ONU: De la lepénisation à la… durbanisation des esprits (From « One settler, one bullet » to… « One Jew, one bullet »)

17 août, 2005
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Le conflit du Proche-Orient n’est plus perçu dans les catégories de la guerre, mais dans celles du crime: il met aux prises non pas deux adversaires, mais l’innocence martyrisée d’un côté et, de l’autre, l’ennemi sioniste du genre humain. Alain Finkielkraut

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Au moment où la bien-pensance et la bonne conscience viennent à nouveau, sous la forme de leur incarnation onusienne, de se liguer contre Israël pour l »empêcher de faire appliquer la loi commune à un groupe terroriste supplétif d’un membre de l’Axe du Mal …

Et où, coïncidence, l’une des plus influentes (Nobel à l’appui!) incarnations de ce discours « progressiste » et de ce masochisme moralisateur qu’affectionne tant l’ONU reconnait (apparemment sans trop de regret) avoir caché pendant 60 ans son engagment volontaire dans les SS (« Pour moi, les Waffen SS n’avaient rien d’atroce, c’était une unité d’élite qui était toujours engagée là où ça chauffait » : Gunther Grass) …

Petit retour, avec un entretien d’Alain Finkelkraut de 2004, sur cette étrange perversion du « progressisme », cette singulière convergence des extrêmismes, qui, dans sa tendance systématique à l’inversion des signes, tend à faire d’Israël (pardon: du sionisme!) le principe unique d’explication des malheurs du monde et qui se concrétisa tout particulièrement à la conférence sur le racisme – à nouveau onusienne ! – de Durban il y a exactement cinq ans.

Parler du mur de l’apartheid, c’est réussir le double exploit de nier et de légitimer le terrorisme.

Alain Finkielkraut
L’Express du 30/08/2004

«L’antiracisme est l’idéologie de notre temps»

par Dominique Simonnet

On croyait l’avoir compris: il faut se méfier des idéologies, fussent-elles des plus généreuses. Car sur le chemin du bien on finit par rencontrer un goulag ou un camp. Aurait-on mal retenu la leçon? Les bonnes intentions que l’on nourrit aujourd’hui seraient-elles en train de paver le prochain enfer? A croire le philosophe Alain Finkielkraut, c’est l’antiracisme, la «religion de l’homme», qui devient à son tour un pousse-au-crime. Cette idéologie qui ne dit pas son nom réduit la réalité à un conflit entre agresseurs et agressés, elle opère des renversements pervers (les juifs sont des nazis, l’Amérique est un pays totalitaire) et cultive un antisémitisme travesti en humanisme. «La haine des antiracistes est aussi dangereuse que celle des racistes», avertit ici Finkielkraut. Des propos dérangeants à méditer d’urgence, loin des conformismes du moment.

Des synagogues sont incendiées, des rabbins sont molestés, des cimetières sont profanés…», écriviez-vous il y a un an dans un manifeste intitulé Au nom de l’Autre. Réflexions sur l’antisémitisme qui vient (Gallimard). Est-il venu, cet antisémitisme?

Le pire reste à venir, mais l’animosité envers les juifs fait d’ores et déjà partie du paysage: elle est présente, palpable et très inquiétante, car ceux qui l’expriment et la diffusent ne correspondent pas au portrait-robot de l’antisémite placardé dans toutes les têtes par le devoir de mémoire.

Car il s’agit non pas d’un «retour» de l’antisémitisme, mais d’une nouvelle forme de haine, plus difficile à identifier.

Cet antisémitisme a conquis son droit de cité planétaire en août 2001, à Durban, en Afrique du Sud, lors de la conférence de l’ONU contre le racisme, la xénophobie et l’intolérance. Le conflit israélo-palestinien, qui n’avait rien à y faire, a occupé tous les participants: on a mis Israël au ban des nations, et des manifestants ont défilé en criant: «One Jew, one bullet» [un juif, une balle], slogan repris du «One settler, one bullet» [un colon, une balle] des années d’apartheid. A Durban, l’antisémitisme s’est dépouillé de sa gangue raciste pour s’énoncer dans la belle langue cristalline de l’antiracisme. «Les juifs, ces racistes», dit-on maintenant, en donnant un second souffle postreligieux à la vieille condamnation théologique du peuple qui se croit toujours élu. «Les juifs, ces menteurs», ajoute-t-on depuis l’affaire du RER D. Marie-Léonie est plus que le prénom d’une pauvre mythomane: c’est la formule magique qui transmue la montée de la violence antijuive en délire antiarabe et antinoir. Je retiendrai deux symptômes de cette «durbanisation» des esprits et de cette «marie-léonisation» des faits: Dieudonné, qui traite les juifs de négriers reconvertis dans la banque, est devenu une icône de la liberté d’expression; les deux élèves arabes exclus du lycée Montaigne pour avoir persécuté un condisciple juif sont réintégrés par la justice administrative sous les vivats du journal Le Monde et de la Ligue des droits de l’homme. Le dreyfusisme achève lamentablement sa course dans la dénonciation du tapage victimaire juif. Et c’est l’élève agressé qui, sans tambour ni trompette, doit changer d’établissement. Ainsi commence le XXIe siècle.

«Les juifs n’étant plus les opprimés, il faut qu’ils soient des nazis»

Les antisémites d’aujourd’hui, ce seraient donc les antiracistes. A première vue, cela paraît paradoxal.

