Epidémies: Vers le retour de la grippe espagnole? (Is the Spanish flu back?)

Egon Schiele's family (just before his death from the Spanish flu, 1918)Car alors, la détresse sera si grande qu’il n’y en a point eu de pareille depuis le commencement du monde jusqu’à présent, et qu’il n’y en aura jamais. Jésus (Mathieu 24: 21)
Il est aussi à noter, vu le cycle de réapparition des épidémies de grippe mortelle s’espaçant, au maximum constaté, de 39 ans, la dernière datant de 1968, l’OMS prévoit « statistiquement » l’apparition d’une pandémie de grippe mortelle d’ici 2010 à 2015. Wikipedia
Tous les virus grippaux à l’origine de pandémies ou d’alertes pandémiques au XXe siècle proviennent du virus H1N1 de 1918, après des recombinaisons plus ou moins complexes. Pr Patrick Berche (microbiologiste, Hôpital Necker, Paris)
Le monde de 1918 et celui d’aujourd’hui ne sont en rien comparables. Le virus et son pouvoir pathogène ne sont pas le seul paramètre d’une épidémie ou d’une pandémie, que ce soit au niveau de la morbidité ou de la mortalité. Aujourd’hui, nous disposons de connaissances scientifiques sur le virus, contrairement à 1918 (H1N1 ne sera isolé chez l’homme qu’en 1933). Nous disposons d’antiviraux et de vaccins. Des antibiotiques permettent de traiter les surinfections. Sans parler de la surveillance épidémiologique, mise en place depuis 1995, et des plans de réponse épidémique prévus, même si tout n’est pas parfait. (…) En période de crise, l’information est une denrée aussi importante pour limiter l’effet d’une épidémie que les antiviraux, mais une denrée des plus problématiques à gérer. La communication préventive vise à limiter le phénomène de panique, mais doit en même temps encourager les gens à ne pas rester passifs. Il s’agit sans doute d’un des domaines où nous avons le moins avancé en matière de préparation. Patrick Zylberman (historien de la médecine et de la santé publique)

A l’heure où la planète entière (et notamment l’hémisphère nord) se prépare à un éventuel assaut hivernal de la grippe A ex-porcine …

Retour sur ce qui se trouve être l’un de ses plus terribles ancêtres, à savoir la tristement fameuse grippe espagnole de 1918-1919 qui fit, on le sait, plus de victimes que la 1ère Guerre mondiale dont elle fut le prolongement (et d’abord chez les soldats eux-mêmes, dont le poète d’origine polonaise Appolinaire ou, parmi les non-combattants, l’écrivain français Edmond Rostand ou le peintre autrichien Egon Schiele).

D’origine chinoise (Canton, février 1918) ou américaine (camps de l’Armée américaine, Caroline du Sud), elle suivit les troupes américaines en Europe.

Mais, après son arrivée en France (Bordeaux, avril 1918) puis en Italie et avant son arrivée dans les colonies européennes en Afrique et en Asie, ce n’est qu’en Espagne que l’on prit conscience de son caractère épidémique et que, pays neutre dans la guerre non astreint à la censure militaire contre toute information pouvant révéler des faiblesses à l’ennemi, on put commencer à en parler ouvertement, d’où son nom, qui lui est restée, de grippe espagnole.

Avec un bilan total pour ses trois vagues de quelque 30 millions de victimes (dont plus de 400 000 en France), elle constitue la plus grande épidémie de l’histoire, qualifiée par JI. Waring de « plus grand holocauste médical de l’histoire » (2% de la population mondiale sur 50% infectés, soit 1 milliard d’individus, dont 4 % en Europe et jusqu’à 22 % aux Samoa occidentales!).

Contrairement aux autres épidémies qui tuent les personnes agées (soit quand même entre 250 000 et 500 000 victimes chaque année dans le monde, dont entre 1 500 et 2 000 en France ou 36 000 aux Etats-Unis), celle-ci a tué majoritairement les individus de 20 a 40 ans mais indirectement en permettant, via l’affaiblissement des défenses individuelles des personnes infectées et avant l’utilisation des antibiotiques pourtant découverts 20 ans plus tôt, l’aggravation fatale de complications normalement bénignes (bronchite, bronchiolite, pneumonie).

Mais ce qu’on sait moins, c’est qu’avec le jeu naturel des mutations, lesdits virus vont au bout d’un moment être capables de résister aux réponses immunitaires que les populations ont développées contre eux.

