Changement climatique: Et si on relisait Julian Simon ? (Spot the error when fewer and fewer people die from climate-related natural disasters, but our media inundates us with one catastrophic story after another ?)

2 janvier, 2022

Au cours des cent dernières années, les décès annuels liés au climat ont diminué de plus de 96 %. Dans les années 1920, le nombre de décès dus aux catastrophes liées au climat était de 485 000 en moyenne chaque année. Au cours de la dernière décennie complète, 2010-2019, la moyenne était de 18 362 morts par an, soit 96,2 % de moins. (…) On entend beaucoup parler de toutes les catastrophes climatiques mortelles en 2021 : le dôme thermique américain/canadien, les inondations en Allemagne et en Belgique, ou la tempête hivernale de février aux États-Unis. ( …) Le nombre d’événements rapportés augmente, mais cela est principalement dû aux progrès de l’information, un seuil de tolérance plus bas et une meilleure accessibilité (l’effet CNN).(…) Nous ne sommes pas bien informés lorsque les médias ne nous donnent pas réellement un vue d’ensemble des données, mais au lieu de cela, nous inonde simplement d’une histoire catastrophique après l’autre sans contexte. Notez que cela ne signifie * pas * qu’il n’y a pas de réchauffement climatique ou qu’un signal climatique pourrait éventuellement conduire à d’autres décès. Le réchauffement climatique est un vrai problème que nous devrions résoudre intelligemment. Les reportages médiatiques ne nous aident pas à être intelligents. Ce graphique nous montre que nos plus grandes richesse et capacité d’adaptation ont largement éclipsé tout impact négatif potentiel du climat en ce qui concerne la vulnérabilité climatique humaine. Bjorn Lomborg
Dans cet ouvrage magistral, Julian Lincoln Simon explique que l’homme connaît un problème d’accès aux ressources naturelles depuis la préhistoire. Mais, contrairement à Malthus, il estime que les ressources s’accroissent à mesure qu’augmente la population. Voici comment les choses se sont toujours passées : un accroissement de la population et un plus haut standard de vie génèrent – il est vrai – des pénuries dans le présent et dans le futur proche. Dès lors, les prix augmentent. Une augmentation des prix représente une opportunité qui attire des entrepreneurs à la recherche du profit et des inventeurs désireux de trouver de nouveaux moyens pour satisfaire les besoins (de nouveaux procédés d’exploitation, un meilleur rendement énergétique, une source de substitution : du charbon plutôt que du bois, du pétrole plutôt que du charbon, de l’énergie nucléaire plutôt que pétrole, etc.). Malgré de nombreux échecs, des solutions sont toujours trouvées dans une société libre (qui garantit les libertés indispensables à l’éducation de tous, à la recherche, à la propriété du fruit de son travail). Finalement, les prix de la ressource menacée s’abaissent et la résolution du problème nous place dans une situation meilleure que celle qui prévalait avant la survenance du problème. Cela signifie que nous avons besoin de problèmes. Cela dit, nous ne devons pas non plus intentionnellement nous créer de nouveaux problèmes. Plus de monde sur terre, c’est plus de problèmes. Mais plus de monde, c’est aussi le moyen de solutionner ces problèmes. Le principal carburant de notre progrès, c’est notre stock de connaissances. Le frein, c’est notre manque d’imagination. La ressource ultime, c’est l’homme, c’est-à-dire des gens compétents et pleins d’espoirs qui mobilisent leur volonté et leur imagination à leur propre bénéfice mais dont les succès bénéficient inévitablement au reste de l’humanité. L’environnement ne se dégrade-t-il pas ? Non. Dans le monde occidental, la qualité de l’air et de l’eau s’est améliorée sensiblement durant les dernières décennies, la surface forestière mondiale a augmenté ces cinquante dernières années, etc. Comment évaluer la pollution dans le temps et l’espace ? Par l’espérance de vie. C’est un critère simple pour évaluer le degré de pollution et c’est aussi le critère le plus inclusif. On constate alors que la pollution a diminué depuis le début de l’espèce humaine. La croissance démographique ne constitue-t-elle pas un danger ? Dans les pays pauvres, une augmentation du niveau de revenu conduit à court terme à une augmentation de la fertilité. La baisse de la mortalité infantile ne déclenche pas immédiatement une limitation des naissances car les familles continuent, un bref moment, à appliquer les comportements du passé où il était rationnel d’avoir beaucoup d’enfants pour s’assurer que quelques-uns au moins survivent jusqu’à l’âge adulte. Mais à long terme, cette augmentation continue conduit finalement à une baisse de la fertilité. La chute de la mortalité infantile, l’augmentation du niveau d’éducation, l’accès aux méthodes contraceptives et l’exode rural vers la ville contribuent à cet abaissement du taux de natalité. Les enfants coûtent plus cher à élever en ville et rapportent moins d’argent à la famille qu’ils ne le faisaient à la campagne. Le processus est connu sous le nom de « transition démographique ». La croissance démographique génère des économies d’échelle dans l’industrie et des gains de connaissance qui, à leur tour, engendrent une productivité accrue. Corentin de Salle

Et si on relisait Julian Simon ?

The Doomslayer

Ed Regis
Wired

02.01.1997

The environment is going to hell, and human life is doomed to only get worse, right? Wrong. Conventional wisdom, meet Julian Simon, the Doomslayer.

This is the litany : Our resources are running out. The air is bad, the water worse. The planet’s species are dying off – more exactly, we’re killing them -at the staggering rate of 100,000 peryear, a figure that works out to almost 2,000 species per week, 300 per day, 10 perhour, another dead species every six minutes.We’re trashing the planet, washing away the topsoil, paving over our farmlands, systematically deforesting our wildernesses, decimating the biota, and ultimately killing ourselves.

The world is getting progressively poorer, and it’s all because of population, or more precisely, overpopulation. There’s a finite store of resources on our pale blue dot, spaceship Earth, our small and fragile tiny planet, and we’re fast approaching its ultimate carrying capacity. The limits to growth are finally upon us, and we’re living on borrowed time. The laws of population growth are inexorable. Unless we act decisively, the final result is written in stone: mass poverty, famine, starvation, and death.

Time is short, and we have to act now.

That’s the standard and canonical litany. It’s been drilled into our heads so far and so forcefully that to hear it yet once more is … well, it’s almost reassuring. It’s comforting, oddly consoling – at least we’re face to face with the enemies: consumption, population, mindless growth. And we know the solution: cut back, contract, make do with less. « Live simply so that others may simply live. »

There’s just one problem with The Litany, just one slight little wee imperfection: every item in that dim and dreary recitation, each and every last claim, is false. Incorrect. At variance with the truth.

Not the way it is, folks.

Thus saith The Doomslayer, one Julian L. Simon, a neither shy nor retiring nor particularly mild-mannered professor of business administration at a middling eastern-seaboard state university. Simon paints a somewhat different picture of the human condition circa 1997.

« Our species is better off in just about every measurable material way, » he says. « Just about every important long-run measure of human material welfare shows improvement over the decades and centuries, in the United States and the rest of the world. Raw materials – all of them – have become less scarce rather than more. The air in the US and in other rich countries is irrefutably safer to breathe. Water cleanliness has improved. The environment is increasingly healthy, with every prospect that this trend will continue.

« Fear is rampant about rapid rates of species extinction, » he continues, « but the fear has little or no basis. The highest rate of observed extinction, though certainly more have gone extinct unobserved, is one species per year … »

(One species per year!)

« … in contrast to the 40,000 per year that some ecologists have been forecasting for the year 2000.

« The scare that farmlands are blowing and washing away is a fraud upon the public. The aggregate data on the condition of farmland and the rate of erosion do not support the concern about soil erosion. The data suggest that the condition of cropland has been improving rather than worsening. »

What Ancient Farmers Had Right About Corn

As for global deforestation, « the world is not being deforested; it is being reforested in general. »

Still, there is one resource that the world does not have enough of, that’s actually getting rarer, according to Julian Simon. That resource: people.

« People are becoming more scarce, » he says, « even though there are more of us. »

Hello?

Simon started off as a card-carrying antigrowth, antipopulation zealot. He’d been won over by the conventional reasoning; he regarded the central argument as absolutely persuasive. And indeed, if we rehearse it now, it sounds like a faultless proof, clear and compelling, even watertight.

The classical case against population growth was expressed in 1798 by Thomas Malthus, the British economist and country parson who wrote in An Essay on the Principle of Population: « Population, when unchecked, increases in a geometrical ratio. Subsistence increases only in an arithmetical ratio. A slight acquaintance with numbers will show the immensity of the first power in comparison of the second. »

As a point of abstract mathematics, there is no way around the conclusion that a geometric progression, if carried on far enough, will eventually overtake an arithmetic progression, no matter what. If population increases geometrically while « subsistence, » or food, increases arithmetically, then sooner or later the population will run out of food. End of story.

Or so it would appear, except for the following embarrassing fact: « Population has never increased geometrically, » says Simon. « It increases at all kinds of different rates historically, but however fast it increases, food increases at least as fast, if not faster. In other words, whatever the rate of population growth is, the food supply increases at an even faster rate. »

These, he says, are the actual and empirical facts of the matter, information available to any inquirer. Simon first got a taste of those facts while studying the data amassed by the economic demographer Simon Kuznets (winner of the 1971 Nobel Prize in economics) and by economist Richard Easterlin, in the mid-1960s. Kuznets had followed population growth trends that went back 100 years and compared them against standard of living, while Easterlin analyzed the same data for selected countries since World War II. The studies showed that while population growth rates varied from country to country and from year to year, there was no general negative correlation with living standards. People did not become poorer as the population expanded; rather, as their numbers multiplied, they produced what they needed to support themselves, and they prospered.

The trends were the same for food supply. Rising population did not mean less food, just the opposite: instead of skyrocketing as predicted by the Malthusian theory, food prices, relative to wages, had declined historically. In the United States, for example, between 1800 and 1980, the price of wheat plummeted while the population grew from 5 million to 226 million. Accord-ing to Malthus, all those people should have been long dead, the country reduced to a handful of fur trappers on the brink of starvation. In fact, there was a booming and flourishing populace, one that was better-fed, taller, healthier, more disease-free, with far less infant mortality and longer life expectancy than ever before in human history. Obesity, not starvation, was the major American food problem in 1980. Those were the facts.

Nor should they have come as any great surprise, once you gave the matter some thought. Plants and animals used for food constitute « populations » just as human beings do, and so they, too, ought to increase not arithmetically, as Malthus claimed, but geometrically. The food supply, in other words, ought to keep pace with human population growth, thereby leaving all of us well-fed, happy, and snug in our beds.

Which, Simon discovered, is exactly what has happened throughout history. So if you look at the facts – as opposed to spinning out theories – you find precisely the reverse of the situation described by Malthus. Just the opposite!

Simon acquired his habit of looking up the facts in early childhood, at the dinner table of the family home in Newark, New Jersey. He’d be in some argument with his father over the benefits of exercise, the price of butter, or the health value of air conditioning, and whether from ignorance, pigheadedness, or general perversity, his father would always take some outlandish, off-the-wall viewpoint, such as: « The price of butter is 8 cents a pound. »

Julian: « No, it’s not, it’s 80 cents a pound. It’s in the newspaper, take a look. »

Father: « I don’t have to look. I know it’s 8 cents a pound. »

Julian: « Do you want to bet? I’ll bet you it’s not 8 cents a pound. »

His father would never take the bet, but Julian would go to the library anyway, look things up in books, and come back with a ream of facts and data. His father, however, couldn’t care less.

« I clearly didn’t like my father, » says Simon.

It’s an attitude that drives him crazy to this day – people who know in advance what the truth is, who don’t need to avail themselves of any « facts. » But Simon loves facts and figures, he loves tables, charts, graphs, information arranged in rows and columns. Tabulations, the slopes of curves, diagrams, pie charts, histograms – he’s a regular Mr. Data.

Of course, since people don’t particularly like to have their cherished beliefs contradicted by heaps of facts served up on a platter, Simon has never been Mr. Popularity. He got fired from jobs in the navy because he hated the customary ass-kissing, sucking-up, and yessir requirements. Nor has he ever been much for schmoozing, glad-handing, or the latter-day manners of get-along, go-along.

« Socially I was always a bit marginal, » he admits. « Also, there always lurked inside me some irreverence for authority and orthodoxy. »

None of this held him back academically. He got a bachelor’s in experimental psychology from Harvard, an MBA from the University of Chicago, and, two years later, in 1961, a PhD in business economics from the same school.

He was not one of those MBAs whose closest contact with the gritty business world was going down to the corner newsstand to purchase a copy of The Wall Street Journal. The year he got his doctorate he started and operated his own business, a mail-order firm that sold quality teas, coffees, and a book on how to make beer at home. The enterprise was successful enough, but not so much as the book he later wrote about it, How to Start and Operate a Mail-Order Business (McGraw-Hill, 1965), still in print and currently in its fifth edition

He got married and had three kids and wound up, successively, as professor of advertising, of marketing, and of business administration and economics at the University of Illinois at Urbana-Champaign. Then in 1966 or so, he had his big idea about how to solve the airline overbooking problem. Anticipating no-shows, airlines routinely oversold their flights. But when more people showed up at the gate than the plane had seats, pandemonium ensued. *Well, why not pay people to get off the plane?*he wondered. Offer them enough to make it attractive. It would be a voluntary system, and everyone would win.

So in his practical, down-to-earth, this-is-only-reasonable fashion, he submitted his suggestion to the airlines. The idea was laughed at, mocked, and ridiculed as unrealistic and unworkable. An official at Pan American replied: « Of course, we instituted the procedure immediately, after having the instructions translated into 18 languages. » Ha ha ha, thank you, and goodbye.

Eleven years later, in 1977, Simon hadn’t given up on the scheme. He published it in The Wall Street Journal, in an op-ed piece titled « Wherein the Author Offers a Modest Proposal. » And lo and behold, a year after that, when economist Alfred Kahn headed up the Civil Aeronautics Board, Simon’s proposal was put into practice. It was a raging success from the start, remains so to this day, and anyone who’s ever voluntarily offloaded themselves from a plane for cash or free miles owes a nod of thanks to Julian Simon.

Still, that was a mere flash in the pan, and Simon’s overall impact on the world at large was rather less massive than he desired. He was not making a name for himself, not setting the world on fire.

But there were those who were – Paul Ehrlich, for example.

Ehrlich, a Stanford University entomologist who as a youth had seen his best butterfly hunting grounds churned under the real estate developer’s plow, wrote the runaway best-seller The Population Bomb. Published in 1968, the book was solidly Malthusian.

« The battle to feed all of humanity is over, » it began. « In the 1970s and 1980s hundreds of millions of people will starve to death in spite of any crash programs embarked upon now. At this late date nothing can prevent a substantial increase in the world death rate, although many lives could be saved through dramatic programs to ‘stretch’ the carrying capacity of the earth by increasing food production and providing for more equitable distribution of whatever food is available. But these programs will only provide a stay of execution unless they are accompanied by determined and successful efforts at population control. » And so on, The Complete and Authoritative Litany, for the next 200 pages.

This late-breaking Malthusian out-burst, strangely enough, did set the world on fire. The book sold 3 million copies, became the best-selling environmental tract of all time, and got the author on The Tonight Show.

At home in Illinois, Simon watched Ehrlich on the Johnny Carson show, and he went bananas. In fact, more bananas than he’d ever before gone in his life. Simon had by that time decided that the Malthusian stuff was the purest mythology, an invention out of whole cloth, a theory that was entirely controverted by every available empirical fact. And here was Paul Ehrlich on TV spreading his stardust all over the place and holding Johnny Carson in some kind of mystic thrall.

« It absolutely drove me out of my skull, » he recalls. « Here was a guy reaching a vast audience, leading this juggernaut of environmentalist hysteria, and I felt utterly helpless. What could I do? Go talk to five people? »

As bad an experience as that was, matters immediately got worse. The next year, 1969, Ehrlich published an article called « Eco-Catastrophe! » in Ramparts. « Most of the people who are going to die in the greatest cataclysm in the history of man have already been born, » it said. « By that time [1975] some experts feel that food shortages will have escalated the present level of world hunger and starvation into famines of unbelievable proportions. »

Then, in 1974, Ehrlich and his wife, Anne Ehrlich, also a Stanford biologist, published a new book, The End of Affluence, in which they warned of a « nutritional disaster that seems likely to overtake humanity in the 1970s (or, at the latest, the 1980s). Due to a combination of ignorance, greed, and callousness, a situation has been created that could lead to a billion or more people starving to death…. Before 1985 mankind will enter a genuine age of scarcity » in which « the accessible supplies of many key minerals will be nearing depletion. »

Julian Simon read this stuff, which he viewed as unalloyed and total nonsense. He brooded and fumed and stewed in his juices. He experienced what might be called a personal lull.

And then, finally, in 1980 he emerged from the cocoon. He’d gone into it as a humble professor of marketing and a passive spectator of global death sentence forecasts. But now, suddenly, he broke out into the light of day, he sprang forth onto the world stage, he started swinging his diamond-tipped sword – thwick-thwack! – as … The Doomslayer!

The rebirth occurred in the pages of Science, in an article titled « Resources, Population, Environment: An Oversupply of False Bad News. » It led with a summary that became a manifesto:False bad news about population growth, natural resources, and the environment is published widely in the face of contrary evidence. For example, the world supply of arable land has actually been increasing, the scarcity of natural resources including food and energy has been decreasing, and basic measures of U.S. environmental quality show positive trends. The aggregate data show no long-run negative effect of population growth upon standard of living. Models that embody forces omitted in the past, especially the influence of population size upon productivity increase, suggest a long-run positive effect of additional people.

Written in the form of Statement followed by Fact, every reigning doomsday dragon was neatly slashed in half, the severed beasts left flapping around on the ground like fish.

Statement: The food situation in less-developed countries is worsening.

Fact: Per capita food production has been increasing at roughly 1 percent yearly – 25 percent during the last quarter century.

Statement: Urban sprawl is paving over the United States, including much « prime agricultural land » and recreational areas.

Fact: All the land used for urban areas plus roadways totals less than 3 percent of the United States…. Each year 1.25 million acres are converted to efficient cropland by draining swamps and irrigating deserts…. A million acres yearly goes into additional wilderness recreation areas and wildlife refuges, and another 300,000 acres goes for reservoirs and flood control.

So on and so forth, fact piled upon fact, paragraph after paragraph, all of it buttressed by tables, charts, graphs, and diagrams, plus 42 footnotes, many of them containing additional data.

Letters to the editor poured into Science in an unseemly rush. A few of them expressed partial agreement, but the majority were heavily critical. Many of them repeated statutory items of The Litany – « human beings, like any other species, have the biological capacity to overrun the carrying capacity of their habitat » – and there were even some feeble attempts at humor: in extrapolating from past trends, said one writer, Simon is like « the person who leaped from a very tall building and on being asked how things were going as he passed the 20th floor replied, ‘Fine, so far.' » (Simon’s response: « I think the better story is about somebody who has a rope lifeline and falls off the 15th floor. Somewhere about 30 feet above the ground, she lets go of the rope. You ask her, ‘Why did you let go of the rope?’ And she answers, ‘It was going to break anyway.’ That’s how many activists would like us to behave. »)

Anne and Paul Ehrlich, along with two energy and natural resource experts, John Holdren and John Harte, wrote their own letter to the editor. After charging Simon with various « errors about the economics of scarcity, » they went on to make some new doomsday predictions: « If deforestation for agriculture proceeds on a large enough scale, the resulting pulse of carbon dioxide may combine with that from increasing fossil-fuel combustion to alter global climate in a way that undermines food production to an unprecedented degree. » They also corrected one of Simon’s data points having to do with electricity, which Simon claimed had gotten cheaper. « The fact is, » they said, « that real electricity prices bottomed in 1971 and were already up 18 percent from that low point in 1972. » An 18 percent increase where Simon said there’d been a decline!

« I was taken aback, » said Simon in his published reply. « Holdren and Harte are energy scholars. I checked Fig. 1 and other sources but could see no sign of their 18 percent. » So he placed a phone call to the coauthor of the report cited by Holdren, Harte, and the Ehrlichs. « He, too, was puzzled. Upon investigation, the 1971 number (80.2) proved to be a typographical error and should have been 93.3. So much for Holdren et alia’s ‘fact.' »

The battle lines now drawn, it was not long before Ehrlich and Simon met for a duel in the sun. The face-off occurred in the pages of Social Science Quarterly, where Simon challenged Ehrlich to put his money where his mouth was. In response to Ehrlich’s published claim that « If I were a gambler, I would take even money that England will not exist in the year 2000 » – a proposition Simon regarded as too silly to bother with – Simon countered with « a public offer to stake US$10,000 … on my belief that the cost of non-government-controlled raw materials (including grain and oil) will not rise in the long run. »

You could name your own terms: select any raw material you wanted – copper, tin, whatever – and select any date in the future, « any date more than a year away, » and Simon would bet that the commodity’s price on that date would be lower than what it was at the time of the wager.

« How about it, doomsayers and catastrophists? First come, first served. »

In California, Paul Ehrlich stepped right up – and why not? He’d been repeating the Malthusian argument for years; he was sure that things were running out, that resources were getting scarcer – « nearing depletion, » as he’d said – and therefore would have to become more expensive. A public wager would be the chance to demonstrate the shrewdness of his forecasts, draw attention to the catastrophic state of the world situation, and, not least, force this Julian Simon character to eat his words. So he jumped at the chance: « I and my colleagues, John P. Holdren (University of California, Berkeley) and John Harte (Lawrence Berkeley Laboratory), jointly accept Simon’s astonishing offer before other greedy people jump in. »

Ehrlich and his colleagues picked five metals that they thought would undergo big price rises: chromium, copper, nickel, tin, and tungsten. Then, on paper, they bought $200 worth of each, for a total bet of $1,000, using the prices on September 29, 1980, as an index. They designated September 29, 1990, 10 years hence, as the payoff date. If the inflation-adjusted prices of the various metals rose in the interim, Simon would pay Ehrlich the combined difference; if the prices fell, Ehrlich et alia would pay Simon.

Then they sat back and waited.

Between 1980 and 1990, the world’s population grew by more than 800 million, the largest increase in one decade in all of history. But by September 1990, without a single exception, the price of each of Ehrlich’s selected metals had fallen, and in some cases had dropped through the floor. Chrome, which had sold for $3.90 a pound in 1980, was down to $3.70 in 1990. Tin, which was $8.72 a pound in 1980, was down to $3.88 a decade later.

Which is how it came to pass that in October 1990, Paul Ehrlich mailed Julian Simon a check for $576.07.

A more perfect resolution of the Ehrlich-Simon debate could not be imagined. All of the former’s grim predictions had been decisively overturned by events. Ehrlich was wrong about higher natural resource prices, about « famines of unbelievable proportions » occurring by 1975, about « hundreds of millions of people starving to death » in the 1970s and ’80s, about the world « entering a genuine age of scarcity. »

In 1990, for his having promoted « greater public understanding of environmental problems, » Ehrlich received a MacArthur Foundation « genius » award.

By the time he’d won the bet, Simon and his family had moved back to the East Coast, he to take up a position as professor of business administration at the University of Maryland, and his wife, Rita Simon, a sociologist, to become professor of criminal justice at the American University in Washington, DC. They moved into a red brick house in Chevy Chase, Maryland, an upper-middle-class community inside the Beltway.

The house had computers on every floor, two Xerox copiers, and an assortment of exercise machines on which Julian Simon read books or newspapers while trying to keep his spare and straight body in fighting trim. When it wasn’t raining, snowing, or more than 100 degrees outside, he did his research and writing out on the deck, sometimes with a wet sponge covering his shaved bald head. He’d sit there in the shade of the mulberry tree, binoculars nearby to stare at birds – particularly hummingbirds that came to a feeder. And with battery-acid coffee from a thermos that looked as if it came over on the Mayflower, he’d tilt at new windmills.

He always found it somewhat peculiar that neither the Science piece nor his public wager with Ehrlich nor anything else that he did, said, or wrote seemed to make much of a dent on the world at large. For some reason he could never comprehend, people were inclined to believe the very worst about anything and everything; they were immune to contrary evidence just as if they’d been medically vaccinated against the force of fact. Furthermore, there seemed to be a bizarre reverse-Cassandra effect operating in the universe: whereas the mythical Cassandra spoke the awful truth and was not believed, these days « experts » spoke awful falsehoods, and they were believed. Repeatedly being wrong actually seemed to be an advantage, conferring some sort of puzzling magic glow upon the speaker.

There was Lester Brown, for example, founder and president of the Worldwatch Institute, who in 1981 wrote: « The period of global food security is over. As the demand for food continues to press against the supply, inevitably real food prices will rise. The question no longer seems to be whether they will rise but how much. »

All during the 1980s, however, wheat and rice prices declined; in mid-century, in fact, they reached all-time lows. But this made no difference, and in 1986, for his work on the « global economy and the natural resources and the systems that support it, » Lester Brown, too, received

a MacArthur Foundation « genius » award.

Julian Simon never received a MacArthur award.

« MacArthur! » he says. « I can’t even get a McDonald’s! »

This did not discourage him. Doomslaying was a thankless task, but it had to be done, like taking out the garbage: it had to be carted to the dump today even if there’d be another big pile of it tomorrow.

So Simon penned tract after tract pleading his case: The Ultimate Resource (Princeton University Press, 1981), arguing that the most valuable resource of all was people; Theory of Population and Economic Growth in 1986; Population and Development in Poor Countries in 1992, and so on. In all, he wrote or edited a rough dozen such books, all of them aimed at demolishing one or another tenet of The Litany. But the nearest he got to that MacArthur was a senior fellowship from the conservative Cato Institute.

Naturally, he received a fair amount of bad press for all this heresy, particularly for his pet claim that what the world needs most is lots of additional human beings. They’re not just mouths to feed, he argued. Newborn babes grow up to be creative adults; they turn into individuals who contribute and achieve, who give back far more than they ever take.

But nobody could believe it.

« He’s overly optimistic, » said Peggy Rizo, then of the Washington, DC-based Population Crisis Committee, now called Population Action International. « He is an economist who is trying to transpose what he believes to be the American prairie experience into the experience of crowded areas like Africa, Central America, and Asia. »

« What does it mean in terms of the quality of life of the people of the 21st century when cities are joined to cities and we have just several huge megalopolises? » asked Rupert Cutler, then executive director of the Environmental Fund, which became Population Environment Balance, headquartered in Washington, DC. « I think we can predict a pall of brown air over these cities. We can predict water shortages, joblessness … and crime. »

Well, it wasn’t as if Julian Simon hadn’t heard that before.

Finally, in 1995 he came out with his crowning fact-feast and catalog of bounty, a book he edited called The State of Humanity. Almost 700 pages of dense text plus charts and figures, the quantity of factual information in it was nothing short of amazing. Simon had data you didn’t even know people track, such as:

World cereal yields, 1950-1990.
Declining crowding in American housing, persons per room, 1900-1987.
Northeast Brazil: apparent per capita daily consumption of major starchy staples among low-income classes, 1974-1975.
Industrial lead pollution at Camp Century, Greenland, since 800 BC.
Oxygen content (in milliliters per liter) at 100 meters depth at Station F 12 in the Bothnian Bay of the Baltic Sea 1900-1968.
Arcane as some of it was, Simon was extremely adept at using this material in formal debates. In July 1996, at a public event sponsored by the World Future Society, Simon debated Hazel Henderson, a private researcher and author ofBuilding a Win-Win World (see « Win-Win World, » page 152). Henderson, who was trying to make a case that government regulation was responsible for reduced air pollution, came armed with a graph showing a decline in pollution levels in London since the late 1950s. The slope of the line was clearly downward, illustrating, she said, the effect of London’s Clean Air Act of 1956.

In his rebuttal period, Simon presented a graph of his own. Whenever he presents any data, his practice is to present the figures going all the way back to day one, to the start of record-keeping on the parameter in question. You have to focus on aggregate trends over the long term, he insists, not just pick and choose some little fleeting data chunks that seem to support your case. So his own chart of smoke levels in London stretched back into the 1800s, and the line from the 1920s on showed a constant and uniform downward slope. « If you look at all the data, » he said, « you can’t tell that there was a clean-air act at any point. »

Anyone who wonders about the accuracy of Simon’s data or conjures up rafts of competing data on the other side of the issue will be met with Simon’s claim that: « There are no other data. » His statistics, he claims, come from the « official » sources, the standard reference works that everyone uses.

« Test for yourself the assertion that the physical conditions of humanity have gotten better. Pick up the US Census Bureau’s Statistical Abstract of the United States and Historical Statistics of the United States at the nearest library. They’re accessible to any schoolkid. Start at 1800. Those books have half the data you need for almost anything. »

Well, if you’ve never opened a volume of Historical Statistics of the United States, you don’t know what excitement is. Two fat square tomes chock-full of charts, tables, and black ink.

« Wonderful, wonderful books! »

For each of Simon’s claims that I checked, the data in those volumes were identical to his. Black infant mortality rates are declining, he says in The State of Humanity. And on page 57 of volume one of Historical Statistics of the United States, in Table B 136-147, under « Fetal Death Ratio; neonatal, infant, and maternal mortality rates, by race: 1915 to 1970, » the precise same decline in mortality rates is presented in tabular form: from 180 black infant deaths per 1,000 live births in 1915 to 31 per 1,000 in 1970. Similarly, his figures for life expectancy correspond to those in the original sources. Same for air pollution.

So go ahead and check his data! Enjoy!

Some of Simon’s other claims, however, are so far from received opinion as to be hard to take seriously – his view on species loss, for example, regarding which he asserts that « the highest rate of observed extinctions is one species per year. »

That was hard to accept. Harvard biologist Edward O. Wilson, the guru of global species extinction, said in 1991: « Believe me, species become extinct. We’re easily eliminating 100,000 a year. » A year later, in his 1992 book The Diversity of Life, he had modified that figure somewhat, saying: « The number of species doomed each year is 27,000. » Apparently, these numbers were a tiny bit slippery. Still, both of them were a far cry from Simon’s « one species per year. »

Simon, on the other hand, pointed out that the higher estimates did not come from observation, they came from theory, specifically from Wilson’s own theory of « island biogeography » which correlates species extinction with tropical forest destruction. The theory’s « species-area equation, » supposedly, predicts that for each additional unit of forest destroyed, so many more species die out.

This was another mathematical argument, reminiscent of the one made long ago by Malthus, and it was exactly the type of Neat Mathematical Certainty that Julian Simon took so much joy in shooting big holes through, which is what he proceeded to do now. The problem with the theory, he wrote in a paper on species loss with Aaron Wildavsky, is that it is not borne out by the empirical facts.

« The only empirical observation we found is by Lugo for Puerto Rico, where ‘human activity reduced the area of primary forests by 99 percent…. This massive forest conversion did not lead to a correspondingly massive species extinction.' » Simon quoted Lugo to the effect that « more land birds have been present on the Island in the 1980s (97 species) than were present in pre-Columbian times (60 species). »

Say again? The forest was 99 percent demolished, and the number of bird species actually rose?

Even for me, this was too much.

The International Institute of Tropical Forestry, part of the US Forest Service, is located in an overgrown gray stone building in San Juan’s Botanical Gardens. Ariel E. Lugo, a slim, gray-bearded man in a silver-green forest service uniform, is director.

He’s also a world-class expert on tropical forests and species extinction. A native of Puerto Rico, Lugo was educated in San Juan through his master’s degree, came to the mainland, got a PhD in plant ecology from the University of North Carolina at Chapel Hill, then taught botany for 10 years at the University of Florida. He spent two years at the Puerto Rico Department of Natural Resources and two more years on Jimmy Carter’s Council on Environmental Quality in Washington, DC. Finally, he went back to San Juan as director of the Institute, a position he’s held for the last 17 years.

« I see myself as in the middle of the road, » he says. « On the right of me is Julian Simon, who sees nothing wrong. You know, ‘We’re doing just fine.’ I don’t want you to put me at that extreme. »

Still, Lugo is not what could be called a major supporter of Wilson’s theory of island biogeography, or of the species-area equation that forms its mathematical centerpiece. The equation is simple enough: S = CAz where S is the number of species, A is the area, and C and z are constants for the type of species in question, its location, and other factors. The apparent certainty it embodies, however, is an illusion, according to Lugo.

« The first uncertainty is that we don’t know how many species there are. The margin of error is enormous: depending on who you talk to there is anywhere between 5 million and 100 million species, but science has described only a million species. How can you predict how many species are lost if you don’t know how many species you’re dealing with? »

The second problem is that the equation was never intended to describe extinctions to begin with. « It was a device for explaining the number of species on islands, » he says. Generally, the bigger the island, the more species it has, other things being equal. But even if cutting down an island’s forests causes species to leave the area, that’s not the same thing as making those species extinct. « The presence or absence of a species in a particular area is one thing, whereas wiping out the genome of that species is another thing altogether – wiping out the seed, wiping out the mechanisms for hibernation, wiping out its dispersal, wiping out the management of the species. That’s a completely different biology.

« And what is the relationship between deforestation and species loss to begin with? » he asks. « Do we understand that? Do we know that when you deforest an acre, you lose x proportion of species, to extinction? Well, I’m afraid that nobody knows that. There is not one study that can claim to have understood the relationship between deforestation and species lost to extinction.

« And so if you’re an objective scientist, » he says, « you cannot put a number to the rate of species lost. But I believe we’re exaggerating the numbers.

« What’s unstated in all this is that when you deforest, you go to zero, that you go to pavement. That’s how I put it, that ‘you go to pavement.’ This is why people get mad at me, because at this point in my talks I show a slide of pavement, but the pavement has weeds growing through it. I can take you to places of abandoned roads in the rain forest that have trees growing out of them. »

Trees sprouting from the asphalt! Birds perching on the branches, insects crawling, worms boring, bees buzzing, lizards walking, moss growing on the tree trunk!

« Look at the example of Puerto Rico, » Lugo says. « This island has a documented deforestation rate of 90 percent, and it has a documented loss of primary forest of 97 to 98 percent. So here’s an island that has lost in the past, in the recentpast, up to the ’50s – I was already born when the island was at the peak of deforestation – it’s lost almost all of its forest.

« The first surprise is that there are more bird species here now than ever, in part due to the invasion of nonindigenous species. The second surprise is that much of the forest has grown back. »

On Lugo’s conference table is a book open to two photographs.

« Now, where I’m gonna send you today, » he says, « is here. »

He points to a road that winds through the western fringe of El Yunque, the Caribbean National Forest, the only tropical rain forest in the US national forest system. Picture One, an aerial photograph taken in 1951, shows the area on the west side of the road:clear-cut, mowed down, absolutely denuded of trees. It looks like stumps and dead grass. The east side of the road, by contrast, is deep, dark, and flush with vegetation, an untouched virgin rain forest.

Picture Two shows the same area 13 years later: from the aerial photograph, both sides of the road are identical.

« You can see that it recovered, » says Lugo. « So, you take your car and you ride through these forests, and you tell me. »

Puerto Rico Route 186 is not far away, about 30 minutes by traffic jam. The road is paved but unmarked, slightly more than a lane wide, just enough space for two cars to pass without the sound of impact. You drive toward the mountains, white clouds bunched above, isolated raindrops spattering the windshield, and in five or six minutes there’s tropical forest on both sides. Tall ferns, flame trees, mahogany trees, humongous green leafy plants, plus massive clumps of bamboo – stalks that tower 20 or 30 feet overhead.

Julian Simon: The facts are fundamental.

Garrett Hardin: The facts are not fundamental. The theory is fundamental. – from a 1982 debate with the UC Santa Barbara biologist The doomslayer-doomsayer debate, Simon thinks, is an opposition between fact and bad theory, a case of empirical reality versus abstract principles that purport to define the way things work but don’t.

« It’s the difference, » he says, « between a speculative analysis of what must happen versus my empirical analysis of what has happened over the long sweep of history. »

The paradox is that those abstract principles and speculative analyses seem so very logical and believable, whereas the facts themselves, the story of what has happened, appear wholly illogical and impossible to explain. After all, people are fruitful and they multiply but the stores of raw materials in the earth’s crust certainly don’t, so how can it be possible that, as the world’s population doubles, the price of raw materials is cut in half?

It makes no sense. Yet it has happened. So there must be an explanation.

And there is: resources, for the most part, don’t grow on trees. People produce them, they create them, whether it be food, factories, machines, new technologies, or stockpiles of mined, refined, and purified raw materials.

« Resources come out of people’s minds more than out of the ground or air, » says Simon. « Minds matter economically as much as or more than hands or mouths. Human beings create more than they use, on average. It had to be so, or we would be an extinct species. »

The defect of the Malthusian models, superficially plausible but invariably wrong, is that they leave the human mind out of the equation. « These models simply do not comprehend key elements of people – the imaginative and creative. »

As for the future, « This is my long-run forecast in brief, » says Simon. « The material conditions of life will continue to get better for most people, in most countries, most of the time, indefinitely. Within a century or two, all nations and most of humanity will be at or above today’s Western living standards.

« I also speculate, however, that many people will continue to think and say that the conditions of life are getting worse. »

But you don’t have to be one of those people, one of those forever Glum and Gloomy Gusses. All you’ve got to do is keep your mind on the facts.

The world is not coming to an end.

Things are not running out.

Time is not short.

So, smile!

Shout!

Enjoy the afternoon!
L’homme, notre ultime ressource

Seconde édition 1996

Croissance démographique, ressources naturelles et niveau de vie (The Ultimate Resource 2, Princeton University Press 1998 (1981), 734 p.)

Introduction:

Quels sont les vrais problèmes relatifs à la population et aux ressources ?

Avons-nous un problème avec les ressources naturelles aujourd’hui ? Certainement. Comme depuis toujours. Le problème avec les ressources naturelles, c’est qu’elles sont économiquement « rares » au sens où leur accès nécessite du travail et du capital alors que nous préférerions les avoir gratuitement.Entrons-nous dans « un âge de la rareté » ? Les données empiriques nous suggèrent précisément le contraire. Les mesures appropriées de la rareté (c’est-à-dire le coût des ressources naturelles en travail et leur prix relatifs aux salaires et autres biens) nous indiquent que les ressources naturelles deviennent de moins en moins rares dans le long terme.

Qu’en est-il de la pollution ? Ne pose-t-elle pas problème elle aussi ? Evidemment que oui. L’humanité a toujours dû se débrouiller avec ses déchets de toute nature de façon à jouir d’un cadre de vie sain et agréable. Mais nous vivons actuellement dans un environnement plus sain et moins sale que dans les siècles passés.

Que penser de la population mondiale ? Sa taille et sa croissance ne constituent-elles pas un sérieux problème également ? Encore une fois, oui, il y a un problème de population. Quand un couple s’apprête à avoir un enfant, il est contraint de faire toute une série de préparatifs. Ces derniers consomment du temps, de l’énergie et de l’argent. Quand un bébé naît ou quand un immigré vient s’installer dans un lieu, cela représente un surcoût pour la communauté de ce lieu qui doit augmenter ses dépenses en matière d’enseignement, de protection, de voirie, etc. Rien de cela n’est gratuit. Durant les premières décennies de sa vie, tout enfant additionnel est assurément un fardeau pour ses parents mais aussi pour les autres (les frères et sœurs qui perdent de la place et une partie de l’attention de leurs parents, les voisins qui subissent plus de bruit, les contribuables qui doivent financer le système scolaire et d’autres services, etc.). Durant ce temps, l’enfant ne produit rien. C’est clairement une « charge » pour la collectivité.

Mais une personne additionnelle est également une « aubaine » pour la collectivité. L’enfant ou l’immigré payera des impôts, fera bénéficier la communauté de son énergie et de ses ressources, produira des biens et des services à destination des autres, contribuera à embellir et à purifier l’environnement. Peut-être améliorera-t-il l’efficience productive par de nouvelles idées et de nouvelles méthodes.

En réalité, le « problème » démographique n’est pas qu’il y a trop de gens ou trop de bébés qui naissent. Le problème, c’est que les autres doivent supporter des coûts additionnels occasionnés par ces nouveau-nés avant que ces derniers ne contribuent à leur tour au bien-être des autres.

Au total, la croissance démographique est-elle plutôt une charge ou plutôt un fardeau ? Ce livre vise à apporter des éléments pour permettre à chacun de se faire une opinion. Julian Simon avertit que répondre à cette question passe nécessairement par un jugement de valeur. Il n’y a pas de réponse « objective », « scientifique » à cette question. Tout dépend des valeurs que l’on choisit de favoriser : préfère-t-on dépenser un dollar maintenant ou un dollar avec des intérêts dans vingt ou trente ans ? Préfère-t-on plus ou moins d’animaux sauvages ? Plus ou moins d’êtres humains ? La croissance démographique est un problème mais pas seulement un problème. C’est une bénédiction mais pas seulement une bénédiction. Evidemment, il est toujours moins attrayant de payer pour une chose bien avant de pouvoir en tirer avantage. « Voyager maintenant, payez plus tard » est une formule plus séduisante que « Payez maintenant et bénéficiez beaucoup plus tard des bénéfices que vous apportera un enfant ».

Ce livre est un livre optimiste. Pourquoi est-il si positif alors que la plupart des ouvrages populaires traitant de ce sujet sont généralement négatifs ? La raison principale tient dans la nature des comparaisons qui sont faites. Ce livre compare principalement la situation actuelle avec la situation des périodes antérieures.Les comparaisons faites par les autres auteurs le sont entre un groupe et un autre, entre la situation actuelle et celle que ces auteurs voudraient qu’elle soit, entre notre situation et ce qu’elle devrait être selon eux.

Cet ouvrage contient un nombre énorme d’informations chiffrées.80 Il faut garder en tête que les arguments défendus dépendent de ces dernières. Si les conclusions de Julian Simon ne reposaient pas sur des données matérielles très solides, elles prêteraient à rire tant elles semblent violer le sens commun. Certains les rejetteraient immédiatement car elles contredisent frontalement les conceptions en cours concernant la population et les ressources. On regardera peut-être avec scepticisme certaines statistiques, notamment celles qui démontrent que la production de nourriture et la consommation par tête augmentent année après année même dans les pays pauvres. On pourra demander : mais qu’en est-il des preuves qui démontrent « ce que chacun sait », à savoir que le monde se dirige vers la privation et la famine ? La réponse, c’est qu’il n’y a pas d’autres données. Simon s’appuie sur les données de l’Organisation des Nations Unies et celles du gouvernement américain, c’est-à-dire les seules données disponibles. Si les Nations Unies et des officiels américains font des déclarations en contradiction avec les données de leurs institutions respectives, c’est parce qu’ils ne les ont pas regardées ou ont délibérément décidé de ne pas en tenir compte.

A ceux qui, au terme de cet ouvrage, doutent encore de la véracité de ces données, Simon demande de répondre à cette question : « quelles données puis-je citer qui contredisent la proposition que les conditions matérielles de l’existence sont globalement en train de s’améliorer ? ». Et s’ils n’en trouvent pas, qu’ils se demandent quelles données imaginaires seraient susceptibles de les convaincre. Ces dernières se trouvent dans cet ouvrage. Mais s’ils ne peuvent concevoir aucun ensemble de données susceptibles de les convaincre, alors il faut en conclure qu’il n’existe aucun argument scientifique susceptible de les faire changer d’avis. Si aucune donnée ne peut les faire changer d’opinion, cela signifie que celle-ci est de l’ordre de la croyance métaphysique, c’est-à-dire des convictions de même nature que les conceptions théologiques.La thèse centrale de ce livre est la suivante : à court terme, toutes les ressources sont limitées (un exemple de ressource limitée, c’est le temps ou le degré d’attention que vous pouvez consacrer à la lecture de ce livre) mais à long terme, par contre, les choses sont différentes. Nos standards de vie ont augmenté au même rythme que l’accroissement de la population mondiale depuis le début de l’histoire humaine dont nous avons des traces. Il n’y a pas de raisons économiques de penser que cette tendance en direction d’une meilleure vie ne puisse pas continuer indéfiniment.

Beaucoup de gens auront du mal à accepter cet argument économique. Des ressources décroissantes, une pollution en hausse, la famine, la misère, tout cela semble inévitable à moins de réduire la croissance démographique ou de réduire drastiquement la consommation des ressources naturelles. Thomas Malthus (1766-1834) a atteint cette conclusion il y a deux siècles dans son fameux ouvrage intitulé « Essai sur le principe de population » (1798, seconde édition remaniée en 1803). L’opinion publique est encore dominée par cette lugubre théorie.

La nouvelle théorie – qui est la clé de cet ouvrage – et qui s’accorde avec les données que nous possédons est la suivante : une plus grande consommation, engendrée par la croissance démographique et la croissance des revenus, augmente la rareté des biens et fait hausser les prix. Un prix plus élevé représente une opportunité qui conduit les inventeurs et les hommes d’affaires à chercher de nouvelles méthodes pour combler ces pénuries. Certains échouent à leurs dépens. Certains réussissent et le résultat, c’est que la situation de chacun est meilleure après qu’elle ne l’était avant que les pénuries ne surviennent. Cela signifie que nous avons « besoin » de problèmes. Ce qui ne veut évidemment pas dire que nous devions créer de nouveaux problèmes intentionnellement.

Le bénéfice le plus important que nous tirons de la taille et de la croissance de la population est l’accroissement du stock de connaissances utiles. Economiquement parlant, l’esprit humain importe autant, si pas davantage, que les mains et les bouches. Ce qui détermine principalement le progrès, c’est la disponibilité de travailleurs qualifiés. A long terme, les forces fondamentales influant sur l’état de l’humanité et du progrès sont, premièrement, le nombre de personnes qui consomment mais qui produisent des biens et de la connaissance et, deuxièmement, le niveau des richesses.

La richesse consiste en des biens tels que des maisons et des voitures. L’essence de la richesse, c’est la capacité de contrôler les forces de la nature. L’étendue de richesse dépend du niveau de technologie et de la capacité de créer de la connaissance nouvelle. Une société prospère peut trouver des remèdes aux maladies nouvelles plus rapidement qu’une société pauvre car elle possède un stock de connaissances et des personnes qualifiées, raison pour laquelle les membres d’une société prospère vivent plus longtemps, en meilleure santé et étant moins exposés aux morts accidentelles. Une caractéristique majeure des sociétés riches, c’est un ensemble assez perfectionné de règles législatives. La richesse à la fois crée de telles règles et dépend de ces dernières pour produire les conditions de liberté et de sécurité que requiert le progrès.

Le monde (en ce compris les Etats-Unis) n’a jamais été aussi prospère qu’aujourd’hui. Pourtant, depuis toujours, certains considèrent qu’il court à sa ruine. On retrouve, sur des tablettes assyriennes, écrites il y a quelques millénaires, l’inscription suivante :« Notre terre dégénère à cette époque ; la corruption et la décadence sont omni-présentes ; les enfants n’obéissent plus à leurs parents ; tout homme désire écrire un livre et la fin du monde est proche ».Pourtant, comme l’a écrit plaisamment Franklin Pierce Adams : « Rien n’est plus responsable du bon vieux temps qu’une mauvaise mémoire ».

Première Partie

Le futur prometteur des ressources naturelles

Chapitre I : La déconcertante théorie de la rareté des matières premières

Le biologiste Paul Ehrlich, l’auteur de « La Bombe P » (P signifiant « Population), alors le plus célèbre écologiste de l’époque, a écrit, dans les années 70, que nous entrions « dans l’âge de la rareté ». Selon lui, nos ressources naturelles s’épuisent, notre environnement devient de plus en plus pollué et la croissance de notre population menace notre civilisation et notre existence même.Qu’en penser ? La question centrale ici, c’est celle de la rareté. Si le stock d’une matière s’épuise, quel est le signe le plus sûr qui atteste de sa raréfaction ? Le fait que son prix va augmenter graduellement et continuellement. Ce n’est pas un signe infaillible car il peut arriver que le gouvernement hausse artificiellement le prix d’un bien pour réduire sa consommation. Quoi qu’il en soit, une règle généralement admise, c’est que la raréfaction d’une matière première entraîne un prix en augmentation. Mais le contraire n’est pas nécessairement vrai : le prix d’une matière première peut augmenter sans que cela signifie qu’elle se raréfie. Ainsi, un puissant cartel peut avec succès faire gonfler les prix durant un moment – comme le fit l’OPEP en 1973 avec le pétrole – alors même que le coût de production de cette matière première reste inchangé.Comment estimer l’évolution future des coûts et de la rareté ? Il y a deux méthodes, répond Simon :• la méthode de l’ingénieur : on prévoit l’évolution d’une matière première de la manière suivante :1. on estime la quantité physique connue de la ressource (par exemple du cuivre) sur terre qui est accessible par extraction ;2. on extrapole le taux d’utilisation future à partir du taux actuel ;3. on soustrait les estimations successives de 2 de l’inventaire physique de 1• la méthode de l’économiste (telle que l’entend Julian Simon) :1. on se demande, quand on estime les coûts, s’il y a une raison de penser que la période visée par la projection sera différente de la période qui a précédé (on remonte aussi loin en arrière que l’on dispose de données connues et fiables) ;2. s’il n’y a pas de raisons de rejeter la tendance passée comme étant représentative du futur, on se demande s’il y a une explication raisonnable de la tendance observée ;

216Julian L. Simon3. s’il n’y a pas de raison d’estimer que le futur sera différent du passé et si on dispose d’une explication solide de la tendance (ou même si l’on ne dispose pas d’explication solide mais que la tendance est écrasante), on projette la tendance dans le futur.Julian Simon se livre à une étude de l’évolution du prix des matières premières dans le temps. Il cite de nombreux chiffres et aligne de nombreux graphiques relatifs à des matières premières tels que l’étain, le mercure, le cuivre, etc. Pour mesurer le coût d’une matière première, il suffit de faire le ratio entre le prix de la matière considérée et celui d’un autre produit tel que, par exemple, le salaire. Au terme de ce calcul, il apparaît, de façon assez surprenante, que les matières premières coûtent beaucoup moins cher actuellement que le prix qu’elles valaient il y a un siècle, souvent jusqu’à un cinquième du prix initial.Cette tendance plongeante prolongée des prix des matières premières est incompréhensible pour celui qui raisonne avec la méthode de l’ingénieur. Ce dernier est comparable à quelqu’un qui observe une baignoire remplie d’eau et qui traçant un trait au niveau de l’eau, affirme que le niveau de l’eau est limité. Il observe de loin que des gens viennent continuellement puiser de l’eau. Pourtant, quand il revient, il constate que le niveau de l’eau a monté (autrement dit, le prix a baissé). Pourtant, personne n’a intérêt à rajouter de l’eau (personne ne va déverser du pétrole dans un puits de pétrole). Il a dû, pense-t-il, arriver un évènement étrange mais exceptionnel. Mais chaque fois qu’il y retourne, le niveau est encore plus haut qu’avant, et l’eau se vend à un prix toujours plus bas. Malgré tout, il continue à répéter que la quantité d’eau est obligatoirement limitée et ne peut continuer d’augmenter, voilà tout.Au contraire, une personne prudente, après plusieurs augmentations successives de l’eau, conclura que cette tendance risque de se répéter et qu’il serait plus raisonnable d’en chercher des explications plausibles ? N’y a-t-il pas des tuyaux d’arrivée d’eau ? Quelqu’un n’aurait-il pas inventé un procédé pour produire de l’eau ? Les gens consomment-ils moins d’eau qu’avant ? Ne verse-t-on pas de l’eau recyclée ? Quelle que soit l’explication véritable, il est plus logique de chercher la cause de ce prétendu miracle, plutôt que de s’accrocher à une théorie naïve de ressources fixes en soutenant que cela ne peut durer.Comment expliquer cette baisse du prix des matières premières ? Selon Julian Simon, lorsque ces dernières se raréfiaient, les prix ont monté, ce qui a poussé à inventer des substituts qui se sont vite révélés plus performants que la ressource en question dont le prix a, dès lors, chuté. Dans l’entretemps, l’optimalisation de la production et de la consommation desdites ressources a permis d’augmenter le stock dans des proportions appréciables. Production et consommation pétrolières se sont accrues mais le stock disponible a augmenté dans des proportions encore plus considérables. Ainsi qu’en attestent les chiffres officiels du ministère américain du commerce et en dépit de l’hallucinante voracité taxatoire de l’Etat, le prix du pétrole relativement aux salaires et à l’indice des prix à la consommation a chuté de manière spectaculaire de 1870 à nos jours81 : les quelques « pics » (1973, 1980, etc.) sont imputables à des causes politiques (OPEP) et n’affectent pas, à long terme, cette tendance à la baisse.En 1980, désireux de démontrer publiquement l’absurdité des thèses relatives à la raréfaction des ressources et à la hausse de leur prix, Julian Simon paria 10. 000 $ avec Paul Ehrlich – alors le prêcheur d’apocalypse le plus connu de la planète – et plusieurs professeurs de Princeton que la valeur d’un panier composé de 5 matières premières – dont le choix était laissé aux opposants – baisserait après une période de dix ans. Ehrlich et deux collègues écologistes acceptèrent en ricanant, déclarant que « l’attrait de l’argent facile était irrésistible ». Ils choisirent cinq métaux : le cuivre, le chrome, le nickel, l’étain et le tungstène. En septembre 1990, non seulement la somme des prix avait diminué mais également le prix de chaque métal pris individuellement. Les écologistes durent signer le chèque.Evidemment, il ne peut y avoir de mesure « vraie » ou « absolue » du coût ou du prix. Il y a plutôt différentes mesures du coût que nous donnent différentes sources d’information, utiles pour différents objectifs. Mais on peut, dit Simon, avancer avec certitude que le coût moyen de tous les biens de consommation pris ensemble – un index des prix à la consommation – a baissé au fil des ans dans les pays développésquand on le mesure en termes de ce qu’un ouvrier non qualifié peut acheter. Ceci est prouvé par l’augmentation à long terme de nos standards de vie.En résumé, quelle que soit la manière dont on le calcule, le coût des matières premières a chuté tout au long de l’histoire. Cette tendance historique est la meilleure base pour prédire la tendance des coûts futurs. Il est évidemment paradoxal que le coût et la rareté d’une ressource décroissent à mesure que cette ressource est utilisée. Simon va s’employer à résoudre cette énigme dans les deux chapitres qui suivent. Premièrement, en définissant les ressources en fonction des services qu’elles procurent plutôt que comme un stock de matériaux. Deuxièmement, en analysant le concept de finitude.Chapitre II : Pourquoi les prévisions techniques et économiques relatives aux ressources sont-elles si souvent erronées ?Les prévisions les plus médiatisées sur la rareté des ressources dans le futur, calculées par des scientifiques et des ingénieurs, s’opposent frontalement aux prévisions économiques sur les ressources exposées dans cet ouvrage. Si l’on regarde l’histoire des prévisions, on constate que ces prévisions d’ingénieurs sont généralement profondément erronées. Les prévisions des ingénieurs (les prévisions « techniques ») peuvent-elles se baser exclusivement sur des principes physiques ? Les prévisions économiques et techniques se contredisent-elles nécessairement ? La réponse à ces deux questions est négative.81 J.L. Simon, The Ultimate Resource II, Princeton University Press, 1996, pp.168-169

La diminution du coût des ressources naturelles- empiriquement constatée dans des études amplement référencées dans cet ouvrage -réfute l’idée qu’un rendement décroissant fait augmenter le coût et la rareté. Comment expliquer ce paradoxe qui heurte profondément l’intuition et notre sens commun ?Le « bon sens » est un mauvais guide en la matière. Pour comprendre ce phénomène curieux, il faut d’abord comprendre la méthode de calcul des ingénieurs. Quand ils procèdent à une estimation, ils estiment la quantité et la qualité des ressources se trouvant dans le sous-sol au moyen des méthodes d’extraction actuelles et également, pour les études plus sophistiquées, au moyen des méthodes d’extraction qui seront, selon leurs estimations, disponibles dans le futur(à des coûts variés).Toutes ces estimations des ingénieurs sont basées sur un présupposé : il « existe » sur terre une quantité d’un minerai donné et on est capable, au moins en principe, de répondre à la question « quelle est la quantité de ce minerai sur terre ? ».Les prévisions techniques sont affectées de plusieurs défauts. Lesquels ?Premièrement, la plupart de ces prévisions se contentent de diviser les « réserves connues » par le taux actuel de consommation pour estimer le nombre d’années de consommation restantes. Les tableaux de données présentés par Julian Simon montrent que les « réserves connues » sur une période de vingt ans ont presque toutes augmenté tout au long de la période en fonction de la demande croissante. Les réserves connues constituent un plancher de prévision extrêmement pessimiste. Il faut évidemment se garder, déclare Julian Simon, de confondre « l’abondance du sol » et la « disponibilité économique ». En effet, si l’on ne peut pas extraire matériellement, en l’état actuel de nos compétences techniques, une ressource qui existe pourtant, on peut évidemment se retrouver en situation de pénurie. Cette estimation de « disponibilité économique » de la ressource, beaucoup moins pessimiste que les réserves prouvées, correspond à l’estimation maximale de ressources extractibles. Or, ces ressources extractibles représentent à peine un centième de 1% (0,0001) du total des matières se trouvant dans la couche supérieure de la croûte terrestre jusqu’à un kilomètre de profondeur.82Deuxièmement, l’offre des minéraux est très élastique par rapport au prix. C’est-à-dire qu’une variation minime du prix du minerai provoque généralement une demande importante dans le stock potentiel qui est disponible au sens économique (c’est-à-dire dont l’extraction est rentable). La moindre variation peut faire monter la catégorie « réserve » de manière exponentielle. Or, un grand nombre de prévisions techniques se bornent à recenser le stock d’une ressource disponible aux prix courants avec la technologie actuelle. Pas étonnant, dès lors, que ces prévisions concluent à un épuisement rapide des « réserves ».82 A l’époque ou a été publié ce livre, on n’exploitait pas encore des gisements situés à 2 ou 3 kilomètres de profondeur comme c’est aujourd’hui le cas avec le gaz de schiste.

Troisièmement, contrairement à la méthode économique qui se base sur l’unique hypothèse que la tendance des coûts à long terme se maintiendra, les prévisions techniques doivent reposer sur un grand nombre de spéculations sur des choses futures difficilement voire carrément (au-delà d’un certain nombre d’années) impossibles à prévoir.Quatrièmement, l’inventaire technique du « contenu » de la terre est totalement incomplet pour une raison bien simple : des études détaillées coûtent très cher et l’idée de les mener n’a jamais paru rentable.Cinquièmement, la prévision dépend fortement de l’aptitude du pronostiqueur à imaginer des méthodes d’extraction qui seront mises au point dans le futur. Considérer, sur base d’une hypothèse « conservatrice », que la technologie n’évoluera pas, c’est un peu comme si on estimait la production actuelle du cuivre à partir des techniques d’extraction manuelle qui existaient au XVIIIème siècle.83Les prédictions alarmistes du Club de Rome déclinées dans « Halte à la croissance » (ou « rapport Meadows »), ce best-seller vendu à 4 millions d’exemplaires en 1972, ont été désavouées par l’industriel Aurelio Peccei, le fondateur même du Club, qui a affirmé que les conclusions de ce rapport n’étaient pas véridiques et qu’elles avaient été mises là pour égarer intentionnellement le public afin « d’éveiller » l’opinion publique sur ces questions préoccupantes. En d’autres mots, le Club de Rome a financé et diffusé des mensonges afin d’effrayer les gens. Les auteurs de ce rapport, Meadows en premier, se sont trompés en utilisant la notion de « réserve connue ». Ils estimaient par exemple que l’aluminium serait épuisé dans 49 ans au maximum alors qu’il est abondant aujourd’hui dans le sous-sol. En 1992 parut une suite, « Beyond the Limits » (Au-delà des limites), produite par le même groupe qui avait écrit « Halte à la croissance ». Ils reconnurent s’être trompés sur l’échéance temporelle mais maintinrent que leurs idées étaient correctes. Un peu comme si un météorologue affirmait que la tempête de neige qu’il avait annoncée pour le lendemain était non pas une prévision erronée mais une prévision correcte anticipée de quatre mois. Tout ceci, du reste, s’inscrit dans la grande tradition malthusienne puisque Malthus, dans la seconde édition de son livre, changea presque tout à l’exception des conclusions qui le rendirent célèbre.Ce sont des ingénieurs du MIT qui ont été mobilisés pour la rédaction de ce rapport Meadows. En réalité, la méthode des ingénieurs ne permet pas de faire des prévisions valables. Les réserves ne constituent qu’une fraction des ressources d’une matière donnée. Réserves et ressources font partie d’un système dynamique et ne peuvent être inventoriées comme des boîtes de tomates sur les étagères de l’épicier. Les découvertes, l’exploitation de nouvelles sources d’énergie, les progrès scientifiques, l’augmentation de l’efficience énergétique, les innovations technologiques, les

Or, ces deux dernières grandeurs ne sont pas « fixes » mais, par principe, « variables ». Ce sont ces dernières qui doivent être prises en compte quand on prend des décisions politiques.Pour le dire autrement, la réserve de matières premières n’est pas comme un stock présent en quantité finie (« fixe ») dans un entrepôt. Croire cela, c’est oublier que nous inventons constamment de nouvelles sources d’énergie et que nous réapprovisionnons constamment cet entrepôt. Le stock de ressources n’est pas comme une « mine » qui, à force d’être exploitée, finira par se tarir. On crée constamment de nouvelles « mines » (en recyclant, par exemple, un métal présent dans les déchets).Le lieu commun culpabilisateur selon lequel l’Américain moyen utilise 90 fois plus de X (où X correspond à telle ou telle ressource) que l’Asiatique ou l’Africain moyen est en réalité non pertinent. Pourquoi ? Parce que l’Américain moyen crée également beaucoup plus de ressources« naturelles » X que ne le fait son homologue africain ou asiatique, en moyenne dans la même proportion que ce qu’il en consomme. Parfois dans une proportion supérieure à ce qu’il consomme. On comprend dès lors pourquoi on utilise les guillemets dans l’adjectif « naturel » de la phrase précédente. Cela n’a pas de sens, en réalité, de parler de « ressources naturelles ».Chapitre III : Est-il vraiment possible que le stock des ressources naturelles soit illimité ? Bien sûr !Les ressources naturelles ne sont pas limitées. A première vue, cette affirmation semble ridicule. Chacun « sait » qu’elles le sont. Ce chapitre entend démontrer que l’offre des ressources naturelles n’est pas limitée (en aucun des sens économiques possibles), ce qui est une des raisons pour lesquelles leur coût peut continuer à diminuer indéfiniment. La notion de « limite » est non seulement impropre pour décrire les ressources naturelles mais franchement trompeuse et ce aussi bien au point de vue pratique que théorique. La « limite » est une notion mathématique. Même utilisée dans cette discipline très rigoureuse, cette notion est assez ambigüe et peut avoir deux sens différents qui sont parfois contradictoires. On dira d’une droite de trois centimètres qu’elle est « finie » au sens où elle est comprise entre deux extrémités, mais que le nombre de points présents sur ce segment de trois centimètres est illimité. Pourquoi ? Parce que les points n’ont pas, conceptuellement, de dimensions définies. On ne peut pas les compter. Ils sont en nombre infini. De même, on ne peut absolument pas affirmer que la quantité de cuivre qui sera disponible dans le futur est limitée, car il n’existe pas de méthode (même en principe) pour mesurer cette notion économique. En effet, on peut trouver du cuivre sous forme saline dans l’eau de mer, sur d’autres planètes. Par ailleurs, ce qui rend – même théoriquement – cette mesure impossible, c’est qu’il est possible de créer du cuivre (ou son équivalent économique) à partir d’autres matières. Il n’y a pas de frontières quant aux sources potentielles où s’en procurer. C’est un peu comme si l’on tentait, plaisante Simon, de déterminer le nombre de fèves dans un pot dont la taille est inconnue. Même Dieu ne pourrait le savoir.L’homme est désormais en mesure de créer de nouveaux matériaux, soit en synthétisant des composantes connues, soit en inventant carrément des matériaux qui n’existent pas dans la nature. Les chercheurs assemblent molécules et atomes et donnent naissance à des matériaux dotés de nouvelles propriétés qui peuvent rendre les mêmes services, voire des services plus nombreux et plus performants que les matériaux existants. Le plastique organique est plus résistant, flexible, léger que le verre ; le palladium peut remplacer la platine dans les pots catalytiques des voitures, etc.En conséquence, la quantité d’une ressource naturelle qui sera disponible – et surtout le nombre de services qui peuvent être effectivement rendus par cette ressource – ne pourra jamais être connue en principe. On ne peut compter les points dans le segment ni les fèves dans le pot à taille inconnue. Il n’y a pas de finitude des ressources de quelque manière qu’on puisse l’entendre.En résumé, une définition opérationnelle acceptable de la quantité d’une ressource naturelle ou des services qu’elle nous rend, est la seule définition utile pour prendre des décisions de principe. En effet, ce n’est pas aux ressources elles-mêmes que nous nous intéressons en tant qu’économistes ou consommateurs mais à la somme des services qu’elles peuvent rendre.Une quantité conceptuelle n’est pas finie ou infinie en elle-même. Elle devient finie ou infinie en fonction de la définition qu’on en donne. Elle sera finie si on choisit de la définir de façon qu’elle le soit, c’est-à-dire de façon suffisamment étroite pour pouvoir la compter, par exemple le montant d’argent présent dans mon portefeuille ou le nombre de chaussettes présentes dans le tiroir supérieur de ma garde-robe.Le terme « cornucopians » (éventuellement traduisible en français par le hideux néologisme « abondantiste ») a été créé par certains pour qualifier ceux qui estiment que la nature, telle une « corne d’abondance », déverserait sans limites ses ressources naturelles sur la terre. Julian Simon se défend d’appartenir à cette catégorie. Il ne considère pas, en effet, que la nature nous dispenserait des ressources de manière illimitée. A la base, la nature est plutôt inhospitalière à l’homme. Il suggère plutôt que les potentialités dans le monde sont suffisamment grandes pour que l’homme, dans l’état actuel de ses connaissances (sans même parler des probables progrès futurs qui seront peut-être considérables) est déjà en mesure, par son imagination et ses capacités d’entrepreneur, de manipuler et de combiner les éléments de telle manière qu’il puisse disposer de tous les matières premières qu’il désire. En résumé, la corne d’abondance, ce n’est pas l’environnement naturel, mais l’esprit et le cœur humain.

La « loi » des rendements décroissants

On invoque souvent la « loi des rendements décroissants ». Cette dernière établit que le coût d’exploitation augmente au fur et à mesure que la ressource devient moins accessible. Cette loi ne trouve pas à s’appliquer ici car elle présuppose que l’élément à exploiter est fixe et que la technologie reste inchangée. Or, on découvre de nouveaux filons et la technologie évolue, raisons pour lesquelles les coûts de production n’ont jamais cessé de diminuer.On me rétorquera, affirme Julian Simon, que la « loi » des rendements décroissants doit bien s’appliquer de temps à autre. En effet, dit-il, cette loi s’applique aux situations où l’un des éléments possède une quantité fixe- par exemple une mine déterminée de cuivre aux contours clairement délimités – et où la technologie n’est pas susceptible d’évoluer. Mais aucun de ces facteurs ne s’applique à l’extraction des minerais à long terme.Julian Simon se risque à formuler une généralisation : dans les affaires économiques, il y a toujours des rendements décroissants à petite échelle, mais des rendements croissants à large échelle. Par exemple, si je prélève du pétrole d’un puits particulier, le coût des barils futurs va progressivement augmenter. Par contre, si je prélève du pétrole de tous les puits, cela finira par faire globalement baisser le coût de l’énergie.Chapitre IV : La Grande ThéorieLes trois premiers chapitres ont permis d’exposer une conception assez époustouflante des ressources : plus nous les utilisons, plus nous nous enrichissons. Et il n’y a pas de limites à nos capacités d’améliorer notre sort (du moins au cours des prochains milliards d’années). Julian Simon a découvert que, loin d’empirer comme on le prétend souvent, notre situation s’améliorait (il va en faire la démonstration dans les chapitres qui suivent). Peut-on dessiner une théorie générale expliquant tous ces phénomènes ? Julian Simon le pense. Laquelle ?Concernant les ressources, la plus grande et la plus importante tendance- dont les autres tendances font partie – c’est que la Terre devient de plus en plus hospitalière pour les êtres humains. Nous avons une plus grande espérance de vie, une connaissance plus étendue de la nature, nous nous protégeons plus adéquatement des éléments, nous vivons avec plus de sécurité et de confort, etc.Comment expliquer cette tendance ? Julian Simon applique à l’exploitation des ressources naturelles par les humains le schéma évolutionniste que Friedrich Hayek a dégagé pour les ordres spontanés.84C’est un processus de sélection mais pas- le point est important – de nature biologique. 84 La théorie des ordres de Friedrich Hayek est synthétisée dans le tome I de la Tradition de la Liberté, pages 264 et suivantes.

Ce ne sont pas les individus économiquement les plus adaptés qui seraient sélectionnés. Ce n’est pas, comme on l’a parfois affirmé du « darwinisme social ». Il s’agit d’une sélection « culturelle » et non pas « naturelle ». Aucun être vivant n’est sacrifié. Il s’agit juste ici de la sélection de « règles ». Les règles de comportement adoptées par des groupes humains et qui se révèlent être les plus efficaces sont sélectionnées et finissent par se généraliser au fil des siècles. Ces règles sont de nature juridique mais précèdent la législation d’origine étatique. Elles se forgent anonymement à travers la pratique de millions de personnes à travers les siècles. Le processus est quasi-inconscient et cette évolution se poursuit constamment à moins d’être contrecarrée par des règles d’origine étatique qui, plutôt que de consacrer légalement ces pratiques qui fonctionnent, imposent des règles artificielles concoctées par quelques idéologues et théoriciens en chambre (ce qui peut conduire à la ruine et à la catastrophe comme le démontre l’issue de l’aventure communiste). Ce que pense Simon, c’est que cette théorie hayékienne convient également pour décrire les rapports que les hommes entretiennent avec les ressources. Au fil du temps, les règles qui permettent d’augmenter plutôt que de diminuer la quantité des ressources ont été sélectionnées. Partout et en tout lieu, les hommes vont de préférence adopter les comportements judicieux qui permettent de stocker les ressources en suffisance pour l’hiver, qui permettent de ne pas diminuer les ressources animales et végétales nécessaires à leur conservation, qui permettent de régénérer le bois nécessaire au chauffage, à la cuisine et à la construction, etc. Evidemment, il existe aussi des règles et des comportements destructeurs mais ces derniers, même s’ils sont adoptés un moment finissent par disparaître car ils mènent au suicide. Ce qui finit par s’imposer, ce sont les procédés ingénieux, les trouvailles, les habitudes qui conduisent à une gestion optimale des ressources et qui permettent non seulement de renouveler le stock mais de l’augmenter.L’évolution de notre espèce nous montre que les groupes humains choisissent spontanément des règles de comportement, ainsi que des règles pour exercer les gens à pratiquer ces comportements qui, quand on regarde les deux plateaux de la balance, tendent à montrer, en dépit d’erreurs, d’errements et de culs-de-sac, que les hommes sont plutôt des créateurs que des destructeurs. En résumé, l’humanité a évolué en créant des problèmes et en les résolvant.Comme on l’a dit, beaucoup de gens ont de ces phénomènes une lecture pessimiste voire catastrophiste. Une théorie à la mode consiste à utiliser, à mauvais escient, des concepts de la thermodynamique pour défendre l’idée que la situation ne peut aller que dans le sens d’une désorganisation croissante. Selon ces théoriciens, l’entropie est la loi suprême de la nature et gouverne tout ce que nous faisons. Ils citent la seconde loi de la thermodynamique qui énonce que dans un système clos (la signification de ces deux mots est cruciale), le désordre entre particules chargées d’énergie s’accroît avec le temps. Plus vite les particules se déplacent, plus l’énergie est utilisée dans les mouvements et les collisions et plus vite le mouvement va de l’ordre au désordre. Les prêcheurs de l’apocalypse extrapolent de cette simple idée la croyance que plus les humains consommeront d’énergie dans les prochaines décennies, plus rapidement notre espèce s’éteindra en raison d’une pénurie d’énergie. Dans un univers clos, l’entropie augmente nécessairement. Rien ne peut contrecarrer cette tendance vers un désordre croissant qui tournera au chaos. Ils insistent beaucoup sur le caractère « clos », fermé et isolé de notre système. Cette théorie sert de prétexte à toute une série de personnes dont l’agenda politique est de renforcer la planification, le contrôle et la centralisation de l’économie.En réalité, répond Julian Simon, le concept d’entropie est indéniablement valable à l’intérieur d’un container verrouillé placé dans un laboratoire. Il est aussi pertinent pour des entités plus grandes qu’on peut raisonnablement considérer comme des systèmes clos. Par contre, la Terre n’est pas un système clos car l’énergie (du soleil) et la matière (poussière cosmique, astéroïdes, débris d’autres planètes) « pleuvent » constamment sur la terre. Peut-être parviendra-t-on à prouver un jour que le système solaire est un système isolé. Mais, même si c’est le cas, il va encore perdurer quelques milliards d’années. Et les chances semblent excellentes que, durant cet intervalle, l’être humain parvienne à atteindre d’autres systèmes solaires où trouver des moyens pour convertir la matière des autres planètes en énergie dont nous avons besoin pour continuer à vivre. Des concepts stimulants de la physique tels que « l’entropie », « la relativité », « le principe d’incertitude d’Heisenberg », etc. sont souvent, sortis de leur contexte, utilisés à tort et à travers par n’importe qui pour tenter de prouver n’importe quoi. Or, dit Julian Simon, les plus grands physiciens sont beaucoup plus mesurés, réservés et prudents quand ils manipulent ces concepts. Ainsi un spécialiste aussi respecté que Stephen Hawking pense qu’il est encore difficile de trancher la question de savoir si, dans l’univers, l’entropie augmente ou diminue. Il estime, par ailleurs, que la quantité totale d’énergie dans l’univers est équivalente à zéro, car il existe une balance entre l’énergie positive et négative. Ces considérations cosmologiques devraient inciter certains à plus de modestie. Quoi qu’il en soit, la théorie appropriée pour le développement humain, c’est l’évolution et non pas l’entropie. Les chapitres qui suivent illustrent cette règle générale.Chapitre V : La famine en 1995 ?, ou en 2025 ?, ou en 1975 ?La tendance générale est à l’amélioration des stocks de nourriture pour quasiment tous les segments de la population mondiale. Il y a là un consensus écrasant de tous les scientifiques étudiant ces questions. Pourtant, le public qui lit la presse, écoute la radio, regarde la télévision, a acquis la conviction- forgée et propagée initialement par une poignée de déclinologues -que l’humanité se dirige vers une famine généraliséeen raison de l’épuisement des ressources agricoles. Même les écoliers « savent » que la situation empire. Il y a même des livres d’écoliers qui prétendent – dans la plus pure tradition malthusienne – que la population s’accroît de manière géométrique (2, 4, 8, 16, 32, etc.) alors que la production de nourriture progresse seulement de manière arithmétique (2, 4, 6, 8, 10, 12, etc.). La grande majorité des écologistes prédisait, dans les années 70, que le monde que l’on connaît aujourd’hui serait ruiné dans les années 2000 en raison, notamment, de pénuries alimentaires généralisées. Heureusement, aucun de ces terribles évènements ne s’est produit. Depuis que ces prédictions sinistres ont été faites, la plupart des gens sont toujours mieux nourris et vivent de plus en plus longtemps. L’évolution de la production alimentaire contredit frontalement ces prévisions effrayantes faites il y a 30 ans. La production alimentaire par tête dans le monde, loin de diminuer, a augmenté de 40% entre 1970 et 1990. Par ailleurs, le prix de ces matières agricoles a chuté drastiquement (parfois de 90%) entre 1800 et 1980, ce qui prouve que, à l’époque, Keynes avait tort lorsqu’il s’exprimait sur ce sujet. Comme tant d’autres grands économistes, il a été induit en erreur par la « loi des rendements décroissants » (inappropriée en l’occurrence). La tendance générale montre clairement une amélioration de l’approvisionnement en nourriture pour quasiment tous les segments de la population mondiale.La famine frappe encore parfois certaines populations dans le monde. A une époque telle que la nôtre, aucun facteur naturel ne peut expliquer que l’homme soit encore affecté par une telle calamité. Pourtant, cela se produit encore. Les famines modernes surviennent exclusivement dans une société où l’on supprime les exploitations fermières individuelles pour rendre l’Etat propriétaire de ces dernières et placer la production agricole sous le contrôle de bureaucrates. Pire : ces régimes qui, par leur dirigisme et leur incompétence, mènent leur peuple à la famine, s’ingénient même à compliquer voire à contrecarrer l’arrivée des secours internationaux. Ainsi, l’Ethiopie a sévèrement restreint l’accès au Nord du pays – ravagé par la guerre et la sécheresse – ce qui a conduit à la conséquence aussi absurde qu’absolument révoltante suivante : des centaines de milliers de tonnes de nourriture bloquée dans des entrepôts portuaires qui ne purent jamais être distribués à une population agonisante. Les semences agricoles ne purent, elles non plus, être distribuées, ce qui mena à une réédition de la famine l’année suivante.La famine n’est en rien une conséquence de la hausse démographique. Paradoxalement, une population plus grande réduit les probabilités d’apparition d’une famine. Une société avec population plus concentrée construit de meilleures routes et développe mieux ses moyens de transport, deux éléments majeurs pour lutter contre la famine.Julian Simon ne prétend évidemment pas qu’il y a lieu d’être satisfait de la production des ressources alimentaires ni que la faim n’est pas un problème mondial. Quantité de gens meurent de faim. Quantité d’autres aimeraient accéder à une alimentation plus riche (même si, pour nombre d’entre nous, un tel régime serait moins sain). Mais nous constatons que la tendance à long terme va dans le sens d’une diminution graduelle, décennie après décennie, du prix de la nourriture par rapport au prix du travail et même par rapport au panier de la ménagère. Pour éviter les famines, il importe de restaurer la liberté économique, c’est-à-dire la propriété privée pour les fermiers, et des marchés agricoles sans entraves, quotas, et restrictions.

Chapitre VI : Quelles sont les limites de la production alimentaire ?

En dépit des prévisions alarmistes, le prix de la nourriture a chuté depuis les dernières décennies, ce qui signifie que les stocks alimentaires mondiaux ont augmenté plus rapidement que la population humaine.Les techniques modernes (telles, par exemple, que celle de « PhytoFarm » dans l’Illinois) pourraient, si elles étaient mises en application, nourrir une population humaine 100 fois plus importante que la population actuelle, c’est-à-dire près de 500 milliards de personnes avec des fermes de 100 étages qui, au total, n’occuperaient que le centième de la surface agricole actuelle. Les techniques actuelles85 sont telles que la population mondiale pourrait techniquement être nourrie avec une seule ferme sans aucun étage mais qui occuperait le dixième de la surface du Texas ou alors par une ferme de cent étages qui occuperait la surface de la ville d’Austin et de sa périphérie. Julian Simon cite également de nombreux chiffres relatifs aux progrès de l’aquaculture.Au fil du temps, les fermiers ont concentré le gros de leur activité sur seulement quelques-unes des espèces (blé, maïs, riz et patates) de l’immense variété des espèces sauvages qui étaient mangées auparavant. Certains affirment que cela fragilise notre situation alimentaire dans l’hypothèse d’une maladie qui affecterait l’une de ces espèces. Julian Simon répond que la diversité d’aliments accessibles n’a jamais été aussi grande aujourd’hui dans les supermarchés et cela en raison des progrès considérables en matière de transport et de réfrigération. Si une ou deux de ces espèces cultivées en priorité disparaissaient subitement, cela n’aurait que peu d’effets sur notre situation alimentaire car ces graines sont mangées en priorité par nos animaux et pourraient aisément être réorientées vers nos assiettes dans l’attente d’une solution. L’idée que moins de variétés céréalières conduit à des stocks alimentaires plus fragiles est contredite par des données s’étalant sur plusieurs siècles: les faits montrent que la mortalité consécutive aux famines a baissé plutôt qu’augmenté.D’ailleurs, l’idée que nous allons subir une pénurie alimentaire à long terme en raison de l’accroissement de la population et, ainsi que l’affirmait Malthus, d’une réduction de la surface agricole disponible est actuellement discréditée scientifiquement. L’ingénierie génétique qui permet de produire incomparablement plus de nourriture par hectare ne sera pas nécessaire avant des décennies ou des siècles. C’est seulement lorsque la population mondiale se sera accrue substantiellement qu’il y aura suffisamment d’incitants pour adopter les systèmes de production céréalière actuellement utilisés dans les pays les plus avancés. Ce qui est certain, c’est que nos connaissances nous permettent désormais de faire vivre plusieurs fois le nombre actuel de la population mondiale avec moins de terres agricoles que celles actuellement utilisées. 85 Depuis la parution de la seconde édition de cet ouvrage (en 1996), ces techniques se sont encore considérablement améliorées et les rendements se sont encore accrus, rendant obsolètes ces chiffres déjà impressionnants. Confer, par exemple, les fermes japonaises dans des caves avec lumières artificielles.

Il faut donc reformuler la loi de Malthus de la manière suivante : que la population s’accroisse ou non à un rythme exponentiel, la subsistance s’accroît à un taux exponentiel encore plus rapide (en grande partie mais pas entièrement en raison de la croissance démographique).La principale raison pour laquelle l’humanité n’a pas produit plus de nourriture par le passé est qu’il y avait une demande insuffisante pour plus de nourriture. Quand la demande s’accroît, les fermiers travaillent plus durement pour produire des céréales, améliorer la terre, faire des recherches pour augmenter la productivité. Cela implique des coûts d’investissement durant un certain temps mais, comme nous l’avons vu au chapitre V, la nourriture tend à devenir meilleur marché décennie après décennie. C’est la raison pour laquelle la production et la consommation par tête ont augmenté. Une explosion démographique renverse-t-elle cette tendance ? Bien au contraire, la croissance démographique accroît la demande de nourriture qui, à court terme, nécessite plus de travail et d’investissement pour rencontrer la demande. Mais à long terme, la consommation additionnelle ne va pas rendre la nourriture plus chère ou plus rare. C’est le contraire qui est vrai : plus la demande est forte, plus la nourriture devient moins chère et moins rare. On le voit, le phénomène général exposé dans cet ouvrage s’applique à la nourriture.

Chapitre VII : La situation alimentaire mondiale : pénurie, surabondance et gouvernement

Les subventions à l’agriculture nuisent à l’agriculture. Ainsi, aux Etats-Unis, les subsides ne bénéficient pas réellement aux agriculteurs mais aux propriétaires de terres et aux banques. Les politiques agricoles bénéficient principalement aux… fonctionnaires du Département de l’agriculture. Cette institution compte un fonctionnaire par fermier aux Etats-Unis et ses frais de fonctionnement sont supérieurs au revenu net dégagé par la vente de produits agricoles dans ce pays. Par ailleurs, ces subsides rendent l’agriculture moins compétitive sur les marchés mondiaux.Nous revoilà dans une situation de surabondance alimentaire. Les agriculteurs- surtout aux Etats-Unis -réclament des subventions afin de réduire la production agricole. Au risque de déclencher à nouveau une crise alimentaire. Si cela se produit, la faute en sera non pas à la croissance démographique ni à la hausse des revenus ni aux limites matérielles mais aux bourdes commises par les institutions humaines.Il semble bien que certaines leçons ne puissent jamais être tirées. Pendant plus de 4000 ans, les gouvernements ont tenté d’accroître la quantité de nourriture à destination des pauvres en imposant une règlementation des prix avec pour résultat invariable de réduire la quantité de nourriture. Julian Simon analyse les différentes catastrophes humaines dans des pays tels que la Chine, l’Inde, l’ex-URSS et le Bangladesh. Depuis des centaines d’années, des « ingénieurs sociaux » s’emploient à

230Julian L. SimonCes trois pays sont, dans l’ordre, la Suisse, la Hollande, Hong Kong. Le quatrième pays correspond en réalité à la plupart des pays africains et latino-américains. Les trois premiers sont parmi les plus riches et économiquement les plus dynamiques de la planète. Les derniers sont les plus pauvres. Cela permet de comprendre en quoi le sol n’est pas – on plutôt n’est plus – un élément fondamental dans la création de richesses.La terre peut être créée à partir de rien comme le démontre l’histoire de la Hollande. Par drainage et endiguement. Ce pays prospère est un triomphe de la volonté humaine. Comme l’a dit quelqu’un : « ce n’est pas un sol, c’est la chair, le sang et la sueur des hommes ». Le Japon a tiré la leçon de la Hollande. Il a construit une île artificielle dans la baie de Tokyo avec les mêmes techniques que la Hollande. La Hollande fut créée avec la puissance musculaire. Mais cette création a permis parallèlement d’accroître considérablement les connaissances et le savoir-faire en ingénierie. Développer des villes dans des environnements montagneux comme en Suisse requiert beaucoup d’inventivité pour changer la nature des sols, pour transporter de l’eau, etc. On peut désormais fertiliser le désert lui-même. Dans l’ouvrage de Simon, une photo satellite montre un losange vert en plein milieu du désert du Sahel. C’est une terre privée aménagée et cultivée par des fermiers qui en sont les propriétaires.Des déclarations effrayantes laissent penser que le stock de terres arabes au niveau mondial est en train de décroître. C’est faux. Non seulement l’agriculture – on l’a vu dans le chapitre VI – requiert moins de surface pour un rendement identique, non seulement les nouvelles techniques augmentent les rendements, mais en outre, la surface des terres agricoles augmente sur la terre. C’est ce qui ressort de nombreuses enquêtes, notamment celles de Joginder Kumar. Entre 1961 et 1989, la totalité des terres « arables » dans le monde est passée de 10,41% à 11,03%. Pour la même période, le pourcentage des terres « agricoles » (c’est-à-dire arables et pastorales) est passé de 33,13 à 35,71%.Quant au problème de la « durabilité » des terres, c’est un épouvantail qui ne repose sur un rien. On prétend que les terres s’épuisent. En réalité, utilisées judicieusement, les terres peuvent être utilisées indéfiniment, même de manière intensive. En Illinois, le maïs est cultivé sans interruption depuis 1876 sans aucun fertilisant, mais les fermiers pratiquent la rotation avec d’autres céréales, ce qui permet d’accroître naturellement la fertilité du sol. Les cultures qui utilisent de l’engrais commercial donnent un rendement équivalent. Les cultures qui utilisent la rotation ET du fertilisant commercial ont, quant à elles, le plus haut rendement.Julian Simon ne prétend pas qu’il faut cesser de s’occuper avec soin des surfaces agricoles au niveau mondial et régional. De la même façon qu’il faut constamment entretenir sa pelouse pour l’empêcher de dégénérer, les fermiers doivent constamment protéger et traiter leurs terres de manière à augmenter et à améliorer leurs productions agricoles. Il dit juste qu’il n’y a pas lieu de paniquer comme nous sommes enclins à le faire lorsqu’on entend certaines anecdotes alarmistes systématiquement démenties par une analyse approfondie du phénomène et au moyen de données précises.

231L’homme, notre ultime ressourceChapitre IX : Deux épouvantails : l’extension urbaine et l’érosion du solLa théorie de l’étalement urbain est une vaste imposture intellectuelle. Depuis 1970, beaucoup de personnes bien intentionnées ont effrayé la population en prétendant que la croissance démographique allait conduire à l’étalement urbain. En réalité, cette crainte de « l’étalement urbain » est sans fondement.La « crise » entière est une vaste imposture. Ce ne fut pas une erreur regrettable mais compréhensible qui aurait résulté de la dramatisation d’un problème réel mais un non-problème créé de toute pièce par le ministère de l’Agriculture et quelques membres du Congrès. Cette crise a été inventée au profit des environnementalistes et des propriétaires de biens situés sur des terrains susceptibles d’être lotis et dont la vue bucolique et le cadre de vie privilégié risquaient d’être affectés. Julian Simon retrace la généalogie de cette imposture. Dix-huit programmes furent mis en œuvre aux Etats-Unis sur le présupposé que les Etats-Unis perdaient des terres agricoles à un rythme sans précédent et que cette surface potentielle était nécessaire pour faire face à des famines futures. Ces deux assertions ont été totalement démenties scientifiquement par le département américain de l’agriculture. Ce qui est bizarre, c’est que, en 1974, bien avant que n’éclate cette affaire, ce département avait déclaré que nous ne courions pas le danger de perdre des terres agricoles. Dans les années 80, une enquête du NALS (National Agricultural Lands Study) affirma que, de 1960 à 1970, l’urbanisation était passée d’une progression de 1 million à 3 millions de mètres carrés par an. Au terme d’une longue enquête, il fut démontré que cette étude était fausse car remplie d’erreurs de calcul et généralisant une situation locale à l’ensemble du territoire américain. Mais la presse s’était saisie de cette affaire et avait créé une psychose collective. Il est assez remarquable de noter que la presse, une fois que le Congrès reconnut que cette étude était erronée, ne fit jamais amende honorable et ne publia pas – ou presque pas – de démenti. Cette théorie fantaisiste continue à circuler, se réverbère en divers endroits et réapparaît de temps à l’autre.La théorie de l’érosion du sol est un phénomène connexe et comparable au premier. La menace d’un lessivage des sols agricoles est une fraude intellectuelle similaire à la fraude de l’étalement urbain. Cette théorie fut, elle aussi, propagée dans les années 80. Là aussi, quand le Département américain de l’agriculture a, sur base de données nouvelles, démenti cette théorie, la presse, les télévisions qui s’étaient déchaînées décidèrent de ne pas publiciser les démentis et cessèrent progressivement de parler d’érosion du sol.

