Multiculturalisme: Mais pourquoi avoir attendu un film? (When panem et circenses replaces… Liberté-Egalité-Fraternité)

30 mai, 2006
Arcdemultix_2Autant demander à des incendiaires d’éteindre la fournaise actuelle qui couve. Christine Sourgins
Dans ce contexte, l’enthousiasme réservé, y compris par l’Élysée, au film Indigènes de Rachid Bouchareb, ressemble à une invite à rendre illégitimes d’éventuelles exigences de la République pour le respect de ses règles (unité, laïcité, tolérance, etc.). Quand l’un des acteurs, Jamel Debbouze, rompt le jeûne du ramadan en direct sur Canal +, l’autre soir, et déclare dans ses entretiens : « Ce pays, c’est le nôtre », il dit une évidence ambiguë. Elle risque d’être interprétée, dans des cités rebelles, comme une incitation à obéir à d’autres règles, d’autres lois. Le patriotisme affiché par les promoteurs d’Indigènes est sympathique. Et il est heureux que l’injustice des pensions militaires de misère versées depuis la décolonisation aux anciens soldats d’élite de l’armée d’Afrique ait été corrigée, mercredi, par le gouvernement (mais pourquoi avoir attendu un film ?). Reste que l’héroïsme des 300 000 combattants du Maghreb et d’Afrique occidentale, qui participèrent au débarquement en Provence et à la défaite d’Hitler, ne donne pas à tous les musulmans le droit de s’approprier le pays. Or c’est ce sentiment qui reste. Ivan Rioufol

Quand du pain et des jeux remplace Liberté-égalité-fraternité !

Comme d’habitude, Ivan Rioufol fait mouche, pointant cette fois les dérives d’une société qui, tout à fait symptomatiquement, dissimule son renoncement à ses fonctions régaliennes de maintien de l’ordre et de la sécurité de ses mandants derrière le pain et les jeux des professionnels de la transgression et de la subversion.

Ainsi, au moment où un rapport « confidentiel » révèle le secret de polichinelle d’une situation catastrophique dans nos banlieues « sensibles » (mais, derrière le laxisme de nombre de juges, le problème n’est-il déjà pas dans le quasi-abandon par un pays de sa justice – 23e au niveau européen, soit à peine plus de deux fois le nombre de fonctionnaires du… Ministère de la Culture?), le pompier-pyromane et délinquant multirécidiviste qui squatte l’Elysée depuis plus de 10 ans (mais qui l’a réélu?) fait réparer l’injustice des retraites des anciens combattants coloniaux suite à… la sortie d’un film!

Et un film dont les acteurs principaux, avec la plupart des autres membres de leurs profession, passent leur temps (mais la présence d’un Doc Gyneco auprès d’un Sarkozy est-elle plus rassurante?) à souffler sur les braises de ces mêmes banlieues!

Question sur l’avenir du « 9-3 »

Ivan Rioufol
le Figaro
le 29 septembre 2006

La violence urbaine n’est pas due à la seule « démission » des juges (Nicolas Sarkozy) ou à l’ « échec » du ministre de l’Intérieur (PS). Elle est le résultat d’un renoncement. Quand un « animateur » du quartier plutôt tranquille des Tarterêts (Essonne) déclare, après le lynchage de deux policiers dans cette cité (Libération du 23 septembre) : « Que faisaient deux flics seuls, à dix heures du soir ? », comme il ne le dirait plus d’enfants traînant la nuit, se dévoile le champ de ruines.

Le militantisme de certains magistrats, idéologues de l’excuse sociale, contribue bien sûr au sentiment d’impunité des récidivistes. Trop de juges suivent encore la harangue d’Oswald Baudot, figure disparue du Syndicat de la magistrature, qui recommandait en 1974 d’avoir « un préjugé favorable pour la femme contre le mari, pour l’enfant contre le père, pour le débiteur contre le créancier, pour l’ouvrier contre le patron, pour le voleur contre la police (…)».

Mais la Justice – qui ferait mieux d’écouter les critiques plutôt que d’aller s’en plaindre à l’Élysée – est le reflet d’une lâcheté collective. Cela fait plus de trente ans que le consensus antiraciste ignore le problème posé par un peuplement majoritairement musulman. La Seine-Saint-Denis (le « 9-3 ») compte plus de 1,5 million d’habitants, dont les deux tiers sont immigrés ou d’origine immigrée. Le « cefran » (Français) est l’étranger.

Or ce bouleversement est explosif. Dans une note rendue publique, le préfet du département estime que « la situation de la délinquance (…) constitue le continuum des émeutes de novembre ». Il relève « une confrontation permanente entre l’aisance des uns et la pauvreté des autres ». Il observe que les jeunes sont de plus en plus perméables à l’islamisme et que, à chaque réveil de l’agitation, « les « barbus » prennent le relais de la gestion locale ».

Un phénomène de libanisation du « 9-3 » se met en place, avec ses guérillas. Et ce sont les immigrationnistes qui ont amorcé cette bombe. Convaincus que la « France française » doit céder la place et que l’avenir est à l’indifférenciation des cultures dans un Babel « peace and love », ils ont créé un territoire revanchard. Qu’attend le pouvoir pour interroger enfin les Français ? Par référendum, les Suisses viennent de durcir, à 68 %, leur législation sur l’immigration. Cette démocratie-là serait-elle honteuse ?

Curieuse presse

« Au bal des hypocrites, nous sommes tous responsables – politiques, préfets, juges, policiers – de ces enfants des rues sans passé ni avenir », estiment les juges Jean de Maillard et Didier Gallot (Libération de lundi). Cependant, la presse a sa part de démission, qu’il serait trop commode d’oublier. C’est à elle, et non au préfet Jean-François Cordet, qu’il revenait d’alerter l’opinion sur cette situation sécuritaire catastrophique en Seine-Saint-Denis, un an après les émeutes. Mais les médias sont-ils prêts à dire toutes les vérités qui dérangent ? Eux aussi se seront prêtés à l’occultation de réalités. La presse bien pensante aura attendu 2000 pour reconnaître la violence installée depuis des années dans les cités et les écoles. Elle aura longtemps sous-évalué l’antisémitisme dans les banlieues. Elle aura laissé à la commission Stasi le soin de révéler la fracture du communautarisme et au rapport Obin celui de dévoiler l’intégrisme à l’école, tandis qu’il est revenu à Philippe de Villiers d’aligner les preuves de l’emprise islamiste à Roissy. La profession sait-elle être encore curieuse ?

« Ce pays, c’est le nôtre»

Disons-le : si les médias « progressistes » ont rechigné à mettre au jour ces phénomènes identitaires et religieux, c’est parce qu’ils impliquaient la communauté musulmane et contrariaient les slogans sur « l’immigration, chance pour la France » et « l’islam, religion de paix et de tolérance ». Cependant, ce n’est pas rendre service à la nation et aux Français musulmans que de vouloir ignorer des problèmes qui incitent certains d’entre eux à se retrancher dans des ressentiments. Le mépris dont ils se plaignent est dû, en partie, à cette indifférence des bons apôtres.

Dans ce contexte, l’enthousiasme réservé, y compris par l’Élysée, au film Indigènes de Rachid Bouchareb, ressemble à une invite à rendre illégitimes d’éventuelles exigences de la République pour le respect de ses règles (unité, laïcité, tolérance, etc.). Quand l’un des acteurs, Jamel Debbouze, rompt le jeûne du ramadan en direct sur Canal +, l’autre soir, et déclare dans ses entretiens : « Ce pays, c’est le nôtre », il dit une évidence ambiguë. Elle risque d’être interprétée, dans des cités rebelles, comme une incitation à obéir à d’autres règles, d’autres lois.

Le patriotisme affiché par les promoteurs d’Indigènes est sympathique. Et il est heureux que l’injustice des pensions militaires de misère versées depuis la décolonisation aux anciens soldats d’élite de l’armée d’Afrique ait été corrigée, mercredi, par le gouvernement (mais pourquoi avoir attendu un film ?). Reste que l’héroïsme des 300 000 combattants du Maghreb et d’Afrique occidentale, qui participèrent au débarquement en Provence et à la défaite d’Hitler, ne donne pas à tous les musulmans le droit de s’approprier le pays. Or c’est ce sentiment qui reste.

Intimidations (suite)

Il y a quelque temps, la présentation d’une pièce de Voltaire, Le fanatisme ou Mahomet le prophète (1741) avait suscité des violences islamistes à Gex (Ain). Cette semaine, l’Opéra de Berlin a décidé de déprogrammer un opéra de Mozart, Idomeneo, mettant en scène les têtes coupées de Jésus, Bouddha et Mahomet. Quant au professeur de philosophie Robert Redeker, qui a écrit le 19 septembre dans Le Figaro un article critique sur l’Islam, il est depuis menacé de mort. Où sont les pétitionnaires ?

Publicités

Antisémitisme:La meilleure façon de ne pas rembourser un créancier (The best way not to pay back your debt)

28 mai, 2006
Shylock
La situation est tragique mais les forces en présence au Moyen-Orient font qu’au long terme, Israël, comme autrefois les Royaumes francs, finira par disparaître. Cette région a toujours rejeté les corps étrangers. Dominique de Villepin (Paris, automne 2001)
La condition préalable à tout dialogue est que chacun soit honnête avec sa tradition. A l’égard de l’islam, les chrétiens ont battu leur coulpe. Au point d’oublier que le Coran a récupéré et transposé leur patrimoine symbolique. Les figures bibliques majeures (Abraham, Moïse, Jésus) sont en effet totalement transformées, islamisées, dans le but d’accuser les » juifs » et les » chrétiens » d’être des falsificateurs de la Révélation, de s’être volontairement détournés de la vérité qu’ils avaient reçue à l’origine. Il y a, dans le Coran, à la fois imitation et rejet du judéo-christianisme. (…) les chrétiens ont repris tel quel le corpus de la Bible hébraïque. Saint Paul parle de » greffe » du christianisme sur le judaïsme, ce qui est une façon de ne pas nier celui-ci. Et, au XXe siècle, les chrétiens ont eu une lucidité critique à l’égard du judaïsme, en reconnaissant qu’ils avaient pu faire une lecture abusive, antijuive de leurs Ecritures. Dans l’islam, le corpus biblique est, au contraire, totalement remanié pour lui faire dire tout autre chose que son sens initial : certains éléments sont montés en épingle, d’autres sont occultés. La récupération sous forme de torsion ne respecte pas le texte originel sur lequel, malgré tout, le Coran s’appuie. René Girard
Pour restituer à la crucifixion sa puissance de scandale, il suffit de la filmer telle quelle, sans rien y ajouter, sans rien en retrancher. Mel Gibson a-t-il réalisé ce programme jusqu’au bout ? Pas complètement sans doute, mais il en a fait suffisamment pour épouvanter tous les conformismes. René Girard
Certains trouvent encore intolérable d’admettre que le peuple juif se soit trouvé, à trois reprises, plus ou moins volontairement, un élément essentiel au patrimoine de l’humanité: le monothéisme, le marché et les lieux saints. Car il n’est pas faux de dire, même si c’est schématique, que les juifs ont été mis en situation d’avoir à prêter aux deux autres monothéismes, et à les partager avec eux, leur dieu, leur argent et leurs lieux saints. Et comme la meilleure façon de ne pas rembourser un créancier, c’est de le diaboliser et de l’éliminer, ceux qui, dans le christianisme et l’islam, n’acceptent toujours pas cette dette à l’égard du judaïsme, se sont, à intervalles réguliers, acharnés à le détruire, attendant pour recommencer que le souvenir de l’élimination précédente se soit estompé. (…) soixante ans après la Shoah, il redevient possible (…) pour des hommes [Alliot-Marie et surtout Villepin apprécieront !] politiques français de dire en privé (et de démentir en public) que l’Etat d’Israël n’a pas de légitimité historique. Il devient possible de banaliser la collaboration. Il devient possible, lors de l’anniversaire du Débarquement, d’embrasser des anciens combattants allemands portant le même uniforme que ceux qui, à la même minute, faisaient fonctionner les chambres à gaz. Il devient possible de mêler dans un même discours confus une opposition à Bush et à Sharon avec un antisionisme et un antisémitisme global, devenu réponse mythique à toutes les humiliations. Jacques Attali

Intéressant édito d’Attali dans un Express d’il y a deux ans (hormis au passage la petite vacherie et surtout l’énorme contresens sur un Girard qui ne cesse de proclamer la dette du monde à la Bible !) sur le rapport manifeste entre l’actuelle résurgence de l’antisémitisme (pardon: l’antisionisme !) et… l’inacceptable dette du monde au judaïsme !

Qui devrait d’ailleurs probablement expliquer aussi cette montée parallèle de l’anti-américanisme dans le monde et surtout en Europe et en France où on a décidément bien trop de dettes (1917, 1944, le Plan Marshall, 1945-1989) à leur reconnaitre !

De l’ingratitude
Jacques Attali
L’Express
28/06/2004

Ceux qui, dans le christianisme ou l’islam, n’acceptent pas la dette à l’égard du judaïsme cherchent à le détruire

Chacun a fait, au moins une fois dans sa vie, l’expérience pénible de voir quelqu’un qui lui devrait de la reconnaissance prendre le premier prétexte venu pour se fâcher, au moins pour se prouver à lui-même que l’autre n’est pour rien dans sa réussite. Cette ingratitude, fort humaine, est, à mon sens, à l’origine de l’antisémitisme et explique sa résurgence «alarmante», comme vient de le dire le secrétaire général des Nations unies, Kofi Annan, ajoutant que «cette fois, le monde n’a pas le droit de garder le silence» et concluant que la recherche «d’une solution juste pour les Palestiniens n’empêche pas de devoir fermement désavouer tous ceux qui utilisent cette cause pour inciter à la haine contre les juifs, que ce soit en Israël ou ailleurs».

L’antisémitisme n’est pas un racisme comme les autres. Il ne se résume pas à une méfiance à l’égard des différences, à une répulsion envers l’étranger ou à une importation du conflit du Moyen-Orient. Il renvoie à quelque chose de très spécifique, qu’il convient d’affronter de face: certains trouvent encore intolérable d’admettre que le peuple juif se soit trouvé, à trois reprises, plus ou moins volontairement, un élément essentiel au patrimoine de l’humanité: le monothéisme, le marché et les lieux saints. Car il n’est pas faux de dire, même si c’est schématique, que les juifs ont été mis en situation d’avoir à prêter aux deux autres monothéismes, et à les partager avec eux, leur dieu, leur argent et leurs lieux saints.

Et comme la meilleure façon de ne pas rembourser un créancier, c’est de le diaboliser et de l’éliminer, ceux qui, dans le christianisme et l’islam, n’acceptent toujours pas cette dette à l’égard du judaïsme, se sont, à intervalles réguliers, acharnés à le détruire, attendant pour recommencer que le souvenir de l’élimination précédente se soit estompé.

C’est le cas aujourd’hui: soixante ans après la Shoah, il redevient possible pour l’un des plus grands philosophes chrétiens français, René Girard, d’expliquer dans la presse française tout le bien qu’il pense de la version antisémite de la Passion donnée par le film de Mel Gibson. Il devient possible pour des hommes politiques français de dire en privé (et de démentir en public) que l’Etat d’Israël n’a pas de légitimité historique. Il devient possible de banaliser la collaboration. Il devient possible, lors de l’anniversaire du Débarquement, d’embrasser des anciens combattants allemands portant le même uniforme que ceux qui, à la même minute, faisaient fonctionner les chambres à gaz. Il devient possible de mêler dans un même discours confus une opposition à Bush et à Sharon avec un antisionisme et un antisémitisme global, devenu réponse mythique à toutes les humiliations.

L’ingratitude conduit les membres d’une collectivité à ne plus se rendre service les uns aux autres: pourquoi aider son prochain si c’est pour attirer sa haine? Et, comme une société où personne ne rend service à l’autre est condamnée à la barbarie, la gratitude est la condition de la survie des sociétés. Tel est, par son martyre, le quatrième apport du peuple juif à l’histoire des civilisations.


Chine: Décrochez ce monstrueux portrait de Tiananmen! (Take down that monster portrait from Tiananmen Square!)

28 mai, 2006

MaoImaginez, 60 ans après Auschwitz, la Porte de Brandebourg… ornée d’un portrait géant d’Hitler !

En ce 40e anniversaire* du début des massacres désignés communément sous le terme de « Révolution culturelle » (et au moment où, après Staline en 61, les Russes eux-mêmes envisagent de débarrasser leur Place Rouge de leur encombrant Lénine !), comment ne pas rappeler l’obscène portrait (et dépouille) de son principal instigateur qui continuent à trôner sur le saint des saints de la Place Tienanmen, où plus récemment, on le sait, ce sont les chars qui ont massacré des centaines d’étudiants désarmés?

Les faits sont pourtant bien établis, et notamment tout récemment confirmés par la monumentale biographie du couple d’historiens sino-britannique Jung Chang and Jon Halliday (« Mao: The Untold Story »: Mao a massacré et menti sur toute la ligne.

Les quelque 70 millions de victimes du Grand Bond en Avant » et de la « Grande Révolution prolétarienne » dite « culturelle ». La fameuse Longue Marche (dont Le Grand Timonier a passé l’essentiel … allongé sur une litière!), la mascarade de la prise du Pont de Luding (où c’est Chang qui l’a en fait laissé partir, craignant pour son fils otage des Soviétiques !). La soi-disant résistance à l’avancée des troupes japonaises pendant laquelle, dans sa lutte avec son rival nationaliste, l’auteur du Petit Livre rouge collaborait en fait avec… les services secrets nippons !

Naturellement un ouvrage aussi sacrilège est interdit en Chine (chez nous, plus subtilement, on se contente, affaires obligent, de … vite passer à autre chose !) mais aussi, comme le montre cet intéressant article du IHT, la seule mention de son titre !

* ou, pendant que certains affublent le Grand Timonier d’une robe dans un journal étudiant néo-zélandais, d’autres défendent sa mémoire en le comparant à… Jésus ! Alors que le seul locataire légitime de cet espace central de la vie politique chinoise, qui était d’aillleurs le premier à y avoir son portrait dès 1925, est bien sûr le véritable fondateur de la révolution et république chinoises Sun Yat Sen (le seul véritable défenseur de ladite république contre l’envahisseur japonais, qui y avait aussi son portrait en 1945 avant d’être chassé à Taiwan par l’usurpateur, étant Chiang Kai Shek).

La force qu’il exerce n’est pas plus dictatoriale que celle, par exemple, de Roosevelt. La Constitution de la Chine Nouvelle rend impossible la concentration de l’autorité dans les mains d’un seul homme.

Simone de Beauvoir (sur Mao après sa visite en Chine de 1955)

La tolérance politique à l’égard des doctrines et des ambitions les plus extrêmes nourrit les monstres politiques. C’était vrai dans les années 30. C’est toujours vrai aujourd’hui.

Thérèse Delpech

Maintaining the Mao myth
Jonathan Mirsky
International Herald Tribune
July 6, 2005

LONDON Not long ago I wrote an enthusiastic review of « Mao: The Untold Story, » the new biography by Jung Chang and Jon Halliday. The June issue of the Far Eastern Economic Review, in which my review appeared, was promptly barred from China.

