11/9/4e: La débacle de la pensée (Alexandre Leupin)

11 septembre, 2005
Ilovenewyork_8Ne devrait-on pas considérer qu’il faut une longue pratique du métier philosophique pour accéder à certaines formes de bêtise qui ne sont effectivement pas à la portée du premier venu ? Jacques Bouveresse

En ce quatrième anniversaire du 11/9 et au lendemain de la plus grande catastrophe naturelle de l’histoire américaine, comment ne pas être frappé par la constance de l’unanimisme anti-Bush et cette même joie mauvaise qui, dans nos médias et chez nos commentateurs (et sur les deux rives de l’Atlantique!), semblent accompagner chaque nouvelle catastrophe rencontrée par l’ ‘hyperpuissance’ américaine ?

C’est le mérite du texte ci-dessous d’Alexandre Leupin (dont l’auteur se trouve aussi, par le coup du sort, résider à… Baton Rouge !),  d’avoir repéré dès novembre 2001 la source de cette étrange unanimité de pensée dans « cette sainte alliance d’intellectuels, d’agents médiatiques et de responsables politiques, d’extrême gauche ou d’extrême droite » pour qui « les Américains n’ont que ce qu’ils méritent ». Et ce non pour les  censurer ou les faire taire, mais pour leur « tendre à chaque fois un miroir révélateur et critique » et pour « réinjecter le respect des faits dans le discours public ».

La débâcle de la pensée – À propos du 11 septembre 2001

Alexandre Leupin

Des voiles pendent au seuil des écoles de grammairiens :  ce qu’ils symbolisent, c’est moins le prestige des secrets qu’on y apprend, que le mystère dont l’erreur s’enveloppe. (Saint Augustin)

Le 11 septembre fait coupure : une constellation de discours obsolètes est soudainement devenue imbuvable. Ce qui était tout simplement périmé ou mensonger est maintenant insupportable. Les événements auraient dû, en Occident, imposer une immédiate clarté morale. Tel n’a pas toujours été le cas : les attentats ont suscité beaucoup de juste indignation et d’analyses pertinentes, mais ils ont aussi éventré une poubelle de l’histoire dont les remugles nauséabonds donnent envie de vomir; je veux parler de cette sainte alliance des intellectuels, des agents médiatiques et des hommes politiques occidentaux, d’extrême gauche ou d’extrême droite, pour lesquels les victimes du World Trade Center ne sont que l’occasion d’étaler leur cécité morale et intellectuelle (je ne parle pas des média arabes, ceux-ci n’étant qu’un délire de propagande antisémite et antiaméricaine officiellement sanctionné; mais, de ce que j’en sais, leur discours ne diffère pratiquement pas de celui des intellectuels antiaméricains). Avec une unanimité qui ne surprend point, mais qui inquiète, on entonne, dans l’autosatisfaction narcissique, la basse continue de l’antiaméricanisme. On l’entonne d’ailleurs avec d’autant plus de hargne vociférante que l’on pressent bien qu’il s’agit là d’un chant du cygne, du dernier concert pour sifflets en ut étranglé de la pseudo dissidence. Pour la droite nationaliste ou religieuse (Le Pen, Pat Buchanan, Pat Roberston et Jerry Fallwell), les Américains n’ont que ce qu’ils méritent, soit pour être trop accommodants avec les cultures non-occidentales, soit pour avoir péché en soutenant les droits à la fornication des homosexuels, des lesbiennes et des autres. Il va de même pour l’extrême gauche trotskiste ou communiste (Fredric Jameson et Noam Chomsky aux États-Unis, Krivine et Laguiller en France), attachée à promouvoir le droit à la misère et à la servitude qu’entraîne, résultat à vrai dire sensationnel, l’adoption du dirigisme socialiste. Fredric Jameson donne pour cause au massacre la décimation des communistes irakiens (en 1978!) et indonésiens (en 1965!) et l’absence d’alternative d’extrême gauche au fondamentalisme musulman (!). Chomsky, lui, n’hésite pas à déclarer que les missiles envoyés par Clinton au Soudan, sur un objectif que l’on pouvait penser militaire, est une atrocité plus grande que la destruction du WTC ( On the Bombings , September 13, 2001 : http://www.rapereliefshelter.bc.ca/issues/us_violence/us_violence09.html ). Quant aux héritiers du postmodernisme (Stanley Fish, Susan Sontag, Terry Eagleton, Jean Baudrillard, Alain Kirili), ils entendent de toute force se dérober à une prise de position éthique, en respectant la sacro-sainte équivalence de toutes les morales, ou, cliché scolaire du multiculturalisme, de toutes les cultures.

Stanley Fish, doyen dans une riche université américaine, veut nous faire comprendre que Ben Laden a aussi une morale, qu’il n’est pas le visage du mal. Et alors? Mais c’est très important : « Si nous réduisons l’ennemi au « Mal », nous créons un démon polymorphe, un anarchiste sauvage qui est au-delà de notre compréhension, et donc au-delà de nos contre stratégies » (New York Times, 15 octobre: http://www.nytimes.com/2001/10/15/opinion/15FISH.html ). Notez qu’aucune contre stratégie praticable ne nous est proposée par l’ineffable doyen.