232Julian L. SimonChapitre X : Eau, bois, marécages et quoi d’autre après ?La peur d’une pénurie de terres arables est en train de mourir lentement et naturellement mais on s’inquiète désormais d’une pénurie d’eau. Des mesures « conservatoires » assez grotesques, telles que ne plus servir d’eau dans les restaurants ou de ne plus tirer systématiquement la chasse d’eau dans les toilettes, ont été mis en œuvre. La majeure partie de l’eau disponible est utilisée pour les besoins de l’agriculture. La raison pour laquelle il y a parfois des pénuries ou du rationnement tient au fait que le prix ne correspond pas au prix du marché mais est fixé à un prix subsidié dans la plupart des zones agricoles. Sur ce sujet, il existe pourtant un consensus unanime des économistes spécialisés : dans les pays riches, la seule chose indispensable pour assurer une distribution adéquate pour les agriculteurs et pour les particuliers, c’est une structure législative rationnelle pour l’eau et un prix déterminé par le marché.86 Encore une fois, ce n’est pas la croissance de la population qu’il faut accuser mais les mauvaises lois et les interventions bureaucratiques. Une libéralisation du marché de l’eau éliminerait tout problème de cet ordre à tout jamais.Une diminution du coût de la désalinisation et du transport, en bonne partie grâce à la diminution du coût de l’énergie à long terme, rendra la distribution plus aisée. Dans les pays pauvres, le problème des pénuries d’eau sont – comme beaucoup d’autres problèmes – un problème de manque de richesses pour créer des systèmes qui fournissent l’eau en quantité suffisante. Quand ces pays deviennent riches, l’approvisionnement en eau cesse d’être un problème et les problèmes en la matière deviennent comparables à ceux des pays riches aujourd’hui.Plus tôt dans ce siècle, les Américains se sont longtemps inquiétés du risque d’une pénurie en bois parce que les forêts étaient abattues pour faire de la charpente. En 1905, le président américain Theodore Roosevelt (1858-1909) déclara : « une famine de bois est inévitable ». Cette crainte, qui perdura longtemps, était infondée. L’offre de bois est aujourd’hui plus abondante qu’elle ne l’était à l’époque. Le bois est un produit agricole. Il est plus à sa place dans un chapitre consacré à l’eau et la terre que dans un chapitre consacré à l’énergie, même s’il a servi de combustible dans la plupart des régions du monde par le passé. Les données à propos de la reforestation aux Etats-Unis prouvent que seulement 14% en est opérée par le gouvernement et le reste par le secteur privé. Ceci atteste encore une fois du rôle primordial joué par le secteur privé dans la création de richesse et l’embellissement du cadre de vie. 87% du papier consommé en Amérique est produit par une partie (assez minime)87 de la forêt américaine qui est constamment reboisée : se lamenter sur la coupe des arbres dans les forêts d’exploitation est un peu comme se lamenter sur la coupe du maïs chaque année dans les champs de maïs.86 Pour plus d’informations, confer cet excellent ouvrage : F. Segerfeldt, Water for Sale. How business and the market can resolve the world’s water crisis, Cato Institute, 200587 La demande mondiale en papier peut être satisfaite de manière permanente par une production de bois qui représente 5% de la couverture forestière actuelle Cette zone réduit la pression sur la forêt naturelle qui représente encore 95% de la zone boisée du monde.

233L’homme, notre ultime ressourcePar ailleurs, comme c’est le cas des autres matières premières, le prix du bois n’a cessé de diminuer (preuve supplémentaire du fait qu’il ne se raréfie pas). La situation est la même en Europe. La surface forestière totale est même en croissance en Europe depuis 1950.88On s’inquiète aussi pour les marécages. On a voulu interdire l’urbanisation de certaines zones humides sous prétexte que ces dernières pourraient être reconverties en surface agricole en cas de pénurie de terres (pour y cultiver du soja). On a vu que cette crainte est infondée. Plutôt que de collectiviser ces terres, il est plus pertinent de les laisser à leurs propriétaires car si cette pénurie de terres se produisait (ce qui est hautement improbable), le prix du soja grimperait subitement et il n’y a aucune raison de penser que les propriétaires ne se lanceraient pas dans cette exploitation subitement très rentable (ou revendraient ces terres au prix fort aux agriculteurs intéressés).Chapitre XI : Quand manquerons-nous de pétrole ? Jamais !L’énergie est la ressource maîtresse car elle permet de convertir un matériau en un autre. Alors que les scientifiques progressent considérablement dans les techniques de transformation de la matière, l’importance de l’énergie va augmenter considérablement. Une énergie bon marché serait une bénédiction. Cela permettrait de dessaler l’eau de mer à un prix abordable, de la transporter vers des zones arides, de transformer des zones désertiques en terres cultivables, d’extraire les matières premières dans le fond de l’océan, etc.Julian Simon ramasse son point de vue à propos de l’énergie en douze affirmations:1. L’énergie est la plus importante des ressources car :a. la création des autres ressources naturelles requiert de l’énergieb. avec assez d’énergie, toutes les ressources peuvent être créées.2. La méthode la plus fiable pour prévoir les coûts futurs et la rareté de l’énergie est d’extrapoler à partir des tendances historiques des coûts énergétiques.3. L’histoire économique de l’énergie montre que, en dépit des craintes de pénurie, l’énergie est devenue progressivement moins rare, comme en atteste la constante diminution des coûts.4. Les causes de l’abondance énergétique tiennent au développement des procédés d’extraction, àla découverte de nouveaux gisements et de nouveaux types d’énergie.5. Ces nouveaux développements n’ont pas été fortuits mais furent causés par une demande croissante résultant à son tour d’une augmentation démographique.88 Le patrimoine forestier mondial est resté extraordinairement stable pendant la seconde moitié du XXème siècle. La superficie forestière totale est passée de 30,04% des terres immergées en 1950 à 30,89% en 1994, soit une augmentation de 0,85% sur 44 ans (chiffres FAO).

234Julian L. Simon6. A très long terme, il n’y a aucune « limite » dans notre monde qui conduirait à ce que notre énergie devienne plus rare et coûteuse. Théoriquement, le coût de l’énergie peut augmenter ou diminuer à long terme mais les tendances indiquent une diminution.7. Les prévisions basées sur des analyses techniques sont moins convaincantes que les extrapolations basées sur les tendances historiques des coûts. En outre, ces prévisions techniques varient considérablement entre elles.8. Un moyen sûr de se tromper dans les prédictions est de se baser sur les « réserves connues » de pétrole, de charbon et autres énergies fossiles.9. Une prévision technique appropriée devrait se baser sur des estimations- via des méthodes d’ingénierie – des montants d’énergie additionnels qui seront produis à différents niveaux de prix et sur des prévisions de nouvelle découvertes et d’avancées technologiques qui découleront de ces différents niveaux de prix.10. Certains techniciens prévisionnistes pensent que même des prix beaucoup plus élevés entraîneront seulement une faible augmentation des réserves énergétiques. D’autres estiment qu’un prix légèrement supérieur entraînera très rapidement la constitution de réserves abondantes.11. Les causes de divergences entre les techniciens prévisionnistes tiennent à des différences entre données scientifiques citées, à des différences d’évaluation des forces politiques, d’idéologies, de croyances quant au caractère limité ou illimité des ressources, d’imaginations scientifiques, etc.12. Les divergences entre techniciens prévisionnistes rendent les extrapolations sur la diminution historique des coûts encore plus convaincantes.L’antique peur des pénuries futuresLa peur d’une pénurie pétrolière rappelle étrangement la peur d’une pénurie charbonnière en Angleterre au XIXème siècle. En 1865, Stanley Jevons, un des plus grands scientifiques anglais du XIXème siècle, publia un ouvrage dans lequel il s’attachait à démontrer que l’industrie anglaise allait s’arrêter en raison d’un épuisement du charbon en Angleterre. Que se produisit-il ? La nécessité de s’alimenter en énergie et le fait que cette nécessité promettait un très haut profit à celui qui résoudrait ce problème poussa, en Angleterre et dans le monde, un grand nombre de gens à rechercher de nouveaux gisements de charbon, à inventer de nouvelles techniques pour l’extraire, à développer des moyens moins onéreux pour le transporter. Il conduisit aussi à trouver un substitut auquel personne n’avait accordé d’attention jusqu’alors, un liquide noir, malodorant et visqueux : le pétrole. La prédiction de Jevons – qui n’est pas sans rappeler les prédictions actuelles sur la fin du pétrole – s’avéra fausse. Non seulement les hommes trouvèrent un substitut mais les mines de charbon ne furent jamais épuisées. On estime que l’Amérique dispose encore de suffisamment de charbon pour satisfaire sa consommation actuelle pendant plusieurs centaines voire milliers d’années.

235L’homme, notre ultime ressourceL’analyse développée ici ressemble à l’analyse sur les ressources naturelles développée au chapitre III. Néanmoins, il y a deux grandes différences. Premièrement, l’énergie ne peut pas être aisément recyclée. Deuxièmement, nos stocks d’énergie ne sont pas limités par la terre. Le soleil est la source ultime de toutes nos énergies à l’exception de l’énergie nucléaire. Dès lors, quoique nous ne puissions pas recycler l’énergie comme nous recyclons les minéraux, nos réserves d’énergie ne sont limitées en aucun sens (pas seulement au sens opérationnel). En outre, l’humanité a brûlé du bois durant des milliers d’années avant d’arriver au charbon. Elle a brûlé du charbon pendant trois cents ans avant de passer au pétrole. Elle a brûlé du pétrole pendant 70 ans avant de découvrir la fission nucléaire. Est-il irréaliste ou utopique de penser que dans les 7 milliards d’années qui viennent (avant l’extinction du soleil), voire 700 ou 70 années, l’humanité trouvera une source d’énergie meilleur marché et plus propre que la fission nucléaire ?Quoi qu’il soit, les ressources pétrolières sont, en un certain sens, illimitées. Pourquoi ? A supposer même – hypothèse hautement improbable – que tous les puits de pétrole potentiels soient identifiés et qu’on puise identifier tout ce qu’on peut en tirer avec les technologies actuelles et les technologies futures, on pourrait alors se pencher sur le potentiel énergétique gigantesque du gaz de schiste et des sables bitumineux. On peut également s’interroger sur la capacité du charbon à être reconverti en pétrole et le potentiel gigantesque que cela représente. Ensuite, il faut également songer au pétrole que l’on peut produire non à partir de fossiles mais de maïs, d’huile de palme, d’huile de soja, etc. Il n’y a pas de limites à ces stocks si ce n’est la durée du soleil (comme on l’a vu au chapitre VI, l’eau et la terre ne sont pas limitées).Quand on discute du futur énergétique, on retombe immanquablement sur l’épouvantail de la « loi des rendements décroissants ». Pour les environnementalistes, l’idée la plus répandue, c’est que chaque baril de pétrole supplémentaire est plus difficile et donc plus cher à extraire. Cette idée est totalement fausse, répond Julian Simon. Si l’on se documente même superficiellement, on constate directement que prélever du pétrole aujourd’hui coûte moins cher que prélever du pétrole il y a cinquante ans. Ceci a été expliqué au chapitre III.Le fallacieux concept des « réserves connues »Les meilleures estimations sont les extrapolations effectuées à partir des tendances passées. Néanmoins, les géologues et les ingénieurs préfèrent baser, on l’a vu, leurs estimations sur les réserves. Une méthode absurde, mais très fréquemment utilisée par ces techniciens et jouissant d’une crédibilité auprès du monde politique consiste à se baser sur les réserves connues. Par « réserves connues » de pétrole, on entend la quantité totale de pétrole dans les aires qui ont été prospectées et dont on est parfaitement sûr qu’elle existe.Le problème, c’est que les « réserves connues », c’est un peu comme la nourriture que l’on stocke dans le garde-manger à son domicile. On en prend suffisamment

236Julian L. Simonpour faire face à un évènement inattendu (un invité, une maladie, etc.) mais pas trop pour ne pas devoir déplacer des quantités trop lourdes et trop coûteuses. La totalité de la nourriture dans notre garde-manger ne nous dit pas grand-chose, voire rien, sur la quantité de nourriture disponible dans les magasins. Similairement, le pétrole « dans le garde-manger » ne nous dit rien sur la quantité de pétrole qui peut être produite à long terme à des coûts d’extraction variés. Ceci explique pourquoi la quantité de réserves connues se situe, comme par miracle ou par coïncidence, juste à un niveau un peu au-delà de la demande. En 1970, un vieil homme expliquait à Julian Simon qu’il entendait que nous étions sur le point d’épuiser nos réserves pétrolières depuis qu’il était petit garçon.Quid a propos du très long terme ? L’augmentation de l’efficience énergétique(c’est-à-dire la quantité de services qui peuvent être fournis par quantité fixe d’énergie) est un phénomène constaté depuis des siècles. De telles augmentations ont des effets considérables. Non seulement, cette amélioration de la productivité réduit l’utilisation de la ressource dans le présent mais elle accroît considérablement le nombre de services futurs que pourra fournir le stock entier des ressources inutilisées.Quand les gens affirment que les ressources minérales sont « finies », ils se réfèrent invariablement à la terre comme à un système clos, le « vaisseau terre »,dans lequel nous serions apparemment condamnés à rester confinés. Cela contredit le fait que, quoi qu’on en pense, notre principale source d’énergie sur terre est le soleil. En effet, le soleil est la source primordiale d’énergie emprisonnée depuis des millions d’années dans le charbon et le pétrole que nous utilisons. Le soleil est aussi la source d’énergie de la nourriture que nous mangeons, des arbres que nous utilisons, etc.L’énergie diffère, on l’a vu, des autres ressources en ce qu’elle est consommée et ne peut être recyclée. On pense alors qu’elle s’épuisera inéluctablement. Les tendances historiques contredisent entièrement la théorie malthusienne – qui a pour elle les apparences du bon sens – selon laquelle une augmentation de la consommation conduit à une augmentation de la rareté. En termes économiques, cela signifie que l’énergie devient plus disponible plutôt que moins rare. Cela signifie que le taux d’augmentation de nos stocks de ressource et l’augmentation de l’efficience énergétique ou une combinaison de ces deux forces ont supplanté l’épuisement de la ressource.Le prix de l’énergie et des autres ressources naturelles diminue en raison des avancées technologiques. Si l’on estime la première machine à vapeur comme opérant à 1% d’efficience, on peut considérer que nos machines actuelles sont 30 fois plus efficientes, c’est-à-dire qu’elles utilisent trente fois moins d’énergie pour produire le même résultat. L’invention du four à micro-ondes à diminué de dix fois la quantité d’énergie nécessaire pour cuire un repas. Ce progrès continuera sans doute pendant une longue période, peut-être même indéfiniment. Par ailleurs, nous accroissons les quantités exploitables d’énergie dans le sol. Nous creusons

237L’homme, notre ultime ressourceplus profondément et nous pompons plus rapidement. En outre, nous « inventons » de nouvelles sources d’énergie. On produit désormais des biocarburants. Il est possible de produire des céréales avec de l’eau salée, ce qui laisse envisager une agriculture dans les milieux désertiques comme en Arabie Saoudite. Les centrales à fission nucléaire, génération après génération, produisent une énergie à des coûts constants ou en diminution. Sans parler d’une éventuelle maîtrise de la fusion nucléaire dans un futur lointain. Chapitre XII : Les problèmes énergétiques d’aujourd’huiLa fameuse phrase de Keynes « A long terme, nous sommes tous morts » fut particulièrement stupide. On a vu que les conceptions malthusiennes de Keynes l’ont empêché de comprendre la question du futur des ressources naturelles.L’énergie est un domaine sur lequel il est très difficile de dégager des consensus. Avant d’examiner les controverses, Julian Simon essaye néanmoins de dégager tous les faits sur lesquels il y a un consensus : le fait que toutes les ressources pétrolières n’ont pas été explorées, que les quantités exploitables de charbon sont très vastes, que le charbon est coûteux à transporter, qu’il est polluant, que le stock physique de combustible exploitable par l’industrie nucléaire est inépuisable à l’échelle humaine, etc. Les divergences, elles, gravitent autour de plusieurs questions : quelle quantité de pétrole reste-t-il à exploiter, quelle quantité de gaz reste-t-il à exploiter, quelles énergies alternatives sont rentables (énergie éolienne, marémotrice, géothermique, solaire, etc.) et quels dangers court-on réellement avec l’industrie nucléaire.La crise énergétique des années 70 est la preuve que, comme c’est souvent le cas, le gouvernement est le problème plutôt que la solution. C’est une crise créée suite à une décision politique (le cartel des pays de l’OPEP) et non par la quantité des ressources. Quoi qu’il en soit, le prix finira par baisser à long terme. Les gouvernements occidentaux ont encore aggravé la situation en régulant le marché de l’énergie.Ainsi qu’en attestent de manière répétée les expériences du passé, la planification gouvernementale et le contrôle des marchés de l’énergie et des matières premières conduisent inévitablement à une hausse des prix, créent des scandales et réduisent plutôt qu’ils n’augmentent le stock des ressources. Comme cela a été dit auparavant, les données empiriques démontrent qu’au fil du temps, les ressources deviennent non pas plus rares mais moins rares. Le chapitre III a permis d’expliquer théoriquement ce phénomène qui défie frontalement notre intuition. Le contrôle gouvernemental des ressources est basé sur des idées fausses concernant la loi des retours décroissants et l’inévitable rareté. L’obligation faite par le gouvernement de rationner l’énergie en prévision du futur a pour seul effet de ralentir voire d’enrayer le progrès en direction d’une énergie moins chère et plus abondante.

238Julian L. SimonChapitre XIII : La puissance nucléaireLa puissance nucléaire est fondamentale car elle établit un plafond à long terme pour les coûts énergétiques. Quel que soit le coût des autres sources d’énergie, il nous est toujours loisible de nous tourner vers le nucléaire pour combler virtuellement tous nos besoins énergétiques pour un temps extrêmement long. Les usines nucléaires peuvent générer de l’électricité à des coûts qui sont du même ordre voire inférieurs à ceux des autres industries de combustibles fossiles. La fission est la source de la puissance nucléaire actuelle mais, à long terme, la fusion pourrait bien offrir une solution encore plus avantageuse quoique les physiciens ne peuvent pas encore prédire quand – et même si – cette solution sera réalisable. Si c’est le cas, cette source d’énergie pourrait combler une demande énergétique cent fois supérieure à la nôtre pendant environ un milliard d’années.Il ne faut évidemment pas minimiser les dangers de la puissance nucléaire. Les accidents de Three Mile Island en 1979 et de Tchernobyl en 1986 nous le rappellent.89 Mais la sécurité a considérablement augmenté avec le temps. L’aversion au risque est une attitude normale et raisonnable. Cette aversion est ce qui conduit une personne à conserver un dollar en main plutôt que de le parier afin de doubler la mise quand bien même la chance de gagner est supérieure à 50%. Mais, en considérant la somme des avantages procurés par cette énergie, l’aversion au risque doit être énorme pour s’opposer à la puissance nucléaire. Il existe quantité d’autres risques sociaux que nous acceptons dans notre vie quotidienne pour mener le type de vie que nous menons.Quant aux déchets nucléaires, ils sont, comparativement aux déchets produits par l’industrie des combustibles fossiles, 3,5 millions de fois moins volumineux. Il n’est pas nécessaire, ainsi qu’on l’affirme souvent, de réfléchir à des lieux où ces derniers seront protégés durant 10.000 ans. En réalité, il est hautement probable qu’une solution soit trouvée dans les prochains siècles voire les prochaines décenniespour les abriter efficacement, en réduire la taille par un facteur de 10.000, les traiter voire les recycler et en faire une utilisation qui leur confère une haute valeur.L’énergie résultant de la fission nucléaire est au minimum aussi bon marché que les autres sources d’énergie. Elle est disponible dans des quantités quasiment inépuisables et à des prix constants ou déclinants. L’opposition au nucléaire est principalement idéologique et politique. Elle n’est pas motivée par la volonté d’accroître la disponibilité de l’énergie au bénéfice du consommateur mais bien par celle de réduire l’utilisation de l’énergie pour des raisons de protection de l’environnement et de croyances quant à la moralité d’une vie simple.89 Rappelons que cet ouvrage a été écrit avant l’accident survenu à Fukushima.

239L’homme, notre ultime ressourceChapitre XIV : Une planète agonisante ? Le catastrophisme médiatiqueLes gens pensent que les problèmes environnementaux empirent. Ces croyances populaires prennent naissance dans les articles de presse et dans les déclarations télévisées. Elles sont aussi propagées par plusieurs autorités religieuses. Julian Simon cite plusieurs extraits de discours de papes et d’évêques déplorant le « pillage » des ressources naturelles et la destruction de l’environnement. Les autorités de la religion judaïque accréditent des conceptions du même genre. Les livres grammaticaux d’écoliers sont remplis d’assertions sur l’humanité destructrice et sur les noires perspectives qui nous attendent. Certains de ces ouvrages, tirés parfois à plusieurs millions d’exemplaires, sont remplis d’informations erronées et manipulatrices, principalement sur les dangers prétendus de la hausse démographique.Aux Etats-Unis, des enquêtes démontrent que la majorité des Américains (parfois jusqu’à 80%) pensent que la situation environnementale s’est détériorée depuis vingt ans. Un très grand nombre s’inquiète de la pollution. Ils s’attendent à ce que la situation empire. Une enquête menée dans une haute école démontre que les seules personnes à ne pas partager la conviction que l’environnement sera bientôt entièrement détruit étaient… les élèves les plus faiblement éduqués. Cela dit, ces enquêtes contrastent avec d’autres enquêtes qui montrent que, dans absolument tous les endroits de l’Amérique, les gens, quand ils sont amenés à s’exprimer sur les zones environnementales qu’ils connaissent le mieux – c’est-à-dire celles situées dans leur voisinage – considèrent que celles-ci sont dans une bien meilleure situation que les zones situées dans le reste du pays. Chapitre XV : La curieuse théorie de la pollutionL’opinion publique estime, on vient de le voir, que la pollution progresse. Julian Simon estime qu’il est important de distinguer les vraies causes de pollution des craintes sans fondement. Ces dernières années, les prétendues causes de pollution qui ont tant alarmé le public (dioxine, pluies acides, DTT, etc.) n’étaient, à quelques exceptions près, que de fausses alarmes.Les pires pollutions du passé furent celles engendrées par des microorganismes qui se propageaient par divers canaux (l’eau contaminée, les germes aériens, les insectes, les excréments contaminés flottant dans les rivières, etc.). Elles existent encore dans de nombreux pays et existaient encore, pour certaines d’entre elles, en Amérique dans la première moitié du siècle. La seconde catégorie des pollutions du passé (et du présent), ce sont les particules de poussière (et autres émissions de fumée) provenant de la combustion de carburants fossiles. A côté de cela, nous avons toutes les menaces imaginaires ou insignifiantes contre lesquelles nous sommes continuellement mis en garde. Pour constater à quel point, notre société a évolué dans le sens d’une sûreté maximale, il suffit de lire l’emballage d’un paquet de sel mentionnant l’indication « Attention ! Peut causer de l’irritation ».

239L’homme, notre ultime ressourceChapitre XIV : Une planète agonisante ? Le catastrophisme médiatiqueLes gens pensent que les problèmes environnementaux empirent. Ces croyances populaires prennent naissance dans les articles de presse et dans les déclarations télévisées. Elles sont aussi propagées par plusieurs autorités religieuses. Julian Simon cite plusieurs extraits de discours de papes et d’évêques déplorant le « pillage » des ressources naturelles et la destruction de l’environnement. Les autorités de la religion judaïque accréditent des conceptions du même genre. Les livres grammaticaux d’écoliers sont remplis d’assertions sur l’humanité destructrice et sur les noires perspectives qui nous attendent. Certains de ces ouvrages, tirés parfois à plusieurs millions d’exemplaires, sont remplis d’informations erronées et manipulatrices, principalement sur les dangers prétendus de la hausse démographique.Aux Etats-Unis, des enquêtes démontrent que la majorité des Américains (parfois jusqu’à 80%) pensent que la situation environnementale s’est détériorée depuis vingt ans. Un très grand nombre s’inquiète de la pollution. Ils s’attendent à ce que la situation empire. Une enquête menée dans une haute école démontre que les seules personnes à ne pas partager la conviction que l’environnement sera bientôt entièrement détruit étaient… les élèves les plus faiblement éduqués. Cela dit, ces enquêtes contrastent avec d’autres enquêtes qui montrent que, dans absolument tous les endroits de l’Amérique, les gens, quand ils sont amenés à s’exprimer sur les zones environnementales qu’ils connaissent le mieux – c’est-à-dire celles situées dans leur voisinage – considèrent que celles-ci sont dans une bien meilleure situation que les zones situées dans le reste du pays. Chapitre XV : La curieuse théorie de la pollutionL’opinion publique estime, on vient de le voir, que la pollution progresse. Julian Simon estime qu’il est important de distinguer les vraies causes de pollution des craintes sans fondement. Ces dernières années, les prétendues causes de pollution qui ont tant alarmé le public (dioxine, pluies acides, DTT, etc.) n’étaient, à quelques exceptions près, que de fausses alarmes.Les pires pollutions du passé furent celles engendrées par des microorganismes qui se propageaient par divers canaux (l’eau contaminée, les germes aériens, les insectes, les excréments contaminés flottant dans les rivières, etc.). Elles existent encore dans de nombreux pays et existaient encore, pour certaines d’entre elles, en Amérique dans la première moitié du siècle. La seconde catégorie des pollutions du passé (et du présent), ce sont les particules de poussière (et autres émissions de fumée) provenant de la combustion de carburants fossiles. A côté de cela, nous avons toutes les menaces imaginaires ou insignifiantes contre lesquelles nous sommes continuellement mis en garde. Pour constater à quel point, notre société a évolué dans le sens d’une sûreté maximale, il suffit de lire l’emballage d’un paquet de sel mentionnant l’indication « Attention ! Peut causer de l’irritation ».

240Julian L. SimonJulian Simon propose d’étudier la pollution sous l’angle économique. Selon la théorie économique de la pollution, ressources et pollution forment les deux côtés opposés d’une même médaille. Ainsi, l’air vicié par la suie est une pollution indésirable. C’est aussi l’absence d’une ressource désirée : l’air pur. Dès lors, la théorie des ressources défendue par l’auteur est également d’application ici. Si la ressource en question- l’air pur – semble devenir rare, c’est le signe que la société a utilisé cette dernière pour s’enrichir. Mais les sociétés riches ont plus d’options (et plus de connaissances) pour purifier l’air que n’en ont les sociétés pauvres. Elles peuvent placer des épurateurs dans les conduits de cheminée, employer des chercheurs pour développer des technologies non polluantes, passer à d’autres sources d’énergie, etc. En résumé, la prise en compte de la rareté d’une ressource (l’air pur) suscite une demande populaire et donc une activité économique qui produit plus de ressources que celle qui avait auparavant été utilisée.Cette théorie est évidemment « curieuse » car elle diffère de l’opinion dominante. Le principe sous-jacent est le même que celui développé à propos des autres types de ressources : les ressources qui se raréfient finissent, dans le long terme, par devenir de moins en moins rares et de moins en moins chères (comme les matières premières, la nourriture, l’énergie, etc.). L’environnement devient de plus en plus hospitalier pour l’humanité. Ainsi, dans les pays occidentaux, la qualité de l’air a augmenté drastiquement ces trente dernières années (diminution du dioxyde de carbone et du dioxyde de soufre).Il y a néanmoins des différences entre les notions de ressource et de pollution. La différence la plus fondamentale, c’est que ce que l’on appelle les « ressources naturelles » (et on a vu que l’adjectif « naturel » n’est pas vraiment approprié) sont principalement produites par les entreprises qui ont un motif puissant à satisfaire le consommateur alors que les biens que l’on appelle « absence de pollution environnementale » sont largement produits par des agences publiques à travers des règlementations, des incitants fiscaux, des amendes et des autorisations. En ce cas, le mécanisme politique qui ajuste l’offre et la demande est loin d’être automatiqueet on utilise rarement le mécanisme des prix pour atteindre le résultat désiré.En l’absence d’un tel mécanisme des prix pour réguler la pollution, la mesure environnementale sera d’une moindre qualité et d’une moindre portée qu’une décision économique. En effet, l’économie apprend à anticiper les conséquences à long terme des actions immédiates, c’est-à-dire une façon de voir qu’on peut qualifier de « manœuvre Bastiat-Hazlitt ».90 En d’autres termes, avant de prendre une mesure, il importe d’évaluer et d’analyser dans le calcul coûts-bénéfices, les effets cachés et indirects à long terme. Ainsi, si l’on oblige les fabricants de réfrigérateurs à ne plus utiliser tel ou tel gaz afin de protéger la couche d’ozone, il faut aussi prendre en considération la hausse du prix des ces réfrigérateurs et le fait qu’ils deviendront un bien inaccessible pour un segment significatif de la population du tiers-monde, ce qui augmentera le gaspillage de nourritures et les maladies. 90 Sur l’histoire de la vitre brisée de Frédéric Bastiat, confer le Tome I du présent ouvrage (p.151 et suivantes).

241L’homme, notre ultime ressourceSimon cite un autre exemple : la généralisation de l’automobile dans nos villes a signifié une hausse temporaire de la pollution de l’air, des accidents, des carcasses de voiture, etc. mais on oublie aussi qu’il a débarrassé les rues de carcasses de chevaux (15.000 carcasses par an dans la seule ville de New-York au tournant du siècle). Elle a aussi fait disparaître les accidents entre piétons et attelages (750.000 blessés par an). Sans même parler de la quantité quotidienne d’excréments dans les rues !La théorie économique de la pollution diffère de la conception classique sur un autre point : on aborde celle-ci sous un angle différent de celui de l’ingénieur. On retrouve ici, sous une autre forme, la distinction déjà évoquée entre l’ingénieur et l’économiste. L’ingénieur voit les émissions polluantes comme mauvaises en soi et étudie la manière de s’en débarrasser totalement. La notion même de « zéro pollution » n’est pas économiquement réaliste. Elle est pourtant très bien acceptée dans l’opinion publique car elle repose sur une idéologie de la pureté. La pollution est comparable au péché : l’éradication complète est l’idéal à atteindre. L’économiste voit les choses autrement : il veut diluer la saleté à un niveau acceptable. Contrairement à l’ingénieur(« l’ingénieur » étant pris ici comme un type abstrait car il est évident que nombre d’ingénieurs comprennent, adhèrent et appliquent la conception de « l’économiste »), l’économiste se demande combien nous sommes prêts à payer pour la propreté. D’un point de vue économique, la réduction de la pollution est un bien social qui est réalisable technologiquement mais qui coûte des ressources qui, si elles sont toutes mobilisées dans cet objectif, ne peuvent être consacrées à d’autres problèmes. La vraie question est de savoir quel est le niveau optimal de pollution à la lumière de nos goûts pour un environnement plus propre comparés à notre aspiration pour d’autres biens. Chapitre XVI : Blanchir l’histoire de la pollution ?Il importe de distinguer diverses formes de pollution plutôt que de disserter sur la pollution en général. On classifie généralement la pollution en deux types : la pollution qui a un impact sur la santé et la pollution esthétique. Julian Simon se concentre ici sur le premier type de pollution. Notre situation a-telle empiré au fil du temps ? Il faut se défaire de l’image du Jardin d’Eden. Julian Simon décrit l’état d’une rue dans une métropole comme Londres en 1890 : la boue, les excréments, les détritus alimentaires, l’odeur, le bruit assourdissant des ateliers, la Tamise pestilentielle qui ne possède plus de poissons depuis un siècle (alors que quarante espèces y ont été réintroduites en 1968, l’absence d’oiseaux (alors que 138 espèces y ont été identifiées en 1968), le « smog », lourd et visqueux, chargé de pollution (il a disparu aujourd’hui avec une diminution drastique du pourcentage de bronchites). Ces deux derniers siècles, la propreté de notre environnement s’est améliorée de manière extraordinaire après plusieurs milliers d’années de stagnation. En conséquence, le nombre et l’impact des maladies ont également diminué de façon spectaculaire. Simon montre de nombreux tableaux décrivant la régression des morts par tuberculose, par maladies infectieuses, grippes, pneumonies, par accidents, etc.

242Julian L. SimonLes gens pensent que les conditions sanitaires sont moins bonnes dans le monde que ce n’était le cas il y a quelques décennies. Cette croyance généralisée est entièrement contredite par les faits. Il y a plusieurs sortes de pollution. Certaines ont considérablement diminué au fil du temps comme, par exemple, la saleté dans la rue et les agents contaminants causant des maladies contagieuses. D’autres ont empiré comme les émissions de fumée,91 le bruit à certains endroits, les déchets nucléaires, etc.Difficile de découvrir une direction à ces diverses trajectoires. Comment évaluer ce degré de pollution dans le temps et l’espace ? Par l’espérance de vie. C’est un critère simple pour évaluer le degré de pollution et c’est aussi le critère le plus inclusif. Si l’on mesure la pollution par ce critère qu’est l’espérance de vie, on constate que la pollution a diminué depuis le début de l’espèce humaine. L’espérance de vie d’un nouveau-né s’est accrue considérablement au fil des derniers siècles. Elle continue d’augmenter.Chapitre XVII : La pollution aujourd’hui : tendances et questions spécifiquesLa pollution de l’air a longtemps été considérée comme un problème. En 1300, un Londonien fut exécuté sous le règne d’Edward Ier pour avoir brûlé de la poudre de charbon et cela en contravention d’un Acte adopté pour réduire la fumée. La fumée et la poussière ont longtemps été les agents polluants les plus dangereux. Dans les pays développés, l’air est devenu de plus en plus pollué et irrespirable à mesure que croissait l’activité industrielle et puis la courbe s’est inversée drastiquement à partir du XXème siècle. La diminution de la pollution de l’air se poursuit constamment sans discontinuer depuis ce renversement de tendance. Une bonne dizaine de graphiques dans l’ouvrage de Simon attestent de ce phénomène et cela pour tous les agents polluants (oxydes de soufre, protoxyde d’azote, monoxyde de carbone, particules, plomb, etc.). Par ailleurs, ainsi qu’en attestent les rapports de l’EPA (Environmental Production Agency), la qualité de l’eau s’accroît depuis plusieurs décennies.Pollution dans les pays socialistesDans les pays riches, il est incontestable que l’air devient de plus en plus pur. C’est ce que prouvent les données officielles en dépit de ce que racontent les activistes. Par contre, les plus horribles phénomènes de pollution de l’air ces dernières décennies ont lieu dans l’Europe de l’Est. 50 millions de personnes dans 192 villes sont exposées à des polluants aériens qui excèdent dix fois les seuils maximaux. La brume atmosphérique sur Prague réduit la luminosité de 40%. 91 Depuis les années 80, époque où la première édition de ce live a été publiée, la qualité de l’air dans les pays occidentaux, s’est considérablement améliorée (en partie grâce aux filtres des pots catalytiques). Nous en sommes revenus à une qualité de l’air encore supérieure à celle précédant la révolution industrielle.

243L’homme, notre ultime ressourceCeci s’explique par le fait que dans une économie soviétique, les responsables des entreprises sont incités à utiliser de larges quantités de matière première sans pénalités pour les gaspillages (alors que, dans une économie libre, les entreprises sont naturellement incitées à tirer le maximum des ressources qu’elles utilisent). Les protestations des consommateurs sont foulées du pied dans ces pays. Ces derniers n’ont pas le droit d’agir en justice contre les entreprises polluantes. Le bruit est aussi une constante dans les pays socialistes.Les pays socialistes qui, durant des décennies, furent tenus pour des parangons de vertu par beaucoup de monde à l’Ouest, ont été les pays les plus polluants de l’histoire. Le beau Danube Bleu est devenu un cloaque dans lequel il n’est plus possible de nager. Le lac Baïkal est profondément pollué par la pulpe de papier provenant des papeteries soviétiques installées sur ses rivages. Le niveau de la mer Caspienne a baissé de 3,7 mètres. La moitié des rivières polonaises sont à ce point polluées que même les industries les jugent impropres à satisfaire leurs besoins (de peur d’une corrosion de leurs tuyaux). L’eau des robinets de Leningrad (Saint-Pétersbourg) est dangereuse à boire. Les plages publiques de la mer Noire, de la mer Baltique et de la mer d’Aral ont été fermées pour cause de pollution. Les troubles de la typhoïde sont courants (15.000 cas en Union Soviétique en 1985 contre 400 aux Etats-Unis).Une politique environnementale de l’entraveCe qui règne actuellement, c’est une politique environnementale de l’entrave. Le but de ces agitateurs est d’interférer, de stopper, d’empêcher, en détruisant les travaux et ensabotant le matériel de construction. Quelques-unes de leurs actions : empêcher les entreprises forestières de couper des arbres ou même d’en replanter, empêcher des particuliers de construire leurs maisons même sur leurs larges domaines agricoles, empêcher la construction d’usines, etc. Seule une société riche peut se permettre ce genre de caprices. La dépollutionLes économies avancées disposent d’une puissance considérable pour purifier leur environnement. A quelques rares exceptions, il n’existe pas un seul facteur contaminant l’environnement, en ce compris le bruit, qui ne peut trouver une solution technique. Tout ce dont nous avons besoin, c’est d’argent. La dépollution requiert simplement la volonté de consacrer de l’énergie et une partie du budget national pour faire le travail. L’histoire récente et les tendances actuelles illustrent cette maxime. Plusieurs types de pollution ont diminué dans quantité d’endroits : la crasse dans les rues des Etats-Unis, la poussière dans l’air, les substances qui tuaient les poissons dans les rivières anglaises, la dépollution et l’empoisonnement du lac Washington et de quantité d’autres lacs (Erie, Michigan, etc.) à qui on a redonné une nouvelle vie , etc. Tout ceci prouve que la pollution n’est jamais irréversible pourvu qu’on y mette de la volonté et de l’argent. Ce n’est évidemment possible que dans les sociétés

244Julian L. Simonparvenues à un certain niveau d’enrichissement. Quant aux désastres annoncés par les environnementalistes, ils reposent, sans exception notable, sur l’ignorance ou la fraude.Chapitre XVIII : Mises en garde contre des dangers environnementauxJulian Simon insiste sur la nécessité de trier le vrai du faux tant l’alarmisme de certains agitateurs contribue à effrayer gratuitement les gens et à les rendre craintifs par rapport à n’importe quoi.En matière de pollution, il y a d’abord les « tueurs connus » : la peste, la malaria (le pire tueur du XIXème siècle), le typhus, la fièvre jaune, l’encéphalite, la dengue, l’éléphantiasis et des dizaines d’autres maladies véhiculées par des insectes ou par l’air : le choléra, la dysenterie, la fièvre typhoïde, la lèpre, la tuberculose, la variole, etc. Citons aussi la cigarette, les doses excessives de rayon X, les particules et la fumée en provenance du bois et du charbon, etc. Il y alors les menaces potentielles mais controversées : la destruction de la couche d’ozone, l’eau chlorée affectant les oiseaux, etc.A côté de cela, il y a toutes les menaces dont on a pu démontrer qu’elles ne reposaient sur rien de scientifique. Peur de la fluoration de l’eau (1957), peur du mercure utilisé pour les réparations dentaires (1960), peur du mercure dans le thon et l’espadon (1970), peur de la pénurie de métaux (1970), peur de la saccarine comme cause du cancer de la vessie (1970), peur des pluies acides (1970), peur du café accusé de causer 50% d’augmentation des cancers du pancréas (1981), peur de l’alcool accusé de causer 50 % d’augmentation des cancers du sein (1987), peur du sable californien prétendument cancérigène (1987), peur des téléphones cellulaires accusés de causer le cancer (1993), etc.Les biologistes, les ingénieurs et les environnementalistes qui ont identifié les problèmes de pollution, qui ont mis en garde contre ces derniers et qui ont mis en place des solutions pour diminuer ces problèmes ont rendu un grand service à l’humanité. Les mises en garde contre les dangers potentiels de l’utilisation du charbon, de l’énergie nucléaire, des médicaments, du mercure, du dioxyde de carbone et d’autres choses encore, sont à même de rendre des services similaires, particulièrement en ce qui concerne les affections dont les effets ne sont pas immédiats mais qui apparaissent après plusieurs années. Cela dit, il faut garder à l’esprit qu’il n’est pas possible de créer une civilisation qui s’affranchit totalement du risque. Le mieux que nous puissions faire est de demeurer vigilants et prudents. Les mises en garde exagérées sont contreproductives et dangereuses car elles conduisent à terme à banaliser et à désamorcer la force des mises en garde dans l’opinion contre des dangers réels.

245L’homme, notre ultime ressourceChapitre XIX : Allons-nous finir ensevelis sous nos déchets ?Les historiens du futur vont certainement s’émerveiller de notre peur, durant les années 1990, d’être ensevelis sous nos déchets. On a beaucoup glosé sur le problème des langes jetables à cette époque. Cette question fut considérée comme « la cause la plus importante de notre problème des déchets ». Les agences gouvernementales considéraient que les langes représentaient 12% de la somme totale des déchets. Une célèbre association (National Audubon Society) estimait que les langes en représentaient entre 25 et 45%. Une enquête très sérieuse fut menée et conclut que le total des langes jetables représentait… « pas plus de 1% du poids de décharges ». Une hystérie similaire se produisit à propos des sacs en plastique servant à emballer les courses. Là encore, Audubon estima la masse de ces sacs entre 20 à 30% du total des déchets. Là encore l’enquête conclut que ces sacs ne représentaient pas plus d’un tiers de 1%.Chaque Américain produit par jour environ 1,8 kg de déchets. La croissance de la quantité des déchets par ménage a ralenti ces dernières années. Les Etats-Unis ne sont pas des producteurs extravagants de déchets. Un ménage mexicain produit 30% de déchets en plus qu’un ménage américain. La crainte de manquer de place est totalement infondée. Si l’on désirait ensevelir tous les déchets américains du XXIème siècle en un endroit, il faudrait un carré de 130 km de côté. C’est beaucoup mais c’est dérisoire par rapport au 5.632.000 km2 que représente la superficie du territoire américain. Cette monstrueuse décharge serait 40.000 fois plus petite que le territoire américain. Pas de quoi être « enseveli » comme on le voit.92Quoi qu’il en soit, une décharge peut toujours être reconvertie une fois remplie. Ainsi, une décharge du Michigan dont le sommet avait atteint 32 mètres de haut fut recouverte d’argile et reconvertie en une piste de ski qui accueille chaque année 25.000 skieurs. Quand les décharges sont insuffisantes, des entreprises en ouvrent rapidement de nouvelles qui sont plus larges, plus sûres, plus modernes, plus esthétiques et plus propres que les précédentes. Ce phénomène obéit encore une fois à la thèse de ce livre : un problème déclenche une demande qui suscite finalement une solution qui nous place dans une meilleure situation que si le problème n’était pas survenu.Les environnementalistes discutent souvent des « externalités » des activités humaines mais les voient généralement uniquement de manière négative.En réalité, ces activités ont plus souvent des conséquences positives que l’inverse. Les déchets d’aujourd’hui sont potentiellement les ressources de demain. Pourquoi ? Parce que la science peut découvrir une manière de les exploiter qui n’existait pas à l’époque où on les a jetés. Ce sera peut-être le cas, on l’a vu, des déchets nucléaires. Est-ce que Robinson Crusoé arrivant sur son île aurait été mieux loti si cette dernière comprenait une décharge utilisée par les habitants précédents ? Evidemment.92 Cette crainte reste récurrente comme en témoigne le succès en 2008 du film d’animation Wall-E des Studios Pixar dans lequel un robot collecteur de déchets officie sur terre couverte de déchets et désertée par les humains.

246Julian L. SimonMême une société peu évoluée aurait laissé des pierres taillées, des os d’animaux pour couper, percuter, etc. Beaucoup de choses résultant d’une activité peuvent trouver une application dans le futur. Ainsi les fossés creusés le long ou à proximité d’une route en construction peuvent devenir des réservoirs ou des lacs pour la pêche, etc. Rappelons-nous que, dans son ensemble, l’humanité a créé plus de choses qu’elle n’en a détruites. Si ce n’était pas le cas, notre espèce aurait péri depuis longtemps.Chapitre XX : Faut-il stocker des ressources pour le futur et si oui lesquelles ? Devons-nous conserver nos ressources ? Cela dépend. Il importe ici de distinguer entre trois types de ressources :• les ressources « uniques », celles qui n’existent qu’à un seul exemplaire (ou presqu’un seul) et auxquelles nous accordons une valeur esthétique. Par exemple, le tableau Mona Lisa, un ballon de Michael Jordan ou des espèces animales en voie de disparition ;• les ressources auxquelles nous accordons une valeur historique comme, par exemple, l’original de la Déclaration américaine d’Indépendance, la cabane en rondins de Lincoln, etc.• les ressources qui peuvent être reproduites, recyclées ou remplacées par un substitut (le bois, le cuivre, le pétrole, la nourriture, etc.)Les ressources des deux premières catégories ne sont pas renouvelables. Celles de la troisième catégorie oui. C’est de celles-là dont il est question dans ce chapitre. Ce sont ces ressources sur la quantité desquelles nous pouvons exercer une influence positive. Ce sont les ressources à propos desquelles nous pouvons calculer s’il est économiquement intéressant de les conserver pour le futur ou s’il vaut mieux les utiliser maintenant et obtenir les services qu’elles procurent d’une autre manière dans le futur. Il n’est pas possible de faire cela avec les ressources appartenant aux deux premières catégories car elles ne sont pas remplaçables. On ne peut pas non plus décider d’un point de vue économique s’il faut les préserver car c’est à la société de décider quelle valeur elle attribue à de telles ressources.La conservation des ressources et la pollution sont souvent les deux côtés opposés d’une même pièce. Ainsi, jeter son journal est une pollution mais le recycler réduit la demande de papier et donc le nombre d’arbres qui sont plantés et qui grandissent. Le coût et la rareté des ressources de la troisième catégorie sont amenés à diminuer dans le futur. Mais la question qui est posée dans ce chapitre est différente. Elle consiste à se demander ceci : devons-nous consentir à des sacrifices pour rationner les ressources de la troisième catégorie, devons-nous nous réfréner et limiter notre consommation de papier, de stylo, de jouets, etc. pour des raisons distinctes de

248Julian L. Simonmassacrés par les braconniers. Par ailleurs, l’interdiction du commerce d’ivoire met le bien hors-commerce et conduit à une augmentation radicale des prix sur le marché noir, ce qui renforce encore la motivation des braconniers à chasser ce bien pour des raisons de profit. Faut-il protéger les animaux ou les hommes ? Certains affirment que la population devrait être stabilisée ou réduite parce que nous menaçons plusieurs espèces d’animaux. Cela soulève d’intéressantes questions : si l’on diminue la population humaine, quelle espèce préserver à la place ? Les buffles ou les aigles ? Les rats ou les cafards ? Combien de personnes pour combien de buffles ? Quel espace y consacrer ? Faut-il protéger les moustiques vecteurs de malaria s’ils sont en voie d’extinction ? Selon Julian Simon, ces questions relèvent des goûts et des valeurs de chacun. On reviendra sur la question de conflit de valeurs aux chapitres 38 et 39.Les ressources et les générations futures Quand nous utilisons des ressources, nous devons nous demander si cette utilisation se fait aux dépens des générations futures. La réponse est clairement non. Pourquoi ?Premièrement, on peut, comme on l’a vu, raisonnablement espérer que les prix des matières premières continueront à diminuer dans le futur. Cela signifie que les générations futures ne vont pas éprouver une plus grande situation de rareté que nous. Elles auront accès à autant de ressources (sans doute beaucoup plus) que nous-mêmes. Dès lors, pourquoi nous en priver ? Pour des raisons éthiques, il est d’ailleurs préférable de consommer. Pourquoi ? Parce que la situation de nos descendants sera bien meilleure si, en utilisant ces ressources, nous construisons un plus haut standard de vie. Deuxièmement, le marché protège contre l’utilisation excessive des ressources. Comment ? Par le mécanisme du prix. Le prix d’une matière reflète l’offre et la demande future tout aussi bien que les conditions présentes. Dès lors, les prix tiennent compte des générations futures. Si les investisseurs estiment que le prix va augmenter, ils vont acheter des mines, du pétrole, du charbon, des gisements, etc. pour pouvoir revendre ces derniers plus cher par la suite. S’ils procèdent à de tels achats, cela va automatiquement faire monter les prix et décourager l’utilisation excessive de ces ressources. Paradoxalement, ces spéculations ne peuvent empêcher une sous-utilisation de ces ressources, ce qui laissera les futures générations avec beaucoup plus de réserves qu’elles n’en ont besoin, soit exactement le contraire que ce dont s’inquiètent les « conservationnistes ». Mais, dira-t-on, ces spéculateurs peuvent se tromper. Julian Simon n’en disconvient pas mais précise qu’il faut quand même prendre en considération le fait que ces gens passent tout leur temps à étudier les faits, qu’ils disposent d’informations dont nous ne disposons pas et gagnent leur vie à ne pas se tromper sur des prévisions sur base desquelles ils misent leur argent.

249L’homme, notre ultime ressourceQuoi qu’il en soit, Simon se base sur des faits empiriques. Si la situation n’était pas ce qu’elle est, si les chiffres laissaient penser qu’on risque d’éprouver une hausse des prix et une raréfaction, il serait alors prudent que le gouvernement intervienne pour réduire l’utilisation présente des ressources. Mais ce n’est pas le cas. Par contre, en améliorant constamment le mode de vie, en augmentant l’efficacité énergétique, en accumulant les connaissances consécutivement à cette consommation, en améliorant l’éducation et la santé à chaque génération, en augmentant les performances des institutions économiques, nous transmettons un monde plus productif aux générations futures. Comme ces dernières seront probablement – si la tendance se poursuit – plus nanties que nous, nous demander de conserver des ressources pour les générations futures, c’est un peu comme exiger d’un pauvre qu’il offre des cadeaux à un riche.Les ressources et le « pillage international »On entend souvent que les pays riches « dépouillent » les pays pauvres et « piratent » leur bauxite, leur cuivre et leur pétrole. Cette affirmation n’est pas justifiée par les faits. En effet, ces ressources n’ont pas de valeur dans un pays qui n’a pas d’industries manufacturières. Quand elles sont vendues à un pays industriel, elles génèrent un revenu qui peut aider au développement. En réalité, ce revenu peut représenter la meilleure chance pour ce pays de se développer.Quid si les « exploiteurs » cessaient brusquement « d’exploiter » les pays dont ils achètent les ressources naturelles ? C’est ce qui s’est passé en Indonésie en 1974. En raison d’une récession économique, les entreprises japonaises importatrices de bois ont réduit leur achat de 40%. Du coup, le prix du bois indonésien chuta de 60% et 30 entreprises indonésiennes tombèrent en faillite, causant du même coup un chômage généralisé dans tous les secteurs dépendant de la production de bois. Beaucoup d’Indonésiens qui, huit mois auparavant, manifestaient pour protester contre la prétendue « exploitation » nippone de leurs ressources naturelles manifestèrent alors pour se plaindre de ne plus être assez « exploités »…On rétorquera peut-être que les ressources d’un pays pauvre qui ne sont pas exploitées par les firmes étrangères ne sont pas perdues et qu’il vaut mieux les conserver à l’usage des futures générations de ce pays. Le problème, c’est que « conserver » des ressources pour les futures générations, c’est courir le risque que la valeur de ces ressources s’effondre dans le futur par rapport à d’autres sources d’énergie.On a vu en effet que le coût des matières premières ne cesse de diminuer dans le long terme. Un peu comme le charbon dont la valeur a considérablement chuté par rapport à celle qu’il avait il y a plus d’un siècle. Par ailleurs, il ne faut pas oublier que les Etats-Unis et autres pays riches exportent un très grand nombre de produits primaires à destination des pays pauvres, principalement des ressources alimentaires. Les produits primaires que les pays pauvres exportent leur permettent de procéder à un échange dont les deux parties sont gagnantes.

250Julian L. SimonEvidemment, rien dans ce paragraphe ne suggère que les prix que payent ces pays riches sont « justes ». Les termes de l’échange forment un problème éthique mais la meilleure façon de le résoudre, c’est de restaurer la loi de l’offre et de la demande du marché.Une politique publique de stockage prétend implicitement que la « vraie » valeur du bien qui doit être conservé est supérieure au prix auquel le consommateur désire l’acheter. Mais dans un marché libre, le prix d’une chose reflète pleinement sa valeur sociale. Il s’ensuit que lorsqu’un individu ou une entreprise décide de freiner l’utilisation d’un bien qu’il ou elle estime d’un prix supérieur à la valeur que ce dernier a actuellement sur le marché, cela engendre une perte économique sans bénéfice compensatoire pour qui que ce soit (excepté peut-être pour les producteurs de produits qui sont en concurrence avec le produit qu’on décide de ne pas utiliser).La conservation de ces ressources n’est pas nécessaire pour protéger les générations futures. Les forces du marché et le prix actuel prennent en compte les développements futurs attendus et, dès lors, « stockent » automatiquement les ressources rares en vue d’une consommation future. Plus important peut-être, la consommation présente stimule la production et, dès lors, accroît la productivité qui bénéficie aux générations futures.Ce dont le pauvre a besoin, c’est de croissance économique. La croissance économique signifie « utiliser » les ressources mondiales de minéraux, de carburants, de capitaux, de force de travail et de terre. Chapitre XXI : Le recyclage forcé, le stockage forcé et les alternatives du marché librePlusieurs personnes prennent plaisir à recycler. C’est une bonne chose même si la motivation s’enracine dans la croyance erronée que le recyclage est un service public. Néanmoins, forcer les gens à recycler est une autre affaire. La Chine communiste forçait ses citoyens à recycler durant la Révolution Culturelle. Les écoliers étaient mobilisés une journée entière par semaine pour ce faire.Dans les sociétés pauvres, il peut être économiquement intéressant de recycler. Mais, dans la Chine de cette époque, les gens ne recyclaient pas parce qu’ils étaient pauvres : ils étaient pauvres parce qu’ils recyclaient. Forcer les gens à recycler alors qu’ils pourraient utiliser leur temps, leurs compétences et leur énergie à des activités plus productives est un véritable gaspillage. Le recyclage peut être contreproductif dans les pays riches. Les gens veulent sauver les arbres et recyclent leur papier tout en condamnant ceux qui coupent des arbres. Mais ils n’encouragent pas ceux qui plantent et font grandir ces arbres en premier lieu afin d’en faire du papier. Un peu comme s’ils voulaient sauver un « champ » de blé en interdisant d’en couper les épis et en se privant de manger du pain. Leur acte tend à supprimer l’impulsion créatrice.

251L’homme, notre ultime ressourceJulian Simon n’est pas opposé au recyclage en tant que tel mais au recyclage qui- motivé par des raisons purement symboliques – conduit en réalité à un gaspillage des ressources. Recycler est une bonne chose quand cela est économiquement justifié. Par exemple, les gens « recyclent » leurs assiettes en céramique après chaque repas (ils les nettoient au lieu de les jeter à la poubelle) mais cela n’aurait pas de sens de recycler des assiettes de pique nique en plastique. Au niveau d’une société, c’est la même chose : les gens recyclent volontairement les ressources qui en valent la peine et jettent celles dont le recyclage coûte plus cher que ce qu’elles valent.Le recyclage obligatoire représente un plus grand gaspillage que le fait de jeter les choses. C’est un gaspillage de travail qui pourrait être mobilisé plus intelligemment pour créer de nouveaux modes de vie, plus de richesses, plus de ressources et un environnement plus sain.Pourquoi les gens s’inquiètent-ils tellement à propos des déchets ? Pour trois raisons. D’abord, parce qu’ils ne comprennent généralement pas bien comment un système économique répond à la pénurie de certaines ressources. Ils ne réalisent pas à quel point ce dernier met en œuvre des mécanismes d’ajustements délicats qui permettent aux acteurs du marché de se coordonner spontanément. Ensuite, ils manquent de connaissances techniques et d’imagination. Ainsi, il y a toujours eu des gens pour résoudre des problèmes en tout genre (comment vidanger les toilettes des trains, des cars, de navettes spatiales, etc.) et qui ont transformé un problème en une source de profit (les anciennes traverses de chemin de fer peuvent embellir les murets soutenant des pelouses étagées en terrasses, les scories de l’industrie métallurgiques qui, résistantes à la chaleur, entrent dans la composition de la surface de roulage des circuits de Formule 1, etc.). Enfin, les gens se sentent moralement obligés de recycler car ils pensent que c’est une bonne chose en soi.Il est vrai que le marché ne prend pas toujours bien en charge un certain nombre de problèmes liés au recyclage. C’est par exemple le cas des voitures abandonnées. Que faire en ce cas ? Créer des règles qui forceront les producteurs de déchets à payer des compensations appropriées à ceux qui souffrent de la pollution (que ce soit en tant qu’individus ou en tant que groupes) de façon à « internaliser les externalités négatives ». Cela dit, créer et faire voter de telles règles n’est pas une chose aisée. Selon Friedrich Hayek, il s’agit là de la tâche intellectuelle la plus difficile et la plus importante. Et il y a souvent de solides intérêts privés qui s’opposent à cette dernière.La maîtrise publique des ressources peut conduire à un gaspillage des ressources non seulement parce qu’il s’agit de ressources communes mais aussi en raison d’une gestion incompétente.Si l’on désire une société qui valorise le sacrifice et qui oblige les gens à dépenser de l’énergie et de l’argent pour recycler leurs déchets, alors il faut opter pour le recyclage obligatoire. Si l’on désire une société où les gens ont la possibilité de

252Julian L. Simonvivre la vie de leur choix sans imposer le coût de leurs déchets aux autres, alors il faut autoriser chacun à s’occuper personnellement de ses problèmes privés.Toute la difficulté est de déterminer le niveau optimal de recyclage tout en luttant contre le gaspillage et la pollution, le tout en imposant un minimum de contraintes aux individus et aux entreprises. Les incitants économiques dans un marché libre produisent souvent un meilleur résultat que le système « command and control ».Deuxième PartieLes effets de la croissance démographique sur nos ressources et notre niveau de vieChapitre XXII : Places debout seulement ? Les faits démographiquesLes écoliers« savent » que l’environnement naturel se dégrade et que l’on se dirige vers la pénurie alimentaire. En réalité, ces « informations » avec lesquelles on « sensibilise » les enfants avec tant d’assurance sont fausses ou non scientifiquement prouvées. Les craintes quant à l’évolution de la taille de la population sont compréhensibles mais elles ne sont pas neuves. Dans la Bible, on trouve déjà des passages où cette inquiétude est exprimée. Cela ne s’est jamais arrêté : Euripide, Polybe, Platon, Tertullien, etc. ont exprimé leur préoccupation quant au danger que l’augmentation de la population conduise à la pénurie alimentaire et à la dégradation de l’environnement.Contrairement à une idée répandue, la croissance de la population n’a jamais été ni constante ni fixe sur le long terme. Elle procède par « explosions »démographiques à certains instants clés (en l’occurrence, l’invention des outils il y a un million d’années, l’invention de l’agriculture et de l’élevage il y a 10.000 ans et la révolution industrielle il y a environ 300 ou 350 ans). Malthus se trompe quand il estime que la croissance démographique est géométrique. A chaque stade d’amélioration des conditions sanitaires et économiques a correspondu une augmentation significative de la population qui s’est graduellement atténuée par la suite à mesure que ces améliorations étaient assimilées par la société. Une autre idée fausse est de croire qu’il y a plus de gens vivant actuellement sur terre que dans toute l’histoire de l’humanité. En réalité, on estime raisonnablement que depuis 600.000 ans, environ 77 milliards d’humains ont déjà vécu sur terre.La principale cause de l’explosion démographique depuis deux siècles – le plus important et le plus stupéfiant des faits démographiques de l’histoire selon Julian Simon – c’est la chute spectaculaire du taux de mortalité dans le monde. Il a fallu des milliers d’années pour faire passer l’espérance de vie de 20 ans à 30 ans.93 Ensuite il a fallu deux siècles pour passer d’une espérance de vie de 30 ans en France (et environ 35 ans en Grande-Bretagne) à environ 75 ans aujourd’hui. Peut-on citer un seul évènement plus important dans l’histoire de l’humanité ?93 Rappelons que l’espérance de vie est une moyenne et que cet âge très réduit s’explique par l’écrasante mortalité infantile.

253L’homme, notre ultime ressourceCe déclin est la cause du développement économique de la population mondiale. Au XIXème siècle, la terre ne pouvait économiquement supporter qu’un milliard de personnes. Dix mille ans plus tôt, les ressources (accessibles) de la terre ne permettaient la subsistance que de 4 millions de personnes sur terre.Aujourd’hui, plus de 5 milliards de personnes vivent plus longtemps et dans des conditions beaucoup plus saines que jamais auparavant. Ce déclin du taux de mortalité s’explique principalement par les succès phénoménaux enregistrés dans la lutte contre la maladie et dans l’amélioration de la nutrition. Mais la diminution du nombre d’accidents (notamment les accidents de travail) est également une cause importante de cette diminution. Ce progrès n’a pas été uniforme et ne s’est pas réalisé au même rythme partout (ainsi, en Union Soviétique, le taux de mortalité infantile a augmenté entre 1960 et 1980) mais, comme en attestent une bonne quinzaine de graphiques reproduits dans le livre de Julian Simon, la tendance générale est claire et se manifeste dans tous les pays.On aurait pu s’attendre à ce que les amoureux de l’humanité fassent des bonds de joie à l’annonce d’un accomplissement aussi extraordinaire, fruit de l’esprit humain et de son génie organisationnel. En réalité, beaucoup se lamentent du fait que tant d’humains soient vivants pour jouir du cadeau de la vie. Et cette préoccupation conduit à approuver la politique chinoise et d’autres programmes inhumains de coercition et de négation de la liberté quant à l’un des choix les plus précieux qu’une famille peut faire : le nombre d’enfants qu’elle désire engendrer et élever (ce point est abordé dans le chapitre 39).En 1915, le taux de mortalité des enfants aux Etats-Unis était de 180 pour 1000 pour les enfants noirs et de 100 pour 1000 pour les enfants blancs. Aujourd’hui, la mortalité infantile des enfants noirs est de 18 pour 1000 et celle des enfants blancs est de 9 pour 1000. Il est évidemment tragique que les seconds soient encore comparativement plus vulnérables que les premiers mais ce fait ne doit pas nous empêcher de nous réjouir du progrès considérable accompli dans les deux cas. Dans les deux cas, ces chiffres ont été divisés par dix.L’examen de données démographiques dans l’histoire et dans notre monde contemporain nous enseigne que la croissance démographique n’est jamais constante ni inexorable. Elle n’est pas géométrique comme le pensait Malthus. La taille de la population s’accroît en fonction de taux variés et sous des conditions différentes. Parfois, la taille de la population se contracte durant plusieurs sièclesen raison de conditions politiques et sanitaires défavorables. Les catastrophes naturelles n’expliquent pas tout. Ainsi, les évènements économiques, culturels, politiques influencent également la taille des populations. Mais, récemment, les conditions se sont améliorées considérablement et la population mondiale connaît un regain de croissance. C’est une bonne nouvelle pour l’humanité.

254Julian L. SimonChapitre XXIII : Quelle sera la croissance démographique future ?L’histoire des prédictions démographiques doit nous enseigner la prudence et l’humilité.Dans les années 30, les pays occidentaux s’inquiétaient d’une diminution de la croissance démographique. Durant la Grande Dépression, le président américain Herbert Hoover estimait que l’Amérique allait atteindre une population entre 145 et 150 millions d’ici la fin du siècle. En réalité, elle a avait déjà atteint un chiffre de 200 millions dès 1969. Avec force graphiques, Julian Simon retrace l’histoire des prédictions erronées (soit par leur surestimation soit par leur sous-estimation). A chaque fois, on constate que le résultat final s’éloigne sensiblement des 4 ou 5 scénarii. Cela conduit certains à exiger que le gouvernement fasse une enquête officielle. En réalité, ces prévisions- très coûteuses – ne sont en aucun cas meilleures que les prévisions menées par des organismes privés. Le problème, c’est qu’elles sont prises beaucoup plus au sérieux. Non seulement les méthodes de prédiction sont peu fiables mais la base des données utilisées pour nombre de pays – et pour le monde pris dans son ensemble – reste désespérément faible.On entend parfois que le « croissance démographique nulle » est « évidemment » la seule option viable. Mais pourquoi ? Qu’y a-t-il de sacré au chiffre actuel ? La simple évocation de 5,5 milliards semble, pour beaucoup, suffire pour prouver que ce chiffre est très important ou trop important ou insoutenable. Cette question est l’objet de la seconde partie de ce livre. Sur quoi repose cette conviction que la croissance va continuer de manière inévitable ? Sur la théorie de Malthus et son double postulat (croissance exponentielle pour la population et croissance arithmétique pour les ressources alimentaires).Pourtant, les données contemporaines nous montrent que le taux de croissance d’une population peut aussi bien diminuer qu’augmenter. Dans un grand nombre de pays, le taux de fertilité est en train de chuter très rapidement. C’est le cas des pays qui s’enrichissent. Cela implique que les pays actuellement pauvres avec un haut taux de fertilité vont, tôt ou tard, se diriger vers le modèle des pays riches dont le taux de mortalité diminue. Ce phénomène s’appelle « transition démographique ». Dans les pays riches, le taux de fertilité est descendu bien en-dessous du taux de remplacement. Il est probable que la population diminue dans la plupart des pays occidentaux. Il est plausible que si le revenu augmente partout, la population diminue dans le monde entier. Si cela survenait, l’être humain serait la seule ressource qui se raréfie avec le temps. A très long terme, par contre, il est impossible de prédire quoi que ce soit.Les effets à court terme d’un facteur démographique sont souvent en opposition avec ses conséquences à long terme. Un bas taux de natalité et le vieillissement de la population dans les pays riches signifie évidemment moins de dépenses relatives à l’éducation et à toute une série de services. C’est un bénéfice à court terme mais, à long terme, cela accroît le fardeau de dépendance. Dans une société à bas taux de natalité et à bas taux de mortalité, toute personne doit supporter moins de frais liés aux enfants

255L’homme, notre ultime ressourcemais doit supporter les frais de plus de personnes âgées. Or, le coût à supporter pour les pensionnés est bien plus élevé que pour les enfants. Dans le futur, le fardeau de la sécurité sociale deviendra de plus en plus lourd. Plus fondamentalement, le déficit du budget américain peut être partiellement expliqué comme étant la conséquence de ce phénomène démographique.Si l’on divise la surface de la terre par le nombre d’êtres humains, on constate évidemment que la densité augmente sur la terre. Mais ce qui importe ici, c’est le niveau de densité que les gens ressentent. Or, on constate qu’une large proportion des campagnes a perdu une partie importante de sa population ces dernières décennies. Plus ces régions sont désertées, plus elles perdent des opportunités économiques (c’est-à-dire l’inverse de ce que Malthus prétendait) et plus les gens qui y demeurent sont incités à partir. La concentration de la population peut signifier que le nombre absolu de personnes vivant sur, disons, 75% de la surface de la terre, peut déclineralors même que la population mondiale augmente dans son ensemble. Et cela en raison du nombre de plus en plus réduit de personnes nécessaires à l’agriculture alors que les pays s’enrichissent. Ainsi, entre 1950 et 1985, la densité démographique de 97% de la surface des Etats-Unis a diminué. Le nombre de personnes habitant à la campagne est passé de 44,9% à 23,4% de la population totale durant cette période. C’est donc un résultat paradoxal : la population mondiale augmente mais la densité démographique diminue sur la quasi-totalité de la surface terrestre.Mais quid pour ceux qui demeurent en ville ?Evidemment, la densité de la population dans les grandes aires métropolitaines va probablement s’accroître. Mais les individus peuvent choisir de vivre dans les villes ou dans leurs périphéries en fonction de la densité qu’ils préfèrent. La diversité des choix proposés à l’individu va s’accroître dans le futur. Par ailleurs, la densité de population par unité de surface représente le total de l’espace de vie et de travail disponible en moyenne pour un individu. Or, on constate que l’espace de vie dans les villes s’accroît continuellement en raison de la construction des immeubles à étages qui est rendue possible par l’augmentation des revenus et les progrès technologiques.Le scénario catastrophiste des « places debout seulement » suggère une tendance lourde inexorable. En réalité, de telles prévisions sont basées sur des données très pauvres. Les données disponibles indiquent au contraire que la famine et la maladie ne sont pas, loin de là, les seules forces à agir sur le contrôle de la taille de la population. Des forces économiques, politiques et sociales jouent également un rôle important et suggèrent une tendance vers la diminution de la population.

257L’homme, notre ultime ressourceAinsi, Munshi Ram, un travailleur illettré qui vit dans un village de huttes à 100 km au nord de New Delhi affirme le 24 mai 1976, lui qui ne possède aucune terre et très peu d’argent, que ses huit enfants sont sa « plus grande richesse ». C’est une bonne chose d’avoir une grande famille car « ils ne coûtent pas grand-chose et quand ils seront assez âgés pour travailler, ils rapporteront de l’argent. Et quand je serai vieux, ils s’occuperont de moi ». Bref, « les enfants sont un cadeau des dieux ». Le fardeau que représente, pour la collectivité, un enfant supplémentaire dépend étroitement de la nature du système économico-politique. Dans les cités chinoises, où le logement et les transports sont à charge de l’Etat, un enfant de plus est un fardeau beaucoup plus lourd qu’en Amérique où l’enseignement est le seul poste majeur de dépenses que les parents ne payent pas de leur poche. Si les parents payent l’entièreté des coûts d’un enfant, leurs décisions individuelles concernant le nombre d’enfants sera optimal pour la communauté dans son ensemble. A la base de la plupart des théories contemporaines sur la croissance démographique se retrouve l’idée que les lois de Malthus sur la population sont toujours aussi valides aujourd’hui qu’à l’époque où elles ont été formulées (dans la première édition de l’Essai sur le Principe de Population paru en 1798). Le cœur de ces « lois » est que la population augmente plus rapidement que ses moyens de subsistance et cela jusqu’à ce que ses standards de vie chutent au point de laisser dans une situation de lutte pour la survie. Dans cette déclaration, on trouve implicitement (et même explicitement dans les autres considérations de la première édition de l’Essai et dans les écrits de nombre de commentateurs actuels), l’idée que la population – du moins la population pauvre – se reproduit naturellement et sans limite par une copulation sans entraves. Mais, comme Malthus le reconnut dans les éditions postérieures de son ouvrage et ainsi qu’en attestent quantité d’observations anthropologiques, les gens, partout dans le monde, prennent le mariage, le sexe et la procréation très au sérieux. La notion de « copulation sans entraves »témoigne de l’ignorance ou du mensonge de ceux qui l’utilisent.Le revenu influence la fertilité partout. Dans les pays pauvres, une augmentation du niveau de revenu conduit à court terme à une augmentation de la fertilité.La baisse de la mortalité infantile ne déclenche pas immédiatement une limitation des naissances car les familles continuent, un bref moment, à appliquer les comportements du passé où il était rationnel d’avoir beaucoup d’enfants pour s’assurer que quelques-uns au moins survivent jusqu’à l’âge adulte.Mais à long terme, cette augmentation continue conduit finalement à une baisse de la fertilité. La chute de la mortalité infantile, l’augmentation du niveau d’éducation, l’accès aux méthodes contraceptives et l’exode rural vers la ville contribuent à cet abaissement du taux de natalité. Les enfants coûtent plus cher à élever en ville et rapportent moins d’argent à la famille qu’ils ne le faisaient à la campagne. Le processus est connu sous le nom de « transition démographique ». Dans la première édition du livre de Simon (en 1981), il estimait que cet abaissement du taux de natalité, observé dans les pays occidentaux, pouvait « raisonnablement »

258Julian L. Simonêtre attendu dans les autres pays. Dans la seconde édition, on peut enlever l’adverbe « raisonnablement ». Cette diminution apparaît presque partout et dans tous les pays avec une large population.Chapitre XXV : La croissance démographique et le stock de capitalLe capital physique (équipement et bâtiment) mis à disposition du travailleur influence sa productivité et son revenu. Le capital non physique (l’éducation, la compétence et la motivation) du travailleur est évidemment très important aussi et fera l’objet du chapitre suivant. Les gens doivent épargner une partie de leur revenu afin de se constituer un capital. Dès lors, le montant que nous épargnons sur notre revenu influence nos revenus futurs et sur notre consommation. La croissance et la taille de la population peut influencer sur le montant de l’épargne. La population influence notre stock de capital à la fois positivement et négativement. Globalement, son influence est positive. Une population plus importante et un revenu plus élevé accroissent la demande de biens et de capitaux. Mais cela accroît aussi le nombre de nouvelles inventions, ce qui conduit à des équipements plus performants.L’augmentation de la population a d’abord un effet négatif car elle dilue l’offre de capitaux: plus il y a de travailleurs dans un secteur, moins il y a de capitaux par travailleur et, dès lors, le revenu par travailleur diminue. On a longtemps pensé qu’un taux de natalité élevé réduisait le taux d’épargne individuelle. En effet, quand un couple a beaucoup d’enfants, il va donner la priorité à la consommation immédiate (des chaussures pour le bébé) au détriment d’une consommation future (un voyage autour du monde à la retraite). Mais ce raisonnement apparemment sensé ne tient pas compte du fait que ce même couple va peut-être renoncer à des biens de consommation immédiate au profit d’une épargne qui servira à payer les études universitaires à ses enfants. Par ailleurs, ce raisonnement part du présupposé que le revenu reste fixe : or, on constate que les parents avec beaucoup d’argent travaillent plus et gagnent plus d’argent. On constate donc, à un niveau plus général, que la croissance démographique stimule un travail supplémentaire (qui, autrement, n’aurait pas été fourni)et, dès lors, augmente le stock de capital.S’il ne fallait citer qu’un seul facteur favorisant le développement économique – en dehors, évidemment, de la liberté économique – il faudrait citer le système des transports et des communications. C’est d’ailleurs une recommandation qui revient de manière constante dans les études qui travaillent sur le développement des pays du tiers-monde. La croissance démographique est responsable de l’amélioration substantielle des infrastructures, particulièrement dans les domaines des transports et des communications qui sont essentiels au développement économique. Elle incite aussi à augmenter le capital dans le secteur agricole, surtout en ce qui concerne les terres arables. En effet, plus de gens signifie un besoin accru de produits alimentaires. Dès

259L’homme, notre ultime ressourcelors, cela entraîne un investissement accru pour défricher, éliminer les pierres, creuser des fossés, construire des granges, etc. De meilleures communications réduisent le coût du transport. Elles véhiculent mieux l’information (idées de modernisation, nouvelles techniques agricoles, nouveaux savoir-faire, etc.). Evidemment, l’accroissement démographique peut congestionner les axes routiers. Mais c’est une conséquence à court terme. A long terme, cela stimule les personnes inventives et ingénieuses à proposer, de concert avec des entrepreneurs innovants, des solutions incluant de nouveaux modes de transport, de nouveaux véhicules, de nouveaux services, etc. Ce qui illustre encore une fois une thèse majeure de ce livre : à long terme, la solution à un problème nous amène à une situation meilleure que celle où ce problème est survenu.Chapitre XXVI : Les effets de la croissance démographique sur la technologie, la productivité et l’éducationEconomiquement, l’esprit humain est au moins autant et sans doute plus important que la bouche et les mains. La conséquence économique la plus importante de la croissance démographique est l’accroissement considérable de notre stock de connaissances utiles grâce à la contribution de ces personnes additionnelles. Cette contribution est suffisamment importante pour supplanter à long terme tous les coûts de cette croissance démographique.Pourquoi les standards de vie sont-ils beaucoup plus élevés au Japon et aux Etats-Unis qu’en Inde ou au Mali ? Parce que le travailleur moyen aux Etats-Unis et au Japon produit x fois plus de biens et de services chaque jour que son homologue indien ou malien (ou qu’un travailleur américain ou japonais il y a un siècle). Pourquoi ? Parce qu’il est plus qualifié. La plus grande différence entre les pays riches et les pays pauvres est que, comparativement aux seconds, il y a, dans les premiers, un beaucoup plus grand stock de technologie et de savoir-faire disponible et de gens suffisamment éduqués pour les utiliser et les exploiter.A l’époque romaine, le plus grand amphithéâtre du monde permettait à quelques milliers de personnes tout au plus de suivre en direct un spectacle sportif ou un divertissement. En 1990, 577 millions de personnes en moyenne ont regardé en direct les 52 matches de la Coupe du Monde. Un total de 2,7 milliards de personnes – soit la moitié de la population mondiale – a regardé au moins un des matches de cette compétition.Les avancées technologiques ne proviennent pas exclusivement de la science. Les génies scientifiques forment seulement une partie du processus de connaissance. De nombreuses avancées technologiques viennent de personnes qui ne sont ni bien formées ni bien payées. Par exemple, le dispatcher qui trouve un moyen ingénieux de déployer sa flotte de taxis, l’affréteur qui découvre que les canettes usagées pourraient faire d’excellents containers, le directeur d’un supermarché qui découvre une manière

260Julian L. Simond’exposer plus de marchandises dans un espace donné, un employé de supermarché qui trouve un moyen plus rapide pour emballer la viande, etc.L’humanité jouit aujourd’hui des avancées extraordinaires dans les domaines de la communication, du transport, de l’alimentation, de la santé, etc. L’accroissement de la population humaine est la cause fondamentale de tous ces gains. Le processus général – qui est en réalité le sujet même de ce livre – se déroule de la manière suivante : une population en augmentation influence la production de connaissances tant du côté de l’offre que de la demande.Du côté de l’offre, une population plus importante engendre la création d’un plus grand stock de connaissances et, toutes choses étant égales, il y a, dans une société plus nombreuse, statistiquement plus de personnes qui développent des idées nouvelles.Du côté de la demande, plus de gens avec des revenus plus élevés augmentent la consommation et le besoin de ressources à court terme. Une demande en hausse fait gonfler les prix. Mais ces prix hauts représentent une opportunité pour le monde des affaires de faire des bénéfices et pour les inventeurs d’acquérir gloire et fortune. Beaucoup échouent mais dans une société libre, les solutions sont finalement trouvées. Comme Julian Simon l’a déjà dit, dans le long terme, les solutions finalement apportées au problème nous enrichissent plus que si le problème n’était pas survenu.Mais si le nombre de découvertes est fonction de la taille de la population, d’où vient que la Chine ou l’Inde ne sont pas, en raison de leur démographie, les sociétés actuellement les plus avancées ? La réponse nous a été donnée il y a deux-cents ans par le philosophe écossais David Hume (1711-1776) :« Il est impossible pour les arts et les sciences de naître dans un peuple à moins que ce peuple ne jouisse de la bénédiction de posséder un gouvernement libre (…). Un despotisme illimité (…) met finalement un terme à toute amélioration et barre aux hommes l’accès (…) à toute connaissance (…). La loi engendre la sécurité. La sécurité engendre la curiosité. La curiosité engendre la connaissance ».On entend parfois que l’humanité, comparable en cela aux autres espèces, cessera d’augmenter lorsqu’elle aura rempli sa niche, c’est-à-dire atteint les limites des ressources disponibles. On ne peut évidemment pas se prononcer avec certitude sur cette idée, dit Simon, car chaque fois que l’humanité a accru sa richesse et le nombre de sa population mondiale, elle partait d’une situation à propos de laquelle elle n’avait pas d’expérience préalable. Néanmoins, on a pu constater dans les chapitres précédents (sur l’énergie, l’alimentation, les ressources naturelles, etc.) qu’il n’y a apparemment pas de limites à l’accroissement du progrès dans le futur. Il y a des « limites » à tout moment mais ces dernières s’éloignent continuellement. Les bénéficiaires des avantages découlant du progrès de nos connaissances sont respectivement l’économie dans son ensemble, les autres entreprises qui bénéficient des externalités positives (les innovations de la R&D profitent à toutes les

261L’homme, notre ultime ressourceentreprises du même secteur et pas seulement à celle qui a investi), les consommateursqui, eux aussi, bénéficient des externalités positives (la firme innovante a dû financer la R&D qui a débouché sur la découverte, mais quand les concurrents acquièrent cette connaissance presque gratuitement, cela diminue les coûts de production, ce qui est un gain net pour le consommateur) et la recherche sur les procédés et les produits (les retombées de la R&D stimulent les investissements futurs).Pouvons-nous être sûrs que la science va solutionner nos problèmes ? Pour répondre à cette question, il est peut-être intéressant de voir le problème de la façon suivante : durant ces deux derniers siècles, les hommes ont acquis plus de connaissances que durant la totalité des siècles précédents. Ces cinquante dernières années, ils ont acquis quatre fois plus de connaissance que les cent années précédentes. Les 25 dernières années, ils ont acquis quatre fois plus de connaissance que les 25 années qui précédent. Tout ceci indique indéniablement un accroissement du taux de création de la connaissance. Dès lors, pourquoi ne pourrions-nous pas tabler sur le fait que dans les 100 prochaines, voire les 1000 prochaines années ou encore les sept prochain milliards d’années, nous allons acquérir des connaissances qui vont substantiellement améliorer la vie humaine ? Affirmer le contraire, c’est rejeter d’un seul coup tout ce que nous enseigne l’expérience humaine.Chapitre XXVII : Economie d’échelle et éducationLe phénomène appelé « économie d’échelle », c’est-à-dire un gain d’efficacité en raison d’une production plus importante, est connu depuis des siècles. L’économie d’échelle s’enracine dans la possibilité d’utiliser des machines plus grandes et plus efficaces, dans une plus grande division du travail, dans la création de connaissances (et le changement technologique) et dans l’amélioration des moyens de transport et de communication. La croissance démographique favorise ces quatre types d’économie d’échelle. Hollis B. Chenery a comparé les secteurs manufacturiers dans divers pays et a constaté que, toutes choses étant égales, dans un pays dont la population double de taille, la productivité par travailleur augmente de 20%.On a longtemps pensé qu’un effet négatif de la croissance démographique était la réduction de la qualité et de la quantité de l’éducation que les enfants reçoivent. C’est encore une conception malthusienne : un budget éducationnel fixe divisé par un plus grand nombre de personnes allouera évidemment une part moins importante à chacun. Mais ce que nous savons désormais, c’est que la croissance démographique va susciter la volonté d’augmenter le budget dévolu à l’éducation. Les parents travailleront plus ou sacrifieront sur d’autres postes car ils vont considérer que l’éducation est une opportunité d’investissement. On croit parfois que dans une famille plus nombreuse, l’éducation sera plus négligée. Une étude menée au Kenya prouve que dans les grandes familles, les enfants les plus jeunes reçoivent une éducation plus complète que ceux qui font partie d’une petite famille.

262Julian L. SimonOutre l’accélération du progrès dans le domaine de la connaissance, de la science et de la technologie, l’accroissement démographique permet de créer des économies d’échelle. Une population plus grande nécessite une plus grande demande de biens et, donc, une production supérieure et, dès lors, une plus grande division des tâches, une plus grande spécialisation, de plus grandes usines, de plus grandes entreprises, plus d’apprentissage et quantité d’autres économies d’échelle. Le phénomène appelé « apprentissage par la pratique » joue certainement un rôle clé dans l’accroissement de la productivité (plus une usine produit de biens, plus sa productivité augmente car les ouvriers apprennent et développent de meilleures méthodes). Un des effets de ce phénomène est la réduction du prix des nouveaux biens de consommation dans les années qui suivent leur introduction.L’accroissement de l’efficacité peut entraîner une congestion mais les études qui quantifient l’augmentation de la productivité déduisent systématiquement les coûts de l’encombrement. Plus la ville est grande, plus le coût de la vie y est élevé (on parle d’1% d’augmentation du coût de la vie par chaque million de personnes additionnelles) mais le salaire y est aussi plus élevé (et le pouvoir d’achat aussi) car les gens y sont plus productifs.Si l’on ne raisonne pas au-delà de 25 ans, on ne peut pas considérer que l’argent consacré à élever et éduquer les enfants soit un bon investissement. Même si la plupart des dépenses en faveur de ces derniers sont supportées par la famille, la société en assure une partie. Par contre, si on montre un quelconque intérêt pour l’avenir à long terme et si l’on prend conscience de tout ce dont nous bénéficions aujourd’hui en raison d’investissements faits dans l’éducation il y a 25, 50 ou 100 années, on peut alors considérer le savoir qui sera produit par les enfants d’aujourd’hui comme un bienfait énorme.Chapitre XXVIII : La croissance démographique, les ressources naturelles et les générations futuresEn quoi les stocks de ressources naturelles sont-ils affectés par les différents taux de croissance démographique ? Une population plus nombreuse influence les coûts des ressources de deux manières. Premièrement, la demande accrue d’une ressource particulière conduit à une certaine pression pour faire de nouvelles découvertes. Deuxièmement, une population plus nombreuse fait statistiquement augmenter le nombre de personnes qui réfléchissent, qui imaginent, qui se montrent ingénieuses et qui font des découvertes.Une population plus nombreuse permet constamment d’ouvrir de nouveaux sentiers inexplorés. Evidemment, si l’on regarde la terre comme un système fermé (ce qui est faux, ne fût ce que parce qu’elle reçoit chaque jour de l’énergie solaire), on ne peut pas comprendre que l’accroissement de la population mondiale signifie un accroissement du stock total de ressources. Les ressources « naturelles »s’accroissent avec l’accroissement de la population. On a déjà examiné ce

263L’homme, notre ultime ressourcemécanisme : plus de gens avec des revenus plus élevés sont la cause, à court terme, d’une raréfaction des ressources et une hausse des prix. Cette hausse des prix attire inventeurs et entrepreneurs et les motive à trouver une solution. En dépit de nombreux échecs, une solution est finalement trouvée (du moins dans une société libre) et, à long terme, nous nous retrouvons dans une situation meilleure qu’avant la survenance du problème : la ressource coûte moins cher qu’à l’époque précédant la raréfaction. Ce phénomène peut-il continuer indéfiniment ? Il n’y pas – affirme Julian Simon – de raison logique à ce que l’augmentation des ressources disponibles ne s’accroisse pas indéfiniment. Ainsi, si l’on se limite au cuivre, on peut améliorer les méthodes d’extraction, rentrer toujours plus profondément sous terre, découvrir de nouveaux gisements, l’extraire des océans, en trouver sur des astéroïdes, sur d’autres planètes, etc.Même si le risque de manquer de ressources naturelles dans le futur est très faible, avons-nous le droit de faire courir ce risque aux générations futures ?Julian Simon a déjà examiné la question de l’aversion au risque (fait pour un investisseur, un parieur d’avoir peur d’un risque qu’il juge trop important) au chapitre 13 et y reviendra au chapitre 30 mais, en l’occurrence, l’aversion au risque n’est pas pertinente pour les ressources naturelles. Pourquoi ? Premièrement, les conséquences d’une rareté croissante de tout minerai, c’est-à-dire une hausse du prix relatif, ne compromettent pas notre mode de vie. Deuxièmement, une rareté relative conduit à trouver des substituts (par l’aluminium qui remplace l’acier) et atténue la rareté. Troisièmement, la rareté d’un minerai ne se manifeste que très lentement et laisse le temps pour modifier la politique sociale et économique. Quatrièmement, une plus grande prospérité et une population plus nombreuse permettent de pallier les pénuries et d’étendre nos compétences techniques et économiques. Cinquièmement, nous possédons déjà la technologie (fission nucléaire) pour suppléer à nos besoins énergétiques à coûts constants ou déclinants à tout jamais. Notre technologie continuera-t-elle à progresser ? Tout semble l’indiquer. De toute façon, au stade actuel, elle suffit déjà (à condition qu’on l’applique) pour subvenir à tous les besoins de l’humanité (alimentaires, énergétiques, etc.). La seule limite probable à la production de nouvelles connaissances, c’est la disparition des problèmes. Nous avons besoin de problèmes pour progresser. Mais cette ressource ne semble pas près de s’épuiser.La ressource ultime, c’est l’imagination humaine dans une société libre. En réalité, la technologie ne cesse de créer de nouvelles ressources. La contrainte principale imposée à la capacité humaine de disposer de tout en quantité illimitée, c’est le savoir. Or, la source du savoir est l’esprit humain. L’accroissement de la population humaine permet d’accroître cette ressource ultime. Néanmoins, cette imagination humaine ne peut fleurir que dans un système politique et économique qui permet à chacun de jouir d’une liberté personnelle et de recevoir la majeure partie du fruit de son travail.