Ou, à la faveur de contacts avec des populations animales (notamment dans l’élevage intensif qui pourrait favoriser les recombinaisons de virus), d’anciennes souches peuvent faire leur réapparition sur des populations humaines qui avec les années – même si information conditions et moyens sanitaires sont aujourd’hui, du moins dans les pays développés et mis à part les risques de surréaction comme en 1976 dans les Etats-Unis de Gerald Ford, bien supérieurs à 1918 – ont perdu leur immunité contre elles (a contrario la relative immunité aujourd’hui des plus de 60 ans pourrait s’expliquer par l’exposition de ces derniers au virus de 1950 dont le H1N1 actuel pourrait être le descendant direct).

D’où le retour régulier de grandes épidémies comme celles de 1946 – 1948, 1957 – 1958, 1968 – 1969, 1977 – 1978 et… l’actuelle!

Et l’importance de la récupération, par les chercheurs comme il y a dix ans dans un petit village de l’île de l’extrême Nord de la Norvège, de corps de personnes mortes de cette infection à partir desquels ils pourraient isoler le virus et l’étudier …

L’histoire du virus H1N1 reconstituée
Sandrine Cabut
Le Figaro
03/09/2009

Ce nouveau pathogène, comme tous les virus de pandémie grippale, est un descendant du terrible agent de la grippe espagnole.

D’où vient le virus grippal H1N1 inédit qui fait aujourd’hui le tour de la planète à une vitesse fulgurante ? Si les chercheurs n’ont pas encore fini de retracer toutes les étapes de son parcours extrêmement complexe, ils ont identifié avec certitude un de ses lointains et illustres ancêtres. «Le H1N1 de la pandémie de 2009 est un descendant de quatrième génération du virus de la grippe espagnole de 1918», soulignait récemment le Pr Anthony Fauci, des NIH (Instituts nationaux de la santé américains) dans le New England Journal of Medicine. Un arrière-petit-fils, en quelque sorte, qui ressemble finalement peu à son aïeul, tant sur le plan génétique que sur celui de sa virulence.

Le terrible virus de la grippe espagnole, qui avait fait entre 20 et 50 millions de victimes dans le monde, peut d’ailleurs se vanter de bien d’autres filiations. «Tous les virus grippaux à l’origine de pandémies ou d’alertes pandémiques au XXe siècle proviennent du virus H1N1 de 1918, après des recombinaisons plus ou moins complexes», explique le Pr Patrick Berche, microbiologiste à l’hôpital Necker de Paris. Reconstituée peu à peu par les virologues et les épidémiologistes, l’histoire des virus grippaux (dont il existe trois familles : A, B, C) et en particulier des sous-types A (H1N1) ressemble de plus en plus à une saga familiale.

Les oiseaux porteurs

Voilà donc plus de quatre-vingt-dix ans que ces agents infectieux circulent en continu dans le monde, infestant différentes espèces animales et se modifiant génétiquement en voyageant de l’une à l’autre. «Pour comprendre ce qui s’est passé depuis 1918, il ne faut pas considérer les virus grippaux comme des entités distinctes, mais imaginer leurs huit gènes comme des membres d’une équipe», explique Anthony Fauci. Une équipe dont les membres jouent ensemble… Jusqu’à être transférés dans une autre formation sportive pour la rendre plus performante.

Depuis 1918 – ce qui s’est passé avant reste un mystère, en l’absence de données scientifiques -, le principal réservoir des virus H1N1 est aviaire, les oiseaux, et en particulier les oiseaux sauvages, sont porteurs mais non sensibles à l’infection. Parallèlement, des souches de H1N1 ont circulé depuis cette date en permanence dans les espèces porcines et humaine. Chez l’homme, ces virus H1N1 se sont transformés au fil du temps et ont été responsables de grippes saisonnières banales entre 1918 et 1957. Banales à quelques exceptions près… «En 1946 et en 1950 sont apparues deux nouvelles souches assez virulentes, qui ont diffusé dans plusieurs pays avant de régresser», raconte Patrick Berche, qui assimile ces deux épidémies à des pandémies «abortives». Selon lui, le virus H1N1 actuel descendrait en ligne directe de celui de 1950, ce qui pourrait expliquer que les plus de 60 ans soient relativement protégés actuellement.