The same fate has befallen other publications containing similar reviews, and a BBC interview with Jung Chang herself (she is the author of the global best seller « Wild Swans ») was blocked.

Mao Zedong died in 1976. Why is it that almost 30 years later, in a China where freedom of speech is said to be on the rise, attacking the Chairman remains taboo?

Chang’s and Halliday’s biography is a nothing-is-sacred act of demolition. Chang says of Mao, « He was as evil as Hitler or Stalin, and did as much damage to mankind as they did. » The authors assert that Mao was responsible for upwards of 70 million peacetime deaths, including at least 37 million in the 1959-1961 famine that arose from Mao’s harebrained economic policies.

These are scarcely new facts within China. If 70 million people died before their time and many more millions suffered during the Cultural Revolution, there must be hundreds of millions of Chinese who know about Mao’s depredations.

Indeed, in 1981 the Party published an official judgment in which it said the Chairman bore the main responsibility for the epochal tragedy of the Cultural Revolution, and admitted, too, that from the late 1950s the Chairman had made mistakes and misjudgements.

But the Party concluded that Mao remained a great Marxist revolutionary. The Cultural Revolution, therefore, remains out-of-bounds for serious research in China.

And here we discover the ultimate inviolability of Mao, whose enormous portrait still gazes down onto the sacred center of China, Tiananmen Square.

Proper research within China would reveal what is already well known to China specialists in the West, and is highlighted in Chang’s and Halliday’s biography: Mao did not merely throw the switch to start the Cultural Revolution, he micro-managed some of its worst acts. And, like Stalin, Mao needed always to know the grisliest details of persecution, whether of his old colleagues or mere officials and scholars.

Then there is the myth of Mao before 1949 – the hero of the Long March who in 1934-35 led the ragtag Red Army to safety at Yanan, the guerrilla headquarters from which Mao fought Chiang Kai-shek and organized the eventual Communist victory in 1949.

As has been shown by Chang and Halliday and earlier scholars, the myth was fed by Mao to the hero-worshipping American journalist Edgar Snow in 1936 and is largely a lie.

On the Long March itself – and this is a Chang-Halliday scoop – the most heroic moment, the crossing by daredevil Red soldiers of a blazing bridge over a gorge, with Chiang Kai-shek’s forces at the other end, never happened.

Indeed, it appears that Chiang Kai-shek allowed the Reds to escape.

All that was long ago. Why, then, protect the Chairman now? Because without Mao a black hole would gape beneath the feet of the Communist Party. After all, in 1956, after Nikita Khrushchev’s denunciation of Stalin, Lenin remained. Without Mao, his heirs – for that is what they are – would be left dangling in an ideological void.

There must, therefore, be no void. Every Chinese student from primary school on receives regular lessons in what is called « political education. » In this curriculum the history of the Communist Party – its triumphs over imperialism, exploitive capitalism, landlordism, and Chiang Kai-shek – are celebrated, as are the Party’s eradication of starvation, prostitution, venereal disease and opium.

Who was the begetter of all this? Mao Zedong, the Great Helmsman, Teacher, and Reddest Red Sun in our Hearts; the near-god who on Sept. 21, 1949, proclaimed that the « Chinese people have stood up. »

So to demolish the Chairman would be catastrophic for the present leadership. These leaders, after all, continue to emphasize that « the Communist Party makes mistakes but only the Communist Party can correct them. »

But what if the Party itself is a mistake and Mao a yet greater one? China’s leaders are determined to prevent that thought from getting loose in the minds of hundreds of millions of Chinese.

(Jonathan Mirsky was formerly the East Asia editor of The Times of London)


Antichristianisme: Ces victimes oubliées de l’intolérance islamique

27 mai, 2006

Smyrna_burning__2

Le christianisme nous a fait passer de l’archaïsme à la modernité, en nous aidant à canaliser la violence autrement que par la mort. En faisant d’un supplicié son Dieu, il va dénoncer le caractère inacceptable du sacrifice.(…) l’islam ne supporte pas l’idée d’un Dieu crucifié, et donc le sacrifice ultime. Il prône la violence au nom de la guerre sainte et certains de ses fidèles recherchent le martyre en son nom. Rene Girard

Thank God for Rioufol !

Cette rare et précieuse voix, au sein de la bouillie insipide et bien-pensante qui nous tient actuellement lieu de médias, à oser, semaine après semaine, rappeler… « ce qui ne se dit pas ».

Car si l’on sait (?) par exemple la longue histoire de destruction et de martyrisation des églises et des fidèles chrétiens depuis l’émergence de l’islam. Syrie, Mésopotamie, Egypte, Chypre, pour les nations, ou Tripoli, Carthage, Muez, Cordoue, Saragosse, Merida, Grenade, Jerusalem, Constantinople, Smyrne (sep. 1922, cf. photo ci-dessus), pour les villes, ou, pour les peuples, Libanais, Bulgares, Arméniens, la liste est longue des massacres et des dévastations. Sans parler des Indiens et des bouddhistes.

Qui ose dire qu’encore aujourd’hui et contrairement à la propagande doucereuse de nombre d’islamistes et de leurs relais dans nos médias et même nos églises, les massacres et le nettoyage par le vide ne sont pas terminés ?

Une tolérable intolérance
Le bloc-notes d’Ivan Rioufol
Le Figaro
26 mai 2006

Ce qui ne se dit pas : des chrétiens sont victimes de l’intolérance islamique. Or, cette christianophobie indiffère les gardiens des droits de l’homme et de l’antiracisme. En France, même les évêques préfèrent s’indigner du projet de loi sur l’immigration choisie plutôt que du sort des catholiques dans les pays musulmans. Tels sont les effets conjugués de l’angélisme, de l’ignorance et de la haine de soi.

Qui a entendu, la semaine dernière, l’inquiétude du Vatican devant la diminution des catholiques au Proche-Orient ? En Iran, leur nombre a été divisé par dix (0,01 % de la population) en trente ans. De semblables « nettoyages » s’observent en Irak, Syrie, Palestine, Egypte. Les chrétiens de Turquie, de Bosnie-Herzégovine, du Kosovo (150 églises et couvents détruits depuis 1999) subissent ces mêmes humiliations poussant au repliement.

« L’Arabie saoudite, qui finance les constructions de mosquées à travers le monde, ne permet pas chez elle la construction d’une chapelle », rappelle le rapport 2005 sur les « Persécutions antichrétiennes dans le monde ». Les émeutes antichrétiennes de février au Nigeria (16morts) ont été vite oubliées. L’Italie a sauvé l’honneur en accueillant, en mars, un Afghan condamné à mort pour s’être converti.

En Algérie, la loi du 1er mars 2006 punit de prison celui qui « incite, contraint ou utilise des moyens de séduction tendant à convertir un musulman à une autre religion » ou à « ébranler sa foi ». Le texte met sous la surveillance des autorités, l’exercice d’un autre culte. Autant d’atteintes à la liberté religieuse, inconcevables en France. Qui les dénonce ?

En voulant ignorer le prosélytisme islamique, les évêques participent à l’affaiblissement de leur Eglise. En quarante ans, les chrétiens pratiquant ont diminué des trois quarts en France. L’Eglise compte désormais moins de fidèles que l’islam, comme le rappelle Alain Besançon dans la dernière livraison de la revue Commentaire : « Dans la plupart des pays d’Europe, les chrétiens forment une minorité de plus en plus réduite. » Personne n’entend.

L’irénisme clérical, qui n’ose regarder les réalités au nom de l’amour du prochain et du respect de l’autre, contribue à l’affaiblissement du catholicisme, quand il se montre incapable de faire respecter son histoire, son héritage, ses valeurs. Les chrétiens doivent-ils se résoudre à être méprisés et soumis ?

« Réciprocité »

L’Eglise catholique peut se laisser subvertir. Alain Besançon : « L’histoire enseigne que lorsqu’une Eglise ne sait plus bien ce qu’elle croit, quand elle ne voit plus la différence entre sa doctrine et l’islam, elle devient musulmane sans presque s’en apercevoir. » Déjà, des membres du clergé plaident pour le rapprochement, en invoquant « l’injustice subie par le peuple palestinien, injustice dont se sentent solidaires tous les Arabes, chrétiens et musulmans » (Père Michel Lelong, Jean-Paul II et l’islam, Editions François-Xavier de Guibert).

C’est cette vision que défend le patriarche latin de Jérusalem, Mgr Michel Sabbah. En visite en France, il a rappelé (Le Figaro, 17 mai) qu’en Palestine, « chrétiens et musulmans sont un seul peuple », réfutant l’explication d’un exode des chrétiens dû à la haine contre les Croisés. Pour lui, « L’émigration est un phénomène naturel ». L’adversaire n’est pas le totalitarisme vert ou le Hamas, mais Israël et les Etats-Unis. Les médias en redemandent.

Mais cette capitulation n’est pas inexorable. De saintes colères se laissent deviner. A commencer par celle de Benoît XVI, qui a supprimé le conseil en charge du dialogue avec l’islam, pour confier l’ensemble du dialogue interreligieux au cardinal Paul Poupard. L’autre jour, le Pape a souligné « l’importance de la réciprocité », en souhaitant que « les chrétiens qui émigrent vers les pays à majorité musulmane y trouvent accueil et respect de leur identité religieuse ». Le ton est nouveau.

L’Eglise est appelée à se ressaisir. Le secrétaire du Saint-Siège, Mgr Giovanni Lajolo, l’a invitée « à ne pas reculer et à prendre position clairement et courageusement pour affirmer l’identité chrétienne ». En ajoutant : « Nous savons bien que l’islam radical profite de chaque signe qu’il interprète comme un point faible. » La remarque incitera-t-elle les évêques à se libérer de leur pieux prêt-à-penser ?

Le conformisme d’Ardisson

Il faut dire que le politiquement correct est omniprésent. Lundi, dans Le Figaro, il faisait déclarer à l’historienne de la psychanalyse, Elisabeth Roudinesco, que ceux qui déplorent « la perte des repères, des frontières, la fin de la famille et l’invasion de l’islamisme, le tout sur fond du mythe de l’abolition des différences » étaient évidemment d’extrême droite. Quant aux émissions de télévision perçues comme impertinentes, elles se révèlent majoritairement confites en conformisme immigrationniste, antiaméricain, altermondialiste.

Cette dernière démonstration est soutenue par Jean Robin (Ils ont tué la télé publique, Editions du Journalisme continu), qui a notamment mis au jour l’idéologie défendue par Thierry Ardisson, après avoir visionné quatre ans de « Tout le monde en parle ». Robin : « Pour ses invités qui se disent pro-islamiques, c’est le tapis rouge qu’il déroule (…) Pour ce qui est des anti-islamistes, Ardisson les invite pour mieux les piéger. » Parmi les victimes : Maurice G. Dantec, Salman Rushdie, Caroline Fourest.

Quelque chose de pourri

Flemming Rose, l’éditeur danois des caricatures de Mahomet, envisage de s’exiler aux Etats-Unis pour fuir les menaces des radicaux. Oui, il y a quelque chose de pourri au royaume du Danemark.

 

 

 


Economie: La vraie mondialisation, c’est le christianisme (René Girard)

27 mai, 2006
Samaritan_stainedglassLes mondes anciens étaient comparables entre eux, le nôtre est vraiment unique. Sa supériorité dans tous les domaines est tellement écrasante, tellement évidente que, paradoxalement, il est interdit d’en faire état. René Girard
Notre monde est de plus en plus imprégné par cette vérité évangélique de l’innocence des victimes. L’attention qu’on porte aux victimes a commencé au Moyen Age, avec l’invention de l’hôpital. L’Hôtel-Dieu, comme on disait, accueillait toutes les victimes, indépendamment de leur origine. Les sociétés primitives n’étaient pas inhumaines, mais elles n’avaient d’attention que pour leurs membres. Le monde moderne a inventé la « victime inconnue », comme on dirait aujourd’hui le « soldat inconnu ». Le christianisme peut maintenant continuer à s’étendre même sans la loi, car ses grandes percées intellectuelles et morales, notre souci des victimes et notre attention à ne pas nous fabriquer de boucs émissaires, ont fait de nous des chrétiens qui s’ignorent. René Girard
L’exigence chrétienne a produit une machine qui va fonctionner en dépit des hommes et de leurs désirs. Si aujourd’hui encore, après deux mille ans de christianisme, on reproche toujours, et à juste titre, à certains chrétiens de ne pas vivre selon les principes dont ils se réclament, c’est que le christianisme s’est universellement imposé, même parmi ceux qui se disent athées. Le système qui s’est enclenché il y a deux millénaires ne va pas s’arrêter, car les hommes s’en chargent eux-mêmes en dehors de toute adhésion au christianisme. Le tiers-monde non chrétien reproche aux pays riches d’être leur victime, car les Occidentaux ne suivent pas leurs propres principes. Chacun de par le vaste monde se réclame du système de valeurs chrétien, et, finalement, il n’y en a plus d’autres. Que signifient les droits de l’homme si ce n’est la défense de la victime innocente? Le christianisme, dans sa forme laïcisée, est devenu tellement dominant qu’on ne le voit plus en tant que tel. La vraie mondialisation, c’est le christianisme! René Girard

Suite à une petite discussion avec M. Dembré au sujet de l’idée de l’origine judéo-chrétienne de l’Occident qu’un de mes récents billets semblait faussement lui attribuer (avec effectivement un mauvais titre – depuis changé – et je le remercie d’ailleurs de me l’avoir confirmé), j’en profite pour préciser ma pensée avec ces quelques extraits d’un entretien de René Girard qui me semblent particulièrement clairs.

Sur cette conviction que je partage avec lui et quelques autres de la singularité toute particulière (désolé pour le pléonasme) du judéo-christianisme et de celle de l’Occident auquel il a donné naissance, à travers ce qui ne peut apparemment être décrit que comme … »une vérité qui vient d’ailleurs »:

« notre monde est de plus en plus imprégné par cette vérité évangélique de l’innocence des victimes. L’attention qu’on porte aux victimes a commencé au Moyen Age, avec l’invention de l’hôpital. L’Hôtel-Dieu, comme on disait, accueillait toutes les victimes, indépendamment de leur origine. Les sociétés primitives n’étaient pas inhumaines, mais elles n’avaient d’attention que pour leurs membres. Le monde moderne a inventé la «victime inconnue», comme on dirait aujourd’hui le «soldat inconnu».

le christianisme peut maintenant continuer à s’étendre même sans la loi, car ses grandes percées intellectuelles et morales, notre souci des victimes et notre attention à ne pas nous fabriquer de boucs émissaires, ont fait de nous des chrétiens qui s’ignorent.

On admet généralement que toutes les civilisations ou cultures devraient être traitées comme si elles étaient identiques. Dans le même sens, il s’agirait de nier des choses qui paraissent pourtant évidentes dans la supériorité du judaïque et du chrétien sur le plan de la victime. Mais c’est dans la loi juive qu’il est dit: tu accueilleras l’étranger car tu as été toi-même exilé, humilié, etc. Et ça, c’est unique.

Je pense qu’on n’en trouvera jamais l’équivalent mythique. On a donc le droit de dire qu’il apparaît là une attitude nouvelle qui est une réflexion sur soi. On est alors quand même très loin des peuples pour qui les limites de l’humanité s’arrêtent aux limites de la tribu.

il faut distinguer deux choses. Il y a d’abord le texte chrétien qui pénètre lentement dans la conscience des hommes. Et puis il y a la façon dont les hommes l’interprètent. De ce point de vue, il est évident que le Moyen Age n’interprétait pas le christianisme comme nous. Mais nous ne pouvons pas leur en faire le reproche. Pas plus que nous pouvons faire le reproche aux Polynésiens d’avoir été cannibales. Parce que cela fait partie d’un développement historique.

Il faut se souvenir que le nazisme s’est lui-même présenté comme une lutte contre la violence: c’est en se posant en victime du traité de Versailles que Hitler a gagné son pouvoir. Et le communisme lui aussi s’est présenté comme une défense des victimes. Désormais, c’est donc seulement au nom de la lutte contre la violence qu’on peut commettre la violence.

Autrement dit, la problématique judaïque et chrétienne est toujours incorporée à nos déviations. Et on s’aperçoit que l’homme est infiniment subtil dans sa façon d’utiliser pour la violence ce qui veut être contre la violence. Mais, s’il est très bien de compatir au sort des malheureux, il faut aussi reconnaître que nous vivons dans la meilleure société que le monde ait jamais connue. Nous connaissons une amélioration du social qui dure depuis le haut Moyen Age. Et notre souci des victimes, pris dans son ensemble comme réalité, n’a pas d’équivalent dans l’histoire des sociétés humaines.

On ne peut donc pas supprimer les possibilités positives de cet univers : nous sommes toujours plus libres, du bien et du mal. C’est ce qui fait que notre époque est loin d’être terne, ennuyeuse ou désenchantée. Elle est à mon avis extraordinairement mouvementée, tragique, émouvante et intéressante à vivre. C’est-à-dire toujours ouverte sur les extrêmes du bien et du mal. Aujourd’hui, l’avenir du monde s’ouvre.

Le souci des victimes a unifié le monde. C’est la même chose qui fait dire que les hommes sont de plus en plus libres et de moins en moins contraints par les frontières. Qu’est-ce qu’une frontière sinon un endroit où, si les gens traversent, on les accueille à coups de fusil. C’est donc un phénomène sacrificiel.

La seule chose que j’essaie de faire, c’est de restaurer la dignité intellectuelle du christianisme. Avoir la foi, cela consiste à dire que c’est une vérité qui vient d’ailleurs.

«La vraie mondialisation, c’est le christianisme»

Christian Makarian
L’Express
14/10/1999

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, fraîchement diplômé de l’Ecole des chartes, René Girard part en pionnier pour les Etats-Unis afin d’y enseigner le français. Là, obligé de «publier pour ne pas périr», il se penche sur la littérature et le roman, mais, non formé à ces disciplines, il s’inscrit d’emblée hors du courant formaliste et sort des sentiers battus. Il découvre, de fil en aiguille, des traits communs psychologiques, sociologiques, et développe la thèse du désir mimétique, c’est-à-dire une explication globale du conflit dans nos sociétés, fondée sur l’analyse du rôle central du bouc émissaire. L’aura qu’il acquiert ainsi lui permet depuis de s’imposer comme l’un des rares «anthropologues de la religion». Il publie aujourd’hui une suite à son travail, Je vois Satan tomber comme l’éclair (Grasset), qui apporte une réflexion très originale sur le bilan de deux millénaires de christianisme.

Vous avez pratiquement inventé une curieuse discipline: l’anthropologie de la religion. Pouvez-vous nous en donner une définition simple?
L’anthropologie que je cherche à développer est spécifique à la religion. Elle est fondée sur le meurtre fondateur et tout ce qui s’ensuit. A partir de là, je m’intéresse aux règles originelles de notre culture, qui essentiellement repose sur les rites et les interdits, ainsi qu’à nos institutions, qui sont le produit indirect du religieux. Mais si ma démarche traite des religions, elle n’a cependant rien de religieux dans son essence. Au contraire, puisque je fais du religieux archaïque le résultat d’une erreur d’interprétation de ce que j’appelle le «phénomène victimaire». Mon point de départ est le suivant: l’acte fondamental de la société primitive, à l’origine de la nôtre, c’est de désigner une victime, un bouc émissaire, et de cultiver l’illusion de sa culpabilité afin de permettre d’évacuer toutes sortes de tensions collectives. Cette illusion est ensuite fondatrice de rites, lesquels la perpétuent dans le temps et entretiennent des formes culturelles qui aboutissent à des institutions.

