacrifice chrétien, sans armes à la main. (…) Cette expression, répétée à dessein, est une ligne de force du discours de Kirill et d’autres soutiens de l’invasion : c’est la théorie du monde russe (rousky mir), d’une sorte d’unité civilisationnelle imperméable au droit international, qui justifierait donc la violation des frontières reconnues par ce même droit. C’est pourquoi, de manière frappante, et alors même que les référendums d’annexion ne sont pas achevés, Kirill se permet de dire que la guerre se déroule dans les « vastes étendues de la Russie » au moment même où elle a lieu ukrainien… Sa Sainte  Russie imaginée — ce qu’il appelle de manière étonnante dans le texte « l’espace spirituel uni de la Sainte Russie — serait au fond davantage une communauté mystique qu’un État westphalien. Selon cette logique pervertie, si donc la guerre en Ukraine est une guerre civile russe, elle ne peut opposer que des « bons Russes », partisans de l’État central, et meilleurs représentants de la russité, et ces « mauvais Russes » que seraient des Ukrainiens, adeptes d’un mouvement centrifuge par attirance de l’étranger. (…) (…) Comme si cela ne suffisait pas, Kirill insiste un peu plus : la « terre de Russie » dépasse donc largement les frontières étatiques de la Fédération de Russie, puisque la « Sainte Russie » — vieille expression de la propagande tsariste — est au fond un espace mystique plus que matériel, celui de la « chrétienté véritable », où la foi orthodoxe a été supposément gardée la plus pure, loin de toute influence néfaste, donc l’espace sous la juridiction du Patriarche Kirill. Il est piquant de voir que cette identification au christianisme orthodoxe le plus sourcilleux doit parfois composer, pour les besoins de la propagande étatique, avec d’autres affirmations nettement syncrétistes, par exemple celles affirmant l’unité de croyance entre tous les sujets de la Fédération russe,  qu’ils soient chrétiens, musulmans comme les Tchétchènes, voire chamanistes comme certains Bouriates… (…) Derrière l’appel final à la réconciliation, à la paix et à la justice, se devine surtout la raison du plus fort : c’est en définitive à une « justice »  adossée à la force, le droit du vainqueur, que s’en remet le patriarche. Jean-Benoît Poulle

C’est le djihad final !

A l’heure où reprenant en parfait « loup ravisseur en vêtements de brebis »

Face à une petite armée d’idiots utiles occidentaux que le rejet du wokisme et la hantise de la décadence …

A fait rejoindre, dans leur déni de la réalité russe, les lourds bataillons de l’apaisement et du profit à tout prix à la Chirac ou à la Merkel

Le langage et les formes de la démocratie et des droits de la personne, le nouvel Hitler de Moscou

Efface à coups de canon et de coups de force pour mieux les protéger, les frontières de ses voisins …

Et pour mieux les sauver, massacre les populations

Comment ne pas s’inquiéter peut-être plus encore de son instrumentalisation, via le patriarche et ex-officier du FSB Kirill, de la religion orthodoxe …

Et comment ne pas repenser à ce que René Girard avait déjà pointé dans l’actuel djihad islamique …

A savoir une monstrueuse et diabolique synthèse du léninisme et du christianisme…

Qui, sur le dos d’un biblique perverti à l’instar de l’islam, tente de rallier tout un peuple de victimes et de frustrés dans un rapport mimétique à l’Occident…

Et à présent l’orthodoxie pour en faire une religion archaïque plus puissante que toutes les autres …

Et même, avec la menace nucléaire, un véritable instrument apocalyptique …

Où  reprenant la dénonciation évangélique de la violence et du sacrifice, elle la retourne en une nouvelle guerre sainte contre un Occident tombé en pleine décadence ?

Poutine déclare la guerre sainte au « satanisme » occidental

Le président russe Vladimir Poutine a invoqué Jésus, Satan et des épouvantails transsexuels lors d’une cérémonie du Kremlin pour dépecer l’Ukraine vendredi 30 septembre.
Nouvelles du jour
30.09.2022

Poutine a signé des tomes reliés en cuir avec un aigle en relief faisant de quatre régions ukrainiennes une partie de la Russie dans une salle somptueuse, pleine de VIP russes applaudissant, dont le patriarche Kirill, accompagnés de soldats en uniforme de grande tenue.

La dernière fois que cela s’est produit, lorsque la Russie a annexé la Crimée en 2014, a marqué une heure sombre pour l’ordre de sécurité de l’Europe après la Seconde Guerre mondiale.

Cette fois, c’est plus dangereux, car la Russie n’a pas le contrôle total des nouveaux territoires qu’elle a revendiqués, au milieu des menaces du Kremlin de protéger la grande Russie de Poutine avec des armes nucléaires si nécessaire.

Poutine a décrit l’annexion comme une guerre sainte contre l’Occident, utilisant une rhétorique surprenante.

« Ils [l’Occident] évoluent vers un satanisme ouvert », a-t-il déclaré dans un discours diffusé à des millions de personnes en ligne.

Les élites occidentales enseignaient la « déviation sexuelle » aux enfants qui changeaient de sexe, a-t-il dit. « Nous nous battons pour la Russie historique, pour protéger nos enfants et petits-enfants de cette expérience pour changer leur âme », a-t-il ajouté.

Poutine a invoqué Jésus par son nom pour témoigner de sa « vérité » et s’est décrit en termes messianiques.

« Je crois au pouvoir spirituel du peuple russe et mon esprit est son esprit, la souffrance du peuple est ma souffrance », a-t-il déclaré.

« La destruction de l’hégémonie occidentale est irréversible », a ajouté Poutine, alors qu’il approchait du point culminant de son discours.

Son nouveau mysticisme contrastait avec sa justification pour s’emparer de la Crimée en 2014, qu’il fondait sur des bases historiques.

Poutine a également accusé les « Anglo-Saxons », se référant au Royaume-Uni et aux États-Unis, d’avoir fait sauter deux gazoducs russes vers l’Allemagne cette semaine – dans un casus belli potentiel avec l’OTAN.

Il s’est moqué du public européen pour la flambée des prix des aliments et de l’énergie due à son invasion. « Vous avez besoin de nourriture », a déclaré Poutine. « Vous ne pouvez pas chauffer vos appartements », a-t-il déclaré.

Mais le reste de son discours a suivi des lignes bien éculées, accusant « l’Occident » d’impérialisme, de colonialisme, d’hypocrisie et de péchés historiques tels que les bombardements d’Hiroshima et de Dresde pendant la Seconde Guerre mondiale.

La fantasmagorie satanique et les discours de haine sexuelle sont également des thèmes familiers de la propagande russe.

Alors que Poutine est connu pour utiliser un langage étonnamment grossier, comme des blagues nécrophiles, lors d’événements publics, son mélange de sexe, de religion et de géopolitique vendredi était plus extrême que jamais.

De leur côté, les dirigeants européens se préparent à imposer de nouvelles sanctions à la Russie lors de leur rencontre à Prague la semaine prochaine.

Ils visent à mettre sur liste noire l’idéologue russe Alexander Dugin, qui parle de la guerre en Ukraine et de l’identité russe en des termes tout aussi toxiques, avec 28 autres personnes.

Ils doivent frapper les industries russes du pétrole, de l’acier et de la foresterie.

L’UE se prépare également à copier-coller son interdiction de voyage et d’affaires en Crimée dans les nouvelles zones annexées à la Russie, alors que la guerre s’éternise.

« Documents de voyage russes délivrés dans ces régions [the four Ukrainian areas annexed by Russia on Friday] ne sont pas reconnus par les États membres ainsi que par l’Islande, la Norvège, la Suisse et le Lichtenstein aux fins de la délivrance d’un visa et du franchissement des frontières extérieures », indique un document interne de l’UE, qui est en préparation parallèlement aux nouvelles listes noires de la Russie.

L’Ukraine a déclaré vendredi qu’elle postulait pour rejoindre l’Otan en riposte au stratagème de Poutine.

La fête de Poutine

Les solennités du Kremlin ont vu les quatre dirigeants fantoches de la Russie dans l’est de l’Ukraine serrer la main de Poutine tout en scandant « Russie ! Russie ! » à une ovation debout.

Deux d’entre eux portaient des insignes de revers avec le symbole Z, un logo devenu synonyme des atrocités russes commises en Ukraine au cours des six derniers mois.

L’annexion de la Crimée, il y a huit ans, a vu l’Arménie, la Biélorussie, la Bolivie, Cuba, le Nicaragua, la Corée du Nord, le Soudan, la Syrie, le Venezuela et le Zimbabwe soutenir Poutine à l’ONU, signe de ce à quoi il pourrait s’attendre cette fois-ci.

Cuba, le Nicaragua et la Syrie ont officiellement reconnu la Crimée comme faisant partie de la Russie, mais les plus grands amis de la Russie, comme la Chine et l’Iran, ne se sont jamais liés à la fantaisie de Poutine.

Le modèle est apparu pour la première fois lorsque la Russie a reconnu l’indépendance de deux régimes fantoches russes en Géorgie en 2008, l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud, et lorsque Poutine a été rejoint par Nauru, le Nicaragua, la Syrie et le Venezuela uniquement sur la scène mondiale.

Voir aussi:

Le sacrifice comme arme de guerre
On avait connu Daesh et le djihad par l’épée. Kirill, patriarche de Moscou, veut aujourd’hui faire de l’invasion de l’Ukraine par la Russie de Poutine une guerre sainte — en présentant la mort de l’envahisseur en terres ennemies comme un sacrifice chrétien.
Jean-Benoît Poulle
28.09.2022

Depuis le commencement de l’invasion russe de l’Ukraine, le patriarche Kirill de Moscou  paraît vouloir lier à la politique du Kremlin non seulement son destin personnel, mais encore celui de toute l’Eglise orthodoxe russe dont il est le chef. Après avoir déclaré en mars qu’il s’agissait d’un « combat métaphysique » contre les « forces du mal », il a ignoré les appels à la paix, à la prise de distance ou, au moins à la neutralité, qui venaient pourtant d’horizons très divers, du pape François, engagé avec lui dans un dialogue oecuménique risqué, au patriarche de Constantinople Bartholomée, primus inter pares des Églises orthodoxes. Si sa parole est, semble-t-il, encore écoutée avec respect dans la population russe, les conséquences n’ont pas tardé à se faire sentir à l’extérieur : en Ukraine, le chef des orthodoxes ukrainiens encore placés sous sa juridiction — le métropolite Onuphre — a décidé de rompre avec sa tutelle. Comme d’autres soutiens de la guerre, Kirill a été visé par les sanctions de l’Union européenne et d’autres pays de la communauté internationale qui, par exemple, lui ont interdit de voyager — interdiction dont Viktor Orban, en Hongrie, s’est désolidarisé, hostile à ce que des représailles frappent un chef spirituel.

Lorsque, au lendemain de l’annonce conjointe par Vladimir Poutine le 21 septembre des référendums de rattachement dans les territoires ukrainiens occupés et de la mobilisation partielle en Russie, sa parole était attendue : allait-il enfin s’en distancier, voire le critiquer ? Le discours que nous traduisons et commentons ci-dessous montre qu’il n’en est rien. Bien au contraire. À travers la glorification du « sacrifice » des soldats russes qui verraient ainsi leurs péchés remis, et la reprise du thème du « monde russe », Kirill endosse encore les justifications du Kremlin, en y ajoutant la tonalité apocalyptique et mystique qui lui est propre. Cette intensification correspond en fait, dans son registre propre, à l’escalade verbale de nombreux responsables politiques russes de ces derniers jours.

Sur le site du patriarcat de Moscou, le texte suivant introduit le sermon :

« Le 25 septembre 2022, la 15ème semaine après la fête de la Nativité de la Très Sainte Mère de Dieu, Sa Sainteté le Patriarche Kirill de Moscou et de toute la Russie a célébré la Divine Liturgie dans l’église du Prince Béni Alexandre Nevsky dans l’ermitage du même nom près de Peredelkin. À la fin de la liturgie, le Primat de l’Église orthodoxe russe a prononcé un sermon. »

Ce lieu et ce nom sont déjà tout un programme. Alexandre Nevski (1220-1263) est un monarque russe, grand-prince de Vladimir et de Novgorod, célèbre pour avoir vaincu en 1240, sur la Neva — d’où son surnom de Nevski —, les Suédois, puis en 1242 les chevaliers Teutoniques, mettant un terme définitif à leur poussée vers l’Est. Canonisé en 1547 par l’Église orthodoxe russe, il est devenu un héros national qui symbolise la résistance à tout envahisseur venu de l’Ouest. Un sondage de 2008 le désigne comme le  Russe le plus populaire de tous les temps. C’est également sous son règne que la ville de Moscou est mentionnée pour la première fois dans l’histoire.

Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit.

Car Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique (Jean 3, 16). À la mort ! Le Fils unique, le Fils divin ! Et pourquoi ce terrible Sacrifice divin était-il nécessaire, dont l’étendue et la signification ne peuvent être saisies par l’esprit humain ? Le Dieu tout-puissant s’est livré à une exécution, qui servait à exécuter des criminels, des parias de la société humaine, qui avaient effectivement commis des crimes terribles et dangereux.

Lorsque l’on considère ce sacrifice divin indescriptible, il est difficile pour l’esprit humain de saisir l’ensemble du plan divin. Mais il est clair que le Seigneur ne se donne pas, ne souffre pas et ne meurt pas de manière humaine pour quelque chose qui serait totalement incompréhensible pour nous et qui n’est inhérent qu’à Lui, qui a une immense connaissance de Lui-même. Il nous permet de comprendre que si Dieu, dans son Fils, donne sa vie humaine pour le bien des autres, pour le bien de la race humaine, alors le sacrifice est la plus haute expression de l’amour de l’homme pour ses semblables. Le sacrifice est la plus grande manifestation de la meilleure des qualités humaines.

Dans les deux paragraphes précédents, le patriarche Kirill reprend des éléments traditionnels de la théologie chrétienne du sacrifice de la croix, de la justification de l’homme pécheur par la mort rédemptrice du Christ. Mais certains choix de vocabulaire interrogent : pourquoi parler d’une « exécution », qui « servait à exécuter les criminels » au détriment de l’insistance sur la mort volontaire du Christ ? L’Église, en Occident, n’est plus guère habituée depuis Vatican II à prêcher sur ces thèmes de la « colère du Père », de son « juste châtiment » destiné aux pécheurs qui retomberait sur son Fils innocent… Plus subtilement, dans ce texte, le sacrifice divin est mondanisé, ramené à des réalités terrestres : « la meilleure des qualités humaines » et « la plus haute expression de l’amour de l’homme pour ses semblables ». En théologie chrétienne, tout cela est vrai mais ne suffit pas : c’est la vie donnée sans défense qui revêt une véritable valeur rédemptrice, et constitue donc le « vrai sacrifice ».

Nous savons qu’aujourd’hui, de nombreuses personnes meurent sur les champs de bataille des guerres intestines. L’Église prie pour que cette bataille prenne fin le plus rapidement possible, afin que le moins de frères possible s’entretuent dans cette guerre fratricide.

Est-ce ici l’amorce d’une concession ? Kirill, ou son entourage, paraissent peut-être conscients des dommages que l’invasion russe inflige au leadership du Patriarcat de Moscou dans le monde orthodoxe. Il affirme donc prier pour la fin des combats et l’arrêt d’une guerre « fratricide ». Mais cela peut aussi s’entendre comme un appel aux Ukrainiens, spécialement ceux encore placés sous sa juridiction spirituelle, à déposer les armes afin de cesser toute résistance « inutile »… L’expression de « guerre fratricide », dans la plus pure propagande, permet enfin de renvoyer dos-à-dos les belligérants, sans distinguer envahisseur ni pays envahi.

Et en même temps, l’Église est consciente que si quelqu’un, poussé par le sens du devoir, par la nécessité de remplir son serment, reste fidèle à sa vocation et meurt dans l’accomplissement de son devoir militaire, il commet sans aucun doute un acte qui équivaut à un sacrifice. Il se sacrifie pour les autres. Et nous croyons donc que ce sacrifice lave tous les péchés que l’on a commis.

Kirill entreprend un second et majeur infléchissement de la notion chrétienne du sacrifice, qui permet de l’appliquer à des soldats d’une armée d’invasion. Le patriarche mélange à dessein le fait de se sacrifier pour les autres, de donner sa vie volontairement pour sauver les siens dans un geste héroïque ou saint, et « l’accomplissement de son devoir militaire », action qui peut être vertueuse selon les conceptions de la guerre juste, mais uniquement en cas de guerre défensive. En bonne théologie, en aucun cas la mort au combat en participant à une armée d’invasion n’est équivalente à la mort pour sauver la vie des siens — même si certains soldats ressentent peut-être subjectivement cette équivalence. Le véritable sacrifice chrétien est celui des martyrs qui, par définition, exposent leur vie et n’attentent pas à celle des autres. Kirill fait au fond l’amalgame entre un « sacrifice patriotique », métaphorique, qui n’est pas toujours permis en théologie morale — il dépend de la licéité de la guerre menée — et ce véritable sacrifice chrétien, sans armes à la main.

La guerre, qui se déroule actuellement dans les vastes étendues de la Russie, est une guerre intestine.

Cette expression, répétée à dessein, est une ligne de force du discours de Kirill et d’autres soutiens de l’invasion : c’est la théorie du monde russe (rousky mir), d’une sorte d’unité civilisationnelle imperméable au droit international, qui justifierait donc la violation des frontières reconnues par ce même droit. C’est pourquoi, de manière frappante, et alors même que les référendums d’annexion ne sont pas achevés, Kirill se permet de dire que la guerre se déroule dans les « vastes étendues de la Russie » au moment même où elle a lieu ukrainien… Sa Sainte  Russie imaginée — ce qu’il appelle de manière étonnante dans le texte « l’espace spirituel uni de la Sainte Russie — serait au fond davantage une communauté mystique qu’un État westphalien. Selon cette logique pervertie, si donc la guerre en Ukraine est une guerre civile russe, elle ne peut opposer que des « bons Russes », partisans de l’État central, et meilleurs représentants de la russité, et ces « mauvais Russes » que seraient des Ukrainiens, adeptes d’un mouvement centrifuge par attirance de l’étranger

Et c’est pourquoi il est si important qu’à l’issue de cette guerre ne surgisse pas une vague d’amertume et d’aliénation, et que les peuples frères ne soient pas divisés par le mur infranchissable de la haine. Et la façon dont nous nous comportons tous les uns envers les autres aujourd’hui, ce que nous demanderons au Seigneur dans nos prières, ce que nous espérerons, déterminera dans une large mesure non seulement l’issue des batailles, mais aussi ce qui se passera à la suite de tout cela. Que Dieu fasse en sorte que les hostilités actuelles ne détruisent pas l’espace spirituel uni de la Sainte Russie et n’endurcissent pas d’autant plus nos peuples. Afin que, par la grâce de Dieu, toutes les blessures puissent être guéries. Pour que, par la grâce de Dieu, tout ce qui aujourd’hui afflige de très nombreuses personnes soit effacé de la mémoire. Pour que ce qui remplace la situation actuelle, y compris les relations entre nos peuples frères, soit lumineux, pacifique et joyeux.

Il en va de même, plus loin, pour la mention des « peuples frères », qui rappelle un thème de la propagande soviétique, au temps du pacte de Varsovie, qui a donné lieu à de multiples plaisanteries dans les pays occupés sur la conception de la « fraternité » entre peuples socialistes et souvent slaves mise en oeuvre par l’Armée Rouge…

Cette fraternité incantatoire, à laquelle Anna Colin Lebedev a récemment consacré un livre important, suppose au fond un « grand frère », le peuple « Grand Russe » — comme les ethnologues désignaient autrefois les « Russes ethniques », habitants de l’Etat issu de la Moscovie — qui contrôlerait les activités de deux « petits frères » turbulents, les « Petits Russes » — comme étaient parfois désignés les Ukrainiens au temps de l’Empire russe — et les « Russes Blancs », ou Biélorusses, eux un peu « plus sages » grâce à leur lien de vassalité avec Moscou…

Et cela ne peut se produire que si nous vivons avec la foi dans nos cœurs. Parce que la foi détruit la peur, la foi permet le pardon mutuel, la foi renforce les relations entre les peuples et peut effectivement transformer ces relations en relations fraternelles, cordiales et bonnes. Dieu fasse qu’il en soit ainsi, que tout ce qui obscurcit maintenant l’âme de beaucoup de gens prenne fin. Dieu fasse que le moins de personnes possible soient tuées ou mutilées au cours de cette lutte intestine. Dieu fasse qu’il y ait le moins possible de veuves et d’orphelins, moins de familles divisées, moins d’amitiés et de confréries brisées.

Là encore, il est permis de s’interroger sur la sincérité de ces prières pour l »arrêt des combats, certes davantage conformes à ce que l’on attendrait de la part d’un responsable spirituel. Auparavant, la mention de la « foi » censée permettre le « pardon mutuel » et « renforcer les relations entre les peuples » tait les conditions d’un tel appel : c’est une foi russe, de même qu’une paix russe dans l’ordre séculier, qui sont offertes, et signifient en définitive la soumission spirituelle au patriarcat de Moscou

L’Église, qui exerce son ministère pastoral auprès des peuples de Russie, d’Ukraine, de Biélorussie et de bien d’autres dans les étendues de la Russie historique, souffre aujourd’hui et prie tout particulièrement pour que cessent rapidement les luttes intestines, que soit célébrée la justice, que soit restaurée la communion fraternelle et que soit surmonté tout ce qui, s’étant accumulé au fil des ans, a conduit à la fin à un conflit sanglant.

Cette précision capitale va très loin : outre les trois peuples mentionnés comme constitutifs du « monde russe » (Russes, Ukrainiens, Biélorusses), Kirill  en mentionne encore « d’autres dans les étendues de la Russie historique », c’est-à-dire qu’il considère que la Russie historique, et donc ce « monde russe » intemporel et mystique, s’étend même au-delà de ces trois États. Et il est vrai que le Patriarcat de Moscou a ou prétend avoir une juridiction qui les déborde, y compris sur toute la diaspora russe : le ressort de l’Église orthodoxe russe s’étend ainsi sur tous les pays de l’ex-URSS — y compris l’Asie centrale et les pays Baltes, la Mongolie, la Chine et le Japon. Que le Patriarcat russe y exerce son « ministère pastoral » est une chose ; qu’il prétende les amalgamer aux « étendues de la Russie historique » en est une autre, grosse de velléités annexionnistes, spécialement pour des pays comme la Lettonie ou l’Estonie, qui recèlent une très importante minorité russophone : cela serait donc suffisant à en faire des composantes de cet « espace spirituel » qui a en outre l’avantage d’être suffisamment flou pour se prêter à des avancées ou des reculades…

Nous croyons que tous les saints qui ont brillé sur la terre de Russie — dans ce cas, en utilisant l’expression déjà acceptée « sur la terre de Russie », nous voulons dire la Russie, toute la terre russe, la Sainte Russie — offrent aujourd’hui avec nous leurs prières au Seigneur pour que la paix s’établisse sur la terre, pour que vienne la réconciliation des peuples frères et, surtout, pour que la justice prévale, car sans justice il ne peut y avoir de paix durable.

Comme si cela ne suffisait pas, Kirill insiste un peu plus : la « terre de Russie » dépasse donc largement les frontières étatiques de la Fédération de Russie, puisque la « Sainte Russie » — vieille expression de la propagande tsariste — est au fond un espace mystique plus que matériel, celui de la « chrétienté véritable », où la foi orthodoxe a été supposément gardée la plus pure, loin de toute influence néfaste, donc l’espace sous la juridiction du Patriarche Kirill. Il est piquant de voir que cette identification au christianisme orthodoxe le plus sourcilleux doit parfois composer, pour les besoins de la propagande étatique, avec d’autres affirmations nettement syncrétistes, par exemple celles affirmant l’unité de croyance entre tous les sujets de la Fédération russe,  qu’ils soient chrétiens, musulmans comme les Tchétchènes, voire chamanistes comme certains Bouriates…

Derrière l’appel final à la réconciliation, à la paix et à la justice, se devine surtout la raison du plus fort : c’est en définitive à une « justice »  adossée à la force, le droit du vainqueur, que s’en remet le patriarche.

Que le Seigneur nous protège tous et nous aide à parcourir dignement notre chemin chrétien, malgré les circonstances difficiles de la vie, qui est aujourd’hui la réalité de notre existence terrestre. Par les prières des saints, dont nous avons loué les noms aujourd’hui, que le Seigneur nous aide tous à être fortifiés dans la paix, l’amour, la fraternité et la pureté.

Voir également:

La guerre sainte de Poutine

Par la voix du patriarche Kirill, Poutine se projette dans une guerre de fin du monde. Voici comment l’Église orthodoxe russe justifie l’invasion de l’Ukraine.

Jean-Benoît Poulle
03.07.2022

Alors que l’analyse géopolitique et les choix politiques de Vladimir Poutine semblent toujours plus intégrés à des motifs religieux et messianiques qui voient dans la guerre en Ukraine une dernière voie de salut pour la Russie (sur le thème sourkovien du « Que nous importe le monde si la Russie n’y existe plus ? »), il faut lire de près le discours développé par l’Église orthodoxe russe pour justifier la guerre et le positionnement poutinien.

Hier, le 6 mars 2022, le dimanche de la Saint-Jean, le dimanche de l’exil adamique (« dimanche du pardon »), le patriarche Kirill de Moscou et de toute la Russie a célébré la Divine Liturgie dans la cathédrale du Christ-Sauveur à Moscou. À la fin du service, le primat de l’Église orthodoxe russe a prononcé un sermon enflammé pour justifier les causes de la guerre, en endossant le discours de Poutine sur l’Ukraine.

Ce discours – que nous traduisons pour la première fois en français et que nous commentons ligne à ligne ici – est marqué par les tonalités apocalyptiques (« Ce qui se passe aujourd’hui.. ne relève pas uniquement de la politique… Il s’agit du Salut de l’homme, de la place qu’il occupera à droite ou à gauche de Dieu le Sauveur, qui vient dans le monde en tant que Juge et Créateur de la création. »).

Ce n’est pas une surprise pour les personnes qui ont suivi de près l’évolution de l’Église orthodoxe russe qui, depuis plusieurs années, se pose en ultime défenseur de la morale sociale et des valeurs traditionnelles russes dans le cadre de « la guerre culturelle » menée par un Occident « décadent ». On remarquera que l’Église orthodoxe russe et les bureaucraties de sécurité (FSB) sont les seules grandes institutions centrales à avoir survécu à l’effondrement du système communiste, en se greffant organiquement au régime de Poutine.

L’argument principal du sermon de Kirill sert à justifier l’invasion russe de l’Ukraine puisque l’Occident teste les lois naturelles de Dieu : « aujourd’hui, il existe un test de loyauté envers le pouvoir [occidental], une sorte de laissez-passer vers ce monde « heureux », un monde de consommation excessive, un monde de « liberté » apparente. Savez-vous ce qu’est ce test ? Le test est très simple et en même temps terrifiant : il s’agit d’une parade de la gay pride. »  C’est dans ce sens qu’une parole biblique paradoxalement consacrée au « pardon » sert de justification à la guerre dans la lignée de la tradition byzantine du césaro-papisme : « Et donc, aujourd’hui, en ce dimanche du pardon, moi, d’une part, en tant que votre berger, j’appelle tout le monde à pardonner les péchés et les offenses, y compris là où il est très difficile de le faire, là où les gens se battent entre eux. Mais le pardon sans la justice est une capitulation et une faiblesse. Le pardon doit donc s’accompagner du droit indispensable de se placer du côté de la lumière, du côté de la vérité de Dieu, du côté des commandements divins, du côté de ce qui nous révèle la lumière du Christ, sa Parole, son Évangile, ses plus grandes alliances données au genre humain. »

Avec ce discours nous sommes face à une vision du monde qui dépasse de très loin le storytelling politique et la définition d’un narratif auxquels nous sommes habitués dans nos espaces politiques. Au fond, et c’est ce qui rend la lecture de ce texte urgente, depuis l’invention de la bombe atomique nous n’avions peut-être jamais vécu le moment le plus intense du théologico-politique : une puissance nucléaire engagée dans une « guerre sainte ».

Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit.

À vous tous, mes chers Seigneurs, Pères, Frères et Sœurs, je vous félicite de tout cœur en ce dimanche, dimanche du Pardon, dernier dimanche avant le début de la Quadragésime, le grand Carême

Il s’agit ici d’une fête spécifique aux orthodoxes : le Dimanche du Pardon, qui fait mémoire de l’expulsion d’Adam et Eve du Paradis (Genèse, 3, 22-24 : c’est donc le souvenir du péché originel, mais aussi de la promesse de Rédemption), est le dernier avant le passage du Petit Carême (équivalent à ce qu’on appelait autrefois le temps de la Septuagésime dans l’Eglise catholique latine) au Grand Carême, les 40 jours précédant Pâques où le jeûne est beaucoup plus strict, passant au régime végétalien intégral. C’est bien sûr un temps d’intensification des efforts spirituels.

De nombreux adeptes considèrent le carême comme un printemps spirituel. Il coïncide avec le printemps de la vie physique et est en même temps considéré par la conscience de l’Église comme un printemps spirituel. Et qu’est-ce que le printemps ? Le printemps est la renaissance de la vie, le renouveau, une nouvelle force. Nous savons que c’est au printemps que la sève puissante éclate à dix, vingt, cent pieds de haut, donnant vie à l’arbre. C’est en effet un étonnant miracle de Dieu, un miracle de la vie. Le printemps est la renaissance de la vie, un certain grand symbole de la vie. Et c’est pourquoi ce n’est pas tout à fait par hasard que la principale fête de printemps est la Pâque du Seigneur, qui est aussi un signe, un gage, un symbole de la vie éternelle. Et nous croyons qu’il en est ainsi, et cela signifie que toute la foi chrétienne, que nous partageons avec vous, est la foi qui affirme la vie, qui est contre la mort, contre la destruction, qui affirme la nécessité de suivre les lois de Dieu pour vivre, pour ne pas périr dans ce monde, ni dans l’autre.

Les analogies ici présentées entre le printemps, la renaissance et la résurrection, sont de véritables lieux communs théologiques, qu’on s’attend à voir figurer dans une homélie ; mais plus subtilement, avec l’installation de l’opposition entre « la foi qui affirme la vie » et la mort, Kirill se place déjà sur le terrain des valeurs de « défense de la vie » face aux forces de la décadence assimilées à l’Occident.

Mais nous savons que ce printemps est assombri par de graves événements liés à la détérioration de la situation politique dans le Donbass, presque le début des hostilités. Je voudrais dire quelque chose à ce sujet.

C’est là un trait frappant de ce sermon : l’Ukraine n’est jamais évoquée en tant que telle, c’est toujours le « Donbass » qui fait l’objet de la sollicitude du patriarche. Or on sait que la guerre d’invasion déborde largement cette région séparatiste. Mais la contre-information russe a tout intérêt à revenir constamment vers le terrain de l’origine du conflit, comme pour mieux en exhiber les responsables. 

Depuis huit ans, on tente de détruire ce qui existe dans le Donbass.

Il s’agit ici d’une reprise mot pour mot d’un grand thème de la propagande du Kremlin : la guerre a commencé en réalité en 2014, quand l’Ukraine a tenté de réduire militairement les Républiques séparatistes de Donetsk et Louhansk, en les bombardant. C’est une vision qui fait l’impasse sur l’origine de l’établissement de ces Républiques en les présentant comme des réalités autonomes et subsistantes, comme si elles ne provenaient pas du territoire ukrainien, et que leur séparatisme n’avait pas été provoqué par le Kremlin en réponse à la révolution de Maïdan.

Et dans le Donbass, il y a un rejet, un rejet fondamental des soi-disant valeurs qui sont proposées aujourd’hui par ceux qui prétendent au pouvoir mondial. Aujourd’hui, il existe un test de loyauté envers ce pouvoir, une sorte de laissez-passer vers ce monde « heureux », un monde de consommation excessive, un monde de « liberté » apparente. Savez-vous ce qu’est ce test ? Le test est très simple et en même temps terrifiant : il s’agit d’une parade de la gay pride. La demande de nombreux pays d’organiser une gay pride est un test de loyauté envers ce monde très puissant ; et nous savons que si des personnes ou des pays rejettent ces demandes, ils ne font pas partie de ce monde, ils en deviennent des étrangers.

Le patriarche Kirill place d’emblée le conflit sur le terrain des valeurs morales, en le réduisant à l’affrontement entre un Occident décadent et une Russie porte-étendard des valeurs traditionnelles.
Peu importe ici que la question des droits des minorités sexuelles n’ait absolument rien à voir avec la guerre du Donbass ni avec l’invasion de l’Ukraine, cela permet à Kirill de lui assigner un sens pour les Russes orthodoxes ordinaires, très conservateurs sur les questions de société. À noter également des accents complotistes dans l’évocation du « monde très puissant », le monde occidental étant présenté comme uniforme sur la question (alors qu’il n’est pas non plus facile d’organiser une gay pride en Pologne orientale…). Le terrain civilisationnel est donc investi.

Mais nous savons ce qu’est ce péché, qui est promu par les soi-disant « marches de la fierté » (gay pride). C’est un péché qui est condamné par la Parole de Dieu – tant l’Ancien que le Nouveau Testament. Et Dieu, en condamnant le péché, ne condamne pas le pécheur. Il l’appelle seulement à la repentance, mais ne fait en aucun cas du péché une norme de vie, une variation du comportement humain – respectée et tolérée – par l’homme pécheur et son comportement.

Si l’humanité accepte que le péché n’est pas une violation de la loi de Dieu, si l’humanité accepte que le péché est une variation du comportement humain, alors la civilisation humaine s’arrêtera là. Et les gay pride sont censées démontrer que le péché est une variante du comportement humain. C’est pourquoi, pour entrer dans le club de ces pays, il faut organiser une gay pride. Pas pour faire une déclaration politique « nous sommes avec vous », pas pour signer des accords, mais pour organiser une parade de la gay pride. Nous savons comment les gens résistent à ces demandes et comment cette résistance est réprimée par la force. Il s’agit donc d’imposer par la force le péché qui est condamné par la loi de Dieu, c’est-à-dire d’imposer par la force aux gens la négation de Dieu et de sa vérité.

Dans ces deux paragraphes, Kirill réinvestit le terrain religieux, en rappelant les deux condamnations bibliques explicites de l’homosexualité (Lévitique, 20, 13, et l’Epître aux Romains, 24, 32). Il fait ici appel à la volonté des fidèles orthodoxes d’éviter le péché et sa promotion, en la réinvestissant dans une mobilisation politique et guerrière. Le discours sur la gay pride comme acte d’allégeance au monde occidental n’a évidemment aucun fondement réel, mais il trouve des résonances dans des critiques russes de la décadence : pensons au discours de Harvard d’Alexandre Soljenitsyne en 1978.

Par conséquent, ce qui se passe aujourd’hui dans la sphère des relations internationales ne relève pas uniquement de la politique. Il s’agit de quelque chose d’autre et de bien plus important que la politique. Il s’agit du Salut de l’homme, de la place qu’il occupera à droite ou à gauche de Dieu le Sauveur, qui vient dans le monde en tant que Juge et Créateur de la création. Beaucoup aujourd’hui, par faiblesse, par bêtise, par ignorance, et le plus souvent parce qu’ils ne veulent pas résister, vont là, du côté gauche. Et tout ce qui a trait à la justification du péché condamné dans la Bible est aujourd’hui le test de notre fidélité au Seigneur, de notre capacité à confesser la foi en notre Sauveur.

Comme Mgr Vigano, Kirill mondanise et politise ici des réalités avant tout spirituelles : en identifiant la guerre larvée entre la Russie et l’Occident à l’affrontement du Bien et du Mal, il ne laisse aucune solution alternative aux fidèles de l’orthodoxie, semblant dire à tous les orthodoxes du monde qu’il faut choisir le camp de la Russie sous peine de damnation éternelle (ce que signifie « aller à la gauche du Sauveur », cf. Matthieu, 25, 33). Le test de loyauté politique est assimilé à l’épreuve de la tentation spirituelle.

Tout ce que je dis a plus qu’une simple signification théorique et plus qu’une simple signification spirituelle. Il y a une véritable guerre autour de ce sujet aujourd’hui. Qui s’attaque aujourd’hui à l’Ukraine, où huit années de répression et d’extermination de la population du Donbass, huit années de souffrance, et le monde entier se tait – qu’est-ce que cela signifie ?

Reprise ici d’un argument classique de la propagande du Kremlin, qui s’indigne des doubles standards de l’indignation médiatique dans le traitement de la guerre entre l’Ukraine et le Donbass, « passée sous silence » selon lui, et l’invasion de l’Ukraine, en masquant la différence d’intensité de ce qui est vécu : l’Ukraine, n’a ainsi jamais cherché à « exterminer » la population du Donbass. Kirill s’aligne ainsi sur le vocabulaire poutinien.

Mais nous savons que nos frères et sœurs souffrent réellement ; de plus, ils peuvent souffrir pour leur loyauté envers l’Église. Et donc, aujourd’hui, en ce dimanche du pardon, moi, d’une part, en tant que votre berger, j’appelle tout le monde à pardonner les péchés et les offenses, y compris là où il est très difficile de le faire, là où les gens se battent entre eux. Mais le pardon sans la justice est une capitulation et une faiblesse. Le pardon doit donc s’accompagner du droit indispensable de se placer du côté de la lumière, du côté de la vérité de Dieu, du côté des commandements divins, du côté de ce qui nous révèle la lumière du Christ, sa Parole, son Évangile, ses plus grandes alliances données au genre humain.

Kirill semble dans ce paragraphe esquisser un timide appel à l’apaisement avec l’évocation du « pardon », thème liturgique du jour, mais se reprend bien vite avec la mention de la justice, et l’appel à « se placer du côté de la lumière », qui est donc en creux un encouragement à poursuivre le combat, puisqu’on est du bon côté. Il est frappant de voir que la phrase sur « le pardon sans la justice » pourrait très bien s’appliquer à plus juste titre pour encourager la résistance du peuple ukrainien…

Tout cela dit, nous sommes engagés dans une lutte qui n’a pas une signification physique mais métaphysique. Je sais comment, malheureusement, les orthodoxes, les croyants, choisissant dans cette guerre la voie de la moindre résistance, ne réfléchissent pas à tout ce sur quoi nous réfléchissons aujourd’hui, mais suivent docilement la voie qui leur est indiquée par les pouvoirs en place.

Nous ne condamnons personne, nous n’invitons personne à monter sur la croix, nous nous disons simplement : nous serons fidèles à la parole de Dieu, nous serons fidèles à sa loi, nous serons fidèles à la loi de l’amour et de la justice, et si nous voyons des violations de cette loi, nous ne supporterons jamais ceux qui détruisent cette loi, en effaçant la ligne de démarcation entre la sainteté et le péché, et surtout ceux qui promeuvent le péché comme modèle ou comme modèle de comportement humain.

Ici encore, la rétorsion est frappante : Kirill critique ici une attitude qui pourrait très bien s’appliquer à lui-même, tant sa proximité avec le Kremlin est notoire, de même que celle de son prédécesseur Alexis.

Aujourd’hui, nos frères du Donbass, les orthodoxes, souffrent sans aucun doute, et nous ne pouvons qu’être avec eux – avant tout dans la prière. Nous devons prier pour que le Seigneur les aide à préserver leur foi orthodoxe et à ne pas succomber aux tentations. Dans le même temps, nous devons prier pour que la paix revienne au plus vite, pour que le sang de nos frères et sœurs cesse de couler, pour que le Seigneur accorde sa grâce à la terre du Donbass, qui souffre depuis huit ans et qui porte l’empreinte douloureuse du péché et de la haine humaine.