En 1957, coup de théâtre. Les virus H1N1 quittent brutalement la scène humaine. Ils disparaissent complètement pour être cette année-là remplacés par une nouvelle souche, H2N2, à l’origine de la deuxième pandémie grippale du XXe siècle, apparue en Asie. «Le virus A (H2N2) est nouveau, les anticorps issus des infections antérieures ne se révèlent d’aucune efficacité contre lui, car il est le résultat d’un réassortiment entre virus humains (H1N1) et aviaires», écrit le Pr Claude Hannoun, un des spécialistes de cette maladie en France, dans son ouvrage La Grippe : ennemie intime, à paraître le 10 septembre.

Un événement capital en 1998

Comme c’est souvent le cas, le nouveau virus pandémique «cannibalise» totalement les autres. «Les virus H1N1 ne réapparaîtront chez l’homme que vingt ans plus tard, en 1977, poursuit Patrick Berche. Et, ce qui est extraordinaire, c’est qu’ils reviennent alors génétiquement identiques à ceux de 1950. Les scientifiques pensent aujourd’hui qu’il s’agit soit d’un virus congelé quelque part qui a ressurgi, soit d’une contamination provenant d’un laboratoire.» Après 1977, ces virus H1N1 reprennent leur circulation hivernale classique dans l’espèce humaine.

En 1998, un événement capital pour la suite va se produire chez des porcs américains : un virus H1N1 porcin se recombine avec des souches aviaires et humaines. Quelques cas humains d’infection par ce nouveau virus complexe ont été décrits ces dernières années aux États-Unis. En avril dernier, quand les scientifiques du centre de contrôle des maladies (CDC) ont disséqué le génome du nouveau H1N1, ils ont retrouvé six gènes de l’agent isolé en1998, associés à deux gènes provenant de virus infectant des porcs européens… Comment s’est faite cette dernière rencontre génétique ? Retrouvera-t-on un jour le tout premier patient infecté ? Pour les scientifiques, il reste encore beaucoup d’inconnues. Mais ils sont de plus en plus nombreux à suggérer qu’une surveillance plus attentive du monde porcin aurait permis une détection plus précoce de ce nouveau H1N1.

Voir aussi:

Six cadavres, un virus et une enzyme
En manchettes sur le Net
Agence Science-Presse
Semaine du 24 août 98

Une équipe de scientifiques de quatre pays a commencé la semaine dernière à déterrer des cadavres, à 966 km du Pôle Nord. La recherche d’une réponse à un mystère vieux de 80 ans.

Il y a 80 ans, au lendemain de la Première Guerre mondiale, un virus que l’on allait connaître sous le nom de grippe espagnole tuait plus de 20 millions de personnes en quelques mois, et puis, disparaissait sans laisser de traces. A ce jour, on ne sait toujours pas d’où il venait, comment il a pu frapper aussi vite et avec une telle vigueur, ni ce qui l’a fait partir.

Mais depuis le début de la semaine dernière, une équipe de 15 scientifiques provenant de quatre pays – Canada, Etats-Unis, Grande-Bretagne et Norvège – se trouve dans un petit village de l’île de Longyearbyen, à l’extrême Nord de la Norvège, dans l’espoir d’obtenir la réponse: ces experts se sont rendus là-bas pour déterrer six cadavres, six jeunes hommes décédés de la grippe espagnole en octobre 1918; six personnes qui, parce qu’elles ont été enterrées à seulement 966 km du Pôle Nord, donc dans le permafrost – de la terre gelée en permanence – pourraient toujours contenir en elles une « version originale » du virus. Comme s’il avait été conservé au congélateur.

La mission, envisagée depuis cinq ans, n’est pas sans susciter la controverse. Quelques-uns craignent évidemment un réveil du virus avant qu’on n’ait pu l’isoler, même si la plupart des experts s’entendent pour dire qu’après huit décennies, il est peu probable qu’il subsiste un seul échantillon vivant de ce micro-organisme. Les 15 scientifiques ont donc dû transporter, sur cette terre isolée de 1500 habitants dépourvue de tout équipement médical de pointe, une batterie d’équipements de décontamination et d’isolation.

Même un échantillon mort pourrait toutefois être d’une valeur inestimable pour ceux qui tentent de mettre au point des vaccins contre des souches inédites de virus, disent tous ceux qui font la promotion d’une telle expédition depuis plus de cinq ans – une semblable, en Alaska, avait abouti à un échec.