Comment cette théorie vous est-elle venue?
Certains de mes amis américains disent que je suis influencé par le contact personnel que j’ai eu dans ma jeunesse avec la violence raciale aux Etats-Unis. Toujours est-il qu’en établissant des rapprochements entre les mythes australiens, amérindiens, africains, européens, américains, j’ai découvert que le lynchage, c’est-à-dire la mise à mort d’une victime désignée, n’était pas un phénomène textuel ou légendaire. C’est une vraie entreprise de pacification par l’intermédiaire d’une victime qui, lorsqu’elle réunit contre elle un groupe tout entier, produit mimétiquement un apaisement, voire une réconciliation. Pour des raisons mystérieuses, les sociétés ont reproduit ce geste réconciliateur, sous forme de sacrifices ou de rites sacrés, et cette répétition est devenue en elle-même une institution. C’est le cas, typique, de la lapidation codifiée par le livre du Lévitique. De même, les ethnologues ont démontré, il y a longtemps déjà, qu’il existait une forme primitive de justice grecque à travers le meurtre collectif. Après quoi se livre une lutte pour le contrôle et la domination de ce rite essentiel. Vous voyez, en reliant victimes, rites et institutions, nous assistons à la naissance du pouvoir politique.

Cette théorie victimaire vous a tout naturellement conduit à vous intéresser au Christ, victime parmi les victimes puisqu’il donne sa vie pour l’ensemble du genre humain…
Effectivement, mais mes conclusions vont à l’inverse de celles habituellement retenues à ce sujet. Jusqu’ici, la plupart des anthropologues – et même un théologien comme Rudolf Bultmann – avaient insisté sur la ressemblance entre les Evangiles et d’autres récits pour démontrer que la mort et la résurrection de Jésus n’étaient qu’un mythe parmi d’autres. Tant et si bien que la cause est pour ainsi dire entendue. Aujourd’hui comme hier, la majorité de nos contemporains perçoit l’assimilation du christianisme à un mythe comme une évolution irrésistible et irrévocable, car elle se réclame du seul type de savoir que notre monde respecte encore, la science. Même si la nature mythique des Evangiles n’est pas démontrée scientifiquement, un jour ou l’autre, elle le sera. Tout cela est-il vraiment certain? Eh bien! je pense que non seulement cela n’est pas certain, mais qu’il est certain que cela ne l’est pas. L’assimilation des textes bibliques et chrétiens à des mythes est une erreur facile à réfuter.

Comment?
Dans les mythes, les victimes sont toujours coupables, car le récit est toujours écrit du point de vue de la tromperie, de l’illusion créée par le phénomène victimaire. C’est parce qu’elle est coupable que la victime éponge la violence et accède au statut mythique. Dans le judaïque et le chrétien, c’est l’inverse: la victime est innocente! Notez la différence entre Caïn et Abel d’un côté, et Romulus et Remus de l’autre. Remus est coupable, puisque Romulus est fondateur glorifié de Rome. Tandis que Dieu demande à Caïn: «Où est ton frère Abel? Qu’as-tu fait?» Certes, Dieu accepte de fonder le genre humain sur cette base du meurtre, mais, en même temps, il s’inquiète du sort d’Abel, victime innocente. C’est cela qui est unique. Pour «déviolentiser» le sacré, il n’y a que la Bible! Le christianisme contredit d’emblée les mythes.

Quelle est donc votre définition personnelle du christianisme?
La foi chrétienne consiste à penser qu’à la différence des fausses résurrections mythiques, qui sont réellement enracinées dans les meurtres collectifs, la résurrection du Christ ne doit rien à la violence des hommes. Elle se produit après la mort du Christ, inévitablement, mais pas tout de suite, le troisième jour seulement, et elle trouve son origine en Dieu lui-même.

En quoi est-ce que cela bouleverse l’ordre précédent?
Au commencement du christianisme se trouve un fait essentiel: les disciples trahissent tous. Ils sont entraînés dans l’emballement ordinaire qui se produit contre les victimes. Pierre représente le modèle de l’individu qui, dès lors qu’il est plongé dans une foule hostile à la victime, devient hostile lui-même… comme tout le monde. Et puis, tout change, la logique archaïque est inversée et les disciples finissent par se retrouver non pas contre la victime, mais en sa faveur. A l’opposé de ce que dit Nietzsche – «Le christianisme, c’est la foule» – la foi chrétienne exalte l’individu qui résiste à la contagion victimaire.

Pour ajouter encore à la différence entre mythe et christianisme, vous établissez un parallèle saisissant dans votre nouveau livre.
J’ai découvert un étonnant récit légendaire grec, qui met en scène Apollonius de Tyane, gourou célèbre du IIe siècle après J.-C. Pour mettre fin à une épidémie, Apollonius désigne à la vindicte populaire un mendiant repoussant, mais totalement innocent. Le malheureux est lapidé, et, une fois les pierres enlevées, on découvre à la place du miséreux un monstre effrayant qui représente le démon vaincu, la maladie éradiquée. La différence avec l’Evangile vient immédiatement à l’esprit. Certes, à l’inverse d’Apollonius, Jésus arrête net la lapidation de la femme adultère en disant: «Que celui qui n’a jamais péché jette la première pierre.» Mais, selon moi, la leçon principale est ailleurs: l’entraînement mimétique, voilà ce que Jésus veut combattre. Il est évident que celui qui fait démarrer le meurtre collectif a une responsabilité plus grande que les autres. C’est pourquoi le Lévitique obligeait deux témoins – ceux qui avaient précisément déposé à charge – à lancer les premières pierres afin de s’assurer qu’ils ne portaient pas de faux témoignage. Le dessein de Jésus est de transcender cette loi, ce qui va engendrer la remise en question du phénomène victimaire, donc semer le désordre dans le peuple et entraîner sa propre mise à mort. Pour finir de remettre le mythe à sa juste place, j’ajoute que Jésus ne se réclame là d’aucun pouvoir surnaturel: il ne fait pas de miracle, c’est le païen Apollonius qui en fait un!

L’entraînement mimétique serait donc à l’origine de la violence. Par quels mécanismes?
L’entraînement mimétique, au stade collectif, est l’aboutissement du désir mimétique, qui naît au stade individuel. Il existe dans la Bible une conception méconnue du désir et des conflits. Parmi les Dix Commandements («Tu ne tueras point, tu ne commettras point d’adultère, tu ne voleras point», etc.), le dixième tranche sur ceux qui le précèdent: «Tu ne convoiteras pas la maison de ton prochain. Tu ne convoiteras pas la femme de ton prochain, ni son serviteur, ni sa servante, ni son boeuf, ni son âne, rien de ce qui est à lui» (Exode, XX, 17). Ce dernier commandement est souvent négligé, or il est extrêmement important dans la mesure où il vise justement le plus banal des désirs, le plus commun et, en apparence, le plus anodin. Puisque ce désir-là est le plus commun de tous, que se passerait-il si, au lieu d’être interdit, il était toléré et même encouragé? La réponse va de soi: la guerre serait perpétuelle au sein de tous les groupes humains. La porte serait grande ouverte au fameux cauchemar de Hobbes, la lutte de tous contre tous. Donc, pour oser penser que les interdits culturels sont inutiles, comme le répètent sans trop réfléchir les démagogues de la «modernité», il faut adhérer à l’individualisme le plus outrancier, celui qui présuppose l’autonomie totale des individus, c’est-à-dire l’autonomie de leurs désirs. Il faut penser, en d’autres termes, que les hommes sont naturellement enclins à ne pas désirer les biens du prochain. Or il suffit de regarder deux enfants ou deux adultes qui se disputent une babiole pour comprendre que ce postulat est faux et que c’est le postulat opposé, seul réaliste, qui sous-tend le dixième commandement. On croit que le désir est objectif ou subjectif, mais, en fait, il repose sur un autrui qui valorise les objets, le tiers le plus proche, le prochain. Pour maintenir la paix entre les hommes, il faut définir l’interdit en fonction de cette redoutable constatation: le prochain est le modèle de nos désirs. C’est ce que j’appelle le désir mimétique.

Explication implacable et terriblement sévère pour nous, pauvres humains…
Le christianisme n’a jamais prévu de réussir. C’est sa grande force! Les premiers chrétiens avaient même envisagé un échec très rapide, sinon ils n’auraient pas écrit l’Apocalypse ni cru fermement à la fin de ce monde. En relisant certaines paroles de Jésus, on s’aperçoit même que ce sont les rapports les plus intimes qui sont les plus menacés: «Je suis venu séparer le père du fils»; «Ne croyez pas que je suis venu apporter la paix, je suis venu apporter le glaive»; «Je suis venu apporter le feu sur la Terre, et comme je voudrais qu’il fût déjà allumé», etc. Le christianisme opère une révolution unique dans l’histoire universelle de l’humanité. En supprimant le rôle du bouc émissaire, en sauvant les lapidés, en proclamant la valeur de l’innocence, en tendant l’autre joue, la foi chrétienne prive brusquement les sociétés antiques de leurs victimes sacrificielles habituelles. On n’évacue plus le mal en se ruant sur un coupable désigné dont la mort ne procure qu’une paix fausse. Au contraire, on prend le parti de la victime en refusant la vengeance, en acceptant le pardon des offenses. Ce qui suppose que chacun surveille l’autre par rapport à des principes fondamentaux, et que chacun se surveille lui-même.

Pourtant, dans un premier temps, c’est un grand désordre. Comment expliquer que le système des valeurs chrétiennes ait pu triompher?
L’exigence chrétienne a produit une machine qui va fonctionner en dépit des hommes et de leurs désirs. Si aujourd’hui encore, après deux mille ans de christianisme, on reproche toujours, et à juste titre, à certains chrétiens de ne pas vivre selon les principes dont ils se réclament, c’est que le christianisme s’est universellement imposé, même parmi ceux qui se disent athées. Le système qui s’est enclenché il y a deux millénaires ne va pas s’arrêter, car les hommes s’en chargent eux-mêmes en dehors de toute adhésion au christianisme. Le tiers-monde non chrétien reproche aux pays riches d’être leur victime, car les Occidentaux ne suivent pas leurs propres principes. Chacun de par le vaste monde se réclame du système de valeurs chrétien, et, finalement, il n’y en a plus d’autres. Que signifient les droits de l’homme si ce n’est la défense de la victime innocente? Le christianisme, dans sa forme laïcisée, est devenu tellement dominant qu’on ne le voit plus en tant que tel. La vraie mondialisation, c’est le christianisme!

Le sage de Californie
Au coeur du campus paisible de Stanford, René Girard poursuit une oeuvre de réflexion commencée à l’université d’Indiana en 1947. Malgré plus de quatre décennies passées aux Etats-Unis, l’homme a conservé son accent provençal dû à sa naissance à Avignon, en 1923. Il ne laisse néanmoins pas paraître ses 76 ans, même si sa parole mesurée lui donne des airs de patriarche. Auteur de nombreux livres clefs, dont La Violence et le Sacré (1972) et Des choses cachées depuis la fondation du monde (1978) – objet d’études de plusieurs générations de potaches – il a reçu, notamment, le Grand Prix de philosophie de l’Académie française en 1996 et le prix Médicis essais en 1990.

Voir aussi:

La découverte du christianisme: le bouc émissaire était innocent ! 
Selon l’écrivain français, René Girard, l’intérêt que notre société porte aux victimes n’a pas d’équivalent dans l’histoire humaine.
Le Temps, nov 1999,
Propos recueillis par Joëlle Kuntz et Patricia Briel

Pour René Girard, qui ouvrait lundi les Rencontres internationales de Genève, les Evangiles sont une théorie de l’homme avant d’être une théorie de Dieu. A ce titre, ils nous renseignent sur les pratiques de la violence humaine. Le philosophe français explique comment, par la Passion, les chrétiens bouleversent complètement les valeurs. Le droit du vainqueur chez les Romains fait place au droit de la victime, qui devient «innocente». C’est une «révélation anthropologique»

Le Temps : Vous situez l’origine de la violence dans le désir de l’homme un désir inassouvissable, dites-vous de «ressembler» à des modèles, de les «imiter», de posséder les mêmes objets et donc de se mettre en rivalité avec eux pour les acquérir. Ii s’agirait d’un mécanisme déclencheur presque automatique. Comment en arrivez-vous à cette hypothèse ?

René Girard : L’analyse des récits mythologiques et bibliques m’a mis clairement sur cette piste. Dans les mythes fondateurs, tout commence, en règle générale, par une violence si extrême qu’elle décompose la communauté ou l’empêche de se fonder. D’où vient cette violence ? Il est souvent question de frères jumeaux : deux semblables qui désirent la même chose se battent pour l’avoir et finissent par se haïr parce qu’ils n’y arrivent pas. Un exemple : le pharaon et Moïse, «l’endurcissement du pharaon» contre Moïse car tous deux veulent pour eux le peuple juif. Ils ont un même désir, ils ne peuvent l’assouvir, il s’ensuit un immense chaos en Egypte. Ce désir de la même chose, pour imiter l’autre, devenir exactement comme .lui, que j’appelle «le désir mimétique», est la source de la rivalité, du chaos et du conflit, donc de la violence.

– Tous les hommes sont-ils pris dans cet engrenage du désir et de la haine ?

– C’est un cercle vicieux. D’abord limitée au cadre d’une relation interpersonnelle, la violence s’exacerbe et se se généralise par contagion, par transfert. Le désir du même se renforce au fur et à mesure qu’il rencontre des obstacles. Les Evangiles ont un mot pour désigner ce renforcement réciproque du désir et de son obstacle: le «scandale», que certains textes nomment aussi «pierre d’achoppement». Cet emballement se transforme en crise «mimétique» et conduit vers une violence toujours plus grande : la violence de tous contre tous. Le phénomène aboutirait à la destruction totale de la société si, à son paroxysme, il ne déclenchait son propre mécanisme d’arrêt : on voit en effet cette violence de tous contre tous se retourner, spectaculairement, contre un seul individu (ou un seul groupe d’individus).

Celui-ci va devenir l’objet commun de la haine, sur lequel vont se focaliser tous les scandales. C’est une victime qu’on va «lyncher» et dont le sacrifice permettra de recréer l’unité de la communauté. Le lynchage apparaît alors comme le moyen que la société met en œuvre pour retrouver la paix. Et la victime, de malfaitrice, devient bienfaitrice. Le mythe la fait accéder au divin. Aussi les dieux archaïques sont-ils à l’origine de la notion de victime.

– Dans les mythes, la violence collective a une valeur positive.

– Ils opèrent une transfiguration esthétique de la violence. Mais ils occultent l’horreur qui consiste à sacrifier un individu pour la paix de la communauté. C’est pourquoi, dans les mythes, la victime sacrifiée a toujours tort, c’est quelqu’un de coupable. Les persécuteurs se donnent raison de la prendre pour cible de leur haine et de la lyncher.

– Comment se fait-il que pour nous, au contraire, la victime soit en général innocente ?

– C’est que la Bible hébraïque et les Evangiles sont passés par là. Malgré leur ressemblance de structure, et le sujet qui les préoccupe, mort et résurrection, les récits mythiques et le récit chrétien sont différents. Dans les mythes, les acteurs ne sont pas conscients du mécanisme d’unanimité collective dans lequel ils sont englués. Ils croient réellement à la culpabilité de la victime qu’ils vont sacrifier. Le phénomène du «bouc émissaire» n’est donc jamais révélé en tant que tel. Tandis que la Bible hébraïque et les Evangiles non seulement le dévoilent, mais en dénoncent la cruauté.

Prenez Œdipe. L’oracle annonce qu’un jour il tuera son père et épousera sa mère. Les parents tentent de faire périr l’enfant, mais Œdipe échappe à la mort et se fait expulser par sa famille. Quelques années plus tard, alors qu’il est roi de Thèbes, les prédictions de l’oracle se réalisent. Apollon envoie une peste auxThébains, qui tiennent Œdipe pour coupable et l’expulsent afin de retrouver l’équilibre. Dans les mythes, l’expulsion du héros ou sa mort sont toujours justifiées au premier degré : c’est quelqu’un qui a fait du mal.

Les persécuteurs ne se savent responsables ni de léurs rivalités mimétiques ni du phénomène collectif qui les en délivre. ils rejettent sur leur victime la responsabilité de leurs malheurs. Mais en suite, l’ayant sacrifiée et s’en trouvant mieux, ils font d’elle le symbole de leur délivrance. Ainsi, après avoir démonisé leur victime, ils la divinisent.

Prenez maintenant le récit de Joseph dans la Genèse. Ses frères jaloux veulent d’abord le tuer, puis se décident à le vendre comme esclave à une caravane en partance pour l’Egypte. Là, Joseph sort de l’esclavage grâce à ses talents. Il réussit à prouver qu’il est innocent du crime d’adultère dont il est accusé et devient même premier ministre de pharaon. La Bible donne raison à Joseph, la victime, contre ses frères et les Egyptiens qui l’emprisonnent. Tout au long du récit, Joseph apparaît comme innocent.

Le gouffre qui sépare les mythes de la Bible est là : au lieu de répéter que la victime est coupable et les persécuteurs innocents, la Bible et les Evangiles proclament que la victime est innocente et les persécuteurs coupables. Qui plus est, les Evangiles révèlent la cause de l’illusion mythologique. C’est une rupture extraordinaire. Elle nous amènera à cette notion moderne de «bouc émissaire» qui met l’accent sur l’innocence de la victime et sur l’absurdité du mimétisme transférentiel.

– Comment survient-elle dans l’histoire des idées, et pourquoi ?

– Ah, ah! Si on le savait ! C’est ce que j’appelle pour ma part la révélation anthropologique du christianisme Elle survient dans la chrétienté au début de l’ère moderne, avec la notion «d’agneau de Dieu», Jésus-Christ, qui dit mieux encore que «bouc émissaire» l’innocence de la victime et l’injustice de son sacrifice.

La réhabilitation du bouc émissaire par le récit biblique commence avec le meurtre d’Abel, le premier de l’histoire humaine. «Caïn, qu’as-tu fait de ton frère ?» demande la Bible. La question est nouvelle. A la différence des Romains qui louent Romulus comme le fondateur irréprochable de la ville de Rome du simple fait qu’il a tué son frère Remus en premier, avant que l’inverse ne se produise, les chrétiens reprochent à Caïn d’avoir tué Abel. Les situations sont presque identiques, deux frères rivaux, les résultats aussi, l’un des frères tue l’autre, mais c’est le jugement qui diffère : tandis que Rome applaudit le vainqueur, le plus fort, Dieu condamne le meurtrier. La Bible discrédite la violence triomphante des plus forts – bien qu’elle leur pardonne «car ils ne savent pas ce qu’ils font».

– C’est dans cette évolution que nous devrions comprendre la Passion ?