L’antisémite dont Sartre a fait naguère le portrait était un homme foncièrement hostile à la démocratie. Pour se sentir lui-même membre d’une élite, il ressuscitait l’idée d’une hiérarchie naturelle des êtres. L’antisémite actuel, en revanche, est démocrate jusqu’au bout des ongles. Il professe la religion de l’humanité, qui ne connaît d’autre sacrilège que la remise en question de l’égale dignité de tous les hommes. Cette religion a longtemps protégé les juifs. Elle se retourne maintenant contre eux. Les voici en effet accusés, par Israël interposé, de traiter les Arabes comme des êtres inférieurs. Le conflit du Proche-Orient n’est plus perçu dans les catégories de la guerre, mais dans celles du crime: il met aux prises non pas deux adversaires, mais l’innocence martyrisée d’un côté et, de l’autre, l’ennemi sioniste du genre humain.

Certains vous rétorqueraient que les critiques portées contre le comportement d’Israël s’attacheraient à d’autres situations similaires, qu’elles ne portent pas contre les juifs en tant que tels.

Ce que je constate, c’est l’incapacité à critiquer Israël en termes politiques. Le seul schéma qui soit désormais à la disposition de la critique, c’est l’antiracisme. Car l’antiracisme est devenu l’idéologie de notre temps. L’idéologie, disait Hannah Arendt, c’est un principe unique d’explication du monde. Hier, l’idéologie marxiste réduisait la réalité à la lutte des classes: tout était ramené à l’exploitation. Aujourd’hui, l’idéologie antiraciste réduit la réalité à la grande antithèse de la discrimination et des droits de l’homme: tout est ramené à l’exclusion. De la pluralité humaine et de la complexité du monde, il ne reste que deux camps: les oppresseurs et les opprimés. Dans l’idéologie communiste, l’oppresseur avait le visage du bourgeois. Dans l’idéologie antiraciste, l’oppresseur a le visage du nazi. Les juifs n’étant plus les opprimés, il faut donc qu’ils soient des nazis.

On accuserait donc à présent les juifs non plus d’être une race mais d’être racistes. Et c’est ce retournement-là qui serait la forme nouvelle de l’antisémitisme?

En effet, ce n’est pas l’incitation à la haine raciale, c’est l’incitation à la haine antiraciste qui caractérise la judéophobie contemporaine. Haine antiraciste du Mur, par exemple. Or les Israéliens n’ont pas érigé une barrière de séparation pour signifier aux Palestiniens qu’ils étaient des sous-hommes; ils l’ont fait pour trouver une parade aux attentats suicides. Peut-être achètent-ils une sécurité relative au prix de l’aggravation des conditions de vie d’un nombre important de Palestiniens. Sans doute aussi le tracé de cette barrière doit-il être contesté du fait de son incursion en Cisjordanie pour protéger certaines implantations. Parler, cependant, du mur de l’apartheid, c’est réussir le double exploit de nier et de légitimer le terrorisme: contre ceux qui refusent à d’autres le titre d’homme, tout est permis, car, en excluant, ils s’excluent eux-mêmes de l’humanité commune.

Il allait de soi jusque-là que l’antiracisme, l’humanisme présupposaient des valeurs généreuses. Vous affirmez que ces «ismes» -là sont eux aussi porteurs de crimes.

«Toute générosité est menacée par son stalinisme», disait justement Emmanuel Levinas. Les «ismes» dont vous parlez travaillent, comme leurs prédécesseurs, à la reconnaissance de l’homme par l’homme. Il faut être un vrai salaud pour vouloir empêcher ou retarder la réalisation d’un objectif si irréfutable. Et que faire des salauds, sinon les mettre hors d’état de nuire?

L’idéologie que vous dénoncez est portée en France par une galaxie qui se dit effectivement humaniste, antiraciste, universaliste, et qui compte, parmi d’autres, les amis de José Bové, Le Monde diplomatique, Attac, les Verts, l’extrême gauche… Une certaine gauche, en somme.

Toute la gauche n’est pas impliquée dans ce mouvement. Mais je constate que la gauche antitotalitaire a perdu la bataille qu’elle menait depuis longtemps déjà contre la gauche progressiste…

Par «progressiste», vous entendez «révolutionnaire», c’est cela?

Le progressisme, c’est l’idée que tout est politique, et qu’en effet on peut accéder à un monde meilleur par un bouleversement radical des institutions, par la révolution ou l’élimination des méchants. La phrase inaugurale du progressisme a été écrite par Jean-Jacques Rousseau: «Je hais la servitude comme la source de tous les maux du genre humain.» Le mal est donc une réalité politique ou économique, ce n’est plus un fait de nature. D’où cette mission inouïe assignée à la politique: en finir avec le mal. Nourrie de cette espérance, la gauche progressiste ne voulait pas voir les horreurs commises en son nom. Et quand elle les voyait et finissait par condamner le communisme soviétique, c’était pour reporter aussitôt son impatience messianique sur Cuba ou sur la Chine. La gauche antitotalitaire, à l’inverse, s’est inspirée de Soljenitsyne et des dissidents pour dénoncer non seulement l’écart entre l’idéal communiste et la réalité, mais aussi le danger d’un idéal d’éradication définitive du mal. On pourrait croire que le mur de Berlin a entraîné dans sa chute les illusions du progressisme. C’est le contraire qui est vrai. L’antitotalitarisme a disparu en même temps que le système totalitaire.

«L’antitotalitarisme a disparu en même temps que le système totalitaire»

C’est cette même gauche qui dénonce aujourd’hui le «totalitarisme» américain.