264Julian L. SimonChapitre XXIX : La croissance démographique et le solLa taille totale de la surface agricole dans le monde est-elle en train de s’épuiser ? C’est le contraire qui est vrai. La totalité de la surface agricole est en augmentation. Le « sens commun » et l’arithmétique suggèrent que l’augmentation de la population va conduire à des exploitations agricoles de plus en plus nombreuses et de plus en plus petites. Les fermiers sont-ils en train de cultiver des champs qui rétrécissent au fur et à mesure que la population et les revenus augmentent ? Là encore, c’est juste le contraire. En dépit de la croissance démographique, l’augmentation de la productivité permet aux fermiers de gérer des fermes de plus en plus grandes. Les fermiers sont plus productifs en raison des progrès techniques mais aussi parce que, vu l’absence d’un marché, les fermiers n’étaient pas, par le passé, économiquement motivés de produire plus que ce qui est nécessaire pour leur subsistance.On pouvait croire également que l’augmentation de la population allait conduire à une augmentation de la main d’œuvre dans les exploitations agricoles. C’est le contraire qu’on constate : la proportion de personnes travaillant dans l’agriculture a constamment décliné. Ce qui est assez étonnant, c’est que, dans les pays riches, ce n’est pas la seule « proportion » de fermiers (par rapport au reste de la population) qui diminue mais bien le nombre absolu de fermiers. Par conséquent, la quantité absolue de terres disponibles par fermier ne cesse de s’accroître. Certains s’émeuvent de l’évolution de cette profession. Depuis 1930, le nombre d’agriculteurs et passé de 10 à 3 millions, soit une perte de 7 millions d’emplois. Mais on oublie que cette vie était extrêmement dure, douloureuse et miséreuse.Beaucoup de gens s’inquiètent que l’urbanisation réduise l’espace dévolu à la nature sauvage et aux surfaces récréatives. Il semble « évident » que la croissance démographique va conduire à une réduction de ces zones. Mais, encore une fois, le sens commun nous égare. La croissance démographique conduit-elle au bétonnage de larges zones au détriment des zones alors dévolues au ressourcement ? Clairement non. De 1900 à 1990, la surface récréative et de nature sauvage des Etats-Unis a crû de 1,3 millions d’hectares à 71 millions d’hectares. La forêt américaine, elle, a crû de 18,8 millions d’hectares en 1900 à 75,2 millions d’hectares. Plus important encore, ce qui a augmenté considérablement, ce sont les possibilités d’accès à la nature et cela en raison de l’augmentation des revenus, de l’amélioration des moyens de communication, des congés, etc. Un individu moyen dans un pays développé a accès à beaucoup plus de zones vertes que par le passé même très lointain. Par ailleurs, le « coût » d’accès à la nature sauvage a chuté considérablement. Et il n’y a pas de raison que cette tendance ne s’accentue pas à l’avenir.La totalité des zones naturelles est en augmentation rapide et de nouvelles zones agricoles sont créées en remplacement des anciennes, avec un résultat net très satisfaisant pour l’avenir du secteur agricole

266Julian L. SimonC’est une tendance lourde dans l’histoire humaine ainsi qu’en atteste le plus important indice de pollution : l’augmentation de l’espérance de vie. L’homme a créé de nouvelles façons de réduire la pollution et a créé des ressources nouvelles permettant de lutter contre la pollution. C’est une raison solide pour s’attendre à ce que cette tendance continue dans le futur.Chapitre XXXI : Les humains mènent-ils les autres espèces à l’holocauste ?L’extinction des espèces est une question fondamentale pour le mouvement environnementaliste. C’est une des raisons majeures avancées par les organisations environnementales pour lever des fonds. Ce thème était au centre du Sommet de Rio. Publié en 1980, le « Global 2000 Report to the President » avance des prédictions extraordinaires. Pas moins de 20% de toutes les espèces de la terre auront disparu en l’an 2000. Pourquoi ? En raison de la disparition de leurs habitats, particulièrement dans les forêts tropicales. Ces chiffres figurant dans ce rapport officiel proviennent en réalité du livre publié en 1979 par Norman Myers et intitulé « The Sinkink Ark » (l’Arche qui coule). Sur quelles données se base cet auteur ? Aussi stupéfiant que cela paraisse, ces chiffres sont de simples projections qui s’appuient non pas sur des données empiriques ni même sur des estimations mais sur de pures « suppositions ». C’est une forme de jeu intellectuel auquel s’est livré Myers. Mais ces chiffres ont été repris et amplifiés depuis. Etonnamment, les prédictions catastrophistes sur l’extinction des espèces qui, aujourd’hui, encore, sont assénées assez régulièrement ne reposent sur aucune base scientifique. L’écologiste Lovejoy s’est également essayé à des prévisions apocalyptiques mais ces dernières reposent toutes sur la seule source publiée : le livre de Myers. Qu’en est-il réellement ?Comment Norman Myers procède-t-il dans sa démonstration ? Son raisonnement s’articule en quatre temps :(1) Entre les années 1600 et 1900, le taux d’extinction estimé des espèces connues est d’une espèce tous les quatre ans.(2) Entre 1900 et maintenant, le taux d’extinction estimé des espèces connues est d’une espèce tous les ans. Aucune source scientifique n’est donnée par Myers pour ces deux estimations.(3) « Certains scientifiques » (pour reprendre les termes de Myers) « ont hasardé l’hypothèse » que ce taux d’extinction « pourrait maintenant avoir atteint » 100 espèces par an. Ce chiffre est une simple conjecture. Pas même une estimation. La source indiquée pour « certains scientifiques » n’est pas un article scientifique publié par un expert mais un bulletin d’informations. Notons cependant que le sujet sur lequel porte cette conjecture est différent du sujet des estimations (1) et (2) vu que ces dernières portent sur les oiseaux et les mammifères alors que la conjecture (3) concerne toutes les espèces.

267L’homme, notre ultime ressource(4) Cette conjecture de 100 espèces par an sert alors de base aux « projections » de Myers. Il multiplie carrément le chiffre par 400 car il estime que « ces chiffres sont trop modestes ». Les forêts tropicales contiennent entre 2 à 5 millions d’espèces. « Supposons » dit Myers que l’environnement soit endommagé. « Si » ces forêts sont détruites, tout ce qu’elles abritent le sera aussi. Dès lors, on en est à 40.000 espèces détruites par an, soit 100 espèces par jour. Dans les 25 ans qui viennent, un million d’espèces (40.000 x 25) – « prévision qui est loin d’être improbable » -seraient éteintes.Dans le Global 2000 Report, les « projections » tirées de cette supposition sont reprises mais avec des termes autrement plus assurés. On affirme que cette évolution « mènera probablement » à une extinction entre 14 et 20% des espèces avant l’an 2000.Inutile de dire que les données empiriques collectées depuis ont totalement démenti ces prévisions fantaisistes. Julian Simon constate que tous les biologistes, ceux-là mêmes qui furent alarmés par ces prédictions, s’accordent sur le fait que le taux des extinctions connues a été et continue à être très faible. Simon cite de larges extraits de rapports de spécialistes. Tous affirment que le taux d’extinction tourne autour d’une espèce par an. L’IUCN (International Union for Conservation of Nature), une association comptant 11.000 scientifiques travaillant dans 160 pays, estime également « que le nombre d’extinctions enregistrées tant pour les animaux que pour les plantes est très faible ». L’argument selon lequel nous devrions protéger les espèces en voie de disparition, même si nous ne savons pas combien elles sont et quelles elles sont, est impossible à distinguer, d’un point de vue logique, de l’argument en vertu duquel nous devrions lancer un vaste programme pour protéger les anges menacés de mort qui dansent sur la tête d’une épingle. Il est difficile d’engager le débat avec les biologistes « conservationnistes » à propos de l’extinction des espèces car ceux-ci refusent généralement de discuter avec les non-biologistes. Si, en outre, l’interlocuteur est économiste, la discussion n’est pas seulement inutile à leurs yeux mais carrément impossible. Beaucoup d’entre eux considèrent que les intérêts de l’humanité et ceux des autres animaux sont opposés.Jusqu’à plus ample informé, il n’y a aucune raison de mettre en place de nouveaux et coûteux programmes de préservation des espèces. Les données disponibles sur le taux des extinctions constatées rendent presque grotesques les affirmations des Cassandre qui promettent une extinction rapide. Par ailleurs, les récents progrès scientifiques et techniques – tels que les banques de graines et l’ingénierie génétique – ont diminué l’importance économique de maintenir les espèces dans leur habitat naturel.Cela dit, il ne faut pas négliger les risques d’extinction potentielle. Il faut plutôt tenter d’estimer plus scientifiquement l’étendue de ces risques, ce qui implique de prendre de la distance avec toutes les déclarations fantaisistes destinées à faire peur au public afin de financer des programmes. Il faut également prendre en considération,

268Julian L. Simonmais de manière raisonnable, la valeur non économique des espèces naturelles à la lumière de la valeur que nous donnons à la vie vierge et sauvage et à d’autres aspects de la vie sur terre.Chapitre XXXII : Une forte densité de la population ne nuit pas à la santé, ni au bien-être psychologique ou socialCet ouvrage se consacre principalement à des questions habituellement considérées comme relevant de l’économie (ressources, standards de vie, impact environnemental, etc.) mais le présent chapitre traite de questions qui vont au-delà de l’économie : la santé et ses rapports avec la taille de la population mondiale et la croissance démographique. L’espérance de vie est un indicateur fondamental pour mesure la situation sanitaire dans un pays. On a vu dans le chapitre 15 que la densité et la croissance démographiques n’avaient apparemment aucun effet négatif sur l’espérance de vie, voire que ces effets seraient plutôt positifs. Julian Simon passe en revue toute une série de maladies contagieuses telles que la malaria, la maladie du sommeil et autres maladies tropicales. La malaria est la maladie tropicale la plus répandue. Il apparaît qu’elle se développe particulièrement bien quand la population est dispersée parce que les champs abandonnés deviennent très humides. Elle s’est fortement développée à la fin de l’empire romain quand le nombre d’êtres humains a chuté de façon vertigineuse. Dès lors, une population nombreuse est la meilleure garantie contre sa propagation. Quant aux autres maladies tropicales, il faut se rappeler qu’une population plus nombreuse engendre plus de connaissances utiles et donc plus de moyens pour lutter contre les maladies.Beaucoup estiment qu’une haute densité démographique entraîne des effets négatifs tant sur le plan psychologique que sociologique. On a effectivement pu prouver scientifiquement qu’une haute densité démographique affectait négativement les animaux. Mais cela n’a jamais pu être prouvé sur les humains. Cette croyance est basée sur des analogies avec les animaux. En réalité, l’organisation humaine est différente des organisations animales, particulièrement en ce qui concerne la capacité des gens à créer de nouveaux modes d’organisation. Les données sociologiques, assez abondantes, démontrent que la densité démographique n’a aucun impact sur la longévité, le crime ou la maladie mentale.On affirme parfois qu’une densité démographique trop importante est une menace pour la paix entre les peuples. Selon cette théorie, la « surpopulation » pourrait devenir la cause majeure de l’instabilité sociale et politique. Cette idée populaire est reprise par le Département d’Etat américain et par la CIA pour justifier leurs programmes de contrôle de la population. Quoi qu’il en soit, le fait est qu’il n’y a absolument aucune preuve permettant de connecter la densité de population avec la propension à s’engager dans une guerre ou même des combats.

269L’homme, notre ultime ressourceLorsqu’on examine attentivement les prétendus effets néfastes d’une forte densité de population sur la santé, on peut rendre un verdict général : «Noncoupable ! ». Et si l’on prononce un tel jugement, ce n’est certainement pas faute de preuves. Le rapport le plus complet jamais réalisé sur le sujet résume son propos en ces mots : « il est raisonnable de conclure que l’hypothèse d’une densité pathologique échoue à trouver une confirmation dans les zones urbaines ». Chapitre XXXIII : Le tableau économique global I : la croissance démographique et les niveaux de vie dans les pays les plus développésLa théorie malthusienne de la croissance démographique – acceptée jusque dans les années 80 par la plupart des économistes et toujours en vogue dans la population – affirme une chose. Les données en affirment une autre, entièrement différente. Ce chapitre entend démontrer que cette théorie est fausse et entend proposer une théorie alternative en ce qui concerne les pays les plus développés. Le chapitre suivant (le chapitre 34) propose, lui, une théorie alternative à propos de ce phénomène en ce qui concerne les pays les moins développés. Le cœur de toute théorie économique de la population depuis Malthus jusqu’au Club de Rome peut être synthétisé en une seule proposition : « toutes choses étant égales, plus les gens utilisent les ressources, plus le revenu moyen par personne décroît ». Cette proposition dérive de la « loi des rendements décroissants » : deux personnes ne peuvent utiliser le même outil en même temps, deux personnes reçoivent moins de nourriture si la quantité à partager est fixe, etc. Voici quelques-unes des idées malthusiennes :1. L’effet de consommation : ajouter une personne à la population réduit la part de chacun car les tranches du gâteau seront plus petites ;2. L’effet de production : ajouter une personne dans la masse des travailleurs réduit la production de chacun des travailleurs : chacun aura moins d’outils, moins de terre à travailler, etc.3. L’effet des équipements publics : si la population d’un village ou d’une ville augmente de 10%, cela fait 10% de personnes en plus à utiliser le puits du village, l’hôpital de la ville, la plage publique, etc.4. Les effets de distribution d’âge : une plus grande proportion d’enfants dans une population signifie une proportion plus importante de la population incapable de travailler, ce qui engendre une diminution du revenu par tête.5. Autres effets théoriques : le capital total se dilue dans une plus grande population, ce qui signifie une épargne individuelle plus faible ; les enfants reçoivent une éducation réduite d’un point de vue quantitatif et qualitatif, etc.Cet ouvrage a démontré que ces éléments théoriques sont faux et ne correspondent pas à ce que l’on observe dans la pratique. Les données suggèrent clairement que la croissance démographique n’entrave pas et même amplifie probablement la croissance économique.

270Julian L. SimonJulian Simon propose alors un modèle plus réaliste pour les pays développés. On a vu que la population et la croissance démographiques ont divers effets, certains négatifs, d’autres positifs. Contrairement aux modèles malthusiens, le modèle de Julian Simon affirme que la productivité s’accroît en raison même de l’adjonction de personnes. Trois facteurs expliquent la création de nouvelles connaissances. Premièrement, le nombre important de personnes qui travaillent dans la R&D et qui produisent des améliorations substantielles. Deuxièmement, la production annuelle- le PNB -avec laquelle ces améliorations peuvent être financées. Troisièmement, le revenu par tête qui influence le niveau général d’éducation alloué à chaque travailleur et qui, dès lors, augmente les capacités individuelles à faire des découvertes technologiques. Ce phénomène se produit dans un espace temporel de 50 à 150 ans. Le modèle se réfère aux Etats-Unis mais convient à tous les pays développés car ces derniers sont scientifiquement et technologiquement interdépendants. Evidemment, la croissance démographique n’est pas la seule cause de la productivité accrue mais elle est déterminante : le capital physique ne peut générer des idées mais les êtres humains ne sont pas seulement un capital. Ils ont une imagination et de la créativité, concepts qui ne sont généralement pas inclus dans les modèles économiques.Une question centrale relativement à la croissance démographique, c’est le compromis choisi entre la consommation présente et future. Préférons-nous consommer directement ou épargner ? C’est sous cet angle là qu’il faut aborder la croissance démographique. L’effet de l’adjonction d’un enfant sur le standard de vie (en dehors du plaisir que des enfants donnent à leurs parents) est indubitablement négatif dans le court terme. Dans les années où les enfants consomment plutôt que de produire, un enfant additionnel signifie moins de nourriture, moins d’éducation pour chaque personne ou des efforts additionnels de la part de la génération des parents pour remplir les besoins des enfants additionnels. Durant cette période, les enfants sont un investissement et leur impact sur les standards de vie est négatif. Si l’attention se confine sur cette première période, un enfant supplémentaire doit être vu comme une force économique négative. Si, par contre, nous accordons de l’importance à un futur plus lointain, nous verrons que l’effet global de l’adjonction d’un enfant supplémentaire peut être positif.De tels modèles de population, tels que celui présenté ici, n’étaient pas acceptés avant les années 80 en raison de la prédominance du capital physique dans l’esprit des économistes. Mais on a reconnu ces dernières années l’importance fondamentale de la connaissance, de l’éducation et de la qualité de la main d’œuvre dans le processus de production économique. On a également constaté empiriquement que la croissance démographique n’avait aucun effet négatif sur le développement économique. Par ailleurs, en dépit de l’attitude prédominante hostile envers la croissance démographique, il n’y a jamais eu la moindre preuve scientifique que la croissance démographique a un impact négatif sur les standards de vie.Cette augmentation des standards de vie dans les pays développés s’exerce-t-elle au détriment des pays pauvres ? Beaucoup affirment qu’un pays « surpeuplé » n’est pas

271L’homme, notre ultime ressourceautosuffisant en nourriture et en autres matières premières. S’opère alors généralement un glissement de cette idée à l’idée que les pays pauvres sont exploités. Ceux qui, comme Paul Ehrlich, soutiennent cette idée ne comprennent pas que l’échange est un élément fondamental et nécessaire de la civilisation. Les pays occidentaux « n’exploitent » pas et ne « dépendent » pas des pays du tiers-monde pour leur approvisionnement. Ce sont des partenaires commerciaux. Personne ne « supporte » l’autre.En résumé, les modèles traditionnels sur les effets de la croissance démographique dans les pays développés – et fondés sur l’idée malthusienne des retours décroissants – sont directement contredits par les données empiriques. Ces modèles affirment que l’augmentation de la population entraîne un abaissement des standards de vie. Les données empiriques ne montrent pas une telle chose. La croissance démographique génère des économies d’échelle dans l’industrie et des gains de connaissance qui, à leur tour, engendrent une productivité accrue. Dans un premier temps, il est vrai, les pays développés dont la population augmente rapidement, sont pénalisés : le revenu par tête diminue. Mais dans un second temps, entre 35 et 80 ans après la naissance des premiers enfants additionnels, le revenu par tête augmente de façon vraiment considérable.Pour atteindre une compréhension adéquate des effets de la croissance de la population, nous devons élargir notre horizon au-delà du court terme et mettre en balance les effets à long terme avec ceux à court terme. Quand on se livre à cet exercice, la croissance démographique dans les pays développés apparaît comme un gain et non pas comme un fardeau ainsi que le prétendent les modèles malthusiens qui s’inscrivent dans une perspective uniquement à court terme. Chapitre XXXIV : Le tableau économique global II : les pays les moins développésDans le futur, ces pays rejoindront les pays situés en ce moment dans la catégorie des pays les plus développés. Mais actuellement, leur situation diffère suffisamment de ces derniers pour justifier qu’on en traite de manière spécifique. Depuis 1960, les modèles économiques d’essence malthusienne discutés dans le chapitre précédent ont eu un impact considérable sur les politiques menées dans ces pays ainsi que sur la pensée des experts en science sociale et sur celle du grand public.La politique américaine, basée sur un modèle erroné, est toujours d’application aujourd’hui. Les modèles théoriques conventionnels (de Coale et Hoover) comprennent deux éléments principaux :• une augmentation du nombre de consommateurs ;• une diminution de l’épargne en raison de la croissance démographique.

272Julian L. SimonLa conclusion, archiconnue, c’est qu’un pays du tiers-monde comme l’Inde peut espérer une croissance économique deux fois et demie plus importante avec un bas taux de fertilité plutôt qu’avec un haut taux de fertilité. En résumé, les théories conventionnelles suggèrent qu’une population plus importante retarde la croissance du revenu par tête d’habitant. L’élément prépondérant dans ces théories, c’est encore une fois le concept malthusien des retours décroissants. Un autre élément théorique important, c’est l’effet de dépendance qui suggère que l’épargne est plus difficile pour les ménages qui ont plus d’enfants et qu’un taux important de fertilité aboutit à détourner des fonds de l’industrie productive au profit des investissements sociaux. Encore une fois, les données empiriques contredisent ces modèles populaires. On ne trouve pas de corrélation entre les deux variables : la croissance démographiqueet la croissance du revenu par tête. Une autre étude affirme que la croissance du revenu par tête est fonction de la densité de population. En 1955, Julian Simon, alors sous les drapeaux, aborda à Hong Kong à partir d’un destroyer de l’armée américaine. Il éprouva beaucoup de peine pour les milliers de personnes qui dormaient chaque nuit sur les trottoirs ou à bord de minuscules bateaux. Pour tout observateur, Hong Kong ne pourrait jamais surmonter ses problèmes : des masses gigantesques de gens pauvres et sans emploi, un manque total de ressources naturelles exploitables, des réfugiés qui arrivaient chaque jour. En retournant en 1983, il n’éprouvait plus aucune pitié pour ce pays quand il y débarqua pour la seconde fois : une foule de personnes bien habillées, affairées, pleines d’espoir et d’énergie. Le gain le plus important qu’apporte la croissance démographique, c’est l’augmentation du stock de connaissances utiles. L’esprit humain a une importance économique fondamentale. Le progrès dépend largement du nombre de travailleurs formés.Le rôle du système politico-économiqueCe qui apparaît prédominant dans l’économie des ressources et de la population, ce n’est pas le taux de fertilité mais l’étendue de la liberté personnelle que peut garantir le système politico-économique. Des preuves écrasantes démontrent que le problème sur notre planète, ce n’est pas un excès de population mais un manque de libertés politiques et économiques. Pour s’en convaincre, il suffit d’examiner des « paires » de pays qui, partageant la même histoire et la même culture, ont connu des destins très différents une fois qu’ils furent séparés après la seconde guerre mondiale : l’Allemagne de l’Est et de l’Ouest, la Corée du Nord et du Sud, la Chine et Taiwan.

273L’homme, notre ultime ressourceUn modèle qui réconcilie la théorie et les données empiriquesLorsqu’une théorie ne coïncide pas avec une base de données, l’une des deux doit être inexacte. Or, les résultats ont été réexaminés à plusieurs reprises avec chaque fois le même résultat anti-malthusien. Réexaminons dès lors la théorie afin d’élaborer un nouveau modèle qui réconcilie la théorie et les faits. Nous devons inclure quatre nouveaux éléments :• l’effet positif d’une demande en augmentation (en raison d’une population plus grande) sur l’investissement dans l’agriculture et dans le monde des affaires ;• la propension des gens à consacrer plus d’heures au travail et moins d’heures au loisir quand leur famille augmente ;• le passage de l’agriculture vers l’industrie à la faveur du développement éco-nomique ;• les économies d’échelle dans l’utilisation des infrastructures sociales et des autres ressources.En fonction de l’échelle de temps qu’on choisit, on peut décider de considérer l’effet de l’adjonction d’enfants supplémentaires comme étant un gain ou une perte. A court terme, c’est une perte. A long terme, c’est un gain. L’analyse privilégiée ici est à long terme. Nous choisissons de nous concentrer sur le bien-être des futures générations. Pour cette raison, une population en croissance est préférable à une population stationnaire ou en déclin.Réponse à trois objectionsJulian Simon répond ici à trois objections souvent formulées à propos de son modèle.Première objection : « la croissance démographique doit bien s’arrêter à un certain moment. A un tel moment, les ressources seront épuisées ou alors il ne restera plus sur terre que des places debout ».Quand on parle de « un certain moment », on veut dire au moins deux choses :• Premièrement, ceux qui avancent cet argument considèrent que si des hommes adoptent un certain comportement (avoir beaucoup d’enfants), ils vont continuer à l’adopter indéfiniment. Un peu comme si on préten-dait que quelqu’un qui consomme une bière va continuer automatiquement à en boire jusqu’à ce qu’il en meure. En réalité, la plupart des gens sont capables de reconnaître une limite raisonnable et de s’y arrêter. • Deuxièmement, certains affirment que la croissance démographique va croître de manière exponentielle jusqu’à la catastrophe finale vu qu’elle a toujours crû à un tel rythme. En réalité, Simon a montré au chapitre 22 que cette idée est démentie par les faits historiques. La population est restée sta

275L’homme, notre ultime ressourceheures, à investir davantage et à améliorer les infrastructures sociales, telles que de meilleures routes et de meilleurs systèmes de communication. Cela génère aussi des économies d’échelle. Le résultat est que même si un enfant additionnel occasionne des coûts additionnels à long terme, une croissance modérée du taux de natalité dans les pays en voie de développement est susceptible de mener à un plus haut standard de vie à long terme qu’une croissance importante du taux de natalité ou qu’une absence de croissance.Troisième PartieAu-delà des données« Je sais que débattre des jugements de valeur fondamentaux est une entre-prise désespérée. Par exemple, si quelqu’un approuve l’objectif d’extirper la race humaine de la terre, il est impossible de le réfuter avec des justifications ration-nelles » (Albert Einstein, Idées et opinions, 1954).Chapitre XXXV : Pourquoi les gens ne renoncent-ils jamais à leurs croyances sur la question de savoir si les choses s’améliorent ou empirentComment se fait-il que les gens qui, généralement, posent de bons jugements sur ce qu’ils connaissent, adoptent des croyances aussi pessimistes et si contraire aux faits par rapport à l’environnement, l’économie et la démographie ? La seule réponse plausible, c’est que personne n’a ni le temps ni les moyens d’examiner les preuves justifiant les croyances qu’il adopte. Par ailleurs, ces croyances sont parfois à ce point enracinées dans l’opinion publique qu’absolument rien ne peut persuader les gens de les abandonner.Ce livre vise à prouver, sur base d’un grand nombre de preuves empiriques, que les choses évoluent plutôt positivement. Pourquoi les gens ont-ils de ces questions une perception aussi négative en dépit de cette tendance positive ? Une des explications, c’est que les gens font des comparaisons en se focalisant sur les effets à court terme plutôt que sur le long terme. Ils dressent aussi continuellement des comparaisons entre les groupes.Par ailleurs, l’évolution technologique nous rend ingrats, exigeants et perpétuellement insatisfaits. On se plaint de la lenteur de notre ordinateur en oubliant le prodige technologique que constituent de tels instruments. On s’habitue instantanément à toute amélioration (aussi remarquable soit-elle) et on s’en blase rapidement. Le public demande une pureté toujours plus grande de l’air et de l’eau. C’est certainement une bonne chose. Mais quand il se plaint actuellement de la pollution de l’air et de l’eau, c’est absurde si l’on se rappelle l’état catastrophique de notre environnement il y a à peine un siècle et toutes les maladies dont souffraient et décédaient nos ancêtres. Maintenant que nous avons triomphé largement des ennemis traditionnels de l’humanité (animaux sauvages, faim, épidémies, chaleur, froid, etc.),

276Julian L. Simonnous nous inquiétons d’une nouvelle catégorie de phénomènes dans l’environnement et dans la société.Apparemment, notre esprit est ainsi construit que, quel que soit le progrès accompli, nos aspirations augmentent par paliers de façon telle que notre anxiété ne puisse jamais diminuer. Nous nous causons perpétuellement du chagrin par les comparaisons que nous faisons. Julian Simon se rappelle d’une église délabrée dans une pauvre ville hispanique du Nouveau-Mexique sur le fronton de laquelle il était marqué : « L’attitude appropriée est la gratitude ».Chapitre XXXVI : La rhétorique du contrôle des naissances : la fin justifie-t-elle les moyens ?La peur de la croissance démographique a été répandue par des expressions extravagantes et un vocabulaire incendiaire : « l’explosion démographique », « la pollution humaine », « la bombe P » (P comme population). Ce ne sont pas seulement des termes sensationnalistes et journalistiques. Non, ils ont été anoblis et mis en circulation par de distingués scientifiques et des professeurs.Une partie de la propagande antinataliste est subtile. En prétendant délivrer des informations sur le contrôle des naissances, ces campagnes sont en réalité un appel à avoir moins d’enfants. « Planet Parenthood » est l’une des organisations les plus puissantes dans la diffusion de ces campagnes à travers la radio et la télévision. L’une d’entre elles enjoint aux jeunes de « profiter de leur liberté avant d’avoir des enfants ». Une autre, moins subtile, décline les « Dix raisons de ne pas avoir d’enfants ». D’autres campagnes sont plus grossières et font passer les catholiques et le pape pour des irresponsables.La rhétorique du contrôle des naissances est extrêmement convaincante car elle dramatise les conséquences négatives d’avoir des enfants, se prévaut d’un prétendu consensus des experts, donne une vision fausse et insultante des décisions prises par les populations pauvres relativement à leur fertilité. Par ailleurs, cette rhétorique recourt à des forces qui amplifient sa portée (l’argent récolté par divers canaux, le matraquage médiatique, etc.).Plus fondamentalement, beaucoup d’environnementalistes ont pris l’habitude, quelle que soit la cause défendue, d’exagérer, voire de mentir dans le but de « conscientiser » la population. Cette propagande alarmiste diffusée sans discontinuer depuis des décennies et qui brandit des menaces imaginaires est, en tant que telle, dangereuse. Elle est parvenue à instiller dans l’esprit des populations occidentales l’idée absurde qu’elles pillent les ressources, exploitent les pauvres et détruisent l’environnement. C’est une forme de fanatisme qui peut déboucher sur des crimes tels que la politique nataliste en Chine et en Indonésie. Au lieu d’alerter l’attention des gens sur les problèmes importants, ils démolissent la capacité de l’humanité à assurer sa propre survie. Julian Simon compare les environnementalistes fanatiques au

277L’homme, notre ultime ressourcejoueur de flûte du fameux conte et qui, n’ayant pas été payé pour avoir débarrassé le village des rats, décide de conduire à la mort tous les jeunes enfants des villageois…Chapitre XXXVII : Le raisonnement derrière la rhétoriqueQuoiqu’une motivation importante d’un grand nombre de gens luttant contre la croissance démographique s’enracine sûrement dans la volonté sincèred’aider les gens pauvres aujourd’hui et dans le futur, on trouve quand même dans ce mouvement un certain nombre de croyances comme celle que les gens pauvres- et particulièrement le non-blancs, les non anglo-saxons, les non-protestants, sont inférieurs. Par ailleurs, on retrouve aussi la croyance que le bien-être présent et futur de tous les contribuables américains serait mieux servi en réduisant le taux de natalité chez tous ces gens et chez les immigrés. Ces idées sont non seulement dangereuses mais ne reposent sur aucune base scientifique. Ces croyances conduisent à de choquantes recommandations : ne pas baisser le taux de mortalité des gens pauvres, les dissuader d’avoir des enfants même si, pour ce faire, il faut utiliser la pression économique voire la coercition physique. Des gouvernements exercent des pressions au niveau domestique par des lois prescrivant la stérilisation et au niveau international en liant l’aide alimentaire à la réduction de la fertilité. Même si ces politiques reposaient sur des inquiétudes scientifiquement fondées, elles seraient déjà critiquables. Mais ces inquiétudes n’ont aucune base scientifique. Pour certains, les motivations sont d’ailleurs beaucoup moins nobles. C’est souvent du pur égoïsme, un désir de garder pour nous tout ce que nous pouvons contre la ponction supposée (mais inexistante) des ressources par les enfants des pauvres et des non-blancs. On y retrouve aussi la peur du « péril jaune ». Soit un brouet de sorcières assez peu ragoûtant. Chapitre XXXVIII : En fin de compte, quelles sont vos valeurs ?Un petit nombre de savants, principalement des biologistes (et pratiquement aucun économiste) ont convaincu bon nombre de politiciens et de gens du peuple que des politiques de population rationnelles règlementant la fertilité, la mortalité et l’immigration pouvaient être déduites directement des faits avérés ou supposés à propos de la croissance démographique et économique. Ils les ont convaincus qu’il était « scientifiquement vrai » que les pays doivent réduire leur croissance démographique. On entend parfois que « la surpopulation est désormais le problème dominant ».En réalité, il est scientifiquement faux – outrageusement faux – de dire que « la science montre » qu’il y a surpopulation à tel endroit et à tel moment. La science ne peut révéler que les effets probables de différents niveaux et politiques de population. Savoir si la population est trop importante ou trop petite, si elle croît trop vite ou trop lentement, ne peut être décidé sur de seules bases scientifiques. Pareils

278Julian L. Simonjugements dépendent de nos valeurs, un domaine sur lequel la science n’a rien à nous dire.Dans ce chapitre, Julian Simon présente une liste des valeurs sous-jacentes aux politiques démographiques. Il approfondit certaines d’entre elles dans le chapitre suivant :• La priorité donnée au court terme ou au long terme : privilégier le court terme au long terme conduit, en ne se focalisant que sur les coûts à court terme, à méconnaître les avantages considérables qu’une société engrange lorsqu’elle fait le choix de ne pas s’opposer à la croissance démographique. A cet égard, la stupide phrase de Keynes « A long terme, nous sommes tous morts » offre une curieuse similarité avec la manière de penser des enfants. Ces derniers, insouciants et désinvoltes, ne sont pas prédisposés à épargner, investir et travailler pour le futur.• L’égoïsme versus l’altruisme : notre volonté de partager nos biens, directement ou indirectement (via nos impôts) détermine les choix de politique démographique : devons-nous accueillir de nouveaux enfants, des immigrants ? Le pauvre doit-il être soutenu par le riche ?• Proximité : favoriser la famille, les proches, les membres de la communauté, d’un même pays, d’une même race au détriment des personnes plus éloignées sont des attitudes très répandues. Elles jouent beaucoup dans le choix d’une politique démographique.• Le désir d’intimité : jusqu’à quel point voulons-nous partager avec d’autres l’expérience de s’isoler dans une forêt déserte ?• Le droit d’héritage : jouir des fruits du travail des générations précédentes est-il un privilège réservé à leurs seuls descendants ? Les immigrés de fraîche date ont-ils le droit de partager cette richesse ? Les descendants d’esclaves doivent-ils être dédommagés ? Ces questions sont au cœur de la politique d’immigration.• La valeur inhérente de l’être humain : toutes les vies sont-elles dignes d’être vécues ? Les programmes de limitation de naissances reposent généralement sur cette idée que certaines vies sont inutiles. Certains économistes ont même parlé d’ « utilité négative ».• La priorité accordée aux animaux et aux plantes versus la priorité accor-dée aux hommes : selon plusieurs groupes écologistes, l’humanité n’est pas le centre de la planète et nous devons apprendre à partager la planète avec toutes les autres formes de vie. Un changement radical s’est produit à ce niveau. Un exemple, les oiseaux étaient auparavant considérés comme ayant de la valeur dans la mesure où ils favorisaient ou nuisaient à l’agriculture. Ce n’est plus du tout le cas aujourd’hui.• Liberté individuelle versus coercition : la défense de l’environnement justifie-t-elle le recours à la coercition pour empêcher la croissance démographique ?• L’eugénisme versus la liberté. La croyance que l’humanité pouvait ou de-vait être améliorée par une sélection judicieuse est née dans les années 20 et 30.Keynes fut un chaud partisan de l’eugénisme. Il présida la Société lon-donienne d’Eugénisme de 1937 à 1944. La connexion entre le malthusia-nisme et la politique de contrôle des populations est historiquement proche. Le concept, central dans l’eugénisme, de « vie qui ne vaut pas la peine d’être

279L’homme, notre ultime ressourcevécue » est, comme on le sait, au cœur de l’idéologie nazie. Ce concept a été utilisé pour la première fois dans le titre d’un livre de deux professeurs allemands (un juriste et un médecin) en 1920. En 1941, 70.000 patients ont été tués par des médecins dans des hôpitaux au nom de ce concept. Ce concept a été rejeté avec horreur après la guerre mais a ressurgi à la faveur de travaux prétendument scientifiques sur le quotient intellectuel.• La valeur du progrès : cette valeur est remise en cause par certains environnementalistes mais aussi par des conservateurs. Ainsi, le duc de Wellington commentait la construction de la première voie de chemin de fer en Angleterre par les mots suivants : « cela va permettre aux membres des ordres inférieurs d’errer inutilement un peu partout dans le pays ».• Les valeurs se travestissant sous forme de droits : ces droits sont souvent proclamés sans justification, comme s’ils étaient indéniables. On parle des « droits de la nature », de « droits des animaux ». On dit aussi que l’homme est « le sida de la terre » et que sa disparition serait « une bonne chose ».Le but de Julian Simon n’est pas de prendre position par rapport aux valeurs énumérées plus haut mais bien de faire prendre clairement conscience ici qu’elles opèrent dans les discussions relatives aux problématiques abordées dans ce livre. Leur validité universelle est souvent prise pour acquise par ceux qui les affirment alors que pour d’autres, elles passent simplement pour l’expression de préférences qui peuvent être atypiques et éminemment controversées. En réalité, le terme même de « surpopulation » est un jugement de valeur et non une vérité scientifique. La science seule est incapable de déterminer si la taille d’une population est trop grande ou trop petite, si la croissance est trop rapide ou trop lente.Chapitre XXXIX : Les valeurs fondamentalesDans le précédent chapitre, Julian Simon a listé les valeurs qui entraient en ligne de compte quand la discussion porte sur la population (valeurs qu’on retrouve également dans le discours scientifique lui-même). Dans ce chapitre, il revient de manière plus approfondie sur ces valeurs antagonistes car ce sont elles qui déterminent toutes les politiques concernant les ressources, l’environnement et la population.Altruisme versus égoïsmeBeaucoup de gens estiment qu’il faut favoriser les proches au détriment des lointains et que, dès lors, la vie des premiers a plus de valeur que celle des seconds. Simon estime, quant à lui, que la vie des peuples des autres pays, des autres ethnies et des autres religions a autant de valeur que celle du groupe auquel on appartient. On peut tirer une fierté d’appartenir à l’espèce humaine équivalente à celle d’appartenir à un groupe particulier. Le libéralisme n’entend jamais favoriser un groupe par rapport à un autre. Pas plus les riches que les pauvres. A contrario, des malthusiens comme

280Julian L. SimonGarrett Hardin estiment que soutenir les pauvres est une mauvaise politique car cela les maintient en vie au détriment de tous.La valeur d’une personne pauvreDans la foulée des considérations qui précèdent, certains environnementalistes n’ont pas hésité à écrire qu’il fallait décourager les pauvres à faire des enfants. Ainsi, Paul Ehrlich, le plus célèbre écologiste de l’époque, dressait un tableau apocalyptique de la population indienne : s’agglutinant sur les bus, frappant des mains décharnées sur les vitres du taxi, mendiant, urinant, déféquant, se déplaçant en troupeaux, etc. Julian Simon répond que Ehrlich n’écrit rien sur les gens qui rient, qui jouent, qui s’aiment, qui traitent tendrement leurs enfants, toutes choses que l’on observe quand on se promène en Inde. Ces gens ont également le droit de vivre leur vie. Non, l’existence de personnes pauvres n’est pas un signe de « surpopulation ». Ni aux Etats-Unis, ni en Inde.94Les nés et les « non-nés »Dans toutes les sociétés, la plupart des gens se comportent d’une manière qui témoigne d’une préoccupation pour ceux qui ne sont pas encore nés. Les gouvernements construisent des infrastructures qui perdurent au-delà de la vie de la génération présente. Les jeunes couples tiennent compte des « non-nés » quand ils achètent une maison assez spacieuse pour accueillir de futurs enfants. La remarque de Keynes « A long terme, nous sommes tous morts » est confuse. Beaucoup de conflits de valeurs sur la croissance démographique tournent autour de cette question. Que veut-il entendre par « nous » ? Si par « nous », il entend ses contemporains, il a raison. Si par « nous », il entend nous enfants, petits-enfants, arrière-petits-enfants, etc., il a tort car la chaîne de nos descendants n’est pas nécessairement condamnée à mourir. Toute la question est là : quelle conception du « nous » devons-nous choisir ?C’est une question de choix de valeur. Elle ne peut être tranchée scientifiquement. Julian Simon estime que c’est la seconde signification du « nous » qui doit l’emporter car, si l’on veut adopter une position réellement écologique, nous devons nous soucier du long terme. Malheureusement, beaucoup de personnes qui se définissent comme étant des écologistes confondent les deux significations du « nous » : quand on leur explique que la croissance démographique est avantageuse à long terme, ils citent la phrase de Keynes. Par contre, quand Simon leur explique qu’on a le temps de trouver des solutions de substitution énergétique d’ici quelques milliards d’années, ces mêmes personnes l’accusent d’être myope, égoïste et irresponsable.94 Depuis la publication de ce livre, la situation des pauvres en Inde s’est considérablement améliorée. Ce pays est entré de plain pied dans la mondialisation (confer le chapitre de cet ouvrage consacré à Johan Norberg).

281L’homme, notre ultime ressourceQu’avons-nous à perdre ? Quand bien même une politique de contrôle des naissances ne serait pas nécessaire, Ehrlich se pose la question de savoir ce que nous avons à perdre à la mettre en place. La réponse d’Ehrlich est que nous n’avons rien à perdre. Cela dépend évidemment de la conception que l’on a de la vie humaine. Si, comme Julian Simon, on accorde de la valeur à la vie humaine, le fait d’empêcher sans nécessité des êtres de venir à l’existence est une perte évidente.L’argument d’Ehrlich correspond à une inversion de la règle d’or : « Faites aux autres ce que vous ne voudriez pas qu’ils vous fassent ». Ehrlich et ceux qui pensent comme lui se gardent bien de sacrifier leur propre vie, sans doute parce qu’ils estiment que leur valeur est trop haute pour être sacrifiée (ce avec quoi Julian Simon est d’accord : on a besoin de chacun d’entre nous). Ehrlich et ses semblables affirment parfois qu’ils s’abstiennent d’avoir des enfants ou d’en avoir trop et cela pour le bien des autres. Si c’est réellement le cas, c’est dommage car leurs enfants, comme les autres, enrichiraient le monde.La valeur du revenu par tête à court termeDepuis longtemps, les économistes utilisent la notion de « population optimale ». Cela donne l’impression d’être une notion scientifique. Mais cela implique un critère pour distinguer le meilleur et le pire. Quel est-il ? Il s’agit tout simplement du revenu par tête. On se rend bien compte qu’un tel critère, poussé jusqu’aux conséquences ultimes de sa logique, devrait nous inciter à nous débarrasser purement et simplement des personnes à bas revenu. Si on supprime la moitié la plus pauvre de la population, on fait alors progresser le revenu par tête de manière arithmétique. C’est évidemment absurde. Néanmoins, ce critère est utilisé par beaucoup de monde pour prôner une réduction du nombre des naissances. Si on diminuait, disons de 10%, le nombre de naissances chaque année, le revenu de chacun serait augmenté chaque année. Mais c’est un calcul à court terme. On réduit effectivement les frais de scolarité, les services publics, etc. Mais à long terme, cela signifie moins de producteurs de richesses. Quel critère adopter ? La règle utilitariste « le plus grand bien pour le plus grand nombre » ? Simon le pensait mais a été guéri de cette illusion en lisant Hayek.95 Il prône plutôt le recours au « principe de Pareto étendu », c’est-à-dire qu’un état peut être modifié de façon telle que plus de personnes en tirent profit et que le sort de personne n’empire pas en raison de cette modification. Toutes choses étant égales, l’adjonction de nouvelles personnes est une bonne chose. Si l’on est contraint de choisir, Julian Simon préfère la situation se traduisant par une baisse provisoire du revenu par tête en raison d’une augmentation du nombre de personnes dans le futur immédiat (enfants et/ou immigrés). A long terme, le revenu par tête sera plus élevé qu’initialement.95 Pour un résumé de la position de Hayek sur l’utilitarisme, confer le Tome I de la Tradition de la Liberté, pages 286 et 287

282Julian L. SimonLa valeur de conserver versus la valeur de créerLa prochaine fois qu’une personne vient sonner à votre porte pour vous demander une donation – souvent sous le prétexte initial de vous faire signer une pétition – interrogez-là, nous conseille Julian Simon. Le plus souvent, elle travaille pour une organisation environnementale. Elle reçoit en moyenne 30% de commission et d’autres parties du don vont à des personnes intermédiaires. A quoi est consacré le solde ? La réponse est toujours : à mener des actions politiques et des opérations de conscientisation. Jamais cet argent n’ira dans la plantation d’un arbre, dans le nettoyage d’une plaine de jeu et certainement pas dans la construction d’un hôpital ou d’un parc. L’objectif ici n’est jamais de créer ou de construire mais bien de « protéger », ce qui signifie tout faire pour empêcher – par des campagnes, des recours, des actions de sabotage, de blocage, etc. – l’action d’autres personnes qui, elles, veulent construire des usines, des magasins, des décharges, des centres de tri, des maisons et des domaines.L’humanité destructrice et l’humanité créatriceQuelqu’un a dit un jour : « Si nous avons plus d’enfants, nous aurons un jour plus d’adultes qui pourront pousser le bouton rouge et tuer la civilisation ». C’est vrai, dit Julian Simon. Un autre auteur a écrit, de manière plus générale « Tous les problèmes humains pourraient être résolus en se débarrassant de l’humanité ». Mais Simon ajoute que plus nous avons d’enfants, plus nous avons de personnes susceptibles d’éviter un jour cette catastrophe.La coercition est-elle justifiée ?Certains estiment qu’il faut imposer le contrôle des naissances par la force. Une enquête de 1974 montrait que 47% des Américains étaient en faveur d’une politique contraignante de contrôle des naissances. Diverses mesures sont proposées : • des politiques de « contraintes sociales » : encourager à postposer ou éviter le mariage, altérer l’image de la famille, éduquer à la limitation des naissances, mettre des produits contraceptifs dans l’eau courante, etc. • des mesures incitatives et désincitatives : taxer le mariage et la naissance, taxer davantage les personnes mariées que les célibataires, réduire/supprimer les allo-cations familiales, verser des primes à ceux qui postposent le mariage, verser des pensions aux femmes de 45 ans qui ont moins que x enfants, supprimer toutes les allocations de l’Etat-Providence pour ceux qui ont plus de deux enfants, obliger les femmes à travailler tout en diminuant les systèmes de gardes d’enfants, limi-ter/supprimer les remboursements médicaux, les bourses, les prêts locatifs aux familles qui ont plus que x enfants, etc.• des politiques de « contrôle social » : avortement obligatoire des grossesses non autorisées, stérilisation obligatoire de toutes les femmes qui ont deux enfants, etc

• des mesures pour empêcher les grossesses non désirées : payements pour encourager la stérilisation, payements pour encourager la contraception, autoriser la vente libre de contraceptifs, etc.Plusieurs pays ont adopté plusieurs de ces diverses mesures. En Inde mais surtout en Chine (implantation obligatoire de stérilets, obligation pour les femmes qui ont déjà un enfant de se soumettre tous les trois mois à des séances de rayon X sur le bas du corps, sanction des femmes qui ont plus que x enfants, stérilisations et avortements obligatoires, etc.). Singapour a désormais inversé sa politique eugénique. Après avoir découragé les naissances par des taxes, des amendes, la contrainte physique, ce pays offre désormais des incitants à la classe moyenne pour l’encourager à avoir plus d’enfants qu’ils ne désirent en avoir. Ce retournement devrait dissuader tout pays de la volonté de restreindre les naissances.Julian Simon estime qu’il faut laisser aux gens la plus grande liberté pour mener leur propre vie et faire les choix existentiels qui sont les leurs. Le gouvernement n’est pas capable de déterminer, mieux que ne le ferait les parents, ce qui est bon pour la société dans son ensemble. Les gens doivent pouvoir choisir librement. Cette liberté de choix n’est évidemment en rien incompatible avec la possibilité pour chacun de recevoir une information complète sur le contrôle des naissances. En tant que libéral, Julian Simon ne s’oppose pas à l’avortement légal. Mais il ne s’oppose pas non plus au fait que des gens puissent exprimer librement leur détestation de l’avortement.La valeur de la véritéDans cet ouvrage, Julian Simon a donné plusieurs exemples de discours environnementalistes qui, par l’exagération voire le mensonge pur et simple, travestissaient délibérément la vérité en vue « d’interpeller » les gens. C’est le cas du fondateur du Club de Rome qui a reconnu lui-même utiliser cette stratégie, c’est le cas des environnementalistes affirmant que la forêt américaine est en voie d’être totalement abattue alors que sa surface ne cesse de s’étendre depuis un siècle, etc. Le discours du chef indien Seattle (« La terre est notre mère (…). J’ai vu mille bisons pourrir sur la prairie, abandonnés par l’homme blanc qui les avait abattus d’un train qui passait, etc. ») est en réalité un faux originellement écrit par un scénariste pour un film sorti en 1972. Quoique la vérité soit connue depuis longtemps, les environnementalistes ressortent ce discours à n’importe quelle occasion.Simon estime qu’il ne faut jamais maquiller ou amplifier une vérité pour convaincre, et cela quel que soit le caractère insignifiant de cette omission ou de cette exagération. Il est indispensable de présenter des données fiables et précises, en ce compris celles qui ne vont pas dans le sens de la position qu’on entend défendre. Toute personne qui se définit comme un scientifique (comme le fait Julian Simon) doit à ses lecteurs une sélection équilibrée des données disponibles même si l’on désire plaider en faveur d’un point de vue particulier (désir entièrement compatible avec le fait d’être un scientifique). Parce qu’il s’efforce de présenter les choses le plus nettement possible, Julian Simon est souvent accusé

284Julian L. Simonpar ses critiques de tenir des propos « extrêmes », « exagérés », « immodérés », etc. Mais écrire catégoriquement est évidemment une stratégie très différente que celle consistant à édulcorer son propos et à manipuler les preuves afin de convaincre. Julian Simon valorise la vérité pour elle-même. Il estime aussi que maquiller la vérité est une attitude qui, à long terme, est nocive à la cause même qui est défendue par le mensonge.Valeurs à propos de la population en relation à d’autres valeurs« Il existe une propension parmi les hommes à attribuer une entière constellation de valeurs qui ne sont pas les nôtres aux personnes qui dif-fèrent de nous à propos de quelques valeurs. Cette polarisation est souvent utilisée pour démoniser nos opposants de façon que les autres rejettent certaines des valeurs ou positions qu’ils défendent ».96La question du contrôle des naissances offre un excellent exemple de ce phénomène aux Etats-Unis. Ceux qui sont pour (contre) le contrôle des naissances et qui se considèrent comme étant de droite accusent ceux qui sont contre (pour) le contrôle des naissances d’appartenir à la gauche ; ceux qui sont pour (contre) le contrôle des naissances et qui se considèrent comme étant de gauche accusent ceux qui sont contre (pour) le contrôle des naissances d’être de droite.La question de la croissance démographique (et de l’immigration) dépasse les clivages politiques. Chaque famille politique est divisée sur ces questions. La seule exception, ce sont les libertariens qui sont en faveur d’une liberté totale pour les humains de se reproduire et qui sont contre toute barrière à l’immigration. Et cela, dans les deux cas, sur base de la valeur de libre choix.En résumé, la science seule ne permet pas de conclure sur la question de savoir si la taille d’une population est trop grande ou trop petite, ou si le taux de croissance est trop rapide ou trop lent. La science permet juste de donner aux citoyens et aux décideurs une meilleure compréhension des conséquences de l’une ou l’autre décision à propos de la population. Malheureusement, le travail scientifique sur ce sujet s’est trop souvent contenté de désinformer ou d’induire les gens en erreur. Les décisions personnelles ou politiques à propos de l’enfantement, l’immigration et la mort dépendent des valeurs au moins autant que de leurs conséquences probables.Conclusion : La ressource ultimeLes matières premières et l’énergie deviennent chaque jour moins rares. L’approvisionnement en nourriture s’améliore. La pollution diminue dans les pays développés. Même si un enfant additionnel représente un fardeau à court 96 J.L.Simon, The Ultimate Resource II, Princeton University Press, 1996, p.576

285L’homme, notre ultime ressourceterme, la croissance démographique a des effets positifs à long terme. Plus important encore, moins de gens meurent jeunes. La qualité de l’eau et de l’air est bien meilleure aujourd’hui qu’elle ne l’était il y a à peine cent ans. Aucune des pénuries alimentaires annoncées par les environnementalistes par le passé ne s’est produite. Nos standards de vie se sont améliorés à tous points de vue. Les gens sont chaque jour plus éduqués. Nous n’allons pas tomber à court de ressources. Le constat qui sous-tend et unifie ces diverses problématiques, c’est que l’être humain est un être qui crée plus qu’il ne détruit.A court terme, toutes les ressources sont limitées. Mais, en utilisant des ressources naturelles, on crée d’autres ressources. Ainsi, à partir de la pulpe de bois qui rentre dans la composition du livre de Simon, on crée cette ressource qu’est un grand nombre de pages. Contrairement à ce qu’affirme la rhétorique ambiante, il n’y a pas de limites à la continuation de ce processus. Contrairement à ce qu’affirmait Malthus et comme cela a été démontré tout au long de ce livre, il n’y a pas de raisons physiques et économiques pour que l’homme ne continue pas indéfiniment à se procurer et à inventer les ressources dont il a besoin. Malthus pense que la quantité totale de ressources sur terre est fixe et que plus on les utilise moins il en reste. La résolution de ce paradoxe n’est pas évidente. Il faut d’abord comprendre que la mesure de la rareté est le coût ou le prix de cette ressource et non pas une mesure physique de réserves calculées. La manière adéquate de réfléchir à l’extraction de ces ressources n’est pas en unités de poids ou de dimensions mais plutôt en services que nous pouvons tirer de ces ressources. L’histoire économique des ressources prouve que Malthus avait tort : à long terme, le prix de toutes les matières premières a diminué.Les ressources ne deviennent utiles et dignes de valeur qu’après avoir été trouvées, comprises, rassemblées et exploitées afin de combler des besoins humains. Outre les matières premières, l’élément fondamental dans ce processus, c’est la connaissance humaine. Nous développons une connaissance sur la manière d’utiliser les matières premières en réponse à nos besoins. Cela inclut la connaissance pour trouver de nouvelles sources de matières premières telles que le cuivre, pour faire pousser des ressources telles que le bois, pour créer ou améliorer des moyens de satisfaire nos besoins de façon à utiliser successivement le fer et l’aluminium pour remplacer le cuivre et l’argile. Cette connaissance profite à tout le monde. Ainsi, un besoin accru de ressources nous place dans une situation plus enviable qu’auparavant car nous avons acquis des connaissances dans ce processus. Et il n’y a pas limite physique significative – exception faite de la substance totale de la terre – à notre capacité de nous développer à tout jamais.Il y a seulement une seule ressource importante qui a tendance à se raréfier plutôt qu’à augmenter. Cette ressource est la plus importante de toutes : l’homme. Ceci peut surprendre. Comment peut-on affirmer que les êtres humains se raréfient alors qu’ils ne cessent de s’accroître ? Effectivement, il y a de plus en plus d’être humains sur terre, que jamais auparavant, mais si nous mesurons la rareté de l’humanité de la même

286Julian L. Simonmanière que nous mesurons la rareté de tous les biens économiques – c’est-à-dire ce que nous devons payer pour en obtenir des services – nous constatons que les salaires ont augmenté dans toutes les parties du monde, dans les pays pauvres comme dans les pays riches. L’augmentation du prix des services est le signe que les gens deviennent plus « rares » (en tant que ressource économique) en dépit du fait que leur nombre augmente.Pourquoi tant de gens pensent à notre planète et à nos ressources actuelles comme un système clos auquel aucune ressource ne pourra être ajoutée dans le futur ? Il y a à cela un grand nombre de raisons :(1) Le raisonnement malthusien sur la limitation des ressources est simple à comprendre et est confirmé par les faits isolés de notre vie de tous les jours alors que l’expansion des ressources est un phénomène complexe, indirect et qui mobilise la créativité humaine.(2) Il y a toujours des effets négatifs immédiats découlant d’une pression accrue sur les ressources alors que les bénéfices n’apparaissent que plus tard. Il est naturel de prêter plus d’attention au présent et au futur proche qu’à un futur plus lointain.(3) Quantité de groupes d’intérêts spécifiques nous alertent sur des pénuries potentielles de ressources particulières (le bois, l’air pur, etc.). Mais personne n’a le temps, l’énergie ou la volonté d’expliquer que les perspectives pour les ressources à long terme sont meilleures qu’on ne le pense.(4) Il est plus facile d’attirer l’attention des gens par des prévisions effrayantes que par des prévisions apaisantes.(5) Les organismes qui se constituent en réponse à des menaces temporaires ou imaginaires développent une capacité de lever des fonds auprès du public et du gouvernement, ne se démobilisent pas quand le danger, réel ou prétendu, s’est évaporé ou quand le problème est résolu.(6) Embrasser les causes environnementales est l’un des moyens les plus aisés et les plus rapides de se faire une réputation. Cela ne requiert aucun effort intellectuel et n’embarrasse presque personne.Notre époque est-elle différente des époques qui l’ont précédée ? L’auteur a toujours préconisé l’étude du passé pour saisir les grandes tendances qui travaillent notre société au fil des siècles. Les gens se trompent souvent en pensant que leur époque est unique et que tout ce qui arrive n’est jamais arrivé auparavant. Ceci étant dit, notre époque se distingue quand même des précédentes par deux choses inédites : la baisse de la mortalité et la hausse de l’espérance de vie. Notre espèce est beaucoup mieux lotie aujourd’hui qu’hier. Les gens de notre époque vivent au milieu des deux siècles les plus extraordinaires de l’histoire humaine.Cela dit, nous ne sommes pas à l’abri d’accidents de parcours. Les idées ont des conséquences. Celles brandies par les environnementalistes catastrophistes peuvent effectivement enrayer le progrès, nous faire régresser et conduire à des désastres humains considérables. Les fausses prophéties peuvent faire beaucoup de dommages.

Mais Simon reste optimiste : après ces errements, l’humanité reprendra la voie de la croissance comme elle l’a toujours fait. Julian Simon ne dit pas que tout est parfait évidemment. De nombreux enfants sont encore affamés et malades. Quantité de gens vivent encore dans la pauvreté physique et intellectuelle. Ce qu’il dit, c’est que dans les domaines économiques les plus importants, les tendances sont positives plutôt que négatives. Le futur est-il rose ? Evidemment non. Il y aura toujours des pénuries temporaires de ressources là où il y a combat, des bourdes politiques et des calamités naturelles, c’est-à-dire aux endroits où il y a des gens. Mais le progrès humain permet, dans une économie de marché, d’apporter des réponses aux besoins humains et aux pénuries de façon qu’un pas en arrière conduit à faire 1001 pas en avant par la suite.En résumé, toutes les ressources sont limitées à court terme. Un exemple de ressource limitée, c’est le temps et l’attention consacrés à lire l’ouvrage de Simon. A long terme, par contre, les choses sont différentes. Les standards de vie ont augmenté en même temps que la taille de la population depuis le commencement du temps dont nous avons encore des traces. Il n’y a aucune raison de penser que ces tendances vers une vie meilleure ne doivent pas continuer indéfiniment. Quelle est l’idée fondamentale de cet ouvrage ? Voici comment les choses se sont toujours passées : un accroissement de la population et un plus haut standard de vie génèrent – il est vrai – des pénuries dans le présent et dans le futur proche. Dès lors, les prix augmentent. Une augmentation des prix représente une opportunité qui attire des entrepreneurs à la recherche du profit et des inventeurs désireux de trouver de nouveaux moyens pour satisfaire les besoins (de nouveaux procédés d’exploitation, un meilleur rendement énergétique, une source de substitution : du charbon plutôt que du bois, du pétrole plutôt que du charbon, de l’énergie nucléaire plutôt que pétrole, etc.). Malgré de nombreux échecs, des solutions sont toujours trouvées dans une société libre (qui garantit les libertés indispensables à l’éducation de tous, à la recherche, à la propriété du fruit de son travail). Finalement, les prix de la ressource menacée s’abaissent et la résolution du problème nous place dans une situation meilleure que celle qui prévalait avant la survenance du problème. Cela signifie que nous avons besoin de problèmes. Cela dit, nous ne devons pas non plus intentionnellement nous créer de nouveaux problèmes.

En 1742, David Hume écrivait déjà, à propos de la métropole commerciale la plus riche du monde à l’époque : « Une multitude de gens, la nécessité et la liberté ont engendré le commerce hollandais ». Tout le raisonnement précédent est synthétisé en une phrase.Plus de monde sur terre, c’est plus de problèmes. Mais plus de monde, c’est aussi le moyen de solutionner ces problèmes. Le principal carburant à notre progrès, c’est notre stock de connaissances. Le frein, c’est notre manque d’imagination. La ressource ultime, c’est l’homme, c’est-à-dire des gens compétents et plein d’espoirs qui mobilisent leur volonté et leur imagination à leur propre bénéfice mais dont les succès bénéficient inévitablement au reste de l’humanité.

Julian Simon Was Right

Marian L. Tupy is a senior policy analyst at the Cato Institute’s Center for Global Liberty and Prosperity and editor of http://www.humanprogress.org.

February 16, 2018

Cato institute

Number 29

A Half-Century of Population Growth, Increasing Prosperity, and Falling Commodity PricesBy Marian L. TupyMany people believe that global popu-lation growth leads to greater pov-erty and more famines, but evidence suggests otherwise. Between 1960 and 2016, the world’s population increased by 145 percent. 1 Over the same time period, real average annual per capita income in the world rose by 183 percent. 2Instead of a rise in poverty rates, the world saw the great-est poverty reduction in human history. In 1981, the World Bank estimated, 42.2 percent of humanity lived on less than $1.90 per person per day (adjusted for purchasing power). In 2013, that figure stood at 10.7 percent .3 That’s a reduction of 75 percent. According to the Bank’s more recent estimates, absolute poverty fell to less than 10 percent in 2015. 4Rising incomes helped lower the infant mortality rate from 64.8 per 1,000 live births in 1990 to 30.5 in 2016. That’s a 53 percent reduction. 5 Over the same time period, the mor-tality rate for children under five years of age declined from 93.4 per 1,000 to 40.8. That’s a reduction of 56 percent. 6 The number of maternal deaths declined from 532,000 in 1990 to 303,000 in 2015—a 43 percent decrease. 7Famine has all but disappeared outside of war zones. In 1961, food supply in 54 out of 183 countries was less than 2,000 calories per person per day. 8 That was true of only two countries in 2013. 9 In 1960, average life expectancy in the world was 52.6 years. In 2015, it was 71.9 years—a 37 percent increase. 10In 1960, American workers worked, on average, 1,930 hours per year. In 2017, they worked 1,758 hours per year—a reduction of 9 percent. 11The data for the world are patchy. That said, a personal calculation based on the available data for 31 rich and middle-income countries suggests a 14 percent decline in hours worked per worker per year. 12Enrollment at all education levels is up. For example, the primary school completion rate rose from 74 percent in 1970 to 90 percent in 2015—a 20 percent increase. 13 The lower secondary school completion rate rose from 53 percent in 1986 to 77 percent in 2015—a 45 percent increase. 14 Tertiary school enrollment rose from 10 percent in 1970 to 36 percent in 2015—a 260 percent increase. 15Even our air is getting cleaner. In the United States, for example, aggregate emissions of six common pollutants (i.e., carbon monoxide, lead, nitrogen dioxide, ozone, fine and coarse particulate matter, and sulfur dioxide) fell by 67 percent between 1980 and 2016. 16And, in spite of a recent increase in terrorist killings and the number of civil wars, the world is still much safer than it was at the height of the Cold War. 17 Last but not least, an ordinary person has greater access to information than ever before. All in all, we live on a safer, cleaner, and more prosper-ous planet than was the case in 1960.How can one explain this unprecedented improvement in global well-being? Some of it must be attributed to techno-logical and scientific progress. Also, specialization and trade played a vital role in improving the state of the world. Globalization ensured that an increase in the world’s population translated to an increase in the world’s productivity. Of course, growth required the use of massive amounts of natural resources. How much of our natural wealth remains? Although we do not know the size of most reserves of natu-ral resources, we can ascertain their scarcity or abundance by looking at prices. As this paper shows, after 56 years of human use and exploration, the vast majority of the commodities tracked by the World Bank are cheaper than they used to be—either absolutely or relative to income.These findings would come as no surprise to the late Julian Simon (1932–1998), who years ago explained and pre-dicted the happy confluence of growing population, increas-ing wealth, and falling commodity prices. In his 1981 book The Ultimate Resource, Simon noted that humans are intelligentanimals who innovate their way out of scarcity through great-er efficiency, increased supply, or development of substitutes. Human ingenuity, in other words, is “the ultimate resource” that makes other resources more plentiful. 18An aluminum can, for example, weighed about 3 ounces in 1959. Today, it weighs less than half an ounce. 19 In other cases, we have replaced scarce resources with those that are more plentiful. Instead of killing whales for lamp oil, for instance, we burn coal, oil, and gas. In fact, humanity is yet to run out of a single nonrenewable resource.Although past performance does not guarantee future results, constant predictions of doom and gloom should be put in perspective. Humanity has solved many challenges in the past, and there is no reason to believe that we will not be able to solve problems in the future. Put differently, there is no compelling evidence to support calls for mandatory curbs on human reproduction and consumption.

More specifically, I eliminated three crude oil data sets (Brent, Dubai, and WTI) because the data contained there-in were already reflected in “Crude oil, average.” Because no measure of the price of coal goes back to 1960, I kept “Coal, Australian,” which goes back to 1970 and contains the most data. (Incidentally, “Crude oil, average” and “Coal, Australian,” have both appreciated more than was the case with prices in the eliminated data sets.)In the case of natural gas, prices in the United States and Europe diverged significantly. 20 However, since I am trying to compare global prices and global income, I created an average price of natural gas consisting of both the American and European prices. To simplify matters further, I created a single average for the prices of coffee (combining Arabica and Robusta) and retained just one measure of the price of tea, which is, in any case, the average of the prices in Colombo, Kolkata, and Mombasa.I also combined coconut oil and copra (from which coco-nut oil is derived). I eliminated groundnuts, for which price tracking did not start until 1980, with groundnut oil serving as a proximate measure of the price of groundnuts. I elimi-nated palm kernel oil because its price tracking doesn’t start until 1996, and I combined all soybean price measures into one. I eliminated all prices for rice except for the one mea-sure that actually starts in 1960, “Rice, Thai 5 percent.”Similarly, I retained the only measure of wheat (Wheat, U.S. HRW) that goes back to 1960. I eliminated “Banana, Europe” because it didn’t start until 1997. I eliminated sugar prices in the United States and Europe, retaining “Sugar, world” instead. I eliminated “Logs” and “Sawn wood” from Cameroon because both data sets start in 1970. “Rubber, TSR20” was eliminated because of its start in 1999. I also eliminated “DAP” (i.e., diammonium phosphate) because it started in 1967, and I combined the other four fertilizers (phosphate rock, triple superphosphate, urea, and potassium chloride) into one price measure called “Fertilizer.

METHODOLOGY

To see what has been happening to world commodity prices, I looked at the World Bank’s Commodity Price Data, which include prices for 72 commodities (see Appendix). The data set needed some consolidation because some data sets started very late (e.g., 1996) or were repetitive (e.g., there were four different tea price data sets). As a consequence, I was left with 42 distinct data sets.

FINDINGSBetween 1960 and 2016, world population increased by 145 percent and average income per capita adjusted for infla-tion increased by 183 percent. Out of the 42 distinct commod-ity prices measured by the World Bank, 19 have declined in absolute terms. In other words, adjusted for inflation, those commodities were cheaper in 2016 than in 1960. Twenty-three commodities have increased in price over the past 56 years. However, of those 23 commodities, only 3 (crude oil, gold, and silver) appreciated more than income. In a vast majority of cases, therefore, commodities became cheaper either absolutely or relatively (see Table 1 and Figure 1).SIMON’S WISDOM IN HISTORICAL PERSPECTIVEIt is often posited that population growth must inevitably result in the exhaustion of natural resources, environmental destruction, and even mass starvation. Take, for example, the report The Limits to Growth, which was published by the Club of Rome in 1972. 21 The report, which was based on Massachusetts Institute of Technology computer projec-tions, looked at the interplay between industrial develop-ment, population growth, malnutrition, the availability of nonrenewable resources, and the quality of the environment. It concluded that “If present growth trends in world popu-lation, industrialization, pollution, food production, and resource depletion continue unchanged, the limits to growth on this planet will be reached sometime within the next one hundred years. . . . The most probable result will be a rather sudden and uncontrollable decline in both population and industrial capacity. . . . Given present resource consump-tion rates and the projected increase in these rates, the great majority of currently nonrenewable resources will be extremely expensive 100 years from now.” 22That kind of alarmism is not ancient history. A recent arti-cle in the journal Nature Sustainability argued that Humanity faces the challenge of how to achieve a high quality of life for over 7 billion people without destabilizing critical planetary processes. Using indi-cators designed to measure a “safe and just” develop-ment space, we quantify the resource use associated with meeting basic human needs, and compare this to downscaled planetary boundaries for over 150 nations. We find that no country meets basic needs for its citizens at a globally sustainable level of resource use. Physical needs such as nutrition, sanitation, access to electricity and the elimination of extreme poverty could likely be met for all people without transgressing planetary boundaries. However, the universal achieve-ment of more qualitative goals (for example, high life satisfaction) would require a level of resource use that is 2– 6 times the sustainable level, based on current rela-tionships. . . . [O]ur findings suggest that the pursuit of universal human development . . . has the potential to undermine the Earth-system processes upon which development ultimately depends. . . . [I]f all people are to lead a good life within planetary boundaries, then the level of resource use associated with meeting basic needs must be dramatically reduced.23The above arguments are strikingly similar to those made in The Limits to Growth report 46 years ago. Yet none of the dire predictions made by the authors of the latter publication have come to pass. On the contrary, we have seen an overall decline of commodity prices relative to income—in spite of a growing global population. Can this happy trend continue? To get a glimpse of the future, we must first understand the concept of scarcity.Scarcity, or “the gap between limited—that is, scarce—resources and theoretically limitless wants,” is best ascer-tained by looking at prices. 24A scarce commodity goes up in price, whereas a plentiful commodity becomes cheaper. That was the premise of a famous bet between Stanford University professor Paul Ehrlich and University of Maryland professor Julian Simon. Ehrlich shared the gloomy predictions of the Club of Rome. In his best-selling 1968 book, The Population Bomb, Ehrlich reasoned that overpopulation would lead to exhaustion of natural resources and mega-famines. “The bat-tle to feed all of humanity is over. In the 1970s hundreds of millions of people will starve to death in spite of any crash pro-grams embarked upon now. At this late date nothing can pre-vent a substantial increase in the world death rate,” he wrote. 25Simon, in contrast, was much more optimistic. In his 1981 book The Ultimate Resource, Simon used empirical data to show that humanity has always gotten around the problem of scarcity by increasing the supply of natural resources or developing substitutes for overused resources. Human inge-nuity, he argued, was “the ultimate resource” that would make all other resources more plentiful. In 1980, the two thinkers agreed to put their ideas to a test.As Ronald Bailey wrote in his 2015 book The End of Doom: Environmental Renewal in the 21st Century:In October 1980, Ehrlich and Simon drew up a futures contract obligating Simon to sell Ehrlich the same quantities that could be purchased for $1,000 of five metals (copper, chromium, nickel, tin, and tungsten) ten years later at inflation-adjusted 1980 prices. If the combined prices rose above $1,000, Simon would pay the difference. If they fell below $1,000, Ehrlich would pay Simon the difference. Ehrlich mailed Simon a check for $576.07 in October 1990. There was no note in the letter. The price of the basket of metals chosen by Ehrlich and his cohorts had fallen by more than 50 percent. The cornucopian Simon won. 26Simon’s critics, Ehrlich included, have since argued that Simon got lucky. Had his bet with Ehrlich taken place over a different decade, the outcome might have been different. Between 2001 and 2008, for example, the world had experi-enced an unprecedented economic expansion that dramati-cally increased the price of commodities. But Simon’s larger point concerning the long-term decline in the price of com-modities still stands. According to Simon, when a particular resource becomes scarcer, its price increases, and that change incentivizes people to discover more of the resource, ration it, recycle it, or develop a substitute for it. As such, popula-tion growth and resource use do not automatically lead to higher commodity prices in the long run.Let’s look at a concrete example. Research suggests that commodity prices move in so-called super-cycles that last between 30 and 40 years. 27During periods of high economic growth, demand for commodities increases. When that hap-pens, commodities go up in price. It is during this period that high commodity prices encourage the discovery of new supplies and the invention of new technologies. Once new supplies come online, prices of “now copiously supplied com-modities” fall. 28Accordingly, the current commodity cycle seems to have peaked in 2008. In June 2008, for example, the spot price of West Texas Intermediate crude oil reached $154 per barrel (2016 U.S. dollars). By January 2016, it stood at $29. 29 How-ever, the high price of oil has led to fracking (hydraulic frac-turing), which has revolutionized the oil industry. In late 2017, with the global economy on the mend, the price of oil hov-ered around $60 per barrel. Fracking, which enables people to gain access to previously inaccessible oil reserves in record volumes, seems to be keeping a lid on massive price increases. The so-called shale band refers to “a price level at which most North American deposits . . . can be accessed with hydraulic fracturing technology [and] become profitable.” 30Current-ly, the shale band moves in a range of between $40 and $60. When the price of oil moves much below $40, U.S. oil rigs shut down. As it moves close to $60, U.S. oil rigs go back to work, thus lowering the price of oil. 31In fact, humanity has yet to run out of a single nonre-newable resource. Unfortunately, many people still believe that the answer to scarcity is to limit consumption of natu-ral resources. This group includes Paul Ehrlich and his wife, Anne, who revisited the Stanford University professor’s dire warnings in a 2013 Proceedings of the Royal Society article titled “Can a Collapse of Global Civilization Be Avoided?” Unde-terred by a half-century of evidence to the contrary, they came to conclusions similar to those that Paul Ehrlich had originally proposed in the 1960s. 32The Club of Rome is still around and publishing. In 2017, it published a new report titled Come On! Capitalism, Short-termism, Population and the Destruction of the Planet, which insisted that “the Club of Rome’s warnings pub-lished in the book Limits to Growth are still valid” and warned that the “current worldwide trends are not sustainable.” 33To these warnings about humanity’s future, a veritable smorgasbord of similar publications may be added. They include Naomi Klein’s 2015 book This Changes Everything: Capitalism vs. The Climate, in which the Canadian author argues that “our economy is at war with many forms of life on earth, including human life. What the climate needs in order to avoid collapse is a contraction in humanity’s use of resources,” and Rob Dietz and Dan O’Neill’s 2013 offering, Enough Is Enough: Building a Sustainable Economy in a World of Finite Resources. According to the American and Canadian economists, “We’re overusing the earth’s finite resources, and yet excessive consumption is failing to improve our lives.” 34But consumption limits are unpopular and difficult to enforce. More often than not, their effects fall hardest on the most vulnerable. A switch from fossil fuels to “renewable” sources of energy, for example, has increased the price of gas and electricity in many European countries to such an extent that a new term, energy poverty, was coined. 35 According to the German magazine Der Spiegel, “Germany’s aggressive and reckless expansion of wind and solar power has come with a hefty price tag for consumers, and the costs often fall dis-proportionately on the poor.” 36In democracies, such policies are, in the long run, unsustainable. More important, they are unnecessary, because real solutions to future scarcity are more likely to come from innovation and technological change.OIL, GOLD, AND SILVERAs previously noted, three commodities are outliers and rose in price more than income. Between 1960 and 2016, gold rose by 530 percent, silver by 234 percent, and oil by 367 percent. Does that disprove Simon’s thesis? Far from it. For many decades, the oil market was partly shielded from com-petitive forces by the Organization of Petroleum Exporting Countries (OPEC), a cartel of oil-producing countries. The OPEC nations frequently colluded to restrict production of oil in order to keep its price artificially high. The extent to which OPEC was able to achieve its goal in the past is subject to much debate, but many experts have come to believe that OPEC’s ability to affect the future price of oil is in decline. 37That’s partly because of fracking of previously inaccessible oil reserves in non-OPEC countries, such as the United States, and partly because of technological developments, such as the accelerating move away from combustion engine vehicles. 38 In expectation of permanently low oil prices, oil companies, such as Shell, and oil-producing countries, such as Saudi Arabia, are slowly diversifying to reduce their dependence on oil produc-tion. 39 Put differently, people with a stake in oil now assume that oil prices will follow Simon’s prediction in the future.Gold and silver have more unusual characteristics. In addition to their commercial uses, such as serving as con-ductors of electricity in switches and cell phones, gold and silver are also “stores of value” or assets that can be saved, retrieved, and exchanged at a later time. Historically, people of all income groups used gold and silver to hide their wealth from rapacious government officials and in the time of war. More recently, both metals rose in price during the inflation-ary 1970s, when many of the world’s most important curren-cies, including the U.S. dollar, were rapidly losing their value because of monetary mismanagement. They spiked again after the outbreak of the Great Recession and the subsequent uncertainty about the soundness of the financial system.CONCLUSIONThe discussion in this paper is not meant to trivialize the challenges that humanity faces or imply that we will be able to solve all of the problems ahead. Instead, it is meant to show that the human brain, the ultimate resource, is capable of solving complex challenges. We have been doing so with disease, hunger, and extreme poverty, and we can do so with respect to the use of natural resources.Thomas Babington Macaulay, a 19th-century British his-torian and politician, once asked, “On what principle is it that when we see nothing but improvement behind us, we are to expect nothing but deterioration before us?” 40In 1830, when Macaulay penned those words, the world was just beginning to industrialize. One hundred eighty-eight years later, human-ity is not only still here, but it is flourishing like never before. Few people today would forgo the life expectancy, nutrition, health care, and education they now enjoy in exchange for those experienced by Macaulay’s contemporaries.

NOTES1. “Population, Total,” World Bank, https://data.worldbank.org/indicator/SP.POP.TOTL.2. “GDP Per Capita (constant 2010 US$),” World Bank, http://data.worldbank.org/indicator/NY.GDP.PCAP.KD.3. “Poverty Headcount Ratio at $1.90 a Day (2011 PPP) (% of population),” World Bank, https://data.worldbank.org/indicator/SI.POV.DDAY?end=2014&start=1981.4. “World Bank Forecasts Global Poverty to Fall Below 10% for First Time; Major Hurdles Remain in Goal to End Poverty by 2030,” World Bank, October 4, 2015, http://www.worldbank.org/en/news/press-release/2015/10/04/world-bank-forecasts-global-poverty-to-fall-below-10-for-first-time-major-hurdles-remain-in-goal-to-end-poverty-by-2030.5. “Mortality Rate, Infant (per 1,000 Live Births),” World Bank, http://data.worldbank.org/indicator/SP.DYN.IMRT.IN.6. “Mortality Rate, Under-5 (per 1,000 Live Births),” World Bank, http://data.worldbank.org/indicator/SH.DYN.MORT.7. “Number of Maternal Deaths,” World Bank, https://data.worldbank.org/indicator/SH.MMR.DTHS.8. The United States Department of Agriculture estimates the calorie needs of an adult at 2,000 calories per day, with some variation. See “Estimated Calorie Needs per Day by Age, Gen-der, and Physical Activity Level,” United States Department of Agriculture Center for Nutrition Policy and Promotion, https://www.cnpp.usda.gov/sites/default/files/usda_food_patterns/EstimatedCalorieNeedsPerDayTable.pdf.9. “Food Supply—Crops Primary Equivalent,” Food and Agri-culture Organization of the United Nations, Statistics Division, http:/, /www.fao.org/faostat/en/#search/Food%20supply%20kcal%2Fcapita%2Fday.10. “Life Expectancy at Birth, Total (Years),” World Bank, http://data.worldbank.org/indicator/SP.DYN.LE00.IN.11. “Total Economy Database,” Conference Board, https://www.conference-board.org/data/economydatabase/.12. My calculation was based on the following countries, which were the only ones for which data were available: Argentina, Australia, Austria, Belgium, Brazil, Canada, Chile, Colombia, Denmark, Finland, France, Germany, Greece, Hong Kong, Ireland, Italy, Japan, Mexico, Netherlands, Norway, Peru, Portugal, Singapore, South Korea, Spain, Sweden, Switzerland, Taiwan, the United Kingdom, the United States, and Venezuela.13. “Primary completion rate, total (% of relevant age group),” World Bank, https://data.worldbank.org/indicator/SE.PRM.CMPT.ZS.14. “Lower secondary completion rate, total (% of relevant age group),” World Bank, https://data.worldbank.org/indicator/SE.SEC.CMPT.LO.ZS.15. “Gross enrolment ratio, tertiary, both sexes (%),” World Bank, https://data.worldbank.org/indicator/SE.TER.ENRR.16. “Air Quality—National Summary,” U.S. Environmental Protection Agency, https://www.epa.gov/air-trends/air-quality-national-summary.17. Joshua S. Goldstein and Steven Pinker, “The Decline of War and Violence,” Boston Globe, April 15, 2016, https://www.bostonglobe.com/opinion/2016/04/15/the-decline-war-and-violence/lxhtEplvppt0Bz9kPphzkL/story.html.18. Julian Simon, The Ultimate Resource (Princeton, NJ: Princeton University Press, 1981).19. “Aluminum Cans,” The Aluminum Association, http://www.aluminum.org/product-markets/aluminum-cans#sthash.tugCGX8i.dpuf.20. Until recently, there was no trade in natural gas between Europe and the United States, but that has changed and the prices of natural gas in the two are converging.21. See “About Us,” Club of Rome, https://www.clubofrome.org/.22. Donella H. Meadows, Dennis L. Meadows, Jørgen Randers, and William W. Behrens III, The Limits to Growth: A Report for The Club of Rome’s Project on the Predicament of Mankind (Washington: Potomac Associates, 1972) via “Donella Meadows Collection,” Dartmouth Digital Collections, http://collections.dartmouth.edu/teitexts/meadows/diplomatic/meadows_ltg-diplomatic.html.23. Daniel W. O’Neill, Andrew L. Fanning, William F. Lamb, and Julia K. Steinberger, “A Good Life for All within Planetary Boundaries,” Nature Sustainability 1 (February 5, 2018): 88– 95, https://www.nature.com/articles/s41893-018-0021-4.24. “Scarcity,” Business Dictionary, http://www.businessdictionary.com/definition/scarcity.html.25. Paul Ehrlich, The Population Bomb (New York: Ballantine Books, 1968), p. 11.26. Ronald Bailey, The End of Doom (New York: St. Martin’s Press, 2015), p. 45.27. David Jacks, “From Boom to Bust: A Typology of Real Com-modity Prices in the Long Run,” National Bureau of Economic Research Working Paper no. 18874, March 2013, p. 2, http://www.nber.org/papers/w18874.28. Bailey, The End of Doom, p. 37.29. “Crude Oil Prices—70 Year Historical Chart,” MacroTrends, http://www.macrotrends.net/1369/crude-oil-price-history-chart.30. “Shale Band,” Investopedia, https://www.investopedia.com/terms/s/shale-band.asp#ixzz4x6PNJzki.31. “Can Oil Prices Go Above $60? U.S. Shale Output a Pivotal Factor,” USA Today, October 29, 2017, https://www.usatoday.com/story/money/energy/2017/10/29/can-oil-prices-go-above- 60-u-s-shale-output-pivotal-factor/804149001/.32. Paul R. Ehrlich and Anne H. Ehrlich, “Can a Collapse of Global Civilization Be Avoided?,” Proceedings of the Royal So-ciety, January 9, 2013, http://rspb.royalsocietypublishing.org/content/280/1754/20122845.33. Ernst von Weizsaecker and Anders Wijkman, Come On! Capi-talism, Short-termism, Population and the Destruction of the Planet (Zurich, Switzerland: Club of Rome, 2017).34. Rob Dietz and Dan O’Neill, foreword to Enough Is Enough: Building a Sustainable Economy in a World of Finite Resources (Oak-land, California: Berrett-Koehler Publishers, 2013); and Naomi Klein, This Changes Everything: Capitalism vs. The Climate (New York: Simon & Schuster, 2015), p. 21.35. “How Electricity Became a Luxury Good,” Spiegel Online, September 4, 2013, http://www.spiegel.de/international/germany/high-costs-and-errors-of-german-transition-to-renewable-energy-a- 920288.html.36. Ibid.37. See “World Oil: Market or Mayhem?,” James L. Smith, Jour-nal of Economic Perspectives 23, no. 3 (Summer 2009): 145– 64; and Matt Egan, “OPEC and Russia Have Failed to Fix the Epic Oil Glut,” CNN, May 26, 2017, http://money.cnn.com/2017/05/26/investing/opec-russia-fail-oil-glut/index.html.38. “Why Saudi Arabia Should Fear U.S. Oil Dominance,” USA Today, November 18, 2017, https://www.usatoday.com/story/money/energy/2017/11/18/analysis-why-saudi-arabia-should-fear-u-s-oil-dominance/868990001/; and “Global Electric Car Sales Jump 63 Percent,” Bloomberg, November 21, 2017, https://www.bloomberg.com/news/articles/2017-11-21/global-electric-car-sales-jump- 63-percent-as-china-demand-surges.39. “Shell Prepares for ‘Lower Forever’ Oil Prices,” Wall Street Journal, July 27, 2017, https://www.wsj.com/articles/royal-dutch-shells-second-quarter-earnings-rise-sharply-1501137915;and “Saudis Boxed In by Low Oil Prices,” Wall Street Journal, June 22, 2017, https://www.wsj.com/articles/saudis-boxed-in-by-low-oil-prices-1498141357.40. “Thomas Babington Macaulay Quotes,” Goodreads, https://www.goodreads.com/author/quotes/234077.Thomas_Babington_Macaulay.

La laideur de la rue polluée à la fin du Moyen Age : « Immondicités, fiens et bouillons » accumulés sur les chaussées des villes du royaume de France et des grands fiefs au xvème siècle »

Jean-Pierre Leguay

1Parmi les mots qui sont les plus couramment utilisés de nos jours figure la pollution qu’on qualifie, selon les cas, d’atmosphérique, de chimique, de mécanique, de nucléaire. On a la fausse impression que la prise de conscience de son existence est récente, que ce fléau ne préoccupe les humains que depuis quelques décades, sans doute à cause de l’emploi généralisé de pesticides et du développement d’industries néfastes pour l’environnement, probablement aussi à cause de l’information dont nous bénéficions ou dont nous sommes les victimes.

2La pollution, en tant que telle, n’est pas nouvelle. Elle est dénoncée, sous d’autres noms, depuis des siècles, notamment celle des rues, ces « cloaques à ciel ouvert ». Des études sur les villes de l’Ancien Régime l’ont décrite sous des titres évocateurs d’une cruelle réalité : « Pot de fleur et jambe de bois, la voirie parisienne à la fin du xviie siècle » (J. Thibaut-Payen) ou « Le miasme et la jonquille. L’odorat et l’imaginaire » (A. Corbin). A. Guillerme a parlé, dans un ouvrage consacré aux « Temps de l’eau« , des rivières réceptacles de tous les détritus et déjections individuels et collectifs. Nous l’avons fait dans le cadre d’un ouvrage sur les chaussées, en mettant l’accent sur la pollution provoquée par l’activité physiologique des hommes et des animaux et par les ateliers producteurs de déchets minéraux et organiques1. L’enquête est loin d’être achevée et se nourrit d’exemples locaux, d’une relecture des textes, de découvertes archéologiques (à propos des fosses d’aisance), de réflexions historiques et sociologiques2. Le sujet prête à la discussion voire à la contradiction Il est pas rare que des historiens doutent d’une réalité, généralement admise, quitte à dresser, quelques lignes plus loin un tableau apocalyptique des pavés et des cours d’eau !

3Après un constat de pollution fait à travers le vocabulaire, les anecdotes et les extraits d’archives municipales, nous en examinerons les raisons, les risques d’aggravation au xvème siècle, puis les premières mesures consécutives à une prise de conscience du risque.

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4La pollution, même si elle ne dit pas encore son nom, existe depuis fort longtemps ; les prestigieuses civilisations du passé égyptien, assyrien, gréco-romain nous ont légué de solides chaussées dallées, bombées pour faciliter l’écoulement des eaux, creusées de rigoles portant l’empreinte des roues de chars (Pompéi), doublées d’un réseau d’égouts. Dès à cette époque, la réalité, vécue quotidiennement par les citadins, était sensiblement différente ; la plupart des voies secondaires étaient mal protégées par des revêtements sommaires en terre battue et en galets, mal entretenues et à peine balayées.

5Le Moyen Age, héritier du Bas Empire, récupère donc un état des lieux qui ne prêterait guère à l’optimisme, si des extraits de chroniques des représentations iconographiques, des miniatures du Missel de Juvénal des Ursins, des Chroniques de Normandie, de la Vie de saint Denis, n’avaient tendance idéaliser des rues à les représenter parfaitement pavées et luisantes de propreté. La vision que donnent les contemporains de ces siècles lointains est plus proche des « marres et bouillons » que des « pavés presque point souillés de taches de boue…..tout à fait unis, propres et nets » qu’évoque Jean de Jandrun dans sa description de Senlis3.

6La toponymie vicinale commence à se fixer depuis le XIIème siècle, parfois plus tôt comme dans certaines villes (Caen, Rouen). A côté de la sempiternelle Grand’Rue ou Grand Pavé rencontré partout, des habituelles rues du Château, de l’Eglise, de l’Abbatiale, des Halles figurent des toponymes évocateurs de la gravité d’une situation, d’un état des lieux. Les rues Cavée, Creuse, Bie Crabe (rue en creux de Pau), les Trous Punais, la rue des « Petits Pentheurs » (Bernay) et d’autres appellations similaires sont déjà en soi révélatrices de voies remplies de saleté, de véritables fossés. Que dire alors des rues ou ruelles Sale, Foireuse, du Bourbier ou de l’Avalasse (Rouen), des voies appelées Basse-Fesse, Bougerue, du Pipi, des « Aysances« , de la Triperie (Saintes) ! Qu’évoquent encore pour nous ces légions de Merderon, de Merdereau, de Merdaric, de Merderet (Caudebec) ou encore ces rues Etoupée (bouchée), ces impasses du C(l)oaque, du fossé du Poullyon (à Rouen) et autres appellations qui indiquent la présence d’immondices ?

7Les écrits de l’époque usent d’un vocabulaire d’une richesse peu commune quand il s’agit d’évoquer l’excrément, la pestilence, le malodorant.

8Le vocabulaire courant est, dans sa variété et sa richesse l’expression d’une fixation qui peut être matérielle, morale, sexuelle. On parle sans cesse de la « merde« , de la « fange« , de la « vase« , des « vilenie et ordure« , de la « bourbe« , des « bétumes« , de la « boe » ou du « bourrier« , de la « fiente » ou des « fiens » des « chendres » (Saint-Omer), des « vuidenges« , des « ords » (ordures), des « framboiz ou fembrois« , des « infections et viscositez » (Thouars), des « immunidicités » ou « immundacions« , du « mesc » (Calais), des « paluz » ou fange (à Dijon), des « punaisies (puanteur), de la « pourriture« , des « ramonures » (à Amiens, à Lille), des « infections et viscositez » (à Thouars), des « gravois, terreaux et immondices » (à Paris), des « fiens, terres, tassons et autres ordures » (à Dijon).

