Gastronomie: Scoop, la fondue ne serait pas savoyarde!

31 mars, 2007

Swiss FondueGonflés, quand même, ces Suisses!

Petite découverte sur l’excellent blog un swiss roll (qui cite le quotidien suisse Le Matin), la fondue ne serait pas… savoyarde!

Et donc en fait pas… italienne – la Savoie étant, on le sait, « italienne » (ou plutôt sarde) avant sa cession à la France (avec Nice) en 1860, même si elle eut un épisode français entre la Révolution et la fin du 1er Empire et que les populations y ont toujours été apparemment largement francophones …?

Pourtant, le « plat national suisse » ne se retrouve-t-il pas dans toute la région et donc à cheval sur les trois pays alpins, à savoir la Suisse, la France (Savoie) et l’Italie (Vallée d’Aoste et Piémont)?

Mais, pire encore, la fondue ne serait pas un plat typique et millénaire de montagnards (qui n’en avait tout simplement pas les moyens) mais (comme pour le beaujolais) le produit d’une vulgaire opération de marketing (destinée aux bourgeois des villes) de l’Union suisse des fromagers des années 30!

En tout cas, les Suisses (ou du moins les Bullois) ont bien de la chance, d’avoir pu écouter une si alléchante conférence avant-hier soir au Musée gruérien de Bulle (la capitale du gruyère) par l’ethnologue Isabelle Raboud-Schüle (« Comment la fondue vint aux Suisses: petite histoire d’un plat national »).

Mais le Centre culturel suisse pourrait peut-être nous la faire venir à Paris ?

Et même en bonus, elle pourrait nous parler de… l’invention du steak-frites ?

Ou plutôt du… couscous?

Et pourquoi pas aussi de ces autres et oubliés maitres à manger du monde que sont nos chers voisins suisses?

Qui, en plus des réformateurs (Zwingli), humanistes (Henri Dunant), théologiens (Hans Küng, Karl Barth), psychologues et pédagogues (Jung, Rorschach, Piaget), diététiciens (Bircher-Benner, le Kellogg suisse), linguistes (Saussure), écrivains (Mme de Stael, Benjamin Constant, Rousseau, Cendrars, Albert Cohen), historiens (Jacob Burckhardt), musiciens (Arthur Honneger), peintres et sculpteurs (Vallotton, Klee, Giacometti, Tinguely), architectes (Le Corbusier), sociologue (Jean Ziegler?), révolutionnaires (Marat?), financiers (Necker), stratèges (Jomini), hôteliers (Ritz), constructeurs automobiles (Chevrolet), cinéastes et acteurs (Godard, Ursula Andres), chanteurs (Stephan Eicher, Henri Dès, Patrick Juvet ?), blogueurs (Monnerat, Mairet, Leupin, Sisyphe, un swissroll), sans parler des innombrables et plus ou moins volontaires résidents ou naturalisés (Calvin, Voltaire, Napoléon III, les Dada, Lénine?, Einstein, Alain Delon, Johnny Halliday?) et des légendaires (Guillaume Tell) …

Nous ont donné et au monde tous ces mots magiques et ces saveurs qui ont bercé les enfances et adolescences de tant d’entre nous, Français (ou de nos parents ou grands-parents, et en tout cas du petit savoyard d’adoption que j’ai été)?

Nestlé (petit nid en allemand – ah ! les fameux tubes de lait condensé), Suchard, Lindt, Cailler, Milka (Milch und Kakao), Toblerone (avec ses petits prismes en forme de Mont Cervin), Nescafé (NEStlé CAFE, lancé par une crise de surpoduction de café brésilien, relancé par les GI’s en 44), Ovomaltine, Ricola et Sugus (bonbons), Rivella (boisson gazeuse), sans parler du célébrissime Birchermuesli et des fameux Bouillons Kub Maggi


La fondue: un coup marketing de 1930!

BULLE (FR) D’où vient la fondue? Qui la mangeait? Depuis quand? L’ethnologue Isabelle Raboud-Schüle brise le mythe
FABIAN MUHIEDDINE
Le Matin
27 mars 2007

Aujourd’hui, on a l’impression que la fondue est aussi vieille que la Suisse. Pour peu, on imaginerait les trois Suisses signataires du pacte de 1291 en train de partager une fondue sur le Grütli… Il n’en est rien, la fondue telle que nous la connaissons aujourd’hui ne date que des années 1930! L’ethnologue Isabelle Raboud-Schüle, valaisanne d’origine, actuellement cheffe du Musée gruérien à Bulle (FR), a planché sur la question. Voici donc la véritable histoire du plat national suisse.

Les origines
Le fait de faire fondre du fromage (on ne parle pas encore de fondue, un mélange de vin de fromage) est une habitude aussi vieille que le fromage. On trouve déjà des traces écrites de cette pratique dans «L’Illiade»!

La plus vielle fondue… est zurichoise!
La trace de la première recette d’un mélange de vin et de fromage en Suisse date de 1699. Et n’en déplaise aux Romands, elle a été écrite par une Zurichoise!Qui a inventé la fondue?
«Personne», insiste Isabelle Raboud-Schüle. Il ne faut pas imaginer une erreur de manipulation qui a conduit à une découverte géniale. Il existait plusieurs recettes qui circulaient et finalement une l’a emporté. C’est comme le mythe des soeurs Tatin, qui troublées par l’arrivée d’un visiteur de dernière minute, auraient confectionné leur tarte à l’envers. En fait, on sait que dans la région beaucoup de gens préparaient les tartes de la sorte.

Un plat de montagnards?
Absolument pas! A l’époque, le fromage gras, comme le gruyère était cher, un vrai produit de luxe qui s’exportait à Lyon ou à Turin… Les montagnards ne pouvaient se permettre de manger ce précieux gagne-pain. La fondue était donc un plat urbain et bourgeois. La fondue est d’abord citée en premier comme neuchâteloise, puis comme vaudoise.

50 grammes par personne!
Aujourd’hui, on calcule une portion de 250 grammes par personne. A l’époque, les livres de cuisine parlaient de 5 fois moins de fromage. Il faut savoir que les recettes compensaient le manque de fromage par des oeufs qui servaient d’ailleurs de liant.

Un coup marketing des années 30
Dans les années de l’entre-deux-guerres, l’Union suisse des fromagers a voulu relancer la consommation des fromages suisses. C’est alors que la recette de la fondue s’est figée. Jusqu’à cette époque, la fondue n’était vraiment connue qu’en Suisse romande. Voire en France. L’association envoyait même carrément à l’armée et au ski club des sets entiers de caquelons à fondue en expliquant aux fourriers que c’est vite fait et que les soldats adorent.

Une affaire d’hommes
Dans beaucoup de familles suisses, c’est l’homme qui prépare la fondue. «C’est comme pour le barbecue ou les grillades, ce n’est pas vraiment de la cuisine, explique l’ethnologue, on est dans un autre registre. Traditionnellement, ça vient peut-être d’un rapport particulier à la gestion du feu.»

Le caquelon
Aujourd’hui, le caquelon est intimement lié à la fondue. Mais à l’époque, cette casserole en terre cuite était simplement l’ustensile de base dans une cuisine. Les premières recettes ne citent pas le caquelon mais indiquent tout naturellement qu’il faut servir chaud. On utilisait des braises en guise de réchaud.

Remuer en formant un huit ou dans le sens contraire des aiguilles d’une montre.
Encore un mythe! « Les livres de cuisine donnent le même genre d’astuces pour la mayonnaise… C’est simplement une façon ingénieuse de transmettre qu’il faut remuer délicatement et sans oublier les bords. »

Fondue et coca-cola
Traditionnellement, avec la fondue, il faut boire du thé ou du vin au risque qu’une boule de fromage se forme dans le ventre. Pourtant, tous les jours, des touristes commandent des cocas dans les stations de ski. «Et personne n’en est jamais mort! C’est simplement une façon de dire, on mange local et donc on boit local!»

Pour les enfants
«Aucun problème! On fera simplement bouillir le vin pour que l’alcool s’évapore et on évitera de rajouter le kirsch.»

Et les étrangers?
«Sans tomber dans le cliché du film «Les faiseurs de Suisses», c’est un passage obligé, un rite initiatique. Quand un Suisse reçoit un étranger, il n’hésite pas à préparer la fondue. Pourtant, il sait que c’est un plat spécial et que beaucoup risquent de ne pas apprécier.»

L’avenir?
Aujourd’hui, on trouve pleins de nouvelles fondues et autres bizarreries: la fondue au chèvre, la portion individuelle à mettre au micro-ondes, la fondue où le pain est remplacé par des légumes… «Toutes ces nouveautés prouvent qu’il s’agit d’une tradition vivante et donc en perpétuel changement. Laissons l’histoire décider de ce qui restera!

Conférence publique
Isabelle Raboud-Schüle donne une conférence «Comment la fondue vint aux Suisses: petite histoire d’un plat national» demain 29 mars à 20h à la grande salle des Halles, Bulle.


Blogs: L’information libre serait-elle… de droite ? (II)

31 mars, 2007

Liberty over ORTFEn ce 50e anniversaire du Traité de Rome et de la fondation de l’Europe…

Et pour ceux qui restent attachés aux valeurs qui ont fait l’Occident et le Monde libre et seraient à la recherche d’une information un peu plus pluraliste …

Il faut saluer à nouveau le gros travail de Georges Clavet (du site Esprit européen) qui des 300 sites francophones de droite qu’il avait classés en septembre dernier est passé au classement de 1000 sites francophones de réinformation.

Où, comme le montre le petit aperçu ci-dessous des 100 premiers, on voit bien, à côté des nombreux sites chrétiens et des quelques sites (nord) africains (sans parler des sites d’extrême-droite où la réinformation est certes toute relative), les bonnes places de nos amis suisses (bafweb, Monnerat, ajm) canadiens (devoir, libertyvox), belges (libre belgique) et israéliens (Guysen, Memri, JPost).

Petite question quand même: où est le seul journaliste d’un média important français (que je connaisse en tout cas) à s’être fait jeter pour non-conformité à la pensée unique anti-américaine lors de la Guerre d’Irak et qui a depuis son blog, Hertoghe (Carte de presse)?

1000 sites francophones de réinformation classés par audience (janvier 2007)

Pourquoi un classement des sites de réinformation ?

Ce classement répond à un grave constat : aujourd’hui l’information donnée par les grands médias (télévision, radios, journaux) dans des pays francophones, comme la France, la Belgique, et à un degré moindre le Québec est très largement dominée par les idéologies de gauche où on trouve toujours les mêmes idées toutes faites, souvent fausses et contraires aux règles élémentaires de la pluralité d’opinion. Ces médias sont devenus presque tous interchangeables entre eux, disent presque tous la même chose et se réfèrent tous à la même agence de presse d’état. D’ailleurs la plupart des journalistes sont issus obligatoirement de quelques écoles de journalisme avec un programme politique uniquement et fortement ancré à gauche quand ce n’est pas à la gauche de la gauche; D’après les sondages, ils se disent de gauche à plus de 80%. Et naturellement les règles déontologiques de neutralité et de sens critique ont été oubliées. A quelques exceptions près, il n’y a plus qu’un politiquement correct de bon aloi et qu’un conformisme avec une pensée unique extrémiste, essentiellement socialiste, tiers-mondiste, trotskiste, altermondialiste et naturellement antichrétienne.

Les idéologies imposées par les médias, sous différentes variantes, se résument essentiellement à deux idéologies principales : le socialisme et le mondialisme/anti-conservatisme/antichristianisme. La première idéologie veut imposer les utopies étatiques que sont l' »anti-discrimination » et le nivellement par l’égalitarisme et le collectivisme au moyen d’un l’état tentaculaire et omniprésent, mais souvent irresponsable avec son hyper fiscalité et ses bureaucraties pléthoriques nationales et bientôt européistes. Naturellement les idéologues socialistes ont vu dans la construction actuelle de l’Union Européenne dont les pouvoirs s’étendent continuellement, un moyen efficace d’étendre ou de maintenir leurs idées dirigistes et planificatrices, puisque celles-ci ne pourraient plus désormais être contrecarrées par la diversité et la concurrence entre les états nations ainsi que par la volonté des peuples. La seconde idéologie, dans le but plus ou moins conscient de faire naître un nouvel ordre mondial, veut détruire tout ce qui a trait à l’idée de nation et de culture et veut imposer le relativisme des valeurs, le multiculturalisme, le multi-ethnisme (1), l’immigrationisme sans limite et l’islamisation du pays. Ce faisant, cette action aboutissant au développement du communautarisme et de la violence ainsi qu’à la destruction lente de la société, elle aboutit progressivement à son but plus ou moins conscient qui est de détruire l’héritage, les valeurs morales et l’identité du pays.

Tout cela est d’autant plus insupportable que la France ou la région de Wallonie en Belgique, pour ne citer que ces deux exemples, sont en plus dirigés, au mépris de la volonté d’une majorité du peuple, par une des classes politiques la plus idéologiquement à gauche d’Europe et qui n’hésite plus pour se faire réélire à chaque fois avec la bienveillance des médias, à proposer un programme flou de réformes qu’elle sait qu’elle n’appliquera pas car contraire à son idéologie, ou à promettre tout et son contraire. La conséquence est une classe politique gouvernante, officiellement toujours démocrate mais ignorant complètement la volonté majoritaire du peuple (2), et une grave crise économique et sociale depuis des années, et cela malgré les alternances politiques (ou les fausses alternances).

Ainsi ce classement devrait intéresser tous ceux qui ne parviennent plus à écouter la présentation systématiquement déformée de l’actualité ou des idées politiques par ces grands médias traditionnels, ou qui veulent être tout simplement réinformés de ce qui se passe réellement dans leur propre pays, sans filtre idéologique, censure systématique de l’information ou diabolisation de ceux qui ne pensent pas comme il faudrait. Pour cela, il n’est plus nécessaire de lire uniquement la presse étrangère comme il y a quelques années. Une information plus objective et pluraliste est maintenant possible avec de nombreux médias francophones sur Internet. La chape de plomb imposée par le milieu politique et médiatique recule. Puisque les médias classiques ne veulent plus jouer leur rôle traditionnel de contre pouvoir, Internet peut dorénavant les remplacer sans problème et la liberté de la presse reprend une certaine réalité.

Que recouvrent ces sites de réinformation ?

Le point commun de ces sites est de combattre la censure permanente et la désinformation des médias traditionnels qui sont inspirés par les idéologies d’une certaine gauche extrémiste qui prétend vouloir imposer sa vision unique et virtuelle du monde. La majorité des sites indiqués sont donc des sites de droite, d’autres (agences de presse, sites de documentation, sites d’histoire…) ne sont ni de droite ni de gauche, enfin quelques sites pourraient être classés à gauche.

D’une manière générale, ils rejettent l’égalitarisme, le collectivisme d’état ou le multiculturalisme, imposés autoritairement par un gouvernement et une technocratie, et non par le peuple souverain, mais qui désintègrent la société et appauvrissent tout le monde. Ils ne veulent pas faire table rase du passé, créer un homme nouveau et citoyen du monde, lutter contre toutes les inégalités ou les « discriminations » naturelles ou changer l’ordre naturel ou la culture de la société. Leurs idées différentes sont largement complémentaires entre elles: le conservatisme n’est pas incompatible avec le christianisme ni avec le libéralisme (à l’exception des courants libéraux utopiques et très minoritaires qui prônent l’état mondial ou l’absence d’état ainsi que la disparition des frontières). Naturellement on peut être à la fois chrétien, conservateur, libéral et néoconservateur. De même, on peut être à fois régionaliste, souverainiste et pour un marché commun européen dans une Europe des nations (en appliquant le principe naturel de la subsidiarité) puisque, n’existant pas un peuple européen comme il n’y a pas un peuple asiatique, africain ou mondial…, un état européen supranational et omnipotent tel que défini dans les traités ne peut devenir qu’une construction politique sans démocratie et sans les peuples.

Critère de choix d’un site de réinformation pour le classement

Ce classement a été établi sans aucun parti pris pour tel ou tel courant de pensée. En particulier, ce classement inclut tous les sites trouvés relativement importants défendant des valeurs conservatrices, chrétiennes et/ou libérales, à l’exception des sites qui sont uniquement des forums, mais de nombreux sites ont pu être oubliés en particulier des sites culturels, chrétiens et des sites africains. En outre, dans le cas spécifique des sites qui suivent l’actualité et dont l’audience est inconnue, en général seuls les sites mis à jour récemment et régulièrement ont été indiqués.

Les chiffres d’audience sont établis essentiellement sur une moyenne de 3 à 2 mois jusqu’au mois de décembre via, par ordre de préférence, les compteurs du nombre de visites publiés par le site, les statistiques d’audience du site, enfin à défaut via le site « alexa.com », sachant que les chiffres de ce site permettent de déterminer, par échantillonnage, une audience moins précise qu’avec les moyens précédents et présentent une marge d’erreur inévitable qui peut parfois être grande mais qui donne un bon ordre de grandeur dans la plupart des cas et plus particulièrement pour les grandes audiences. A noter également que ces statistiques ne sont qu’une indication et que l’audience peut varier de manière importante d’un mois à l’autre, en fonction de l’activité du site ou de l’intérêt des lecteurs. Ces chiffres ne donnent donc qu’une indication à une date donnée.

(1) Ethnie : « groupement humain dont l’unité repose sur une communauté de langue et de culture »; (2) Démocratie : « Gouvernement où le peuple exerce la souveraineté » (Larousse)

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Voir aussi:

109: Mena

129: Desinfos

139: Debriefing

141: Swissroll

150: le Devoir de précaution

162: UPJIF

164: Antifadas (hélas fermé, mais heureusement pas leurs archives)

178: PAF

187: Extreme-Centre

190: Les 4 vérités

205: ACMedias

207: Rockik

225: Primo-Europe

233: Daniel Pipes

259: Drzz

327: Checkpoint

338: Guy Sorman

342: Le gauchiste repenti

356: Mondes francophones

363: Amitiés Quebec-Israel

365: Gauche totalitaire

388: Denis Touret

418: Revue des deux mondes

456: Caccomo

493: Le Monde watch, Le Monde de Sisyphe

509: Sauvegarde retraites

537: Balagan

569: Alexandre Del Valle


Colonisation: Il n’y a pas eu de « génocide oublié » à Madagascar (No forgotten genocide in Madagascar)

29 mars, 2007
Madagascar 1947Nous faisons ce que nous avons reproché aux Allemands. Albert Camus (Combat, 1947)
Madagascar dont on a longtemps caché qu’on y a tué, en 1947, 100 000 indigènes en trois jours. Claude Simon (1997)

Concurrence des victimes et des mémoires, surenchère dans la repentance

En ce 60e anniversaire du début de la grande révolte de Madagascar, petit retour sur les accusations et les chiffres les plus fantaisistes qui continuent à circuler sur la répression dont elle fut l’objet.

Notamment, comme le rappelle l’historien Jean Fremigacci dans un récent numéro spécial de l’Histoire (repris en partie dans Le Monde), les accusations de « génocide oublié » ou d’ « Oradour malgache » ou les « 100 000 morts » régulièrement mentionnés.

Même si, en plus des responsabilités coloniales dans les causes de l’insurrection (travail forcé, corruption, mauvaise gestion, manipulations électorales), il y a eu effectivement un certain nombre de cas avérés de crimes de guerre au début (un total estimé de 1 000 à 2 000, dont le mitraillage de 124 à 160 militants emprisonnés dans des wagons le 6 mai à Moramanga ou les massacres de Mananjary les 15 avril et 12 mai faisant une centaine de victimes dont 18 femmes et un groupe de prisonniers jetés d’avion, plus quelques autres ne dépassant jamais un cinquantaine de victimes).

Ainsi que quelque 5 000 à 6 000 insurgés tombés face aux militaires français.

Le gros des pertes eut lieu dans les zones tenues par les insurgés: 20 à 30 000 victimes de malnutrition et de maladie parmi les paysans pris entre les forces coloniales et les insurgés et chassés, sans ressources, dans les forêts par la guerre.

Surtout, il n’y a jamais eu de volonté exterminatrice et, avec un total de 10 000 victimes de morts violentes ou 30 à 40 000 si l’on ajoute les victimes indirectes (ce qui, sur une population totale de 4 millions et surtout 700 000 dans la principale région concernée, est déjà bien sûr une catastrophe en soi), on reste très loin des « 89 000 » ou « 100 000 victimes » claironnés partout.

Comme sur RFI lors de la visite de Chirac sur l’île il y a deux ans – certes après de nombreux historiens du fait qu’ils avaient été repris par les autorités de l’époque mais, semble-t-il, pour « alourdir le dossier d’accusation » contre les militants du MDRM.

Et jusque dans un entretien, dans Le Monde il y a dix ans, du prix Nobel de littérature Claude Simon – qui ajoutait même, pour faire bonne mesure, « en trois jours », alors que l’insurrection avait duré 21 mois!

Sans compter que nombre de ces massacres étaient inter-malgaches ou des réactions de panique ou de vengeance de la part notamment de troupes sénégalaises ou suite à des pratiques rituelles mais révoltantes des insurgés (comme l’acharnement sur les cadavres, jusqu’à la mutilation ou le découpage en morceaux).

Article publié le 23 juillet 2005, réédité le 28 mars 2007
En 1947, l’armée française réprimait violemment l’insurrection
LE MONDE | 27.03.07 |

Il y a soixante ans précisément, le 29 mars 1947, commençait à Madagascar, alors colonie française, un soulèvement armé dont l’armée française allait mettre des mois à venir à bout, trois ans avant l’indépendance de la Grande Ile.

Tortures, exécutions sommaires furent le lot des « événements » de Madagascar, dont le souvenir, flou en France, est bien présent dans la mémoire collective malgache, surtout parmi les anciens. « Il y a eu évidemment des sévices et on a pris des sanctions. Il y a eu également des excès dans la répression. On a fusillé un peu à tort et à travers », écrira dans son journal intime le président français de l’époque, Vincent Auriol, en juillet 1947, au plus fort de la répression. Deux mois auparavant, Albert Camus – l’un des rares intellectuels à avoir pris la mesure des événements – alertait les lecteurs de Combat : « Nous faisons [à Madagascar] ce que nous avons reproché aux Allemands. »

La révolte de 1947 était prévisible. « Pendant la deuxième guerre mondiale, l’administration française avait laissé des zones de l’île s’installer dans la dissidence. Le travail forcé, les réquisitions n’y étaient plus acceptés. C’est de là qu’a surgi la révolte de 1947 », explique l’historienne Françoise Raison-Jourde.

DÉSÉQUILIBRE ÉVIDENT DES FORCES

A la fin de mars 1946, ce qui n’était qu’une sorte de jacquerie animée par des sociétés secrètes se transforme en une révolte contre l’ordre colonial. Combien sont-ils à jaillir des campagnes et à partir à l’assaut des « chiens de Français » munis de sagaies, de talismans, de potions magiques concoctées par des sorciers ? Guère plus de 20 000. Un chiffre dérisoire pour chasser les 35 000 colons installés sur l’île – qui compte près de 4 millions d’habitants -, mais suffisant pour jeter l’effroi dans les esprits de Blancs paniqués aux récits d’atrocités commises ou inventées.

Pourtant, l’armée française est là. Pas bien nombreuse au début, elle reçoit des renforts – tirailleurs sénégalais, Légion étrangère – qui très vite vont lui permettre d’écraser les insurgés. Outre que les villes ne se sont pas révoltées, le déséquilibre des forces est par trop évident. Pour ne rien dire des méthodes.

L’épisode le plus barbare de la répression de 1947 – celui du train de Moramanga – en donne la mesure. Le 5 mai 1947, aux alentours de minuit, les militaires reçoivent l’ordre de tirer sur trois wagons plombés où sont enfermés 166 Malgaches. L’armée était convaincue que les insurgés préparaient un coup de force pour libérer les Malgaches. Par miracle, 71 prisonniers survivent. Incarcérés, torturés, affamés, ils sont exécutés le 8 mai, sans autre forme de procès. Un unique rescapé, laissé pour mort, racontera plus tard son calvaire et celui de ses camarades.

UN « COMPLOT DES NATIONALISTES » DU MDRM

Il est vrai que la presse française d’après-guerre n’est pas très curieuse – y compris Le Monde – sur ce qui se passe à des milliers de kilomètres de la métropole. Les journaux, dans l’ensemble, reprennent sans trop vérifier la thèse officielle et ignorent les victimes malgaches. On y parle d’abord des  » troubles « , des  » atrocités  » des insurgés ; puis on y disserte sur  » la présence française, condition de la prospérité  » de l’île.

Pour Paris, la révolte qui a agité la Grande Ile est un « complot des nationalistes » du Mouvement démocratique de la rénovation malgache (MDRM), une formation légale qui milite pour l’indépendance dans le cadre de l’Union française. Son audience est réelle : aux élections législatives de novembre 1946, le MDRM a raflé les trois sièges réservés aux « indigènes ». Vu de Paris, il était tentant d’en faire les boucs émissaires, au mépris de la vérité. Car le MDRM a désavoué l’insurrection et fustigé les « crimes barbares ». De même, ses chefs n’ont-ils pas lancé un appel au calme ?
Peine perdue. Désigné comme l’ennemi à abattre, le MDRM est dissous et ses chefs arrêtés. L’immunité parlementaire des trois jeunes députés est levée en prélude à un procès colonial qui, ouvert en juillet 1948, s’achèvera par de lourdes peines de prison, des condamnations à mort ou aux travaux forcés. Des peines qui seront ultérieurement commuées.

Il reste une question capitale : quel a été le nombre des victimes de la répression ? Les chiffres cités à l’époque devant l’Assemblée nationale parlaient de 80 000 morts, une estimation qui sera reprise comme parole d’évangile par les spécialistes comme Jacques Tronchon, l’auteur de L’Insurrection malgache de 1947 (éd. François Maspero). Encore récemment, l’écrivain Claude Simon évoquait  » Madagascar, dont on a longtemps caché qu’on y a tué, en 1947, 100 000 indigènes en trois jours « .

Le problème est que ces chiffres seraient faux, selon les dernières estimations de certains historiens. Maître de conférences à Paris-I- Sorbonne, Jean Fremigacci affirme, comme d’autres historiens, que le nombre de personnes tuées lors de l’insurrection n’a pas dépassé les 10 000 (dont 140 Blancs), auquel il convient d’ajouter le nombre de Malgaches morts de malnutrition ou de maladie dans les zones tenues par les insurgés.

 » Cette surmortalité reste encore très difficile à évaluer, l’hypothèse la plus vraisemblable tournant autour de 20 000 à 30 000 morts », écrit M. Fremigacci. Il n’y a pas eu de « génocide oublié » à Madagascar, conclut l’historien, mais une faute des dirigeants politiques qui, à Paris, se sont révélés incapables d’éviter un drame annoncé.

Jean-Pierre Tuquoi

Françoise Raison-Jourde, professeur émérite d’histoire à l’université Paris-VII
Françoise Raison-Jourde : « 40 000 ou 89 000 morts, cela change peu la force du traumatisme »
Le Monde | 28.03.07 |

Nous nous apprêtons à célébrer le 60e anniversaire de l’insurrection malgache de 1947. Comment expliquez-vous la dureté avec laquelle la France a écrasé l’insurrection malgache ?

La crise indochinoise qui éclate en décembre 1946 a joué un rôle. S’y ajoute le fait que Madagascar, où vivaient des milliers de créoles « petits Blancs », fonctionnait comme soupape pour la Réunion. Enfin cette île immense était pauvre mais prestigieuse.

La répression n’a pas été aussi impitoyable que celle d’Algérie, qui fut autrement organisée et terrible. Les Malgaches de l’Est ont d’abord été poussés à bout. En réaction, ils ont monté l’équivalent d’un maquis. La réaction française s’est faite en plusieurs temps, d’abord avec trop peu de troupes au moment de l’insurrection, puis avec des troupes mal armées et mal disposées, enfin avec une « guerre de fantassins », comme en 14. A Madagascar, c’est le nombre des morts de civils réfugiés en forêt, frappés par la faim et les maladies, qui est le pire.

Il existe une polémique à propos du nombre de morts lors de l’insurrection et de la répression qui s’en est suivie. Combien y a-t-il eu de victimes ?

Le nombre donné par l’historien Jean Fremigacci dans un numéro récent du magazine L’Histoire paraît correct à notre milieu de spécialistes : 30 000 à 40 000 morts au lieu des 89 000 annoncés à l’époque par le haut commissaire de Madagascar. Ce chiffre avait l’avantage de terroriser les Malgaches. Aujourd’hui, les vieilles élites bourgeoises des Hautes Terres s’accrochent à ces chiffres. Mais que ce soit 40 000 ou 89 000, cela change peu la force du traumatisme…

On a parfois évoqué un « complot des parlementaires » (députés malgaches et élus au Conseil de la République), partisans de l’indépendance de l’île sous l’impulsion du Mouvement démocratique de la rénovation malgache (MDRM). Quel est votre sentiment ?

On s’accorde aujourd’hui pour dire qu’il n’y a eu complot ni de l’administration ni des parlementaires malgaches. Ceux-ci ont été chargés au maximum à leur procès, en juillet 1948. Ils ont nié avoir eu une responsabilité dans ces violences qui les ont horrifiés, et ont donc accusé la base. Ils se sont aussi soupçonnés entre eux, après avoir subi interrogatoires et violences. Une large partie du traumatisme vient de ce divorce entre tête du MDRM (citadine, lettrée) et la base.
(Françoise Raison-Jourde est professeur émérite d’histoire à l’université Paris-VII, auteure avec Pierrot Men de « Madagascar, la grande île secrète », éd. Autrement.)

Propos recueillis par Gaïdz Minassian

La « pacification » malgache de 1947 avait fait 89 000 morts
Massacre colonial français : retour sur un sanglant silence

mardi 1er février 2005, par Barbara Vacher

89 000 morts à Madagascar au cours de la répression coloniale française en 1947-1948. Bilan officiel d’une des pages les plus noires de l’histoire de l’Ile Rouge et l’une des plus méconnues. Une révolte de 21 mois étouffée dans le sang qui, 48 ans plus tard, reste toujours l’objet d’études de la part des historiens. Retour sur ces sombres événements.