Susan Sontag croit pouvoir affirmer que personne n’a reconnu en Amérique « qu’il ne s’agissait pas d’une « lâche »  agression contre la « civilisation », ou la « liberté » ou l’ « humanité », ou encore « le monde libre », mais d’une agression contre les États-Unis, la superpuissance autoproclamée, une action qui est la conséquence des certaines actions et de certains intérêts américains. » ( Le Monde , 18 septembre; http://www.elmandjra.org/new_war6.htm) Les guillemets sont siens : toutes ces notions, liberté, civilisation, etc. sont évidemment dans son esprit des termes de propagande imposés par l’impérialisme US; la vérité sontaguienne, quant à elle, c’est celle de la superpuissance qui ne peut produire que le Mal et qui justifie ainsi l’attaque des WTC (même si elle s’est rétractée par la suite, mais un peu tard, ne pouvant assumer l’indécence de ses propos). Et ils n’hésitent pas à traiter leurs adversaires de manichéens!

Terry Eagleton, professeur de postmodernisme à Dublin, a l’indécence d’écrire que « l’unique espoir de l’Amérique est de se voir par les yeux des autres, mais la globalisation signifie que l’une des nations au plus terrible esprit de clocher du monde, maintenant s’étend d’un bout à l’autre du monde, et brise les miroirs dans lesquels elle aurait pu contempler son propre visage déformé.» (London Review of Books online, vol 23, number 19, 4 octobre 2001 ‘ ce numéro est un véritable musée des horreurs; la quasi unanimité antiaméricaine, ce consensus de la foule inspire vraiment la peur, allez-y voir : http://www.lrb.co.uk/v23/n19/mult2319.htm). Le dénigrement donne ici la main à l’idiotie; l’Amérique est l’une des nations les plus ouvertes au monde extérieur (cela a été une des causes des attentats que cette confiance un peu aveugle dans les bonnes intentions de l’autre). D’autre part, que verrait l’Amérique dans ces miroirs que les tiers-mondistes et les intellectuels sont si désireux de lui tendre? Rien d’autre que le désir incontournable de sa destruction totale.

Les psychanalystes ne sont pas en reste : Jacques-Alain Miller, digne héritier de l’antiaméricanisme farouche de Lacan, ne sait trop quoi penser, sinon qu’il faut célébrer Susan Sontag, « la Roland Barthes de l’Amérique » (!) et « ne pas alimenter le Moloch de la guerre » (?)  (Agence de presse lacanienne, 16 novembre 2001: http://www.lacan.com/agence24f.htm). Où l’on constate que la formation la plus rigoureuse à la logique et à la psychanalyse de pointe ne donne pas forcément accès direct aux vérités morales élémentaires.

Parlant au début octobre à une conférence sur la condition féminine, Surena Thobani, tanzanienne professeur d’études féminines à l’université de Colombie britannique, nous trompette que «du Chili, du Salvador au Nicaragua, la piste de la politique étrangère américaine est baignée de sang. Aujourd’hui dans le monde, les États-Unis sont la force globale la plus dangereuse et la plus puissante, qui déchaîne un niveau terrifiant de violence». Ainsi, le meurtre de 4300 innocents est-il entièrement justifié. De plus, à la suivre, « il n’y aura aucune émancipation de la femme nulle part sur cette planète jusqu’à ce que la domination occidentale de cette planète soit terminée.» Maintenant que les Talibans sont éliminés, effectivement l’émancipation de la femme n’a plus aucune chance! Le journal The Globe de Montréal ajoute que les Canadiens ont accueilli ces propos avec horreur, mais que les quelques centaines de femmes présentes à la conférence ont fait une folle ovation à la conférencière. Voir ces esprits de haute culture trébucher contre les pierres d’achoppement les plus évidentes ne rassure pas sur la valeur civilisatrice de la connaissance.

           Nous sommes descendus assez bas dans cet enfer d’obscénités complaisantes, mais attendez, il y a mieux. Peu arrivent au cercle, très profond, de Baudrillard, dans son article du Monde (2 novembre 2001 : http://www.lemonde.fr/rech_art/0,5987,239354,00.html ) :«C’est le système lui-même qui a créé les conditions objectives de cette rétorsion brutale»; en langage clair, les Américains sont entièrement responsables de ce qui leur est arrivé, c’est bien fait. D’ailleurs le « système » de la globalisation est une terreur (pure contre vérité), donc c’était « terreur contre terreur» (…)  « L’événement du World Trade Center, ce défi symbolique, est immoral, et il répond à une mondialisation qui est elle-même immorale. Alors soyons nous-même immoral et, si on veut y comprendre quelque chose, allons-y voir un peu au-delà du Bien et du Mal. Pour une fois qu’on a un événement qui défie non seulement la morale mais toute forme d’interprétation, essayons d’avoir l’intelligence du Mal. » Ce nietzschéisme de pacotille (un trait de caractère, je ne peux dire « pensée », car ce n’en est pas une) marque de nombreuses générations d’intellectuels français. Inutile de s’enferrer dans le château des brouillards nauséabonds construit par Baudrillard : ce n’est qu’un monument obscur et confus à sa morgue ignorante et haineuse et ne mérite pas une « explication de texte ». Il suffit de citer :« Que nous ayons rêvé de cet événement, que tout le monde sans exception en ait rêvé, parce que nul ne peut ne pas rêver de la destruction de n’importe quelle puissance devenue à ce point hégémonique, cela est inacceptable pour la conscience morale occidentale, mais c’est pourtant un fait, et qui se mesure justement à la violence pathétique de tous les discours qui veulent l’effacer. A la limite, c’est eux qui l’ont fait, mais c’est nous qui l’avons voulu.»