Kirill semble dire que seuls les séparatistes du Donbass (et sans doute par extension, les Ukrainiens pro-russes) sont des « frères orthodoxes » ; il oublie tous les orthodoxes d’Ukraine, y compris les très nombreux fidèles du Patriarcat de Moscou, qui sont sous sa juridiction. Il paraît donc, ce qui est assez inouï pour un chef spirituel, désigner une grande partie de ses propres ouailles comme l’ennemi à abattre…

Alors que nous entrons dans la saison du Carême, essayons de pardonner à tout le monde. Qu’est-ce que le pardon ? Lorsque vous demandez pardon à quelqu’un qui a enfreint la loi ou vous a fait du mal et injustement, vous ne justifiez pas son comportement mais vous cessez simplement de le haïr. Il cesse d’être votre ennemi, ce qui signifie que par votre pardon vous le livrez au jugement de Dieu. C’est la véritable signification du pardon mutuel pour nos péchés et nos erreurs. Nous pardonnons, nous renonçons à la haine et à l’esprit de vengeance, mais nous ne pouvons pas effacer la faute humaine au ciel ; c’est pourquoi, par notre pardon, nous remettons les fautifs entre les mains de Dieu, afin que le jugement et la miséricorde de Dieu s’exercent sur eux. Pour que notre attitude chrétienne à l’égard des péchés, des torts et des offenses des hommes ne soit pas la cause de leur ruine, mais que le juste jugement de Dieu s’accomplisse sur tous, y compris sur ceux qui prennent sur eux la plus lourde responsabilité, creusant le fossé entre les frères, le remplissant de haine, de malice et de mort.

Que le Seigneur miséricordieux exécute son juste jugement sur nous tous. Et de peur qu’à la suite de ce jugement, nous nous retrouvions du côté gauche du Sauveur venu dans le monde, nous devons nous repentir de nos propres péchés. Aborder notre vie avec une analyse très profonde et dépassionnée, se demander ce qui est bon et ce qui est mauvais, et en aucun cas se justifier en disant : « J’ai eu une dispute avec ceci ou cela, parce qu’ils avaient tort. C’est un faux argument, c’est une mauvaise approche. Vous devez toujours demander devant Dieu : Seigneur, qu’ai-je fait de mal ? Et si Dieu nous aide à prendre conscience de notre propre iniquité, nous devons nous repentir de cette iniquité.

Dans les paragraphes précédents, Kirill retourne enfin à une conception plus spirituelle de son rôle, avec en fin de compte un prêche centré sur le thème du jour, et donc l’explication de la notion, centrale pour tous les chrétiens, de Pardon, suivie d’un appel à le pratiquer dans la vie quotidienne, et à pratiquer l’examen de conscience. Tout cela est traditionnel dans un sermon de (pré-)Carême et celui de Kirill serait tout à fait normal s’il s’en était tenu à cette partie. Malgré tout, la mention que le pardon consiste aussi à abandonner le pécheur au « juste jugement de Dieu » n’en garde pas moins une tonalité menaçante, surtout   quand le patriarche l’invoque sur ceux qui « creusent le fossé entre les frères ». Il s’agit là d’une évocation de l’Eglise orthodoxe ukrainienne du patriarcat de Kiev, et de son chef, le métropolite Epiphane, accusé de diviser le monde orthodoxe en s’affranchissant de la tutelle de Moscou ; Kirill étend peut-être ce reproche jusqu’au patriarche de Constantinople, qui a reconnu l’Eglise ukrainienne autocéphale.

Aujourd’hui, à l’occasion du dimanche du Pardon, nous devons accomplir l’exploit de renoncer à nos propres péchés et injustices, l’exploit de nous remettre entre les mains de Dieu et l’acte le plus important – le pardon de ceux qui nous ont offensés.

Que le Seigneur nous aide tous à traverser les jours du Carême de telle sorte que nous puissions entrer dignement dans la joie de la Résurrection du Christ. Et prions pour que tous ceux qui combattent aujourd’hui, qui versent le sang, qui souffrent, entrent aussi dans cette joie de la Résurrection dans la paix et la tranquillité. Quelle joie y a-t-il si les uns sont dans la paix et les autres dans la puissance du mal et dans la douleur des luttes intestines ?

En conclusion, l’injonction à prier pour ceux qui combattent (pour un seul camp, bien sûr, les soldats russes), se trouve là pour masquer qu’il n’y a aucun appel à la paix et à la réconciliation dans cette homélie, alors même qu’elle a lieu le dimanche du Pardon. Pourtant le patriarche Kirill a été de nombreuses fois sollicité par des membres ukrainiens et russes de son propre clergé , pour, à défaut de s’élever contre un conflit fratricide, au moins prier pour l’apaisement ; le représentant du patriarcat de Moscou en Ukraine, le métropolite Onuphre, a lui-même condamné l’invasion. Même si elle est volontairement dissimulée dans des termes généraux et une tonalité spirituelle, cette homélie représente in fine un alignement assez net sur la rhétorique du Kremlin, comme à l’époque de l’Union soviétique.

Que le Seigneur nous aide tous à entrer dans le chemin du Saint Carême de telle manière, et pas autrement, qu’Il puisse sauver nos âmes et favoriser la multiplication du bien dans notre monde pécheur et souvent terriblement erroné, afin que la vérité de Dieu puisse régner et diriger le genre humain. Amen.

Voir enfin:

En Ukraine, les frontières confessionnelles se redéploient. L’atmosphère d’union nationale qui prévaut depuis l’invasion semble avoir réduit le clivage entre les Églises orthodoxes rivales – mais pour combien de temps ? Là comme ailleurs, la guerre semble avoir produit des effets opposés à ceux recherchés par le Kremlin. Une synthèse en 10 points.
Jean-Benoît Poulle
Le Grand continent
8 mars 2022

1 — L’invalidation de la théorie huntingtonienne du choc des civilisations
Que l’Ukraine soit étymologiquement une «  marche  », une région frontalière, se vérifie aussi dans le domaine religieux. Les fractures confessionnelles, auxquelles il ne faut certes pas accorder une importance démesurée en regard d’autres critères, peuvent tout de même fournir une clé de lecture significative du conflit en cours. Ces fractures sont complexes, et donc souvent peu analysées en profondeur, d’abord parce qu’elles mobilisent de multiples acteurs religieux, ensuite parce qu’elles ont vu des repositionnements d’ampleur au cours des dernières années, qu’il n’a pas toujours été aisé de suivre en détail. C’est pourquoi il faut se garder d’en faire une lecture uniquement civilisationnelle, et donc simpliste  ; elles ne se réduisent pas à la ligne de front entre un monde occidental identifié à la Chrétienté latine, et une orthodoxie assimilable en tout point à la civilisation russe.Du reste, chez Huntington, l’Ukraine est-elle bien incluse dans la «  civilisation orthodoxe », et l’hypothèse d’une guerre Russie-Ukraine était précisément, pour lui, un exemple qui pouvait invalider sa théorie du choc des civilisations. En fait, ces fractures  passent à l’intérieur même des deux confessions catholique et orthodoxe, qui sont les principales de ce pays officiellement laïc1, et dont les habitants se définissent comme croyants à 70 %.
2 — Quelles sont les principales confessions en Ukraine ?
Selon des chiffres du Pew Research Center de 2016 2, plus de 65 % des Ukrainiens adhèrent en effet au christianisme orthodoxe (ce que l’on appelle également les «  Églises des Sept Conciles  », qui sont séparées de Rome depuis le schisme d’Orient de 1054), et un peu moins de 9 % au catholicisme. Les autres religions sont très minoritaires  : 1,9 % pour les chrétiens protestants toutes dénominations confondues, 1,1 % pour les musulmans, dont la présence est endogène et ancienne, remontant au XIVe siècle  ; celle des juifs est résiduelle (0,2 %) depuis la Seconde Guerre mondiale, alors que l’ouest du pays formait le cœur du Yiddishland. Il est à noter que près de 7 % de la population se déclare seulement «  chrétienne  », sans appartenance confessionnelle, signe d’une religiosité plus vague, attachée sans doute à quelques croyances et rituels de passage, et que 16,2 % se dit sans religion, chiffre important (quoique moindre que dans les pays Baltes) qui représente sans doute un héritage de l’athéisme d’État de l’ère soviétique.
3 — Quelle a été l’histoire des catholiques en Ukraine ?

Tant le catholicisme que l’orthodoxie sont pluriels en Ukraine. Pour le premier, la situation est comparativement plus simple : il se répartit entre la population catholique de rite latin, assez marginale (1 % des Ukrainiens, surtout dans l’Ouest et le Centre), et en fait assimilable à la minorité d’origine polonaise, et trois Églises catholiques de rite oriental. Celles-ci sont définies par leur unité de foi et leur obédience au pape, et donc leur communion avec les autres catholiques, mais aussi par leur autonomie interne hiérarchique et liturgique, comprenant leurs rites propres.

La principale d’entre elles est l’Église gréco-catholique ukrainienne, qui rassemble 8 % de la population du pays, soit plus de 5 millions de fidèles, situés très majoritairement à l’Ouest. Sa liturgie, le rite byzantin, est quasiment identique à celle des orthodoxes du monde russophone, dont la langue liturgique est le slavon d’église. On peut en faire remonter l’origine au XVe siècle, lorsque le métropolite Isidore de Kiev se rallia au concile de Florence, qui proclama l’union des Églises latine et grecque, mais son véritable acte de naissance a été plutôt l’union de Brest (aujourd’hui en Biélorussie) de 1595-15963, quand une partie du clergé orthodoxe sous domination polono-lituanienne s’est mise sous l’obédience du pape. De là vient également le sobriquet péjoratif «  d’uniates  » accolé aux catholiques orientaux, dont le ralliement à l’autorité romaine en échange de la conservation de leurs traditions liturgiques a pu être perçu par d’autres comme une trahison de la foi «  orthodoxe  » (dans tous les sens du terme). Les autres catholiques orientaux ukrainiens forment une partie de l’Église catholique ruthène, issue d’une union plus tardive avec Rome (1646, union d’Oujohrod), concentrée à l’extrême ouest dans la région des Carpates, et devenue majoritairement diasporique4. Si les gréco-catholiques ont été encouragés et soutenus dans les territoires actuellement ukrainiens qui se trouvaient en Pologne ou dans l’Empire austro-hongrois, ils ont été assez constamment réprimés dans la Russie des tsars (jusqu’à voir leur culte interdit au XIXe siècle), puis par l’Union soviétique. La persécution antireligieuse indiscriminée a culminé pendant la Grande Terreur stalinienne des années 1930  ; puis en 1946, lors du synode de Lvov, l’Église gréco-catholique a été rattachée de force à l’Église orthodoxe russe, ou condamnée à la clandestinité d’une «  Église des catacombes  »  : ce n’est qu’à la chute du bloc soviétique qu’elle retrouve une existence légale. Le conflit avec les orthodoxes, spécialement avec le Patriarcat de Moscou, est pourtant loin d’être soldé, car l’Église gréco-catholique leur réclame la restitution des biens et lieux de culte confisqués en 1946, et jamais rendus depuis. Le transfert en 2005 du siège du primat des gréco-catholiques de Lviv (où ils représentent près de 30 % de la population) à Kiev a également été très mal perçu par beaucoup d’orthodoxes, comme une velléité expansionniste.

4 — Quelles sont les relations entre le Vatican et l’Église gréco-catholique ukrainienne ?

Contrairement à Jean-Paul II, qui avait défendu avec ténacité la cause des catholiques orientaux en Europe au prix d’un refroidissement net de ses relations avec le monde orthodoxe, Benoît XVI puis François ont privilégié le dialogue œcuménique en direction de l’orthodoxie. Le premier avait constaté une certaine convergence de vues autour des valeurs familiales conservatrices  ; le second s’est engagé plus résolument dans toutes les formes de rapprochements interconfessionnels, et a engrangé des succès symboliques  : il a ainsi pu rencontrer le patriarche de Moscou, Kirill (Cyrille) lors de son voyage à La Havane du 12 février 2016 – un lieu emblématique de la diplomatie « non-alignée  » sur l’agenda occidental–, ce qu’aucun pape n’avait fait avant lui. Mais il en a résulté un certain sentiment de relégation, voire d’abandon, pour nombre de gréco-catholiques  : dès 1993, une déclaration conjointe de responsables catholiques et orthodoxes condamnait «  l’uniatisme  » (mais entendu uniquement au sens prosélytisme) au nom de l’œcuménisme, semblant donc indiquer que la tradition catholique orientale était dépassée5 ; cette condamnation a été réitérée par le pape après une rencontre entre François et le porte-parole du Patriarcat de Moscou le 30 mai 20166. Certains signes ont été ressentis comme vexatoires par l’Église gréco-catholique  : ainsi l’archevêque majeur Sviatoslav Shevchuk, primat de l’Église gréco-catholique ukrainienne, n’a pas été créé cardinal, à la différence de son prédécesseur, le cardinal Husar, issu de l’Église des catacombes  ; Shevchuk n’a pas non plus vu sa demande ancienne d’être promu patriarche exaucée, car il s’agirait alors d’un casus belli avec le monde orthodoxe7. On a même prêté au pape le dessein de créer une grande Église ruthène transnationale pour les catholiques de rite byzantin d’Europe centrale, ce qui était vu très défavorablement par les gréco-catholiques ukrainiens8, mais ce projet été démenti par le Saint-Siège9.

5 — Quelle a été l’attitude du pape François lors de la crise ukrainienne de 2014 ?

Surtout, c’est l’attitude du Vatican lors de la crise de 2014 qui a pu interroger. Alors que les manifestations de la place Maïdan avaient été l’occasion d’un véritable élan de concorde nationale interreligieuse, les clergés de toutes les confessions s’y relayant pour prier, le pape François s’était montré d’une très grande prudence au moment de la crise du Donbass, se contentant de prononcer des appels à la paix en termes généraux, sans dénoncer la répression des catholiques dans les Républiques séparatistes de Donetsk et Louhansk, où seul le clergé orthodoxe du Patriarcat de Moscou a droit de cité10. Le Saint-Siège, pour sauvegarder son crédit international et son réseau diplomatique, a alors pu donner (sur ce dossier comme sur d’autres, ainsi de l’accord avec la Chine) l’impression de privilégier l’éthique de responsabilité par rapport à l’éthique de conviction. En somme, cette diplomatie conduite principalement par le cardinal-secrétaire d’Etat Parolin a semblé marquer un retour à l’Ostpolitik vaticane des années 1970, menée par son prédécesseur Agostino Casaroli (1914-1998)11.

Or avec la guerre ouverte, la crainte des gréco-catholiques est devenue existentielle  : comme l’a rappelé une catholique ruthène de Philadelphie, «  chaque fois que la Russie a pris dans l’Histoire, le contrôle de l’Ukraine, l’Église catholique ukrainienne a été détruite  »12. La brutalité de l’invasion, comme la répression des cultes non-alignés sur Moscou dans les Républiques séparatistes du Donbass depuis 2014 augurent mal, en effet, du respect des minorités religieuses.

6 — Les orthodoxes ukrainiens, combien de divisions  ?

Si l’Église catholique en Ukraine est marquée par des tiraillements internes et des luttes d’influence qui ont pu aller jusqu’à des scissions marginales13, la division des orthodoxes est bien plus notable. Rappelons que dans l’ecclésiologie orthodoxe, beaucoup moins centralisée que la catholique, les «  Églises-sœurs  » sont dites autocéphales, indépendantes hiérarchiquement les unes des autres, mais unies spirituellement par la même foi. En principe, chaque Église autocéphale peut-être rattachée à une réalité nationale (il y a ainsi une Église orthodoxe grecque, une serbe, une roumaine, etc.). Depuis 2019, la situation s’est clarifiée quelque peu  : le principal clivage a lieu entre l’Église orthodoxe d’Ukraine, avec à sa tête le métropolite Épiphane de Kiev (né en 1979), et la branche ukrainienne du Patriarcat de Moscou.

L’Église orthodoxe d’Ukraine est elle-même née officiellement en décembre 2018 de la fusion de deux entités précédentes, lors d’un concile tenu à la demande expresse du président Porochenko et de la Rada (Assemblée nationale)  : le Patriarcat de Kiev, créé en 1992 par le métropolite Philarète (né en 1929), dissident du Patriarcat de Moscou, et l’Église orthodoxe ukrainienne autocéphale, issue quant à elle de la première indépendance du pays (1917-1920) puis de la diaspora ou de la clandestinité. Quoique le Patriarcat de Kiev ait unilatéralement contesté cette fusion en juin 2019 (semble-t-il avant tout pour des querelles de personnes entre Philarète et son successeur désigné Épiphane), l’Église orthodoxe d’Ukraine est aujourd’hui devenue la première dénomination religieuse du pays, rassemblant 25 % de sa population, soit près de 15 millions d’habitants (contre 12 % pour le Patriarcat de Kiev en 2005), et souhaiterait unifier tous les orthodoxes ukrainiens sous la juridiction de cette Église nationale autocéphale. Cette Église unifiée a également recueilli l’assentiment relatif de la population, mais avec de très fortes disparités entre l’Ouest, où 60 % des Ukrainiens y sont favorables, et l’Est, où ils ne sont plus que 28 % à l’approuver, selon un sondage de 201814.

Or c’est toujours le Patriarcat de Moscou qui possède le clergé le plus nombreux et le plus grand nombre de paroisses dans le pays, avec 40 diocèses, 200 monastères et plus de 12 000 églises sous son contrôle  ; près de 18 % des Ukrainiens s’y rattachent encore (très majoritairement à l’est et au centre), même si ce chiffre est en nette diminution. Non seulement le Patriarcat de Moscou représente l’organisation religieuse la plus puissante en Ukraine, mais encore, à l’échelle même de son territoire russe, sa branche ukrainienne est-elle la plus riche en biens et en effectifs, regroupant 40 % de ses paroisses15. Enfin, ajoutons l’importance symbolique de Kiev, «  lieu saint  » du monde slave orthodoxe  : la conversion au christianisme de son grand-prince, Vladimir, en 988, a pour les Russes et les Ukrainiens une importance mémorielle équivalente au baptême de Clovis pour la France. Le Patriarcat de Moscou, dont la proximité avec le Kremlin est notoire depuis la Grande Guerre patriotique de 1941-1945, ne veut en aucun cas reconnaître l’autocéphalie de l’Église orthodoxe en Ukraine, car ce serait du même coup accréditer l’existence de la nation ukrainienne. Pour le patriarche Kirill et ses soutiens16, Kiev est dans l’orbite religieuse de Moscou depuis 1686, lorsque le patriarche œcuménique de Constantinople, autorité spirituelle suprême du monde orthodoxe, a délégué au patriarche moscovite le droit de nommer le métropolite de Kiev17.

7 — Pourquoi peut-on parler d’une rivalité globale entre Constantinople et Moscou à l’échelle du monde orthodoxe ?

C’est donc vers Constantinople que se sont tournés les orthodoxes ukrainiens pour obtenir la reconnaissance de leur Église nationale  : le 5 janvier 2019, son patriarche, Bartholomée, a bien accordé le tomos (décret) d’autocéphalie à l’Église orthodoxe d’Ukraine. Il en a résulté une grave crise entre Moscou et Constantinople, qui est allée jusqu’à la rupture mutuelle de la communion eucharistique, signe de schisme formel18. Toutes les Églises autocéphales ont été sommées de prendre parti pour l’un des deux grands patriarcats en reconnaissant ou non l’Église ukrainienne, et seule une minorité d’entre elles19 se sont alignées sur la décision de Bartholomée20. Derrière la question ukrainienne, se joue donc un affrontement plus global pour le leadership dans le monde orthodoxe, où les armes sont inégales21  : nul ne conteste la primauté d’honneur de Constantinople, mais son patriarche est semblable à un général sans troupes, qui a juridiction directe sur un territoire très mince et une population clairsemée, quand le Patriarcat de Moscou rassemble 90 millions de personnes sous son obédience – près du tiers des orthodoxes dans le monde. Un signe éclatant de cette rivalité a été donné à l’occasion du concile panorthodoxe de 2016 en Crète, voulu par le patriarcat de Constantinople depuis plus de 50 ans, mais qui a échoué par suite de la décision du patriarche de Moscou, et de quelques autres hiérarques dépendants de lui, de ne pas s’y rendre22.

8 — Comment Moscou présente-t-il cette rivalité pour le public occidental ?

La propagande pro-russe à destination des Européens s’est complu à déguiser cette rivalité de pouvoir derrière des prétextes idéologiques  : engagé dans les enjeux environnementaux et migratoires, résolument en faveur du dialogue œcuménique, le patriarche Bartholomée serait une sorte de pendant oriental d’un pape François «  mondialiste  », voire «  wokisé  », là où les orthodoxes russes ou pro-russes sont érigés en rempart de tout l’Occident chrétien. Or il suffit de constater la discordance entre de telles déclarations avec le discours ad intra du patriarcat moscovite, très anticatholique, pour comprendre le leurre qu’elles représentent. Il s’en faut de peu que Moscou accuse l’Église orthodoxe d’Ukraine d’une forme d’uniatisme déguisé, dans un schéma séculaire où Rome et l’Occident figurent l’ennemi par excellence de la «  Troisième Rome  », et toute velléité d’autonomie, un pas vers l’hérésie.

9 — Quelle a été l’attitude du Vatican face à l’invasion de l’Ukraine ?

L’invasion russe de l’Ukraine du 24 février dernier, sur ce point comme en bien d’autres, recompose la situation à une vitesse inconnue jusque-là. D’abord parce qu’en s’affranchissant aussi clairement du droit international, la Russie a provoqué un engagement plus net du Vatican en faveur de la paix et de la coexistence religieuse, mais aussi des droits de la minorité catholique  : le lendemain de l’invasion, l’archevêque gréco-catholique Shevchuk a été appelé par le pape, qui lui a assuré qu’il ferait tout ce qui est en son pouvoir pour mettre fin au conflit. François, qui s’est également entretenu au téléphone avec le président Zelensky, semble déterminé à prendre une part très active dans la cessation du conflit, jusqu’à proposer instamment la médiation officielle du Saint-Siège  : dans un geste inédit, et alors même qu’il a dû récemment annuler plusieurs engagements pour raisons de santé, il s’est rendu lui-même à l’ambassade de Russie près le Saint-Siège pour exhorter à la paix dès le lendemain de l’invasion. La portée de cette démarche est d’autant plus forte qu’elle semble avoit été prise par le pape personnellement, sans en avoir informé au préalable sa secrétairerie d’Etat. Dimanche 27 février, François a appelé solennellement à l’ouverture de couloirs humanitaires à l’issue de l’angélus place St-Pierre, le cardinal Parolin faisant quant à lui, selon une vieille tradition de la diplomatie vaticane, l’offre de ses bons offices23.

10 — Comment la guerre ouverte a-t-elle changé la situation des Églises orthodoxes ?

Mais la recomposition touche aussi les Églises orthodoxes  : certes, le patriarche Kirill de Moscou semble plus que jamais inféodé au Kremlin, avec un appel, lors de son homélie du 27 janvier, à préserver les «  terres russes  » – parmi lesquelles il a explicitement nommé la Biélorussie et l’Ukraine – des «  forces du mal  »  ; mais la défense d’une telle obédience en Ukraine est devenue intenable devant la réalité de l’agression  : pour la première fois, le métropolite Onuphre, plus haut hiérarque de l’Église orthodoxe russe en Ukraine, a pris ses distances avec son supérieur dès le jour de l’invasion  ; puis dans une déclaration du 28 février reprise par son saint-synode, il s’est engagé en faveur de l’intégrité territoriale de l’Ukraine, et a déclaré que la guerre était «  un péché grave devant Dieu  », une «  répétition du péché de Caïn  ». Il a été imité par de nombreux membres de son clergé, jusque dans le diocèse de Soumy, pourtant frontalier avec la Russie, qui ont décidé de ne plus prononcer le nom de Kirill à l’office, ce qui entérine la rupture de la communion ecclésiale.

L’atmosphère d’union nationale qui prévaut depuis l’invasion semble ainsi avoir réduit le clivage entre les Églises orthodoxes rivales ; quant à savoir si elle ira jusqu’à le résorber, il est encore bien trop tôt pour le dire. Il reste patent que, là comme ailleurs, la guerre a produit des effets opposés à ceux recherchés par le Kremlin  ; et que la présence des troupes russes constitue à court et moyen terme une menace grave pour le pluralisme religieux, une réalité pourtant constitutive de l’Ukraine.

Sources
  1. https://mjp.univ-perp.fr/constit/ua1996.htm#2  : art. 32 de la Constitution ukrainienne.
  2. http://www.globalreligiousfutures.org/countries/ukraine#/?affiliations_religion_id=0&affiliations_year=2010&region_name=All%20Countries&restrictions_year=2016
  3. Cf. l’ouvrage récent de Laurent Tatarenko, Une réforme orientale à l’âge baroque. Les Ruthènes de la grande-principauté de Lituanie et Rome au temps de l’Union de Brest (milieu du xvie siècle – milieu du xviie siècle), Rome, École française de Rome, «  Bibliothèque des Écoles Françaises d’Athènes et de Rome  », 392, 2021, 645 p. qui relate de manière détaillée les grandes étapes de cette rupture.
  4. Au point qu’aux États-Unis, les catholiques issus de cette Église ont formé une Église orientale autonome, «  l’Église catholique byzantine  », avec son siège à Pittsburgh. L’Église catholique arménienne est quant à elle quasiment éteinte en Ukraine.
  5. https://www.cath.ch/newsf/moscou-le-patriarche-orthodoxe-russe-alexis-ii-pret-a-rencontrer-le-pape-jean-paul-ii/
  6. https://www.diakonos.be/settimo-cielo/guerres-de-religion-pourquoi-en-ukraine-les-plus-oecumeniques-sont-les-grecs-catholiques.
  7.  https://www.diakonos.be/settimo-cielo/en-coulisses-le-cadeau-rate-de-francois-aux-ukrainiens/
  8. https://www.diakonos.be/settimo-cielo/depuis-lorient-non-pas-la-lumiere-mais-les-tenebres-etranges-remplacements-dans-la-curie-romaine/
  9. https://www.diakonos.be/settimo-cielo/le-reve-irreel-dune-eglise-des-ruthenes-une-lettre-de-clarification/.
  10. Référence de Sandro Magister, diakonos.
  11.  John M. Kramer, « The Vatican’s Ostpolitik”, The Review Politics, vol. 42/3, 1980, Cambridge University Press, p. 283-308.
  12. Relayé par https://fsspx.news/fr/news-events/news/ukraine-les-cles-une-guerre-aux-dimensions-religieuses-71930
  13. Pour être complet, mentionnons l’existence de deux scissions traditionalistes  : la Fraternité Saint-Josaphat, variante de la Fraternité Saint-Pie X pour le rite byzantin, opposée à sa relative délatinisation consécutive à Vatican II, et «  l’Église grecque-catholique orthodoxe ukrainienne  », née en 2009, ultra-conservatrice et pro-russe.
  14. https://dif.org.ua/article/stvorennya-pomisnoi-avtokefalnoi-pravoslavnoi-tserkvi-v-ukraini-shcho-dumayut-ukraintsi
  15. https://www.diakonos.be/settimo-cielo/en-orient-cest-la-rupture-entre-cyrille-et-bartholomee-et-le-pape-penche-plutot-pour-le-premier/
  16. Dont le plus actif est son porte-parole pour les relations extérieures, le métropolite Hilarion de Vokolamsk.
  17. https://www.diakonos.be/settimo-cielo/en-orient-cest-la-rupture-entre-cyrille-et-bartholomee-et-le-pape-penche-plutot-pour-le-premier/
  18. https://www.diakonos.be/settimo-cielo/schisme-dans-lorthodoxie-entre-moscou-et-constantinople-et-rome-ne-sait-quel-camp-choisir/. Il faut noter que cette crise a connu une préfiguration très exacte en 2006-2007 (avec un schisme temporaire entre les deux patriarcats), du fait la reconnaissance par Constantinople de l’Église autocéphale estonienne. Moscou ne semble pas prêt à voir éclore des Églises orthodoxes autonomes a minima dans le territoire de l’ex-URSS.
  19.  Les Églises orthodoxes de Grèce, de Chypre et d’Alexandrie
  20. Bartholomée vient d’ailleurs de déclarer à la télévision turque «  je suis une cible pour Moscou  » (2 mars).
  21.  Cette rivalité a eu des conséquences jusque chez les orthodoxes de France, par exemple à l’Institut St-Serge  : https://www.la-croix.com/Religion/En-Ukraine-lecart-creuse-entre-lEglise-orthodoxe-ukrainienne-patriarche-2022-03-01-1201202769
  22. https://www.lemonde.fr/le-monde-des-religions/article/2022/03/04/l-ukraine-catalyse-une-crise-au-sein-du-monde-orthodoxe-entre-moscou-et-constantinople_6116091_6038514.html
  23. https://www.la-croix.com/Religion/Le-Vatican-pret-aider-dialogue-entre-Russie-lUkraine-2022-02-28-1201202584

Voir enfin:

QUEL AVEUGLEMENT VOLONTAIRE DES IDIOTS UTILES ET DES COMPAGNONS DE ROUTE DU NOUVEL HITLER DE MOSCOU ? (Comment entre détestation de l’Amérique et de l’Union européenne et désarroi devant la décomposition démocratique, le délitement du lien national, les revendications communautaristes, les effets délétères de l’immigration et les dérives du wokisme, nombre de souverainistes occidentaux en sont arrivés à nier la réalité du régime russe)

 

Ran Halévi: « L’aveuglement volontaire des compagnons de route occidentaux de Vladimir Poutine »

Ran Halévi

Le Figaro

30.09.2022

TRIBUNE – L’historien analyse les ressorts qui, selon lui, ont poussé certains à droite, dans les démocraties occidentales, et en particulier la droite trumpienne aux États-Unis, à l’indulgence, voire à la complaisance envers l’autocrate du Kremlin.

Ran Halévi est directeur de recherche au CNRS et professeur au Centre d’études sociologiques et politiques Raymond-Aron. Il estime que le rejet du wokisme et la hantise de la décadence les ont conduits à nier la réalité du régime russe.

S’il ne s’est jamais avisé de parader en parangon de la démocratie, Vladimir Poutine s’évertuait, non sans succès, à se poser en sentinelle morale de la tradition, des valeurs familiales, de la religion chrétienne. Son régime offre une version toute personnelle du principe de la division du travail.

D’un côté, une autocratie légale (lui au moins se dispense d’employer l’oxymore bancal de «démocratie illibérale»), des élections truquées, une Constitution courbée à l’impératif de pérenniser le mandat présidentiel, une cleptocratie systémique, des assassinats d’opposants, des violations répétées du droit international, annexions hors-la-loi, massacres de masse, déportations, crimes de guerre. Sans oublier le culte de la personnalité, les millions empochés dans des comptes personnels, enfin l’isolement graduel du président et son enfermement psychologique qui ont fini, c’est classique, par dérégler son discernement politique.

Et de l’autre, l’appel à un passé immémorial, la célébration des valeurs nationales, la poursuite des aspirations impériales: un curieux syncrétisme entre la gloire de l’époque tsariste, l’héroïsme patriotique sous l’ère soviétique et, pour compléter le narratif, la théorie – pourtant largement démentie – de l’humiliation de la Russie par l’Occident après la chute de l’URSS.

Jusqu’à l’invasion de l’Ukraine, cet attelage fonctionnait passablement. M. Poutine réussit à rallier, en France et ailleurs, une foule éclectique de sympathisants, animés des motifs les plus divers: détestation de l’Amérique, de l’Otan, des aspérités fédéralistes de l’Union européenne ; désarroi devant la décomposition démocratique, le délitement du lien national, les revendications communautaristes, les effets délétères de l’immigration… À quoi s’ajoute, péché commun de l’extrême gauche et de la droite extrême, de Le Pen à Mélenchon, une fascination jamais éteinte pour l’homme fort qui sait allier un verbe haut à une main de fer, en malmenant les principes poussiéreux de la démocratie libérale.

Les plus engagés parmi les dévots du poutinisme étaient les ultraconservateurs américains. Autrefois, les compagnons de route de la Russie communiste venaient de la gauche ; dans l’Amérique d’aujourd’hui, ils occupent les premières loges de la droite trumpiste et les avant-postes des médias populistes. Ce qui les rattache à M. Poutine, comme à Donald Trump, c’est l’apologie sans complexe de la grandeur nationale, l’aversion pour la «dictature woke», un culte assumé de la force et le goût d’une saine virilité, réfractaire à l’émasculation de l’homme blanc par les lubies progressistes.

Tucker Carlson, l’animateur sur Fox News du talk-show le plus regardé aux États-Unis, est un admirateur de longue date du président russe et son meilleur agent de relations publiques: il le tient, à l’égal de M. Trump, pour l’archétype de l’homme d’État conservateur. Carlson, comme d’autres trumpistes de choc, a fait plusieurs fois le pèlerinage de Moscou (et de Budapest) pour régaler ses auditeurs des images d’une société qui résiste à la corruption de Hollywood, de Wall Street et des théories diversitaires.

M. Poutine savait cultiver avec méthode ces auxiliaires inespérés. Il recevait des évangélistes, des représentants du puissant lobby des armes à feu, des militants de «l’Amérique d’abord» hostiles à l’immigration. Il n’hésitait pas à se dire victime, lui et son pays, de la «cancel culture», ou à dénoncer les transgenres avec des accents qui ne pouvaient laisser insensibles ses nouveaux frères d’armes. «Ceux qui apprennent à un garçon à se transformer en fille et à une fille en un garçon commettent un crime contre l’humanité (…)». La Russie qu’il leur faisait découvrir renvoyait un miroir désolant à une Amérique en faillite morale, gangrenée par l’avortement, les mariages homosexuels, la pornographie, la libération des mœurs, la tyrannie multiculturelle…

Il fallait une bonne dose d’aveuglement à ces pèlerins de l’eldorado russe pour éviter de voir ce qu’ils s’interdisaient de connaître: en Russie, comme le rappelle Anne Applebaum, le nombre des avortements est un des plus élevés du monde, le double de son niveau aux États-Unis ; la fréquentation des églises est négligeable ; seuls 15% des Russes reconnaissent à la religion un rôle important dans leur vie ; et le pays tient le record mondial du taux de suicide chez les hommes adultes. Quant à l’image unitaire de la nation, il n’est pas inutile d’observer que 20% des citoyens russes se revendiquent d’une autre nationalité, que plus de 6% sont musulmans et que, en Tchétchénie, la loi de l’État est la charia.

Comment expliquer la réussite du poutinisme à rallier en Occident cette armée de «facilitateurs», d’«excuseurs», d’«indulgents»? Outre les raisons déjà évoquées, la paresse intellectuelle y entre aussi pour une part et l’ignorance volontaire pour beaucoup: elle n’est pas sans rappeler celle des voyageurs ingénus de la Russie soviétique et la cohorte des croyants cuirassés dans le déni des horreurs staliniennes. C’est un phénomène fascinant que l’impuissance des faits avérés à entrer dans la circulation des esprits et à s’imprimer au fond de la conscience publique. Pourtant, le maître du Kremlin a beaucoup œuvré à nous dessiller les yeux.

Ce qui a conforté cette cécité renvoie surtout à la situation de nos démocraties. Le souvenir de la guerre froide, et des guerres en général, est trop éloigné pour alerter spontanément les esprits: nous livrons volontiers des guerres idéologiques, un luxe des temps de paix, mais hésitons, quand de vraies menaces sont à nos portes, à en apprécier la portée. Et nous baignons depuis trop longtemps dans une culture de la repentance pour ne pas donner créance à ceux qui nous inculpent de les avoir opprimés, ravalés, humiliés. Enfin, l’espoir de prévenir le pire porte parfois à consentir à l’inacceptable, comme un moindre mal, au préjudice des victimes sacrifiées à un «lâche soulagement», lequel ne dure jamais longtemps.

Pour les zélateurs américains de M. Poutine, le fantasme d’une Russie citadelle de la civilisation était avant tout affaire de politique intérieure: un ressort essentiel, à condition de ne pas y regarder de près, de la guerre idéologique contre le wokisme. À la veille de l’invasion russe, Tucker Carlson ne se trompait pas de combat: «Est-ce que M. Poutine m’a jamais traité de raciste? A menacé de me licencier parce que je ne pense pas comme lui? Essayé de détruire le christianisme?» Les trumpistes avaient d’autres priorités que l’Ukraine, le droit international, la liberté. Ce n’était pas leur guerre. On découvre là comment le wokisme est devenu le complice involontaire, le combustible, le pourvoyeur d’arguments – et d’absolutions – de l’illibéralisme.

Voir par ailleurs:

Discours de Vladimir Poutine

30 septembre 2022

Citoyens de Russie, citoyens des républiques populaires de Donetsk et Lougansk, habitants des districts de Zaporojie et Kherson, députés de la Douma d’État, sénateurs de la Fédération de Russie,Comme vous le savez, des référendums ont eu lieu dans les républiques populaires de Donetsk et Lougansk ainsi que dans les districts de Zaporojie et Kherson. Les bulletins ont été décomptés, les résultats ont été annoncés. Le peuple a fait son choix, un choix univoque.Nous signons aujourd’hui les accords relatifs à l’admission de la République populaire de Donetsk, de la République populaire de Lougansk, du district de Zaporojie et du district de Kherson au sein de la Fédération de Russie. Je suis certain que l’Assemblée fédérale confirmera les lois constitutionnelles sur l’intégration et la formation en Russie de quatre nouvelles régions, quatre nouvelles entités de la Fédération de Russie, parce que telle est la volonté de millions de personnes. (Applaudissements.)

Cette annonce est le résultat d’un processus complexe et longtemps incertain. Depuis des mois, le pouvoir russe s’est efforcé de s’ancrer administrativement dans ces régions occupées. D’après une enquête du média Proekt, les citoyens russes représentent 92 % des 36 personnes nommées dans les gouvernements de ces quatre régions depuis l’occupation. On compte ainsi 20 % de Russes parmi les dirigeants de la République populaire autoproclamée de Lougansk, 40 % chez ceux de Donetsk, jusqu’à 75 % du gouvernement du district de Kherson et 100 % de celui de Zaporojie. Malgré tout, au cours de ces derniers mois, les autorités russes semblent avoir hésité à organiser les référendums qu’elles voulaient originellement planifier en avril, puis en mai, avant de les reporter à septembre, novembre, et enfin «  indéfiniment  ».

 Soudainement, en l’espace de quelques jours, tout s’est accéléré ces dernières semaines. Ce qui ne devait plus être qu’un horizon lointain est devenu un impératif de toute urgence. Aussi les référendums ont-ils commencé le vendredi 23 septembre dans ces régions qui représentent environ 15 % de l’ensemble du territoire ukrainien et plus de 6 millions d’habitants avant la guerre. Les observateurs internationaux ignorent le nombre réel de votants, d’autant plus que certaines zones ont été tout à fait dépeuplées. Selon le maire de Melitopol’ Ivan Fëdorov, il ne reste plus aujourd’hui que 60 000 des 150 000 habitants que comptait sa ville au début de l’année. On connaît par ailleurs l’exemple frappant de ce village de Novotoškovskoe, à soixante kilomètres de Lougansk, où il ne restait plus, en ce mois de septembre, que dix habitants sur les 2 000 personnes qui y résidaient avant la guerre.

Sans aucun doute, c’est là leur droit, leur droit inaliénable, inscrit dans l’article premier de la Charte des Nations Unies, qui énonce explicitement le principe de l’égalité des droits et de l’autodétermination des peuples.

Je le répète  : il s’agit d’un droit inaliénable des peuples. Ce droit se fonde sur l’unité historique qui a porté à la victoire des générations entières de nos prédécesseurs, ceux qui édifié et défendu la Russie durant de nombreux siècles, depuis les origines de l’ancienne Rus’.

C’est ici, en Novorossija, qu’ont lutté Rumjancev, Suvorov et Ušakov. C’est ici que Catherine II et Potëmkin ont fondé de nouvelles villes. C’est ici que nos grands-pères et arrière-grands-pères se sont battus jusqu’à la mort pendant la Seconde Guerre mondiale.

Nous n’oublierons jamais les héros du «  Printemps Russe  », ceux qui ont refusé le coup d’État néonazi dans l’Ukraine de 2014, ceux qui ont perdu la vie pour le droit de parler leur langue, de conserver leur culture, leurs traditions, leur foi, pour le droit même de vivre. Nous n’oublierons jamais les combattants du Donbass, les martyrs de la «  Khatyn d’Odessa  », les victimes des attentats inhumains orchestrés par le régime de Kiev. Nous commémorons les volontaires et les miliciens, les civils, les enfants, les femmes, les vieillards, les Russes, les Ukrainiens, des gens des nationalités les plus diverses  : à Donetsk, le meneur d’hommes Aleksandr Zakharčenko  ; les commandants militaires Arsen Pavlov et Vladimir Žoga, Ol’ga Kočura et Aleksei Mozgovoj  ; le procureur de la République de Lougansk Sergej Gorenko  ; le parachutiste Nurmagomed Gadžimagomedov et tous les soldats et les officiers qui sont morts de la mort des braves pendant l’opération militaire spéciale. Ce sont des héros. (Applaudissements) Les héros de la Grande Russie. Je vous demande d’observer une minute de silence en leur mémoire.