89 000 morts malgaches sur la grande Ile. C’était en 1947 à Madagascar. Une insurrection méconnue de l’histoire coloniale française. Que s’est-il exactement passé ? Tout commence le 29 mars 1947, dans la nuit de samedi à dimanche, où des camps de gendarmeries sont attaqués par des Malgaches à Moramanga, à Manakara ainsi que dans le Bas-Faraony. S’ensuit une rébellion longue de 21 mois qui se soldera en une liquidation, et des insurgés et du seul parti malgache membre de l’assemblée. Pourtant les circonstances et les instigateurs exacts de l’insurrection font aujourd’hui encore l’objet de doutes de la part des chercheurs, qui planchent sur cette période noire de l’histoire de Madagascar.

Intégrée à l’empire colonial français en 1896, Madagascar obtient le statut de territoire français d’outre-mer après la guerre, en 1946. L’île est alors dotée d’une assemblée élue, aux pouvoirs limités. Trois jeunes parlementaires malgaches, membres du Mouvement démocratique de la rénovation malgache (MDRM), parti à la fois nationaliste et pacifique, ont, par cette élection, obtenu des sièges dans les assemblées de la IVeme République. Une assise politique qui va réveiller la revendication indépendantiste.

L’insurrection, qui débute le 29 mars 1947, trouve sa source dans l’existence de sociétés secrètes, basées dans les forêts et aux points stratégiques du réseau ferroviaire. On sait que l’administration française était au courant. Cette nuit-là ne provoque pas pourtant d’émeutes populaires. Mais l’armée va opérer, dans l’anxiété, une répression aveugle. Dès avril, les autorités françaises font débarquer 18 000 hommes. Un corps expéditionnaire qui montera jusqu’à 30 000. Car la bataille se poursuit dans l’Est du pays, où deux zones de guérilla s’installent dans la grande forêt, pendant plus de 20 mois jusqu’à épuisement. Les derniers « rebelles », morts de faim, finissent par se rendre. Entre temps, l’armée française procède à des exécutions sommaires, torture et brûle les villages.

Une « pacification » dérangeante

Un épisode longtemps qualifié de « pacification », qui fait 89 000 victimes chez les Malgaches, chiffre donné par l’état-major français, et approuvé par Jacques Tronchon, auteur de L’insurrection malgache, ouvrage de référence sur la question. Les insurgés ont, quant à eux, donné la mort à 550 Européens et à 1 900 Malgaches. Les trois députés malgaches sont arrêtés et jugés coupables par la justice française, qui retient la thèse du complot du MDRM. Deux d’entre-eux seront condamnés à morts, pour être finalement graciés.

Si la majorité des historiens se sont ralliés jusqu’alors à la thèse selon laquelle la répression malgache émanait en grande partie de la provocation de la police et des colons, les chercheurs planchent encore aujourd’hui. Ils s’acharnent toujours à en établir les circonstances et les instigateurs exacts, quitte à déranger les mémoires. Courant janvier, un nouveau colloque organisé par le groupe d’historiens « campus » de l’université d’Antananarivo s’est consacré à la question. Des recherches ont été effectuées par des enquêtes orales et par un nouveau dépouillement des archives : « Les historiens offrent aujourd’hui un nouveau regard sur l’insurrection de 1947. Il y a eu des insurgés dans l’Ouest Betsileo et dans le Menabe en 47-48. La répression policière a sévi ‘là où il ne s’est rien passé’, comme ce fut le cas à Majumga et à Sambava. Le mouvement avait une ampleur nationale et tous les malgaches y ont largement participé. Les moyens militaires étaient incroyablement faibles quand l’insurrection éclate, et la répression militaire était plus modérée que ne l’a transmis jusqu’ici la tradition », rapporte la journaliste Lova Rabary. Les chercheurs insistent sur la diversité géographique du mouvement ainsi que sur le caractère multiforme de la répression. Le débat s’engage et la discussion est loin d’être close…

Un entretien de Philippe Sollers avec Claude Simon

La sensation, c’est primordial
Le Monde du 19.09.97

Ce qui m’a toujours frappé, dans vos livres, c’est à quel point l’Histoire apparaît sous une forme concrète, comme le résultat sans cesse repris d’une expérience personnelle. Dans Le Jardin des Plantes, vous ironisez même sur ceux qui croient que la littérature est une sorte de jeu formel, indifférent au contexte historique où il se déroule. On reconnaît sans peine dans cette critique les propos de l’époque, de Jean Ricardou et d’Alain Robbe-Grillet.

Je n’ironise pas ; j’ai donné telle quelle la transcription d’un débat…

Tout de même, l’effet produit est cocasse, puisqu’il s’agit au fond de savoir si votre aventure de guerre, en 1940, est une réalité objective ou non.

Oui… Mais bien que je sois loin d’être d’accord avec notre ami Robbe-Grillet sur beaucoup de points, il a dit quelque chose que je peux absolument contresigner : « Le monde n’est ni signifiant ni absurde : il est. » Et Barthes a tenu un propos presque identique : « Si le monde signifie quelque chose, c’est qu’il ne signifie rien. »

Pourtant, ce monde, il est aussi pris dans le temps, l’Histoire. Vous citez cette phrase extraordinaire de Flaubert : « Avec les pas du temps, avec ses pas gigantesques d’infernal géant. » L’autre titre de votre dernier roman, vous le dites vous-même, pourrait être « Portrait d’une mémoire ».

Pas exactement le titre, mais c’est, en quelque sorte, ce que j’ai essayé de faire : une description. Vous savez, il y a cette réflexion de Tolstoï que j’ai citée dans mon discours de Stockholm : un homme en bonne santé perçoit couramment, sent et pense un nombre incalculable de choses à la fois. Là est le problème. Vous devez le connaître puisque vous écrivez. L’écriture ne peut présenter les choses que successivement et dans un certain ordre. Partant d’un même spectacle, selon que j’écris « le pont franchit la rivière » ou « la rivière passe sous le pont », mon lecteur ne verra pas la même image.

Mais on peut essayer la simultanéité, et c’est ce que vous faites.

On peut essayer quelque chose qui en donne l’idée…

Si on est sensible au langage, à la peinture ou à la musique, on sait très bien comment cela se passe. Mais la mémoire humaine, ce qui définit l’essence singulière de l’individu, vous l’introduisez dans une autre logique que celle des historiens, une logique qui procède par accumulation de points secrètement communs.

Oui, des points communs ou des points opposés. A partir du moment où on ne considère plus le roman comme un enseignement, comme Balzac, un enseignement social, un texte didactique, on arrive, à mon avis, aux moyens de composition qui sont ceux de la peinture, de la musique ou de l’architecture : répétition d’un même élément, variantes, associations, oppositions, contrastes, etc. Ou, comme en mathématiques : arrangements, permutations, combinaisons.

Mais on passe avant tout par la sensation.

Pour moi, c’est primordial.

La sensation, c’est l’obsession d’un écrivain comme Céline. Il a été cavalier de guerre comme vous. Qu’est-ce que vous pensez de lui ? Vous n’en parlez jamais.

Céline ? Je le place très haut. Et je l’ai dit depuis longtemps. Il y a plus de vingt ans, la Télévision sarroise est venue à Paris. Ils ne trouvaient personne pour parler de Céline. J’ai dit : « Mais oui. » Il n’y a que moi qui en ai parlé. Proust et Céline, ce sont les deux grands écrivains français de la première moitié du XXe siècle. Je me souviens qu’on me disait de Céline que c’était un salaud. J’ai dit : « Un salaud ? En art, ça ne veut rien dire, salaud. » Pourquoi est-ce si extraordinaire ? Parce que c’est très bien écrit. Parce qu’il y a une musique, parce qu’il y a une cadence. Voilà ! C’est tout.

L’embêtant, c’est que peu de gens sont sensibles.

Tant pis pour eux.

L’importance de la sensation… Cela me fait penser à un mot de Cézanne : « Les sensations formant le fond de mon affaire, je me crois impénétrable. »

Pas mal… Mais moi, je ne crois pas être impénétrable.

Pas impénétrable, peut-être, mais multiple. Il y a dans votre livre plusieurs narrateurs, plusieurs positions subjectives, plusieurs « Claude Simon », en somme. On voit ainsi un collégien, un contrebandier d’armes pendant la guerre d’Espagne, un cavalier conduit à une mort à peu près certaine pendant la guerre en 1940, et dont vous dites de façon très étrange qu’il est mû par une sorte de mélancolie.

Oui, un état de mélancolie. En fait, c’était un désir éperdu de vivre. Jamais le monde ne m’avait paru si beau, jamais je n’avais eu autant envie de vivre, et j’allais mourir. Par conséquent, le mot « mélancolie », je ne le vois pas tellement comme une tristesse. Je le dis d’ailleurs dans ce livre.

C’est quelque chose de plus vital. Il y a un furieux « je veux vivre ». Vous voyez ? Ce n’est pas romantique. J’emploie probablement ce mot complètement à l’envers.

C’est très beau de renverser ainsi le sens courant. Donc, pour revenir à l’Histoire concrète, brute…

Je suis content de vous entendre dire ce mot : concrète. Le concret, c’est ce qui est inté- ressant. La description. D’objets, de paysages, de personnages ou d’actions. En dehors, c’est du n’importe quoi.

Oui. On fait sans cesse de la fausse musique avec l’Histoire. On fait chanter les charniers ou les prisonniers. C’est si vrai qu’un des autres épisodes pour vous essentiel est celui du procès stalinien fait à un autre Prix Nobel récent, Brodski. J’ai été très impressionné que vous citiez dans votre roman les minutes de son procès, que j’avais moi-même découpées à l’époque dans la presse.

Le juge, une femme, lui disait : « Qui a décidé que vous étiez poète ? » « Qui vous a classé parmi les poètes ? » Il s’agissait de montrer, avant de l’envoyer dans un camp, qu’il était un parasite social. Terrifiant ! J’ai rencontré deux fois Brodski. Une fois à Stockholm, lorsqu’on y avait invité tous les lauréats Nobel, et une fois aux Etats-Unis, il y a deux ans, à Atlanta, peu avant sa mort.

Je reprends : la grande Histoire se présente pour vous de façon extrêmement personnelle et concrète : l’Espagne, la défaite française de 1940, avec cet épisode de guerre, dramatique et central pour vous.

J’ai été pris dedans. Vous auriez eu mon âge, vous auriez été pris dedans aussi.

Vous avez utilisé les carnets de Rommel pendant sa campagne de France, et aussi les Mémoires de Churchill.

Oui, j’ai lu et repris certains passages de ces textes. Vous savez, quand on s’est trouvé au coeur d’un pareil chaudron, on est curieux de savoir ce qui se passait dans l’esprit de ceux qui le faisaient bouillir.

La littérature et la guerre. Quel est selon vous le rapport ?

Il n’y en a pas plus qu’entre la littérature et l’amour, la littérature et la nature, la littérature et la Révolution…

Il y a quand même chez vous plus de guerre que d’amour.

C’est quand même un bouquin qui fait presque quatre cents pages, il doit y avoir cent pages sur la guerre, pas beaucoup plus, non ? Le quart ? Mettons cent vingt…

Je veux dire une guerre de fond, pas seulement les batailles.

Mais les événements militaires que je décris, comme je le dis au journaliste dans le livre, cela m’a marqué. La guerre, c’est tout de même quelque chose d’assez impressionnant, vous savez.

Dans toute génération, il faudrait que quelqu’un puisse dire la vérité concrète de son histoire personnelle, de l’histoire à laquelle il a été mêlé, tout en écrivant non pas pour apporter un témoignage, mais pour porter un coup.

Ce n’est pas exprès que cela a été fait : ni pour apporter un témoignage, ni pour porter un coup. Simplement l’envie d’écrire. Comme un peintre a avant tout l’envie de peindre. Disons, pour employer le langage des peintres, que tout cela m’a paru un bon « motif ».

Je crois pourtant qu’on écrit un livre pour porter un coup. Vous introduisez soudain dans votre roman la phrase de Flaubert : « Ceux qui lisent un livre pour savoir si la baronne épousera le comte seront dupés. » Voilà par exemple un coup de Flaubert.

Là, nous sommes d’accord.

La vérité en littérature, cela passe par le corps, d’après moi. Qu’est-ce que vous en pensez ? Vous citez aussi Conrad : « Non, c’est impossible : il est impossible de communiquer la sensation vivante d’aucune époque donnée de son existence ce qui fait sa vérité, son sens sa subtile et pénétrante essence. C’est impossible. Nous vivons comme nous rêvons seuls. »

Conrad me paraît énorme. Si l’on me disait d’aligner les écrivains que je préfère, en tête, je mettrais Dostoïevski, puis Conrad. Les dernières pages du Nègre du « Narcisse », je ne sais pas si vous vous les rappelez. Il y a eu la tempête, ce nègre qui meurt de ne pas vouloir travailler, son équivoque statut d’homme à la fois haï et chéri par l’équipage, son corps jeté à la mer (non sans humour : un clou de la planche basculante retient un moment le cadavre), le navire encalminé, etc., et, à la fin, il n’y a plus personne, plus de personnages, il n’y a plus que le bateau : il remonte la Manche, contourne le sud-est de l’Angleterre, s’engage dans la Tamise, est pris en remorque, arrive dans le port et est poussé dans le dock où, enfin, il s’immobilise. Pour moi, ce sont des pages phénoménales. Personne n’a fait plus beau.

A propos de Flaubert, vous interrompez brusquement votre récit en donnant à lire ce passage de lui : « rendez-vous donné d’avance pour tirer un coup excitation de Rodolphe manière dont elle aimait, profondément cochonne après les f… ries va se faire recoiffer odeurs des fers chauds, s’endort sous le peignoir quelque chose de courtisanesque chez le coiffeur Emma rentre à Yonville dans un bon état physique de f… rie normale C’est l’époque des confitures fumiers roses. Colère cramoisie de Homais. »

C’est, avec son voyage en Egypte, ce que Flaubert a écrit de meilleur… Cela fait partie des notes qu’il griffonnait lorsqu’il pensait au roman. Si on enlève ces notations, ces odeurs, ces couleurs, les craquements des cailloux sous les roues de la voiture qui ramène Emma à Yonville, ces fumiers roses, cette colère cramoisie, etc., tout ce qui, en somme, constitue la chair même de ce roman, alors oui, il ne resterait plus de celui-ci que cette anecdote que Renoir, dans une conversation avec Vollard, résumait de la façon suivante : « C’est l’histoire d’un crétin dont la femme veut devenir quelque chose, et quand on a lu ces trois cents pages on ne peut s’empêcher de se dire à soi-même : « Mais je me fous de tous ces gens-là ! « . »

Cela rejoint pour moi la poésie : on ne peut pas changer un mot, on ne peut pas déplacer une couleur.

Exactement. Il y a des phrases de Proust qui sont beaucoup plus poétiques que bien des poèmes. La distinction prose/poésie est artificielle. On peut arriver à des effets de poésie intenses avec la prose, davantage peut-être, même en français. Prenez la visite à la marquise de Cambremer, c’est une des choses les plus extraordinaires qu’on ait faites en littérature : cette sensation du temps qui passe, marqué par les changements de couleur des mouettes-nymphéas, c’est prodigieux.

En français, dites-vous ? Et la France, donc, dans tout ça ? J’ai noté cette formule dans votre discours de Stockholm : « Mon pays que j’aime, pour le meilleur et malgré le pire… »

Et malgré le pire, oui. Parce que nous n’avons pas été brillants. L’« étrange défaite » de 40, la collaboration, l’Indochine, l’Algérie, Madagascar dont on a longtemps caché qu’on y a tué, en 1947, 100 000 indigènes en trois jours. Ce pays c’est le mien, c’est le nôtre. Mais malgré…

Je vous pose cette question parce qu’un des narrateurs du Jardin des Plantes est quand même un écrivain célèbre français, Prix Nobel de littérature, qui se retrouve notamment au Kirghizistan, s’efforçant de faire comprendre, dans son « mauvais anglais », qu’il ne veut pas signer une pétition d’inspiration typiquement stalinienne évoquant « les moissons futures ». Selon vous, qu’est-ce qu’un écrivain français aujourd’hui ?

Il est ce qu’est tout écrivain à quelque nationalité qu’il appartienne, à quelque époque qu’il écrive. Et écrire, toujours et partout, cela consiste à ordonner, combiner des mots d’une certaine façon, la meilleure possible. Pour moi c’est, avant tout, réussir à faire surgir des images, communiquer des sensations. Mais j’ai toujours à l’esprit ces paroles d’Elie Faure : « Dans la confiance de l’homme en lui-même réside l’esprit religieux. Le pont du Gard témoigne de plus de piété que l’église Saint-Augustin. »

PHILIPPE SOLLERS


Présidentielle: La « banlieue » vote à nouveau… Le Pen !

28 mars, 2007
Media rioters
GuignolLes émeutiers se sont retrouvés face à un discours médiatique fort alors que le discours politique était divisé. L’extraordinaire extension géographique des émeutes résulte de l’absence d’unité des pouvoirs publics face à la crise : la division est apparue au sein même de l’équipe gouvernementale, plusieurs jours durant. Dans le même temps, la télévision a joué à fond son rôle de tam-tam moderne. Nombre de verrous ont alors sauté. Une certaine unité d’ensemble a fini par se dégager, autour de slogans hostiles au ministre de l’Intérieur Lucienne Bui Trong (ex-patronne des RG, mars 2006)
Guignol est une marionnette française née à Lyon en 1808. Son créateur Laurent Mourguet faisait partie de ces nombreux canuts qui, mis au chômage par la Révolution, s’était reconverti en marchand forain, puis en arracheur de dents. Pour attirer la clientèle et couvrir les cris de ses patients, il amusait la foule avec ses marionnettes. (…) Les personnages principaux du théâtre de Guignol sont le canut Guignol … et le gendarme Flageolet. Wikipedia

Refus d’une directrice d’école et de militants associatifs de laisser la police faire son travail lors du contrôle d’identité d’un étranger en situation irrégulière à Paris dans le XIXe …

Plus de 7h d’affrontements avec la police ainsi que de pillages par des bandes de voyous (majoritairement africains ou maghrébins) hier soir à la gare du Nord suite à l’interpellation d’un individu (congolais) sans titre de transport (qui se trouve être « un multirécidiviste, rentré illégalement sur le territoire, avec vingt-deux dossiers de violences volontaires ») ayant agressé un contrôleur de la RATP …

Un ministre et candidat qu’on menace et essaie d’interdire de « cité » dans certains quartiers…

A l’heure où, à moins d’un mois de l’élection présidentielle (comme un an et demi après les plus graves émeutes de notre histoire récente et cinq ans après l’irruption, pour les mêmes raisons, de Le Pen au second tour), la gauche et Bayrou rivalisent de démagogie en mettant tout sur le dos de Sarkozy …

On se demande bien ce que cherchent tous ceux qui attisent les flammes …

Que la majorité des habitants de ces quartiers défavorisés qui en ont marre d’être pris en otage et de voir brûler leurs moyens de transport ainsi que leurs crèches, écoles, centres de loisirs, commerces (ou agresser leurs pompiers, policiers, médecins, professeurs et autres chauffeurs de bus ou réparateurs) votent Le Pen quand ils ne peuvent pas le faire … avec leurs pieds?

Abandonnant ainsi à la minorité de casseurs et de voyous les ghettos qu’avec leurs agressions et leurs trafics (mais aussi, à l’instar de ces belles âmes des beaux quartiers dont la compassion est généralement inversement proportionnelle à la proximité au problème, leurs démagogues défenseurs à gauche et leurs pompiers-pyromanes dans les médias), ceux-ci s’évertuent jour après jour de leur fabriquer?

Les incidents de la gare du Nord ressurgissent dans la présidentielle
Le Parisien
Le 28/03/2007
Les violents incidents mardi soir gare du Nord à Paris se sont déplacés mercredi sur le terrain politique à moins de 4 semaines de la présidentielle, alors que certains syndicats de police s’inquiètent du fossé qui se creuse avec une partie de la population et des jeunes.

Ces affrontements de plusieurs heures entre jeunes et forces de l’ordre dans les sous-sol de la gare, à la suite de l’interpellation d’un voyageur sans billet, ont fait neuf blessés légers. Treize personnes ont été interpellées, dont cinq mineurs: placées en garde à vue, elles devront répondre de violences sur agents de la force publique, dégradations de biens publics et privés et vols en réunion.

Le nouveau ministre de l’Intérieur François Baroin, qui a succédé lundi à Nicolas Sarkozy, a effectué mercredi après-midi une visite éclair à la gare du Nord afin d' »encourager et conforter les forces de l’ordre », auxquelles il avait auparavant rendu hommage pour leur « grand sang-froid ».

Le ministre, parfois accueilli par des cris plus ou moins hostiles de nombreux jeunes présents dans le grand hall de la gare, a dénoncé des « événements inacceptables, intolérables, inadmissibles », rappelant que tout avait commencé avec le « contrôle d’une personne qui, au final, est un multirécidiviste, rentré illégalement sur le territoire, avec vingt-deux dossiers de violences volontaires ».

Il s’est élevé contre « toute exploitation politique déplacée » de ces violences, un voeu pieux à en juger par le tour très politique pris par la polémique.

Nicolas Sarkozy a lui aussi estimé que la police avait « fait son travail ». Le candidat UMP à la présidentielle, jugeant que « pendant des années on a laissé faire n’importe quoi », a ajouté: « nous sommes le seul pays où l’on considère qu’arrêter quelqu’un parce qu’il ne paie pas son billet, ce n’est pas normal ».

Son adversaire socialiste Ségolène Royal a vu dans les affrontements un constat de « l’échec sur toute la ligne » de la droite en matière de sécurité.

« Bien évidemment les voyageurs doivent payer leur billet. Mais qu’un simple contrôle puisse dégénérer dans un affrontement aussi violent prouve que quelque chose ne va plus », a-t-elle déclaré.

« Les gens sont dressés les uns contre les autres, ont peur les uns des autres. La police a parfois peur de se rendre dans certains quartiers ou de procéder à certains contrôles », a-t-elle ajouté.

François Bayrou a également souligné que tout cela avait « eu lieu pour un ticket de métro ».

« On en arrive là parce que depuis longtemps, on a fait de la police uniquement une force de répression », a estimé le candidat UDF à la présidentielle. « Depuis la présence de Nicolas Sarkozy au ministère de l’Intérieur », a-t-il précisé.

Philippe de Villiers, candidat du Mouvement pour la France (MPF), a mis en cause des « bandes ethniques » et « des barbares ».

Les réactions policières ont été contrastées. Nicolas Comte (SGP-FO, 3e syndicat de gardiens de la paix) a dit redouter « un véritable risque d’hystérisation des rapports police-jeunesse », et Joachim Masanet (Unsa police, 1er syndicat de gardiens de la paix), tout en jugeant « régulière » l’intervention des forces de l’ordre, a affirmé impérative une « reprise du dialogue » pour « combler le fossé qui s’est creusé entre la police et les jeunes ».

A l’inverse, Synergie (second syndicat d’officiers) « s’insurge » contre cette « thèse d’une prétendue fracture entre les jeunes et la police », de même que le SNOP (officiers, majoritaire) et Alliance (2e chez les gardiens de la paix), qui voit une « défiance », non de la population mais des « voyous » et de certains « idéologues » à l’égard de la police.

Les émeutes de la gare du Nord enflamment la campagne présidentielle
Le Figaro

le 28 mars 20

Le Parti socialiste et François Bayrou tombent à bras raccourcis sur Nicolas Sarkozy qui se défend en accusant la gauche d’être « du côté de ceux qui ne paient pas leur billet dans le train ».

« Ne pas se transformer en pompiers incendiaires ». Les appels du tout nouveau ministre de l’Intérieur, François Baroin, mercredi sur Europe 1 sont restés lettres mortes. Les attaques pleuvent en effet sur Nicolas Sarkozy au lendemain des affrontements de la gare du Nord. Son adversaire de gauche, Ségolène Royal, a ainsi estimé que les affrontements de gare du Nord montraient « l’échec sur toute la ligne » de la droite en matière de sécurité depuis 2002.

« Si Ségolène Royal et la gauche veulent être du côté de ceux qui ne paient pas leur billet dans le train, c’est (son) choix », a répliqué Nicolas Sarkozy de passage à la gare du Nord. Il n’est « pas normal que des gens interviennent » pour s’opposer à une interpellation, a tranché le candidat de l’UMP, estimant que « les forces de l’ordre ont réagi avec beaucoup de maîtrise ».

Une opinion partagée par ses porte-parole Rachida Dati et Xavier Bertrand qui, plus tôt dans la matinée, avaient accusé les socialistes de « justifier le désordre ».

Ségolène Royal s’est défendu de ces accusations de laxisme : « Bien évidemment, les voyageurs doivent payer leur billet. Mais qu’un simple contrôle puisse dégénérer dans un affrontement aussi violent prouve que quelque chose ne va plus », a-t-elle déclaré sur Canal+.

Bayrou moque Sarkozy et Borloo

De Jack Lang à Bertrand Delanoë, en passant par le député de Paris, Jean-Christophe Cambadélis, les caciques du PS ont abondé dans le sens de leur candidate. Le conseiller spécial de Ségolène Royal, Jack Lang, a même demandé « une enquête » sur les violences pour établir s’il s’agit d’« incidents organisés ou fortuits ». Le maire de Paris Bertrand Delanoë a estimé que « de tels débordements, après la crise de l’automne 2005, confirment notamment l’erreur magistrale qu’a constitué la suppression de la police de proximité ». Jean-Christophe Cambadélis, enfin, a rappelé le précédent des incidents de la rue Rampal dans le XIXe arrondissement de Paris pour dénoncer « un climat sarkozien fait de tensions, d’exactions, de violence verbale et de stigmatisations ».

Le PS n’est pas seul à récuser les résultats de la politique de l’ex-ministre de l’Intérieur. Ainsi François Bayrou, sur LCP-Assemblée nationale, a déploré que Nicolas Sarkozy ait fait de la police « uniquement une force de répression ». Le candidat UDF à la présidentielle a associé à ses critiques Jean-Louis Borloo, ministre de la Cohésion sociale, qui, la veille, a apporté son soutien au candidat de l’UMP. « L’un est chargé des banlieues, l’autre est chargé de la sécurité, et on ne peut pas dire que dans ces incidents hier soir, ni les banlieues aient montré qu’elles avaient trouvé un grand équilibre, ni que la sécurité soit en France aujourd’hui quelque chose à propos (de quoi) on peut se rassurer », a-t-il souligné.

De son côté, Philippe de Villiers, a évoqué « des bandes ethniques installées sur notre territoire et (qui) considèrent que même la gare du Nord, c’est leur territoire ». Sur BFM-TV, le candidat du MPF à l’élection présidentielle a évoqué des « barbares ». « Voilà le résultat de l’immigration incontrôlée », a-t-il ajouté, assurant qu’ « il y a 800 cités interdites, où on nous recommande, à nous les candidats, de ne pas aller ».

Enfin la Ligue communiste révolutionnaire s’est dite « indignée » par « la brutalité de l’intervention policière ». L’organisation trotskiste se dit « solidaire du mouvement de protestation et de solidarité des voyageurs ».

Société

«Ici, c’est la loi de la jungle»
Propos recueillis mercredi matin à la gare du Nord, sur les lieux où se sont produits les violents incidents de mardi soir.
Par Hakim DJEROUDI
LIBERATION.FR : mercredi 28 mars 2007

Ce mercredi à 11 heures, gare du Nord. A la sortie du métro ligne 5, le murs blancs portent les marques des émeutes de la veille. Des message tagués: «27.03.2007, injustice CRS sur ados innocents», «Victoire pour l peuple», «Nique la police», «Nique le gouvernement», «Chirac crapule», «Nique Sarkozy»

«C’est un truc de malade» lâche une jeune passante qui constate les dégâts. On dirait qu’une guerre s’est déroulée ici. Des vitres cassées, les bornes de contrôle de billet hors-service, les vitres de la boutique «Bagafolie», le magasin de chaussure «Foot locker» pillés. Un groupe de jeunes habitués traîne devant les boutiques. L’un d’eux, qui a reçu un coup, porte un pansement à l’oeil. Il ne souhaite pas répondre à nos questions. Et montre même un peu d’agressivité si on insiste.

«Il y a souvent des groupes de jeunes, ici, explique Isabelle, 38 ans, employée d’un magasin qui vend des produits d’Auvergne. La police les chasse, mais ils reviennent à chaque fois». Trois employés sont venus réparer un photomaton dégradé.

Les gens stressés et pressés défilent, «comme d’habitude». «Cela fait huit ans que je suis là, poursuit Isabelle. J’ai remarqué qu’il y a une montée de la délinquance. Ici, c’est la loi de la jungle. Il y a du vol tout le temps. Les gens sont irrespectueux entre eux. Si vous vous laissez faire c’est fini».

Mais, en même temps, les contrôles incessants ne contribuent pas à apaiser les choses. «Cela fait quinze jours à trois semaines que les contrôleurs sont là en permanence, ajoute l’employée. Ce que je ne comprend pas c’est que il y a déjà eu ce genre de situation, mais elles ont toujours été contrôlées. A mon avis, c’est la veille des élections qui a motivé les gens et d’autres ont agi pour le plaisir de casser. Il n’y a pas eu que des jeunes, il y a eu des gens de toute sorte. Des jeunes habitués à trainer, des gens de passage venus s’en mêler, des spectateurs».

Un jeune lycéen, de passage: «Hier, j’étais là. Moi, j’ai participé à la bataille parce que les contrôleurs et les flics prennent trop la confiance. J’ai suivi le mouvement, et je n’ai pas trop cherché à comprendre pourquoi.»