Un émule, dans le même Monde (7 novembre 2001: http://www.lemonde.fr/rech_art/0,5987,242963,00.html),  Alain Kirili, sculpteur établi à New York, compare avec aplomb deux intégrismes; celui, marqué par la négation d’Éros, des terroristes, et celui, attachez-vos ceintures, de l’Amérique. Pourquoi, me direz-vous? Parce qu’il n’y a pas d’images des cadavres du WTC à la télévision ou dans la presse américaines. Négation de Thanatos, donc intégrisme : pour cet artiste, seules sont acceptables les sociétés qui combinent Éros et Thanatos (la France, peut-être?), tout comme l’inconscient freudien; inutile de lui rappeler que Freud n’a jamais prôné l’inconscient comme modèle de société. Il n’est pas venu à l’idée de Kirili que des cadavres, à la suite de la catastrophe, il n’y en avait pas, mais seulement des bouts de corps, une tête, des phalanges, un mollet. Il n’a pas pensé que, peut-être, les médias ne voulaient pas attenter à la dignité des familles en deuil, exciter les passions, faire du sensationnalisme.

Il est amusant de constater l’unanimité haineuse des belles âmes, elles qui toujours bataillent avec une obstination sans faute sur la pensée unique, l’imposition du sens dont serait responsable la culture occidentale. Bien entendu, il s’agit là d’un pur fantasme : l’occident a créé la pensée critique, et il est le seul espace où celle-ci se soit historiquement exercée, à rebours de la plupart des sociétés traditionnelles, que l’on peut dire toujours peu ou prou sévèrement centrées sur des règles à observer par tous sans remise en cause aucune. C’est l’Occident (en particulier à partir du moment chrétien), qui  a tenu la tolérance, le respect de l’autre quel qu’il soit, l’interdiction de l’esclavage pour des objectifs essentiels. Le nier, c’est préparer le terrain d’un nouveau négationnisme. Quand on abandonne les faits historiques, le délire guette au coin de la rue : le discours antiaméricain d’extrême droite ou d’extrême gauche relève d’une psychose qu’aucune évidence ne peut ébranler. C’est pourquoi, comme dans la psychose paranoïaque, on se trouve devant un discours infiniment répétitif, incapable de se contester, incapable d’intégrer le neuf, l’événement, les faits, et de s’en trouver réaménagé. Comme si le 11 septembre avait pressé le bouton d’une veille cassette, les voilà tous montés aux créneaux médiatiques pour colporter leurs immondes ritournelles.

            Ce florilège de la bassesse ne demande aucun courage, il n’est le signe d’aucune dissidence; pour la plupart, les pseudo critiques de l’Amérique, derniers survivants du radicalisme, occupent de florissantes positions dans l’Université ou les médias, où ils ont trouvé refuge; ils ne font qu’exprimer le consensus de leurs pairs. Protégés par l’attachement farouche de l’Occident à la liberté de pensée, de religion et d’expression, et, dans l’université, par la titularisation à vie, ils se savent hors d’atteinte; en d’autres termes, voilà des opinions qui ne coûteront jamais rien à leurs auteurs, une pensée vraiment sans conséquences, sinon celle d’exposer leur abjection (quant à moi, ces lignes risquent de me coûter des amitiés et de me faire reléguer au lazaret des pestiférés universitaires, mais tant pis, j’en ai assez!).

            Jusqu’au 11 septembre, nos Saint-Justs et Robespierres de pacotille pouvaient se conforter, avec leur morgue et leur suffisance habituelles, dans l’illusion que leurs rodomontades n’avaient précisément aucun poids et qu’ils pourraient (tout en touchant hypocritement leurs dividendes) continuer indéfiniment leur jihad contre le capitalisme, la démocratie et la liberté : tout est maintenant changé, et ils s’aperçoivent avec effroi (et sans se l’avouer vraiment) que leurs discours incendiaires ont pouvoir de s’incarner dans le sang des victimes innocentes.

            Nos élites sont promptes à appliquer deux poids, deux mesures. Par exemple, dès que Bush se permet de dire « Ben Laden, mort ou vif! » ou que Berlusconi prône un retour aux vertus chrétiennes, on pousse des cris d’orfraie, on hurle au scandale inadmissible; mais quand des milliers de manifestants hurlent « Mort à l’Amérique, mort aux Juifs!», la réaction  est un silence de pierre tombale. De même,  quand on fait procès de prosélytisme à des chrétiens, avec peine de mort à la clé, ou quand on massacre des croyants dans une église catholique au Pakistan, pas un mot. Quand on subventionne la construction de mosquées en Occident sans exiger la stricte réciproque des pays musulmans pour des églises chrétiennes, pas une protestation. Je sais, je sais, l’abjuration d’un musulman est punie de mort : raison de plus pour s’indigner de l’inégalité.

Sans doute, ces foules haineuses du monde arabe ne font qu’exercer leur liberté d’expression la plus stricte; ou alors, ce qui est méprisant pour ces foules mêmes, Bush et Berlusconi sont censés mieux savoir ce qu’il est permis d’exprimer et de faire.

Un autre signe de mépris est de toujours d’exiger de l’Occident une assistance financière, comme si les masses du tiers-monde étaient à perpétuité condamnées à la mendicité, incapables de prendre leur destin en main, comme si l’assistance au tiers monde n’était pas, presque partout et toujours, un échec massif, et comme si la richesse du pétrole saoudien ne devait servir qu’à entretenir la décadence des princes et les écoles coraniques de propagande antiméricaine.