9La fange est également présente dans l’anecdote. Les Chroniques de Saint-Denis donnent un aperçu du Paris de Philippe Auguste qui s’écarte des normes descriptives habituelles :

« Une heure aloit (le roi) par son palais pensant à ses besoignes, come cil qui moult estoit curieus de son roiame maintenir et amender. Il s’apuia à une des fenestres de la sale à laquelle il s’apuioit aucunes foiz pour Saine regarder et pour avoir recreation de l’air. Si advint en ce point que charetes que on charioit parmi les rues, esmurent (soulevèrent) et toouillière (remuèrent) si la boue et l’ordure dont eles estoient plaines que une puors (une puanteur) en issi si granz que à peines la peust nus souffrir. Si monta jusques à la fenestre où li Rois seait. Quant il senti cele puor si corrompue, il s’entorna de cele fenestre en grant abomination de tueur. Lors fist mander le prevost et les borjois de Paris et leur commanda que toutes les rues et les voies de la cité fussent pavées bien et soinieusement de grez gros et fort« 4.

10L’encombrement de la chaussée, la présence de « mairiens, piere, bois, fiens, ramonures ou autres empiècements » sont tels que traverser une ville devient un exploit à pied et en voiture. Le détail de l’inhumation à Lille du comte Louis de Male et de son épouse Marguerite de Brabant, le 29 janvier 1384, est l’occasion pour le lecteur de découvrir un triste spectacle :

« Quand ils furent arrivés à la porte de Lille, lesdits corps furent deschargés des chars et furent chargiés sur deux autres petis et bas charios… pour les mener plus seurement jusques en ladite église Saint-Pierre par le long de la chaussée… qui es moult mauvaise escriliant et périlleuse, et ne les eust on peu bonnement porter a gens considéré le mauvais pavement.« 5

11Les archives officielles et privées évoquent les nuisances matérielles et olfactives dont sont victimes les riverains des chaussées et des rivières. Elles dénoncent en plus le laxisme des édiles, l’égoïsme individuel. Des ordonnances se préoccupent au xvème siècle de l’hygiène publique, des causes et des conséquences d’une situation qui a tendance à s’aggraver. Témoin la réaction de Jean II le Bon suite à la plainte déposée par les professeurs et étudiants de l’Université de Paris contre leurs voisins bouchers :

« ladite université, collèges et autres particuliers susmentionnés se doutaient et complaignaient de ce que les bouchers tuaient leurs bêtes en leurs maisons, et le sang et les ordures de ces bêtes ils le jettent tant par jour comme par nuit en la rue Sainte-Geneviève, et plusieurs fois l’ordure et le sang de leurs dites bêtes gardaient en fosses et latrines qu’ils avaient en leurs maisons, tant et si longtemps qu’il était corrompu et pourri et puis le jetaient en ladite rue de jour et de nuit, dont ladite rue, la place Maubert et tout l’air d’environ était corrompu, infect et puant« .6

12D’autres textes officiels traitent des mêmes nuisances à Dijon (ordonnance de la duchesse Marguerite de 1374), à Strasbourg en 1452, en Languedoc7.

13Les registres des villes (comptes, procès verbaux de réunions, bans) se font souvent l’écho de situations inextricables. Ils décrivent à propos de travaux de construction d’enceintes ou de bâtiments publiques, de la venue de personnalités, de l’organisation de fêtes ou d’autres affaires, des quartiers et des chaussées devenus impraticables, encombrés à un point à peine croyable de gravats et de dépôts de bois, de fumiers, des voies souillées et imprégnées de mauvaises odeurs. Les consuls de Moulins sont obligés, de faire « sarrer la fange qui estoit davant la porte d’Allier car ne pouvoient passer les gens à cause de la fange« . A la même époque, la rue des Grands Champs à Dijon « estoit toute plainne de fumier, de terres et autres bétumes que à grant peine y pouvoient passer les arnois et rendoyent lesdits bétumes grandes punaisies et infections« . Quand il faut nettoyer, en 1390, la rue Paraphernie d’Avignon, les responsables de la ville doivent payer 70 journées de manoeuvres pour venir à bout de la masse des immondices accumulées.

14Les villes bruissent de dénonciations qui visent des catégories professionnelles ou des individus, accusés de semer l’infection et des enquêtes de incommodo incriminent surtout les membres des métiers de la métallurgie, du textile et de la teinture, de la tannerie, de l’alimentation, tous ceux qui détiennent des chaudières dégageant des vapeurs polluantes, des cuves à macération malodorantes, des matières premières et de rognures encombrantes. Les bourgeois de Béziers exigent ainsi, en 1345, qu’une enquête soit conduite contre les artisans de la « coyateries« 8. Les quartiers populaires sont davantage menacés que ceux qui sont habités par des notables, les villes basses aux sols spongieux plus que les villes hautes protégées naturellement par leur déclivité et par des circuits d’égouts plus complets.

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15Les enquêtes montrent les origines complexes de ces « infections ».

16La pollution domestique résulte d’une accumulation de résidus organiques qui proviennent des « nécessités » (sic) biologiques des humains et qui ne sont pas auto-épurées. On « lasche ses eaues« , on défèque ou, plus poétiquement, on fait ses « aysemens et souillures« , on crache n’importe où au Moyen Age. L’individu satisfait ses besoins naturels à même le pavé, dans la rigole appelée, selon les endroits, « esseau, essiau, gazilhans« , au pied des façades des habitations, dans le caniveau central à la rencontre des deux inclinaisons. Il le fait aussi dans les impasses, dans les cours des immeubles, dans les « passages », à l’intérieur des bâtiments publics, des tours des enceintes, sous les halles sous les portails des églises. L’aménagement de lieux d’aisance aux siècles précédents aurait été un incontestable progrès prophylactique si ces petits endroits nécessaires à la vie intime et collective avaient été en nombre suffisant et si les fosses d’évacuation avaient été bien conçues. Les cabinets qu’on nommait alors « aisemens« , « aesiez« , « clouaques« , « cabinetsd’aisance« , « chambres aisées, privées ou courtoises« , « fosses« , « privées » ou « retraite… sont notoirement insuffisants pour satisfaire le bon peuple, tantôt éparpillés dans une agglomération, tantôt concentrés sur les bords d’un ruisseau devenu « ruissel commun » ou « merderon » (comme la rue). Les fosses d’aisance que les archéologues parviennent à retrouver (à Arras, à Rouen autour de la cathédrale, à Beauvais) sont de dimension restreinte ; leurs « pertuys » (trous) et leurs rigoles sont vite engorgés de fèces. Jeter des détritus, des ossements, des cendres, des eaux sales, « en droit soi » sur la chaussée ou, pire encore, sous le porche du voisin est une habitude commune qui justifie la publication réitérée d’interdits (Dijon, Douai, Senlis). Un article d’un règlement parisien déclare :

« ycelle ville est si pleine de boez, fiens, gravois, ordures que chacun a lessié et mis devant son huy« 9

17Les malotrus ont aussi la fâcheuse habitude de déverser des fenêtres d’étage des liquides nauséabonds au risque d’arroser les passants. Saint Louis en fait la pénible expérience un petit matin qu’il se rend à pied à la messe ! La pratique est à ce point répandue à Périgueux qu’un édit de 1342 rappelle que « pour le bon ordre de la ville, il a toujours été observé qu’on ne jetait pas par les fenêtres des eaux fétides et putréfiées qui empoisonnent l’air et les gens du voisinage« 10. Bref, tout espace libre attire à un moment ou à un autre l’immondice et génère le cloaque. Même les cimetières ne sont pas respectés et il n’est pas rare que des ossements humains soient, traînés par les chiens et les rats ; c’est le cas à Saint-Nicolas de Nantes au xvème siècle11 !

18Bien « des immondicités » ont une origine animale. L’élevage vicinal de volailles, de porcs, de caprins « querans leur vie et substance » est pratiqué partout, même si les risques épidémiques conduisent les autorités à en limiter parfois le nombre, à quatre porcs par famille à Reims en 138912. Les hôtels particuliers, les palais, les bâtiments administratifs, les auberges et hôtelleries, disposent de soues à cochons, de cahutes à moutons (dans les villes du Midi ), « d’estables » (sic) pour les chevaux, les ânes et les mulets. Les propriétaires de ces animaux évoquent pour leur défense les nécessités du ravitaillement et de la locomotion, la résorption de l’ordure (du son chez les boulangers), l’intérêt du crottin et des bouses qui constituent une source de revenus vavec le « racton » d’Annecy).

19La plupart des bouchers et des charcutiers travaillent sur des étals qui donnent directement sur la rue, égorgent et dépècent sur le pavé en l’absence d’équipement spécifiques, d’abattoirs extra muros, réclamés à cors et à cris (Bressuire, Thouars, Salon). Les « escorcheries » ou « tueries » ont laissé le souvenir de noms de rues : le Champ Dolent, des douleurs ou des cris des victimes (Rennes), la rue Massacre (à Rouen), « le bourc aux tripes » (Reims), les « chambres à chair » (Elbeuf). Les poissonniers, les boulangers, les barbiers-chirurgiens ne sont guère plus propres. « Que nul barbier, quand il fera une saignée n’ose tenir en dehors de la porte de sa boutique plus de deux écuelles de sang » rappellent les coutumes de Lunel en 1367 relayées par un article d’un registre des délibérations de la ville de Rouen visant le manque d’hygiène des…. médecins en 151913.

  • 14 Archives départementales de Seine-Maritime, G 7323 (chiens dans l’église Saint-Nicolas). — LE ROUX (…)
  • 15 Journal d’un Bourgeois de Paris, présentation de C. BEAUNE, Les Lettres Gothiques, Paris 1990 : av (…)

20Les animaux errants constituent un fléau redoutable à une époque d’épidémies. Les chiens prolifèrent, se déplacent en bandes bruyantes jusque dans les églises et sont à ce point présents qu’on donne leur nom à des artères qu’ils fréquentent au grand dam des citadins. Il existe une ruelle aux « Qiens » à Rouen, une place du même nom à Paris (près de la rue des Bourdonnais) « où len gettoit les chiens mors qui s’appelloit la Fosse aux chiens« .14 La nuisance ou « noise » est telle qu’il convient de faire appel à des spécialistes pour éliminer des bêtes « qui ne servent qu’à mangier » (Chalons-sur-Marne). Les conseils s’adressent au bourreau et à ses aides (Amiens, Dijon), aux soldats du guet (Moulins) ou désignent un spécialiste, un « Tuekien » ou « Tue-chien » payé à la pièce (Douai, Lille, Dijon). La découverte de bêtes crevées, jusqu’à 123 en cinq semaines à Douai, est d’autant plus préjudiciable à la santé publique que des pauvres sont amenés, en période de famine, à s’en nourrir15.

21La pollution chimique n’est pas réservée à nos civilisations industrielles. Elle existe bel et bien au Moyen Age et s’avère même, à la lecture de certains témoignages, tout aussi redoutable que la pollution biologique. Le site lui-même peut être malsain dès l’origine ou contribue à entretenir l’immonde (Lille). Au fur et à mesure de l’extension du tissu urbain des villes entre le xème et le xivème siècle, de nouveaux quartiers sont conquis sur des terrains spongieux jusqu’ici inoccupés ou livrés à l’élevage. Avec l’augmentation du prix des terrains dans les centres enclos, les classes laborieuses s’y sont installées en permanence. Les habitats populaires des basses villes, parfois aménagés sur pilotis, ont mauvaise réputation : le « Prez-au-ljoup » à l’est de Rouen, les abords de la Porte d’Ouche à Dijon, la Roquette à Saint-Lô, le Marais et le voisinage du ruisseau de Ménilmontant à Paris. La situation initiale défavorable peut encore s’aggraver avec l’installation d’activités qui « corrompaient » l’air, le sol et l’eau des rivières et des canaux indispensables à leur exercice16. Des procès, en augmentation à la fin du Moyen Age, jugent les collectivités ou les particuliers qui incommodent leur environnement : les serruriers à Rouen en mars 1510, des poissonniers de la rue Foire-le-Roi à Tours, des tripières à Poitiers. On serait en droit de redouter, à cette époque, l’argile à potier volontairement laissée pourrir dans des caves (Paris), des peintures à base d’oxydes métalliques, des substances animales et végétales toxiques, des mordants comme l’alun, le tartre, la soude, l’urine, la fiente de poule ou les excréments de chien dont les sécrétions servent de détergents, accélèrent la fermentation et la putréfaction des fibres, sont aussi utilisés en tannerie. N’oublions pas que la laine brute contient jusqu’à 30 % d’impuretés qui s’échappent dans la nature une fois les opérations de tri, de cardage, d’élimination du suint, de traitement achevées17. La pollution hydrique menace surtout les cours d’eau qui ont un débit trop lent pour assurer leur auto-épuration. Les « missels » sont loin d’être ces « joyaux », « ces beautés enchantées » des poètes d’antan.

22Les nuisances mécaniques, si fréquentes de nos jours avec les détritus non périssables, existent, à proximité des ateliers de potiers des tuileries, des chantiers. Les citadins ont tendance à laisser traîner dans les rues des matériaux de construction, des outils, des gravats, de vieux chiffons. Un mandement d’Harfleur du mois d’avril 1509 demande d’ôter au plus vite, les « tuilleaux et immondices qui estoient tumbées en la ruelle du costé devers la maison de l’ancre et d’autre costé dedans le cimetière de l’église« 18.

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23La toxicité semble s’être aggravée à la fin du Moyen Age pour des raisons qui tiennent à l’évolution des villes et à la conjoncture.

24La construction ou la reconstruction des remparts à l’époque de la guerre de Cent Ans, la croissance des centres puis des quartiers périphériques, la densité des tracés viaires, l’épaississement du tissu urbain avec l’arrivée de nouveaux venus et l’apparition de véritables immeubles à côté des maisons particulières, ont contribué à développer et à entretenir la fange. Le rempart, base matérielle de l’identité urbaine, orgueil de toute une population, garde et amplifie les nuisances, retient la saleté individuelle et collective, le ruissellement des eaux, les déchets organiques, même si des conduites maçonnées , des trous ou « pertuys« , des puisards sont prévus dans le mur d’enceinte. L’étroitesse des rues, réduites à des successions d’étranglements et d’élargissements, de coudes et de biaisements, ne favorisent ni la propreté, ni l’aération, ni la clarté. Un extrait du Livre du Châtelet en date du 13 juin 1320 montre que les artisans et commerçants ne peuvent se satisfaire de l’exiguïté de leurs logements :

des voieries et des estaulx mis parmy les rues dont il n’y a si petite poraiere (marchande de légumes) ne si petit mercier ne autres quelconques qui mette son estai ou auvent sur rue qu’il ne reçoive prouffit et si en sont les rues si empeschées que pour le grand prouffit que le prevost des marchans en prent, que les gens ni les chevaulx ne pevent aler parmy les maistres rues« 19

25Il existe aussi une aggravation conjoncturelle, des moments plus dangereux que de coutume où la rétention de l’ordure prend des proportions inquiétantes. Les périodes défavorables dans une année correspondent aux canicules estivales qui accentuent la décomposition, provoquent souvent des recrudescences de fièvres (typhoïde), des troubles rénaux et intestinaux dus à l’absorption de boissons et des nourritures souillées. Les gros orages provoquent un phénomène de glissement de boue, lorsque l’eau dévalant les chaussées « monteuses« , les « degrés » ou escaliers entraîne l’ordure, par coulées successives, dans les bas quartiers, sur les places, devant le parvis des églises, et finalement contre les vantaux des portails d’entrées qui finissent pas être bloqués20.

26Le danger s’aggrave aussi avec l’afflux de la foule à certaines occasions. Les marchés et les foires sont des facteurs de nuisance en accumulant dans le minimum d’espace le maximum de denrées putrescibles, des bêtes de somme et des gens dont l’hygiène n’est pas la préoccupation dominante (place du marché de Quimperlé). La venue d’une troupe, l’installation à demeure d’une garnison perturbent l’ordre naturel des choses. Les tas de fumier auraient atteint à Tours, 100 m de long, 14 m de large et 6 m de haut après le départ des soldats de la garde de Louis XI.21

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27Une prise de conscience du risque, une peur de « l’infect » se manifestent à la fin du Moyen Age frappé par les « pestilances » à recrudescences épisodiques, presque tous les quatre ans à Saint-Flour entre 1399 et 143922. La crainte d’une épidémie, alors mal expliquée, incite les autorités à prendre et à réitérer des mesures d’hygiène publique. L’homme du Moyen Age est démuni face à « l’infection épydémie » dont il méconnaît l’origine microbienne. Le corps médical est incapable enrayer le fléau, même si certaines précautions, inspirées par la prudence et le savoir empirique des guérisseurs ne sont pas dénuées de bon sens23. Les plus avisés ont compris, d’instinct, que les tas d’ordures, « les immondices, infections et punaisies« , l’eau fétide ou « le mauvais her« , « l’air infect et corrompu« , en période estivale, sont source de danger24.

28La rumeur, nourrie d’une psychose morbide, occupe une place de choix dans la mesure et la démesure du danger25. Les hommes du Moyen Age sont très attentifs aux bruits qui circulent dans les rues. La « parole sans auteur » (C. Beaune), nourrie d’un mélange de faits vraisemblables mais incontrôlés et de ragots colporte sous couvert de « on dit » toutes sortes explications, des plus vraisemblables aux plus saugrenues, accueillies par des oreilles complaisantes ou inquiètes. Ce moyen d’information et de divulgation spontané dont l’efficacité croît avec l’instabilité et le drame, a tendance aussi à désigner, de « toute bonne foi », à la cantonade, des responsables matériels ou humains. Certaines explications s’inscrivent dans la logique des faits. L’opinion publique, relayée ensuite par la municipalité de Reims, pense que l’origine d’un mal qui ronge la communauté (une typhoïde) provient de l’eau des fontaines polluées par les artisans, explication qui paraît a posteriori parfaitement fondée et justifie les mesures d’hygiène édictées26. La peur de la « pestilance » conduit les autorités nantaises à dénoncer l’exposition au soleil de denrées périssables : « Pour ce que les bouchers à présent vendent la chair par les rues à découvert où il peut tomber ordure qui causerait par le temps de chaleur qui s’offre maladie de peste en la ville, est ordonné que les bouchers iront vendre leur chair en la boucherie« 27. La gravité des nuisances se mesure aux dénonciations et aux plaintes qui affluent davantage des bas quartiers menacés que des rues bien fréquentées28. La rumeur devient nocive quand elle pratique l’amalgame et associe la maladie à la marginalité, quand elle recherche, à tout prix, et dénonce des « fauteurs de peste » locaux ou étrangers. Un texte lyonnais un « Etablissement pour l’honnesteté des rues » de 1474-1482 voue aux gémonies les porcs, les lépreux et les prostituées29 !

  • 30 Des règlements sont anciens : Cf. R. GRAND : « Notes et observations sur des règlements d’urbanisme (…)

29La crainte a été parfois salutaire. Dès les xiième et xiiième siècles, des souverains (Philippe Auguste), des seigneurs, des édiles ont dénoncé, dans des ordonnances ou des bans, la nuisance sous ses multiples formes. Le mouvement se généralise aux siècles suivants où la connaissance se nourrit d’une documentation plus abondante et plus variée. Un processus de répression s’engage, assorti d’édits qui ont tendance à se répéter, sans pour autant enrayer les racines du mal. Des procès se multiplient à l’instar de cette affaire qui met en cause à Rouen, en mars 1510, les serruriers qui incommodent leur voisinage par l’odeur et le bruit, de ce conflit tourangeau où Etienne et François Ragueneau engagent une action contre cinq poissonniers de la rue Foire-le-Roi. D’autres remèdes semblent plus efficaces : les premières mesures d’assainissement, le transfert autoritaire d’activités polluantes, le curage des rivières et des canaux, l’installation de services de répurgation, le pavage des rues30.

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30Bien qu’anachronique, le mot de lutte anti-pollution recouvrira des décisions administratives, des travaux d’intérêt collectif dont on perçoit l’origine précoce dans plusieurs villes du Nord (Douai, Saint-Omer), de Champagne (Chalons, Reims), du Massif Central (Aurillac), du Midi méditerranéen (Avignon), de Normandie (Rouen)31.

31Les mesures d’hygiène individuelle et collective sont encore rares. On y inscrira cette ordonnance de l’archevêque de Reims, datée de 1370, qui veut empêcher les passants d’uriner à l’intérieur de la halle au pain, l’interdiction faite aux Niçois de jeter des immondices et des dépouilles d’animaux dans le « béal » ou canal de la ville32 ! Dans le même ordre d’idée, il est rigoureusement interdit, dans un ban de Maubeuge (1436) de déposer ses ordures près de l’école, de la boucherie publique, dans la fontaine « au saule » et dans l’abreuvoir municipal, sur les ponts de la Sambre et sous le portail de l’Eglise Sainte-Adelgonde33. D’autres règles d’hygiène sont imposées aux professionnels de l’alimentation. Les boulangers de Rennes sont tenus de se faire couper la barbe et les cheveux une fois toutes les trois semaines, de porter des chemises propres et d’éviter de pétrir la pâte si leurs mains sont « infectez d’ulcères« 34. On se préoccupe de l’exposition de denrées avariées, de viandes, de poissons « empires » avec la chaleur estivale, des produits devenus « ordes et viles« . Des prescriptions poitevines dénoncent la vente de viande de porc acheté à un « mézeau » (lépreux), d’un animal atteint d’une excroissance charnue en forme de figue ou « fic » (sic) ou dont la chair est de couleur « cendrée« 35.

32La viabilité des rues sales préoccupe davantage les villes confrontées avec l’accumulation insoutenable, résultat du système du tout-à-la-rue. Les municipalités recherchent la caution de la législation officielle dont les responsables reprennent les principales dispositions. Ainsi, les magistrats de Troyes que la propagation de la peste noire inquiète, ont l’appui du roi Philippe VI, présent en Champagne, et se retranchent derrière son ordonnance du 19 juillet 1349 pour condamner toutes les sources de « cloaques infects » connues, dont l’élevage en semi-liberté des porcs36. La honte incite une municipalité à agir. Charles VI, visitant Béziers en 1393, trouve la ville particulièrement sale et le fait savoir37 ! Les interdits, « criés » par les sergents municipaux et assortis d’amendes, visent plus précisément les fumiers trop voyants « qui boutent parmy les rues » (Annecy), les tas de bois, l’usage de chaudières, de bassines sur le pavé, les « aysemens » individuels ou les détritus amoncelés devant les portes. Dès 1243, les édiles d’Avignon décrètent que « personne ne doit jeter dans la rue de liquide bouillant ni de paille ni des détritus de raisin, ni des excréments humains, ni d’eau de lavage, ni d’autre ordure« . On condamne également la nuisance sonore, les bruits assourdissants des marteaux des forgerons qui abrutissent les habitants des quartiers de la rive droite de Rouen38. Des délais sont fixés pour déblayer impérativement les immondices devant chez soi : dans les deux jours à Poitiers sous peine de 60 sous d’amende (1477), dans les huit jours à Reims, dans les quinze jours à Chalons ou à Strasbourg, en fin de semaine dans les villes où on se soucie de la propreté dominicale (Douai). Depuis le xiième siècle, les municipalités s’efforcent aussi de déplacer, loin des quartiers surpeuplés, les métiers bruyants et polluants, ceux qui utilisent des « drogues puantes » ou qui étalent « des peaux en paste et en alun degoutentes » (les gantiers-boursiers rennais)39. La meilleure solution consiste à les rejeter à la périphérie des faubourgs, sur des terrains vagues ou dans des bâtiments spéciaux, voisins de ruisseaux. Les peaussiers de Paris qui travaillent sur la rive de la Seine depuis le Grand-Pont jusqu’à l’hôtel du duc de Bourbon sont déplacés plus en aval40.

33La limitation des méfaits de l’élevage intra-muros est devenue nécessaire. Il faut soit interdire la présence des porcs et des volailles dans la rue (Rouen, Blois) , soit en limiter le nombre à quatre bêtes par maison (à Reims en 1389), soit obliger leurs propriétaires à les enfermer dans les arrière-cours (Colmar, Metz, Rennes), dans des « loges » ou soues, dans un bâtiment désaffecté, une vieille « haranguerie » (Rouen). Le conseil de Chalons-sur-Marne agit efficacement en forçant, le 30 mars 1467, les bourgeois

« a oster soubz quinzaine pour tout délai tous pourceaux, oyes et canards estant en la closture dudit Chaalons et ne plus en avoir doresnavant sous peine de grosse amende et de confiscation« .

34Un édit amiénois prévoit même que chaque animal errant sera amputé d’une patte avant d’être rendu dans ce triste état à son maître, d’une seconde en cas de récidive41.

35Comment « sarrer » la fange qui rend la « ville puante » ? Une solution aléatoire consiste à utiliser l’ordure comme talus d’un rempart (Amiens, Beauvais) ; une autre la commercialise pour engraisser les jardins et les tenures maraîchères (Saint-Omer, Chartres). Un progrès consiste à creuser des puits perdus, des fosses rondes, empierrées, recouvertes de planches, appelées « fosses à immondices« , « gouffres » (Laon) « heurts » à Rouen, « putels » à Saint-Omer. On les installe de préférence dans des « places vuides » à distance des sites habités, « le trait d’une arbalète arrière es fossés » (Reims), à dix pieds des murs de la ville (Saint-Omer), dans une île abandonnée (Nantes), en bordure de vasières inondables (Saint-Malo), dans une impasse (Colmar). Leur emplacement est signalé par des croix (cinq à Dijon en 1402) et une zone interdite est délimitée avec soin42. Des fosses ont été retrouvées à Arras, à Beauvais, à Chartres où leur terre noire a livré des monnaies, des tessons de céramique et des cornes de cervidés43 ! Les Rémois se sont équipés d’une quarantaine de fosses situées derrière le couvent des Augustins et d’une trentaine à côté de la Léproserie44.

36L’aménagement de réseaux de collecteurs, appelés « conduits« , « merderons« , « coys » à Saintes est un étonnant retour au passé antique. On observe un renouveau de ce type d’équipement à partir de la fin du xiième et du début du xiiième siècles. Ici on réutilise, en les réadaptant, des installations d’origine gallo-romaine (Clermont, Vannes). Là, on recouvre un ruisseau, d’anciennes rigoles à ciel ouvert et on les affecte à l’expulsion des matières fécales et des ordures ménagères (Soissons Montpellier)45. La pose de canalisations neuves est malaisée dans des quartiers densément habités ou dans un sol instable et humide (Lille). Paris est curieusement pauvre en canalisations avant l’aménagement d’un grand collecteur en 1356 et l’oeuvre entreprise par le prévôt Hugues Aubriot sous Charles V. Des systèmes plus élaborés de circuits maçonnés ou en tuiles creuses se mettent en place dans des villes qui en ont les moyens matériels et qui en ont grand besoin : à Troyes où les premières installations connues sont signalées en 1208, à Amiens dès 1224, à Sens en 1246, à Beauvais en 1251. Le Moyen Age a accompli de belles réalisations, restées longtemps méconnues et redécouvertes par des devis (Rennes, Aix-en-Provence) ou par des fouilles46. Les conduits rennais, en excellente pierre à maçon mesurent 3,5 à 4 pieds en carré (1,15 à 1,30 m), ceux d’Aix 0,25 à 0,50 m de côté. Les « tunnels » en scories noyées dans le ciment à Clermont, en tuf volcanique à Riom, localisés entre 4 et 8 m de profondeur, n’épousent pas forcément le tracé des rues actuelles47. L’entretien des égouts exige la présence d’un corps d’égoutiers, dirigés par un « horricus » ou « ourry » à Paris, et des modes de financement privés ou collectifs.

37La fin du Moyen Age amène l’extension des fosses d’aisance, des « chambres pourr l’aisement des habitans« , des latrines munies de « planquettes » (planchettes) pour les deux sexes, collectives ou privées, simples ou à plusieurs « gorges » et situées, de préférence, au fond des cours, en surplomb sur une rivière ou sur un rempart, entre deux maisons (Pau). Ces « retraits » sont décrits dans des devis d’habitations où ils représentent jusqu’à 4,5 % du prix d’une maison (Chartres), dans les archives municipales (Aix, Nantes)48 ou ont été exhumés récemment par des archéologues (Beauvais, Rouen)49. Des responsables de l’hygiène publique nommés prud’hommes (Marseille), « sergent des fiens » veillent à leur entretien et dirigent des équipes de vidangeurs professionnels, les « cureurs« , les « maîtres fifi » de Paris, des gens qui exercent un métier dangereux mais lucratif tenu, en monopole, par…..les Bretons !

38La règle du balayage « en droit soi » (devant sa porte) ne satisfait personne et est source de récriminations (Angoulême, Poitiers, La Rochelle, Marseille). La nécessité s’impose donc d’instaurer un véritable service de « purgatio« , de « purge » ou de « vuidange« . Le passage régulier de « banneaux » (tombereaux) avec leur équipage, un maître et ses valets, constitue donc un mieux, précoce à Montpellier et Marseille où des « probi homines » s’emploient, dès le xiiième siècle, à nettoyer les chaussées. Un système s’instaure lentement dans la majorité des villes, au prix de laborieuses discussions et de tâtonnements (Poitiers, Lille, Tours). Des villes comme Amiens, Strasbourg, Rennes, Nantes Saint-Omer se dotent même d’un poste budgétaire annuel, créent un service régulier de « ramonage des chauchies » ou de « curage« , un « long jour » à Amiens, deux jours hebdomadaires à Nantes ; elles recrutent, à cet effet, un ou plusieurs « bonnetier« , « barrotier » ou « vallet des boues » un charretier ou un laboureur, fermier ou salarié. Un itinéraire précis est mis en place (Angers) et les citadins sont tenus de faire des tas ou « monceaulx » pour faciliter le chargement (Amiens, Reims).

39Mais une des meilleurs solutions pour régler le problème reste l’empierrement des rues, la pose de gravillons, de galets de rivière ou mieux encore « d’attaches » ou de sections de pavé neuf ou relevé, en pierre suffisamment dure pour résister aux plus lourds attelages de 3 à 4 tonnes et aux sabots des chevaux. Le pavage constitue un second volet d’une étude entreprise50.

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40Face à une situation rendue intenable par l’afflux de réfugiés, de véhicules lourds ou d’animaux de bât et par les misères du temps (les pestes), des mesures ont été prises pour améliorer l’hygiène collective et la circulation.

41Un effort a été fait à la fin du Moyen Age pour combattre ou discipliner le comportement des citadins, pour limiter l’accumulation d’ordures, les effets du méphitisme émanant des fosses d’aisance ou des cimetières, les pollutions biologique, minérale, chimique dans les rues, hydrique dans les canaux et les rivières. Des fosses communes, des égouts, des gouttières, des pavés ont été installés ; des sanctions ont été prises à l’encontre des contrevenants aux règles élémentaires d’hygiène.

42Mais il reste encore beaucoup à entreprendre à l’époque de la Renaissance, surtout dans les petites villes, dans les quartiers périphériques ou déshérités. Le grand nombre de règlements inobservés, la répétition des interdits montrent que le bout du tunnel de la laideur n’est pas encore atteint. On cherche encore la solution aux siècles suivants et la parade va de la répression à des entreprises de grande envergure, de la réquisition des indigents, des « pauvres valides » mis à curer de force les fossés, à des campagnes d’aménagement pour dissimuler des cloaques et déjà introduire l’espace vert intra-muros. Plus près de nous, de vieilles photographies d’avant les réalisations d’Haussman à Paris, des enquêtes (celles du Docteur Laennec à Nantes), des récits et des romans (ceux de Zola), des décisions administratives témoignent d’une réalité quotidienne difficile à vivre et à supporter.

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Notes

1 GUILLERME (A.), Les temps de l’eau, la cité, l’eau et les techniques, collection milieux, éditions Champ Vallon, Seyssel 1983 — LEGUAY (J.P.), La rue au Moyen Age, éditions Ouest-France Université, Rennes 1984. Et la Pollution au Moyen Age, éditions J. P. Gissserot, Paris, 1999 (bibliographie).

2 FAVREAU (R.), Epidémies à Poitiers et dans le Centre Ouest à la fin du Moyen Age, Bibliothèque de l’Ecole des Chartes, tome 125, 1967 page 352 & « Les rues de Poitiers au Moyen Age », Bulletin de la Société des Antiquaires de l’Ouest, tome XV, 4° série, 1979, pages 232 à 236. — HIGOUNET-NADAL (A.), « Hygiène, salubrité, pollutions au Moyen Age, l’exemple de Périgueux », Annales de démographique historique, 1975, pages 81 à 92 ? — VIGARELLO (G.) Le propre et le sale. L’hygiène du corps depuis le Moyen Age, collection Points Histoire, éditions du Seuil, Paris, 1985 & Le sain et le malsain, santé et mieux-être depuis le Moyen Age, éditions du Seuil, Paris 1993.

3 LAVEDAN (P.) et HUGUENET (J.), Histoire de l’Urbanisme, tome II, Bibliothèque de la Société Française d’Archéologie n°5, Arts et métiers graphiques, Paris 1974. — LE ROUX de LINCY et TISSERAND (L.M.), Paris et ses historiens aux xiv° et xv° siècles, Paris 1867, page 77.

4 Extrait des Chroniques de Saint-Denis, édition J.J. BRIAL, Recueil des historiens de la France, t. XVII, pages 354, 359, 363, Paris, 1818. A. FRANKLIN, Les rues et les cris de Paris au xiiie siècle, Paris, 1874, page 16

5 Texte cité par D. CLAUZEL, Finances et politique à Lille pendant la période bourguignonne, éditions des Beffrois, Westhoek-Editions 1982 page 28.

6 ISAMBERT (F.A.), Recueil général des anciennes lois françaises, Paris 1821-1830, tome V page 149. — HÉRON de VILLEFOSSE (R.), « Etude de la communauté des bouchers », Bulletin de la Société d’Histoire de Paris et de l’Ile-de France, tome 53, 1926, pages 61 à 73 — FOVIAUX (J.) « Discipline et réglementation des activités professionnelles à travers les arrêts du Parlement de Paris (1257-1382) », paru dans Le travail au Moyen Age, une approche interdisciplinaire, Actes du Colloque international de Louvain-la-Neuve de mai 1987, Louvain 1990, pages 208-209.

7 HUMBERT (F) Les finances municipales de Dijon du milieu du xivème siècle à 1477, Paris, 1961, page 260. — HATT (J.), Une ville du xvème siècle, Strasbourg 1929 pages 107-108.

8 LAVEDAN (P.) et HUGUENEY (J.), L’urbanisme, tome II, op. cit., page 141.

9 BRETON (C), Dijon sous Philippe le Hardi, Mémoire de maîtrise de l’Université de Bourgogne, 1975, page 32. — ESPINAS (G.), La vie urbaine de Douai au Moyen Age, Paris, 1913, pages 902-903. — FLAMMERMONT (J.), Histoire des institutions municipales de Sens, B.E.H.E., Paris, 1881, page 130. — HEERS (J.) , la villeau Moyen Age en Occident : paysages, pouvoirs et conflits, éditions Fayard, Paris, 1990, page 307.

10 HIGOUNET-NADAL (A.), Hygiène à Périgueux op. cit. pages 85-86. — DUPARC (P.), La formation d’une ville, Annecy jusqu’au début du xvième siècle, Annecy 1973 page 271.

11 LE MENÉ (M.), « La population nantaise à la fin du xvème siècle », Annales de Bretagne, tome LXXI, juin 1964, n° 2, page 207, note 111.

12 BARTHELEMY (Ed. de), Histoire de la ville de Chalons-sur-Marne, Chalons, 1883, page 130. — LABANDE (L.H.), Histoire de Beauvais et de ses institutions communales jusqu’au commencement du xvème siècle, Paris, 1892, page 135. — DES PORTES (P.) Reims et les Rémois aux xiiième et xivème siècles, éditions Picard, Paris 1979, page 716. — BAUMEL (J.), Histoire d’une seigneurie du Midi de la France ; Naissance de Montpellier, M. 1969, page 89.

13 Archives municipales de Rouen, A 11 f° 228 v° — LALLEMAND (L.), Histoire de la Charité, Paris, tome III, 1906, page 33.

14 Archives départementales de Seine-Maritime, G 7323 (chiens dans l’église Saint-Nicolas). — LE ROUX de LINCY et TISSETRAND (L.M.), Paris et ses historiens aux xiv° et xve siècle, Paris, 1867. — BAER (P.), Les institutions municipales de Moulins sous l’Ancien Régime, Paris, 1906, page 271.

15 Journal d’un Bourgeois de Paris, présentation de C. BEAUNE, Les Lettres Gothiques, Paris 1990 : avril 1421, page 169. — ESPINAS (G.), La vie urbaine à Douai, op. cit. page 903. — BARTHELEMY (Ed. de), Chalons-sur-Marne, op. cit. page 131.

16 SOWINA (U.), « L’eau et les nouveautés techniques dans l’espace urbain et suburbain au Moyen Age », article paru dans L’innovation technique au Moyen Age, Actes du VIe congrès international d’Archéologie médiévale, sous la direction de P .BECK, Dijon 1996, éditions Errance, Paris, 1998, pages 85-86.

17 GUILLERME (A.), Les Temps de l’eau op. cit., pages 106-118, 160-176.

18 ROUX (S.), La construction courante à Paris du milieu du xivème à la fin du xvème siècle, Actes du Congrès des Médiévistes de Besançon 1972 page 177. — DUMONT (E.), Histoire de la ville d’Harfleur, éditions Leclerc, Le Havre, 1968.

19 FAGNIEZ (G.), Documents relatifs à l’histoire de l’industrie et du commerce en France, xivème-xvème siècles, tome II, éditions Picard, Paris, 1900, page 42.

20 FAVIER (J.) Nouvelle Histoire de Paris, 1380-1500, Paris au xv° siècle, Paris, page 332. — Journal d’un Bourgeois de Paris, édition C. BEAUNE, op. cit., page 410.

21 CHEVALIER (B.), Tours, ville royale (1356-1520), Paris-Louvain, 1975, page 179.

22 RIGAUDIERE (A.), Saint-Flour, ville d’Auvergne au Bas Moyen Age, Etude d’histoire administrative et financière, P.U.F., Paris, 1982, pages 78, 508-512.

23 BIRABEN (J.N.), Les hommes et la peste en France et dans les pays européens et méditerranéens, 2 volumes, Paris 1975-1977. — GRMEK (M.D.), Histoire de la pensée médicale en occident, tome I, éditions du Seuil, Paris, 1995. — Archives départementales du Morbihan 29 H 3 (formules intéressantes d’un curé guérisseur).

24 GUILBERT (S.), « A Chalons-sur-Marne au xve siècle : un Conseil municipal face aux épidémies », Annales E.S.C. novembre-décembre 1968, n° 6, pages 1283-1300.

25 Le rôle du bruit a été souligné dans les Actes du XXIVe Congrès de la Société des Historiens Médiévistes de V Enseignement Supérieur Public, Avignon, juin 1993. Sur la circulation des nouvelles au Moyen Age, Publication de l’Ecole Française de Rome et de la Sorbonne, Rome-Paris 1994 (articles de Cl. GAUVARD et de C. BEAUNE).

26 DESPORTES (P.), Reims et les Rémois op. cit., page 360.

27 Archives municipales de Nantes BB 4 f°56. — Archives municipales d’Angers BB6 P49, texte cité par R. FAVREAU, Epidémies dans le Centre Ouest op. cit., page 352. — QUENEDEY (R.), l’habitation rouennaise : étude d’histoire, de géographie et d’archéologie urbaines, Rouen, 1926, page 97.

28 BOUTIOT (T.), Histoire de Troyes, tome II, 1875 page 442.

29 PETOURAUD (Ch.), « Les léproseries lyonnaises au Moyen Age et à la Renaissance », Cahiers d’Histoire, tome VIII, 1963, pages 51-52.

30 Des règlements sont anciens : Cf. R. GRAND : « Notes et observations sur des règlements d’urbanisme et de voirie dans les villes à Consulat au XIIIe siècle », Bulletin Monumental, tome CV, 1947, pages 8-9.

31 CAROLUS-BARRÉ (L.), « les institutions municipales de Compiègne au temps des gouverneurs attournés (1319-1692) », Bulletin du Comité historique des travaux scientifiques, 1940, p.1 à 84. — GIRY (A.), Histoire de la ville de Saint-Omer et de ses institutions, Paris, 1877, page 260. — DESPORTES (F.), « droit économique et police des métiers en France du Nord », Revue du Nord, n°249, tome LXIII, avril-juin 1981, pages 323-336. — RIGAUDIERE (A.), Gouverner la ville au Moyen Age, Paris 1993.

32 DESPORTES (P.), Reims et Rémois, op. cit., p.491 — DURBEC (J.A.), « Les premières délibérations des conseils de la ville de Nice en 1454-1457 », Actes du 90e congrès national des Sociétés savantes, Nice, B.P.H. 1965, Paris, 1968, page 498-499.

33 SIVERY (G.), Histoire de Maubeuge, Westhoek-Editions, 1984, pages 67, 69. Les barbiers-chirurgiens de la ville ne peuvent plus élever des porcs, de peur qu’ils ne soient tentés de leur donner à boire le sang humain des saignées !

34 Archives Municipales de Rennes liasse 183 (1450-1453).

35 WOLFF (Ph.) « Les bouchers de Toulouse du xiiie au xve siècle », dans Regards sur le Midi médiéval, 1978, pages 118-119. — FAVREAU (R.), « La boucherie en Poitou à la fin du Moyen Age », Bulletin Philologique et Historique, tome I, 1968, Paris, 1971, pages 295-318.

36 BOUTIOT (T) Histoire de la ville de Troyes, op. cit., tome II, pages 88-89.

37 COMBES (J.), Histoire de Béziers sous la direction de J. SAGNES, éditions Privat, Toulouse, 1986, page 143.

38 MONTEILLARD (N.), « Artisans du métal à Rouen », dans Hommes et le travail du métal dans les villes médiévales, Diffusion Picard, Paris, 1988, page 113.

39 Archives départementales d’Ille-et-Vilaine G 552 a (statut des gantiers).

40 GIMPEL (J.), La révolution industrielle du Moyen Age, éditions du Seuil, page 89.

41 CALONNE (Baron A. de), La vie municipale au xve siècle dans le Mord de la France, Paris, 1880 page 105. — DERVILLE (A.) Histoire de Calais, éditions Westhoek, 1985, page 36.

42 HUMBERT (Fr.), Les finances de Dijon, op. cit., page 194. — DESPORTES (Mme F. Fr.), Droit économique et police des métiers, op. cit., page 29. — PERNOUD (R.), Statuts municipaux de Marseille, Monaco-Paris 1949, page XXXVII. La zone interdite à Marseille correspond à la Canebière, à la plaine Saint-Michel et à la colline Saint-Charles.

43 BILLOT (Cl.), Chartres à la fin du Moyen Age, Paris, 1987, pages 117- 120.

44 DESPORTES ( P.), Reims et les Rémois, op. cit., page 716.

45 ENLART (C), Manuel d’archéologie française, tome I, architecture civile, éditions Picard, Paris, 1929, page 279.

46 LEGUAY (J.P.), La ville de Rennes au xvème siècle à travers les comptes des Miseurs, publication de l’Institut Armoricain, Rennes, 1968, pages 271-272. — BERNARDI (Ph.), Métiers du bâtiment et techniques de construction à Aix-en-Provence à la fin de l’époque gothique (1400-1550), P.U.Provence, Aix, 1995, pages 389-390.

47 TEYSSOT (J.), « L’eau propre, l’eau sale à la fin du Moyen Age. Le cas des égouts de Riom en Auvergne », Cahiers d’Histoire, tome XXXVII, n° 2, 1992, pages 112-119.

48 QUENEDEY (R.), L’habitation rouennaise, op. cit., page 98. — BILLOT (C.), « Du devis de maçon au traité d’architecture : évolution de l’habitat urbain (xve-xvie siècles) », paru dans les Actes du colloque de Rome 1986, D’une ville à l’autre, sous la direction de J.C. MAIRE-VIGUEUR, collection de l’Ecole française de Rome n° 122, Rome, 1989, pages 537-555. — TUCOO-CHALA, Histoire de Pau, éditions Privat, Toulouse, 1989, page 22.

49 BARRIERE (D.), L’eau, la saleté, l’hygiène à Rouen de la fin du Moyen Age au siècle des Lumières, mémoire de maîtrise de l’Université de Rouen, 1992, pages 41-42, 80, 84, 87. — BERNARDI (Ph.), métiers du bâtiment., à Aix, op. cit., pages 382-383. — FÉMOLANT (M.), « L’archéologie à Beauvais », Archéologia, n° 346, juin 1989, pages 39-40.

50 Actes du colloque de l’abbaye de Liessies, mars 1999 (sous presse), sous la direction de P. Benoît.


Présidentielle 2022: Vous n’avez pas quitté votre pays, mais c’est comme si votre pays vous avait quitté (What anti-Zemmour witch hunt ?)

1 décembre, 2021

Tu ne suivras point la multitude pour faire le mal; et tu ne déposeras point dans un procès en te mettant du côté du grand nombre, pour violer la justice. Exode 23: 2
Lorsqu’un Sanhédrin s’est déclaré unanime pour condamner, l’accusé sera acquitté. Le Talmud
Il est dans votre intérêt qu’un seul homme meure pour le peuple, et que la nation entière ne périsse pas. Caïphe (Jean 11: 50)
Un jeune homme à cheveux longs grimpait le Golgotha. La foule sans tête était à la fête. Pilate a raison de ne pas tirer dans le tas. C’est plus juste en somme d’abattre un seul homme. Ce jeune homme a dit la vérité. Il doit être exécuté. Guy Béart
Dans des temps de tromperie généralisée, le seul fait de dire la vérité est un acte révolutionnaire. Orwell
Il faut constamment se battre pour voir ce qui se trouve au bout de son nez. Orwell
Le plus difficile n’est pas de dire ce que l’on voit mais d’accepter de voir ce que l’on voit. Péguy
Nous sommes entrés dans un mouvement qui est de l’ordre du religieux. Entrés dans la mécanique du sacrilège : la victime, dans nos sociétés, est entourée de l’aura du sacré. Du coup, l’écriture de l’histoire, la recherche universitaire, se retrouvent soumises à l’appréciation du législateur et du juge comme, autrefois, à celle de la Sorbonne ecclésiastique. Françoise Chandernagor
Songeons à la carence de ces avant-gardes qui nous prêchaient l’inexistence du réel ! Il nous faut entrer dans une pensée du temps où la bataille de Poitiers et les Croisades sont beaucoup plus proches de nous que la Révolution française et l’industrialisation du Second Empire. (…) Mais ce à quoi nous assistons avec l’islamisme est néanmoins beaucoup plus qu’un retour de la Conquête, c’est ce qui monte depuis que la révolution monte, après la séquence communiste qui aura fourni un intermédiaire. Le léninisme comportait en effet déjà certains de ces éléments. Mais ce qui lui manquait, c’était le religieux. La montée aux extrêmes est donc capable de se servir de tous les éléments : culture, mode, théorie de l’État, théologie, idéologie, religion. Ce qui mène l’histoire n’est pas ce qui apparaît comme essentiel aux yeux du rationaliste occidental. Dans l’invraisemblable amalgame actuel, je pense que le mimétisme est le vrai fil conducteur. Si l’on avait dit aux gens, dans les années 1980, que l’islam jouerait le rôle qu’il joue aujourd’hui, on serait passé pour dément. Or il y avait déjà dans l’idéologie diffusée par Staline des éléments para-religieux qui annonçaient des contaminations de plus en plus radicales, à mesure que le temps passerait. L’Europe était moins malléable au temps de Napoléon. Elle est redevenue, après le Communisme, cet espace infiniment vulnérable que devait être le village médiéval face aux Vikings.(…) J’ai personnellement l’impression que cette religion a pris appui sur le biblique pour refaire une religion archaïque plus puissante que toutes les autres. Elle menace de devenir un instrument apocalyptique, le nouveau visage de la montée aux extrêmes. Alors qu’il n’y a plus de religion archaïque, tout se passe comme s’il y en avait une autre qui se serait faite sur le dos du biblique, d’un biblique un peu transformé. Elle serait une religion archaïque renforcée par les apports du biblique et du chrétien. Car l’archaïque s’était évanoui devant la révélation judéo-chrétienne. Mais l’islam a résisté, au contraire. Alors que le christianisme, partout où il entre, supprime le sacrifice, l’islam semble à bien des égards se situer avant ce rejet. Certes, il y a du ressentiment dans son attitude à l’égard du judéo-christianisme et de l’Occident. Mais il s’agit aussi d’une religion nouvelle, on ne peut le nier. (…)  la montée aux extrêmes se sert aujourd’hui de l’islamisme comme elle s’est servie hier du napoléonisme ou du pangermanisme. (…) Pourquoi la révélation chrétienne a-t-elle été soumise pendant des siècles à des critiques hostiles, aussi féroces que possible, et jamais l’islam ? Il y a là une démission de la raison. Elle ressemble par certains côtés aux apories du pacifisme, dont nous avons vu à quel point elles pouvaient encourager le bellicisme. (…) Il faut donc réveiller les consciences endormies. Vouloir rassurer, c’est toujours contribuer au pire. René Girard
Depuis toujours, dès que la France est affaiblie, les élites ont tendance à sacrifier la France et le peuple français à leurs idéaux universalistes. C’est très frappant. Vous verrez dans le livre. Je remonte le temps. Je suis remonté à l’évêque Cauchon et Jeanne d’Arc. On voit bien que cela a toujours été une tentation des élites françaises. Pour aller vite, depuis 1940, la France est très affaiblie. Et nous avons des élites qui ont décidé de jeter par-dessus bord la France et le peuple français au nom de l’Europe, des droits de l’homme et de l’universalisme. Macron est vraiment l’incarnation de ces élites-là. Il est passionnant, car c’est une espèce de quintessence chimiquement pure. Quand il dit : « Nous avons fait du mal », c’est déjà le discours de Chirac sur le Vel’ d’Hiv’ ou le discours de Hollande sur le Vel’ d’Hiv’ et en Algérie. Paul Thibaud avait écrit un très bon article qui faisait remarquer que, comme les politiques ne maîtrisaient plus rien, ils ont trouvé une posture qui consiste à dire du mal de nos ancêtres pour exister. (…) C’est la « révolte des élites » de Christopher Lasch à la fin des années 70. Il avait très bien vu cela aux États-Unis. C’est évidemment venu chez nous ensuite. (…) Je voulais montrer aux gens que tout cela était lié à une histoire millénaire et qu’il y avait des petites pierres comme dans Le Petit Poucet qu’on pouvait retrouver à chaque fois. Certaines époques nous ressemblent de plus en plus. Je retrouvais la phrase de René Girard dans son dernier livre qui disait : « Nous devons entrer dans une pensée du temps où Charles Martel et les croisades seront plus proches de nous que la Révolution française et l’industrialisation du Second Empire. » Je trouve cette phrase très frappante. Lorsque je dis cela, on dit que j’ai des obsessions et que je ne pense qu’à l’islam. Pourtant, ces paroles viennent de René Girard. Il a très bien compris que nous étions revenus dans un temps qui est celui des affrontements de civilisations entre chrétienté et islam, des guerres de religion et de la féodalité pré-étatique. (…) Ces pays de l’Est se révoltent, parce que la Hongrie a connu trois siècles d’occupation ottomane. C’est un roi polonais Jean III Sobieski , qui a arrêté les Ottomans à Vienne, en 1683. Il n’y a pas de hasard. Cette Histoire revient à une vitesse folle. Tout se remet en place pour nous rappeler à cette Histoire. (…) il y a effectivement un effet d’accumulation de toutes les crises du passé qui se concentrent aujourd’hui. C’est pour cette raison qu’il y a autant de pessimisme chez moi. L’idée même de roman national est finie. Je n’ai même pas essayé de refaire un roman national. La déconstruction des historiens qui, depuis cinquante ans, nous interdisent de parler de roman national était trop forte. Il n’en reste presque que des ruines. Si j’avais voulu faire un roman national, j’aurais fait une romance nationale. Ce n’est pas ce que j’ai fait. En revanche, j’ai voulu écrire une Histoire de France réaliste, non pas en fonction des idéaux et des populations d’aujourd’hui, mais en fonction de la réalité historique de l’époque. Aujourd’hui, les historiens ont décidé d’inventer une Histoire de France qui correspond à leurs obsessions et à leurs idéologies actuelles. Ils disent que j’ai des obsessions, mais les leurs sont : une histoire féministe, une histoire des minorités africaines et maghrébines, une histoire pacifiste, c’est-à-dire une histoire qui n’a jamais existé. Dans les livres d’histoire d’aujourd’hui, sur la Révolution française, il y a deux pages sur Olympe de Gouges, la grande militante féministe. Quand elle est guillotinée, en 93, par Robespierre, j’ai coutume de dire, pour plaisanter, que Robespierre ne sait même pas qu’il l’a fait guillotiner, tellement elle compte peu. Lors d’une émission sur France 2, mardi dernier, on a vu une grande fresque qui expliquait comment la France a été faite par les immigrés nord-africains et africains avec un grand manitou qui s’appelle de Gaulle. C’est une histoire inventée. (…) Ils sont tellement allés loin dans la diabolisation de Pétain et dans l’invention d’une histoire qui ne correspond plus à la réalité. Lorsqu’on repose le tableau de Pétain, de De Gaulle, de ce qu’était Vichy à l’époque et de ce qu’était 1940, que je dis que tout le monde se moquait, à l’époque, du statut des Juifs d’octobre 40, à Paris, à Vichy ou à Londres, et que les rats qui s’y intéressent disent « il a bien raison », car ils estiment à l’époque que les Juifs ont une responsabilité dans la défaite, j’ai l’impression de blasphémer. C’est tout simplement la réalité historique. On a tellement réinventé une histoire en disant que l’essentiel de la Seconde Guerre mondiale était la question juive qu’on tombe des nues quand je dis qu’à l’époque, personne n’en parlait. À Londres, ceux qui rejoignent le général de Gaulle sont d’accord avec Vichy là-dessus. Aujourd’hui, la réalité paraît blasphématoire. C’est extraordinaire. C’est pour dire la force inouïe de cette déconstruction historique. Pour moi, c’est le grand effacement de l’histoire pour correspondre au Grand Remplacement des populations. Eric Zemmour
Le fait même de poser une question peut inventer un résultat car elle fait appel à l’imaginaire du sondé qui n’y avait pas encore réfléchi. Alain Garrigou
D’après les journaux, les sondages montrent que la plupart des gens croient les journaux qui déclarent que la plupart des gens croient les sondages qui montrent que la plupart des gens ont lu les journaux qui conviennent que les sondages montrent qu’il va gagner. Mark Steyn
Les règlements de YouTube interdisent de manière générale les contenus choquants ou violents. Dans le cas où une vidéo contient un élément qui n’est pas adapté à tous les utilisateurs, nous veillons à appliquer une limite d’âge afin de les protéger. Youtube
J’ai été surpris et choqué de la façon dont l’interview d’Éric Zemmour s’est passée. Annoncer une candidature, c’est un acte solennel. Ce n’est pas une interview banale, on s’attend à ce que soient posées les questions de fond. En réalité, ce n’est pas du tout ce qu’il s’est passée. Alain Duhamel
C’était un peu compliqué d’organiser une manifestation au dernier moment en Seine-Saint-Denis. On risquait de perdre du monde, de ne pas réunir toutes les conditions de sécurité, et puis ça nous obligeait à refaire une communication. Contre un homme qui véhicule la haine et la division, nous espérons une grande manifestation populaire des Franciliens dimanche pour faire taire Zemmour, c’est-à-dire parler plus fort que lui en fait. Nous faisons le pari du nombre. Benoît Martin (CGT)
Nous venons de l’apprendre : le polémiste de CNews condamné dès 2011 – et plusieurs affaires sont en cours de jugement – pour incitation à la haine raciale devrait lancer sa campagne électorale lors d’un meeting au Parc des Expositions de Villepinte, ce dimanche 5 décembre. A Villepinte, en Seine-Saint-Denis, département jeune et multiculturel, où les habitant.e.s et les acteurs locaux, font preuve de créativité et d’engagements face aux difficultés et où 6 personnes sur 10 disent avoir été victimes de discriminations les cinq dernières années, le symbole est révoltant. Il y est accueilli par le groupe Viparis, propriétaire de la Halle des expositions de Villepinte.Ce même groupe ViParis a signé en 2009 une « Charte de la diversité en entreprise », dont il se revendique. Cette charte qui « a pour objet de témoigner de notre engagement, en France, en faveur de la diversité culturelle, éthnique et sociale » au sein de son organisation. Cette charte dans laquelle il s’engage à « promouvoir l’application du principe de non-discrimination, sous toutes ses formes ». Ces engagements sont absolument incompatibles avec l’accueil d’un polémiste qui disait, en 2011, « que la plupart des trafiquants sont noirs et arabes ». Qui affirmait encore, en 2020 que les mineur.e.s étrangers non accompagné.e.s sont « tous« , « des voleurs, des violeurs, des assassins« . Qui conduit aujourd’hui une campagne dont le seul fondement est le racisme, la xénophobie, l’antisémitisme, la haine des musulman.e.s. L’argument économique ne peut tout justifier : non, on ne peut pas faire du « business » avec des marchands de haine, lorsqu’on dit défendre les valeurs de la diversité. Ni la Seine-Saint-Denis ni la « diversité » ne peuvent servir de faire-valoir à ceux qui attaquent la République, qui haïssent la France et qui sapent ses principes au quotidien . Signataire de la Charte de la diversité, le groupe Viparis doit s’expliquer : il doit refuser d’accueillir le meeting politique d’un polémiste et candidat à la présidentielle multi-condamné pour provocation publique à la haine raciale, en Seine-Saint-Denis ! Signez la pétition. Stéphane Troussel (Président du Département de la Seine-Saint-Denis)
51% des personnes interrogées jugent toutefois qu’Éric Zemmour veut vraiment changer les choses et 48% l’estiment dynamique, 46% courageux et 39% sincère. 33% jugent qu’il a de bonnes idées pour la France. Seuls 25% le trouvent sympathique et estiment qu’il est capable de rassembler les Français. L’échange de doigt d’honneur avec une passante [à l’élégance toute France insoumise] à Marseille, intervenu samedi après une visite très chahutée dans la deuxième ville de France, a pu nuire à l’image du désormais candidat officiel et à sa présidentialité. Interrogés sur ce point, les répondants au sondage sont partagés, et se déclarent choqués à 52% par le geste, et 47% ne se déclarent pas choqués… BFMTV
Cependant, la pugnacité de l’ancien chroniqueur séduit davantage : près d’un Français sur deux estime qu’il veut vraiment changer les choses (51%,) et 48% le voient comme une personne dynamique… un électeur sur deux pense qu’Eric Zemmour peut se qualifier au second tour. Si les Français sont mitigés par rapport au personnage, ils s’avèrent plus nombreux à s’aligner sur ses déclarations. Lorsque l’essayiste déclare : « Il n’est plus temps de réformer la France, mais de la sauver », 51% sont d’accord. Le sondage confirme la personnalité clivante du candidat sur le volet politique. 79% des électeurs de Marine Le Pen et 56% de François Fillon sont d’accord avec Eric Zemmour sur le fait qu’ils se sentent étrangers dans leur propre pays, contre 19% d’Emmanuel Macron, 19% de Benoît Hamon et 16% de Jean-Luc Mélenchon. La semaine dernière, l’auteur de Le suicide français s’est retrouvé au coeur d’une énième controverse lors de sa visite à Marseille. A la sortie d’un restaurant où le polémiste venait de déjeuner, une passante [encartée France insoumise] lui a fait un [des plus élégants] doigt d’honneur. Le polémiste a répondu par le même geste en affirmant « et bien profond », sous le regard amusé de sa conseillère Sarah Knafo. Sur cette question, les Français sont partagés : 52% [?] estiment qu’ils ne sont pas choqués, contre 47% affirmant l’inverse. De son côté, le candidat d’extrême droite à la présidentielle a reconnu dimanche un geste « fort inélégant ». ll s’agit d’une rare concession du probable candidat depuis le lancement de la pré-campagne à Toulon mi-septembre de l’essayiste. Mais le mal était fait. « Le doigt d’honneur était le dernier geste du polémiste, aujourd’hui, c’est le premier geste du candidat », assurait Benjamin Cauchy, ancien Gilet jaune, à L’Express. Parmi les plus choqués par ce geste : les 65 ans et plus (67%)… L’Express
S’il ne fait pas l’unanimité dans les sondages, nombre de Français partagent son constat sur l’état de la France, selon un sondage publié mercredi 1er décembre par BFMTV. Sur six des principales analyses de l’éditorialiste étudiées, toutes réunissent l’approbation de plus de 40 % des sondés et quatre d’entre elles en rassemblent un sur deux ou plus. L’adhésion est encore plus claire lorsque l’on s’intéresse aux avis des sympathisants de droite. Selon ce sondage Elabe, 51% des Français sont ainsi d’accord lorsqu’Eric Zemmour déclare qu’il « n’est plus temps de réformer la France, mais de la sauver », ou quand il affirme que la droite comme la gauche sont responsables du « déclin » de la France et ont « menti, dissimulé la gravité de notre déclassement [et] caché la réalité de notre remplacement ». Ils sont 50 % à avoir « le sentiment de ne plus être dans le pays que vous connaissiez » et 49 % à juger que l’immigration « aggrave tous » les problèmes de la France. Les déclarations d’Eric Zemmour sur le fait de reprendre le pouvoir « aux minorités » et « aux juges » sont approuvées par 46 % des sondés et 41 % d’entre eux se sentent « étrangers dans leur propre pays ». Lorsque l’on interroge les soutiens de la droite et de l’extrême droite, les scores oscillent entre 56 % et 86 % selon les questions. Valeurs actuelles
Vous n’avez pas déménagé et pourtant vous avez la sensation de ne plus être chez vous. Vous n’avez pas quitté votre pays mais c’est comme si votre pays vous avait quitté. Vous vous sentez étrangers dans votre propre pays. Vous êtes des exilés de l’intérieur. Longtemps vous avez cru être le seul à voir, à entendre, à penser, à craindre. Vous avez eu peur de le dire, vous avez eu honte de vos impressions. Longtemps, vous n’avez pas osé dire ce que vous voyiez, et surtout vous n’avez pas osé voir ce que vous voyiez. Et puis, vous l’avez dit à votre femme, à votre mari, à vos enfants, à votre père, à votre mère,à vos amis, à vos collègues, à vos voisins. Et puis, vous l’avez dit à des inconnus, et vous avez compris que votre sentiment de dépossession était partagé par tous. La France n’était plus la France et tout le monde s’en était aperçu. Bien sûr, on vous a méprisé. Les puissants, les élites, les bien-pensants, les journalistes, les politiciens, les universitaires, les sociologues, les syndicalistes, les autorités religieuses, vous disaient que tout cela était un leurre, que tout cela était faux, que tout cela était mal. Mais vous avez compris avec le temps que c’étaient eux qui étaient un leurre, que c’étaient eux qui avaient tout faux – que c’étaient eux qui vous faisaient du mal. La disparition de notre civilisation n’est pas la seule question qui nous harcèle, même si elle les domine toutes. L’immigration n’est pas cause de tous nos problèmes, même si elle les aggrave tous. La tiers-mondisation de notre pays et de notre peuple l’appauvrit autant qu’elle le disloque, le ruine autant qu’elle le tourmente. C’est pourquoi (….) Nous devons reconquérir notre souveraineté, abandonnée aux technocrates et aux juges européens qui ont dépouillé le peuple français de sa capacité à décider de son sort, au nom des chimères d’une Europe qui ne sera jamais une nation. Oui, nous devons rendre le pouvoir au peuple ! Le reprendre aux minorités qui ne cessent de tyranniser la majorité, et aux juges qui substituent leur férule juridique au gouvernement du peuple par le peuple pour le peuple. Depuis des décennies, nos gouvernants, de droite comme de gauche, nous ont conduit sur ce chemin funeste du déclin et de la décadence. Droite ou gauche, ils vous ont menti, vous ont dissimulé la gravité de notre déclassement, ils vous ont caché la réalité de notre remplacement. (…) C’est pourquoi j’ai décidé de (…) solliciter vos suffrages pour devenir votre président de la République. (…) Pour que les Français se sentent de nouveau chez eux et pour que les derniers arrivés s’assimilent à leur culture, s’approprient leur Histoire. (…) Le peuple français était intimidé, tétanisé, endoctriné. Culpabilisé. Mais il relève la tête, il fait tomber les masques, il dissipe les miasmes mensongers, il chasse ses mauvais bergers. (…) Nous allons transmettre le flambeau aux prochaines générations. Eric Zemmour
Quelle chasse aux sorcières ?
A l’heure où, classement X de Youtube, sabordage de son premier entretien de candidat déclaré par TF1, sondages ventriloques et appels à le « faire taire » compris,  la meute médiatique et politique se déchaine contre lui …
Qui dira…
Sans compter la zemmourisation de l’ensemble de la campagne
La remarquable attractivité que conserve …
Entre meilleur candidat (à 51%) à faire changer les choses …
Et candidat à qui (à 47%) on pardonne tout …
Le nouveau diable incarné de la politique française ?

ZEMMOUR PRESIDENT ! (Vous n’avez pas quitté votre pays, mais c’est comme si votre pays vous avait quitté)

Mes chers compatriotes,

Depuis des années, un même sentiment vous étreint, vous oppresse, vous hante : un sentiment étrange et pénétrant de dépossession.
Vous marchez dans les rues de vos villes et vous ne les reconnaissez pas.
Vous regardez vos écrans et on vous parle une langue étrange et pour tout dire étrangère.
Vous jetez un œil et une oreille aux affiches publicitaires, aux séries télévisées, aux matchs de football, aux films de cinéma, aux spectacles, aux chansons, et aux livres scolaires de vos enfants ; vous prenez des métros, des trains, vous vous rendez dans des gares, dans des aéroports, vous attendez votre fille ou votre fils à la sortie de l’école, vous accompagnez votre mère aux urgences de l’hôpital, vous faites la queue à la poste ou à l’agence pour l’emploi, vous patientez dans un commissariat ou dans un tribunal, et vous avez l’impression de ne plus être dans le pays que vous connaissez.
Vous vous souvenez du pays que vous avez connu dans votre enfance ; vous vous souvenez du pays que vos parents vous ont décrit ; vous vous souvenez du pays que vous retrouvez dans les films ou dans les livres ; le pays de Jeanne d’Arc et de Louis XIV, le pays de Bonaparte et du général de Gaulle ; le pays des chevaliers et des gentes dames ; le pays de Victor Hugo et de Chateaubriand ; le pays de Pascal et de Descartes ; le pays des fables de la Fontaine, des personnages de Molière et des vers de Racine ; le pays de Notre-Dame de Paris et des clochers dans les villages ; le pays de Gavroche et de Cosette ; le pays des barricades et de Versailles ; le pays de Pasteur et de Lavoisier ; le pays de Voltaire et de Rousseau ; de Clémenceau et des poilus de 14 ; de de Gaulle et de Jean Moulin ; le pays de Gabin et de Delon, de Brigitte Bardot et de Belmondo ; de Johnny et d’Aznavour, de Brassens et de Barbara ; des films de Sautet et de Verneuil ;
Ce pays à la fois léger et brillant, ce pays à la fois littéraire et scientifique, ce pays tellement intelligent et fantasque ; le pays du Concorde et des centrales nucléaires, qui invente le cinéma et l’automobile ; ce pays que vous cherchez partout avec désespoir, dont vos enfants ont la nostalgie sans même l’avoir connu, ce pays que vous chérissez…et qui est en train de disparaître.
Vous n’avez pas déménagé et pourtant vous avez la sensation de ne plus être chez vous.
Vous n’avez pas quitté votre pays mais c’est comme si votre pays vous avait quitté.
Vous vous sentez étrangers dans votre propre pays.
Vous êtes des exilés de l’intérieur.
Longtemps vous avez cru être le seul à voir, à entendre, à penser, à craindre.
Vous avez eu peur de le dire, vous avez eu honte de vos impressions.
Longtemps, vous n’avez pas osé dire ce que vous voyiez, et surtout vous n’avez pas osé voir ce que vous voyiez.
Et puis, vous l’avez dit à votre femme, à votre mari, à vos enfants, à votre père, à votre mère,à vos amis, à vos collègues, à vos voisins.
Et puis, vous l’avez dit à des inconnus,
et vous avez compris que votre sentiment de dépossession était partagé par tous.
La France n’était plus la France et tout le monde s’en était aperçu.
Bien sûr, on vous a méprisé.
Les puissants, les élites, les bien-pensants, les journalistes, les politiciens, les universitaires, les sociologues, les syndicalistes, les autorités religieuses, vous disaient que tout cela était un leurre, que tout cela était faux, que tout cela était mal.
Mais vous avez compris avec le temps que c’étaient eux qui étaient un leurre, que c’étaient eux qui avaient tout faux – que c’étaient eux qui vous faisaient du mal.
La disparition de notre civilisation n’est pas la seule question qui nous harcèle, même si elle les domine toutes.
L’immigration n’est pas cause de tous nos problèmes, même si elle les aggrave tous.
La tiers-mondisation de notre pays et de notre peuple l’appauvrit autant qu’elle le disloque, le ruine autant qu’elle le tourmente.
C’est pourquoi vous avez souvent du mal à finir vos fin de mois.
C’est pourquoi nous devons réindustrialiser la France.
C’est pourquoi nous devons rééquilibrer notre balance commerciale, réduire notre dette qui grossit, ramener en France nos entreprises qui ont déménagé, redonner du travail à nos chômeurs.
C’est pourquoi nous devons protéger nos trésors technologiques et cesser de les brader aux étrangers.
C’est pourquoi nous devons permettre à nos petites entreprises de vivre et de grandir, et d’être transmises de génération en génération.
C’est pourquoi nous devons préserver notre patrimoine architectural, culturel, et naturel.
Nous devons restaurer notre école républicaine, son excellence et son culte du mérite, et cesser de livrer nos enfants aux expériences égalitaristes des pédagogistes, et des Docteur Folamour des théories du genre et de l’islamo-gauchisme.
Nous devons reconquérir notre souveraineté, abandonnée aux technocrates et aux juges européens qui ont dépouillé le peuple français de sa capacité à décider de son sort, au nom des chimères d’une Europe qui ne sera jamais une nation.
Oui, nous devons rendre le pouvoir au peuple !
Le reprendre aux minorités qui ne cessent de tyranniser la majorité, et aux juges qui substituent leur férule juridique au gouvernement du peuple par le peuple pour le peuple.
Depuis des décennies, nos gouvernants, de droite comme de gauche, nous ont conduit sur ce chemin funeste du déclin et de la décadence.
Droite ou gauche, ils vous ont menti, vous ont dissimulé la gravité de notre déclassement,
ils vous ont caché la réalité de notre remplacement.
Vous me connaissez depuis des années.
Vous savez ce que je dis, ce que je diagnostique, ce que j’annonce.
Je me suis longtemps contenté du rôle de journaliste, d’écrivain, de Cassandre, de lanceur d’alerte.
Je croyais alors qu’un politicien allait s’emparer du flambeau que je lui transmettais.
Je me disais à chacun son métier, à chacun son rôle, à chacun son combat.
Je suis revenu de cette illusion.
Comme vous, je n’ai plus confiance. Comme vous, j’ai décidé de prendre notre destin en main.
J’ai compris qu’aucun politicien n’aurait le courage de sauver le pays du destin tragique qui l’attendait.
J’ai compris que tous ces prétendus compétents étaient surtout des impuissants.
Que le Président Macron, qui s’était présenté comme un homme neuf, était en vérité la synthèse de ses deux prédécesseurs, en pire.
Que dans tous les partis, ils se contentaient de réformettes alors que le temps presse.
Il n’est plus temps de réformer la France, mais de la sauver.
C’est pourquoi j’ai décidé de me présenter à l’élection présidentielle.
J’ai donc décidé de solliciter vos suffrages pour devenir votre président de la République.
Pour que nos enfants et nos petits-enfants ne connaissent pas la barbarie.
Pour que nos filles ne soient pas voilées et que nos fils ne soient pas soumis.
Pour que nous puissions leur transmettre la France telle que nous l’avons connue et reçue de nos ancêtres.
Pour que nous puissions encore préserver nos modes de vie, nos traditions, notre langue, nos conversations, nos controverses sur l’Histoire ou la mode, notre goût pour la littérature et la gastronomie.
Pour que les Français restent des Français fiers de leur passé et confiants dans leur avenir.
Pour que les Français se sentent de nouveau chez eux et pour que les derniers arrivés s’assimilent à leur culture, s’approprient leur Histoire.
Pour que nous refassions des Français en France et pas des étrangers sur une terre inconnue.
Nous les Français, nous sommes une grande nation, un grand peuple.
Notre passé glorieux plaide pour notre avenir. Nos soldats ont conquis l’Europe et le monde.
Nos grands écrivains et nos artistes ont suscité l’admiration universelle.
Les découvertes de nos scientifiques et les fabrications de nos industriels ont marqué leur époque.
Le charme de notre art de vivre fait l’envie et le bonheur de tous ceux qui y goûtent.
Nous avons connu d’immenses victoires et nous avons surmonté de cruelles défaites.
Depuis mille ans, nous sommes une des puissances qui ont écrit l’histoire du monde.
Nous serons dignes de nos ancêtres.
Nous ne nous laisserons pas dominer, vassaliser, conquérir, coloniser.
Nous ne nous laisserons pas remplacer.
Face à nous, se dressera un monstre froid et déterminé qui cherchera à nous salir.
Ils vous diront que vous êtes racistes, ils vont diront que vous êtes animés par des passions tristes, alors que c’est la plus belle des passions qui vous anime, la passion de la France ; ils vont diront le pire sur moi. Mais je tiendrai bon. Les quolibets et les crachats ne m’impressionneront pas.
Je ne baisserai jamais la tête, car nous avons une mission à accomplir.
Le peuple français était intimidé, tétanisé, endoctriné. Culpabilisé.
Mais il relève la tête, il fait tomber les masques, il dissipe les miasmes mensongers, il chasse ses mauvais bergers.
Nous allons continuer la France. Nous allons poursuivre la belle et noble aventure française.
Nous allons transmettre le flambeau aux prochaines générations.
Aidez-moi ! Rejoignez-moi ! Dressez-vous !
Nous les Français, nous avons toujours triomphé de tout.
Vive la République et surtout, vive la France !
Eric Zemmour

Ensauvagement: Et si on relisait Elias ? (One is not born, but rather becomes, a civilized person)

22 novembre, 2021

The Course of Empire, destruction (Thomas Cole, 1836)https://i1.wp.com/carolineglick.com/wp-content/uploads/2020/07/Said-rock-thrower.jpg Urooj Rahman, one of the two Brooklyn lawyers who torched an NYPD cruiser in Brooklyn using a Bud Light bottle stuffed with a rag as a Molotov cocktail.