Sauf que pendant qu’avait lieu le débarquement dans cette île de l’Arctique, d’autres scientifiques, bien au chaud dans leur laboratoire, annonçaient avoir découvert une enzyme dont la particularité serait justement de rendre mortelles certaines souches du virus de la grippe. Plusieurs n’ont pas manqué de faire le lien avec la grippe espagnole, soulignait CNN la semaine dernière.

Dans un article paru dans les Proceedings of the National Academy of Sciences, Yoshihiro Kawaoka et ses collègues de l’Université du Wisconsin écrivent en effet que la souche la plus virulente de l’influenza A utilise une enzyme appelée plasmine, qui agit comme un renfort: on savait déjà qu’une protéine de l’influenza A devait être coupée en deux morceaux pour pouvoir infecter les cellules saines, et que les enzymes appelées protéases se chargeaient de ce travail. Il semble d’après la dernière étude que la plasmine vienne s’ajouter à l’arsenal pour aider à « diviser » la protéine.

Pour arriver à cette découverte, les chercheurs se sont penchés sur une souche du virus que l’on suppose être une descendante de la souche responsable en 1918 de la grippe espagnole. On n’a pas retrouvé ce « mécanisme » d’utilisation d’un renfort dans 10 autres souches de l’influenza également testées pour les fins de l’étude. Cette découverte permet donc d’espérer une meilleure compréhension des mécanismes derrière les souches les plus virulentes de l’influenza.

En attendant, l’exhumation se poursuit dans cette île de l’Arctique. Cette partie moins agréable du travail doit durer quatre semaines, et l’analyse des échantillons, dans des laboratoires dispersés sur deux continents, pourrait s’étaler sur 18 mois.

***

Au fait, saviez-vous pourquoi ça s’appelait « grippe espagnole »? Parce que l’Espagne était un pays neutre pendant la Première Guerre mondiale. Pour cette raison, elle avait été le premier pays à admettre publiquement l’existence d’une épidémie… pendant que ses voisins, en guerre, préféraient garder la chose secrète

Voir également:

Le virus de la grippe A ne devrait pas muter
J.B. (lefigaro.fr) Avec AFP
02/09/2009

Une étude américaine montre que le H1N1 ne se combine pas avec les autres souches de la grippe saisonnière pour former un «super-virus». Il est en revanche bien plus virulent que celles-ci.

Enfin une nouvelle rassurante sur le front de la lutte contre la grippe A H1N1. Selon une étude publiée mardi par l’Université américaine du Maryland, le virus responsable de la pandémie ne devrait pas muter et ne devrait donc pas devenir plus virulent qu’il ne l’est déjà. Utilisant des furets infectés par trois différents virus de la grippe, dont le H1N1, des chercheurs ont observé que ce dernier ne se combinait pas avec les deux autres souches virales de la grippe saisonnière 2009 pour former un «super-virus».

En revanche, l’étude montre que le H1N1 est déjà plus virulent que les deux autres virus. Au cours de cette étude, il a écarté les virus de la grippe traditionnelle, se reproduisant dans le corps des furets en moyenne deux fois plus rapidement. «Le H1N1 a toutes les caractéristiques d’un pathogène totalement adapté à l’organisme humain», observe le virologue Daniel Perez, directeur du programme agricole de prévention et de contrôle de la grippe aviaire basé à l’Université du Maryland, et principal auteur de ces travaux. «Je ne suis pas surpris que ce virus soit plus virulent pour la simple raison qu’il est nouveau et que les sujets infectés n’ont pas eu le temps de développer une immunité, alors que les autres pathogènes plus anciens de la grippe se heurtent à une résistance immunitaire», explique ce spécialiste.

«Les résultats de cette étude laissent penser que le virus H1N1 (…) pourrait également être plus contagieux», a relevé pour sa part le Dr Anthony Fauci, directeur de l’Institut national américain des allergies et des maladies infectieuses (NIAID) qui a financé cette recherche. Il faut en effet distinguer la virulence, la force du virus, de son infectiosité, sa capacité à se transmettre d’un individu à un autre. «Ces nouvelles données, bien que préliminaires, montrent la nécessité d’une vaccination contre la grippe saisonnière et la grippe porcine cet automne et cet hiver», a-t-il estimé dans un communiqué. En effet, si les chercheurs écartent le risque d’une combinaison des virus, ils n’écartent pas la possibilité d’une co-infection, c’est à dire une infection simultanée par le nouveau virus et les deux autres virus prédominants de la grippe saisonnière. Des recherches supplémentaires sont nécessaires sur ce point.