La condescendance va plus loin : dans le discours de l’extrême gauche, les masses, le peuple sont toujours composés d’imbéciles manipulables et corvéables à merci. Si les Afghans se réjouissent de la chute des talibans (mine pincée et regard torve de nos intellos), si les boat people vietnamiens ou cubains votent avec leurs pieds et leurs coquilles de noix, au risque de leur vie, si les miséreux du tiers monde veulent tous émigrer dans les pays occidentaux, c’est qu’on leur a bourré le mou. Comme si ces masses n’étaient pas capables d’un élémentaire discernement quant à leur propre destin!

            Un autre signe de dédain est de ne tenir que leurs adversaires aux normes de la vérité, de la logique et de la rationalité élémentaire; non seulement eux s’en passent aisément (car tout n’est que propagande dans un rapport de force toujours relatif, voir par exemple Noam Chomsky), mais « la rue arabe » et les gouvernants du tiers-monde en sont aussi absous : pas un mot contre les théories de conspiration (« 4000 juifs ne sont pas allés travailler aux tours le 11 septembre, le Mossad les avaient prévenus, donc c’est un coup des sionistes et de la CIA pour remonter les actions du fasciste Bush, » etc.), pas un mot contre les nombreuses infractions  à la raison, à la dignité humaine, et à la vérité commises journellement par les porte-paroles du monde arabe, mais un torrent d’insultes contre tout communiqué du gouvernement américain. Or, il me semble qu’un signe immanquable de l’esprit de justice et d’égalité, est précisément de tenir l’autre aux normes de vérité que soi-même on prétend respecter : ce n’est qu’ainsi qu’on peut prétendre à défendre la dignité de l’autre.

Il est frappant de constater combien le discours des intellos antiaméricains recoupe point par point la propagande terroriste éructée par les médias arabes, en particulier par la chaîne Al-Jazira ; les mêmes thèmes (les États-Unis sont coupables de tout et responsables de tout), le même refus de toute contradiction (il n’y a qu’un point de vue correct, et c’est l’antiaméricanisme), le même désir de mort de l’adversaire, la même réduction de tout discours à la pure propagande : la parole anti-américaine des intellectuels occidentaux est un terrorisme.

            Dans le domaine économique, avec une unanimité qui inspire peu confiance, nos élites pensantes sont résolument tiers-mondistes et anti-mondialisation: leur haine aveugle du capitalisme et de la croissance (dont les États-Unis sont, par défaut, l’emblème) les empêchent de constater que seule la globalisation permettra au tiers-monde de s’en tirer. Mais leur conception de l’économie est celle d’enfants de quatre ans à un anniversaire :  le marché mondial est un gâteau qui garde toujours les mêmes dimensions, ne croît pas, ou encore un gâteau qu’il faut empêcher de grandir, car la croissance accentue les inégalités. Ainsi, si la tranche du riche devient plus grande, cela ne peut être qu’aux dépens de celle du pauvre. Pur délire! Chaque fois que les recettes de la globalisation ont été appliquées avec quelque constance, la part du riche a certes augmenté, mais celle du pauvre aussi. Et bien sûr, l’amélioration réelle de son sort est bien plus cruciale et perceptible au pauvre qu’au riche.

De plus, penser que les États-Unis, en vertu de leur poids économique, sont les maîtres du marché mondial, relève du fantasme et de la crasse ignorance des mécanismes économiques les plus fondamentaux : s’il y a un marché, il n’est maîtrisable par personne; s’il est maîtrisé, il n’est plus un marché (un trait commun de nos belles âmes est leur ignorance du monde réel, qu’il soit économique ou scientifique).

Comme le dit avec justesse un ministre marocain, les militants anti-globalisation travaillent pour les grands monopoles occidentaux. Accrochés à des rêves dont l’histoire a révélé la vacuité, nos intellectuels n’en sont pas moins prêts à soutenir les dictatures les plus répressives, et comme Sartre et Simone,  à se laisser emmener en Chris-Craft par tous les Castros du  monde. Aujourd’hui, ils ont prêts à minimiser la part de violence politique inhérente à l’Islam, tout comme ils ont toujours un crachat en réserve pour un pape qui prêche la paix dans le monde entier.

Mais nos moralistes (Edward Said en est un bon exemple, voir Le Monde du 26 octobre 2001 : http://www.lemonde.fr/rech_art/0,5987,238460,00.html), relayés par les gouvernements (qui sans doute, et c’est  louable, veulent éviter les ratonnades), nient l’évidente dimension religieuse du conflit. Celle-ci ne cadre pas avec leur vision méprisante et réductrice de l’histoire humaine, à les en croire entièrement dominée par des déterminismes politico-économiques et idéologiques.