(Minute de silence)

Merci.

Derrière ce choix de millions d’habitants des Républiques populaires de Donetsk et Lougansk, des districts de Zaporojie et Kherson, se lisent à la fois notre futur commun et notre histoire millénaire. Les populations ont transmis ce lien spirituel à leurs enfants et leurs petits-enfants. Malgré toutes les épreuves, ils ont transmis leur amour de la Russie à travers les âges. Personne ne pourra détruire ce sentiment qui nous habite. C’est la raison pour laquelle les anciennes générations et les plus jeunes, ceux qui sont nés après l’effondrement tragique de l’URSS, ont voté d’une seule voix pour notre unité, pour notre avenir commun.

En 1991, à Belovežskaja Pušča, sans aucune considération pour la volonté des citoyens ordinaires, les représentants de l’élite du parti de l’époque ont pris la décision de dissoudre l’URSS. Du jour au lendemain, les gens se sont retrouvés arrachés à leur patrie. Notre communauté nationale a été déchirée, démantelée à vif, ce qui s’est soldé par une catastrophe nationale. Tout comme les gouvernements avaient, en coulisse, délimité les frontières des républiques soviétiques après la Révolution de 1917, les derniers dirigeants de l’Union Soviétique ont déchiré notre grand pays, ont placé le peuple devant le fait accompli, au mépris du souhait exprimé par la majorité lors du référendum de 1991.

J’imagine qu’ils n’ont pas eu entièrement conscience de ce qu’ils étaient en train de faire et des conséquences qu’auraient inévitablement leurs actions. Mais cela n’a plus d’importance. Il n’y a plus d’Union soviétique et on ne fera pas revivre le passé. Ce n’est pas ce dont la Russie a besoin aujourd’hui, ce n’est pas ce à quoi nous aspirons. Mais il n’y a rien de plus fort que la détermination de millions de personnes qui, par leur culture, leur foi, leurs traditions, leur langue, se sentent faire partie de la Russie et dont les ancêtres ont vécu durant des siècles au sein d’un même État. Il n’y a rien de plus puissant que leur résolution à retrouver leur véritable patrie historique.

Pendant huit longues années, les habitants du Donbass ont été soumis au génocide, aux bombardements, au blocus. À Kherson et Zaporojie, une politique criminelle a tout fait pour diffuser la haine de la Russie et de tout ce qui est russe. Désormais, y compris pendant les référendums, le régime de Kiev a menacé de représailles et de mort les enseignants et les femmes qui officiaient dans les commissions électorales, intimidant des millions de personnes venues exprimer leur volonté. Mais le peuple irréductible du Donbass, de Zaporojie et de Kherson s’est prononcé.

Je veux que les autorités de Kiev et leurs véritables suzerains occidentaux m’entendent et se souviennent de ceci  : les habitants de Lougansk et de Donetsk, de Kherson et de Zaporojie, sont devenus nos concitoyens, à jamais. (Applaudissements.)

Nous appelons le régime de Kiev à un cessez-le-feu immédiat, à mettre fin à cette guerre qu’il a déclenchée en 2014 et à revenir à la table des négociations. Nous y sommes prêts, comme nous l’avons signalé à de nombreuses reprises. En revanche, la décision des peuples de Donetsk, Lougansk, Zaporojie et Kherson n’est pas discutable. Leur décision a été prise et la Russie ne la trahira pas. (Applaudissements.) Les autorités actuelles de Kiev doivent traiter cette libre expression de la volonté d’un peuple avec respect, et pas autrement. C’est le seul chemin possible vers la paix.

Nous défendrons notre terre avec toutes nos forces et par tous les moyens à notre disposition. Nous ferons tout ce qui est en notre pouvoir pour garantir la sécurité de nos concitoyens. Telle est la grande mission libératrice de notre nation.

Nous nous engageons à reconstruire les villes et les villages détruits, les logements, les écoles, les hôpitaux, les théâtres et les musées, à restaurer et développer les entreprises industrielles, les usines, les infrastructures, les systèmes de protection sociale, de retraite, de santé et d’éducation.

Nous allons bien sûr travailler au renforcement de la sécurité. Ensemble, nous veillerons à ce que les citoyens des nouvelles régions russes se sentent soutenus par l’ensemble du peuple russe, par l’intégralité du pays, des républiques, des provinces et des districts de notre vaste patrie (Applaudissements.)

Chers amis, chers collègues,

Je veux m’adresser aujourd’hui aux soldats et aux officiers qui participent à l’opération militaire spéciale, aux combattants du Donbass et de Novorossija, à tous ceux qui, après le décret de mobilisation partielle, ont rejoint les rangs de nos forces armées, accomplissant ainsi leur devoir patriotique, tous ceux qui répondent aux injonctions de leur cœur et se rendent aux bureaux de recrutement militaire. Je veux m’adresser à eux, à leur famille, à leurs épouses et à leurs enfants pour leur dire contre qui, contre quel genre d’ennemi notre peuple se bat, pour leur dire qui précipite le monde dans de nouvelles guerres et de nouvelles crises, retirant un profit sanglant de toute cette tragédie.

Nos compatriotes, nos frères et nos sœurs d’Ukraine, cette partie intégrante de notre nation unie, ont vu de leurs propres yeux le sort que les sphères dirigeantes du soi-disant Occident réservent à l’humanité entière. Ici, elles ont enfin tombé les masques et révélé leur vraie nature.

Après la chute de l’Union soviétique, l’Occident a décidé que le monde entier, que chacun de nous devait supporter à jamais ses diktats. En 1991, l’Occident s’imaginait que la Russie ne se relèverait jamais de ces bouleversements et s’effondrerait d’elle-même. Ils y ont presque réussi. Nous gardons en mémoire les années 1990, ces années terribles, de faim, de froid et de désespoir. Mais la Russie a survécu. Elle renaît, se renforce, réclame à nouveau la place qui lui revient dans le monde.

Pendant ce temps, l’Occident a continué de rechercher de nouvelles occasions de nous frapper, d’affaiblir et d’écraser la Russie, comme il a toujours rêvé de le faire, de fragmenter notre État, de dresser nos peuples les uns contre les autres, de les condamner à la misère et à l’extinction. Ils ne seront pas en paix tant qu’il existera un pays si grand, si considérable, avec son territoire, ses richesses naturelles, ses ressources, son peuple qui ne sait pas et ne saura jamais vivre sous les ordres de quelqu’un d’autre.

L’Occident est prêt à tout pour conserver ce système néocolonial qui lui permet de parasiter, de dépouiller le monde grâce à la puissance du dollar et de la technologie, de percevoir un véritable tribut de l’humanité tout entière, de jouir de la principale source de richesse indue  : la rente de l’hégémon. La préservation de cette rente est leur principale motivation, leur motivation réelle, fruit de la pure avidité. C’est la raison pour laquelle ils ont intérêt à la dé-souverainisation systématique. Ainsi s’expliquent leurs agressions d’États indépendants, de valeurs traditionnelles et de cultures authentiques, leurs tentatives de saper les processus internationaux et interrégionaux, les nouvelles monnaies globales et les nouveaux pôles de développement technologique qui échappent à leur contrôle. Il est capital pour eux que tous les États abandonnent leur souveraineté au profit des États-Unis.

Dans certains États, les élites dirigeantes acceptent délibérément de s’y plier, de se laisser vassaliser  ; d’autres y sont réduites par la corruption ou l’intimidation. En cas d’échec, elles n’hésitent pas à détruire des États entiers, ne laissant derrière eux que des catastrophes humanitaires, des désastres, des ruines, des millions de destins humains détruits ou mutilés, des enclaves terroristes, des zones socialement dévastées, des protectorats, des colonies ou des semi-colonies. Peu leur importe, tant qu’ils en retirent du profit.

Je veux souligner une fois encore que ce sont leur cupidité insatiable et leur désir de maintenir leur pouvoir illimité qui sont la véritable raison de cette guerre hybride que l’«  Occident collectif  » mène contre la Russie. Ils ne veulent pas nous voir libres  ; ils rêvent que nous soyons une colonie. Ils ne veulent pas collaborer sur un pied d’égalité  ; ils rêvent de pillage. Ils ne veulent pas que nous soyons une société libre, mais une foule d’esclaves sans âme.

Ils voient notre pensée et notre philosophie comme une menace directe  : c’est pourquoi ils s’en prennent à nos philosophes. Ils pensent que notre culture et notre art représentent un péril pour eux  : c’est pourquoi ils s’efforcent de les interdire. Notre développement et notre prospérité les menacent également, parce que la concurrence s’intensifie. Ils n’ont pas besoin de la Russie, c’est nous qui en avons besoin. (Applaudissements.)

Je tiens à rappeler que, par le passé, les rêves de domination mondiale ont été brisés plus d’une foi par le courage et la résilience de notre peuple. La Russie sera toujours la Russie. Nous défendrons toujours nos valeurs et notre patrie.

L’Occident mise sur son impunité, sur sa capacité à tout se permettre. De fait, tel a été le cas jusqu’à présent. Les accords de sécurité stratégique ont filé droit à la poubelle  ; les conventions conclues au plus haut niveau politique ont été déclarées fictives  ; les promesses les plus fermes de ne pas étendre l’OTAN vers l’Est, arrachées fut un temps par nos anciens dirigeants, se sont révélées un mensonge immonde  ; les traités sur les forces nucléaires à portée intermédiaire ont été unilatéralement abrogés sous des prétextes fantaisistes.

Mais de tous les côtés, on n’entend que  : «  L’Occident incarne l’état de droit, fondé sur des règles  ». D’où viennent-elles  ? Qui en a jamais vu la couleur  ? Qui y a consenti  ? Écoutez, ce ne sont que des absurdités, un mensonge absolu, des doubles ou des triples standards. Ils doivent nous prendre pour des imbéciles.

La Russie est une grande puissance millénaire, un pays-civilisation qui ne vivra jamais sous le joug de ces règles truquées, faussées.

C’est bien le soi-disant Occident qui a piétiné le principe de l’inviolabilité des frontières et qui décide maintenant, selon son bon vouloir, qui a le droit à l’autodétermination et qui ne l’a pas, qui en est digne et qui ne l’est pas. On ignore à quel titre ils agissent ainsi, qui leur en a donné le droit, sinon eux-mêmes.

C’est pourquoi le choix des habitants de Crimée, de Sébastopol, de Donetsk, de Lougansk, de Zaporojie et de Kherson les rend fous de rage. L’Occident n’a aucun droit moral à distribuer les bons points, ni à prononcer le moindre mot sur la liberté de la démocratie. Ils ne l’a pas et il ne l’a jamais eu.

Les élites occidentales ne se contentent pas de nier souveraineté des nations et le droit international. Leur hégémonie présente clairement les traits d’un totalitarisme, d’un despotisme, d’un apartheid. Avec insolence, ils divisent le monde entre, d’un côté, leurs vassaux, les pays soi-disant civilisés, et de l’autre le reste de la planète, ceux que des racistes occidentaux voudraient inscrire sur la liste des barbares et des sauvages. Des étiquettes mensongères comme «  État voyou  » ou «  régime autoritaire  » sont assignées pour stigmatiser des peuples et des États entiers, ce qui n’est pas nouveau. Il n’y a rien de nouveau là-dedans, parce que les élites occidentales sont restées ce qu’elles étaient  : colonialistes. Elles discriminent et divisent les peuples entre la «  première classe  » et «  le reste  ».

Nous n’avons jamais souscrit et ne souscrirons jamais à ces formes de nationalisme politique et de racisme. Est-ce autre chose que du racisme qui, sous la forme de la russophobie, se répand aujourd’hui dans le monde entier  ? Que peut bien être, sinon du racisme, cette conviction inébranlable de l’Occident que sa civilisation et sa culture néolibérale sont le modèle indépassable pour le reste du monde  ? «  Qui n’est pas avec nous est contre nous  ». Ça sonne même étrangement.

Il n’est pas jusqu’à la responsabilité de leurs propres crimes historiques que les élites occidentales rejettent sur les autres, exigeant à la fois de leurs citoyens et des autres peuples qu’ils se repentent de ce à quoi ils n’ont jamais contribué, par exemple, la période des conquêtes coloniales.

Il est bon de rappeler à l’Occident qu’il a commencé sa politique coloniale dès l’époque du Moyen Âge, avant que se développe la traite mondiale des esclaves, le génocide des tribus indiennes en Amérique, le pillage de l’Inde, de l’Afrique, les guerres de l’Angleterre et de la France contre la Chine, qui l’ont obligée à ouvrir ses ports au commerce de l’opium. Ce qu’ils ont fait, c’était de rendre des peuples entiers accros aux drogues, d’exterminer délibérément des groupes ethniques entiers pour leurs terres et leurs ressources, de pratiquer une véritable chasse à l’homme, comme on chasse des bêtes. Tout cela est contraire à la nature même de l’humain, à la vérité, à la liberté et à la justice.

Pour notre part, nous sommes fiers qu’au XXe siècle, ce soit précisément notre pays qui ait pris la tête du mouvement anticolonial, lequel a offert à de nombreux peuples du monde la possibilité de se développer, de réduire la misère et les inégalités, de vaincre la faim et les maladies.

Je tiens à souligner que l’un des motifs de la russophobie pluriséculaire, de l’évidente animosité de ces élites occidentales vis-à-vis de la Russie, vient justement du fait que nous ayons refusé de nous laisser dépouiller à l’époque de la conquête coloniale et que nous ayons forcé les Européens à commercer avec nous pour notre bénéfice mutuel. Nous y sommes parvenus grâce à la création en Russie d’un État centralisé, qui s’est développé et consolidé à partir des hautes valeurs morales de l’orthodoxie, de l’islam, du judaïsme et du bouddhisme, mais aussi d’une culture et d’une langue russes ouvertes à tous.

D’innombrables plans d’invasion de la Russie ont été échafaudés. On a tenté de profiter du temps des troubles du début du XVIIe siècle et des bouleversements qui ont suivi la Révolution de 1917, mais sans succès. Ce n’est qu’à la fin du XXe siècle, lorsque cet État s’est effondré, qu’ils ont finalement réussi à mettre la main sur les richesses de la Russie. Ils nous qualifiaient alors d’amis et de partenaires mais, dans les faits, ils nous traitaient comme une colonie  : des milliers de milliards de dollars ont été siphonnés du pays par toutes sortes de machinations. Nous nous souvenons de tout cela, nous n’avons rien oublié.

Et il y a quelques jours, les habitants de Donetsk et Lougansk, de Kherson et de Zaporojie, se sont exprimés pour restaurer notre unité historique. Merci  ! (Applaudissements.)

Les pays occidentaux clament depuis des siècles qu’ils apportent la liberté et la démocratie aux autres nations. C’est exactement le contraire. Au lieu de la démocratie, ils apportent la répression et l’exploitation  ; au lieu de la liberté, l’asservissement et l’oppression. L’ordre mondial unipolaire est intrinsèquement anti-démocratique et non-libre, menteur et hypocrite de bout en bout.

Les États-Unis sont le seul pays du monde à avoir fait usage par deux fois de l’arme nucléaire, lorsqu’ils ont détruit les villes japonaises d’Hiroshima et de Nagasaki. D’ailleurs, en agissant ainsi, ils ont créé un précédent.

Je rappelle que les États-Unis, avec l’aide des Britanniques, ont réduit à l’état de ruines Dresde, Hambourg, Cologne et nombre d’autres villes allemandes pendant la Seconde Guerre mondiale sans aucune nécessité militaire  : ils l’ont fait ostensiblement et, je le répète, sans aucune nécessité militaire. Leur unique objectif, comme dans le cas des bombardements nucléaires au Japon, était d’intimider notre pays et le reste du monde.

Les États-Unis ont laissé une trace épouvantable dans la mémoire des peuples de Corée et du Vietnam par leurs «  tapis de bombes  » barbares, l’usage du napalm et des armes chimiques.

Aujourd’hui encore, ils occupent encore de facto l’Allemagne, le Japon, la République de Corée et encore d’autres pays, tout en les appelant cyniquement des égaux et des alliés. Écoutez, je me demande bien de quel genre d’alliance il peut s’agir. Le monde entier sait que les dirigeants de ces pays sont espionnés, que leurs chefs d’État sont mis sur écoute non seulement à leur bureau, mais à leur domicile. C’est une véritable honte. Une honte pour ceux qui agissent ainsi et une honte pour ceux qui, comme des esclaves, avalent ces impertinences en silence et servilement.

Ils parlent de solidarité euro-atlantique pour qualifier les ordres, les cris brutaux et insultants qu’ils adressent à leurs vassaux  ; ils parlent de noble recherche médicale pour qualifier le développement d’armes biologiques et les expérimentations sur des sujets vivants, notamment en Ukraine.

Ce sont bien leurs politiques dévastatrices, leurs guerres et leurs pillages qui ont provoqué le considérable essor des flux migratoires actuels. Des millions de personnes endurent les pires privations, les pires abus, et meurent par milliers en essayant de rejoindre l’Europe.

Aujourd’hui, ils exportent du blé d’Ukraine. Où va ce blé, sous le prétexte de «  garantir la sécurité alimentaire des pays les plus pauvres du monde  »  ? Où va-t-il  ? Tout va dans ces mêmes pays d’Europe. Seuls 5 % sont partis dans les pays pauvres. Voilà un nouvel exemple d’escroquerie et de mensonge éhonté.

Dans les faits, l’élite américaine se sert de la tragédie que vivent ces personnes pour affaiblir ses rivaux, pour détruire les États-nations. Cela vaut également pour l’Europe, pour l’identité de pays comme la France, l’Italie, l’Espagne, et d’autres nations à l’histoire multiséculaire.

Washington exige toujours plus de sanctions pour la Russie, et les politiciens européens, dans leur majorité, acceptent docilement. Ils ne saisissent pas bien que les États-Unis, en poussant l’Union Européenne à renoncer entièrement aux ressources russes, notamment énergétiques, sont en réalité en train de provoquer la désindustrialisation de l’Europe et de s’emparer du marché européen. Bien sûr, elles en ont conscience, ces élites européennes, elles en ont conscience mais préfèrent servir les intérêts d’une autre nation. Ce n’est même plus une marque de servilité, mais une véritable trahison de leurs propres peuples. Mais peu importe, c’est leur affaire.

Cependant, les sanctions ne suffisent plus aux Anglo-Saxons. Ils recourent maintenant au sabotage – cela semble incroyable, mais c’est un fait – en faisant sauter les gazoducs internationaux de «  Nord Stream  », qui passent au fond de la mer Baltique, ruinant du même coup l’infrastructure énergétique de l’Europe tout entière. Chacun sait qui en bénéficie. Et, bien sûr, ce sont ceux qui en bénéficient qui en sont responsables.

Le diktat américain est fondé sur la force brute, sur la loi du plus fort. Il est parfois joliment emballé, parfois sans fioriture, mais le fond est le même  : c’est la loi du plus fort. D’où le déploiement et l’entretien de centaines de bases militaires aux quatre coins du monde, l’expansion de l’OTAN et les tentatives de former de nouvelles alliances militaires comme l’AUKUS ou d’autres encore  : c’est ainsi qu’on cherche activement à créer une alliance militaire et politique entre Washington, Séoul et Tokyo. Tous les États qui possèdent ou aspirent à posséder une véritable souveraineté stratégique et qui sont en mesure de contester l’hégémonie occidentale sont automatiquement déclarés ennemis.

C’est sur ces mêmes principes que reposent les doctrines militaires des États-Unis et de l’OTAN, qui exigent une domination absolue. Les élites occidentales présentent leurs plans néocoloniaux d’une manière tout aussi hypocrite, en agitant des prétentions pacifistes, en parlant d’«  endiguement  », et ces mots-clefs sournois se retrouvent d’une stratégie à l’autre alors qu’en réalité ils ne signifient qu’une seule chose  : saper tous les centres de pouvoir souverains.

On nous a ainsi parlé de l’endiguement de la Russie, de la Chine, de l’Iran. J’imagine que d’autres pays d’Asie, d’Amérique Latine, d’Afrique, du Proche-Orient, ainsi que des partenaires et alliés actuels des États-Unis, sont les prochains sur la liste. Nous le savons bien  : lorsque quelque chose leur déplaît, ils sont prêts à imposer des sanctions à leurs propres alliés – tantôt à telle ou telle banque  ; tantôt à telle ou telle entreprise. C’est ainsi qu’ils agissent et qu’ils continueront d’agir. Le monde entier est dans leur ligne de mire, y compris nos voisins les plus proches, les pays de la Communauté des États Indépendants.

Dans le même temps, il est clair que l’Occident prend depuis longtemps ses désirs pour des réalités. En lançant une guerre-éclair de sanctions contre la Russie, ils s’imaginaient qu’ils pourraient une fois de plus mettre le monde entier à leurs pieds. Pourtant, il s’est avéré que cette perspective était loin d’enthousiasmer tout le monde – sauf les masochistes purs et durs et les praticiens d’autres formes non-traditionnelles de relations internationales. La plupart des États refusent ce «  salut au drapeau  » et optent plutôt pour des modalités raisonnables de coopération avec la Russie.

Par cette métaphore de sexualisation agressive des relations internationales, Vladimir Poutine entend une fois de plus dénoncer les identités de genre et les pratiques sexuelles qui ne correspondent pas au spectre de l’orthodoxie la plus traditionnelle.

L’Occident ne s’attendait pas à rencontrer une telle insubordination, tant il est habitué à agir par la force, le chantage, la corruption et l’intimidation, convaincu que ces méthodes fonctionneront toujours – comme s’il étaient figé, fossilisé dans le passé.

Cette confiance en soi est une conséquence directe de l’idée, tristement célèbre, bien qu’elle ne cesse pas d’étonner, de son propre exceptionnalisme, mais aussi de la véritable «  faim d’information  » qui sévit en Occident. Ils ont noyé la vérité dans un océan de mythes, d’illusions et de faux, en pratiquant une propagande extrêmement agressive, en mentant comme Goebbels. Plus le mensonge est gros, plus on y croit – c’est ainsi qu’ils fonctionnent, en suivant ce principe.

Mais on ne peut pas nourrir les populations avec des dollars et des euros imprimés sur des billets de banque. On ne peut pas les nourrir avec du papier-monnaie, on ne peut pas chauffer un foyer avec la capitalisation aussi virtuelle et que surévaluée des réseaux sociaux occidentaux. Tout ce dont je vous parle est de la plus haute importance, mais il faut insister sur ce dernier point. On ne peut nourrir personne avec du papier, il faut de la nourriture  ; ces capitalisations surévaluées ne peuvent chauffer personne, il faut de l’énergie.

C’est pourquoi les dirigeants européens en sont réduits à convaincre leurs concitoyens de manger moins, de se laver moins souvent, de s’habiller plus chaudement à la maison. Et ceux qui commencent à se poser les bonnes questions – «  Pourquoi en serait-il ainsi  ?  » – sont immédiatement déclarés ennemis, extrémistes et radicaux. Ils retournent la situation contre la Russie en disant  : «  Vous voyez, c’est la source de tous nos malheurs  ». Des mensonges, encore une fois.

Je voudrais tout particulièrement souligner qu’il y a toutes les raisons de croire que les élites occidentales n’ont pas l’intention de chercher des solutions constructives à la crise alimentaire et énergétique mondiale qui s’est déclarée par leur propre faute, en conséquence des politiques qu’ils mènent de longue date, bien avant notre opération spéciale en Ukraine, dans le Donbass. Ils n’ont aucune intention de résoudre les problèmes d’injustice et d’inégalité. On peut plutôt craindre qu’ils s’apprêtent à employer d’autres méthodes, qui leur sont plus familières.

Il convient de rappeler ici que l’Occident est sorti des contradictions du début du XXe siècle par la Première Guerre mondiale. Les gains de la Seconde Guerre mondiale ont permis aux États-Unis de surmonter enfin les conséquences de la Grande Dépression et de devenir la première économie mondiale, de soumettre la planète entière à la puissance du dollar en tant que monnaie de réserve globale. C’est largement en s’appropriant les restes et les ressources de l’Union soviétique en déliquescence que l’Occident a surmonté la crise qui s’est aggravée dans les années 1980. C’est un fait.

Désormais, pour sortir de ce nouveau nœud de contradictions, il leur faut à tout prix briser la Russie et les autres États qui choisissent une voie souveraine de développement, afin de piller de nouvelles richesses et de colmater ainsi leurs propres vides. Si cela ne se passe pas ainsi, je n’exclus pas l’idée qu’ils tentent de provoquer l’effondrement total du système pour se dédouaner de leurs responsabilités, ou encore, Dieu nous en garde, qu’ils décident d’employer une formule bien connue  : «  La guerre efface toutes les dettes  ».

La Russie a conscience de sa responsabilité envers la communauté mondiale et fera son possible pour ramener ces têtes brûlées à la raison.

À l’évidence, le modèle néocolonial actuel est condamné à disparaître. Mais, je le répète, ses maîtres réels s’y accrocheront jusqu’à la dernière seconde. Ils n’ont tout simplement rien à proposer au monde, si ce n’est la préservation de ce système de pillage et de racket.

En substance, ils crachent sur le droit naturel de milliards de personnes, la majeure partie de l’humanité, à la liberté et à la justice, ainsi qu’à la détermination de leur propre destinée. Ils en viennent maintenant à nier l’ensemble des normes morales, de la religion et de la famille.

Répondons ensemble à quelques questions très simples. Je veux revenir sur ce point, je veux m’adresser à tous les citoyens de notre pays – pas seulement aux collègues qui sont ici dans le public, mais à tous les citoyens russes – pour leur demander  : est-ce que nous voulons avoir, ici, dans ce pays, en Russie, au lieu d’une mère et d’un père, un «  parent numéro un  » et un «  parent numéro deux  » (ils sont devenus complètement dingues sur ce coup)  ? Est-ce que nous voulons que l’on enseigne dans nos écoles primaires des perversions qui conduisent à la dégradation et à l’extinction  ? Est-ce que nous voulons enseigner aux enfants qu’il n’existe pas que des femmes et des hommes, mais des soi-disant genres et qu’on leur propose des opérations de changement de sexe  ? Est-ce cela que nous voulons pour notre pays et pour nos enfants  ? Tout cela est tout simplement inacceptable pour nous. Nous avons notre propre avenir, et ce n’est pas celui-là.

Je le répète  : la dictature des élites occidentales vise toutes les sociétés, y compris les pays occidentaux eux-mêmes. C’est un défi adressé à tout le monde. Cette négation profonde de l’humanité, cette subversion de la foi et des valeurs traditionnelles, cet écrasement de la liberté prennent les traits d’une «  religion à l’envers  » – d’un satanisme pur et simple. Dans le sermon sur la montagne, Jésus Christ, dénonçant les faux prophètes, dit  : «  C’est dont à leurs fruits que vous les reconnaîtrez  ». Et beaucoup savent bien que ces fruits sont empoisonnés, non seulement chez nous, mais dans tous les pays, y compris en Occident.

Le monde est entré dans une période de transformations fondamentales, révolutionnaires. De nouvelles puissances émergent. Elles représentent la majorité – la majorité  ! – de la communauté mondiale et sont prêtes non seulement à proclamer leurs intérêts, mais à les défendre. Elles voient dans la multipolarité un moyen de renforcer leur souveraineté et ainsi de conquérir la liberté véritable, une perspective historique, leur droit au développement indépendant, créatif, original, à un développement harmonieux.

Dans le monde entier, y compris en Europe et aux États-Unis, comme je l’ai déjà souligné, de nombreuses personnes partagent nos idées et nous ressentons, nous voyons leur soutien. Au sein des pays et des sociétés les plus variés se dessine déjà un mouvement de libération anticolonial contre l’hégémonie unipolaire, et sa force ne fera que croître. C’est cette force qui déterminera le futur des réalités géopolitiques.

Chers amis,

Aujourd’hui, nous combattons pour un futur juste et libre, avant tout pour nous-mêmes, pour la Russie, pour que la dictature et le despotisme deviennent à jamais un souvenir du passé. Ma conviction est que les nations et les peuples comprennent à quel point une politique fondée sur l’exceptionnalisme, sur la suppression des autres cultures et des autres peuples, est fondamentalement criminelle, que cette page honteuse de l’histoire ne demande qu’à être tournée. L’effondrement de l’hégémonie occidentale est en cours. Il est irréversible. Je le répète  : les choses ne seront plus comme avant.

Le champ de bataille sur lequel nous ont convoqués le destin et l’histoire est un champ de bataille pour notre peuple, pour la grande Russie historique. (Applaudissements.) Pour une grande Russie historique, pour les générations futures, pour nos enfants, nos petits-enfants et nos arrière-petits-enfants. Nous devons les préserver de l’asservissement, des expérimentations monstrueuses qui veulent estropier leurs consciences et leurs âmes.

Aujourd’hui, nous combattons pour que personne ne pense plus jamais que la Russie, notre peuple, notre langue, notre culture, puissent être rayés de l’histoire. Aujourd’hui, nous devons consolider notre société et cette solidarité ne pourra reposer que sur la souveraineté, la liberté, la création et la justice. Nos valeurs sont l’humanité, la miséricorde et la compassion.

Et je voudrais conclure cette allocution sur les mots d’un véritable patriote, Ivan Aleksandrovič Il’in  : «  Si je considère la Russie comme ma patrie, cela signifie que j’aime, que je contemple et que je pense comme un Russe, que je chante et que je parle comme un Russe  ; que je crois aux forces spirituelles du peuple russe. Son esprit est mon esprit  ; sa destinée est ma destinée  ; sa souffrance est ma souffrance  ; sa prospérité est ma joie  ».

Sans être originale, sa citation d’un extrait ampoulé d’Ivan Ilyin, émigré russe de l’entre-deux-guerres aux idées antisémites, attiré par le fascisme et la révolution conservatrice, confirme, s’il en était besoin, l’orientation résolument réactionnaire du discours.

Dans ces mots, on retrouve le grand chemin spirituel que de nombreuses générations de nos ancêtres ont emprunté pendant plus d’un millénaire d’existence de l’État russe. Aujourd’hui, c’est nous qui empruntons ce chemin, ce sont les habitants des républiques populaires de Donetsk et de Lougansk, des districts de Zaporojie et de Kherson qui ont fait ce choix. Ils ont pris la décision de vivre avec leur propre peuple, avec leur patrie, de s’associer à son destin et de vaincre avec elle.

La victoire est avec nous, la Russie est avec nous  !

COMPLEMENT:

La guerre mondiale de Poutine

Le discours de Vladimir Poutine du vendredi 30 septembre inaugure une nouvelle phase du conflit. Fidèle à sa stratégie de la « désescalade par l’escalade », la Russie annexe des territoires, étend le domaine de la guerre et précise les termes de sa menace. Il faut le lire attentivement pour comprendre comment Poutine entend transformer la guerre régionale qu’il a déclenchée en conflit mondial.

Guillaume Lancereau

Le Grand Continent

01.10.2022

Comme on pouvait le redouter, Vladimir Poutine a annoncé ce vendredi 30 septembre l’incorporation à la Fédération de Russie de quatre régions ukrainiennes : celles de Donetsk et de Lougansk, ainsi que les districts de Kherson et Zaporojie. Tout l’annonçait : la veille encore, dans la nuit, le président russe avait reconnu la souveraineté et l’indépendance des régions de Kherson et Zaporojie, les arrachant ainsi à l’Ukraine pour mieux les enchaîner à la Russie.

Comme cela avait été le cas en 2014, lorsque Vladimir Poutine avait voulu officialiser l’annexion de la Crimée, la mise en scène de cette nouvelle proclamation a eu lieu, entre décorum d’État et simulacre de légalité, dans le salon Georgievskij du Kremlin, devant un parterre de députés, de ministres et de représentants religieux. Ce public a pu suivre le long discours du président russe, dont nous proposons ci-dessous la première traduction intégrale en français, encadré par quatre drapeaux de la Fédération de Russie à sa gauche et, à sa droite, par les quatre drapeaux des territoires ukrainiens concernés. Au terme de ce discours, l’accord a été signé, à la suite de Vladimir Poutine, par des « représentants » de ces quatre territoires  : Vladimir Sal’do et Evgenij Balickij pour Kherson et Zaporojie  ; Denis Pušilin et Leonid Pasečnik pour les républiques populaires autoproclamées de Donetsk et Lougansk.

Cette journée a inauguré une nouvelle phase du conflit. Après les annonces de Vladimir Poutine, l’horizon qui se découvre est celui d’une nouvelle escalade, dont le seul résultat certain est l’incertitude. Pour en saisir les enjeux essentiels, il faut tenir compte avant tout de la récente contre-attaque ukrainienne, à laquelle la Russie s’est révélée incapable d’opposer les ressources et les forces nécessaires. La récente mobilisation, qui n’a de «  partielle  » que le nom, a été décidée bien après celle de l’Ukraine qui a, elle, mobilisé officiellement dès le 23 février, mais en réalité dès le mois de décembre 2021. Cette mobilisation russe ne saurait, de surcroît, produire des effets décisifs à court terme, vu l’incompressibilité des délais de formation d’une partie des recrues. Pour sortir de cette impasse, le pouvoir russe s’est, semble-t-il, inspiré des réflexions des stratèges soviétiques et russes qui, depuis les années 1980, ont développé une véritable doctrine de la dissuasion1. Cette doctrine conçue pour lutter contre un ennemi plus puissant et mieux armé a acquis une actualité renouvelée désormais que la Russie se considère en conflit, non avec la seule Ukraine, mais avec les États-Unis et l’OTAN. Dans un contexte militaire de ce type, cette logique prescrit de cibler moins la capacité militaire de l’ennemi que sa volonté même de poursuivre le combat. Sachant que les forces russes ne vaincront pas sur le terrain, il ne leur reste qu’à passer l’envie à l’adversaire de continuer la lutte, afin d’arracher, sinon la victoire, du moins une paix dans des conditions favorables.

Dès lors, la surenchère est l’arme de choix du pouvoir russe. En proclamant l’annexion de Donetsk, Kherson, Lougansk et Zaporojie, celui-ci se donne les moyens de considérer toute opération militaire sur ces territoires comme une atteinte à la souveraineté de la Fédération de Russie – quoi qu’en disent les puissances étrangères, le Conseil de sécurité de l’ONU ou le droit international. Or Vladimir Poutine a promis de défendre cette souveraineté du territoire russe par tous les moyens possibles. L’une des conditions de possibilité de sa stratégie de surenchère était, est et restera la menace nucléaire. L’ancienne chancelière allemande Angela Merkel, dans une interview au Süddeutsche Zeitung, a récemment exhorté les Européens à prendre au sérieux le chantage nucléaire de Vladimir Poutine. Les États-Unis ne signalent pas autre chose lorsque leurs services de renseignement renforcent la surveillance des mouvements ou communications militaires qui pourraient trahir les préparatifs d’une frappe nucléaire sur le territoire ukrainien, en confessant eux-mêmes que l’armée états-unienne n’en aurait sans doute connaissance que trop tard2.

De fait, la doctrine russe de la «  désescalade par l’escalade  » (ėskalacija dlja deėskalacii) nucléaire est au point depuis des années. Dans son discours du 21 septembre, le président russe prévenait qu’il n’excluait pas l’usage de l’arme nucléaire si « la souveraineté, la sécurité et l’intégrité territoriale » de la Russie étaient en péril. Le lendemain, Dmitrij Medvedev, vice-président du Conseil de sécurité russe, précisait à son tour que « tous les types d’armes russes, y compris les armes nucléaires stratégiques », pouvaient être mis en œuvre pour défendre le territoire de la Russie et ceux qu’elle annexerait au lendemain des référendums. Aujourd’hui encore, la menace nucléaire était encore présente en trame de fond, lorsque Vladimir Poutine évoque les « précédents » posés par l’Occident lui-même à Hiroshima et Nagasaki. Notons cependant que le régime russe envisage d’autres moyens de pression. Parmi les menaces que laisse planer son discours, il faut souligner celle d’une coupure totale des livraisons de gaz. La volonté d’intimider est claire, lorsque le président russe souligne que les billets de banque et les capitalisations boursières ne nourrissent pas les populations ni ne chauffent leurs foyers  : le risque d’un hiver terrible, énergétiquement et économiquement, se précise.

Tout l’enjeu consiste désormais à savoir quelles seront les conséquences de ce discours, à la suite duquel Volodymyr Zelensky a annoncé la demande officielle d’adhésion accélérée de l’Ukraine à l’OTAN.

Citoyens de Russie, citoyens des républiques populaires de Donetsk et Lougansk, habitants des districts de Zaporojie et Kherson, députés de la Douma d’État, sénateurs de la Fédération de Russie,

Comme vous le savez, des référendums ont eu lieu dans les républiques populaires de Donetsk et Lougansk ainsi que dans les districts de Zaporojie et Kherson. Les bulletins ont été décomptés, les résultats ont été annoncés. Le peuple a fait son choix, un choix univoque.

Nous signons aujourd’hui les accords relatifs à l’admission de la République populaire de Donetsk, de la République populaire de Lougansk, du district de Zaporojie et du district de Kherson au sein de la Fédération de Russie. Je suis certain que l’Assemblée fédérale confirmera les lois constitutionnelles sur l’intégration et la formation en Russie de quatre nouvelles régions, quatre nouvelles entités de la Fédération de Russie, parce que telle est la volonté de millions de personnes. (Applaudissements.)

Cette annonce est le résultat d’un processus complexe et longtemps incertain. Depuis des mois, le pouvoir russe s’est efforcé de s’ancrer administrativement dans ces régions occupées. D’après une enquête du média Proekt, les citoyens russes représentent 92 % des 36 personnes nommées dans les gouvernements de ces quatre régions depuis l’occupation. On compte ainsi 20 % de Russes parmi les dirigeants de la République populaire autoproclamée de Lougansk, 40 % chez ceux de Donetsk, jusqu’à 75 % du gouvernement du district de Kherson et 100 % de celui de Zaporojie3. Malgré tout, au cours de ces derniers mois, les autorités russes semblent avoir hésité à organiser les référendums qu’elles voulaient originellement planifier en avril, puis en mai, avant de les reporter à septembre, novembre, et enfin «  indéfiniment  ».

 Soudainement, en l’espace de quelques jours, tout s’est accéléré ces dernières semaines. Ce qui ne devait plus être qu’un horizon lointain est devenu un impératif de toute urgence. Aussi les référendums ont-ils commencé le vendredi 23 septembre dans ces régions qui représentent environ 15 % de l’ensemble du territoire ukrainien et plus de 6 millions d’habitants avant la guerre. Les observateurs internationaux ignorent le nombre réel de votants, d’autant plus que certaines zones ont été tout à fait dépeuplées. Selon le maire de Melitopol’ Ivan Fëdorov, il ne reste plus aujourd’hui que 60 000 des 150 000 habitants que comptait sa ville au début de l’année. On connaît par ailleurs l’exemple frappant de ce village de Novotoškovskoe, à soixante kilomètres de Lougansk, où il ne restait plus, en ce mois de septembre, que dix habitants sur les 2 000 personnes qui y résidaient avant la guerre4.

Sans aucun doute, c’est là leur droit, leur droit inaliénable, inscrit dans l’article premier de la Charte des Nations Unies, qui énonce explicitement le principe de l’égalité des droits et de l’autodétermination des peuples.

Je le répète  : il s’agit d’un droit inaliénable des peuples. Ce droit se fonde sur l’unité historique qui a porté à la victoire des générations entières de nos prédécesseurs, ceux qui édifié et défendu la Russie durant de nombreux siècles, depuis les origines de l’ancienne Rus’.

C’est ici, en Novorossija, qu’ont lutté Rumjancev, Suvorov et Ušakov. C’est ici que Catherine II et Potëmkin ont fondé de nouvelles villes. C’est ici que nos grands-pères et arrière-grands-pères se sont battus jusqu’à la mort pendant la Seconde Guerre mondiale.