Le mot de totalitarisme, c’est vrai, n’est pas tombé dans l’oubli. Mais il désigne désormais l’ «hyperpuissance» d’une Amérique jugée à ce point maléfique qu’elle fomenterait non seulement ses mauvais coups mais aussi ceux des autres: n’a-t-elle pas fabriqué Ben Laden, armé Saddam Hussein? Cet usage-là du concept de totalitarisme signe la défaite de la pensée antitotalitaire et le grand retour de la politique absolue. Il y a, dans ce retour, une seule innovation: la place faite à Israël.

L’Etat juif est-il une province de l’empire américain ou bien est-ce, en fin de compte, l’Amérique qui est le bras armé de l’Etat juif, comme il est dit dans le film de William Karel Le Monde selon Bush?

Telle est la question qui tourmente le néoprogressisme. Et le jour est proche où les deux extrémismes, de gauche et de droite, se retrouveront dans ce cri du cœur lu sur les murs du centre social israélite qui vient d’être incendié à Paris: «Sans les juifs, le monde serait heureux.»[qui se révèlera aussi être en fait l’acte d’un déséquilibré juif, employé dudit centre et apparemment inspiré par… une fiction de France 2 filmée dans les mêms lieux quelques mois auparavant!].

Dans votre dialogue avec Peter Sloterdijk (Les Battements du monde, Pauvert), vous parlez du «songe» de l’Amérique qui poursuit son rêve mais se coltine la réalité du monde, et du «mensonge» de l’Europe qui refuse de voir le monde tel qu’il est et cultive l’illusion. Comme si l’Europe, traumatisée par son XXe siècle, n’osait plus affirmer ses valeurs et se laissait aller à une culpabilité passive somme toute assez confortable.

Alors que les Américains disent: «Attention, nous avons des ennemis!», la gauche progressiste leur répond: «C’est vous, l’ennemi, en tant précisément que dirigeants du monde occidental.» Là est la grande division aujourd’hui. Pour les progressistes, il n’existe pas de politique extérieure. Il n’y a qu’une politique intérieure de l’Occident. C’est aussi le grand paradoxe: ces gens généreux ne voient en fait qu’eux-mêmes. Dans un article remarquable sur Sartre, Octavio Paz faisait une distinction salutaire entre l’esprit critique des Lumières, dont nous devons rester les héritiers, et le masochisme moralisateur du XXe siècle. Sartre est selon lui une incarnation de ce masochisme. Il est moins la conscience de son époque que sa mauvaise conscience: c’est la honte qui a fait de lui l’intellectuel le plus représentatif, honte d’être un Occidental, honte d’être un intellectuel.

Si l’Europe cultive sa culpabilité et son masochisme, le monde musulman, lui, entretient de manière forcenée un sentiment d’humiliation.

L’humiliation est en effet dans le monde arabo-musulman le sentiment qui remplace la distance à soi. Et la paranoïa se substitue au discours critique, avec, qui plus est, la bénédiction de l’intelligentsia progressiste occidentale. Erigée en humiliation suprême, la question palestinienne est le grand alibi, l’exutoire providentiel de tous les mécontentements. Deux rapports accablants, rédigés par des universitaires arabes et publiés sous l’égide des Nations unies, faisaient état du marasme qui sévit en terre d’islam: corruption, incurie, incuriosité (autant de livres traduits en un millénaire qu’en un an en Espagne), gouvernements autocratiques, stagnation économique, ségrégation des femmes, étouffement des libertés individuelles… Le reste du monde devrait se saisir de ce problème. On ne le fait pas. Pourquoi? Par solidarité avec la souffrance des Palestiniens.

La vraie identité arabe, écrivez-vous, c’est le rejet d’Israël.

Il serait plus facile de trouver un compromis entre Israéliens et Palestiniens si l’identité palestinienne n’était pas fondée sur le rejet d’Israël. Reste que la souffrance des Palestiniens et la terreur des Israéliens sont bien réelles et qu’un compromis territorial est plus nécessaire que jamais. J’entends par «compromis» la création d’un Etat palestinien et l’évacuation de la plus grande partie des implantations. Mais cela va de pair avec une sévérité sans faille envers l’antisémitisme en vigueur dans les rues du Caire, de Beyrouth ou de Téhéran, et sur les sites Internet de l’altermondialisation.

Comment expliquez-vous que tant de gens adhèrent aux simplifications que vous dénoncez?

Cela tient à l’effort qu’il faut fournir pour prendre acte du caractère tragique de l’existence. Là où il y a du tragique, c’est-à-dire de l’inextricable, de l’irréparable et plusieurs légitimités, on met spontanément du mélodrame. Ainsi le conflit entre deux droits – celui des Israéliens, celui des Palestiniens – est-il converti en combat contre le crime sioniste. Ironie de la mémoire: Hitler n’a pas seulement dévasté l’Europe, il l’a aussi abêtie, et pour longtemps. Parce qu’il avait l’atroce simplicité du mal absolu et que ce mal est inoubliable, le nazisme nous a coupés du grand héritage tragique qui, de Sophocle à Hegel, avait façonné l’âme européenne.

Et qui suggère un pessimisme prudent à l’égard de la nature humaine et une vision complexe du monde… Pour se garder des effets pervers de l’antiracisme et des autres idéologies à naître sur nos bons sentiments, il faudrait donc cultiver l’esprit critique cher aux philosophes…

Le problème, c’est que tout est exposé à sa propre caricature. La Terreur procédait directement de ce que Robespierre lui-même appelait le «zèle compatissant». De la même manière, l’esprit critique peut se dévoyer en hypercritique, et frapper de suspicion toute réalité contrariante, toute information inattendue ou non souhaitée. Alors la démystification rejoint la propagande, comme on le voit dans ce qu’on appelle improprement les «documentaires» de Michael Moore et de William Karel. L’esprit critique est lui-même menacé par ses propres dérives. Il nous faudrait plutôt essayer de nous garder de l’arrogance intellectuelle, cultiver une forme d’humilité devant la réalité. Et tuer, comme le disait Paul Valéry, la marionnette qui est en nous, même si elle a revêtu les beaux atours de la générosité.