Apparemment, dans le monde cauchemardesque de l’extrême gauche, seuls les pauvres ont droit au statut de victime; ce qui permet à Noam Chomsky de proférer cette contre vérité patente : « Les victimes ont été essentiellement, comme d’habitude, les travailleurs : concierges, secrétaires, pompiers, etc.» ( On the Bombings, September 13, 2001) Seuls certaines catégories sociales ont le droit au statut de bouc émissaire : le caractère fondamentalement aveugle et égalitaire de la Terreur est ainsi censuré, et les États-Unis, emblème du capitalisme, privés d’un droit de réponse légitime. Son de cloche voisin chez Fredric Jameson, qui, ne pouvant analyser l’événement à travers la catégorie marxiste de la lutte des classes, trouve sa cause dans le manque de travail idéologique d’extrême gauche auprès des masses arabes. Sans doutes celles-ci seraient-elles passées sans hésitation de l’intégrisme au totalitarisme marxiste, rendant l’attaque acceptable et conservant son précieux noyau idéologique central : la haine de l’Amérique, laïque ou capitaliste.

Soit ignorance (chez certains journalistes et éditorialistes du Monde) soit mauvaise foi (chez les universitaires américains), soit combinaison de ces deux défauts, le discours antiaméricain repose sur un solide mépris des faits et des évidences historiques (qu’ils soient faits ou évidences de discours n’enlève rien à leur poids de vérité ou d’exactitude). Les États-Unis ne sont pas un impérialisme militaire ou colonial au sens classique de ces termes; la plupart du temps, comme aujourd’hui en Afghanistan, comme en 1939-45 en Europe et en Asie, ils luttent pour la démocratie et la liberté. Ils ne sont pas plus un impérialisme commercial ou culturel : dans un espace américanisé, il y a toujours un choix, personne ne vous force à manger un Big Mac au lieu d’un steak frites, à aller à Euro Disney au lieu du Louvre, à écouter Michael Jackson au lieu des opéras chinois façon révolution culturelle (bien entendu, devant l’évidence de cette liberté des choix de consommation ou de culture, on ressort vite la théorie des masses méprisables endoctrinées par la publicité, en oubliant commodément que la publicité ne cherche pas à imposer, mais à séduire).

Il y a là une débâcle massive des intellectuels, en France et aux USA, dont l’effervescence malsaine remet en cause tout le système éducatif occidental. Si ce sont là les élites qui forment la jeunesse pensante, nous sommes mal partis – leurs étudiants ne s’y trompent cependant point, qui, aux États-Unis, soutiennent à 80% l’action du gouvernement américain (sondage de l’Université de Harvard). Si les investissements de la société dans l’université, en Occident, aboutissent à faire pulluler les complices objectifs des talibans, des terroristes intellectuels incapables, par exemple, de distinguer entre le meurtre délibéré d’innocents et une guerre de légitime défense, on a le droit de se poser quelques questions. Il faut peut être revoir les programmes, si l’éducation primaire et secondaire produit à la chaîne des consciences coupables de tous les crimes réels ou imaginés du mâle blanc occidental, des candidats prédestinés à l’autoflagellation perpétuelle pour cause de crime originel, des écolâtres qui savent tout du génocide des Indiens d’Amérique, mais rien de la culture amérindienne basée sur le sacrifice humain, ni rien non plus, d’ailleurs, des triomphes scientifiques, politiques, artistiques et humains de l’Occident. Si l’université mène en droite ligne à la confusion morale par laquelle on équivaut l’assassinat à un discours d’opposition (par exemple à la politique étrangère des États-Unis), il faut remettre en cause le système éducatif qui a produit ces belles âmes hégéliennes, qui projettent dans le monde leur désordre moral intérieur.

On  a  jeté aux orties toute dimension éthique dans l’enseignement; le constater, c’est immédiatement se faire traiter d’affreux réactionnaire, alors que le problème est grave et mérite d’être posé. Dans la version officielle, toutes les cultures se valent, les éthiques sont interchangeables, la démocratie et la liberté de pensée ne sont pas à mettre au-dessus, par exemple, de l’intolérance religieuse la plus folle ou le mépris de la femme le plus haineux; de fait, la démocratie, la liberté, le progrès économique sont plutôt inférieurs , soit au totalitarisme de la misère prôné par une extrême gauche que les faits historiques n’amèneront jamais à résipiscence, soit aux merveilleuses sociétés, opprimées par l’hégémonie américaine, qu’admire un multiculturalisme en toc. Ce système de pensée où nulle notion morale n’a un prix supérieur à une autre débouche immédiatement sur la loi de la jungle; si l’on ne prône pas des valeurs qui transcendent les ethnies, les coutumes, les nations, des valeurs à respecter et à imposer absolument (respect d’un système judiciaire, tolérance, liberté, démocratie, progrès technique et économique), on arrive vite au combat généralisé, anarchique et meurtrier où le plus fort l’emportera. Et le plus fort pourrait être, comme les attentats l’ont montré, une poignée de fanatiques obscurantistes. L’indifférence morale n’est que le visage bénin de la terreur radicale, nullement, comme on voudrait nous le faire croire, la marque d’un esprit supérieurement éclairé.

Peu m’importe d’être traité de «manichéiste» : je pense que ceux qui veulent massacrer délibérément les innocents représentent le Mal, et je n’ai pas honte de penser que vouloir défendre ma famille et mon attachement à la liberté et à la démocratie plurielle représente le Bien. Je ne veux pas d’une guerre de civilisation; mais, si l’on m’y force, j’ai choisi mon camp, car je pense que ses valeurs de civilisation sont, de droit et de fait, supérieures.