Les trois noms énumérés sont ceux d’un maréchal, d’un généralissime et d’un amiral au service de l’Empire Russe entre le milieu du XVIIIe et le début du XIXe siècle.

Nous n’oublierons jamais les héros du «  Printemps Russe  », ceux qui ont refusé le coup d’État néonazi dans l’Ukraine de 2014, ceux qui ont perdu la vie pour le droit de parler leur langue, de conserver leur culture, leurs traditions, leur foi, pour le droit même de vivre. Nous n’oublierons jamais les combattants du Donbass, les martyrs de la «  Khatyn d’Odessa  », les victimes des attentats inhumains orchestrés par le régime de Kiev. Nous commémorons les volontaires et les miliciens, les civils, les enfants, les femmes, les vieillards, les Russes, les Ukrainiens, des gens des nationalités les plus diverses  : à Donetsk, le meneur d’hommes Aleksandr Zakharčenko  ; les commandants militaires Arsen Pavlov et Vladimir Žoga, Ol’ga Kočura et Aleksei Mozgovoj  ; le procureur de la République de Lougansk Sergej Gorenko  ; le parachutiste Nurmagomed Gadžimagomedov et tous les soldats et les officiers qui sont morts de la mort des braves pendant l’opération militaire spéciale. Ce sont des héros. (Applaudissements) Les héros de la Grande Russie. Je vous demande d’observer une minute de silence en leur mémoire.

(Minute de silence)

Le président russe fait ici une double référence  : aux massacres de Khatyn commis par les nazis en Biélorussie en 1943 et au drame de l’incendie de la Maison des Syndicats à Odessa en 2014. Par ce rapprochement, il s’agit pour Vladimir Poutine, comme à son habitude, de dénoncer le régime de Kiev comme le successeur des massacreurs nazis.

Merci.

Derrière ce choix de millions d’habitants des Républiques populaires de Donetsk et Lougansk, des districts de Zaporojie et Kherson, se lisent à la fois notre futur commun et notre histoire millénaire. Les populations ont transmis ce lien spirituel à leurs enfants et leurs petits-enfants. Malgré toutes les épreuves, ils ont transmis leur amour de la Russie à travers les âges. Personne ne pourra détruire ce sentiment qui nous habite. C’est la raison pour laquelle les anciennes générations et les plus jeunes, ceux qui sont nés après l’effondrement tragique de l’URSS, ont voté d’une seule voix pour notre unité, pour notre avenir commun.

En 1991, à Belovežskaja Pušča, sans aucune considération pour la volonté des citoyens ordinaires, les représentants de l’élite du parti de l’époque ont pris la décision de dissoudre l’URSS. Du jour au lendemain, les gens se sont retrouvés arrachés à leur patrie. Notre communauté nationale a été déchirée, démantelée à vif, ce qui s’est soldé par une catastrophe nationale. Tout comme les gouvernements avaient, en coulisse, délimité les frontières des républiques soviétiques après la Révolution de 1917, les derniers dirigeants de l’Union Soviétique ont déchiré notre grand pays, ont placé le peuple devant le fait accompli, au mépris du souhait exprimé par la majorité lors du référendum de 1991.

J’imagine qu’ils n’ont pas eu entièrement conscience de ce qu’ils étaient en train de faire et des conséquences qu’auraient inévitablement leurs actions. Mais cela n’a plus d’importance. Il n’y a plus d’Union soviétique et on ne fera pas revivre le passé. Ce n’est pas ce dont la Russie a besoin aujourd’hui, ce n’est pas ce à quoi nous aspirons. Mais il n’y a rien de plus fort que la détermination de millions de personnes qui, par leur culture, leur foi, leurs traditions, leur langue, se sentent faire partie de la Russie et dont les ancêtres ont vécu durant des siècles au sein d’un même État. Il n’y a rien de plus puissant que leur résolution à retrouver leur véritable patrie historique.

Pendant huit longues années, les habitants du Donbass ont été soumis au génocide, aux bombardements, au blocus. À Kherson et Zaporojie, une politique criminelle a tout fait pour diffuser la haine de la Russie et de tout ce qui est russe. Désormais, y compris pendant les référendums, le régime de Kiev a menacé de représailles et de mort les enseignants et les femmes qui officiaient dans les commissions électorales, intimidant des millions de personnes venues exprimer leur volonté. Mais le peuple irréductible du Donbass, de Zaporojie et de Kherson s’est prononcé.

Je veux que les autorités de Kiev et leurs véritables suzerains occidentaux m’entendent et se souviennent de ceci  : les habitants de Lougansk et de Donetsk, de Kherson et de Zaporojie, sont devenus nos concitoyens, à jamais. (Applaudissements.)

Ces pseudo-consultations se sont déroulées dans les conditions les plus suspectes. Des adolescents âgés de 13 à 17 ans ont été appelés à s’exprimer  ; des votants ont été forcées à signer pour des parents éloignés  ; des citoyens ont dû voter par peur de perdre leur emploi ou sous la pression de membres des commissions électorales qui se présentaient à leur domicile accompagnés d’une escorte en armes. D’autre part, une portion variable de la population masculine s’est gardée d’aller voter, craignant que l’on s’empare de cette occasion pour les envoyer au combat en première ligne.

Quoi qu’il en soit, ce mardi 27 septembre ont été révélés à Moscou les résultats de cette consultation à valeur d’affligeant plébiscite, dont les chiffres viennent plus assurément d’un dossier élaboré au Kremlin que d’un décompte réel des voix. Le «  oui  » vainc sans péril, dans des proportions comprises entre 87 % dans le district de Kherson et 99 % dans la République populaire (autoproclamée) de Donetsk. Ils ont été immédiatement suivis d’une série d’annonces. Du côté des dirigeants des républiques populaires du Donbass, Denis Pušilin a averti que cette intégration de Donetsk à la Fédération de Russie inaugurait «  une nouvelle étape dans la conduite des hostilités  ». Leonid Pasečnik, pour sa part, a prononcé une allocution télévisuelle dans laquelle il demandait au président Vladimir Poutine de prendre acte du rattachement de la République populaire de Lougansk à la Russie et soulignait «  les liens historique, culturels et spirituels avec le peuple multinational de la Fédération de Russie  ».

Nous appelons le régime de Kiev à un cessez-le-feu immédiat, à mettre fin à cette guerre qu’il a déclenchée en 2014 et à revenir à la table des négociations. Nous y sommes prêts, comme nous l’avons signalé à de nombreuses reprises. En revanche, la décision des peuples de Donetsk, Lougansk, Zaporojie et Kherson n’est pas discutable. Leur décision a été prise et la Russie ne la trahira pas. (Applaudissements.) Les autorités actuelles de Kiev doivent traiter cette libre expression de la volonté d’un peuple avec respect, et pas autrement. C’est le seul chemin possible vers la paix.

Nous défendrons notre terre avec toutes nos forces et par tous les moyens à notre disposition. Nous ferons tout ce qui est en notre pouvoir pour garantir la sécurité de nos concitoyens. Telle est la grande mission libératrice de notre nation.

Nous nous engageons à reconstruire les villes et les villages détruits, les logements, les écoles, les hôpitaux, les théâtres et les musées, à restaurer et développer les entreprises industrielles, les usines, les infrastructures, les systèmes de protection sociale, de retraite, de santé et d’éducation.

Nous allons bien sûr travailler au renforcement de la sécurité. Ensemble, nous veillerons à ce que les citoyens des nouvelles régions russes se sentent soutenus par l’ensemble du peuple russe, par l’intégralité du pays, des républiques, des provinces et des districts de notre vaste patrie (Applaudissements.)

Chers amis, chers collègues,

Je veux m’adresser aujourd’hui aux soldats et aux officiers qui participent à l’opération militaire spéciale, aux combattants du Donbass et de Novorossija, à tous ceux qui, après le décret de mobilisation partielle, ont rejoint les rangs de nos forces armées, accomplissant ainsi leur devoir patriotique, tous ceux qui répondent aux injonctions de leur cœur et se rendent aux bureaux de recrutement militaire. Je veux m’adresser à eux, à leur famille, à leurs épouses et à leurs enfants pour leur dire contre qui, contre quel genre d’ennemi notre peuple se bat, pour leur dire qui précipite le monde dans de nouvelles guerres et de nouvelles crises, retirant un profit sanglant de toute cette tragédie.

Nos compatriotes, nos frères et nos sœurs d’Ukraine, cette partie intégrante de notre nation unie, ont vu de leurs propres yeux le sort que les sphères dirigeantes du soi-disant Occident réservent à l’humanité entière. Ici, elles ont enfin tombé les masques et révélé leur vraie nature.

Contrairement à ce que l’on pouvait en attendre, Vladimir Poutine n’a consacré que quelques minutes de son nouveau discours-fleuve à la question de la guerre en Ukraine. L’essentiel de son propos s’est en réalité concentré sur une mise en procès agressive et caricaturale de l’«  Occident collectif  », aux accents tiers-mondistes tout droit venus des années 1960-1970. Ce qui devait être une cérémonie à caractère politique et stratégique s’est ainsi transformé en improbable leçon d’histoire, voire de théologie, qui a laissé pantois la plupart de celles et ceux qui le commentaient en direct. Tout en se défendant de vouloir faire revivre l’Union soviétique, tel est bien l’exercice rhétorique auquel s’emploie Vladimir Poutine, en évoquant la «  tragédie  » de son démantèlement et en dépeignant l’Occident comme une puissance obscure et manipulatrice, usant de la ruse et de l’argent pour imposer son hégémonie sur toute la surface du globe sous la forme du néocolonialisme le plus brutal.

Après la chute de l’Union soviétique, l’Occident a décidé que le monde entier, que chacun de nous devait supporter à jamais ses diktats. En 1991, l’Occident s’imaginait que la Russie ne se relèverait jamais de ces bouleversements et s’effondrerait d’elle-même. Ils y ont presque réussi. Nous gardons en mémoire les années 1990, ces années terribles, de faim, de froid et de désespoir. Mais la Russie a survécu. Elle renaît, se renforce, réclame à nouveau la place qui lui revient dans le monde.

Pendant ce temps, l’Occident a continué de rechercher de nouvelles occasions de nous frapper, d’affaiblir et d’écraser la Russie, comme il a toujours rêvé de le faire, de fragmenter notre État, de dresser nos peuples les uns contre les autres, de les condamner à la misère et à l’extinction. Ils ne seront pas en paix tant qu’il existera un pays si grand, si considérable, avec son territoire, ses richesses naturelles, ses ressources, son peuple qui ne sait pas et ne saura jamais vivre sous les ordres de quelqu’un d’autre.

L’Occident est prêt à tout pour conserver ce système néocolonial qui lui permet de parasiter, de dépouiller le monde grâce à la puissance du dollar et de la technologie, de percevoir un véritable tribut de l’humanité tout entière, de jouir de la principale source de richesse indue  : la rente de l’hégémon. La préservation de cette rente est leur principale motivation, leur motivation réelle, fruit de la pure avidité. C’est la raison pour laquelle ils ont intérêt à la dé-souverainisation systématique. Ainsi s’expliquent leurs agressions d’États indépendants, de valeurs traditionnelles et de cultures authentiques, leurs tentatives de saper les processus internationaux et interrégionaux, les nouvelles monnaies globales et les nouveaux pôles de développement technologique qui échappent à leur contrôle. Il est capital pour eux que tous les États abandonnent leur souveraineté au profit des États-Unis.

Dans certains États, les élites dirigeantes acceptent délibérément de s’y plier, de se laisser vassaliser  ; d’autres y sont réduites par la corruption ou l’intimidation. En cas d’échec, elles n’hésitent pas à détruire des États entiers, ne laissant derrière eux que des catastrophes humanitaires, des désastres, des ruines, des millions de destins humains détruits ou mutilés, des enclaves terroristes, des zones socialement dévastées, des protectorats, des colonies ou des semi-colonies. Peu leur importe, tant qu’ils en retirent du profit.

Je veux souligner une fois encore que ce sont leur cupidité insatiable et leur désir de maintenir leur pouvoir illimité qui sont la véritable raison de cette guerre hybride que l’«  Occident collectif  » mène contre la Russie. Ils ne veulent pas nous voir libres  ; ils rêvent que nous soyons une colonie. Ils ne veulent pas collaborer sur un pied d’égalité  ; ils rêvent de pillage. Ils ne veulent pas que nous soyons une société libre, mais une foule d’esclaves sans âme.

Ils voient notre pensée et notre philosophie comme une menace directe  : c’est pourquoi ils s’en prennent à nos philosophes. Ils pensent que notre culture et notre art représentent un péril pour eux  : c’est pourquoi ils s’efforcent de les interdire. Notre développement et notre prospérité les menacent également, parce que la concurrence s’intensifie. Ils n’ont pas besoin de la Russie, c’est nous qui en avons besoin. (Applaudissements.)

Je tiens à rappeler que, par le passé, les rêves de domination mondiale ont été brisés plus d’une foi par le courage et la résilience de notre peuple. La Russie sera toujours la Russie. Nous défendrons toujours nos valeurs et notre patrie.

L’Occident mise sur son impunité, sur sa capacité à tout se permettre. De fait, tel a été le cas jusqu’à présent. Les accords de sécurité stratégique ont filé droit à la poubelle  ; les conventions conclues au plus haut niveau politique ont été déclarées fictives  ; les promesses les plus fermes de ne pas étendre l’OTAN vers l’Est, arrachées fut un temps par nos anciens dirigeants, se sont révélées un mensonge immonde  ; les traités sur les forces nucléaires à portée intermédiaire ont été unilatéralement abrogés sous des prétextes fantaisistes.

Mais de tous les côtés, on n’entend que  : «  L’Occident incarne l’état de droit, fondé sur des règles  ». D’où viennent-elles  ? Qui en a jamais vu la couleur  ? Qui y a consenti  ? Écoutez, ce ne sont que des absurdités, un mensonge absolu, des doubles ou des triples standards. Ils doivent nous prendre pour des imbéciles.

La Russie est une grande puissance millénaire, un pays-civilisation qui ne vivra jamais sous le joug de ces règles truquées, faussées.

C’est bien le soi-disant Occident qui a piétiné le principe de l’inviolabilité des frontières et qui décide maintenant, selon son bon vouloir, qui a le droit à l’autodétermination et qui ne l’a pas, qui en est digne et qui ne l’est pas. On ignore à quel titre ils agissent ainsi, qui leur en a donné le droit, sinon eux-mêmes.

C’est pourquoi le choix des habitants de Crimée, de Sébastopol, de Donetsk, de Lougansk, de Zaporojie et de Kherson les rend fous de rage. L’Occident n’a aucun droit moral à distribuer les bons points, ni à prononcer le moindre mot sur la liberté de la démocratie. Ils ne l’a pas et il ne l’a jamais eu.

Les élites occidentales ne se contentent pas de nier souveraineté des nations et le droit international. Leur hégémonie présente clairement les traits d’un totalitarisme, d’un despotisme, d’un apartheid. Avec insolence, ils divisent le monde entre, d’un côté, leurs vassaux, les pays soi-disant civilisés, et de l’autre le reste de la planète, ceux que des racistes occidentaux voudraient inscrire sur la liste des barbares et des sauvages. Des étiquettes mensongères comme «  État voyou  » ou «  régime autoritaire  » sont assignées pour stigmatiser des peuples et des États entiers, ce qui n’est pas nouveau. Il n’y a rien de nouveau là-dedans, parce que les élites occidentales sont restées ce qu’elles étaient  : colonialistes. Elles discriminent et divisent les peuples entre la «  première classe  » et «  le reste  ».

Nous n’avons jamais souscrit et ne souscrirons jamais à ces formes de nationalisme politique et de racisme. Est-ce autre chose que du racisme qui, sous la forme de la russophobie, se répand aujourd’hui dans le monde entier  ? Que peut bien être, sinon du racisme, cette conviction inébranlable de l’Occident que sa civilisation et sa culture néolibérale sont le modèle indépassable pour le reste du monde  ? «  Qui n’est pas avec nous est contre nous  ». Ça sonne même étrangement.

Il n’est pas jusqu’à la responsabilité de leurs propres crimes historiques que les élites occidentales rejettent sur les autres, exigeant à la fois de leurs citoyens et des autres peuples qu’ils se repentent de ce à quoi ils n’ont jamais contribué, par exemple, la période des conquêtes coloniales.

Il est bon de rappeler à l’Occident qu’il a commencé sa politique coloniale dès l’époque du Moyen Âge, avant que se développe la traite mondiale des esclaves, le génocide des tribus indiennes en Amérique, le pillage de l’Inde, de l’Afrique, les guerres de l’Angleterre et de la France contre la Chine, qui l’ont obligée à ouvrir ses ports au commerce de l’opium. Ce qu’ils ont fait, c’était de rendre des peuples entiers accros aux drogues, d’exterminer délibérément des groupes ethniques entiers pour leurs terres et leurs ressources, de pratiquer une véritable chasse à l’homme, comme on chasse des bêtes. Tout cela est contraire à la nature même de l’humain, à la vérité, à la liberté et à la justice.

Pour notre part, nous sommes fiers qu’au XXe siècle, ce soit précisément notre pays qui ait pris la tête du mouvement anticolonial, lequel a offert à de nombreux peuples du monde la possibilité de se développer, de réduire la misère et les inégalités, de vaincre la faim et les maladies.

Je tiens à souligner que l’un des motifs de la russophobie pluriséculaire, de l’évidente animosité de ces élites occidentales vis-à-vis de la Russie, vient justement du fait que nous ayons refusé de nous laisser dépouiller à l’époque de la conquête coloniale et que nous ayons forcé les Européens à commercer avec nous pour notre bénéfice mutuel. Nous y sommes parvenus grâce à la création en Russie d’un État centralisé, qui s’est développé et consolidé à partir des hautes valeurs morales de l’orthodoxie, de l’islam, du judaïsme et du bouddhisme, mais aussi d’une culture et d’une langue russes ouvertes à tous.

D’innombrables plans d’invasion de la Russie ont été échafaudés. On a tenté de profiter du temps des troubles du début du XVIIe siècle et des bouleversements qui ont suivi la Révolution de 1917, mais sans succès. Ce n’est qu’à la fin du XXe siècle, lorsque cet État s’est effondré, qu’ils ont finalement réussi à mettre la main sur les richesses de la Russie. Ils nous qualifiaient alors d’amis et de partenaires mais, dans les faits, ils nous traitaient comme une colonie  : des milliers de milliards de dollars ont été siphonnés du pays par toutes sortes de machinations. Nous nous souvenons de tout cela, nous n’avons rien oublié.

Et il y a quelques jours, les habitants de Donetsk et Lougansk, de Kherson et de Zaporojie, se sont exprimés pour restaurer notre unité historique. Merci  ! (Applaudissements.)

Les pays occidentaux clament depuis des siècles qu’ils apportent la liberté et la démocratie aux autres nations. C’est exactement le contraire. Au lieu de la démocratie, ils apportent la répression et l’exploitation  ; au lieu de la liberté, l’asservissement et l’oppression. L’ordre mondial unipolaire est intrinsèquement anti-démocratique et non-libre, menteur et hypocrite de bout en bout.

Les États-Unis sont le seul pays du monde à avoir fait usage par deux fois de l’arme nucléaire, lorsqu’ils ont détruit les villes japonaises d’Hiroshima et de Nagasaki. D’ailleurs, en agissant ainsi, ils ont créé un précédent.

Je rappelle que les États-Unis, avec l’aide des Britanniques, ont réduit à l’état de ruines Dresde, Hambourg, Cologne et nombre d’autres villes allemandes pendant la Seconde Guerre mondiale sans aucune nécessité militaire  : ils l’ont fait ostensiblement et, je le répète, sans aucune nécessité militaire. Leur unique objectif, comme dans le cas des bombardements nucléaires au Japon, était d’intimider notre pays et le reste du monde.

Les États-Unis ont laissé une trace épouvantable dans la mémoire des peuples de Corée et du Vietnam par leurs «  tapis de bombes  » barbares, l’usage du napalm et des armes chimiques.

Aujourd’hui encore, ils occupent encore de facto l’Allemagne, le Japon, la République de Corée et encore d’autres pays, tout en les appelant cyniquement des égaux et des alliés. Écoutez, je me demande bien de quel genre d’alliance il peut s’agir. Le monde entier sait que les dirigeants de ces pays sont espionnés, que leurs chefs d’État sont mis sur écoute non seulement à leur bureau, mais à leur domicile. C’est une véritable honte. Une honte pour ceux qui agissent ainsi et une honte pour ceux qui, comme des esclaves, avalent ces impertinences en silence et servilement.

Ils parlent de solidarité euro-atlantique pour qualifier les ordres, les cris brutaux et insultants qu’ils adressent à leurs vassaux  ; ils parlent de noble recherche médicale pour qualifier le développement d’armes biologiques et les expérimentations sur des sujets vivants, notamment en Ukraine.

Ce sont bien leurs politiques dévastatrices, leurs guerres et leurs pillages qui ont provoqué le considérable essor des flux migratoires actuels. Des millions de personnes endurent les pires privations, les pires abus, et meurent par milliers en essayant de rejoindre l’Europe.

Aujourd’hui, ils exportent du blé d’Ukraine. Où va ce blé, sous le prétexte de «  garantir la sécurité alimentaire des pays les plus pauvres du monde  »  ? Où va-t-il  ? Tout va dans ces mêmes pays d’Europe. Seuls 5 % sont partis dans les pays pauvres. Voilà un nouvel exemple d’escroquerie et de mensonge éhonté.

Dans les faits, l’élite américaine se sert de la tragédie que vivent ces personnes pour affaiblir ses rivaux, pour détruire les États-nations. Cela vaut également pour l’Europe, pour l’identité de pays comme la France, l’Italie, l’Espagne, et d’autres nations à l’histoire multiséculaire.

Washington exige toujours plus de sanctions pour la Russie, et les politiciens européens, dans leur majorité, acceptent docilement. Ils ne saisissent pas bien que les États-Unis, en poussant l’Union Européenne à renoncer entièrement aux ressources russes, notamment énergétiques, sont en réalité en train de provoquer la désindustrialisation de l’Europe et de s’emparer du marché européen. Bien sûr, elles en ont conscience, ces élites européennes, elles en ont conscience mais préfèrent servir les intérêts d’une autre nation. Ce n’est même plus une marque de servilité, mais une véritable trahison de leurs propres peuples. Mais peu importe, c’est leur affaire.

Cependant, les sanctions ne suffisent plus aux Anglo-Saxons. Ils recourent maintenant au sabotage – cela semble incroyable, mais c’est un fait – en faisant sauter les gazoducs internationaux de «  Nord Stream  », qui passent au fond de la mer Baltique, ruinant du même coup l’infrastructure énergétique de l’Europe tout entière. Chacun sait qui en bénéficie. Et, bien sûr, ce sont ceux qui en bénéficient qui en sont responsables.

Le diktat américain est fondé sur la force brute, sur la loi du plus fort. Il est parfois joliment emballé, parfois sans fioriture, mais le fond est le même  : c’est la loi du plus fort. D’où le déploiement et l’entretien de centaines de bases militaires aux quatre coins du monde, l’expansion de l’OTAN et les tentatives de former de nouvelles alliances militaires comme l’AUKUS ou d’autres encore  : c’est ainsi qu’on cherche activement à créer une alliance militaire et politique entre Washington, Séoul et Tokyo. Tous les États qui possèdent ou aspirent à posséder une véritable souveraineté stratégique et qui sont en mesure de contester l’hégémonie occidentale sont automatiquement déclarés ennemis.

C’est sur ces mêmes principes que reposent les doctrines militaires des États-Unis et de l’OTAN, qui exigent une domination absolue. Les élites occidentales présentent leurs plans néocoloniaux d’une manière tout aussi hypocrite, en agitant des prétentions pacifistes, en parlant d’«  endiguement  », et ces mots-clefs sournois se retrouvent d’une stratégie à l’autre alors qu’en réalité ils ne signifient qu’une seule chose  : saper tous les centres de pouvoir souverains.

On nous a ainsi parlé de l’endiguement de la Russie, de la Chine, de l’Iran. J’imagine que d’autres pays d’Asie, d’Amérique Latine, d’Afrique, du Proche-Orient, ainsi que des partenaires et alliés actuels des États-Unis, sont les prochains sur la liste. Nous le savons bien  : lorsque quelque chose leur déplaît, ils sont prêts à imposer des sanctions à leurs propres alliés – tantôt à telle ou telle banque  ; tantôt à telle ou telle entreprise. C’est ainsi qu’ils agissent et qu’ils continueront d’agir. Le monde entier est dans leur ligne de mire, y compris nos voisins les plus proches, les pays de la Communauté des États Indépendants.

Dans le même temps, il est clair que l’Occident prend depuis longtemps ses désirs pour des réalités. En lançant une guerre-éclair de sanctions contre la Russie, ils s’imaginaient qu’ils pourraient une fois de plus mettre le monde entier à leurs pieds. Pourtant, il s’est avéré que cette perspective était loin d’enthousiasmer tout le monde – sauf les masochistes purs et durs et les praticiens d’autres formes non-traditionnelles de relations internationales. La plupart des États refusent ce «  salut au drapeau  » et optent plutôt pour des modalités raisonnables de coopération avec la Russie.

Par cette métaphore de sexualisation agressive des relations internationales, Vladimir Poutine entend une fois de plus dénoncer les identités de genre et les pratiques sexuelles qui ne correspondent pas au spectre de l’orthodoxie la plus traditionnelle.

L’Occident ne s’attendait pas à rencontrer une telle insubordination, tant il est habitué à agir par la force, le chantage, la corruption et l’intimidation, convaincu que ces méthodes fonctionneront toujours – comme s’il étaient figé, fossilisé dans le passé.

Cette confiance en soi est une conséquence directe de l’idée, tristement célèbre, bien qu’elle ne cesse pas d’étonner, de son propre exceptionnalisme, mais aussi de la véritable «  faim d’information  » qui sévit en Occident. Ils ont noyé la vérité dans un océan de mythes, d’illusions et de faux, en pratiquant une propagande extrêmement agressive, en mentant comme Goebbels. Plus le mensonge est gros, plus on y croit – c’est ainsi qu’ils fonctionnent, en suivant ce principe.

Mais on ne peut pas nourrir les populations avec des dollars et des euros imprimés sur des billets de banque. On ne peut pas les nourrir avec du papier-monnaie, on ne peut pas chauffer un foyer avec la capitalisation aussi virtuelle et que surévaluée des réseaux sociaux occidentaux. Tout ce dont je vous parle est de la plus haute importance, mais il faut insister sur ce dernier point. On ne peut nourrir personne avec du papier, il faut de la nourriture  ; ces capitalisations surévaluées ne peuvent chauffer personne, il faut de l’énergie.

C’est pourquoi les dirigeants européens en sont réduits à convaincre leurs concitoyens de manger moins, de se laver moins souvent, de s’habiller plus chaudement à la maison. Et ceux qui commencent à se poser les bonnes questions – «  Pourquoi en serait-il ainsi  ?  » – sont immédiatement déclarés ennemis, extrémistes et radicaux. Ils retournent la situation contre la Russie en disant  : «  Vous voyez, c’est la source de tous nos malheurs  ». Des mensonges, encore une fois.

Je voudrais tout particulièrement souligner qu’il y a toutes les raisons de croire que les élites occidentales n’ont pas l’intention de chercher des solutions constructives à la crise alimentaire et énergétique mondiale qui s’est déclarée par leur propre faute, en conséquence des politiques qu’ils mènent de longue date, bien avant notre opération spéciale en Ukraine, dans le Donbass. Ils n’ont aucune intention de résoudre les problèmes d’injustice et d’inégalité. On peut plutôt craindre qu’ils s’apprêtent à employer d’autres méthodes, qui leur sont plus familières.

Il convient de rappeler ici que l’Occident est sorti des contradictions du début du XXe siècle par la Première Guerre mondiale. Les gains de la Seconde Guerre mondiale ont permis aux États-Unis de surmonter enfin les conséquences de la Grande Dépression et de devenir la première économie mondiale, de soumettre la planète entière à la puissance du dollar en tant que monnaie de réserve globale. C’est largement en s’appropriant les restes et les ressources de l’Union soviétique en déliquescence que l’Occident a surmonté la crise qui s’est aggravée dans les années 1980. C’est un fait.

Désormais, pour sortir de ce nouveau nœud de contradictions, il leur faut à tout prix briser la Russie et les autres États qui choisissent une voie souveraine de développement, afin de piller de nouvelles richesses et de colmater ainsi leurs propres vides. Si cela ne se passe pas ainsi, je n’exclus pas l’idée qu’ils tentent de provoquer l’effondrement total du système pour se dédouaner de leurs responsabilités, ou encore, Dieu nous en garde, qu’ils décident d’employer une formule bien connue  : «  La guerre efface toutes les dettes  ».

La Russie a conscience de sa responsabilité envers la communauté mondiale et fera son possible pour ramener ces têtes brûlées à la raison.

À l’évidence, le modèle néocolonial actuel est condamné à disparaître. Mais, je le répète, ses maîtres réels s’y accrocheront jusqu’à la dernière seconde. Ils n’ont tout simplement rien à proposer au monde, si ce n’est la préservation de ce système de pillage et de racket.

En substance, ils crachent sur le droit naturel de milliards de personnes, la majeure partie de l’humanité, à la liberté et à la justice, ainsi qu’à la détermination de leur propre destinée. Ils en viennent maintenant à nier l’ensemble des normes morales, de la religion et de la famille.

Répondons ensemble à quelques questions très simples. Je veux revenir sur ce point, je veux m’adresser à tous les citoyens de notre pays – pas seulement aux collègues qui sont ici dans le public, mais à tous les citoyens russes – pour leur demander  : est-ce que nous voulons avoir, ici, dans ce pays, en Russie, au lieu d’une mère et d’un père, un «  parent numéro un  » et un «  parent numéro deux  » (ils sont devenus complètement dingues sur ce coup)  ? Est-ce que nous voulons que l’on enseigne dans nos écoles primaires des perversions qui conduisent à la dégradation et à l’extinction  ? Est-ce que nous voulons enseigner aux enfants qu’il n’existe pas que des femmes et des hommes, mais des soi-disant genres et qu’on leur propose des opérations de changement de sexe  ? Est-ce cela que nous voulons pour notre pays et pour nos enfants  ? Tout cela est tout simplement inacceptable pour nous. Nous avons notre propre avenir, et ce n’est pas celui-là.

Je le répète  : la dictature des élites occidentales vise toutes les sociétés, y compris les pays occidentaux eux-mêmes. C’est un défi adressé à tout le monde. Cette négation profonde de l’humanité, cette subversion de la foi et des valeurs traditionnelles, cet écrasement de la liberté prennent les traits d’une «  religion à l’envers  » – d’un satanisme pur et simple. Dans le sermon sur la montagne, Jésus Christ, dénonçant les faux prophètes, dit  : «  C’est dont à leurs fruits que vous les reconnaîtrez  ». Et beaucoup savent bien que ces fruits sont empoisonnés, non seulement chez nous, mais dans tous les pays, y compris en Occident.

Le président russe emprunte les éléments de langage plus spécifiques des guerres culturelles du XXIe siècle, en dénonçant les «  valeurs  » perverties que l’Occident chercherait à imposer et universaliser, au mépris de la diversité morale et spirituelle de la planète. Ce discours fait ainsi directement écho à celui des conservateurs et populistes de droite du continent européen et des États-Unis, soutien de facto de Vladimir Poutine dans une lutte à mort pour l’hégémonie culturelle. L’une des cibles principales en est la communauté LGBTQI+, accusée par le président russe de saper les valeurs morales de la civilisation russe et dépeinte comme une forme de déviance au caractère «  sataniste  ». On retrouve ici la rhétorique discriminatoire des évangélistes les plus durs et des politiques les plus agressivement traditionalistes, encore renforcée par une référence directe aux Évangiles.

Le monde est entré dans une période de transformations fondamentales, révolutionnaires. De nouvelles puissances émergent. Elles représentent la majorité – la majorité  ! – de la communauté mondiale et sont prêtes non seulement à proclamer leurs intérêts, mais à les défendre. Elles voient dans la multipolarité un moyen de renforcer leur souveraineté et ainsi de conquérir la liberté véritable, une perspective historique, leur droit au développement indépendant, créatif, original, à un développement harmonieux.

Dans le monde entier, y compris en Europe et aux États-Unis, comme je l’ai déjà souligné, de nombreuses personnes partagent nos idées et nous ressentons, nous voyons leur soutien. Au sein des pays et des sociétés les plus variés se dessine déjà un mouvement de libération anticolonial contre l’hégémonie unipolaire, et sa force ne fera que croître. C’est cette force qui déterminera le futur des réalités géopolitiques.

Chers amis,

Aujourd’hui, nous combattons pour un futur juste et libre, avant tout pour nous-mêmes, pour la Russie, pour que la dictature et le despotisme deviennent à jamais un souvenir du passé. Ma conviction est que les nations et les peuples comprennent à quel point une politique fondée sur l’exceptionnalisme, sur la suppression des autres cultures et des autres peuples, est fondamentalement criminelle, que cette page honteuse de l’histoire ne demande qu’à être tournée. L’effondrement de l’hégémonie occidentale est en cours. Il est irréversible. Je le répète  : les choses ne seront plus comme avant.

Le champ de bataille sur lequel nous ont convoqués le destin et l’histoire est un champ de bataille pour notre peuple, pour la grande Russie historique. (Applaudissements.) Pour une grande Russie historique, pour les générations futures, pour nos enfants, nos petits-enfants et nos arrière-petits-enfants. Nous devons les préserver de l’asservissement, des expérimentations monstrueuses qui veulent estropier leurs consciences et leurs âmes.

Aujourd’hui, nous combattons pour que personne ne pense plus jamais que la Russie, notre peuple, notre langue, notre culture, puissent être rayés de l’histoire. Aujourd’hui, nous devons consolider notre société et cette solidarité ne pourra reposer que sur la souveraineté, la liberté, la création et la justice. Nos valeurs sont l’humanité, la miséricorde et la compassion.

Et je voudrais conclure cette allocution sur les mots d’un véritable patriote, Ivan Aleksandrovič Il’in  : «  Si je considère la Russie comme ma patrie, cela signifie que j’aime, que je contemple et que je pense comme un Russe, que je chante et que je parle comme un Russe  ; que je crois aux forces spirituelles du peuple russe. Son esprit est mon esprit  ; sa destinée est ma destinée  ; sa souffrance est ma souffrance  ; sa prospérité est ma joie  ».

Sans être originale, sa citation d’un extrait ampoulé d’Ivan Ilyin, émigré russe de l’entre-deux-guerres aux idées antisémites, attiré par le fascisme et la révolution conservatrice, confirme, s’il en était besoin, l’orientation résolument réactionnaire du discours5.

Dans ces mots, on retrouve le grand chemin spirituel que de nombreuses générations de nos ancêtres ont emprunté pendant plus d’un millénaire d’existence de l’État russe. Aujourd’hui, c’est nous qui empruntons ce chemin, ce sont les habitants des républiques populaires de Donetsk et de Lougansk, des districts de Zaporojie et de Kherson qui ont fait ce choix. Ils ont pris la décision de vivre avec leur propre peuple, avec leur patrie, de s’associer à son destin et de vaincre avec elle.

La victoire est avec nous, la Russie est avec nous  !

Sources
    1. https://meduza.io/feature/2022/09/29/zachem-kremlyu-anneksiya-ukrainskih-territoriy-chem-na-eto-otvetit-kiev-i-kuda-vse-eto-nas-zavedet
    2. https://www.politico.com/news/2022/09/27/putin-nuke-russia-ukraine-intel-surveillance-00059020
    3. https://www.proekt.media/guide/kto-rukovodit-okkupirovannymi-territoriyami-ukrainy/
    4. https://www.bbc.com/russian/features-63040911
    5. Sur les risques du réductionnisme fasciste dans la lecture d’Ivan Ilyin, notamment Marlène Laruelle, Is Russia Fascist ? Unraveling Propaganda East and West, Ithaca, Cornell University Press, 2021, p. 140.

Voir par ailleurs:

Russia’s genocide handbook
The evidence of atrocity and of intent mounts
Timothy Snyder
Apr 8 2022

Russia has just issued a genocide handbook for its war on Ukraine.  The Russian official press agency « RIA Novosti » published last Sunday an explicit program for the complete elimination of the Ukrainian nation as such.  It is still available for viewing, and has now been translated several times into English.

As I have been saying since the war began, « denazification » in official Russian usage just means the destruction of the Ukrainian state and nation.  A « Nazi, » as the genocide manual explains, is simply a human being who self-identifies as Ukrainian.  According to the handbook, the establishment of a Ukrainian state thirty years ago was the « nazification of Ukraine. »  Indeed « any attempt to build such a state » has to be a « Nazi » act.  Ukrainians are « Nazis » because they fail to accept « the necessity that the people support Russia. »  Ukrainians should suffer for believing that they exist as a separate people; only this can lead to the « redemption of guilt. »

For anyone still out there who believes that Putin’s Russia opposes the extreme right in Ukraine or anywhere else, the genocide program is a chance to reconsider.  Putin’s Russian regime talks of “Nazis” not because it opposes the extreme right, which it most certainly does not, but as a rhetorical device to justify unprovoked war and genocidal policies. Putin’s regime is the extreme right.  It is the world center of fascism. It supports fascists and extreme-right authoritarians around the world.  In traducing the meaning of words like « Nazi, » Putin and his propagandists are creating more rhetorical and political space for fascists in Russia and elsewhere.

The genocide handbook explains that the Russian policy of « denazification » is not directed against Nazis in the sense that the word is normally used.  The handbook grants, with no hesitation, that there is no evidence that Nazism, as generally understood, is important in Ukraine.  It operates within the special Russian definition of « Nazi »: a Nazi is a Ukrainian who refuses to admit being a Russian.  The « Nazism » in question is « amorphous and ambivalent »; one must, for example, be able to see beneath the world of appearance and decode the affinity for Ukrainian culture or for the European Union as « Nazism. »

The actual history of actual Nazis and their actual crimes in the 1930s and 1940s is thus totally irrelevant and completely cast aside.  This is perfectly consistent with Russian warfighting in Ukraine.  No tears are shed in the Kremlin over Russian killing of Holocaust survivors or Russian destruction of Holocaust memorials, because Jews and the Holocaust have nothing to do with the Russian definition of « Nazi. »  This explains why Volodymyr Zelens’kyi, although a democratically-elected president, and a Jew with family members who fought in the Red Army and died in the Holocaust, can be called a Nazi.  Zelens’kyi is a Ukrainian, and that is all that « Nazi » means.

On this absurd definition, where Nazis have to be Ukrainians and Ukrainians have to be Nazis, Russia cannot be fascist, no matter what Russians do.  This is very convenient.  If « Nazi » has been assigned the meaning « Ukrainian who refuses to be Russian » then it follows that no Russian can be a Nazi.  Since for the Kremlin being a Nazi has nothing to do with fascist ideology, swastika-like symbols, big lies, rallies, rhetoric of cleansings, aggressive wars, abductions of elites, mass deportations, and the mass killing of civilians, Russians can do all of these things without ever having to ask if they themselves on the wrong side of the historical ledger.  And so we find Russians implementing fascist policies in the name of « denazification. »

The Russian handbook is one of the most openly genocidal documents I have ever seen.  It calls for the liquidation of the Ukrainian state, and for abolition of any organization that has any association with Ukraine.  It postulates that the « majority of the population » of Ukraine are « Nazis, » which is to say Ukrainians. (This is clearly a reaction to Ukrainian resistance; at war’s beginning the assumption was that there were only a few Ukrainians and that they would be easily eliminated.  This was clear in another text published in RIA Novosti, the victory declaration of 26 February.)  Such people, « the majority of the population, » so more than twenty million people, are to be killed or sent to work in « labor camps » to expurgate their guilt for not loving Russia.  Survivors are to be subject to « re-education. »  Children will be raised to be Russian.  The name « Ukraine » will disappear.

A girl looks back as she is being evacuated from Irpin. Many civilians who remained in that Kyiv suburb were murdered by Russian servicemen. According to local officials, their bodies were then crushed with tanks.

Had this genocide handbook appeared at some other time and in a more obscure outlet, it might have escaped notice.  But it was published right in the middle of the Russian media landscape during a Russian war of destruction explicitly legitimated by the Russian head of state’s claim that a neighboring nation did not exist.  It was published on a day when the world was learning of a mass murder of Ukrainians committed by Russians.