Nous retrouvons une fois de plus ce que nous avons appelé plus haut la “loi fondamentale sociogénétique”. L’histoire d’une société se reflète dans l’histoire interne de chaque individu : chaque individu doit parcourir pour son propre compte en abrégé le processus de civilisation que la société a parcouru dans son ensemble ; car l’enfant ne naît pas “civilisé”. Norbert Elias (la Civilisation des moeurs)
Ainsi s’accomplit dans chaque individu un processus qui, dans l’évolution histori­que et sociale, a duré des siècles. (…) Si l’on tenait à qualifier de “lois” les processus récurrents, on serait en droit de formuler à l’exemple de la “loi fondamentale de la biogenèse” une loi fondamentale de la sociogenèse et de la psychogenèse. Norbert Elias
C’est ainsi que les hommes, sur le plan social, ont parcouru dans leur commerce avec la nature un long chemin dont le point de départ est constitué par ces formes de pensée et de comportement, primaires, naïvement égocentriques et plus fortement chargées d’affectivité, que nous ne voyons plus aujourd’hui se manifester au grand jour que chez les enfants. Tout homme, en tant qu’individu, doit, en grandissant, parcourir en raccourci le même itinéraire. Norbert Elias
When Benjamin Disraeli spoke of the ‘two nations’ in Britain he was perfectly right, only the working classes were not exactly a nation. But the gap in behavioral standards and in outlook, and of course in standards of living, were enormous. And in course of time, at least in countries such as Britain, the working classes more or less adopted and have become assimilated to the standards of the so-called ‘gentle’ classes. That is assimilation.The working class has hardly been able to govern, but they are no longer outsiders in relation to the state as they were before. Norbert Elias
I would like to remind you that both assimilation and integration apply to the working classes in the nineteenth century, at least in Britain and also Germany. Like most outsider groups compared with the establishment, the working classes were treated more or less with the same kind of stigmatization as immigrant groups are treated today. Norbert Elias
Assimilation, a certain uniformity of conduct, is necessary in a multi-party state.This is not only a requirement to the established majority; it is also a requirement to the minorities themselves. Norbert Elias
Perhaps I should say that in general there are three solutions to such a situation. I mean not only in Holland, but everywhere where there are minority groups: in America, in Vietnam with the Chinese. Everywhere there is the same problem. But there are fundamentally three, actually only two possible solutions. A possible solution is that the despised minority is able to establish its own state somewhere else. The other solution is a higher or lesser degree of assimilation. And the third possibility, which is not a solution at all, is the permanence of the tension and conflict over time. Norbert Elias
I have touched here on a problem that is masked if one speaks of racism. And that is the fact that the major differences between the established and outsiders group, which create tension and irritation, is not the form of the face or the skin color but the form of behavior: something learned. The form of behavior and feeling, of sentiment, is different in the immigrant groups from that of the established groups, and that may give rise to an enormous irritation. Norbert Elias
The way one behaves and feels as a Dutchman and Dutchwoman is the result of a long development. It is by no means ‘the natural way’ or ‘the human way’ of behaving, it is a particular code of behavior which has developed over the years. And these people, the immigrant people, come from a group where different standards of conduct and behavior have developed. What clashes are these two standards of conduct and behavior. Norbert Elias
I think that one not only has to make demands on the established group, but one also has to make demands on the outsider group. One has to make clear: if you want to leave, please do so. But if you want to stay here, a degree of accommodation to the Dutch outlook, Dutch manners, and a degree of identification with the Netherlands will be expected of you. There is no reason why there cannot be Dutch Turks or Dutch Moroccans. But one can expect from them a degree of identification, some change of their own social identity. Norbert Elias
The integration in Germany was made easier by the fact that I am probably of the third generation. So I have undergone a process of assimilation, of Jews into German society. I lived as a child in Germany, the feeling of being surrounded by people of whom the majority had very strong anti-Semitic sentiments. But there was one very odd thing in the whole milieu in which I lived: no one accepted the stigmatization. It is quite difficult. No one, my father for instance, would ever take it seriously. He would regard anti-Semites as people of no education. Norbert Elias
Very often people who live in a ghetto accept some of the stigmatisation against them. I mention the case of a Japanese minority the Burakumin, which was pure Japanese in descent, but which was concerned with dirty work: leather work, cadavers, and some other things. There was a famous story of an old man who asked: ‘Do you yourself believe you are the same as the Japanese?’ And the outsider said: ‘I do not know, we are dirty.’ This kind of conscience was never there in the surroundings in which I lived. One always felt as someone whom could be proud of, being both German and Jewish. Norbert Elias
One has to give minority groups a kind of reward, an emotional reward, that it is worthwhile assimilating to this particular majority group. And if this majority group looks down on itself … If a minority group is not given some pride in assimilating to the culture of another group then the process is very difficult. Norbert Elias
The heart of assimilation process of absorbing minorities lies in the self-image of a nation. There are, as you will know, big differences for instance between the self-image of the French and the English. And the Germans, in accordance with their rather chequered history, had at least in the past very little capacity for absorbing minorities. Norbert Elias
Le cruel paradoxe, c’est qu [’avec l’Holocausete] l’on en revint à une très efficace monopolisation par l’État des instruments de la violence. Ainsi devons-nous penser les pressions civilisatrices et décivilisatrices sur le mode de pressions contradictoires – tout comme, sous l’influence d’Elias, nous avons appris à penser en termes de forces centrifuges et centripètes opposées les unes aux autres à l’intérieur de processus de formation d’États. Stephen Mennell
Le résultat d’une lutte de concurrence qui fait imiter par les couches bourgeoises les manières d’être aristocratiques et qui, en retour, oblige la noblesse de cour à accroître les exigences de la civilité afin de lui redonner une valeur discriminante. Cette compétition pour l’appropriation ou, au contraire, la confiscation perpétuée de la distinction est le moteur principal du procès de civilisation puisqu’elle conduit à accroître les raffinements du savoir-vivre, à multiplier les interdits, à élever plus encore le seuil des censures. Roger Chartier
C’est là le cœur de cette « théorie de la civilisation » qu’Elias va esquisser (…) passant de l’histoire à l’anthropologie. (…) c’est le passage de la contrainte sociale à l’autocontrainte, autrement dit l’intériorisation du contrôle des émotions et des pulsions, qui tend à raréfier les explosions affectives, à atténuer les écarts émotionnels et les sautes d’humeur. (…) Ce sont essentiellement des phénomènes non concertés de mobilité sociale au niveau collectif qui expliquent le refoulement progressif des pulsions, l’augmentation des sentiments de pudeur et de gêne : tout d’abord, la curialisation des guerriers, remplacés « par une noblesse « domestiquée », habituée à refouler ses émotions, par une noblesse de cour »; puis la concurrence entre couches sociales, amenant les supérieurs à se démarquer des inférieurs par le raffinement de leurs mœurs lorsque leur suprématie n’est plus établie sur le plan du pouvoir ou des biens matériels : c’est pourquoi, de façon générale, « les couches inférieures cèdent plus facilement à leurs émotions et pulsions, leurs comportements sont moins rigoureusement réglés que ceux des couches supérieures correspondantes ; les contraintes qui agissent pendant de longues périodes de l’histoire humaine sur les couches inférieures sont les contraintes de la menace physique, de la torture, de l’extermination par l’épée, la misère, la faim. » (…) Mais parce que les groupes inférieurs cherchent peu à peu à se conformer aux normes d’excellence des supérieurs, l’écart tend à se réduire à mesure que s’étend la civilisation des mœurs, au profit d’« une augmentation des variantes ou des nuances des comportements civilisés. (…) Fidèle à sa méthode, Elias va proposer une explication de la genèse de ces différences : centralisation étatique et concurrence entre noblesse de cour et bourgeoisie, d’un côté ; dispersion et repliement sur eux-mêmes des cercles aristocratiques, de l’autre, ont amené les élites françaises à privilégier un raffinement des manières que la bourgeoisie montante en Allemagne tendit à stigmatiser comme des qualités extérieures, superficielles, mondaines, privilégiant à l’opposé la profondeur, l’authenticité, la sincérité des valeurs de « culture » –  celle-ci s’étendant peu à peu d’une acception sociale, caractérisant une catégorie détentrice de ces qualités, à une acception nationale, englobant l’ensemble du peuple allemand. (…) Ce processus de distinction entre lui-même en tension avec les tendances à la divulgation des conduites « classantes » du haut vers le bas : comme le remarque Roger Chartier, le modèle d’Elias va au-delà d’une simple diffusion des élites vers les couches inférieures, en faisant de la généralisation des conduites de cour « le résultat d’une lutte de concurrence qui fait imiter par les couches bourgeoises les manières d’être aristocratiques et qui, en retour, oblige la noblesse de cour à accroître les exigences de la civilité afin de lui redonner une valeur discriminante. Cette compétition pour l’appropriation ou, au contraire, la confiscation perpétuée de la distinction est le moteur principal du procès de civilisation puisqu’elle conduit à accroître les raffinements du savoir-vivre, à multiplier les interdits, à élever plus encore le seuil des censures ». Ce processus produit lui-même des compétences psychologiques spécifiques : l’art d’observer ses semblables, l’art de manier les hommes, la rationalisation et le contrôle des affects, l’incorporation des règles de civilité – caractéristiques du « processus de civilisation ». (…)  Mais (…) la « civilisation » ainsi décrite relève non d’un état achevé, selon une logique discontinue (une société serait ou ne serait pas « civilisée »), mais d’un processus, selon une logique continue, autorisant des stades inégaux d’avancement, voire de recul : des poussées de civilisation ont pu émerger dans l’Antiquité, régresser, se former à nouveau à la Renaissance ; d’autres encore nous attendent. (…) Ainsi l’existence actuelle de la « société permissive », loin de réfuter le modèle, ne fait que l’exemplifier de façon plus manifeste encore, puisque c’est seulement dans une situation d’extrême autocontrainte qu’émerge la possibilité d’un relatif relâchement des conduites, lequel démontre l’efficacité des contrôles internes. Elias donne à ce sujet l’exemple du maillot de bain : il faut, dit-il, une grande capacité d’autocontrôle de ses pulsions érotiques pour circuler sans risques d’agression parmi des corps à moitié nus – et la démonstration vaut plus encore, bien sûr, pour le naturisme qui, loin de signifier dans nos cultures un rapprochement avec l’état de nature, n’est possible qu’à un stade avancé de « civilisation », au sens où il exige un haut degré de désérotisation du rapport au corps. (…) [De même] l’holocauste a plutôt démontré des capacités d’extrême rationalisation dans l’usage de la violence (ce qui contribue à sa monstruosité), plutôt que de déchaînement aveugle des pulsions. (…) dans la mesure où il prend en compte une multiplicité de formes (commercialisation, urbanisation, croissance démographique, migrations, industrialisation, division du travail), et des mouvements complexes, incluant progressions et régressions : cette théorie « ne pose pas le principe d’une augmentation continue de l’autocontrôle mais plutôt un mouvement de l’Europe occidentale vers une plus grande régularité et stabilité des contrôles des émotions ». (…) Toutefois, la pensée d’Elias peut être qualifiée d’évolutionniste au sens où elle postule une cohérence et, partant, une intelligibilité des phénomènes : « Elias n’en présuppose pas moins une cohérence globale de l’évolution de l’humanité sur le long terme : malgré des phases régressives, la succession des sociétés humaines témoigne d’une différenciation de plus en plus grande des fonctions et de mécanismes d’intégration de plus en plus complexes. Cette complexité croissante s’accompagne d’une transformation de l’économie psychique, marquée par la place grandissante des contraintes intériorisées. Ces deux processus solidaires, psychique et social indissolublement, ont une direction et une orientation générales ». En défendant « l’idée d’un ordre immanent au changement, l’idée d’un procès aveugle, échappant à tout plan délibéré, et qui est cependant intelligible », Elias s’inscrit à contre-courant de la sociologie de son temps, attentive à rompre avec l’évolutionnisme du XIXe  siècle (celui de Comte, de Marx ou de Spencer), imprégné d’idéologies, de postulats axiologiques définissant le progrès en fonction de valeurs politiques ou éthiques. Il se borne à constater une évolution, une structuration intelligible du devenir des sociétés humaines, sans toutefois la juger ni la rapporter à une finalité ; il passe ainsi d’un évolutionnisme théorique et spéculatif à un évolutionnisme empirique et réfutable. Cette question du rapport à l’empirie est centrale dans la pensée d’Elias, qui a toujours fondé ses modèles théoriques, y compris les plus généraux, sur l’analyse de faits observés. (…) cette conjonction des deux niveaux de réflexion, empirique et théorique, est sans doute le plus grand atout de la pensée d’Elias. Son originalité se lit en outre dans son invention d’un objet inédit, à l’articulation de plusieurs disciplines (histoire, sociologie, politologie, psychologie) ; sa modernité, dans sa capacité à travailler sur des formats très différents, du plus « micro » au plus « macro » ; et sa cohérence, dans le fait que son analyse du processus de civilisation, achevée alors qu’il n’avait pas encore quarante ans, contient tout le développement ultérieur de ses recherches : la question des affects, la longue durée, la notion d’interdépendance. Nathalie Heinich
À quoi tient la civilisation? À cette question le sociologue Norbert Elias a tenté de donner une réponse qui n’est pas sans rappeler la grande intuition de Freud dans son fameux livre Le Malaise dans la culture. La civilisation repose sur la sublimation des instincts les plus profonds de l’homme, à commencer par la violence. C’est très progressivement, expliquera Norbert Elias à travers ses principaux livres qui ont marqué l’histoire de la sociologie, notamment La Civilisation des mœurs et La Société de cour, que les classes supérieures diffusent des codes et des valeurs normatives qui, peu à peu, imprègnent la société entière. En France, ce processus s’est incarné à travers un pouvoir monarchique qui a refréné l’arbitraire des féodaux en faisant de l’État le seul dépositaire de la violence légitime. En témoigne, par exemple, l’interdiction des duels, condamnés par l’Église et qui iront se raréfiant. Mais que se passe-t-il si une caste aux mentalités encore féodales, loin de se soumettre à l’État de droit, lui impose ses codes et ses valeurs? Pour Elias, qui a vécu son enfance dans l’Allemagne de Bismarck et a combattu dans les tranchées en 14-18 avant d’assister à la montée du national-socialisme, celui-ci ne serait jamais advenu si la société allemande n’avait entretenu en son sein des formes de domination «archaïques» qui lui étaient spécifiques. Alors qu’en Angleterre l’aristocratie et la bourgeoisie, porteuse de valeurs libérales, passent des compromis, en Allemagne, le culte de la force dont témoigne la valorisation des duels dans les confraternités étudiantes après la victoire sur la France en 1871, deviendra une valeur éminente. Alors qu’en France les idéaux humanistes de l’école républicaine et de l’Église catholique atténuent le mépris des classes supérieures pour le peuple, en Allemagne les aristocrates éprouvent parfois un sentiment de suprématie exacerbée non seulement envers les ouvriers mais aussi envers la bourgeoisie commerçante. Pour étayer sa thèse, Elias (…) a aussi recours à la littérature, ô combien significative des mentalités d’une époque et d’un peuple. Ainsi des Réprouvés d’Ernst von Salomon, roman qui relate l’aventure des corps francs dans les pays Baltes à la fin de la Première Guerre mondiale. Dans ce grand classique, qui influencera Jünger, dont il est d’ailleurs aussi question, les jeunes nationalistes issus d’une armée allemande en décomposition se vivent comme des reîtres qui n’ont plus de compte à rendre à personne. Leurs ennemis ne sont plus les Français ou les Anglais, ce sont les autres Allemands qu’ils considèrent comme des traîtres, à commencer par les Juifs et les sociaux-démocrates. «C’était pour nous qui étions accourus vers les provinces baltes, l’enfantement d’une force nouvelle qui pousse le guerrier sur un sommet plus haut, c’était la rupture de tous les liens qui nous attachaient à un monde corrompu avec lequel le véritable guerrier n’avait plus aucun monde commun», écrit von Salomon. C’est cette rupture de tout lien social qui fait le terroriste pour qui le proche d’hier devient un ennemi potentiel. Plus tard, le nazisme diffusera à l’échelle de tout un peuple cet ethos barbare en le radicalisant à outrance. Au-delà du cas de l’Allemagne, le portrait qu’Elias fait du desperado nihiliste n’est pas sans rappeler la dérive de certains jeunes islamistes occidentaux. «Les hommes des corps francs ne se sentaient au fond aucune obligation envers quiconque sinon envers le groupe qu’ils formaient, écrit-il. Chacun de ces groupes avait son leader charismatique dont la personnalité autoritaire, la promesse tacite de victoire et de butin ainsi qu’un avenir meilleur garantissaient la cohésion et la solidarité au combat. » Paul-François Paoli
Il faut sans doute partir de la dé-civilisation pour comprendre (et mieux apprécier) ce que signifie la civilisation: en Syrie de 2012-2013 quelque 1200 milices fragmentaient le temps et l’espace collectifs et pouvaient agir en toute liberté pour accéder à des ressources militaires et partant économiques et humaines. Mais le prix payé pour cette liberté était la destruction de la vie, d’autrui, mais aussi la sienne, et le règne de la mort. Il en va de même de l’anti-démocratie. Il est extrêmement difficile de définir ce qu’est la démocratie, mais un court détour par la Chine, l’Iran, la Turquie ou la Russie des années 2000-2010 permet aisément de comprendre ce que signifie son absence. (…) Bien sûr, les Lumières ont donné lieu à des multiples interprétations et je reconnais bien volontiers leurs limites et leur potentiel de déclencher des processus de radicalisation par leur simple diffusion dans des contextes qui leur sont postérieurs ou extérieurs.   (…) Limitions-nous à un seul exemple: le jeune démographe nazi Peter-Heinz Seraphim estimait que la guerre lui offrait la possibilité et le droit de corriger les «erreurs» démographiques du dernier millénaire en Europe en éliminant des millions d’Européens. (…) Comme Ernest Bloch, Ernest Cassirer, Norbert Elias, ou Hannah Arendt l’ont remarquablement bien saisi, la dé-civilisation des années 1930-1940 consistait à détruire l’individu pour la fondre dans la « masse ». Sans mémoire, sans réseau, sans tissu social, sans faculté cognitive, ce qui restait de l’individu était obligé de se « massifier », hurler avec les loups pour ne pas être dévoré par eux. Le nazisme, le stalinisme, le khomeynisme, le djihadisme actuel, est la conversion de ce processus de massification en ressource ultime du pouvoir. (…) nous sommes gouvernés par nos intérêts, ce qui devrait en principe nous qualifier pour être rationnels, et par nos passions, qui ont toujours une dimension pulsionnelle. Mais on se constitue en cité, à savoir en communauté plurielle et complexe de citoyens, précisément pour défendre nos intérêts contradictoires tout en laissant une place à l’épanouissement de nos passions. L’histoire nous montre cependant que cet équilibre est fragile et peut s’effondrer, la société devenir morne dans sa rationalité routinière, sans imagination et sans horizon, ou se saborder par ses passions destructrices comme lors de la Guerre de Péloponnèse ou la Première Guerre mondiale. D’où la nécessité de refuser le fatalisme pour permettre aux générations successives d’inventer leurs mondes, mais aussi d’introduire la notion de la responsabilité, individuelle et collective, comme correctrice de nos passions. Hamit Bozarslan
Norbert Elias est surtout connu comme l’auteur d’une vaste fresque consacrée à ce qu’il a appelé « le procès de civilisation ». La civilisation des mœurs et La dynamique de l’Occident forment les deux volets d’une vaste théorie du processus de civilisation en Europe. Il en achève la rédaction en Angleterre où il s’est réfugié à la veille de la deuxième guerre mondiale. Il y mènera une existence précaire d’universitaire jamais reconnu pour le génie qu’il était. Mais c’est grâce à la réédition en allemand de son livre, trente ans plus tard, à la fin des années 60, alors qu’il est à la retraite, qu’il acquiert l’immense notoriété qui est encore aujourd’hui la sienne. Or, ce que Norbert Elias appelle le procès de civilisation c’est une histoire parallèle ; d’un côté celle de la manière dont l’Etat moderne se constitue en se réservant le monopole de la violence, de l’autre, celle de l’autocontrôle exercé, par les individus, sur leur violence spontanée, leurs instincts et leurs affects. La société de cour, que Norbert Elias étudie en utilisant toutes les ressources intellectuelles disponibles, impose une inhibition des passions. Elle prescrit des codes de comportement ritualisés, des formes de dissimulation – dont la pudeur. Progressivement, l’ensemble des sociétés européenne s’en inspirerait, tout en les transformant. De son vivant déjà, bien des lecteurs avaient fait remarquer à Elias que le processus de civilisation par l’autocontrôle des pulsions agressives, qu’il décrit si bien, cadrait assez mal avec le déchaînement de violence auquel ont donné lieu les deux guerres mondiales. Doit-on en conclure que sa thèse était radicalement fausse ? Qu’un processus de dé-civilisation avait succédé à son fameux procès de civilisation ? (…) Premier élément de réponse : Elias relève que, depuis les années 30, a eu lieu une « désinformalisation des rapports sociaux ». Autrefois, les « rapports formels », notamment ceux qu’entretiennent en public des personnes appartenant à des classes sociales ou d’âge différentes obéissaient à des rituels codés. Au cours du XX° siècle, la différence entre ces comportements formels et les comportements informels – ceux qu’on entretient spontanément avec des pairs, comme les discussions de bistrot – s’est progressivement atténuée. Au point d’avoir presque disparu de nos jours. On est « cool » avec ses profs, comme avec ses copains. D’où, relève-t-il, une inquiétude générale sur les statuts sociaux. Cette fluidité déstabilise autant qu’elle émancipe. Sans poser directement la question du rapport qui pourrait exister entre ce relâchement général des normes comportementales « depuis les années trente » et ce qu’il nomme « le grand relâchement de la conscience morale », qui s’est produit en Allemagne à l’époque du national-socialisme, il donne, en note de bas de page la clé de son livre. Je cite : « Je me suis posé au début la question de la civilisation comme un problème tout personnel quant au grand effondrement du comportement civilisé, à la grande poussée de barbarisation, qui se sont produits en Allemagne sous mes yeux, comme quelque chose de tout à fait inattendu. ». Et il poursuit : « Il y eut effectivement dans le national-socialisme, une tendance latente à se laisser aller, au relâchement de la conscience morale, à la grossièreté et à la brutalité. Au début, elle se manifestait surtout au niveau des comportements informels. » Mais, dans la mesure où il était vivement encouragé, voire exigé dans les hautes sphères du parti nazi, ce style de comportement fut adopté dans les relations formelles. Car c’est bien le groupe dirigeant du régime qui donna le signal d’un relâchement général de la contrainte civilisationnelle. On connaît la thèse centrale de La dynamique de l’Occident. Dans les sociétés traditionnelles, agraires, le contrôle social est exercé de l’extérieur, par les autres et par les autorités. Dans les sociétés modernes, les contraintes propres, autrement dit le contrôle de soi, prennent le dessus. Les normes sont intériorisées. Comment une telle inversion du processus de civilisation a-t-il pu se produire en Allemagne ? La réponse générale du livre est : pour des raisons qui tiennent à l’histoire particulière de ce pays. Pour résumer d’une phrase : contrairement à ce qui s’est produit en France ou en Angleterre, la bourgeoisie a perdu face à l’aristocratie. Elle a été incapable de réaliser l’unification de l’Allemagne dans une optique libérale en 1848. C’est le chancelier Bismarck qui l’a réalisée. « Par le fer et par le sang », grâce à deux guerres victorieuses consécutives : contre l’Autriche, d’abord, puis contre la France, 20 ans plus tard. Brice Couturier
Jusqu’à tout récemment, l’argument dominant de la gauche progressiste était que brûler des entreprises pour la justice raciale était à la fois bon et sain. Les incendies permettaient l’expression d’une rage juste, et les entreprises avaient toutes une assurance pour reconstruire. Je suis allé à Kenosha pour voir à ce sujet, et il s’est avéré que ce n’était pas vrai. La partie de Kenosha que les gens brûlait dans les émeutes était le quartier commercial pauvre et multiracial, plein de petits magasins de portables et de parkings sous-assurés. C’était très triste de voir et d’entendre des gens qui souffraient. (…) Il s’est passé quelque chose d’étrange avec cet article après que je l’ai rendu. Il n’a pas été publié. (…) Quelques semaines après, un rédacteur en chef m’a dit: Le Times ne serait pas en mesure de publier mon article sur la débâcle de l’assurance de Kenosha avant les élections de 2020. Désolé. Diverses raisons ont été avancées: espace, calendrier, ajustements ici ou là. Finalement, l’élection est passée. Biden a été élu. Et mon reportage sur Kenosha est sorti. Quelle que soit la raison de la rétention de mon article, couvrir les souffrances des victimes  des émeutes n’était pas une priorité. La réalité qui avait fait sortir Kyle Rittenhouse dans la rue était une réalité que nous, les journalistes, étions censés ignorer.  Nellie Bowles (ancienne journaliste du NYT)
As I’ve watched three separate trials about white male violence unfold across the US these past few weeks — the Kyle Rittenhouse trial, the Ahmaud Arbery death trial and the civil case against organizers of the 2017 Unite the Right rally in Charlottesville — I’ve come to a sobering conclusion: There is nothing more frightening in America today than an angry White man. It’s not the « radical Islamic terrorist » that I fear the most. Nor is it the brown immigrant or the fiery Black Lives Matter protester, or whatever the latest bogeyman is that some politician tells me I should dread. (…) Violent political rhetoric has been escalating among some members of the Republican Party. And while not all of it is fueled by White men, much of it starts at the top — with former President Donald Trump. Trump’s violent and sexist rhetoric has been well-documented. More white men now identify as Republican, and the gender gap between both major parties is as large as it’s ever been in the last two decades. One New York Times columnist, under the headline « The Angry White Male Caucus, » said this anger is driven by white men who fear a changing America « in which the privilege of being a white man isn’t what it used to be. (…) Political violence is not limited to the GOP. A Bernie Sanders supporter who publicly declared his hatred of conservatives shot five people at a Republican baseball practice in 2017. (…) Add to this toxic political atmosphere another element: Laws that not only protect white vigilante violence but, in some cases, seem to embolden vigilantes. Activists hoped that widely seen videos showing white police officers and white men shooting black men like Arbery would inspire the courts and state legislatures to revisit laws that made such actions possible. But even after nationwide protests over the murder of George Floyd by a white police officer, little has changed. A growing number of Americans now want police funding increased. And though Georgia overhauled its citizen’s arrest law, a reform bill called the George Floyd Justice in Policing Act died in Congress two months ago. (…) We have enough problems with White male violence as it is. Mass shootings in the US are committed more often by White men than by any other group. Top law enforcement officials now say the nation’s biggest domestic terror threat comes from White supremacists. And many of the most indelible news images of recent years include angry, red-faced White men, often armed with guns. (….) Consider scenes from the US Capitol riot, which were filled with angry White men wielding crude weapons and pummeling police. Or the snarling faces of young White men holding tiki torches during the 2017 rally in Charlottesville. Or the angry White men who clashed with anti-racist protesters across the US last year. White male anger has become one of the most potent political forces in contemporary America. That anger helped a White man win the White House. Trump’s rise to power is inconceivable without his ability to tap into White male anger and embody it. (…) This White male anger is causing many people — including other White men — to look over their shoulder when they go out in public. The two men who were shot and killed by Rittenhouse in Wisconsin were White, as was the man he wounded. Ijeoma Oluo, author of « Mediocre: The Dangerous Legacy of White Male America, » wrote that she lives with the constant fear that angry White men will turn violent toward her and « countless other black people, brown people, disabled people, queer people, trans people, and women of every demographic. » White male anger could prove to be one of the biggest roadblocks we face in building a successful multiracial democracy. (…) In 1898, for example, a mob of primarily [Democrat] white men staged a coup against the city government of Wilmington, North Carolina, which had elected a multiracial coalition of leaders. More than 60 black people were killed, and black residents of the city were barred from voting, and from elected office, for decades afterward. John Blake (CNN)
Si monsieur Zemmour pense que Pétain a protégé les juifs de France (…), c’est qu’il ne connaît rien à la réalité des choses. Je lui fais une proposition: qu’il vienne me voir! Nous irons dans un petit village, Séranon, dans lequel on verra des maisons détruites par les SS », et dont les habitants ont été « assassinés parce qu’ils avaient protégé des enfants juifs. Si quelqu’un était venu tenir le genre de propos de Zemmour devant nous, je ne sais pas dans quel état il serait ressorti. Charles Pasqua
Entre Zemmour que Pétain et de Gaulle, c’est la même chose. Se foutre du monde au point de dire « je suis un RPR »… Mais monsieur Zemmour, si monsieur Pasqua était là, il te filerait une balle dans la tête. Jean-Christophe Lagarde
Je ne réhabilite rien à propos du régime de Vichy qui était un régime ignoble. Je connais les lois antisémites votées à ce moment-là. La France, avec l’Italie, est l’un des pays où il y a eu le moins de juifs exterminés. Et des historiens comme Robert Paxton ou l’avocat Serge Klarsfeld ont expliqué que cela était dû aux « Justes », ces Français qui ont sauvé les juifs. Je pense que ce n’est pas possible et que c’est le pacte avec le diable de Pétain qui a contribué à sauver les juifs français. Il a sauvé ces juifs français en livrant les juifs étrangers. Eric Zemmour
Ce que les tenants de l’économisme n’ont toujours pas compris, c’est que les classes populaires et moyennes, non seulement étaient le ressort du modèle économique (ils portaient le modèle économique et social, ils finançaient l’État-providence par leur travail), mais ils portaient également un mode de vie majoritaire qui était la référence culturelle pour la classe politique, le monde culturel et les nouveaux arrivants. La question de l’intégration et de l’assimilation n’est pas une question abstraite à laquelle il suffirait de répondre par: «réaffirmons les valeurs républicaines». Si c’était le cas, on n’aurait pas exactement la même question posée en Suède, en Grande-Bretagne, aux États-Unis ou aux Pays-Bas. Tous ces pays ont des modèles et des valeurs complètement différents qui aboutissent exactement au même résultat: crise identitaire, culturelle, qui balaye tout l’Occident. Cette crise est donc liée à un phénomène économique et culturel qui est la fin de la classe moyenne occidentale. (…) Les gens ne disparaissent pas, ils sont encore là mais ne représentent plus un modèle attractif (non seulement pour l’intelligentsia, mais aussi pour les nouveaux arrivants). On peut discutailler du sexe des anges à l’infini sur ces questions d’intégration. Tant qu’on n’aura pas intégré et réintégré économiquement la majorité, il est vain d’aborder ces sujets. Quand on débarque d’un pays étranger, quelle que soit sa culture, on observe son voisin et on est prêt à s’assimiler seulement si son mode de vie paraît attrayant. Si l’autochtone a un travail et qu’il est respecté culturellement – deux conditions qui ont explosé dans les années 1980 -, alors il serait naturel que le nouvel arrivant se conforme à ce mode de vie. Malheureusement, les classes moyennes et populaires ne sont plus intégrées économiquement et géographiquement ni respectés par le monde politique et le monde culturel. L’essentiel des précepteurs d’opinion considère ces catégories comme des « losers », des »déplorables ». Quand on débarque de l’autre bout du monde, et qu’on nous dit que notre voisin est raciste, à moitié débile, à fond dans la consommation, son objectif de vie étant de bouffer et de regarder la télé, on ne va pas épouser ses valeurs. Le chantier pour les trente ans à venir est de savoir comment réintégrer la majorité de la population. Ils n’ont plus leur place dans le modèle économique qui compte symboliquement, celui des grandes métropoles, de la globalisation économique. Si le projet politique, économique et culturel de demain n’est pas la réintégration de ces populations encore majoritaires, alors il est inutile de parler d’intégration, d’assimilation ou que sais-je encore. C’est un sujet perdu d’avance si l’on ne s’intéresse pas à ce qu’est intrinsèquement une société. (…) Si on regarde les choses froidement et qu’on revient au résultat de Marine Le Pen en 2017, on note que, par rapport à son père, elle est passée de 18 % à 35 %. Ce chiffre constitue le principal socle du bloc populiste. Zemmour connaissant parfaitement les rouages politiques, il parvient à capter une grosse partie de cet électorat, mais cet ensemble reste identique et représente globalement 35 % du corps électoral. Je crois à la permanence de cette géographie électorale qui aujourd’hui se structure globalement autour de la dichotomie grandes métropoles-France périphérique. Les gens à l’écart du modèle économique néolibéral se retrouvent dans cette contestation populiste, et Zemmour, avec un discours plus droitier et intellectuel capte la fraction la mieux intégrée de cet électorat et une part marginale de la bourgeoisie qu’il appelle « bourgeoisie patriote ». (…) Pour les tenants du modèle actuel, l’un des éléments les plus importants est de déconstruire l’idée même d’une majorité, car cela leur permet de s’extraire des conditions de la démocratie. Il n’y a plus besoin d’être en démocratie s’il n’existe que des minorités. (…) La question de la régulation des flux migratoires travaille tout autant les Français d’origine maghrébine ou africaine que ce qu’on appelle de manière condescendante les « petits Blancs ». Les « gilets jaunes » ont ainsi souvent été qualifiés de « petits Blancs ». On oublie un peu rapidement qu’ils étaient par exemple très mobilisés dans les DOM-TOM. C’est se tromper sur le fond du mouvement que d’en faire un mouvement ethnique. C’était un mouvement très puissant composé de gens d’origines diverses mais qui ont intégré le mouvement sans leur étendard identitaire. Je ne dis pas cela pour faire l’éloge hypocrite de la diversité à la manière des publicitaires qui nous gouvernent. Je dis cela car, quand on a des classes populaires en mouvement, respectables, puissantes, fortes, elles redeviennent attractives, y compris pour des personnes de toutes origines. Quand tu es respecté culturellement, tu crées les conditions de l’assimilation des autres. (…) On organise une société avec un modèle économique ultra-inégalitaire qui ne bénéficie qu’aux 20 % les plus aisés. On laisse filer les logiques de marché et, logiquement, les gens achètent leur résidence secondaire là où c’est beau et on se fiche du destin des jeunes issus des catégories populaires, nés sur ce territoire et qui vont devoir déménager. On tiendra des grands discours, on organisera des assises du territoire, des élus locaux diront que c’est scandaleux, mais, comme on ne veut pas bouger sur le fond, on renforcera un ressentiment énorme des catégories populaires. Ce ressentiment alimente in fine le mouvement existentiel et social des classes populaires et moyennes occidentales. Et puisque les élites ne veulent ou ne peuvent pas y répondre, elles tiendront les populations par la peur. La gestion par la peur consiste à promettre l’apocalypse, qu’elle soit démocratique, écologique ou sanitaire. L’apocalypse démocratique consiste par exemple à nous faire croire depuis trente ans à l’arrivée du fascisme. C’est du théâtre et cela permet de rabattre éternellement les indécis ou le gros bloc des retraités vers les partisans du modèle globalisé. Les citoyens auront peur du fascisme, de l’apocalypse sanitaire ou encore de l’apocalypse écologique. Toutes ces peurs permettent à des gouvernements impuissants de rabattre vers eux des citoyens qui ne votent plus par adhésion mais par crainte de l’apocalypse. Il n’y a aucune adhésion au macronisme. Seulement un vote de peur. S’il est réélu, le lendemain il s’effondrera dans les sondages. Christophe Guilluy

Et si on relisait Elias ?

En ces temps d’ensauvagement généralisé de l’Occident …

Entre ces Etats-Unis où tout en censurant les informations embarrassantes, l’on en arrive à jouer les djihadistes

Et la France et l’Europe où on appelle à faire taire ou même à assassiner Eric Zemmour …

Pendant qu’oubliant, comme le rappelle Christophe Guilluy, l’importance de la réhabilitation des classes moyennes pour l’assimilation des nouveaux venus …

Nos élites tentent, entre la menace surjouée du Covid, du climat et du prétendu fascisme, de nous tenir par la peur  …

Retour sur la loi, oubliée, du célèbre sociologue germano-britannique Norbert Elias …

Qui pour expliquer la sociogenèse de nos comportements il y a plus de 80 ans …

Rappelait qu’à l’image de la célèbre et très controversée loi d’Haeckel qui affirme que l’ontogenèse reproduit la phylogenèse…

Comment la psychogenèse d’un individu particulier peut récapituler la sociogénèse de son groupe, tribu, clan, famille ou nation et peut-être bientôt l’humanité entière…

Et comment donc, contre nos rousseauistes attardés, on ne naît pas “civilisé mais on le devient …

Mais aussi si l’on n’y prend pas garde comme il l’avait montré pour l’Allemagne nazie …

Comment le processus peut également s’inverser …

La mystérieuse loi sociogénétique de Norbert Elias
Eugène Michel
Psychologie, éducation & enseignement spécialisé
décembre 2011

« Il est impossible de remonter aux origines d’un processus qui n’en a pas. Où qu’on commence, tout est mouvement et continuation d’un stade précédent. »
La Civilisation des mœurs
Norbert Elias
(1897-1990)

Elias eut une vie mouvementée, en particulier à cause du cauchemar hitlérien. Son livre Über den Prozess der Zivilisation paraît en 1939, il passe inaperçu et doit attendre 1969 pour être réédité et devenir un classique de la sociologie. Il paraît en France en deux volumes, en 1973 pour La Civilisation des mœurs et en 1975 pour La Dynamique de l’Occident (1).

Dès les premières pages de sa synthèse sur Elias (2), Nathalie Heinich cite l’étonnante « loi sociogénétique » qu’Elias promulgue dans La Civilisation des mœurs : « Nous retrouvons une fois de plus ce que nous avons appelé plus haut la “loi fondamentale sociogénétique”. L’histoire d’une société se reflète dans l’histoire interne de chaque individu : chaque individu doit parcourir pour son propre compte en abrégé le processus de civilisation que la société a parcouru dans son ensemble ; car l’enfant ne naît pas “civilisé” » (Pocket, 2010, p. 366).

Elias formule un fonctionnement de l’historicité humaine moderne, ce qu’il nomme le « processus de civilisation » : l’adulte vit en société avec des règles précises dont la transformation lente est automatiquement réinjectée dans le groupe par le fait que les enfants ne peuvent grandir qu’en refaisant le cheminement historique de leur groupe d’appartenance. La question est celle de comprendre comment les nouvelles contraintes extérieures peuvent devenir des autocontraintes. Ici, il s’agit des ablutions : «Il est vrai que de nos jours seuls les enfants se lavent encore sous la contrainte extérieure…/… Pour les adultes, ce comportement correspond en général à une “autocontrainte”… » (op. cité, p. 366).

Cette « loi fondamentale sociogénétique » (sociogenetische Grundgesetz) est un mystère pour ce qui relève de sa démonstration.

Le « plus haut » de la citation ci-dessus d’Heinich renvoie au chapitre de l’usage de la fourchette à table. Des automatismes s’acquièrent qui sont ensuite inculqués plus rapidement chez l’enfant : « Ainsi s’accomplit dans chaque individu un processus qui, dans l’évolution histori­que et sociale, a duré des siècles…/… Si l’on tenait à qualifier de “lois” les processus récurrents, on serait en droit de formuler à l’exemple de la “loi fondamentale de la biogenèse” une loi fondamentale de la sociogenèse et de la psychogenèse » (op. cité, pp. 274 et 275).

Or, il faut se souvenir que la « loi fondamentale biogénétique » n’est autre que la célèbre et très controversée loi d’Haeckel qui affirme que l’ontogenèse reproduit la phylogenèse (3).

Dans un article en ligne sur le web (4), Wolf Feuerhahn mentionne une 3e occurrence de la loi sociogénétique qui est citée dans l’avant-propos rédigé en 1936 (5) : « Elias se risque ainsi à imagi­ner une “loi sociogénétique fondamentale” qui ne pense pas l’évolution de la société sur le modèle de la vie individuelle (de l’enfance à la vieillesse), mais celle de l’individu sur le modèle de l’histoire de la société à laquelle il appartient ».

Il se trouve que cette préface n’a pas été traduite en français ! Regrettable lacune, puisqu’Elias insère une longue note de bas de page pour commenter ladite loi.

Celle-ci est mentionnée une quatrième fois (6) dans La Dynamique de l’Occident : « Il est possible d’observer encore de nos jours, en parfait accord avec la loi sociogénétique fondamentale, dans chaque enfant des processus orientés dans le même sens » (Pocket, 2010, p. 255). Dans ce passage, Elias explique que les nouveaux comportements collectifs deviennent peu à peu des automatismes, de la même façon qu’ils deviennent inconscients chez l’enfant. L’instauration d’un contrôle des pulsions se réalise par une conjonction entre psychogenèse et sociogenèse. Le « condi­tionnement » éducatif des enfants permet à chaque nouvel adulte d’intégrer le processus de civilisation en cours.

Dans leur article « Le procès du “procès de civilisation” ? » (7), Etienne Anheim et Benoît Grévin regrettent que « certaines thèses fondamentales » d’Elias « attendent encore leur critique, comme cette extraordinaire idée que “l’histoire de la société…” » et ils reprennent la citation d’Heinich. Les deux chercheurs ajoutent : « On ne peut qu’être perplexe à l’énoncé péremptoire (Elias l’appelle la “loi fondamentale sociogénétique”) de cette affirmation… »

Elias étudie la relation entre la construction psychique individuelle (psycho­genèse) et la construction sociale collective (sociogenèse). D’une façon surprenante, il emploie le terme très moderne de « plasticité » (8) : « Ce serait une tâche utile que d’exa­miner les effets des processus historiques sur la plasticité de la vie et du compor­tement humains…/… Toutes ces réactions émo­tionnelles sont en quelque sorte des structures de la nature humaine correspondant à des conditions sociales données, qui, par un effet de retour, contribuent au déroulement du processus historico-social » (CM, p. 343).

On aurait pu espérer trouver dans La Dynamique de l’Occident une plus ample explication de la « loi sociogénétique » puisque la 2e partie s’intitule « Esquisse d’une théorie de la civilisa­tion ». Elias y discute effectivement de l’intérêt de rechercher des « lois » dans le domaine de la sociologie, mais il se concentre sur le développement inéluctable des monopoles : «  Les grandes lignes de ce mouvement de civilisation, de la montée successive de couches sans cesse plus larges, sont dans tous les pays occidentaux et tendanciellement aussi dans les autres régions du globe, toujours les mêmes » (DO, p. 292). Pour Elias, il n’y a aucun doute, la civilisation s’oriente « vers l’intégration d’unités sans cesse plus grandes » (DO, p. 300). Les monopoles s’ins­tallent, puis s’élargissent sans cesse en « unités de domination plus englo­bantes » (DO, p. 303). De sorte qu’« on voit se dessiner, par suite du débordement des interdépendances sur d’autres régions, la lutte pour l’hégémonie dans un système englobant toute la terre habitée » (DO, p. 301).

En 1983, Elias publie Engagement und Distanzierung qui est traduit dix ans plus tard en France. On peut y déceler la loi sociogénétique sans qu’elle soit explicitement mentionnée : « Tout homme, en tant qu’individu, doit, en grandissant, parcourir en raccourci le même itinéraire. » Et il ajoute :  « Le chemin lui-même et la raison de cette évolution demeurent , dans leurs détails, largement inexplorés » (Engagement et Distanciation, Fayard, 1993, p. 17).

La loi sociogénétique est-elle indémontrable ou bien enfreint-elle le tabou de la séparation de l’individuel et du collectif ? Dans son texte La civilisation des parents, publié en 1980 (9) – peut-être destiné à un plus large public peu enclin à la théorie –, Elias ne la cite pas, mais on la décèle en filigrane : le temps éducatif est aujourd’hui plus long puisque le développement collectif est devenu, avec les siècles, plus complexe.

En 1987, Elias publie Die Gesellschaft des Individuen, (La Société des individus, Fayard, 1991). L’ouvrage est composé de trois parties de dimensions voisines rédigées à des dates diffé­rentes : en 1939 pour « La société des individus », dans les années 1940-1950 pour « Conscience de soi et image de l’homme », et en 1986 pour « Les transformations de l’équilibre “nous-je” ».

Comme le préfacier Roger Chartier nous l’apprend, cette première partie devait servir de conclusion synthétique à l’ouvrage Über den Prozess… Elias y étudie de près la relation entre les notions d’individu et de société. Pour lui, l’individualisation est rendue possible par la transmission au sein d’une société. « La société n’est pas seulement le facteur de caractérisation et d’unifor­misation, elle est aussi le facteur d’individualisation » (Fayard, 1991, p. 103).

Elias insiste sur l’historicité de la société et l’importance fondamentale de l’édu­cation. L’adulte est ce que son histoire sociale l’a fait devenir : « Et c’est justement parce que l’enfant démuni a besoin de l’empreinte sociale pour devenir un être plus fortement individualisé et distinct des autres, que l’individualité de l’adulte se définit uniquement à partir de son destin relationnel, uniquement dans le contexte de la structure de la société où l’individu a grandi » (Idem, p. 63).

Dans le troisième texte, on trouve une clé pour la description du développement humain. Sans le définir précisément, Elias propose le concept d’unité de survie qui s’élargit progressi­vement à partir de la famille jusqu’à la Nation pour atteindre maintenant la planète entière : « Le groupe familial a été à des stades antérieurs l’unité de survie première et indispensable. Il n’a pas tout à fait perdu cette fonction, en particulier pour l’enfant. Mais à l’époque moderne l’Etat (…) a repris à son compte cette fonction, comme beaucoup d’autres qu’assumait antérieurement la famille » (SI, p. 266). « Parmi toutes les formes de vie collective les Etats sont passés dans le monde entier au premier rang des unités de survie » (SI, p. 267). « L’humanité apparaît effective­ment de plus en plus clairement aujourd’hui comme le niveau d’intégration suprême » (SI. P. 296).

Pour Elias, « il n’y a pas d’identité du je sans identité du nous. Seules la pondéra­tion du rapport je-nous, la configuration de ce rapport changent » (SI, p. 241). Ainsi, la prépondérance du je augmente avec l’âge de la personne aussi bien qu’avec le déve­loppement de la civilisation, mais le nous reste indispensable.

Elias conclut magistralement : « Le passage au primat de l’Etat sur le clan et la tribu a repré­senté une poussée d’individualisation. Comme on peut le voir, le passage à l’humanité comme unité dominante sera aussi marqué par une nouvelle poussée d’individualisation…/… Nous n’en sommes qu’à une toute première phase de ce passage au niveau suprême d’intégration, et l’élaboration de ce qu’on entend par les droits de l’homme n’en est encore qu’à ses débuts » (SI, p. 301).

Dans sa préface à Qu’est-ce que la sociologie, Elias donne le schéma en forme de cercles concentriques habituellement perçu par les citoyens : au centre, le Moi ego, puis la famille, l’école, l’industrie, et enfin l’Etat (Editions de l’Aube, 1991, p. 8). La prise de conscience de l’émergence de l’individualisation opère une sorte d’inversion des valeurs puisque l’individu, par un réflexe existentiel logique, se voit habituelle­ment, dès qu’il prend conscience de lui-même, à l’origine de tout développement.

À juste titre, Elias insiste sur le caractère relationnel de l’être humain. Une partie de ses travaux peut se résumer par l’idée que l’individualisation est un affinement progressif tout au long de l’histoire collective et individuelle des aptitudes rela­tionnelles humaines à partir des groupes originels que sont la tribu et la famille vers la Nation puis vers le monde. L’éducation consiste à faire passer chaque enfant par le même cheminement.

Notes

(1) Calmann-Lévy.

(2) La Sociologie de Norbert Elias, Éditions la Découverte, 1997.

(3) Tous mes remerciements à Wolf Feuerhahn et Claude Blanckaert, chercheurs du Centre Koyré, dont les remarques et conseils m’ont été très précieux.

(4) Une sociologie des habitus nationaux (consulté en décembre 2011).

(5) « Nach einer Art von « sociogenetisches Grundgesetz »… », Suhrkamp, 1977, p.LXXIV).

(6) La table de référence des œuvres complètes publiées chez Suhrkamp indique une 5e occurrence dans une note d’un texte intitulé : « Blick auf das Leben eines Ritter ». Ce texte se trouve, sans les illustrations, dans l’édition originale Suhrkamp de La Civilisation des mœurs : « Der Zivilisation­prozess, den die Gesellschaft Ganzes während vieler Jahrhunderte durchlaufen hat, muss das einzelne Individuun, abgekürtz, von neuem durchlaufen ». (1977, p. 330). Ce texte conclut l’édition française, mais la note n’a pas été traduite.

(7) Revue d’histoire moderne et contemporaine, n° 48-1, 2001.

(8) À moins que ce ne soit le traducteur qui modernise Elias. La vogue du terme date justement des années 1970.

(9) La traduction française vient de paraître dans Au-delà de Freud, textes d’Elias présentés par Marc Joly, La Découverte, 2010.

Voir aussi:

Une sociologie de la civilisation
Nathalie Heinich
La sociologie de Norbert Elias (2010), pages 6 à 26

1Publié à Bâle en 1939, alors que son auteur avait déjà fui l’Allemagne, mais passé quasi inaperçu en raison des événements, le grand ouvrage d’Elias sur le « processus de civilisation » (Über den Prozess der Zivilisation, réédité en 1969) se présente en deux volumes : le premier, traduit en français en 1973 sous le titre La Civilisation des mœurs, est consacré à l’évolution des mœurs dans la société occidentale à partir de la Renaissance ; le second, traduit en 1975 sous le titre La Dynamique de l’Occident, propose une analyse historique et une synthèse anthropologique des phénomènes observés.

La civilisation des mœurs

2 La Civilisation des mœurs présente l’originalité de prendre au sérieux, comme objet d’investigation sociologique, ce sujet apparemment futile que sont les manières de gérer les fonctions corporelles : manières de se tenir à table, de se moucher, de cracher, d’uriner et de déféquer, de se laver, de copuler. Les manuels de civilité de la Renaissance fournissent à Elias un corpus très riche et quasi inexploité, illustrant non seulement l’état de ces « mœurs » à un moment donné, mais aussi leur évolution : une évolution indéniable, qui s’accélère dans le courant du XVIIe  siècle, et dans une direction clairement marquée puisque « les hommes s’appliquent, pendant le « processus de civilisation », à refouler tout ce qu’ils ressentent en eux-mêmes comme relevant de leur « nature animale » ; de la même manière, ils le refoulent dans leurs aliments » [CM, p. 197] [1][1]Les références entre crochets renvoient à la bibliographie en…. Omniprésente en effet est la tendance à augmenter le contrôle sur tout ce qui relève de l’animalité, en le rendant moins visible ou en le refoulant dans l’intimité : la nudité se montre moins, les odeurs corporelles se dissimulent, les fonctions naturelles tendent à s’exercer dans des lieux spécifiques et isolés, on ne crache plus par terre mais dans un crachoir, on ne se mouche plus dans sa manche mais dans un mouchoir, on ne mange plus avec les doigts mais avec une fourchette.

3 Ce constat permet à Elias, tout d’abord, de montrer que ces fonctions dites « naturelles » sont entièrement modelées par le contexte historique et social. En outre, l’évolution des gestes qui définissent ces « mœurs » est indissociable de l’évolution de la sensibilité et, en particulier, de l’intensification progressive et collective du sentiment de dégoût, qui rend insupportables les manifestations corporelles d’autrui, et des sentiments de honte, de gêne, de pudeur, qui incitent à dérober à autrui le spectacle de son propre corps, de ses excrétions et de ses pulsions. Profondément incorporés et ressentis comme naturels, ces sentiments entraînent la formalisation de règles de conduite, qui construisent un consensus sur les gestes qu’il convient ou ne convient pas de faire – gestes qui eux-mêmes contribuent à modeler en retour la sensibilité.

Sociogenèse et psychogenèse

4 Ainsi, « l’étude des formes du savoir-vivre et de ses modifications ne révèle qu’un secteur particulièrement simple et accessible d’un changement plus fondamental de la société considérée » [CM, p. 179] : évolution qui peut s’observer non seulement au niveau collectif – la « sociogenèse »  – mais au niveau individuel – la « psychogenèse » –, puisque « chaque individu doit parcourir pour son propre compte en abrégé le processus de civilisation que la société a parcouru dans son ensemble ; car l’enfant ne naît pas « civilisé » » [CM, p. 278]. C’est là ce qu’Elias, passant ici de l’histoire à l’anthropologie, nomme la « loi fondamentale sociogénétique. L’histoire d’une société se reflète dans l’histoire interne de chaque individu » [CM, p. 278].

5 Cette évolution doit impérativement se comprendre comme un processus de longue durée, avec des mouvements d’accélération (ainsi l’usage de la fourchette s’est imposé dans certains milieux en une ou deux générations) et des moments de stagnation voire de régression. Il ne s’agit pas d’un phénomène perceptible à l’échelle individuelle, mais à l’échelle collective d’un mouvement de société courant sur plusieurs siècles. Aussi le chercheur, historien ou sociologue, est-il le seul à même de le révéler, par la mise en relation de documents de natures et d’époques différentes. On peut d’ailleurs suivre aujourd’hui encore l’évolution de ce processus de refoulement des fonctions corporelles et d’intériorisation des contraintes, y compris sous cette forme paradoxale qu’est le relatif relâchement des mœurs associé à ce qu’on appelle la « société permissive » : ces relâchements actuels, explique Elias, ne sont rien d’autre qu’un jeu avec des normes si profondément intériorisées qu’elles permettent désormais une certaine marge de liberté, laquelle ne remet pas en cause le niveau de sensibilité collectivement atteint.

6 Ayant longuement décrit les modalités du phénomène, par une analyse serrée des témoignages historiques, Elias va s’interroger sur ses causes. Une explication par les conditions matérielles, telles que la diminution de la pauvreté ou l’amélioration des conditions sanitaires, ne suffit pas : les mœurs des plus riches seigneurs du Moyen Âge nous paraîtraient aujourd’hui aussi « sales » que celles des plus pauvres manants. C’est l’élévation du seuil de sensibilité qui explique l’amélioration des lieux d’aisance et l’invention des ustensiles liés aux fonctions corporelles – et non pas l’inverse. Tout aussi insuffisante est l’explication par l’hygiène, qui constitue moins une cause de l’évolution des mœurs qu’une rationalisation de la sensibilité. L’exemple du crachat est à cet égard très parlant : cette pratique est passée en une génération de l’hygiénique (on considérait qu’il était sain d’expectorer) à l’anti-hygiénique (on estime aujourd’hui que cracher augmente les risques de contagion).

Une explication sociologique

7 Qu’est-ce qui, alors, détermine une évolution aussi fondamentale ? Elias se révèle ici pleinement sociologue : c’est, explique-t-il, la dynamique des relations sociales entre inférieurs et supérieurs qui peut en rendre compte. Historiquement, les nouvelles manières, plus « civilisées », ont d’abord été élaborées par l’aristocratie de cour, puis se sont transmises aux autres catégories sociales : « C’est en partie ce mécanisme : mise au point d’usages de cour, diffusion de ces usages vers le bas, légère déformation sociale, dévaluation en tant que signe distinctif, qui a maintenu le mouvement des modes de comportement de la couche supérieure » [CM, p. 167]. Et ce sont en premier lieu les couches de la bourgeoisie amenées à fréquenter l’aristocratie, voire à la concurrencer dans certains domaines, qui ont été engagées dans ce processus de distinction par le degré de « civilisation » : « Les bourgeois sont influencés par le comportement des hommes de cour, les hommes de cour par le comportement des bourgeois » [CM, p. 181].

La fourchette et la pudeur

« Encore au XVIIe  siècle, la fourchette était essentiellement un objet de luxe en or ou en argent dont se servait la couche supérieure. L’accueil que cette société fit à la « nouveauté » met en évidence un autre fait : des hommes qui mangeaient comme les hommes du Moyen Âge, qui prenaient la viande dans le même plat avec les doigts, qui buvaient le vin dans la même coupe, qui lampaient la soupe dans le même bol ou dans la même assiette […] entretenaient entre eux des rapports différents des nôtres ; ces  différences n’affectaient pas seulement leur conscience claire et raisonnée mais également leur vie affective dont la structure et le caractère étaient différents des nôtres. Leur « économie affective » était orientée en fonction de relations et d’attitudes qui, comparées au conditionnement auquel nous sommes soumis, nous paraissent pénibles ou du moins peu attrayantes. Ce qui faisait défaut dans  ce monde « courtois » ou ce qui n’existait pas dans la même mesure qu’aujourd’hui, c’était ce mur invisible de réactions affectives se dressant entre les corps, les repoussant et les isolant, mur dont on ressent de nos jours la présence au simple geste d’un rapprochement physique, au simple contact d’un objet qui a touché les mains ou la bouche d’une autre personne ; il se manifeste déjà dans le sentiment de gêne que nous éprouvons en assistant à certaines fonctions physiques, et très souvent à leur évocation il se manifeste aussi dans le sentiment de honte qui s’empare de nous quand certaines de nos fonctions physiques sont exposées aux regards des autres, et parfois même quand nous prenons conscience de leur existence » [CM, p. 116-117].

8 Enfin, cette augmentation de la sensibilité au sein de l’aristocratie s’explique elle-même par des conditions historiques : l’instauration dans le courant du Moyen Âge d’un pouvoir royal fort, la disparition d’une chevalerie anarchique et violente, la « curialisation » (c’est-à-dire le rapprochement avec la cour) de l’aristocratie ont entraîné ce changement de mœurs qui s’est diffusé peu à peu dans l’ensemble de la société. C’est là qu’intervient la reconstitution de la genèse historique de ce processus de civilisation, qu’Elias va entreprendre dans le second volume de son grand œuvre.

La dynamique de l’Occident

9 C’est à partir de ce qu’il nomme une « sociogenèse de l’État » qu’Elias va reconstituer l’histoire de ce « processus de civilisation » en Europe, de la seigneurie féodale du XIe  siècle au royaume de la Renaissance, jusqu’à son apogée au siècle des Lumières. La dynamique de ce mouvement naît de la constitution de l’État, grâce à l’imposition progressive d’un double monopole royal : le monopole fiscal, qui monétarise les liens entre le souverain et les seigneurs, et le monopole de la violence légitime, qui place dans les seules mains du roi la force militaire et la condition de toute pacification. En mettant en avant cette notion de monopolisation étatique de la violence, Elias va au-delà de la théorie marxiste, qui faisait de la sphère économique la seule ou la plus déterminante des causes, pour se placer dans le sillage de la théorie webérienne ; il y ajoute cependant une double dimension, en s’intéressant à la fois à l’amont du phénomène – la formation de l’État à travers les différents monopoles – et à l’aval – ses effets sur la gestion des affects.

10 L’imposition de ce double monopole royal s’accompagne de la constitution d’une administration : c’est cet « appareil de domination différencié qui garantit la pleine efficacité du monopole militaire et financier, qui en fait une institution durable. Dorénavant, les luttes sociales n’ont plus pour objectif l’abolition du monopole de la domination, mais l’accès à la disposition de l’appareil administratif du monopole et la répartition de ses charges et profits. C’est à la suite de la formation progressive de ce monopole permanent du pouvoir central et d’un appareil de domination spécialisé que les unités de domination prennent le caractère d’États » [DO, p. 30]. À  la « phase de concurrence libre » qui caractérisait le système féodal du XIe au XIIIe  siècle, où la répartition des chances se faisait essentiellement par l’emploi de la force, avait succédé, du XIVe au XVe  siècle, la « phase des apanages », lorsque augmenta l’étendue des terres accordées aux enfants du roi et, avec elle, la désintégration du territoire : c’est là une caractéristique des poussées de féodalisation, corrélatives de la dissolution de tout monopole centralisé, même encore embryonnaire. Et il faudra attendre la fin du XVe  siècle pour que s’impose en réaction la victoire du monopole royal, permettant l’apparition d’une « économie » au sens strict, qui médiatise par l’argent la compétition pour les biens de consommation en évitant le recours à la violence physique, et d’une administration, qui focalise la concurrence pour l’obtention des meilleurs postes.

11 Alors le grand monopole centralisé « prend peu à peu l’aspect d’un instrument au service de la société tout entière, société pratiquant la division des fonctions : autrement dit, il devient l’organe central de cette unité sociale que nous appelons aujourd’hui l’État » [DO, p. 104-105]. Pour bien comprendre ce phénomène, il faut considérer, premièrement, qu’il n’obéit pas à un plan concerté, mais résulte de la logique interne de cette division des fonctions mises au service « de la coopération optimale de tous les individus entre lesquels la répartition des fonctions a tissé des liens » [DO, p. 43-44], donnant naissance « à un phénomène que personne n’a explicitement voulu ou programmé, mais qui découle néanmoins des ambitions et actions d’un grand nombre d’individus » [DO, p. 102] ; et, deuxièmement, qu’il est entièrement modelé par l’interdépendance entre tous ces individus : « Ici comme ailleurs, c’est l’entrelacement d’innombrables intérêts, projets et initiatives de personnes isolées qui convergeait vers un ensemble de lois régissant un réseau d’individus interdépendants et aboutit à un résultat qu’aucun des protagonistes n’avait voulu, l’État français » [DO, p. 102].

Interdépendance et équilibre des tensions

12 Cette interdépendance – notion clé dans la théorie éliasienne – est indissociable de cette autre notion clé qu’est l’équilibre des tensions. Celle-ci est caractéristique de ce qu’il appelle le « mécanisme absolutiste », lorsque l’opposition entre une noblesse déclinante et une bourgeoisie montante (notamment grâce à l’ouverture des fonctions administratives permettant d’assurer le monopole d’État) rend impossible leur coalition contre le souverain, et tend à renforcer la centralisation du pouvoir dans les mains du roi. Mais l’interdépendance concerne alors tout autant le roi, dépendant lui aussi du réseau de rapports de force qu’il contribue à stabiliser : « Les rois n’ont plus la liberté de disposer souverainement de leurs biens et de leurs domaines, comme à l’époque où l’interdépendance sociale était moins prononcée. Le gigantesque réseau humain sur lequel s’étend le pouvoir de Louis XIV a son inertie et ses lois propres, auxquelles même le monarque doit se plier » [DO, p. 152].

Du monopole de la violence à la maîtrise de soi

« La comparaison entre la situation de la noblesse féodale libre et celle de la noblesse de cour est éloquente à cet égard. Pour la noblesse féodale, l’élément qui décide de la conquête des chances est la puissance sociale d’une maison, puissance qui dépend aussi bien de ses moyens économiques que militaires, de la force physique et de l’habileté de chaque seigneur ; dans ce système, l’emploi de la violence physique est un moyen de combat indispensable à la conquête de chances. En effet, le partage des chances dépend en dernière analyse de la victoire armée remportée par telle maison – ou par les générations précédentes –, victoire qui lui a assuré le monopole de l’emploi de la contrainte physique. C’est en raison de ce monopole que, dans la lutte de la noblesse pour les chances distribuées par le prince, le recours à la violence pure et simple est à peu près exclu : les moyens de la compétition se sont raffinés et sublimés ; la dépendance des individus par rapport au détenteur du monopole impose à chacun une plus grande retenue dans ses manifestations émotionnelles ; les individus sont tiraillés entre la résistance contre les contraintes auxquelles ils se trouvent exposés, l’horreur que leur inspirent leur dépendance et leur état de soumission, la nostalgie de la compétition libre et chevaleresque d’une part, et la fierté de la maîtrise de soi qu’ils ont réussi à s’imposer, les plaisirs nouveaux qu’elle leur propose, de l’autre. En d’autres termes, nous avons affaire à un mouvement général vers la civilisation » [DO, p. 41].

13 C’est ainsi qu’« en Occident, entre XIIe et XVIIIe  siècle, les sensibilités et les comportements sont profondément modifiés par deux faits fondamentaux : la monopolisation étatique de la violence qui oblige à la maîtrise des pulsions et pacifie ainsi l’espace social ; le resserrement des relations interindividuelles qui implique nécessairement un contrôle plus sévère des émotions et des affects » [Chartier, 1985, p. XIX]. C’est là le cœur de cette « théorie de la civilisation » qu’Elias va esquisser dans la seconde partie du livre, passant de l’histoire à l’anthropologie.

L’économie psychique

14 « Quel rapport, demande-t-il, peut-on déceler entre l’organisation de la société en État, entre la monopolisation et la centralisation des contributions et de l’emploi de la force d’une part, et la civilisation de l’autre ? » [DO, p. 187] : c’est le passage de la contrainte sociale à l’autocontrainte, autrement dit l’intériorisation du contrôle des émotions et des pulsions, qui tend à raréfier les explosions affectives, à atténuer les écarts émotionnels et les sautes d’humeur. C’est ainsi qu’« au mécanisme de contrôle et de surveillance de la société correspond ici l’appareil de contrôle qui se forme dans l’économie psychique de l’individu » [DO, p. 210] – évolution indissociable d’un accroissement de l’interdépendance, d’un resserrement du réseau des interrelations entre les hommes.

15 Il faut se garder d’une interprétation téléologique, qui supposerait un plan orienté vers un but, une intention rationnelle d’obtenir ce phénomène d’intériorisation du contrôle sur les affects : « Rien dans l’histoire ne semble indiquer que cette modification ait été obtenue par un procédé « rationnel », par un effort d’éducation de quelques personnes isolées ou de groupes humains. Elle s’opère sans aucun plan » [DO, p. 188]. Mais en même temps – et c’est là un point fort de la pensée d’Elias – cette absence de plan concerté n’est nullement incompatible avec l’existence, fût-elle inconsciente, d’une cohérence, d’un ordre, d’une structuration, qu’il appartient au chercheur de mettre en évidence : quoique ne s’expliquant pas « par l’apparition, à un moment donné de l’histoire, d’une idée rationnelle conçue par des individus déterminés, transmise de génération en génération sous la forme d’une motivation consciente, d’un but à atteindre », cette transformation « n’en est pas moins soumise à un ordre spécifique, [et] ne résulte pas d’une modification amorphe et chaotique, [d’une] suite d’apparitions et de disparitions de structures désordonnées » [DO, p. 188].

16 Ce sont essentiellement des phénomènes non concertés de mobilité sociale au niveau collectif qui expliquent le refoulement progressif des pulsions, l’augmentation des sentiments de pudeur et de gêne : tout d’abord, la curialisation des guerriers, remplacés « par une noblesse « domestiquée », habituée à refouler ses émotions, par une noblesse de cour » [DO, p. 227] ; puis la concurrence entre couches sociales, amenant les supérieurs à se démarquer des inférieurs par le raffinement de leurs mœurs lorsque leur suprématie n’est plus établie sur le plan du pouvoir ou des biens matériels : c’est pourquoi, de façon générale, « les couches inférieures cèdent plus facilement à leurs émotions et pulsions, leurs comportements sont moins rigoureusement réglés que ceux des couches supérieures correspondantes ; les contraintes qui agissent pendant de longues périodes de l’histoire humaine sur les couches inférieures sont les contraintes de la menace physique, de la torture, de l’extermination par l’épée, la misère, la faim. Des violences de ce genre n’aboutissent pas à la transformation équilibrée des contraintes extérieures en autocontraintes » [DO, p. 214]. Mais parce que les groupes inférieurs cherchent peu à peu à se conformer aux normes d’excellence des supérieurs, l’écart tend à se réduire à mesure que s’étend la civilisation des mœurs, au profit d’« une augmentation des variantes ou des nuances des comportements civilisés » [DO, p. 220].

Vers une sociologie appliquée

17 Elias suggère en conclusion que, puisque le processus de civilisation, tout en n’étant ni « raisonnable » ni « rationnel », n’en est pas pour autant « irrationnel », il est possible d’intervenir pour l’orienter dans un sens plus adapté aux besoins de l’humanité, de façon à faire en sorte que l’homme trouve « l’équilibre durable ou même l’accord parfait entre ses tâches sociales, l’ensemble des exigences de son existence sociale d’une part et ses penchants et besoins personnels de l’autre » [DO, p. 324]. Ainsi la connaissance sociologique peut trouver une application pratique dans un projet humaniste, visant à améliorer la structure des interrelations et la coopération entre les hommes : « C’est alors seulement, dit-il, que les hommes pourront affirmer avec un peu plus de raison qu’ils sont « civilisés ». Jusque-là, ils sont dans la meilleure des hypothèses engagés dans le processus de la civilisation. Jusque-là, force leur sera de répéter encore souvent : « La civilisation n’est pas encore achevée. Elle est en train de se faire ! » » [DO, p.  324].

Culture et civilisation

18 Cette capacité d’Elias à proposer une vision globale de la condition humaine, élargie à une dimension anthropologique, s’accompagne cependant – et c’est là l’un des atouts majeurs de sa pensée – d’une attention précise aux particularités locales, aux spécificités historiques. Il s’intéresse ainsi, nous allons le voir, aux différences nationales dans l’acception du mot « civilisation », qui font l’objet du long avant-propos du Prozess der Zivilisation ; et à la dynamique des différences de mœurs selon les catégories sociales, analysées dans La Société de cour.

19 Avant de proposer sa propre définition de ce qu’il entend par « civilisation », Elias avait pris soin de décrire les différentes acceptions données à ce terme selon les traditions nationales, notamment entre la France et l’Allemagne. Son avant-propos (publié en français en ouverture de La Civilisation des mœurs) constitue un remarquable exercice de comparatisme, particulièrement pertinent à une époque – le milieu des années trente – où l’affrontement des valeurs nationales de part et d’autre du Rhin n’avait rien d’un simple jeu de l’esprit.

20 Il met en évidence le sens légèrement péjoratif du mot Zivilisation en allemand, associé à la superficialité des apparences, alors que le terme désignant positivement les qualités d’un peuple est celui de Kultur : « Légèreté, cérémonial, conversation superficielle d’un côté, intériorisation, profondeur du sentiment, lecture, formation de la personnalité individuelle de l’autre, c’est la même opposition, appliquée à une situation sociale déterminée, que Kant exprime dans son antithèse « culture »/ »civilisation » » [CM, p. 36]. Au contraire, les Anglais  et les Français font de la « civilisation » un sujet de fierté non seulement nationale, mais s’étendant aux progrès de l’Occident et de l’humanité en général : elle désigne ces formes de « politesse » ou de « civilité » qui s’opposent à la barbarie, voire ces raffinements des mœurs, ces formes de tact et d’égards qui distinguent les élites à l’intérieur d’une même société.

21 Ainsi la notion de « civilisation », prise au sens le plus général, tend à effacer les différences entre les peuples, tandis que la notion allemande de « culture » met au contraire l’accent sur les différences nationales – ce qu’on appellerait aujourd’hui les « cultures nationales ». En outre, la « civilisation » a un sens progressif, désignant un processus évolutif, tandis que la « culture » est plus limitative, désignant des produits finis – « œuvres d’art, livres, systèmes religieux ou philosophiques révélateurs des particularités d’un peuple » [CM, p. 14].

De l’opposition sociale à l’opposition nationale

« La lente montée de la bourgeoisie allemande qui, de couche négligeable, s’était hissée au rang de porte-parole de la conscience nationale et même – plus tard, dans une certaine mesure – à celui de classe dominante, qui après avoir pris ses distances par rapport à l’aristocratie de cour avait fini par fonder sa raison d’être et son action sur une stricte délimitation par rapport aux nations concurrentes, s’accompagnait d’une modification de sens et de fonction de l’antithèse « culture »/ »civilisation » et de son contenu : l’antithèse à prédominance sociale s’était transformée en une antithèse à prédominance nationale.
« Une évolution analogue affecte les caractères passant pour spécifiquement allemands : bien des traits qui, à l’origine, marquaient la classe moyenne et en imprégnaient les membres appartiennent dorénavant au caractère national. Ainsi, la sincérité et la franchise s’opposent en tant que vertus allemandes à la politesse et à la dissimulation. Mais la sincérité ainsi comprise était primitivement l’attitude spécifique de l’homme de la classe moyenne par opposition à l’attitude de l’homme du monde ou de l’homme de cour » [CM, p. 54].

22 Fidèle à sa méthode, Elias va proposer une explication de la genèse de ces différences : centralisation étatique et concurrence entre noblesse de cour et bourgeoisie, d’un côté ; dispersion et repliement sur eux-mêmes des cercles aristocratiques, de l’autre, ont amené les élites françaises à privilégier un raffinement des manières que la bourgeoisie montante en Allemagne tendit à stigmatiser comme des qualités extérieures, superficielles, mondaines, privilégiant à l’opposé la profondeur, l’authenticité, la sincérité des valeurs de « culture » –  celle-ci s’étendant peu à peu d’une acception sociale, caractérisant une catégorie détentrice de ces qualités, à une acception nationale, englobant l’ensemble du peuple allemand.

La société de cour

23 Avant de s’intéresser aux manuels de civilité, Elias avait consacré sa thèse, au début des années trente, à cet autre sujet apparemment futile qu’est l’étiquette de la cour dans la France d’Ancien Régime. Publié seulement en 1969, et traduit en français en 1974, La Société de cour (Die Höfische Gesellschaft) examine sous un autre angle les conséquences de la transformation politique, militaire, économique d’une société féodale en monarchie absolue : la monopolisation étatique de la fiscalité et de l’usage des armes est à l’origine de la formation d’une société de cour, qui consacre l’autonomisation du souverain à l’égard de la noblesse et, corrélativement, la dépendance accrue de celle-ci à l’égard de celui-là. Le monarque absolutiste, régnant sur sa cour, se démarque radicalement du chef charismatique qui met à exécution un bouleversement ou un regroupement social : il s’appuie sur les tensions entre les fractions qui l’entourent pour maintenir un équilibre, auquel contribue notablement l’étiquette de cour qui, en fixant les préséances et les positions hiérarchiques, constitue un « mécanisme de régulation, de consolidation et de surveillance » [SC, p. 134].

24 Mais le roi lui-même est prisonnier de ces règles : autocontrainte et interdépendance jouent là aussi à plein, faisant de l’étiquette « une chaîne qui le [lie] impitoyablement à la  mécanique sociale », puisqu’il ne peut « soumettre les autres  à la contrainte de l’étiquette et de la représentation, instrument de sa domination, sans y prendre part lui-même » [SC, p. 141-142]. C’est ainsi que, « pendant la dernière phase de ce régime, même les plus haut placés sur l’échelle hiérarchique, le roi, la reine, les membres de la maison royale avec ses dames de cour et ses courtisans, étaient tellement prisonniers de leur propre cérémonial et de l’étiquette qu’ils les observaient en ployant littéralement sous leur poids. Étant donné que chaque démarche, chaque geste symbolisait les privilèges de telles personnes ou de telles familles, que chaque entorse à l’étiquette risquait de susciter le mécontentement et la résistance active d’autres groupes et familles privilégiés, on renonçait à la moindre modification de peur qu’en touchant aux privilèges des autres on ne compromît ses propres privilèges. L’étiquette et le cérémonial de la cour symbolisaient en quelque sorte les interrelations des élites de l’Ancien Régime en général » [SC, p. 230].

Les trois paradoxes de la société de cour

25 L’historien Roger Chartier a bien résumé, dans sa préface à la réédition de l’ouvrage, les trois grands principes paradoxaux qui fondent la société de cour. Le premier est le paradoxe de la distance et de la proximité : « La société de cour est une configuration où le plus grand écart social se manifeste dans la plus grande proximité spatiale. Il en va ainsi de l’hôtel aristocratique où se côtoient et se croisent les existences des maîtres et celles des domestiques » [Chartier, 1985, p. XX-XXI]. Elias propose ainsi  une brillante analyse de l’habitat des élites parisiennes à l’âge classique, où il montre comment la configuration des hôtels particuliers de la noblesse et de la grande bourgeoisie reflète la structure des rapports internes à la « maison », entre sexes (mari et femme) et entre catégories sociales (maîtres et serviteurs), en même temps que la structure des rapports avec le milieu d’appartenance.

Structure et signification de l’habitat

« L’habitation de l’aristocratie sert aussi de modèle à l’habitation de la haute bourgeoisie. Ce qui a changé, ce sont  les dimensions de l’ensemble. La cour est petite, de même les « basses-cours » ; par conséquent, les pièces réservées aux travaux du ménage groupées autour des « basses-cours » sont également petites ; on ne trouve, dans ce type de maison, qu’une seule cuisine, un garde-manger, un office minuscule. On a beaucoup rapproché les appartements de Monsieur et de Madame, dont la proximité est le symbole et un des fondements de l’étroitesse relative du ménage bourgeois, mesurée aux vastes espaces dans lesquels se déroule la vie conjugale de l’aristocratie de cour. Ce qui a presque complètement disparu, ce sont les salons et les salles de réception. L' »appartement de parade » fait défaut. Le salon circulaire est maintenu, mais ses dimensions sont plus modestes, il ne comprend qu’un seul étage. Il est flanqué d’un côté d’une pièce rectangulaire qui réunit les fonctions d’un cabinet et d’une galerie ; de l’autre d’un petit boudoir, du troisième d’une « salle de compagnie ». L’antichambre qui précède le salon est en même temps la salle à manger de la famille. Si elle est utilisée à cette fin, on renvoie le personnel dans le vestibule. Il n’y a pas d’autres « locaux de société ».
« La différence entre la structure de la société bourgeoise et celle de la société aristocratique de cour qui se révèle ainsi à nous est riche d’enseignements. Les mondanités prennent beaucoup plus de place et de temps dans la vie des hommes de cour que dans celle de la bourgeoisie professionnelle. L’homme de cour est obligé de recevoir beaucoup plus de monde que le bourgeois, son habitation est aménagée en conséquence. Quant au représentant de la bourgeoisie professionnelle, il reçoit moins de visites privées et ne peut en recevoir autant que l’aristocrate. Ce dernier consacre beaucoup plus de temps à la vie sociale. Son réseau de relations directes a des mailles plus fines, ses contacts sociaux sont plus fréquents, ses liens directs avec la société plus étroits que ceux du bourgeois exerçant une profession, chez lequel les contacts indirects par l’intermédiaire de l’argent et des marchandises ont la priorité » [SC, p. 37-38].

26 Le deuxième principe de la société de cour est la réduction de l’identité à l’apparence : « L’être social de l’individu est totalement identifié avec la représentation qui en est donnée par lui-même ou par les autres. La « réalité » d’une position sociale n’y est que ce que l’opinion juge qu’elle est » [Chartier, 1985, p. XXI]. Dans ces conditions, assurer son rang – notamment par l’habitation – est une finalité en soi, irréductible à toute autre valeur : « Dans la société de l’aristocratie de cour, la grandeur et la magnificence de la maison n’étaient pas en premier lieu une marque de richesse, mais une marque du rang. L’apparence de la maison de pierre dans l’espace est pour le grand seigneur et toute la société seigneuriale le symbole de la position, c’est-à-dire du lignage, dont le maître de la maison est le représentant vivant » [SC, p. 32]. C’est ainsi que la consommation de prestige telle que Thornstein Veblen l’avait analysée à propos de la « classe de loisirs » (autrement dit « la volonté d’accorder les dépenses du ménage et la consommation en général avant toute chose au rang social, au statut, au prestige qu’on détient ou qu’on convoite » [SC, p. 48]) est une condition essentielle de l’appartenance à l’aristocratie, qui s’oppose diamétralement à cette vertu de la bourgeoisie qu’est la capacité à épargner pour s’assurer des gains futurs.

27 Le troisième principe est le paradoxe de la supériorité dans la soumission : « C’est seulement en acceptant sa domestication par le souverain et son assujettissement aux formalités contraignantes de l’étiquette curiale que l’aristocratie peut préserver la distance qui la sépare de sa concurrente pour la domination : la bourgeoisie des officiers » [Chartier, 1985, p. XXII]. L’étiquette est l’instrument par excellence de cette distinction par la soumission : tout comme l’habitation, c’est un « fétiche du prestige », le marqueur fondamental de la distinction, laquelle a acquis « le caractère d’une valeur absolument autonome, d’une fin en soi », faisant du « maintien des distances le mobile décisif du comportement » [SC, p. 96]. Ce phénomène est propre à toute formation élitaire : « Par l’étiquette, la société de cour procède à son autoreprésentation, chacun se distinguant de l’autre, tous ensemble se distinguant des personnes étrangères au groupe, chacun et tous ensemble s’administrant la preuve de la valeur absolue de leur existence » [SC, p. 97].

28 Ce processus de distinction entre lui-même en tension avec les tendances à la divulgation des conduites « classantes » du haut vers le bas : comme le remarque Roger Chartier, le modèle d’Elias va au-delà d’une simple diffusion des élites vers les couches inférieures, en faisant de la généralisation des conduites de cour « le résultat d’une lutte de concurrence qui fait imiter par les couches bourgeoises les manières d’être aristocratiques et qui, en retour, oblige la noblesse de cour à accroître les exigences de la civilité afin de lui redonner une valeur discriminante. Cette compétition pour l’appropriation ou, au contraire, la confiscation perpétuée de la distinction est le moteur principal du procès de civilisation puisqu’elle conduit à accroître les raffinements du savoir-vivre, à multiplier les interdits, à élever plus encore le seuil des censures » [Chartier, 1985, p. XXIV]. Ce processus produit lui-même des compétences psychologiques spécifiques : l’art d’observer ses semblables, l’art de manier les hommes, la rationalisation et le contrôle des affects, l’incorporation des règles de civilité – caractéristiques du « processus de civilisation ».

Une double distanciation

29 Urbanisation, monétarisation, commercialisation, curialisation de la noblesse : ces phénomènes, à l’origine de l’évolution des mœurs advenue au sein de la société de cour et progressivement élargie à l’ensemble de la société, ont également des conséquences sur la structure de la conscience humaine. Peu à peu, en effet, se produit une double distanciation : et par rapport à l’intériorité des émotions, et par rapport au monde extérieur. Ainsi, de plus en plus, les hommes « regardent la « nature » comme « paysage », comme « monde des objets », comme « objet de la connaissance » » [SC, p. 273-274] ; de même, « Descartes doutant de la « réalité » de tout ce qui se passe en dehors de sa propre pensée, l’adoption en peinture d’un style illusionniste, la mise en vedette, dans l’architecture profane et religieuse, d’une « façade » tournée vers l’extérieur, ce sont là autant de symptômes de la transformation structurelle de la société et des humains qui la constituent. Ils attestent que les hommes n’ont plus le sentiment, en raison de la retenue qu’on impose à leurs émotions, de se trouver simplement dans le monde, créatures parmi d’autres créatures, mais qu’ils sont confrontés de plus en plus, en tant qu’individus enfermés dans leur cuirasse, aux choses et aux hommes, à tout ce qui existe en dehors de leur cuirasse, à tout ce qui est séparé de leur « intérieur » par cette même cuirasse » [SC, p. 290].

30 Cette distanciation est également à l’œuvre dans toutes les formes de romantisme : glorification des chevaliers errants, nostalgie pour la bourgeoisie corporative du Moyen Âge, ou encore idéalisation de l’artiste bohème à partir du deuxième tiers du XIXe  siècle. Ces tendances romantiques naissent du décalage entre une situation matériellement privilégiée et des aspirations déçues ou impossibles à satisfaire sans sacrifier cette situation ; aussi s’observent-elles « dans certaines couches supérieures et plus spécialement dans leurs élites, dont les prétentions au pouvoir n’ont pas abouti et ne peuvent aboutir sans la destruction du régime qui leur garantit leur position privilégiée. […] Un des traits essentiels de la mentalité et de l’idéalisation romantiques est la tendance à voir dans le présent une dégradation du passé et à envisager l’avenir – si tant est qu’on s’en préoccupe – comme le rétablissement d’un passé plus beau, plus pur, plus merveilleux. […] C’est l’expression du dilemme devant lequel se trouvent placées des couches supérieures désireuses de briser leurs chaînes sans ébranler l’ordre social établi, garant de leurs privilèges, sans compromettre les fondements de leur philosophie sociale et de leur raison de vivre » [SC, p. 250-251].

31 Enfin, cette analyse de la société de cour permet de mieux comprendre les origines de la Révolution française. En effet, la « disparité entre rang social et puissance sociale », qui oblige à nuancer et à diversifier la notion de « couche dominante », avait entraîné un déséquilibre entre la « répartition effective des chances de puissance » et la « répartition apparente des centres de force figée dans la coque institutionnelle rigide de l’Ancien Régime » [SC, p. 316] : déséquilibre qui finalement ne trouvera de solution que dans un éclatement révolutionnaire, que ne suffisent à expliquer ni des facteurs purement économiques, ni une simple concurrence entre « dominants » et « dominés ».

Un modèle discuté

32 Cette théorie extrêmement ambitieuse de la « civilisation » par l’intériorisation des contraintes et l’autocontrôle des pulsions, sous l’effet des transformations entraînées par la formation de l’État et la curialisation des élites, a été évidemment soumise à discussions et critiques (répertoriées pour la plupart in Mennell [1989], Fletcher [1997] et Heinich [2000]). Elles permettent de mieux cerner la pensée d’Elias, même lorsqu’elles proviennent de contresens ou de malentendus.

Extension dans l’espace : l’universalisme

33 Une première critique repose sur l’argument du relativisme culturel, défendant la pluralité des « cultures » et niant, par conséquent, que toute « civilisation » passe forcément par les formes répertoriées dans les sociétés occidentales. Cette critique de l’ethnocentrisme du modèle est révélatrice de la confusion, trop fréquente, entre le registre descriptif du constat, qui est celui imparti au chercheur, et le registre normatif du jugement de valeur, en usage dans le monde ordinaire. Or, si le terme de « civilisation » est bien doté d’une connotation élogieuse, il est clair pour Elias que son usage scientifique doit être soigneusement dépouillé de toute valorisation, et considéré comme « un mot technique, utilisé sans aucune connotation en termes de valeur » [Dunning, 1997, p. 133] : ce n’est pas parce qu’une société a atteint un stade avancé dans le processus de « civilisation » qu’elle doit être considérée comme unilatéralement supérieure – ne serait-ce que parce que ce processus entraîne des contreparties en termes de refoulement des émotions, de distance au corps ou de bridage des capacités d’expression émotionnelle. Et même si un constat de différence est interprété comme constat d’inégalité, celui-ci n’en devient pas pour autant discrimination : l’énoncé d’un état de fait n’est pas un acte perpétuant cet état de fait, de même que, inversement, sa dénégation en paroles – « politiquement correcte »  – n’entraîne nullement son annulation en actes. En d’autres termes, ce n’est pas parce qu’on constate des inégalités de « civilisation » entre cultures, entre stades d’une même société ou à l’intérieur d’un même individu, qu’on valorise forcément ce seul et unique modèle d’évolution, ni qu’on opère une discrimination à l’égard d’autres modèles possibles, ou d’autres niveaux d’avancement dans ce modèle-là.

34 Quoique irrecevable, cette critique a l’intérêt de poser la question de l’universalisme du modèle éliasien : le processus de civilisation est-il généralisable à l’ensemble des sociétés humaines, ou n’est-il qu’un phénomène spécifique des sociétés occidentales ? La position d’Elias est ambiguë  : s’il a pu étayer l’interprétation universaliste (par exemple en déclarant que « la curialisation des guerriers est un phénomène qu’on n’observe pas seulement en Occident, mais –  pour autant que nos connaissances permettent d’en juger  – dans tous les processus de civilisation de quelque importance » [DO, p.  127]), toute sa méthode en revanche repose sur une attention aux contextes, aux situations spatio-temporelles, qui l’ancre davantage dans la mouvance de l’observation empirique –  fût-elle hautement généralisée  – que dans celle de la spéculation sur les universaux. D’ailleurs la prétention à l’universalité du modèle paraît contredite, comme l’ont remarqué des anthropologues, par l’existence de phénomènes de civilisation analogues dans des sociétés primitives sans État. On peut répondre à cela que la formation d’un État n’est qu’un moment d’accélération et de systématisation d’un processus qui peut connaître bien d’autres manifestations. Mais il est également possible de refuser toute prétention à l’universalité a priori du modèle, de façon à éviter tout risque d’ethnocentrisme, qui étendrait spontanément un point de vue spécifique à l’ensemble de l’humanité : dès lors la théorie d’Elias ne peut être considérée comme universelle que pour autant qu’on n’a pas découvert de cultures échappant totalement à ce phénomène.

35 Une façon opposée d’instruire le procès de l’universalisme consiste au contraire à plaider que le modèle éliasien n’est pas assez universaliste, car il historiciserait une donnée propre à toute société humaine  : c’est la thèse de l’historien allemand Hans-Peter Duerr dans son essai sur l’histoire de la pudeur (1998). Partant de deux erreurs d’interprétation des images commises par Elias, il tente d’invalider l’ensemble de la théorie du processus de civilisation (négligeant pour ce faire bien d’autres catégories d’indices utilisés par Elias), en essayant de montrer que la pudeur est un invariant dans toute l’histoire de l’humanité. Mais il lui faut pour cela raisonner de façon totalement décontextualisée, et en termes d’états de l’évolution et non pas, comme le fait Elias, en termes de processus  : ce en quoi sa thèse, loin de contredire celle d’Elias, ne fait qu’en illustrer sa radicale incompréhension, témoignant d’une pratique assez régressive de la discipline historique.

Extension dans le temps : l’évolutionnisme

36 Une autre catégorie de critiques porte sur l’extension non plus spatiale mais temporelle du modèle : extension dans le passé, avec l’existence de phénomènes de « civilisation » bien avant le Moyen Âge ; extension au présent – et, corrélativement, prédictibilité dans l’avenir – avec l’apparent abaissement des contraintes dans la dernière génération, marquée par la « société permissive ». Mais de telles critiques ignorent que la « civilisation » ainsi décrite relève non d’un état achevé, selon une logique discontinue (une société serait ou ne serait pas « civilisée »), mais d’un processus, selon une logique continue, autorisant des stades inégaux d’avancement, voire de recul : des poussées de civilisation ont pu émerger dans l’Antiquité, régresser, se former à nouveau à la Renaissance ; d’autres encore nous attendent. C’est que le processus de civilisation n’a ni début ni fin : « La civilisation n’est pas encore terminée », affirme Elias.

37 Ainsi l’existence actuelle de la « société permissive », loin de réfuter le modèle, ne fait que l’exemplifier de façon plus manifeste encore, puisque c’est seulement dans une situation d’extrême autocontrainte qu’émerge la possibilité d’un relatif relâchement des conduites, lequel démontre l’efficacité des contrôles internes. Elias donne à ce sujet l’exemple du maillot de bain : il faut, dit-il, une grande capacité d’autocontrôle de ses pulsions érotiques pour circuler sans risques d’agression parmi des corps à moitié nus – et la démonstration vaut plus encore, bien sûr, pour le naturisme qui, loin de signifier dans nos cultures un rapprochement avec l’état de nature, n’est possible qu’à un stade avancé de « civilisation », au sens où il exige un haut degré de désérotisation du rapport au corps.

38 De ces malentendus sur la progression temporelle du phénomène relève également l’argument de la « barbarisation » : l’histoire contemporaine, et notamment le nazisme, montrerait qu’il n’y a pas « civilisation » mais, bien plutôt, « décivilisation ». Or, un tel argument n’aurait de sens que si le processus était linéaire – alors qu’il ne s’agit pas d’une évolution régulière mais d’une progression par étapes, autorisant des sauts et des régressions. En outre, l’holocauste a plutôt démontré des capacités d’extrême rationalisation dans l’usage de la violence (ce qui contribue à sa monstruosité), plutôt que de déchaînement aveugle des pulsions. « Le cruel paradoxe, c’est que l’on en revint à une très efficace monopolisation par l’État des instruments de la violence », remarque Stephen Mennell. « Ainsi devons-nous penser les pressions civilisatrices et décivilisatrices sur le mode de pressions contradictoires – tout comme, sous l’influence d’Elias, nous avons appris à penser en termes de forces centrifuges et centripètes opposées les unes aux autres à l’intérieur de processus de formation d’États » [Mennell, 1997, p. 223 et 213].

39 Là encore, le malentendu permet de poser la question de l’évolutionnisme : ce modèle s’inscrit-il dans la tradition évolutionniste, postulant une progression uniforme, linéaire, continue ? Non, dans la mesure où il prend en compte une multiplicité de formes (commercialisation, urbanisation, croissance démographique, migrations, industrialisation, division du travail), et des mouvements complexes, incluant progressions et régressions : cette théorie « ne pose pas le principe d’une augmentation continue de l’autocontrôle mais plutôt un mouvement de l’Europe occidentale vers une plus grande régularité et stabilité des contrôles des émotions » [Dunning, 1997, p. 135]. Toutefois, la pensée d’Elias peut être qualifiée d’évolutionniste au sens où elle postule une cohérence et, partant, une intelligibilité des phénomènes : « Elias n’en présuppose pas moins une cohérence globale de l’évolution de l’humanité sur le long terme : malgré des phases régressives, la succession des sociétés humaines témoigne d’une différenciation de plus en plus grande des fonctions et de mécanismes d’intégration de plus en plus complexes. Cette complexité croissante s’accompagne d’une transformation de l’économie psychique, marquée par la place grandissante des contraintes intériorisées. Ces deux processus solidaires, psychique et social indissolublement, ont une direction et une orientation générales » [Colliot-Thélène, 1997, p. 68]. En défendant « l’idée d’un ordre immanent au changement, l’idée d’un procès aveugle, échappant à tout plan délibéré, et qui est cependant intelligible » [ibid., 1997, p. 67], Elias s’inscrit à contre-courant de la sociologie de son temps, attentive à rompre avec l’évolutionnisme du XIXe  siècle (celui de Comte, de Marx ou de Spencer), imprégné d’idéologies, de postulats axiologiques définissant le progrès en fonction de valeurs politiques ou éthiques. Il se borne à constater une évolution, une structuration intelligible du devenir des sociétés humaines, sans toutefois la juger ni la rapporter à une finalité ; il passe ainsi d’un évolutionnisme théorique et spéculatif à un évolutionnisme empirique et réfutable.

Empirie et réfutabilité

40 Cette question du rapport à l’empirie est centrale dans la pensée d’Elias, qui a toujours fondé ses modèles théoriques, y compris les plus généraux, sur l’analyse de faits observés. Mais c’est, paradoxalement, dans cette ressource que se situent sans doute ses points faibles, les défauts de la cuirasse qui peuvent donner prise à une critique pertinente. D’une part, en effet, le statut du matériel empirique qu’il utilise n’est pas toujours clair : dans quelle mesure s’agit-il de pratiques décrites ou de pratiques prescrites ? Par exemple, l’habitat analysé dans La Société de cour était-il effectivement celui des nobles et des bourgeois de l’âge classique, ou était-ce l’habitat idéal reconstitué par les penseurs de l’Encyclopédie ?

41 D’autre part, la question reste posée de la réfutabilité d’un modèle dont la souplesse, nous venons de le voir, permet d’intégrer des données apparemment contradictoires. Comme le suggère Catherine Colliot-Thélène, son anthropologie, quoique « fascinante », échappe à la vérification empirique : « Rien ne prouve que ces procès soient cumulatifs, rien ne nous autorise à traiter les périodes de recul comme des parenthèses qui n’affectent pas fondamentalement la progression générale de la rationalisation des conduites » [ibid., 1997, p. 70]. Mais cette question vaut pour tout modèle général de description dans les sciences sociales : ce pour quoi elle excède largement le cadre de notre propos.

42 Reste que cette conjonction des deux niveaux de réflexion, empirique et théorique, est sans doute le plus grand atout de la pensée d’Elias. Son originalité se lit en outre dans son invention d’un objet inédit, à l’articulation de plusieurs disciplines (histoire, sociologie, politologie, psychologie) ; sa modernité, dans sa capacité à travailler sur des formats très différents, du plus « micro » au plus « macro » ; et sa cohérence, dans le fait que son analyse du processus de civilisation, achevée alors qu’il n’avait pas encore quarante ans, contient tout le développement ultérieur de ses recherches : la question des affects, la longue durée, la notion d’interdépendance. C’est ce que nous allons voir à présent.

Voir également:

Christophe Guilluy: « On nous fait craindre depuis trente ans le retour du fascisme… C’est du théâtre! »
Alexandre Devecchio
Le Figaro
21 novembre 2021

ENTRETIEN – À quelques mois de l’élection présidentielle, le géographe, révélé par Fractures françaises, dresse un tableau du paysage politique et social actuel.

Pour le géographe, le grand clivage de notre époque demeure l’opposition entre la France périphérique, qui rassemble les perdants économiques et culturels du modèle globalisé, et la France des grandes métropoles, composée parles gagnants de la mondialisation. Emmanuel Macron reste le champion incontesté de ces derniers, tandis que Marine Le Pen et Éric Zemmour se disputent les classes moyennes et populaires. À eux deux, ils représentent un bloc électoral d’au moins 35 %, note Guilluy. S’il constate que celui-ci peine à trouver un débouché, le géographe note cependant sa solidité et sa détermination. Continuer à ignorer ses aspirations ne peut que conduire à une impasse politique.

LE FIGARO. – À quelques mois de l’élection présidentielle, comment appréhendez-vous la situation politique actuelle?

Christophe GUILLUY. – Au fond, il ne s’est pas passé grand-chose depuis 2017. Nous avions fait une interview sur le duel Macron-Le Pen où je disais que c’était un clivage chimiquement pur: classes populaires contre CSP+, métropole contre France périphérique. Tout cela n’a absolument pas changé. Le noyau de l’électorat de Macron est toujours constitué des bourgeoisies de droite et de gauche, des boomers, des retraités, des gens intégrés. Et pour cause, c’est le seul candidat qui défend le modèle économique et culturel de ces vingt dernières années. Par conséquent, l’électorat qui va le suivre est celui qui est intégré à ce modèle, en bénéficie ou en est protégé, comme les retraités par exemple. Partant de là, il bénéficie d’un socle hypersolide, avec ces 25 % qui ne bougent pas depuis son élection.

En face, il y a les désaffiliés, ceux qui ne sont plus intégrés économiquement, ce qu’on appelait hier la classe moyenne.

Ces derniers sont, selon vous, en révolte contre le modèle existant. Pourquoi?

La division internationale du travail est le point de départ d’une crise culturelle, sociale, économique et géographique. Le travail est parti en Chine, en Inde et partout dans le monde.

Mais cette question de délocalisation n’est pas seulement économique. Ce que les tenants de l’économisme n’ont toujours pas compris, c’est que les classes populaires et moyennes, non seulement étaient le ressort du modèle économique (ils portaient le modèle économique et social, ils finançaient l’État-providence par leur travail), mais ils portaient également un mode de vie majoritaire qui était la référence culturelle pour la classe politique, le monde culturel et les nouveaux arrivants.

La question de l’intégration et de l’assimilation n’est pas une question abstraite à laquelle il suffirait de répondre par: «réaffirmons les valeurs républicaines». Si c’était le cas, on n’aurait pas exactement la même question posée en Suède, en Grande-Bretagne, aux États-Unis ou aux Pays-Bas. Tous ces pays ont des modèles et des valeurs complètement différents qui aboutissent exactement au même résultat: crise identitaire, culturelle, qui balaye tout l’Occident. Cette crise est donc liée à un phénomène économique et culturel qui est la fin de la classe moyenne occidentale.

Cette classe moyenne est-elle en train de disparaître?

Les gens ne disparaissent pas, ils sont encore là mais ne représentent plus un modèle attractif (non seulement pour l’intelligentsia, mais aussi pour les nouveaux arrivants). On peut discutailler du sexe des anges à l’infini sur ces questions d’intégration. Tant qu’on n’aura pas intégré et réintégré économiquement la majorité, il est vain d’aborder ces sujets.

Quand on débarque d’un pays étranger, quelle que soit sa culture, on observe son voisin et on est prêt à s’assimiler seulement si son mode de vie paraît attrayant. Si l’autochtone a un travail et qu’il est respecté culturellement – deux conditions qui ont explosé dans les années 1980 -, alors il serait naturel que le nouvel arrivant se conforme à ce mode de vie. Malheureusement, les classes moyennes et populaires ne sont plus intégrées économiquement et géographiquement ni respectés par le monde politique et le monde culturel. L’essentiel des précepteurs d’opinion considère ces catégories comme des losers, des «déplorables». Quand on débarque de l’autre bout du monde, et qu’on nous dit que notre voisin est raciste, à moitié débile, à fond dans la consommation, son objectif de vie étant de bouffer et de regarder la télé, on ne va pas épouser ses valeurs.

Le chantier pour les trente ans à venir est de savoir comment réintégrer la majorité de la population. Ils n’ont plus leur place dans le modèle économique qui compte symboliquement, celui des grandes métropoles, de la globalisation économique. Si le projet politique, économique et culturel de demain n’est pas la réintégration de ces populations encore majoritaires, alors il est inutile de parler d’intégration, d’assimilation ou que sais-je encore. C’est un sujet perdu d’avance si l’on ne s’intéresse pas à ce qu’est intrinsèquement une société.

Y a-t-il une volonté politique de réintégrer ces catégories?

L’impasse politique du moment c’est qu’on a un monde politique et médiatique qui ne veut pas lâcher le modèle des grandes métropoles et de la globalisation économique. Ils nous expliquent depuis le Covid qu’il est possible de concevoir qu’ils soient allés trop loin sur le libre-échange. La main sur le cœur, ils ont honte de détruire la planète. Je dis toujours que la première mesure écologique est d’arrêter de faire venir des produits de Chine en cargo. Or les écolos ne sont pas en faveur de la fin du libre-échange.

Le gros problème, c’est que les constats sont faits, les diagnostics sont posés, mais nous sommes dans un moment religieux où il est impossible d’abandonner le dogme du libre-échange. Cela crée des politiques à la petite semaine, c’est-à-dire un peu de péréquations, des politiques très catégorielles, morcelées. Cette représentation morcelée de la société empêche de mener des réflexions sur le devenir de la population majoritaire.

Mais la France n’est-elle pas réellement de plus en plus morcelée?

Pour les tenants du modèle actuel, l’un des éléments les plus importants est de déconstruire l’idée même d’une majorité, car cela leur permet de s’extraire des conditions de la démocratie. Il n’y a plus besoin d’être en démocratie s’il n’existe que des minorités. Les élites entreprennent ainsi une gestion des représentations. C’est ce que j’appelle la «netflixisation». Netflix crée des séries en s’attachant à des panels. Il s’agit de créer une narration qui va satisfaire une catégorie spécifique. Toute la classe politique est là-dedans, alimentée par Netflix et Hollywood. Nous sommes aujourd’hui dans la lutte entre un monde fictionnel et une réalité existentielle. C’est pourquoi, quand on décrit la France comme un pays anomique, dispersé, en perte de valeur, cela me crispe. Il suffit de discuter avec des gens pour voir que ce qu’ils veulent est très précis. Ils sont majoritairement attachés à leur territoire, hyperattachés au fait que l’État-providence est lié au travail. Ils veulent juste préserver leur mode de vie. Les gens n’ont pas bougé d’un iota. Quand on s’étonne du potentiel électoral des populistes, pour ma part, je suis avant tout surpris qu’on s’en étonne. Il y a une permanence, une rationalité, une solidité qui dit tout le contraire d’une représentation d’une France anomique, atomisée, etc. Ces gens n’ont pas encore trouvé un débouché politique. Mais ils ont tout à fait conscience de la fragilité de leur existence. Les trois insécurités: physique, sociale, culturelle, ils les vivent. Il y a une mécanique que j’appelle le soft power des classes populaires. La question de l’immigration, par exemple, pourquoi ressurgit-elle? Ces questions-là sont présentes au plus profond des classes populaires quelles que soient leurs origines. La question de la régulation des flux migratoires travaille tout autant les Français d’origine maghrébine ou africaine que ce qu’on appelle de manière condescendante les «petits Blancs».

Les «gilets jaunes» ont ainsi souvent été qualifiés de «petits Blancs». On oublie un peu rapidement qu’ils étaient par exemple très mobilisés dans les DOM-TOM. C’est se tromper sur le fond du mouvement que d’en faire un mouvement ethnique. C’était un mouvement très puissant composé de gens d’origines diverses mais qui ont intégré le mouvement sans leur étendard identitaire. Je ne dis pas cela pour faire l’éloge hypocrite de la diversité à la manière des publicitaires qui nous gouvernent. Je dis cela car, quand on a des classes populaires en mouvement, respectables, puissantes, fortes, elles redeviennent attractives, y compris pour des personnes de toutes origines. Quand tu es respecté culturellement, tu crées les conditions de l’assimilation des autres.

Sur le plan politique, ce que vous appelez la «majorité ordinaire» apparaît cependant divisé. La percée d’Éric Zemmour ne vient-elle pas contredire l’idée d’un affrontement entre France périphérique et France des métropoles?