Le ressort essentiel du discours antiaméricain est ce que Lacan a appelé «l’éternel nominalisme de l’Université» : tout n’est que mots et représentation, tout n’est que guerre des concepts, où le plus raisonneur et le plus verbeux l’emporte, non celui qui, en dépit des ses phrases mal construites, a moralement et intellectuellement raison. Ceux qui se donnent pour les hérauts d’une pensée «critique» (qui n’est qu’une explosion irrationnelle de haine, de ressentiment et de dénigrement) n’ont pas dépassé le niveau épistémologique des sophistes qui peuplaient, au 5e siècle avant Jésus Christ, la démocratie esclavagiste de l’ancienne Grèce.

Comme les sophistes, nos belles âmes prennent leurs discours pour des actes décisifs; incapables de proposer des solutions positives à un terrorisme qui menace dans l’immédiat notre existence, ils se précipitent sur l’internet ou à la bibliothèque pour lire les poèmes complets de Ben Laden; certains pensent même pouvoir vaincre l’ennemi en «l’aimant». Imaginons-les au pouvoir en 1933, glosant à l’infini Mein Kampf , essayant de «comprendre» Hitler pour pouvoir « dialoguer » avec lui : nous serions dans de beaux draps aujourd’hui, et ni eux ni moi ne seraient en mesurer d’échanger librement des arguments dans une joute verbale. Typique à cet égard est la réaction d’un Noam Chomsky : «Nous pouvons exprimer une horreur justifiée; nous pouvons chercher à comprendre ce qui a pu mener au crime, ce qui veut dire faire un effort pour entrer dans l’esprit des probables criminels.» (On the Bombings ) Je m’excuse, mais les circonvolutions du cerveau de Ben Laden m’indiffèrent, plus urgente m’apparaît son élimination et celle de ses sectateurs ou futurs émules. Il n’y a rien à comprendre à celui qui veut votre mort de toutes ses forces, il n’y a rien à comprendre à la haine pure. Comme d’habitude, nos intellos s’enferment frileusement dans un discours de dénigrement acritique, anhistorique et irréaliste : discours de la tour d’ivoire où les mots leur coûtent très peu, et où la société la  plus libre, la plus tolérante, la plus dynamique de l’histoire humaine est mise sur le même pied qu’un Islam contemporain absolument incapable de s’intégrer à la modernité. Mais «réussite» et «échec», ne sont-ce pas là des mots interchangeables? Les fatwahs autorisant le suicide terroriste (19 depuis 1960, un seul contradicteur qui a dû rapidement rétracter), n’est-ce pas là absolument la même chose que le « terrorisme » d’un Bush voulant défendre à tout prix la démocratie et la liberté?

En vérité, les Américains sont devenus les Juifs du XXIe siècle. Je n’entends nullement ici entamer le privilège d’affreuse exception qu’est la Shoah. Mais enfin, quand 4300 victimes innocentes sont justifiées par l’ « arrogance » des États-Unis ; quand, quoi qu’ils fassent, les État-Unis sont toujours en faute (ils n’interviennent pas, ils sont isolationnistes; ils interviennent, ils sont des impérialistes ne cherchant qu’à protéger leurs intérêts d’argent, tiens, tiens… comme les juifs cosmopolites naguère); quand, où que ce soit, ils sont responsables de tous les maux de la terre (il est impossible d’étancher la soif d’irresponsabilité des intellectuels et d’un certain tiers-monde); quand, dans l’esprit paranoïaque de l’obscène Noam Chomsky comme dans celui du grand public, tout ce que font les États-Unis est la résultante d’une horrible et ténébreuse conspiration pour dominer le monde (tiens, tiens… encore le recyclage d’un bon vieux thème de l’antisémitisme), il me semble entendre, hélas, une musique terriblement sinistre et terriblement familière, celle qui fut entonnée par l’Europe en 1933 : le nouvel air substitue simplement  les Américains aux Juifs. C’est maintenant contre les Américains qu’opère ce que leur reprochent leurs adversaires : la diabolisation ignorante ou mensongère de l’autre, sa réduction à la pensée unique et obsessionnelle de la haine pure. Nos élites sont des artistes de la métastase, cette figure de la rhétorique avocassière, qui consiste à accuser l’autre de ce que l’on commet soi-même quotidiennement. Mais tous les moyens sont bons : on préfère se référer à la propagande talibane ou tiers-mondiste, plutôt que faire crédit, ne serait-ce qu’un instant, aux informations d’un gouvernement américain placé sous la haute surveillance d’une presse libre, un gouvernement élu qui ne peut donc se permettre qu’un minimum de faux pas et sachant que toute intoxication finira par être dégottée. On avale sans broncher les chiffres de morts irakiens avancés par l’agit-prop de Saddam Hussein, en omettant de mentionner que l’aide humanitaire est détournée par le dictateur vers le marché noir et qu’il est entièrement responsable des décès de ses sujets. La crédulité, pourvu qu’elle serve l’enjeu idéologique et politique (la destruction des États-Unis) est sans limites, alors que les informations véridiques de l’autre bord sont rejetées avec hauteur comme une sinistre propagande destinée à dissimuler les complots et à intoxiquer les masses.

Il y a un os, cependant : la haine absolue ne s’attaque plus à des communautés juives isolées et sans moyen de défense, mais à une fière nation de 280 millions d’âmes, quasi unanime dans la protection de ses valeurs fondamentales, et dotée d’une armée sans équivalent dans le monde d’aujourd’hui par sa qualité et sa force. On ne me pardonnera probablement pas d’être rassuré que cette force immense, soutenue par l’économie la plus productive du monde (et donc pouvant s’engager sans limites de temps ou de dépense dans la guerre contre le terrorisme), soit aux mains des gouvernants américains. Pensez cette armée aux mains des gouvernements russe, chinois ou français actuels! Seuls les États-Unis, comme le prouve en grande partie l’histoire de leurs engagements militaires (bien entendu, il y a toujours des erreurs et des bavures), me semblent, autant que faire se peut, capables d’utiliser une telle puissance de manière morale et rationnelle.