– Oui. La foule se déchaîne contre Jésus, et les apôtres, eux aussi, sont happés par la violence mimétique. Même Pierre, le fidèle des fidèles, y succombe. Il renie Jésus, trois fois, avant de se rendre compte de ce qu’il a fait. La Bible signale ainsi qu’il est difficile d’échapper à l’unanimité contre Jésus. Le petit groupe des disciples est presque submergé par la contagion mimétique. Mais il parvient à y échapper, il décide de braver la colère de la foule au risque de perdre la vie pour proclamer l’innocence de Jésus et annoncer la Résurrection. Le christianisme, c’est cette petite minorité qui s’oppose à la foule trompée par son appétit de ressemblance. Nous arrivons ici au triomphe de la Croix, qui permet de démonter le mécanisme victimaire et de le refuser. Jésus nous invite à exercer notre désir mimétique de façon positive, en suivant le modèle qu’il offre au monde.

– Est-ce le début d’une expérience de la liberté ? Vous parlez peu de la liberté dans votre démonstration.

– Il ne faut pas croire que c’est à nous mêmes que nous devons nos différences d’avec le monde archaïque. Il s’agit plutôt de l’évolution de l’homme en tant qu’espèce. Sous l’effet du christianisme, l’homme est devenu plus capable de percevoir ses propres tendances à décharger sa violence sur des victimes innocentes.

Le christianisme élargit les possibilités humaines, il donne à l’homme la liberté de se perdre ou de se sauver à chaque instant. L’espoir du Royaume de Dieu est là pour l’inspirer mais il peut ne pas le vouloir. Cette double possibilité traverse d’ailleurs nos sociétés modernes. Avec les armes existantes, nous avons les moyens de nous détruire, avec toute la planète – nous sommes en état d’apocalypse objective-, mais nous n’allons pas le faire parce que, arrivés à ce stade de village global, nous n’avons plus de bouc émissaire. Et privés. de bouc émissaire, nous n’avons plus le moyen d’évacuer la violence. Lors de la crise des missiles à Cuba en 1964, Khrouchtchev a refusé l’escalade nucléaire qui aurait abouti à la guerre atomique. C’est comme s’il avait «tendu l’autre joue» ! Cette rationalité est celle des Evangiles.

– Pourtant, il n’y a jamais eu autant de violence dans le monde, dans ce monde christianisé à l’extrême !

– Je ne dis pas, loin de là, que la chasse au bouc émissaire a cessé. Nous cherchons toujours des coupables, nous trouvons toujours des victimes à sacrifier, ce n’est pas la fin de la violence, au contraire. Mais le mécanisme de l’illusion a été percé à jour et par conséquent il ne fonctionne plus, il n’y a plus que des embryons de boucs émissaires, auxquels nous ne croyons plus vraiment. La magie ne marche plus. Les vrais coupables sont démasqués.

Quant au christianisme, c’est un faux procès qu’on lui fait de ne pas nous avoir apporté la paix. II n’est pas une pénicilline contre la violence. Jésus n’a jamais promis la paix, tout au contraire. II dit : «Je suis venu apporter le feu sur la terre, et comme je voudrais qu’il soit déjà allumé.» II y a une dimension apocalyptique dans la Bible qui est la révélation de la Violence humaine. Une violence toute crue débarrassée des protections symboliques que procurait le sacrifice du bouc émissaire. Les rivalités mimétiques qui ne se résolvent plus par le sacrifice sanglant d’une victime innocente ne disparaissent pas pour autant. On peut avoir la trêve des boucs émissaires mais ce n’est pas la paix du Royaume de Dieu, qui dépasse l’entendement et dont les hommes ne veulent pas.

– Si le Christ, comme vous le dites, est le premier à révéler le mécanisme victimaire et à le détrôner, on peine à voir les effets d’une telle révélation dans l’histoire, et au XXe siècle moins que jamais.

– Pourtant, notre monde est de plus en plus imprégné par cette vérité évangélique de l’innocence des victimes. L’attention qu’on porte aux victimes a commencé au Moyen Age, avec l’invention de l’hôpital.

L’Hôtel-Dieu, comme on disait, accueillait toutes les victimes, indépendamment de leur origine. Les sociétés primitives n’étaient pas inhumaines, mais elles n’avaient d’attention que pour leurs membres. Le monde moderne a inventé la «victime inconnue», comme on dirait aujourd’hui le «soldat inconnu».

La victime devient même objet de concurrence entre les bienfaisants, ce qui n’est pas une raison de se moquer du souci qu’on a d’elle. C’est d’ailleurs l’erreur de Nietzsche dans son jugement sur le christianisme : il a pris la caricature de la victimisation chrétienne pour la vérité du christianisme.

– Le christianisme ne s’est pas privé d’utiliser massivement la violence à son profit (Ndlr : exemple en 1632 à Genève) et s’est complu dans la chasse aux boucs émissaires à différentes époques de l’histoire.

– Oui, mais il ne faut pas confondre le message avec le messager. Si le messager a souvent corrompu et trahi le christianisme, le message chrétien ne s’est ja mais perdu. Quand Cluny s’oublie, les cisterciens apparaissent. Le processus de réforme est constant. On peut aussi voir l’histoire du christianisme comme une série de progrès qui n’ont pas de précédent dans l’histoire. Je songe notamment aux droits de l’homme.

– On ne cesse de parler aujourd’hui de la crise du religieux. Vous-même évoquez une société devenue massivement antichrétienne. Le christianisme est-il en train de quitter ce monde ?

– Non, le christianisme peut maintenant continuer à s’étendre même sans la loi, car ses grandes percées intellectuelles et morales, notre souci des victimes et notre attention à ne pas nous fabriquer de boucs émissaires, ont fait de nous des chrétiens qui s’ignorent.

Propos recueillis par Joëlle Kuntz et Patricia Briel

René Girard, «JE VOIS SATAN TOMBER COMME L’ÉCLAIR», Paris, Grasset, 1999,298 pages.

Voir également:

«Le souci des victimes a unifié le monde»

L’HEBDO, 18 novembre 1999
Culture – Mythes et religions

Dans un livre vertigineux, le penseur René Girard veut démontrer que les Évangiles
constituent avant tout une théorie de l’homme.

Selon l’écrivain français, René Girard, l’intérêt que notre société porte aux victimes
n’a pas d’équivalent dans l’histoire humaine.

Il y a une vingtaine d’années, vous aviez consacré un livre à l’analyse de la révélation chrétienne : «Des choses cachées depuis la fondation du monde». Aujourd’hui, vous publiez «Je vois Satan tomber comme l’éclair» où vous revenez sur le sujet.

Qu’est ce qui vous a conduit à remettre l’ouvrage sur le métier ?

J’ai d’abord voulu dégager une ligne plus directe qui, dans mon livre principal sur le christianisme, était un peu trop obscurcie par les détails. Comme dans un édifice baroque où il y a trop de décorations pour qu’on saisisse la figure d’ensemble. Ensuite, dans ce nouveau livre, j’ai voulu mieux distinguer théologie et anthropologie. Celle-ci n’a jamais réussi à déboucher sur des concepts fondamentaux acceptables pour tout le monde, c’est-à-dire à se constituer en véritable science.

J’entends donc montrer que ce que l’anthropologie n’a pas réussi, la Bible et les Evangiles permettent d’une certaine façon de le faire.

La lecture que vous en proposez défend donc l’idée que les Evangiles constituent avant tout une théorie de l’homme. A vous suivre, ils nous auraient apporté un véritable savoir sur la violence dans les communautés humaines, et ce savoir serait désormais incorporé à l’échelle de l’hu manité entière. Est-ce que nous serions tous chrétiens, même sans le savoir, même en refusant de l’être ?

Nous sommes en effet tous imprégnés de christianisme dans notre savoir de la violence. Lorsqu’on dit «bouc émissaire», dans la langue quotidienne, chacun sent désormais qu’une communauté est capable de se mobiliser tout entière, par contagion mimétique, contre une victime qui n’a rien à voir avec les raisons pour lesquelles on a persécute. Ce savoir-là, les communautés primitives ne le possèdent pas.

La religion archaïque, c’est l’époque où les hommes sont incapables de supprimer leur violence sans violence. Ils ont donc besoin de victimes dans la culpabilité desquelles ils croient. A l’opposé, je défends la thèse que nous sommes entrés, avec le judéo­christianisme, dans un univers qui a une vocation antisacrificielle, non violente. Le christianisme, ce n’est pas du sentiment. C’est une structure des rapports humains qui nous rend beaucoup plus libres parce qu’on n’y trouve pas ces évacuations sacrificielles et ces illusions nous empêchant de voir ce qui se joue sous les rapports humains. Il nous apporte ainsi un degré de conscience qui n’était pas là.

La pierre angulaire sur laquelle repose tout votre travail, depuis «Mensonge romantique et vérité romanesque» qui date de 1961, c’est la notion de «désir mimétique». Comment le définiriez-vous ?

On peut le définir en l’opposant à notre conception du désir individualiste : j’ai mon désir bien à moi et personne ne va m’empêcher de désirer ce que je veux. Ce désir-là, nous avons l’impression qu’il fait partie de notre être. Mais, si c’était vrai, cela voudrait dire que notre désir serait fixe. Qu’il serait donc comme un instinct. Comme un appétit ou un besoin. Par conséquent, il ne serait pas libre. Car la liberté du désir, c’est la liberté de changer d’objet. Et je pense que cette liberté est liée au changement de modèle. Si ce modèle est trop proche de nous, sur le plan culturel, désirer selon lui c’est désirer ses objets. Et vous tombez là sur le dixième commandement de Dieu qui interdit de convoiter la femme, la maison, le serviteur ou le bœuf de son prochain.

Tout ce qui appartient au prochain est, d’une certaine manière, supprimé comme objet du désir. On voit donc ici que le désir vient du prochain. Et on s’oriente vers la notion du désir comme imitation qui apparaît directement dans les Evangiles. Ce qui m’intéressait, c’était de faire le lien entre ces deux choses.

Dans ce nouveau livre, vous entendez démontrer la singularité et la supériorité du christianisme par rapport aux autres uni vers religieux. Vous vous exposez ainsi au reproche d’ethnocentrisme…

En effet. On admet généralement que toutes les civilisations ou cultures devraient être traitées comme si elles étaient identiques. Dans le même sens, il s’agirait de nier des choses qui paraissent pourtant évidentes dans la supériorité du judaïque et du chrétien sur le plan de la victime. Mais c’est dans la loi juive qu’il est dit: tu accueilleras l’étranger car tu as été toi-même exilé, humilié, etc. Et ça, c’est unique.

Je pense qu’on n’en trouvera jamais l’équivalent mythique. On a donc le droit de dire qu’il apparaît là une attitude nouvelle qui est une réflexion sur soi. On est alors quand même très loin des peuples pour qui les limites de l’humanité s’arrêtent aux limites de la tribu.

Historiquement, dans son rapport aux victimes, le monde chrétien s’est longtemps comporté comme une société archaïque …

Oui, c’est vrai, mais il faut distinguer deux choses. Il y a d’abord le texte chrétien qui pénètre lentement dans la conscience des hommes. Et puis il y a la façon dont les hommes l’interprètent. De ce point de vue, il est évident que le Moyen Age n’interprétait pas le christianisme comme nous. Mais nous ne pouvons pas leur en faire le reproche. Pas plus que nous pouvons faire le reproche aux Polynésiens d’avoir été cannibales. Parce que cela fait partie d’un développement historique.

Notre siècle est-il meilleur ? Comment expliquez-vous que le souci des victimes apporté par la révélation évangélique n’ait pas empêché les grands massacres du nazisme ou du communisme ?

Il faut commencer par se souvenir que le nazisme s’est lui-même présenté comme une lutte contre la violence: c’est en se posant en victime du traité de Versailles que Hitler a gagné son pouvoir. Et le communisme lui aussi s’est présenté comme une défense des victimes.

Désormais, c’est donc seulement au nom de la lutte contre la violence qu’on peut commettre la violence.

Autrement dit, la problématique judaïque et chrétienne est toujours incorporée à nos déviations. Et on s’aperçoit que l’homme est infiniment subtil dans sa façon d’utiliser pour la violence ce qui veut être contre la violence. Mais, s’il est très bien de compatir au sort des malheureux, il faut aussi reconnaître que nous vivons dans la meilleure société que le monde ait jamais connue. Nous connaissons une amélioration du social qui dure depuis le haut Moyen Age. Et notre souci des victimes, pris dans son ensemble comme réalité, n’a pas d’équivalent dans l’histoire des sociétés humaines.

On ne peut donc pas supprimer les possibilités positives de cet univers : nous sommes toujours plus libres, du bien et du mal. C’est ce qui fait que notre époque est loin d’être terne, ennuyeuse ou désenchantée. Elle est à mon avis extraordinairement mouvementée, tragique, émouvante et intéressante à vivre. C’est-à-dire toujours ouverte sur les extrêmes du bien et du mal. Aujourd’hui, l’avenir du monde s’ouvre.

Vous écrivez que l’avènement d’une culture planétaire serait lui-même une conséquence de ce souci des victimes. La mondialisation ne serait donc pas d’essence économique ?

Le souci des victimes a en effet unifié le monde. C’est la même chose qui fait dire que les hommes sont de plus en plus libres et de moins en moins contraints par les frontières. Qu’est-ce qu’une frontière sinon un endroit où, si les gens traversent, on les accueille à coups de fusil. C’est donc un phénomène sacrificiel.

En anthropologue, vous opérez une lecture désacralisante des textes sacrés. Est-­ce que vous n’escamotez pas l’essentiel, à savoir la foi ?

Non, pas du tout. La seule chose que j’essaie de faire, c’est de restaurer la dignité intellectuelle du christianisme. Avoir la foi, cela consiste à dire que c’est une vérité qui vient d’ailleurs. Moi, j’ai la foi et c’est ce que je dis. Mais il n’est pas question de le prouver en écrivant un livre comme celui-ci.

L’HEBDO, 18 novembre 1999, propos recueillis par Michel Audétat

«Je vois Satan tomber comme un éclair», de René Girard, Grasset, 297 pages


Indépendances: Après le Monténégro… Taiwan?

23 mai, 2006

Montenegro_referendum__1

TaiwanIl serait normal non seulement de cesser de répéter à toute occasion que Taiwan est une province chinoise sans tenir compte de l’histoire, mais aussi de soutenir cette Chine démocratique qui fait la démonstration que les valeurs qui sont les nôtres ont leur place dans cette partie du monde. Thérèse Delpech

Symptomatique papier de l’éditorialiste du Figaro ce matin qui, tout en se réjouissant en bon Européen de l’accès du Monténégro à l’indépendance suite au référendum de dimanche, se dépèche d’évoquer… le « risque d’effet-domino » pour les autres pays de la région !

Mais peut-il en être autrement de la part d’enfants gâtés de la liberté (depuis plus de 50 ans et pour l’essentiel sous… parapluie américain !) qui tout récemment encore refusaient ce droit à l’Irak ?

Comme d’ailleurs (et contrairement, par exemple, à la Corée du sud), ils continuent d’en priver le seul territoire chinois réellement démocratique sous prétexte de préserver la fiction de Beijing de la « Chine unique » …

Alors que, comme le montre bien Thérèse Delpech dans son dernier livre, une reconnaissance de Taiwan de la part de la communauté internationale et d’abord de l’Occident provoquerait effectivement une crise diplomatique mais enlèverait justement aux tueurs d’étudiants de Tien An Men, si zélés à rappeler leur attachement au droit international, le prétexte d’une intervention armée !

La France condamne une initiative comme celle du référendum qui peut apparaître comme agressive. Tout ce qui développe les tensions est dangereux, toute initiative qui peut être interprétée par l’une ou l’autre des parties comme agressive est dangereuse pour tout le monde et donc irresponsable.
Chirak

Nous trouvons normal et légitime qu’un pays protège son intégrité territoriale (…) avec les procédures qui sont les siennes. Nous sommes très attachés à la souveraineté des peuples, à l’intégrité territoriale, à des valeurs qui sont des facteurs d’équilibre dans le monde.
JP Raffarien (Interview par la CCTV, à Beijing, le 14 avril 2005)

Extraits:

« Inutile de résister à l’inévitable. L’Europe ne pouvait décemment rejeter les pro-Européens qui ont voté en masse pour l’indépendance et soutenir les nostalgiques de Milosevic qui s’y sont opposés. »

« Plus encore que les Monténégrins, les Kosovars sont les grands bénéficiaires du référendum. Maintenant que leurs voisins voient leur rêve d’indépendance se réaliser, qui osera les priver d’un même destin ? L’argument a du poids. Il ne faudrait pas qu’il se développe sans limites et devienne le moteur d’un effet domino ayant pour effet de balkaniser encore davantage la région. Avec les Serbes de Bosnie et les Albanais de Macédoine, la cohabitation reste fragile et l’unité nationale en péril. Jusque dans le Caucase, les tenants de l’indépendance de l’Abkhazie, de l’Ossétie du Sud ou du Nagorno-Karabakh sont tentés de se prévaloir des exemples monténégrin ou kosovar. »

Monténégro : attention à l’effet domino
Pierre Rousselin
Le Figaro
23 mai 2006


Militarisme chinois: Taiwan sera-t-il l’Alsace-Lorraine du XXIe siècle ? (Will Taiwan be the Alsace-Lorraine of the 21st century ?)