Une dizaine de policiers sont présents. «Ils ne sont jamais là quand il faut, moi dès que j’ai des problèmes je me débrouille seule» poursuit la commerçante. «J’ai fermé la boutique à 17h30, l’histoire a démarré juste là, devant le photomaton. Deux dames, deux jeunes et une mère accompagnée de ses trois enfants se sont réfugiées dans la boutique. Puis, vingt minutes après j’ai fermé et je suis rentrée. Ce soir, ça risque d’être chaud, d’autant plus que le fait que la police soit là, cela pourrait entraîner les gens à recommencer».

Appel à la grève pour la directrice d’école
Défilé prévu aussi vendredi contre les arrestations de sans-papiers près des établissements.
Par Catherine COROLLER
Libération

Le 28 mars 2007

Le placement en garde à vue, vendredi, de Valérie Boukobza, directric d’école parisienne ( Libération de lundi), continue de faire des vagues. La jeune femme, soupçonnée d’outrage et de dégradations sur une voiture de police après que des incidents violents eurent éclaté à proximité de son établissement, lors de l’interpellation d’un Chinois sans papiers qui venait chercher ses petits-enfants, avait été interrogée pendant sept heures. Hier, les principaux syndicats enseignants du primaire (1) ont appelé leurs collègues à faire grève et à manifester vendredi. «On demande que les ministères de l’Education nationale, de la Justice et de l’Intérieur clarifient la situation de la collègue et annoncent qu’il n’y aura aucune poursuite judiciaire et aucune sanction administrative prise contre elle», explique Gilles Moindrot, secrétaire général du Snuipp.
«Légitime défense.» Les responsables syndicaux demandent également que Valérie Boukobza se voie appliquer le droit à la protection des fonctionnaires prévu par la loi. Cela lui garantirait l’assistance d’un avocat et du service juridique du rectorat. «Les fonctionnaires doivent être défendus par l’institution , affirme également Michel Delattre, secrétaire général de l’Unsa Paris. Surtout que nous considérons que notre collègue était en situation de légitime défense.» Lundi, ces mêmes syndicats avaient rencontré Maurice Quenet, recteur de l’académie de Paris. Selon eux, la discussion a tourné court, le responsable académique opposant une fin de non-recevoir à la demande de protection juridique, au motif que la situation de Valérie Boukobza relève d’une affaire privée. Le recteur aurait affirmé que «les faits [s’étant] produits à l’extérieur de l’école [sont] détachables de sa mission de directrice d’école».
Silence. Vendredi, les enseignants manifesteront également contre les arrestations aux abords des écoles. Le matin, une délégation syndicale se rendra à la préfecture de police pour réclamer que cessent de telles pratiques. Le cortège partira à proximité du ministère de l’Education nationale, façon d’interpeller Gilles de Robien, resté totalement muet depuis le début de cette affaire.
(1) Snuipp-FSU, SE-Unsa, SgenCFDT, SUD-Education, Snudi-FO, CGT-Education et CNT.

Scènes de ménage chez « Les Guignols de l’info »
LE MONDE
Le 26.03.07

La campagne présidentielle sème la zizanie entre les auteurs des « Guignols de l’Info », l’émission satirique de Canal+. C’est Bruno Gaccio, auteur « historique » de l’émission, qui a mis le feu aux poudres en déclarant dans Libération du samedi 24 mars : « Ça fait cinq ans qu’on rit avec Sarko, ça suffit. Là, on ne rit plus avec, on rit contre. » Une déclaration que n’ont pas appréciée ses acolytes, Lionel Dutemple, Ahmed Hamidi et Julien Hervé, ainsi que le producteur de l’émission, Yves Le Rolland, qui refusent que les marionnettes soient instrumentalisées pendant la campagne.

« En affirmant qu’on est contre Sarkozy de manière militante, cela nous prive d’une certaine liberté et nous prête des intentions cachées », protestent-ils. « Le militantisme supposé est incompatible avec l’esprit des Guignols, précise Yves Le Rolland. Notre seule inspiration, c’est ce qui peut faire rire. « Les Guignols de l’Info » reste une émission de divertissement. Ce qui ne nous empêche pas d’avoir un point de vue sur les gens. »

« On est là pour se moquer, on ne fait pas de politique. Nous ne sommes pas des journalistes, nous travaillons dans un monde de latex, surenchérit Ahmed Hamidi. Nos prises de position se voient à l’écran, inutile de le surligner. »

Contacté par Le Monde, Bruno Gaccio affirme que la citation de Libération, est « inexacte ». « Ce que je voulais dire, c’est que depuis quatre ans que l’on rit aux Guignols avec Sarkozy, le public va finir par penser que l’on rit contre lui, ce qui ferait sortir les Guignols de leur rôle. »

DÎNER

La tension entre Bruno Gaccio et les trois auteurs, qui ont rejoint l’émission en 2000, couve depuis plusieurs mois. Déjà, en début d’année, ils n’avaient pas apprécié d’apprendre par Le Parisien que Bruno Gaccio avait participé à un dîner avec Ségolène Royal, chez l’animatrice de télévision Daniela Lumbroso, enfreignant ainsi les « règles » des Guignols de ne pas rencontrer ceux qu’ils caricaturent. De plus, ils lui reprochent de continuer à parler en leur nom alors que « cela fait déjà un long moment qu’il est hors jeu », comme le souligne Lionel Dutemple. En effet, Bruno Gaccio a rejoint depuis septembre 2005 l’unité de fictions de Canal+, où il développe des projets innovants. Il n’est revenu aux Guignols que pour la présidentielle, et a annoncé qu’il quittera l’émission en juin.

Ces turbulences au sein des membres de l’équipe n’affectent pas leur humour. « On adorerait dîner avec Chirac dès qu’il ne sera plus président, confie Ahmed Hamidi. Il nous a fait bouffer pendant dix ans. Il serait normal de lui offrir un resto ! »

Sylvie Kerviel et Daniel Psenny

Télévision

Ils ont fait le Chirac de 1995. Qui est le candidat des «Guignols» en 2007 ?
Votez latex!
Par Raphaël GARRIGOS, Isabelle ROBERTS
QUOTIDIEN : samedi 24 mars 2007
Sapristi (1) ! Et ces bons vieux Guignols ? Bombardés meilleurs éditorialistes de France en 1995 quand ils campaient Chirac en sympathique loser mangeur de pommes trahi par Couille molle (comment s’appelait ce monsieur goitreux déjà ?), les Guignols se sont vu reprocher de l’avoir installé à l’Elysée. Et, en 2002, d’avoir décrédibilisé les politiques qu’ils représentaient en Supermenteur (Chirac) et Superbarbant (Jospin). En 2007, les Guignols , même s’ils alimentent moins la chronique, sont bien là au mieux de leurs audiences : 2,8 millions de téléspectateurs (contre 2,6 millions en 1995 et 2,5 en 2002) pour leurs quatre têtes de Turc du moment. Après les pommes de Chirac et plutôt que les mandarines de Bayrou, mangez du latex.
Sarkozy : «Cacalme, Lexomimil»
«Vous l’avez remarqué en regardant les Guignols , je ne veux pas de Sarkozy président.» Oui, Bruno Gaccio, on avait remarqué. Aux Guignols, Sarkozy, c’est depuis des lustres le Grand Satan : la «petite crotte» de Chirac, l’expulseur d’enfants immigrés. Le sale flic, qui a mis toutes les rédactions de France à sa botte compensée. Longtemps, les Guignols s’en sont tenus à cette fort ressemblante caricature. Et puis arrive le fameux «J’ai changé», le jour de son sacre, et son non moins fameux pull-over qu’il sortait dès le lendemain. Du caviar pour les Guignols : «Le mec, rigole Lionel Dutemple, un des auteurs, d’un seul coup il décrète qu’il sera supercalme !» Voilà Sarkozy faussement adouci, en «pull-over, calme, cool, zen». Qui, ces temps-ci comme le vrai, perd ses nerfs : l’atrabilaire est désormais au bord du nervous breakdown, tremblote «cacalme-coocool-zezen» avec le «Lexomimil» en intraveineuse. Mais Sarkozy, contrairement au Chirac de 1995, reste l’ennemi. «Ça fait cinq ans qu’on rit avec Sarko , ça suffit, assène Gaccio, chef des Guignols jusqu’en juin. Là, on ne rit plus avec, on rit contre.»
Bayrou : «Crûtû-crûtû-crûtû»
Le néo-rebelle qui fustige TF1, leur ennemie de toujours, du nanan pour les Guignols ? Ben non, même pas : tandis que, partout, on feint de découvrir Bayrou, ils le croquent comme ils le font depuis dix ans en gamin naïf qui rêve de se rebeller sous son poster «I love UDF». Seul aggiornamento : avec les sondages, le petit François est devenu insupportable. PPD ose-t-il le présenter en «chouchou des Français» qu’il monte sur ses grands poneys : «Eh ho ! Tu m’appelles pas chouchou, je suis un homme important maintenant !» Veut décorer la valise nucléaire d’autocollants Dora l’exploratrice, s’inquiète de ses futurs sommets : «A Poutine, je peux plus lui dire « Poutine tu pues la sardine » ?» Surtout, les Guignols fustigent l’absence de programme, l’inanité politique de Bayrou. Sa solution pour tous les problèmes ? «Prendre les meilleurs de droite, et les meilleurs de gauche.» Souci, quand Bayrou mélange les carburants de la pompe de gauche et de la pompe de droite : «Le moteur il a fait « crûtû-crûtû-crûtû ».» Pour Dutemple, Bayrou est «sans doute le Guignol de cette campagne» . Yves Le Rolland, directeur artistique, approuve : «Bayrou, c’est le personnage le plus intéressant, c’est avec lui qu’on peut le plus montrer notre spécificité. Pour nous, il reste ce qu’il était.» De fait, alors qu’en 1995, le Chirac des Guignols suivait l’opinion, leur Bayrou de 2007 va à son encontre. Les Guignols vont tout de même le faire accéder à la respectabilité, raconte Dutemple : «PPD va le regarder d’un autre oeil. Il va faire comme tous les médias : « Ouais, il a pas de programme, génial ! »»
Royal : «Politique pour les tout-petits»
Ça se gâte avec Ségolène Royal : marionnette pas terrible, voix ratée, pas de gimmick, les auteurs ont du mal. «Pour des caricaturistes c’est la galère, reconnaît Le Rolland. Elle est un peu en creux. Elle ne nous fait pas tellement rire. C’est un peu comme Jospin qu’on n’a jamais vraiment réussi.» Résultat, depuis le début de la campagne, le personnage de Royal patine, sauf quand les Guignols s’attaquent à sa sale manie de parler aux Français avec des mots simples et font chanter son programme par Henri Dès «pour expliquer la politique aux tout-petits» : «Mme l’Iran a une bombe atomique/C’est catastrophique» la la la… Mais au fil des mois, la Royal de latex, tout en restant un personnage central, est devenue quasi muette, stoïque sous les coups de boutoir de ses ennemis, tellement violents qu’ils tournent à l’absurde. A la radio, on interroge la Royal de latex sur les porte-avions et, dans le taxi, le chauffeur la coince : «Dans une boîte de vitesses automatique, quel est le nom de la pièce sur laquelle reposent les roulements à billes ?» Elle ne sait pas et les quolibets fusent : «Elle sait pas et elle veut diriger la France !» Gaccio s’emporte : «Sarkozy peut faire n’importe quoi, tout le monde s’en cague ; elle, elle fait « atchoum », tout le monde rigole « whoua la nulle ». Faut arrêter.» Ça s’appelle rouler pour Royal. «On ne peut pas faire ça», se défend Gaccio. C’est pas grave les gars, c’est juste de la politique.
Elkabbach : «Bravo Nicolas, t’es génial»
Voilà en fait le gibier favori des Guignols : nous, les journalistes. Enfin, pas nous à Libération, hein, mais tous les autres, les méchants, les moutons, les stipendiés flingués chaque soir à bout touchant. Totem de la complaisance médiatico-sarkozyste, le VRP multimédia Jean-Pierre Elkabbach. Ses interviews cire-UMP du matin se traduisent chez les Guignols en un festival de «pouffiasse !» contre Royal et de «t’as été génial, bravo Nicolas». Jeudi, dans une parodie de Vis ma vie, Elkabbach devait tester l’étrange profession de journaliste. Et il en suait à grosses gouttes, le pauvre, et s’indignait que son tuteur d’un jour ose poser des questions dérangeantes à Sarkozy : «Je suis très choqué, je sais pas comment il fait, c’est comme s’il n’avait aucune pudeur.» Le 22 avril, une fois que les auteurs auront voté tous à gauche , les marionnettes animeront la soirée électorale de Canal +. Les Guignols influenceront-ils le vote des téléspectateurs ? «Prrrrrrrt…, répond, lassé, Gaccio. S’il y avait une influence des Guignols , Besancenot serait à 17 % dans les sondages.»
photo RAphaël Dautigny
(1) Oui, on avait envie d’écrire «sapristi

Voir aussi les images télé: http://www.dailymotion.com/video/x1ka4h_emeute-compil-270307-gare-du-nord


Présidentielle 2007: les trois tabous de la campagne (Guy Sorman)

28 mars, 2007
http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/e/e7/France_map_labour_protests_CPE_23-3-2006.png/300px-France_map_labour_protests_CPE_23-3-2006.pngJe suis convaincu que le libéralisme est voué au même échec que le communisme et qu’il conduira aux mêmes excès. L’un comme l’autre sont des perversions de la pensée humaine. Jacques Chirac
Dans l’Hexagone, le terme « libéral » est devenu une insulte. Mais c’est un hommage à la vertu. Il y a 25 ans, personne ne l’utilisait. (…) Par ailleurs, je ne vois pas contre qui sont les antilibéraux. Leur antilibéralisme égale antimondialisme égale antiaméricanisme. Guy Sorman

A l’heure où l’actuel squatter et (Dieu merci) très prochain SDF de l’Elysée profite de ses derniers jours pour sortir les deux volumes de ses impérissables chiraqueries, à savoir ses sempiternelles variations et avertissements sur les « méfaits » du libéralisme, sorties, ironie du calendrier,… la veille même du 50e anniversaire de l’Europe qui nous a rendus riches …

A l’heure donc où le même incorrigible responsable des douze années d’immobilisme que nous venons de vivre se paye en fait (et contre son propre camp!) un aussi ultime que dérisoire réglement de comptes avec (suivez mon regard!) « ceux qui pensent que le salut de la France passe par une brutale saignée libérale et par le démantèlement de notre modèle social » et le « concept pernicieux de la discrimination, même positive » …

Au moment où, de l’autre côté, la Royal multiplie les déclarations, aussi contradictoires les unes que les autres. Il ne faut pas parler d’identité nationale mais… sortir les drapeaux! Ou: il faut lutter contre l’immigration clandestine mais… donner des papiers à tous les clandestins! (du moins ceux qui auront été assez malins pour scolariser leurs enfants) …

Il fait lire, sur le site de France 2, l’intéressant entretien de l’essayiste Guy Sorman sur la campagne présidentielle.

Ou plus précisément, sur les trois problèmes centraux de la dette, l’intégration et du terrorisme, ou plutôt, sur les tabous dont ils sont entourés en France.

Sur la dette, le tabou, c’est en fait le surdimentionnement de l’Etat : un tiers de plus qu’ailleurs et donc… un tiers de plus d’électeurs potentiels à affronter !

Sur l’intégration, la vache sacrée, ce serait plutôt le Code du travail et les entraves à la liberté du travail (SMIC, charges, impossibilité de licencier) qui protègent les privilégiés détenteurs d’un emploi ou futurs diplômés (voir le ridicule des manifs d’étudiants contre le CPE, destiné justement aux… non-diplomés!) sur le dos des sans-emploi, et donc les jeunes souvent issus de l’immigration. Mais aussi le refus, parce que d’origine américaine, d’une politique de la « diversité », qui ne peut bien sûr fonctionner (ce qui montre bien que tous les problèmes sont liés) que s’il y a des emplois à répartir.

Et enfin sur le terrorisme, la guerre mondiale que les jihadistes ont déclarée au Monde libre (et à tous ceux qui aspirent à la liberté, les premières victimes, faut-il le rappeler, en étant les musulmans eux-mêmes). Et où, à nouveau, le grand tabou, c’est l’Amérique avec laquelle il faut éviter de s’aligner trop ouvertement alors que, comme notre police et notre justice au niveau intérieur et européen, notre armée y est déjà (de l’Afghanistan à la Bosnie en passant par l’Afrique) largement impliquée. On se souvient des attaques contre Sarko l’Américain, qui a depuis dû considérablement désaméricaniser ses propos – jusqu’à renier son soutien de l’intervention contre le dictateur Saddam !

L’état de la France vu par Guy Sorman
France 2
le 16/03/07

L’interview de Guy Sorman

Comment voyez-vous l’état de la France à la veille de la présidentielle ?

A mon sens, la France se distingue du reste du monde par trois facteurs : sa dette, la difficulté de l’intégration des jeunes issus de l’immigration et le terrorisme. Il s’agit de trois problèmes centraux plus ou moins abordés dans cette campagne. Mais plutôt moins que plus…

En ce qui concerne la dette, les candidats disent vouloir la réduire. Mais ils ne parlent de ce qui est en à l’origine. A savoir le problème d’un Etat surdimensionné qui fait plus de choses qu’ailleurs, des choses qui ne sont pas forcément nécessaires. Pourtant, partout, on a réduit la dimension de l’Etat. Mais cela n’a pas été fait en France.

Ce fait est la raison principale du chômage. Car tout argent que l’Etat absorbe, c’est autant de moins que les entreprises n’investissent pas. Il écrème les fonds nécessaires par les impôts et l’emprunt. Résultat : en France, il y a peu d’investissements quand on compare la situation avec ce qui se fait dans les autres pays de l’OCDE.

Vous faites là un bien rude constat …

Mon propos n’est pas polémique. Cette analyse est partagée par tous les économistes. Ce qui manque dans l’Hexagone, c’est une réflexion pour savoir à quoi sert l’Etat, dans quels domaines il devrait intervenir. Evidemment, poser la question est politiquement dangereux : en France, il y a un tiers de fonctionnaires de plus qu’en Grande-Bretagne, aux Pays-Bas ou en Espagne !

Les deux secteurs où l’on dépense le plus sont l’enseignement public et l’armée. Naturellement, personne ne va dire qu’il faut réduire ces dépenses ! Pourtant, il convient de les rationaliser. Que je sache : en Grande-Bretagne ou en Espagne, les gens ne sont pas moins bien éduqués.

Je le répète, le premier problème, c’est la dimension de l’Etat. La dette n’en est qu’une conséquence.

Comme second problème, vous évoquiez tout à l’heure l’intégration des jeunes issus de l’immigration…

Oui, si l’on compare avec d’autres pays, la France n’a pas d’autre problème sociétal. Dans ce domaine, la première difficulté, c’est l’emploi. Actuellement, tout ce qui est fait joue contre les jeunes sans qualification. En augmentant SMIC et charges, on dissuade, à cause du coût, les employeurs d’embaucher. Il en va de même pour l’impossibilité de licencier. Or si on veut intégrer, il faut libérer le travail.

Avec le CPE, le gouvernement disait vouloir procéder de cette manière. Mais cette politique a déclenché de très importantes manifestations…

Le CPE, c’était le combat des privilégiés contre la perte des privilèges. Les étudiants qui manifestaient n’avaient pas conscience des problèmes. Il faut dire aussi que le gouvernement Villepin n’a rien expliqué. Quand on fait des réformes de ce genre, il faut commencer par une pédagogie.

La question est de savoir comment on organise le marché du travail pour que les jeunes y accèdent. Mais il faut que le problème soit clairement posé pour qu’ensuite on s’interroge sur les mécanismes, sur la manière d’organiser les choses.

Et la question de l’intégration proprement dite ?

Je pense qu’il faut comme aux Etats-Unis mener une politique d’ »action affirmative » (affirmative action en anglais), de « discrimination positive », comme on dit en France. En fait, aux Etats-Unis aujourd’hui, on parle plus de « diversité ». Une diversité qui, dans ce pays, est obligatoire à tous les niveaux et est contrôlée par des juges. Elle a débuté dans la police. Résultat : aujourd’hui, dans celle de New York, on a 20 à 30 % de noirs, ce qui est le reflet de la population locale. Dans l’armée, c’est pareil.

La discrimination positive, évidemment, Nicolas Sarkozy en parle. Mais une telle politique ne peut pas fonctionner s’il n’y a pas de créations d’emplois. Tous les problèmes sont liés.

Comme troisième problème, vous avez mentionné le terrorisme…

Le terrorisme, la violence internationale sont des thèmes très absents de la campagne électorale. Pourtant, l’Hexagone n’est pas à l’abri. On ne peut pas ignorer que s’est constituée une branche algérienne d’Al Qaïda qui a la France en ligne de mire.

L’armée française, qui est une armée importante, est présente dans de nombreux pays, de l’Afghanistan à la Bosnie en passant par l’Afrique. Pourtant, il n’y a pas de réflexion sur sa place dans le monde, sur son rôle. On ne se demande pas qui est l’ennemi, comment il faut combattre, avec qui.

Regardez la polémique sur un second porte-avions nucléaire, notamment avec Ségolène Royal. On fournit des réponses sans poser les questions !

Tout cela vous amène-t-il à dire que la France est en déclin ?

C’est ce que disent les « déclinologues ». Ce qui ne fonctionne pas chez nous, c’est l’Etat. Mais la société française, elle, ne fonctionne pas trop mal. Il en va de même pour les grandes entreprises multinationales françaises.

Mais il ne faut pas négliger le fait que la France connaît une série d’érosions. Plusieurs millions de jeunes se retrouvent ainsi au bord de la route, comme je le disais plus haut. De plus, on assiste à un affaissement des positions économiques en raison de la baisse de l’investissement. Si on ne remédie pas à cette situation, on va à la décadence. Il y a donc menace de décadence.

Comment jugez-vous le système américain, souvent pris en modèle par les libéraux ?

On ne peut pas comparer la France et les Etats-Unis. Car les deux sociétés sont fondées sur des principes économiques, philosophiques et politiques très différents.

Aux Etats-Unis, le mécanisme de l’intégration fonctionne assez bien. De même que l’économie. Il y a 4 % de chômeurs. C’est vrai qu’on trouve une vraie pauvreté, liée à l’immigration. Mais la croissance est extraordinaire. Elle permet de financer la première armée du monde, dont le budget représente 3 % du budget fédéral, sans peser sur les contribuables. Une chose qui ne marche pas, c’est la lutte contre le terrorisme. Mais je le répète : la comparaison avec la France reste impossible.

Vous définissez-vous comme un libéral ?

Oui. Mais comme un libéral français, au sens classique du terme tel qu’on l’a utilisé de Turgot à Raymond Aron. Personnellement, j’appartiens à l’école de Raymond Aron. Je n’ai ni le culte des Etats-Unis, ni celui de l’économie de marché. Pour moi, celle-ci est une mécanique au service de l’action politique.

Que pensez-vous du débat autour du libéralisme et de l’antilibéralisme ?

Ce débat ne m’intéresse pas ! Ce qui m’intéresse, c’est de savoir quels sont les moyens permettant de faire progresser l’idée de liberté. Dans le cas de l’intégration, par exemple, c’est à l’Etat d’intervenir. Mais pour le chômage des jeunes, il faut assouplir le Code du travail. De leur côté, les libéraux ultra placent souvent la réponse avant la question.

En fait, je ne pense pas que le libéralisme et l’ultralibéralisme soient représentés sur la scène politique française. Leurs adeptes sont surtout des universitaires.

Je constate simplement que dans l’Hexagone, le terme « libéral » est devenu une insulte. Mais c’est un hommage à la vertu. Il y a 25 ans, personne ne l’utilisait. Et aujourd’hui, le libéralisme est redevenu une école. Pour autant, on le confond souvent avec le mondialisme. Par ailleurs, je ne vois pas contre qui sont les antilibéraux. Leur antilibéralisme égale antimondialisme égale antiaméricanisme.

Dernière question : que pensez-vous d’internet ?

Ce qui m’intéresse avec ce média, c’est son côté instantané. Quand j’écris dans mon blog, je reçois tout de suite des commentaires et des réactions. Je peux ainsi tester mes idées, repérer les points sensibles de l’opinion. Cela m’apporte véritablement quelque chose. Il faut dire que mon blog n’est pas narcissique !


Histoire de la Résistance: Les Armes de l’esprit (Weapons of the spirit: From Poland and Holland to Denmark and Bulgaria: the most important factor for the treatment of Jews was whether or not a country in Nazi-dominated Europe was able to maintain a certain degree of sovereignty)