Russia’s genocide handbook was published on April 3, two days after the first revelation that Russian servicemen in Ukraine had murdered hundreds of people in Bucha, and just as the story was reaching major newspapers.  The Bucha massacre was one of several cases of mass killing that emerged as Russian troops withdrew from the Kyiv region.  This means that the genocide program was knowingly published even as the physical evidence of genocide was emerging.  The writer and the editors chose this particular moment to make public a program for the elimination of the Ukrainian nation as such.

As a historian of mass killing, I am hard pressed to think of many examples where states explicitly advertise the genocidal character of their own actions right at at the moment those actions become public knowledge.  From a legal perspective, the existence of such a text (in the larger context of similar statements and Vladimir Putin’s repeated denial that Ukraine exists) makes the charge of genocide far easier to make.  Legally, genocide means both actions that destroy a group in whole or in part, combined with some intention to do so.  Russia has done the deed and confessed to the intention.

Voir enfin:

‘De-Ukrainization’ is genocide — Biden was right to sound the alarm
Francine Hirsch
The Hill
04/14/22

Russian leaders began by calling Ukraine’s leaders “Nazis” to cover up their plan for a predatory war of aggression. Now they are calling for genocide. President Biden was right to sound the alarm about genocide. The world must act.

On the eve of Russia’s invasion of Ukraine, Russian President Vladimir Putin ramped up a disinformation campaign designed to challenge the country’s right to exist. He described Ukraine as an “artificial creation of the Bolsheviks” and called its leaders “Nazis.” On Feb. 24, Putin announced that he had launched a “special military operation” to “de-Nazify” Ukraine. Last week, while the world was learning horrifying details about the Russian military’s rape, torture and murder of civilians, this talk of “de-Nazification” morphed in the Russian state media into a chilling call for “de-Ukrainization.”

De-Ukrainization is genocide. The world must act.

An article published by RIA-Novosti on April 5 repeated Putin’s claim that “Ukrainians are an artificial anti-Russian construct.” It proclaimed that “Ukraine’s political elite must be eliminated.” And it declared that ordinary Ukrainians are “passive Nazis” who “must experience all the horrors of war and absorb the experience as a historical lesson and atonement for their guilt.” Explaining that “De-Nazification will inevitably also be a de-Ukrainization,” the article issued an ominous call for “total purification.”

This is not the first time such vile ideas have been expressed in the Russian media. There was a spate of articles and videos in 2016 and 2017 espousing “de-Ukrainization.” Economist and pundit Mikhail Khazin called for the transformation of Kyiv, Chernihiv and Sumy into “agricultural hinterland stripped of industry and armed forces,” with “excess population” deported to Russia’s Far East. He further suggested “several million” Ukrainians would “need to be” either “terminated” or “expelled.”

But the RIA-Novosti article is different for two critical reasons. It was published amid Russia’s predatory war of aggression — while atrocities were being committed in Bucha, Mariupol and other towns, and while Ukrainian civilians were being kidnapped, deported and sent to filtration camps. It was published during extreme wartime censorship in Russia, indicating its approval by the Russian authorities.

Since the publication of the RIA-Novosti article, Russian officials have continued to signal to the Russian people — and the Russian military — that genocide is on the agenda. The day after the article came out, former Russian President Dmitry Medvedev, one of Putin’s advisers, declared that “Ukrainian identity is one big fake and the goal of the de-Nazification is to change how Ukrainians perceive their identity. ” Later in the week, Russian State TV Channel One featured a “discussion” about the elimination of Ukraine.

These calls for “de-Ukrainization” are an incitement to genocide: to “destroy, in whole or in part,” the Ukrainian nation. Some international lawyers object that there is not yet enough evidence of genocide. And they are partly correct. We will need more evidence to convict Russia’s leaders and soldiers of genocide, which can be prosecuted either as a war crime (as at Nuremberg) or as a crime against humanity. But the Genocide Convention and the Rome Statute also call for the prevention of genocide. And there is enough evidence right now to ask the world to act.

I come at this as a historian of the Nuremberg Trials, not as a lawyer. And from this perspective there are several things to keep in mind. First, genocide does not always look like the Holocaust. In his closing speech at the Nuremberg Trials, British chief prosecutor Sir Hartley Shawcross revisited the evidence about Auschwitz and the extermination of the Jews. He then reminded the court that genocide could take many forms. The method the Nazis applied to the Polish intelligentsia, he noted, was “outright annihilation,” whereas in Alsace, deportation was the program of choice. In the German-occupied Soviet Union, the technique was death by starvation; in Bohemia and Moravia, the Nazis embarked on a policy of forced Germanization.

Second, history shows us that we should take dictators at their word. Those who incite genocide usually attempt to follow through. It is not unusual for them to publicize their campaigns through propagandists and media. Adolf Hitler had Joseph Goebbels, Alfred Rosenberg and others doing this work. Putin has Medvedev and the pundits of Russian state media. Finally, the more that Russian soldiers embrace the campaign of “de-Ukrainization,” the more brutal the war will become — and the harder it will be for Russia to find an exit short of total victory or defeat. Russian society’s complacency becomes complicity in murder.

This is not simply an academic question or a debate about terminology. We must understand Russia’s war aims to understand the nature of this conflict. Policymakers who still think that this war is about Russia’s security concerns have it wrong. Western lawyers who put forward draft peace proposals that ask Ukraine to make concessions are playing into Putin’s hands. Biden was correct that Putin’s goal is “to wipe out even the idea of being Ukrainian.”

The international community must affirm that there are universal values. It must support Ukraine and call out Putin’s lies. It must act to prevent the destruction of the Ukrainian nation.

Francine Hirsch is a professor of history at the University of Wisconsin-Madison and author of “Soviet Judgment at Nuremberg.”


Mort de Jean-Luc Godard: Quels dangereux attraits de l’antisémitisme lettré ? (What paradoxical form of anti-semitism’s historical resurgence when groundbreaking filmmaking and challenging conventional wisdom turn into trivializing the nazification of Israel and Jews ?)

16 septembre, 2022

 

Si toutes les valeurs sont relatives, alors le cannibalisme est une affaire de goût. Leo Strauss
Toute idée fausse finit dans le sang, mais il s’agit toujours du sang des autres. C’est ce qui explique que certains de nos philosophes se sentent à l’aise pour dire n’importe quoi. Camus
Tout au long de sa phénoménale carrière publique, il n’aura cessé d’adopter des postures consternantes. «Homme de gauche», absolument de gauche, il aura épousé toutes les mauvaises causes de sa génération sans en manquer aucune, aura approuvé toutes les révolutions sanguinaires, de Cuba à la Chine. Toujours disposé à accabler ces fascistes d’Américains, Ronald Reagan et, bien sûr, George W. Bush (c’est sans risque), l’a-t-on en revanche entendu, ne serait-ce qu’un peu, dénoncer le fascisme de Mao Zedong ? Ou celui des islamistes ? (…) comment s’interdire de songer à cette génération entière d’intellectuels et d’artistes en Europe, en France surtout, autoproclamée de gauche – au point que le mot ne fait plus sens –, qui n’ont cessé d’adopter des postures morales tout en illustrant des causes absolument immorales ? Comment ne pas voir surgir des spectres : ceux qui hier, ont aimé Staline et Mao et, bientôt, vont pleurer Castro ? Ceux qui n’ont rien vu à Moscou, Pékin, La Havane, Téhéran, Sarajevo, et Billancourt ? Ceux qui, maintenant, devinent dans l’islamisme une rédemption de l’0ccident ? Cette grande armée des spectres, de l’erreur absolue, dieu merci, elle n’a jamais cessé de se tromper d’avenir. (…) par-delà ce cas singulier, on ne se méfie pas assez du grand écrivain et de la star dès qu’ils abusent de leur séduction pour propager des opinions politiques, seulement politiques, mais déguisées autrement. (…) On se garde de l’homme politique, l’élu démocratique, beaucoup trop puisqu’il avance à découvert. On ne se garde pas assez, en revanche, de l’artiste quand son talent le dissimule, surtout quand le talent est grand : des magiciens, grimés en moralistes, on ne se méfie jamais assez. Guy Sorman
On regrette l’indifférence d’un Balzac d’avant les journées de 1848, l’incompréhension apeurée d’un Flaubert en face de la Commune ; on les regrette pour eux : il y a là quelque chose qu’ils ont manqué pour toujours. Nous ne voulons rien manquer de notre temps. Sartre (1947)
Abattre un Européen, c’est faire d’une pierre deux coups, supprimer en même temps un oppresseur et un opprimé ; restent un homme mort et un homme libre. Sartre (1961)
Un régime révolutionnaire doit se débarrasser d’un certain nombre d’individus qui le menacent, et je ne vois pas d’autre moyen que la mort. On peut toujours sortir d’une maison. Les révolutionnaires de 1793 n’ont probablement pas assez tué. Sartre (1973)
Ceux qui affirment la souveraineté de l’État israélien et sont en même temps convaincus que les Palestiniens ont droit à la souveraineté pour la même raison, et qui considèrent la question palestinienne comme fondamentale, doivent admettre que la politique de l’establishment israélien est littéralement insensée et vise de manière délibérée à éviter toute solution possible à ce problème. Il est par conséquent politiquement juste de dire qu’un état de guerre existe entre Israël et les Palestiniens. Dans cette guerre, la seule arme des Palestiniens est le terrorisme. C’est une arme terrible mais les opprimés n’en ont pas d’autre, et les Français qui ont approuvé le terrorisme du FLN contre des Français doivent également approuver l’action terroriste des Palestiniens. Ce peuple abandonné, trahi et exilé ne peut montrer son courage et la force de sa haine qu’en organisant des attaques mortelles. Naturellement, celles-ci devraient être considérées politiquement, en évaluant les résultats escomptés contre ceux réellement obtenus. Nous aurions également besoin de traiter la question fortement ambiguë des rapports entre les gouvernements arabes – dont aucun n’est socialiste ni n’a de tendances socialistes – et les feddayin, ce qui nous conduit à demander si les principaux ennemis des Palestiniens ne seraient pas ces dictatures féodales, dont plusieurs les ont soutenus verbalement tout en essayant en même temps de les massacrer, et si le premier effort des Palestiniens, que leur guerre voue nécessairement au socialisme, ne doit pas être de combattre au côté des peuples du Moyen-Orient contre ces États arabes qui les oppriment. Mais ces problèmes ne peuvent être traités dans un article. Pour ceux qui approuvent les attaques terroristes auxquelles l’establishment israélien et les dictatures arabes ont conduit les Palestiniens, il semble parfaitement indigne que la presse française et une partie de l’opinion jugent l’attaque de Munich un outrage intolérable, alors que l’on a souvent lu des rapports laconiques sans commentaires au sujet des frappes de Tel Aviv ayant coûté plusieurs vies humaines. Jean-Paul Sartre (La Cause du peuple, 15 octobre 1972)
Les Palestiniens n’ont pas d’autre choix, faute d’armes, de défenseurs, que le recours au terrorisme. […] L’acte de terreur commis à Munich, ai-je dit, se justifiait à deux niveaux : d’abord, parce que tous les athlètes israéliens aux Jeux olympiques étaient des soldats, et ensuite, parce qu’il s’agissait d’une action destinée à obtenir un échange de prisonniers. Quoiqu’il en soit, nous savons désormais que tous, Israéliens et Palestiniens, ont été tués par la police allemande. Jean-Paul Sartre
J’ai toujours soutenu la contre-terreur contre la terreur institutionnelle. Et j’ai toujours défini la terreur comme l’occupation, la saisie des terres, les arrestations arbitraires, ainsi de suite. Jean-Paul Sartre
Les attentats suicides des Palestiniens pour parvenir à faire exister un État palestinien ressemblent en fin de compte à ce que firent les Juifs en se laissant conduire comme des moutons et exterminer dans les chambres à gaz, se sacrifiant ainsi pour parvenir à faire exister l’État d’Israël. Jean-Luc Godard (2006)
Ils se lanceront les bombes sur les autres ! Où est le problème ? Jean-Luc Godard (sur la bombe iranienne)
Le peuple juif rejoint la fiction tandis que le peuple palestinien rejoint le documentaire. (…) Alors, on dira que les Israéliens sont sur TF1, c’est la télé-réalité. Et les autres, dans un film de Frédéric Wiseman. Jean-Luc Godard
Un catholique, je sais ce que c’est : il va à la messe. Mais un juif, je ne sais pas ce que c’est ! Je ne comprends pas ! Jean-Luc Godard
Moses is my principal enemy…Moses, when he received the commandments, he saw images and translated them. Then he brought the texts, he didn’t show what he had seen. That’s why the Jewish people are accursed. Jean-Luc Godard (1981)
What I find interesting in the cinema is that, from the beginning, there is the idea of debt. The real producer is, all the same, the image of the Central European Jew. Jean-Luc Godard
Strange thing Hollywood — Jews invented it. Jean-Luc Godard
Lanzmann et moi étions les instruments de sa cure : celle d’un antisémite qui essaye de se soigner. J’étais prêt à jouer le jeu, mais il a changé de plan. Bernard-Henri Lévy
Jean-Luc Godard n’est pas le seul à filmer comme il respire, mais c’est lui qui respire le mieux. Il est rapide comme Rossellini, malicieux comme Sacha Guitry, musical comme Orson Welles, simple comme Pagnol, blessé comme Nicholas Ray, efficace comme Hitchcock, profond, profond, profond comme Ingmar Bergman et insolent comme personne. Les années qui passent nous confirment dans la certitude que À bout de souffle aura marqué dans l’histoire du cinéma un tournant décisif comme Citizen Kane en 1940. Godard a pulvérisé le système, il a fichu la pagaille dans le cinéma, ainsi que l’a fait Picasso dans la peinture, et comme lui il a rendu tout possible. François Truffaut (1967)
Godard jams his films full of political, literary, cinematic and historical references. But they don’t seem to be organized according to any system. In « Weekend, » characters wander in and out, expressing disorganized thoughts about Mozart, the Third World, the function of the cinema and things like that. On this level, « Weekend » is a great deal like an erudite cocktail party: Lots of well-informed people drift about repeating things they learned in college survey courses and nothing gets accomplished or decided, but at the end you have a feeling of unease – as if this world, and the things said in it, were a frail shield against some approaching cataclysm. That’s on one level. On another level, Godard makes the most purely cinematic movies yet achieved. He uses his camera and his images to create a world that has no existence outside this particular movie. (…) One single Godard film seems accidental. But if you see half a dozen, you begin to get a sense of his universe. You see themes introduced, developed, worked out, discarded and then later satirized. (…) Godard is a director of the very first rank; no other director in the 1960s has had more influence on the development of the feature-length film. Like Joyce in fiction or Beckett in theater, he is a pioneer whose present work is not acceptable to present audiences. But his influence on other directors is gradually creating and educating an audience that will, perhaps in the next generation, be able to look back at his films and see that this is where their cinema began. Roger Ebert
Il joue très bien l’intellectuel français, avec un certain flou. Quand je suis arrivé pour le tournage, il portait un pyjama — haut et bas — un peignoir et des pantoufles et fumait un gros cigare. J’avais le sentiment étrange que j’étais dirigé par Rufus T. Firefly. Woody Allen
I will never forgive Godard for his anti-Semitism. Anti-Semitism brings joy to no one… I realize that from now on, you can only despise Godard on a human level. ‘Filthy Jew’ is the only insult which I cannot take… If you know what these words evoke within me, what they revive of a past which is still agonizing, you would come over to embrace me. Your Jewish friend who owes so much of his Jewish happiness to you. Braunberger (letter to Truffaut in 1968)
Reality itself becomes a relative term when Godard, as de Baecque observes, justifies every act of Arab resistance, including terrorism, by saying that “Israel is a paradoxical form of Nazism’s historical resurgence.” In a 1970 short documentary filmed for German TV, Godard brandished a tract with the slogan “NazIsrael” emblazoned on it and told the cameraman, “Write us a check from German television, which is financed by Zionists and that idiotic Social Democrat, Willy Brandt, and that will let us buy weapons for the Palestinians to attack Zionists,” as de Baecque further recounted. Godard’s fictional films also contain disquieting anti-Semitic utterances, sometimes in the guise of pseudo-humor. In 1964’s “A Married Woman” (“Une Femme Mariée”), a character states: “Today, in Germany, I said to someone, ‘How about if tomorrow, we kill all the Jews and the hairdressers?’ He replied, ‘Why the hairdressers?’” In 1967’s “Two or Three Things I Know About Her” (“Deux ou Trois Choses Que je Sais D’elle”), the director brags that ParisMatch magazine “always affixes a star to my films, as it does to Jews.” The allusion to the Nazi law forcing Jews to wear yellow stars in Occupied France is symptomatic of a sensibility, usually found among Europe’s ultra-right-wing politicians, that produces crushingly unfunny jokes about such historical tragedy. Godard’s 2010 film, “Film Socialisme” (“Socialism Film”), which premiered in May at the Cannes Film Festival, features a typical pseudo-aphorism of this ilk: “Strange thing Hollywood — Jews invented it.” While Hollywood historians know that the early studio heads were for the most part Jewish, to conclude that this explains the industry’s “strangeness” is racist, to say the least.  (…) In a 2009 article in Le Monde, “Godard and the Jewish Question” by Jean-Luc Douin, Godard is quoted as making an off-camera comment during the filming of a 2006 documentary: “Palestinians’ suicide bombings in order to bring a Palestinian State into existence ultimately resemble what the Jews did by allowing themselves to be led like sheep to be slaughtered in gas chambers, sacrificing themselves to bring into existence the State of Israel.” Godard apparently believes that Jews committed mass suicide during the Holocaust in order for Israel to be created. The same article quotes him along these lines: “Basically, there were six million kamikazes” and “Hollywood was invented by Jewish gangsters.” (…) in a single 2009 article in the English-language Canadian magazine Cinemascope (…) Bill Krohn, a Hollywood correspondent for Cahiers du Cinema (…) accused Brody of ideological simplification, biographical reductivism, guilt by association, misinterpretation, having felt snubbed by Godard and, overall, perpetrating “a hatchet job disguised as a celebration of Godard’s genius.” (…) in one concrete instance he suggests that Godard’s exclamation of “filthy Jew,” taken by Braunberger as a deadly insult, was misunderstood. Krohn unpersuasively interprets it as affectionate banter between old friends and, even more absurdly, as an allusion to Jean Renoir’s classic 1937 film “La Grande Illusion.” (…)  Perhaps film producers make the distinction between an artist of undeniable talent and an individual of extremely dubious opinions. Responding to reporters from the London Sunday Times, Jean-Luc Gaillard, a longtime neighbor of Godard, noted, “He [Godard] is on a different level from the rest of us, somewhere between genius and completely round the bend.” In proudly Anglo-dominated Los Angeles, it seems that artists whose odious statements are made in languages other than English can get a free pass and, on occasion, even a hat tip. Because Godard’s statements have been in French, there has been barely any American opposition to the Academy’s nomination. When approached to comment for this story, even staunch opponents of anti-Semitism — such as Rabbi Marvin Hier, head of the Simon Wiesenthal Center and multiple Academy Award winner; noted University of California, Los Angeles, film historian Howard Suber, and writer-producer Lionel Chetwynd — said that they had no personal knowledge of Godard’s reputed anti-Semitism. Elsewhere — and especially in France, where Godard has worked for several decades — others may agree with Braunberger, who wrote to Truffaut in 1968: “I will never forgive Godard for his anti-Semitism ». Benjamin Ivry
J’ai peur d’être à un peu contre-courant en parlant de ce Monsieur, qui est le cinéaste qu’il était – bon moi ce n’était pas ma tasse de thé – mais c’est surtout l’homme qu’il était qui n’a pas été très bienveillant pour ma communauté, pour les Juifs en général et pour Israël en particulier. Et je trouve que les propos qu’il a tenus étaient absolument inadmissibles. C’était de l’antisémitisme. C’était du négationnisme. C’était du révisionnisme. Et je pense que j’ai été plus touché par la disparition de la reine Élizabeth que par Jean-Luc Godard, pardonnez-moi. Mais je ne peux pas admirer quelqu’un qui hait à ce point les Juifs. C’est pas possible. (…) C’était le cas avec Céline. On me somme de lire Céline, je ne le ferai jamais. C’est un peu comme si j’admirais (…) les peintures d’Hitler. (…) Je m’en fous, ça ne m’intéresse pas. Donc … Paix à son âme (….), mais ce n’est pas quelqu’un que j’apprécie, que j’aime. Le Mépris, (…) je l’aime parce que j’aime beaucoup la musique de Delerue (…) C’est tout ce que j’ai à dire sur lui. Le reste je ne peux pas en parler. Je n’ai pas aimé la façon dont il a traité le peuple juif et Israël. Je n’ai pas aimé cette façon de revoir l’Histoire. Qu’il ait ses idées, qu’il soit pro-palestinien, c’est très bien. Moi je suis pour d’une certaine façon aussi, mais pas ce qu’il en a dit. Pas dire qu’en réalité, ’les Juifs de la Shoah s’étaient fait tuer exprès comme des moutons, pour que trois ans après on reconnaisse Israël ; et quand je pense qu’il y en a qui adhèrent à ce genre de propos, pardonnez-moi, je trouve ça honteux. Gérard Darmon
L’antisionisme est l’hostilité à l’installation des juifs en Israël, dans cette terre appelée Palestine par les Romains, qui fut une province de l’Empire ottoman, puis territoire sous mandat britannique. Je n’arrive pas à croire que des antisionistes comme l’amuseur public Dieudonné (qui a fait de l’antisionisme un parti politique français) préfèrent voir les juifs rester dans les pays de la diaspora… Faut-il alors expédier les juifs à Madagascar ou en Argentine, comme l’avaient envisagé les nazis ? Il faudrait poser la question aux antisionistes virulents : y a-t-il un lieu sur terre où la présence des juifs ne vous gênerait pas ? En fait, le sionisme est d’abord une question intéressant les juifs, et il y en a qui, sans être anti-israéliens, n’approuvent pas les aspirations du sionisme. (…) Cette déclaration me semble inepte et inacceptable. En estimant que les juifs attachés à l’Europe se sont laissé faire sans résistance, il donne raison aux sionistes dans leur projet de créer un Etat juif, préférant cette cause à défendre, y compris militairement, aux vexations, aux spoliations et aux crimes dont ils ont été les victimes en Europe centrale et orientale, très tôt dans le XXe siècle. Mais il est absurde de dire que les juifs d’Europe se sont sacrifiés pour une cause – le sionisme – qui n’était justement pas la leur. (…) Cette anomalie de syntaxe montre Jean-Luc Godard en flagrant délit d’une élucubration inavouable dont il découvre le piège trop tard. Evitant de justesse de dire : «Ils lanceront les bombes sur les autres», il n’arrive pas à construire correctement : «Ils se lanceront des bombes les uns sur les autres», avant d’ajouter : «Où est le problème ?» (…) Il lui arrive d’être antisémite comme un juif peut l’être, dans des accès de critique contre ses congénères. Godard s’est dit lui-même le «juif du cinéma», alors qu’il déclarait le cinéma américain entre les mains de «voyous juifs». Godard dit aussi que, s’il sait qu’un catholique est quelqu’un qui va à la messe, il ignore ce qu’est un juif. Comme il ne va pas à la messe, il n’est donc pas catholique. Il me semble qu’à choisir, il se sentirait plutôt juif et, dans ce cas, en rébellion fréquente contre les siens. Je préfère le voir ainsi, comme je suis sûr qu’il eût été un dreyfusard. (…) Je pense à ceux de ma génération qui furent jeunes en 1968 : nous admirions les inventions géniales du cinéma de Godard, nous aimions ses héros suicidaires et romantiques. L’enthousiasme qu’a suscité son œuvre à juste titre a donné à Godard un ascendant considérable sur les esprits, et le pouvoir d’imposer sans discussion des idées, des points de vue très discutables. Il est arrivé un moment où les admirateurs de Godard sont devenus des dévots, ânonnant le catéchisme d’un nouveau conformisme. (…) Jean-Luc Godard est un monteur virtuose : des images, de la musique, des mots. Dans la convocation des citations, il est comme un phénomène du calcul mental. Pour Godard – en cela proche d’Aby Warburg, tel que lui rend hommage Georges Didi-Huberman dans son exposition «Atlas», au musée Reina Sofia, à Madrid -, le monde est un montage, sans cesse «à remonter». Les effets de sens du montage – surtout lorsque les emprunts et les citations ne sont ni identifiés ni restitués dans leur contexte original – peuvent être aussi bien lumineux, c’est-à-dire révélateurs de vérité, que ravageurs, c’est-à-dire producteurs d’illusions, de confusions et de mensonges. Il y a de tout cela dans l’œuvre considérable de Jean-Luc Godard et dans son influence sur le cours des idées. Alain Fleischer

Trésor national, prophète du 7e art, légende vivante, Helvète anarchiste », « plus con des Suisses pro-Chinois », « plus con des maoïstes suisses »…

Juxtaposition des images de Golda Meir et d’Hitler, assimilation de l’Etat d’Israël à un « cancer sur la carte du Moyen-Orient, défense du massacre des JO de Münich …

Retour au lendemain de la salutaire polémique lancée par l’acteur Gérard Darmon …

Alors que pleuvent les hommagesde par le monde …

Sur la part d’ombre d’un metteur en scène qui avait littéralement révolutionné le cinéma …

Mais aussi entre deux aphorismes géniaux ou carrément négationnistes, multiplié les polémiques et les provocations …

Et épousé, lui aussi à l’instar d’un Sartre ou d’un Grass, toutes les mauvaises causes de sa génération …

Sans en manquer aucune, maoïste ou palestinienne …

Mais aussi, plus grave encore, réussi à faire de l’antisémitisme …

Comme le cannibalisme selon le mot de Léo Strauss, une simple « affaire de goût » !

« Godard est parfois antisémite, comme un juif peut l’être »
Alain Fleischer revient sur les points polémiques de son livre :
Eric Loret
Libération
8 mars 2011

De Rome, son «lieu» d’écriture, Alain Fleischer a répondu par mail à une série de questions sur la démonstration que mène Réponse du muet au parlant, à paraître au Seuil le 17 mars.
Vous écrivez que «pour un antisioniste, les juifs n’ont de place nulle part, et qu’ils sont indésirables partout»…

L’antisionisme est l’hostilité à l’installation des juifs en Israël, dans cette terre appelée Palestine par les Romains, qui fut une province de l’Empire ottoman, puis territoire sous mandat britannique. Je n’arrive pas à croire que des antisionistes comme l’amuseur public Dieudonné (qui a fait de l’antisionisme un parti politique français) préfèrent voir les juifs rester dans les pays de la diaspora… Faut-il alors expédier les juifs à Madagascar ou en Argentine, comme l’avaient envisagé les nazis ? Il faudrait poser la question aux antisionistes virulents : y a-t-il un lieu sur terre où la présence des juifs ne vous gênerait pas ? En fait, le sionisme est d’abord une question intéressant les juifs, et il y en a qui, sans être anti-israéliens, n’approuvent pas les aspirations du sionisme.

Que pensez-vous de la déclaration que vous a faite Godard hors caméra sur les Juifs «se laissant conduire comme des moutons et exterminer dans les chambres à gaz, se sacrifiant ainsi pour parvenir à faire exister l’Etat d’Israël» ?

Cette déclaration me semble inepte et inacceptable. En estimant que les juifs attachés à l’Europe se sont laissé faire sans résistance, il donne raison aux sionistes dans leur projet de créer un Etat juif, préférant cette cause à défendre, y compris militairement, aux vexations, aux spoliations et aux crimes dont ils ont été les victimes en Europe centrale et orientale, très tôt dans le XXe siècle. Mais il est absurde de dire que les juifs d’Europe se sont sacrifiés pour une cause – le sionisme – qui n’était justement pas la leur.

Favorable à la bombe atomique iranienne, Godard déclare dans Morceaux de conversation avec Jean-Luc Godard : «Ils se lanceront les bombes sur les autres ! Où est le problème ?» Comment analysez-vous ce lapsus ?

Cette anomalie de syntaxe montre Jean-Luc Godard en flagrant délit d’une élucubration inavouable dont il découvre le piège trop tard. Evitant de justesse de dire : «Ils lanceront les bombes sur les autres», il n’arrive pas à construire correctement : «Ils se lanceront des bombes les uns sur les autres», avant d’ajouter : «Où est le problème ?»

Croyez-vous que Godard soit antisémite ?

Il lui arrive d’être antisémite comme un juif peut l’être, dans des accès de critique contre ses congénères. Godard s’est dit lui-même le «juif du cinéma», alors qu’il déclarait le cinéma américain entre les mains de «voyous juifs». Godard dit aussi que, s’il sait qu’un catholique est quelqu’un qui va à la messe, il ignore ce qu’est un juif. Comme il ne va pas à la messe, il n’est donc pas catholique. Il me semble qu’à choisir, il se sentirait plutôt juif et, dans ce cas, en rébellion fréquente contre les siens. Je préfère le voir ainsi, comme je suis sûr qu’il eût été un dreyfusard.
Vous craignez que des «spectateurs sous influence» ne soient empoisonnés par les paroles de Godard. A qui pensez-vous ?

Je pense à ceux de ma génération qui furent jeunes en 1968 : nous admirions les inventions géniales du cinéma de Godard, nous aimions ses héros suicidaires et romantiques. L’enthousiasme qu’a suscité son œuvre à juste titre a donné à Godard un ascendant considérable sur les esprits, et le pouvoir d’imposer sans discussion des idées, des points de vue très discutables. Il est arrivé un moment où les admirateurs de Godard sont devenus des dévots, ânonnant le catéchisme d’un nouveau conformisme.
Analysant son style, vous écrivez que Godard «signe par le montage d’emprunts à ceux dont il fait disparaître la signature». Liez-vous théoriquement les idées politiques de Godard et une influence mortifère qu’il aurait eue sur le cinéma ?

Jean-Luc Godard est un monteur virtuose : des images, de la musique, des mots. Dans la convocation des citations, il est comme un phénomène du calcul mental. Pour Godard – en cela proche d’Aby Warburg, tel que lui rend hommage Georges Didi-Huberman dans son exposition «Atlas», au musée Reina Sofia, à Madrid -, le monde est un montage, sans cesse «à remonter». Les effets de sens du montage – surtout lorsque les emprunts et les citations ne sont ni identifiés ni restitués dans leur contexte original – peuvent être aussi bien lumineux, c’est-à-dire révélateurs de vérité, que ravageurs, c’est-à-dire producteurs d’illusions, de confusions et de mensonges. Il y a de tout cela dans l’œuvre considérable de Jean-Luc Godard et dans son influence sur le cours des idées.

Voir aussi:

Godard et la question juive
Dans son nouveau livre, l’écrivain et cinéaste Alain Fleischer accuse Jean-Luc Godard d’avoir tenu des propos antisémites. Provocation ou dérapage ?
Jean-Luc Douin
Le Monde
10 novembre 2009

Filmé en 2006 par Alain Fleischer pour un film qui s’est appelé Morceaux de conversations avec Jean-Luc Godard, le cinéaste franco-suisse aurait tenu des propos très polémiques à l’encontre des juifs, en partie écartés au montage, dont certains sur les deux films de Claude Lanzmann Shoah et Tsahal.

Dans un roman intitulé Courts-circuits, récemment édité au Cherche Midi, Alain Fleischer raconte qu’en aparté, lors d’une pause, Jean-Luc Godard aurait lâché cette phrase monstrueuse à son ami et interlocuteur Jean Narboni, ex-rédacteur en chef des Cahiers du cinéma : « Les attentats-suicides des Palestiniens pour parvenir à faire exister un Etat palestinien ressemblent en fin de compte à ce que firent les juifs en se laissant conduire comme des moutons et exterminer dans les chambres à gaz, se sacrifiant ainsi pour parvenir à faire exister l’Etat d’Israël. »

Jean-Luc Godard est coutumier de ce type de provocations. La première est survenue en 1974, lorsque, illustrant sa notion du montage comme vision comparative de l’histoire, il faisait chevaucher dans Ici et ailleurs une image de Golda Meir, premier ministre israélien, avec celle d’Adolf Hitler.

Prenant fait et cause pour la Palestine, l’auteur de Bande à part s’est maintes fois plu à rappeler, entre autres dans JLG/JLG en 1994, que, dans les camps nazis, les détenus au seuil de la mort étaient désignés sous le terme de « musulmans ». Ignorant délibérément la nature des crimes commis et subis par les uns et par les autres, il sous-entend que les victimes d’hier sont devenues les bourreaux d’aujourd’hui. Décrivant la Bible comme un « texte trop totalitaire », il a déjà lâché à propos de ces juifs qui, selon lui, auraient sauvé Israël en mourant dans les camps : « Au fond, il y a eu six millions de kamikazes. »

Dans Notre musique, film au départ duquel il voulait reprendre le schéma du Silence de la mer, de Vercors, en imaginant un officier israélien installé chez des Palestiniens, il déclare que « le peuple juif rejoint la fiction tandis que le peuple palestinien rejoint le documentaire ». Avec démonstration rhétorique, photographies à l’appui. Champ : les Israéliens marchent dans l’eau vers la Terre promise. Contrechamp : les Palestiniens marchent dans l’eau vers la noyade. Il s’en explique dans Morceaux de conversations… : « Les Israéliens sont arrivés sur un territoire qui est celui de leur fiction éternelle depuis les temps bibliques… » Jean Narboni lui fait remarquer que le mot « fiction » est choquant. « Alors, réplique-t-il, on dira que les Israéliens sont sur TF1, c’est la télé-réalité. Et les autres, dans un film de Frédéric Wiseman ».

Ces raccourcis suscitent doutes et consternation chez ses thuriféraires. Lorsque Jean Narboni lui rappelle que la juxtaposition des images de Golda Meir et d’Hitler avait même troublé Gilles Deleuze, sympathisant palestinien, lequel avait pourtant tenté de le défendre, Godard répond cinglant : « Pour moi, il n’y a rien à changer… sauf d’avocat ! »

« Juif du cinéma »

« Un catholique, je sais ce que c’est : il va à la messe, dit-il dans le film d’Alain Fleischer à Jean Narboni. Mais un juif, je ne sais pas ce que c’est ! Je ne comprends pas ! » Jean-Luc Godard s’est pourtant autoproclamé « juif du cinéma » pour signifier son destin de cinéaste persécuté. Il dit que, culpabilisé de n’avoir pas été alerté dans son enfance par l’Holocauste, choqué par les propos antisémites de son grand-père maternel qui faisait des plaisanteries sur son « médecin youpin », il n’a pas trouvé d’autre moyen de comprendre le juif qu’en se considérant « pareil ».

Dans Deux ou trois choses que je sais d’elle, lorsque son héroïne, prostituée occasionnelle, emmène un client dans un hôtel et que celui-ci lui fait remarquer que c’est un hôtel réservé aux juifs parce qu’il a une étoile, elle ne trouve pas ça drôle. Sensibilisé par la Shoah, Godard n’a de cesse de dénoncer la faute inexpiable du cinéma de n’avoir jamais filmé les camps. Le « ce qui ne peut pas être dit » de Wittgenstein devient à ses yeux un « il vaut mieux voir que s’entendre dire ». Clamant que « l’image, c’est comme une preuve dans un procès », une formule que d’aucuns trouvent à la limite du négationnisme.

Cette certitude que rien n’est infilmable, même la Shoah, l’oppose à Claude Lanzmann, qui, lui, s’insurge contre le caractère suspicieux qu’auraient des images du génocide. Persuadé de l’inadéquation de celles-ci, Lanzmann se range à l’avis d’Elie Wiesel, qui craint que le cinéma ne transforme un événement innommable en « phénomène de superficialité ». Débat qui, dans les colonnes du Monde, suscite la réaction du psychanalyste Gérard Wacjman résumant l’affrontement : « Saint Paul Godard contre Moïse Lanzmann ».

La question juive obsède Godard. Parfois à bon escient : le rappel des forfaits perpétrés dans les stades, comme le Heysel, rappelle le Vél’d’Hiv dans Soigne ta droite. Ou ce reproche adressé à Romain Goupil durant le tournage d’Allemagne neuf zéro : « Tu te dis anti-fasciste et quand tu filmes le stade des JO de Berlin, tu ne filmes qu’un stade, pas celui d’Hitler ! » Mais, en négatif, ses propos sur Hollywood « inventé par des gangsters juifs », et sur l’invention du cinéma par ces producteurs émigrés d’Europe centrale ayant compris que « faire un film, c’est produire une dette ». Son biographe américain, Richard Brody, raconte le projet d’un film où Godard débattrait avec Claude Lanzmann. Bernard-Henri Lévy étant médiateur. Ce dernier déclare : « Lanzmann et moi étions les instruments de sa cure : celle d’un antisémite qui essaye de se soigner. J’étais prêt à jouer le jeu, mais il a changé de plan. » Ici antisioniste, là carrément antisémite, Godard se heurte à quelque chose qu’il ne comprend pas, homme d’image affichant un problème avec la parole.

Voir également:

Décès du cinéaste Jean-Luc Godard, à l’origine de propos très polémiques
Le cinéaste avait – entre autres – déclenché une controverse aux États-Unis en 2010 pour ses positions passées sur Israël et les Juifs
Times of Israel
13 septembre 2022

Le réalisateur Jean-Luc Godard assiste à un débat au cinéma des Cinéastes à Paris, le 19 juin 2010. (Crédit : AFP / Miguel MEDINA)
Jean-Luc Godard, chantre de la Nouvelle Vague, militant franco-suisse engagé et controversé, est décédé ce 13 septembre en Suisse à l’âge de 91 ans. Il était notamment le réalisateur des films « À bout de souffle » (1960), du « Mépris » (1963) ou encore de « Pierrot le fou » (1965).

L’artiste, qui fuyait les honneurs, a pourtant obtenu de nombreux prix prestigieux, notamment au festival de Cannes, aux Césars, aux Oscars, au Festival de Berlin ou encore à la Mostra de Venise.

Pendant toute sa carrière, l’homme, marxiste avoué, a provoqué différentes polémiques et a eu à faire face à plusieurs reprises à des accusations d’antisémitisme.

Recevez gratuitement notre édition quotidienne par mail pour ne rien manquer du meilleur de l’info Inscription gratuite !

Habitué des polémiques, le cinéaste, depuis longtemps partisan pro-Palestinien, avait notamment déclenché une controverse aux États-Unis en 2010 pour ses positions sur Israël et les Juifs, juste avant de recevoir un Oscar d’honneur pour l’ensemble de sa carrière. « Est-ce un problème si [Godard] est antisémite ? », s’était notamment interrogé le Los Angeles Times.

Dans Courts-Circuits, un livre du cinéaste Alain Fleisher publié en 2009, l’auteur rapportait ces propos tenus par Godard à Jean Narboni, ex-rédacteur des Cahiers du Cinéma : « Les attentats-suicides des Palestiniens pour parvenir à faire exister un État palestinien ressemblent en fin de compte à ce que firent les Juifs en se laissant conduire comme des moutons et exterminer dans les chambres à gaz, se sacrifiant ainsi pour parvenir à faire exister l’État d’Israël. »

Jean-Luc Godard était ainsi coutumier de ce type de provocations.La première était survenue en 1974, lorsque, illustrant sa notion du montage comme vision comparative de l’histoire, il faisait chevaucher dans son documentaire « Ici et ailleurs » une image de Golda Meir, Premier ministre israélien, avec celle d’Adolf Hitler. Réalisé avec sa dernière compagne Anne-Marie Miéville, ce film dans lequel il comparait les Juifs aux nazis a ainsi causé un vif scandale.

En 2018, il avait signé une pétition avec des dizaines d’autres professionnels de l’industrie cinématographique française en faveur du boycott culturel d’Israël, dans le cadre de la saison France-Israël organisée par l’Institut français. L’année suivante, il avait signé un appel de 400 personnes dans le journal Libération pour défendre leur position antisioniste et pour éviter une criminalisation de ce qu’ils disent être une « opinion », ou un « courant de pensée né parmi les Juifs européens au moment où le nationalisme juif prenait son essor, qui s’oppose à l’idéologie sioniste qui préconisait (et préconise toujours) l’installation des Juifs du monde en Palestine, aujourd’hui Israël ».