Voir aussi l’intéressant commentaire de deux écrivains allemands sur l’autre véritable scandale que cache la controverse sur Grass:

Leftist German pacifists, who have designed their lives to be the anti-thesis of their Nazi fathers’ or grandfathers’, demonstrate (as in Berlin in July) « side by side » with Arabs yelling « death to the Jews »! But nobody sees a scandal in that.

We retreat to dismayed pacifism, which may be comfortable in German living rooms but is not, unfortunately, a political position. A political position would be to consider under what circumstances war cannot be avoided. What does Grass have to say on that? And all the others? The well-practiced perpetrator-victim reversal would have also been worth a challenge. The TV pictures, the headlines, the majority of the published opinion wanted to make us believe: Israel is so strong, so aggressive, there are always fewer deaths there, so it must be to blame, somehow. For historical reasons, we Germans are always on the side of the weak. In other words, on the side of the Lebanese civilians. The Israeli civilians are safe in their bunkers.

But where were the German intellectuals who would have said: we don’t need Auschwitz to speak out? We are on Israel’s side not because Nazi Germany murdered 6 million Jews but because Israel is a democratic state with enemies that want to destroy not only it but all democratic societies of the West? This is not about Jews versus Arabs but about democracy versus murderous fanaticism, enlightenment versus the Middle Ages, human and civil rights versus martyrs and suicide bombers. Let’s talk about the terrorist attacks that were prevented in London, let’s talk about our relationship to Islam, let’s talk about the limits of liberality. This is about us and our future.

This endless moral flutter

The same old issues, the same old voices. A plea for less Grass and more debate on the Middle East. By Eva Menasse and Michael Kumpfmüller
Süddeutsche Zeitung
August 17, 2006


Retour de Corée (Back to the good old Yankee go home days)

15 août, 2005

La_guerre_la_paixMassacre in Korea (Picasso, 1951)Rigway la peste

https://books.openedition.org/iheid/docannexe/image/6657/img-1.jpg

Le peuple de Paris ne tolérera pas de criminel de guerre dans la capitale. L’Humanité (mai 1952)
Grave provocation à la guerre des fantoches de Washington en Corée. L’armée de la République populaire riposte victorieusement à l’agression des troupes de la Corée du Sud. L’Humanité (26 juin 1950)
L’impérialisme américain porte plus loin dans le cannibalisme l’affirmation hitlérienne. L’Humanité (2 avril 1952)
La guerre de Corée, ce n’était pas une tactique communiste : c’était le contraire. C’était un piège dans lequel les armées coréennes du Nord sont tombées. Sartre
Attention, l’Amérique a la rage (…) La science se développe partout au même rythme et la fabrication des bombes est affaire de potentiel industriel. En tuant les Rosenberg, vous avez tout simplement esayé d’arrêter les progrès de la science. JP Sartre (« Les animaux malades de la rage », Libération, 22 juin 1953)
Si, aujourd’hui, des millions d’hommes voient en Picasso, l’auteur de la Colombe, l’homme de la paix, ils sont infiniment plus proches du vrai Picasso que les esthètes rabougris, qui se délectent de certains de ses tableaux en n’y voyant que des surfaces colorées sans signification objective, mais qui se détournent du Massacre de Corée avec dédain et dégoût. D. H. Kahnweiler
Quant aux « accusations fallacieuses » concernant l’utilisation de l’arme bactériologique par les Américains, elles se révèlent aujourd’hui étayées par plusieurs types de sources. Les Américains auraient, par voie aérienne, pulvérisé à la frontière sino-coréenne des germes de contamination et auraient diffusé des insectes contaminés provoquant différentes épidémies. LCR
Le Conseil [de Paris] abuse de noms interminables attribués à des lieux improbables […] On trouve aussi en 1984 une ridicule place du Bataillon Français de l’O. N. U. en Corée correspondant à un parterre de fleurs et une tout aussi ridicule place des Combattants en Afrique du Nord à la croisée du boulevard Diderot et de la rue de Lyon. Heureusement, ces lieux ne correspondent pas à une adresse postale, car leur intitulé aurait de la peine à tenir sur une enveloppe. Alfred Fierro
The Soviet Government and the Central Committee of the CPSU were misled. The spread in the press of information about the use by the Americans of bacteriological weapons in Korea was based on false information. The accusations against the Americans were fictitious. Message du Kremlin à Mao (1953)

Anti-américanisme, quand tu nous tiens !

De retour de vacances en Corée (où j’avais travaillé de 1990 à 1993) et en ce jour de fête nationale (60e anniversaire de l’indépendance du pays suite à l’éviction des Japonais le 15 août 1945) …

Comment ne pas repenser à tous ces cimetières et à tous ces musées sur la guerre de 1950-1953 (ainsi que la zone démilitarisée) que j’ai finalement visités …

Toutes choses qu’en bon petit Français, j’avais plus ou moins consciemment ignorées lors de mes trois années là-bas …

 Mais qui, à la lueur du récent épisode néo-munichois de l’Irak, ont finalement repris pour moi tout leur sens …

Voir notre drapeau flotter fièrement là-bas aux côtés de ceux des vainqueurs, Américains, Britanniques ou Canadiens, alors que notre pays n’avait fourni qu’une infime partie des troupes avait en effet quelque chose de… surréaliste !