Inquiétudes sur la fabrication des vaccins

Alors que les chercheurs insistent sur la nécessaire vaccination de la population, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) s’inquiète sur les capacités de production de vaccins contre la grippe H1N1 des grands laboratoires. La faute à un rendement moins bon qu’attendu de la souche utilisée. Margaret Chan, directrice générale de l’OMS, indiquait le week-end dernier que l’on ne disposerait pas de vaccins en quantité suffisante «dans les prochains mois». Elle estimait à 900 millions de doses la capacité annuelle de production mondiale de vaccins anti-grippaux, pour une population mondiale de 6,8 milliards d’habitants. L’OMS avait estimé en juillet que les grands laboratoires pourraient produire 4,8 milliards de doses par an. Mais elle est revenue sur ce chiffre à la mi-août en indiquant qu’il faudrait diviser par deux voire par quatre ces estimations – soit une prévision de production annuelle d’environ 1,2 milliard de doses. Les chiffres avancés ce week-end sont donc encore en-dessous de ces prévisions. De leur côté, les grands laboratoires de production n’ont pas nié un rendement de la souche plus bas qu’envisagé.

Voir enfin:

Patrick Zylberman, historien de la médecine, spécialiste de la grippe espagnole
« Grippe : 2009 n’est pas 1918 »
Le Monde
08.05.09

Historien de la médecine et de la santé publique au Centre de recherche médecine, sciences, santé et société (Cermes, CNRS-Inserm-EHESS, Paris), Patrick Zylberman a étudié les grandes pandémies, et notamment la façon dont la France avait réagi à la grippe espagnole qui, en 1918 et 1919, a fait plus de 50 millions de morts dans le monde. Il commente la façon dont les autorités sanitaires ont appréhendé les périodes de crise sanitaire et met en garde vis-à-vis des pièges de comparaisons anachroniques.

Quel regard portez-vous sur l’épisode actuel d’épidémie de grippe A (H1N1) ?

Le plus frappant est, au Mexique, les décès des jeunes adultes. Cela a immédiatement fait penser à la pandémie de 1918, qui s’en était pris à la classe d’âge des 16 à 40 ans, plutôt qu’aux personnes âgées ou aux tout-petits.

N’y a-t-il pas une forme d’anachronisme à comparer les deux épisodes ?

Absolument. La pandémie de 1918 est devenue une figure de rhétorique. Depuis le syndrome respiratoire aigu sévère (SRAS), en 2003, tous les médecins, épidémiologistes et responsables de santé publique présentent le retour de la grippe espagnole comme le prochain « holocauste ». On comprend bien pourquoi : il faut frapper fort les imaginations pour que les responsables politiques, les citoyens mettent la main à la poche afin que la collectivité soit prête à faire face.

Or, le monde de 1918 et celui d’aujourd’hui ne sont en rien comparables. Le virus et son pouvoir pathogène ne sont pas le seul paramètre d’une épidémie ou d’une pandémie, que ce soit au niveau de la morbidité ou de la mortalité.

Aujourd’hui, nous disposons de connaissances scientifiques sur le virus, contrairement à 1918 (H1N1 ne sera isolé chez l’homme qu’en 1933). Nous disposons d’antiviraux et de vaccins. Des antibiotiques permettent de traiter les surinfections. Sans parler de la surveillance épidémiologique, mise en place depuis 1995, et des plans de réponse épidémique prévus, même si tout n’est pas parfait.

Qu’a-t-on appris de 1918 ?

Voyez la réaction particulièrement remarquable des autorités de Hongkong en 1997, face à la grippe du poulet. Après quelques décès humains, on a abattu l’ensemble des volailles, ce qui a été une très bonne décision. La réaction au SRAS s’est assez mal passée au début, mais ensuite, les gouvernements, en Asie et au Canada, ont repris les rênes et s’en sont plutôt bien tirés.

Il y a un acquis, c’est incontestable. Est-il suffisant ? La dernière étude en date sur la préparation antipandémique faite en 2006 par la London School of Hygiene and Tropical Medicine concluait que si quelques pays comme la France ou la Grande-Bretagne étaient relativement bien préparés, ce n’était pas le cas général en Europe.

Est-ce qu’en 1918, on a eu le sentiment immédiat de faire face à une pandémie ?