21 mai, 2006
China_ablaze https://i2.wp.com/www.ensino.fr/info-chine/images/Illustrations-Nouvel-An-Chinois/0302%20-%20La%20Tour%20Eiffel%20en%20rouge.jpgEvidemment, nous ne ferons rien. Claude Cheysson (décembre 1981)
Un régime qui, pour survivre, fait tirer sur sa jeunesse n’a pas d’avenir. Mitterrand (à Hu Jintao au lendemain du massacre de la place Tiananmen)
Le premier des droits de l’homme, c’est de manger, d’être soigné, de recevoir une éducation et d’avoir un habitat. De ce point de vue, la Tunisie est très en avance sur beaucoup de pays ? Jacques Chirac (Tunis, le 3 décembre 2003, jour où l’opposante Radhia Nasraoui entrait dans son 50e jour de grève de la faim)
Si les valeurs des droits de l’homme sont universelles, elles peuvent s’exprimer sous des formes différentes ? Chirac (Paris, 1996, visite de Li Peng)
Cette institution met la Russie au premier rang des démocraties, pour le respect dû aux peuples premiers, pour le dialogue des cultures et tout simplement pour le respect de l’autre ? Chirac (Saint-Pétersbourg, juin 2003, inauguration de l’Académie polaire)
Le multipartisme est une erreur politique, une sorte du luxe que les pays en voie de développement, qui doivent concentrer leurs efforts sur leur expansion économique n’ont pas les moyens de s’offrir ? Chirac (Abidjan, février 1990 )
Rompre le statu quo par une initiative déstabilisatrice, quelle qu’elle soit, y compris un référendum, serait privilégier la division sur l’union. Ce serait une grave erreur. Ce serait prendre une lourde responsabilité pour la stabilité de la région. Jacques Chirac (dîner d’Etat en l’honneur de Hu Jintao, Paris, le 26 janvier 2004 (à propos du référendum taiwanais du 20 mars, précédé cinq jours plus tôt, on s’en souvient, de… manoeuvres navales sino-françaises !)
C’est un clin d’oeil très positif de la participation de Paris à l’Année de la Chine en France.  Pour les Chinois, le rouge est synonyme de santé et de bonheur. Pour nous, c’est la couleur de la passion. C’est donc un message fort envoyé par les Parisiens au peuple chinois. Jean-Bernard Bros (maire adjoint chargé du tourisme et président de la Société Nouvelle d’exploitation de la tour Eiffel, 2004)
Après une journée chargée pour le président chinois Ju Hintao -entretien avec le président français, déclaration commune, conférence de presse, discours devant l’Assemblée nationale-, le leader chinois et son épouse ont entamé mardi soir un programme privé avec le couple Chirac. Jacques et Bernadette Chirac, Hu Jintao et son épouse Liu Yongqing ont ainsi admiré en début de soirée depuis le parvis du Trocadéro la tour Eiffel illuminée en rouge à l’occasion de l’année de la Chine en France avant de dîner au restaurant « Jules Verne » du monument. L’illumination de la Tour Eiffel doit durer jusqu’à mercredi soir, ce qui coïncide avec la visite d’Etat de quatre jours en France du numéro un chinois. Auparavant, Jacques Chirac avait organisé une visite de l’exposition « Confucius » au Musée Guimet. La France a apporté un soutien fort à la Chine mardi en se prononçant contre un référendum à Taïwan, en faveur de la levée de l’embargo européen sur les ventes d’armes à Pékin et pour un respect des droits de l’homme « tenant compte des spécificités » locales. Le ton a été moins amène dans une partie de la classe politique et du côté des organisations de défense des droits de l’homme. Quarante ans après l’établissement des relations diplomatiques entre les deux pays, Jacques Chirac et Hu Jintao ont signé à l’Elysée une « Déclaration commune » dans laquelle Paris « s’oppose à quelque initiative unilatérale que ce soit, y compris un référendum qui viserait à modifier le statu quo, accroîtrait les tensions dans le détroit et conduirait à l’indépendance de Taïwan ». « Toute initiative qui peut être interprétée par l’une ou l’autre des parties comme agressive est dangereuse pour tout le monde, et donc irresponsable », a déclaré Jacques Chirac, sur la même ligne que Washington. L’idée du président taïwanais Chen Shui-bian d’organiser le 20 mars prochain une consultation demandant à la Chine de retirer les centaines de missiles pointés sur l’île « est dangereuse (…) pour la stabilité (…) dans cette partie du monde », estime le président français; « ce que je soutiens, c’est la paix et non pas les intérêts de la France, même si ceux-ci sont très proches ». « Nous sommes contre toute tentative qui conduirait à l’indépendance de Taïwan », a prévenu de son côté Hu Jintao, promettant de « faire le maximum d’efforts pour réaliser la réunification pacifique et régler le problème de Taïwan d’une manière pacifique. » Le président chinois a réaffirmé que l’île nationaliste constituait une « partie intégrante » du territoire chinois, de même que le Tibet, occupé par Pékin depuis 1951. En ce qui concerne les droits de l’homme, Paris et Pékin « soulignent la nécessité de (les) promouvoir et de (les) protéger » tout en « (tenant) compte des spécificités de chacun ». « Nous avons fait des progrès tangibles en matière de la protection et du développement des droits de l’homme », a assuré M. Hu. Quant à la ratification du « Pacte international sur les droits civils et politiques », signé par Pékin en 1998, elle attendra que « toutes les conditions (soient) réunies ». (…) Dans ce contexte, et en dépit des réserves d’une partie de l’Union européenne, la France, troisième vendeur d’armes mondial derrière les Etats-Unis et la Russie, est « très favorable » à la levée de l’embargo européen sur les armes décrété à la suite du massacre de Tiananmen en 1989. (…) L’optimisme affiché par Jacques Chirac n’était cependant pas partagé par toute la classe politique et c’est devant une Assemblée nationale à moitié vide que Hu Jintao a prononcé un discours qui a été poliment applaudi. Partagé entre la crainte de froisser une nation en plein essor économique et la volonté de protester contre la situation des droits de l’homme, le groupe socialiste n’avait envoyé qu’une « délégation restreinte » d’une vingtaine de membres. Les communistes, eux, étaient présents, contrairement à certains députés centristes et de nombreux élus de l’UMP au pouvoir. Seul incident notable, le député apparenté UDF Philippe Folliot s’est mis un mouchoir blanc sur la bouche pour symboliser un bâillon. Pendant ce temps, quelque 200 personnes -dont des députés-manifestaient près des Invalides contre l’oppression du peuple tibétain et les violations des droits de l’homme. Un peu plus tôt dans l’après-midi, sur la parvis des Droits de l’homme place du Trocadéro dans la capitale, la police avait empêché une cinquantaine de militants de Reporters sans frontières de lâcher des ballons en soutien à une soixantaine de journalistes et de « cybermilitants » emprisonnés en Chine. Selon RSF, on recense près de 300.000 prisonniers politiques ou d’opinion dans les geôles et les camps de travail chinois. Le Nouvel obs
L’idée d’une Chine naturellement pacifique et trônant, satisfaite, au milieu d’un pré carré qu’elle ne songe pas à arrondir est une fiction. L’idée impériale, dont le régime communiste s’est fait l’héritier, porte en elle une volonté hégémoniste. La politique de puissance exige de « sécuriser les abords ». Or les abords de la Chine comprennent plusieurs des grandes puissances économiques du monde d’aujourd’hui : la « protection » de ses abords par la Chine heurte de plein fouet la stabilité du monde. Et ce, d’autant qu’elle est taraudée de mille maux intérieurs qui sont autant d’incitations aux aventures extérieurs et à la mobilisation nationaliste. Que veut la République Populaire ? Rétablir la Chine comme empire du Milieu. Comme l’écrit un idéologue du régime : « La renaissance de l’esprit chinois sera comme la cloche du matin pour l’ère du [monde centré sur l’océan] Pacifique. Toute gloire à la Grande Chine. L’avenir appartient à l’esprit chinois modernisé au nom du siècle nouveau. » À cet avenir glorieux, à la vassalisation par la Chine, les Etats-Unis sont l’obstacle premier. La Chine de ne veut pas de confrontation militaire, elle veut intimider et dissuader, et forcer les Etats-Unis à la reculade. Deng l’avait fortement exprimé devant Henry Kissinger : « La Chine ne craint rien sous le Ciel ni sur la Terre . » De même, avec précision, le général Mi Zhenyu, commandant en second de l’Académie des sciences militaires : [En ce qui concerne les Etats-Unis,] pendant une période de temps assez considérable, nous devons absolument entretenir notre soif de vengeance […]. Nous devons celer nos capacités et attendre notre heure . » Qu’est-ce qu’une grande stratégie chinoise ? L’ « Esquisse d’un excellent stratège chinois » de l’universitaire taiwanais Chien Chao l’avait montré : « Il attend patiemment l’occasion propice, en alerte, observant et analysant constamment la situation. Quand il agit, ses actions tendent à être indirectes et trompeuses, et souvent il essaie d’atteindre son but en utilisant une tierce partie. Quelques fois exagérera-t-il et mentira, mais toujours il feindra. Il fait de son mieux pour stopper l’avance de son adversaire. Il pourra attirer, éprouver et menacer l’adversaire, mais, à moins que cela ne soit absolument nécessaire, il ne lancera pas de choc frontal réel avec lui. S’il le doit, il agira avec promptitude et voudra prendre rapidement le contrôle de l’adversaire. Il est toujours disposé à abandonner ou à se retirer, car cela n’est qu’un pas en arrière avant de revenir . » Pékin a récupéré Hong-Kong – l’argent, la finance, les communications. L’étape suivante, c’est Taïwan – la technologie avancée, l’industrie, d’énormes réserves monétaires. Si Pékin parvient à imposer la réunification à ses propres conditions, si un « coup de Taïwan » réussissait, aujourd’hui, demain ou après-demain, tous les espoirs serait permis à Pékin. Dès lors, la diaspora chinoise, riche et influente, devrait mettre tous ses œufs dans le même panier ; il n’y aurait plus de centre alternatif de puissance. La RPC contrôlerait désormais les ressources technologiques et financières de l’ensemble de la « Grande Chine ». Elle aurait atteint la masse critique nécessaire à son grand dessein asiatique. Militairement surclassés, dénués de contrepoids régionaux, les pays de l’ASEAN, Singapour et les autres, passeraient alors sous la coupe de la Chine, sans heurts, mais avec armes et bagages. Pékin pourrait s’attaquer à sa « chaîne de première défense insulaire » : le Japon, la Corée, les Philippines, l’Indonésie. La Corée ? Privée du parapluie américain, mais encore menacée par l’insane régime nord-coréen, elle ferait face à un choix dramatique : soit accepter l’affrontement avec le géant chinois, se doter d’armes nucléaires et de vecteurs balistiques, et d’une défense antimissiles performante, soit capituler, et payer tribut, tel un vassal, au grand voisin du sud. Elle pourrait théoriquement s’allier au Japon pour que les deux pays – dont les rapports ne sont jamais faciles – se réarment et se nucléarisent ensemble. Il est également possible – c’est le plan chinois – qu’ils se résolvent tous deux à capituler. Le Japon, géant techno-industriel, nain politico militaire, archipel vulnérable, serait confronté au même dilemme. L’Asie du Sud-Est, sans soutien américain ni contrepoids à la Chine en Asie du Nord, est désarmée. Tous montreraient la porte aux Etats-Unis, dont les bases militaires seraient fermées, en Corée et au Japon. Les Etats-Unis seraient renvoyés aux îles Mariannes, Marshall et à Midway – comme l’entendait le général Tojo, le chef des forces armées impériales du Japon et l’amiral Yamamoto, le stratège de l’attaque de Pearl Harbour en 1941. Laurent Murawiec
Taiwan est un des rares problèmes stratégiques qui puisse provoquer une guerre mondiale aussi sûrement que l’Alsace-Lorraine au début du siècle dernier. Thérèse Delpech (L’Ensauvagement, 2005, p. 83)
Le XXe siècle n’est pas encore terminé en Asie et ni la guerre froide ni même la Seconde Guerre mondiale n’ont dit leur dernier mot dans cette région. Thérèse Delpech

Deux ans après la fameuse Année de la Chine du Grand Timonier Chirac …

Qui, sur fond de Tour Eiffel rouge, condamnait le projet de référendum taiwanais et proposait la levée de l’embargo européen, suite au massacre de Tienanmen de 1989, sur les ventes d’armes à Pékin …

Importante remise des pendules à l’heure de Thérèse Delpech dans son dernier ouvrage (“l’Ensauvagement, Le retour de la barbarie au XXIe siècle”) sur l’une des grandes menaces actuelles pour la paix de la planète, à savoir la montée en puissance du nationalisme et du militarisme chinois.

Mais aussi ferme et résolu plaidoyer en faveur de Taiwan, cette Chine démocratique, qui comme Israël au Moyen-Orient, « fait la démonstration que les valeurs (la liberté et la démocratie) qui sont les nôtres ont leur place dans cette partie du monde » et qui aurait selon elle le potentiel d’une… “Alsace-Lorraine du XXIe siècle” !

Et ce face à l’indifférence à peu près totale d’une Europe « enfermée dans le déni de réalité”, « le parti des dirigeants contre le peuple” ou “le choix de l’injustice contre le désordre” et “tentée par une sortie de l’Histoire” …
Thérèse Delpech : « Le XXe siècle pèse encore sur nous »
Propos recueillis par Marie-Laure Germon et Alexis Lacroix.
Le Figaro
22.10.2005

LE FIGARO. – L’Ensauvagement est né de votre inquiétude face à la « brutalisation » des relations internationales. Votre appréciation n’est-elle pas exagérée ?

Thérèse DELPECH. – Ce jugement peut surprendre au moment où un rapport international affirme que les guerres sont moins nombreuses et moins meurtrières. On le comprend mieux cependant quand les commentaires qu’il a suscités précisent que les deux principaux dangers sont aujourd’hui les risques d’usage d’armes non conventionnelles et les nouvelles formes de terrorisme.

Ces deux risques sont aujourd’hui mondialisés. Mon propos s’écarte cependant dans ce livre d’une analyse des relations internationales. Il a des ambitions plus philosophiques sur la possibilité toujours ouverte d’un retour aux grandes catastrophes humaines, par incapacité de tirer les leçons de l’expérience passée. Le XXe siècle pèse encore sur nous davantage que nous ne l’admettons. Et ce d’autant plus que la fin de la guerre froide n’a pas donné lieu au travail de réflexion, de mémoire, mais aussi de deuil, que la Seconde Guerre mondiale a contraint l’humanité à accomplir. Les millions de morts de la seconde moitié du XXe siècle n’ont, en un sens, jamais été ensevelis.

Y a-t-il un lien entre la montée de la violence quotidienne et les risques mondialisés dont vous parlez ?

Notre accoutumance générale à l’horreur a, je crois, prodigieusement augmenté. Désormais, seules de grandes catastrophes sont capables de nous émouvoir, et encore, à condition d’être fortement médiatisées. L’indifférence à la souffrance humaine est devenue la norme de notre sensibilité collective. Peut-être parce que, quand les malheurs du monde sont si nombreux, il faut bien, comme le disait Chamfort, que « le coeur se brise ou se bronze ». Mais l’« ensauvagement » désigne d’abord l’abaissement du seuil de nos émotions et de notre tolérance à l’intolérable.

Beaucoup ne comprennent même pas ce que le siècle passé a de spécifique dans l’histoire humaine du point de vue des massacres. Ils relativisent ce que cette période de l’histoire humaine a d’unique. C’est pourquoi le livre s’ouvre sur un aphorisme de Kafka : « Il faut briser en nous la mer gelée. » La Grande Guerre a constitué l’épreuve initiatique de cette résignation au meurtre de masse. Sur la lancée de cette hécatombe inaugurale, le XXe siècle – dont nous ne sommes, à mon sens, pas tout à fait sortis – a été le théâtre d’une destruction de la sensibilité.

Une autre caractéristique de l’« ensauvaugement » est l’immédiateté dans laquelle nous vivons tous, coupés d’un passé trop lourd et incapables de penser l’avenir. Le passé pèse avec d’autant plus de vigueur sur l’époque actuelle et entretient d’autant plus sa détresse face à l’avenir que notre mémoire est plus courte. La montée de la violence vient aussi en partie de ce déracinement. Nous ne savons plus qui nous sommes. C’est la raison pour laquelle, dans un livre consacré au XXIe siècle, je fais retour sur le passé, et notamment sur l’année 1905.

Pourquoi 1905 ?

1905 a vu la guerre russo-japonaise, la première révolution russe, la crise de Tanger et le texte inaugural de la révolution chinoise. Elle annoncé le siècle des guerres et des révolutions qu’a été le XXe siècle. Mais bien peu ont compris les signaux adressés par ces événements. C’est alors aussi que de grandes mutations intellectuelles se sont produites avec l’apparition du fauvisme, la parution en Suisse des trois écrits fondamentaux d’Einstein, la publication des Trois Essais sur la théorie de la sexualité de Freud. A partir de ce constat, je me suis interrogée sur ce que l’on pouvait dire en 2005.

1905, 2005. En quoi consiste, au juste, l’analogie ?

L’année 2005 est pleine d’enseignements sur des sujets clefs : les désordres potentiels en Extrême-Orient, deux crises nucléaires en Iran et en Corée du Nord, un nouvel attentat terroriste en Europe, l’affaiblissement des instruments de régulation internationale. Elle a débuté avec des manifestations antijaponaises en Chine, moins liées à la question des manuels scolaires qu’au refus de la Chine de voir le Japon siéger au Conseil de sécurité.

En fait, la Chine se comporte un peu comme le Japon au siècle dernier. A l’été, chacun a pu constater que les commémorations de la fin de la Seconde Guerre mondiale en Asie n’avaient rien à voir avec celles qui avaient lieu en Europe : loin d’être placées sous le signe de la réconciliation, elles ont été marquées par la persistance de l’hostilité et par les questions non résolues : péninsule coréenne, relations sino-japonaises, et surtout Taïwan. Le XXe siècle n’est pas terminé dans cette partie du monde.

La thèse d’Eric Hobsbawm sur le « siècle court » (1917-1989) est marquée par un européo-centrisme qui ne permet pas de comprendre le siècle qui s’ouvre, dont le centre de gravité est désormais l’Asie. Le XXIe devra clore en Asie le troisième acte de la Seconde Guerre mondiale, mais aussi la guerre froide. Comment le fera-t-il ? C’est une question cruciale.

Quelles sont les autres caractéristiques de l’année 2005 ?

Une nouvelle attaque terroriste sur le territoire européen, avec pour la première fois des attentats suicides. C’est un deuxième avertissement pour l’Europe, qui a parfois tendance à se croire protégée ; l’échec du sommet des Nations unies, en septembre à New York, qui peut annoncer un retour à la Société des nations et à son impuissance ; l’immense léthargie de l’Europe dans un monde qui bouge : panne institutionnelle et étroitesse de sa vision stratégique. L’Europe semble obnubilée par elle-même. Enfin, l’année 2005 a vu le développement de deux crises nucléaires.

Dans le cas coréen, des signes contradictoires ont été fournis au début et à la fin de l’année. Aux déclarations de Pyongyang sur l’existence d’un arsenal nucléaire et la reprise d’essais balistiques, a succédé un texte des six pays engagés dans les pourparlers sur ce pays qui a semblé indiquer une renonciation, mais celle-ci a été remise en cause en moins de vingt-quatre heures !

Et l’Iran ?

L’Iran a l’ambition de devenir la première puissance du Moyen-Orient, et la bombe sert cet objectif à ses yeux. Les négociations avec les Européens ont été rompues pour la seconde fois en 2005 avec la décision iranienne, en août, de reprendre les activités de conversion d’uranium à l’usine d’Ispahan. Pourquoi, dans cette situation, les Européens n’ont-ils pas mis en oeuvre leur menace, répétée à l’envi au plus haut sommet des Etats, de transmettre le dossier iranien au Conseil de sécurité est pour moi une énigme. Surtout qu’ils disposaient de la majorité nécessaire à Vienne pour le faire.

L’équilibre de la terreur plaçait-il les relations internationales sous le signe d’une plus grande sécurité ?

L’équilibre de la terreur était en fait d’une grande fragilité, comme de nombreux incidents, mais surtout une crise majeure, la crise des missiles de Cuba, l’a révélé en 1962. Le problème a moins concerné la relation entre les Etats-Unis et l’Union soviétique que la présence d’un troisième acteur, Fidel Castro, qui a failli faire basculer le « système bipolaire » dans la guerre nucléaire.

Cette crise mérite qu’on y revienne, non seulement parce que, si elle se reproduit, nous n’aurons probablement pas la même chance, mais aussi parce que le monde contemporain a désormais plusieurs acteurs nucléaires de type Fidel Castro, qui, à la différence de Kennedy ou de Khrouchtchev, partisans de la dissuasion, n’hésiteront pas à recourir à l’arme nucléaire comme à un moyen de coercition. Et le nombre des acteurs rendra la gestion des crises beaucoup plus difficile.

Raymond Aron s’interdisait à juste titre de parler abstraitement de la dissuasion ; il insistait sur l’importance de savoir qui était dissuadé de quoi et comment. Or, si les soviétologues ont rempli des bibliothèques, on ignore presque tout des nouveaux acteurs, situés de surcroît dans des zones de tension permanente comme le Moyen-Orient ou l’Extrême-Orient.

La politique de la Russie participe-t-elle de l’« ensauvagement » ?