Qui dans la France d’aujourd’hui se souvient (ou a jamais su !) que le pays auto-proclamé des Droits de l’Homme – certes empêtré dans une guerre coloniale au Vietnam  – n’avait fourni qu’à peine plus d’un millier de combattants (pour un total de 3 421) et encore des volontaires dont nombre de troupes « coloniales » (soit à peine plus que la petite Belgique ou les Pays-Bas, mais moins que la Grèce ou la Thailande et surtout 14 fois moins que la GB (total: 63 000) et même pas la moitié du contingent canadien ou …turc – sans parler des 300 000 Américains !) ?

Qui se souvient qu’il s’agissait d’une intervention dûment votée par l’ONU, profitant, il est vrai, de la politique de la chaise vide des Soviets et de l’absence des Chinois communistes au Conseil de sécurité ?

Qui se souvient que cette guerre avait fait l’objet, dans notre pays censément membre attitré de la coalition alors sur le champ de bataille, de manifestations continuelles contre l’ « impérialisme américain », dont celle du 28 mai 1952 à l’annonce de la venue en France (au siège de l’OTAN) du général Ridgway qui commandait alors les troupes américaines en Corée ?

Qui se souvient de ce titre accusateur de l’Humanité (« Le peuple de Paris ne tolérera pas de criminel de guerre dans la capitale ») et du surnom de « Ridgway la peste » dont l’avait affublé l’extrême-gauche, et ce pour la série d’épidémies qui avait alors touché la Corée et la Chine et que le KGB avait faussement attribuées à l’utilisation américaine de l’arme… bactériologique?

Qui se souvient des prises de positions de nos chers intellectuels, comme, suite à l’exécution des espions Rosenberg, le vengeur… « l’Amérique a la rage » de Sartre (sauf peut-être – ultime ironie – la minorité d’étudiants « engagés » qui pendant des années et des années a rituellement manifesté contre les troupes d' »occupation » américaines dans les universités… coréennes !)?

Ou enfin qui se souvient de ces deux oeuvres que le PCF avait commandées à notre Picasso national pour illustrer le massacre américain des pauvres Nord-Coréens sans défense ?

D’abord, ce « Massacre en Corée » (dont j’ai d’aillleurs revu la reproduction cet été dans une petite expo de Pusan où ils n’avaient apparemment pas perçu que le « massacre » en question ne dénonçait pas tant la guerre en général que la guerre américaine, qui se trouvait être à l’origine de leur… libération !)

Et où – ironie de l’histoire ! – lesdits Américains se trouvaient rejouer, dans la scénographie que reprenait astucieusement ce nouveau pilier du communisme français de la célèbre « Fusillade du 3 mai » de Goya, le rôle des… troupes napoléoniennes exécutant en 1808 des prisonniers espagnols?

Puis, cette double fresque de « La Guerre et la paix » (installée dans la chapelle du château de Vallauris en 1959) où il représentait, on ne peut plus didactiquement, l’accusation du Komintern sur la prétendue utilisation américaine d’armes bactériologiques – la « victime » nord-coréenne armée de la lance de la justice (avec la légendaire balance) et du bouclier blanc de la paix (la non moins fameuse colombe !) face au méchant Américain tenant, non entre les dents mais dans sa main droite, un couteau dégoulinant de sang et, dans sa main gauche, une sorte de fiole maléfique dont s’échappe les microbes de la guerre… bactériologique ?

Comme quoi tout a effectivement une histoire, mais qui parmi nos journalistes (ou même nos enseignants dont c’est après tout la fonction!) rappellent ce genre de choses au moment où nos populations se retrouvent à de semblables tournants de l’Histoire qui risquent aussi de se révéler un jour des tournants de… notre propre histoire?

Mais, comme dirait l’autre, seuls les faits comptent et, plus de 50 ans après la guerre de Corée, qui se rappelle que l’actuelle 11e économie du monde (3 places après l’Espagne et donc 6 places après nous, mais avant l’Australie et le Brésil et dix des 15 pays de la CEE) était, en 1970, au niveau du… Ghana (aujourd’hui 76e)!

Ou, en termes plus parlants de PNB par personne, qui se souvient que la Corée qui est maintenant à $19 000 (soit juste avant le Portugal – la France étant à 28 000 et les EU à un peu moins de 40 000), était encore, sept ans après la guerre, à moins de… $260 ?

 

COMPLEMENT:

Le 28 mai 1952, en fin d’après-midi, plusieurs coups de feu tirés par des policiers claquent place de Stalingrad. Hocine Belaïd, un ouvrier communal d’Aubervilliers, père de quatre enfants – bientôt cinq – s’écroule, mortellement touché. Non loin de lui, Charles Guénard, qui fut déporté durant la guerre, ancien conseiller municipal d’Aubervilliers, est grièvement blessé au genou [1]. Pour les quelques deux mille manifestants, partis avec André Karman du carrefour des Quatre-Chemins, le heurt avec le barrage de police dressé rue de Flandre est d’une grande violence. Bref retour sur la manifestation du 28 mai 1952 et l’assassinat d’Hocine Belaïd [2].

Le 6 mars 1952, Antoine Pinay, qui fit partie du Conseil national de Vichy, est investi Premier ministre. Les classes dirigeantes saluent dans l’événement, l’ouverture d’une perspective inespérée au « conservatisme libéral ». La guerre d’Indochine se poursuit, absorbant l’essentiel des dépenses militaires qui contribuent à déséquilibrer un budget mal en point. En Tunisie Habib Bourguiba est arrêté et des émeutes s’en suivent. Les troupes françaises ratissent les zones insurgées : du 28 janvier au 1er février plus de deux cents civils indigènes sont tués. Le 25 mars les ministres du Bey sont arrêtés et déportés. Le Maroc donne lui aussi des signes de fébrilité.