Ce qui ne veut pas dire que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes : mais le soldat américain se bat aujourd’hui aussi pour le droit de tous à avoir son opinion et à l’exprimer, le droit à la critique et à la dissension, que moi-même je ne remets nullement en cause. Nos gauchistes, nos extrême droites, nos antisémites ouverts ou larvés, de cette liberté d’expression, ils n’en ont que faire : dès qu’on les critique, les postes universitaires ou médiatiques disparaissent devant le nez de celui ou celle qui a osé (il n’est pas sûr que, les conditions historiques étant identiques, j’eusse osé écrire ce pamphlet si je ne me sentais pas définitivement à l’abri de leur sournoise censure). Ils ont réussi à partiellement imposer la chape de plomb de leur pensée à sens unique, de leur correction politique et de leur conformisme. Il s’agit de leur reprendre le terrain médiatique et universitaire, en réimposant le libre débat, la rationalité et le respect des faits. Nul ne leur contestera le droit à une opinion, même si celle-ci, comme on le lit souvent, est que les États-Unis sont un état terroriste; nul ne leur interdira l’expression de cette stupidité, si absurde, mensongère et venimeuse qu’elle soit; par contre le droit d’influencer l’opinion et les générations futures ne leur est nullement garanti de naissance et de toute éternité, ils feraient bien de s’en souvenir. Je n’appelle donc ici ni à la censure ni à une chasse aux sorcières; mais, quand les mages de l’antiaméricanisme montrent leur vraie face, il faut leur tendre à chaque fois, dans les médias et l’université, un miroir révélateur et critique. Qu’on ne me dise pas qu’ils sont de pauvres opprimés : au contraire, leurs gargarismes fétides trouvent partout un écho favorable, et ils ne se gênent nullement pour prélever leur part de la plus-value engendrée par le capitalisme.

Il ne s’agit pas du tout de jeter l’esprit critique aux orties, et de substituer les idoles du relativisme moral et de l’équivalence de tous les systèmes de valeur « au-delà du Bien et du Mal » par la nouvelle idole d’une quelconque infaillibilité américaine (la surpuissance absolue des États-Unis, c’est le mythe antiaméricain par excellence). Au passage, notons que nos pourfendeurs d’apories ne voient pas qu’ils travaillent eux aussi à partir d’une aporie qu’ils ne remettent jamais en question, celle du relativisme absolu de toutes les valeurs. Il faudrait donc qu’ils la défendent un peu mieux que par une simple affirmation rhétorique.

Il ne s’agit pas non plus, je le répète, de faire taire la vermine et de supprimer ses lamentables borborygmes, non, il faut seulement réinjecter le respect des faits dans le discours public des médias et de l’université. À défaut, préparons-nous à toujours plus de barbarie et de terrorisme : leur montée sera inéluctable.

Baton Rouge, le 17 novembre 2001

Source illustration: Rassemblement antimondialiste, San Francisco, le 20/3/2004.

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Solidarnosc/25e: Bien entendu nous n’allons rien faire (Poland-Iraq: Looking back at France’s long history of betrayals)

4 septembre, 2005
Solidarnosc bannerBien entendu nous n’allons rien faire. Claude Cheysson (ministre français des relations extérieures, 15.12.81)
Quel besoin aviez-vous de dire ça ? C’est une évidence mais il ne fallait pas le dire. Mitterrand
 Le Président ne veut pas plus mettre dans une position impossible ses ministres communistes d’alors qu’il ne croit en l’avenir d’un mouvement démocratique polonais. Pour lui, «jamais l’URSS n’acceptera que la Pologne échappe à sa stratégie» et »vouloir remettre en cause l’appartenance de ce pays au glacis soviétique, c’est vouloir la guerre avec Moscou, c’est mettre en cause la paix ». C’est bien pour cela qu’il acceptera, en décembre 1985, de recevoir le «général-président» à l’Elysée. Le chancelier allemand a d’ailleurs rencontré Jaruzelski un an avant Mitterrand et a, par la suite, envoyé son ministre des Affaires étrangères, Hans-Dietrich Genscher, en visite à Varsovie. Cette frilosité de l’Europe contraste avec le soutien américain accordé à Solidarnosc dès sa création avec Carter puis Reagan (…) Les Européens lui reprocheront longtemps sa «naïveté» et le critiqueront ouvertement lorsqu’il suspendra l’aide alimentaire à la Pologne après la proclamation de l’état de guerre par le général Jaruzelski. Jacques Amalric

Petit rappel historique dans Libération, au moment où on vient de fêter le 25e anniversaire de la création de Solidarnosc en Pologne …

Qui comporte bien des parallèles avec la situation de… l’Irak de 2003 !