La Russie est redevenue inquiétante et elle inquiète d’ailleurs beaucoup de Russes qui se demandent qui au juste prend les grandes décisions à Moscou et où va l’argent du pétrole, comme d’ailleurs l’argent tout court. La Russie se referme. Il est inutile de se raconter des histoires. Quant à son « ensauvagement », hélas, il vient pour une grande part de l’expérience traumatisante que la jeune génération russe a faite en Tchétchénie ces dernières années. Une fois revenus au pays, les soldats ne savent souvent plus rien faire d’autre que voler, piller, voire tuer.

On les appelle d’ailleurs les « Tchétchènes » par assimilation avec ceux qu’ils ont combattus. Le problème russe est simple : il s’agit de reconnaître la fin de l’empire et celle d’« un chemin particulier » pour admettre que, depuis maintenant trois siècles, la Russie est engagée vers l’Occident. De même que la fin du nazisme a été la catastrophe salvatrice de l’Allemagne, celle de l’URSS est la possibilité pour la Russie de mettre un terme à ses rêves d’empire. Mais elle n’en prend pas le chemin.

Vous citez Soljenitsyne : « Si la leçon globale du XXe siècle ne sert pas de vaccin, l’immense ouragan pourrait bien se renouveler dans sa totalité. »

Cette leçon est en premier lieu la possibilité du renouvellement de l’immense ouragan. Les signaux d’alarme sont allumés. Mais, de même qu’il y a un siècle l’avenir n’était nullement écrit en 1905, de même le cours de l’histoire peut être infléchi. Rien ne nous impose de continuer à servir le côté destructeur de la psychologie humaine.

Thérèse Delpech est Directeur des Affaires Stratégiques au Commissariat à l’Energie Atomique depuis 1997. Elle est également commissaire à l’UNMOVIC et conseiller international auprès de l’ICRC. Elle a été, entre 1995 et 1997, conseiller auprès du Premier Ministre (affaires politico-militaires) et, entre 1987 et 1995, directeur adjoint des Affaires internationales (Questions stratégiques et de défense, non-prolifération) au Commissariat à l’Energie atomique.

Voir aussi:

 » Un des grands problèmes de la Russie -et plus encore de la Chine- est que, contrairement aux camps de concentration hitlériens, les leurs n’ont jamais été libérés et qu’il n’y a eu aucun tribunal de Nuremberg pour juger les crimes commis. « 

Quand la nature s’en mêle

NOUVELLES FIGURES DE LA BARBARIE

Entretien avec Thérèse Delpech

REVUE DES DEUX MONDES – Votre livre (1) traite d’un retour de la sauvagerie à notre époque. Comment appréhendez-vous de ce point de vue l’impact récent produit par les catastrophes naturelles, que l’on pense aux cyclones, aux ouragans ou à la menace de plus en plus forte de nouveaux virus ?

THERESE DELPECH – Ce livre traite surtout des grandes catastrophes humaines du siècle passé, de la façon dont elles continuent de peser sur nous et de la possibilité toujours ouverte de connaître à nouveau la barbarie. Et ce non seulement sous la forme de massacres mais même de grandes guerres, au retour desquelles on ne songe plus guère. On devrait pourtant penser que si nous avons entraîné le monde dans nos guerres au XXe siècle, il risque au XXIe de nous entraîner dans les siennes, notamment en Extrême-Orient, où les signaux d’alarme sont déjà allumés.
Les catastrophes naturelles sont d’une autre nature que les catastrophes humaines, même si elles peuvent être la cause de grandes souffrances. Je ne mettrai jamais sur le même plan 300 000 morts d’un camp de la Vorkouta et 300 000 morts du tsunami qui a frappé le Sud-Est asiatique il y a un an. Ce qui me paraît digne d’intérêt cependant pour le thème du livre dans les catastrophes naturelles, c’est à la fois la façon dont elles révèlent des dysfonctionnements de la société ou du pouvoir politique, comme ce fut le cas pour Katrina, et le fait que les grands ouragans, qui apparaissent de temps à autre dans l’histoire, seront probablement plus nombreux en ce siècle en raison du réchauffement climatique et donc de l’action – comme de l’inaction – humaine. Un des principaux messages de ce livre est la nécessité de retrouver le sens de la responsabilité humaine dans le déroulement des événements : le pessimisme intellectuel du titre s’accompagne d’un volontarisme moral qui le tempère.
Les épidémies, et même les grandes pandémies telles qu’on a pu les connaître au XIVe siècle, sont des phénomènes dont les progrès de la science ne nous protègent pas. De nouvelles maladies ou des maladies que l’on croyait éradiquées apparaissent – ou réapparaissent – presque chaque année, comme en témoigne la liste tenue à jour par l’Organisation mondiale de la santé. La grande différence avec le XIVe siècle, qui reste l’époque des grandes pandémies, n’est pas seulement l’évolution des systèmes de santé – d’ailleurs très inégale d’une partie du monde à l’autre – mais aussi la vitesse de transmission des virus : ce qui prenait des mois ou des années à arriver d’un continent à l’autre voyage désormais en vingt-quatre heures, de Singapour au Canada. En outre, comme les ouragans, les épidémies déstructurent certaines des sociétés qu’elles touchent : c’est le cas de nombreuses sociétés africaines, qui se retrouvent avec des millions d’orphelins dans les rues. Les élites de ces pays fragiles sont en outre souvent les premières touchées. Enfin et peut-être surtout, il faut compter avec les applications militaires des biotechnologies et l’usage possible de maladies comme outils de terreur. De ce point de vue, l’affaire de l’anthrax aux États-Unis en octobre 2001 est un avertissement.

REVUE DES DEUX MONDES – Vous trouvez qu’il y a un excès de confiance, que l’on se croit prémuni par nature ?

THERESE DELPECH – On ne veut plus entendre parler du tragique. Là est le problème. Toute illusion est bonne pour s’en préserver. Mais cela ne suffit pas à donner un sentiment de sécurité : il faudrait être complètement coupé de la réalité pour le ressentir. Il y a au contraire un sentiment d’inquiétude latent qui ne dit pas son nom. Comment en serait-il autrement ? Même le pays le plus développé s’est montré très vulnérable au terrorisme et aux catastrophes naturelles. Les désastres provoqués par un raz de marée n’étonnent personne au Bangladesh, mais aux Etats-Unis, un pays qui consacre des sommes considérables à la protection de son territoire depuis 2001 (y compris contre les catastrophes naturelles), on peut être surpris. Katrina a aussi joué un rôle de révélateur pour des problèmes d’une tout autre nature. L’ouragan a révélé une fracture sociale qui a indigné beaucoup d’étrangers mais aussi beaucoup d’Américains. Dans cette partie de l’Amérique, les relations entre Blancs et Noirs sont encore marquées par le XIXe siècle. On a pu voir enfin de grandes difficultés à articuler le pouvoir local avec le pouvoir régional et fédéral. C’est une leçon capitale pour la réaction des États-Unis à des actions terroristes potentielles de grande ampleur. Mais c’est aussi un sujet de réflexion pour l’Europe. Car si Londres a pu faire face aux attentats du 7 juillet avec beaucoup de compétence, que se passerait-il en cas d’attaque non conventionnelle avec des produits chimiques, par exemple ?

AVANCEES POLITIQUES ET ATTENTISME

REVUE DES DEUX MONDES – On a beaucoup dit que l’ouragan Katrina coûterait plus cher à l’Administration Bush que la guerre en Irak.

THERESE DELPECH – Je n’en sais rien. On a souvent trop tendance à donner une importance spécifique à l’événement présent. La vérité est que l’Administration Bush connaît une période très difficile, aussi bien à l’intérieur, avec les nominations à la Cour suprême et l’affaire Karl Rove et Libby, qu’à l’extérieur, où le degré de tolérance à l’égard de l’intervention américaine en Irak est en baisse constante. Dans ce dernier domaine pourtant, si les violences continuent, les élections qui ont eu lieu à l’automne ont permis de constater que les Irakiens soutenaient activement la poursuite du processus politique. Outre les Kurdes et les chiites, on a même vu une partie des sunnites entrer dans le jeu politique. Personnellement, je ne fais aucun pronostic catastrophique sur ce pays. Et si l’on observe l’ensemble du Moyen-Orient, les changements sont réels : le retrait des troupes syriennes du Liban, impensables il y a un an, et le rapport Mehlis – qui accable le pouvoir syrien – sont des faits nouveaux et très positifs. L’action conjointe des États-Unis et de la France a porté des fruits. Mais la Jordanie va aussi devoir participer plus activement à la lutte contre le terrorisme après les attentats de la mi-novembre. Le roi s’est montré ferme et la population a réagi avec une manifestation d’hostilité aux terroristes. Enfin la décision de Tel-Aviv de se désengager de Gaza est courageuse et s’est faite dans le calme, malgré les pronostics. Elle a été saluée à juste titre par le Conseil de sécurité en août. En d’autres termes, la morosité américaine, qui est réelle, n’est pas toujours justifiée.

REVUE DES DEUX MONDES – Reste l’Iran…

THERESE DELPECH – Oui. L’Iran est devenu beaucoup plus dangereux depuis l’arrivée d’un président ultraconservateur, très idéologue, qui profère des menaces insensées et qui veut franchir les dernières étapes du programme nucléaire. Mais là aussi, les Occidentaux négligent leurs propres forces. Mahmoud Ahmadinejad a fait des erreurs grossières : quatre ministres refusés d’emblée par l’Assemblée, un discours calamiteux à l’ONU, la reprise de la conversion de l’uranium à Ispahan, de violentes menaces exprimées par deux fois envers Israël qui lui ont valu une réprobation générale. Et il est déjà clair pour tous que ses promesses électorales à la population pauvre de l’Iran ne pourront être tenues. Il faudrait donc utiliser ces faiblesses au lieu de lui donner le sentiment qu’on est encore prêts à négocier avec lui. La seule solution est le transfert du dossier nucléaire au Conseil de sécurité avant qu’il ne soit trop tard. Si les Européens ne le font pas, leur crédibilité diplomatique sera désormais nulle et leur responsabilité dans la suite des événements lourdement engagée. Dans l’immédiat ils devraient rappeler leurs ambassadeurs en poste à Téhéran pour protester contre les propos incendiaires du président iranien à l’égard d’Israël.
Revue des Deux Mondes – Il est tout de même curieux que personne n’ait vu venir ce personnage alors que les observateurs compétents ne manquent pas…
Thérèse Delpech – En effet. On se trompe depuis vingt-cinq ans sur l’Iran avec une régularité qui serait comique si elle n’était pas dangereuse. C’est toujours le triomphe du principe de plaisir : on refuse de voir ce qui saute aux yeux. L’Iran ne craint pas la confrontation avec l’extérieur et va reprendre l’enrichissement de l’uranium après avoir repris la conversion si personne ne les arrête maintenant. Après l’échéance de novembre 2005, les problèmes sont devenus de plus en plus difficiles à régler avec ce pays. Encore une fois, qui donc aura la responsabilité de l’acquisition de l’arme nucléaire par Téhéran si elle se produit ? Les Européens auront leur part, n’est-ce pas ? Ils auraient bénéficié d’un succès. Il faudra bien qu’ils prennent la responsabilité de l’échec. À moins d’être irresponsables.

REVUE DES DEUX MONDES – En ce qui concerne les États-Unis, est-ce que les difficultés se limitent seulement aux fautes de l’Administration Bush, ou bien n’y a-t-il pas un malaise plus profond ?

THERESE DELPECH – Les Américains se sentent vulnérables et désorientés. Cela dépasse le cas particulier de George Bush car les démocrates n’ont pas d’idées de rechange. Sous la période Clinton, l’idée que le système américain avait gagné la guerre froide et que la liberté et le marché allaient se répandre sur toute la surface de la Terre a connu une période d’illusion triomphante. Les États-Unis ont compris en 2001 que la géopolitique continuait d’exister. La rapidité avec laquelle ils ont vaincu militairement en Afghanistan et en Irak a maintenu un temps la confiance. Mais elle a été de courte durée face aux difficultés de l’après-guerre et à une évidence dont les Américains ne se remettent pas : la haine à leur endroit se répand dans le monde.

REVUE DES DEUX MONDES – Le peuple élu pour la liberté doute de lui-même ?

THERESE DELPECH – Ce n’est pas tant sur la mission qu’il y a doute que sur la capacité à la remplir. Aucun pays n’accepte aisément d’être détesté. Mais c’est encore plus dur pour le pays qui a la conviction intime d’être LA puissance bénéfique dans le monde. L’Amérique passe rapidement de l’euphorie à la panique et traverse une période de dépression profonde, mais celle-ci ne durera pas nécessairement car ce pays a des ressources considérables pour rebondir. On oublie toujours, peut-être parce que c’est une vérité désagréable, que le rôle historique de l’Amérique repose moins sur une volonté que sur l’autodestruction de l’Europe au siècle dernier. Le fait de se trouver dans l’obligation d’occuper une situation exceptionnelle sans l’avoir vraiment cherché change tout. L’Amérique n’a jamais été préparée à remplir ce rôle. En fait, alors qu’elle est omniprésente dans le monde, elle le connaît assez mal.
Cela dit, elle connaît au moins infiniment mieux l’Asie, qui sera le centre des affaires stratégiques en ce XXIe siècle, que ce n’est le cas de l’Europe. Notre connaissance à nous Européens a beaucoup vieilli, et elle est aujourd’hui souvent limitée à l’économie : le chancelier Schröder est appelé « Monsieur Auto » en Chine et pour de bonnes raisons. Dès qu’il a quitté ses fonctions à la tête de l’Allemagne, il ne s’est pas contenté de prendre un rôle éminent au conseil de surveillance de Gazprom (Russie). Il a également engagé des opérations commerciales importantes avec la Chine. Les Américains savent au moins reconnaître qu’il y a en Asie des mutations très inquiétantes, qu’il s’agisse de la péninsule coréenne, des rapports de la Chine et du Japon, ou encore de Taïwan. Mais ils ne réalisent pas pour autant que le XXe siècle n’est pas encore terminé en Asie et que ni la guerre froide ni même la Seconde Guerre mondiale n’ont dit leur dernier mot dans cette région. C’est une des thèses principales de mon livre et c’est à vrai dire une thèse plus ignorée encore en Europe !

DES MODELES EN CRISE

REVUE DES DEUX MONDES – Revenons pour finir en France. Quelle est votre analyse des derniers événements en banlieue ?

THERESE DELPECH – Une chose frappe tout d’abord, c’est que les critiques virulentes adressées à ce que l’on prétendait être la faillite du modèle américain s’appliquent à la France. Les dernières émeutes ont révélé ce que désigne un excellent petit livre intitulé les Territoires perdus de la République (2). La France ne veut pas reconnaître qu’il y a dans les banlieues toute une population qui n’a rien à voir avec le reste de la société, et que des zones entières échappent à l’état de droit, littéralement abandonnées depuis des décennies. Je trouve très juste la phrase d’Alain Finkielkraut demandant : « Comment voulez vous intégrer des gens qui n’aiment pas la France dans une France qui ne s’aime pas ? » C’est en effet le problème. Et face à cette réalité, il y a un abandon des responsabilités.

REVUE DES DEUX MONDES – Pour quelle raison ? Parce que cela n’intéresse pas ?

THERESE DELPECH – L’immigration n’a jamais été considérée en France comme une chance. Et personne ne veut reconnaître que le modèle républicain connaît des ratés spectaculaires. Il y a une schizophrénie française : on fait semblant de ne faire aucune différence entre les origines des populations présentes sur le sol français mais les employeurs font le tri. On voit beaucoup moins d’immigrés en situation de réussite sociale qu’en Angleterre, même si le modèle anglais a aussi ses problèmes, comme on l’a vu cette année de façon spectaculaire. La vérité est que les deux modèles sont en crise.

REVUE DES DEUX MONDES – Pourquoi la France ne s’aime- t-elle pas ?

THERESE DELPECH – La France ne retrouve pas dans sa situation présente l’idée qu’elle continue de se faire d’elle-même. Notre pays ne pèse plus grand-chose sur la scène internationale. Il ne pèse plus autant qu’hier en Europe. Plus profondément, la France n’a toujours pas accepté la défaite de juin 1940. Malgré les efforts du général de Gaulle, la défaite est toujours là. Les Français savent qu’ils n’étaient pas du parti des vainqueurs. C’est un des problèmes de nos relations avec les Britanniques, qui n’ont aucun doute, eux, sur ce point. Il m’arrive de visiter les cimetières militaires de Normandie. On y voit des classes britanniques, américaines, canadiennes, allemandes même, mais bien peu de classes françaises. Pour finir, je dirai que la France ne s’aime pas parce qu’elle ignore ce qu’il y a de grand en elle. De cette grandeur, il ne reste aujourd’hui qu’une caricature : la vanité. Un défaut que connaissent – et dont profitent – les Russes et les Chinois, qui ont détecté cette faiblesse depuis longtemps.
Les Français devraient relire le texte que Jean Guehenno a écrit en 1940 : « La France qu’on n’envahit pas » (3). Ils comprendraient peut-être mieux ce dont ils peuvent toujours être fiers.

Propos recueillis par Michel Crépu

1. Thérèse Delpech, l’Ensauvagement. Le retour de la barbarie au XXIe siècle, Grasset.
2. Ouvrage collectif dirigé par Emmanuel Brenner, les Territoires perdus de la République : antisémitisme, racisme et sexisme en milieu scolaire, Mille et une nuits, 2004.
3. Jean Guehenno, « La France qu’on n’envahit pas » in Journal des années noires, 1940-1944, Gallimard, « Folio », 2002.

Thérèse Delpech, ancienne élève de l’école normale supérieure, professeur agrégé de philosophie, chercheur associé au Centre d’études et de recherches internationales (Ceri, FNSP) et membre de l’Institut international d’études stratégiques de Londres, vient de publier l’Ensauvagement. Le retour de la barbarie au XXIe siècle, chez Grasset, prix Femina Essai 2005. Notamment auteure de Politique du chaos (Le Seuil), 2002, elle écrit de nombreux articles dans Commentaires, Politique internationale, Politique étrangère et Survival.

Voir encore:

L’Esprit des Nations

Laurent Murawiec

2001

pp. 102-106

Un seul empereur sous le ciel ?

L’idée d’une Chine naturellement pacifique et trônant, satisfaite, au milieu d’un pré carré qu’elle ne songe pas à arrondir est une fiction.

L’idée impériale, dont le régime communiste s’est fait l’héritier, porte en elle une volonté hégémoniste. La politique de puissance exige de « sécuriser les abords ». Or les abords de la Chine comprennent plusieurs des grandes puissances économiques du monde d’aujourd’hui : la « protection » de ses abords par la Chine heurte de plein fouet la stabilité du monde. Et ce, d’autant qu’elle est taraudée de mille maux intérieurs qui sont autant d’incitations aux aventures extérieurs et à la mobilisation nationaliste.

Que veut la République Populaire ? Rétablir la Chine comme empire du Milieu. Comme l’écrit un idéologue du régime : « La renaissance de l’esprit chinois sera comme la cloche du matin pour l’ère du [monde centré sur l’océan] Pacifique. Toute gloire à la Grande Chine. L’avenir appartient à l’esprit chinois modernisé au nom du siècle nouveau. » À cet avenir glorieux, à la vassalisation par la Chine, les Etats-Unis sont l’obstacle premier.