Au niveau international, tous les problèmes de la guerre froide restent en suspens. En Europe, Berlin et l’Allemagne demeurent de dangereuses zones de tension. Le perfectionnement des arsenaux atomiques américain et soviétique se poursuit. L’Alliance atlantique améliore son dispositif et prévoit un plan global d’armement comportant la formation de cinquante divisions en Europe occidentale avant la fin de l’année. La RFA est comprise dans l’effort demandé et la question d’une Communauté européenne de défense revient à l’ordre du jour.

Une confrontation mondiale peut-elle éclater ? Plusieurs dirigeants des pays de l’Est le craignent. Le 10 mars, Staline tente de faire bouger les lignes en proposant aux trois puissances occidentales de conclure un traité de paix avec l’Allemagne et le rétablissement de l’unité allemande accompagné du retrait des forces d’occupation dans l’année qui suivra l’accord. Cette proposition n’aura pas de suite.
En tout cas, il est clair que le bras de fer auquel on assiste en Europe peut tout aussi bien déboucher sur une grave crise internationale que sur des négociations prometteuses. Mais la guerre de Corée fait peser une ombre supplémentaire sur un paysage international très tendu.

La guerre de Corée

Commencée le 25 juin 1950, la guerre de Corée met aux prises la Corée du Nord (soutenue par la Chine et l’URSS) et la Corée du Sud (soutenue par le camp occidental, principalement les Etats-Unis [3].

En juillet 1951, des pourparlers se sont engagés signalant que l’on renonce, de part et d’autre, à toute solution militaire. Les combats se poursuivent néanmoins. Le front s’est immobilisé et l’aviation est chargée de marquer des points.

En février 1952, la Corée du nord accuse l’aviation américaine d’avoir, à deux reprises, largué des bombes porteuses des germes de la peste, du choléra, du charbon… La Chine confirme. Des épidémies de typhus sont signalées en Corée du nord. Plusieurs enquêtes internationales sont enclenchées pour vérifier le bien fondé des accusations. Elles aboutiront à des résultats qui diviseront la communauté scientifique.

Près de soixante ans après la lumière reste à faire sur cet épisode, mais il convient d’observer qu’à l’époque, les Etat-Unis s’opposaient à la ratification du protocole de Genève de 1925 sur les armes chimiques et biologiques et, qu’au début de l’année 1952, la presse d’outre-atlantique avait largement évoqué la réalisation d’armes secrètes et l’élaboration d’un plan mystérieux permettant de régler au plus vite la guerre de Corée.

Au printemps 1952, le général Matthew Bunker Ridgway focalise sur son nom la colère et la peur alimentées par la campagne menée sur le thème de la guerre bactériologique. Ancien commandant en chef des troupes américaines en Corée, Ridgway (qui arbore une grenade en sautoir) a reçu, le 28 avril, la direction des forces armées de l’OTAN. Le 7 mai, on annonce qu’il doit entreprendre une tournée en Europe. Sa venue à Paris est programmée pour le 27.

Le Général Matthew Bunker Ridgway

Le contexte de la manifestation du 28 mai

A peine connue, la nomination du général Ridgway à la tête des forces armées de l’OTAN, le Parti communiste et la CGT se mobilisent. Les cortèges du 1er mai crient leur horreur de la guerre bactériologique et huent le général qui l’incarne. Le 7 mai, la Fédération de la Seine du PCF déclare : « Le peuple de Paris ne tolèrera pas un criminel de guerre dans la capitale ». De son côté le Conseil national du Mouvement de la paix décide d’organiser deux semaines de protestation contre les armes biologiques et quatorze rassemblements régionaux. Le 12, le Conseil fédéral des syndicats CGT de la métallurgie appelle à s’inspirer de l’exemple des travailleurs japonais « qui ont participé massivement à la manifestation contre le général de la peste et du choléra » [4].

Meeting Renault contre venue de Ridgway le 15 mai 1952

Le 17 mai, la résolution adoptée au terme des « journées de Paris pour sauver la paix » retient la date du 23 pour une première démonstration, considérée comme une étape vers « une grande manifestation d’ensemble, puissante et invincible ».

Faut-il trouver à cette orientation de lutte des raisons internationales, autrement dit une impulsion soviétique, ou bien des origines nationales ? Michel Pigenet, dans son ouvrage, écarte l’idée d’une orchestration venue de l’extérieur [5] et montre la forte articulation de l’orientation donnée à des causes intérieures connues dans l’histoire du PCF comme procédant de « la ligne de mai ». Autrement dit d’une orientation donnée au travers d’un article de François Billoux, membre du Bureau politique, proposant de fixer au Parti l’objectif de hâter « le renversement de la politique française ». Bien qu’éphémère, cette orientation a incontestablement existé et toute la lumière est loin, aujourd’hui encore, d’être faite sur cette période très compliquée de l’histoire du PCF.

Dans ce contexte la manifestation du 28 mai prend la signification d’une sorte de répétition générale qui se situe en très forte correspondance avec l’état d’esprit des militants.