Les autorités ont été totalement prises au dépourvu. N’oublions pas que la guerre n’était pas terminée. Les pays éloignés de zones de combat, comme les Etats-Unis, ne savaient pas non plus à quoi ils avaient affaire. Ce qui a contribué sans doute à la très haute mortalité (4 % en Europe, jusqu’à 22 % aux Samoa occidentales), c’est précisément la forte désorganisation des pouvoirs publics et leurs faibles moyens d’action (fermeture des lieux publics).

L’exemple de 1976 n’est-il pas l’illustration qu’une surréaction des autorités peut produire plus de dégâts que l’épidémie en elle-même ?

L’épidémie de 1976 aux Etats-Unis est en effet celle « qui n’a jamais eu lieu »… Il y a eu quelques cas dans un fort du New Jersey. Ils ont tout de suite créé une panique, précisément parce que le souvenir de 1918 était très vivace. Il s’agissait d’une souche H1N1, qui n’avait pas circulé aux Etats-Unis depuis 1920, ce qui a conduit le président Gerald Ford à faire vacciner toute la population américaine. La campagne s’est arrêtée au bout de deux mois, en raison d’accidents vaccinaux, et aussi parce que le virus s’était évaporé. La décision de vacciner avait été prise pour des raisons beaucoup plus émotives que scientifiques.

La réaction actuelle des autorités sanitaires est-elle là encore émotive ?

Aujourd’hui, certains reprochent à l’Organisation mondiale de la santé (OMS) d’avoir « surréagi ». C’est injuste : tous les gouvernements qui ont mis en place des plans de réponse se sont inspirés de celui de l’OMS. Celle-ci a simplement élevé son niveau d’alerte pour avoir une influence un peu plus grande auprès des gouvernements concernés : renforcer ses bureaux régionaux, envoyer ses équipes sur le terrain… Depuis 2003, toutes les discussions sur la préparation contre les épidémies, le bioterrorisme, etc., posent la question brûlante du mode de réponse collective à adopter : l’OMS doit-elle en être l’état-major ? L’Europe y serait plutôt favorable, l’Amérique du Nord un peu moins. L’Asie beaucoup moins encore.

Quel est l’impact possible de cette prépandémie dans les pays pauvres qui commencent à être touchés ?

C’est le grand souci. Une seconde vague aggravée dans l’hémisphère Nord à l’automne ferait bien plus de dégâts dans les pays n’ayant pas de système de santé adéquat ou des traitements antiviraux, que dans les pays riches bien équipés pour faire face à l’infection. Il y aurait des moyens de ralentir la propagation de l’épidémie en partageant une partie – entre 10 % et 20 % disent les experts – des stocks d’antiviraux avec les pays à faibles revenus. Politiquement cela paraît délicat : les opinions publiques risqueraient là de ne pas être très « partageuses ».

Cette préoccupation publique pour la gestion des risques est-elle le signe d’une évolution de nos sociétés ?

Absolument. Le passage de ces problématiques de la sphère technique à la sphère publique est même une évolution remarquable qui est une des raisons pour lesquelles le monde actuel est totalement différent de celui de 1918. Le tournant a lieu dans les années 1980 avec les préoccupations croissantes face aux maladies émergentes, surtout l’épidémie de VIH/sida, ainsi qu’avec les crises de sécurité alimentaire de la fin du XXe siècle.

Quel rôle jouent les médias dans l’évolution de ces perceptions ?

Ils jouent un rôle crucial et les gouvernements le savent bien. En période de crise, l’information est une denrée aussi importante pour limiter l’effet d’une épidémie que les antiviraux, mais une denrée des plus problématiques à gérer. La communication préventive vise à limiter le phénomène de panique, mais doit en même temps encourager les gens à ne pas rester passifs. Il s’agit sans doute d’un des domaines où nous avons le moins avancé en matière de préparation.

Pourquoi cela ?

Les gouvernements rechignent à se séparer d’une partie du contrôle de l’information et le milieu des médias a peu théorisé ces questions.

Propos recueillis par Paul Benkimoun, Stéphane Foucart et Hervé Morin

2 Responses to Epidémies: Vers le retour de la grippe espagnole? (Is the Spanish flu back?)

  1. I cannot agree. My experience didn’t prove it.

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  2. […] dites aujourd’hui « pandémies » telles que la grippe de 1918  dite « espagnole » (plus de victimes, avec quelque 60 millions – sur 1 milliard de malades soit la […]

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