La Chine de ne veut pas de confrontation militaire, elle veut intimider et dissuader, et forcer les Etats-Unis à la reculade. Deng l’avait fortement exprimé devant Henry Kissinger : « La Chine ne craint rien sous le Ciel ni sur la Terre . » De même, avec précision, le général Mi Zhenyu, commandant en second de l’Académie des sciences militaires : [En ce qui concerne les Etats-Unis,] pendant une période de temps assez considérable, nous devons absolument entretenir notre soif de vengeance […]. Nous devons celer nos capacités et attendre notre heure . » Qu’est-ce qu’une grande stratégie chinoise ?

L’ « Esquisse d’un excellent stratège chinois » de l’universitaire taiwanais Chien Chao l’avait montré : « Il attend patiemment l’occasion propice, en alerte, observant et analysant constamment la situation. Quand il agit, ses actions tendent à être indirectes et trompeuses, et souvent il essaie d’atteindre son but en utilisant une tierce partie. Quelques fois exagérera-t-il et mentira, mais toujours il feindra. Il fait de son mieux pour stopper l’avance de son adversaire. Il pourra attirer, éprouver et menacer l’adversaire, mais, à moins que cela ne soit absolument nécessaire, il ne lancera pas de choc frontal réel avec lui. S’il le doit, il agira avec promptitude et voudra prendre rapidement le contrôle de l’adversaire. Il est toujours disposé à abandonner ou à se retirer, car cela n’est qu’un pas en arrière avant de revenir . »

Pékin a récupéré Hong-Kong – l’argent, la finance, les communications. L’étape suivante, c’est Taïwan – la technologie avancée, l’industrie, d’énormes réserves monétaires. Si Pékin parvient à imposer la réunification à ses propres conditions, si un « coup de Taïwan » réussissait, aujourd’hui, demain ou après-demain, tous les espoirs serait permis à Pékin. Dès lors, la diaspora chinoise, riche et influente, devrait mettre tous ses œufs dans le même panier ; il n’y aurait plus de centre alternatif de puissance. La RPC contrôlerait désormais les ressources technologiques et financières de l’ensemble de la « Grande Chine ». Elle aurait atteint la masse critique nécessaire à son grand dessein asiatique.

Militairement surclassés, dénués de contrepoids régionaux, les pays de l’ASEAN, Singapour et les autres, passeraient alors sous la coupe de la Chine, sans heurts, mais avec armes et bagages. Pékin pourrait s’attaquer à sa « chaîne de première défense insulaire » : le Japon, la Corée, les Philippines, l’Indonésie. La Corée ? Privée du parapluie américain, mais encore menacée par l’insane régime nord-coréen, elle ferait face à un choix dramatique : soit accepter l’affrontement avec le géant chinois, se doter d’armes nucléaires et de vecteurs balistiques, et d’une défense antimissiles performante, soit capituler, et payer tribut, tel un vassal, au grand voisin du sud. Elle pourrait théoriquement s’allier au Japon pour que les deux pays – dont les rapports ne sont jamais faciles – se réarment et se nucléarisent ensemble. Il est également possible – c’est le plan chinois – qu’ils se résolvent tous deux à capituler. Le Japon, géant techno-industriel, nain politico militaire, archipel vulnérable, serait confronté au même dilemme.

L’Asie du Sud-Est, sans soutien américain ni contrepoids à la Chine en Asie du Nord, est désarmée. Tous montreraient la porte aux Etats-Unis, dont les bases militaires seraient fermées, en Corée et au Japon. Les Etats-Unis seraient renvoyés aux îles Mariannes, Marshall et à Midway – comme l’entendait le général Tojo, le chef des forces armées impériales du Japon et l’amiral Yamamoto, le stratège de l’attaque de Pearl Harbour en 1941.

La Chine est-elle maîtresse de l’Asie ? Reste à neutraliser l’Inde, l’égale démographique, la rivale démocratique, anglophone, peu disposée à s’en laisser compter. Mais il faut la clouer sur sa frontière occidentale par l’éternel conflit avec le Pakistan islamiste et nucléaire. La Chine doit neutraliser l’Inde, ou l’attaquer, avant que ses progrès économiques et militaires ne lui confèrent une immunité stratégique. La Mongolie « extérieure » est récupérée, Pékin ne s’étant jamais accommodé de son indépendance ni de sa soumission à la Russie. Plus loin, le traité de Pékin de 1860, qui donna à la Russie les territoires de l’Extrême-Orient russe, pourra être effacé ou abrogé, la faiblesse russe allant s’aggravant.

Au XXIe siècle, l’hégémonie asiatique, c’est le tremplin vers la domination mondiale. Harold Mackinder, le géopoliticien britannique, affirmait il y a un siècle que la domination du cœur de l’Eurasie, c’était la domination du monde. Les déplacements tectoniques intervenus dans l’économie et la politique mondiale font de l’Asie peuplée, riche et inventive, le pivot de la domination mondiale. Tel est le grand dessein chinois, à un horizon qui peut être placé entre 2025 et 2050. Pour qu’il réussisse, la condition nécessaire est l’élimination des Etats-Unis comme facteur stratégique majeur dans l’Asie-Pacifique. Objectera-t-on qu’il y a là une bonne dose d’irréalisme ? Le PNB du Japon de 1941 ne se montait guère qu’à 20 pour cent de celui des Etats-Unis. L’erreur de calcul est commune dans les affaires internationales, et fournit souvent la poudre dont sont faites les guerres. L’aptitude à se méprendre du tout au tout sur les rapports de force est caractéristique des dictatures.

La Pax Sinica désirée par le nouvel hégémon bute sur bien d’autres obstacles. La course au nationalisme des dirigeants du régime est non seulement le produit atavique d’une tradition dont nous avons démonté les ressorts – « de même qu’il n’y a pas deux soleils dans le ciel, il ne peut y avoir qu’un empereur sur terre », dit le Livre des rites confucéen – elle est également le produit d’une fuite en avant provoquée par les multiples crises qui affligent la Chine. Le régime devrait résoudre la quadrature du cercle pour maîtriser ces crises : la perspective est improbable. L’échec probable rend possible l’ouverture d’un nouveau cycle de crise systémique. L’agressivité nationaliste du régime en serait aggravée.

Jamais ses chefs n’ont été isolés de la société, jamais la Chine n’a été aussi anomique qu’elle ne l’est devenue sous la férule de Jiang Zemin. L’absurde méga-projet de barrage des Trois-Gorges sur le Yangzi en est l’éclatante démonstration : ce chantier pharaonique absorbe des investissements gigantesques au détriment de bien des projets plus réalistes, dans le but de résoudre en quelque sorte d’un seul d’un coup la pénurie d’électricité nationale. Les études de faisabilité et d’impact environnemental ont été bâclées : nul ne sait ce qui adviendra de ce bricolage géant sur le géant fluvial de Chine du Sud. Les risques de catastrophe écologique sont considérables. Des millions de villageois ont été délogés. La corruption s’est emparée du projet, au point de menacer la stabilité et la solidité du barrage : le sable a remplacé le béton dans un certain nombre d’éléments du barrage.

Une société moderne ne peut être gérée sur la base des choix arbitraires de quelques centaines de dirigeants reclus, opérant dans le secret et en toute souveraineté. Ce que les tenants, aujourd’hui déconfits, des « valeurs asiatiques », n’avaient pas compris, dans leurs plaidoyers pro domo en faveur d’un despotisme qu’ils prétendaient éclairé, c’est que les contre-pouvoirs, les contrepoids, que sont une opposition active, une presse libre et critique, des pouvoirs séparés selon les règles d’un Montesquieu, l’existence d’une société civile et de multitudes d’organisations associatives, font partie de la nécessaire diffusion du pouvoir qui peut ainsi intégrer les compétences, les intérêts et les opinions différentes. Mais, pour ce faire, il convient de renoncer au modèle chinois, c’est-à-dire au monolithisme intérieur. La renonciation au monolithisme extérieur n’est pas moins indispensable : la Chine doit participer à un monde dont elle n’a pas créé les règles, et ces règles sont étrangères à l’esprit même de sa politique multimillénaire. La Chine vit toujours sous la malédiction de sa propre culture politique. La figure que prendra le siècle dépendra largement du maintien de la Chine, ou de l’abandon par elle, de cette culture, et de sa malédiction.

Voir encore:

France-Chine
Les cadeaux de l’amitié
En visite d’Etat en France, le président chinois reçoit un accueil officiel particulièrement chaleureux, témoignant de la volonté réciproque d’approfondir les bonnes relations qui unissent les deux pays, en dépit des vives critiques sur la nature du régime et la situation des droits de l’homme en Chine. M. Hu Jintao a abordé sans complexe à plusieurs reprises ce dossier, marquant ce qui apparaît comme une volonté de distinction à l’égard de ses prédécesseurs, ou de séduction vis-à-vis de ses hôtes.

Georges  Abou

RFI

27/01/2004

A mi-parcours de sa visite de quatre jours en France, le numéro un chinois peut déjà se prévaloir d’avoir été accueilli en grande pompe par un ami prêt à plaider sa cause sur la scène internationale. En effet, depuis l’arrivée de son homologue, lundi, Jacques Chirac a déjà beaucoup donné à Hu Jintao. D’emblée, ce dernier a reçu le soutien de la France sur le dossier de l’île de Taïwan. Jacques Chirac s’est explicitement prononcé contre le référendum que les autorités de l’Ile rebelle veulent organiser le 20 mars, estimant que «rompre le statu quo par une initiative unilatérale déstabilisatrice, quelle qu’elle soit, y compris un référendum, serait privilégier la division sur l’union». «Ce serait une grave erreur. Ce serait prendre une lourde responsabilité pour la stabilité de la région», a déclaré le président français lundi soir, rappelant également l’attachement de la France «à l’existence d’une seule Chine». «Le gouvernement chinois apprécie hautement (…) la position de principe claire et nette prise par vous-même contre les agissements des autorités taïwanaises tendant à ‘l’indépendance de Taïwan’ sous l’enseigne du ‘référendum’», a répondu Hu Jintao, visiblement satisfait. Taïpei a «exprimé ses profonds regrets» après les déclarations du chef de l’Etat français. «Cela prouve qu’il est urgent d’organiser le référendum», a déclaré un porte-parole du gouvernement taïwanais. La consultation doit notamment porter sur le développement des capacités de défense de l’île et les conditions d’une négociation avec Pékin.

Le second cadeau de bienvenue offert par la France à la Chine est la proposition soumise aux chefs de la diplomatie des membres de l’Union européenne de lever l’embargo communautaire sur les armes à destination de Pékin. La mesure a été décidée voici quinze ans, au lendemain de la tragique répression du printemps de Pékin. Elle «n’a plus de sens aujourd’hui et n’est pas de nature à modifier les rapports stratégiques», a déclaré mardi M. Chirac. Cet embargo, «je l’espère, sera levé dans les mois qui viennent et (…) la France y est très favorable», a ajouté le président français, compte tenu du fait que la proposition soumise à ses homologues la veille par Dominique de Villepin, à Bruxelles, doit à présent être examinée par un groupe d’experts de l’Union. Le ministre français a annoncé une décision pour la fin du mois de mars, date du prochain sommet européen. Le président de la commission européenne ne s’est pas déclaré opposé au projet, à condition toutefois, que «les règles soient respectées», a dit Romano Prodi.

De son côté le président chinois a ménagé son hôte en consentant à évoquer l’épineuse question des droits de l’homme, sans laquelle les concessions françaises et les fastes de la visite auraient provoqué la réprobation massive d’une classe politique divisée et les sarcasmes de l’opinion publique. Dans la «Déclaration conjointe franco-chinoise» signée mardi par les deux chefs d’Etat, «la France et la Chine soulignent la nécessité de promouvoir et de protéger les droits de l’Homme conformément à la charte des Nations unies, en respectant l’universalité de ces droits». Les deux pays, ajoute la déclaration, «estiment que tout en tenant compte des spécificités de chacun, il est du devoir des Etats de promouvoir et de protéger tous les droits de l’Homme et toutes les libertés fondamentales». Venant d’un régime qui compte parmi les plus autoritaires de la planète, et qui n’en éprouve aucun complexe, une telle profession de foi est pour le moins inhabituelle et troublante. Et le cadeau, contre-don de Hu Jintao à Jacques Chirac, est à la mesure de celui du président français à son invité. Il confirme en tout cas la volonté d’ouverture d’un chef d’Etat, sinon d’un régime, soumis à une forte demande internationale de transparence et de démocratie.

Droits de l’Homme et commerce extérieur

Le discours du numéro un chinois mardi après-midi devant les députés français n’aura pas dissipé cette impression. Devant une assemblée que les opposants les plus radicaux à la politique chinoise avaient boycotté, préférant rejoindre les manifestations d’opposants, Hu Jintao a formellement évoqué la réforme des institutions chinoises et celle du système, la révision du pacte national et l’ouverture des droits politiques. «La réforme du système économique s’accompagne de celle du système politique», a notamment déclaré le président chinois dans une intervention qui évoquait une volonté d’affranchissement à l’égard des vieux dirigeants de Pékin et de s’adresser à la fois aux représentants d’une nation alliée tout autant qu’au peuple chinois.

Paris peut également se féliciter des propos prononcés par Hu Jintao sur les défis qui attendent la communauté internationale : condamnation de l’unilatéralisme, promotion du multilatéralisme, partenariat avec la France dans le cadre du Conseil de sécurité de l’Onu, instauration d’un nouvel ordre économique et politique international, lutte contre le terrorisme, préservation de l’environnement et accroissement de la coopération économique et commerciale entre le géant chinois et la France, «avant-garde technique et scientifique». «Deux économies complémentaires, mais dont le potentiel est loin d’être mis en valeur», a déclaré le président chinois devant les députés français.

Car c’est aussi sur ce terrain-là que Paris veut faire la différence, comme en témoigne la qualité des invités au dîner offert lundi soir par le président Chirac. Ce dernier n’a jamais fait mystère de sa détermination à soutenir, de la place qui est la sienne, le commerce extérieur français et il avait convié nombre de grands patrons français au dîner. D’ores et déjà son hôte a annoncé que «tout récemment, China Southern Airlines et le groupe Airbus se sont mis d’accord sur l’acquisition de 21 Airbus et nous sommes très heureux d’avoir reçu la nouvelle», a déclaré mardi matin M. Hu Jintao.

Voir de même:

Paris et Pékin en pleine saison des amours
L’Humanité
28 Janvier, 2004

Efforts de séduction mutuels entre les chefs d’État des deux pays. Chirac critique Taïwan et Hu Jintao annonce l’achat d’Airbus.

Dès les premières heures de la visite de Hu Jintao en France, Jacques Chirac a illustré avec force le  » nouvel élan  » franco-chinois qu’il a appelé de ses voux en apportant son soutien officiel à la République populaire contre les velléités d’indépendance de Taïwan. Obtenir ce soutien était l’un des objectifs, voire le principal, du séjour du président chinois à Paris. Après George W. Bush, Pékin a obtenu gain de cause auprès du chef de l’État français qui a condamné le référendum prévu le 20 mars à Taïwan et considéré par Pékin comme un pas significatif vers l’indépendance.  » Rompre le statu quo par une initiative déstabilisatrice, quelle qu’elle soit, y compris un référendum, serait privilégier la division sur l’union. Ce serait une grave erreur « , a déclaré le président français lors du dîner d’État qui se tenait lundi soir à l’Élysée en l’honneur de son hôte.

 » Ce serait prendre une lourde responsabilité pour la stabilité de la région « , a-t-il ajouté. Jacques Chirac a réaffirmé que la France ne reconnaissait que  » l’existence d’une seule Chine « .

Le président chinois a répondu  » apprécier hautement le maintien ferme par le gouvernement français de sa politique de l’unicité de la Chine ainsi que la position de principe prise par vous-même contre les agissements des autorités taïwanaises tendant à l’indépendance de Taïwan sous l’enseigne de « référendum » « .

 » Nous nous opposons fermement à l’indépendance de Taïwan, a réaffirmé Hu Jintao et nous ne saurons permettre à qui que ce soit de séparer Taïwan du reste de la Chine sous une forme ou une autre. « 

Le président taïwanais, Chen Shui-bian, a prévu d’organiser le 20 mars, en même temps que l’élection présidentielle, un référendum controversé comportant deux questions : l’une sur les relations Pékin-Taipei, l’autre sur le renforcement des défenses de l’île face aux 500 missiles chinois pointés sur elle. Pékin, qui considère Taïwan comme  » une province rebelle « , y voit en sous-main une tentative d’enclencher un processus indépendantiste qu’il menace de sanctionner d’une intervention militaire. Pour le moment toutefois, les bruits de bottes ne se sont pas fait entendre contrairement aux dernières crises qui avaient éclaté avec Taipei. Pékin jouant jusqu’à présent à fond la carte diplomatique en arrachant le soutien de ses partenaires commerciaux.

Autre geste spectaculaire en faveur de la république populaire, Jacques Chirac s’est prononcé pour la levée de l’embargo européen sur les ventes d’armes à Pékin, en vigueur depuis 1989, en expliquant que ce dispositif n’avait  » plus de sens  » et ne correspondait  » plus du tout à la réalité politique du monde contemporain « . Il a entraîné dans son sillage le président de la Commission européenne, Romano Prodi.  » Il y a des règles européennes, il faut laisser le temps à la Commission de discuter « , a-t-il précisé sur Europe 1 en se disant favorable à cette levée  » si les règles sont respectées, parce que la Chine a fait des mouvements « .  » Aujourd’hui, tout de suite, non. Mais c’est un travail qu’il est nécessaire maintenant de commencer « , a-t-il ajouté.

Allant plus loin, le président français a affirmé, au cours de la conférence de presse commune qu’il tenait avec Hu Jintao, que les ministres des Affaires étrangères de l’Union européenne réunis à Bruxelles avaient confirmé lundi que l’embargo sur la vente d’armes à Pékin pourrait être levé au printemps, quinze ans après l’intervention militaire à Tien an Men à l’origine de cette mesure.

Avant un discours sans précédent devant l’Assemblée nationale, Hu Jintao, au pouvoir depuis le 15 mars 2003, a retrouvé Jacques Chirac à l’Élysée pour un nouvel entretien conclu par le paraphe d’une déclaration visant à  » approfondir le partenariat global stratégique franco-chinois pour promouvoir un monde plus sûr, plus respectueux de sa diversité et plus solidaire « .

Ce document de six pages, signé à l’occasion du 40e anniversaire des relations diplomatiques entre la France et la Chine, actualise la déclaration signée en mai 1997 par Jiang Zemin et Jacques Chirac. L’Élysée fait remarquer que le texte contient une nouveauté : un chapitre consacré à  » la coopération en faveur des droits de l’homme et de l’État de droit « . Les deux pays soulignent que,  » tout en tenant compte des spécificités de chacun, il est du devoir des États de promouvoir et de protéger tous les droits de l’homme et toutes les libertés fondamentales « .