Il est difficile aujourd’hui de prendre la mesure de la violence sociale des années de guerre froide. Succédant aux très durs affrontements qui se sont déroulés au cours des grèves des mineurs de 1947 et 1948, la confrontation physique constitue le quotidien des militants. La radicalité des actions contre la guerre d’Indochine, conduites notamment par les dockers, donne lieu à des répressions multiples. Henri Martin est en prison depuis le mois de mars 1950 et les actions pour sa libération prennent, souvent, des formes spectaculaires. Les grèves rouges de la guerre froide sont légion [6]. La confrontation avec la police est monnaie courante. Depuis des années, les manifestations (excepté celles du 14 juillet et du 1er mai) sont interdites. Passer outre c’est s’exposer à d’impitoyables matraquages, à des arrestations, à des sanctions professionnelles, à des mesures d’expulsion pour les étrangers. Le 24 janvier 1951, la police a arrêté, aux bords de l’hôtel Astoria (où séjournait le général Eisenhower) 3 267 personnes, et bloqué aux portes de Paris les cars emplis de manifestants en provenance de banlieue. Le 12 février 1952, la police a procédé à l’arrestation préventive de dizaines de suspects et les a gardé une journée entière dans la cour de l’ancien hôpital Beaujon. Ce ne sont là que quelques exemples.

Dans leur action quotidienne des centaines de militants sont inquiétés voire condamnés pour avoir collé des affiches [7] ou peint des inscriptions. Les représentations théâtrales ou projections de cinéma « communistes » sont interdites. Le préfet Jean Baylot est le maître d’œuvre de cette répression au demeurant accompagnée de multiples provocations fomentées par des organismes d’extrême droite qui trouvent des relais dans la grande presse, notamment, au Figaro.

Confrontés à la violence et aux intimidations policières, les militants ripostent. Une statistique d’origine policière établit à plus de 3 000 le nombre des gardiens blessés au cours d’opérations de maintien de l’ordre de mai 1951 à mars 1952. Cette situation explique pour une part essentielle les formes que va prendre la manifestation du 28 mai.

André Narritsens

La suite est disponible ici : http://pcfaubervilliers.fr/spip.php?article246

Notes

[1En 1952, Charles Guénard est membre du Comité de la section du PCF de Dugny. En mars 1953, au cours d’une opération de son genou, il meurt à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière. C’est la deuxième victime de la manifestation du 28 mai 1952.

[2La manifestation du 28 mai 1952 (son contexte, son déroulement et ses conséquences) a été méticuleusement étudiée par Michel Pigenet (Au cœur de l’activisme communiste des années de guerre froide. « La manifestation Ridgway », L’Harmattan, collection « Chemins de la Mémoire », 1992, 176 p.).

[3Le 27 juin 1950, le Conseil de sécurité de l’ONU, profite de l’absence de l’URSS (qui refuse de siéger pour protester contre le refus d’admettre la Chine au Conseil de sécurité) pour faire adopter une résolution condamnant « l’agression de la Corée du Nord ». Le 7 juillet, une nouvelle résolution confie aux américains le commandement d’une force onusienne.

[4A Tokyo, le 1er mai de violents affrontements se sont produits non loin du quartier général de Ridgway.

[5En juin, lors de la venue de Ridgway en Italie, le PCI n’organisera pas de manifestations et Palmiro Togliatti, le secrétaire général du Parti, ne ménagera pas ses critiques à l’égard de la manifestation du 28 mai.

[6Sur les conflictualités sociales de la période de la guerre froide, on peut, notamment se reporter à : Robert Mencherini, Guerre froide, grèves rouges, Syllepse,1992, 307 p ; Roger Linet, Renault 1947-1958, les années chaudes de la guerre froide, VO/Editions-Le Temps des Cerises, 1997, 407 p.

[7L’Humanité estime, pour le seul premier semestre 1952, à 80 le nombre de militants poursuivis pour avoir collé une ou deux pages du journal.

Préludes au 28 mai

Le 23 mai, ainsi qu’en a décidé le Mouvement de la paix, des rassemblements sont prévus dans une vingtaine de secteurs parisiens et devant les mairies de banlieue. Un important dispositif policier est déployé dans la capitale où des incidents se produisent rue du Faubourg- du-Temple, à la gare Saint-Lazare et au Carrefour de l’Odéon. On dénombrera en fin de soirée 49 blessés dans les rangs des forces de l’ordre et 279 interpellations dont 42 seront suivies de maintiens en état d’arrestation et d’inculpations.

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Le dimanche 25 mai, la police pourchasse les distributeurs de tracts et des accrochages se produisent sur plusieurs marchés. Dans la matinée le rédacteur en chef de L’Humanité, André Stil, est arrêté et inculpé pour infraction à la loi du… 7 juin 1848 relative à la provocation d’attroupements publics armés ou non. L’après midi, lors de la traditionnelle « montée » au Mur des fédérés, en hommage à la Commune de Paris, des portraits d’André Stil sont brandis comme autant d’invitations à la vengeance.
Le lundi 26, aux portes des entreprises, voire à l’occasion de brefs débrayages, des prises de parole sont effectuées pour appeler à la mobilisation.

Le 27, Ridgway arrive à Paris et traverse la capitale sous une très importante escorte policière jusqu’à l’Arc de Triomphe. A Villejuif, des manifestants, conduits par le maire, Louis Dolly, tentent de bloquer le cortège officiel et, avenue d’Italie, une banderole est déployée. Peu de choses au total. Le grand rendez-vous de lutte est pour le lendemain.

La manifestation a fait l’objet d’une préparation minutieuse.

Le Parti communiste a chargé Raymond Guyot, membre du bureau politique, de l’organisation d’ensemble. Il est assisté d’André Souquière, secrétaire de la Fédération de la Seine et dirigeant important du Mouvement de la paix, à qui se voit confier la tâche de la coordination du PC et du Mouvement de la Paix. André Karman, lui aussi secrétaire de la Fédération de la Seine, suit, pour ce qui le concerne la mobilisation du Parti.