Les voleurs de révolution
Jacques Amalric
Libération
01 septembre 2005

Les révolutions dévorent leurs enfants et finissent par être kidnappées par leurs ennemis. Cette vieille leçon de l’Histoire mérite rappel au lendemain des cérémonies organisées à Gdansk et à Varsovie pour célébrer le 25e anniversaire de la création de Solidarnosc. Un anniversaire douloureux pour bien des pionniers d’un mouvement à la fois national, social et non violent qui, envers et (presque) contre tous, porta le premier coup décisif à la mainmise de l’Union soviétique sur l’Europe centrale. On peut comprendre sans peine cette amertume en voyant une fois de plus les voleurs de révolution à l’oeuvre, l’état de délabrement dans lequel se trouve aujourd’hui Solidarnosc et l’infinie médiocrité politique qui affecte la Pologne postcommuniste.

S’il est un mythe naissant qu’il faut détruire, c’est bien celui d’une Europe occidentale volant au secours de Solidarnosc dès sa naissance dans les chantiers navals de Gdansk, et même après. En France par exemple, le mouvement ne trouve de sympathie que dans une frange de la gauche antisoviétique mais est décrié quotidiennement dans l’Humanité et superbement ignoré par un Valéry Giscard d’Estaing qui privilégie ses relations «amicales» et cynégétiques avec le maître communiste de la Pologne, Edward Gierek. Pour Giscard, qui se prête de bonne grâce aux manoeuvres d’intoxication déployées par Moscou pour faire «avaler» aux Européens l’invasion de l’Afghanistan, la stabilité du continent implique que la Pologne reste communiste, et que l’URSS en reste suzeraine.

L’arrivée au pouvoir de François Mitterrand n’allait guère bousculer le fond de cette analyse. On s’en aperçut lors du coup de force du général Jaruzelski, dans la nuit du 12 au 13 décembre 1981. Interrogé par Europe 1 pour savoir si le gouvernement français avait l’intention de faire quelque chose, Claude Cheysson, alors ministre des Relations extérieures, s’exclame, après avoir qualifié l’événement d’«affaire interne polonaise» : «Absolument pas. Bien entendu nous n’allons rien faire.» Il sera réprimandé en ces termes par Mitterrand : «Quel besoin aviez-vous de dire ça ? C’est une évidence mais il ne fallait pas le dire.» Car le Président ne veut pas plus mettre dans une position impossible ses ministres communistes d’alors qu’il ne croit en l’avenir d’un mouvement démocratique polonais. Pour lui, «jamais l’URSS n’acceptera que la Pologne échappe à sa stratégie» et «vouloir remettre en cause l’appartenance de ce pays au glacis soviétique, c’est vouloir la guerre avec Moscou, c’est mettre en cause la paix». Il veut voir d’ailleurs dans le général Jaruzelski «un patriote polonais» capable, au prix de la perte des libertés, d’éviter à son pays une intervention soviétique. C’est bien pour cela qu’il acceptera, en décembre 1985, de recevoir le «général-président» à l’Elysée, au grand dam de son Premier ministre de l’époque, Laurent Fabius, et de bon nombre de socialistes (1).

L’Allemagne de Helmut Kohl, toute consacrée à son Ostpolitik et traditionnellement dénuée de sympathie à l’égard de la Pologne, n’a jamais cru non plus en l’avenir de Solidarnosc et à celui d’une Pologne démocratique. Le chancelier allemand a d’ailleurs rencontré Jaruzelski un an avant Mitterrand et a, par la suite, envoyé son ministre des Affaires étrangères, Hans-Dietrich Genscher, en visite à Varsovie. Un déplacement qu’a effectué également à l’automne 1985 le président du Conseil italien Bettino Craxi.

Cette frilosité de l’Europe contraste avec le soutien américain accordé à Solidarnosc dès sa création et explique bien des déconvenues enregistrées par la suite par la «vieille Europe». Ce soutien, on le doit d’abord au président Jimmy Carter, certes un piètre stratège mais un défenseur convaincu des droits de l’homme. Son successeur, Ronald Reagan, a suivi la même ligne même s’il était incontestablement plus motivé par l’antisoviétisme que par la défense des libertés. Les Européens lui reprocheront longtemps sa «naïveté» et le critiqueront ouvertement lorsqu’il suspendra l’aide alimentaire à la Pologne après la proclamation de l’état de guerre par le général Jaruzelski.

Autre légende qu’il convient de dégonfler en ces jours anniversaires : celle qui veut que l’Eglise polonaise ait soutenu Solidarnosc à sa naissance. Beaucoup de prêtres, certes, ont apporté leur aide au mouvement mais la hiérarchie, qui était alors dirigée par Mgr Glemp, un artiste du louvoiement qui voyait en Jaruzelski la seule chance d’éviter une invasion soviétique, est longtemps restée distante, sinon hostile. Il est même probable qu’elle aurait joué ouvertement l’attentisme sans l’intervention de Jean Paul II.

La suite des événements, notamment la fameuse Table ronde de 1989 au cours de laquelle Jaruzelski finit par concéder un régime de semi-liberté qui permit à Solidarnosc de remporter les législatives organisées la même année, a été utilisée par les tenants de la Realpolitik pour justifier leurs atermoiements et leurs complaisances de naguère. Encore une façon de réécrire l’Histoire. Car Jaruzelski ne s’est finalement pas effacé pour les beaux yeux et les bonnes paroles des dirigeants européens mais parce qu’il avait compris que les jours de l’Empire soviétique étaient comptés et que Gorbatchev n’aurait pas recours aux armes pour le perpétuer.

(1) Citations extraites de la Décennie Mitterrand, de Pierre Favier et Michel Martin-Roland, Points/Seuil


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