Tous ces débats de salon, conjoncturels, ne touchent pas ou peu la société. La mécanique des gens ordinaires, ce que j’appelle le temps des gens ordinaires, est plus importante, elle s’inscrit dans le temps long et produit des effets sociaux et politiques. Qui a cassé le clivage gauche-droite? On dit que c’est Macron grâce à son intelligence hors du commun. C’est faux, cela fait vingt ans que les classes moyennes et populaires ne se réfèrent plus au clivage gauche-droite, notamment les classes populaires allant de la gauche vers l’extrême droite ou se dirigeant vers l’abstention. C’est le mouvement de cette majorité ordinaire qui tue la gauche, renforce l’abstention ou les partis populistes. Si on regarde les choses froidement et qu’on revient au résultat de Marine Le Pen en 2017, on note que, par rapport à son père, elle est passée de 18 % à 35 %. Ce chiffre constitue le principal socle du bloc populiste. Zemmour connaissant parfaitement les rouages politiques, il parvient à capter une grosse partie de cet électorat, mais cet ensemble reste identique et représente globalement 35 % du corps électoral. Je crois à la permanence de cette géographie électorale qui aujourd’hui se structure globalement autour de la dichotomie grandes métropoles-France périphérique. Les gens à l’écart du modèle économique néolibéral se retrouvent dans cette contestation populiste, et Zemmour, avec un discours plus droitier et intellectuel capte la fraction la mieux intégrée de cet électorat et une part marginale de la bourgeoisie qu’il appelle «bourgeoisie patriote».

Sur le fond, la question matérielle reste déterminante. Si une partie de la bourgeoisie de droite ou de gauche peut faire le constat des échecs de la mondialisation et du modèle multiculturel, la différence essentielle, avec les 70 % qui gagne moins de 2000 euros par mois, tient toujours à sa capacité de se protéger des effets négatifs de ce modèle. À 5000 euros par mois, la bourgeoisie aura toujours la capacité d’effectuer des choix résidentiels et scolaires qui la protège. Par ailleurs, il ne faut jamais oublier que ces catégories supérieures bénéficient depuis plusieurs décennies du modèle en renforçant la valeur de leur patrimoine. La valeur de leur appartement à Paris a été multipliée par 10. Leur résidence secondaire, par 3. In fine, Macron est leur assurance-vie. Du côté des classes moyennes et populaires, les gens ont au contraire besoin d’un état qui régule, qui protège, puisqu’elles n’en ont pas les moyens. Mais, actuellement, l’offre politique ne permet pas de répondre à cette attente.

La majorité ordinaire a besoin d’un champion qui dépasse l’extrême droite. Boris Johnson ou Donald Trump n’étaient pas des hommes seuls, ils se sont appuyés sur des partis.

La pandémie a-t-elle bouleversé le clivage que vous décrivez? Le «monde d’après» sera-t-il caractérisé par un exode urbain?

En effet, le marché immobilier des villes moyennes, près des grandes métropoles, frémit un peu. Cela n’est cependant pas synonyme de rupture totale avec les grandes métropoles. Ces personnes mobiles sont majoritairement des CSP+ qui investissent dans des territoires déjà convoités. Quand on voit les marchés immobiliers qui frémissent, ce sont les zones déjà gentrifiées, notamment les littoraux atlantiques, les beaux villages, etc.

Ce qui me fascine autour de cette interrogation sur l’exode urbain, c’est le biais qu’il révèle. On se fiche de savoir ce qu’est le devenir de ceux qui vivent déjà dans la France périphérique (entre 60 % et 70 % des Français). Les élites pensent que l’avenir de ces territoires dépend de l’arrivée du bobo parisien, bordelais ou lyonnais. En réalité, l’arrivée de CSP+ par exemple sur les littoraux et dans les beaux villages de France fait qu’aujourd’hui les jeunes issus de milieux populaires ne pourront pas vivre là où ils sont nés. Ils sont obligés de se délocaliser le plus loin possible du littoral dans ce qu’on nomme le rétro-littoral, voire plus loin encore. Propriétaire à la mer, c’est fini pour les classes populaires. La vue sur la mer sera demain réservée aux catégories supérieures qui se seront rendues propriétaires de l’ensemble des littoraux. Cette violence invisible, cette appropriation, rappelle celle qu’ont connue les grandes villes hier et il n’y aura pas de retour en arrière.

On organise une société avec un modèle économique ultra-inégalitaire qui ne bénéficie qu’aux 20 % les plus aisés. On laisse filer les logiques de marché et, logiquement, les gens achètent leur résidence secondaire là où c’est beau et on se fiche du destin des jeunes issus des catégories populaires, nés sur ce territoire et qui vont devoir déménager. On tiendra des grands discours, on organisera des assises du territoire, des élus locaux diront que c’est scandaleux, mais, comme on ne veut pas bouger sur le fond, on renforcera un ressentiment énorme des catégories populaires. Ce ressentiment alimente in fine le mouvement existentiel et social des classes populaires et moyennes occidentales. Et puisque les élites ne veulent ou ne peuvent pas y répondre, elles tiendront les populations par la peur. La gestion par la peur consiste à promettre l’apocalypse, qu’elle soit démocratique, écologique ou sanitaire. L’apocalypse démocratique consiste par exemple à nous faire croire depuis trente ans à l’arrivée du fascisme. C’est du théâtre et cela permet de rabattre éternellement les indécis ou le gros bloc des retraités vers les partisans du modèle globalisé. Les citoyens auront peur du fascisme, de l’apocalypse sanitaire ou encore de l’apocalypse écologique. Toutes ces peurs permettent à des gouvernements impuissants de rabattre vers eux des citoyens qui ne votent plus par adhésion mais par crainte de l’apocalypse. Il n’y a aucune adhésion au macronisme. Seulement un vote de peur. S’il est réélu, le lendemain il s’effondrera dans les sondages.

Voir de même:

Norbert Elias et la « dé-civilisation » allemande
Paul-François Paoli
Le Figaro
03/05/2017

Dans un texte encore inédit en France, le grand sociologue des moeurs et de la civilisation éclaire d’une lumière originale la montée du national-socialisme.

À quoi tient la civilisation? À cette question le sociologue Norbert Elias a tenté de donner une réponse qui n’est pas sans rappeler la grande intuition de Freud dans son fameux livre Le Malaise dans la culture. La civilisation repose sur la sublimation des instincts les plus profonds de l’homme, à commencer par la violence. C’est très progressivement, expliquera Norbert Elias à travers ses principaux livres qui ont marqué l’histoire de la sociologie, notamment La Civilisation des mœurs et La Société de cour, que les classes supérieures diffusent des codes et des valeurs normatives qui, peu à peu, imprègnent la société entière. En France, ce processus s’est incarné à travers un pouvoir monarchique qui a refréné l’arbitraire des féodaux en faisant de l’État le seul dépositaire de la violence légitime. En témoigne, par exemple, l’interdiction des duels, condamnés par l’Église et qui iront se raréfiant. Mais que se passe-t-il si une caste aux mentalités encore féodales, loin de se soumettre à l’État de droit, lui impose ses codes et ses valeurs?

Pour Elias, qui a vécu son enfance dans l’Allemagne de Bismarck et a combattu dans les tranchées en 14-18 avant d’assister à la montée du national-socialisme, celui-ci ne serait jamais advenu si la société allemande n’avait entretenu en son sein des formes de domination «archaïques» qui lui étaient spécifiques. Alors qu’en Angleterre l’aristocratie et la bourgeoisie, porteuse de valeurs libérales, passent des compromis, en Allemagne, le culte de la force dont témoigne la valorisation des duels dans les confraternités étudiantes après la victoire sur la France en 1871, deviendra une valeur éminente. Alors qu’en France les idéaux humanistes de l’école républicaine et de l’Église catholique atténuent le mépris des classes supérieures pour le peuple, en Allemagne les aristocrates éprouvent parfois un sentiment de suprématie exacerbée non seulement envers les ouvriers mais aussi envers la bourgeoisie commerçante. Pour étayer sa thèse, Elias a recours à des explications parfois fastidieuses à la lecture. Mais il a aussi recours à la littérature, ô combien significative des mentalités d’une époque et d’un peuple.

Ethos barbare

Ainsi des Réprouvés d’Ernst von Salomon, roman qui relate l’aventure des corps francs dans les pays Baltes à la fin de la Première Guerre mondiale. Dans ce grand classique, qui influencera Jünger, dont il est d’ailleurs aussi question, les jeunes nationalistes issus d’une armée allemande en décomposition se vivent comme des reîtres qui n’ont plus de compte à rendre à personne. Leurs ennemis ne sont plus les Français ou les Anglais, ce sont les autres Allemands qu’ils considèrent comme des traîtres, à commencer par les Juifs et les sociaux-démocrates. «C’était pour nous qui étions accourus vers les provinces baltes, l’enfantement d’une force nouvelle qui pousse le guerrier sur un sommet plus haut, c’était la rupture de tous les liens qui nous attachaient à un monde corrompu avec lequel le véritable guerrier n’avait plus aucun monde commun», écrit von Salomon. C’est cette rupture de tout lien social qui fait le terroriste pour qui le proche d’hier devient un ennemi potentiel. Plus tard, le nazisme diffusera à l’échelle de tout un peuple cet ethos barbare en le radicalisant à outrance.

Au-delà du cas de l’Allemagne, le portrait qu’Elias fait du desperado nihiliste n’est pas sans rappeler la dérive de certains jeunes islamistes occidentaux. «Les hommes des corps francs ne se sentaient au fond aucune obligation envers quiconque sinon envers le groupe qu’ils formaient, écrit-il. Chacun de ces groupes avait son leader charismatique dont la personnalité autoritaire, la promesse tacite de victoire et de butin ainsi qu’un avenir meilleur garantissaient la cohésion et la solidarité au combat.»

«Les Allemands», de Norbert Elias, Seuil, 592 p., 35 €.

CRITIQUE – Une relecture moderne, banale et discutable de l’histoire de France.

Norbert Elias et la «dé-civilisation» allemande

Voir de plus:

Sommes-nous à l’ère de la « dé-civilisation »?
Etienne Campion
Le Figaro
22/02/2019

FIGAROVOX/GRAND ENTRETIEN – L’historien Hamit Bozarslan publie Crise, violence et dé-civilisation. Essai sur les angles morts de la cité (CNRS, 2019). Il analyse l’histoire du monde et interroge son avenir à l’aune de la violence et des crises, angle mort de la recherche scientifique.


Hamit Bozarslan est historien et maître de conférences à l’École des hautes études en sciences sociales. Spécialiste de la Turquie et de la question kurde, il est l’auteur, notamment, de Crise, Révolution et état de violence. Moyen-Orient 2011-2015 (CNRS, 2015), Histoire de la Turquie. De l’Empire à nos jours (Tallandier, 2013), Une histoire de la violence au Moyen-Orient. De la fin de l’Empire ottoman à al-Qaida (La Découverte, 2008). Il publie en ce début d’année Crise, violence et dé-civilisation. Essai sur les angles morts de la cité (CNRS, 2019).


FIGAROVOX.- Vous évoquez dans vos travaux un processus de «dé-civilisation», mais, d’abord, que dire à propos du terme «civilisation» au XXIe siècle?

Hamit BOZARSLAN.- De Thucydide à Norbert Elias et Sigmund Freud, en passant par Ibn Khaldûn (penseur maghrébin du 14ème siècle) et les Lumières, la définition de la civilisation n’a pas changé: la civilisation est la confiance dans le temps et dans l’espace, dans le fait qu’on puisse porter un regard réflexif sur le passé, maîtriser le présent et se projeter dans l’avenir, se mouvoir dans l’espace sans le craindre et sans le brutaliser. La civilisation est la capacité d’exister en tant que particulier, individuel ou collectif, mais aussi se penser comme universel. Elle est aisance, mais cette aisance se paye: il faut accepter la dépendance d’autrui, la pacification et l’«adoucissement des mœurs» qui exigent la soumission à un ordre et aux conduites et normes qu’il impose, la restriction de ses propres libertés, le renoncement au pouvoir de ses muscles. Il faut sans doute partir de la dé-civilisation pour comprendre (et mieux apprécier) ce que signifie la civilisation: en Syrie de 2012-2013 quelque 1200 milices fragmentaient le temps et l’espace collectifs et pouvaient agir en toute liberté pour accéder à des ressources militaires et partant économiques et humaines. Mais le prix payé pour cette liberté était la destruction de la vie, d’autrui, mais aussi la sienne, et le règne de la mort. Il en va de même de l’anti-démocratie. Il est extrêmement difficile de définir ce qu’est la démocratie, mais un court détour par la Chine, l’Iran, la Turquie ou la Russie des années 2000-2010 permet aisément de comprendre ce que signifie son absence.

Les tragédies qui ont ponctué l’histoire des deux derniers siècles ne s’expliquent pas par les Lumières, mais bien par l’abandon de leur potentiel critique, par le passage à un régime de « certitude ».

On s’interroge souvent sur le rôle des Lumières quant au processus historique de radicalisation et de rationalisation. Quelles sont leurs influences réelles?

Bien sûr, les Lumières ont donné lieu à des multiples interprétations et je reconnais bien volontiers leurs limites et leur potentiel de déclencher des processus de radicalisation par leur simple diffusion dans des contextes qui leur sont postérieurs ou extérieurs. Mais on ne peut jamais établir un lien de causalité entre les Lumières et les tragédies des XIXe et XXe siècles, pas plus qu’on ne peut expliquer le régime des Khmers rouges par Le Capital de Marx, qui fut avant tout un humaniste. Les Lumières étaient pour Kant la capacité de sortir de sa condition de mineur pour accéder à la «majorité». Ce nouveau statut garantit la liberté, mais la conjugue aussitôt à la responsabilité. Les Lumières, c’est la capacité de critiquer le monde tel qu’il est donné, mais aussi de se maintenir dans une posture critique, s’exposer soi-même à la critique, se penser dans la pluralité et dans la complexité. Les tragédies qui ont ponctué l’histoire des deux derniers siècles ne s’expliquent pas par les Lumières, mais bien par l’abandon de leur potentiel critique, par le passage à un régime de «certitude», de classe, de race, ou de Raison créatrice, par la quête chiliastique qui voulait détruire ce que le Chronos avait institué par la simple volonté de Kairos. Limitions-nous à un seul exemple: le jeune démographe nazi Peter-Heinz Seraphim estimait que la guerre lui offrait la possibilité et le droit de corriger les «erreurs» démographiques du dernier millénaire en Europe en éliminant des millions d’Européens.

L’individualisme libéral est-il le produit de ce processus de dé-civilisation, ou bien son origine?

Je suis étonné, voire choqué, d’observer qu’on associe facilement le terme de «libéralisme» au «néolibéralisme» des Chicago Boys ou de Thatcher («la société n’existe pas»), ou au capitalisme sanguinaire de Pinochet. Je ne me définirai pas comme «individualiste» ou «libéral», mais je ferai une nette distinction entre le libéralisme et la dé-civilisation. Comme Ernest Bloch, Ernest Cassirer, Norbert Elias, ou Hannah Arendt l’ont remarquablement bien saisi, la dé-civilisation des années 1930-1940 consistait à détruire l’individu pour la fondre dans la «masse». Sans mémoire, sans réseau, sans tissu social, sans faculté cognitive, ce qui restait de l’individu était obligé de se «massifier», hurler avec les loups pour ne pas être dévoré par eux. Le nazisme, le stalinisme, le khomeynisme, le djihadisme actuel, est la conversion de ce processus de massification en ressource ultime du pouvoir.

La théorie du complot est relativement facile à analyser du point de vue des sciences sociales : il faut répondre à la perte des repères, mettre le « monde en sens » et trouver l’intrigue aux origines occultes, aux voies sinueuses…

Vous interrogez longuement la rationalité des individus: les êtres humains sont-ils rationnels?

Je dirai que nous sommes gouvernés par nos intérêts, ce qui devrait en principe nous qualifier pour être rationnels, et par nos passions, qui ont toujours une dimension pulsionnelle. Mais on se constitue en cité, à savoir en communauté plurielle et complexe de citoyens, précisément pour défendre nos intérêts contradictoires tout en laissant une place à l’épanouissement de nos passions. L’histoire nous montre cependant que cet équilibre est fragile et peut s’effondrer, la société devenir morne dans sa rationalité routinière, sans imagination et sans horizon, ou se saborder par ses passions destructrices comme lors de la Guerre de Péloponnèse ou la Première Guerre mondiale. D’où la nécessité de refuser le fatalisme pour permettre aux générations successives d’inventer leurs mondes, mais aussi d’introduire la notion de la responsabilité, individuelle et collective, comme correctrice de nos passions.

La théorie du complot peut-elle être comprise à l’aune de ces processus que vous décrivez?

La théorie du complot est relativement facile à analyser du point de vue des sciences sociales: il faut répondre à la perte des repères, mettre le «monde en sens» et trouver l’intrigue aux origines occultes, aux voies sinueuses, aux desseins maléfiques qui nous explique ce qui se passe. La machination en cours est suffisamment bien rodée pour se faire énigme, mais pas assez puisqu’elle laisse quelques traces qui conduisent à elle et permettent de la mettre à nu à… «minuit moins cinq». C’est parce que nous sommes tous intrigués par cette fabrique à intrigues que nous nous jetons sur les Dan Brown et les Daniel Easterman.

Mais la cité démocratique ne peut s’arrêter sur ce constat qui est, comme je l’ai dit, facile à établir. Du génocide des Arméniens à celui des Tutsis en passant par la Shoah, de la terreur stalinienne aux purges et procès hallucinants de la Turquie d’Erdogan en passant par le maccarthysme, il n’y a pas une seule phase funeste de l’histoire humaine qui n’ait pas puisé dans la théorie du complot. Comme l’avait saisi l’épistémologue Karl Popper, les pouvoirs qui s’épuisent à défaire des complots qui les viseraient, finissent eux-mêmes par devenir de vastes machinations de complot.

Un dernier exemple, de 2019, montre que la théorie du complot est une menace pour la démocratie, mais aussi pour la construction européenne: les courants anti-européens allemand et français, qui s’entendent par ailleurs parfaitement, peuvent accuser Macron d’avoir «vendu Alsace-Lorraine» à l’Allemagne ou, inversement, calomnier Merkel d’avoir imposé la domination française sur le Ruhr comme… en 1923.

Les pouvoirs publics, mais aussi l’action citoyenne doivent intervenir pour contrer ces théories, qui trouvent leur force avant dans leur capacité à détruire la rationalité elle-même.

À regarder la production cinématographique, on a l’impression que le rêve a pénétré l’industrie autant que l’industrie a pénétré le rêve, il s’est fait résistance, par l’industrie, mais souvent aussi contre elle.

Vous rappelez à quel point Sainte-Beuve déplorait que «l’industrie pénètre le rêve» et citez la pensée d’Adorno et d’Horkeimer sur l’«industrie culturelle». Est-ce une bonne grille d’analyse de la crise actuelle?

Sainte-Beuve et le couple Adorno-Horkheimer s’expriment avec un siècle d’écart et dans des conditions qui sont radicalement différentes. Il est cependant frappant de voir la peur d’un monde sans culture et par conséquent vide de sens qui les habite. Je les cite, certes avec admiration et empathie, mais aussi pour m’en démarquer, pour suggérer que l’histoire n’est pas close, que la civilisation ne se réduit pas à sa technicité, et que la culture n’est pas morte. Sainte-Beuve concluait sa phrase par un constat mélancolique: «la librairie se meurt!» Or, deux siècles après, dans le tout petit périmètre où j’habite il y a trois libraires absolument magnifiques avec des libraires très raffinés. À regarder la production cinématographique dans la pluralité de ses langues et ses langages artistiques, on a l’impression que le rêve a pénétré l’industrie autant que l’industrie a pénétré le rêve, il s’est fait résistance, par l’industrie, mais souvent aussi contre elle. Il est peut-être temps qu’on mise sur la vie plutôt que sur l’épuisement de nos ressorts.

Comment analysez-vous le phénomène des Gilets jaunes?

Comme beaucoup d’observateurs, je suis également effaré par ce qui s’exprime aux marges du mouvement des Gilets jaunes. Hélas, les vérités profondes d’une société se manifestent plus souvent dans ses marges que dans son cœur ouvert. Les Gilets jaunes sont un catalyseur de la tension entre la passion d’égalité et la passion de liberté, que Tocqueville saisissait en son temps: la démocratie ne peut être prospère qu’à condition que ces deux passions se maintiennent en tant que passions, mais trouvent aussi des réponses concrètes. Malgré leurs nombreuses insuffisances, les démocraties contemporaines protègent largement les libertés (du moins de ceux qui disposent d’un statut légal), mais en est-il de même de l’égalité?

Comme le craignait Tocqueville, le refus, légitime, des inégalités, peut se faire liberticide, déboucher sur la recherche des boucs émissaires, les «nantis», les «intellos», les mariés du même sexe, les femmes qui «dévirilisent» les hommes, les «immigrés», et bien sûr, le «juif», toujours «argenté», mais coupable avant tout de son crime de naissance. Il faut répondre à ces stigmatisations avant tout en défendant l’individu, les libertés et la vie, mais aussi par le social. Je ne suis pas certain que prises individuellement les sociétés démocratiques européennes disposent assez de ressources pour mettre en œuvre cette double réponse.

Les Gilets jaunes sont un catalyseur de la tension entre la passion d’égalité et la passion de liberté, que Tocqueville saisissait en son temps.

On ne peut plus penser une démocratie à la fois de liberté et d’égalité sans passer par l’Europe, sans transformer l’Europe, sans qu’il y ait une politique européenne égalitaire dans les domaines de taxation, de redistribution, d’aménagement des territoires, des solidarités interclasses, inter-genres et inter-générations. Passer à l’échelle européenne exige à son tour qu’on habilite l’Europe comme projet mais aussi comme action citoyenne en deçà et au-delà des États, qu’on refuse le choix, parfaitement stérile, entre d’un côté le fatalisme, de l’autre côté le refus de représentation démocratique, de toute représentation démocratique, y compris la sienne.

Voir encore:

Norbert Elias et le processus de « décivilisation »
Brice Couturier
France Culture
22/05/2017

Dans son oeuvre ultime, le grand sociologue allemand enquête sur les causes profondes de l’aberration nationale-socialiste.

Vient de paraître, au Seuil, la traduction du tout dernier livre écrit par Norbert Elias. Il est titré Les Allemands. Sous-titre : « évolution de l’habitus et luttes de pouvoir aux XIX° et XX° siècles. Un ouvrage passionnant. Pourquoi ?

Parce que cet ultime effort, accompli à la veille de sa mort : le livre est paru en allemand en 1989 et Elias est disparu l’année suivante – apparaît comme une espèce de réponse à tous ceux qui avaient critiqué ses ouvrages fondateurs. Et aussi comme une interrogation très personnelle de ce Juif allemand sur les phénomènes sociaux et culturels à l’origine de l’idéologie qui a causé la mort de de ses parents. Son père a été tué à Breslau ; sa mère a disparu dans le camp d’Auschwitz. Le livre entreprend de répondre à la question lancinante : pourquoi le nazisme ? Pourquoi en Allemagne ?

Norbert Elias est surtout connu comme l’auteur d’une vaste fresque consacrée à ce qu’il a appelé « le procès de civilisation ». La civilisation des mœurs et La dynamique de l’Occident forment les deux volets d’une vaste théorie du processus de civilisation en Europe. Il en achève la rédaction en Angleterre où il s’est réfugié à la veille de la deuxième guerre mondiale. Il y mènera une existence précaire d’universitaire jamais reconnu pour le génie qu’il était. Mais c’est grâce à la réédition en allemand de son livre, trente ans plus tard, à la fin des années 60, alors qu’il est à la retraite, qu’il acquiert l’immense notoriété qui est encore aujourd’hui la sienne.

Or, ce que Norbert Elias appelle le procès de civilisation c’est une histoire parallèle ; d’un côté celle de la manière dont l’Etat moderne se constitue en se réservant le monopole de la violence, de l’autre, celle de l’autocontrôle exercé, par les individus, sur leur violence spontanée, leurs instincts et leurs affects. La société de cour, que Norbert Elias étudie en utilisant toutes les ressources intellectuelles disponibles, impose une inhibition des passions. Elle prescrit des codes de comportement ritualisés, des formes de dissimulation – dont la pudeur. Progressivement, l’ensemble des sociétés européenne s’en inspirerait, tout en les transformant.

De son vivant déjà, bien des lecteurs avaient fait remarquer à Elias que le processus de civilisation par l’autocontrôle des pulsions agressives, qu’il décrit si bien, cadrait assez mal avec le déchaînement de violence auquel ont donné lieu les deux guerres mondiales. Doit-on en conclure que sa thèse était radicalement fausse ? Qu’un processus de dé-civilisation avait succédé à son fameux procès de civilisation ?

Hé bien, ce livre, Les Allemands est extraordinaire, précisément parce qu’il constitue la réponse de Norbert Elias à ces questions qui revêtaient, pour lui, une importance existentielle.

Premier élément de réponse : Elias relève que, depuis les années 30, a eu lieu une « désinformalisation des rapports sociaux ». Autrefois, les « rapports formels », notamment ceux qu’entretiennent en public des personnes appartenant à des classes sociales ou d’âge différentes obéissaient à des rituels codés. Au cours du XX° siècle, la différence entre ces comportements formels et les comportements informels – ceux qu’on entretient spontanément avec des pairs, comme les discussions de bistrot – s’est progressivement atténuée. Au point d’avoir presque disparu de nos jours. On est « cool » avec ses profs, comme avec ses copains. D’où, relève-t-il, une inquiétude générale sur les statuts sociaux. Cette fluidité déstabilise autant qu’elle émancipe.

Sans poser directement la question du rapport qui pourrait exister entre ce relâchement général des normes comportementales « depuis les années trente » et ce qu’il nomme « le grand relâchement de la conscience morale », qui s’est produit en Allemagne à l’époque du national-socialisme, il donne, en note de bas de page la clé de son livre. Je cite : « Je me suis posé au début la question de la civilisation comme un problème tout personnel quant au grand effondrement du comportement civilisé, à la grande poussée de barbarisation, qui se sont produits en Allemagne sous mes yeux, comme quelque chose de tout à fait inattendu. ». Et il poursuit : « Il y eut effectivement dans le national-socialisme, une tendance latente à se laisser aller, au relâchement de la conscience morale, à la grossièreté et à la brutalité. Au début, elle se manifestait surtout au niveau des comportements informels. »

Mais, dans la mesure où il était vivement encouragé, voire exigé dans les hautes sphères du parti nazi, ce style de comportement fut adopté dans les relations formelles. Car c’est bien le groupe dirigeant du régime qui donna le signal d’un relâchement général de la contrainte civilisationnelle.

On connaît la thèse centrale de La dynamique de l’Occident. Dans les sociétés traditionnelles, agraires, le contrôle social est exercé de l’extérieur, par les autres et par les autorités. Dans les sociétés modernes, les contraintes propres, autrement dit le contrôle de soi, prennent le dessus. Les normes sont intériorisées. Comment une telle inversion du processus de civilisation a-t-il pu se produire en Allemagne ?

La réponse générale du livre est : pour des raisons qui tiennent à l’histoire particulière de ce pays. Pour résumer d’une phrase : contrairement à ce qui s’est produit en France ou en Angleterre, la bourgeoisie a perdu face à l’aristocratie. Elle a été incapable de réaliser l’unification de l’Allemagne dans une optique libérale en 1848. C’est le chancelier Bismarck qui l’a réalisée. « Par le fer et par le sang », grâce à deux guerres victorieuses consécutives : contre l’Autriche, d’abord, puis contre la France, 20 ans plus tard.

Voir par ailleurs:

Une sociologie des habitus nationaux. Norbert Elias et l’héritage de Heidelberg

Wolf Feuerhahn

Norbert Elias revendique la légitimité du concept d’ « habitus national » de façon provocatrice, conscient qu’il lève un tabou, l’idéologie national-socialiste ayant abusé de la caractérisation nationale des peuples. Nous chercherons à comprendre pourquoi Norbert Elias accorde une place centrale à ce concept dispositionnaliste et quel sens il lui attribue. Ce faisant, nous interrogerons la place dans son œuvre de l’héritage de la sociologie de Heidelberg.

Vu d’aujourd’hui, proposer une sociologie des habitus nationaux dans l’Allemagne fédérale des années soixante peut paraître paradoxal à deux titres au moins. On peut d’abord s’interroger sur le fait qu’un auteur de confession juive, contraint à l’exil après l’accession de Hitler au pouvoir en 1933, dont la mère a été exterminée par les nationaux-socialistes, utilise des caractérisations nationales dans le livre qu’il consacre à cette tragédie de l’histoire du XXesiècle. En effet, la psychologie des peuples paraît à beaucoup indissociablement liée à la pensée raciste et antisémite et notamment à celle promue par le IIIe Reich. Au point que certains voient même dans le développement de cette forme de psychologie l’une des racines intellectuelles de l’avènement du nazisme. Si l’historiographie récente nous a appris à nous méfier de ce genre de raccourcis, cet avis a longtemps été répandu en Allemagne après la Seconde Guerre mondiale, soit à l’époque où Norbert Elias rédige les Studien über die Deutschen1. Il est un second paradoxe, qui est peut-être plus délicat encore puisqu’il touche au concept d’habitus lui-même, et qui tient au fait que les années soixante correspondent à une époque phare du développement du paradigme behavioriste, dont la caractéristique a été de rejeter tout usage de termes dispositionnels comme ceux d’habitus ou d’ethos et de manière générale d’affirmer que seuls les comportements empiriquement observables sont des objets scientifiquement légitimes. Il est donc surprenant que les remarques théoriques de Norbert Elias sur les notions d’habitus et d’habitus national soient très rares dans son œuvre. Celles que l’on peut trouver sont très disséminées. C’est particulièrement étonnant en ce qui concerne la notion d’habitus que, rétrospectivement, les historiens de la sociologie associent pourtant souvent à la pensée d’Elias. Cela donne l’impression que, pour Elias, ces notions auraient présenté un certain caractère d’évidence, comme si elles avaient déjà fait partie des acquis de la toute jeune science sociologique.

Pour éprouver cette impression et comprendre la genèse et la fonction du concept d’habitus national chez Elias, je propose de revenir sur sa formation initiale et notamment sa confrontation avec les sciences humaines telles qu’elles se sont développées à Heidelberg depuis le début du XXe siècle. En effet, bien qu’étudiant en philosophie et en médecine à Breslau à partir de 1918, Elias étudie lors du semestre d’été 1919 à Heidelberg et y suit notamment le séminaire de deux amis de Max Weber : le néokantien Heinrich Rickert et Karl Jaspers (Elias 2005b : 25 ; traduction française : Elias 1991a : 119). Ce dernier l’entretient dès cette époque de Max Weber, mais ce n’est qu’après la grande crise inflationniste, lorsque Elias s’installe durablement en 1925 à Heidelberg pour préparer une thèse d’habilitation en sociologie qu’il se familiarise avec les œuvres principales de cette nouvelle science (Elias 2005b : 11, 227 ; traduction française : Elias 1991a : 49, 105). Selon Norbert Elias lui-même, le décès de Max Weber était loin d’avoir relégué l’importance de Heidelberg. Elle était au contraire devenue « une sorte de Mecque de la sociologie » (Elias 1991a : 49 ; original allemand : Elias 2005b : 227), dont Max Weber était la figure centrale sinon le prophète : L’une des particularités de l’université de Heidelberg était alors que la sociologie y avait un statut élevé. Le souvenir de Max Weber y contribuait beaucoup. Alfred Weber ne se contentait pas de gérer son héritage spirituel, mais donnait à sa manière de nouvelles impulsions à ce domaine scientifique. Et la veuve de Max Weber, Marianne, jouait un rôle important en tant que légataire de la tradition (Elias 1991a : 117)2. À la lecture des œuvres d’Elias, on perçoit cette domination de la référence à Max Weber y compris sur ceux dont il était proche : Alfred Weber, auprès duquel il avait amorcé une thèse d’habilitation sur le rôle de la société et de la culture florentines dans la naissance de la science (Elias 1991a : 122 ; original allemand : Elias 2005b : 28), et Karl Mannheim, dont il devint l’assistant à Francfort à partir de 1930 et qui finalement dirigea sa thèse d’habilitation sur l’homme de cour (Elias 1991a : 119-120 ; original allemand : Elias 2005b : 26). Si Elias se sent plus proche de Mannheim dans la querelle sur la sociologie du savoir qui l’oppose à Alfred Weber au cours du sixième congrès de sociologie en 1928 (cf. Raulet 2001), il ramène toutefois cette opposition à « une continuation et une nouvelle version de la querelle […] qui opposait Thomas [Mann], le conservateur, et son frère, Heinrich, plus à gauche », querelle qu’il avait analysée dès 1919 dans le cadre du séminaire de Karl Jaspers (Elias 1991a : 138 ; original allemand : Elias 2005b : 45-46)3. La reconstitution de la genèse de l’opposition entre « culture » et « civilisation » dans Über den Prozess der Zivilisation fut donc une manière pour Elias d’objectiver un inconscient d’école allemand qui était subrepticement passé dans la sociologie et qu’Alfred Weber comme Karl Mannheim reproduisaient sans le savoir4. Plus que ses contemporains vivants, Elias s’est donc surtout confronté, parmi les sociologues de Heidelberg, à Max Weber5. Cela explique pourquoi nous chercherons à élucider le sens du concept d’habitus national en le confrontant, pour l’essentiel, à la pensée de Max Weber.

1. Lever un tabou

Norbert Elias reconnaît, dès la première page des Studien über die Deutschen, que pour des citoyens de la République fédérale d’Allemagne, s’interroger sur l’habitus national relève d’un tabou. La question du caractère national rappelle trop l’idéologie national-socialiste pour pouvoir même être abordée : À cela s’ajoute que, dans le cas des Allemands de la République fédérale, le fait de s’occuper de l’habitus national conduit dans une zone taboue. La sensibilité accrue vis-à-vis de tout ce qui rappelle des doctrines national-socialistes a pour conséquence que le problème d’un « caractère national » continue à être frappé de silence. (Elias 1992 : 7-8)6 Cette concession masque toutefois mal la critique. En remarquant que cette question relève d’un tabou, Elias la restreint à un problème moral reconduit à sa genèse psychologique : il parle en effet de « sensibilité accrue » vis-à-vis de tout ce qui rappelle les doctrines national-socialistes. Il légitime à vrai dire de la sorte et par avance sa théorie de l’habitus national puisque, si les citoyens de la République fédérale d’Allemagne éprouvent une sensibilité accrue à tout ce qui évoque l’idéologie du IIIe Reich, c’est, comme il le montre dans la dernière partie du livre, parce que s’est formé « un nouvel ethos » largement partagé au sein de la population et qui rejette tout ce qui rappelle l’autoritarisme7. Les réticences vis-à-vis de toute recherche d’un habitus national seraient elles-mêmes l’effet de l’habitus national allemand postérieur à 1945. Elias cherche donc à rompre ce silence en l’expliquant et en prônant le recours aux sciences de l’homme, des sciences « détendues » [gelassen], dont le critère semble être qu’elles sont affranchies des tabous. Une fois cet obstacle levé, il énonce le critère d’un usage légitime du concept d’« habitus national » : On voit ensuite de façon suffisamment rapide que l’habitus national d’un peuple n’est pas biologiquement fixé une fois pour toutes. Il est bien plutôt lié de la façon la plus étroite avec le processus de formation de l’État qui lui correspond. (Elias 1992 : 8 ; Elias 2005a : 8)8 Le tabou associé à la notion d’habitus national serait ainsi tout entier lié à l’interprétation biologisante de ce concept. Celle-ci empêcherait de mettre en évidence le caractère processuel de la constitution des habitus nationaux. Pour Elias, les sciences de l’homme sont avant tout des sciences historiques qui ont vocation à mettre au jour la genèse des phénomènes qu’elles étudient9 et, si elles font des habitus nationaux un objet d’investigation légitime, c’est parce qu’elles supposent la distinction entre race et habitus national. À la fixité de la race, Elias oppose l’historicité de l’habitus national. Ce propos liminaire frappe avant tout par son caractère lapidaire. Une fois le tabou levé, Norbert Elias passe, sans plus attendre et dès l’introduction des Studien über die Deutschen, à une analyse des causes qui expliquent la spécificité de l’habitus national des Allemands et ne reviendra plus, sinon de façon subreptice, à des considérations théoriques sur ce concept. Il ne reconnaît pas non plus sur ce point de filiation théorique. Seule la comparaison des usages de ce concept peut permettre de mettre au jour ce qui serait une théorie éliasienne de l’habitus national. Nous avancerons donc prudemment et garderons en tête que notre travail cherche avant tout à proposer quelques hypothèses de lecture.

2. L’habitus national : un concept évident ?

2.1. L’héritage de la critique heidelbergienne du Volksgeist

La notion historiste de Volksgeist a connu dans l’Allemagne du XIXe siècle une fortune considérable. Mouvement multiforme et complexe, né en réaction aux théories modernes du droit naturel, l’historisme prétendait mettre au jour et expliquer la singularité des devenirs historiques des différentes nations. Celles-ci, conçues sur le modèle romantique du « génie », requéraient un type d’approche spécifique car, à l’image de l’acte humain de création, les textes, les monuments, les événements historiques ayant marqué l’histoire d’une nation étaient compris comme les productions intentionnelles d’une instance ayant une vie propre, le peuple. La science historique des nations se devait donc de prendre en compte l’intention objectivée et dès lors d’être interprétative, c’est-à-dire de montrer la genèse, dans l’« esprit du peuple » [Volksgeist], du droit, de l’économie, de la langue ou de l’art (Wittkau 1994). Heidelberg fut au tournant des XIXe et XXe siècles l’un des bastions d’une critique des pensées du Volksgeist. Le premier article épistémologique de Weber – « Roscher et Knies et les problèmes logiques de l’économie politique historique » –, publié entre 1903 et 1906, constitue ainsi l’une des critiques les plus précoces et les plus virulentes de l’interprétation historique en termes de Volksgeist10. Dans la pensée du Volksgeist, Weber voit à l’œuvre ce qu’il nomme, à la suite de son collègue philosophe de Heidelberg, Emil Lask, une logique émanatiste11. Dans son ouvrage Fichtes Idealismus und die Geschichte (L’Idéalisme de J. G. Fichte et l’histoire), ce dernier distingue en effet deux théories du concept : une logique analytique et une logique émanatiste. [La première] considère ce qui est empirique comme la réalité unique et entière, et le concept comme une partie artificiellement séparée, incapable d’une existence propre, […] et qui s’avère n’être qu’un produit de la pensée. La conceptualisation s’accomplit ici par l’analyse du donné immédiat ; nous pouvons nommer logique analytique celle qui défend ce point de vue. […] Dans le cas [des] théories [émanatistes], le concept doit toujours nécessairement apparaître doté d’un contenu plus riche que la réalité empirique, il ne faut pas le penser comme une partie de la réalité empirique, mais au contraire se le représenter englobant cette dernière en tant qu’elle est une partie de lui-même, une émanation de son essence supra-réelle [überwirklich]. […] Puisque le concept délivre pour ainsi dire chacune de ses réalisations à partir de sa richesse extrême, une conception qui promeut de tels résultats peut être qualifiée de logique émanatiste. (Lask 1923 : 29-30) Lask considère les philosophies de Kant et de Hegel respectivement comme les représentantes les plus typiques de la logique analytique et de la logique émanatiste. Mais cette distinction a vocation à être bien plus générale et à rendre compte de l’ensemble des théories conceptuelles dont témoigne l’histoire de la philosophie. Lask la prépare en opposant, quelques pages auparavant, deux conceptions de l’individualisme. Une première qui « affirme l’autonomie de l’individu isolé vis-à-vis de tous les contextes (historiques comme sociaux) » et dont le rationalisme des Lumières est l’un des meilleurs représentants ; une deuxième qui « combat la signification autonome de l’individualité de valeur vis-à-vis de toutes les valeurs simplement abstraites, mais affirme au contraire son incorporation dans une totalité de valeur » (Lask 1923 : 21). Les exemples choisis par Lask pour illustrer cette deuxième conception permettent de comprendre pourquoi Weber a interprété les travaux des économistes Wilhelm Roscher et Karl Knies en ce sens. Les représentants de cette seconde conception de l’individualisme sont, selon Lask, « le christianisme (la valeur de l’âme de chacun, à côté de cela l’idée de communauté), la conception historique et moderne du monde (une énonciation dans différents domaines : l’école historique du droit, l’école historique en économie nationale etc. ; leur polémique commune contre le rationalisme abstrait et l’ ‘atomisme’), enfin des philosophes comme Schleiermacher » (Lask 1923 : 21). L’inscription organiciste [Eingliederung] de l’individu dans une totalité – conçue de façon holiste comme différente de la somme de ses parties – est donc partagée, selon Lask, par l’historisme, par Schleiermacher et par Hegel. Cette lecture va certes à l’encontre de la manière dont les différentes écoles historiques allemandes présentent leur épistémologie puisqu’elles définissaient leur projet dans le cadre d’un rejet de la pensée hégélienne. Mais ce rejet était motivé surtout par une vision de Hegel comme continuateur du droit naturel abstrait des Lumières, un philosophe négligeant la contingence au profit de ce que Weber nommera un « panlogisme », et déterminant a priori un sens objectif de l’histoire (Cf. Colliot-Thélène 1990 : 11-12).

L’école historique du droit présente, peut-être parce qu’elle l’a créée, un exemple paradigmatique de l’explication en termes d’« esprit du peuple », et un bon aperçu de ses attendus épistémologiques et métaphysiques. Max Weber, qui concède par ailleurs la diversité des positions au sein de cette école (Weber 1988b : 9 n 1), y pointe ainsi, malgré tout, la récurrence d’une conception organiciste du peuple [Volksleben], qui a pour conséquence « l’hypostase du concept – nécessairement irrationnel et individuel – d’« esprit du peuple », créateur du droit, de la langue et des autres biens culturels des peuples » (Weber 1988b : 9). En saisissant la langue, le droit, l’art ou l’économie d’un peuple donné comme des « expressions » de l’esprit de ce peuple, a été forgée une psychologie métaphysique attribuant des intentions à un esprit collectif objectivé. La diversité des monuments, œuvres d’art, textes juridiques ou productions littéraires produits sur un même territoire est interprétée comme procédant d’une raison réelle unique, l’« esprit du peuple ». L’émanatisme se présente donc comme un avatar métaphysique du déductivisme et prétend surmonter le hiatus entre concept et réalité. Combinée à la pensée de l’« esprit du peuple », la logique émanatiste conduit à placer une psychologie métaphysique au fondement des sciences des productions humaines. Entité réelle, riche d’un contenu en attente d’actualisation, l’« esprit du peuple » est déjà gros de ses virtualités. Travaillée par une finalité interne, la psyché de l’« esprit du peuple » constitue l’essence de cet esprit. Dans l’ordre de la découverte, l’herméneute part certes de la diversité des phénomènes culturels historiques, mais guidé par la raison réelle qu’est l’« esprit du peuple », il les déchiffre comme les actualisations de son essence. On trouve parallèlement dans les Grenzen der naturwissenschaftlichen Begriffsbildung (1902) de Rickert, directeur de thèse de Lask et ami de Weber, une critique de la notion de Volksseele. Dénoncée comme une hypostase métaphysique, elle n’est, pour le philosophe qui reprend ainsi l’expression spinoziste, qu’un « asile de l’ignorance » (Rickert 1902 : 428). Dans L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme, Weber reprend d’ailleurs quasiment la même expression pour critiquer ceux qui auraient tendance à expliquer la spécificité du sérieux puritain « consistant à donner à la vie [intramondaine] la valeur d’une tâche » en ayant recours à la notion de Volkscharakter : Faire appel au « caractère national » n’est pas seulement, d’une manière générale, un simple aveu de non-savoir ; c’est aussi, dans notre cas, tout à fait dépourvu de pertinence. Attribuer aux Anglais du XVIIe siècle un « caractère national » unitaire serait tout simplement erroné historiquement. (Weber 2003 : 87 ; original allemand : Weber 1988a : 81)12 Chez Weber, ces critiques des notions historistes de Volksgeist ou de Volkscharaktern’impliquent nullement le refus de toute question relative à la spécificité nationale des dispositions à l’action. Sa réserve porte sur la fonction d’origine attribuée à ces notions par l’historisme. Les « caractères nationaux » – si jamais l’on veut conserver l’expression – ne sont pas le point origine de l’explication, ils doivent eux-mêmes être appréhendés génétiquement. Voici comment Weber résout la question des caractéristiques nationales : Ce que l’on ressent chez les Allemands comme de la « cordialité » et du « naturel », à l’opposé de l’atmosphère – qui s’étend jusqu’à la physionomie des personnes – anglo-américaine, […] et qui déconcerte habituellement les Allemands qui y voient de l’[étroitesse], un [manque de liberté] et une inhibition intérieure – ce sont là des oppositions dans la conduite de vie qui proviennent [pour une part tout à fait essentielle aussi] de cette moindre pénétration ascétique de la vie par le luthéranisme que par le calvinisme. (Weber 2003 : 150)

2.2. «Habitus national » et « caractère national »

Elias semble tout à fait conscient des critiques que l’on a pu adresser à la notion de « caractère national ». Il les évoque d’ailleurs dans un texte tardif (1987) où il distingue le « caractère national » de l’« habitus social » : La notion d’habitus social permet de soumettre à un examen scientifique des données de la réalité sociale qui s’y sont jusqu’à présent dérobées. Que l’on songe par exemple au problème de ce que l’on recouvrait à un stade préscientifique par la notion de caractère national – c’est un problème d’habitus par excellence (Elias 1991b : 238 ; original allemand : Elias 2001 : 244). Comme dans L’éthique protestante, garantir la scientificité de sa démarche suppose de prendre conscience que ce que l’on nomme communément « caractère national » recouvre la constitution d’un habitus. De même que Weber expliquait l’impression d’étroitesse et d’inhibition intérieure que laissent les Anglo-Saxons aux Allemands en expliquant sa genèse par la conduite de vie ascétique, Elias nous fait entrer dans la science en passant du vocable de « caractère national » à celui d’habitus. À vrai dire, Elias ne renonce pas à ce concept puisqu’il en limite simplement la portée : le « caractère national » est un des niveaux d’intégration de l’habitus social. Il n’existe à proprement parler que « chez les représentants d’une société au stade d’évolution de l’État moderne » (Elias 1991b : 240 ; original allemand : Elias 2001 : 245). Voilà qui explique sans doute que – contrairement à Weber qui renonce définitivement aux notions de Volksgeist et de Volkscharakter13 – Elias n’a cessé d’employer le concept de Nationalcharakter. Dans les Studien über die Deutschen, on trouve même davantage d’occurrences de la notion de Nationalcharakter (12) que de celle de nationaler Habitus (10). Mais le plus surprenant est qu’Elias ne renvoie jamais à Weber quand il est question de la critique de la notion de Nationalcharakter ou de la promotion du concept dispositionnaliste d’habitus.

2.3. Max Weber, un individualiste méthodologique ?

La plupart des passages de ses œuvres où Elias parle de Max Weber sont très critiques. Parmi les reproches qu’il lui adresse, celui qui revient le plus souvent consiste à en faire le parfait représentant de ce qu’il nomme la théorie de l’homo clausus. Cette expression désigne un schème de pensée qui considère « l’homme singulier […comme] un petit monde pour soi, qui, en dernier ressort, existe tout à fait indépendamment du grand monde » (Elias 1997a : 52). Selon cette conception, le véritable moi d’un homme est intérieur, séparé de tout ce qui est extérieur à lui par un mur. Ce schème très général connaît ainsi des avatars dans de multiples domaines : homo philosophicus, homo economicus, homo psychologicus, homo historicus et surtout homo sociologicus que vise prioritairement la critique d’Elias. En adoptant cette vision monadique et asociale de l’homme, Weber reprendrait une anthropologie héritée de Descartes14. Bien qu’Elias lui préfère l’expression d’homo clausus, l’interprétation qu’il propose de la sociologie wébérienne n’a rien d’original, elle correspond à celle qui en fait un défenseur de « l’individualisme méthodologique » opposé au « holisme » durkheimien. Was ist Soziologie ? reprend d’ailleurs l’opposition entre les deux pères fondateurs de la sociologie. Alors que Weber tenterait de « faire rentrer de force dans un cadre théorique l’‛individu absolu’ considéré comme la réalité sociale véritable »15, qu’il considèrerait la société comme une abstraction sans réalité propre, Durkheim tendrait symétriquement à une position inverse mettant l’accent sur l’autonomie de la société par rapport à la conscience des individus16. La solution proposée par Elias à cette aporie témoigne à mon avis du fait que sa connaissance de l’œuvre de Weber restait peu approfondie et surtout dépendait de cette grille interprétative opposant l’individualisme au holisme17. On trouve en effet dans La société des individus le passage suivant : En particulier la notion d’habitus social, que j’ai définie, occupe dans ce contexte une position clef. Alliée à la notion d’individualisation croissante ou décroissante, elle augmente les chances d’échapper à l’alternative brutale que présentent souvent les analyses sociologiques du rapport entre individu et société. (Elias 1991b : 239)18 La notion d’habitus apparaît donc à Elias comme une solution à l’aporie présentée. Si l’on veut pallier l’absence de définition positive de l’habitus chez Elias, il faut au moins noter qu’il est conçu comme un concept permettant de dépasser des alternatives unilatérales. Il permet surtout de penser la présence du social en l’homme. Quand on sait quelle place occupe le concept d’habitus dans l’œuvre wébérienne, on ne peut qu’être étonné qu’elle ne serve que de repoussoir à Elias. Les raisonnements de Weber mobilisent en effet toute une panoplie de termes dispositionnalistes comme « habitus », « ethos », « disposition » [Gesinnung] ou encore « conduite de vie » [Lebensführung]. Ainsi peut-on dire que Weber défend une position dispositionnaliste qui, pour expliquer les conduites humaines, souligne la nécessité de recourir à des entités non directement observables : facultés, aptitudes, tendances, propensions à faire quelque chose, à se comporter ou à réagir d’une façon caractéristique dans certaines situations.

Les partisans de l’individualisme méthodologique récusent au contraire l’emploi de telles notions illégitimes à leurs yeux. Ils défendent une position actualiste qui consiste à ne considérer que les entités actuelles comme réellement existantes. En sociologie, cela implique que l’analyse porte sur les actions attestées, avérées ou observables. Toute hypothèse concernant l’effet causal, sur le comportement, de dispositions dont l’agent serait porteur est repoussée sous prétexte de ne pas être vérifiable. Tout se passe donc comme si Norbert Elias avait d’une part bien hérité inconsciemment du dispositionnalisme wébérien, de sa critique de l’hypostase de la notion de Volksgeist et de sa promotion de celle d’habitus, mais comme si d’autre part sa lecture consciente de Weber s’était faite selon les grilles interprétatives de l’individualisme méthodologique.
2.4. Norbert Elias sourd aux critiques du dispositionnalisme ?
Plus surprenant encore, Elias semble avoir développé sa sociologie de l’habitus indépendamment d’une bonne part du contexte scientifique qui l’entourait. Il paraît être resté sourd aux critiques du dispositionnalisme. Celles-ci auraient pourtant pu le conduire à justifier son usage de ce type de concepts. À partir des années vingt, le dispositionnalisme se voit en effet critiqué de plusieurs parts : l’individualisme méthodologique actualiste dont nous avons parlé, mais surtout le positivisme logique et le behaviorisme. Ils réactualisent tous la critique cartésienne des qualités ainsi que son évocation populaire par Molière dans le IIIe Intermède du Malade imaginaire, où le bachelier se ridiculise en affirmant que l’opium ferait dormir parce qu’il a une vertu dormitive. Les représentants du behaviorisme rejettent toute forme d’introspection et restreignent la tâche de la psychologie à l’étude des comportements observables. Leur objectif est de réduire tout comportement à la réponse à une stimulation externe initiale. Dépourvu d’intériorité, le sujet behavioriste ne saurait donc présenter de qualités latentes, de dispositions. En sciences de l’homme, le vocabulaire traditionnel des passions, des humeurs (colérique, flegmatique, mélancolique…), des tendances, constitue un héritage historique très important. Si cet héritage n’est en rien une garantie de scientificité, les recherches qui ont tenté d’éliminer ces termes, comme les travaux behavioristes, permettent difficilement de rendre compte du spectre très étendu des modalités de conduites, qui vont du pur réflexe à l’action rationnelle en finalité. Elles ne permettent pas non plus de rendre compte de la constitution historique de traditions d’actions ; enfin, les croyances semblent exclues du domaine comportemental. Je n’ai trouvé que deux passages dans ses œuvres où Elias débat avec le behaviorisme. Dans l’introduction de 1969 à Über den Prozess der Zivilisation (Elias 1997a : 49) et dans Was ist Soziologie ? (Elias 1970 : 143-145 ; traduction française : Elias 1991c : 159-161). Pour Elias, l’image behavioriste de la black box pour qualifier l’intériorité inaccessible par la science n’est qu’un héritage de la théorie de l’homo clausus qui en reste à l’opposition entre intériorité et extériorité. La restriction de l’investigation au comportement est une façon de réduire la sociologie à la psychologie, de nier l’interdépendance entre les hommes et de ne pas tenir compte des processus historiques de grande ampleur qui structurent la vie des hommes. Si Elias rejette l’approche behavioriste, les rares critiques qu’il en propose ne l’amènent toutefois pas plus à préciser sa compréhension de la notion d’habitus ou d’habitus national.
3. De l’habitus social à l’habitus national
Concept servant à dépasser l’opposition entre individu et société, l’habitus est d’emblée un habitus social. L’habitus national n’est ni l’extrapolation d’une psychologie individuelle ni une hypostase métaphysique dont les comportements individuels seraient une émanation, il est un indicateur du fait que les hommes intériorisent, souvent inconsciemment, des normes comportementales [Verhaltensstandard], mais aussi le « destin de leur peuple » (Elias 1992 : 27 ; Elias 2005a : 30) et que leurs comportements en sont ensuite une actualisation. L’individualisation n’est que seconde, elle se fait sur le fond du partage d’un habitus social commun (Elias 1991b : 239 ; Elias 2001 : 244). Le passage de l’habitus social à l’habitus national est ainsi plus aisé à comprendre. Ils ne sont pas de nature différente. Elias montre ainsi dès Über den Prozess der Zivilisation que ce que nous considérons comme un trait typique du caractère national allemand, la valorisation de la Kultur et le dédain pour la Zivilisation associée aux mondanités typiquement françaises était en réalité au départ une spécificité sociale : La lente montée de la bourgeoisie allemande qui, de couche négligeable, s’était hissée au rang de porte-parole de la conscience nationale et même – plus tard, dans une certaine mesure – à celui de classe dominante, qui après avoir pris ses distances par rapport à l’aristocratie de cour avait fini par fonder sa raison d’être et son action sur une stricte délimitation par rapport aux nations concurrentes, s’accompagnait d’une modification de sens et de fonction de l’antithèse « culture » – « civilisation » et de son contenu : l’antithèse à prédominance sociale s’était transformée en une antithèse à prédominance nationale. (Elias 1973 : 54)19 Cette explication de la genèse de l’habitus national allemand, celui que l’on verra prospérer pendant une longue partie du XIXe siècle et dont l’idéalisme culturel sera le symbole national et international – Land der Dichter und Denker – rappelle fortement les analyses de la sociologie wébérienne des religions. Le concept de Trägerschichten occupe ainsi, chez Elias comme chez Weber, une place centrale. Ce dernier justifiait en effet, dans l’avant-propos à son recueil d’étude de sociologie des religions, l’absence d’exhaustivité de ses analyses sur la religiosité asiatique en précisant : Nous nous sommes cru autorisé à ne pas le faire, essentiellement parce que notre analyse devait porter ici sur la structure de l’éthique, déterminée par la religion, propre aux couches sociales qui ont été des « porteurs de culture » dans leurs aires respectives. (Weber 1996 : 506)20 Si Weber focalise son attention sur les couches porteuses, c’est parce qu’elles ont déterminé la conduite de vie de l’ensemble des hommes de la région étudiée. L’ethos d’un groupe social déterminé devient ainsi la norme pour toute une nation. Mais s’il est un point où l’impact de la lecture de Weber sur la pensée éliasienne de l’habitus national semble avoir été particulièrement important, c’est la question du monopole par l’État de l’usage légitime de la violence. Chez Elias, il joue un rôle cardinal pour expliquer la civilisation précoce des mœurs à la cour de France. Sur ce point, il reconnaît d’ailleurs sa dette envers Weber dans l’avant-propos à Über den Prozess der Zivilisation (Elias 1976a : LXXVIII ; Elias 1997a : 81) et considère que son apport spécifique est de proposer une explication historique de la formation de ce monopole dont Weber s’était limité à faire un critère définitionnel de l’État. Surtout, bien plus que Weber, il en fait un « point nodal » [Knotenpunkt] permettant d’expliquer la formation de l’habitus social et « du type d’angoisses qui jouent un rôle dans la vie de l’individu » (Elias 1976a : LXXVIII ; Elias 1997a : 82). Ce dernier point sera capital pour expliquer ce qu’Elias nomme, dans Studien über die Deutschen, « le manque d’assurance relative à la valeur et au sens qu’il y a à être un Allemand»21.
Toutefois, c’est précisément ce point par lequel il semble si proche de Weber qui, à mon avis, indique combien sa pensée s’en distingue nettement. Dans son « Esquisse d’une théorie de la civilisation », Elias récapitule son propos de la façon suivante : Le refoulement des impulsions spontanées, la maîtrise des émotions, l’élargissement de l’espace mental, c’est-à-dire l’habitude de songer aux causes passées et aux conséquences futures de ses actes, voilà quelques aspects de la transformation qui suit nécessairement la monopolisation de la violence et l’élargissement du réseau des interdépendances. Il s’agit donc bien d’une transformation du comportement dans le sens de la « civilisation ». (Elias 1975 : 189-190)22 Ce qui importe ici, c’est l’adverbe utilisé – « nécessairement » [notwendigerweise]. La théorie éliasienne débouche sur une explication nécessitariste de l’articulation entre monopolisation de l’usage de la violence par l’État et pacification des affects. Weber, au contraire, ne cesse de souligner le caractère contingent des causalités historiques et sociales. C’est d’ailleurs très certainement ce qui explique, qu’à la différence d’Elias, il n’a jamais produit de « théorie du changement social »23.
4. La « mécanique sociale » [Gesellschaftsmechanik] de Norbert Elias
De façon générale, ce qui frappe à la lecture d’Elias, c’est la récurrence du vocabulaire « mécanique », qu’on peut relever dans Über den Prozess der Zivilisation : Entwicklungsmechanik der Gesellschaft, Mechanismen der Feudalisierung, Monopolmechanismus, Königsmechanismus, Gesellschaftsmechanik. Dans les multiples entretiens qu’il a donnés, Elias a souvent souligné son désir de garantir la scientificité de la sociologie. Il semble que cela se soit traduit par la volonté de mettre en évidence des mécanismes sociaux structurels et universels. À ce titre, le cas allemand ne présente pas une exception, un Sonderweg, par rapport à la théorie de la civilisation esquissée en 1939, il semble, bien au contraire, en confirmer la pertinence. Si le monopole de la violence légitime exercé par l’État explique l’intériorisation des contraintes extérieures et le refoulement des pulsions agressives parmi les citoyens, Elias souligne au contraire que : Les sociétés au sein desquelles la violence n’est pas monopolisée sont toujours des sociétés où la division des fonctions est peu développée, où les chaînes d’actions qui lient leurs membres les uns aux autres sont courtes. (Elias 1975 : 189)24 L’usage de l’adverbe « toujours » [immer] montre au fond que, par-delà la diversité historique et nationale, l’objectif d’Elias est de dégager une mécanique anhistorique valable, indépendamment de tout autre facteur que le monopole de la violence légitime par l’État. Dans les Studien über die Deutschen, Elias ne reviendra pas sur ce point. Il soulignera, et ce jusqu’à la fin de sa vie, que la faiblesse structurelle de l’État allemand suscita en réaction l’idéalisation d’un habitus militariste : La faiblesse structurelle de l’État allemand, qui a toujours incité de nouvelles troupes appartenant à des États voisins à l’envahir, suscitait en réaction parmi les Allemands une estime souvent idéalisée de postures militaires et d’actions guerrières. (Elias 1992 :13-14 ; Elias 2005a : 15)25 Tant le souci de construire une théorie universelle et anhistorique que celui de la mise en évidence de rapports de nécessité témoignent de l’écart entre la pensée d’Elias et celle de Weber. Le vocabulaire mécaniste lui-même est tout à fait étranger à Weber, sinon lorsqu’il critique ceux qui cherchent à expliquer les phénomènes sociaux par un déterminisme mécaniste. L’expression wébérienne est faite de constantes corrections et nuances qui cherchent au contraire à échapper à toute conception monocausale de l’histoire et ne prétend jamais dégager d’invariants. Son intérêt va, au contraire, à la contingence des processus historiques singuliers. Quand il s’efforce de systématiser, c’est sous une forme idéaltypique, une pratique qu’Elias critique au contraire (Elias 1976b : 457 ; Elias 1997b : 468). L’insistance d’Elias sur le vocabulaire mécanique et nomologique [Gesetzmäßigkeit] peut sans doute être interprétée comme une critique implicite de la tradition sociologique de Heidelberg.
5. L’économie psychique de l’habitus national
Le vocabulaire mécaniste d’Elias témoigne à mon sens bien moins d’un héritage de Heidelberg que de celui de Freud, dont il reconnaît d’ailleurs plus souvent positivement l’apport. Il fait l’objet de plusieurs éloges, dont le plus éloquent26 se trouve dans Über den Prozess der Zivilisation ; il contraste fortement avec les jugements sévères à l’encontre de Max Weber : Il est inutile de relever ici les éléments dont nous sommes redevables à Freud et à l’école psychanalytique (mais nous avons tenu à en faire état en passant). Tous les familiers de la littérature psychanalytique n’auront aucune peine à discerner les points de convergence ; nous avons renoncé à mettre en évidence les éléments communs, d’autant plus que cela n’eût pu se faire sans une étude détaillée. (Elias 1973 : 387 n 75)27 Elias fut incontestablement un grand lecteur de Freud, ce qui transparaît nettement dans son vocabulaire : Trieb- (Affekt) Kontrolle, Über-Ich Bildung, Wir-Ideal, psychische Apparatur. Il a d’ailleurs adressé une première impression de son opus magnum au psychanalyste dès 193728. Par la suite, il reviendra à plusieurs reprises sur l’apport mutuel de la sociologie et de la psychanalyse29 et collaborera pendant de nombreuses années aux travaux du fondateur de la psychothérapie de groupe, Steven Foulkes qu’il avait connu à Francfort30.

La dynamique freudienne qui conçoit le rapport entre les instances psychiques sur le modèle physique du parallélogramme des forces31 irrigue la théorie éliasienne de la civilisation et explique qu’une telle théorie soit possible. En réduisant à deux les facteurs principaux en jeu – d’un côté les pulsions, de l’autre le surmoi – Elias peut espérer ramener le développement de l’économie psychique de toute nation à deux possibilités fondamentales : ou bien l’État possède le monopole de la violence légitime ; en quel cas la contrainte extérieure qu’il exerce se transforme en autocontrainte et permet la pacification des affects ; ou bien l’État reste faible et alors l’autocontrainte ne peut se développer et les pulsions agressives s’expriment (Cf. Elias 1975 : 189 ; Elias 1976b : 322 ; Elias 1997b : 333). On voit ainsi comment, en articulant la psychogenèse individuelle à la sociogenèse de l’État, Elias peut prétendre développer une théorie de l’habitus national. Il souhaite par là échapper au reproche adressé à la psychologie des peuples d’hypostasier un caractère singulier en caractère général. Il inverse au contraire le rapport. Dans l’avant-propos de 1939 à Über den Prozess der Zivilisation, il se risque ainsi à imaginer une « loi sociogénétique fondamentale » qui ne pense pas l’évolution de la société sur le modèle de la vie individuelle (de l’enfance à la vieillesse), mais celle de l’individu sur le modèle de l’histoire de la société à laquelle il appartient. L’imposition par l’État d’une contrainte à l’égard de tous les citoyens explique la généralisation de certaines dispositions. Toutefois, en réduisant cette genèse au conflit entre l’énergie pulsionnelle et le surmoi constitué par les contraintes imposées par l’État, Elias réduit considérablement la contingence historique. On pourrait même dire qu’il la ramène à deux possibilités fondamentales. Les enfants, les primitifs et les Allemands seraient ainsi trois incarnations analogues d’un même habitus possible : celui qui – faute d’être refoulées par un surmoi fort – voit l’expression des pulsions prendre le dessus sur l’autocontrôle des affects32. À l’inverse, l’habitus national anglais et le célèbre détachement qui caractérise son way of lifeserait l’effet d’une fierté nationale indissociable d’un État fort et centralisé de longue date33. Le modèle freudien offre ainsi la possibilité de développer une mécanique – ou plutôt une dynamique – des habitus nationaux34 qui transcende la diversité des situations historiques. Surtout, en insistant sur le rôle fondamental du monopole par l’État de la violence légitime, Elias semble ôter toute complexité aux dispositions et en faire de simples fonctions de l’état social35. Enfin, en lissant le concept freudien de surmoi et en gommant tout à fait sa dimension mortifère au profit de sa fonction « civilisatrice », Elias simplifie encore sa théorie de l’histoire. La parenté entre la sociologie des habitus nationaux d’Elias et la sociologie de Max Weber s’avère en fait plus apparente que réelle. La recherche par Elias d’une mécanique sociale capable de rendre compte de la spécificité des habitus nationaux le conduit, en réalité, à s’écarter profondément du projet de Max Weber. Son modèle de référence semble être bien plutôt la dynamique psychique freudienne. Parmi les critiques qu’ont suscitées les travaux d’Elias, les plus fréquentes portent sur son supposé évolutionnisme. Ses partisans ont alors beau jeu de brandir les Studien über die Deutschen. À mon sens, si l’on veut émettre des réserves à l’égard de la théorie d’Elias, elles devraient plutôt porter sur le paradoxe suivant : Elias ne cesse de souligner que la spécificité de sa sociologie est d’avoir pris en compte des processus historiques de longue durée. L’analyse met toutefois en évidence que son objectif ultime est de dépasser le point de vue de l’historien – dont Weber s’est contenté – pour mettre au jour une mécanique universelle et anhistorique du changement social et de la formation des habitus nationaux.

Références bibliographiques

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Individu & nation, vol. 3
2009
Presse universitaire de l’Université de Bourgogne

Dans son livre intitulé Studien über die Deutschen, Norbert Elias note que le problème essentiel que soulève [le] meurtre de masse perpétré au nom d’une nation contre des hommes, des femmes et des enfants par un groupe étranger ne réside pas tout bien considéré, dans l’acte en soi, mais dans son inconciliabilité avec les normes que l’on est accoutumé à regarder comme la marque distinctive des sociétés les plus hautement développées de notre temps (Elias 1989 : 394).

Si une telle assertion montre combien sa réflexion sur les processus de « décivilisation » s’inscrit dans le prolongement de sa théorie première du « processus de civilisation », cette dernière, cependant, ne va pas sans susciter un certain étonnement. Comment interpréter, en effet, l’hypothèse d’un processus spécifique de formation de l’« habitus social » et « national allemand » développée dans les différents textes qui composent l’ouvrage, alors même que se trouve implicitement mise en jeu la problématique phare de l’« habitus civilisé » dont Elias nous dit qu’il s’est effondré ?

1Il aura fallu très précisément un demi-siècle à Norbert Elias pour rendre publique son analyse, non pas du régime national-socialiste en tant que tel, mais de « l’entreprise de destruction » perpétrée sous son égide. « Qu’est-ce qui rend possible une telle entreprise ? », c’est cette question de fond que pose le sociologue allemand. Il publie Über den Prozeß der Zivilisation en 1939 et ses Studien über die Deutschen en 1989, mais quoique cinquante ans séparent ces deux études, on ne saurait dissocier aujourd’hui leur lecture. Ou plus précisément, on ne saurait appréhender le corpus de textes réunis dans Studien über die Deutschen  sans avoir en mémoire la théorie de la civilisation qu’il développe dès 1936. Elias lui-même nous engage à établir un tel lien en assimilant la politique mise en œuvre par le parti national-socialiste à une « poussée de décivilisation ». S’il convient de le suivre dans cette voie, ce parti pris, toutefois, ne va pas sans soulever des interrogations. La première concerne l’hypothèse selon laquelle on ne peut pas comprendre « l’entreprise de destruction » national-socialiste si on ne procède pas à une analyse approfondie du processus spécifique de formation de l’« habitus national allemand ». Si tel est le cas, on peut se demander en quoi ou jusqu’à quel point la thèse développée dans Über den Prozeß der Zivilisation se trouve engagée. La deuxième interrogation est étroitement liée à la première. Compte tenu des voies réflexives empruntées par Elias dans Studien über die Deutschen, on peut aussi s’interroger sur la pertinence du dualisme conceptuel « civilisation/barbarie » ou « civilisation/décivilisation » ?

1. Position du problème

2Sans doute est-il nécessaire, dans un premier temps, de revenir sur les termes dans lesquels Elias formule la problématique qu’il entend traiter dans le cadre de cet ouvrage. Cette dernière met fondamentalement en jeu la question de la « barbarie », Elias parlant à propos du « meurtre de masse » perpétré sous le régime national-socialiste de « profonde régression vers la barbarie », de « poussée de barbarisation » [Barbarisierungsschub] ou encore de « poussée de déformalisation » [Informalisierungsschub], de « décivilisation ». S’il faut porter attention à cette terminologie, c’est qu’elle trace véritablement les contours du cadre réflexif dans lequel Elias entend inscrire son analyse et ce sont ceux qui sont déjà circonscrits dans Über den Prozeß der Zivilisation. Ce cadre réflexif, en effet, nous engage à penser l’« entreprise de destruction » national-socialiste, non pas en termes de « folie », et en particulier de « folie des masses », pour reprendre l’expression d’Hermann Broch (Broch 2008), mais en termes de « régression », d’« effondrement des contrôles civilisateurs », un effondrement dont il est d’autant plus nécessaire de comprendre les ressorts qu’une « telle éruption de brutalité et de barbarie » peut, nous dit-il, « directement provenir de tendances qui sont inhérentes à la structure des sociétés industrielles modernes » (Elias 1989 : 395).

  • 1 On peut évoquer à titre d’exemple celles qu’exercent des institutions comme l’armée ou la police.

3Pour ressaisir les implications de cette formulation, il est nécessaire de rappeler préalablement et brièvement en quoi consiste le procès de civilisation dont Elias soutient qu’il constitue l’un des faits les plus significatifs de la modernité. Disons, tout d’abord, que ce processus correspond à un processus séculaire de formation de puissants mécanismes d’autocontraintes qui s’imposent avec force aux individus des sociétés européennes occidentales. En effet, la régulation de leurs affects et de leurs pulsions devient moins tributaire, au fil des siècles, de l’exercice d’une contrainte extérieure forte que de la pression exercée par les « instances de la personnalité » et en particulier par l’« instance surmoïque » dont Elias souligne qu’elle est devenue à la fois plus stable, plus différenciée et plus généralisée (Delzescaux 2007 : 201-212). On a donc assisté, selon lui, à une véritable modification de l’équilibre entre les « contraintes extérieures » qui pèsent sur les individus (via l’exercice d’un contrôle familial ou social spécifique1) et leurs « autocontraintes », les normes de comportements étant désormais plus fortement assujetties au joug des secondes que des premières. En d’autres termes, ce qui marque la modernité, c’est une transformation profonde de l’économie psychique et pulsionnelle des individus, la formation d’un « habitus civilisé » garantissant un lien social pacifié, c’est-à-dire l’exclusion du recours à l’exercice de la violence physique comme mode privilégié de résolution des conflits. Pour comprendre ce processus de transformation de l’économie psychique, Elias nous enjoint d’examiner avec lui le processus de formation de l’État, et notamment de l’État français, la société de cour ayant joué, à son sens, un rôle clé dans ce processus. Ainsi met-il l’accent sur l’analyse de la dynamique des relations entre la noblesse, la bourgeoisie et la royauté qui, sous le règne de Louis XIV, a impulsé de manière déterminante la formation de cet habitus. En faisant de la société de cour une « structure de domination » destinée à consolider son pouvoir, Louis XIV a été l’un des principaux artisans de cette transformation de l’économie psychique et pulsionnelle. La contrainte extérieure que constituait en effet l’étiquette – à laquelle tous les courtisans étaient sommés de se soumettre sous peine d’entrer en disgrâce et de perdre leur prestige social et leur rang – s’est trouvée progressivement incorporée à la structure de la personnalité des individus, la maîtrise de soi (qui implique la maîtrise des affects et des pulsions et qui forme la pierre angulaire de cette étiquette) devenant, pour ainsi dire, partie intégrante de l’« habitus social » des individus engagés dans ce processus « à long terme, aveugle et non planifié ».

4Ayant clarifié ce point, nous pouvons revenir à la question de la « poussée de barbarisation » qui s’accomplit sous le Troisième Reich, « poussée » dont Elias cherche à comprendre les fondements. Dans le texte intitulé Der Zusammenbruch der Zivilisation (L’effondrement de la civilisation, 1961-1962), il revient très précisément sur ce qui constitue, pour lui, le cœur du problème :

Le problème essentiel que soulève [le] meurtre de masse perpétré, au nom d’une nation, contre des hommes, des femmes et des enfants par un groupe étranger, ne réside pas, tout bien considéré, dans l’acte en soi, mais dans son inconciliabilité avec les normes que l’on est accoutumé à regarder comme la marque distinctive des sociétés les plus hautement développées de notre temps (Elias 1989 : 394).

5Comment comprendre, par conséquent, l’affaiblissement, chez ce « peuple hautement civilisé » qu’incarnait le peuple allemand, des instances surmoïques et des mécanismes identificatoires et l’effondrement corrélatif des mécanismes d’autocontrôles ? Tout comme il l’avait fait pour le « procès de civilisation », Elias va procéder à une historicisation radicale du problème et nous ramener, pour répondre à cette question, à l’analyse des conditions sociales et historiques de production de la « barbarie ». Autrement dit, si l’on veut comprendre la « poussée de barbarie » qui se produit sous l’égide du national-socialisme, il est nécessaire d’analyser les conditions sociales et historiques de formation de l’habitus qui en accepte la perpétuation. D’où les voies de réflexion empruntées par Elias dans les études réunies dans Studien über die Deutschen qui ont pour objectif, ainsi qu’il le rappelle, en introduction, de mettre en relief « les développements de l’habitus national des Allemands qui ont rendu possible, à l’époque d’Hitler, une poussée de décivilisation et de mettre [ces derniers] en lien avec le processus à long terme de formation de l’État allemand » (Elias 1989 : 7).

2. Le processus de formation de l’« habitus national » allemand

  • 2 Elias parlera aussi d’un « processus de décomposition de la conscience » (Elias 1989 : 259).

6Pour comprendre l’« effondrement de la norme de la conscience civilisée » (Elias 1989 : 45)2, Elias nous ramène donc à la problématique de l’« habitus social » des individus et de sa formation, un « habitus multistratifié » dont il souligne le caractère éminemment « modelable », plastique, ce qui explique le fait qu’il ne puisse être ressaisi que dans son épaisseur historique. D’où aussi la proposition d’Elias d’étudier ce processus « à long terme, aveugle et non planifié » de formation de l’« habitus national » des Allemands qui constitue l’une des strates de leur « habitus social ».

  • 3 L’« idéal national » correspond, pour Elias, à une forme spécifique d’« identité du nous ».

7Pour étudier ce processus, c’est une nouvelle fois à l’analyse du processus de formation de l’État qu’il nous ramène. Mais alors que l’analyse socio-historique du processus de formation de l’État français l’avait amené à mettre l’accent sur les effets civilisateurs de la tradition centralisatrice via l’interpénétration des codes de comportements aristocratiques et bourgeois, l’analyse socio-historique du processus de formation de l’État allemand le conduit, à l’inverse, à mettre en relief les effets délétères de la « dislocation du pouvoir central sur l’habitus national allemand ». On ne peut comprendre, selon lui, l’extrême valorisation des modèles « autocratiques » de gouvernement si on ne tient pas compte des effets « traumatiques » sur les Allemands et leur « image du nous » du morcellement territorial et des expériences récurrentes, sur le plan intérieur, des guerres et de la « désunion ». Ce n’est qu’en 1871 que Bismarck réalise l’« unification nationale » et Elias rappelle que jusqu’alors les cours féodales régionales entretenaient de puissants liens de rivalités et qu’elles maintenaient des barrières très étanches entre les différentes couches sociales. Là où, en France, la société de cour avait permis le brassage des normes de comportements aristocratiques et bourgeoises, l’existence, en Allemagne, d’une pluralité de cours princières et l’exclusion de la bourgeoisie des fonctions de gouvernement, interdisait un tel brassage. Et lorsque, enfin, les élites bourgeoises avaient pu intégrer les « bonnes sociétés », cette intégration s’était faite par le biais des « associations combatives d’étudiants » [schlagende Verbindungen], dont Elias rappelle qu’elles valorisaient les modèles militaires de comportement. Il revient très longuement sur la pérennisation de la pratique du duel en Allemagne, le « droit de demander réparation par les armes » [Satisfaktionsfähigkeit] dont disposaient ces associations d’étudiants n’ayant pas seulement une fonction d’éducation pour les jeunes recrues, mais également une fonction de « distinction ». Le recours à l’exercice de la violence physique est donc perçu, dans ces cercles, comme un modèle de comportement désirable puisqu’il confère à ceux qui disposent de ce droit « honneur », « prestige », « charisme de groupe », bref, il leur permet de se constituer en groupe « établi » et vient étayer leur « estime de soi ». Au même titre donc que l’étiquette, qui a joué un rôle majeur dans le processus de formation de l’ « habitus civilisé », la pratique du duel a contribué, selon Elias, au façonnage d’un « habitus humain » qu’il qualifie de « sans pitié » [ohne Mitleid]. Ce point est pour lui important car, une fois « l’unité nationale » réalisée, et alors qu’une fraction des couches sociales bourgeoises restait portée par des valeurs humanistes et un idéalisme culturel proche des Lumières, une autre fraction de plus en plus importante allait reprendre à son compte l’« ethos guerrier » cher à l’aristocratie, mais dans une version « bourgeoisifiée », c’est-à-dire une version marquée par « une déformation sociale » des codes de comportements aristocratiques. C’est là la spécificité du processus de « démocratisation fonctionnelle » en Allemagne, ce processus renvoyant à la « réduction des différentiels de pouvoir » entre les « gouvernants » et les « gouvernés », et notamment entre les couches sociales aristocratiques et les couches sociales bourgeoises. Autrement dit, la « romantisation du pouvoir » et « de la violence » en Allemagne et l’attrait corrélatif d’une grande partie du peuple allemand envers un modèle « autocratique de pouvoir » trouvent là, selon Elias, un de leurs plus puissants étayages. Dès lors, l’espoir de voir restaurer « la grandeur perdue » de l’Allemagne, « grandeur » dont le Saint Empire était le symbole, put aisément être réactivé consécutivement d’abord à l’« unification nationale » mais aussi, plus tard, avec l’avènement de Hitler au pouvoir. Elias insiste tout particulièrement sur le fait que l’« idéal national allemand »3 a été profondément marqué par la « tradition autocratique », la restauration de la « grandeur perdue » émanant toujours de ce type de pouvoir. Or ce développement socio-historique ne va pas sans conséquence pour la formation de l’« habitus social » dans la mesure où les « autocontraintes » restent, dans un tel contexte, fortement tributaires de l’exercice d’une « contrainte extérieure » toujours prédominante. C’est donc aussi à la lumière de ce processus que l’on peut comprendre le « désir ardent de soumission au maître », ainsi que la véritable « identification à l’agresseur » qu’Elias considère comme une « disposition récurrente » de l’« habitus social allemand », et que l’on peut comprendre aussi le rejet dont la République de Weimar a fait l’objet. Elias rappelle que l’effondrement du monopole étatique de la violence sous la République de Weimar et l’exacerbation de la « violence extra-parlementaire » s’inscrivent dans le droit fil de cette histoire.

8On pourrait dire, en résumé, que le surgissement de la violence et la perpétration d’un meurtre de masse tel qu’il a été réalisé sous l’égide du parti national-socialiste restent incompréhensibles si l’on méconnaît l’importance du processus à long terme d’intégration des normes d’autocontraintes et leur prévalence nécessaire par rapport aux contraintes extérieures. C’est un point tout à fait fondamental car, pour Elias, l’émergence et la pérennisation de formes démocratiques d’exercice du pouvoir dépendent de la constitution d’un tel équilibre.

3. Les apories de l’analyse

  • 4 L’anthropologue A. Blok, en particulier, avait qualifié sa théorie de « raciste » (Delzescaux 2002 (…)

9Ayant apporté des précisions tant sur le « procès de civilisation » que sur l’analyse déployée dans le corpus de textes qui composent Studien über die Deutschen, nous pouvons maintenant essayer de cerner davantage le caractère aporétique des voies de réflexion ouvertes par Elias. Il convient tout d’abord de réexaminer les implications de ce positionnement bien spécifique du problème que propose d’entrée de jeu Elias. On ne saurait, en effet, ignorer le hiatus qui existe entre la problématisation du sujet lui-même et l’orientation théorique que développe Elias pour le traiter. Concernant la problématisation du sujet, ce dernier nous dit en substance que l’exercice du pouvoir national-socialiste ne saurait correspondre à une forme permanente d’exercice du pouvoir, d’où le terme de « poussée de décivilisation ». Il nous dit également que cette « poussée » constitue une véritable « régression », c’est-à-dire qu’elle opère dans un mouvement inverse au processus plus large de civilisation dont il s’est efforcé de montrer qu’il constituait un des faits marquants de l’évolution des sociétés européennes occidentales. Si donc on suit Elias dans ce raisonnement, il faut faire l’hypothèse que les Allemands étaient dotés d’un « habitus civilisé », la « structure sociale de leur personnalité » se caractérisant précisément par une stabilité des instances surmoïques et une prévalence de ces instances dans le processus de régulation des pulsions. Or, ce que met à jour l’étude du processus de formation de « l’habitus national allemand », c’est au contraire la prévalence continuelle des « contraintes extérieures » sur les « autocontraintes », ces dernières restant assujetties au mode autocratique d’exercice du pouvoir. En attirant, par conséquent, notre attention sur la singularité de cet habitus façonné dans le cadre d’un processus de formation de l’État tout à fait spécifique lui aussi, Elias met à mal l’articulation qu’il établit spontanément avec le cadre conceptuel mobilisé dans Über den Prozeß der Zivilisation. D’un point de vue théorique, on voit mal comment maintenir cette articulation. Soit le terme « décivilisation » est un terme purement descriptif qui renvoie à la transgression de l’interdit de tuer, et plus largement au recours à l’exercice de la violence physique comme mode privilégié de résolution des conflits, et dans ce cas de figure, son acception ne peut être que très étroite et elle n’a aucune valeur analytique. Soit le terme « décivilisation » renvoie effectivement à un processus d’effondrement des contrôles civilisateurs et, dans ce cas de figure, la question à laquelle il renvoie est celle de la « solidité » et de la « permanence des mécanismes d’autocontrainte ». Le cadre conceptuel développé dans Über den Prozeß der Zivilisation peut être pris, dans ce cas de figure, comme cadre réflexif, mais si l’on prend l’exemple de l’Allemagne, ce cadre est difficilement mobilisable dans la mesure où les analyses développées par Elias dans Studien über die Deutschen montrent que l’habitus social des Allemands ne présentait pas les caractéristiques de l’« habitus civilisé ». Est-ce à dire qu’il faut récuser ce cadre conceptuel pour analyser l’entreprise de destruction national-socialiste ? Si on maintient l’hypothèse qu’à l’instar d’autres nations européennes comme la France ou l’Angleterre, l’Allemagne s’est trouvée elle aussi engagée dans un processus de civilisation au sens où l’entend Elias, alors c’est la question du rythme auquel se déroule un tel processus qui se trouve posée et non plus celle de la vulnérabilité des mécanismes d’autocontrainte. Autrement dit, ce à quoi nous renvoie implicitement Elias, c’est au fait que l’Allemagne ne se trouvait pas vraisemblablement au même niveau d’intégration par rapport au processus de civilisation que d’autres nations comme la France ou l’Angleterre. On voit bien là comment se produit un glissement de la pensée car ce qui se trouve engagé dans cette assertion, c’est bien l’idée de stades spécifiques et successifs du processus de civilisation, cette idée étant d’ailleurs présente dans Über den Prozeß der Zivilisation. Elle fut même l’objet de controverses avec les anthropologues4, qui précisément reprochaient à Elias le caractère à tout le moins normatif de sa théorie. On touche ici à la difficulté qu’a toujours eue Elias d’ériger le terme même de « civilisation » au rang de « concept », c’est-à-dire d’en faire un terme pour ainsi dire « technique » rendant compte d’un processus spécifique. En parlant d’« effondrement de la civilisation » et en parlant de « poussée de barbarisation », on peut se demander s’il ne ravive pas, à son insu, la dimension normative de ce terme qui, dans son acception courante ou « populaire », pour reprendre l’expression de S. Mennell, mettait justement en jeu l’opposition « civilisation/barbarie ». Le choix de J. Goudsblom (Goudsblom 1997), un des héritiers de la pensée d’Elias, d’utiliser l’expression « processus de civilisation » comme un « équivalent ‘dynamique’ du concept de ‘culture’ » chez les anthropologues, donc dans un sens plutôt descriptif, montre bien les difficultés que soulève la théorisation d’Elias. Est-ce à dire qu’elle ne peut pas être mobilisée pour penser le lien social et notamment sa destruction ? Nous ne le pensons pas. En soulignant la spécificité du processus de formation de l’« habitus social et national » des Allemands et en mettant l’accent sur l’importance des conditions sociales et historiques de production d’un habitus, la question, fondamentale nous semble-t-il, qu’il pose en creux est aussi celle de la capacité à résister, individuellement et collectivement, aux injonctions meurtrières de l’État. On revient là au cœur de ses préoccupations intellectuelles, la question, pour Elias – dont, rappelons-le, la mère est décédée à Auschwitz en 1941 – étant toujours de comprendre l’occurrence de la violence et du meurtre de masse. Or, plutôt que de rabattre sur les individus et leur personnalité propre cette capacité à résister et à rester « civilisé » au sens où il l’entend, il nous engage à nouveau à toujours considérer l’ « empreinte sociale » dont l’économie psychique et pulsionnelle des individus porte la marque, une empreinte façonnée par la structure des interdépendances au niveau social, cette dernière devant toujours être, de surcroît, considérée d’un point de vue diachronique. Le caractère aporétique de sa théorisation ne doit donc pas nous amener à méconnaître les prolongements des voies de réflexions qu’il ouvre dans Studien über die Deutschen. S’il paraît difficile de maintenir l’opposition civilisation/barbarie que suggère la formulation de sa problématique, il convient en revanche de porter attention à la spécificité des processus de formation des « habitus sociaux ». Si l’on revient à la question de l’ « habitus civilisé » qui correspond à une structuration spécifique de la « personnalité sociale » des individus – et nous conclurons sur ce point qui permet d’ouvrir le débat –, il apparaît qu’il répond à une structuration spécifique du pouvoir et de sa « répartition sociale » au sein d’un groupe social donné, l’évolution de cette structuration du pouvoir et des « interdépendances relationnelles » qui en découlent ayant joué un rôle décisif dans l’affermissement et la stabilisation des mécanismes d’autocontraintes. Le fait que le processus de formation de l’ « habitus social » des Allemands ouvre à d’autres caractéristiques en termes de mécanismes d’autocontraintes peut nous conduire à prolonger la réflexion d’Elias et à nous interroger plus spécifiquement et plus finement sur les conditions sociales et historiques d’émergence du « sujet démocratique ».

Bibliographie

Broch, Hermann (2008). Théorie de la folie des masses, (1979), Paris : Éditions de l’éclat..

Delzescaux, Sabine (2001). Norbert Elias. Une sociologie des processus, Paris : L’Harmattan.

Delzescaux, Sabine (2002). Norbert Elias. Civilisation et décivilisation, Paris : L’Harmattan.

Delzescaux Sabine (2007), « Autocontrainte et instance surmoïque : éléments de réflexion sur la référence d’Elias à la psychanalyse freudienne », in : Nouvelle revue de psychosociologie, N°4, 201-212.

Elias, Norbert (1976). Über den Prozeß der Zivilisation. Soziogenetische und Psychogenetische Untersuchungen, 2 Bände, (1939), Frankfurt am Main : Suhrkamp.

Elias, Norbert (1989). Studien über die Deutschen. Machtkämpfe und Habitusentwicklung in 19. und 20. Jahrhundert, Frankfurt am Main : Suhrkamp.

Goudsblom, Johan (1997). « Penser avec Elias », in : Garrigou, Alain, Lacroix, Bernard, dir. Norbert Elias, la politique et l’Histoire, Paris : Éditions La Découverte, 302-310.

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Notes

1 On peut évoquer à titre d’exemple celles qu’exercent des institutions comme l’armée ou la police.

2 Elias parlera aussi d’un « processus de décomposition de la conscience » (Elias 1989 : 259).

3 L’« idéal national » correspond, pour Elias, à une forme spécifique d’« identité du nous ».

4 L’anthropologue A. Blok, en particulier, avait qualifié sa théorie de « raciste » (Delzescaux 2002).

Auteur

Sabine Delzescaux

Maître de Conférences, Laboratoire IRISSO, Université Paris-Dauphine, Place du Maréchal de Lattre de Tassigny 75016 Paris – sabine.delzescaux [at] dauphine.fr

Voir enfin:

Businesses Trying to Rebound After Unrest Face a Challenge: Not Enough Insurance
Some activists have downplayed the damage to businesses from looting and arson in racial justice protests around the country. But some small entrepreneurs are struggling.
Nellie Bowles
The New York Times
Nov. 9, 2020

KENOSHA, Wis. — It’s a prominent refrain these days from activists in the aftermath of arson and looting — businesses have insurance. Buildings can be repaired. Broken glass is a small price to pay in a movement for justice.