25 mars, 2007
https://i0.wp.com/enroute.umc-europe.org/images/2007/28/armesdelesprit.jpg
The central ambiguity is that the Germans warned the Jews and let most of them escape. Lidegaard claims this was because the Danes refused to help the Germans, but the causation might also have worked in the other direction. It was when the Danes realized that the Germans were letting some Jews go that they found the courage to help the rest of their Jewish community escape. Countrymen is a fascinating study in the ambiguity of virtue. The Danes knew long before the war that their army could not resist a German invasion. Instead of overtly criticizing Hitler, the Social Democratic governments of the 1930s sought to inoculate their populations against the racist ideology next door. (…) The Danish response to the Nazis illuminates a crucial fact about the Holocaust: the Germans did not always force the issue of extermination where they faced determined resistance from occupied populations. In Bulgaria, as Tzvetan Todorov has shown in his aptly titled book The Fragility of Goodness, the Jews were saved because the king of Bulgaria, the Orthodox Church, and a few key Bulgarian politicians refused to assist the German occupiers. Why did a similar civic sense of solidarity not take root in other countries? In Holland, why did 80 percent of Dutch Jews perish? And what about France: why did liberty, equality, and fraternity not apply to the citizens driven from their homes by French police and sent to deportation and death? These questions become harder to answer in the light of the Danish and Bulgarian counterexamples. One possible explanation is that the German occupation’s presence in Denmark was lighter than in either France or Holland. The Danes, like the Bulgarians, kept their king and maintained their own government throughout the occupation. Self-government gave them a capacity to defend Jews that was never possible in the occupied zones of France or Holland. Both the Danish king and the Danish government decided that their best hope of maintaining Denmark’s sovereignty lay in cooperating but not collaborating with the German occupiers. This “cooperation” profited some Danes but shamed many others. The Danish population harbored ancestral hostility to the Germans, and the occupation reinforced these feelings. The Germans, for their part, put up with this frigid relationship: they needed Danish food, and Danish cooperation freed up German military resources for battle on the Eastern Front, and the Nazis wanted to be liked. They wanted their “cooperative” relationship with Denmark to serve as a model for a future European community under Hitler’s domination. From very early on in this ambiguous relationship, the Danes, from the king on down, made it clear that harming the Jews would bring cooperation to an end and force the Germans to occupy the country altogether. The king famously told his prime minister, in private, that if the Germans forced the Danish Jews to wear a yellow star, then he would wear one too. Word of the royal position went public and even led to a myth that the king had actually ridden through the streets of Copenhagen on horseback wearing a yellow star on his uniform. The king never did wear a star. He didn’t have to wear one, because, thanks to his opposition, the Germans never imposed such a regulation in Denmark. When, in late summer in 1943, the order came down from Eichmann to the local German authorities in Copenhagen that they had to rid the city of its Jews, these authorities faced a dilemma. They knew that the Danish politicians, police, and media—that Danish society as a whole—would resist and that, once the cooperation of the Danes had been lost, the Germans would have to run the country themselves. The Germans in Copenhagen were also beginning to have second thoughts about the war itself. By then the German armies had been defeated at Stalingrad. While the Gestapo in Poland and Eastern Europe faced the prospect of defeat by accelerating the infernal rhythm of extermination in the death camps, the Gestapo in Denmark began to look for a way out. The local Gauleiter, a conniving opportunist named Werner Best, did launch the roundup of the Jews, but only after letting the Jewish community find out in advance what was coming, giving them time to escape. He did get his hands on some people in an old-age home and dispatch them to Theresienstadt, but all but 1 percent of the Jewish community escaped his clutches. It is an astonishing number. When Adolf Eichmann came to Copenhagen in 1943 to find out why so many Jews had escaped, he did not cashier the local Gestapo. Instead he backed down and called off the deportations of Danes who were half-Jewish or married to Jews. Lidegaard’s explanation for Eichmann’s volte face is simply that the institutions of Danish society all refused to go along. And without their cooperation, a Final Solution in Denmark became impossible. Totalitarianism, not to mention ethnic cleansing and ethnic extermination, always requires a great deal of collaboration. When they got wind of German plans in September 1943, the Danish government resigned, and no politician agreed to serve in a collaborationist government with the Germans thereafter. After the roundups of Jews were announced, leading Danish politicians of different parties issued a joint statement declaring, “The Danish Jews are an integral part of the people, and therefore all the people are deeply affected by the measures taken, which are seen as a violation of the Danish sense of justice.” This is the political culture of “countrymen” with which Lidegaard explains the extraordinary determination—and success—of the Danes in protecting their Jewish population. Such general support across Danish society seems to have empowered the Jews of Copenhagen. When the Gestapo came to search the Jewish community’s offices in September 1943, the community treasurer, Axel Hertz, did not hesitate to ask the intruders, “By what right do you come here?” The German in charge replied, quite candidly: “By the right of the stronger.” And Hertz retorted: “That is no good right.” Jews in Denmark behaved like rights-bearers, not like victims in search of compassion. And they were not wrong: their feeling of membership in the Danish polity had a basis in its political culture. When the Germans arrived to begin the deportations, Jews had already been warned — in their synagogues — and they simply vanished into the countryside, heading for the coast to seek a crossing to neutral Sweden. There was little or no Jewish communal organization and no Danish underground to help them. What ensued was a chaotic family-by-family flight, made possible simply because ordinary members of Danish society feigned ignorance when Germans questioned them, while sheltering families in seaside villages, hotels, and country cottages. Danish police on the coast warned hiding families when the Gestapo came to call, and signaled all-clear so that boats bearing Danish Jews could slip away to Sweden. The fishermen who took the Danish Jews across the Baltic demanded huge sums for the crossing, but managed to get their frightened fellow citizens to safety. When the Gestapo did seize Jewish families hiding in the church of the small fishing village of Gilleleje, the people were so outraged that they banded together to assist others to flee. One villager even confronted the local Gestapo officer, shining a flashlight in his face and exclaiming: “The poor Jews!” When the German replied, “It is written in the Bible that this shall be their fate,” the villager unforgettably replied: “But it is not written that it has to happen in Gilleleje.” Why did the Danes behave so differently from most other societies and populations in occupied Europe? For a start, they were the only nation where escape to a safe neutral country lay across a narrow strait of water. Moreover, they were not subject to exterminatory pressure themselves. They were not directly occupied, and their leadership structures from the monarch down to the local mayors were not ripped apart. The newspapers in Copenhagen were free enough to report the deportations and thus to assist any Jews still not in the know to flee. The relatively free circulation of information also made it impossible for non-Jewish Danes to claim, as so many Germans did, that “of this we had no knowledge.” Most of all, Denmark was a small, homogeneous society, with a stable democracy, a monarchy that commanded respect, and a shared national hostility to the Germans. Denmark offers some confirmation of Rousseau’s observation that virtue is most easily fostered in small republics. Lidegaard is an excellent guide to this story when he sticks close to Danish realities. When he ventures further and asks bigger questions, he goes astray. At the end of his book he asks: “Are human beings fundamentally good but weak? Or are we brutal by nature, checked and controlled only by civilization?” He wants the Danish story to answer such questions, but it cannot bear such weight. There simply are no general answers to the question of why humans behave as they do in times of extremity. What Lidegaard’s story really demonstrates is that history and context are all. Denmark was Denmark: that is all one can truthfully say. Lidegaard makes the argument, in his conclusion, that had resistance been as strong elsewhere in Europe as it was in Denmark, the Nazis might never have been able to drive the Final Solution to its conclusion. (…) Jews met different fates in each country the Nazis occupied—or at least the rates of destruction and escape varied. But it does not follow that what the Danes did other peoples could have also done. The Germans faced resistance of varying degrees of ferocity in every country that they occupied in Europe. Where they possessed the military and police power to do so, they crushed that resistance with unbridled cruelty. Where, as in Denmark, they attempted a strategy of indirect rule, they had to live with the consequences: a populace that could not be terrorized into doing their bidding, and could therefore be counted on to react when fellow citizens were arrested and carried away. One uncomfortable possibility that Lidegaard does not explore is that the Nazis sought a strategy of indirect rule precisely because they saw the Danes as fellow Aryans, potential allies in an Aryan Europe. This would explain why the Nazis were so comfortable in Copenhagen and so shaken by Danish resistance. The Poles they could dismiss as Untermenschen, and the French as ancient enemies; but to be resisted by supposed Aryans was perversely disarming. Why else would a ferocious bureaucrat such as Eichmann melt before Danish objections to the arrest of Jews married to Danes? One paradoxical possibility is that the Nazis bowed to Danish protests because their delusional racial anthropology led them to view the Danes as members of their own family. To their eternal credit, the Danes exploited this imagined family resemblance to defy an act of infamy. Countrymen is a story about a little country that did the right thing for complicated reasons, and got away with it for equally complicated reasons. It is a story that reinforces an old truth: solidarity and decency depend on a dense tissue of connection among people, on long-formed habits of the heart, on resilient cultures of common citizenship, and on leaders who marshal these virtues by their example. In Denmark, this dense tissue bound human beings together and indirect rule made it impossible for the Germans to rip it apart. Elsewhere in Europe, by contrast, it was destroyed in stages, first by ghettoizing and isolating the Jewish people and then by insulating bystanders from the full horror of Nazi intentions. Once Jews had been stripped of citizenship, property, rights, and social existence—once they could appeal only to the common humanity of persecutors and bystanders alike—it was too late. There is a sobering message in Lidegaard’s tale for the human rights era that came after these abominations. If a people come to rely for their protection on human rights alone, on the mutual recognition of common humanity, they are already in serious danger. The Danish story seems to tell us that it is not the universal human chain that binds peoples together in extremity, but more local and granular ties: the particular consciousness of time, place, and heritage that led a Danish villager to stand up to the Gestapo and say no, it will not happen here, not in our village. This extraordinary story of one small country has resonance beyond its Danish context. Countrymen should be read by anyone seeking to understand what precise set of shared social and political understandings can make possible, in times of terrible darkness, acts of civil courage and uncommon decency. Michael Ignatieff
Where both state and church refused to sanction discrimination—as in Denmark—internal resistance was highest. Where the state or native administrative bureaucracy began to cooperate, church resistance was critical in inhibiting obedience to authority, legitimating subversion, and/or checking collaboration directly. Church protest proved to be the single element present in every instance in which state collaboration was arrested—as in Bulgaria, France, and Romania…. The majority of Jews evaded deportation in every state occupied by or allied with Germany in which the head of the dominant church spoke out publicly against deportation before or as soon as it began. Unfortunately, the Netherlands (which I discuss extensively) did not react as would be predicted from the level of pre-war anti-Semitism. There was little leadership from the Queen and government in exile (nor from political leaders in the Netherlands) to the civil service bureaucracy which executed German orders. This led to high state cooperation in registering Jews. « The more efficient, and almost foolproof, method of Jewish identification was devised not in the Reich, but in the Netherlands, by a pre-war Dutch civil servant who traveled to Berlin with his superior’s permission to display his innovation to the Gestapo: ‘The Gestapo had pronounced his identity card even more difficult to reproduce than its German counterpart.' » Although there was early church protest in the dominant Protestant church, it was not a public nor vocal protest. Church leaders failed to inform their congregants of this as they did not read publicly their protest against the deportation of the Jews, deferring to a German request not to read it from the pulpit. Lacking leadership for resistance, the Dutch did not form a defense movement for people in hiding until the spring of 1943 when Dutchmen were threatened with deportation and forced labor in Germany. It was too late to help the Dutch Jews—by then less than half of them were left. Deák is correct that only about 20 percent of Dutch Jews were saved but he is wrong about the Bulgarian toll. About 20 percent of Jews under Bulgarian rule became victims, including the Jews in territories formerly in Greece and Yugoslavia occupied by the Bulgarian state, as he explains later in his review. Dr. Helen Fein
Helen Fein (…) rightly argues that pre-war anti-Semitism had significant influence on the fate of Jews under German occupation but, as she herself states, there were also many other factors, for instance the behavior of local church leaders, the attitude of the exile governments, and whether or not the country in question had an efficient bureaucracy. The latter, unfortunately, was the case in the Netherlands. Still, at least in my opinion, the most important factor for the treatment of Jews was whether or not a country in Nazi-dominated Europe was able to maintain a certain degree of sovereignty. In Italy, Hungary, Romania, Slovakia, Bulgaria, Finland, Vichy France, and Denmark, the governments used the Jews in bargaining with the Nazis and then with the Allies. The lives of Jews were sacrificed or spared depending on which of the two external forces the government wanted to please. In the utterly defeated countries such as Norway and the Netherlands, which were without a government and without any sovereignty, local bureaucrats and policemen did just what the Nazis wanted them to do in carrying out the elimination of the Jews. In other countries, parts of the native population assisted the Germans in killing or rounding up Jews, as happened in Poland, Ukraine, and the Baltic countries. As a result, the largest percentages of Jews survived in countries that were allied with Germany during the war. In Bulgaria, following a great deal of initial brutality and proclaimed anti-Semitic intentions, the pro-German government decided to spare the lives of Bulgarian Jews. The Germans were powerless to prevent this. As a result, so far as we know, not one of the 50,000-odd Bulgarian Jews was handed over to the Germans or killed at home, although many suffered badly in local forced labor camps. Helen Fein writes about Jews under Bulgarian rule; I wrote about the Bulgarian Jews. The 11,143 Jews that the Bulgarian regime handed over to Eichmann in 1943 lived in those parts of Greece and Yugoslavia that were occupied by the Bulgarian army; they were Yugoslav and Greek citizens and did not speak Bulgarian. The actions of leading Bulgarian officials toward the Nazis and the Jews remain a subject of intense controversy. Among them were Prime Minister Filov, Minister of Interior Gabrovski, Parliamentary Deputy Dimitur Peshev, and, most powerful and controversial of all, King Boris III. (…) We know less about Bulgaria during and just after the war than about most other European countries. Yasharoff, for instance, argues that his father, in defending Peshev, emphasized Peshev’s role as a savior of Jews and that this softened the verdict of his Communist judges. Tzvetan Todorov, the author of The Fragility of Goodness, the book I discussed in my review, believes otherwise. Yasharoff is convinced that Peshev personally ordered the local authorities to stop preparations for the deportation of the Bulgarian Jews in 1943; yet it is hard to believe that the vice-chairman of the National Assembly would have had such an authority, particularly in a country that Yasharoff calls a fascist state. But was Bulgaria truly a fascist country during the war? Yes, if we judge it by some of the actions of its police; no, if we consider that it had a functioning parliament with opposition parties, whose deputies often strongly opposed the government. However, because the government could take no major action in Bulgaria without the King’s consent, Boris III must bear responsibility both for the deportation of the Thracian and Macedonian Jews and for saving their Bulgarian counterparts. As a savior of some Jews and as the man responsible for the killing of others, Boris did not really differ greatly from such contemporary heads of state as France’s Marshal Pétain and Hungary’s Admiral Horthy. (…) The lesson of the Bulgarian story is best explained by Omer Bartov in The New Republic (August 13, 2001) when he writes: “The difference between virtue and vice is far less radical than we would like to believe. Sometimes the most effective goodness…is carried out by those who have already compromised themselves with evil, those who are members of the very organization that set the ball rolling toward the abyss.” Dimitur Peshev, who was a member of the ruling political party in Bulgaria and who voted for the original anti-Semitic laws, was such a person. István Deák
Des pressions païennes formidables vont s’exercer sur nous-mêmes et sur nos familles pour tenter de nous entraîner à une soumission passive à l’idéologie totalitaire. Si l’on ne parvient pas tout de suite à soumettre nos âmes, on voudra soumettre tout au moins nos corps. Le devoir des chrétiens est d’opposer à la violence exercée sur leur conscience les armes de l’Esprit. Pasteur André Trocmé (1940)
Between 1943 and 1944, the Mufti [of Jerusalem] concentrated his activities on the Jews of the Balkans, in Eastern Europe. He prevented the rescue of Jews from Hungary, from Romania, from Bulgaria, from Croatia; and he thwarted the immigration of Jewish orphans to Palestine. He protested to the Nazis that not enough resources were being devoted to preventing the escape of Jewish refugees from the Balkans. This has been widely testified to. Here is one example. Wilhelm Melchers, a Nazi official who testified at the Nuremburg Trials on 6 August 1947, said: « The Mufti was making protests everywhere – in the offices of the Foreign Minister, the Secretary of State and in other SS Headquarters ». These protests had an immediate effect, as a rule. Far example, on 15 May 1943, the Mufti personally delivered to Ribbentrop a letter protesting against the plan to arrange the emigration of 4,000 Jewish children from Bulgaria. Ribbentrop succumbed to the Mufti’s pressure. He quickly arranged for a telegram to be sent to the German Ambassador in Sofia, by which he prevented the emigration from taking place. The tragic result, of course, was that 4,000 Jewish children were condemned to death. (Rapport de l’ONU, 5/12/1985)

Suite à notre dernier billet sur la légende Aubrac comme illustration du mythe qui a entouré la Résistance pendant la dernière guerre en France et l’apparent manque de combativité de la majorité de la population française …

Petit retour sur les travaux de l’historienne américaine Helen Fein, dont l’analyse des différentes réponses nationales des pays européens face au génocide juif (« Accounting for Genocide: National Responses and Jewish Victimization During the Holocaust« , 1979) pourrait être éclairante.

Comparant les destins différents des communautés juives sous le nazisme, elle montre en effet que les pays où celles-ci s’en sont “le moins bien sorties” sont apparemment ceux où il n’y avait pas eu d’institutions (politiques, religieuses) appelant à résister.

Comme par exemple les Pays-Bas ou la Pologne (dont les dirigeants et élites s’étaient exilés en Angleterre et/ou avaient été décimées par les assauts conjoints des Nazis et des Soviétiques) qui ont eu le pire bilan par opposition au Danemark où, « protégé » par son aryanité, un Christian X avait explicitement pris position contre la déportation et dont la population juive (avec l’aide de leurs voisins suédois) a été très largement épargnée.

La France, avec son régime collaborationniste mais une partie de ses élites résistantes, ayant eu une position intermédiaire.

Un peu comme la Bulgarie, dont les autorités religieuses avaient bien résisté mais qui finit par abandonner, suite notamment à l’intervention personnelle du Grand Mufti de Jérusalem et « oncle » d’Arafat – exflitré lui aussi par la France après guerre – , “ses” juifs thraces et macédoniens.

Une France donc où le régime a, en simplifiant, “sauvé” une bonne partie de ses juifs nationaux sur le dos (ie. en les livrant ou les abandonnant aux nazis) de ses juifs réfugiés …

D’où l’intéressant contre-exemple du cas très particulier de ces villages des Cévennes de descendants de huguenots, avec leur longue tradition de “résistance” religieuse (comme Le Chambon-sur-Lignon, révélé au grand public par le documentaire de Pierre Sauvage, qui sauva quelque 5 000 juifs sous l’Occupation, mais il existe, parait-il un tel village de Justes aux Pays-Bas et les Polonais sont, avec les Hollandais, les premiers sur la liste de Yad Vashem – merci madimaxi) …

On a ainsi l’impression qu’avec beaucoup de résistants, notamment au début, qu’ils sont quasiment livrés à eux-mêmes, aucune, sauf exceptions, institution politique, syndicale ou religieuse (hormis l’appel – de l’extérieur, non nécessairement à une résistance intérieure et pendant que le PCF négociait secrètement le maintien de sa presse avec l’ennemi – du 18 juin) n’appelant à résister et qu’ils s’improvisent résistants avec les moyens – très limités – du bord, certains dans les campagnes ou aux frontières, à partir de leurs pratiques locales faisant passer leur résistance comme une sorte de braconnage ou contrebande “glorifiée”.

Ce qui souligne encore plus leur courage mais aussi la faiblesse de leur nombre et donc à nouveau… le “manque de combativité” de la majorité.

Et bien sûr le décalage avec les récits largement idéalisés que, pour les raisons que l’on sait, on en a fait après coup et… le choc quand la vérité sort peu à peu.

Voir aussi la critique du film de Pierre Sauvage sur Le Chambon-sur-Lignon (« Les Armes de l’esprit »):

« Les Armes de l’esprit »
L’Humanité
Le 17 octobre 1990

De Pierre Sauvage au cinéma « Saint-Germain-des-Prés »

Si on avait laissé faire le temps et l’oubli, c’est tout juste si le nom de Chambon-sur-Lignon aurait eu droit à quelques lignes dans les manuels d’histoire de France, chapitre Deuxième Guerre mondiale, sous-chapitre occupation allemande et déportation. Grâce au film documentaire de Pierre Sauvage, les correcteurs de mémoire auront désormais la tâche plus rude.

« Les Armes de l’esprit », c’est l’histoire d’un aller-retour. Le passé éclaire le contexte par le noir et blanc des archives, et la couleur du reportage d’aujourd’hui donne la parole aux acteurs d’une histoire discrète mais glorieuse. De 1940 à 1944 les habitants d’une petite commune de la Haute-Loire défient Pétain, sa police, ses milices, ses lois antisémites, en accueillant, en cachant, en protégeant des familles juives françaises et étrangères. Le faussaire du village, Oscar O. de son vrai nom, Dr Jean-Claude Plunne de son nom de planque, spécialiste de la fabrication de faux-papiers, estime à cinq mille le nombre de Juifs sauvés au Chambon. Le cinéaste franco-américain Pierre Sauvage sera parmi les rescapés.

A l’origine d’une résistance trop méconnue, il y a cette terre cévenole avec derrière elle quelques siècles d’insoumission, ces Huguenots protestants qui ont appris à vaincre les persécutions et la peur, et il y a des hommes, héros ordinaires qui jaillissent à la lumière. Le pasteur du Chambon, André Trocmé, fera de son temple le lieu où apprendre à dire non sera parole d’évangile. Et quand l’une de ces femmes au visage doux qui a échappé aux trains de Nuit et brouillard se souvient, c’est pour dire : « Ce n’était pas au fait que nous étions juifs qu’ils réagissaient, mais au fait que nous étions pauvres. »

 Voir encore:

Heroes and Victims
István Deák
NY Review of Books
May 31, 2001

Neighbors: The Destruction of the Jewish Community in Jedwabne, Poland
Jan T. Gross
Princeton University Press, 261 pp., $19.95
The Fragility of Goodness: Why Bulgaria’s Jews Survived the Holocaust
Tzvetan Todorov, translated from the French by Arthur Denner
Princeton University Press, 190 pp., $26.95. To be published in July 2001.
The Jehovah’s Witnesses and the Nazis: Persecution, Deportation, and Murder, 1933–1945
Michel Reynaud and Sylvie Graffard, translated from the French by James A. Moorhouse, with an introduction by Michael Berenbaum
Cooper Square Press, 304 pp., $27.95

In 1941 Polish townspeople and farmers who had been persecuted by the Soviet occupation forces took their revenge on their innocent Jewish neighbors by torturing them and burning them alive. In 1943 Bulgarian right-wing politicians saved virtually all the Jews in their country and were later rewarded for their efforts by execution or imprisonment under the Communist government. Throughout the war German religious zealots refused to say “Heil Hitler,” preferring to be guillotined by the Nazis to serving in the war.

Such are the major themes of the three books under review. They raise questions that defy clear answers. Why did Poles, who had suffered badly under the Soviet occupiers, choose to kill those even more downtrodden than they were? Do murders committed by semiliterate Polish farmers, craftsmen, and day laborers belong in the same category as murders committed by educated and trained German policemen, as Jan Gross seems to suggest in Neighbors? Does the suffering freely accepted by German Jehovah’s Witnesses belong in the same category as that of the Jews, who were not asked what they thought of the Führer and were not allowed to recant? Why did the Bulgarians succeed in saving Jews while the Dutch, who were also not generally anti-Semitic, failed abysmally, with a nearly 100 percent Jewish survival rate in one country and only about 20 percent in the other?

Before World War II, there were some 50,000 Jews in Bulgaria, making up less than one percent of the population—approximately the same low proportion of Jews as in Germany and Italy, and not at all comparable to the vastly greater Jewish presence in Austria, Hungary, Romania, Poland, and Russia. Is there a direct relationship between the proportion of Jews in a country and the extent of popular anti-Semitism? We might think so when we consider the relatively mild fate of the Jews in wartime Bulgaria and Italy; but the case of Germany obviously suggests otherwise. Other factors must have influenced the extent of popular anti-Semitism. Bulgarian Jews, mostly of Sephardic origin, were tradesmen and artisans, with only relatively few businessmen, landowners, bankers, lawyers, and professors among them. In contrast to France or Poland, for instance, no Jews were to be found in the Bulgarian army officer corps or in the state administration.

Unlike Jews in Hungary or Poland, Bulgarian Jews did not take an important part in the Bulgarian Communist movement. Thus they represented neither a political nor an economic challenge to non-Jews. Also, because there were so few Jewish journalists, artists, moviemakers, theater people, and writers in Bulgaria, right-wing critics of modern culture could not blame the Jews for immorality, secularization, corruption, and criminality. In addition, Bulgarians had more important minorities to worry about, such as the Macedonians, whose secret organizations had long been engaged in bloody terror, and also Turkish-speaking and Bulgarian-speaking Muslims.

With no Jews in important positions, there existed only minuscule anti-Semitic movements in Bulgaria. And yet Jews had much to fear. As Tzvetan Todorov explains in his strongly argued introduction to The Fragility of Goodness—a book that is largely a collection of documents—Bulgaria adopted some of the harshest anti-Jewish legislative measures in Europe. In October 1940, during the authoritarian rule of King Boris III, a Law for the Protection of the Nation severely restricted Jewish activities, and in 1941 many more such measures followed: Jews had to obey a curfew; many of them were expelled from their homes; others were forcibly conscripted into work gangs, and all were required to wear the yellow Star of David.

The worst persecution, however, did not happen in Bulgaria itself. In 1941, Bulgaria joined in Hitler’s Yugoslav and Greek military campaigns and was rewarded with the right to occupy and administer the province of Thrace in northern Greece as well as much of Macedonia and Kosovo in the former Yugoslav state. Even though Bulgaria was not allowed to annex these territories, the government conferred Bulgarian citizenship on their inhabitants, except for the Jews. This was a prelude to the deportation of the 11,384 Jews who, following their mistreatment by Bulgarian gendarmes, were handed over to Adolf Eichmann’s local representative in March 1943. The victims ended up in Auschwitz and Treblinka, where nearly all were killed. The men chiefly responsible for this outrage were King Boris III and Prime Minister Professor Bogdan Filov. The prime minister was friendly to Germany, but Boris, a member of the Saxe-Coburg-Gotha family, which had produced many European kings and queens, including the descendants of Prince Albert and Queen Victoria, disliked the Nazis. Bulgarians today still argue over the motives for Boris’s behavior toward the Thracian and Macedonian Jews as well as the sudden change of policy in 1943 by which he stopped the deportation to Germany of the Bulgarian Jews. Not for nothing was the King often referred to as “wily Boris.”

In Italy, Hungary, Slovakia, and Romania, governments allied with Germany alternately promoted and sabotaged the deportation of Jews, mostly but not always because of the changing war situation. But in these government decisions, the public had at best a very limited part. Not so in Bulgaria, where, in 1940, the anti-Semitic Law for the Protection of the Nation caused a public uproar. The first collective protest came from the country’s leading writers and other intellectuals. It is true that in Hungary writers and artists such as the composers Béla Bartók and Zoltán Kodály were the first to protest the anti-Jewish laws. But in Bulgaria, strong protests were made to the National Assembly by professional organizations, politicians, and religious leaders. And, instead of petering out as they did in other countries, the protests increased. Government officials, the public, and the Jews themselves all ignored the law ordering the Jews to wear the Star of David. The deportations of Jews began in the spring of 1943, with the arrest of the Thracian and Macedonian Jews as a first step, to be followed by de-portations from Bulgaria itself. Huge street demonstrations erupted in Sofia, led by the heads of the Orthodox state church. Stefan, the metropolitan of Sofia (the equivalent of an archbishop), sent telegrams of protest to the King, and Kyril, the metropolitan of Plovdiv, is said to have warned that he would lie down on the rails in front of the next deportation train. When the authorities arrested the Jews of Kyustendil, a town not far from Sofia, a delegation of its leading residents went to the capital to plead the case of their fellow citizens. Not only were these Bulgarians free of anti-Semitism, they were also brave people and great humanitarians.

Yet, as Todorov explains, the protests would, by themselves, not have prevailed against the determination of Prime Minister Filov and several key members of his cabinet to deport Jews. What counted, Todorov shows, was that the Kyustendil delegation appealed directly to Dimitur Peshev, the vice-chairman of the National Assembly, and that Peshev took up their cause. When Todorov writes about “the fragility of goodness,” he is referring to the decision taken by Peshev, a conservative nationalist politician and a leading member of the party in power, to risk his position and life by politely, diplomatically, and yet resolutely turning against his own government. Carefully avoiding members of the opposition parties, he invited fellow members of the government party to sign a statement arguing that the Jews were no problem for Bulgaria, and that handing over the Jews to the Germans was against the nation’s honor and interest. Forty-two other deputies signed the statement, although about a dozen of them later got cold feet. Still, all this was enough to cause Boris III and the country’s other leaders to hesitate, and they postponed the deportations. Meanwhile, Metropolitan Stefan invited Bulgaria’s chief rabbi to live in his house. It is hard to find a comparable gesture anywhere else in Europe. By the summer of 1943, the King, too, was siding with the opponents of deportation. Even though Peshev was thrown out of his party and the King died under mysterious circumstances in August 1943, there were no deportations. As happened in Denmark and Italy, even the German ambassador in Sofia began to reflect Bulgarian views on the Jewish question in his dispatches. Thousands of Jews were sent to the countryside to do forced labor, but virtually all were alive and unharmed when the Soviet army arrived in September 1944.

The Communists soon took over the country, killing many members of the country’s elite and putting on trial all the deputies from the wartime ruling party. As Todorov shows, of the forty-three deputies who had signed Peshev’s pro-Jewish declaration, the Communists sentenced twenty to death; most of the others were given long prison terms. Peshev himself was sentenced to fifteen years but was freed less than two years later. Among those executed were Deputy Ikonomov, who had been the first to sound the alarm on behalf of the Jews, and Deputy Petrov, who had fought hard in the National Assembly against the Law for the Defense of the Nation. Metropolitan Stefan was forbidden to carry on his pastoral activities.

During the Nazi alliance, not a single one of these brave men had been harmed. Now the Communists wiped them out while some in the Jewish community looked the other way. After two Jewish lawyers refused to represent Peshev at his trial, a third accepted; this courageous decision caused him later to be disbarred. Ironically, as Todorov explains, it was not what Peshev had done to save the Jews that persuaded the Communist court not to sentence him to hanging. What saved him was that earlier, as minister of justice, he had blocked the execution of a left-wing opposition leader. Subsequently, most Bulgarian Jews emigrated, mainly to Israel, which left Bulgaria as judenfrei as all the other East Central European countries are today, except for Hungary and Romania. Under Communist rule, the wartime persecution of the Bulgarian Jews was barely mentioned, and when it was, their survival was attributed to the Communist Party. In history textbooks and in the press, wartime concentration camps were said to have held only political prisoners, while it was said of Auschwitz that “prisoners of all nationalities” had been killed.

After considering the claims and counterclaims regarding the survival of the Bulgarian Jews, Todorov rightly concludes that although the King was responsible for the death of nearly 12,000 Jews, he deserves credit for blocking German demands for deportation. This was a remarkable achievement, but the larger credit belongs to Dimitur Peshev and his fellow deputies who, in turn, would have been unable to act without popular support and, especially, without the support of the Bulgarian Orthodox Church. Compared to the lethargy of Pope Pius XII and of the Catholic prelates in Germany and East Central Europe, the Bulgarian church leaders were models of decency and strength.

But who today remembers these saviors? Peshev, whose brief memoirs appear in the documentary section of Todorov’s book, is one of the thirteen “Righteous” Bulgarians who have been honored by the State of Israel. But he and his heroic colleagues and their tragic fate have been largely ignored by historians of World War II. In reconstructing what happened to such decent men in his native Bulgaria, Todorov, a much respected French philosopher and social critic, is also pursuing his longstanding aim of showing that goodness can thrive under atrocious conditions. In fact, he believes it is under such conditions that goodness is most genuinely present, a view that he persuasively presents in Facing the Extreme: Moral Life in the Concentration Camps, a masterful comparative study of the Nazi and Soviet camps.

2.

If the Bulgarian story is that of quiet diplomatic maneuvering by clever politicians on behalf of their fellow citizens, the story of the Jehovah’s Witnesses in Germany is that of a direct confrontation between two implacable ideologies, one representing unbending pacifism, the other unbounded ruthlessness. Unlike the Bulgarians, the Jehovah’s Witnesses were not trying to help or defend anybody. As we learn from The Jehovah’s Witnesses and the Nazis, their only wish was to do God’s will, a position that brought them into direct confrontation with the Nazi regime. The Jehovah’s Witnesses are members of the Watch Tower Bible and Tract Society, a religious sect founded in the United States in 1872. According to its eschatological doctrine as it was preached in the 1930s, the “end of days” was approaching and would be preceded by war and other great crises. In the eyes of the Witnesses, the Nazis fulfilled all the requirements for a warlike, destructive regime that would hasten the arrival of the Apocalypse. As citizens of Jehovah’s Kingdom, the Witnesses could not possibly swear allegiance to this or any other government or do military service in any form.

In 1933, there were about 20,000 Jehovah’s Witnesses in Germany; some of their regional branches at first tried to make an accommodation with the Nazi regime, emphasizing their own anti-Bolshevism and their opposition to the established churches, which the Nazis also detested. They began to be persecuted systematically in 1935; thereafter, thousands were thrown into concentration camps. Not that this was inevitable. The slightest sign of repentance would have sufficed for them to avoid the camps. When the war broke out, those who refused to do military service were singled out for the harshest treatment. According to Michel Reynaud and Sylvie Graffard, the Nazis executed at least two hundred Witnesses, mostly by the guillotine, as befitted Aryan citizens of the Reich. Between 2,500 and 5,000 died in the camps. For the Nazis, the Witnesses posed frustrating problems; they were not criminals, homosexuals, or Communists but hard-working German peasants and artisans. Some of those sentenced to death sang psalms on their way to the guillotine, confident that they would soon meet with their Maker. In the camps the members of the sect kept themselves clean, worked hard, and had no thoughts of escaping. The SS, which at first feared their proselytizing efforts and therefore dispersed the Witnesses in many camps, gradually discovered their value as gardeners, cooks, maids, and even babysitters. In his introduction to The Jehovah’s Witnesses and the Nazis, Michael Berenbaum writes: “Witnesses could serve as barbers and shave their oppressors, holding a razor blade to their throat.” The authors of the book, who are not themselves Witnesses but have unconditional respect for them, say very little about this bizarre aspect of the Witnesses’ story. Other survivors occasionally mention the Witnesses in their memoirs as men and women with purple or violet triangular patches who would not participate in any plot to escape, who kept to themselves, and whom the SS fully trusted. Some survivors recall that Witnesses sometimes offered a helping hand to other inmates in the camps. Michel Reynaud and Sylvie Graffard have done admirable research in collecting information about the Witnesses, and in interviewing the few surviving members of the sect who were in the camps. They write that the Witnesses would not even make shoelaces for the soldiers; that, especially in the early years of Nazi rule, Witnesses were whipped and tortured in the camps by guards who ordered, “Raise your arm! Raise your arm!” Yet very few were willing to give the Nazi salute. The authors report that publications by the Witnesses were also banned in Italy, France, and Belgium during the war, and that at Nuremberg the Nazi idealogue Alfred Rosenberg defended the mistreatment of the Witnesses by referring to the US, where, during the war, some Witnesses who were conscientious objectors were held in prison camps. The Jehovah’s Witnesses were indeed badly treated in the US.