Connu pour son goût de la provocation, il s’était félicité, dans un entretien au Monde publié en 2014, que l’extrême droite soit arrivée en tête des élections européennes en France, estimant que le président François Hollande devrait nommer Marine Le Pen Premier ministre.

« J’espérais que le Front national arriverait en tête. Je trouve que Hollande devrait nommer – je l’avais dit à France Inter, mais ils l’ont supprimé – Marine Le Pen Premier ministre », avait déclaré le réalisateur.

Interrogé sur les raisons de cette prise de position, il avait répondu : « Pour que ça bouge un peu ». « Pour qu’on fasse semblant de bouger, si on ne bouge pas vraiment. Ce qui est mieux que de faire semblant de ne rien faire », avait-il ajouté en riant, précisait le journal.

« Je ne suis pas pour eux », avait-il néanmoins indiqué, interrogé sur les bons scores des eurosceptiques et de l’extrême droite dans plusieurs pays d’Europe.

« Il y a longtemps, Jean-Marie Le Pen avait demandé que je sois viré de France. Mais j’ai juste envie que ça bouge un peu… », avait poursuivi le cinéaste. « Les grands vainqueurs, ce sont les abstentionnistes. J’en fais partie depuis longtemps. »

Jean-Luc Godard avait déjà tenu des propos du même ordre peu avant ces élections, alors qu’il était interrogé sur France Inter, en plein Festival de Cannes. « Autant mettre Marine Le Pen à la présidence, on regarde pendant cinq ans ce qui se passe et puis on la vire », avait-il lancé.

Provocateur né, Godard était aussi une figure importante mais inclassable pour la gauche. « L’Helvète anarchiste », selon les termes des organisateurs du Festival de Cannes qu’il contribue à faire annuler en mai 1968, était à la même époque « le plus con des Suisses pro-Chinois » pour les situationnistes.

Il se lance à cette période dans un cinéma militant avec des films-tracts de 3 minutes, renie sa production passée. Voulant « faire politiquement du cinéma politique », il abandonne la notion d’auteur.

Il fâchera aussi le pape Jean-Paul II avec « Je vous salue, Marie » et sa Vierge nue à l’écran.

En 2018, le Festival de Cannes lui délivrait une Palme d’or « spéciale » pour « Le Livre d’image », un prix qu’il n’était bien entendu par venu chercher, pas plus que son prix du Jury en 2014 pour « Adieu au langage ».

Célèbre pour ses aphorismes et bons mots, l’homme-cinéma avait de son vivant suggéré son épitaphe : « Jean-Luc Godard, au contraire ».

L’AFP a participé à la rédaction de cet article.

 Voir de même:

Jean-Luc Godard, la disparition du prophète du 7e art
Odile Tremblay
14 septembre 2022

Une tête d’intellectuel, des yeux myopes, un cigare, une vision du cinéma radicale et ardente, une grande gueule qui tonnait. Jean-Luc Godard a symbolisé le 7e art durant tant de générations… Même ses films moins rassembleurs n’auront pu ternir son aura brillante comme sur une icône. Une légende vivante vient de s’écrouler avec la mort du cinéaste emblématique de la Nouvelle Vague, le 13 septembre, dans son repaire helvète.

L’influence qu’il exerça sur les cinéastes et les cinéphiles fut inouïe, dans les années 1960 à 1980 et bien au-delà. Celui pour qui un traveling était affaire de morale considérait le cinéma comme une métaphore du monde et devint son prophète. Immense référence, par son foisonnement, sa diversité, sa faculté de penser le 7e art (comme de l’enterrer).

Sympathique, Godard ? Pas tant que ça. Avec sa propension de jeunesse à la kleptomanie, sa goujaterie envers ses pairs, sa misogynie, les relations houleuses entretenues avec les femmes de sa vie : muses, actrices et collaboratrices, d’Anna Karina à Anne-Marie Miéville en passant par Anne Wiazemsky. Sa force de frappe était ailleurs. Il sut brasser la cage, imposer des langages, innover, vénérer le cinéma comme un fou en hypnotisant ses admirateurs, qui ont cru aux temps nouveaux tirés de la pellicule.

Cette Nouvelle Vague là, qui avait poussé les « jeunes Turcs », souvent issus de la critique aux Cahiers du cinéma, à sauter dans l’arène au cours des folles années 1960, il en dominait la mouvance. Cherchant à jeter par-dessus bord le cinéma de papa aux codes poussiéreux, en 1960, son merveilleux film À bout de souffle, libéré du récit classique, sur fond d’amour et de trahison, enflammait les esprits. Tout comme Pierrot le fou (1965), inoubliable fuite en avant et road movie sur une ligne de hanche. Ajoutons le délicieux Bande à part (1964), à l’assaut d’une jeunesse qui cassait tous les moules et qui tirait la langue aux institutions.

Le dieu Godard
Réalisateur, cinéaste, souvent monteur, à la roue et au moulin de ses films, penseur de cet art en mouvement. Son oeuvre immense, charnière, protéiforme, inégale, et les nouvelles structures narratives qu’il aura apportées au cinéma, en fait le chantre du 7e art de modernité.

Assez pour qu’on proteste contre sa légende. Godard jouait les étonnés après avoir forgé sa propre couronne. Un journaliste avait lancé en 2001 avant sa conférence de presse à Cannes : « Dans le nom “Godard”, il y a le mot “God”. » C’est dire le culte…

Il tourna longtemps à pleine vitesse un film par année, touchant des thèmes collés ou pas aux questions sociales. Vivre sa vie, sur une jeune prostituée, Le mépris, avec Bardot et d’après Moravia, qui aborde l’univers du cinéma. Toujours éclectique, versant dans l’anticipation (Alphaville) et la comédie musicale (Une femme est une femme), il aura tâté de nombreux registres.

Longtemps ses oeuvres furent commentées et parfois démolies par des hordes de cinéphiles passionnés. En mai 1968, Godard aura été parmi les plus belliqueux cinéastes à faire tomber le chic rendez-vous cannois, par solidarité avec le tumulte estudiantin. Pourtant, ce Suisse de bonne famille (né à Paris, ballotté entre ses deux patries lors de l’invasion allemande), plutôt de droite, n’avait viré à gauche qu’en 1967, à partir de son film La Chinoise, qui parle d’une jeunesse maoïste. Il allait ensuite militer avec le groupe révolutionnaire Dziga Vertov, en s’éloignant de sa base.

En 1980, son Sauve qui peut (la vie), portraits croisés saisissants, lui fit retrouver la faveur du public. En outre, Prénom Carmen, adaptation contemporaine de l’opéra de Bizet, couronnée du Lion d’Or de Venise en 1983. Mais son étoile vacillait. Godard, qui en avait soupé de sa statue, se tourna pourtant très vite vers l’analyse de ses propres oeuvres comme de celles des autres, de plus en plus mémorialiste. Il ne croyait plus qu’au cinéma d’hier.

Un « cousin de l’ONF »
Dès 1988, ses essais Histoire(s) du cinéma l’ont poussé à théoriser, et souvent brillamment. Par la suite, ses oeuvres-poèmes déstructurées, de Nouvelle Vague, avec Delon, en 1990, au Livre d’image, en 2018, en irritaient plusieurs. « Comment je fais mes films, nous expliquait-il à Cannes en 2001 : je prends des bouts de phrases, des bouts de romans, des bouts de peintures, des bouts de paysages. » Ses collages nous inspiraient parfois, pas toujours. Le grand public s’en détournait. Qu’à cela ne tienne…

Dans les festivals, longtemps on s’est jeté sur les conférences de presse de ce grand tribun, qui enchaînait les sentences chocs contre la télé, Hollywood et ses leurres tout en jetant l’anathème sur les autres cinéastes, égratignés par lui jusqu’au sang. Même son ancien compagnon de combat, François Truffaut, finit de guerre lasse par lui claquer sa porte, après chapelets d’injures.

Pourtant Godard, parfois fidèle, aimait rappeler son passage au Québec, ses amitiés avec Jean-Claude Labrecque, Pierre Perrault, Gilles Groulx. « J’étais un cousin de l’ONF », confiait-il à son biographe Antoine de Baecque. Venu en Abitibi en saut de puce en 1968, dissuadé par le froid, il revint 10 ans plus tard, à l’invitation de Serge Losique. Sa série de 14 conférences sur l’histoire du cinéma et sur son propre parcours, offertes au Conservatoire d’art cinématographique de Montréal, avait fait sensation. Ça ne s’oublie pas.

Godard était à Cannes un élément du paysage comme le sable et la baie, puis coupa le cordon au cours de la dernière décennie. Sa santé, sa misanthropie, tout ça… En 2014, c’est in absentia qu’il avait récolté sur la Croisette le prix du jury pour son poétique Adieu au langage, ex aequo avec Xavier Dolan (Mommy).

Accessibles ou non, ses films des derniers temps étaient sans compromis. Dans sa tentative permanente de réinventer le langage du cinéma, « JLG » se sera toujours mis en danger. Courageux jusqu’à l’hermétisme, taxant de vendus ceux qui osaient espérer le succès commercial. Reste que lui-même ne faisait plus recette.

Vieux lion amer ou visionnaire incompris, le voici retrouvant son titre de pape du cinéma après avoir tiré sa révérence. Le président français, Emmanuel Macron, l’a qualifié mardi de trésor national, en oubliant que le disparu se voulait avant tout suisse. Chacun veut le ravoir dans sa cour. Côté légende godardienne, c’est reparti pour un grand tour !

Voir de plus:

Tributes pour in for renowned pro-Palestine French director Jean-Luc Godard
Middle East monitor
September 14, 2022

Tributes have been pouring in for the renowned French-Swiss director and pro-Palestinian activist Jean-Luc Godard. The lifelong advocate for Palestinians who revolutionised post-war cinema in Europe, died yesterday by assisted dying, his lawyer has confirmed. He died at the age of 91.

President of France, Emmanuel Macron, led the tribute: « We’ve lost a national treasure, the eye of a genius. Jean-Luc Godard, the most iconoclastic of New Wave filmmakers, » said Macron in a tweet.

British actor and broadcaster Stephen Fry was among many in the world of art and entertainment to pay their tribute. « Adieu, Jean-Luc Godard, » said Fry on Twitter. « I watched Breathless for the umpteenth time again just two weeks ago. It still leaps off the screen like few movies. That scene between them in the hotel: how many other directors could have managed that in so small a space and made it so captivating? »

The British Film Institute called Godard a « giant of cinema who ripped up the rule book » who « tested the limits of the medium, » read the BFI’s statement. BFI chief executive Ben Roberts told Variety: « Jean-Luc Godard’s death is a huge loss to cinema. The godfather of the French New Wave and one of the most influential and innovative filmmakers of the last century, his work has resonated with generations of film-lovers around the world. The BFI will continue to champion his work to new audiences, and celebrate his career. A special edition of Sight and Sound paying tribute to Godard will be available from Oct. 3. »

The Cannes Film Festival released a retrospective of his career highlights on Twitter. « Since his first appearance at the Festival in ‘Cleo de 5 à 7’ in 1962, 21 films by Jean-Luc Godard have been screened in Cannes, » the festival wrote on social media.

Toronto International Film Festival chief Cameron Bailey tweeted: « Jean-Luc Godard might have despised posthumous praise but here we are. His staggering body of work over seven decades showed him to be a rare, true genius in cinema. It was playful and punishing. It challenged every viewer, and rewarded the persistent. »

Though tribute poured in from the world of art and entertainment not much attention was given to Godard’s life as a pro-Palestine activist and a staunch critic of Israel. Unsurprisingly his criticism of the Apartheid State saw him constantly being smeared as an anti-Semite.

In 2010, the Academy of Motion Picture Arts and Sciences announced plans to award Godard an honorary Oscar. Pro-Israel groups revolted. Calling on the Academy to rescind the Oscar, the right-wing Zionist Organisation of America called Godard a « virulent anti-Semite. » Such claims of anti-Semitism were a constant throughout Godard’s long life, according to Jewish Currents, which paid tribute to the late director in an article. Godard rejected the allegations by insisting that he was an « anti-Zionist » not an anti-Semite.

Godard was an outspoken pro-Palestinian activist and endorsed the boycott of Israel. He reportedly added his name to a petition which planned for a boycott of the France-Israel Season event by the Institut Francais. « Posing as an event for cultural exchange, » the petition read, « This effort is meant to boost Israeli reparation, tarnished by its increasingly hard-handed policies vis-a-vis the Palestinians. »

In addition to Godard, the petition was also signed by Eyal Sivan, an Israel-born director who in 2001 said Jews in France were paying the price for « the colonial and murderous situation that has prevailed for more than fifty years in Israel-Palestine. »

Voir par ailleurs:

Are They Giving an Oscar to an Anti-Semite?
Benjamin Ivry
The Forward
October 08, 2010

Hollywood’s Academy of Motion Picture Arts and Sciences intends to award an honorary Oscar to iconic French-Swiss filmmaker Jean-Luc Godard on November 13. But will the academy be honoring a notoriously vocal, albeit French-speaking, anti-Semite?

Admired for avant-garde films like “Breathless” (1960); “My Life to Live” (1962) and “Contempt” (1963), Godard is one of the last survivors of French cinema’s New Wave movement, after the death in January of director Éric Rohmer and the premature 1984 demise of Godard’s colleague and ex-friend, François Truffaut. The friendship between Godard and Truffaut dissolved by the end of the 1960s because of the former’s anti-Semitism, according to two new biographies: “Godard” by film historian Antoine de Baecque, published in Paris in March, and “Everything Is Cinema: The Working Life of Jean-Luc Godard” (2008) by Richard Brody.

Both biographers recount a series of incidents expressing Godard’s unhealthy obsession with Jews, which noted French historian and journalist Pierre Assouline, on his Le Monde blog, termed “anti-Semitic.” In 1968, Godard, in the presence of Truffaut, called producer Pierre Braunberger, an early supporter of New Wave filmmakers, “sale juif” (“filthy Jew”), after which Truffaut immediately broke from Godard.

Godard’s attitude toward Jews has also come under the microscope because of his contempt for the State of Israel, which he has often called “a cancer on the map of the Middle East” —including in a famous 1991 interview with the newspaper Libération. His 1976 documentary “Ici et Ailleurs” (“Here and Elsewhere”) contrasts the lives of a French and Palestinian family and features alternatingly flickering images of Golda Meir and Adolf Hitler, proposing them as comparable tyrants. As de Baecque underlines, in “Ici et Ailleurs” Godard also defends the 1972 Munich Olympics massacre, suggesting that “before every Olympics finale, an image of Palestinian [refugee] camps should be broadcast.”

When I interviewed Godard in 1991 at his home in the Swiss city of Rolle, I asked him to explain the cancer metaphor. Keeping one eye on a muted television showing tennis, Godard languidly described hospital X-rays of malignant tumors in what he clearly saw as an exact analogy to the Middle East. He discussed the subject more recently, in a 2007 documentary, “Morceaux de Conversations,” (“Fragments of Conversations With Jean-Luc Godard”) made by film historian Jean Narboni, an editor of the influential French film magazine Cahiers du Cinema. Godard tells Narboni that Israelis currently occupy a territory that belongs to “their eternal fiction, from biblical times onward.” When Narboni states that the term “fiction” is offensive, Godard flippantly replies that Israelis live on “reality TV,” whereas Palestinians exist “in a film by Frederick Wiseman,” the starkly tragic, albeit American Jewish, documentarian.

Reality itself becomes a relative term when Godard, as de Baecque observes, justifies every act of Arab resistance, including terrorism, by saying that “Israel is a paradoxical form of Nazism’s historical resurgence.” In a 1970 short documentary filmed for German TV, Godard brandished a tract with the slogan “NazIsrael” emblazoned on it and told the cameraman, “Write us a check from German television, which is financed by Zionists and that idiotic Social Democrat, Willy Brandt, and that will let us buy weapons for the Palestinians to attack Zionists,” as de Baecque further recounted.

Godard’s fictional films also contain disquieting anti-Semitic utterances, sometimes in the guise of pseudo-humor. In 1964’s “A Married Woman” (“Une Femme Mariée”), a character states: “Today, in Germany, I said to someone, ‘How about if tomorrow, we kill all the Jews and the hairdressers?’ He replied, ‘Why the hairdressers?’” In 1967’s “Two or Three Things I Know About Her” (“Deux ou Trois Choses Que je Sais D’elle”), the director brags that ParisMatch magazine “always affixes a star to my films, as it does to Jews.” The allusion to the Nazi law forcing Jews to wear yellow stars in Occupied France is symptomatic of a sensibility, usually found among Europe’s ultra-right-wing politicians, that produces crushingly unfunny jokes about such historical tragedy. Godard’s 2010 film, “Film Socialisme” (“Socialism Film”), which premiered in May at the Cannes Film Festival, features a typical pseudo-aphorism of this ilk: “Strange thing Hollywood — Jews invented it.”

While Hollywood historians know that the early studio heads were for the most part Jewish, to conclude that this explains the industry’s “strangeness” is racist, to say the least. Godard is entitled to criticize filmmaking, and he has poured scorn on much of Hollywood’s output — especially on Steven Spielberg — but his comments are clearly not confined to that arena. Even Godard’s friends and collaborators, like the French-Jewish filmmaker Jean-Pierre Gorin, can find themselves insulted. In 1973, Gorin contacted Godard to be paid for his collaborative work on 1972’s “Tout Va Bien” (“Everything’s Fine”), to which Godard responded, “Ah, it’s always the same: Jews call you when they hear a cash register opening.”

In a 2009 article in Le Monde, “Godard and the Jewish Question” by Jean-Luc Douin, Godard is quoted as making an off-camera comment during the filming of a 2006 documentary: “Palestinians’ suicide bombings in order to bring a Palestinian State into existence ultimately resemble what the Jews did by allowing themselves to be led like sheep to be slaughtered in gas chambers, sacrificing themselves to bring into existence the State of Israel.” Godard apparently believes that Jews committed mass suicide during the Holocaust in order for Israel to be created. The same article quotes him along these lines: “Basically, there were six million kamikazes” and “Hollywood was invented by Jewish gangsters.” At least Godard cannot accuse the American film industry of being ungrateful gangsters.

When the Forward submitted some of Godard’s anti-Semitic utterances to the academy, the following written response was issued: “The Academy is aware that Jean-Luc Godard has made statements in the past that some have construed as anti-Semitic. We are also aware of detailed rebuttals to that charge. Anti-Semitism is of course deplorable, but the Academy has not found the accusations against M. Godard persuasive.”

As “detailed rebuttals,” an Academy spokesperson cited a single 2009 article in the English-language Canadian magazine Cinemascope by Bill Krohn, a Hollywood correspondent for Cahiers du Cinema, to which Godard and many of the early New Wave directors contributed. Krohn accused Brody of ideological simplification, biographical reductivism, guilt by association, misinterpretation, having felt snubbed by Godard and, overall, perpetrating “a hatchet job disguised as a celebration of Godard’s genius.” Krohn’s critique is diffuse and short on specifics, but in one concrete instance he suggests that Godard’s exclamation of “filthy Jew,” taken by Braunberger as a deadly insult, was misunderstood. Krohn unpersuasively interprets it as affectionate banter between old friends and, even more absurdly, as an allusion to Jean Renoir’s classic 1937 film “La Grande Illusion.”

Assouline expressed astonishment that after Brody’s biography appeared, revealing “with precision Godard’s anti-Semitism,” Godard was rumored to be preparing an adaptation of Daniel Mendelsohn’s “The Lost: A Search for Six of Six Million,” tracing the fate of six Holocaust victims. Perhaps film producers make the distinction between an artist of undeniable talent and an individual of extremely dubious opinions. Responding to reporters from the London Sunday Times, Jean-Luc Gaillard, a longtime neighbor of Godard, noted, “He [Godard] is on a different level from the rest of us, somewhere between genius and completely round the bend.”

In proudly Anglo-dominated Los Angeles, it seems that artists whose odious statements are made in languages other than English can get a free pass and, on occasion, even a hat tip. Because Godard’s statements have been in French, there has been barely any American opposition to the Academy’s nomination. When approached to comment for this story, even staunch opponents of anti-Semitism — such as Rabbi Marvin Hier, head of the Simon Wiesenthal Center and multiple Academy Award winner; noted University of California, Los Angeles, film historian Howard Suber, and writer-producer Lionel Chetwynd — said that they had no personal knowledge of Godard’s reputed anti-Semitism.

Elsewhere — and especially in France, where Godard has worked for several decades — others may agree with Braunberger, who wrote to Truffaut in 1968: “I will never forgive Godard for his anti-Semitism. Anti-Semitism brings joy to no one… I realize that from now on, you can only despise Godard on a human level. ‘Filthy Jew’ is the only insult which I cannot take… If you know what these words evoke within me, what they revive of a past which is still agonizing, you would come over to embrace me. (signed) Your Jewish friend who owes so much of his Jewish happiness to you.”

Benjamin Ivry is a frequent contributor to the Forward.

Tom Tugend, who provided additional reporting, is a contributing editor at the Jewish Journal of Greater Los Angeles.

Voir par encore:

Jean-Luc Godard to get honorary Oscar, questions of anti-Semitism remain
Tom Tugend
Jewish Journal
October 6, 2010

Hollywood’s Academy of Motion Picture Arts and Sciences has announced that it will bestow an honorary Oscar on iconic Swiss-French filmmaker Jean-Luc Godard on Nov. 13.

The announcement has raised a new question and revived an old one.

First, will Godard show up to accept the award?

Second, is he an anti-Semite?

Both questions can be answered with a categorical “maybe yes or maybe no.”

Godard, who will mark his 80th birthday in December, is one of the originators, and among the last survivors, of the French New Wave cinema, which he helped kick-start in 1960 with “Breathless,” still his best-known work.

He and his cohorts, among them Francois Truffaut and Eric Rohmer, rebelled against the traditional French movie, and later against all things Hollywood.

The New Wave elevated the role of the director as the sole auteur of a movie and viewed film as a fluid audiovisual language, freed of the constraints of formal story lines, plot, narration and sequence.

As Godard put it, “I believe a film should have a beginning, a middle and an end, but not necessarily in that order.”

To a small coterie of cinephiles and most professional film critics, especially in Europe, Godard is considered the ultimate cinematic genius. To others, his films often seem insufferably opaque and incomprehensible.

In the 50 years since his film debut, Godard has proven his vigor and inventiveness in 70 features and is credited with strongly influencing such American directors as Martin Scorsese, Quentin Tarantino and Steven Soderbergh.

Godard’s long career has been marked by constant artistic disputes and charges of anti-Semitism and anti-Zionism, as noted in three biographies: “Godard: A Portrait of the Artist at 70” (2003) by American professor Colin MacCabe; “Everything Is Cinema: The Working Life of Jean-Luc Godard” (2008) by Richard Brody, an editor and writer for the New Yorker; and “Godard” by film historian Antoine de Baecque.

The last was published in March in French and is not easily available. Material used in this article was drawn from reviews and analyses of the book.

The early seeds of Godard’s alleged anti-Semitism and acknowledged anti-Zionism may have been planted in the home of his affluent Swiss-French Protestant family.

In a 1978 lecture in Montreal, he spoke of his family’s own political history as World War II “collaborators” who rooted for a German victory, and of his grandfather as “ferociously not even anti-Zionist, but he was anti-Jew; whereas I am anti-Zionist, he was anti-Semitic.”

Godard validated his anti-Israel credentials in 1970 by filming “Until Victory,” depicting the “Palestinian struggle for independence,” partially bankrolled by the Arab League.

The project was eventually aborted, but Godard used some of the footage in his 1976 documentary, “Ici et ailleurs” (“Here and Elsewhere”), contrasting the lives of two families — one French and one Palestinian.

In it, Godard inserted alternating blinking images of Golda Meir and Adolf Hitler, and suggested, in reference to the 1972 Munich Olympics massacre, that “before every Olympic finale, an image of a Palestinian [refugee] camp should be broadcast.”

Biographer Brody, like the other authors, is an ardent admirer of Godard the artist, but he notes that in the filmmaker’s later work, “Godard’s obsession with living history … has brought with it a troubling set of idées fixes, notably regarding Jews and the United States.”

Godard has been able to combine both targets in his attacks on Hollywood, and, of course, the Jews who run it.

He has always been obsessed by the Holocaust, and after the 1993 release of “Schindler’s List,”  the film and its director, Steven Spielberg, became Godard’s favorite whipping boys.

As in many of his attacks on Hollywood, it is at times difficult to discern whether Godard’s hostility is based on artistic differences or anti-Semitism, or a bit of each.

The leitmotif running through Godard’s own work is the superiority of “images” as against “texts” or narratives, or, as he puts it, “the great conflict between the seen and the said.”

He faults, for instance, Claude Lanzmann’s monumental nine-hour film, “Shoah,” for its use of personal narratives by survivors and others, and proposes that the Holocaust can only be truly represented by showing the home life of one of the concentration camp guards.

Who is to blame for the Jewish preference of text over image? It is Moses, Godard’s “greatest enemy,” who “saw the bush in flames and who came down from the mountain and didn’t say, ‘This is what I saw,’ but, ‘Here are the tablets of the law.’ ”

For the untutored layman, unfamiliar with the methods and passions of movie making, this and other Godard pronouncements can take on an Alice-in-Wonderland quality.

A key may be found in a recent London Sunday Times story, in which a reporter interviewed one of Godard’s oldest friends, a retired geology professor.

“He [Godard] is on a different level from the rest of us, somewhere between genius and completely round the bend,” the professor explained.

Artistic differences aside, there are disturbing instances of Godard’s anti-Semitism, particularly directed against some of his closest collaborators. According to the three biographers, at one point Godard called producer Pierre Braunberger, an early supporter of the New Wave filmmakers, a “sale Juif ” (filthy Jew).

In another case, when longtime collaborator Jean-Pierre Gorin requested some back pay, Godard noted, “Ah, it’s always the same, Jews call you when they hear a cash register opening.”

When this reporter submitted some of Godard’s anti-Semitic utterances to the Motion Picture Academy and requested comments, the request prompted the following written response:

“The Academy is aware that Jean-Luc Godard has made statements in the past that some have construed as anti-Semitic. We are also aware of detailed rebuttals to that charge. Anti-Semitism is of course deplorable, but the Academy has not found the accusations against M. Godard persuasive.

Voir de plus:

An Honorary Oscar Revives a Controversy
Michael Cieply
The NY Times
Nov. 1, 2010

LOS ANGELES — Late last week, the Academy of Motion Picture Arts and Sciences was still coming to terms with that most deeply confounding of European filmmakers, Jean-Luc Godard.

No one had yet signed on to present an honorary Oscar to Mr. Godard, who has said he will not be on hand anyway at the academy’s awards banquet in Hollywood a week from Saturday. But there was also the touchy question of how to deal with newly highlighted claims that Mr. Godard, a master of modern film, has long harbored anti-Jewish views that threaten to widen his distance from Hollywood, even as the film industry’s leading institution is trying to close the gap.

Over the last month, articles in the Jewish press — including a cover story titled “Is Jean-Luc Godard an Anti-Semite?” in The Jewish Journal — have revived a simmering debate over whether Mr. Godard, an avowed anti-Zionist and advocate for Palestinian rights, is also anti-Jewish. And this close examination of his posture toward Jews has put a shadow over plans by the academy to honor him at the Nov. 13 banquet, along with the actor Eli Wallach, the filmmaker Francis Ford Coppola and the film historian and preservationist Kevin Brownlow. (The separate Oscar telecast is scheduled for Feb. 27, on ABC.)

The academy is doing its best to sidestep the issue. For one thing, don’t look for the touchier aspects of Mr. Godard’s work in the five-minute tribute reel being assembled around New Wave masterpieces. Probably missing will be a much-discussed sequence in the 1976 documentary “Here and There,” about the lives of two families, one French and one Palestinian. In it, alternating images of Golda Meir and Adolf Hitler have suggested to some that Mr. Godard, the narrator and one of the directors of the film, sets them up as equivalents.

“I can imagine it might not be there,” Sidney Ganis, who is producing the ceremony, said on Friday. He also said he had a prospect in mind to present the award.

Mr. Godard, 79, has inspired directors as diverse as Martin Scorsese, Woody Allen and Quentin Tarantino with his technique, sophistication and exuberant use of pop culture in 70 feature films. That work, however, had never been honored by the academy until a decision this year to present Mr. Godard with an honorary governors award, given not at the main event in February but at a separate black-tie ceremony for entertainment industry insiders.

To date, there has been no surge of opposition to match the protests that greeted a decision to give Elia Kazan an honorary Oscar in 1999, despite his having named colleagues before the House Un-American Activities Committee investigating Communist influence in Hollywood during the red baiting era.

But Mr. Ganis and others in the academy have fielded queries from members who question the propriety of an award that is drawing attention not just to Mr. Godard’s well-known disregard for Hollywood but also to positions and statements in which he has mingled his mistrust of the mainstream movie world with a wariness of traits he associates with Jews.

In one of the more striking such statements, in a 1985 interview in Le Matin quoted in Richard Brody’s 2008 biography, Mr. Godard spoke of the film industry as being bound up in Jewish usury.

“What I find interesting in the cinema is that, from the beginning, there is the idea of debt,” he is quoted as saying. “The real producer is, all the same, the image of the Central European Jew.”

In cataloguing and assessing such pronouncements, Mr. Brody, who is generally admiring in the biography, titled “Everything Is Cinema: The Working Life of Jean-Luc Godard,” attributed what he called “the hardening and sharpening of Godard’s anti-Semitic attitudes” to factors that included his childhood in war-torn Europe, a turn toward pro-Palestinian radicalism in the 1960s and a complicated view of history in which Mr. Godard has blamed Moses for having corrupted society by bringing mere text, in the form of written law, down from the mountain, after having encountered an actual image, the burning bush.

Neither Mr. Godard nor his associates could be reached for comment on Monday, which was a holiday in France.

“If Hollywood wants to honor his work, great, I’m fine with it,” said Mike Medavoy, a film producer and academy member who was born in Shanghai after his parents fled the Holocaust.

But Mr. Medavoy added that he was less than charmed by what he characterized as Mr. Godard’s “narrow mind” when it comes to Jews and the film business. “I’m not fine with that,” he said.

Mr. Godard once complained that Steven Spielberg had misused the image of Auschwitz in the making of “Schindler’s List.” In 1995, Mr. Godard turned down an honorary award from the New York Film Critics’ Circle, in part, he said, because he had personally failed “to prevent Mr. Spielberg from reconstructing Auschwitz. »

Mr. Spielberg never responded publicly to that complaint, according to Marvin Levy, his spokesman. Mr. Levy said Mr. Spielberg had not decided whether to attend the awards ceremony but that his absence, in any case, would carry no message about Mr. Godard.

For whatever reason, the gap between Mr. Godard and the academy appears to have run deeper than the occasional snub of a director, like, say, Alfred Hitchcock, who never won a directing Oscar, but was finally given the academy’s Irving G. Thalberg Award, for a lifetime of producing, in 1968.

Researchers at the academy’s Margaret Herrick Library turned up no sign that any aspect of a Godard film had ever been so much as nominated for an Oscar, despite awards and festival recognition abroad.

The absence of recognition by the academy may have less to do with Mr. Godard’s well-known antagonism toward Hollywood than with the fact that many academy members were simply looking elsewhere when his career erupted in the 1960s as a leader of the French New Wave with films like “Breathless” and “Band of Outsiders.” The producer Walter Mirisch, for example, said, “During the time of his films, I was occupied with my own.” Mr. Mirisch, 88, served a number of terms as the academy’s president and won a best picture Oscar in 1968 for “In the Heat of the Night.”

In preparing for this year’s governors awards, the second in a planned annual series separate from the televised Oscar ceremony, Phil Alden Robinson, an academy vice president and a governor, proposed Mr. Godard for recognition that was supposed to close a gap with people like Mr. Mirisch.

“Godard speaks to a generation that’s only now getting voting weight in the academy,” said Mr. Robinson, who is both a writer and a director, and had an Oscar nomination in 1990 for his “Field of Dreams” script. “The older generation didn’t have the same regard for him.”

Inadvertently, however, Mr. Robinson pried open a debate that has raged around artists as august as the poet Ezra Pound and as popular as the actor and filmmaker Mel Gibson: Is the work somehow tainted by the attitudes of the man?

Daniel S. Mariaschin, an executive vice president at B’nai B’rith International, strongly denounced the academy’s decision to honor Mr. Godard.

“They have set up standards for art, but they take a pass on standards for decency and standards for morality,” Mr. Mariaschin said on Monday. “How could one possibly derive enjoyment or pleasure from this, knowing that the individual holds these views?”

Mr. Mariaschin said he was surprised to see, based on recent news reports, that Mr. Godard had not back-pedaled when challenged regarding his view of Jews. “He’s not even contrite,” Mr. Mariaschin said.

For Mr. Robinson, the art and the artist are separate. “D. W. Griffith got an honorary Oscar in 1936,” he said, “and the man was horribly racist.”

Besides, said Mr. Robinson, whose “Field of Dreams” was a fantasy about the disgraced members of the Chicago White Sox team that threw the World Series: “You’re talking to someone who believes Shoeless Joe Jackson should be in the Hall of Fame.”

Voir encore:

Jean-Luc Godard’s Oscar rekindles antisemitism row

An honorary award for the French director has enraged some in Hollywood who say his work reveals a lifelong hostility towards Jews
Paul Harris in New York
The Guardian
4 Nov 2010

It should have been a typical acting love-in of the type the beautiful and rich elite of Hollywood do so well. At a lavish dinner last night, the acclaimed French director Jean-Luc Godard was given an honorary Oscar alongside other established greats such as Francis Ford Coppola and the actor Eli Wallach.

There was the usual banquet, mutual backslapping and enough air-kissing to inflate a zeppelin – but that was where the parallels with orthodox movie award ceremonies ended. For not only did the recipient of the gong fail to show up, but he was, in absentia, the subject of fierce debate over whether or not his long commitment to highlighting the plight of Palestinians has crossed over into antisemitism. The question on many people’s lips was: is Godard anti-Zionist or is he anti-Jewish?

In Hollywood there is no greater sin. The debate dominated the build-up banquet, which is held earlier than the globally televised event due in February.

It was a battle fought across the newspapers of America in angry editorials, as well as in the salons and offices of Hollywood movers and shakers. Richard Cohen, a Washington Post columnist, penned an outraged post on the Daily Beast website where he compared Godard’s accolade to the award of an Oscar in 1926 to the director DW Griffith, who was accused of being a racist.

« Just as no one in the film industry could look a black person in the eye after giving an award to Griffith, so it should be just as hard to honour Godard and look history in the eye, » Cohen said.

That followed on from a lengthy piece in the Jewish Journal which put the director on its cover under the headline: « Is Jean-Luc Godard an antisemite? »

The article delved deep into the French director’s body of work and scores of his interviews to examine the question. The reclusive 79-year-old certainly has a long history of supporting the Palestinians, including filming Until Victory, which told the story of the Palestinian struggle against Israel. He once admitted that his grandfather had « ferociously » disliked Jews. « He was anti-Jew; whereas I am anti-Zionist, he was antisemitic, » the director once said.

But some critics say Godard’s work and some of his statements have crossed the line from being critical of Israel and its policies and into antisemitism. In one of his films (Here and There), the director alternates images of Adolf Hitler with Israeli leader Golda Meir. He has criticised films about the Holocaust such as Schindler’s List and Shoah, though often on apparently artistic grounds.

But some other reported statements are less easy to defend, including once calling a friend a « dirty Jew » and, after being asked for back pay by a colleague, saying: « It is always the same, Jews call you when they hear a cash register opening. » In a 1985 interview Godard spoke of the « image of the central European Jew » as being part of Hollywood’s problem with being caught up in debt.

The Jewish Journal went so far as to send a list of these and others of Godard’s supposedly antisemitic statements to the Academy of Motion Picture Arts and Sciences, the organisation behind the Oscars. The academy replied that it was aware of the allegations. « Antisemitism is of course deplorable, but the academy has not found the accusations against Godard persuasive, » it said. Some Jewish groups, such as B’nai B’rith International, have condemned the decision to honour Godard.

But the biggest surprise of the controversy might just be the award itself. Godard sprang to fame at the head of the French new wave with ground-breaking works such as Breathless.

Along with other auteurs such as François Truffaut, he rebelled against conventional French cinema and later against Hollywood. They believed that a film was the director’s intellectual vision and should break out of the constraints of straightforward plots and conventional cinematography.

Such attitudes never went down well with mainstream Hollywood, which regarded new wave films as impenetrable, unmarketable and difficult for audiences. None of Godard’s 70 feature films has ever been nominated for an Oscar, despite his international acclaim. That attitude has largely been returned by Godard, whose decision not to attend the ceremony last night means the academy will have to ship the gold statuette to his home in Switzerland.

He once said: « I believe a film should have a beginning, a middle and an end, but not necessarily in that order. » In the highly commercial and brutally cynical world of Hollywood, that sort of sentiment might be more of a reason for shock than any criticism of Israel.

Voir enfin:

On Jean-Luc Godard
Roger Ebert
April 30, 1969

The films of Jean-Luc Godard have fascinated and enraged moviegoers for a decade now. The simple fact is: This most brilliant of all modern directors is heartily disliked by a great many people who pay to see his movies.

No wonder. Godard is a perverse and difficult director who is deeply into his own universe. He couldn’t care less about a making a traditional movie with a story line. His films require active participation and imagination by the audience, and most movie audiences are lazy.

The film medium, above all others, encourages a passive response. All you have to do is sit back and let the images wash across your eyeballs and listen to the words. The movie does the rest. Occasionally a movie comes along, however, that requires some thought. A « 2001, » for example, or « Weekend » (1968) or even « Bullitt. »

Godard’s « Weekend » is not a narrative film like « Bullitt, » and it makes no attempt to tell a story. But neither is it a purely visual film like « 2001, » existing within its own self-contained rationale. Godard jams his films full of political, literary, cinematic and historical references. But they don’t seem to be organized according to any system. In « Weekend, » characters wander in and out, expressing disorganized thoughts about Mozart, the Third World, the function of the cinema and things like that.

On this level, « Weekend » is a great deal like an erudite cocktail party: Lots of well-informed people drift about repeating things they learned in college survey courses and nothing gets accomplished or decided, but at the end you have a feeling of unease – as if this world, and the things said in it, were a frail shield against some approaching cataclysm.

That’s on one level. On another level, Godard makes the most purely cinematic movies yet achieved. He uses his camera and his images to create a world that has no existence outside this particular movie. He doesn’t pretend his characters are real people, or his « plots » are real, or his dialog. In « Weekend, » Godard’s hero tells the heroine: « This is a lousy movie. All you meet are sick people. » At another point, a motorist asks the hero: « Are you real life or in a movie? »

This sort of thing irritates the hell out of some audiences, who think Godard is merely being clever. But it goes beyond that. No movie characters are real. No situations or dialog are real. Then isn’t it more real to admit that? « Weekend » is about some hypothetical time and country when the barbarism of modern life is routinely accepted. Related subject matter has been covered in many movies, often of the science-fiction genre. Isn’t it more real to abandon the attempt at a story and admit that you’re a director making this movie with these actors?
Advertisement
Well, maybe so and maybe not. Godard will never find a very large audience, I guess. His style and philosophy take some getting used to. You have to see all his films, or none of them. One single Godard film seems accidental. But if you see half a dozen, you begin to get a sense of his universe. You see themes introduced, developed, worked out, discarded and then later satirized.

« Weekend, » for example, steals an exact shot from « La Chinoise » – the one of the young girl dressed in peasant’s rags and pointing a gun at the head of her friend. These young people and their lives were first introduced in « Masculine Feminine, » the film that correctly predicted the French student uprising. « La Chinoise » showed us radical students who broke loose from ideology and experimented with direct action. Now, in « Weekend, » we see young people living in guerilla tribes in the countryside, and we begin to see where Godard’s investigation is taking him.

Godard is a director of the very first rank; no other director in the 1960s has had more influence on the development of the feature-length film. Like Joyce in fiction or Beckett in theater, he is a pioneer whose present work is not acceptable to present audiences. But his influence on other directors is gradually creating and educating an audience that will, perhaps in the next generation, be able to look back at his films and see that this is where their cinema began.

Roger Ebert was the film critic of the Chicago Sun-Times from 1967 until his death in 2013. In 1975, he won the Pulitzer Prize for distinguished criticism.