One new book, “In Defense of Looting,” for example, argued that looting was an essential tactic against a racist capitalist society, and a largely victimless crime — again, because stores will be made whole through insurance. The top editor of The Philadelphia Inquirer resigned amid an outcry for publishing the headline, “Buildings Matter, Too.”

“‘People over property’ is great as a rhetorical slogan,” the paper’s architecture critic, Inga Saffron, wrote in that piece. “But as a practical matter, the destruction of downtown buildings in Philadelphia — and in Minneapolis, Los Angeles and a dozen other American cities — is devastating for the future of cities.”

On the burned-out blocks hit by unrest since the killing George Floyd, an unarmed Black man, in Minneapolis in late spring, the reality is complicated. Mr. Floyd’s death was the start of months of protests for racial justice led by the Black Lives Matter movement that have left long-term economic damage, especially in lower-income business districts.

While large chains like Walmart and Best Buy have excellent insurance, many small businesses that have been burned down in the riots lack similar coverage. And for them, there is no easy way to replace all that they lost.

In Kenosha, more than 35 small businesses were destroyed, and around 80 were damaged, according to the city’s business association. Almost all are locally owned and many are underinsured or struggling to manage.

“It’s a common problem, businesses being underinsured, and the consequences can be devastating,” said Peter Kochenburger, executive director of the Insurance Law LL.M. Program and a University of Connecticut law professor.

“We can’t call corporate,” said Ricardo Tagliapietra, who owns three restaurants in Kenosha. “There’s no backup.”

When people started burning down buildings in Kenosha after the police shooting of Jacob Blake on Aug. 23, Tony Farhan prayed that his electronics shop would be left alone.

The Farhans have struggled economically in recent years. Mr. Farhan, his wife and their four sons moved in with his parents while their savings went to one son’s health care. Mr. Farhan’s ambition for a better life was tied up in the shop. So were many of his family’s belongings. They couldn’t fit all the clothes and toys for their boys in the crowded house they shared with his parents, so they tucked things away into the shop storage room. “Half my house was in there,” said Mr. Farhan, 36, who grew up in Kenosha.

The shop, which sells cellphones, charging cords, headphones and speakers, was looted on the night Mr. Blake was shot and burned the next. So was his brother’s shoe and clothing shop next door. The apartment units upstairs burned with them, as did many other buildings in the working-class neighborhood of Uptown Kenosha, a historic and bustling multicultural neighborhood. Weeks later it remained a scene of char and rubble.

They have insurance, though they say it is not enough, and now they are tangling to get the money. But personal items they stored in the shops were not insured, they said. Mr. Farhan does not know how he will pay to replace his children’s winter clothes that were in a storage room.

“I have no job, and I’m using credit cards,” said Mr. Farhan, who is of Palestinian descent. “I’m going into debt, and I just got out of debt.”

Mr. Farhan’s brother Vinnie, 40, who had the shoe and clothing shop next door, said the logistics of wrestling the insurance companies and restarting his life were overwhelming. “People don’t see behind the scenes. I put everything into starting this business.”

In the units above the Farhans’ shops, all the tenants made it out alive, but several family pets died in the fires, the brothers said. One upstairs resident started an online fund-raiser the brothers highlighted: “My mom and I lost everything and our 2 cats and now my mom is homeless and I would like to try to raise money to help her with getting a place,” the tenant’s daughter, Ashley Powell, wrote on the GoFundMe page.

Mr. Farhan, hoping some of the insurance and redevelopment grants will come his way soon, said he recently borrowed $20,000 to buy a new storefront nearby to start again.

It is unclear if the looters and rioters in this town — or the ones that tore through the commercial districts of Minneapolis, Los Angeles and Chicago — were genuinely committed to the Black Lives Matter movement or just taking advantage of a chaotic situation after the police shooting of Mr. Blake, which is now being investigated by the U.S. Department of Justice.

But the topic is a difficult one to broach even for the riots’ victims: Many on the left decry anyone who criticizes looting, arguing that it is a justifiable expression of rage, widely quoting (out of context) the Rev. Dr. Martin Luther King Jr. that “a riot is the language of the unheard.”

At a recent antifa gathering in Portland, Ore., protesters shared literature arguing for the righteousness of property destruction with titles like “Why Break Windows.”

In a media critique earlier this year published on the website Refinery29, Britni de la Cretaz wrote: “Putting the focus on stealing objects from a store (during a pandemic, no less!) rather than on the injustice behind the looting, the horrific loss of life and racial violence that Black folks live with every day, is sending the message that property matters more than people. It just demonstrates the way that white supremacy sees more value in a TV set than in the life of a Black man.”

And Preston Mitchum, an adjunct professor at Georgetown University Law Center, said in an interview: “Businesses will be OK. You can revive a business. You can’t bring back people who are killed by the cops.”

Within the argument that looting is a minor issue is the assumption that property owners can easily replace what was lost. But many of the small businesses in Kenosha’s lower- and middle-income Uptown neighborhood will not receive enough in insurance proceeds to fully replace destroyed property. And many business owners across Kenosha describe the losses in more personal ways.

“We lived here, basically,” said Scott Carpenter, the owner of office furniture supply shop B&L Furniture, whose family has run the shop for 40 years and which is just a few blocks away from the Farhans’ stores. “It was our home away from home.”

It is now burned out, a couple walls still standing around the melted core. The office furniture is gone, of course. And so is the play area in the corner with games and old NASCAR memorabilia he and his father built for local kids. His family owned the building and has insurance, and he estimates the cost to rebuild will be $1.5 million. He plans on reopening in a rented location four miles away in a neighborhood he thinks is safer.

One pattern that emerged in the aftermath of the riots in Kenosha: Many white-owned businesses like Mr. Carpenter’s had better, more comprehensive insurance and records than those owned by people of color, according to several leaders in the business community.

Still, the pain was broadly felt. At the local used tire shop, the owner, Linda Tolliver, who is white, is waiting for new windows to replace those broken in the riots (her landlord’s insurance is covering it). In the meantime, she estimated she was paying $800 extra each month to heat the shop, which now lacks proper windows, and she is working all day behind plywood without natural light. So Ms. Tolliver said she was making do with less — cutting back on employee hours and forgoing the new winter uniforms her workers need.

The night after her shop was broken into, she stayed inside to guard it and watch what was happening. She was shocked, she said, to see so many white protesters destroying property in the name of Black lives. And they seemed to be well-off young people, with little sense of what a storefront means to a family like hers.

“It’s some blue-haired, latte-drinking hippie in Seattle coming here to raise hell while they go home to their nice beds,” said Ms. Tolliver, who is in her late 50s. “They don’t care about any of us.”

Few city leaders fault the business owners for not buying more comprehensive insurance policies.

“Nobody expected this in little Kenosha,” said Jennifer Dooley-Hogan, a local marketer who is the president of Downtown Kenosha Inc., which is working to raise $300,000 in grants to help businesses damaged during the riots.
A season of downturn and pain

A city of about 100,000 built along Lake Michigan, Kenosha has seen hard times. In 1988, most operations of the local Chrysler plant were shut down, and the city lost 5,500 jobs. But it slowly came back to life, with companies like Haribo candy, Uline shipping specialists and Nexus pharmaceuticals opening or expanding in town.

This summer, Mr. Tagliapietra, the restaurant owner, and his partners had opened a high-end downtown attraction, a symbol of its economic rise: the Apis Hotel and Restaurant, with entrees like coriander braised lamb shoulder ($20) and raviolo al’uovo ($18).

Then two forces hit: the pandemic, and the economic damage to the budding hospitality and shopping district.

On Aug. 23, Mr. Blake was shot by a white officer. The video showed the officer shooting him in the back seven times as he got into his car. News spread that he had been trying to break up a fight and that he was unarmed. The facts that ultimately emerged about the encounter were more complex, but the viral video of the shooting was damning. Another unarmed Black man had been attacked by the police.

Kenosha erupted. That night, antiracism protests turned into riots that lasted for days.

The city’s lower- and middle-class business owners were ultimately hit harder than the more affluent. When the riots started on a Sunday night, Kenosha’s wealthier and whiter Downtown organized quickly to board up the storefronts, thanks to a longstanding tight-knit business association. By the next morning at 7, hundreds of volunteers were gathering with hammers and nails. Those who couldn’t hammer came with water and sandwiches. Several shops had already been looted and damaged. But mostly, the area was protected.

Uptown Kenosha, a less affluent area, did not have a well-resourced tight-knit business association. Many shop owners could not afford to buy the plywood boards to protect their businesses in time, though Downtown quickly came to help both financially and physically with volunteers. Still, block after block burned over the course of the week. Protests continued long after the nights of fire and looting, but they became more quiet and peaceful. Now, old exterior walls of stores still stand uptown, but inside many shops are just piles of bricks, melted plastic and twisted chairs.

This is why the insurance question is key.

One company that became an iconic local scene of the destruction is Car Source, which sells used cars. Some 140 vehicles in its lot were destroyed by arson. The family that owns the lot, of Indian descent, estimates the damage at $2.5 million. They have been fighting with their insurer, which initially attempted to classify the damage as the result of a domestic terrorism incident — an event not covered by their plan, said Anmol Khindri, whose family owns the business. Most of their business records were destroyed in the fire, and many of the car VIN numbers were burned off, making it hard to prove how much was lost. The family hired a lawyer to help (the lawyer takes a percentage of whatever is paid out).

“I’m keeping my expectations low,” Mr. Khindri said. “I’m already broke. I’ve got no money. It’s been total loss.”

Even many of the businesses with good insurance will not be able to rebuild without outside donations or loans.

“There’s a huge divide between the replacement cost and the insured cost,” said Heather Wessling Grosz, the vice president of the Kenosha Area Business Alliance. “The ability to replace those buildings on those blocks will be very difficult. It is out of reach for most of them.”

Many small businesses choose insurance that covers the cash value of their building or products rather than the actual replacement cost, which can be considerably higher.

“Let’s say you have a 10-year-old washing machine, and maybe it was $500 to buy and a new one would cost $600, but it’s depreciated, so now it would have a value of $50,” said Mr. Kochenburger, the insurance law professor. “So you’re not getting either the cost you paid for it or what it would cost to replace it. That’s what happens.

“It costs more to get replacement coverage, so this issue is going to bear more of an impact on lower-income folks where every dime really counts, and they opted for the less expensive plan,” Mr. Kochenburger said. “It is not intuitive how this works.”

The government is sending $4 million in aid to be distributed by the Kenosha Area Business Association, but the city’s Fire Department estimates that damages from the late August riots are $11 million. Local accountants are volunteering to help business owners navigate the daunting insurance bureaucracy.

“Larger businesses have risk managers who tell them exactly what type of coverage to buy, what the risks are, what liability insurance to have,” said Loretta Worters, a vice president at the Insurance Information Institute, a nonprofit industry association. “A small business has to be their own risk manager, and they don’t know the right stuff, and that’s a big problem.”

The Rev. Jonathan Barker, who is a pastor at Grace Lutheran Church, said the riots hit Kenosha’s most vulnerable population. And he added that they tapped into an existing racial tension in the neighborhood.

Although there are many Black residents, most of the shops are owned by Middle Eastern, Asian and Latino families.

Some businesses will never bounce back, said Mr. Tagliapietra, who has been involved in citywide discussions on redevelopment. He has seen plans to fully redevelop Uptown and the surrounding area, an idea that existed before the riots but which now is more feasible.

“When you look at Uptown, no matter how it gets rebuilt, businesses there are never going to be able to afford it again,” he said. “It’s instant gentrification.”

Nowadays, at the Uptown site where the Farhans had their shops, there are just high piles of charred objects and melted plastic: cellphone cases, electronics cords, appliances and brightly colored pieces of children’s clothing sticking out among piles of blackened wood and bricks.

At the Car Source lot, the vehicles are now just rusted pieces of metal, with seats completely burned through to their frames. On the hood of four cars, someone has written in graffiti: Black — Lives — Matter — ♥.


Education: My tailor is rich ! (Anywhere people: France’s start up nation prepares its world city’s future expatriates)

8 novembre, 2021

My tailor is rich. Where is Brian? – Et maintenant in English

Paris  c’est  une  ville-monde. Maîtriser l’anglais à la fin du collège, c’est indispensable dans sa vie professionnelle, pour voyager, pour être pleinement intégré dans le monde. Benjamin  Griveaux (candidat LREM  à  la  mairie  de  Paris, 2019)
J’ai souhaité entamer cette rentrée politique par l’éducation car c’est la pierre angulaire qui permet à l’enfant de construire sa vie. C’est la clé de l’émancipation et de la liberté. J’ai demandé à Carole Diamant de présider un Conseil de l’éducation composé de spécialistes, de Parisiens et de jeunes qui pourront nous éclairer sur les choix à faire. J’ai un projet qui me tient particulièrement à cœur : permettre aux enfants de devenir parfaitement bilingues en anglais à la fin du collège. (…) Tous les linguistes disent que l’apprentissage doit se faire avant 11 ans, notamment pour l’oral. Notre idée est de proposer une immersion dans les crèches et dans les écoles sur le temps périscolaire en s’appuyant sur des ressortissants étrangers ou des professeurs d’anglais. Pour que le bilinguisme ne soit réservé pas aux plus prestigieuses institutions parisiennes. (…) L’amélioration de la qualité de l’air à Paris passe par des mobilités plus propres évidemment. Mais on peut agir demain très concrètement dans les salles de classe où nos enfants passent cinq à six heures par jour. Changer les systèmes de ventilation, les fameuses VMC, dans les 8 000 salles de classe parisiennes représentera 10 M€ par an pendant six ans. Pour une ville qui investit 1,5 milliard par an, consacrer 10 millions à la santé des élèves parisiens cela semble raisonnable et possible et je m’étonne que cela n’ait pas encore été fait. Enfin, je propose qu’il y ait trois examens respiratoires : l’un à l’entrée en maternelle à 3 ans, l’autre à l’entrée en CP à 6 ans et le dernier à l’entrée en collège à 11 ans. (…) Il y a ceux qui promettent la révolution et qui ne tiennent pas leurs promesses. Moi je préfère le petit matin au grand soir. C’est en additionnant les petits pas qu’on y arrivera. (…) Les enfants en situation de handicap ne doivent plus être à part mais intégrés au sein de la communauté éducative comme au Canada ou en Belgique. Il faut commencer par rendre accessibles les écoles et les stations de métro les desservant. Benjamin Griveaux
Les jeunes enfants apprennent très vite et très bien les langues étrangères. Benjamin Griveaux m’a chargée de piloter ce Conseil de l’éducation composé d’une dizaine de spécialistes et de gens de bonne volonté qui seront chargés de faire émerger des propositions, la première concernant l’apprentissage de l’anglais. Ce conseil réfléchira aussi à la façon de sensibiliser les enfants dès le plus jeune âge aux questions d’environnement, aux dépenses énergétiques ou au recyclage des déchets et du papier qui sont les enjeux de demain. Carole Diamant
65 % des jeunes de dix-sept à vingt-trois ans dont les parents sont  CSP+  sont  déjà  allés  plusieurs  fois  en  vacances  ou  en  voyage  à  l’étranger  contre  46  %  des  jeunes  issus  des  classes  moyennes  et  seulement 38 % de ceux dont les parents sont employés ou ouvriers. Ce  clivage  social  se  double  d’une  fracture  territoriale.  La  proportion  de  jeunes  ayant  eu  l’occasion  de  partir  plusieurs  fois  à  l’étranger  décline  linéairement  avec  le  gradient  d’urbanité  :  58  %  dans  l’agglomération parisienne, 48 % dans les agglomérations de plus de 100  000  habitants,  43  %  dans  celles  de  20  000  à  100  000  habitants,  39  %  dans  celles  de  moins  de  20  000  habitants  et  seulement  30  %  au  sein  des  communes  rurales.  L’habitus  international  ne  s’acquiert  pas  qu’au  travers  de  voyages  et  de  séjours  à  l’étranger  mais  aussi,  bien  entendu,  grâce  à  la  maîtrise  de  la  langue  internationale  reine  :  l’anglais. Forts de ce constat, 34 % des jeunes ayant des parents CSP+ ont bénéficié à un moment ou à un autre de leur scolarité de cours de  langues  extra-scolaires  payés  par  leurs  parents  contre  21  %  des  enfants  de  la  classe  moyenne  et  23  %  des  enfants  issus  des  milieux  populaires. En la matière, le clivage géographique entre Franciliens et provinciaux est encore plus marqué que le critère social, comme si le fait d’habiter dans une métropole pleinement mondialisée rendait encore  plus  évidente  la  nécessaire  maîtrise  des  langues  étrangères.  Seulement   23   %   des   jeunes   provinciaux   ont  ainsi  eu  droit  à  des  cours  de  langues  étrangères  payés  par  leurs  parents  contre  42    %  des  Franciliens.  Cet  écart  quasiment  du  simple  au  double  met  en  évidence  une  nouvelle  inégalité  en  train  de  fausser  très  profondément  la  compétition  scolaire.  La  sélection sur les mathématiques, jusqu’alors pratiquée,  était  censitairement  beaucoup  moins violente qu’une sélection sur la maîtrise de l’anglais et d’autres langues étrangères, capacité bien plus liée aux origines sociales et au capital culturel hérité que le niveau en mathématiques. Ces  chiffres  montrent,  par  ailleurs,  que  l’acquisition  d’une  langue  étrangère  est  devenue  un  enjeu  majeur  pour  toute  une  partie  de  la  population  de  la  métropole  parisienne.  Cette  demande  sociétale  d’un  nouveau  genre  n’a  pas  échappé  à  Benjamin  Griveaux,  candidat LREM  à  la  mairie  de  Paris,  qui  a  intégré  en  bonne  place  dans  son  programme de campagne l’objectif que tous les adolescents parisiens soient  bilingues  anglais  à  la  sortie  du  collège. (…) À notre connaissance, c’est la première fois que dans une campagne municipale la maîtrise de l’anglais est affichée comme un objectif politique. Il n’est pas anodin que ce soit un représentant de LREM qui se soit emparé de ce sujet car l’électorat macronien comprend, notamment  à  Paris,  une  très  forte  population  de  cadres  et  de  diplômés  du  supérieur,  catégories  très  ouvertes  sur  l’international.  Ces  électeurs  macroniens  correspondent  en  tout  point  aux  «  people  from  anywhere » (ceux de partout) que l’essayiste David Goodhart oppose dans  son  analyse  brillante  sur  la  société  britannique  aux  «  people  from somewhere » (ceux de quelque part). David Goodhart insiste à juste titre sur l’ampleur de la fracture séparant ces deux populations tant en termes de niveau éducatif, de rapport à l’immigration et à la globalisation, de goûts culturels, d’attitude face au changement ou de degré d’attachement au cadre national. Si tout les oppose donc, ces deux  groupes  ont  néanmoins  quelque  chose  en  commun  :  l’anglais,  qui est à la fois leur langue maternelle mais également la langue internationale par excellence.De ce point de vue, et au regard des chiffres évoqués précédemment, le clivage entre « Somewhere » et « Anywhere » pourrait bien à  terme,  en  France,  se  creuser  davantage  qu’en  Grande-Bretagne  ou aux États-Unis. Du fait de la tertiairisation des économies occidentales, les secteurs de la logistique (en lien avec l’import/export) et  du  tourisme  fournissent  de  nombreux  emplois  peu  qualifiés  mais  nécessitant  souvent  un  minimum  de  maîtrise  de  l’anglais.  En  Grande-Bretagne ou aux États-Unis, ces jobs peuvent être occupés par les « people from somewhere » locaux. En France, c’est moins évident.  De  la  même  manière,  un  jeune  Britannique  ayant  grandi  dans une famille ouvrière du Yorkshire ou des Midlands aura moins de difficultés culturelles et linguistiques à s’expatrier pour trouver un emploi  dans  l’anglosphère  (États-Unis,  Canada,  Australie…)  qu’un  fils d’ouvrier de Lens ou d’Alès. Les enfants des « Somewhere » français n’ont, en effet, contrairement à leurs homologues britanniques et américains, pas hérités de la maîtrise de l’anglais à la naissance. Ce capital, les enfants des « Anywhere » tricolores sont en train de l’acquérir à marche forcée pour ressembler à leurs alter ego d’outre-Manche  et  d’outre-Atlantique  avec  qui  ils  ont  vocation  à  être  en  compétition  dans  un  marché  du  travail  des  cadres  supérieurs  qui  s’internationalise de plus en plus. Jérome Fourquet

TRAVAILLE TON ANGLAIS ! (La  sélection sur les mathématiques, jusqu’alors pratiquée,  était censitairement  beaucoup  moins violente qu’une sélection sur la maîtrise de l’anglais et d’autres langues étrangères, capacité bien plus liée aux origines sociales et au capital culturel hérité)

Jérome fourquet
Directeur du département Opinion et Stratégies d’entreprise de l’Ifop.
Dernier ouvrage paru :  L’Archipel français, Paris, Seuil, 2019.
Le front de la compétition scolaire la plus aiguë s’est déployé sur un nouveau terrain ces dernières années. Dans un contexte de globalisation  et  de  concurrence  accrue  entre  des  diplômés  de  plus  en  plus  nombreux,  maîtriser  l’anglais  devient  un  atout  décisif.  Dotés d’une vision stratégique particulièrement aiguisée des champs scolaire et professionnel, les cadres, les professions intellectuelles et les habitants de l’agglomération francilienne investissent massivement pour  que  leurs  enfants  acquièrent  ce  précieux  capital  linguistique.  Moins  au  fait  de  l’«  upgradation  »  –  pour  reprendre  un  terme  en  vogue dans ces milieux très prompts à adopter des anglicismes – des règles de cette compétition acharnée, les autres milieux sociaux et les provinciaux ne déploient manifestement pas les mêmes efforts et les écarts se creusent très nettement.Ainsi, 65 % des jeunes de dix-sept à vingt-trois ans dont les parents sont  CSP+  sont  déjà  allés  plusieurs  fois  en  vacances  ou  en  voyage  à  l’étranger  contre  46  %  des  jeunes  issus  des  classes  moyennes  et  seulement 38 % de ceux dont les parents sont employés ou ouvriers.
Ce  clivage  social  se  double  d’une  fracture  territoriale.  La  proportion  de  jeunes  ayant  eu  l’occasion  de  partir  plusieurs  fois  à  l’étranger  décline  linéairement  avec  le  gradient  d’urbanité  :  58  %  dans  l’agglomération parisienne, 48 % dans les agglomérations de plus de 100  000  habitants,  43  %  dans  celles  de  20  000  à  100  000  habitants,  39  %  dans  celles  de  moins  de  20  000  habitants  et  seulement  30  %  au  sein  des  communes  rurales.  L’habitus  international  ne  s’acquiert  pas  qu’au  travers  de  voyages  et  de  séjours  à  l’étranger  mais  aussi,  bien  entendu,  grâce  à  la  maîtrise  de  la  langue  internationale  reine  :  l’anglais. Forts de ce constat, 34 % des jeunes ayant des parents CSP+ ont bénéficié à un moment ou à un autre de leur scolarité de cours de  langues  extra-scolaires  payés  par  leurs  parents  contre  21  %  des  enfants  de  la  classe  moyenne  et  23  %  des  enfants  issus  des  milieux  populaires. En la matière, le clivage géographique entre Franciliens et provinciaux est encore plus marqué que le critère social, comme si le fait d’habiter dans une métropole pleinement mondialisée rendait encore  plus  évidente  la  nécessaire  maîtrise  des  langues  étrangères.  Seulement   23   %   des   jeunes   provinciaux   ont  ainsi  eu  droit  à  des  cours  de  langues  étrangères  payés  par  leurs  parents  contre  42    %  des  Franciliens.  Cet  écart  quasiment  du  simple  au  double  met  en  évidence  une  nouvelle  inégalité  en  train  de  fausser  très  profondément  la  compétition  scolaire.  La  sélection sur les mathématiques, jusqu’alors pratiquée,  était  censitairement  beaucoup  moins violente qu’une sélection sur la maîtrise de l’anglais et d’autres langues étrangères, capacité bien plus liée aux origines sociales et au capital culturel hérité que le niveau en mathématiques.
L’APPRENTISSAGE DE L’ANGLAIS AU PROGRAMME DES MUNICIPALES
Ces  chiffres  montrent,  par  ailleurs,  que  l’acquisition  d’une  langue  étrangère  est  devenue  un  enjeu  majeur  pour  toute  une  partie  de  la  population  de  la  métropole  parisienne.  Cette  demande  sociétale  d’un  nouveau  genre  n’a  pas  échappé  à  Benjamin  Griveaux,  candidat LREM  à  la  mairie  de  Paris,  qui  a  intégré  en  bonne  place  dans  son  programme de campagne l’objectif que tous les adolescents parisiens soient  bilingues  anglais  à  la  sortie  du  collège  :  «  Paris  c’est  une  ville-monde. Maîtriser l’anglais à la fin du collège, c’est indispensable dans sa vie professionnelle, pour voyager, pour être pleinement intégré dans le monde1. »À notre connaissance, c’est la première fois que dans une campagne municipale la maîtrise de l’anglais est affichée comme un objectif poli-tique. Il n’est pas anodin que ce soit un représentant de LREM qui se soit emparé de ce sujet car l’électorat macronien comprend, notam-ment  à  Paris,  une  très  forte  population  de  cadres  et  de  diplômés  du  supérieur,  catégories  très  ouvertes  sur  l’international.  Ces  élec-teurs  macroniens  correspondent  en  tout  point  aux  «  people  from  anywhere » (ceux de partout) que l’essayiste David Goodhart oppose dans  son  analyse  brillante2  sur  la  société  britannique  aux  «  people  from somewhere » (ceux de quelque part). David Goodhart insiste à juste titre sur l’ampleur de la fracture séparant ces deux populations tant en termes de niveau éducatif, de rapport à l’immigration et à la globalisation, de goûts culturels, d’attitude face au changement ou de degré d’attachement au cadre national3. Si tout les oppose donc, ces deux  groupes  ont  néanmoins  quelque  chose  en  commun  :  l’anglais,  qui est à la fois leur langue maternelle mais également la langue inter-nationale par excellence.De ce point de vue, et au regard des chiffres évoqués précédem-ment, le clivage entre « Somewhere » et « Anywhere » pourrait bien à  terme,  en  France,  se  creuser  davantage  qu’en  Grande-Bretagne  ou aux États-Unis. Du fait de la tertiairisation des économies occidentales, les secteurs de la logistique (en lien avec l’import/export) et  du  tourisme  fournissent  de  nombreux  emplois  peu  qualifiés  mais  nécessitant  souvent  un  minimum  de  maîtrise  de  l’anglais.  En  Grande-Bretagne ou aux États-Unis, ces jobs peuvent être occupés par les « people from somewhere » locaux. En France, c’est moins évident.  De  la  même  manière,  un  jeune  Britannique  ayant  grandi  dans une famille ouvrière du Yorkshire ou des Midlands aura moins de difficultés culturelles et linguistiques à s’expatrier pour trouver un emploi  dans  l’anglosphère  (États-Unis,  Canada,  Australie…)  qu’un  fils d’ouvrier de Lens ou d’Alès. Les enfants des « Somewhere » français n’ont, en effet, contrairement à leurs homologues britanniques et américains, pas hérités de la maîtrise de l’anglais à la naissance. Ce capital, les enfants des « Anywhere » tricolores sont en train de l’acquérir à marche forcée pour ressembler à leurs alter ego d’outre-Manche  et  d’outre-Atlantique  avec  qui  ils  ont  vocation  à  être  en  compétition  dans  un  marché  du  travail  des  cadres  supérieurs  qui  s’internationalise de plus en plus.
UN NOUVEAU CLIVAGE LINGUISTIQUE
Cette  marginalisation  linguistique  vient  renforcer  un  clivage  mis  en  lumière  dans  un  livre  d’Erkki  Maillard  et  de  Salomé  Berlioux  publié  en 2019, Les Invisibles de la République1. S’inscrivant dans la continuité des travaux pionniers de Christophe Guilluy2, les auteurs se penchent dans  ce  livre  qui  a  rencontré  un  large  écho  sur  un  angle  mort  des  politiques publiques et du débat national : le sort de la jeunesse de la France périphérique. Si les « millennials » d’un côté  et  la  jeunesse  des  banlieues  de  l’autre  bénéficient  d’un  fort  intérêt  médiatique,  la  jeunesse qui grandit dans les campagnes ou les villes petites et moyennes souffrait d’invi-sibilité. En s’appuyant sur leur expérience du terrain, Erkki Maillard et Salomé Berlioux ont notamment mis en lumière le déficit d’accès à l’information en matière d’orientation scolaire et universitaire, la plus faible présence de figures inspirantes (membres de la famille, de l’entourage)  dans  ces  territoires  qu’en  milieu  urbain  ou  bien  encore  les  difficultés matérielles et financières à envisager la poursuite d’études supérieures dans une région autre que la sienne. Tous ces handicaps contextuels,  matériels,  culturels  et  financiers  se  combinent  et  aboutissent  à  nourrir  des  freins  psychologiques  plus  prégnants  parmi  les  jeunes de cette France périphérique. De manière consciente ou non, ces derniers sont ainsi nombreux à développer une forme d’autocensure. Alors qu’ils ne sont qu’à l’orée de leur vie d’adulte, le champ des possibles,  tel  qu’ils  l’envisagent,  apparaît  plus  borné  et  restreint  que pour les jeunes qui ont grandi dans les grandes villes. L’enquête  réalisée  par  l’Ifop  pour  la  Fondation  Jean-Jaurès  et  l’association Chemins d’avenir1 a permis d’objectiver, chiffres à l’appui,  le  diagnostic  posé  par  Salomé  Berlioux  et  Erkki  Maillard.  Si  68 % des jeunes vivant dans l’agglomération parisienne ont le sentiment d’avoir eu ou d’avoir toutes les informations nécessaires pour bien s’orienter, ils ne sont que 58 % dans ce cas parmi les jeunes ruraux  et  des  villes  de  moins  de  20  000  habitants. De la même manière, seuls 28 % des jeunes ruraux déclarent disposer dans leur entourage d’un ou de modèles qui les ont  inspirés  dans  leur  choix  de  formation  ou  de  carrière.  Cette  proportion  s’établit  à  42  %  parmi  les  jeunes  résidant  dans  le  centre d’une grande agglomération. Ayant grandi  dans  des  écosystèmes  différents  n’offrant  pas  le  même  degré  d’ouverture  culturelle  et  d’opportunités  d’orientation,  ces  jeunesses  de  France  ne  s’autorisent  pas les mêmes projets d’orientation. Ainsi, seul un jeune sur deux de la France rurale et des petites villes définit son choix d’études supérieures  comme  ambitieux  contre  60  %  de  ceux  qui  vivent  dans des agglomérations de plus de 20 000 habitants et 67 % des jeunes Franciliens. On mesure dans ces 17 points d’écart entre les réponses  de  la  France  périphérique  et  celle  de  la  jeunesse  francilienne  le  poids  d’une  autocensure  condensant  des  handicaps  culturels,  un  déficit  d’information  et  une  moindre  exposition  à  diverses opportunités.
Erkki Maillard et Salomé Berlioux ont un double mérite, celui d’avoir mis en lumière ces inégalités de destin et celui de se mobiliser sur le terrain pour réduire ce déterminisme sociogéographique. Mais alors qu’ils ont contribué à un début de prise de conscience collective tardive et salutaire, on constate que la compétition scolaire prend des formes  renouvelées,  plus  détournées,  dont  la  maîtrise  précoce  de  l’anglais est un parfait symptôme.
 
Voir aussi:
MY TAILOR IS RICH ! (Quand la start up nation prépare à la ville monde ses futurs expatriés)
Benjamin Griveaux : « Je souhaite que les enfants soient bilingues en anglais à la sortie du collège »

Le candidat LREM à la mairie de Paris a mis en place un Conseil de l’éducation qui sera présidé par Carole Diamant, professeure de philosophie en zone sensible et déléguée générale de la Fondation égalité des chances.
Paris XVe, ce mercredi. Benjamin Griveaux, candidat LREM à la mairie de Paris, et Carole Diamant, professeure de philosophie, dévoilent leurs propositions pour l’éducation des petits Parisiens.
Christine Henry
Le Parisien
28 août 2019

A l’approche de la rentrée scolaire, Benjamin Griveaux, candidat LREM à la mairie de Paris, présente ses propositions en matière d’éducation. Au programme : l’apprentissage de l’anglais dès le plus jeune âge, la lutte contre la pollution dans les écoles ou bien encore la place des élèves en situation de handicap… Et la création d’un Conseil de l’éducation qui sera présidé par Carole Diamant, enseignante en philosophie et fervente partisane de l’égalité des chances.

Le Parisien : Comment abordez-vous cette rentrée ?
Benjamin Griveaux : J’ai souhaité entamer cette rentrée politique par l’éducation car c’est la pierre angulaire qui permet à l’enfant de construire sa vie. C’est la clé de l’émancipation et de la liberté. J’ai demandé à Carole Diamant de présider un Conseil de l’éducation composé de spécialistes, de Parisiens et de jeunes qui pourront nous éclairer sur les choix à faire. J’ai un projet qui me tient particulièrement à cœur : permettre aux enfants de devenir parfaitement bilingues en Anglais à la fin du collège.
Comment comptez-vous vous y prendre ?
Tous les linguistes disent que l’apprentissage doit se faire avant 11 ans, notamment pour l’oral. Notre idée est de proposer une immersion dans les crèches et dans les écoles sur le temps périscolaire en s’appuyant sur des ressortissants étrangers ou des professeurs d’anglais. Pour que le bilinguisme ne soit réservé pas aux plus prestigieuses institutions parisiennes.
Cet objectif est-il réaliste ?
Carole Diamant : Les jeunes enfants apprennent très vite et très bien les langues étrangères. Benjamin Griveaux m’a chargée de piloter ce Conseil de l’éducation composé d’une dizaine de spécialistes et de gens de bonne volonté qui seront chargés de faire émerger des propositions, la première concernant l’apprentissage de l’anglais. Ce conseil réfléchira aussi à la façon de sensibiliser les enfants dès le plus jeune âge aux questions d’environnement, aux dépenses énergétiques ou au recyclage des déchets et du papier qui sont les enjeux de demain.
Il y a eu un pic de pollution ces derniers jours. Que préconisez-vous pour maintenir les enfants en bonne santé ?
Benjamin Griveaux : L’amélioration de la qualité de l’air à Paris passe par des mobilités plus propres évidemment. Mais on peut agir demain très concrètement dans les salles de classe où nos enfants passent cinq à six heures par jour. Changer les systèmes de ventilation, les fameuses VMC, dans les 8 000 salles de classe parisiennes représentera 10 M€ par an pendant six ans. Pour une ville qui investit 1,5 milliard par an, consacrer 10 millions à la santé des élèves parisiens cela semble raisonnable et possible et je m’étonne que cela n’ait pas encore été fait. Enfin, je propose qu’il y ait trois examens respiratoires : l’un à l’entrée en maternelle à 3 ans, l’autre à l’entrée en CP à 6 ans et le dernier à l’entrée en collège à 11 ans.
Ces propositions ont été raillées par les écologistes… Sont-elles suffisantes ?
Il y a ceux qui promettent la révolution et qui ne tiennent pas leurs promesses. Moi je préfère le petit matin au grand soir. C’est en additionnant les petits pas qu’on y arrivera.
Une classe pour les enfants autistes va ouvrir dans une école maternelle du IXe à la rentrée. Que proposez-vous pour les handicapés ?
Les enfants en situation de handicap ne doivent plus être à part mais intégrés au sein de la communauté éducative comme au Canada ou en Belgique. Il faut commencer par rendre accessibles les écoles et les stations de métro les desservant.

Idéologie woke: Quelle continuation du totalitarisme par d’autres moyens ? (What continuation of totalitarianism by other means when MIT panders to the woke mob and fires dissidents or cancels their lectures ?)

7 novembre, 2021

Excellence, Schmexcellence Part III*: When the Better is the Enemy of the Good - New APPS: Art, Politics, Philosophy, ScienceLe monde moderne n’est pas mauvais : à certains égards, il est bien trop bon. Il est rempli de vertus féroces et gâchées. Lorsqu’un dispositif religieux est brisé (comme le fut le christianisme pendant la Réforme), ce ne sont pas seulement les vices qui sont libérés. Les vices sont en effet libérés, et ils errent de par le monde en faisant des ravages ; mais les vertus le sont aussi, et elles errent plus férocement encore en faisant des ravages plus terribles. Le monde moderne est saturé des vieilles vertus chrétiennes virant à la folie. Elles ont viré à la folie parce qu’on les a isolées les unes des autres et qu’elles errent indépendamment dans la solitude. Ainsi des scientifiques se passionnent-ils pour la vérité, et leur vérité est impitoyable. Ainsi des « humanitaires » ne se soucient-ils que de la pitié, mais leur pitié (je regrette de le dire) est souvent mensongère. G.K. Chesterton
On ne peut comprendre la gauche si on ne comprend pas que le gauchisme est une religion. Dennis Prager
Quand vous reprenez les péchés sociaux qu’il faut (…) rejeter pour accéder à une forme de rédemption – l’intolérance, le pouvoir, le militarisme, l’oppression de classe… vous retrouvez exactement les thèmes que brandissent les gens qui mettent aujourd’hui le feu à Portland et d’autres villes. Ce sont les post-protestants. Ils se sont juste débarrassés de Dieu! (…) C’est juste que nous avons maintenant une Église du Christ sans le Christ. Cela veut dire qu’il n’y a pas de pardon possible. Dans la religion chrétienne, le péché originel est l’idée que vous êtes né coupable, que l’humanité hérite d’une tache qui corrompt nos désirs et nos actions. Mais le Christ paie les dettes du péché originel, nous en libérant. Si vous enlevez le Christ du tableau en revanche, vous obtenez… la culpabilité blanche et le racisme systémique. (…) C’est une idée très dangereuse, que les Églises canalisaient autrefois. Mais aujourd’hui que cette idée s’est échappée de l’Église, elle a gagné la rue et vous avez des meutes de post-protestants qui parcourent Washington DC, en s’en prenant à des gens dans des restaurants pour exiger d’eux qu’ils lèvent le poing. Leur conviction que l’Amérique est intrinsèquement corrompue par l’esclavage et n’a réalisé que le Mal, n’est pas enracinée dans des faits que l’on pourrait discuter, elle relève de la croyance religieuse. On exclut ceux qui ne se soumettent pas. On dérive vers une vision apocalyptique du monde qui n’est plus équilibrée par rien d’autre. Cela peut donner la pire forme d’environnementalisme, par exemple, parce que toutes les autres dimensions sont disqualifiées au nom de «la fin du monde». C’est l’idée chrétienne de l’apocalypse, mais dégagée du christianisme.(…) Avant, on était exclu de l’Église, aujourd’hui, on est exclu de la vie publique… (…) Il faut comprendre que l’idéologie «woke» de la justice sociale a pénétré les institutions américaines à un point incroyable. Je n’imagine pas qu’un professeur ayant une chaire à la Sorbonne soit forcé d’assister à des classes obligatoires organisées pour le corps professoral sur leur «culpabilité blanche», et enseignées par des gens qui viennent à peine de finir le collège. Mais c’est la réalité des universités américaines. Un sondage récent a montré que la majorité des professeurs d’université ne disent rien. Ils abandonnent plutôt toute mention de tout sujet controversé. Pourtant, des études ont montré que la foule des vigies de Twitter qui obtient la tête des professeurs excommuniés, remplirait à peine la moitié d’un terrain de football universitaire! Il y a un manque de courage. (…) Si la théorie de la physique de Newton, Principia, est un manuel de viol, comme l’a dit une universitaire féministe, si sa physique est l’invention d’un moyen de violer le monde, cela veut dire que la science est mauvaise. Si vous êtes soupçonneux de la science, du capitalisme, du protestantisme, si vous rejetez tous les moteurs de la modernité la seule chose qui reste, ce sont les péchés qui nous ont menés là où nous sommes. Pour sûr, nous en avons commis. Mais si on ne voit pas que ça, il n’y a plus d’échappatoire, plus de projet. Ce qui passe aujourd’hui est différent de 1968 en France, quand la remise en cause a finalement été absorbée dans quelque chose de plus large. Le mouvement actuel ne peut être absorbé car il vise à défaire les États-Unis dans ses fondements: l’État-nation, le capitalisme et la religion protestante. Mais comme les États-Unis n’ont pas d’histoire prémoderne, nous ne pouvons absorber un mouvement vraiment antimoderne. (…) Il y a une phrase de Heidegger qui dit que «seulement un Dieu pourrait nous sauver»! On a le sentiment qu’on est aux prémices d’une apocalypse, d’une guerre civile, d’une grande destruction de la modernité. Est-ce à cause de la trahison des clercs? Pour moi, l’incapacité des vieux libéraux à faire rempart contre les jeunes radicaux, est aujourd’hui le grand danger. Quand j’ai vu que de jeunes journalistes du New York Times avaient menacé de partir, parce qu’un responsable éditorial avait publié une tribune d’un sénateur américain qui leur déplaisait, j’ai été stupéfait. Je suis assez vieux pour savoir que dans le passé, la direction aurait immédiatement dit à ces jeunes journalistes de prendre la porte s’ils n’étaient pas contents. Mais ce qui s’est passé, c’est que le rédacteur en chef a été limogé. Joseph Bottum

BACK IN THE USSR ! (Cherchez l’erreur quand le MIT se couche devant la foule woke et licencie des dissidents ou annule leurs conférences ?)

BACK IN THE USSR ! (Spot the error when MIT panders to the woke mob and fires dissidents or cancels their lectures ?)
« Pointing out MIT’s lapses and withdrawing our financial support of the offending institution is insufficient. We would like to suggest a way for MIT to return to our good graces and hope it will consider adopting the following principles of fairness. First, facts are not racist, and stating facts is not racism. Second, a person’s ethnicity or skin color does not define him or her as a racist, oppressor, or victim. Third, intellectual ability and achievement are the principal requirements for admission as a student or faculty member to any university. Fourth, diversity of opinions is desired and supported. Fifth, a just, democratic society requires equal opportunity, equal justice, and equal responsibility; it does not require equal outcomes. And finally, adherence to the statements above must not be sacrificed for political, social, or public relations considerations. »
Tom Hafer and Henry I. Miller
https://www.city-journal.org/mit-caves-to-wokeness

DIS LA VÉRITÉ ET PRENDS LA PORTE ! (Devinez pourquoi l’aumônier catholique du MIT s’est fait virer ?)

SPEAK THE TRUTH, GET FIRED (Guess what the MIT’s Catholic chaplain got fired over ?)

« George Floyd was killed by a police officer, and shouldn’t have been. He had not lived a virtuous life. He was convicted of several crimes, including armed robbery, which he seems to have committed to feed his drug habit. And he was high on drugs at the time of his arrest. (…) The police officer who knelt on his neck until he died acted wrongly. I do not know what he was thinking. The charges filed against him allege dangerous negligence, but say nothing about his state of mind. He might have killed George Floyd intentionally, or not. He hasn’t told us. But he showed disregard for his life, and we cannot accept that in our law enforcement officers. It is right that he has been arrested and will be prosecuted. In the wake of George Floyd’s death, most people in the country have framed this as an act of racism. I don’t think we know that. Many people have claimed that racism is a major problem in police forces. I don’t think we know that. Police officers deal with dangerous and bad people all the time, and that often hardens them. They do this so that the rest of us can live in peace, but sometimes at a cost to their souls. Some of them certainly develop attitudes towards the people they investigate and arrest that are unjust and sinful. We should pray that never happens, but we can see how it does. Many parts of our country have been experiencing a five-year crime wave, providing some context for why the police are trained in aggressive tactics. In 2019, 150 police officers were killed in the line of duty by the violent men they were trying to arrest. That number should be zero, we can all agree. But that context does not justify being overly aggressive — their public trust requires that they exercise great restraint. (…) Today tensions are high, with charges of racism flying over social media, and countercharges of agreeing with domestic terrorists flying back. People are unfriending and cancelling each other. I hate this. Racism is a sin, as the Catechism says. So is rash judgment. (…) Our solidarity with one another is deeply frayed now. Everything we say (or don’t say) is treated with suspicion, rather than charity. I hate this too. I’ve talked to multiple people in the Boston area who want the protests here to stop because they are afraid of more riots and looting. I’ve talked to others who want everyone to join the protests, but are uneasy about having police present. One group says that, of course racism is bad, but the riots are really bad — 18 people have been killed, including one police officer. Others say racism is what’s really bad — look at all the victims of police aggression — and to bring up the riots is to distract from the good the protests are trying to achieve. Still others are upset that all this talk about racism has pushed violence against women, institutionalized sexism, and other types of injustice out of the national consciousness. Everyone’s mind is made up, everyone’s angry with each other — even though everyone says they’re opposed to injustices and sins. In a different moment, people strongly opposed to public violence, racism, and sexism would admire each other, despite their different emphases. (…) Blessed are the peacemakers, our Lord tells us. May we all be counted among them. »

Fr. Daniel Patrick Moloney (Catholic Chaplain, MIT)

https://newbostonpost.com/2020/06/19/heres-what-the-m-i-t-catholic-chaplain-got-fired-over/

QUELLE PERVERSION DE L’ÉGALITÉ ? (Cherchez l’erreur quand un professeur est désinvité par le MIT pour avoir dénoncé le rôle de la race dans les admissions à l’université et argué que la suppression des avantages familiaux et sportifs pour les admssions ferait plus pour la diversité que l’inclusion forcée ?)

WHAT PERVERSION OF EQUALITY ? (Spot the error when a professor gets disinvited by MIT for denouncing the role of race in university admissions and arguing scrapping family and athletic admission advantages would do more for diversity than enforced inclusion ?)

American universities are undergoing a profound transformation that threatens to derail their primary mission: the production and dissemination of knowledge. The new regime is titled « Diversity, Equity, and Inclusion » or DEI, and is enforced by a large bureaucracy of administrators. Nearly every decision taken on campus, from admissions, to faculty hiring, to course content, to teaching methods, is made through the lens of DEI. This regime was imposed from the top and has never been adequately debated. In the current climate it cannot be openly debated: the emotions around DEI are so strong that self-censorship among dissenting faculty is nearly universal.

The words « diversity, equity and inclusion » sound just, and are often supported by well-intentioned people, but their effects are the opposite of noble sentiments. Most importantly, « equity » does not mean fair and equal treatment. DEI seeks to increase the representation of some groups through discrimination against members of other groups. The underlying premise of DEI is that any statistical difference between group representation on campus and national averages reflects systemic injustice and discrimination by the university itself. The magnitude of the distortions is significant: for some job searches discrimination rises to the level of implicitly or explicitly excluding applicants from certain groups.

DEI violates the ethical and legal principle of equal treatment. It entails treating people as members of a group rather than as individuals, repeating the mistake that made possible the atrocities of the 20th century. It requires being willing to tell an applicant « I will ignore your merits and qualifications and deny you admission because you belong to the wrong group, and I have defined a more important social objective that justifies doing so. » It treats persons as merely means to an end, giving primacy to a statistic over the individuality of a human being.

DEI compromises the university’s mission. The core business of the university is the search for truth. A university’s intellectual environment depends fundamentally on its commitment to hiring the most talented and best trained minds: any departure from this commitment must come at the expense of academic excellence, and ultimately will compromise the university’s contribution to society. This point is particularly urgent given that DEI considerations often reduce the pool of truly eligible candidates by a factor of two or more.

DEI undermines the public’s trust in universities and their graduates. Some on campus might be surprised to learn that, according to a recent Pew poll, 74 percent of Americans think only qualifications should be taken into account in hiring and promotion, even if this results in less diversity. If current trends continue, employers and consumers will quickly adjust their perception of the value of a university degree.

We propose an alternative framework called Merit, Fairness, and Equality (MFE) whereby university applicants are treated as individuals and evaluated through a rigorous and unbiased process based on their merit and qualifications alone. Crucially, this would mean an end to legacy and athletic admission advantages, which significantly favor white applicants, in addition to those based on group membership. Simultaneously, MFE would involve universities investing in education projects in neighborhoods where public education is failing to help children from those areas compete. These projects would be evidence-based and non-ideological, testing a variety of different options such as increased public school funding, charter schools and voucher programs.

Viewed objectively, American universities already are incredibly diverse. They feature people from all countries, races and ethnicities (for example, one of us was born and raised in Chile, and is classified as Hispanic by his university). This is in stark contrast with most universities in Europe, Asia and South America. American universities are diverse not because of DEI, but because they have been extremely competitive at attracting talent from all over the world. Ninety years ago Germany had the best universities in the world. Then an ideological regime obsessed with race came to power and drove many of the best scholars out, gutting the faculties and leading to sustained decay that German universities never fully recovered from. We should view this as a warning of the consequences of viewing group membership as more important than merit, and correct our course before it is too late.

Dorian S. Abbot is an associate professor of geophysics at the University of Chicago. In his research he uses mathematical and computational models to understand and explain fundamental problems in Earth and planetary sciences.

Ivan Marinovic is an associate professor of accounting at Stanford Graduate School of Business. In his research he uses game theory to understand incentive and information transmission problems in capital markets.

https://www.newsweek.com/diversity-problem-campus-opinion-1618419

IL EST TEMPS DE DIRE NON A L’IDEOLOGIE WOKE ET A SES FOULES ANNULATRICES (Le wokeisme n’a pas encore atteint un terrible nadir de destruction, mais la leçon de l’histoire est que nous devons nommer et affronter les totalitarismes avant qu’ils ne provoquent des catastrophes, alors qu’il est encore possible de le faire)

TIME TO SAY NO TO WOKE IDEOLOGY AND ITS CANCELATION MOBS (Wokeism has not reached a terrible nadir of destruction yet, but the lesson of history is that we need to name and confront totalitarianisms before they cause disaster, while it is still possible to do so)

« I started to get alarmed about five years ago as I noticed an increasing number of issues and viewpoints become impossible to discuss on campus. I mostly just wanted to do my science and not have anyone yell at me, and I thought that if I kept my mouth shut the problem would eventually go away. I knew that speaking out would likely bring serious reputational and professional consequences. And for a number of years I just didn’t think it was worth it. But the street violence of the summer of 2020, some of which I witnessed personally in Chicago, and the justifications and dishonesty that accompanied it, convinced me that I could no longer remain silent in good conscience. In the fall of 2020 I started advocating openly for academic freedom and merit-based evaluations. I recorded some short YouTube videos in which I argued for the importance of treating each person as an individual worthy of dignity and respect. In an academic context, that means giving everyone a fair and equal opportunity when they apply for a position as well as allowing them to express their opinions openly, even if you disagree with them. As a result, I was immediately targeted for cancellation, primarily by a group of graduate students in my department. Whistleblowers later revealed that the attack was partially planned and coordinated on the Ford Foundation Fellowship Program listserv by a graduate student in my department. (Please do not attack this person or any of the people who attacked me.) That group of graduate students organized a letter of denunciation. It claimed that I threatened the “safety and belonging of all underrepresented groups within the department,” and it was presented to my department chair. The letter demanded that my teaching and research be restricted in a way that would cripple my ability to function as a scientist. A strong statement in support of faculty free expression by University of Chicago President Robert Zimmer put an end to that, and that is where things stood until the summer of 2021. On August 12, a colleague and I wrote an op-ed in Newsweek in which we argued that Diversity, Equity, and Inclusion (DEI) as it currently is implemented on campus “violates the ethical and legal principle of equal treatment” and “treats persons as merely means to an end, giving primacy to a statistic over the individuality of a human being.” We proposed instead “an alternative framework called Merit, Fairness, and Equality (MFE) whereby university applicants are treated as individuals and evaluated through a rigorous and unbiased process based on their merit and qualifications alone.” We noted that this would mean an end to legacy and athletic admission advantages, which significantly favor white applicants. Shortly thereafter, my detractors developed a new strategy to try to isolate me and intimidate everyone else into silence: They argued on Twitter that I should not be invited to give science seminars at other universities and coordinated replacement speakers. This is an effective and increasingly common way to ratchet up the cost of dissenting because disseminating new work to colleagues is an important part of the scientific endeavor. Sure enough, this strategy was employed when I was chosen to give the Carlson Lecture at MIT — a major honor in my field. It is an annual public talk given to a large audience and my topic was “climate and the potential for life on other planets.” On September 22, a new Twitter mob, composed of a group of MIT students, postdocs, and recent alumni, demanded that I be uninvited. It worked. And quickly. On September 30 the department chair at MIT called to tell me that they would be cancelling the Carlson lecture this year in order to avoid controversy. It’s worth stating what happened again: a small group of ideologues mounted a Twitter campaign to cancel a distinguished science lecture at the Massachusetts Institute of Technology because they disagreed with some of the political positions the speaker had taken. And they were successful within eight days. The fact that such stories have become an everyday feature of American life should do nothing to diminish how shocking they are, and how damaging they are to a free society. The fact that MIT, one of the greatest universities in the world, caved in so quickly will only encourage others to deploy this same tactic. It has become fashionable in some circles to claim that “cancel culture is just holding people accountable.” I challenge you to read the material that led to the attacks against me and find anything that would require me being held “accountable.” What you will find instead is the writing of a man who takes his moral duty seriously and is trying to express his concerns strongly, but respectfully. You may agree with some of my positions and disagree with others, but in a free society they cannot be considered beyond the pale. I view this episode as an example as well as a striking illustration of the threat woke ideology poses to our culture, our institutions and to our freedoms. I have consistently maintained that woke ideology is essentially totalitarian in nature: it attempts to corral the entirety of human existence into one narrow ideological viewpoint and to silence anyone who disagrees. I believe that these features ultimately derive from the ideology’s abandonment of the principle of the inherent dignity of each human being. It is only possible to instrumentalize the individual in order to engineer group-based outcomes within a philosophical framework that has rejected this principle. Similarly, it is easy to justify silencing a dissenter if your ideology denies her individual dignity. Clearly, wokeism has not reached a terrible nadir of destruction yet, but the lesson of history is that we need to name and confront totalitarianisms before they cause disaster, while it is still possible to do so. This issue is especially important to me because my wife and I are expecting our first child in January. We all need to decide what type of country we want our children to grow up in. Do we want a culture of fear and repression in which a small number of ideologues exert their power and cultural dominance to silence anyone who disagrees with them? Or do we want our children to enjoy truth-seeking discourse consisting of good-natured exchanges that are ultimately grounded in a spirit of epistemic humility? If you want the latter, it’s time to stand up and so say. It’s time to say no to the mob, no to the cancellations. And it’s time to be forthright about your true opinions. This is not a partisan issue. Anyone who is interested in the pursuit of truth and in promoting a healthy and functioning society has a stake in this debate. Speaking out now may seem risky. But the cost of remaining silent is far steeper. »

Dr. Dorian Abbot

https://bariweiss.substack.com/p/mit-abandons-its-mission-and-me

L’HEURE DE LA PURGE A SONNÉ (L’exclusion des universitaires signale que certaines opinions – même bien intentionnées – sont interdites, augmentant ainsi l’autocensure, dégradant le discours public et contribuant à la balkanisation politique de notre pays)

THE PURGE IS ON (Excluding academics signals that some opinions – even well-intentioned ones – are forbidden, thereby increasing self-censorship, degrading public discourse, and contributing to our nation’s political balkanisation)

« I am resigning as Director of the Berkeley Atmospheric Sciences Center (BASC) @BerkeleyAtmo. To reduce the odds of being mischaracterized, I want to explain my decision here. Last month, the MIT Department of Earth, Atmospheric and Planetary Sciences @eapsMIT canceled a science lecture because of the invited scientist’s political views. That scientist does excellent work in areas of interest to BASC (he visited us at our invitation in 2014). Therefore, I asked the BASC faculty if we might invite that scientist to speak to us in the coming months to hear the science talk he had prepared and, by extending the invitation now, reaffirm that BASC is a purely scientific organization, not a political one. In the ensuing discussion among the BASC faculty, it became unclear to me whether we could invite that scientist ever again, let alone now.I was hoping we could agree that BASC does not consider an individual’s political or social opinions when selecting speakers for its events, except for cases in which the opinions give a reasonable expectation that members of our community would be treated with disrespect. Unfortunately, it is unclear when or if we might reach agreement on this point. The stated mission of BASC is to serve as « the hub for UC Berkeley’s research on the science of the atmosphere, its interactions with Earth systems, and the future of Earth’s climate. » I believe that mission has its greatest chance of success when the tent is made as big as possible, including with respect to ethnicity, gender, age, disability, sexual orientation, religion, family status, and political ideas. Excluding people because of their political and social views diminishes the pool of scientists with which members of BASC can interact and reduces the opportunities for learning and collaboration. More broadly, such exclusion signals that some opinions — even well-intentioned ones — are forbidden, thereby increasing self-censorship, degrading public discourse, and contributing to our nation’s political balkanization. I hold BASC and its faculty — my friends and colleagues — in the highest regard, and so it has been a great honor to serve as BASC’s director these past five years. But it was never my intention to lead an organization that is political or even ambiguously so. Consequently, I am stepping down from the directorship at the end of this calendar year or when a replacement is ready, whichever is sooner. »

Dr. David Romps (Berkeley Atmospheric Sciences Centre)

https://twitter.com/romps/status/1450139374125862913


QUELLE PURGE DES UNIVERSITAIRES EN ALLEMAGNE NAZIE ?

WHAT PURGING OF ACADEMICS IN NAZI GERMANY ?

“This is not an instance of someone being exposed as a neo-Nazi. He is just a scholar with perfectly normal disagreements about what university admissions policies ought to look like and now there are efforts to silence him as a consequence. (…) This is part of a larger project designed to silence and suppress those who disagree with political activists on college campuses. It sends a very chilling message to everybody else.”
Keith Whittington (Academic Freedom Alliance’s academic committee)

https://www.smh.com.au/world/north-america/he-s-no-neo-nazi-how-a-cancelled-lecture-lit-a-free-speech-firestorm-20211022-p59266.html

DERNIER AVERTISSEMENT AVANT SAISIE !

WHAT WAKE-UP CALL ?

“If we’ve reached the point where an extremely accomplished scientist cannot speak at a place as supposedly academically serious as MIT because he expressed a political opinion – one that is not even that unpopular on campus and certainly isn’t off campus – then that should be a wake-up call.”
Greg Lukianoff (Foundation for Individual Rights in Education)

https://www.smh.com.au/world/north-america/he-s-no-neo-nazi-how-a-cancelled-lecture-lit-a-free-speech-firestorm-20211022-p59266.html

PRINCETON SAUVE LA MISE ET L’HONNEUR DE L’UNIVERSITE AMERICAINE !

PRINCETON SAVES THE DAY AND THE HONOR OF US ACADEMIA

https://twitter.com/McCormickProf/status/1447207382484930563


Télévision: A quand les camps de rééducation woke pour nos enfants ? (Woke Dead poets society: What wokenization of French students through TV series ?)

3 novembre, 2021

De son poste d’observation, Winston pouvait encore déchiffrer sur la façade l’inscription artistique des trois slogans du Parti : LA GUERRE C’EST LA PAIX, LA LIBERTE C’EST L’ESCLAVAGE, L’IGNORANCE C’EST LA FORCE. George Orwell (1984)
Dans des temps de tromperie généralisée, le seul fait de dire la vérité est un acte révolutionnaire. Orwell
Le pacifisme est objectivement pro-fasciste. C’est du bon sens élémentaire. George Orwell
Il faut constamment se battre pour voir ce qui se trouve au bout de son nez. Orwell
Le plus difficile n’est pas de dire ce que l’on voit mais d’accepter de voir ce que l’on voit. Péguy
Le Parti vous disait de rejeter le témoignage de vos yeux et de vos oreilles. C’était son commandement ultime, et le plus essentiel. Le cœur de Winston défaillit quand il pensa à l’énorme puissance déployée contre lui, à la facilité avec laquelle n’importe quel intellectuel du Parti le vaincrait dans une discussion, aux arguments qu’il serait incapable de comprendre et auxquels il pourrait encore moins répondre. Et cependant, c’était lui qui avait raison ! Ils avaient tort, et il avait raison. Il fallait défendre l’évident, le bêta et le vrai. Les truismes sont vrais, cramponne-toi à cela. Le monde matériel existe, ses lois ne changent pas. Les pierres sont dures, l’eau est humide, et les objets qu’on lâche tombent vers le centre de la terre. Avec le sentiment […] qu’il posait un axiome important, il écrivit : “La liberté, c’est la liberté de dire que deux et deux font quatre. Si cela est accordé, tout le reste suit. George Orwell (1984)
Ce qui me tracasse en ce moment, c’est qu’on ne sait pas très bien si dans des pays comme l’Angleterre les gens ordinaires font suffisamment la différence entre démocratie et despotisme pour avoir envie de défendre leurs libertés. […] Les intellectuels qui affirment aujourd’hui que démocratie et fascisme, c’est blanc bonnet et bonnet blanc, etc., me dépriment au plus haut point. Mais il se peut qu’au moment de l’épreuve de vérité les gens ordinaires s’avèrent être plus intelligents que les intellectuels. George Orwell
L’Amérique est une nation de musulmans, de chrétiens et de juifs. Barack Hussein Obama (Entretien à la télévision saoudienne Al-Arabiya, 27 janvier, 2009)
Les Etats-Unis et le monde occidental doivent apprendre à mieux connaître l’islam. D’ailleurs, si l’on compte le nombre d’Américains musulmans, on voit que les Etats-Unis sont l’un des plus grands pays musulmans de la planète. Barack Hussein Obama (entretien pour Canal +, le 2 juin 2009)
Les racines de l’Europe sont autant musulmanes que chrétiennes. Jacques Chirac
La France est un pays musulman, l’islam est la seconde religion en France, nous avons entre 4 et 8 millions de musulmans qui ont un héritage musulman. Étienne de Gonneville (ambassadeur de France en Suède)

A quand les camps de rééducation woke pour nos enfants ?

A l’heure où après cet ambassadeur français en Suède qui l’an passé qualifiait la France de « pays musulman » …
Le Conseil de l’Europe distille sa novlangue islamique
Devinez qui vient de se joindre à la véritable campagne d’endoctrinement « woke » de nos enfants ?
Quelle wokisation de nos enfants ?
« L’Education nationale en a rien à foutre de nos individualités. Leurs programmes ont été créés par et pour des hommes cis blancs hétéros qui nient nos différences…

Angie Lopez Diallo (Louise Marion)

https://twitter.com/Berbo78/status/1453740468798255110

On veut des noirs, des gays des non-binaires et du métissage ! (Quel bourrage de crânes woke de nos enfants ?)

« Je sais que certains parmi vous n’osent pas s’affirmer : des gays, des lesbiennes, des non-binaires qui comptent chaque jour les séparant du bac pour enfin se sentir libres d’être qui ils sont. Sauf qu’aujourd’hui, la diversité, c’est la norme et je refuse que des vieux boomers nous invisibilisent. On veut étudier des auteurs noirs, gays, non binaires, des femmes issues de l’immigration ou du métissage. Bref, des gens qui nous ressemblent. »
Angie Lopez Diallo
Quel Cercle des poètes disparus woke ? (Demain nous appartient, 4′ 38 et 13′ 22)

https://www.tf1.fr/tf1/demain-nous-appartient/videos/demain-nous-appartient-du-12-octobre-2021-episode-1033-89442850.html

https://www.youtube.com/watch?v=UziGQK3LotQ


Elections 2022: Quelle démocratie contre le peuple ? (Who’ll finally hear the people’s need for the preservation of its own majority culture against the combined threat of globalism, multiculturalism and out of control immigration ?)

27 septembre, 2021
Son projet, ses premières mesures... Voici à quoi ressemblerait une candidature d'Eric Zemmour à l'Elysée