Unfortunately, Reynaud and Graffard’s book is repetitious and poorly organized; but it is the most informed account of the persecution of the Witnesses that we have. The Jehovah’s Witnesses were true martyrs in the traditional sense of the word, similar to the early Christians who would rather be devoured by lions than make a modest offering at the altar of a Roman emperor. They were also similar to the Jews of medieval times, who would rather be burned alive than abandon their faith. The history of such fervent willingness to endure persecution suggests how wrong it is to say that Jewish victims of Nazism are martyrs. Whether religious or irreligious, baptized or unbaptized, submissive or defiant, the Jews were under irrevocable sentence of death; they were victims. To call them martyrs, that is, people who were given a chance to choose between life and death, is to deny the absolute evil of the Nazi system.

3.
Jan T. Gross’s horrifying and thoughtful book Neighbors is about Poles and Jews, the two major victims of World War II. In his introduction, the author writes that he wants to show how “one day in July 1941, half of the population of a small East European town murdered the other half—some 1,600 men, women, and children.” According to his account, the members of the Gentile Polish population of Jedwabne, located in the poverty-stricken Bial/ystok province in northeastern Poland, either took part in the most bestial forms of torture and killing or cheered on the killers. With the exception of a single family, no one helped the victims. Although a handful of German gendarmes were present in the region, Gross states, Poles alone committed the crime, with the tacit approval of the Germans but without their participation. No wonder that when Gross published this devastating accusation in Polish and in Poland a year ago, an intense debate took place which, far from being over, seems to be gathering momentum. Fresh evidence and new polemical articles appear in Poland virtually every day.

Jan Gross, who is a professor of politics and European studies at New York University, was born in Poland. He participated in the democratic student movement of the 1960s, for which he was briefly imprisoned. Having witnessed government-inspired anti- Semitism, he left the country in the late 1960s. As an American scholar, he has published fine studies on the Soviet and the German occupation of World War II Poland. Several years ago, while in the Warsaw Jewish archives, he came across a deposition by Szmul Wasersztajn, dated April 1945, which described in detail the horrors inflicted in Jedwabne. Wasersztajn had himself escaped the massacre by hiding. His revelation led Gross to study the records of two court proceedings that took place in 1949 and 1953, respectively, in provincial courts of Communist Poland, against about two dozen Jedwabne defendants charged with carrying out the massacres. During the last few years, other eyewitness accounts by both Jewish and Gentile inhabitants of the town have been found. A memorial book about survivors in Israel was published in 1980 and the Polish filmmaker Agnieszka Arnold conducted interviews in 1998 with those willing to remember what happened in the town on July 10, 1941.

While all this means that the monstrous events at Jedwabne were not completely unknown in Poland after World War II, no one seems to have been interested in investigating them further. Nor had the public taken notice of them. Such lack of awareness might seem inconceivable; yet until recent stories were published, I wonder how many Americans had ever heard of what happened in Tulsa, Oklahoma, at the end of May 1921, when the city’s whites, incited by the press and by politicians, massacred several hundred innocent blacks. Although I am a professional historian, I heard of this atrocity only last year, forty-four years after I arrived in the US. The Tulsa massacre, moreover, took place when the United States was at peace, whereas Jedwabne occurred during a terrible war, under alternating cruel occupations, and in the midst of total administrative and political chaos.  According to Wasersztajn and others, the Jewish and non-Jewish inhabitants of Jedwabne lived in relative harmony until the late summer and fall of 1939, when, following the Hitler– Stalin pact of August 23, first the Germans and then the Soviet Red Army occupied the town. There can be no doubt about the horrors of Soviet occupation in the eastern half of Poland, which had immediately been incorporated into two of the Soviet Union’s western republics. In an excellent earlier study, Revolution from Abroad, Gross describes how the Communist authorities brutally deported 1.25 million people from Eastern Poland, mostly Poles, but also Jews and others, to Siberia; many of them died. The principal victims were from the Polish social, political, and military elite. Gross also writes that the Soviet NKVD executed about 100,000 people, nearly a tenth of the total male population. As he writes in Revolution from Abroad, “Very conservative estimates show that [between 1939 and 1941] the Soviets killed or drove to their deaths three or four times as many people as the Nazis from a population half the size of that under German jurisdiction.”

Farmers were hard hit by Soviet confiscations of land as well as by anti-Soviet partisan activity and the even more violent retribution by the Soviet army and police that followed. It is no wonder that, following the German attack on the Soviet Union on June 22, 1941, many people in the region—Poles, Ukrainians, and Belorussians—received the Germans as liberators. Similar events took place, one might add, in the Baltic countries and in Bessarabia (today’s independent Moldova), all of which the Soviets had occupied as a result of the Hitler–Stalin Pact.

As Gross explains in Neighbors, no sooner did the Germans arrive in eastern Poland at the end of June 1941 than rumors spread that the new masters of the land had given permission for Polish Gentiles to kill the Jews. By then, the German police had been shooting thousands of Jews in towns not far from Jedwabne. It seemed to many inhabitants of Jedwabne that the time had come to take revenge for what they perceived to have been Jewish-Communist oppression. Besides, there was now the prospect of acquiring Jewish riches. Much of Neighbors is devoted to a detailed discussion of how the pogrom started a day or two after the arrival of the German troops, and how it culminated in an orgy of killing on July 10. Even before then, peasants came from neighboring hamlets driving empty wagons in the hope of taking over some booty from Jews. On July 10, under orders of the self-appointed new mayor, Marian Karolak, the chief culprit in what followed, young men armed with clubs, knives, and axes burst into Jewish homes, beating, kicking, and driving all the Jews they could find to the town square. One man stabbed eighteen Jews; others cut off heads, gouged out eyes, and slashed open the stomachs of their victims. Others forced young Jews to carry and then to bury a large statue of Lenin before killing them. All this was observed, according to Wasersztajn, by laughing spectators. Finally, all the survivors were driven into a peasant’s barn and burned alive. The spectators bludgeoned to death those who tried to escape.

While speculating on the significance of these events, Gross dismisses the argument that the Communist regime in the region included many Jews, or that Communist oppression had a major part in arousing the fury of the villagers. He concludes that they acted both out of sheer greed and because of their age-old hatred for the “killers of Christ” and “the shedders of the blood of Christian children.” It seems hard, however, to square this assessment with the scene described above involving the statue of Lenin, or the extreme savagery of the killing. Gross adds that no priest in the region was willing to lift a finger on behalf of the Jews, even though in Catholic Poland local priests would have had sufficient prestige to have stopped the atrocities.

Gross does not claim that all Poles were similar to the inhabitants of Jedwabne, but he points out that spontaneous atrocities occurred elsewhere, that violent anti-Semitism flared up again after World War II, and that the single family that had harbored Jews in Jedwabne was subjected to such hatred and even physical attacks that, after the war, they decided to leave Poland and now live in Chicago. In a clear allusion to Daniel Jonah Goldhagen’s famous collective indictment of the German people, Gross uses the term “willing executioners” in reference to the Poles of Jedwabne.

This seems to me an unfortunate choice of words. Not surprisingly, “Hitler’s Willing Executioners.” The statement is untrue when applied to the Polish or even to the German people as a whole; in any case it contradicts Goldhagen’s controversial argument that the German people were a unique breed of killers. The reception of Gross’s book in Poland has been nothing short of astonishing: it seems to have evoked more favorable responses than negative ones. Here we must remind ourselves that, since the eighteenth century, Poles have tended to see themselves as a martyr nation, occupied, humiliated, and oppressed by aggressive imperial powers. Many times in modern history, whether under Russian or other foreign rule, it was a punishable offense for a Pole to refer to his own country as Poland. While imprisoned or executed at home, Polish patriots fought in many parts of the world “For Your Freedom and Ours,” as they liked to put it. During World War II in Europe only Great Britain, the Soviet Union, and Poland never surrendered to the Nazis, even though Poles were simultaneously persecuted by the Soviet Communists. More than a million non-Jewish Poles were killed in German prisons and camps; thousands upon thousands died fighting alongside the British, American, and Soviet armies. During the Warsaw uprising, between August and October 1944, nearly a quarter of a million people perished. At the end of the war, Poland became the subject of a deal in which the Western allies accepted both Soviet domination of Polish territory and the shift of the entire country’s borders from East to West at an immense cost in Polish, German, and Ukrainian lives.

Because of the hospitality extended by the old Polish kingdom, Poland historically harbored more Jews than all the other European countries combined. Although there was a tremendous rise of political anti-Semitism in independent Poland during the interwar years, Jewish political and cultural activity also flourished there. Against this background, Gross’s accusations have been devastating. The recent revelations of collaboration with the Nazis throughout Europe, and of Europe-wide participation in the Holocaust, seem to have made it more possible for many Polish intellectuals, young people, politicians, and clergymen to accept the notion that their countrymen had not been innocent either. Today the president as well as the government of Poland, and even the Catholic primate, Cardinal Glemp, are apologizing for crimes of which nearly all Poles had been unaware until the publication of Jan Gross’s writings. Moreover, not only these people but even most of Gross’s critics praise him for bringing into the open an appalling episode in Polish history.

There are, of course, those who denounce Jan Gross and his book. In their objections one can sometimes detect the old charge of a Jewish “worldwide conspiracy.” But these voices are not the loudest today. With some justification, other critics are asking for moreevidence and confirmation. Asking questions about a crucial historical event does not make one automatically an anti-Semite, yet this is how some of Gross’s Western supporters have chosen to view those raising questions about parts of his work. No book of history should be treated as Holy Writ, especially not a book which is based on a limited number of documents. If the published objections to Jan Gross’s account, one of the most prominent claims is that he pays too little attention in Neighbors to the horrors of the Soviet occupation. In truth, for a more forceful description of why this occupation drove some people to extremes of violence, one must turn to Gross’s own Revolution from Abroad as well as to other sources. When he discusses the most controversial of all questions in Jewish–Polish relations, namely that of Jewish participation in Soviet rule, Gross presents convincing evidence that Jews in Bial/ystok province were only marginally involved in Soviet oppressive measures, and that the Jews of Jedwabne were entirely innocent. However, Gross’s critics in Poland, especially the well-known historian of World War II Polish resistance movements Tomasz Strzembosz, argue that, in eastern Poland as a whole, a disproportionate number of Jews were involved in Communist police actions and police crimes. In Neighbors Gross says somewhat less than he says in his Revolution from Abroad about the joyful reception many of the Jews gave to the Soviet Red Army in September 1939, or about the large number of Jews in the Polish Communist movement. It was quite natural for many Jews to rejoice over the arrival of the Soviet Red Army in September 1939: if nothing else, it saved them from Nazi rule. It was also predictable, in those circumstances, that many Jews would work for the Soviet regime, some of them as militiamen or political policemen. Gross is correct, of course, in stating that the Soviets deported thousands of Jews to Siberia and that, in desperation, thousands of Jews applied for Soviet permission to move to the Nazi-held zone in Poland. But why deny that any Jews participated in Communist crimes? Jews, like everyone else, behave in a variety of ways. Some critics argue that Wasersztajn, who was in hiding, could not have seen all the horrors he claims to have witnessed. Others wonder about evidence from the trials in 1949 and 1953 which, according to Gross himself, were perfunctory affairs. (Marian Karolak, who should have been indicted for the major crime of ordering murder, was arrested by the Germans for theft during the war and disappeared.) The trial in 1949 lasted only two days, and in court the defendants complained of having been severely beaten by the police during their interrogation. The trial in 1953 involved a single defendant. Altogether, only one person was sentenced to death, but he was not executed, and within a few years all the accused were set free. Some historians, among them Tomasz Strzembosz, assert that Gross has misread some of the trial documents regarding the participation of Germans in the mass killing. He claims that there are more sources on Jedwabne in other Polish archives that Gross did not consult, and that Gross did no research in the German archives.

The main issue in contention is whether or not there were more than a handful of German soldiers, gendarmes, or Gestapo men on July 10 in Jedwabne. Gross says that there were fewer than a dozen of them and that all they did was take photographs of the massacre (photographs that haven’t been found). In response to the debate over Gross’s sources, the government-sponsored Institute of National Remembrance in Poland sent a historian to look into the relevant German archives; so far, he has found no conclusive evidence confirming or denying the presence of German soldiers in Jedwabne.

The question of German presence leads to another difficult issue, namely why the Jews did not defend themselves. As Gross writes, Jews made up two thirds of Jedwabne’s population. The Poles had no firearms. When some Polish writers raised this question, Jan Gross answered bitterly, arguing that the Jewish heads of families had to look after their wives and children. Yet is it not precisely in defense of their families that people tend to risk their lives? It is well known that, in extremis, some Polish Jews dared to confront even heavily armed SS soldiers; one can ask why the town’s Jewish blacksmiths, for instance, did not grab iron bars to fend off the attackers. They may have been hopelessly outnumbered, but the fact that they did not fight back may also suggest that there were more
than a handful of armed Germans present at that time. In brief, there is good reason for research and debate on the Jedwabne massacre to continue.

Gross is entirely right to point out that many Poles who bravely opposed the Nazis were anti-Semitic, and that many who did so even killed Jews. At least one of the Jedwabne murderers was later sent to Auschwitz. Conversely, the founder of Zegota, the one organization in Poland and in Europe as a whole that had as its sole purpose the saving of Jewish lives, was herself a zealous anti- Semite. She repeatedly expressed her wish that the Jews she was protecting would disappear from Poland after the war. None of this explains the horrifying behavior of the one hundred–odd Jedwabne farmers and artisans who did the killing; nor does it explain the abominable behavior of the onlookers. Gross himself finds no satisfactory explanation for what took place. What is clear is that many, many Eastern Europeans participated in German-initiated killings in those years. Even more Europeans rejoiced over what was happening to the Jews, or at least turned their backs on them. Pogroms similar to that in Jedwabne occurred elsewhere in Poland.

COMPLEMENT:

One Country Saved Its Jews. Were They Just Better People?
The surprising truth about Denmark in the Holocaust
Michael Ignatieff
The New Republic
December 15, 2013

This magnificent book states its central argument in its title. Danish Jews survived Hitler’s rule in World War II, when other European Jews did not, because Danes regarded their Jewish neighbors as countrymen. There was no “us” and “them;” there was just us.

When, in October 1943, the Gestapo came to round up the 7,500 Jews of Copenhagen, the Danish police did not help them to smash down the doors. The churches read letters of protest to their congregations. Neighbors helped families to flee to villages on the Baltic coast, where local people gave them shelter in churches, basements, and holiday houses and local fishermen loaded up their boats and landed them safely in neutral Sweden. Bo Lidegaard, the editor of the leading Danish newspaper Politiken, has retold this story using astonishingly vivid unpublished material from families who escaped, and the testimony of contemporary eyewitnesses, senior Danish leaders (including the king himself), and even the Germans who ordered the roundups. The result is an intensely human account of one episode in the persecution of European Jews that ended in survival.

The story may have ended well, but it is a complex tale. The central ambiguity is that the Germans warned the Jews and let most of them escape. Lidegaard claims this was because the Danes refused to help the Germans, but the causation might also have worked in the other direction. It was when the Danes realized that the Germans were letting some Jews go that they found the courage to help the rest of their Jewish community escape. Countrymen is a fascinating study in the ambiguity of virtue.

The Danes knew long before the war that their army could not resist a German invasion. Instead of overtly criticizing Hitler, the Social Democratic governments of the 1930s sought to inoculate their populations against the racist ideology next door. It was in those ominous years that the shared identity of all Danes as democratic citizens was drummed into the political culture, just in time to render most Danes deeply resistant to the Nazi claim that there existed a “Jewish problem” in Denmark. Lidegaard’s central insight is that human solidarity in crisis depended on the prior consolidation of a decent politics, on the creation of a shared political imagination. Some Danes did harbor anti-Semitic feelings, but even they understood the Jews to be members of a political community, and so any attack on them was an attack on the Danish nation as such.

The nation in question was imagined in civic terms rather than ethnic terms. What mattered was a shared commitment to democracy and law, not a common race or religion. We can see this in the fact that Danish citizens did not defend several hundred communists who were interned and deported by the Danish government for denouncing the Danish monarchy and supporting the Hitler-Stalin pact. The Danes did nothing to defend their own communists, but they did stand up for the Jews.

The Danish response to the Nazis illuminates a crucial fact about the Holocaust: the Germans did not always force the issue of extermination where they faced determined resistance from occupied populations. In Bulgaria, as Tzvetan Todorov has shown in his aptly titled book The Fragility of Goodness, the Jews were saved because the king of Bulgaria, the Orthodox Church, and a few key Bulgarian politicians refused to assist the German occupiers. Why did a similar civic sense of solidarity not take root in other countries? In Holland, why did 80 percent of Dutch Jews perish? And what about France: why did liberty, equality, and fraternity not apply to the citizens driven from their homes by French police and sent to deportation and death? These questions become harder to answer in the light of the Danish and Bulgarian counterexamples. One possible explanation is that the German occupation’s presence in Denmark was lighter than in either France or Holland. The Danes, like the Bulgarians, kept their king and maintained their own government throughout the occupation. Self-government gave them a capacity to defend Jews that was never possible in the occupied zones of France or Holland.

Both the Danish king and the Danish government decided that their best hope of maintaining Denmark’s sovereignty lay in cooperating but not collaborating with the German occupiers. This “cooperation” profited some Danes but shamed many others. The Danish population harbored ancestral hostility to the Germans, and the occupation reinforced these feelings. The Germans, for their part, put up with this frigid relationship: they needed Danish food, and Danish cooperation freed up German military resources for battle on the Eastern Front, and the Nazis wanted to be liked. They wanted their “cooperative” relationship with Denmark to serve as a model for a future European community under Hitler’s domination.

From very early on in this ambiguous relationship, the Danes, from the king on down, made it clear that harming the Jews would bring cooperation to an end and force the Germans to occupy the country altogether. The king famously told his prime minister, in private, that if the Germans forced the Danish Jews to wear a yellow star, then he would wear one too. Word of the royal position went public and even led to a myth that the king had actually ridden through the streets of Copenhagen on horseback wearing a yellow star on his uniform. The king never did wear a star. He didn’t have to wear one, because, thanks to his opposition, the Germans never imposed such a regulation in Denmark.

When, in late summer in 1943, the order came down from Eichmann to the local German authorities in Copenhagen that they had to rid the city of its Jews, these authorities faced a dilemma. They knew that the Danish politicians, police, and media—that Danish society as a whole—would resist and that, once the cooperation of the Danes had been lost, the Germans would have to run the country themselves. The Germans in Copenhagen were also beginning to have second thoughts about the war itself. By then the German armies had been defeated at Stalingrad. While the Gestapo in Poland and Eastern Europe faced the prospect of defeat by accelerating the infernal rhythm of extermination in the death camps, the Gestapo in Denmark began to look for a way out. The local Gauleiter, a conniving opportunist named Werner Best, did launch the roundup of the Jews, but only after letting the Jewish community find out in advance what was coming, giving them time to escape. He did get his hands on some people in an old-age home and dispatch them to Theresienstadt, but all but 1 percent of the Jewish community escaped his clutches. It is an astonishing number.

When Adolf Eichmann came to Copenhagen in 1943 to find out why so many Jews had escaped, he did not cashier the local Gestapo. Instead he backed down and called off the deportations of Danes who were half-Jewish or married to Jews. Lidegaard’s explanation for Eichmann’s volte face is simply that the institutions of Danish society all refused to go along. And without their cooperation, a Final Solution in Denmark became impossible. Totalitarianism, not to mention ethnic cleansing and ethnic extermination, always requires a great deal of collaboration.

When they got wind of German plans in September 1943, the Danish government resigned, and no politician agreed to serve in a collaborationist government with the Germans thereafter. After the roundups of Jews were announced, leading Danish politicians of different parties issued a joint statement declaring, “The Danish Jews are an integral part of the people, and therefore all the people are deeply affected by the measures taken, which are seen as a violation of the Danish sense of justice.” This is the political culture of “countrymen” with which Lidegaard explains the extraordinary determination—and success—of the Danes in protecting their Jewish population.

Such general support across Danish society seems to have empowered the Jews of Copenhagen. When the Gestapo came to search the Jewish community’s offices in September 1943, the community treasurer, Axel Hertz, did not hesitate to ask the intruders, “By what right do you come here?” The German in charge replied, quite candidly: “By the right of the stronger.” And Hertz retorted: “That is no good right.” Jews in Denmark behaved like rights-bearers, not like victims in search of compassion. And they were not wrong: their feeling of membership in the Danish polity had a basis in its political culture.

When the Germans arrived to begin the deportations, Jews had already been warned—in their synagogues—and they simply vanished into the countryside, heading for the coast to seek a crossing to neutral Sweden. There was little or no Jewish communal organization and no Danish underground to help them. What ensued was a chaotic family-by-family flight, made possible simply because ordinary members of Danish society feigned ignorance when Germans questioned them, while sheltering families in seaside villages, hotels, and country cottages. Danish police on the coast warned hiding families when the Gestapo came to call, and signaled all-clear so that boats bearing Danish Jews could slip away to Sweden. The fishermen who took the Danish Jews across the Baltic demanded huge sums for the crossing, but managed to get their frightened fellow citizens to safety. When the Gestapo did seize Jewish families hiding in the church of the small fishing village of Gilleleje, the people were so outraged that they banded together to assist others to flee. One villager even confronted the local Gestapo officer, shining a flashlight in his face and exclaiming: “The poor Jews!” When the German replied, “It is written in the Bible that this shall be their fate,” the villager unforgettably replied: “But it is not written that it has to happen in Gilleleje.”

Why did the Danes behave so differently from most other societies and populations in occupied Europe? For a start, they were the only nation where escape to a safe neutral country lay across a narrow strait of water. Moreover, they were not subject to exterminatory pressure themselves. They were not directly occupied, and their leadership structures from the monarch down to the local mayors were not ripped apart. The newspapers in Copenhagen were free enough to report the deportations and thus to assist any Jews still not in the know to flee. The relatively free circulation of information also made it impossible for non-Jewish Danes to claim, as so many Germans did, that “of this we had no knowledge.”

Most of all, Denmark was a small, homogeneous society, with a stable democracy, a monarchy that commanded respect, and a shared national hostility to the Germans. Denmark offers some confirmation of Rousseau’s observation that virtue is most easily fostered in small republics.

Lidegaard is an excellent guide to this story when he sticks close to Danish realities. When he ventures further and asks bigger questions, he goes astray. At the end of his book he asks: “Are human beings fundamentally good but weak? Or are we brutal by nature, checked and controlled only by civilization?” He wants the Danish story to answer such questions, but it cannot bear such weight. There simply are no general answers to the question of why humans behave as they do in times of extremity. What Lidegaard’s story really demonstrates is that history and context are all. Denmark was Denmark: that is all one can truthfully say.

Lidegaard makes the argument, in his conclusion, that had resistance been as strong elsewhere in Europe as it was in Denmark, the Nazis might never have been able to drive the Final Solution to its conclusion. He writes:

Hatred of the different was not some primordial force that was unleashed. Rather, it was a political convenience that could be used as needed, and in most occupied territories the Nazis followed their interests in pursuing this with disastrous consequences. But without a sounding board the strategy did not work. It could be countered by simple means—even by a country that was defenseless and occupied—by the persistent national rejection of the assumption that there was a “Jewish problem.”

This strikes me as only half-right. Anti-Semitism was indeed not “a primordial force” that the Nazis simply tapped into wherever they conquered. Jews met different fates in each country the Nazis occupied—or at least the rates of destruction and escape varied. But it does not follow that what the Danes did other peoples could have also done. The Germans faced resistance of varying degrees of ferocity in every country that they occupied in Europe. Where they possessed the military and police power to do so, they crushed that resistance with unbridled cruelty. Where, as in Denmark, they attempted a strategy of indirect rule, they had to live with the consequences: a populace that could not be terrorized into doing their bidding, and could therefore be counted on to react when fellow citizens were arrested and carried away.

One uncomfortable possibility that Lidegaard does not explore is that the Nazis sought a strategy of indirect rule precisely because they saw the Danes as fellow Aryans, potential allies in an Aryan Europe. This would explain why the Nazis were so comfortable in Copenhagen and so shaken by Danish resistance. The Poles they could dismiss as Untermenschen, and the French as ancient enemies; but to be resisted by supposed Aryans was perversely disarming. Why else would a ferocious bureaucrat such as Eichmann melt before Danish objections to the arrest of Jews married to Danes? One paradoxical possibility is that the Nazis bowed to Danish protests because their delusional racial anthropology led them to view the Danes as members of their own family. To their eternal credit, the Danes exploited this imagined family resemblance to defy an act of infamy.

Countrymen is a story about a little country that did the right thing for complicated reasons, and got away with it for equally complicated reasons. It is a story that reinforces an old truth: solidarity and decency depend on a dense tissue of connection among people, on long-formed habits of the heart, on resilient cultures of common citizenship, and on leaders who marshal these virtues by their example. In Denmark, this dense tissue bound human beings together and indirect rule made it impossible for the Germans to rip it apart. Elsewhere in Europe, by contrast, it was destroyed in stages, first by ghettoizing and isolating the Jewish people and then by insulating bystanders from the full horror of Nazi intentions. Once Jews had been stripped of citizenship, property, rights, and social existence—once they could appeal only to the common humanity of persecutors and bystanders alike—it was too late.

There is a sobering message in Lidegaard’s tale for the human rights era that came after these abominations. If a people come to rely for their protection on human rights alone, on the mutual recognition of common humanity, they are already in serious danger. The Danish story seems to tell us that it is not the universal human chain that binds peoples together in extremity, but more local and granular ties: the particular consciousness of time, place, and heritage that led a Danish villager to stand up to the Gestapo and say no, it will not happen here, not in our village. This extraordinary story of one small country has resonance beyond its Danish context. Countrymen should be read by anyone seeking to understand what precise set of shared social and political understandings can make possible, in times of terrible darkness, acts of civil courage and uncommon decency.

Michael Ignatieff teaches at the Kennedy School of Government at Harvard University and at the Munk School of Global Affairs at the University of Toronto.


Exception française: On ne gagne pas la Coupe du monde avec le fils de Zidane… ni avec ses coups de tête!

24 mars, 2007
Zidane headbutts ChiracSur l’autodestruction de la propriété privée, il y a une phrase de Marx que j’aime à citer : “Les sociétés par actions, la dispersion du capital des grandes entreprises entre des actionnaires multiples constituent déjà une destruction de la propriété privée.” Si la dispersion équivaut à l’élimination de la propriété privée, une grande corporation américaine n’est plus une propriété privée. Raymond Aron
Dans le classement des entreprises où il fait bon travailler en France, on trouve des entreprises américaines aux quatre premières places et seulement trois entreprises françaises parmi les dix premières. En Allemagne, au contraire, cinq sur dix sont allemandes, et au Danemark, six sur dix sont danoises. S’il y a bien en France une crise du travail, elle n’est pas celle que l’on croit. Le problème n’est pas tant que les Français n’aiment pas les entreprises en général, mais qu’ils n’aiment pas les entreprises françaises en particulier. Evene

Bienvenue au pays du capitalisme de papa, c’est-à-dire du capitalisme d’héritiers et de la lutte des classes! Mais aussi… de la presse de révérence !

Et confirmation de la phrase de Jacques Marseille , selon laquelle la France serait « une URSS qui aurait réussi » (ou… pas encore échoué ?) !

Du moins si l’on en croit le chercheur de New York University Thomas Philippon qui vient de publier Le capitalisme d’héritiers ».

Et qui montre, derrière la tradition si fréquemment dénoncée du syndicalisme de contestation, son pendant patronal fait de paternalisme et de minutie bureaucratique.

Mais surtout une hiérarchisation des rapports sociaux et une société tout entière qui privilégie l’héritage, direct (par transmission familiale) ou sociologique (via le diplôme et le statut).

D’où, pour lui, la nécessité non seulement d’une réforme des droits de succession et du financement des PME, mais aussi de la représentativité des syndicats, de l’indépendance de la presse et de la réforme de l’enseignement .

Morceaux choisis de son entretien de lundi dernier dans 20 minutes :

Selon un rapport du GCR (1), la France est 99e sur 102 pour la qualité des relations sociales dans l’entreprise, du point de vue des managers. Juste devant le Venezuela, le Nigeria et Trinidad ! Et du point de vue des salariés, ce n’est pas plus encourageant. C’est une véritable exception française. De plus, les pays où les salariés sont le plus satisfaits sont aussi ceux où les dirigeants le sont. On est loin d’une logique de luttes de classes où quand l’un gagnerait, l’autre perdrait. L’idée est au contraire que quand il y a entente, tout le monde y gagne.

Le problème se pose surtout dans le cas où les managers sont directement les héritiers familiaux. Est-ce que vous pensez qu’on peut gagner la Coupe du monde avec le fils de Zidane ? Les fils et filles des entrepreneurs ne sont pas nuls. Statistiquement, ils sont… moyens. C’est peut-être sympa de céder son entreprise à son rejeton, mais si on le fait en fonction de la parenté, on se prive des talents les plus précieux.

On peut être héritier de son diplôme, de son statut social, comme de ses parents. Le point commun, c’est que l’accession au sommet ne se fait pas par le jeu de la promotion interne de l’entreprise. La promotion interne n’est jamais un processus facile. Mais en France, cela fonctionne encore plus difficilement qu’ailleurs.