De la glasnost à la publicité: Retour sur l’imposture Gorbatchev (From Pizza Hut to Louis Vuitton and OBB, what better symbols than Gorbachev’s infamous ads for the massive corruption at the core of the rogue kleptocracy which has now given Russia its new Führer ?)

31 août, 2022

Annie Leibovitz - Louis Vuitton - Gorbachev (French) | AdForum Talent: The creative industry network.

Un des grands problèmes de la Russie – et plus encore de la Chine – est que, contrairement aux camps de concentration hitlériens, les leurs n’ont jamais été libérés et qu’il n’y a eu aucun tribunal de Nuremberg pour juger les crimes commis. Thérèse Delpech (2005)
Welcome Gorby, bienv’nue ici Où on est quelques-uns, je crois Un copain à moi et puis moi A espérer Qu’tu vas v’nir avec tes blindés Nous délivrer T’as fait tomber l’mur de Berlin (…) Ici y’a des chaînes à briser Commence par les chaînes de télé (…) Que tu nous débarrasses un peu De ce « Big Brother » de mes deux J’te fais confiance Tu pourras aussi liquider Les radios FM à gerber Qu’ nous balancent De nos chanteurs hydrocéphales Et de leur poésie fécale Toute l’indigence (…) Où on est quelques-uns, je crois (…) A espérer Qu’tu vas v’nir avec ton armée Tout balayer Tu peux construire, si tu t’amènes Quelques goulags au bord d’la Seine De toute urgence Ici y’a un paquet d’nuisibles Qui nous font péter les fusibles De la conscience Des BHL et des Foucault Pas l’philosophe, non, l’autre idiot Des Dorothée Fort sympathiques au demeurant Je dirais plus exactement Aux demeurés (…) Que tu vas v’nir claquer l’beignet A ces tarés On a ici, c’est bien pratique Quelques hôpitaux psychiatriques Qu’tu peux vider Pour y foutre les psychanalystes Les députés, les journalistes Et les Musclés (…) Si t’en as marre du communisme J’te raconte pas l’capitalisme Comme c’est l’panard Comment on est manipulés Intoxiqués, fichés, blousés Par ces connards Viens donc contempler nos idoles Elles sont un peu plus rock and roll Que ton Lénine Bernard Tapie et Anne Sinclair ‘Vec ça tu comprends qu’notr’misère Soit légitime (…) Qu’si tu v’nais avec tes blindés Y voudraient sur’ment pas rester. Renaud
Nous nous trompons peut-être [sur Gorbatchev], mais j’aime mieux cette erreur que l’autre, monstrueuse, qui consiste à douter. Pierre Bergé
Une glasnost franche et complète, voilà la première condition pour une société saine, la nôtre y compris. Soljénitsyne
Pendant que le régime tentait [ou peut-être ne le tentait-il pas] de rééduquer les détenus à l’aide de slogans, les détenus rééduquaient tout le pays à travers la zone bordant l’Archipel. La philosophie des truands, la ténacité apprise dans les camps, la cruauté dans les rapports humains, la carapace de l’insensibilité couvrant le cœur, la haine du travail bien fait, tout cela gagna sans peine le monde attenant aux camps et de là tout le pays. Ce fut là la vengeance de l’Archipel contre le pays qui l’avait créé. Soljénitsyne (L’Archipel du Goulag)
Il est facile de transformer l’homme en bête ; il est terriblement difficile et incroyablement long de refaire de cette bête un homme. Pavlov
Personne ne s’apprête à nous faire la guerre. Tous les discours sur les Pershing et les relations tendues sont du bavardage. Qui pourrait déclencher une guerre contre nous, alors que dans douze à quinze ans nous aurons disparu en tant qu’État souverain – un État dont plus de la moitié de la population adulte est constituée d’alcooliques et d’ivrognes n’est pas capable d’assurer sa défense. […] Dans la plupart des villages sibériens, tout le monde boit, du responsable aux vachers. Notre institut cultive la betterave pour Akademgorodok parce que le village chargé de fournir la betterave est dans un état d’hébétude alcoolique et personne n’y travaille. La conséquence la plus effrayante de ces vingt ans de folie alcoolique est la dégénérescence progressive de la nation, surtout de sa partie russe. […] Qui laissons-nous derrière nous aujourd’hui ? Cette année – 1983 – nous avons donné naissance à tant d’enfants handicapés qu’en 1990 15 % au moins de tous nos enfants seront dans des écoles spéciales. […] Dans les villages sibériens […], les gens n’atteignent pas l’âge de soixante ans, parce qu’ils boivent. Ils travaillent tant bien que mal jusqu’à l’heure du déjeuner avec une idée en tête : se saoûler après déjeuner. Le soir, on a à peu près autant de chance de rencontrer quelqu’un de sobre que de rencontrer un martien. Rapport de Novossibirsk (RLRB, 13 février 1985)
La disparition de l’URSS est la plus grande catastrophe géopolitique du XXe siècle, celui qui ne la regrette pas n’a pas de cœur, celui qui veut la restaurer n’a pas de tête. Vladimir Poutine
In an industry where sesame seeds are hand-placed on a hamburger bun by food technicians before a shot, one would reasonably assume that this was not something that happened by chance. Ads like these get art-directed to the very millimeter and airbrushed so that the advertiser gets exactly what they want. Given that Louis Vuitton and Ogilvy are receiving precisely the kind of attention and buzz that is regarded as being the measure of success these days, it counteracts those effects if they admit to doing it. Once you declare it was an overt and planned act, it has no meaning. Robert Passikoff (Brand Keys)
The magazine turns out to be the May 28 edition of New Times, a liberal Russian weekly that regularly criticises Vladimir Putin’s Kremlin. In this article New Times contentiously alleged that its reporters were approached by Russian secret agents offering to tell them in exchange for $7,000 the whereabouts of Andrei Lugovoi. He is the chief suspect in the radiation poisoning in London of Alexander Litvinenko, and the British government wants to extradite Mr Lugovoi to stand trial. The Guardian
This symbolized the passing of communism and the triumph of the new, capitalist, and consumerist order with Gorbachev’s transformation into a commercial spokesman for powerful Western brands and the co-optation of his iconic status for marketing purposes as an ironic symbol of his irrelevance as a political figure in the post-communist context. Nadia Kaneva and Elza Ibroscheva
Failing upward into the world’s gratitude, Mikhail Gorbachev became a hero by precipitating the liquidation of the political system he had tried to preserve with reforms. He is remembered as a visionary because he was not clear-sighted about socialism’s incurable systemic disease: It cannot cope with the complexity of dispersed information in a developed nation. Like Christopher Columbus, who accidentally discovered the New World, Gorbachev stumbled into greatness by misunderstanding where he was going. (…) President Ronald Reagan, abandoning the niceties of detente, turned up the rhetorical and military temperature. In 1983, he described the Soviet Union as “the focus of evil in the modern world.” With the Strategic Defense Initiative, he launched a high-tech challenge to a Soviet Union in which 30 percent of hospitals lacked indoor plumbing. Reagan sent lethal aid to those fighting the Soviet forces in Afghanistan. When Gorbachev retreated from there, Taubman writes, it was “the first time the Soviet Union had pulled back from territories it had ‘liberated’ for Communism.” (…) Gorbachev’s lasting legacy might be in the lessons that China’s durable tyranny has chosen to learn from his and the Soviet Union’s downfall. Political scientist Graham Allison observes that “when Xi Jinping has nightmares, the apparition he sees is Mikhail Gorbachev.” According to Allison, Xi says Gorbachev’s three ruinous errors were: He relaxed political control of society before reforming the economy, he allowed the Communist Party to become corrupt, and he “nationalized” the Soviet military by allowing commanders to swear allegiance to the nation rather than to the party and its leader. (…) The Soviet Union’s brittle husk crumbled as Gorbachev struggled to preserve it. His reputation rests on the world’s amnesia about this: When elevated to general secretary of the Communist Party, Taubman says, Gorbachev claimed to have re-read all 55 volumes of Lenin’s writings, telling a friend, “If you were to read Lenin’s disputes with [the German Marxist Karl] Kautsky, you would understand that they’re far more interesting than a novel.” Of Lenin, the architect of the first totalitarian system, who let loose rivers of blood, Gorbachev said — in 2006 — “I trusted him then and I still do.” George F. Will
La Russie a augmenté d’une superficie équivalente à celle de la Hollande par an à partir du XVe siècle. Pendant les 300 ans d’existence de la dynastie des Romanov, l’empire russe s’agrandit à la vitesse de 140 km² par jour. Très tôt se fait sentir le tiraillement entre la volonté d’expansion, qui présuppose par la force des choses un contact avec le monde extérieur, et le sentiment que tout contact avec l’étranger ne peut que corrompre le peuple russe, déstabiliser le régime autocratique et détourner les Russes de la vraie foi. La Russie balance entre messianisme et volonté d’autarcie. Ce tiraillement entre cosmopolitisme expansionniste et désir d’autarcie isolationniste va se retrouver au cœur du bolchevisme. Joseph Staline résout ce dilemme et c’est bien la raison de son emprise profonde sur les esprits en Russie. Il crée une zone d’hégémonie autarcique, en déseuropéanisant les terres conquises, dans la tradition des princes de Moscou. Staline préfère une extension des frontières de l’URSS et la création d’un empire périphérique dans lequel il peut imposer son régime. Mieux que les Tsars, il a su neutraliser les effets de contagion indésirable de l’incursion des troupes soviétiques en Europe. L’expansion qu’il réalise est conforme aux vœux des slavophiles : Moscou impose son régime à toutes les régions conquises, éradique les élites européanisées et construit un bloc quasi autarcique par le fer et par le sang. Nous retrouvons le même dilemme au coeur de la Russie poutinienne, partagée entre son ambition de grande puissance et un irrésistible penchant vers le repli sur soi. La réaction maladive du Kremlin au choix européen de l’Ukraine s’explique par ce sentiment qu’un retour de l’Ukraine dans l’aire de civilisation européenne remettrait en cause l’évolution historique des cinq derniers siècles, caractérisée par une avancée continue de la Russie en Europe, culminant avec la victoire de « la Grande Guerre patriotique » qui, en 1945, a livré à Staline la moitié du continent européen, avancée que le Kremlin poutinien se promettait de poursuivre en misant sur les tendances centrifuges au sein de l’Union européenne et le désengagement américain. (…) A l’inverse de la théorie « réaliste » des relations internationales, soucieuse d’élaborer une sorte de physique newtonienne des rapports de puissance, l’analyse géopolitique doit prendre en compte les hommes, leurs représentations géopolitiques et la nature du régime politique. Après la disparition de l’URSS, la Russie semblait engagée dans une « transition » vers l’Etat de droit et l’économie de marché. Au cours des années Eltsine (1991-1999), le fonctionnement du régime était certes erratique et marqué par la corruption, mais le progrès des libertés était indéniable. Toutefois, les siloviki, ces hommes issus des organes de sécurité (KGB et autres) ont largement pris le contrôle du partage des dépouilles, via les privatisations, et la « guerre des régions », transformées en mini-URSS par les nomenklaturistes locaux. Ce qui a neutralisé les réformes économiques d’inspiration libérale. C’est dans ce contexte de « polyarchie chaotique » que Vladimir Poutine a entamé son ascension, puis mis en place ce que l’on a appelé une « verticale du pouvoir », partant du Kremlin : une recentralisation de l’organisation territoriale russe, doublée d’une prise de contrôle du champ politico-médiatique et de l’économie. La science politique définit ce mode de gouvernement comme un « autoritarisme patrimonial », l’autocrate et ses proches étant en même temps les propriétaires des richesses du pays. Cela présuppose l’absence de véritables règles de droit et d’institutions vivaces, ainsi que des luttes de clans permanentes pour le pouvoir et le contrôle des rentes économiques qui achètent les fidélités politiques. Cette confusion des genres explique les hésitations initiales des analystes sur la finalité centrale du système russe : la puissance étatico-militaire ou l’enrichissement privé ? Depuis, les faits ont démontré la force de ce que les Russes appellent la « Derjavnost », une sorte de culte de la puissance. De l’analyse des discours et représentations géopolitiques, il ressort que pour le Kremlin et la classe dirigeante russe, l’ultime partie de la Guerre froide n’est pas encore jouée. La Russie peut et doit récupérer une partie du terrain perdu en 1991 – cf. le thème de l’« étranger proche » -, et reconstituer une sorte d’URSS « new-look », voire faire payer à l’Occident l’éclatement de l’URSS en attisant les tendances centrifuges dans les Etats et les structures occidentales, notamment au sein de l’Union européenne. In fine, la Russie se pose en puissance revancharde et révisionniste, prête à remettre en cause par les armes l’architectonie géopolitique de l’Europe post-Guerre froide. Autrement dit, il est erroné de voir en la Russie un simple Etat mafieux : le Kremlin conduit une « grande stratégie » et le système est tendu vers la reconstitution de la puissance passée. (…) Vladimir Poutine considère les instances euro-atlantiques, l’Union européenne aussi bien que l’OTAN, comme de simples superstructures politiques et militaires héritées de la stratégie de containment et vouées au dépérissement, à la suite d’un hypothétique retrait américain, les Etats-Unis étant supposés se réorienter vers l’Asie-Pacifique et se désintéresser de toute autre région du monde. Schématiquement, l’OTAN exprimerait les seuls intérêts américains ; l’Union européenne et ses Etats membres seraient dépourvus de substance et de volonté propres. Si le président russe a usé de la thématique eurasiste, ses partisans vont plus loin dans ce registre : l’heure d’une vaste Eurasie, rassemblée autour du « Heartland » russo-sibérien, aurait sonné. Le « Brexit » (référendum du 23 juin 2016 au Royaume-Uni) et ses conséquences sur le système euro-atlantique sont appréhendés à travers cette grille de lecture. Si l’on se reporte aux années 2000, le discours russe sur l’OTAN et l’Union européenne était empreint de duplicité. Dans le cas ukrainien par exemple, les diplomates russes expliquaient que seule l’OTAN leur posait problème car il s’agissait d’une alliance militaire incluant la superpuissance américaine. La candidature de l’Ukraine constituait, disaient-ils, une grave menace sur la sécurité de la Russie, et l’octroi par les Etats membres de l’OTAN d’un Membership Action Plan (MAP), ultime étape avant l’adhésion pure et simple, serait un casus belli. Il en irait de même pour la Géorgie. Inversement, la candidature à l’Union européenne n’était pas censée leur poser problème, car il s’agissait d’une structure avant tout civile et économique. Ces éléments de langage ont souvent été repris dans les milieux officiels français et européens, mais du point de vue russe, il ne s’agissait que de dissocier les fléaux. Lors du sommet de l’OTAN organisé à Bucarest, au printemps 2008, le MAP a été refusé à l’Ukraine comme à la Géorgie, et ces deux pays, restés à l’extérieur du périmètre de sécurité, ont été attaqués. Dans le cas ukrainien, l’accord d’association à l’Union européenne, censé ne pas poser problème quelques années plus tôt, a été le point de départ de pressions multiformes de la part de Moscou sur Kiev, jusqu’à la guerre et à un rattachement manu militari de la Crimée. La leçon sur le plan stratégique et géopolitique est simplissime : malheur à qui reste en dehors du périmètre de sécurité. L’OTAN et l’Union européenne sont les deux piliers de l’Europe post-Guerre froide, et ces instances euro-atlantiques font obstacle au révisionnisme géopolitique russe. En leur absence, le « chacun pour soi » l’emporterait, ce qui ouvrirait de nouvelles possibilités à la politique russe, l’Europe basculant dans une nouvelle période de déchirements. (…) L’Union économique eurasienne relève d’un projet géopolitique plus vaste et plus ambitieux, mais contrarié par les faits. Dès 1993, la doctrine de l’ « étranger proche » évoquée précédemment est énoncée à la Douma et reprise au sommet de l’Etat : il s’agit de reprendre le contrôle direct ou indirect de la plus grande partie possible de l’ex-URSS. La doctrine eurasiste donne une touche historique, culturelle et civilisationnelle à un projet néo-soviétique. Cela est hors de portée de la Russie de Eltsine, mais les représentations géopolitiques et les projets de ce type doivent être analysés sur plusieurs échelles temporelles. A l’époque, l’instrumentalisation par Moscou de différents conflits ethniques et territoriaux, sur les confins de la Russie (Moldavie, Géorgie, Arménie-Azerbaïdjan), et leur « gel », permettent de poser des jalons, aussi d’installer l’idée d’un démembrement fatal, en attendant que la conjoncture géopolitique soit plus propice (voir les pseudo-indépendances de l’Abkhazie et de l’Ossétie du Sud, proclamées après la guerre russo-géorgienne d’août 2008). En revanche, les tentatives d’intégration de la Communauté des Etats indépendants (CEI) échouent. Ce cadre post-soviétique, instauré pour liquider l’URSS (1991), tout en préservant des relations techniques et fonctionnelles entre les anciennes républiques soviétiques, s’avère inadapté à un projet néo-soviétique ; un certain nombre de pays entendent conserver leur souveraineté. Les dirigeants russes privilégient donc des cadres d’action plus restreints, à l’instar de l’Organisation du traité de sécurité collective (OTSC), mais ils ne renoncent pas à institutionnaliser la sphère d’influence exclusive qu’ils revendiquent dans l’« étranger proche ». Diverses esquisses aboutissent au projet d’Union eurasienne, présenté par Poutine, en octobre 2011, comme la grande réalisation du prochain mandat présidentiel. Dans son esprit, l’Ukraine devra renoncer à ses aspirations européennes et intégrer cette union, mais l’insurrection civique de la fin 2013, en réponse aux pressions russes a modifié le cours des événements. L’Etat ukrainien a perdu le contrôle de la Crimée et d’environ un tiers du Donbass, mais il conserve les neuf dixièmes de son territoire et le nouveau gouvernement, appuyé sur une nouvelle majorité, conduit un retournement géopolitique vers l’Occident. L’Union eurasienne a officiellement été lancée au 1er janvier 2015. Elle regroupe la Russie, le Belarus, le Kazakhstan et l’Arménie, bientôt rejoints par le Kirghizstan. L’absence de l’Ukraine réduit la part des Slaves orthodoxes au sein de cette union qui, de ce fait, est plus eurasiatique qu’envisagé au départ. En son sein, le Belarus et le Kazakhstan, qui refusent de reconnaître les remaniements politico-territoriaux en Géorgie (Abkhazie et Ossétie du Sud) et en Ukraine (Crimée), se méfient de la Russie et cherchent à limiter l’union eurasienne à la sphère économique ; la percée de la Chine populaire en Asie centrale et dans le bassin de la Caspienne, bientôt renforcée par le projet des « Nouvelles routes de la Soie », assure au Kazakhstan une certaine marge de manœuvre. La récession russe limite également la portée effective de l’Union eurasienne dans la sphère économique. Il reste que la Russie représente 80 % du PIB, 85 % de la population et 85 % de la superficie de ce vaste ensemble (20 millions de km² et 170 millions d’habitants). Une étape décisive a été franchie et Poutine n’a certainement pas renoncé à ses ambitions géopolitiques, mais l’avenir est plus à une « Russie-Eurasie » qu’à une Russie slave-orthodoxe, notamment dans la sphère démographique (poids croissant des musulmans et des populations issues d’Asie centrale en Russie, et 43 millions d’Ukrainiens qui restent en dehors de cette union). Jusqu’où l’eurasisme et le « chauvinisme grand-russe », pour parler comme Lénine, sont-ils compatibles ? (…) Avec les trois quarts de son territoire au-delà de l’Oural, la Russie recouvre toute l’Asie septentrionale (Sibérie et Extrême-Orient russe), et elle est la voisine de l’ancien Turkestan occidental (l’Asie centrale russo-soviétique désormais indépendante), la Mongolie, la Chine, la Corée du Nord et le Japon. La dégradation des relations avec l’Occident – parler de « Paix froide » n’est en rien excessif -, a permis à Poutine de mettre en avant le thème d’un « pivot » russe vers la Chine populaire : la stratégie consiste à chercher des appuis en Asie, afin de peser en Europe. Le rapprochement avec Pékin s’inscrit dans le prolongement de la « doctrine Primakov », mise en œuvre sous Eltsine, mais il s’agissait alors de renforcer le pouvoir de négociation de la Russie. Désormais, la Chine populaire est présentée, du point de vue russe, comme un substitut à l’Occident. Le « partenariat stratégique » de 1996, complété cette année-là par le Groupe de Shanghaï, i.e. la future Organisation de Coopération de Shanghaï (OCS), a été le point de départ d’échanges croissants sur tous les plans. En 2011, un traité d’amitié et de coopération a été signé entre Pékin et Moscou, mais il ne s’agit pas d’une alliance à proprement parler, de même que l’OCS n’est pas une « OTAN eurasiatique ». Négocié après les sanctions occidentales qui ont suivi l’annexion de la Crimée, le « contrat du siècle » (mai 2014) sur la construction d’un grand gazoduc (« Force de Sibérie ») et l’exportation de gaz russe, depuis la Sibérie orientale vers la Chine, a surtout permis à Pékin d’imposer ses conditions. Par ailleurs, les neuf dixièmes de la production russe d’hydrocarbures sont extraits en Sibérie occidentale et ces volumes ne peuvent pas être redéployés vers la Chine (Pékin ne veut pas financer le gazoduc « Force de l’Altaï » qui permettrait d’établir un lien fixe entre Sibérie occidentale et Extrême-Orient). D’une manière générale, les dirigeants chinois considèrent leurs homologues russes comme des partenaires de second rang, et la Russie est considérée comme un réservoir de produits de base, utile également sur le plan diplomatique afin de renforcer les positions chinoises vis-à-vis des Etats-Unis, notamment dans la question des litiges maritimes en mer de Chine méridionale, cette « Méditerranée asiatique ». Bien entendu, Poutine n’ignore pas cela, mais ses priorités géopolitiques sont à l’Ouest : les Russes ont plus besoin de la Chine que la Chine de la Russie. La relation est comparable à un « dos-à-dos », et le sommet sino-russe de Pékin (25 juin 2016), organisé dans le prolongement du sommet de Tachkent (OCS), a confirmé ces convergences géopolitiques. Ces convergences sino-russes mettent Moscou en porte à faux avec les autres acteurs étatiques de la zone Asie-Pacifique et limitent la possibilité d’un retour sur la « grande scène asiatique ». Les pays de l’Association des Nations d’Asie du Sud-Est (ASEAN) s’inquiètent de l’expansion et des revendications chinoises sur la « Méditerranée asiatique », et ils cherchent des réassurances du côté des Etats-Unis. Le Vietnam lui-même, fortement lié à la Russie par des achats militaires, se rapproche de Washington, et le président américain, Barack Obama, a récemment annoncé la levée de l’embargo sur les armes à destination de ce pays. En Asie du Nord-Est, les rapports avec le Japon achoppent sur la question des Kouriles. Avec la Corée du Nord, les relations sont ambivalentes et Moscou, malgré quelques velléités dans les années 2000, ne peut jouer le rôle de « facilitateur » entre les deux Etats de la péninsule coréenne. Si l’on élargit le champ d’analyse, il faut y intégrer l’Union indienne, dont la diplomatie relance l’idée d’un « bassin Indo-Pacifique », un concept qui lie l’océan Indien et l’océan Pacifique. Héritage de la Guerre froide et du « neutralisme bienveillant » d’Indira Gandhi, la coopération russo-indienne est étroite. Cela ne va pas sans contradiction avec le rapprochement sino-russe, alors que Pékin resserre en parallèle son alliance avec Islamabad. Notons que l’Inde et le Pakistan devraient intégrer l’OCS (signature d’un mémorandum sur cette adhésion, le 24 juin 2016, à Tachkent). Plus que la Chine, la Russie a intérêt à renforcer ce forum diplomatique, de manière à encadrer la puissance chinoise et à pouvoir manœuvrer entre ses « partenariats » contradictoires. Enfin, les relations indo-russes ne sont pas exclusives et le jeu diplomatique est ouvert. (…) [A propos des des réseaux d’influences russes en France], La parution presque simultanée de ces deux livres témoigne d’une prise de conscience en France du danger représenté par l’alignement croissant sur les positions du Kremlin d’une grande partie de la classe politique, à droite surtout. Cécile Vaissié (Les Réseaux du Kremlin en France, éditions Les petits matins) et Nicolas Hénin (La France russe, éditions Fayard) ont fait un travail remarquable qui donne la mesure de l’immense effort déployé par le Kremlin pour pénétrer les milieux qui comptent en France. Il faut d’abord mentionner un impressionnant dispositif de propagande, qui fait largement appel aux réseaux sociaux. La stratégie médiatique du Kremlin est triple. Le premier volet consiste à dénigrer à travers ses réseaux tout ce qui est en Occident : la classe politique (« tous des corrompus et des incapables »), les mœurs (« tous des sodomites décadents »), la démocratie (« une hypocrisie au service des Américains »), le droit (« l’idolâtrie de l’homme qui fait oublier Dieu » selon le patriarche Kirill), le droit international (une fiction dont les Américains se servent pour camoufler leur hégémonisme), l’Europe (« en perdition »), les Etats-Unis (« en perte de vitesse »). Le deuxième volet consiste à tabler sur les peurs et à les attiser : peur du terrorisme (« causé par la politique de tolérance »), peur de l’immigration massive (idem), peur de la globalisation. Le troisième volet consiste à rapprocher les Européens des Russes en les faisant communier dans les mêmes haines et les mêmes phobies. Haine des Etats-Unis en priorité. Tous les événements négatifs qui ponctuent l’actualité – terrorisme islamique, guerre en Ukraine, crise économique – ont un coupable : les Etats-Unis et leurs vassaux européens. L’Amérique est toujours responsable, soit qu’elle agisse (intervention en Irak), soit qu’elle n’agisse pas (évacuation de l’Irak, développement de Daech). La vision manichéenne exportée de Moscou est rassurante : il y a les méchants d’un côté, qui tirent les ficelles dans les coulisses, et les vaillants résistants derrière Poutine, dressés contre l’Amérique comme Astérix contre l’Empire romain. Cet univers de BD trouve beaucoup d’adeptes, notamment grâce aux réseaux sociaux. Les principales cibles de Moscou sont les milieux politiques, les milieux économiques, les think tanks, les milieux militaires et les institutions chargées de la sécurité. C’est parmi les « souverainistes » europhobes et anti-américains que le Kremlin recrute la majorité de ses adeptes en posant au défenseur de « l’identité nationale », voire de « l’identité européenne ». Une analyse de la guerre de l’information menée par le Kremlin, de ses thèmes et de ses cibles principales, la description de sa stratégie de pénétration systématique des lieux de pouvoir dans notre société, ne peuvent laisser aucun doute : c’est la capacité d’agir indépendamment de Moscou que le Kremlin veut détruire en France (et en Europe). C’est une stratégie de pré-conquête que nous avons sous les yeux. Une des leçons principales tirées par le Kremlin du conflit ukrainien est que l’intégration de l’espace ex-soviétique dans l’Union eurasienne de Poutine, le rattachement de l’Europe occidentale à cette Union eurasienne aux conditions voulues par Moscou, ne sont concevables que si les Européens cessent de porter un projet alternatif à la « verticale du pouvoir » poutinienne. Depuis l’affrontement à propos de l’Ukraine, le Kremlin déploie des efforts décuplés pour remodeler l’Europe à son image. En insinuant qu’un « homme fort » est ce qu’il faut à l’Europe, que l’esprit de tolérance et de coopération qui caractérisaient l’Europe de l’après-guerre doivent être éradiqués au profit d’un nationalisme étroit, que seul l’emploi de la force est payant sur la scène internationale, il ambitionne de reformater la conscience européenne, d’amener les Européens à abandonner leurs institutions, à renoncer à leurs libertés, à se détourner de leur classe politique, afin de les rendre « poutino-compatibles ». Françoise Thom, Jean-Sylvestre Mongrenier et Pierre Verluise (2016)
S’il est vrai que le sursaut « gorbatchevien » a pour origine un accablant constat de faillite de l’économie socialiste, les moyens mis en oeuvre pour y remédier sont, la plupart du temps, assez éloignés de l’image que s’en font les médias et les hommes politiques occidentaux. Loin de se démocratiser sans ses structures profondes, le système soviétique tend à se « re-communiser », afin de mieux faire porter à la population le poids de son échec, tout en essayant, par une habile manipulation de l’information, de convaincre un Occident -si possible désarmé- de se laisser parasiter économiquement pour lui éviter la chute finale. Y réussira-t-il? La question est posée. Présentation de l’éditeur
Depuis l’accession au pouvoir de Mikhaïl Gorbatchev en mars 1985, le monde entier est resté les yeux fixés sur le fougueux secrétaire général qui a suscité les attentes les plus contradictoires : certains ont espéré qu’il réaliserait enfin les promesses du socialisme ; d’autres comme Margaret Thatcher se sont demandés s’il ne s’était pas secrètement converti à l’ultra-libéralisme ; d’autres encore ont vu en lui un disciple de la social-démocratie à la suédoise. L’écrivain américain Joyce Carol Oates admire sa « candeur désarmante » et a « la certitude viscérale que Gorbatchev est une personne d’une intégrité hors de pair, plus grande que nature peut-être » ; un militant pacifiste le compare à Jésus : « Il ne cesse de nous offrir de bonnes choses, comme des propositions de désarmement… » Tous ceux qui ne partagent pas la foi en ce nouveau messie semblent d’emblée suspects : « Nous nous trompons peut-être [sur Gorbatchev], mais j’aime mieux cette erreur que l’autre, monstrueuse, qui consiste à douter », écrit Pierre Bergé. Cet enthousiasme qui rappelle d’autres temps contraste avec les sentiments mitigés nourris par un grand nombre de Soviétiques à l’égard de leur leader, la méfiance et le désenchantement qui se font jour, surtout depuis l’automne 1988. La « gorbomania », et c’est là un de ses dangers, fait oublier que Gorbatchev n’est pas un chef d’État légitimement élu, qu’il n’est pas représentatif et que l’URSS ne se réduit pas au secrétaire général du PCUS même promu Président. (…) La « glasnost » (mot qu’on rend le mieux en français par « publicité », au sens de « publicité » d’un débat) enseigne maintenant aux citoyens soviétiques et proclame à la face du monde que l’URSS stalinienne présentait aux yeux de l’humanité un vaste décor planté de chantiers enthousiastes et de kolkhozes paradisiaques, qui recouvrait une réalité sanglante et tragique, des charniers innombrables, des paysans réduits au servage en plein XXe siècle, un prolétariat terrorisé et dépourvu de droits élémentaires, que l’URSS brejnévienne déployait un rideau de statistiques fausses faisant état de récoltes fabuleuses et de « rythmes accélérés », derrière lequel se dissimulaient la corruption, le cynisme et la dégradation économique. Qu’en est-il aujourd’hui ? Faut-il considérer que le tableau de l’URSS livré par la glasnost est complet ou doit-on penser que la loquacité nouvelle de la presse officielle cache des zones de silence plus efficacement peut-être que le mensonge surréaliste pratiqué sous Brejnev ? Les précédents incitent à la prudence. (…) L’URSS semble entrer toujours plus avant dans la période de ce que l’on peut appeler les « effets boomerang » : dans un grand nombre de domaines, la politique menée jusque-là avec un plein succès dans l’optique communiste, et sur laquelle reposait le système totalitaire, s’est peu à peu retournée contre le régime et menace maintenant jusqu’à son existence, justement parce qu’elle a trop bien réussi. Soixante-dix ans de mensonges, de terreur, d’esclavage, de purges, de revirements, de destruction des élites, ont donné naissance en URSS à un type humain particulier qui, malheureusement, ne cadre pas du tout avec l’homme idéal prévu par la doctrine : l’« homme nouveau » du projet communiste était avant tout un travailleur acharné, carburant à l’enthousiasme révolutionnaire, un être discipliné aux exigences modestes, fanatiquement dévoué au Parti. La concasseuse communiste a livré un tout autre produit. Il n’y a pas eu de NEP dans le domaine des mœurs. La fausse restauration stalinienne a supprimé quelques-uns des effets les plus choquants de la politique « libertaire » des années vingt, ce qui a fait oublier que les processus enclenchés par la révolution – destruction de la famille, sabotage des rapports humains au moyen de la peur, guerre des générations, dégradation des relations entre les sexes, remodelage de l’individu au moyen de la pénurie et du rationnement, etc. – se poursuivaient et même s’approfondissaient, comme on dirait en langue de bois. Une grande partie des contre-sens commis sur la perestroïka en Occident tient au fait qu’on se représente très mal la gravité de la crise du facteur humain dans le monde communiste. Françoise Thom (1989)

Attention: un mot peut en cacher un autre !

A l’heure où avec la disparition…

La gorbymanie –  sauf quelques rares exceptions comme la soviétologue Françoise Thom – semble être repartie pour un tour …

Quelle meilleure illustration …

Que ces fameuses publicités, de Pizza Hut à Louis Vuitton et les chemins de fer autrichiens OBB, auxquelles il avait prêté son image …

De la véritable imposture du syndic de faillite de l’Union soviétique …

Consistant à réduire, le terme de glasnost – au sens français de publicité d’un débat – à laquelle avait appelé Soljénitsyne, à la simple publicité commerciale…

Comme de la corruption massive au cœur de la kleptocratie de l’Etat voyou ….

Qui nous a donné aujourd’hui le nouveau fûhrer russe Poutine ?

Françoise Thom, le Moment Gorbatchev,1991
Marianne Gourg
La Revue russe
Année 1993
pp. 101-104

Françoise THOM, 335 pages.

Le Moment Gorbatchev, Paris, Hachette, 1991

Les changements qui affectent, ces dernières années, les ex-pays de l’Est, Гех-URSS en tout premier lieu, vont à un rythme tel qu’il est bien difficile aux chercheurs de dresser de véritables synthèses, bien plus encore de formuler des pronostics. F. Thom a eu ce courage puisque son ouvrage, le Moment Gorbatchev, dont la dernière édition date du lendemain du putsch d’août 1991 (qualifié de « putsch d’opérette ») se propose de dresser un bilan critique des « années Gorbatchev », de cerner et divulguer le caractère réel du projet idéologique qui a rendu possible des changements que la chercheuse considère, disons-le d’emblée de jeu, avec la plus grande méfiance.

Dans un premier temps, Fr. Thom décrit la crise sociale et politique qui a rendu les nouvelles orientations inéluctables. Elle rejoint sur ce point la plupart des analyses existantes : pauvreté, dégradation de la famille, abandons d’enfants, progression de l’alcoolisme y compris chez les femmes et les adolescents, perte du sens des responsabilités, recul de la productivité du travail, développement d’une mentalité d’assistés, conditions de vie et de santé désastreuses, progression catastrophique de la criminalité (Fr. Thom évoque le phénomène d’apparition de gangs organisés chez les jeunes), disparition des valeurs éthiques, en un mot, « ensauvagement » de la société, tel est le bilan d’une utopie dont la réalisation a pris le visage du cauchemar. A tout ceci vient s’ajouter le désastre écologique, avec pour conséquence la dégradation du capital génétique, le pouvoir accru des « mafias » locales, la dérive « mafieuse » du parti. Ce tableau apocalyptique, dont la catastrophe de Tchernobyl est comme l’emblème, avait été dressé par nombre d’écrivains bien avant la perestroïka d’Amalrik à Zinoviev et à Raspoutine. Les médias de la glasnost’ vont l’amplifier, le porter à la connaissance des Soviétiques et de l’opinion internationale. C’est d’ailleurs d’eux que Fr. Thom tire, et c’est bien naturel, la plus grande partie de ses informations.

Fr. Thom consacre précisément un chapitre entier à l’analyse de la glasnost’. Elle y voit principalement une arme idéologique d’un nouveau modèle. Face à l’Occident, la glasnost’ aurait essentiellement permis aux Soviétiques de reprendre l’initiative des informations concernant leur propre pays, de dicter aux étrangers, grâce à l’introduction insidieuse d’une nouvelle «langue de bois perestroïkiste», les cadres conceptuels dans lesquels ils souhaitent que ceux-ci pensent la réforme. Sur le plan intérieur, la glasnost’ présentait l’avantage de rallier les intellectuels en les portant au pinacle et en restaurant les liens privilégiés que le communisme prétendait jadis établir avec l’intelligentsia. Elle avait par ailleurs l’avantage de créer les conditions d’un contrôle social accru permettant, dans les faits, aux autorités centrales de garder un œil sur les agissements des cadres locaux. Surtout, la glasnost’ figurait une discontinuité entre l’ordre ancien et l’ère nouvelle de la perestroïka, héritière des traditions léninistes et des martyrs communistes (tels Boukharine dont la figure va être réhabilitée) de la période stalinienne. Ainsi le Parti pouvait-il avantageusement se démarquer des crimes du passé, voire transformer une histoire sanglante en vecteur de popularité. Et de fustiger la « gorbymania » occidentale. L’analyse de Fr. Thom a l’indéniable mérite de rechercher, au-delà d’un compte rendu pur et simple des faits, une interprétation globale. Il nous semble toutefois que ses ingénieuses conclusions, même si elle font apparaître les desseins secrets des dirigeants de l’époque (dont il n’y a aucune raison de sous-estimer le machiavélisme), laissent de côté un fait essentiel : la glasnost’ a eu l’immense mérite objectif de restituer à tout un peuple sa mémoire historique et culturelle créant par là-même, une fois le premier traumatisme passé, les conditions nécessaires à une reprise en main politique, intellectuelle, morale des peuples de l’ex-URSS par eux-mêmes. Les processus qui ont mené de la redécouverte de penseurs et d’écrivains du début du siècle à celle d’auteurs, de publicistes, de théoriciens contemporains, ne sont pas étudiés.

Les chapitres suivants sont consacrés à l’histoire même de la perestroïka, la première étape allant de la perestroïka andropovienne à l’élection du Congrès des députés (1985-1989), la deuxième couvrant les années précédant le putsch d’août 1991. Fr. Thom en étudie les aspects politiques et économiques (ces derniers n’étant pas abordés dans le détail). La chercheuse s’applique à mettre en lumière l’abîme qui sépare les mots des faits : aggravation de la situation des entreprises au nom d’un « autofinancement » qui aboutit de facto à une aggravation des pertes et à un contrôle renforcé des organismes locaux du parti, difficultés rencontrées par les coopérateurs, création de boucs émissaires artificiels (les soviets dont la « revalorisation » annoncée à grands cris n’aboutit qu’à leur faire jouer un rôle de « paratonnerre », le Conseil des ministres, les « bureaucrates » désignés à la vindicte publique). L’ouvrage souligne les problèmes rencontrés par la création d’un « État de droit » en l’absence (toujours actuelle !) d’une claire séparation entre les pouvoirs exécutif et législatif. Pour finir Fr. Thom crie à l’imposture : le Parti feint de répondre aux aspirations de la société civile en introduisant des mesures visant en réalité à « renforcer la direction politique et la centralisation », à « recommuniser la société en profondeur ». Les lois libérales sont vidées de leur contenu par de multiples décrets qui vont dans le sens contraire (ainsi les restrictions cruciales qui assortissent la loi sur la propriété). Là encore, nous relevons l’absence d’une véritable information historique qui aurait permis à Fr. Thom d’élucider les causes du puissant mouvement de politisation auquel on assiste après les élections de 1989, de la radicalisation de la société dont l’exemple le plus frappant est la grande grève des mineurs du Kouzbass en mai 1989. Dans le même temps se dessine un mouvement de pluripartisme. Tout ceci est pour une grande part la conséquence directe de la glasnost’, même si tel n’était pas (et, somme toute, cela importe peu) le but conscient de Gorbatchev).