Les groupes n’aiment guère ceux qui vendent la mèche, surtout peut-être lorsque la transgression ou la trahison peut se réclamer de leurs valeurs les plus hautes. (…) L’apprenti sorcier qui prend le risque de s’intéresser à la sorcellerie indigène et à ses fétiches, au lieu d’aller chercher sous de lointains tropiques les charmes rassurants d’une magie exotique, doit s’attendre à voir se retourner contre lui la violence qu’il a déchaînée. Pierre Bourdieu
C’est une chose que Weber dit en passant dans son livre sur le judaïsme antique : on n’oublie toujours que le prophète sort du rang des prêtres ; le Grand Hérésiarque est un prophète qui va dire dans la rue ce qui se dit normalement dans l’univers des docteurs. Pierre Bourdieu
L’essentiel est d’être bon aux gens avec qui l’on vit. (…) Défiez-vous de ces cosmopolites qui vont chercher au loin dans leurs livres des devoirs qu’ils dédaignent de remplir autour d’eux. Tel philosophe aime les Tartares, pour être dispensé d’aimer ses voisins. Jean-Jacques Rousseau (L’Emile, 1762)
Le démocrate, comme le savant, manque le singulier: l’individu n’est pour lui qu’une somme de traits universels. Il s’ensuit que sa défense du Juif sauve le juif en tant qu’homme et l’anéantit en tant que Juif…. ‘Il n’y a pas de Juif, dit-il, il n’y a pas de question juive.’ Cela signifie qu’il souhaite séparer le Juif de sa religion, de sa famille, de sa communauté ethnique, pour l’enfourner dans le creuset démocratique, d’où il ressortira seul et nu, particule individuelle et solitaire, semblable à toutes les autres particules. C’est ce qu’on nommait, aux Etats-Unis, la politique d’assimilation. Jean-Paul Sartre (Réflexion sur la question juive, 1946)
Les socialistes entendent reconnaître aux immigrés le droit à leur identité culturelle. La transmission de la connaissance et de la culture nationale à leurs enfants sera favorisée par tous les moyens. Car il n’est pas question de rompre avec leur pays d’origine. (…) Il faut préparer les nations les plus riches, dont la France, à envisager leur avenir en termes communautaires. Projet socialiste (années 80)
L’expression [d’assimilation] est regrettable, puisqu’elle semble impliquer que les étrangers perdent leurs caractéristiques d’origine pour devenir seulement des Français. Marceau Long (Haut-Conseil à l’intégration, 1988)
Le mot assimilation semble signifier une réduction à l’identique (…). Finalement le mot le moins mal approprié est celui d’ ‘intégration’, car il accepte les différences mais dans le cadre républicain. Jean-Pierre Chevènement
Il ne s’agira jamais d’interdire aux étrangers d’être eux-mêmes, mais de les aider à être eux-mêmes dans notre société. Rapport Tuoten (2013)
C’est le combat de notre époque. Les forces de la liberté, de l’ouverture d’esprit et de la collaboration internationale contre les forces de l’autoritarisme, de l’isolationnisme et du nationalisme. Les forces du flux d’information, de l’échange et de l’immigration contre ceux qui leur font obstacle. Mark Zuckerberg
La Silicon Valley avait beaucoup d’intérêts en jeu dans cette présidentielle, notamment du fait de sa très forte dépendance vis-à-vis des travailleurs immigrants et par rapport au travail déporté dans des pays à faibles salaires. Cette seule situation est intolérable pour la « middle class » américaine, très touchée par le chômage, surtout les seniors, qui sont marginalisés et débarqués dans cette économie numérique basée sur un jeunisme brutal, qui exclut les plus âgés et qui se répand rapidement. Avec près de cinquante ans de stagnation de leurs revenus et de difficultés économiques, les prolétaires ruminaient en silence leur colère en espérant qu’Obama allait faire des miracles. Au final, ils se sentent les victimes du progrès numérique. Ils voulaient leur revanche de façon vraiment tranchée et à n’importe quel prix… Leur raisonnement : ces entreprises de la high-tech éliminent des emplois, en créent en dehors, génèrent d’énormes richesses, dont une très grosse partie hors des Etats-Unis, ne paient pas d’impôts sur ces richesses, qui ne profitent donc pas à la « middle class ». On estime à 58 % la part du chiffre d’affaires de la Silicon Valley en dehors des Etats-Unis, l’an dernier. La « Valley » ne se gêne pas pour faire un lobbying substantiel auprès des politiciens de Washington afin de servir ses intérêts. Et elle est donneuse de leçons. « Changer le monde » pour en faire un monde meilleur, mais pour qui ? Pour les centres de la high-tech et du showbiz de Californie, et c’est une bonne partie du 1 % de la population américaine le plus riche qui profite des progrès. Les thèmes qui ont occupé la Silicon Valley n’ont pas résonné avec le prolétariat. (…) la précarisation des emplois par les nouvelles plates-formes numériques, comme Uber, a provoqué des débats amers. L’avènement de l’intelligence artificielle a davantage crispé les esprits du fait de sa capacité à supprimer beaucoup d’emplois sans perspective d’en créer au moins autant de nouveaux. La high-tech de l’ère Obama n’a fait qu’inquiéter ou marginaliser le prolétariat américain. On voit qu’elle ne peut et ne pourra pas être « la » voie unique de salut pour les économies et les sociétés en difficulté. Georges Nahon
Cette naturalisation de l’immigration est le produit d’une idéologie dont je propose la généalogie. L’immigration est un phénomène social et politique qui dépend de la volonté des hommes: volonté d’émigrer, volonté d’accueillir les immigrés. Pour les sociétés européennes ce phénomène a toujours été l’exception et non la règle. L’idéologie migratoire renverse les choses, l’homme est présenté comme un animal migrant et non plus comme un animal social et politique, appartenant toujours déjà à une famille et une cité. Il s’agit ainsi de banaliser un phénomène, l’immigration, auquel il faudrait s’adapter comme on s’adapte à un phénomène naturel. Le propre de l’idéologie a toujours été de naturaliser ce qui est d’origine sociale et politique pour le rendre acceptable. (…) L’idéologie migratoire repose sur trois verrous qui viennent cadenasser son dispositif. Le premier est ce que j’appelle le verrou affectif de la honte. Hannah Arendt définissait l’idéologie comme la «logique d’une idée» et je pense qu’il faut compléter cette définition. L’idéologie repose aussi sur une «logique d’affects». En ce qui concerne l’idéologie migratoire, l’affect fondamental sur lequel elle repose est celui de la honte de la nation. On a déjà noté cette maladie de la repentance qui empêche les Européens de chercher à assimiler les étrangers. Mais on ne va pas assez loin dans sa généalogie. Dans le cas français, c’est à l’effondrement de 1940 qu’il faut remonter. L’idéologie migratoire va venir s’ancrer sur cet affect de honte de la nation consécutif à la défaite et à la collaboration, elle va l’alimenter et le renforcer, «verrouillant» ainsi la manière dont les Français se rapportent à leur nation. Seule la prise en compte de l’ancienneté et de la profondeur de cet ancrage affectif peut faire comprendre la difficulté de sortir aujourd’hui de l’idéologie migratoire. (…) Une vulgate se répand aujourd’hui pour attribuer aux penseurs de la «déconstruction» l’origine de l’idéologie migratoire. Il est vrai que la thématique de l’«hospitalité inconditionnelle», développée par Derrida dans plusieurs ouvrages, qui tend à sacraliser l’étranger et à absolutiser le devoir moral de l’accueil, inspire les militants actuels de l’idéologie migratoire. Mais Derrida, tout comme Foucault d’ailleurs, ont dit leur dette à Sartre en matière d’engagement politique. Celui-ci a eu une influence déterminante dans la réorientation «moralisatrice» et culpabilisatrice de la gauche intellectuelle française. Pour la question qui nous occupe, je montre que c’est dans Réflexions sur la question juive, publié en 1946, que vient se nouer le triple verrouillage sur lequel repose l’idéologie migratoire: la honte de la nation et de sa tradition assimilatrice, la promotion de l’ «identité» des victimes de l’assimilation, l’engagement politico-médiatique en faveur de leur «reconnaissance». Sartre est le fondateur de ce que j’appelle le «programme de la honte». À partir de la honte du sort fait aux juifs sous l’occupation, Sartre engage une critique de la démocratie assimilationniste. C’est en effet tout le programme assimilationniste porté par la révolution française que Sartre vient inverser. On se souvient de la phrase de Clermont Tonnerre: «Il faut tout refuser aux juifs comme nation, et accorder tout aux juifs comme individus». Cela signifie que la France reconnaît les juifs en tant que citoyens, ayant les mêmes droits et devoirs que les autres citoyens. La France reconnaît des Français juifs et non des Juifs français. Sartre vient faire peser le soupçon d’antisémitisme et de racisme sur ce programme assimilationniste qu’il voudrait inverser. Pour lui, la reconnaissance de l’«identité» doit primer sur l’appartenance citoyenne à la nation, c’est ce qu’il appelle le «libéralisme concret» dont je montre qu’il est en réalité une ébauche de programme multiculturel. Ce qui est «concret» pour Sartre, c’est l’identité définie par la religion, la race ou le sexe, ce qui est abstrait et aliénant, ce qui vient détruire et menacer cette identité concrète, c’est l’assimilation à la démocratie nationale. Selon Sartre, le démocrate «souhaite séparer le juif de sa religion, de sa famille, de sa communauté ethnique, pour l’enfourner dans le creuset démocratique, d’où il ressortira seul et nu, particule individuelle et solitaire, semblable à toutes les autres particules. C’est ce qu’on nommait aux États-Unis, la politique d’assimilation. Les lois sur l’immigration ont enregistré la faillite de cette politique et, en somme, celle du point de vue démocratique». Ce texte condense toute l’opération de l’idéologie migratoire: l’amalgame entre l’assimilation nationale et le sort abominable fait aux juifs. Bien avant qu’Erdogan ne s’empare de ce thème, comparant à Cologne, en 2008, l’assimilation à un crime contre l’humanité, Sartre compare celle-ci aux pires exactions commises contre les juifs. Le modèle de l’assimilation va être abandonné sous Mitterrand, cet abandon étant masqué par un nouveau concept, l’ « intégration », et un nouveau slogan : le « vivre-ensemble ». (…) La honte de l’assimilation cultivée par Sartre va cheminer au sein de la gauche et plus particulièrement du parti socialiste. Le modèle de l’assimilation, timidement poursuivi par Pompidou et Giscard, va être abandonné sous Mitterrand, cet abandon étant masqué par un nouveau concept, l’ «intégration», et un nouveau slogan: le «vivre-ensemble». Avant même l’invention de SOS Racisme par le parti socialiste, ce dernier s’était converti au droit à la différence et à une conception de plus en plus multiculturelle de la société. Dans le Projet socialiste pour la France des années 80 on pouvait déjà lire: «Les socialistes entendent reconnaître aux immigrés le droit à leur identité culturelle. La transmission de la connaissance et de la culture nationale à leurs enfants sera favorisée par tous les moyens. Car il n’est pas question de rompre avec leur pays d’origine. (…) Il faut préparer les nations les plus riches, dont la France, à envisager leur avenir en termes communautaires.». «Identité», le mot était donc lâché dès 1980. Alors que la politique d’assimilation mettait au second plan l’ «identité» des immigrés, la politique d’intégration faisait de celle-ci une richesse devant laquelle il fallait s’incliner. Le président du Haut-Conseil à l’intégration, Marceau Long, avait été bien choisi par Michel Rocard puisque il avait exprimé, dès son rapport de 1988: Être Français aujourd’hui et demain, sa défiance pour le terme d’assimilation, au nom de la nécessaire reconnaissance de l’identité de l’immigré: «L’expression est regrettable, puisqu’elle semble impliquer que les étrangers perdent leurs caractéristiques d’origine pour devenir seulement des Français.». On appréciera le «seulement des Français» qui montre à quel point le «travail de taupe» de la honte de la nation instauré par Sartre avait fait des dégâts dans les élites françaises. Même chez Chevènement, le plus assimilationniste des socialistes, on retrouve cette méfiance à l’égard de l’assimilation: «Le mot assimilation semble signifier une réduction à l’identique (…). Finalement le mot le moins mal approprié est celui d’ «intégration», car il accepte les différences mais dans le cadre républicain.». Certes, pour Chevènement, c’est la distinction entre la sphère privée et la sphère publique qui viendra limiter cette reconnaissance de la différence de l’étranger: celui-ci devra se monter semblable dans la sphère publique mais pourra cultiver sa différence dans la sphère privée. Mitterrand sera l’arbitre entre ces deux tendances chez les socialistes: la tendance intégrationniste chevènementiste et la tendance plus franchement inclusive et multiculturelle représentée par SOS Racisme. Son arbitrage penchera en faveur de SOS Racisme pour des raisons sans doute plus politiciennes qu’idéologiques: il prenait ainsi la droite en tenaille entre SOS Racisme et le FN. Lorsque les socialistes reviendront au pouvoir avec Hollande en 2012, le pôle multiculturel donna des signes de l’avoir emporté. La bienveillance à l’égard de la «différence» de l’étranger ayant fait un pas supplémentaire dans le projet de refonte de la politique d’intégration commandé par le premier ministre J.M Ayrault en 2013. Ce projet donna lieu au fameux rapport Tuot: La Grande Nation: pour une société inclusive, dans lequel on pouvait lire: «Il ne s’agira jamais d’interdire aux étrangers d’être eux-mêmes, mais de les aider à être eux-mêmes dans notre société.». Certes, le projet fut retiré devant les réactions, mais qu’il ait pu être commandé à ce niveau du pouvoir était le symptôme de la victoire de l’idéologie migratoire dans les rangs socialistes.L’assimilation seule peut produire cette « amitié politique » que nous aurions tant besoin de retrouver aujourd’hui. (…) À travers l’intégration nos «républicains» ont prôné un idéal louable: il s’agissait de demander à l’immigré de s’intégrer à la sphère de la citoyenneté et de la «République» tout en lui permettant de conserver son identité culturelle et sa différence dans la sphère privée. Les républicains cherchaient ainsi à se tenir à égale distance de l’assimilationnisme réputé «nationaliste» et de l’idéal inclusif réputé «multiculturel». On reprochait à l’assimilation de réduire l’autre au même et à l’inclusion de nier le même au profit de l’autre. La séparation entre la sphère privée et la sphère publique fut présentée comme le sésame de cette intégration réussie. L’État, parallèlement à sa neutralité religieuse, se devait d’être neutre en matière de mœurs. L’État ne demandait pas que l’étranger soit semblable par les mœurs mais qu’il soit semblable par la loi à laquelle il participe et à laquelle il obéit. Cette séparation entre le privé et le public, entre les mœurs et la loi, entre la morale et la politique, est le point aveugle de la conception «républicaine» de l’intégration. La politique entendue en un sens architectonique, en un sens grec, ne repose pas sur la séparation du privé et du public mais sur leur articulation. L’assimilation n’est pas une politique parmi d’autres. Elle est la politique même. À condition de la repenser comme je fais, dans les pas du grand sociologue Gabriel Tarde, comme «assimilation imitative», comme effort libre pour se rendre similaire. En ce sens, elle traverse la sphère des mœurs comme celle de la loi et s’impose tout autant au national qu’à l’étranger. Elle seule peut produire cette «amitié politique» que nous aurions tant besoin de retrouver aujourd’hui. Vincent Coussedière
Dans la mythologie grecque, Prométhée est le titan qui donne le feu aux hommes. Il incarne désormais la civilisation industrielle si décriée par l’écologie politique. Je tente de restituer son bilan en lui offrant un procès équitable. Il ne s’agit pas seulement de rappeler que la société industrielle nous a délivrés de la famine, de l’ignorance, de la maladie, des effets ravageurs des aléas naturels et de la pénibilité. Il convient aussi de liquider le mythe du paradis perdu qui prétend que notre environnement n’a jamais été aussi toxique qu’aujourd’hui. On doit cette fable aux penchants rousseauistes de l’idéologie écologiste : ils reprochent au progrès industriel de souiller notre monde. (…) Ce récit décliniste suggère que les sociétés prémodernes entretenaient avec leur environnement une relation plus harmonieuse. Mais cette nostalgie n’a aucun fondement. Les hommes des cavernes et les villes préindustrielles étaient exposés à des nuisances environnementales bien plus ravageuses que les citadins des métropoles modernes. La pollution et les catastrophes naturelles font plus de victimes dans les pays faiblement industrialisés que dans les nations développées. Enfin, les secondes sont mieux armées que les premières pour affronter le changement climatique. Il serait immoral et contreproductif de renoncer à l’expansion de l’industrialisme. On trahirait les peuples enfermés dans les fléaux écologiques prémodernes en éloignant l’humanité des solutions aux nouveaux défis. (…) La technologie provient toujours de ce que le philosophe Jacques Ellul appelait avec dédain la «passion de l’efficacité». Elle a pour objet d’augmenter notre puissance. La question est de savoir si cette quête de puissance est bienveillante ou non. L’écologie politique l’envisage avec pessimisme. Hans Jonas écrivait que la véritable menace que porte la technologie «ne réside pas tant dans ses moyens de destruction que dans son paisible usage quotidien». On accuse la technique d’augmenter les penchants destructeurs de l’homme. Les tragédies du XXe siècle et l’attention accordée aux nouveaux risques ont renforcé le prestige de cette lecture, quitte encore à sombrer dans la fable du bon sauvage. Pourtant, les travaux de Lawrence Keeley montrent que les guerres préhistoriques étaient plus fréquentes et meurtrières que les conflits modernes. Les Hutus n’ont guère eu besoin de la haute technologie pour décimer les Tutsis. Si l’on revient à l’environnement, les outils rudimentaires des chasseurs-cueilleurs ont suffi à conduire une partie de la mégafaune du Pléistocène à l’extinction tandis que leur mode de vie exigeait des infanticides et des géronticides réguliers. Bien sûr, il ne faut pas tomber dans l’excès inverse, qui voit dans le progrès technique la condition suffisante du progrès moral, en oubliant la variable culturelle. Mais en l’occurrence, et en dépit des nouveaux risques, le bilan sécuritaire de la modernité est positif, comme en témoigne notre succès évolutif. Il n’appartient qu’à nous de faire en sorte qu’il le demeure en usant de notre puissance pour servir notre espèce et non l’asservir. (…) Déjà au XVIIe siècle, l’humaniste Hugo Grotius constatait que le fondement du commerce mondial résidait dans l’inégale répartition géographique des ressources et des terres fertiles ainsi que l’incapacité des nations à subvenir seules à leurs besoins. En s’inscrivant à contre-courant de la mondialisation, localisme et décroissance constituent un profond désintérêt pour le sort de l’humanité. Des études suggèrent que seul un tiers de l’humanité pourrait se nourrir dans un monde localiste. Faut-il tuer les autres ? Lorsque les écologistes pourfendent le productivisme, veulent diminuer les rendements agricoles, préfèrent les sources d’énergie intermittentes aux énergies abondantes, on peut se demander si l’hécatombe humanitaire n’est pas délibérément recherchée. D’autant que les vertus écologiques de ces propositions sont surestimées. Toutes choses égales par ailleurs, une agriculture aux rendements faibles, c’est plus de déforestation. Le localisme néglige le fait que le transport contribue, en proportion, peu aux pollutions, contrairement à la phase de production. C’est pourquoi il est parfois moins polluant de se procurer une marchandise produite par un industriel étranger qui, pour des raisons géographiques, climatiques, techniques, logistiques ou par le jeu des économies d’échelle, parvient à utiliser moins de ressources pour produire une unité de richesses qu’un producteur local aux méthodes inefficientes. Si chaque ville française produisait sa nourriture localement, le gaspillage exploserait. Enfin, un effondrement du commerce mondial appauvrirait l’humanité, ainsi qu’on l’a vu avec la Covid, ce qui amputerait ses capacités à investir dans des technologies propres, mais coûteuses. Pour verdir notre monde sans renoncer à améliorer le sort de l’humanité, il serait plus vertueux que les pays riches investissent dans la modernisation de leur appareil productif ainsi que dans celui des pays du Sud. (…) L’écologie profonde personnifie la nature sauvage en la plaçant au-dessus de l’homme tandis que l’écologie intégrale, selon les termes du Manifeste de la nouvelle droite publié en 2000, «en appelle au dépassement de l’anthropocentrisme moderne». Certes, elle «ne gomme pas la spécificité de l’homme», mais elle lui dénie tout de même «la place exclusive que lui avaient donnée le christianisme et l’humanisme classique». Ces deux écoles ont en commun de se méfier de la souveraineté que l’homme exerce sur la nature. Cette méfiance est désormais partagée par le Pape. Preuve en est qu’il préfère dénoncer la «démesure anthropocentrique» qui définirait notre époque que souligner les atteintes aux droits de l’homme qui ralentissent le développement des pays du Sud. Le souverain pontife propose d’ailleurs de ralentir le développement, voire d’y renoncer. Ce qui montre que l’humanisme n’est plus sa grille de lecture. Comment ne pas déceler des bribes de paganisme dans un discours qui compte parmi les pauvres notre «Terre opprimée», accuse les hommes de «piller» la nature comme si seule Gaïa était propriétaire des ressources et que nous ne serions plus légitimes à en disposer (comme le font tous les autres êtres vivants à leur humble échelle) ? Je ne parle même pas de l’image figée de la biosphère héritée de l’ère pré-darwinienne qui assimile toute transformation des écosystèmes à une destruction. François taxe enfin d’extrémisme ceux qui, dans le sillage des Lumières, placent leur confiance dans le progrès pour résoudre nos problèmes actuels ! Je vois dans cette inflexion du discours catholique le signe de l’hégémonie d’une écologie misanthrope à qui il faut donner des gages : elle ne définit plus la protection de la nature comme la sauvegarde d’un milieu hospitalier pour l’homme, mais comme la «sanctuarisation» d’un milieu dont il faut l’exclure. Pourtant, les écologistes insistent – à raison – sur le fait que l’homme appartient à la nature ! Sapiens doit visiblement se chercher d’autres alliés. (…) Depuis Platon, la philosophie politique occidentale admet que le but des sociétés réside dans l’allégement de la peine que l’homme s’inflige pour assouvir ses besoins. C’est pourquoi on préfère la Cité à l’ermitage. La réduction du labeur est une aspiration naturelle et universelle. Elle n’a pas attendu l’émergence de la question ouvrière au XIXe siècle pour se manifester. En 1516, le penseur humaniste Thomas More imaginait un monde utopique où 6 heures de travail par jour suffisent pour bien vivre. Et tandis que l’ouvrier occidental moyen devait besogner plus de 3000 heures par an pour s’acheter le niveau de vie du XIXe siècle, il peut désormais travailler 1500 heures par an, soit 4 heures par jour, pour obtenir le confort du XXIe siècle. Le progrès de l’industrie et l’ouverture du commerce permettent de faire mieux que l’utopie de More. Le libéral que je suis ne considère pas le travail comme une fin en soi. Ce n’est que le vulgaire prix à payer pour vivre, assouvir ses besoins et servir ses semblables. Le but du progrès est de réduire ce prix pour tendre vers la perfection (même si nous ne l’atteindrons jamais) que décrivait l’économiste Frédéric Bastiat en son temps : un effort nul pour un gain infini. Ces idéaux ont longtemps été consensuels. Mais le comble est de voir désormais la gauche radicale, naguère favorable au «droit à la paresse», plaider pour assigner l’humanité à la malédiction de Sisyphe : un effort infini pour un gain nul. C’est ainsi qu’il faut interpréter les propositions d’un Nicolas Hulot ou d’un Dominique Bourg. Ce dernier veut reconduire un tiers de la population dans les champs, avec pour seule aide «l’énergie musculaire et animale». Ces délires réactionnaires seraient amusants s’ils n’influençaient pas les responsables «modérés» : nous avons déjà entendu un ministre français plaider pour le retour aux pratiques agricoles de nos grands-parents. (…) Malthus craignait le scénario d’une production de richesses incapable de suivre une croissance démographique exponentielle. En dépit de ses erreurs, l’épouvantail de la surpopulation continue d’être agité par les écologistes, comme en témoignent les cas de Paul Ehrlich, qui envisageait la stérilisation forcée, ou de Pablo Servigne, qui suggère dans son best-seller que nous devons dès maintenant choisir qui doit naître pour ne pas avoir à choisir qui devra mourir demain. Rappelons qu’au temps de Malthus, nous étions un milliard et la misère était la norme. Aujourd’hui, nous sommes 8 milliards et la misère devient l’exception, ce qui infirme les scénarios apocalyptiques que l’on pouvait lire dans les années 70 à travers le rapport au Club de Rome. Ces progrès humanitaires s’expliquent par le fait que les hommes, loin de n’être que des ventres sur pattes, sont d’abord des ouvriers, des ingénieurs et des innovateurs. Ils créent plus qu’ils ne détruisent. Jean Bodin avait raison de souligner dès le XVIe siècle qu’il ne faut jamais craindre qu’il y ait trop de citoyens dans la mesure où il n’y a de richesse que d’hommes. Désormais, le néo-malthusianisme prétend qu’une «surpopulation» d’êtres opulents menace de rendre notre planète toxique. Le raisonnement semble a priori logique. On peut en effet se dire que, toutes choses égales par ailleurs, plus on est, plus on consomme, plus on pollue. Sauf que la variable technologique fait que les choses ne sont jamais égales par ailleurs ! Par exemple, Paris comptait 200 000 âmes en 1328, soit 10 fois moins qu’aujourd’hui. Pourtant, la pollution tuait une proportion de Parisiens plus forte au Moyen Âge qu’au XXIe siècle : une métropole équipée de l’électricité et du traitement des eaux usées bénéficie d’un environnement de meilleure qualité qu’une petite bourgade dépourvue de ces technologies. (…) Le raisonnement vaut pour le changement climatique. Entre 1979 et 2019, grâce au nucléaire et à l’efficacité énergétique, les émissions territoriales françaises de CO2 ont baissé tandis que la population française a gagné 11 millions d’habitants sur la même période et que notre production industrielle est plus élevée en 2019 qu’en 1979 en valeur absolue. Les émissions importées suivront la même trajectoire à mesure que nos partenaires commerciaux obtiendront nos technologies. Or, ainsi que le rappelait l’économiste Julian Simon, une large démographie favorise l’innovation, car elle permet une abondance de bras et de cerveaux brillants. Enfin, le jeu des économies d’échelle fait que les grandes communautés obtiennent plus aisément les technologies propres qui, parce que coûteuses, seraient inaccessibles aux petites communautés. C’est la raison pour laquelle les villes sont mieux équipées que les campagnes en infrastructures essentielles à un environnement sain, comme les réseaux d’égout ou les stations d’épuration. Pour sauver notre habitat, mieux vaut des familles nombreuses composées d’ingénieurs que des zadistes célibataires. D’ailleurs, si l’on regarde les trajectoires démographiques actuelles, la menace qui plane sur nous est plutôt le vieillissement et le déclin démographique de notre espèce. (…) Je dénonce une récurrence étrange chez les écologistes. Les mesures qu’ils proposent contreviennent toujours à la résolution des problèmes qu’ils soulignent, voire les aggravent. On ne peut pas comprendre cette dissonance si on ne la met pas en lien avec les arrière-pensées anticapitalistes de ce mouvement. Je cite dans mon ouvrage d’éminents auteurs écologistes qui redoutent le scénario d’une humanité qui parvient à se doter d’une énergie abondante, fut-elle propre, et qui présentent la pauvreté comme l’horizon souhaitable de notre espèce. Ce qui suffit à prouver leur insincérité. Si le but est de lutter contre le changement climatique en assurant à l’humanité le niveau de vie le plus élevé possible, alors, outre l’efficacité énergétique, il faut que celle-ci cesse de fermer des centrales nucléaires et se convertisse massivement à l’énergie atomique, soit la source d’énergie la plus décarbonée, fiable et efficace à grande échelle. Les centaines de milliards que les pouvoirs publics et le secteur privé des pays développés dilapident dans l’éolien et le solaire doivent être immédiatement réaffectés vers l’atome. Sans cela, toute tentative de décarboner l’électricité mondiale, d’électrifier nos usages, de synthétiser des carburants ou des engrais propres ou d’investir dans la capture du CO₂ sera inefficiente. Plutôt que de culpabiliser les pays émergents, nous devrions porter l’idéal d’une filière nucléaire ambitieuse, capable de frapper à la porte de tous les pays soucieux de se délivrer de la misère et des énergies fossiles. Il ne faut pas non plus oublier l’impératif de l’adaptation, qui montre là encore l’inanité de la post-croissance : la résistance des sociétés face aux aléas naturels augmente avec la richesse. Un Israélien ou un Néerlandais qui peut se procurer des stations pour dessaler l’eau de mer ou un système de protection côtière ultra-sophistiqué contre la montée des eaux est moins vulnérable à la sécheresse et aux inondations qu’un Malgache ou qu’un Bangladais. Une des réponses au changement climatique consiste à nous assurer que ces gains en résilience devancent l’émergence des nouveaux risques. Ce ne sont là que des premières pistes qui méritent d’être approfondies par des entrepreneurs, ingénieurs et scientifiques assez humanistes pour refuser le discours qui feint de s’inquiéter des maux du changement climatique pour assigner les hommes aux fléaux de la misère. Ferghane AzihariDans la mythologie grecque, Prométhée est le titan qui donne le feu aux hommes. Il incarne désormais la civilisation industrielle si décriée par l’écologie politique. Je tente de restituer son bilan en lui offrant un procès équitable. Il ne s’agit pas seulement de rappeler que la société industrielle nous a délivrés de la famine, de l’ignorance, de la maladie, des effets ravageurs des aléas naturels et de la pénibilité. Il convient aussi de liquider le mythe du paradis perdu qui prétend que notre environnement n’a jamais été aussi toxique qu’aujourd’hui. On doit cette fable aux penchants rousseauistes de l’idéologie écologiste : ils reprochent au progrès industriel de souiller notre monde. (…) Ce récit décliniste suggère que les sociétés prémodernes entretenaient avec leur environnement une relation plus harmonieuse. Mais cette nostalgie n’a aucun fondement. Les hommes des cavernes et les villes préindustrielles étaient exposés à des nuisances environnementales bien plus ravageuses que les citadins des métropoles modernes. La pollution et les catastrophes naturelles font plus de victimes dans les pays faiblement industrialisés que dans les nations développées. Enfin, les secondes sont mieux armées que les premières pour affronter le changement climatique. Il serait immoral et contreproductif de renoncer à l’expansion de l’industrialisme. On trahirait les peuples enfermés dans les fléaux écologiques prémodernes en éloignant l’humanité des solutions aux nouveaux défis. (…) La technologie provient toujours de ce que le philosophe Jacques Ellul appelait avec dédain la «passion de l’efficacité». Elle a pour objet d’augmenter notre puissance. La question est de savoir si cette quête de puissance est bienveillante ou non. L’écologie politique l’envisage avec pessimisme. Hans Jonas écrivait que la véritable menace que porte la technologie «ne réside pas tant dans ses moyens de destruction que dans son paisible usage quotidien». On accuse la technique d’augmenter les penchants destructeurs de l’homme. Les tragédies du XXe siècle et l’attention accordée aux nouveaux risques ont renforcé le prestige de cette lecture, quitte encore à sombrer dans la fable du bon sauvage. Pourtant, les travaux de Lawrence Keeley montrent que les guerres préhistoriques étaient plus fréquentes et meurtrières que les conflits modernes. Les Hutus n’ont guère eu besoin de la haute technologie pour décimer les Tutsis. Si l’on revient à l’environnement, les outils rudimentaires des chasseurs-cueilleurs ont suffi à conduire une partie de la mégafaune du Pléistocène à l’extinction tandis que leur mode de vie exigeait des infanticides et des géronticides réguliers. Bien sûr, il ne faut pas tomber dans l’excès inverse, qui voit dans le progrès technique la condition suffisante du progrès moral, en oubliant la variable culturelle. Mais en l’occurrence, et en dépit des nouveaux risques, le bilan sécuritaire de la modernité est positif, comme en témoigne notre succès évolutif. Il n’appartient qu’à nous de faire en sorte qu’il le demeure en usant de notre puissance pour servir notre espèce et non l’asservir. (…) Déjà au XVIIe siècle, l’humaniste Hugo Grotius constatait que le fondement du commerce mondial résidait dans l’inégale répartition géographique des ressources et des terres fertiles ainsi que l’incapacité des nations à subvenir seules à leurs besoins. En s’inscrivant à contre-courant de la mondialisation, localisme et décroissance constituent un profond désintérêt pour le sort de l’humanité. Des études suggèrent que seul un tiers de l’humanité pourrait se nourrir dans un monde localiste. Faut-il tuer les autres ? Lorsque les écologistes pourfendent le productivisme, veulent diminuer les rendements agricoles, préfèrent les sources d’énergie intermittentes aux énergies abondantes, on peut se demander si l’hécatombe humanitaire n’est pas délibérément recherchée. D’autant que les vertus écologiques de ces propositions sont surestimées. Toutes choses égales par ailleurs, une agriculture aux rendements faibles, c’est plus de déforestation. Le localisme néglige le fait que le transport contribue, en proportion, peu aux pollutions, contrairement à la phase de production. C’est pourquoi il est parfois moins polluant de se procurer une marchandise produite par un industriel étranger qui, pour des raisons géographiques, climatiques, techniques, logistiques ou par le jeu des économies d’échelle, parvient à utiliser moins de ressources pour produire une unité de richesses qu’un producteur local aux méthodes inefficientes. Si chaque ville française produisait sa nourriture localement, le gaspillage exploserait. Enfin, un effondrement du commerce mondial appauvrirait l’humanité, ainsi qu’on l’a vu avec la Covid, ce qui amputerait ses capacités à investir dans des technologies propres, mais coûteuses. Pour verdir notre monde sans renoncer à améliorer le sort de l’humanité, il serait plus vertueux que les pays riches investissent dans la modernisation de leur appareil productif ainsi que dans celui des pays du Sud. (…) L’écologie profonde personnifie la nature sauvage en la plaçant au-dessus de l’homme tandis que l’écologie intégrale, selon les termes du Manifeste de la nouvelle droite publié en 2000, «en appelle au dépassement de l’anthropocentrisme moderne». Certes, elle «ne gomme pas la spécificité de l’homme», mais elle lui dénie tout de même «la place exclusive que lui avaient donnée le christianisme et l’humanisme classique». Ces deux écoles ont en commun de se méfier de la souveraineté que l’homme exerce sur la nature. Cette méfiance est désormais partagée par le Pape. Preuve en est qu’il préfère dénoncer la «démesure anthropocentrique» qui définirait notre époque que souligner les atteintes aux droits de l’homme qui ralentissent le développement des pays du Sud. Le souverain pontife propose d’ailleurs de ralentir le développement, voire d’y renoncer. Ce qui montre que l’humanisme n’est plus sa grille de lecture. Comment ne pas déceler des bribes de paganisme dans un discours qui compte parmi les pauvres notre «Terre opprimée», accuse les hommes de «piller» la nature comme si seule Gaïa était propriétaire des ressources et que nous ne serions plus légitimes à en disposer (comme le font tous les autres êtres vivants à leur humble échelle) ? Je ne parle même pas de l’image figée de la biosphère héritée de l’ère pré-darwinienne qui assimile toute transformation des écosystèmes à une destruction. François taxe enfin d’extrémisme ceux qui, dans le sillage des Lumières, placent leur confiance dans le progrès pour résoudre nos problèmes actuels ! Je vois dans cette inflexion du discours catholique le signe de l’hégémonie d’une écologie misanthrope à qui il faut donner des gages : elle ne définit plus la protection de la nature comme la sauvegarde d’un milieu hospitalier pour l’homme, mais comme la «sanctuarisation» d’un milieu dont il faut l’exclure. Pourtant, les écologistes insistent – à raison – sur le fait que l’homme appartient à la nature ! Sapiens doit visiblement se chercher d’autres alliés. (…) Depuis Platon, la philosophie politique occidentale admet que le but des sociétés réside dans l’allégement de la peine que l’homme s’inflige pour assouvir ses besoins. C’est pourquoi on préfère la Cité à l’ermitage. La réduction du labeur est une aspiration naturelle et universelle. Elle n’a pas attendu l’émergence de la question ouvrière au XIXe siècle pour se manifester. En 1516, le penseur humaniste Thomas More imaginait un monde utopique où 6 heures de travail par jour suffisent pour bien vivre. Et tandis que l’ouvrier occidental moyen devait besogner plus de 3000 heures par an pour s’acheter le niveau de vie du XIXe siècle, il peut désormais travailler 1500 heures par an, soit 4 heures par jour, pour obtenir le confort du XXIe siècle. Le progrès de l’industrie et l’ouverture du commerce permettent de faire mieux que l’utopie de More. Le libéral que je suis ne considère pas le travail comme une fin en soi. Ce n’est que le vulgaire prix à payer pour vivre, assouvir ses besoins et servir ses semblables. Le but du progrès est de réduire ce prix pour tendre vers la perfection (même si nous ne l’atteindrons jamais) que décrivait l’économiste Frédéric Bastiat en son temps : un effort nul pour un gain infini. Ces idéaux ont longtemps été consensuels. Mais le comble est de voir désormais la gauche radicale, naguère favorable au «droit à la paresse», plaider pour assigner l’humanité à la malédiction de Sisyphe : un effort infini pour un gain nul. C’est ainsi qu’il faut interpréter les propositions d’un Nicolas Hulot ou d’un Dominique Bourg. Ce dernier veut reconduire un tiers de la population dans les champs, avec pour seule aide «l’énergie musculaire et animale». Ces délires réactionnaires seraient amusants s’ils n’influençaient pas les responsables «modérés» : nous avons déjà entendu un ministre français plaider pour le retour aux pratiques agricoles de nos grands-parents. (…) Malthus craignait le scénario d’une production de richesses incapable de suivre une croissance démographique exponentielle. En dépit de ses erreurs, l’épouvantail de la surpopulation continue d’être agité par les écologistes, comme en témoignent les cas de Paul Ehrlich, qui envisageait la stérilisation forcée, ou de Pablo Servigne, qui suggère dans son best-seller que nous devons dès maintenant choisir qui doit naître pour ne pas avoir à choisir qui devra mourir demain. Rappelons qu’au temps de Malthus, nous étions un milliard et la misère était la norme. Aujourd’hui, nous sommes 8 milliards et la misère devient l’exception, ce qui infirme les scénarios apocalyptiques que l’on pouvait lire dans les années 70 à travers le rapport au Club de Rome. Ces progrès humanitaires s’expliquent par le fait que les hommes, loin de n’être que des ventres sur pattes, sont d’abord des ouvriers, des ingénieurs et des innovateurs. Ils créent plus qu’ils ne détruisent. Jean Bodin avait raison de souligner dès le XVIe siècle qu’il ne faut jamais craindre qu’il y ait trop de citoyens dans la mesure où il n’y a de richesse que d’hommes. Désormais, le néo-malthusianisme prétend qu’une «surpopulation» d’êtres opulents menace de rendre notre planète toxique. Le raisonnement semble a priori logique. On peut en effet se dire que, toutes choses égales par ailleurs, plus on est, plus on consomme, plus on pollue. Sauf que la variable technologique fait que les choses ne sont jamais égales par ailleurs ! Par exemple, Paris comptait 200 000 âmes en 1328, soit 10 fois moins qu’aujourd’hui. Pourtant, la pollution tuait une proportion de Parisiens plus forte au Moyen Âge qu’au XXIe siècle : une métropole équipée de l’électricité et du traitement des eaux usées bénéficie d’un environnement de meilleure qualité qu’une petite bourgade dépourvue de ces technologies. (…) Le raisonnement vaut pour le changement climatique. Entre 1979 et 2019, grâce au nucléaire et à l’efficacité énergétique, les émissions territoriales françaises de CO2 ont baissé tandis que la population française a gagné 11 millions d’habitants sur la même période et que notre production industrielle est plus élevée en 2019 qu’en 1979 en valeur absolue. Les émissions importées suivront la même trajectoire à mesure que nos partenaires commerciaux obtiendront nos technologies. Or, ainsi que le rappelait l’économiste Julian Simon, une large démographie favorise l’innovation, car elle permet une abondance de bras et de cerveaux brillants. Enfin, le jeu des économies d’échelle fait que les grandes communautés obtiennent plus aisément les technologies propres qui, parce que coûteuses, seraient inaccessibles aux petites communautés. C’est la raison pour laquelle les villes sont mieux équipées que les campagnes en infrastructures essentielles à un environnement sain, comme les réseaux d’égout ou les stations d’épuration. Pour sauver notre habitat, mieux vaut des familles nombreuses composées d’ingénieurs que des zadistes célibataires. D’ailleurs, si l’on regarde les trajectoires démographiques actuelles, la menace qui plane sur nous est plutôt le vieillissement et le déclin démographique de notre espèce. (…) Je dénonce une récurrence étrange chez les écologistes. Les mesures qu’ils proposent contreviennent toujours à la résolution des problèmes qu’ils soulignent, voire les aggravent. On ne peut pas comprendre cette dissonance si on ne la met pas en lien avec les arrière-pensées anticapitalistes de ce mouvement. Je cite dans mon ouvrage d’éminents auteurs écologistes qui redoutent le scénario d’une humanité qui parvient à se doter d’une énergie abondante, fut-elle propre, et qui présentent la pauvreté comme l’horizon souhaitable de notre espèce. Ce qui suffit à prouver leur insincérité. Si le but est de lutter contre le changement climatique en assurant à l’humanité le niveau de vie le plus élevé possible, alors, outre l’efficacité énergétique, il faut que celle-ci cesse de fermer des centrales nucléaires et se convertisse massivement à l’énergie atomique, soit la source d’énergie la plus décarbonée, fiable et efficace à grande échelle. Les centaines de milliards que les pouvoirs publics et le secteur privé des pays développés dilapident dans l’éolien et le solaire doivent être immédiatement réaffectés vers l’atome. Sans cela, toute tentative de décarboner l’électricité mondiale, d’électrifier nos usages, de synthétiser des carburants ou des engrais propres ou d’investir dans la capture du CO₂ sera inefficiente. Plutôt que de culpabiliser les pays émergents, nous devrions porter l’idéal d’une filière nucléaire ambitieuse, capable de frapper à la porte de tous les pays soucieux de se délivrer de la misère et des énergies fossiles. Il ne faut pas non plus oublier l’impératif de l’adaptation, qui montre là encore l’inanité de la post-croissance : la résistance des sociétés face aux aléas naturels augmente avec la richesse. Un Israélien ou un Néerlandais qui peut se procurer des stations pour dessaler l’eau de mer ou un système de protection côtière ultra-sophistiqué contre la montée des eaux est moins vulnérable à la sécheresse et aux inondations qu’un Malgache ou qu’un Bangladais. Une des réponses au changement climatique consiste à nous assurer que ces gains en résilience devancent l’émergence des nouveaux risques. Ce ne sont là que des premières pistes qui méritent d’être approfondies par des entrepreneurs, ingénieurs et scientifiques assez humanistes pour refuser le discours qui feint de s’inquiéter des maux du changement climatique pour assigner les hommes aux fléaux de la misère. Ferghane AzihariDans la mythologie grecque, Prométhée est le titan qui donne le feu aux hommes. Il incarne désormais la civilisation industrielle si décriée par l’écologie politique. Je tente de restituer son bilan en lui offrant un procès équitable. Il ne s’agit pas seulement de rappeler que la société industrielle nous a délivrés de la famine, de l’ignorance, de la maladie, des effets ravageurs des aléas naturels et de la pénibilité. Il convient aussi de liquider le mythe du paradis perdu qui prétend que notre environnement n’a jamais été aussi toxique qu’aujourd’hui. On doit cette fable aux penchants rousseauistes de l’idéologie écologiste : ils reprochent au progrès industriel de souiller notre monde. (…) Ce récit décliniste suggère que les sociétés prémodernes entretenaient avec leur environnement une relation plus harmonieuse. Mais cette nostalgie n’a aucun fondement. Les hommes des cavernes et les villes préindustrielles étaient exposés à des nuisances environnementales bien plus ravageuses que les citadins des métropoles modernes. La pollution et les catastrophes naturelles font plus de victimes dans les pays faiblement industrialisés que dans les nations développées. Enfin, les secondes sont mieux armées que les premières pour affronter le changement climatique. Il serait immoral et contreproductif de renoncer à l’expansion de l’industrialisme. On trahirait les peuples enfermés dans les fléaux écologiques prémodernes en éloignant l’humanité des solutions aux nouveaux défis. (…) La technologie provient toujours de ce que le philosophe Jacques Ellul appelait avec dédain la «passion de l’efficacité». Elle a pour objet d’augmenter notre puissance. La question est de savoir si cette quête de puissance est bienveillante ou non. L’écologie politique l’envisage avec pessimisme. Hans Jonas écrivait que la véritable menace que porte la technologie «ne réside pas tant dans ses moyens de destruction que dans son paisible usage quotidien». On accuse la technique d’augmenter les penchants destructeurs de l’homme. Les tragédies du XXe siècle et l’attention accordée aux nouveaux risques ont renforcé le prestige de cette lecture, quitte encore à sombrer dans la fable du bon sauvage. Pourtant, les travaux de Lawrence Keeley montrent que les guerres préhistoriques étaient plus fréquentes et meurtrières que les conflits modernes. Les Hutus n’ont guère eu besoin de la haute technologie pour décimer les Tutsis. Si l’on revient à l’environnement, les outils rudimentaires des chasseurs-cueilleurs ont suffi à conduire une partie de la mégafaune du Pléistocène à l’extinction tandis que leur mode de vie exigeait des infanticides et des géronticides réguliers. Bien sûr, il ne faut pas tomber dans l’excès inverse, qui voit dans le progrès technique la condition suffisante du progrès moral, en oubliant la variable culturelle. Mais en l’occurrence, et en dépit des nouveaux risques, le bilan sécuritaire de la modernité est positif, comme en témoigne notre succès évolutif. Il n’appartient qu’à nous de faire en sorte qu’il le demeure en usant de notre puissance pour servir notre espèce et non l’asservir. (…) Déjà au XVIIe siècle, l’humaniste Hugo Grotius constatait que le fondement du commerce mondial résidait dans l’inégale répartition géographique des ressources et des terres fertiles ainsi que l’incapacité des nations à subvenir seules à leurs besoins. En s’inscrivant à contre-courant de la mondialisation, localisme et décroissance constituent un profond désintérêt pour le sort de l’humanité. Des études suggèrent que seul un tiers de l’humanité pourrait se nourrir dans un monde localiste. Faut-il tuer les autres ? Lorsque les écologistes pourfendent le productivisme, veulent diminuer les rendements agricoles, préfèrent les sources d’énergie intermittentes aux énergies abondantes, on peut se demander si l’hécatombe humanitaire n’est pas délibérément recherchée. D’autant que les vertus écologiques de ces propositions sont surestimées. Toutes choses égales par ailleurs, une agriculture aux rendements faibles, c’est plus de déforestation. Le localisme néglige le fait que le transport contribue, en proportion, peu aux pollutions, contrairement à la phase de production. C’est pourquoi il est parfois moins polluant de se procurer une marchandise produite par un industriel étranger qui, pour des raisons géographiques, climatiques, techniques, logistiques ou par le jeu des économies d’échelle, parvient à utiliser moins de ressources pour produire une unité de richesses qu’un producteur local aux méthodes inefficientes. Si chaque ville française produisait sa nourriture localement, le gaspillage exploserait. Enfin, un effondrement du commerce mondial appauvrirait l’humanité, ainsi qu’on l’a vu avec la Covid, ce qui amputerait ses capacités à investir dans des technologies propres, mais coûteuses. Pour verdir notre monde sans renoncer à améliorer le sort de l’humanité, il serait plus vertueux que les pays riches investissent dans la modernisation de leur appareil productif ainsi que dans celui des pays du Sud. (…) L’écologie profonde personnifie la nature sauvage en la plaçant au-dessus de l’homme tandis que l’écologie intégrale, selon les termes du Manifeste de la nouvelle droite publié en 2000, «en appelle au dépassement de l’anthropocentrisme moderne». Certes, elle «ne gomme pas la spécificité de l’homme», mais elle lui dénie tout de même «la place exclusive que lui avaient donnée le christianisme et l’humanisme classique». Ces deux écoles ont en commun de se méfier de la souveraineté que l’homme exerce sur la nature. Cette méfiance est désormais partagée par le Pape. Preuve en est qu’il préfère dénoncer la «démesure anthropocentrique» qui définirait notre époque que souligner les atteintes aux droits de l’homme qui ralentissent le développement des pays du Sud. Le souverain pontife propose d’ailleurs de ralentir le développement, voire d’y renoncer. Ce qui montre que l’humanisme n’est plus sa grille de lecture. Comment ne pas déceler des bribes de paganisme dans un discours qui compte parmi les pauvres notre «Terre opprimée», accuse les hommes de «piller» la nature comme si seule Gaïa était propriétaire des ressources et que nous ne serions plus légitimes à en disposer (comme le font tous les autres êtres vivants à leur humble échelle) ? Je ne parle même pas de l’image figée de la biosphère héritée de l’ère pré-darwinienne qui assimile toute transformation des écosystèmes à une destruction. François taxe enfin d’extrémisme ceux qui, dans le sillage des Lumières, placent leur confiance dans le progrès pour résoudre nos problèmes actuels ! Je vois dans cette inflexion du discours catholique le signe de l’hégémonie d’une écologie misanthrope à qui il faut donner des gages : elle ne définit plus la protection de la nature comme la sauvegarde d’un milieu hospitalier pour l’homme, mais comme la «sanctuarisation» d’un milieu dont il faut l’exclure. Pourtant, les écologistes insistent – à raison – sur le fait que l’homme appartient à la nature ! Sapiens doit visiblement se chercher d’autres alliés. (…) Depuis Platon, la philosophie politique occidentale admet que le but des sociétés réside dans l’allégement de la peine que l’homme s’inflige pour assouvir ses besoins. C’est pourquoi on préfère la Cité à l’ermitage. La réduction du labeur est une aspiration naturelle et universelle. Elle n’a pas attendu l’émergence de la question ouvrière au XIXe siècle pour se manifester. En 1516, le penseur humaniste Thomas More imaginait un monde utopique où 6 heures de travail par jour suffisent pour bien vivre. Et tandis que l’ouvrier occidental moyen devait besogner plus de 3000 heures par an pour s’acheter le niveau de vie du XIXe siècle, il peut désormais travailler 1500 heures par an, soit 4 heures par jour, pour obtenir le confort du XXIe siècle. Le progrès de l’industrie et l’ouverture du commerce permettent de faire mieux que l’utopie de More. Le libéral que je suis ne considère pas le travail comme une fin en soi. Ce n’est que le vulgaire prix à payer pour vivre, assouvir ses besoins et servir ses semblables. Le but du progrès est de réduire ce prix pour tendre vers la perfection (même si nous ne l’atteindrons jamais) que décrivait l’économiste Frédéric Bastiat en son temps : un effort nul pour un gain infini. Ces idéaux ont longtemps été consensuels. Mais le comble est de voir désormais la gauche radicale, naguère favorable au «droit à la paresse», plaider pour assigner l’humanité à la malédiction de Sisyphe : un effort infini pour un gain nul. C’est ainsi qu’il faut interpréter les propositions d’un Nicolas Hulot ou d’un Dominique Bourg. Ce dernier veut reconduire un tiers de la population dans les champs, avec pour seule aide «l’énergie musculaire et animale». Ces délires réactionnaires seraient amusants s’ils n’influençaient pas les responsables «modérés» : nous avons déjà entendu un ministre français plaider pour le retour aux pratiques agricoles de nos grands-parents. (…) Malthus craignait le scénario d’une production de richesses incapable de suivre une croissance démographique exponentielle. En dépit de ses erreurs, l’épouvantail de la surpopulation continue d’être agité par les écologistes, comme en témoignent les cas de Paul Ehrlich, qui envisageait la stérilisation forcée, ou de Pablo Servigne, qui suggère dans son best-seller que nous devons dès maintenant choisir qui doit naître pour ne pas avoir à choisir qui devra mourir demain. Rappelons qu’au temps de Malthus, nous étions un milliard et la misère était la norme. Aujourd’hui, nous sommes 8 milliards et la misère devient l’exception, ce qui infirme les scénarios apocalyptiques que l’on pouvait lire dans les années 70 à travers le rapport au Club de Rome. Ces progrès humanitaires s’expliquent par le fait que les hommes, loin de n’être que des ventres sur pattes, sont d’abord des ouvriers, des ingénieurs et des innovateurs. Ils créent plus qu’ils ne détruisent. Jean Bodin avait raison de souligner dès le XVIe siècle qu’il ne faut jamais craindre qu’il y ait trop de citoyens dans la mesure où il n’y a de richesse que d’hommes. Désormais, le néo-malthusianisme prétend qu’une «surpopulation» d’êtres opulents menace de rendre notre planète toxique. Le raisonnement semble a priori logique. On peut en effet se dire que, toutes choses égales par ailleurs, plus on est, plus on consomme, plus on pollue. Sauf que la variable technologique fait que les choses ne sont jamais égales par ailleurs ! Par exemple, Paris comptait 200 000 âmes en 1328, soit 10 fois moins qu’aujourd’hui. Pourtant, la pollution tuait une proportion de Parisiens plus forte au Moyen Âge qu’au XXIe siècle : une métropole équipée de l’électricité et du traitement des eaux usées bénéficie d’un environnement de meilleure qualité qu’une petite bourgade dépourvue de ces technologies. (…) Le raisonnement vaut pour le changement climatique. Entre 1979 et 2019, grâce au nucléaire et à l’efficacité énergétique, les émissions territoriales françaises de CO2 ont baissé tandis que la population française a gagné 11 millions d’habitants sur la même période et que notre production industrielle est plus élevée en 2019 qu’en 1979 en valeur absolue. Les émissions importées suivront la même trajectoire à mesure que nos partenaires commerciaux obtiendront nos technologies. Or, ainsi que le rappelait l’économiste Julian Simon, une large démographie favorise l’innovation, car elle permet une abondance de bras et de cerveaux brillants. Enfin, le jeu des économies d’échelle fait que les grandes communautés obtiennent plus aisément les technologies propres qui, parce que coûteuses, seraient inaccessibles aux petites communautés. C’est la raison pour laquelle les villes sont mieux équipées que les campagnes en infrastructures essentielles à un environnement sain, comme les réseaux d’égout ou les stations d’épuration. Pour sauver notre habitat, mieux vaut des familles nombreuses composées d’ingénieurs que des zadistes célibataires. D’ailleurs, si l’on regarde les trajectoires démographiques actuelles, la menace qui plane sur nous est plutôt le vieillissement et le déclin démographique de notre espèce. (…) Je dénonce une récurrence étrange chez les écologistes. Les mesures qu’ils proposent contreviennent toujours à la résolution des problèmes qu’ils soulignent, voire les aggravent. On ne peut pas comprendre cette dissonance si on ne la met pas en lien avec les arrière-pensées anticapitalistes de ce mouvement. Je cite dans mon ouvrage d’éminents auteurs écologistes qui redoutent le scénario d’une humanité qui parvient à se doter d’une énergie abondante, fut-elle propre, et qui présentent la pauvreté comme l’horizon souhaitable de notre espèce. Ce qui suffit à prouver leur insincérité. Si le but est de lutter contre le changement climatique en assurant à l’humanité le niveau de vie le plus élevé possible, alors, outre l’efficacité énergétique, il faut que celle-ci cesse de fermer des centrales nucléaires et se convertisse massivement à l’énergie atomique, soit la source d’énergie la plus décarbonée, fiable et efficace à grande échelle. Les centaines de milliards que les pouvoirs publics et le secteur privé des pays développés dilapident dans l’éolien et le solaire doivent être immédiatement réaffectés vers l’atome. Sans cela, toute tentative de décarboner l’électricité mondiale, d’électrifier nos usages, de synthétiser des carburants ou des engrais propres ou d’investir dans la capture du CO₂ sera inefficiente. Plutôt que de culpabiliser les pays émergents, nous devrions porter l’idéal d’une filière nucléaire ambitieuse, capable de frapper à la porte de tous les pays soucieux de se délivrer de la misère et des énergies fossiles. Il ne faut pas non plus oublier l’impératif de l’adaptation, qui montre là encore l’inanité de la post-croissance : la résistance des sociétés face aux aléas naturels augmente avec la richesse. Un Israélien ou un Néerlandais qui peut se procurer des stations pour dessaler l’eau de mer ou un système de protection côtière ultra-sophistiqué contre la montée des eaux est moins vulnérable à la sécheresse et aux inondations qu’un Malgache ou qu’un Bangladais. Une des réponses au changement climatique consiste à nous assurer que ces gains en résilience devancent l’émergence des nouveaux risques. Ce ne sont là que des premières pistes qui méritent d’être approfondies par des entrepreneurs, ingénieurs et scientifiques assez humanistes pour refuser le discours qui feint de s’inquiéter des maux du changement climatique pour assigner les hommes aux fléaux de la misère. Ferghane AzihariDans la mythologie grecque, Prométhée est le titan qui donne le feu aux hommes. Il incarne désormais la civilisation industrielle si décriée par l’écologie politique. Je tente de restituer son bilan en lui offrant un procès équitable. Il ne s’agit pas seulement de rappeler que la société industrielle nous a délivrés de la famine, de l’ignorance, de la maladie, des effets ravageurs des aléas naturels et de la pénibilité. Il convient aussi de liquider le mythe du paradis perdu qui prétend que notre environnement n’a jamais été aussi toxique qu’aujourd’hui. On doit cette fable aux penchants rousseauistes de l’idéologie écologiste : ils reprochent au progrès industriel de souiller notre monde. (…) Ce récit décliniste suggère que les sociétés prémodernes entretenaient avec leur environnement une relation plus harmonieuse. Mais cette nostalgie n’a aucun fondement. Les hommes des cavernes et les villes préindustrielles étaient exposés à des nuisances environnementales bien plus ravageuses que les citadins des métropoles modernes. La pollution et les catastrophes naturelles font plus de victimes dans les pays faiblement industrialisés que dans les nations développées. Enfin, les secondes sont mieux armées que les premières pour affronter le changement climatique. Il serait immoral et contreproductif de renoncer à l’expansion de l’industrialisme. On trahirait les peuples enfermés dans les fléaux écologiques prémodernes en éloignant l’humanité des solutions aux nouveaux défis. (…) La technologie provient toujours de ce que le philosophe Jacques Ellul appelait avec dédain la «passion de l’efficacité». Elle a pour objet d’augmenter notre puissance. La question est de savoir si cette quête de puissance est bienveillante ou non. L’écologie politique l’envisage avec pessimisme. Hans Jonas écrivait que la véritable menace que porte la technologie «ne réside pas tant dans ses moyens de destruction que dans son paisible usage quotidien». On accuse la technique d’augmenter les penchants destructeurs de l’homme. Les tragédies du XXe siècle et l’attention accordée aux nouveaux risques ont renforcé le prestige de cette lecture, quitte encore à sombrer dans la fable du bon sauvage. Pourtant, les travaux de Lawrence Keeley montrent que les guerres préhistoriques étaient plus fréquentes et meurtrières que les conflits modernes. Les Hutus n’ont guère eu besoin de la haute technologie pour décimer les Tutsis. Si l’on revient à l’environnement, les outils rudimentaires des chasseurs-cueilleurs ont suffi à conduire une partie de la mégafaune du Pléistocène à l’extinction tandis que leur mode de vie exigeait des infanticides et des géronticides réguliers. Bien sûr, il ne faut pas tomber dans l’excès inverse, qui voit dans le progrès technique la condition suffisante du progrès moral, en oubliant la variable culturelle. Mais en l’occurrence, et en dépit des nouveaux risques, le bilan sécuritaire de la modernité est positif, comme en témoigne notre succès évolutif. Il n’appartient qu’à nous de faire en sorte qu’il le demeure en usant de notre puissance pour servir notre espèce et non l’asservir. (…) Déjà au XVIIe siècle, l’humaniste Hugo Grotius constatait que le fondement du commerce mondial résidait dans l’inégale répartition géographique des ressources et des terres fertiles ainsi que l’incapacité des nations à subvenir seules à leurs besoins. En s’inscrivant à contre-courant de la mondialisation, localisme et décroissance constituent un profond désintérêt pour le sort de l’humanité. Des études suggèrent que seul un tiers de l’humanité pourrait se nourrir dans un monde localiste. Faut-il tuer les autres ? Lorsque les écologistes pourfendent le productivisme, veulent diminuer les rendements agricoles, préfèrent les sources d’énergie intermittentes aux énergies abondantes, on peut se demander si l’hécatombe humanitaire n’est pas délibérément recherchée. D’autant que les vertus écologiques de ces propositions sont surestimées. Toutes choses égales par ailleurs, une agriculture aux rendements faibles, c’est plus de déforestation. Le localisme néglige le fait que le transport contribue, en proportion, peu aux pollutions, contrairement à la phase de production. C’est pourquoi il est parfois moins polluant de se procurer une marchandise produite par un industriel étranger qui, pour des raisons géographiques, climatiques, techniques, logistiques ou par le jeu des économies d’échelle, parvient à utiliser moins de ressources pour produire une unité de richesses qu’un producteur local aux méthodes inefficientes. Si chaque ville française produisait sa nourriture localement, le gaspillage exploserait. Enfin, un effondrement du commerce mondial appauvrirait l’humanité, ainsi qu’on l’a vu avec la Covid, ce qui amputerait ses capacités à investir dans des technologies propres, mais coûteuses. Pour verdir notre monde sans renoncer à améliorer le sort de l’humanité, il serait plus vertueux que les pays riches investissent dans la modernisation de leur appareil productif ainsi que dans celui des pays du Sud. (…) L’écologie profonde personnifie la nature sauvage en la plaçant au-dessus de l’homme tandis que l’écologie intégrale, selon les termes du Manifeste de la nouvelle droite publié en 2000, «en appelle au dépassement de l’anthropocentrisme moderne». Certes, elle «ne gomme pas la spécificité de l’homme», mais elle lui dénie tout de même «la place exclusive que lui avaient donnée le christianisme et l’humanisme classique». Ces deux écoles ont en commun de se méfier de la souveraineté que l’homme exerce sur la nature. Cette méfiance est désormais partagée par le Pape. Preuve en est qu’il préfère dénoncer la «démesure anthropocentrique» qui définirait notre époque que souligner les atteintes aux droits de l’homme qui ralentissent le développement des pays du Sud. Le souverain pontife propose d’ailleurs de ralentir le développement, voire d’y renoncer. Ce qui montre que l’humanisme n’est plus sa grille de lecture. Comment ne pas déceler des bribes de paganisme dans un discours qui compte parmi les pauvres notre «Terre opprimée», accuse les hommes de «piller» la nature comme si seule Gaïa était propriétaire des ressources et que nous ne serions plus légitimes à en disposer (comme le font tous les autres êtres vivants à leur humble échelle) ? Je ne parle même pas de l’image figée de la biosphère héritée de l’ère pré-darwinienne qui assimile toute transformation des écosystèmes à une destruction. François taxe enfin d’extrémisme ceux qui, dans le sillage des Lumières, placent leur confiance dans le progrès pour résoudre nos problèmes actuels ! Je vois dans cette inflexion du discours catholique le signe de l’hégémonie d’une écologie misanthrope à qui il faut donner des gages : elle ne définit plus la protection de la nature comme la sauvegarde d’un milieu hospitalier pour l’homme, mais comme la «sanctuarisation» d’un milieu dont il faut l’exclure. Pourtant, les écologistes insistent – à raison – sur le fait que l’homme appartient à la nature ! Sapiens doit visiblement se chercher d’autres alliés. (…) Depuis Platon, la philosophie politique occidentale admet que le but des sociétés réside dans l’allégement de la peine que l’homme s’inflige pour assouvir ses besoins. C’est pourquoi on préfère la Cité à l’ermitage. La réduction du labeur est une aspiration naturelle et universelle. Elle n’a pas attendu l’émergence de la question ouvrière au XIXe siècle pour se manifester. En 1516, le penseur humaniste Thomas More imaginait un monde utopique où 6 heures de travail par jour suffisent pour bien vivre. Et tandis que l’ouvrier occidental moyen devait besogner plus de 3000 heures par an pour s’acheter le niveau de vie du XIXe siècle, il peut désormais travailler 1500 heures par an, soit 4 heures par jour, pour obtenir le confort du XXIe siècle. Le progrès de l’industrie et l’ouverture du commerce permettent de faire mieux que l’utopie de More. Le libéral que je suis ne considère pas le travail comme une fin en soi. Ce n’est que le vulgaire prix à payer pour vivre, assouvir ses besoins et servir ses semblables. Le but du progrès est de réduire ce prix pour tendre vers la perfection (même si nous ne l’atteindrons jamais) que décrivait l’économiste Frédéric Bastiat en son temps : un effort nul pour un gain infini. Ces idéaux ont longtemps été consensuels. Mais le comble est de voir désormais la gauche radicale, naguère favorable au «droit à la paresse», plaider pour assigner l’humanité à la malédiction de Sisyphe : un effort infini pour un gain nul. C’est ainsi qu’il faut interpréter les propositions d’un Nicolas Hulot ou d’un Dominique Bourg. Ce dernier veut reconduire un tiers de la population dans les champs, avec pour seule aide «l’énergie musculaire et animale». Ces délires réactionnaires seraient amusants s’ils n’influençaient pas les responsables «modérés» : nous avons déjà entendu un ministre français plaider pour le retour aux pratiques agricoles de nos grands-parents. (…) Malthus craignait le scénario d’une production de richesses incapable de suivre une croissance démographique exponentielle. En dépit de ses erreurs, l’épouvantail de la surpopulation continue d’être agité par les écologistes, comme en témoignent les cas de Paul Ehrlich, qui envisageait la stérilisation forcée, ou de Pablo Servigne, qui suggère dans son best-seller que nous devons dès maintenant choisir qui doit naître pour ne pas avoir à choisir qui devra mourir demain. Rappelons qu’au temps de Malthus, nous étions un milliard et la misère était la norme. Aujourd’hui, nous sommes 8 milliards et la misère devient l’exception, ce qui infirme les scénarios apocalyptiques que l’on pouvait lire dans les années 70 à travers le rapport au Club de Rome. Ces progrès humanitaires s’expliquent par le fait que les hommes, loin de n’être que des ventres sur pattes, sont d’abord des ouvriers, des ingénieurs et des innovateurs. Ils créent plus qu’ils ne détruisent. Jean Bodin avait raison de souligner dès le XVIe siècle qu’il ne faut jamais craindre qu’il y ait trop de citoyens dans la mesure où il n’y a de richesse que d’hommes. Désormais, le néo-malthusianisme prétend qu’une «surpopulation» d’êtres opulents menace de rendre notre planète toxique. Le raisonnement semble a priori logique. On peut en effet se dire que, toutes choses égales par ailleurs, plus on est, plus on consomme, plus on pollue. Sauf que la variable technologique fait que les choses ne sont jamais égales par ailleurs ! Par exemple, Paris comptait 200 000 âmes en 1328, soit 10 fois moins qu’aujourd’hui. Pourtant, la pollution tuait une proportion de Parisiens plus forte au Moyen Âge qu’au XXIe siècle : une métropole équipée de l’électricité et du traitement des eaux usées bénéficie d’un environnement de meilleure qualité qu’une petite bourgade dépourvue de ces technologies. (…) Le raisonnement vaut pour le changement climatique. Entre 1979 et 2019, grâce au nucléaire et à l’efficacité énergétique, les émissions territoriales françaises de CO2 ont baissé tandis que la population française a gagné 11 millions d’habitants sur la même période et que notre production industrielle est plus élevée en 2019 qu’en 1979 en valeur absolue. Les émissions importées suivront la même trajectoire à mesure que nos partenaires commerciaux obtiendront nos technologies. Or, ainsi que le rappelait l’économiste Julian Simon, une large démographie favorise l’innovation, car elle permet une abondance de bras et de cerveaux brillants. Enfin, le jeu des économies d’échelle fait que les grandes communautés obtiennent plus aisément les technologies propres qui, parce que coûteuses, seraient inaccessibles aux petites communautés. C’est la raison pour laquelle les villes sont mieux équipées que les campagnes en infrastructures essentielles à un environnement sain, comme les réseaux d’égout ou les stations d’épuration. Pour sauver notre habitat, mieux vaut des familles nombreuses composées d’ingénieurs que des zadistes célibataires. D’ailleurs, si l’on regarde les trajectoires démographiques actuelles, la menace qui plane sur nous est plutôt le vieillissement et le déclin démographique de notre espèce. (…) Je dénonce une récurrence étrange chez les écologistes. Les mesures qu’ils proposent contreviennent toujours à la résolution des problèmes qu’ils soulignent, voire les aggravent. On ne peut pas comprendre cette dissonance si on ne la met pas en lien avec les arrière-pensées anticapitalistes de ce mouvement. Je cite dans mon ouvrage d’éminents auteurs écologistes qui redoutent le scénario d’une humanité qui parvient à se doter d’une énergie abondante, fut-elle propre, et qui présentent la pauvreté comme l’horizon souhaitable de notre espèce. Ce qui suffit à prouver leur insincérité. Si le but est de lutter contre le changement climatique en assurant à l’humanité le niveau de vie le plus élevé possible, alors, outre l’efficacité énergétique, il faut que celle-ci cesse de fermer des centrales nucléaires et se convertisse massivement à l’énergie atomique, soit la source d’énergie la plus décarbonée, fiable et efficace à grande échelle. Les centaines de milliards que les pouvoirs publics et le secteur privé des pays développés dilapident dans l’éolien et le solaire doivent être immédiatement réaffectés vers l’atome. Sans cela, toute tentative de décarboner l’électricité mondiale, d’électrifier nos usages, de synthétiser des carburants ou des engrais propres ou d’investir dans la capture du CO₂ sera inefficiente. Plutôt que de culpabiliser les pays émergents, nous devrions porter l’idéal d’une filière nucléaire ambitieuse, capable de frapper à la porte de tous les pays soucieux de se délivrer de la misère et des énergies fossiles. Il ne faut pas non plus oublier l’impératif de l’adaptation, qui montre là encore l’inanité de la post-croissance : la résistance des sociétés face aux aléas naturels augmente avec la richesse. Un Israélien ou un Néerlandais qui peut se procurer des stations pour dessaler l’eau de mer ou un système de protection côtière ultra-sophistiqué contre la montée des eaux est moins vulnérable à la sécheresse et aux inondations qu’un Malgache ou qu’un Bangladais. Une des réponses au changement climatique consiste à nous assurer que ces gains en résilience devancent l’émergence des nouveaux risques. Ce ne sont là que des premières pistes qui méritent d’être approfondies par des entrepreneurs, ingénieurs et scientifiques assez humanistes pour refuser le discours qui feint de s’inquiéter des maux du changement climatique pour assigner les hommes aux fléaux de la misère. Ferghane Azihari
Bien sûr, nous sommes résolument cosmopolites. Bien sûr, tout ce qui est terroir, béret, bourrées, binious, bref franchouillard ou cocardier, nous est étranger, voire odieux. Bernard-Henri Lévy (profession de foi du premier numéro du journal Globe, 1985)
Faurisson et d’autres, sans l’avoir voulu, nous ont rendu service. Ils ont soulevé des questions qui ont pour effet d’engager dans de nouvelles recherches. Ils ont obligé à rassembler davantage d’informations, à réexaminer les documents et à aller plus loin dans la compréhension de ce qui s’est passé. Raul Hillberg
Je crois que la loi Gayssot, qui est cette loi qui interdit de nier l’extermination des Juifs, la solution finale, est une erreur, parce qu’on a l’air de vouloir cacher des choses. On n’a rien à cacher, l’Histoire est flagrante, elle est ce qu’elle est. Il ne faut pas empêcher les historiens de travailler. Je suis prête à faire un débat avec n’importe qui là-dessus, peu importe. Simone Veil
Nous sommes entrés dans un mouvement qui est de l’ordre du religieux. Entrés dans la mécanique du sacrilège : la victime, dans nos sociétés, est entourée de l’aura du sacré. Du coup, l’écriture de l’histoire, la recherche universitaire, se retrouvent soumises à l’appréciation du législateur et du juge comme, autrefois, à celle de la Sorbonne ecclésiastique. Françoise Chandernagor
Is Joe Biden failing? Less than nine months into his presidency, rising numbers of Americans and not a few foreign allies appear to think so. Polls last week by Gallup and Rasmussen put his national approval rating at minus 10 points. His overall poll average is minus 4. That compares with a positive approval rating of 19 points in January when he took office.These figures suggest one of the steepest ever early falls in presidential popularity is under way. Jolting, too, is a new Harvard-Harris survey giving Donald Trump a 48% favourability rating to Biden’s 46%. Among independent voters and in battleground states, the outlook for Democrats appears grim. In Iowa, 62% disapprove of Biden’s performance while 70% say the country is “on the wrong track”. Michigan and Virginia tell similar stories. Numerous factors are contributing to what is starting to look like a presidential meltdown. At home, Biden’s didactic handling of the pandemic attracted growing criticism during a summer Covid surge. Continuing mistreatment of migrants on the Mexico border, which he promised to end, is a lose-lose issue for him. A Biden-backed police reform bill, prompted by the death of George Floyd, was killed off in Congress last week. Abroad, Biden’s reputation for foreign policy competence was shattered by the Afghan withdrawal debacle and the loss of American and Afghan lives. Normally loyal foreign allies complained noisily about chaotic mismanagement – and voters listened. The row with France over a US-UK-Australia defence pact (Aukus) has deepened disillusion over his commitment to multilateralism. The Guardian
Je fais 30 salons par an depuis des décennies, mais c’est la première fois que je vois ça. Gérard Bardy
Ce n’est pas seulement pour Zemmour, ça peut valoir pour Edouard Philippe par exemple. On est encore un peu maître de notre propre destin. Aurélien Pradié (secrétaire général du parti républicain)
Quelqu’un a fait ça au XXe siècle, le maréchal Mobutu, avec une loi pour interdire les prénoms qui n’étaient pas des prénoms africains. Lui-même, son prénom c’était Joseph avant de se faire appeler Mobutu Sese Seko. Il a fait une grande déclaration pour dire: il n’est pas possible qu’un Africain porte un prénom juif. (…) Je n’ai pas envie que la loi de Mobutu devienne, d’une manière ou d’une autre, une loi ou une proposition pour la France. François Bayrou
Les musulmans sont, de loin, ceux qui expriment le plus faible sentiment national. Plus la foi de ces jeunes est affirmée, plus leur adhésion à l’Etat est faible (…) seulement 30,7% des collégiens musulmans disent se sentir français, alors que leurs camarades catholiques répondent oui à 76,8%. L’Express
Il faut préciser que nous avons tout fait pour cela. Nous avons cassé tous les lieux où s’opérait le mixage social. Le rapport parle du service militaire, qui n’était d’ailleurs plus depuis longtemps le principal lieu de brassage : tous les jeunes des classes supérieures partaient en coopération et ne moisissaient plus dans les casernes. Mais plus encore : sous prétexte de principe de précaution, on a rendu le scoutisme carrément impraticable – or c’était un lieu suprême pour le brassage social. Il en va de même pour les écoles libres : en leur imposant cette limite non-écrite mais réelle des 20%, on en fait des écoles d’élite, alors que si elles pouvaient se développer elles seraient davantage des lieux d’éducation pour ceux qui en manquent. Car le problème aigu, c’est la place qu’a pris l’éducation dans la vie sociale. Ce qui importe est moins à présent de savoir que de savoir-être. On va embaucher un jeune moins en raison de son diplôme que parce qu’il sera arrivé à l’heure au rendez-vous et sans chewing-gum dans la bouche. Et cela ne s’apprend que dans la famille, ou bien dans une troupe scoute, ou bien dans certaines écoles plus attentives que d’autres… Il faut bien convenir que nos gouvernements ont tout fait pour déconsidérer tous ces lieux éducatifs et jeter sur eux la dérision. Evidemment E.Macron est le représentant typique de cette classe supérieure désormais détachée du peuple. Pour être élu il lui a fallu déborder largement cette couche sociale, qui demeure très restreinte. Mais il en demeure le prisonnier typique : apparemment il ignore que les autres classes existent, et ne les a jamais rencontrées. C’est inquiétant. Le « séparatisme social » qui s’est développé en France dans les catégories les plus favorisées a progressivement engendré un recul du sentiment d’appartenance à la communauté nationale. Et si le populisme pouvait être un outil qui, dosé avec une juste mesure, permettrait de renouer ce lien social perdu ? N’est-ce pas, dans un certaine mesure, ce qu’essaye de faire Emmanuel Macron avec le service civil pour renforcer la cohésion nationale ? Chantal Delsol
L’importance des réactions suscitées par le rapport Kepel révèle en filigrane le malaise de la société française face au surgissement d’une société multiculturelle encore impensée. Il faut dire que, en la matière, nous nous sommes beaucoup menti. Convaincus de la supériorité du modèle républicain, en comparaison du modèle communautariste anglo-saxon, nous nous sommes longtemps bercés d’illusions sur la capacité de la République à poursuivre, comme c’était le cas par le passé, « l’assimilation républicaine ». La réalité est que, depuis la fin des années 1970, ce modèle assimilationniste a été abandonné quand l’immigration a changé de nature en devenant familiale et extra-européenne (pour beaucoup originaire de pays musulmans). Alors que l’on continuait à s’enorgueillir du niveau des mariages mixtes, les pratiques d’évitement explosaient. Aujourd’hui, le séparatisme culturel est la norme. Il ne s’agit pas seulement d’un séparatisme social mais d’abord d’un séparatisme culturel. Pire, il frappe au coeur des classes populaires. Désormais, les classes populaires d’origine étrangère et d’origine française et d’immigration ancienne ne vivent plus sur les mêmes territoires. Les stratégies résidentielles ou scolaires concernent une majorité de Français, tous cherchent à ériger des frontières culturelles invisibles. Dans ce contexte, la fable des mariages mixtes ne convainc plus grand monde et ce d’autant plus que les chiffres les plus récents indiquent un renforcement de l’endogamie et singulièrement de l’homogamie religieuse. La promesse républicaine qui voulait que « l’autre », avec le temps, se fondît dans un même ensemble culturel, a vécu. Dans une société multiculturelle, « l’autre » reste « l’autre ». Cela ne veut pas dire « l’ennemi » ou « l’étranger », cela signifie que sur un territoire donné l’environnement culturel des gens peut changer et que l’on peut devenir culturellement minoritaire. C’est ce constat, pour partie occulté, qui explique la montée des partis populistes dans l’ensemble des pays européens. Si le rapport Kepel est « dérangeant », c’est d’abord parce qu’il nous parle d’un malaise identitaire qui touche désormais une majorité de Français. A ce titre, il faut relever l’importance de cette question pour l’ensemble des classes populaires d’origine française ou étrangère. C’est dans ce contexte qu’il faut lire la montée de l’abstention et de la défiance pour les grands partis aussi bien en banlieue que dans les espaces périurbains, ruraux et industriels. Si un islam identitaire travaille les banlieues, l’adhésion pour les thèses frontistes d’une part majoritaire des classes populaires de la France périphérique souligne que la question sociale est désormais inséparable de la question culturelle. Christophe Guilluy
Pour comprendre les raisons d’un réveil des classes populaires, il faut remonter aux années 1980. Christopher Lasch, qui alertait sur la « sécession des élites », avait vu juste. Ce qu’il n’avait pas vu en revanche, c’est que ce phénomène s’étendrait au-delà des élites et toucherait l’ensemble des catégories supérieures. Elles aussi ont fait sécession. Ce n’est pas par stratégie ou volonté cynique, simplement, le modèle qui s’est imposé de fait ne permettait plus l’intégration économique du plus grand nombre. Ce modèle, c’est celui d’une mondialisation, synonyme à ses débuts d’une rationalité progressiste qui nous laissait croire, dans sa logique optimiste, que l’ouvrier d’ici allait être, pour son plus grand avantage, remplacé par l’ouvrier chinois. (…) ceux qui doutaient étaient perçus comme des vieux ronchons, ce qui fut le cas de Jean-Pierre Chevènement par exemple. Pour le reste, le monde intellectuel, culturel, médiatique et les catégories supérieures allaient clairement dans le sens de ce qui semblait constituer à l’époque un progrès sympathique. Sauf que personne n’avait mesuré les effets sociaux qui allaient s’en suivre : la classe ouvrière s’est effondrée. Beaucoup pensaient à l’époque que ce phénomène se limiterait à la classe ouvrière et à la vieille industrie, au monde d’avant… Sauf que le phénomène a progressivement gagné le monde paysan, puis les petits employés d’une partie du secteur tertiaire, que l’on croyait pourtant préservé. C’est ce que j’ai appelé la désaffiliation économique des classes moyennes intégrées, qui hier étaient majoritaires. Ce modèle très inégalitaire a engendré une concentration des richesses et laissé de côté des pans entiers – finalement majoritaires – de la population occidentale. Cette réorganisation sociale s’est accompagnée d’une réorganisation géographique silencieuse très visible sur le territoire, avec l’hyper concentration des richesses dans les métropoles mondialisées. (…) C’est un modèle économique très pertinent, qui fonctionne tant que l’on garde les yeux rivés sur le PIB. Sur ces 40 dernières années, le PIB n’a cessé en moyenne d’augmenter. De manière globale, ce système fonctionne, mais n’intègre plus les classes populaires, ni économiquement ni culturellement. Nous sommes arrivés – et nous le constatons tous les jours – à un moment où les classes populaires ne se reconnaissent plus du tout dans la narration produite par la classe politique et la classe médiatique, nous sommes entrés dans l’ère de la défiance et d’autonomisation culturelle des catégories moyennes et populaires. (…) Les partis de droite et de gauche traditionnels ont été conçus pour représenter une classe moyenne majoritaire et intégrée. Ils ne conçoivent pas que cette classe moyenne et populaire majoritaire se soit désintégrée et continuent à s’adresser à une classe moyenne majoritaire qui n’existe plus. Le monde d’en bas ne se reconnaît pas plus dans le monde politique qu’il ne s’intéresse au cinéma français subventionné… Dans leurs stratégies électorales, les partis ne s’adressent plus qu’aux catégories supérieures et aux retraités. Cela pose un vrai problème, car leurs représentations de la société n’ont pas changé, ce sont toujours celles des populations intégrées. (…) Cette autonomisation culturelle et économique des catégories populaires ne s’est pas faite en un jour, c’est un processus, imperceptible au début, qui s’étale sur une quarantaine d’années, mais qui finit par devenir massif. Le concept de « France périphérique » a posé problème au monde académique, car je l’ai énoncé comme étant un « phénomène majoritaire », qui allait bouleverser la société tout entière. À partir du moment où il existe un bloc majoritaire, mais non représenté, il devient logique qu’il y ait une réaction. C’est ce qui s’est produit à l’occasion d’événements comme le Brexit en Grande-Bretagne par exemple. (…) Les gens ordinaires utilisent des marionnettes populistes pour dire « nous existons ». Sauf que cette nouvelle organisation modifie la nature du conflit. Les mouvements sociaux prennent des airs de « mouvements existentiels ». C’était le cas des Gilets jaunes où l’on a vu sortir les catégories fragilisées et se constituer en bloc. Le message était « nous sommes encore la société, nous ne voulons pas mourir et nous cherchons une offre politique pour répondre à nos demandes ». (…) Pour l’heure, aucun parti ne les représente, c’est ce qui explique l’importance de l’abstention dans ces catégories. Quand elles votent, elles choisissent souvent les partis dit populistes de gauche ou de droite. Par exemple, une fraction des classes populaires choisit le Front national pour mettre sur la table la question que les autres partis ne veulent pas traiter, qui est la question de l’immigration. Le RN existera tant que ce thème ne sera pas traité, mais en dehors de ce thème, c’est un parti qui n’existe pas, qui n’a pas de militants, pas d’ancrage… J’en viens de plus en plus à considérer l’élection comme un « sondage grandeur nature » dans lequel les catégories populaires nous disent « il y a un petit problème avec l’immigration et la société multiculturelle », ce que nous refusons d’entendre… (…) Il existe presque autant de versions du RN que d’élections… Il faut se rappeler que le FN de Jean-Marie Le Pen était un parti d’extrême droite classique, qui s’adressait aux petits indépendants et à une partie de la bourgeoisie. Le FN est devenu ouvriériste lorsque la classe ouvrière a commencé à voter pour lui. Puis le FN a commencé à s’adresser à la France rurale quand le monde paysan a commencé à voter pour lui… Le problème des élites aujourd’hui, c’est qu’elles ont un tel mépris pour les classes populaires qu’à aucun moment elles ne s’imaginent que c’est l’absence de choix qui fabrique le choix par défaut. (…) Je crois qu’il y a un sujet sur les représentations… La classe politique, tout comme la classe médiatique, est biberonnée à une vision totalement fictionnelle du monde, qui passe par une lecture panélisée des sociétés occidentales. C’est cette vision qui pousse les politiques à ne parler qu’à des segments de la société. Cette pratique de la politique par segments instaure une vision totalement néo-libérale de notre société. Il n’y a pas plus segmenté que la population des métropoles où l’on trouve des commerces hyper ciblés, correspondant à des catégories socioculturelles spécifiques. C’est la netflixisation de la société et des esprits ! De Sarkozy à Macron, ça pense en « mode Netflix », car dans le monde de Netflix il n’y a que des segments, que des tribus. À titre personnel, je pense que ce morcellement infini en tribus ne correspond pas encore à ce qu’est la société. (…)  [il y via des sujets transversaux capables de constituer des majorités] Chaque campagne électorale nous le démontre ! Sur bien des thématiques, il y a des consensus majoritaires, que ce soit sur le travail, l’État providence, les modes de vie, l’immigration, l’organisation du territoire ou la sécurité… Sur toutes ces thématiques, une immense majorité de la population pense la même chose : les gens veulent vivre de leur travail, considèrent que l’on doit préserver les services publics, que l’on ne devrait pas bénéficier de droits sociaux sans travailler… Sur l’immigration, le débat existe encore dans les médias, mais il est clos dans l’opinion depuis 15 ans. Les deux tiers de l’opinion, voire davantage, pensent qu’il faut stopper l’immigration. C’est la même chose partout en Europe, aux États-Unis, au Brésil ou au Sénégal ! C’est anthropologiquement la même chose dans le monde entier. Préserver son mode de vie n’a rien de scandaleux, et lorsque je parle de mode de vie, je n’y inclus aucune lecture ethnique ou religieuse. Cette thématique du mode de vie est abordée de manière très consensuelle au Danemark par un gouvernement social-démocrate de gauche dirigé par une femme de gauche… (…) Il y a en France des thèmes ultra majoritaires que n’importe quel parti politique normalement constitué ne devrait pas éluder. Sauf qu’on laisse de côté ces thèmes, pour cibler des segments électoraux qui, additionnés, permettent d’atteindre les 20 % nécessaires à une qualification au second tour. Cela signifie que celui qui gagne les élections est élu sur un programme ultra-minoritaire. Et c’est pourquoi depuis 15 ans, ceux qui sont élus à la tête du pays sont immédiatement minoritaires dans l’opinion. La défiance politique que l’on a pu voir dans l’anti-sarkozysme, l’anti-hollandisme, ou l’anti-macronisme atteint des niveaux extrêmes et inquiétants. Quand je parle du temps des gens ordinaires, c’est une invitation à s’inscrire dans une logique démocratique, donc majoritaire. Ce qui rend possible la cancel culture par exemple, c’est l’inexistence d’une majorité. Sans majorité culturelle, la nature ayant horreur du vide, toutes les minorités deviennent légitimes à faire exister leur vision culturelle du monde… (…) Depuis 40 ans, alors même qu’on leur dit qu’elles se plantent, les classes populaires ont fait le bon diagnostic sur l’économie, sur les territoires, sur l’immigration. Quand je dis classes populaires, certains pensent « petits blancs »… je précise donc que cette vision n’est pas ethnique, car la question de la sécurité culturelle est posée à tout le monde. Si nous voulons apaiser les choses, le seul levier républicain est l’arrêt des flux migratoires, notamment dans les « quartiers » – je déteste ce mot – où l’objectif devrait être de mieux faire « vieillir » la population pour apaiser les tensions. C’est que c’est un moyen rationnel, efficace et peu coûteux d’apaiser les choses. Je suis frappé aujourd’hui par la manière dont on présente les problèmes. L’exemple du salafisme est parlant. C’est un problème totalement mondialisé sur lequel aucune politique publique ne peut avoir de prise… raison pour laquelle il ne se passera rien. Jouer les gros durs devant les caméras sur ces sujets ne permet en rien d’apaiser les choses. (…) Soit la majorité existe, soit elle n’existe pas. Je vous renvoie aux travaux de Robert Putnam, l’historien américain qui avait démontré que plus une ville américaine était multi-culturelle, plus la défiance augmentait et plus le bien commun était réduit, car chacun était alors tenté de défendre le bien de sa communauté. Quel que soit le modèle, républicain-français, communautariste anglo-saxon, ou lié à l’État providence comme en Suède, on aboutit aux mêmes tensions. Le religieux monte partout et la question ethnique se généralise… Ce processus est d’autant plus rapide que l’on nie l’existence d’un mode de vie majoritaire et qu’on légitime toutes les revendications minoritaires. (…) Nous avons un « monde d’en haut » qui est dans une bulle de représentation fictionnelle, j’y inclus Hollywood, Netflix, mais aussi l’Université. Il est fascinant de voir comment des universitaires adhèrent complètement à la représentation américaine de la société tout en prétendant combattre le capitalisme qui a précisément permis cette représentation… Il est compliqué de plaquer des analyses de l’Amérique des années 1950 sur la réalité française. Le racisme est une réalité en France, mais ce n’est pas celle du Mississippi des années 1960 du film Mississippi Burning. Le seul moyen d’apaiser les choses, c’est de renouer avec les attentes de la majorité qui ne demande qu’à vivre de son travail, préserver l’État providence, disposer de services publics, conserver son mode de vie, bénéficier d’un modèle qui permet de « vivre au pays »… Christophe Guilluy

Quelle démocratie contre le peuple ?

Alors que nos médias comme nos politiques …

Font feu de tout bois pour abattre celui qui ose défier le déni général sur les questions qui fâchent …

Et qu’après leur propre dévoiement de leur présidentielle…

Et avant le désastre annoncé de leur élections de mi-mandat …

Les Etats-Unis voient eux aussi le naufrage prévisible de l’Administration Biden …

Qui entendra finalement le besoin du peuple depuis 15 ans majoritaire …

Comme le rappelle le géographe Christophe Guilluy …

De préserver sa propre culture ….

Contre la menace combinée …

Sans compter, depuis Sartre, la promotion de la honte d’être Français et du refus de l’assimilation

Et l’anti-humanisme de la nouvelle religion de l’écologie

 De la mondialisation, du multiculturalisme et de l’immigration hors de contrôle ?

« Sur l’immigration, le débat existe encore dans les médias, plus dans l’opinion »

ENTRETIEN. Pour Christophe Guilluy, inventeur du concept de « France périphérique », l’approche politique « par tribus » ne fonctionne plus.

Clément Pétreault

Joe Biden peut-il encore sauver sa présidence ?

Courrier international

Dégringolade dans les sondages, bras de fer avec le Congrès, crise migratoire et errements de politique étrangère… Huit mois après son entrée en fonctions, l’image du locataire de la Maison-Blanche est écornée.

Joe Biden est-il en train d’échouer ? “Moins de neuf mois après le début de sa présidence, de plus en plus d’Américains et d’alliés étrangers semblent le penser”, assène le chroniqueur Simon Tisdall dans le Guardian.

Aux États-Unis, les sondages montrent en effet une “dégringolade continue de sa cote de popularité”, explique le quotidien. La dernière enquête d’opinion Harvard-Harris pointe même une inversion préocuppante : la cote d’approbation de Joe Biden (46 %) y est dépassée par celle de Donald Trump (48 %).

Un président “âgé et pressé”

Pour le chroniqueur du New York Times Ross Douthat, ce qui a mal tourné pour Joe Biden est “un savant mélange de malchance, de mauvais choix et de faiblesses inhérentes”. Malchance parce que le variant Delta est venu bouleverser sa stratégie de lutte contre la pandémie de Covid-19. Mauvais choix, comme en atteste le retrait d’Afghanistan qui s’est révélé aussi chaotique que sa gestion de la crise migratoire à la frontière sud du pays. Faiblesse inhérente, enfin, “car Joe Biden est un vieil homme”, rappelle le chroniqueur.

Même son de cloche du côté du Guardian, qui souligne que l’actuel locataire de la Maison-Blanche “qui fêtera ses 79 ans en novembre”, est un homme “aussi âgé que pressé” qui aurait grand besoin d’une victoire législative majeure dans les prochains jours pour enrayer sa dégringolade actuelle.

Notamment en ce qui concerne “son projet massif d’investissements dans les infrastructures de 1200 milliards de dollars” qui devrait faire l’objet d’un vote à la Chambre des représentants cette semaine, “ainsi que sur son grand plan de réformes sociales d’un montant colossal de 3500 milliards de dollars”.

Joe Biden aurait également besoin que “le Congrès adopte un accord budgétaire avant la fin de la semaine pour éviter un nouveau ‘shutdown’”, soit la paralysie des services fédéraux américains.

Scénario pessimiste

En l’absence de telles victoires, si la tendance actuelle dans les sondages devait se maintenir, elle pourrait “déboucher sur une victoire des républicains aux élections de mi-mandat de novembre prochain, à l’issue desquelles ils pourraient reprendre le contrôle des deux chambres du Congrès”, souligne le Guardian, ainsi que “sur l’abandon d’une grande partie du programme de Biden et, in fine, sur une présidence ratée qui n’aura duré que le temps d’un seul mandat de quatre ans”.

Bérangère Cagnat
Voir enfin:
Vincent Coussedière: « L’assimilation n’est pas une politique parmi d’autres, elle est la politique même »
Eugénie Bastié
le Figaro
21/03/2021FIGAROVOX/GRAND ENTRETIEN – Dans son livre Éloge de l’assimilation, l’essayiste critique une «idéologie migratoire» qui repose selon lui sur le verrou affectif de la honte et fait primer la reconnaissance de l’«identité» sur l’appartenance citoyenne. Il raconte comment cette idéologie, de Jean-Paul Sartre à François Mitterrand s’est progressivement imposée.


Vincent Coussedière est professeur agrégé de philosophie et essayiste. Il est l’auteur de plusieurs essais qui renouvellent l’approche de la question du populisme. Il intervient régulièrement sur les questions politiques dans plusieurs médias. Il a également enseigné à l’IEP de Strasbourg dans le cadre de la préparation au concours de l’ENA. Il publie Éloge de l’assimilation, critique de l’idéologie migratoire aux éditions du Rocher.


LE FIGARO.- Vous décrivez dans votre livre: «un gigantesque effort de naturalisation du phénomène de l’immigration depuis 60 ans». Qu’entendez-vous par là?

Vincent COUSSEDIÈRE. –Cette naturalisation de l’immigration est le produit d’une idéologie dont je propose la généalogie. L’immigration est un phénomène social et politique qui dépend de la volonté des hommes: volonté d’émigrer, volonté d’accueillir les immigrés. Pour les sociétés européennes ce phénomène a toujours été l’exception et non la règle. L’idéologie migratoire renverse les choses, l’homme est présenté comme un animal migrant et non plus comme un animal social et politique, appartenant toujours déjà à une famille et une cité. Il s’agit ainsi de banaliser un phénomène, l’immigration, auquel il faudrait s’adapter comme on s’adapte à un phénomène naturel. Le propre de l’idéologie a toujours été de naturaliser ce qui est d’origine sociale et politique pour le rendre acceptable.

Vous dites que l’ «idéologie migratoire» repose sur un «verrou affectif». Qu’est-ce à dire?

L’idéologie migratoire repose sur trois verrous qui viennent cadenasser son dispositif. Le premier est ce que j’appelle le verrou affectif de la honte. Hannah Arendt définissait l’idéologie comme la «logique d’une idée» et je pense qu’il faut compléter cette définition. L’idéologie repose aussi sur une «logique d’affects». En ce qui concerne l’idéologie migratoire, l’affect fondamental sur lequel elle repose est celui de la honte de la nation. On a déjà noté cette maladie de la repentance qui empêche les Européens de chercher à assimiler les étrangers. Mais on ne va pas assez loin dans sa généalogie. Dans le cas français, c’est à l’effondrement de 1940 qu’il faut remonter. L’idéologie migratoire va venir s’ancrer sur cet affect de honte de la nation consécutif à la défaite et à la collaboration, elle va l’alimenter et le renforcer, «verrouillant» ainsi la manière dont les Français se rapportent à leur nation. Seule la prise en compte de l’ancienneté et de la profondeur de cet ancrage affectif peut faire comprendre la difficulté de sortir aujourd’hui de l’idéologie migratoire.

Vous insistez sur le rôle idéologique du philosophe Jean-Paul Sartre dans l’abandon de l’assimilation. En quoi son influence a-t-elle été déterminante? Ne surestimez-vous pas son influence?

Une vulgate se répand aujourd’hui pour attribuer aux penseurs de la «déconstruction» l’origine de l’idéologie migratoire. Il est vrai que la thématique de l’«hospitalité inconditionnelle», développée par Derrida dans plusieurs ouvrages, qui tend à sacraliser l’étranger et à absolutiser le devoir moral de l’accueil, inspire les militants actuels de l’idéologie migratoire. Mais Derrida, tout comme Foucault d’ailleurs, ont dit leur dette à Sartre en matière d’engagement politique. Celui-ci a eu une influence déterminante dans la réorientation «moralisatrice» et culpabilisatrice de la gauche intellectuelle française. Pour la question qui nous occupe, je montre que c’est dans Réflexions sur la question juive, publié en 1946, que vient se nouer le triple verrouillage sur lequel repose l’idéologie migratoire: la honte de la nation et de sa tradition assimilatrice, la promotion de l’ «identité» des victimes de l’assimilation, l’engagement politico-médiatique en faveur de leur «reconnaissance». Sartre est le fondateur de ce que j’appelle le «programme de la honte». À partir de la honte du sort fait aux juifs sous l’occupation, Sartre engage une critique de la démocratie assimilationniste. C’est en effet tout le programme assimilationniste porté par la révolution française que Sartre vient inverser. On se souvient de la phrase de Clermont Tonnerre: «Il faut tout refuser aux juifs comme nation, et accorder tout aux juifs comme individus». Cela signifie que la France reconnaît les juifs en tant que citoyens, ayant les mêmes droits et devoirs que les autres citoyens. La France reconnaît des Français juifs et non des Juifs français. Sartre vient faire peser le soupçon d’antisémitisme et de racisme sur ce programme assimilationniste qu’il voudrait inverser. Pour lui la reconnaissance de l’«identité» doit primer sur l’appartenance citoyenne à la nation, c’est ce qu’il appelle le «libéralisme concret» dont je montre qu’il est en réalité une ébauche de programme multiculturel. Ce qui est «concret» pour Sartre c’est l’identité définie par la religion, la race ou le sexe, ce qui est abstrait et aliénant, ce qui vient détruire et menacer cette identité concrète, c’est l’assimilation à la démocratie nationale. Selon Sartre, le démocrate «souhaite séparer le juif de sa religion, de sa famille, de sa communauté ethnique, pour l’enfourner dans le creuset démocratique, d’où il ressortira seul et nu, particule individuelle et solitaire, semblable à toutes les autres particules. C’est ce qu’on nommait aux États-Unis, la politique d’assimilation. Les lois sur l’immigration ont enregistré la faillite de cette politique et, en somme, celle du point de vue démocratique». Ce texte condense toute l’opération de l’idéologie migratoire: l’amalgame entre l’assimilation nationale et le sort abominable fait aux juifs. Bien avant qu’Erdogan ne s’empare de ce thème, comparant à Cologne, en 2008, l’assimilation à un crime contre l’humanité, Sartre compare celle-ci aux pires exactions commises contre les juifs.

 

La présidence de François Mitterrand a-t-elle été décisive pour l’accession au pouvoir de ce que vous appelez l’ «idéologie migratoire»?

La honte de l’assimilation cultivée par Sartre va cheminer au sein de la gauche et plus particulièrement du parti socialiste. Le modèle de l’assimilation, timidement poursuivi par Pompidou et Giscard, va être abandonné sous Mitterrand, cet abandon étant masqué par un nouveau concept, l’ «intégration», et un nouveau slogan: le «vivre-ensemble». Avant même l’invention de SOS Racisme par le parti socialiste, ce dernier s’était converti au droit à la différence et à une conception de plus en plus multiculturelle de la société. Dans le Projet socialiste pour la France des années 80 on pouvait déjà lire: «Les socialistes entendent reconnaître aux immigrés le droit à leur identité culturelle. La transmission de la connaissance et de la culture nationale à leurs enfants sera favorisée par tous les moyens. Car il n’est pas question de rompre avec leur pays d’origine. (…) Il faut préparer les nations les plus riches, dont la France, à envisager leur avenir en termes communautaires.».

«Identité», le mot était donc lâché dès 1980. Alors que la politique d’assimilation mettait au second plan l’ «identité» des immigrés, la politique d’intégration faisait de celle-ci une richesse devant laquelle il fallait s’incliner. Le président du Haut-Conseil à l’intégration, Marceau Long, avait été bien choisi par Michel Rocard puisque il avait exprimé, dès son rapport de 1988: Être Français aujourd’hui et demain, sa défiance pour le terme d’assimilation, au nom de la nécessaire reconnaissance de l’identité de l’immigré: «L’expression est regrettable, puisqu’elle semble impliquer que les étrangers perdent leurs caractéristiques d’origine pour devenir seulement des Français.». On appréciera le «seulement des Français» qui montre à quel point le «travail de taupe» de la honte de la nation instauré par Sartre avait fait des dégâts dans les élites françaises.

Même chez Chevènement, le plus assimilationniste des socialistes, on retrouve cette méfiance à l’égard de l’assimilation: «Le mot assimilation semble signifier une réduction à l’identique (…). Finalement le mot le moins mal approprié est celui d’ «intégration», car il accepte les différences mais dans le cadre républicain.». Certes, pour Chevènement, c’est la distinction entre la sphère privée et la sphère publique qui viendra limiter cette reconnaissance de la différence de l’étranger: celui-ci devra se monter semblable dans la sphère publique mais pourra cultiver sa différence dans la sphère privée. Mitterrand sera l’arbitre entre ces deux tendances chez les socialistes: la tendance intégrationniste chevènementiste et la tendance plus franchement inclusive et multiculturelle représentée par SOS Racisme. Son arbitrage penchera en faveur de SOS Racisme pour des raisons sans doute plus politiciennes qu’idéologiques: il prenait ainsi la droite en tenaille entre SOS Racisme et le FN.

Lorsque les socialistes reviendront au pouvoir avec Hollande en 2012, le pôle multiculturel donna des signes de l’avoir emporté. La bienveillance à l’égard de la «différence» de l’étranger ayant fait un pas supplémentaire dans le projet de refonte de la politique d’intégration commandé par le premier ministre J.M Ayrault en 2013. Ce projet donna lieu au fameux rapport Tuot: La Grande Nation: pour une société inclusive, dans lequel on pouvait lire: «Il ne s’agira jamais d’interdire aux étrangers d’être eux-mêmes, mais de les aider à être eux-mêmes dans notre société.». Certes, le projet fut retiré devant les réactions, mais qu’il ait pu être commandé à ce niveau du pouvoir était le symptôme de la victoire de l’idéologie migratoire dans les rangs socialistes.

 

En quoi l’assimilation se distingue-t-elle de l’intégration ou de l’inclusion prônées aujourd’hui? Comment la relégitimer ainsi que vous le souhaitez?

À travers l’intégration nos «républicains» ont prôné un idéal louable: il s’agissait de demander à l’immigré de s’intégrer à la sphère de la citoyenneté et de la «République» tout en lui permettant de conserver son identité culturelle et sa différence dans la sphère privée. Les républicains cherchaient ainsi à se tenir à égale distance de l’assimilationnisme réputé «nationaliste» et de l’idéal inclusif réputé «multiculturel». On reprochait à l’assimilation de réduire l’autre au même et à l’inclusion de nier le même au profit de l’autre. La séparation entre la sphère privée et la sphère publique fut présentée comme le sésame de cette intégration réussie. L’État, parallèlement à sa neutralité religieuse, se devait d’être neutre en matière de mœurs. L’État ne demandait pas que l’étranger soit semblable par les mœurs mais qu’il soit semblable par la loi à laquelle il participe et à laquelle il obéit. Cette séparation entre le privé et le public, entre les mœurs et la loi, entre la morale et la politique, est le point aveugle de la conception «républicaine» de l’intégration. La politique entendue en un sens architectonique, en un sens grec, ne repose pas sur la séparation du privé et du public mais sur leur articulation. L’assimilation n’est pas une politique parmi d’autres. Elle est la politique même. À condition de la repenser comme je fais, dans les pas du grand sociologue Gabriel Tarde, comme «assimilation imitative», comme effort libre pour se rendre similaire. En ce sens, elle traverse la sphère des mœurs comme celle de la loi et s’impose tout autant au national qu’à l’étranger. Elle seule peut produire cette «amitié politique» que nous aurions tant besoin de retrouver aujourd’hui.


Antisémitisme: Quel nouveau Protocole des sages de Sion ? (Guess how many times the word ‘terrorism’ is mentioned in all these reports and petitions on Israel’s supposed apartheid ?)

25 août, 2021

Fichier:La difesa della razza; Protocolli dei Savi di Sion.jpg — WikipédiaFrance - L'enseignante à la pancarte antisémite reste en garde à vue - Le Matin
Opinion | Black Voters Are Coming for Trump - The New York Times
President Biden Welcomes WNBA Champions Seattle Storm To The White House

Jews busters ! Who you gonna blame ? (D’après un refrain très connu)
Il y a autant de racismes qu’il y a de groupes qui ont besoin de se justifier d’exister comme ils existent, ce qui constitue la fonction invariante des racismes. Il me semble très important de porter l’analyse sur les formes du racisme qui sont sans doute les plus subtiles, les plus méconnaissables, donc les plus rarement dénoncées, peut-être parce que les dénonciateurs ordinaires du racisme possèdent certaines des propriétés qui inclinent à cette forme de racisme. Je pense au racisme de l’intelligence. (…) Ce racisme est propre à une classe dominante dont la reproduction dépend, pour une part, de la transmission du capital culturel, capital hérité qui a pour propriété d’être un capital incorporé, donc apparemment naturel, inné. Le racisme de l’intelligence est ce par quoi les dominants visent à produire une « théodicée de leur propre privilège », comme dit Weber, c’est-à-dire une justification de l’ordre social qu’ils dominent. (…) Tout racisme est un essentialisme et le racisme de l’intelligence est la forme de sociodicée caractéristique d’une classe dominante dont le pouvoir repose en partie sur la possession de titres qui, comme les titres scolaires, sont censés être des garanties d’intelligence et qui ont pris la place, dans beaucoup de sociétés, et pour l’accès même aux positions de pouvoir économique, des titres anciens comme les titres de propriété et les titres de noblesse. Pierre Bourdieu
Les grandes firmes multinationales et leurs conseils d’administrations internationaux, les grandes organisations internationales, OMC, FMI et Banque mondiale aux multiples subdivisions désignées par des sigles et des acronymes compliqués et souvent imprononçables, et toutes les réalités correspondantes, commissions et comités de technocrates non élus, peu connus du grand public, bref, tout ce gouvernement mondial qui s’est en quelques années institué et dont le pouvoir s’exerce sur les gouvernements nationaux eux-mêmes, est une instance inaperçue et inconnue du plus grand nombre. Cette sorte de Big Brother invisible, qui s’est doté de fichiers interconnectés sur toutes les institutions économiques et culturelles, est déjà là, agissant, efficient, décidant de ce que nous pourrons manger ou ne pas manger, lire ou ne pas lire, voir ou ne pas voir à la télévision et au cinéma, et ainsi de suite (…). A travers la maîtrise quasi absolue qu’ils détiennent sur les nouveaux instruments de communication, les nouveaux maîtres du monde tendent à concentrer tous les pouvoirs, économiques, culturels et symboliques, et ils sont ainsi en mesure d’imposer très largement une vision du monde conforme à leurs intérêts. Pierre Bourdieu
Toutes les stratégies que les intellectuels et les artistes produisent contre les « bourgeois » tendent inévitablement, en dehors de toute intention expresse et en vertu même de la structure de l’espace dans lequel elles s’engendrent, à être à double effet et dirigées indistinctement contre toutes les formes de soumission aux intérêts matériels, populaires aussi bien que bourgeoises. Bourdieu
Ils ont tout, c’est connu. Vous êtes passé par le centre-ville de Metz ? Toutes les bijouteries appartiennent aux juifs. On le sait, c’est tout. Vous n’avez qu’à lire les noms israéliens sur les enseignes. Vous avez regardé une ancienne carte de la Palestine et une d’aujourd’hui ? Ils ont tout colonisé. Maintenant c’est les bijouteries. Ils sont partout, sauf en Chine parce que c’est communiste. Tous les gouvernements sont juifs, même François Hollande. Le monde est dirigé par les francs-maçons et les francs-maçons sont tous juifs. Ce qui est certain c’est que l’argent injecté par les francs-maçons est donné à Israël. Sur le site des Illuminatis, le plus surveillé du monde, tout est écrit. (…) On se renseigne mais on ne trouve pas ces infos à la télévision parce qu’elle appartient aux juifs aussi. Si Patrick Poivre d’Arvor a été jeté de TF1 alors que tout le monde l’aimait bien, c’est parce qu’il a été critique envers Nicolas Sarkozy, qui est juif… (…)  Mais nous n’avons pas de potes juifs. Pourquoi ils viendraient ici ? Ils habitent tous dans des petits pavillons dans le centre, vers Queuleu. Ils ne naissent pas pauvres. Ici, pour eux, c’est un zoo, c’est pire que l’Irak. Peut-être que si j’habitais dans le centre, j’aurais des amis juifs, mais je ne crois pas, je n’ai pas envie. J’ai une haine profonde. Pour moi, c’est la pire des races. Je vous le dis du fond du cœur, mais je ne suis pas raciste, c’est un sentiment. Faut voir ce qu’ils font aux Palestiniens, les massacres et tout. Mais bon, on ne va pas dire que tous les juifs sont des monstres. Pourquoi vouloir réunir les juifs et les musulmans ? Tout ça c’est politique. Cela ne va rien changer. C’est en Palestine qu’il faut aller, pas en France. Karim
Ce sont les cerveaux du monde. Tous les tableaux qui sont exposés au centre Pompidou appartiennent à des juifs. A Metz, tous les avocats et les procureurs sont juifs. Ils sont tous hauts placés et ils ne nous laisseront jamais monter dans la société. « Ils ont aussi Coca-Cola. Regardez une bouteille de Coca-Cola, quand on met le logo à l’envers on peut lire : « Non à Allah, non au prophète ». C’est pour cela que les arabes ont inventé le « Mecca-cola ». Au McDo c’est pareil. Pour chaque menu acheté, un euro est reversé à l’armée israélienne. Les juifs, ils ont même coincé les Saoudiens. Ils ont inventé les voitures électriques pour éviter d’acheter leur pétrole. C’est connu. On se renseigne. (…) Si Mohamed Merah n’avait pas été tué par le Raid, le Mossad s’en serait chargé. Il serait venu avec des avions privés. Ali
Le sionisme mondial et les puissances impérialistes tentent, à travers des plans bien établis et une stratégie intelligente, d’éliminer un État arabe après l’autre du cercle de la lutte contre le sionisme pour qu’en fin de compte, il ne reste plus que les Palestiniens à combattre. L’Égypte a été éliminée à travers les accords traîtres de Camp David. Ils essayent d’attirer d’autres pays arabes de la même manière. Le Mouvement de la Résistance Islamique appelle les nations arabes et islamiques à adopter une politique sérieuse et à persévérer dans leur action afin d’empêcher l’application du plan horrible de les éloigner du cercle de la lutte contre le sionisme. Aujourd’hui, c’est la Palestine, demain cela pourrait être un autre pays arabe. Le plan sioniste n’a pas de limites. Après la Palestine, les sionistes veulent accaparer la terre, du Nil à l’Euphrate. Quand ils auront digéré la région conquise, ils aspireront à d’autres conquêtes. Leur plan est contenu dans ‘Le Protocole des Sages de Sion’. Charte du Hamas (article 22)
Le retrait militaire soudain des États-Unis inquiète certainement les Irakiens car ils vivent et assistent à une montée de l’impunité des milices qui appellent constamment au retrait des troupes américaines. (…) «La position locale envers un retrait militaire américain a toujours été divisée en fonction de l’expérience géographique de telle ou telle communauté. Cependant, la plupart des communautés en Irak aujourd’hui considèrent qu’un retrait américain pourrait se traduire par un environnement plus violent malgré leur hostilité envers le rôle militaire de Washington dans le pays. Zeidon Alkinani
[Les contextes irakien et afghan] sont comparables en termes d’impact des agendas régionaux sur la politique intérieure. Le rôle que la direction pour le renseignement inter-services pakistanais a joué dans le soutien aux talibans est très similaire au rôle du Corps des gardiens de la révolution iranienne en Irak avec le Hachd el-Chaabi et d’autres milices redevables à l’Iran. (…) La principale question débattue par rapport à un éventuel retrait américain – s’il devait se produire – est l’augmentation du pouvoir des milices liées à l’Iran aux dépens des institutions de l’État. Randa Slim (Middle East Institute)
Le nouvel antisémitisme s’est répandu dans la société et l’incident avec Alain Finkielkraut en est une illustration mais qui n’est pas représentative des « gilets jaunes ». La technique d’invisibilisation et de délégitimisation des classes populaires remonte aux années quatre-vingt, quand la gauche a abandonné la question sociale. La vieille technique de l’antiracisme et de l’antifascisme est devenue une arme de classe : on se protège en délégitimant le diagnostic des gens d’en bas. Il y a autant de racistes, d’antisémites et d’homophobes dans le monde d’en haut sauf qu’ils sont beaucoup plus discrets. L’antisémitisme de gauche, appelé antisionisme, est culturellement très puissant. Ce n’est pas le monde d’en bas qui contourne la carte scolaire à Paris et qui déscolarise ses enfants des collèges à majorité d’immigrés. Ce sont des bons bobos parisiens de gauche. Christophe Guilluy
Leur conduite actuelle est la preuve de ce que nous avançons[L’hypothèse d’une fraude importante appliquée à quelques états clés le jour du scrutin aux Etats-Unis est-elle crédible ?]. Mon intime conviction me dit que oui. Il y a, à mes yeux, trop d’indices concordants pour permettre à la ‘meute médiatique’ occidentale, dont nous savons qui la contrôle, de me convaincre du contraire. (…) Vous savez bien qui contrôle la meute médiatique dans le monde et en France. Qui contrôle le Washington Post, le New York Times, chez nous BFMTV et tous les journaux qui viennent se grouper autour, qui sont ces gens… ? (…) C’est la communauté que vous connaissez bien. Dominique Delawarde
Ils ont beaucoup de ressentiment par rapport aux blancs, ils ont un mauvais fond, ils nous considèrent comme des bêtes, c’est écrit dans le Talmud et ils veulent absolument nous métisser avec des [mot bipé] inférieurs intrinsèquement.Il aurait mieux valu qu’ils n’existent pas. Manifestante anti vaccins
Le gouvernement israélien a démontré son intention de maintenir la domination des Israéliens juifs sur les Palestiniens à travers Israël et les territoires palestiniens occupés. Cette intention s’est accompagnée d’une oppression systématique des Palestiniens et d’actes inhumains commis à leur encontre. Lorsque ces trois éléments se produisent ensemble, ils constituent le crime d’apartheid.