« La crise du travail est une crise de l’entente »
20 minutes
le 18/3/2007

Thomas Philippon vient de publier Un capitalisme d’héritiers (Ed. Le Seuil). Pour ce chercheur à la New York University, la France se caractérise par des relations au travail marquées par la défiance et par un système où la promotion des meilleurs est bloquée. Au final, la crise du travail serait avant tout une histoire relationnelle.
Vous citez des chiffres assez stupéfiants sur l’état des relations sociales en France…
En fait de crise du travail, il existe une crise de l’entente au sein des entreprises. Selon un rapport du GCR (1), la France est 99e sur 102 pour la qualité des relations sociales dans l’entreprise, du point de vue des managers. Juste devant le Venezuela, le Nigeria et Trinidad ! Et du point de vue des salariés, ce n’est pas plus encourageant. C’est une véritable exception française. De plus, les pays où les salariés sont le plus satisfaits sont aussi ceux où les dirigeants le sont. On est loin d’une logique de luttes de classes où quand l’un gagnerait, l’autre perdrait. L’idée est au contraire que quand il y a entente, tout le monde y gagne.
La méfiance serait génératrice de coûts cachés ?
On parle de rigidité du droit du travail, des charges sociales, du Smic pour expliquer le manque de création d’emplois. Mais les rigidités les plus fortes sont dues aux frictions entre les hommes. Le coût du travail, ce n’est pas seulement le salaire ou le licenciement. C’est le coût du conflit, notamment en cas de réorganisation. Or, aujourd’hui, dans un environnement très concurrentiel, les entreprises ont besoin de se réorganiser régulièrement. Celles où la défiance domine auront plus de mal que les autres à s’adapter à ce nouvel environnement. La méfiance réciproque coûte sans doute plusieurs points de PIB ! Inversement, la confiance améliore la productivité, en évitant, par exemple, les négociations interminables. C’est un élément de performance économique.
La France est aussi très marquée par les entreprises familiales…
Le problème se pose surtout dans le cas où les managers sont directement les héritiers familiaux. Est-ce que vous pensez qu’on peut gagner la Coupe du monde avec le fils de Zidane ? Les fils et filles des entrepreneurs ne sont pas nuls. Statistiquement, ils sont… moyens. C’est peut-être sympa de céder son entreprise à son rejeton, mais si on le fait en fonction de la parenté, on se prive des talents les plus précieux.
Le « capitalisme d’héritiers » va bien au-delà des transmissions d’entreprises ?
On peut être héritier de son diplôme, de son statut social, comme de ses parents. Le point commun, c’est que l’accession au sommet ne se fait pas par le jeu de la promotion interne de l’entreprise. La promotion interne n’est jamais un processus facile. Mais en France, cela fonctionne encore plus difficilement qu’ailleurs.
Le taux de chômage élevé serait favorisé par cette situation ?
C’est le mécanisme de « l’entente forcée ». Faute de confiance, il faut obliger les partenaires à s’entendre. La peur du chômage, le fait que le salarié a beaucoup à perdre agit comme un facteur de coopération obligée. Mais du fait du chômage élevé, les employeurs ne vont pas faire les efforts pour améliorer les conditions de travail, et au final, cela entretient la méfiance.
Recueilli par Anne Kerloc’h

(1) Global Competitiveness Reports.

Voir aussi la présentation et l’introduction sur le site La République des idées:

Le Capitalisme d’héritiers.
La crise française du travail

Contrairement à certaines idées reçues, les Français accordent plutôt plus d’importance au travail que les autres Européens, et les rigidités du droit et de la fiscalité ne peuvent expliquer, à elles seules, ni l’apparition ni la persistance du chômage de masse.

La crise française est d’abord le fruit de relations sociales marquées par l’insatisfaction et la méfiance. Souvent associée à un syndicalisme de contestation, cette situation est aussi le résultat d’un « capitalisme d’héritiers » aux pratiques managériales conservatrices et frustrantes pour les salariés. Le capitalisme français peine en effet à promouvoir les plus créatifs et les plus compétents, et tend à privilégier l’héritage et la reproduction sociale dans le recrutement de ses élites. Issu d’une histoire longue et complexe, il a aujourd’hui un coût économique très lourd et largement sous-estimé.

Thomas Philippon est économiste. Il enseigne l’économie financière à la Stern School of Business (New York University – États-Unis). Ses recherches portent sur la macroéconomie, le marché de l’emploi, la finance et l’organisation des entreprises.

Introduction

«Sur l’autodestruction de la propriété privée, il y a une phrase de Marx que j’aime à citer : “Les sociétés par actions, la dispersion du capital des grandes entreprises entre des actionnaires multiples constituent déjà une destruction de la propriété privée.” Si la dispersion équivaut à l’élimination de la propriété privée, une grande corporation américaine n’est plus une propriété privée. »

Raymond Aron, Dix-huit leçons sur la société industrielle.

Pour expliquer la crise du travail et la persistance d’un chômage de masse dans notre pays, on met souvent l’accent sur les contraintes institutionnelles du droit du travail, les charges pesant sur les entreprises, voire sur l’avènement d’une « société de loisir » inconséquente, peuplée d’individus plus ou moins paresseux ou réticents à s’adapter aux exigences de disponibilité et de flexibilité du capitalisme moderne. On se demande plus rarement quelles sont les responsabilités du capitalisme français en la matière : est-il si « moderne » qu’on veut bien le croire ? N’a-t-il pas sa part aux difficultés visées ? Et, si oui, quelle est-elle ?

S’il y a bel et bien en France une crise de la « valeur travail », comme on le dit aujourd’hui, je crois qu’elle est d’abord le fruit d’un certain style de relations sociales. Pour le montrer, il faut commencer par écarter ou, tout au moins, par relativiser un certain nombre d’explications communément admises. Pourquoi travaille-t-on moins en France que dans nombre de pays comparables ? Pourquoi le taux d’emploi y est-il si faible ? Les réponses qui présument une paresse particulière des salariés, ou un goût excessif pour les vacances, sont contredites par les enquêtes disponibles : la crise du travail n’est pas une crise morale. Les réponses qui privilégient les freins institutionnels à l’emploi (contraintes du droit du travail, coûts des licenciements, etc.) ne sont guère plus satisfaisantes : ces variables ne semblent expliquer qu’une part mineure du problème.

En revanche, ce qui distingue nettement la France des autres pays, c’est le peu de satisfactions que les salariés semblent tirer de leur travail, et la mauvaise opinion qu’employés et employeurs ont les uns des autres. Les difficultés du capitalisme français reflètent ainsi celles de la société en général : on remarque partout la même incapacité à faire émerger des organisations puissantes où les relations sociales se fondent sur une confiance réciproque.

Dès que l’on se penche sur les origines et les causes de ces difficultés, on se trouve confronté à de multiples facteurs, dont certains sont déjà bien connus. Et pourtant une grande partie du problème reste encore dans l’angle mort du débat public. Si l’on ne cesse de montrer du doigt le caractère majoritairement contestataire du syndicalisme français, on oublie bien souvent de souligner qu’il va de pair avec des pratiques managériales conservatrices, frustrantes pour les salariés, et qui n’incitent guère à l’innovation. C’est là, en effet, l’autre versant du « problème français », celui dont je propose d’explorer les ressorts et les coûts dans les pages qui suivent.

Alors que la contestation domine l’histoire syndicale en France, l’histoire patronale, elle, oscille entre paternalisme et minutie bureaucratique, mais entretient toujours un goût immodéré pour la hiérarchisation des rapports sociaux. Cette constante s’explique en partie par un mode de sélection qui peine à favoriser l’accès aux responsabilités des plus créatifs, des plus compétents ou des plus méritants. Dans sa dynamique propre, le capitalisme français tend en effet à privilégier l’héritage, qu’il soit direct (sous la forme de la transmission successorale) ou sociologique (sous la forme de la reproduction sociale par le diplôme et le statut). C’est en ce sens qu’on peut le qualifier de « capitalisme d’héritiers ». L’expression, on l’aura compris, ne désigne pas seulement une forme avancée de capitalisme familial, mais plus généralement une culture du management régie par des règles tacites de reproduction et de protection, culture qui dépasse largement le cadre des entreprises privées.

Les logiques de corps et les stratégies individuelles jouent ici naturellement leur rôle. On aurait pourtant tort d’analyser uniquement ce capitalisme d’héritiers comme l’œuvre d’une petite aristocratie de décideurs travaillant à la perpétuation de leur statut et à la défense de leurs intérêts. Il s’agit au contraire d’un système d’organisation qui a sa logique propre et qui doit se comprendre comme le fruit d’une histoire collective.

Dans ce système et dans cette histoire, le capitalisme familial occupe une place centrale et ambiguë : il est à la fois symptôme, remède temporaire et facteur de blocage. Traditionnellement associé au paternalisme, il constitue une stratégie efficace pour limiter les conflits sociaux : l’entreprise familiale est, on le verra, bien adaptée à la jungle des rapports conflictuels. En ce sens, le capitalisme familial est utile au fonctionnement de l’économie, particulièrement lorsque la méfiance domine les rapports entre catégories, comme c’est le cas en France.

Cependant, si la transmission héréditaire assure une certaine stabilité aux entreprises, elle empêche aussi le renouvellement des élites managériales. Le capitalisme familial, quand il se transforme en capitalisme d’héritiers (c’est-à-dire lorsqu’il ne se contente pas de maintenir un contrôle familial sur le capital de l’entreprise, mais en confie systématiquement le management à un parent), risque alors de décourager les plus entreprenants et de priver l’économie des talents les plus rares. De plus, en limitant le brassage entre les groupes, il alimente l’ignorance, et donc la méfiance, des uns envers les autres. Il devient ainsi un facteur de blocage.

Cette critique ne vise pas seulement, ni même surtout, les entreprises familiales. L’absence de délégation, la surcharge de responsabilités au sommet, la déresponsabilisation de la base, les difficultés d’adaptation et de promotion interne, existent dans toutes les entreprises françaises et sont encore plus fortes dans les organisations gérées par l’État. À ce propos, on pourrait également parler d’un syndicalisme d’héritiers, car la reconnaissance institutionnelle dont bénéficient les syndicats français est moins le fruit de leur représentativité sociale que de décisions politiques prises il y a cinquante ans.

Ces travers ne sont pas nouveaux : ils firent déjà l’objet de vives critiques avant la Première Guerre mondiale, alors que l’économie française décrochait par rapport à l’économie allemande, puis dans les années 1950, pour expliquer les écarts de productivité avec les États-Unis. Après s’être fait oublier pendant les Trente Glorieuses, ils réapparaissent aujourd’hui, alors même que la coopération au sein des entreprises est plus nécessaire que jamais.

Je montrerai comment ce système entretient des relations de méfiance entre les entreprises, l’État et les salariés. Je montrerai également que ces relations ont un coût économique désormais exorbitant. Le manque de coopération et de délégation crée des rigidités réelles qui sont au moins aussi importantes que les rigidités institutionnelles dues aux lois et aux régulations si souvent décriées, et qui renchérissent le coût effectif du travail, freinent l’adaptation des entreprises et expliquent une grande part de notre taux de chômage. Par ailleurs, la mauvaise qualité des relations sociales décourage les seniors qui, ne s’étant pas épanouis dans leur travail, cherchent à partir à la retraite le plus tôt possible. Plus fondamentalement encore, le capitalisme d’héritiers n’est ni un capitalisme de croissance, ni un capitalisme d’innovation.

En mettant l’accent sur le caractère social des difficultés françaises, je m’éloigne délibérément du champ des analyses économiques traditionnelles, mais j’en conserve autant que possible l’approche et la méthode. C’est l’analyse systématique des données disponibles qui me pousse à conclure que la mauvaise qualité des relations de travail constitue le frein le plus massif au dynamisme de l’économie française. Si l’on accepte cette conclusion, il s’ensuit que la priorité devrait être de restaurer peu à peu la confiance entre les acteurs. Pour cela, les remèdes traditionnels ne sont pas forcément les plus appropriés, et certains autres, que l’on prescrit pour des raisons fort différentes, pourraient au contraire permettre de soigner le mal en profondeur. Voilà pourquoi je suggère que la réforme des droits de succession, le financement des PME, la représentativité des syndicats, l’indépendance de la presse et la réforme de l’enseignement, loin de constituer une suite d’éléments disparates, peuvent faire partie d’une nouvelle politique industrielle cohérente.


Histoire: Retour sur la légende Aubrac (Looking back at French Resistance’s most exciting adventure novel)

24 mars, 2007
Aubrac aux invalidesLa majorité des résistants n’a pas manifesté de goût prononcé pour la violence ni même pour la lutte armée. Olivier Wieviorka
Les Français n’auraient pas été choqués par les révélations apportées sur la «jeunesse française» de François Mitterrand si ce dernier, durant de longues années, ne s’était présenté comme le fier héraut d’une Résistance intérieure brisée par le général de Gaulle. Nul, aujourd’hui, ne pourrait suspecter les Aubrac, si ces derniers n’avaient prétendu de leur vivant accéder à la sainteté en se posant en résistant-modèle, en militant-modèle, en professeur modèle, en couple-modèle. Olivier Wieviorka
Ces hommes et ces femmes ne représentaient qu’une infime minorité (300 000 environ), face à 40 millions de Français qui, sans être nécessairement collaborateurs ou vichystes, étaient en tout cas attentistes. Je ne vois pas pourquoi aujourd’hui, les Français, même les enfants de ces attentistes, leur demanderaient des comptes à propos des actes qu’ils ont commis, au cours d’une action pour laquelle ils étaient tous des volontaires et des rebelles. On semble oublier lorsqu’on leur demande de se justifier qu’ils n’étaient ni des élus, ni des fonctionnaires en mission. On ne dira jamais assez qu’ils ont sauvé l’honneur et rétabli la liberté. Qu’il y ait eu des imprudences, des erreurs, des trahisons, soit. Mais la faute à qui? Pourquoi occupions-nous des postes et assumions-nous des responsabilités que nous n’étions probablement pas capables de tenir? Parce qu’il n’y avait personne d’autre. Les Aubrac font partie des volontaires qui, durant trois ans, ont pris tous les risques, tandis que le nazi Barbie nous traquait comme des bêtes. On ne doit pas l’oublier. Tant que les Aubrac sont restés dans l’anonymat, ils n’avaient à rendre de compte à personne, sauf à leurs camarades et à leurs pairs. Mais, à partir du moment où ils se sont prêtés à de multiples opérations médiatiques, qu’ils l’aient voulu ou non, ils sont devenus un mythe ou une légende. Qu’ils aient créé ou subi à leurs corps défendant cette dérive, ils prétendent en effet incarner l’esprit et le sens de notre action. Avec ce changement de statut, ils perdent les avantages du résistant anonyme et, à cause de cet excès d’honneur, doivent des comptes à tous les Français. Daniel Cordier (ancien secrétaire et biographe de Jean Moulin)

Au lendemain du décès (à 94 ans) de la madone du résistancialisme Lucie Aubrac …

Et surtout de ses quasi-funérailles nationales (avec les honneurs funèbres militaires dans la cour d’honneur des Invalides) la semaine dernière par l’actuel squatter de l’Elysée …

Petit retour, au-delà des hommages unanimes et des appels à la panthéonisation, sur ce qu’il faut bien appeler l’un des grands mythes de notre histoire récente.

Car tout d’abord il vaudrait mieux, comme le font les historiens, parler de « Résistances » au pluriel, tant, on le sait (ou plutôt commence à le savoir), elle a peiné à s’unifier entre ses différentes fractions (des dizaines de mouvements, des centaines de réseaux) et périodes tour à tour maréchalistes, giraudistes ou gaullistes.

Et surtout, elle ne toucha jamais plus, encore selon les historiens, de… 2 à 3% de la population! Soit (sans compter les étrangers: Italiens, Espagnols, Allemands, juifs apatrides?) de 200 000 estimés en 1944 à un total de 500 000 ayant eu une implication substantielle dans la Résistance, avec bien sûr les multiples complicités que cela suppose dans le reste de la population.

Autrement dit, en termes militaires (mais il y avait bien sûr toute la dimension “civile”: presse clandestine, sauvetage des juifs, etc.), l’équivalent “PAR MOMENT”, pour reprendre les termes d’Eisenhower, de 15 divisions, avec bien sûr l’encadrement des services secrets anglais et américains (SOE, OSS)…

Ou, du point de vue de l’administration, 60 000 déportés politiques pas revenus des camps, 30 000 fusillés, 250 000 cartes d’anciens résistants distribuées (plus ou moins généreusement) à la Libération, 45 mouvements et 270 réseaux homologués …

Mais aussi une résistance marquée par un notoire manque de combativité, comme l’ont montré les historiens Wieviorka ou Sémelin, pour lesquels « La majorité des résistants n’a pas manifesté de goût prononcé pour la violence ni même pour la lutte armée », (la France s’étant « déshabituée de la violence politique physique depuis la répression de la Commune de Paris » ?).

D’où, comme le rappelle Wikipedia (dont sont issues la plupart des informations ici présentées), les “anecdotes nombreuses de résistants relâchant des miliciens et des Allemands prisonniers sans leur faire le moindre mal, d’autres désavouant tel article clandestin ou propos jugés trop violents, refus du recours aux représailles contre les familles des collaborateurs, etc. », Olivier Wieviorka concluant que « globalement, malgré des exceptions notables, ‘la violence n’est pas une valeur de la Résistance’”.

Quant à la part des femmes, mise en exergue notamment par Lucie Aubrac (née Bernard, épouse Samuel), il semble qu’elles étaient beaucoup moins nombreuses (moins de 20%) et moins actives que dans les autres maquis (grec, italien, yougoslave, russe) et, contrairement à la légende, dans des rôles peu importants, même si elles étaient effectivement mises en avant comme agents de liaison car moins exposées à la répression …

D’où tout l’intérêt de cette critique de 1997 (ressortie pour l’occasion par Libération), par le grand spécialiste de la Résistance Olivier Wieviorka, de l’ouvrage pour lequel l’historien Gérad Chauvy fut condamné pour avoir justement diffamé… la légende alors vivante du couple Aubrac.

Aubrac, une légende malmenée

En soulignant les contradictions dans les témoignages du couple héroïque, l’ouvrage de l’historien Gérard Chauvy relance le débat sur la Résistance.

Olivier Wieviorka

Libération

16 mars 2007

Cet article est paru en 1997 dans Libération.

L’ouvrage de Gérard Chauvy, en apportant quelques révélations sur le couple Aubrac jette une lumière crue sur deux héros emblématiques de l Résistance française. Mais son travail s’intègre au fond dans un courant qu entend bousculer la légende, en usant de preuves tantôt indiscutables tantôt fallacieuses. Jean Moulin avait été présenté comme un agen communiste; le passé vichyste de François Mitterrand avait provoqué le polémiques que l’on sait. Lucie et Raymond Aubrac sont, aujourd’hui, placé sur la sellette. Durs temps pour les héros Une révision à la baisse. D’autant que d’autres vecteurs ont conforté ce relatif discrédit. Ainsi, le cinéma a récemment présenté la geste clandestine sous un jour peu amène. Un héros très discret, film de Jacques Audiard, montre qu’un mythomane peut, dans l’après-guerre abuser son monde en se faisant passer pour un authentique résistant. Hormis le navrant Lucie Aubrac, la Résistance subit donc, sur les écrans, une révision à la baisse – qui s’oppose aux superbes hommages rendus par les pères fondateurs, René Clément (la Bataille du rail, le Père tranquille) ou Jean-Pierre Melville (le Silence de la mer, l’Armée des ombres »). La dernière décennie a ainsi inauguré l’ère du soupçon. Mais cette suspicion généralisée ne signe-t-elle pas une réaction à la légende complaisamment forgée par les résistants?

Par leurs innombrables «Souvenirs et Mémoires», les anciens clandestins ont en effet proposé une vision idéalisée de leur combat. La grande majorité des témoins a ainsi présenté la Résistance comme une entreprise apolitique défendant avant tout «une certaine idée» de l’homme et de la France. Dans une large mesure fondée, cette pieuse image a occulté les violents conflits qui ont divisé l’Armée des ombres. Les relations entre Jean Moulin – représentant du général de Gaulle – et les mouvements de Résistance ont été traversées par de violents orages. Pour s’imposer auprès des Alliés et délégitimer le régime vichyste, Charles de Gaulle souhaitait en effet unir la Résistance et la diriger. Une prétention que les chefs clandestins jugeaient inacceptable. Car s’ils acceptaient que de Gaulle soit un symbole, ils entendaient conserver le contrôle de leurs troupes (l’Armée secrète notamment) et comptaient jouer un rôle politique à la Libération avec le Rebelle, voire contre lui. Par ailleurs, quelques dirigeants ont un temps considéré le régime vichyste avec sympathie. Croyant à une entente secrète entre Pétain et de Gaulle, ils approuvaient quelques réformes de l’Etat français et se réjouissaient de voir un pouvoir fort succéder à une IIIe République discréditée. Les témoins ont souvent jeté un voile pudique sur ces errements.

Hostilité au rebelle.

N’oublions pas, enfin, que les dirigeants communistes ont manifesté un mol enthousiasme pour éclairer la stratégie de leur parti. Le pacte germano-soviétique et le soutien apporté – pour affaiblir de Gaulle – au réactionnaire général Giraud constituaient, il est vrai, de désagréables réalités que le Parti des 75 000 fusillés s’est empressé d’oublier, préférant rappeler le sacrifice de ses martyrs. Pour des logiques politiques, des impératifs idéologiques ou des stratégies personnelles, certains résistants ont ainsi créé quelques mythes que les recherches historiques tendent aujourd’hui à malmener. Car si les témoins prétendent que la Résistance a été unie, apolitique et soudée par un bel enthousiasme derrière le général de Gaulle, les historiens savent – et démontrent – qu’elle a parfois été au sommet vichyste, divisée, politisée » et fort hostile au Rebelle. Le malaise qui aujourd’hui s’empare de l’opinion publique ne tient donc pas aux «révélations» apportées sur la Résistance en tant que telle. Il résulte du décalage souvent béant entre l’image que les témoins ont souhaité imposer et la réalité telle que les historiens la saisissent. Les Français n’auraient pas été choqués par les révélations apportées sur la «jeunesse française» de François Mitterrand si ce dernier, durant de longues années, ne s’était présenté comme le fier héraut d’une Résistance intérieure brisée par le général de Gaulle. Nul, aujourd’hui, ne pourrait suspecter les Aubrac, si ces derniers n’avaient prétendu de leur vivant accéder à la sainteté en se posant en résistant-modèle, en militant-modèle, en professeur modèle, en couple-modèle » Reste un pan secret. N’attribuons donc pas au livre de Gérard Chauvy l’importance démesurée que certains médias semblent lui accorder. En effet, il apporte peu d’éclairages, au fond, sur la Résistance française – son fonctionnement, ses valeurs, son programme. En revanche, en pointant les innombrables contradictions des Aubrac, il invite à s’interroger sur la naissance d’une légende. Car la volonté de se poser en mythe a bel et bien croisé l’assentiment crédule d’une masse. Pourquoi? Gérard Chauvy n’apporte pas de réponse à cette question essentielle. Mais les éléments qu’il livre et le débat qu’il a lancé aideront, sans doute, à explorer ce pan secret de nos mentalités collectives.

Historien, Olivier Wieviorka enseigne à l’ENS Fontenay-Saint-Cloud. Il est l’auteur de Une certaine idée de la Résistance, Défense de la France, Seuil, l’Univers historique.

Voir le reste du dossier de Libération (à l’exception du débat « impubliable ») sur l’affaire Aubrac:

«En tant que camarade des Aubrac, je souhaiterais qu’ils s’expliquent»

C’est ce qu’a demandé l’ancien secrétaire de Jean Moulin, Daniel Cordier, aux époux Aubrac lors d’une interview en avril 1997 à Libération.

Olivier Wieviorka

Libération

16 mars 2007

Un temps retardé par les éditions Albin Michel, le livre, fort attendu, de Gérard Chauvy sur les époux Aubrac est enfin disponible aux étals des libraires (1). Exhumant des archives largement inédites, l’historien lyonnais remet en cause le rôle joué par ce couple légendaire dans l’année 1943. Relevant avec une grande minutie les innombrables contradictions qui émaillent les témoignages successifs de Raymond et Lucie, il sous-entend, sans reprendre explicitement à son compte les accusations portées par Klaus Barbie, que Raymond Aubrac a trahi. L’ancien tortionnaire nazi a en effet prétendu que Raymond Aubrac ayant travaillé pour ses services, aurait provoqué l’arrestation de Jean Moulin lors du drame de Caluire, le 21 juin 1943. Ces très graves accusations ne doivent être ni dédaigneusement balayées d’un revers de la main, ni reprises sans être passées au crible de la critique. Dans cet esprit, Libération a souhaité recueillir le sentiment de Daniel Cordier. Résistant de la première heure, l’ancien secrétaire de Jean Moulin, compagnon de la Libération, a en effet entrepris une oeuvre d’historien consacrant son énergie à la publication d’une biographie remarquée de Jean Moulin dont trois tomes sont d’ores et déjà parus (2). Vous avez lu l’ouvrage de Gérard Chauvy. Apporte-t-il du neuf? Incontestablement. Gérard Chauvy s’appuie sur des document inédits – qu’il publie et son travail repose sur des sources solides. C’est un remarquable travail de chercheur, mais il n’est pas exempt de toute critique du point de vue de l’historien. J’ajoute que les bruits qui ont circulé au sujet d’une éventuelle censure exercée contre cet ouvrage m’ont profondément choqué. Le noble titre de résistant est pour moi incompatible avec celui de censeur et je souhaite que ces rumeurs soient infondées.

Au vu des documents apportés, peut-on affirmer que Raymond Aubrac porte une responsabilité dans l’affaire de Caluire? Au vu des documents présentés, je ne le crois pas. Je ne suis pas sûr que par son travail minutieux, Gérard Chauvy atteigne à la vérité, même si le détail de ses affirmations est exact. Sans doute faute d’une distinction entre les catégories de documents utilisés. D’une part, il y a les accusations proférées en 1990, via Jacques Vergès, par Klaus Barbie. De l’autre, les pièces d’archives, exhumées par Gérard Chauvy et censées conforter la thèse de la trahison. On ne peut pas les mettre sur le même plan. Ces dernières sont des documents d’époque qui, sous réserve d’un examen critique, sont bien le fondement de l’histoire. En revanche, le «mémoire» de Vergès, s’il fut un «document» pour le procès, n’est que le «témoignage» de Barbie sur les événements du printemps 1943. Il doit donc subir la même analyse hypercritique que les témoignages des Aubrac. Or Chauvy n’en fait rien. Pourquoi? C’est d’autant plus regrettable que la comparaison des versions successives de Barbie depuis cinquante ans révèle des mensonges rocambolesques auprès desquels ceux des Aubrac ont une saveur candide! Ce travail équilibrerait le réquisitoire de Chauvy et lui rendrait sa véritable portée. Des contradictions de Barbie, on peut retenir trois faits: d’abord, durant quarante ans, jamais Barbie n’a accusé Aubrac d’avoir donné Caluire. Dans le rapport allemand Flora du 19 juillet 1943 qui établit la liste des 120 arrestations causées par le traître Multon, trois noms seulement sont accolés au qualificatif de «contre-agent», Brown, Hardy et Multon, pas celui d’Aubrac. Pourquoi cette absence s’il a été utilisé comme eux? Dans le mémoire de 1990, Barbie est incapable d’articuler un fait précis prouvant la culpabilité d’Aubrac et pour l’expliquer, il prétend ignorer son activité d’agent parce qu’il était «traité» par l’un de ses adjoints. Ainsi en ne remettant jamais en cause les déclarations de Klaus Barbie alors qu’il dissèque minutieusement les contradictions des Aubrac, Chauvy apporte un éclairage déséquilibré, donc biaisé, sur cette affaire. En lisant ce livre, la France entière va s’imaginer que seuls les Aubrac jouent à cache-cache avec la vérité. Ce n’est pas vrai, et nombre de témoins irréprochables se sont, à diverses reprises, contredits. Cette inégalité dans la critique des sources est grave.