L’un des chapitres les plus intéressants du livre de Fr. Thom est celui qu’elle consacre à la politique religieuse de Gorbatchev. Après avoir évoqué l’utilisation faite par le pouvoir d’une Église devenue «athée» tant au plan intérieur qu’à l’étranger, de son noyautage, du dessein qui consiste à la détruire de l’intérieur, l’A. évoque la fabrication d’une idéologie de substitution destinée à prendre le relais d’un marxisme-léninisme devenu obsolète. Cette « religion rouge », syncrétisme évocateur du New Age, mêlerait tout à la fois slavophilie, « cosmisme », bribes de marxisme, doctrines de Vernadski et Teilhard de Chardin. Ici comme ailleurs, en dépit d’un exposé intéressant, il nous semble que les conclusions auxquelles aboutit Fr. Thom manquent par trop de subtilité. Ces problèmes auraient eu intérêt à être replacés dans un questionnement global sur l’histoire de la pensée russe. Il ferait sans doute apparaître que les doctrines de cette fameuse « religion rouge » n’ont pas attendu les idéologues de la perestroïka pour séduire les esprits en Russie. Le début du siècle en offre un exemple combien éloquent ! Par ailleurs, l’Église orthodoxe officielle n’a jamais été totalement acquise au pouvoir et à son idéologie, comme en témoignent le meurtre récent du père Men, le rôle joué par G. Iakounine (voué aux gémonies par l’évêque de Saint-Pétersbourg) et surtout l’impact que connaît actuellement la religion. Autre chose est la possible collusion d’une Église potentiellement compromise mais devenue vecteur d’un puissant mouvement populaire avec les éléments extrémistes du camp nationaliste, l’utilisation que pourrait en faire Гех-KGB. De tout ceci, Fr. Thom ne parle malheureusement pas, se cantonnant à un propos schématique et plus que convenu.

Au chapitre suivant, l’auteur évoque longuement les liens privilégiés existant entre le KGB et le complexe militaro-industriel, les pouvoirs et la faculté d’adaptation de ce dernier. Si ce chapitre n’apporte guère de concepts nouveaux, le suivant propose une interprétation intéressante de la modernisation de l’empire. Ce projet qui s’inscrirait dans le prolongement de celui de la « maison européenne commune » viserait à réduire l’hétérogénéité politique existant en Europe sans que le pouvoir réel de Moscou soit compromis. D’où des tactiques de louvoiement (utilisation des « Fronts populaires », etc.).

La proclamation de souveraineté de la R.S.F.S.R. apparaît à l’A. comme une tactique de dédoublement destinée à mettre l’État à l’abri d’éventuelles sanctions économiques de l’Occident. Pour finir, l’éclatement de l’Empire devrait aboutir à sa reconstitution à long terme sur la base de traités entre les ex-républiques soviétiques devenues souveraines. Pendant ce temps, la Russie s’orienterait vers l’Europe, prioritairement vers l’Allemagne. Sur le plan international, le P.C.U.S. aurait recours à une tactique de camouflage (agir par personne, État, organisation « neutre » interposés, adopter le masque de la social-démocratie, créer et exploiter de « grandes peurs »), le but final d’une politique destinée à « faire flèche de tout bois » étant d’associer la communauté internationale à la tâche de nourrir, d’entretenir, de financer et d’équiper l’U.R.S.S. A cet effet, il conviendrait d’utiliser les organismes supranationaux où les Russes peuvent espérer s’infiltrer.

A ce jour, l’histoire n’a pas donné raison à Fr. Thom. Gorbatchev n’est plus au pouvoir ; l’empire soviétique est démantelé et nous assistons à une série d’affrontements sanglants. En proie à une crise structurelle et morale profonde, la Russie ne semble pas dans l’avenir immédiat devenir un partenaire à part entière dans l’Union européenne. Enfin, le PCUS n’existe plus. Même si une alliance de ses nostalgiques et des tendances nationalistes devait voir le jour, il est douteux que ce soit pour poursuivre ce que Fr. Thom définit comme une politique « léniniste ». Ces constatations a posteriori n’ôtent rien à l’intérêt du livre de Fr. Thom, écrit avec passion et alacrité. On peut, toutefois déplorer que le réel talent de cette chercheuse soit obéré par l’absence de vraies méthodes historiques qui lui fait préférer l’exposé de ses convictions à l’examen des faits réels. Fr. Thom ne trouve pour nous expliquer l’une des plus grandes révolutions de ce siècle que la vieille thèse du complot. C’est dommage.

Voir aussi:

Quelle géopolitique de la Russie ?
Françoise THOM, Jean-Sylvestre MONGRENIER, Pierre VERLUISE,
Diploweb
4 juillet 2016

Jean-Sylvestre Mongrenier, chercheur à l’Institut Français de Géopolitique (Paris-VIII) et chercheur associé à l’Institut Thomas More.
Françoise Thom, Maître de conférences à la Sorbonne. Pierre Verluise, Docteur en Géopolitique est Directeur du Diploweb.com

Dans cet entretien inédit, Jean-Sylvestre Mongrenier et François Thom dressent un vaste tableau de la géopolitique de la Russie, du temps des tsars à Vladimir Poutine. Cela permet de distinguer des ruptures et des continuités, puis de caractériser l’acteur d’aujourd’hui, notamment à l’égard de l’UE et de l’OTAN mais aussi de l’Union économique eurasienne. Les auteurs abordent également la stratégie de la Russie en Asie. Enfin, Jean-Sylvestre Mongrenier et François Thom mettent à jour la stratégie d’influence du Kremlin en France.

Jean-Sylvestre Mongrenier, François Thom viennent de publier « Géopolitique de la Russie », Coll. Que-sais-je ?, Paris, Presses universitaire de France. Ils répondent aux questions de Pierre Verluise, Directeur du Diploweb.com

Pierre Verluise (P.V.) : Entre la géopolitique de la Russie tsariste, de l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques (1922-1991) et celle de la Russie post-soviétique, quelles sont les ruptures et les continuités ?

Jean-Sylvestre Mongrenier (J.-S. M), François Thom (F.T.) :
Pour comprendre le rapport particulier de la Russie actuelle à la géopolitique il est indispensable de revenir sur les circonstances dans lesquelles l’État moscovite s’est développé, puis imposé au monde russe. Car la Moscovie est un fragment d’un ensemble antérieur, la grande principauté de Kiev, appelée Rus. L’Etat kiévain, une fédération de principautés liées entre elles par des attaches généalogiques, apparaît au milieu du IXe siècle. En 988, Vladimir, le grand-prince de Kiev, se convertit au christianisme et fait baptiser son peuple. A son apogée, au XIe siècle, la Russie kiévaine faisait partie du système politique de l’Europe. Elle avait juste commencé à s’imprégner de culture européenne, grâce à la christianisation, quand surviennent les invasions mongoles. En 1240, Kiev est prise par Batou, neveu de Genghis Khan. Batou fonde la Horde d’Or, la partie européenne de l’empire mongol, qui s’étend de l’Oural et de la Caspienne aux embouchures du Danube. La domination mongole dure 250 ans, entraînant une dislocation du monde slave oriental. Deux grands pôles émergent et s’affirment lorsque la Horde d’Or commence à se morceler à partir de 1430.

La Rus occidentale, l’ancien Etat kiévain, est conquise par les Lithuaniens au XIIIe-XIVe siècle. En 1386, la Lithuanie s’unit avec la Pologne par un accord dynastique et se convertit au catholicisme (le Grand-duché de Lithuanie s’unira avec la Pologne en 1569 : la Rus occidentale va alors se poloniser). Une lente renaissance a lieu dans cet espace. La noblesse hérite du pouvoir. Le roi est élu par le Sejm. La Lithuanie entre dans la zone où règne le droit de Magdebourg qui donne aux citadins l’auto-administration et les émancipe de la tutelle des princes. Le processus de développement culturel ne se prolonge qu’au Nord, à Novgorod et à Pskov.

Au Nord-Est, la principauté de Moscou monte en puissance à la fin du XVe siècle car le prince de Moscou s’est transformé en agent général des Tatares. Les princes de Moscou, écrit Karamzine, « prirent l’humble titre de serviteurs des khans, et c’est par là qu’ils devinrent de puissants monarques » [1]. La Russie moscovite s’appuie de plus en plus sur la Horde d’Or dans sa guerre contre les Slaves de l’Ouest et les princes lithuaniens. Responsables vis-à-vis du khan mongol de la perception de l’impôt et de la docilité de la population, les princes de Moscou vont anéantir l’indépendance des villes, la résistance des princes rivaux, la fronde des Boïars, la paysannerie libre. Ivan III (1462-1505) se déclare tsar et autocrate, c’est-à-dire indépendant de tout suzerain ; il dénonce son allégeance à l’égard du khan en 1480. Sous son règne se cristallise un lourd despotisme, dans lequel le peuple est un esclave, l’Eglise est une servante, les Boïars et les princes les valets du grand prince de Moscou. En conquérant Novgorod vers 1470, ville franche tournée vers la Lithuanie et les villes allemandes de la Hanse, Ivan III ferme la possibilité d’un développement du monde russe ouvert vers l’Europe de la Baltique. Désormais la Rous occidentale est considérée comme l’ennemie et le ralliement à cette Rous comme une trahison. La fenêtre polonaise vers l’Europe est fermée, tout comme l’accès au monde grec. En effet, au XVe siècle, l’Eglise russe moscovite se « nationalise ». Elle se proclame autocéphale en 1448, à la suite de son refus de l’union de Florence entre chrétiens d’Orient et chrétiens d’Occident, en 1439. Elle rompt avec les Grecs qui ne la reconnaissent pas comme autocéphale pendant 120 ans. La Russie moscovite se retrouve totalement isolée et ne voit dans l’Ouest qu’un monde abandonné à l’« hérésie latine ».

Dès cette époque apparaît le lien entre l’expansion extérieure et l’alourdissement de la tyrannie à l’intérieur. Ce lien est encore plus évident sous Ivan le Terrible, pendant la guerre de Livonie (1558-1582). Ivan voit dans ses élites des agents potentiels des puissances étrangères et il lancera contre elles la redoutable opritchnina, une police politique devenue Etat dans l’Etat. C’est alors qu’apparaît l’idée que le succès de la Moscovie, notamment dans ses guerres contre les puissances européennes, est dû à son régime autocratique, idée qui ne fera que se renforcer durant les siècles suivants et qui est toujours très présente chez les idéologues poutiniens. Car la Russie a augmenté d’une superficie équivalente à celle de la Hollande par an à partir du XVe siècle. Pendant les 300 ans d’existence de la dynastie des Romanov, l’empire russe s’agrandit à la vitesse de 140 km² par jour.

Très tôt se fait sentir le tiraillement entre la volonté d’expansion, qui présuppose par la force des choses un contact avec le monde extérieur, et le sentiment que tout contact avec l’étranger ne peut que corrompre le peuple russe, déstabiliser le régime autocratique et détourner les Russes de la vraie foi. La Russie balance entre messianisme et volonté d’autarcie. Ce tiraillement entre cosmopolitisme expansionniste et désir d’autarcie isolationniste va se retrouver au cœur du bolchevisme. Joseph Staline résout ce dilemme et c’est bien la raison de son emprise profonde sur les esprits en Russie. Il crée une zone d’hégémonie autarcique, en déseuropéanisant les terres conquises, dans la tradition des princes de Moscou. Staline préfère une extension des frontières de l’URSS et la création d’un empire périphérique dans lequel il peut imposer son régime. Mieux que les Tsars, il a su neutraliser les effets de contagion indésirable de l’incursion des troupes soviétiques en Europe. L’expansion qu’il réalise est conforme aux vœux des slavophiles : Moscou impose son régime à toutes les régions conquises, éradique les élites européanisées et construit un bloc quasi autarcique par le fer et par le sang.

Nous retrouvons le même dilemme au coeur de la Russie poutinienne, partagée entre son ambition de grande puissance et un irrésistible penchant vers le repli sur soi. La réaction maladive du Kremlin au choix européen de l’Ukraine s’explique par ce sentiment qu’un retour de l’Ukraine dans l’aire de civilisation européenne remettrait en cause l’évolution historique des cinq derniers siècles, caractérisée par une avancée continue de la Russie en Europe, culminant avec la victoire de « la Grande Guerre patriotique » qui, en 1945, a livré à Staline la moitié du continent européen, avancée que le Kremlin poutinien se promettait de poursuivre en misant sur les tendances centrifuges au sein de l’Union européenne et le désengagement américain.

P.V. : Au vu des faits, comment caractériser l’acteur géopolitique qu’est la Russie de Vladimir Poutine ?

J.-S. M et F.T. : A l’inverse de la théorie « réaliste » des relations internationales, soucieuse d’élaborer une sorte de physique newtonienne des rapports de puissance, l’analyse géopolitique doit prendre en compte les hommes, leurs représentations géopolitiques et la nature du régime politique. Après la disparition de l’URSS, la Russie semblait engagée dans une « transition » vers l’Etat de droit et l’économie de marché. Au cours des années Eltsine (1991-1999), le fonctionnement du régime était certes erratique et marqué par la corruption, mais le progrès des libertés était indéniable. Toutefois, les siloviki, ces hommes issus des organes de sécurité (KGB et autres) ont largement pris le contrôle du partage des dépouilles, via les privatisations, et la « guerre des régions », transformées en mini-URSS par les nomenklaturistes locaux. Ce qui a neutralisé les réformes économiques d’inspiration libérale.

C’est dans ce contexte de « polyarchie chaotique » que Vladimir Poutine a entamé son ascension, puis mis en place ce que l’on a appelé une « verticale du pouvoir », partant du Kremlin : une recentralisation de l’organisation territoriale russe, doublée d’une prise de contrôle du champ politico-médiatique et de l’économie. La science politique définit ce mode de gouvernement comme un « autoritarisme patrimonial », l’autocrate et ses proches étant en même temps les propriétaires des richesses du pays. Cela présuppose l’absence de véritables règles de droit et d’institutions vivaces, ainsi que des luttes de clans permanentes pour le pouvoir et le contrôle des rentes économiques qui achètent les fidélités politiques.

Cette confusion des genres explique les hésitations initiales des analystes sur la finalité centrale du système russe : la puissance étatico-militaire ou l’enrichissement privé ? Depuis, les faits ont démontré la force de ce que les Russes appellent la « Derjavnost », une sorte de culte de la puissance. De l’analyse des discours et représentations géopolitiques, il ressort que pour le Kremlin et la classe dirigeante russe, l’ultime partie de la Guerre froide n’est pas encore jouée. La Russie peut et doit récupérer une partie du terrain perdu en 1991 – cf. le thème de l’« étranger proche » -, et reconstituer une sorte d’URSS « new-look », voire faire payer à l’Occident l’éclatement de l’URSS en attisant les tendances centrifuges dans les Etats et les structures occidentales, notamment au sein de l’Union européenne. In fine, la Russie se pose en puissance revancharde et révisionniste, prête à remettre en cause par les armes l’architectonie géopolitique de l’Europe post-Guerre froide. Autrement dit, il est erroné de voir en la Russie un simple Etat mafieux : le Kremlin conduit une « grande stratégie » et le système est tendu vers la reconstitution de la puissance passée.

P. V. : Quel est le jeu de V. Poutine à l’égard de l’UE et de l’OTAN ?

J.-S. M et F.T. : Vladimir Poutine considère les instances euro-atlantiques, l’Union européenne aussi bien que l’OTAN, comme de simples superstructures politiques et militaires héritées de la stratégie de containment et vouées au dépérissement, à la suite d’un hypothétique retrait américain, les Etats-Unis étant supposés se réorienter vers l’Asie-Pacifique et se désintéresser de toute autre région du monde. Schématiquement, l’OTAN exprimerait les seuls intérêts américains ; l’Union européenne et ses Etats membres seraient dépourvus de substance et de volonté propres. Si le président russe a usé de la thématique eurasiste, ses partisans vont plus loin dans ce registre : l’heure d’une vaste Eurasie, rassemblée autour du « Heartland » russo-sibérien, aurait sonné. Le « Brexit » (référendum du 23 juin 2016 au Royaume-Uni) et ses conséquences sur le système euro-atlantique sont appréhendés à travers cette grille de lecture.


Si l’on se reporte aux années 2000, le discours russe sur l’OTAN et l’Union européenne était empreint de duplicité. Dans le cas ukrainien par exemple, les diplomates russes expliquaient que seule l’OTAN leur posait problème car il s’agissait d’une alliance militaire incluant la superpuissance américaine. La candidature de l’Ukraine constituait, disaient-ils, une grave menace sur la sécurité de la Russie, et l’octroi par les Etats membres de l’OTAN d’un Membership Action Plan (MAP), ultime étape avant l’adhésion pure et simple, serait un casus belli. Il en irait de même pour la Géorgie. Inversement, la candidature à l’Union européenne n’était pas censée leur poser problème, car il s’agissait d’une structure avant tout civile et économique. Ces éléments de langage ont souvent été repris dans les milieux officiels français et européens, mais du point de vue russe, il ne s’agissait que de dissocier les fléaux.

Lors du sommet de l’OTAN organisé à Bucarest, au printemps 2008, le MAP a été refusé à l’Ukraine comme à la Géorgie, et ces deux pays, restés à l’extérieur du périmètre de sécurité, ont été attaqués. Dans le cas ukrainien, l’accord d’association à l’Union européenne, censé ne pas poser problème quelques années plus tôt, a été le point de départ de pressions multiformes de la part de Moscou sur Kiev, jusqu’à la guerre et à un rattachement manu militari de la Crimée. La leçon sur le plan stratégique et géopolitique est simplissime : malheur à qui reste en dehors du périmètre de sécurité. L’OTAN et l’Union européenne sont les deux piliers de l’Europe post-Guerre froide, et ces instances euro-atlantiques font obstacle au révisionnisme géopolitique russe. En leur absence, le « chacun pour soi » l’emporterait, ce qui ouvrirait de nouvelles possibilités à la politique russe, l’Europe basculant dans une nouvelle période de déchirements.

P. V. : Quelle est la réalité de l’Union économique eurasienne ?

J.-S. M et F.T. : L’Union économique eurasienne relève d’un projet géopolitique plus vaste et plus ambitieux, mais contrarié par les faits. Dès 1993, la doctrine de l’ « étranger proche » évoquée précédemment est énoncée à la Douma et reprise au sommet de l’Etat : il s’agit de reprendre le contrôle direct ou indirect de la plus grande partie possible de l’ex-URSS. La doctrine eurasiste donne une touche historique, culturelle et civilisationnelle à un projet néo-soviétique. Cela est hors de portée de la Russie de Eltsine, mais les représentations géopolitiques et les projets de ce type doivent être analysés sur plusieurs échelles temporelles. A l’époque, l’instrumentalisation par Moscou de différents conflits ethniques et territoriaux, sur les confins de la Russie (Moldavie, Géorgie, Arménie-Azerbaïdjan), et leur « gel », permettent de poser des jalons, aussi d’installer l’idée d’un démembrement fatal, en attendant que la conjoncture géopolitique soit plus propice (voir les pseudo-indépendances de l’Abkhazie et de l’Ossétie du Sud, proclamées après la guerre russo-géorgienne d’août 2008).

En revanche, les tentatives d’intégration de la Communauté des Etats indépendants (CEI) échouent. Ce cadre post-soviétique, instauré pour liquider l’URSS (1991), tout en préservant des relations techniques et fonctionnelles entre les anciennes républiques soviétiques, s’avère inadapté à un projet néo-soviétique ; un certain nombre de pays entendent conserver leur souveraineté. Les dirigeants russes privilégient donc des cadres d’action plus restreints, à l’instar de l’Organisation du traité de sécurité collective (OTSC), mais ils ne renoncent pas à institutionnaliser la sphère d’influence exclusive qu’ils revendiquent dans l’« étranger proche ». Diverses esquisses aboutissent au projet d’Union eurasienne, présenté par Poutine, en octobre 2011, comme la grande réalisation du prochain mandat présidentiel. Dans son esprit, l’Ukraine devra renoncer à ses aspirations européennes et intégrer cette union, mais l’insurrection civique de la fin 2013, en réponse aux pressions russes a modifié le cours des événements. L’Etat ukrainien a perdu le contrôle de la Crimée et d’environ un tiers du Donbass, mais il conserve les neuf dixièmes de son territoire et le nouveau gouvernement, appuyé sur une nouvelle majorité, conduit un retournement géopolitique vers l’Occident.

L’Union eurasienne a officiellement été lancée au 1er janvier 2015. Elle regroupe la Russie, le Belarus, le Kazakhstan et l’Arménie, bientôt rejoints par le Kirghizstan. L’absence de l’Ukraine réduit la part des Slaves orthodoxes au sein de cette union qui, de ce fait, est plus eurasiatique qu’envisagé au départ. En son sein, le Belarus et le Kazakhstan, qui refusent de reconnaître les remaniements politico-territoriaux en Géorgie (Abkhazie et Ossétie du Sud) et en Ukraine (Crimée), se méfient de la Russie et cherchent à limiter l’union eurasienne à la sphère économique ; la percée de la Chine populaire en Asie centrale et dans le bassin de la Caspienne, bientôt renforcée par le projet des « Nouvelles routes de la Soie », assure au Kazakhstan une certaine marge de manœuvre. La récession russe limite également la portée effective de l’Union eurasienne dans la sphère économique. Il reste que la Russie représente 80 % du PIB, 85 % de la population et 85 % de la superficie de ce vaste ensemble (20 millions de km² et 170 millions d’habitants). Une étape décisive a été franchie et Poutine n’a certainement pas renoncé à ses ambitions géopolitiques, mais l’avenir est plus à une « Russie-Eurasie » qu’à une Russie slave-orthodoxe, notamment dans la sphère démographique (poids croissant des musulmans et des populations issues d’Asie centrale en Russie, et 43 millions d’Ukrainiens qui restent en dehors de cette union). Jusqu’où l’eurasisme et le « chauvinisme grand-russe », pour parler comme Lénine, sont-ils compatibles ?

P. V. : Plus largement, en Asie, quelle est la stratégie de la Russie contemporaine ?
J.-S. M et F.T. :
Avec les trois quarts de son territoire au-delà de l’Oural, la Russie recouvre toute l’Asie septentrionale (Sibérie et Extrême-Orient russe), et elle est la voisine de l’ancien Turkestan occidental (l’Asie centrale russo-soviétique désormais indépendante), la Mongolie, la Chine, la Corée du Nord et le Japon. La dégradation des relations avec l’Occident – parler de « Paix froide » n’est en rien excessif -, a permis à Poutine de mettre en avant le thème d’un « pivot » russe vers la Chine populaire : la stratégie consiste à chercher des appuis en Asie, afin de peser en Europe. Le rapprochement avec Pékin s’inscrit dans le prolongement de la « doctrine Primakov », mise en œuvre sous Eltsine, mais il s’agissait alors de renforcer le pouvoir de négociation de la Russie. Désormais, la Chine populaire est présentée, du point de vue russe, comme un substitut à l’Occident. Le « partenariat stratégique » de 1996, complété cette année-là par le Groupe de Shanghaï, i.e. la future Organisation de Coopération de Shanghaï (OCS), a été le point de départ d’échanges croissants sur tous les plans. En 2011, un traité d’amitié et de coopération a été signé entre Pékin et Moscou, mais il ne s’agit pas d’une alliance à proprement parler, de même que l’OCS n’est pas une « OTAN eurasiatique ».

Négocié après les sanctions occidentales qui ont suivi l’annexion de la Crimée, le « contrat du siècle » (mai 2014) sur la construction d’un grand gazoduc (« Force de Sibérie ») et l’exportation de gaz russe, depuis la Sibérie orientale vers la Chine, a surtout permis à Pékin d’imposer ses conditions. Par ailleurs, les neuf dixièmes de la production russe d’hydrocarbures sont extraits en Sibérie occidentale et ces volumes ne peuvent pas être redéployés vers la Chine (Pékin ne veut pas financer le gazoduc « Force de l’Altaï » qui permettrait d’établir un lien fixe entre Sibérie occidentale et Extrême-Orient). D’une manière générale, les dirigeants chinois considèrent leurs homologues russes comme des partenaires de second rang, et la Russie est considérée comme un réservoir de produits de base, utile également sur le plan diplomatique afin de renforcer les positions chinoises vis-à-vis des Etats-Unis, notamment dans la question des litiges maritimes en mer de Chine méridionale, cette « Méditerranée asiatique ». Bien entendu, Poutine n’ignore pas cela, mais ses priorités géopolitiques sont à l’Ouest : les Russes ont plus besoin de la Chine que la Chine de la Russie. La relation est comparable à un « dos-à-dos », et le sommet sino-russe de Pékin (25 juin 2016), organisé dans le prolongement du sommet de Tachkent (OCS), a confirmé ces convergences géopolitiques.

Ces convergences sino-russes mettent Moscou en porte à faux avec les autres acteurs étatiques de la zone Asie-Pacifique et limitent la possibilité d’un retour sur la « grande scène asiatique ». Les pays de l’Association des Nations d’Asie du Sud-Est (ASEAN) s’inquiètent de l’expansion et des revendications chinoises sur la « Méditerranée asiatique », et ils cherchent des réassurances du côté des Etats-Unis. Le Vietnam lui-même, fortement lié à la Russie par des achats militaires, se rapproche de Washington, et le président américain, Barack Obama, a récemment annoncé la levée de l’embargo sur les armes à destination de ce pays. En Asie du Nord-Est, les rapports avec le Japon achoppent sur la question des Kouriles. Avec la Corée du Nord, les relations sont ambivalentes et Moscou, malgré quelques velléités dans les années 2000, ne peut jouer le rôle de « facilitateur » entre les deux Etats de la péninsule coréenne. Si l’on élargit le champ d’analyse, il faut y intégrer l’Union indienne, dont la diplomatie relance l’idée d’un « bassin Indo-Pacifique », un concept qui lie l’océan Indien et l’océan Pacifique. Héritage de la Guerre froide et du « neutralisme bienveillant » d’Indira Gandhi, la coopération russo-indienne est étroite. Cela ne va pas sans contradiction avec le rapprochement sino-russe, alors que Pékin resserre en parallèle son alliance avec Islamabad. Notons que l’Inde et le Pakistan devraient intégrer l’OCS (signature d’un mémorandum sur cette adhésion, le 24 juin 2016, à Tachkent). Plus que la Chine, la Russie a intérêt à renforcer ce forum diplomatique, de manière à encadrer la puissance chinoise et à pouvoir manœuvrer entre ses « partenariats » contradictoires. Enfin, les relations indo-russes ne sont pas exclusives et le jeu diplomatique est ouvert.

P. V. : Deux livres viennent d’être publiés en France à propos des réseaux d’influences russes en France, que pensez-vous de ces travaux ?

J.-S. M et F.T. : La parution presque simultanée de ces deux livres témoigne d’une prise de conscience en France du danger représenté par l’alignement croissant sur les positions du Kremlin d’une grande partie de la classe politique, à droite surtout. Cécile Vaissié (Les Réseaux du Kremlin en France, éditions Les petits matins) et Nicolas Hénin (La France russe, éditions Fayard) ont fait un travail remarquable qui donne la mesure de l’immense effort déployé par le Kremlin pour pénétrer les milieux qui comptent en France.

Il faut d’abord mentionner un impressionnant dispositif de propagande, qui fait largement appel aux réseaux sociaux. La stratégie médiatique du Kremlin est triple.

Le premier volet consiste à dénigrer à travers ses réseaux tout ce qui est en Occident : la classe politique (« tous des corrompus et des incapables »), les mœurs (« tous des sodomites décadents »), la démocratie (« une hypocrisie au service des Américains »), le droit (« l’idolâtrie de l’homme qui fait oublier Dieu » selon le patriarche Kirill), le droit international (une fiction dont les Américains se servent pour camoufler leur hégémonisme), l’Europe (« en perdition »), les Etats-Unis (« en perte de vitesse »).

Le deuxième volet consiste à tabler sur les peurs et à les attiser : peur du terrorisme (« causé par la politique de tolérance »), peur de l’immigration massive (idem), peur de la globalisation.

Le troisième volet consiste à rapprocher les Européens des Russes en les faisant communier dans les mêmes haines et les mêmes phobies. Haine des Etats-Unis en priorité. Tous les événements négatifs qui ponctuent l’actualité – terrorisme islamique, guerre en Ukraine, crise économique – ont un coupable : les Etats-Unis et leurs vassaux européens. L’Amérique est toujours responsable, soit qu’elle agisse (intervention en Irak), soit qu’elle n’agisse pas (évacuation de l’Irak, développement de Daech). La vision manichéenne exportée de Moscou est rassurante : il y a les méchants d’un côté, qui tirent les ficelles dans les coulisses, et les vaillants résistants derrière Poutine, dressés contre l’Amérique comme Astérix contre l’Empire romain. Cet univers de BD trouve beaucoup d’adeptes, notamment grâce aux réseaux sociaux.

Les principales cibles de Moscou sont les milieux politiques, les milieux économiques, les think tanks, les milieux militaires et les institutions chargées de la sécurité. C’est parmi les « souverainistes » europhobes et anti-américains que le Kremlin recrute la majorité de ses adeptes en posant au défenseur de « l’identité nationale », voire de « l’identité européenne ».

Une analyse de la guerre de l’information menée par le Kremlin, de ses thèmes et de ses cibles principales, la description de sa stratégie de pénétration systématique des lieux de pouvoir dans notre société, ne peuvent laisser aucun doute : c’est la capacité d’agir indépendamment de Moscou que le Kremlin veut détruire en France (et en Europe). C’est une stratégie de pré-conquête que nous avons sous les yeux. Une des leçons principales tirées par le Kremlin du conflit ukrainien est que l’intégration de l’espace ex-soviétique dans l’Union eurasienne de Poutine, le rattachement de l’Europe occidentale à cette Union eurasienne aux conditions voulues par Moscou, ne sont concevables que si les Européens cessent de porter un projet alternatif à la « verticale du pouvoir » poutinienne. Depuis l’affrontement à propos de l’Ukraine, le Kremlin déploie des efforts décuplés pour remodeler l’Europe à son image. En insinuant qu’un « homme fort » est ce qu’il faut à l’Europe, que l’esprit de tolérance et de coopération qui caractérisaient l’Europe de l’après-guerre doivent être éradiqués au profit d’un nationalisme étroit, que seul l’emploi de la force est payant sur la scène internationale, il ambitionne de reformater la conscience européenne, d’amener les Européens à abandonner leurs institutions, à renoncer à leurs libertés, à se détourner de leur classe politique, afin de les rendre « poutino-compatibles ».

Copyright Juillet 2016-Mongrenier-Thom-Verluise/Diploweb.com

Plus

Jean-Sylvestre Mongrenier, François Thom, Géopolitique de la Russie , Coll. Que-sais-je ?, Paris, Presses universitaire de France

Géopolitique de la Russie et de son environnement
Presses Universitaires de France

4e de couverture

Parce qu’elle s’étend de l’Est européen à l’océan Pacifique, la Russie est à la croisée des grandes aires géopolitiques mondiales.
Au sud, le Moyen-Orient est perçu comme un arc de crise en proie à l’islamisme, dont les contrecoups se répercutent dans le Caucase, en Asie centrale et dans les républiques musulmanes de la Volga. Au nord, l’océan Arctique semble retrouver la valeur géostratégique qui était la sienne pendant la guerre froide.

À cette immensité répondent les ambitions du pouvoir russe. Son projet ? Redonner à la Russie un statut de puissance mondiale, en opposition à l’Occident.

Expliquer la géopolitique vue de Moscou, montrer son enracinement dans l’histoire, éclairer les implications de ces conceptions et leurs modalités pratiques en analysant l’évolution des politiques russes, tel est l’objectif de cet ouvrage.

Voir Jean-Sylvestre Mongrenier, François Thom, Géopolitique de la Russie , Coll. QSJ, sur le site des éditions Presses universitaire de France

Voir de plus:

Gorbachev’s reputation rests on the world’s amnesia
George F. Will
The Washington Post
August 30, 2022

Failing upward into the world’s gratitude, Mikhail Gorbachev became a hero by precipitating the liquidation of the political system he had tried to preserve with reforms. He is remembered as a visionary because he was not clear-sighted about socialism’s incurable systemic disease: It cannot cope with the complexity of dispersed information in a developed nation. Like Christopher Columbus, who accidentally discovered the New World, Gorbachev stumbled into greatness by misunderstanding where he was going.

Two of Gorbachev’s uncles and an aunt died in Joseph Stalin’s engineered famine of 1932-1933. The tortures of the Great Terror were visited upon both grandfathers. One of them remembered: An interrogator broke his arms, beat him brutally, then wrapped him in a wet sheepskin coat and put him on a hot stove. In “Gorbachev: His Life and Times,” William Taubman, an emeritus political scientist at Amherst College, quotes Gorbachev on his experience as a boy during World War II, finding the remains of Red Army soldiers: “decaying corpses, partly devoured by animals, skulls in rusted helmets, bleached bones . . . unburied, staring at us out of black, gaping eye-sockets.”

Perhaps, Taubman says, such experiences explain Gorbachev’s most noble facet, his “extraordinary reluctance” to use violence to hold the Soviet system together. Yet when Neil Kinnock, then the leader of Britain’s Labour Party, raised with Gorbachev the case of the imprisoned dissident Natan Sharansky, “Gorbachev responded with a volley of obscenities against ‘turds’ and spies like Sharansky.”

President Ronald Reagan, abandoning the niceties of detente, turned up the rhetorical and military temperature. In 1983, he described the Soviet Union as “the focus of evil in the modern world.” With the Strategic Defense Initiative, he launched a high-tech challenge to a Soviet Union in which 30 percent of hospitals lacked indoor plumbing. Reagan sent lethal aid to those fighting the Soviet forces in Afghanistan. When Gorbachev retreated from there, Taubman writes, it was “the first time the Soviet Union had pulled back from territories it had ‘liberated’ for Communism.”

Taubman, who judges Gorbachev “a tragic hero who deserves our understanding and admiration,” says the 1986 Chernobyl nuclear plant disaster and the government’s bungled response to it caused the scales to fall from Gorbachev’s eyes regarding the comprehensive rottenness of the Soviet system. A French official reported that when Gorbachev arrived late at a Kremlin reception, Gorbachev said “he had been trying to solve some urgent problem of the agriculture sector. I asked when the problem had arisen, and he replied with a sly smile: ‘In 1917.’ ” Secretary of State George P. Shultz in 1987 explained to Gorbachev the world’s transformation from the industrial to the information age, making the foundational Marxist distinction between capital and labor obsolete because “we have entered a world in which the truly important capital is human capital — what people know, how freely they exchange information and knowledge.”

Gorbachev’s lasting legacy might be in the lessons that China’s durable tyranny has chosen to learn from his and the Soviet Union’s downfall. Political scientist Graham Allison observes that “when Xi Jinping has nightmares, the apparition he sees is Mikhail Gorbachev.” According to Allison, Xi says Gorbachev’s three ruinous errors were: He relaxed political control of society before reforming the economy, he allowed the Communist Party to become corrupt, and he “nationalized” the Soviet military by allowing commanders to swear allegiance to the nation rather than to the party and its leader.

In 1988, when the French were about to celebrate and sensible people were about to regret a bicentennial, Gorbachev impertinently lectured the United Nations: “Two great revolutions, the French Revolution of 1789 and the Russian Revolution of 1917, exerted a powerful impact on the very nature of history.” Two? It was America’s revolution that unleashed the world-shaking passion for freedom grounded in respect for natural rights. The Soviet Union, hammered together by force and held together by iron hoops of bureaucracy, never achieved legitimacy as the United States has exemplified it — the consensual association of a culturally diverse population.

The Soviet Union’s brittle husk crumbled as Gorbachev struggled to preserve it. His reputation rests on the world’s amnesia about this: When elevated to general secretary of the Communist Party, Taubman says, Gorbachev claimed to have re-read all 55 volumes of Lenin’s writings, telling a friend, “If you were to read Lenin’s disputes with [the German Marxist Karl] Kautsky, you would understand that they’re far more interesting than a novel.” Of Lenin, the architect of the first totalitarian system, who let loose rivers of blood, Gorbachev said — in 2006 — “I trusted him then and I still do.”

Voir enfin:

Mikhaïl Gorbatchev : Les vibrants hommages en Occident contrastent avec les sobres « condoléances » de Poutine
REACTIONS: Joe Biden, Ursula von der Leyen, Boris Johnson ou encore Emmanuel Macron ont salué le combat pour la paix de Mikhaïl Gorbatchev
20 Minutes avec AFP
31/08/22

Nul n’est prophète en son pays : cette expression résonne particulièrement alors que Mikhaïl Gorbatchev s’est éteint mardi soir à 91 ans. Si la mort du dernier dirigeant de l’URSS a suscité de vibrants hommages en Occident, où son rôle crucial pour mettre fin à la Guerre froide et son combat pour la paix ont été salués, le contraste avec la sobriété du Kremlin est saisissant.

Le président russe Vladimir Poutine a ainsi simplement exprimé « ses profondes condoléances » et « enverra (ce mercredi) dans la matinée un télégramme de condoléances à la famille et aux proches » de l’ancien dirigeant, selon le porte-parole du Kremlin. Le président américain Joe Biden a pour sa part salué en Mikhaïl Gorbatchev un « leader rare ». Ses actes furent ceux d’un dirigeant ayant assez d’« imagination pour voir qu’un autre avenir était possible et le courage de risquer toute sa carrière pour y parvenir. Le résultat fut un monde plus sûr et davantage de liberté pour des millions de personnes ».

Le parallèle de Johnson avec l’Ukraine

Pour le secrétaire général des Nations unies Antonio Guterres, « le monde a perdu un immense dirigeant mondial, engagé envers le multilatéralisme, et défenseur infatigable de la paix ». Le chef de l’Onu a salué « un homme d’Etat unique qui a changé le cours de l’histoire » et fait « plus que n’importe qui pour provoquer de façon pacifique la fin de la Guerre froide ». « J’ai toujours admiré le courage et l’intégrité dont il a fait preuve pour mettre fin à la Guerre froide », a également indiqué dans un tweet le Premier ministre britannique Boris Johnson. « A l’heure de l’agression de (Vladimir) Poutine en Ukraine, son engagement inlassable pour l’ouverture de la société soviétique reste un exemple pour nous tous », a-t-il insisté.

Pour Emmanuel Macron, Mikhaïl Gorbatchev était un « homme de paix dont les choix ont ouvert un chemin de liberté aux Russes. Son engagement pour la paix en Europe a changé notre histoire commune », a souligné le président français.

La présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen a pour sa part salué « un dirigeant digne de confiance et respecté » qui « a joué un rôle crucial pour mettre fin à la guerre froide et faire tomber le rideau de fer. Il a ouvert la voie à une Europe libre ». Enfin, pour l’ancien président colombien et Nobel de la paix 2016, Juan Manuel Santos, Mikhaïl Gorbatchev – qui a lui-même reçu ce Nobel en 1990 – était « un champion de la paix ». « Le monde a besoin de beaucoup plus de leaders comme lui », a-t-il écrit dans un tweet.

Gorbatchev plaide pour un tribunal écologique mondial

L’ancien président de l’URSS, aujourd’hui à la tête de l’ONG Green Cross International, se prononce aussi pour l’abandon de l’énergie nucléaire.

Propos recueillis par Anne-Sophie Mercier et Martine Valo

Le Monde
13 mars 2012

 

Mikhaïl Gorbatchev, 81 ans, a été président de l’URSS de 1985 à 1991. Il a obtenu le prix Nobel de la paix en 1990 pour sa contribution à la fin de la guerre froide. Il a fondé en 1993 Green Cross International, une association de défense de l’environnement. Elle dispose d’un budget de 18 millions d’euros, financé par des donations privées et des subventions allouées par 34 Etats. M. Gorbatchev, qui la préside toujours, a pris la parole devant les délégations de 140 pays, lundi 12 mars, pour l’ouverture du sixième Forum mondial de l’eau, qui se tient à Marseille jusqu’au 17 mars. Il a répondu au Monde.

Pourquoi avoir réorienté votre vie vers la défense de l’environnement ?

Ce n’est pas du tout une nouvelle vie, c’est ma vie, voilà tout ! Je suis un paysan du nord du Caucase, fils de paysan, qui a longtemps vécu en lien étroit avec la nature, avant de connaître une vie d’intellectuel, d’homme politique, puis de chef d’Etat. Notre existence était misérable, nous avons connu la famine, les purges staliniennes et l’agression des nazis. Je n’ai pris conscience que très tardivement, quand je suis arrivé au comité central de l’ex-Union soviétique, du massacre écologique du pays : pollution de l’air, des rivières, déforestation, contamination des sols… Dire que nous étions si fiers de notre modèle… Tous ces massacres étaient répertoriés dans des documents tenus secrets ! Depuis, je ne veux plus de silence sur ces sujets, et je porte un message de défense de la planète.

Qu’est-ce qui vous différencie des autres ONG ?