Le texte précise que la Chine s’engage à ratifier,  » dans les meilleurs délais « , le pacte international de l’ONU sur les droits civiques et politiques. La veille, au cours du dîner présidentiel, Jacques Chirac avait déclaré :  » La croissance économique impressionnante de votre pays force aujourd’hui l’admiration de tous. Elle l’invite, dans le même temps, à parachever sa mutation économique et sociale en progressant résolument dans la voie de la démocratie et des libertés. « 

 » Le respect des droits de l’homme est une condition nécessaire du développement des sociétés et des économies modernes. Je sais que c’est là l’une de vos priorités « , a-t-il ajouté, assurant un service minimum sur la question des libertés politiques, tandis que de nombreuses organisations de défense des droits de l’homme dénoncent l’accueil fait au président chinois et surtout sa prise de parole à l’Assemblée nationale.

Au cours de la conférence de presse, Hu Jintao a souligné que le régime chinois avait  » travaillé d’une manière active sur la réforme des institutions politiques « .  » Nous avons fait des progrès tangibles en matière de protection et de développement des droits de l’homme en Chine « , a-t-il assuré. Interrogé sur le Tibet, le président chinois a réitéré fermement la position officielle de Pékin.  » S’il existe des divergences entre le dalaï-lama et nous, il ne s’agit pas de divergences d’ordre ethnique, religieux, ou en matière de droits de l’homme.  »  » Il s’agit de reconnaître que le Tibet est une partie inaliénable du territoire chinois « , a-t-il conclu.

Voir de plus:

La tour Eiffel en habit rouge émerveille
A.-S.D.

Le Parisien

26 Janv. 2004

HIER, 17 h 34. La tour Eiffel s’illumine enfin en rouge. Grâce à 88 projecteurs au sol et 192 autres installés sur la structure métallique, le plus célèbre des monuments français se colore de la tombée de la nuit au petit matin, et ce, depuis samedi. Il en sera ainsi jusqu’à jeudi, pour un hommage à la Chine, dont la culture sera célébrée tout au long de l’année 2004.

En famille, en amis ou en amoureux, ils sont nombreux à avoir fait le déplacement uniquement pour admirer le spectacle. « Il n’était pas question de rater l’événement, d’autant plus que cela ne dure que cinq jours », note Jacques, accompagné de sa femme Christiane, venu de Fontenay-aux-Roses (Hauts-de-Seine). Le couple était présent samedi après-midi sur les Champs-Elysées pour le défilé du Nouvel An, mais n’a pas vu grand-chose, compte tenu de la foule. « Là au moins on n’est pas déçu, on s’en prend vraiment plein les yeux», ajoute Jacques.

Sous la tour Eiffel, les visiteurs s’enivrent de cette monumentale féerie.
« C’est trop beau », lâche Juliette, petite parisienne de dix ans. De nombreux photographes amateurs sont également venus immortaliser cet instant. Et, plus la nuit tombe, plus les lumières rouges sont flamboyantes.

Un clin d’oeil à l’Année de la Chine en France

Clou du spectacle, à 18 heures pile, lorsque la tour Eiffel se met à scintiller sous les applaudissements de la foule. Assis sur les bancs, les yeux levés vers le ciel, certains touristes savourent même des pop-corn. « C’est la première fois que nous venons à Paris et nous ne savions pas qu’il y avait quelque chose de spécial. C’est vraiment très réussi et cela met en valeur la structure du monument », note un couple d’Australiens.

Pari réussi donc pour la Ville après le succès samedi du défilé sur « la plus belle avenue du monde », suivi par plus de 200 000 personnes.

« C’est un clin d’oeil très positif de la participation de Paris à l’Année de la Chine en France», estime d’ailleurs Jean-Bernard Bros, maire adjoint chargé du tourisme et président de la Société Nouvelle d’exploitation de la tour Eiffel. « Pour les Chinois, le rouge est synonyme de santé et de bonheur. Pour nous, c’est la couleur de la passion. C’est donc un message fort envoyé par les Parisiens au peuple chinois. »

Voir encore:

Le président chinois a dîné à la Tour Eiffel
le Nouvel obs

30-01-2004

Jacques et Bernadette Chirac, Hu Jintao et son épouse ont achevé mardi le deuxième jour de la visite d’Etat du président chinois par une soirée privée à la Tour Eiffel. Plus tôt dans la journée, les opposants au régime de Pékin se sont faits entendre.

Après une journée chargée pour le président chinois Ju Hintao -entretien avec le président français, déclaration commune, conférence de presse, discours devant l’Assemblée nationale-, le leader chinois et son épouse ont entamé mardi soir un programme privé avec le couple Chirac.
Jacques et Bernadette Chirac, Hu Jintao et son épouse Liu Yongqing ont ainsi admiré en début de soirée depuis le parvis du Trocadéro la tour Eiffel illuminée en rouge à l’occasion de l’année de la Chine en France avant de dîner au restaurant « Jules Verne » du monument. L’illumination de la Tour Eiffel doit durer jusqu’à mercredi soir, ce qui coïncide avec la visite d’Etat de quatre jours en France du numéro un chinois. Auparavant, Jacques Chirac avait organisé une visite de l’exposition « Confucius » au Musée Guimet.

Déclaration commune

La France a apporté un soutien fort à la Chine mardi en se prononçant contre un référendum à Taïwan, en faveur de la levée de l’embargo européen sur les ventes d’armes à Pékin et pour un respect des droits de l’homme « tenant compte des spécificités » locales. Le ton a été moins amène dans une partie de la classe politique et du côté des organisations de défense des droits de l’homme.
Quarante ans après l’établissement des relations diplomatiques entre les deux pays, Jacques Chirac et Hu Jintao ont signé à l’Elysée une « Déclaration commune » dans laquelle Paris « s’oppose à quelque initiative unilatérale que ce soit, y compris un référendum qui viserait à modifier le statu quo, accroîtrait les tensions dans le détroit et conduirait à l’indépendance de Taïwan ».
« Toute initiative qui peut être interprétée par l’une ou l’autre des parties comme agressive est dangereuse pour tout le monde, et donc irresponsable », a déclaré Jacques Chirac, sur la même ligne que Washington.

« Contre l’indépendance de Taïwan »

L’idée du président taïwanais Chen Shui-bian d’organiser le 20 mars prochain une consultation demandant à la Chine de retirer les centaines de missiles pointés sur l’île « est dangereuse (…) pour la stabilité (…) dans cette partie du monde », estime le président français; « ce que je soutiens, c’est la paix et non pas les intérêts de la France, même si ceux-ci sont très proches ».
« Nous sommes contre toute tentative qui conduirait à l’indépendance de Taïwan », a prévenu de son côté Hu Jintao, promettant de « faire le maximum d’efforts pour réaliser la réunification pacifique et régler le problème de Taïwan d’une manière pacifique. » Le président chinois a réaffirmé que l’île nationaliste constituait une « partie intégrante » du territoire chinois, de même que le Tibet, occupé par Pékin depuis 1951.

Droits de l »homme : « spécificités »

En ce qui concerne les droits de l’homme, Paris et Pékin « soulignent la nécessité de (les) promouvoir et de (les) protéger » tout en « (tenant) compte des spécificités de chacun ». « Nous avons fait des progrès tangibles en matière de la protection et du développement des droits de l’homme », a assuré M. Hu. Quant à la ratification du « Pacte international sur les droits civils et politiques », signé par Pékin en 1998, elle attendra que « toutes les conditions (soient) réunies ».
Pour son homologue français, « la croissance économique impressionnante et durable de la Chine (aux environs de 10%, ndlr) doit l’inviter certainement à progresser résolument dans la voie de la démocratie et des libertés ».
Dans ce contexte, et en dépit des réserves d’une partie de l’Union européenne, la France, troisième vendeur d’armes mondial derrière les Etats-Unis et la Russie, est « très favorable » à la levée de l’embargo européen sur les armes décrété à la suite du massacre de Tiananmen en 1989.
D’ores et déjà, le volume des échanges commerciaux entre la France et la Chine a bondi de 60% en 2003, a rappelé Jacques Chirac, qui espère voir les relations se développer dans le domaine de l’énergie, des transports aéronautiques, du spatial, et des transports ferroviaires notamment. Le président Hu Jintao a d’ailleurs annoncé la conclusion d’un accord préliminaire entre la compagnie China Southern Airlines et Airbus pour l’achat de 21 avions de la famille des A320. Le président Hu doit lui-même se rendre jeudi à Toulouse, fief du constructeur aéronautique européen.

Un député UDF se baîllonne

L’optimisme affiché par Jacques Chirac n’était cependant pas partagé par toute la classe politique et c’est devant une Assemblée nationale à moitié vide que Hu Jintao a prononcé un discours qui a été poliment applaudi.
Partagé entre la crainte de froisser une nation en plein essor économique et la volonté de protester contre la situation des droits de l’homme, le groupe socialiste n’avait envoyé qu’une « délégation restreinte » d’une vingtaine de membres. Les communistes, eux, étaient présents, contrairement à certains députés centristes et de nombreux élus de l’UMP au pouvoir. Seul incident notable, le député apparenté UDF Philippe Folliot s’est mis un mouchoir blanc sur la bouche pour symboliser un bâillon.
Pendant ce temps, quelque 200 personnes -dont des députés-manifestaient près des Invalides contre l’oppression du peuple tibétain et les violations des droits de l’homme.
Un peu plus tôt dans l’après-midi, sur la parvis des Droits de l’homme place du Trocadéro dans la capitale, la police avait empêché une cinquantaine de militants de Reporters sans frontières de lâcher des ballons en soutien à une soixantaine de journalistes et de « cybermilitants » emprisonnés en Chine. Selon RSF, on recense près de 300.000 prisonniers politiques ou d’opinion dans les geôles et les camps de travail chinois. (AP)

Voir enfin:

Allocution de M. Jacques Chirac, Président de la République, sur l’année de la Chine, l’organisation prochaine d’un référendum à Taïwan sur le retrait de missiles chinois et la coopération franco-chinoise

Paris le 26 janvier 2004

Personnalité, fonction : CHIRAC Jacques.

FRANCE. Président de la République

Circonstances : Visite d’Etat de M. Hu Jintao, président chinois, en France du 26 au 29 janvier 2004
Monsieur le Président,
Madame,

C’est en France, Monsieur le Président, que vous avez décidé d’effectuer votre première visite d’Etat sur le continent européen. C’est pour nous un signe fort d’amitié et de confiance. C’est une étape importante et nouvelle dans l’histoire qui unit depuis si longtemps nos deux Nations. Soyez remercié de ce choix qui est celui du coeur, de la mémoire et d’un avenir commun.

Il y a deux jours, avec le concours de près de sept mille artistes chinois et français, Paris célébrait avec éclat, selon la tradition chinoise, l’avènement du printemps. Pour l’occasion, la tour Eiffel s’est vêtue de rouge, ce rouge qui, dans toute l’Asie, symbolise chance, bonheur et prospérité. C’était pour vous souhaiter au nom des Français, Monsieur le Président, Madame, la plus chaleureuse des bienvenues, celle que l’on réserve à ses amis.

Ici même, il y a quarante ans, s’appuyant sur le  »poids de l’évidence et de la raison », le Général de GAULLE inscrivait nos relations dans le temps long de l’Histoire. Il esquissait l’espoir d’un autre monde. Un monde capable de dépasser l’affrontement des blocs.

En renouant officiellement, dès 1964, nos deux nations, par delà les clivages et les divisions de l’époque, exprimaient la conviction, ô combien moderne, que l’humanité progresse par la compréhension mutuelle et le dialogue tissé entre les civilisations et entre les peuples. C’est ce monde ouvert et respectueux de l’autre que nous voulons continuer à construire avec vous.

C’est également dans ce refus de la fatalité de la division et de l’affrontement que la France puise son attachement à l’existence d’une seule Chine. Les Français souhaitent à leurs amis Chinois, où qu’ils résident de part et d’autre du détroit, paix, bonheur et prospérité. Le peuple chinois a en héritage indivisible une culture et une histoire exceptionnelles. Rompre le statu quo par une initiative unilatérale déstabilisatrice, quelle qu’elle soit, y compris un référendum, serait privilégier la division sur l’union. Ce serait une grave erreur. Ce serait prendre une lourde responsabilité pour la stabilité de la région.

Monsieur le Président,

Vous savez l’admiration personnelle que je nourris pour la Chine, terre des civilisations les plus anciennes et les plus riches. J’aime la Chine. Je sais, je mesure son apport singulier et exceptionnel à l’humanité, à la réflexion philosophique, à la spiritualité, à la littérature et à l’excellence des arts, à l’histoire.

L’extraordinaire succès de l’Année de la Chine en France, occasion unique de découvrir les trésors culturels de votre pays, mais aussi les atouts et les séductions de la Chine contemporaine, confirme l’attrait et la fascination que votre pays exerce sur les Français depuis l’époque où le ruban chatoyant de la route de la soie a pris place dans leur imaginaire.

Aujourd’hui, la France rend hommage au génie chinois, à son histoire brillante et à ses succès présents. Dans quelques mois s’ouvrira l’Année de la France en Chine. Je souhaite qu’elle soit l’occasion d’une semblable rencontre entre nos civilisations, et qu’elle permette à la Chine d’apprécier tout ce que peut offrir, dans tous les domaines, la France d’aujourd’hui. Je sais que nos entreprises vont se mobiliser pour que l’Année de la France en Chine égale l’immense succès de l’Année de la Chine en France.

*

Monsieur le Président,

Nos pays ont su, chacun avec son génie propre, relever les défis de la modernité et de la mondialisation. La France a fait le choix résolu de la construction européenne. La Chine a fait, pour sa part, sous l’impulsion de DENG Xiaoping, le choix stratégique de la réforme et de l’ouverture.

La croissance économique impressionnante de votre pays force aujourd’hui l’admiration de tous. Elle l’invite, dans le même temps, à parachever sa mutation économique et sociale en progressant résolument dans la voie de la démocratie et des libertés. Le respect des droits de l’homme est une condition nécessaire du développement des sociétés et des économies modernes. Je sais que c’est l’une de vos priorités.

*

La Chine et la France partagent également la conviction qu’il nous faut établir, à l’aube de ce nouveau siècle, des rapports harmonieux et pacifiques entre les grands pôles du monde. Construire un monde plus sûr, plus respectueux de sa diversité et plus solidaire ! Voilà l’un des objectifs essentiels de la déclaration que nous adopterons demain, dans le prolongement de celle que nous avions signée en mai 1997 avec le Président JIANG Zemin.

Membres permanents du Conseil de Sécurité, nos deux pays ont, pour l’essentiel, sur les conflits régionaux, sur les crises de prolifération, dans la lutte contre le terrorisme international, des positions très proches. Toujours et partout, nous refusons la fatalité de l’affrontement. La France salue à cet égard l’engagement résolu de la Chine en faveur d’ un règlement pacifique de la question de la Corée du Nord.

Notre partenariat doit désormais s’exprimer aussi face aux défis globaux. Ensemble, la Chine et la France peuvent faire entendre la voix de la raison dans les enceintes où s’organise et se construit le monde. Je forme le voeu que la Chine prenne toute sa part dans le dialogue nécessaire entre pays industrialisés. C’était l’esprit du dialogue élargi d’Evian où votre contribution personnelle a été si importante. Il importe en effet que les grandes voix du monde soient entendues et prises en compte.

*

Monsieur le Président,

Vous avez pour ambition légitime de mener à son terme le chantier de la modernisation économique, politique et sociale de votre pays. Vous avez mission de conduire vers son destin près du quart de l’humanité. Quel formidable dessein ! Quelle tâche immense et quelle responsabilité !

La déclaration que nous allons adopter est le signe d’une volonté partagée de donner un nouvel élan à nos relations bilatérales, de donner corps, à l’image de notre dialogue politique, à une relation exceptionnelle dans les domaines économique, industriel et scientifique.

La présence ici, ce soir, de très nombreux chefs d’entreprises, la signature de plusieurs accords importants, témoignent de l’intérêt que les entreprises françaises les plus performantes portent à votre pays. Elles ont la volonté d’établir avec lui un véritable partenariat industriel, fondé sur un partage des technologies, dans les secteurs stratégiques tels que l’énergie, en particulier l’énergie nucléaire, l’aéronautique ou les transports terrestres.

Nos deux pays cultivent, par tradition, le goût du savoir et de la science. Cette philosophie commune doit nous conduire à multiplier ensemble partenariats et projets. L’accord très important qui va être signé entre le CEA et le ministère chinois de la science et de la technologie illustre la volonté qui nous anime.

Nous devons être plus ambitieux encore. Je pense bien sûr aux sciences du vivant et à la prévention et à la lutte contre les maladies émergentes, domaine où nous devons coopérer davantage comme nos équipes l’ont fait au printemps de l’an dernier pour contenir et combattre les premiers foyers de SRAS. Je pense encore au domaine spatial, où nous avons suivi et admiré les succès éclatants du premier vol habité chinois. Notre coopération peut aussi s’exercer en matière de prévention des risques naturels et de surveillance de l’environnement, enjeu majeur de notre temps. Plus généralement, le développement des technologies de l’environnement au service de l’homme est aussi un défi commun.

Mais nos liens sont aussi renforcés par les hommes et les femmes dont l’histoire personnelle rapproche nos deux peuples. Je pense à ces Français dont les familles sont venues de Chine et qui apportent à la France leur talent, leur dynamisme et leur créativité. Certains d’entre eux nous font l’amitié de leur présence. Qu’ils en soient remerciés.

Je pense également aux jeunes. Ils sont encore trop peu nombreux à aller étudier dans le pays de l’autre. La France souhaite accueillir davantage d’étudiants chinois, notamment au sein de ses universités et de ses grandes écoles, car rien ne remplace la vie en commun, les apprentissages en commun, pour se comprendre et pour s’apprécier.

Dans le même esprit, les Français doivent toujours mieux connaître la Chine et sa civilisation. Et quel meilleur moyen pour s’ouvrir à une culture, pour s’en imprégner, que l’apprentissage de la langue ? C’est pourquoi je souhaite que les jeunes français, soient de plus en plus nombreux à apprendre le chinois, ce qui est sans aucun doute un très bon choix pour l’avenir.

*

Monsieur le Président,

En se renforçant, notre partenariat bilatéral contribue également au rapprochement entre la Chine et l’Union européenne. D’ores et déjà, des projets communs, tels que le système Galileo, ou internationaux, comme le projet ITER de réacteur de fusion thermonucléaire pour lequel la Chine a choisi de s’engager aux côtés de l’Europe, ce dont je la remercie chaleureusement, marquent la vitalité et l’extraordinaire potentiel des relations sino-européennes.

L’engagement actif de nos deux pays dans la préparation du cinquième Sommet de l’ASEM contribuera à une meilleure compréhension entre l’Asie et l’Europe. Il permettra de donner un nouvel élan à ce dialogue entre les cultures, sans lequel il n’est pas de progrès humain.

Monsieur le Président, l’année du singe nous annonce, dit-on, une année harmonieuse de bonheur, de santé et de longévité. Voici précisément les voeux que, par ma voix, la France forme à votre intention et à celle du peuple chinois.

Permettez-moi, avec mon épouse, de lever mon verre en votre honneur, en celui de Madame LIU Yongqing, en l’honneur des hautes personnalités chinoises et françaises qui nous entourent ce soir et en celui du grand peuple chinois qui tient dans ses mains tant de clés de l’avenir du monde.

Vive la France !

Vive la Chine !

Vive l’amitié sino-française !


%d blogueurs aiment cette page :