Du point de vue méthodologique, l’ouvrage peut donc, à votre sens, être contesté? Tout à fait. Un historien, à mon sens, doit avant tout comprendre et expliquer les faits afin de rendre intelligible le passé. Au cours de sa recherche, il n’existe aucun tabou, et Gérard Chauvy a le droit de s’interroger sur l’attitude des Aubrac durant l’année 1943. Cette démarche ne me gêne absolument pas. Encore faut-il mettre toutes les pièces sur la table. Par exemple, Chauvy ne s’interroge pas sur les raisons pour lesquelles Barbie découvre soudain en 1990 l’importance de la date du 13 mars 1943, date qui constitue le noeud de l’argumentation de Chauvy. Je rappelle qu’Aubrac et ses camarades ont été arrêtés le 15 mars 1943, 7, rue de l’Hôtel-de-Ville à Lyon. Tous les documents de la police française mentionnent cette date et expliquent que c’est l’arrestation du «courrier» Curtil, le 14 mars, qui a conduit le lendemain à cette adresse. Quelle est l’origine de cette contradiction sur la date du 13 mars? Chauvy ne se le demande pas? Or, tout simplement, le rapport Kaltenbrunner comporte une faute de frappe que d’autres rapports allemands expliqueraient sans doute. La lecture attentive de tous les autres documents connus le démontre. Aubrac et ses camarades se sont probablement fiés à la date mentionnée dans le rapport Kaltenbrunner, soit le 13 mars, parce qu’ils avaient oublié – et c’est très compréhensible – qu’il s’agissait en fait du 15. Chauvy devrait savoir que c’est un chercheur, Gérard Hisard, qui, dans les années 80 a relevé cette date du 13 mars 1943 dans le rapport Kaltenbrunner du 27 mai 1943. Il a vérifié que Aubrac et ses camarades l’avaient confirmé sous serment en 1950 au procès Hardy. Il s’est alors imaginé, le premier, que cette erreur cachait quelque chose et en a conclu qu’Aubrac ayant été arrêté le 13, était devenu un contre-agent et avait fait arrêter ses camarades le 15. Pour cette raison, le premier mot du «mémoire» de Vergès est le rappel de cette date sur laquelle toute l’accusation repose. Chauvy a donc manqué de discernement en ne voyant pas qu’il s’agit là d’une «fausse» contradiction et non d’un élément éminemment révélateur. Chauvy utilise par ailleurs le témoignage de Tony de Graaf, mon remplaçant à Lyon depuis le 25 mars 1943 au secrétariat de Moulin. Cependant, il n’a pas relevé les contradictions ainsi que l’erreur qu’il commet au sujet d’un voyage à Paris, où il n’est jamais allé, durant la semaine précédant Caluire. De surcroît, il a indiqué en 1980 qu’il avait rejoint Jean Moulin dans la maison du Dr Dugoujon et en était ressorti sans être inquiété ni suivi (3). Or, comme la Gestapo est arrivée quelques minutes après Moulin, peut-être de Graaf, en sortant, aurait-il dû rencontrer la Gestapo qui arrivait en voiture. Parmi d’autres témoins, il aurait fallu interroger Claude Serreulles arrivé à Lyon depuis le 16 juin qui suivit les préparatifs de cette réunion et qui, après l’arrestation de Moulin, assura son intérim. Enfin, sur l’affaire du 15 mars rue de l’Hôtel-de-Ville où j’ai failli être arrêté, j’aurais expliqué à Chauvy, documents à l’appui, les raisons de cette réunion qui, si les conséquences furent catastrophiques pour l’Armée secrète, n’a, pas plus que Caluire, les implications mystérieuses qu’il lui attribue. C’est dire que je suis loin d’être convaincu de la culpabilité de Aubrac dans cette affaire au vu des pièces citées par Chauvy dans l’affaire de l’Hôtel-de-Ville et qui désignent Curtil comme seul responsable des arrestations du 15 mars 1943. Il en est de même pour l’affaire de Caluire puisque nous avons là aussi déjà un coupable certain, René Hardy. Les documents d’époque sont tout à fait éloquents. Ils prouvent que si Hardy n’est en rien responsable de l’arrestation du général Delestraint, chef de l’Armée secrète, comme le croyaient les résistants à l’époque, en revanche, il a conduit les Allemands à Caluire. Dans ce cas, quel rôle resterait à jouer par Aubrac?

Pour vous, les Aubrac sont donc innocents? Au vu de ces documents, oui. En revanche, la succession des versions données par eux sur les événements qui précèdent et suivent Caluire excède les légitimes défaillances de la mémoire que l’on constate chez tous les résistants, je dirai chez tous les acteurs de l’histoire. Dans cette mesure, ils doivent s’expliquer. Lucie Aubrac ne peut se contenter de déclarer comme elle le fait à l’AFP (4): «Je ne veux pas me mettre sur une position défensive. Et si je demandais à ce monsieur quel jour il a attrapé sa première truite.» Cette réponse me paraît un peu courte. En tant que camarade des Aubrac, je souhaiterais qu’ils s’expliquent, non devant des tribunaux bien sûr, mais face à une commission d’historiens. Le droit n’est pas là pour dire la vérité, mais pour mettre fin à un trouble de l’ordre public – le double acquittement de René Hardy illustre bien les limites de la justice. Les historiens, en revanche, peuvent trancher et ils auront, quoi qu’il en soit, le dernier mot. En résumé, je ne pense pas que les Aubrac aient, sur l’année 1943, dit toute la vérité et ils doivent rendre des comptes autrement que par «la pêche à la truite», ou des «paires de claques». J’avoue ne pas comprendre les versions contradictoires de Raymond Aubrac et je ne m’en explique pas les motifs, en particulier pour la visite des Allemands au domicile des Samuel (les parents de R. Aubrac, morts en déportation) après son évasion. Connaissaient-ils donc sa véritable identité?

Pourquoi les Aubrac doivent-ils s’expliquer? Dans une récente déclaration, vous affirmiez, au contraire, que les résistants n’avaient aucun compte à rendre. Pour moi, seuls les morts sont les authentiques héros d’une cause. Eux seuls demeurent fidèles à leur passé. Les autres, les rescapés ont toute une vie pour oublier et parfois trahir la cause qu’ils ont défendue. Cependant je pense que les résistants n’ont de comptes à rendre à personne. Ces hommes et ces femmes ne représentaient qu’une infime minorité (300 000 environ), face à 40 millions de Français qui, sans être nécessairement collaborateurs ou vichystes, étaient en tout cas attentistes. Je ne vois pas pourquoi aujourd’hui, les Français, même les enfants de ces attentistes, leur demanderaient des comptes à propos des actes qu’ils ont commis, au cours d’une action pour laquelle ils étaient tous des volontaires et des rebelles. On semble oublier lorsqu’on leur demande de se justifier qu’ils n’étaient ni des élus, ni des fonctionnaires en mission. On ne dira jamais assez qu’ils ont sauvé l’honneur et rétabli la liberté. Qu’il y ait eu des imprudences, des erreurs, des trahisons, soit. Mais la faute à qui? Pourquoi occupions-nous des postes et assumions-nous des responsabilités que nous n’étions probablement pas capables de tenir? Parce qu’il n’y avait personne d’autre. Les Aubrac font partie des volontaires qui, durant trois ans, ont pris tous les risques, tandis que le nazi Barbie nous traquait comme des bêtes. On ne doit pas l’oublier. Tant que les Aubrac sont restés dans l’anonymat, ils n’avaient à rendre de compte à personne, sauf à leurs camarades et à leurs pairs. Mais, à partir du moment où ils se sont prêtés à de multiples opérations médiatiques, qu’ils l’aient voulu ou non, ils sont devenus un mythe ou une légende. Qu’ils aient créé ou subi à leurs corps défendant cette dérive, ils prétendent en effet incarner l’esprit et le sens de notre action. Avec ce changement de statut, ils perdent les avantages du résistant anonyme et, à cause de cet excès d’honneur, doivent des comptes à tous les Français.

Le livre de Gérard Chauvy couvre-t-il une opération politique? J’ignore les intentions profondes de Chauvy. Plusieurs indices, en revanche, montrent que l’on a affaire à une opération concertée – sans vouloir pour autant affirmer que Chauvy s’y prête explicitement. Pour que Aubrac soit un coupable à part entière, il faut que Hardy soit innocent. Or, des campagnes récentes clament son innocence. Quelques résistants, proches du milieu Combat, violemment attaqués au cours des procès Hardy par la mouvance communiste, sont peut-être satisfaits, en visant les Aubrac, de rendre aux communistes la monnaie de leur pièce.

Veut-on, pour autant, détruire la légende la Résistance? Le mot est peut-être un peu fort. Mais j’éprouve de la tristesse devant la confusion que Chauvy opère entre la Résistance et les résistants. On peut, et ce débat est légitime, estimer que la Résistance, par son combat et les valeurs qu’elles défendaient, a été inutile ou néfaste. Je ne suis bien entendu pas de cet avis, mais cette opinion, voire ce débat, a droit de cité. On peut, par ailleurs, s’interroger sur l’itinéraire de quelques individus, Lucie et Raymond Aubrac par exemple. Or, Gérard Chauvy confond les deux approches. Lorsqu’il affirme, dans la 4e de couverture, que par-delà «l’épopée/résistante/qui a pu avoir sa légitimité», il faut faire oeuvre d’historien, je suis scandalisé. La Résistance n’a pas pu avoir sa légitimité. Elle a été légitime – à moins qu’on ne la conteste dans son principe même, et il faut le dire ouvertement. Ce glissement a des effets pervers. Quand le Figaro titre «La Résistance bousculée» (5), je m’interroge. Car si j’admets que les Aubrac, dans cette affaire, soient «bousculés», je ne vois pas en quoi l’ouvrage de Chauvy remet en cause la Résistance dans son ensemble, son histoire et ses valeurs.

(1) Gérard Chauvy, «Aubrac, Lyon 1943», Albin Michel, 1997, 130 F. (2) «Jean Moulin, l’Inconnu du Panthéon», tome 1,2,3, Jean-Claude Lattès. (3) Cf. témoignage de Tony de Graaf, Jean Moulin, avril 1980, édité par le secrétariat d’Etat aux Anciens Combattants. (4) AFP, «Trois Questions à Lucie Aubrac», 21 mars 1997. (5) François Luizet, «La Résistance bousculée», «le Figaro», jeudi 3 avril 1997.

«Et si les historiens nous posaient des questions?»

Samedi 17 mai 1997, à «Libération», Lucie et Raymond Aubrac se sont confrontés aux questions de huit historiens à propos de la Résistance à Lyon, en 1943.

Antoine de Gaudemar et Béatrice Vallaeys

Libération

16 mars 2007

Un film les magnifie en héros romantiques de la Résistance, un livre veut semer le «doute» sur leurs activités à Lyon, en 1943. Tour à tour adulés et bousculés, Lucie et Raymond Aubrac ont souhaité s’expliquer, pour «Libération», devant une table ronde d’historiens. Une expérience inédite pour tous les participants , et qu’on pourrait apparenter à l’établissement de «sources orales pour l’Histoire». Au cours de cette rencontre, qui a permis de montrer ce qui reste d’incertitudes dans l’histoire de l’année 1943, les échanges furent tour à tour respectueux, âpres, dérangeants… Ce fut en tout cas l’occasion d’une réflexion passionnante sur la mémoire et le métier d’historien.

J’ai été calomnié et je veux répondre à la calomnie. Pourquoi Libération n’organiserait-il pas, maintenant, une réunion d’historiens qui nous poseraient toutes les questions qu’ils souhaitent? Du journalisme à l’américaine, vous voyez?» C’était le vendredi 11 avril. Raymond Aubrac nous recevait chez lui, pour une interview en réponse au livre de Gérard Chauvy paru une dizaine de jours plus tôt. Un livre fort attendu, d’autant que les éditions Albin Michel en avaient retardé la publication. Dans cet ouvrage, Aubrac, Lyon 1943, l’auteur prétend passer au crible de nombreux documents, dont certains inédits, qui, comparés aux écrits et aux témoignages successifs de Raymond et Lucie Aubrac, révèlent des variations et des contradictions.

Parmi ces documents, Gérard Chauvy a choisi de publier in extenso le «Testament de Barbie» (rédigé en fait par Jacques Vergès en 1990), réquisitoire anti-Aubrac – purement et simplement accusés d’avoir trahi la Résistance – que les spécialistes unanimes ont toujours dénoncé comme un truquage historique irrecevable. Et si Gérard Chauvy assure qu’il n’épouse pas la pseudo-démonstration de Barbie-Vergès, son ouvrage laisse planer une réelle insinuation. Le livre de Gérard Chauvy suscita une levée de boucliers immédiate chez certains résistants. Dix-neuf d’entre eux s’élevèrent dans un appel public contre «les historiens ou prétendus tels» qui «s’attaquent à la mémoire des morts et à l’honneur des survivants [« ] Nous n’acceptons pas cette stratégie du soupçon, de l’insinuation et de la rumeur». Le texte était notamment signé par Jean Matteoli, Geneviève Anthonioz-de Gaulle, le général Pierre de Bénouville, le colonel Henri Rol-Tanguy, Germaine Tillion, Pierre Sudreau, Adam Rayski.

Résistant de la première heure, ancien secrétaire et biographe de Jean Moulin, Daniel Cordier, lui, refusa de signer cet appel. Il s’en expliquait dans une longue interview, publiée dans Libération le 8 avril. Pour lui, et contrairement aux insinuations de Gérard Chauvy, les époux Aubrac sont absolument insoupçonnables de trahison, et notamment dans l’affaire de Caluire. En revanche, déclarait Daniel Cordier, «je ne pense pas que les Aubrac aient, sur l’année 1943, dit toute la vérité [« ] et je souhaiterais qu’ils s’expliquent, non devant des tribunaux bien sûr, mais face à une commission d’historiens». Ce genre d’opération n’est pas chose aisée, ni rapide. Raymond et Lucie Aubrac le savent bien, qui ont en vain réclamé une commission d’historiens quand, en 1991-1992, ils avaient été mis en cause par Klaus Barbie, via son avocat Jacques Vergès dans le fameux «Testament».

Lucie et Raymond Aubrac ne voulaient plus attendre. De fait, réunir des historiens et des résistants autour d’une table à Libération n’a soulevé aucun obstacle. En accord avec Raymond Aubrac, nous avons établi une liste, préférant un nombre réduit de chercheurs, évidemment choisis parmi les spécialistes de l’histoire des «années noires». François Bédarida, Jean-Pierre Azéma, Laurent Douzou, Henry Rousso et Dominique Veillon ont tous une connaissance approfondie de l’histoire de la Résistance et de l’Occupation. Tous ont accepté de participer à ce qu’ils appellent dans leur métier des «sources orales pour l’histoire»: leurs travaux les conduisent naturellement à confronter les documents avec les témoignages des acteurs toujours vivants de l’histoire. A une différence près et de taille: la rencontre aurait lieu en présence de deux journalistes – simples observateurs et modérateurs– et pour un usage public, puisqu’elle serait relatée dans les colonnes de Libération. Une expérience inédite, dont tous soulignent le caractère exceptionnel. De son côté, Daniel Cordier a accepté d’emblée l’invitation, au titre d’«historien amateur» et naturellement de compagnon de la Libération. Raymond Aubrac a souhaité la présence de son ami Jean-Pierre Vernant: non pas tant comme historien – philosophe de formation, il se qualifie lui-même d’anthropologue de l’histoire de l’Antiquité classique – que comme résistant de la première heure. Maurice Agulhon, historien incontesté du XIXe siècle, a répondu lui aussi à l’invitation de ses amis Aubrac. Samedi 17 mai, au siège de Libération. Les uns après les autres, les dix protagonistes prennent place autour de la grande table qui accueille quotidiennement les comités de rédaction du journal. Tous ont eu de nombreuses occasions de rencontres mais tous sont graves, voire inquiets. La tension est grande.

Cinq heures durant, Lucie et Raymond Aubrac répondent au feu nourri de questions. Raymond, résolument calme, stylo à la main, prend inlassablement des notes. Lucie, à l’inverse de son mari, s’emporte, visiblement exaspérée par une discussion qu’elle estime injuste, «humiliée», dit-elle à l’occasion, d’être confrontée à un «tribunal». Tout au long de la journée, leurs interlocuteurs n’ont pourtant cessé de rappeler qu’ils n’avaient aucun goût pour la position du juge ou, pire, du procureur. Pénible, dérangeante, risquée, passionnante, inédite: cette réunion a été tout cela à la fois et aucun des participants n’en est sorti indifférent. N’avaient-ils pas élaboré, tous ensemble, une nouvelle page de » l’histoire de la Résistance, encore si difficile à écrire, cinquante ans après?

Nous la publions aujourd’hui. Le matériau est brut, peut-être aride: mais dans son aridité même, il constitue un document appelé à devenir une référence pour comprendre la période. Une référence par la qualité des intervenants, par leur degré d’engagement, par leur exigence commune. Mais aussi une véritable leçon d’histoire, par ce qu’il montre de la difficulté du métier d’historien.

17 mai 1997 : le débat à «Libération»

Béatrice Vallaeys

Libération

16 mars 2007

Au commencement, il y eut l’extradition puis le procès en 1983 de Klaus Barbie, chef de la Gestapo, autrement baptisé «le Boucher de Lyon». Puis virent, en 1990, les accusations de son avocat, Jacques Vergès, lequel relayait les allégations de son client dans ce que l’on nomma le «Testament de Barbie». Accusations qui laissaient lourdement planer un doute : Raymond Aubrac, arrêté par les Allemands en même temps que tous les membres de l’Armée secrète, lors d’une réunion le 21 juin 1943 à Caluire, aurait «donné» Jean Moulin, fait prisonnier lors de cette réunion et mort des suites des tortures qui lui furent infligées par la Gestapo à Paris. Vint ensuite un livre, publié en 1997, somme assez indigeste mais néanmoins assassine contre le couple Aubrac. Dans cet ouvrage, Aubrac, Lyon 1943, Gérard Chauvy reprenait point par point le fameux «Testament de Barbie» et insinuait que le couple avait trahi la Résistance en 1943.

Le livre eut un grand succès (même s’il suscita une levée de boucliers chez nombre de résistants et de spécialistes), qui blessa les époux Aubrac. D’autant que Libération choisit de faire commenter cet ouvrage par Daniel Cordier, l’ancien secrétaire et biographe de Jean Moulin. Cordier rejetait en bloc les allégations de trahison proférées par Chauvy, mais faisait une remarque sibylline : «Je ne pense pas que les époux Aubrac aient, sur l’année 43, dit toute la vérité, et en tant que camarade, je souhaiterais qu’ils s’expliquent non devant des tribunaux, mais face à une commission d’historiens.» Cette phrase fut saisie au bond par Raymond Aubrac comme l’occasion de se défendre contre ce qu’il qualifiait de calomnies. Il nous demanda donc d’organiser, «à la manière des journalistes américains», une table ronde réunissant des historiens qui lui poseraient toutes les questions qu’ils souhaitaient

La réunion eut lieu à Libération le 17 mai 1997 : Lucie et Raymond Aubrac y furent confrontés, comme ils l’avaient réclamé, aux questions de huit historiens à propos de la Résistance à Lyon en 1943. Le 9 juillet 1997, Libération publiait un supplément reproduisant fidèlement cette confrontation. Une confrontation peu commune, puisqu’elle se passa en présence de deux journalistes de Libération et était destinée à être rendue publique. Une expérience inédite dont Lucie et Raymond Aubrac sortiront meurtris : ils ne s’attendaient pas à essuyer un feu nourri de questions qu’ils jugèrent «injustes». Cinq heures durant, ils ne désarmèrent pas, Raymond conservant un calme imperturbable, Lucie s’emportant, accusant ses interlocuteurs d’être des «procureurs».

Comme elles persistent dans la vie de chacun d’entre nous. […] Ce texte met en perspective le travail de la mémoire humaine et celui de l’historien appelé à éclairer des événements. […] Cette réunion a fonctionné grâce aux chercheurs et grâce à Lucie et Raymond Aubrac comme une très belle leçon d’histoire», concluait-il.

Pénible, dérangeante, risquée, passionnante, cette réunion ne laissa aucun participant indifférent. «S’il est avéré que les Aubrac ne sont pas des traîtres ­ mais ce n’était pas l’objet de cette réunion, des incertitudes subsistent, écrira Serge July dans ce numéro spécial. Comme elles persistent dans la vie de chacun d’entre nous. […] Ce texte met en perspective le travail de la mémoire humaine et celui de l’historien appelé à éclairer des événements. […] Cette réunion a fonctionné grâce aux chercheurs et grâce à Lucie et Raymond Aubrac comme une très belle leçon d’histoire», concluait-il.

Ce n’était pas du tout l’opinion des Aubrac, et en particulier celle de Lucie, qui ne manquait pas une occasion de dire combien elle regrettait de s’être livrée à cette «détestable mise en scène» dont elle était sortie «humiliée».
Les Aubrac et leur procureur Se complaisant dans le rôle du «seul contre tous», Gérard Chauvy remet en cause le passé de résistant de Raymond Aubrac. Seul témoin à charge: Klaus Barbie! Par Laurent Joffrin Libération

Le 16 mars 2007 Il y a, dans la polémique autour du couple Aubrac, quelque chose de profondément choquant et de pervers, qu’on n’a pas assez souligné. On en connaît les termes principaux: héros de la Résistance, Lucie et Raymond Aubrac ont donné de leur épopée des récits contradictoires sur plusieurs points. Racontant leur combat clandestin (l’arrestation de Raymond par la police française à Lyon au printemps 1943, sa première libération, sa deuxième arrestation à Caluire avec Jean Moulin et plusieurs chefs de réseaux, puis l’évasion spectaculaire organisée en octobre par Lucie et des résistants), ils ont varié au fil des années sur certaines dates, certaines circonstances et certaines explications. Fort de ces contradictions, un historien-journaliste lyonnais, Gérard Chauvy, auteur d’autres ouvrages plutôt sérieux sur la Résistance, a passé au crible les explications du couple en usant pour une bonne part d’un document appelé Testament de Barbie. Aidé par Me Vergès, l’ancien chef de la Gestapo lyonnaise y désigne Raymond Aubrac comme agent retourné sous la menace de la torture et de la mort, et qui aurait aidé secrètement la police allemande. Jusque-là, rien de très répréhensible: le métier des historiens est de confronter les récits des acteurs avec les documents, de mettre en lumière incohérences et omissions, quitte à écorner les légendes, à réfuter les mythologies. Contrairement à ce qu’on dit parfois, la révision est au coeur du travail historique, tant la mémoire individuelle est incertaine, tant chacun tend parfois à arranger la vérité historique par gloriole, commodité ou calcul. L’historien est soumis à un devoir de vérité: il ne peut pas se soucier outre mesure des conséquences psychologiques immédiates, des effets politiques de la mise à jour de telle ou telle vérité. Chauvy produit certains documents dont la valeur historique est indiscutable. Il oblige les protagonistes, ou les autres historiens de la Résistance, à des explications plus précises, à des mises au point indispensables.

L’ennui, c’est que son entreprise ne s’arrête pas là, tant s’en faut. Une phrase du texte figurant au dos de son livre éveille les soupçons: «Au-delà de l’épopée [de la Résistance], qui a pu avoir sa légitimité…» Drôle d’expression! Ainsi les progrès du savoir, aux yeux du rédacteur, pourraient un jour priver la Résistance de légitimité. Etrange hypothèse. Curieuse manière, surtout, de présenter un livre d’Histoire, qui ne doit pas juger de la légitimité d’une cause (jugement de valeur s’il en est) mais, plus simplement, s’attacher aux faits et à leur explication. De la même manière, la publicité parue dans les journaux pour vanter les mérites du livre est surmontée d’une mention lapidaire: «Aubrac: le doute». Il ne s’agit évidemment pas du doute méthodique des historiens, mais du doute trivial de tout un chacun. Il induit le lecteur à penser qu’il y a un doute très sérieux quant à la qualité de résistant revendiquée par Raymond Aubrac. Et qu’entre la thèse de Barbie – Aubrac est un traître – et celle de l’intéressé, il est impossible de trancher.

La lecture du livre confirme toutes les craintes. Car si Chauvy pose parfois de bonnes questions, découvre dans sa vétilleuse analyse des éléments intéressants, il les enserre dans une construction perverse. Son document de base est constitué par le Testament de Barbie, qu’il place en début de raisonnement et auquel il se réfère sans cesse. L’hypothèse de la traîtrise ainsi posée, le reste de l’ouvrage consiste, sous cette lumière, à traquer la moindre contradiction ou variation dans les récits des Aubrac. Certes, la conclusion finale n’est pas énoncée. Au contraire, Chauvy reconnaît que rien de décisif ne prouve l’accusation portée par Barbie. Mais tout, dans l’arrangement des éléments du dossier, conduit le lecteur à une conclusion muette, mais éclatante. Rien de décisif ne le prouve, dit Chauvy en substance, mais il est clair qu’Aubrac ment et donc, suggère-t-il, qu’il est coupable. Autrement dit, c’est une instruction à charge. La preuve en est, comme l’a remarqué Daniel Cordier (Libération du 8 avril 1997), que la fureur révisante de Chauvy contre Aubrac ne s’exerce en aucune manière contre Barbie. Il y a pourtant beaucoup à dire sur le Testament de Barbie qui sous-tend le dossier Chauvy. Il a été rédigé avec l’aide de Jacques Vergès – dont les rapports avec la vérité, on le sait, sont particulièrement élastiques – pour servir de pièce au deuxième procès Barbie. Il n’apporte à l’appui de son affirmation aucun élément de preuve ou d’explication. Barbie, au demeurant, n’avait jamais, dans ses nombreuses déclarations depuis la guerre, parlé d’Aubrac comme d’un agent double. Il avait toutes les raisons de haïr Aubrac, qui avait ridiculisé ses services en s’évadant et fait tuer trois soldats, et, surtout, qui avait contribué à le démasquer au moment où il se cachait en Amérique latine sous l’identité de Klaus Altman. L’hypothèse de la vengeance est tout aussi probable que celle de la révélation tardive. D’autant que Vergès avait annoncé à son de trompe que le procès Barbie se retournerait contre la Résistance, que l’ancien gestapiste avait mille choses gênantes à révéler, promesse qu’il fut bien incapable de tenir lors du premier procès. Le deuxième s’annonçant, il est très plausible d’imaginer le «salaud lumineux» (comme Vergès se surnomme lui-même) corsant un peu le récit du vieux nazi par une accusation gratuite, pour noyer le poisson, selon la tactique qu’il a maintes fois employée. Ce raisonnement élémentaire, Chauvy ne le tient pas. Il critique les propos des Aubrac et non ceux de Barbie. Il écrit «Aubrac: le doute», mais oublie d’écrire «Barbie: le doute». On devine pourquoi: sa construction logique s’effondrerait, ainsi que son argument commercial. Il est plus sulfureux, plus scandaleux, et donc plus rentable de jeter l’opprobre sur des héros de la Résistance que sur un vieux nazi. Chauvy sort ainsi de son métier d’adoption. Officiellement historien, il se fait procureur, polémiste, publiciste. Il doit donc souffrir la contradiction sur ce terrain. C’est là que nous passons de la perversité des arguments à l’indignité de l’entreprise. Il existe un principe en droit: la présomption d’innocence. Chauvy le connaît, mais le dénie aux Aubrac. Il accumule accusations, doutes et pièces apparemment à charge, mais il néglige de demander aux intéressés, qui habitent à deux heures de TGV de chez lui, de réagir à ses documents.

L’immense majorité des historiens et la totalité de leurs anciens compagnons d’armes expriment leur confiance dans les Aubrac. Suivons-les et supposons que Chauvy se trompe. Voilà donc d’authentiques héros, qui ont pris dès 1940 le risque de la torture, de la déportation et de la mort, qui ont contribué à sauver l’honneur du pays, que de Gaulle a distingués et l’Histoire reconnus, obligés, au soir de leur vie, de se débattre dans un procès douteux contre la pire accusation qu’on puisse imaginer, celle d’avoir trahi par lâcheté leur pays, leur cause et leurs compagnons de combat, d’avoir livré aux tortionnaires Jean Moulin et les meilleurs des résistants et d’avoir ensuite, toute leur vie, accepté des honneurs indus. Il faut que M. Chauvy ait le coeur bien accroché, ou des motivations très suspectes, pour chercher à ruiner ainsi leur réputation sans détenir, comme il l’avoue candidement, aucune preuve décisive.

A quoi sert donc Chauvy, consciemment ou inconsciemment? A une chose très contemporaine: la confusion des valeurs. Sans preuve décisive, encore une fois, il met sur le même plan l’accusateur (Barbie) et les prévenus (les Aubrac). L’un accuse, les autres se défendent. Entre les deux thèses, celle du nazi et celle des résistants, on ne décide pas. Tirons un peu: au fond, ces nazis employaient des méthodes choquantes. Mais ces résistants ne sont pas nets. Sophismes, fausses symétries, confusion. L’histoire officielle ne dit pas cela? Mais justement! C’est l’histoire officielle! C’est-à-dire une histoire fausse, par définition. Une fois de plus, «l’effet X-Files», du nom de cette série américaine fondée sur l’idée que les autorités mentent sur tout, qu’une vérité vertigineuse se cache derrière l’apparente certitude des institutions, joue à plein. En attaquant la Résistance, Chauvy prend la pose de l’iconoclaste, du résistant à la légende de la Résistance. Il a le beau rôle. Il ne prouve rien? Les erreurs des Aubrac peuvent s’expliquer par beaucoup d’autres choses que la trahison supposée? Pas grave: Chauvy est seul contre une institution. Il est en bas, les Aubrac en haut. Il touche, par définition, la prime d’hétérodoxie, celle que les médias distribuent avec le plus de générosité. Mais il ne suffit pas d’être iconoclaste pour avoir raison.

Voir enfin le très complet article du Telegraph:

Lucie Aubrac

The Daily Telegraph

16/03/2007

Lucie Aubrac, who died on Wednesday aged 94, was instrumental, with her husband Raymond, in the creation of Libération-Sud, one of the first Resistance networks in Nazi-occupied France; after the war they became emblems of French resource and courage but when, in 1997, their story became the subject of a film directed by Claude Berri, historians began to ask whether the Aubracs were all that they seemed.

The film, largely based on Lucie’s memoir, Outwitting the Gestapo (1984) and entitled simply Lucie Aubrac, dealt with events following the arrest on June 21 1943 at Caluire, a suburb of Lyon, of her husband and several other members of the Resistance, including Jean Moulin, the man designated by de Gaulle to unite the various Resistance organisations. Raymond Aurac was subsequently taken to Montluc prison.

According to Lucie Aubrac’s account, she persuaded the local Gestapo chief, Klaus Barbie, to let her visit her husband in jail. During her visits they planned his escape, which took place on October 21 1943 when Lucie, pregnant with their second child, led a daring ambush on a German prison van transferring her husband and other résistants to another prison. In the ensuing shoot-out, he and other prisoners were freed and the couple escaped.

Shortly after the film’s release, in a book entitled Aubrac: Lyon 1943, an amateur historian, Gérard Chauvy, raised the possibility that the Aubracs might not have been as heroic as everyone assumed. The controversy concerned the circumstances of Moulin’s arrest, the greatest unsolved mystery of occupied France. The arrest took place when a special unit of the Gestapo under Barbie broke into the house where Moulin and fellow résistants were holding a secret meeting. It has always been thought that someone in the organisation must have tipped off Barbie about Moulin’s whereabouts.