Les itinéraires des cortèges ont été établis et minutés. Le principe d’organisation est celui de la « boule de neige » : de petits groupes se rassemblent et font mouvement jusqu’à un lieu convenu où ils s’agrègent à d’autres groupes. Ainsi doivent se former les « colonnes » constituée des militants de banlieue et des arrondissements périphériques qui entreront dans Paris. Des véhicules sont chargés d’apporter le matériel de la manifestation : point de banderoles, mais de petites pancartes souvent en tôle, fixées sur de gros manches de bois [1]. Non encombrée du matériel habituel des manifestations, les groupes ont vocation à être très mobiles et en capacité d’affronter la police de manière offensive. D’évidence, l’épreuve sera rude : des locaux ont été aménagés en infirmeries de campagne et des véhicules prévus pour le transport des blessés vers la clinique des Bluets.

Il n’est pas possible, dans la limite de ce texte, de rendre compte du déroulement de la manifestation, déroulement complexe en raison de son éclatement spatial. Retenons simplement que les cortèges formés dans la zone Sud-Est de Paris entreront par la porte de Vanves, ceux du Nord et de l’Est viseront la zone Saint-Lazare-Opéra, ceux de l’Est tâcheront d’atteindre le boulevard de Ménilmontant et Belleville.

Le cortège du Nord et de l’Est dans lequel prennent place les militants d’Aubervilliers est très complexe. Trois colonnes le constituent, l’une démarrée au carrefour des Quatre-Chemins qui regroupe environ 2000 manifestants entrera dans Paris par la porte de La Villette, les autres pénètreront qui par la porte de La Chapelle, qui par la porte de Clignancourt. La fusion des trois cortèges doit se réaliser Place de La Chapelle. La « colonne » ainsi constituée emprunter le Faubourg-Saint-Denis puis le boulevard Magenta pour tenter d’atteindre la place de la République.

Le but poursuivi ne sera pas atteint [2] mais, deux heures durant, 20 000 manifestants vont affronter la police. Le bilan est lourd. Les forces de l’ordre déclareront 372 blessés dont 27 grièvement. Du côté des manifestants le bilan est difficile à établir mais l’on compte un mort (Hocine Belaïd), un blessé par balles (Charles Guénard) et de multiples contusionnés. La police procède à 718 interpellations souvent accompagnées de très violents passages à tabac et 140 inculpations vont être prononcées.

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Arrestation – Manifestation du 28 mai

En soirée, Jacques Duclos est arrêté. On découvre dans sa voiture deux pigeons morts qu’il s’apprêtait à cuisiner et qui deviennent, un temps, des pigeons voyageurs chargés de mystérieuses tâches !
Le pouvoir, décide de l’épreuve de force. Le « complot des pigeons » est en route. A l’automne, l’attaque contre les organisations ouvrières et démocratiques se développera encore conduisant, notamment, Benoît Frachon, secrétaire général de la CGT, à plonger dans la clandestinité. C’est seulement à la fin de l’année 1953 que l’affaire sera classée.

La mort d’Hocine Belaïd et la mémoire des communistes

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Obsèques d’Hocine Belaïd à Aubervilliers

Nous avons brièvement évoqué les circonstances dans lesquelles s’est déroulée la manifestation du 28 mai 1952 et son déroulement. Mais il est nécessaire de dire quelques mots sur la mort d’Hocine Belaïd.

La « colonne » formée au carrefour des Quatre-Chemins, parvenue porte de La Villette emprunte la rue de Flandre et arrive place de Stalingrad. Elle doit de diriger en direction de la place de la Chapelle afin d’effectuer sa jonction avec les « colonnes » provenant des portes de Clignancourt et de La Chapelle.
La police a dressé un barrage pour l’empêcher d’avancer. Michel Pigenet relate ainsi la scène : « Place de Stalingrad, André Karman se détache et, à demi tourné, le bras tendu, retrouve le geste de la célèbre Marseillaise de Rude pour hurler : « En avant, camarades ! ». A toutes fins utiles, les militants les plus résolus, souvent d’anciens résistants, garnissent les premiers rangs (…). Enhardi par le courage des « militants de choc », le gros du cortège s’élance (…). surpris et secoué, le cordon de police cède en désordre, mais n’évite pas des pertes, si lourdes qu’il faudra, l’orage passé, replier les gardiens désemparés sur le commissariat du 10e arrondissement. Pris de panique, un brigadier se voyant isolé, a tiré, Hocine Belaïd s’écoule non loin du magasin de vêtements « A l’Ouvrier ». D’abord porté devant un hôtel du Faubourg-Saint-Martin puis amené en voiture à la Polyclinique des Bluets, le malheureux mourra sans avoir repris connaissance. »

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Obsèques d’Hocine Belaïd (photo DR/ICGTHS)

Les obsèques d’Hocine Belaïd se déroulent le 13 juin place de l’Hôtel de Ville. Le maire, Charles Tillon, prononce le discours d’hommage. Un long cortège, ou ont pris place de nombreux maghrébins, accompagne Hocine Belaïd au cimetière d’Aubervilliers.

André Narritsens

Notes

[1A Renault-Billancourt, des ouvriers fabriquent de nombreuses pancartes de tôle. A Aubervilliers il semble que des manches de bois aient été tournés dans les ateliers municipaux sans que Charles Tillon en ait été informé.

[2La « colonne » du Nord et de l’Est, poursuit son avancée jusqu’à la gare de l’Est où se déroulent de violents affrontements, puis contourne la place de la République pour aboutir boulevard de la Villette où Auguste Gillot et André Karman donnent l’ordre de dispersion.


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