When he was brought to trial in 1986, Barbie claimed that Raymond Aubrac had been his agent and that Lucie had tipped him off about the Caluire meeting. The accusation was repeated by Barbie’s lawyer, Jacques Verges, after Barbie’s death in 1991 in a document described as Barbie’s « testament ».

Although Aubrac sued Verges for libel and won, the testament was revived by Chauvy, who conceded that Barbie’s claims were dubious but raised serious questions over the Aubracs’ story. Goaded into a response, Raymond Aubrac submitted the whole matter to a « jury » of French historians led by François Bédarida and Moulin’s secretary and biographer, Daniel Cordier.

Their report, published in Libération, rejected Barbie’s allegations of collaboration but noted the many contradictions and oddities in the Aubracs’ version of events.

Aubrac had first been arrested in March 1943 by the Vichy authorities. Also seized were documents relating to the formation of a « secret army ». The news was taken extremely seriously by the Germans. Yet Aubrac, using the name Vallet and posing as a black marketeer, was scarcely interrogated and was released after just two months in prison.

Lucie Aubrac claimed she had frightened the French prosecutor into releasing him by telling him that « Vallet » had been sent by de Gaulle. She also claimed that she got the BBC to send out a coded message to that effect which the prosecutor could hear. But according to the historians, no such message was ever broadcast.

At Caluire eight men had been arrested. They were all sent to Paris, Moulin to his death. Only Vallet/Aubrac remained in Lyon – and for some reason he was not tortured. Meanwhile Lucie claimed to have gone in and out of Gestapo headquarters several times without anyone stopping her.

Humiliatingly, the panel of historians denounced the Aubracs’ inability to give clear answers and accused them of embroidering their tale. « As regards the variations, the rearranging of events and contradictions in your evidence, allow me to express my profound disappointment as one of your defenders, » Cordier told the 85-year-old Lucie. « I hope that one day documents will emerge to explain facts hidden by your wandering memory. » Her book, he said, had been an « exciting adventure novel » which she had carelessly claimed to be true.

The daughter of a wine grower, Lucie Bernard was born at Macon on June 29 1912 and became a teacher. In 1939 she married Raymond Samuel, a Jewish engineer and Communist. After the fall of France she and her husband adopted the nom de guerre Aubrac, and in the early stages of the occupation she helped the Sud-Libération network distribute clandestine literature, forge papers and find new identities for fugitives on the run, as well as blow up roads and bridges. In 1944, because their cover had been blown, the Auracs fled to London.

They kept their nom de guerre after the war, and in 1945 de Gaulle appointed Raymond Commissaire de la République in Marseille, where the enthusisam with which he pursued the épuration (cleansing) – the hunting down of collaborators – led to his dismissal after five months.

Lucie Aubrac returned to teaching and in the 1950s became a vocal critic of French policy in Algeria. After her retirement she toured schools, speaking about the Resistance. In 2000 she published The Resistance Explained to my Grandchildren. She was awarded the Legion of Honour.

Lucie Aubrac is survived by her husband and three children.

Voir également la critique du Monde du livre de Wieviorka (« Une certaine idée de la résistance »):

Les grognards de l’armée des ombres

Jean-Pierre Rioux

Le Monde

09 Février 1996

L ‘affaire a pris corps dès l’automne 1940, au Quartier latin. Deux agrégatifs de philo de vingt-trois et vingt-deux ans, l’un démobilisé, l’autre évadé, tous les deux décorés de la croix de guerre, Philippe Viannay et Robert Salmon, la bibliothécaire d’un labo de géographie physique, Hélène Mordkovitch, qui deviendra Hélène Viannay, le patron de la Compagnie du gaz et de l’électricité, Marcel Lebon : quatre mousquetaires sortent rageurs de la déroute, criant comme Péguy qu’ils ont mal à leur France. Ils refusent de gagner Londres, répugnent tout autant à l’action militaire ou au renseignement. Ils n’ont qu’un espoir : en appeler à la morale, haranguer, convaincre par le verbe. Ils vont donc lancer, coûte que coûte, leur journal.

REBELLES

Le premier numéro de Défense de la France est tiré artisanalement, au début d’août 1941, dans les caves de la Sorbonne, enfoui dans les sacs à dos, distribué à la diable : une bouteille jetée à la mer par de gentils individualistes. Mais le petit journal deviendra un colosse, jusqu’à atteindre le premier rang de toute la presse clandestine en janvier 1944 avec ses 450 000 exemplaires. Et, sous son titre, il aura structuré au passage un exceptionnel et authentique mouvement de la Résistance.

Olivier Wieviorka a offert à ces rebelles l’histoire qu’ils méritaient. Savant et vif, récusant les légendes pieuses, ignorant les brouilles d’après 1945 qui ont désuni les anciens camarades, son livre mêle un travail au petit point sur archives et une enquête orale auprès des survivants d’une ampleur et d’une minutie assez rares. Il montre aussi de la patte (un peu raide à l’occasion : il s’agit du digest d’une thèse de doctorat, cet exercice de haute voltige dont l’édition française est si friande), un vrai sens des questions fraîches et toute la fausse naïveté qui sied à un jeune historien qui écrit à un demi-siècle de distance, quand les héros et leur pays sont fatigués et qu’on aimerait bien retrouver le secret de leur jouvence. Bref : voilà un sacré bon livre, tout à l’honneur d’une histoire contemporaine qui se lance enfin dans l’exploration sans phrases de la Résistance, et qui confirme tout le bien qu’on a pensé du précédent travail de Wieviorka (1).

De carrière postrésistante, justement, ceux de Défense de la France n’en ont pas eu. Après la Libération, ils sont presque tous rentrés dans leurs foyers et ont repris leur vie civile, souvent avec difficulté. Ils ont pleuré dignement l’espoir mort-né du MLN, ce Mouvement de libération nationale qui rêvait de fonder un tiers parti de la Résistance, entre de Gaulle imperator et la gauche partisane. Ils ont même souri, tristement, quand le France-Soir de Pierre Lazareff a  » adapté  » les exigences de sa mère porteuse, leur cher journal naguère sorti des sacs à dos.

Un sur dix à peine a été décoré. Comme s’il leur avait suffi d’avoir fait grandir en eux l’individu, de l’avoir libéré en prenant le risque fou de réaliser concrètement des valeurs idéales, celles qui la vie durant aident à ne pas faire trop mauvaise mine le matin devant sa glace. Ce réflexe viscéral, irréductible et au tréfonds assez anar, a suffi pour sceller leur destin. Jamais ceux-là n’ont volé au secours de la victoire, épousé le cours des événements ou cru que pour choisir il faudrait être organisé.

Tout compte fait, ils n’étaient que 69 à la fin de 1941 et moins de 3 000 au printemps 1944. Les trois quarts avaient moins de trente-cinq ans, un tiers moins de vingt ans (ainsi, Philippe Bauchard a passé son bac en s’éclipsant pour deux jours de son maquis !). Un autre tiers est marié, des couples et même des familles entières ont basculé ensemble dans le refus de l’attentisme et l’ardeur à faire enfin quelque chose, toutes affaires cessantes.

Des femmes, en nombre exceptionnel (17 %), les ont rejoints, prolongeant dans l’action un processus d’autonomie que Wieviorka est un des premiers à si bien révéler. Il y eut, bien sûr, beaucoup d’étudiants (25 %), de fonctionnaires (notamment enseignants, agents publics, gendarmes ou policiers), d’employés et d’artisans-boutiquiers, mais peu d’ouvriers ou de paysans, peu intéressés, semble-t-il, par la stratégie trop civile du mouvement.

Ces  » petits-bourgeois « , comme disait naguère certaine sociologie, ont prévu l’avenir avec minutie mais sans s’intéresser vraiment à la politique. Antibolcheviques, parfois venus de droite, souvent teintés de démocratie chrétienne, massivement accrochés à des familles et à des terroirs (beaucoup de Bretons et de Francs-Comtois ont été au rendez- vous) mais bien peu soucieux des héritages, ils ont d’abord cru à une communauté née du rejet du boche et du nazi.

Et on a quelque peine à les coucher dans les catégories historiques de la Résistance, patriotique et antifasciste. Bellicistes ou pacifistes avant la guerre, giraudistes et même longtemps maréchalistes quand d’autres avaient déjà rompu, Vichy n’est pas leur premier problème et ils se sont même offert le luxe de faire longtemps la moue à de Gaulle, l’analyse de Wieviorka est remarquable sur ce point, avant de se rallier loyalement, conquis notamment par la force de conviction de Geneviève de Gaulle, qui milita avec eux mais sans recevoir jamais l’onction londonienne ou algéroise : Défense de la France n’a siégé ni au Conseil national de la Résistance ni à l’Assemblée consultative. Rebelles ils étaient, atypiques et têtus ils sont restés.

IDÉALISTE Ils ont eu de surcroît la force de passer, par un processus subtil que le livre démonte pour la première fois, de la ronéo aux faux papiers puis aux maquis, sans être impressionnés le moins du monde par le refus du STO qui faisait grossir ces derniers en 1943. On lira avec attention, in fine, l’histoire du maquis du nord de la Seine-et-Oise, qui fut commandé par Philippe Viannay et sèchement contré par les communistes : elle prouve qu’un bon corps franc peut être idéaliste. Même les armes à la main, ceux de Défense de la France sont toujours restés de sacrés grognards de la Résistance. Pour s’être tout au long accroché à cette révélation, le livre d’Olivier Wieviorka est un vrai cordial.

Voir aussi sur l’étude de Wievorkia sur le destin des « quatre-vingts » (parlementaires) qui refusèrent de voter les pleins pouvoirs au Maréchal:

Ceux qui ont dit « non »

Laurent Dauzou

Le Monde

04.05.01

Olivier Wievorka revient sur le destin des députés et sénateurs qui rejetèrent la Révolution nationale

Le 10 juillet 1940, réunis au Grand Casino de Vichy, députés et sénateurs votaient les pleins pouvoirs au maréchal Pétain, portant ainsi, nolens volens, le coup de grâce à la République. Il s’en trouva quatre-vingts pour voter « non ». Promues au rang de sauveurs de l’honneur républicain, ces fortes têtes finirent par être perçues comme une personnalité collective. « Les Quatre-vingts » : le terme désigne aujourd’hui ceux qui surent dire non à la disparition de Marianne. Considérés d’un bloc comme des pionniers de la Résistance, ils s’opposent aux 569 qui, pour avoir voté « oui », « sont regardés au mieux comme des opportunistes, au pis comme les fourriers de la collaboration ».

Confronter cette représentation aux itinéraires des parlementaires des années noires, tel est le projet d’Olivier Wieviorka. L’hypothèse présente l’intérêt de ne pas focaliser sur le 10 juillet, même si l’analyse doit partir de là. L’auteur montre que ce scrutin décisif fut dicté par des considérations où se mêlèrent la confusion (entre capitulation et armistice), la situation militaire (qu’une centaine de parlementaires sous l’uniforme avaient vue de près) et la peur. Cela ne le conduit pas à y voir un accident, mais la conjonction d’une situation dramatique et de l’incapacité de la République à résoudre la crise. Souvent ramené à la seule approbation des pleins pouvoirs, le vote du 10 juillet recouvrit en réalité des attentes très différentes. Un tiers de ceux qui votèrent « oui » entendaient promouvoir un ordre nouveau, les autres usant d’un expédient provisoire.

S’agissant de l’après-10 juillet, l’historien pointe que, malgré la politique répressive de Vichy à leur endroit, les parlementaires, souvent élus locaux, ne se défirent pas de leurs mandats municipaux : pour protéger leurs administrés, pour ne pas céder devant la Révolution nationale, pour la faciliter parfois aussi. De fait, leur position évolua au fil de la période et se caractérisa par sa diversité. Si un tiers soutint le régime de 1940 à 1944, la majorité s’en démarqua, avec une gamme de comportements allant de l’opposition symbolique à des actes de résistance purs et simples. Au total, 300 parlementaires rompirent clairement avec Vichy, s’opposant politiquement au régime (une centaine), ou soutenant, de diverses manières, la Résistance (200 environ). Soit une forte densité – supérieure à la moyenne nationale – de résistants chez les parlementaires qui payèrent un lourd tribut à la répression française et allemande, ce dont témoignent les assassinats de Jean Zay le 20 juin et de Georges Mandel le 7 juillet 1944.

A la Libération, un jury d’honneur, composé de René Cassin, Maxime Blocq-Mascart, André Postel-Vinay, eut à se prononcer sur le sort des élus : 321 demeurèrent inéligibles après avoir fait valoir leur point de vue ; 182, bien qu’ayant voté « oui », furent relevés de l’inéligibilité pour faits de résistance par cette instance singulière qui pique la curiosité du lecteur et sur laquelle on eût aimé en savoir plus. A la lecture de cet ouvrage rapidement mené, il apparaît que l’évolution de la « classe politique » est indissociable de l’étude fine d’une opinion dont les élus ne sont jamais que le reflet, tantôt caricatural, tantôt bonifié.

Et enfin sur Jean Moulin l’historien Jacques Baynac:

A qui on reproche de faire de Moulin un… “agent américain” (suite à sa rencontre trois jours avant son arrestation de deux agents OSS), ce qui bousculerait tous les calendriers, Caluire compris, et … disculperait tout le monde ?

Voir son commentaire dans Le Nouvel obs:

” L’histoire de la Résistance a jusqu’ici été principalement écrite sur la base de témoignages. C’était mieux que rien, mais cela ne suffit pas. Il faut maintenant travailler sur les archives, les documents familiaux, tant en France qu’à l’étranger. Il y a des centaines de kilomètres linéaires d’archives à examiner. Ma conviction est que l’histoire de la Seconde Guerre mondiale et de la Résistance est à récrire sur la base des archives disponibles. Je ne dis pas que notre vision actuelle sur ces événements historiques est fausse, mais elle est incomplète. C’est pourquoi mon livre est le premier pas sur la voie du passage de l’histoire mémorielle à une histoire scientifique.”

Sur la méfiance des militaires, De Gaulle compris, face aux “résistants qui jouent aux militaires”:

“l’appel du 18 juin… Relisez-le bien. Il n’y a là aucun appel à la résistance en France. De Gaulle en appelle aux militaires français qui sont ou qui viendraient à se trouver à l’étranger pour qu’ils le rejoignent. Le projet est donc de reconstituer à l’extérieur une grande armée susceptible de reconquérir le pays avec l’aide des Alliés.”

L’histoire de la Résistance a jusqu’ici été principalement écrite sur la base de témoignages. C’était mieux que rien, mais cela ne suffit pas. Il faut maintenant travailler sur les archives, les documents familiaux, tant en France qu’à l’étranger. Il y a des centaines de kilomètres linéaires d’archives à examiner. Ma conviction est que l’histoire de la Seconde Guerre mondiale et de la Résistance est à récrire sur la base des archives disponibles. Je ne dis pas que notre vision actuelle sur ces événements historiques est fausse, mais elle est incomplète. C’est pourquoi mon livre est le premier pas sur la voie du passage de l’histoire mémorielle à une histoire scientifique.

l’appel du 18 juin… Relisez-le bien. Il n’y a là aucun appel à la résistance en France. De Gaulle en appelle aux militaires français qui sont ou qui viendraient à se trouver à l’étranger pour qu’ils le rejoignent. Le projet est donc de reconstituer à l’extérieur une grande armée susceptible de reconquérir le pays avec l’aide des Alliés. Un livre choc de Jacques Baynac

«Non, Jean Moulin n’a pas été trahi !

Le Nouvel obs

Le 1/2/2007

Après la polémique suscitée, en 1998, par sa biographie du chef de la Résistance, l’historien Jacques Baynac publie une nouvelle somme sur Jean Moulin où il minimise le rôle du général de Gaulle et disculpe « le traître René Hardy ». Entretien

Moulin en 8 dates

20 juin 1899. Naissance à Béziers. Janvier 1937. Nommé préfet de l’Aveyron. 2 novembre 1940. Révoqué par le gouvernement de Vichy. Septembre 1941. Départ pour Londres. 1er janvier 1942. Parachuté sous le nom de Rex. 21 mars 1943. Chargé de créer le Conseil national de la Résistance. 21 juin 1943. Arrestation à Caluire. 8 juillet 1943. Mort dans un train aux environs de Metz.

Il y a sept ans, Jacques Baynac publiait un retentissant ouvrage sur « les Secrets de l’affaire Jean Moulin », dans lequel il affirmait que le chef de l’armée secrète avait été moins victime d’une trahison que des circonstances. Sa démonstration, qui s’appuyait sur des documents et témoignages en partie inédits, lui valut des polémiques et quelques procès, qu’il gagna. Cette fois, il a construit son « Présumé Jean Moulin » – référence à la plaque de l’urne funéraire déposée au Père-Lachaise en 1947 – en ne se focalisant plus sur Caluire. Il en résulte un travail encore plus vaste, méticuleux et solitaire, qui débouche sur une lecture plurielle de la Résistance avec un René Hardy blanchi de toute traîtrise, mais pas de maladresses. De ce grand récit noir de ces années grises où se meuvent espions, flics et jeunes intrépides, Jean Moulin sort encore plus grand. On ne peut pas en dire autant de son gaullisme. Le Général, lui, apparaît bien isolé à Londres. Méprisé par Franklin Roosevelt, gênant pour Winston Churchill, échappant de justesse à un attentat le 21 avril 1943 à Londres, sa légitimité politique doit beaucoup au travail du « boss » de la Résistance et de tous ces soldats de l’ombre. De ce moment clé de la mémoire française, l’historien propose une autre interprétation, en détaillant presque jour après jour les trois dernières années de la vie de Jean Moulin. Trois années décisives pour la France. Trois actes comme dans les tragédies, avec de vrais héros, de faux traîtres et au bout du compte quelque chose d’assez déroutant comme la vérité.

Le Nouvel Observateur. – «Présumé Jean Moulin» est-il la suite des «Secrets de l’affaire Jean Moulin»? Jacques Baynac. – Oui et non. Je n’avais pas l’intention de revenir sur le sujet, mais la polémique suscitée par « les Secrets de l’affaire Jean Moulin » m’a stupéfié par sa brutalité et sa malhonnêteté. On prétendait que j’avais fait de Moulin un agent américain ! C’était évidemment faux et absurde. Par ailleurs, en faisant ce premier ouvrage, je m’étais rendu compte de la faiblesse des biographies de Moulin. On ne comprenait pas grand-chose au personnage et, plus grave, dès qu’on cherchait à vérifier tel ou tel fait les documents ne confirmaient pas vraiment, voire contredisaient, la thèse officielle. Je me suis donc remis au travail. J’y ai consacré sept années à temps plein, en épluchant les archives à Londres, Washington, Berne, Lisbonne, Marseille, Paris… La masse documentaire recueillie m’a obligé à repenser de fond en comble l’action de Jean Moulin, de la Résistance, du gaullisme et de la situation internationale. Le résultat est la biographie de Moulin la plus complète à ce jour. N. O. – Justement, comment apparaît votre Jean Moulin? J. Baynac. – Moulin n’est pas qu’un héros, c’est un génie de la politique. Dès novembre 1940, il confie à son ami Pierre Meunier qu’il veut faire de la Résistance française un bloc et la faire reconnaître comme tel à l’extérieur. Cet homme de gauche vacciné du stalinisme par le pacte germanosoviétique, ce jacobin qui a gardé une fibre révolutionnaire sait qu’il devra agir dans un contexte international compliqué avec des puissances ayant à défendre chacune des intérêts parfois divergents. Néanmoins, il ne fléchira pas. Il mettra en oeuvre sa vision stratégique avec une opiniâtreté sans faille et avec des talents de tacticien qui sont presque sans équivalence dans l’histoire de France. Voilà pourquoi il est un homme politique exceptionnel. N. O. – Plus que de Gaulle? J. Baynac. – Probablement. De Gaulle prétend incarner la France de manière quasi monarchique. Jean Moulin considère que la Résistance, c’est le modèle réduit de la nation en armes, d’où sa volonté, dès le début, de créer une Armée secrète. C’est pour cela qu’il va à Londres en octobre 1941. Et c’est à partir de cette Résistance en armes qu’il veut rebâtir des institutions. Depuis l’effondrement de juin 1940, la France n’est plus une nation autoconstituée. Il veut lui donner de nouvelles institutions en rebâtissant tout à la base, par la nation en armes, pour elle. N. O. – Il y a tout de même l’appel du 18 juin… J. Baynac. – Relisez-le bien. Il n’y a là aucun appel à la résistance en France. De Gaulle en appelle aux militaires français qui sont ou qui viendraient à se trouver à l’étranger pour qu’ils le rejoignent. Le projet est donc de reconstituer à l’extérieur une grande armée susceptible de reconquérir le pays avec l’aide des Alliés. De Gaulle veut se présenter en chef vainqueur, en Bonaparte. Moulin, lui, veut armer les Français en France. C’est ça le projet de l’Armée secrète. D’ailleurs, si l’on est objectif, la résistance mise en place par Moulin a finalement été de plus de poids dans le processus de libération que ne le fut la force armée purement gaulliste. Moulin, c’est l’homme de la Résistance, rien d’autre. Voilà pourquoi il a été un politique plus clairvoyant que de Gaulle. Il voulait quela libération de la France vienne de l’intérieur, du peuple en armes, et qu’elle soit en même temps une libération sociale et politique. De Gaulle, lui, voulait une restauration. N. O. – Mais la rencontre avec de Gaulle à Londres en octobre 1941? J. Baynac. – Ce ne fut pas le « coup de foudre » qu’on nous a raconté. Ce fut au contraire le début d’un bras de fer. Du reste, et contrairement à la légende, Moulin n’est pas rentré en France avec un document signé du Général faisant de lui son représentant personnel en zone Sud. L’existence de ce mandat a été entièrement inventée après coup par de Gaulle. N. O. – Vous affirmez que Moulin n’a pas été trahi? J. Baynac. – En effet. Les gaullistes de Londres, les communistes, les Américains, les Anglais n’y sont pour rien. René Hardy non plus. S’il ne s’était pas rendu à la réunion de Caluire, le résultat aurait été le même. Tout simplement parce que les services allemands connaissaient la date et le lieu de cette réunion. N. O. – Pourquoi a-t-on inventé un traître? J. Baynac. – Il y a deux raisons à cela. Aussitôt après l’arrestation de Caluire, Lucie Aubrac a accusé René Hardy. Elle n’a cessé de le répéter pendant cinquante-cinq ans, jusqu’à la parution de mon livre sur « les Secrets de l’affaire Jean Moulin » en 1998. Finalement, à cette date, dans « le Dauphiné libéré », elle a déclaré qu’il n’y avait jamais eu de dénonciations au sein de la Résistance, ajoutant que René Hardy avait été un «vrai résistant». Ensuite il y a eu le comportement de René Hardy, qui cachait avoir été arrêté, non pas une mais deux fois, par les Allemands. La seconde fois, il a bien été obligé de leur fournir des informations sur le sabotage des chemins de fer dont il était responsable. Mais René Hardy leur a donné des plans caducs, sans valeur. Tout ceci n’a pas contribué à clarifier la situation, notamment lors des deux procès de René Hardy en 1947 et en 1950, au terme desquels il a d’ailleurs été acquitté… N. O. – Et l’évasion de René Hardy après l’arrestation, c’était une mise en scène? J. Baynac. – Pas du tout. René Hardy s’est vraiment échappé, personne ne l’a aidé. Sa fuite peut paraître incroyable, mais elle l’est en réalité moins que, par exemple, celle de Jean Ayral des locaux de l’Abwehr, à Paris, en avril 1943. Le fait de dire qu’il y avait eu mise en scène arrangeait ceux qui croyaient en la trahison de René Hardy. N. O. – Pour quelles raisons était-il à la réunion de Caluire… J. Baynac. – Pierre de Bénouville, qui assurait l’intérim d’Henri Frenay, le patron du mouvement Combat, parti pour Londres, et Jacques Baumel, alors secrétaire général des Mouvements unis de Résistance, ont exigé que René Hardy assiste à cette réunion pour soutenir Henri Aubry contre Jean Moulin, qui avait décidé de priver Combat des postes de direction de l’Armée secrète au profit du mouvement Libération. René Hardy ne voulait pas. Il a obéi. N. O. – Pourquoi les Américains se sont-ils tant excusés après le coup de filet de Caluire? J. Baynac. – Parce qu’ils se demandaient,à tort, s’ils n’en étaient pas responsables.Au plus haut niveau, ils écrivent aux gaullistes une série de lettres d’excuses, mais sans jamais dire de quoi ils s’excusent au juste ! Il faut dire que, deux jours avant son arrestation, Jean Moulin avait rencontré Jean-Jacques Dreyfus et Frédéric Brown, deux agents de l’OSS [Bureau des Services stratégiques américains] venant d’Alger. Ce contact, normal dans le cadre de ses fonctions de chef de la Résistance et surtout dans le contexte politique de la mi-juin 1943, n’a rien précipité. Depuis Pâques, Jean Moulin savait que l’étau se resserrait sur lui. Et j’ai établi qu’il était « logé », c’est-à-dire identifié complètement, depuis deux mois. N. O. – Vous écrivez que, contrairement à tout ce qui a été dit, Klaus Barbie savait très bien qui était Jean Moulin dans la maison du docteur Dugoujon le 21 juin 1943… J. Baynac. – Barbie connaissait le jour, l’heure et le lieu de la réunion de Caluire possiblement dès le 19 juin, probablement dès le 20 et assurément depuis la matinée du 21. De plus, grâce au travail des agents de l’Abwehr et du SD [Service de Sécurité nazi], il connaissait l’identité de presque tous ceux qui ont été arrêtés. C’est ce qui explique que les Allemands ne se soient pas rendus dans l’après-midi du 21 à l’adresse indiquée sur la fausse carte d’identité de Jean Moulin au nom de Jacques Martel, mais directement à la chambre que Jean Moulin avait louée et habitée sous le nom de Marchand, mais qu’il n’utilisait plus depuis deux mois. N. O. – Pourquoi y a-t-il un problème historique avec Jean Moulin? J. Baynac. – Le vrai début du problème historique avec Jean Moulin, c’est dans le discours de Malraux au Panthéon. Il proclame que la Résistance est née avec de Gaulle et que Jean Moulin n’a fait que rejoindre le Général à Londres pour le servir. C’est tout à fait inexact. La Résistance est née spontanément, sans de Gaulle, et elle s’est développée tant que Moulin a été là sans admettre sa subordination politique à de Gaulle. Moulin est bien plus grand que l’homme qu’on a panthéonisé pour figer la mémoire gaulliste. A aucun moment, Moulin n’a été le gaulliste pur et dur proclamé par Malraux. N. O. – Derrière ce portrait en actes de Jean Moulin, vous envisagez une «Esquisse d’une nouvelle histoire de la Résistance»… J. Baynac. – L’histoire de la Résistance a jusqu’ici été principalement écrite sur la base de témoignages. C’était mieux que rien, mais cela ne suffit pas. Il faut maintenant travailler sur les archives, les documents familiaux, tant en France qu’à l’étranger. Il y a des centaines de kilomètres linéaires d’archives à examiner. Ma conviction est que l’histoire de la Seconde Guerre mondiale et de la Résistance est à récrire sur la base des archives disponibles. Je ne dis pas que notre vision actuelle sur ces événements historiques est fausse, mais elle est incomplète. C’est pourquoi mon livre est le premier pas sur la voie du passage de l’histoire mémorielle à une histoire scientifique. N. O. – Y aura-t-il une suite à ce «Présumé Jean Moulin»? J. Baynac. – Je ne pense pas. D’autres historiens, plus jeunes, débarrassés des oeillères idéologiques, se chargeront certainement de suivre les pistes nouvelles que j’ai ouvertes. En revanche, concernant la Résistance, je serais peut-être tenté par une étude surle Vercors. C’est là aussi un problème complexe…

«Présumé Jean Moulin. 17 juin 194021 juin 1943», par Jacques Baynac, Grasset, 930 p., 33 euros. En librairie le 6 février.

Jacques Baynac, 68 ans, fils de résistants, historien, a publié notamment « la Terreur sous Lénine » (1975), « Mai 68 retrouvé » (1978), « le Roman de Tatiana » (1982), « la Révolution gorbatchévienne » (1989) et en 1998, aux Editions du Seuil, « les Secrets de l’affaire Jean Moulin ».

Laurent Lemire

Ou dans Le Point:

Jean Moulin : l’enquête rebondit

Le Point

08/02/07

Neuf ans après son essai controversé sur l’affaire de Caluire, l’historien Jacques Baynac revient sur Jean Moulin en s’appuyant sur de nouveaux documents puisés dans les archives britanniques. La thèse est iconoclaste : Jean Moulin n’a pas été trahi. Il était aussi anti-de Gaulle. Vraiment ?

Propos recueillis par François Dufay

Jean Moulin doit se retourner dans sa tombe au Panthéon. Après avoir été dépeint par ses biographes successifs en gaulliste pur et dur ou en agent soviétique, en homme à femmes ou en homosexuel, en génie ou en opportuniste, en victime d’une trahison ou de ses propres imprudences, voilà qu’il aurait été un antigaulliste farouche ! Si la thèse est iconoclaste, il est difficile de balayer d’un revers de la main ce « Présumé Jean Moulin » (Grasset), pavé de 900 pages lesté de documents nouveaux glanés dans les archives britanniques. Journaliste, scénariste et documentariste de 68 ans, son auteur, Jacques Baynac, avait déjà publié en 1998 un livre controversé sur l’arrestation du chef de la Résistance. Il approfondit ici et étaie sa conviction, celle d’un Jean Moulin à la stratégie et au projet politique profondément contradictoires avec ceux de De Gaulle. Un Moulin qui, en outre, n’aurait pas été dénoncé par René Hardy, ce qui a l’avantage de disculper au passage Bénouville, membre du mouvement Combat d’Henri Frenay (dont Baynac a exploité les papiers), dans la ténébreuse embrouille de Caluire.

Le Point : Pourquoi, vous qui n’êtes pas historien de formation, vous passionner pour Jean Moulin ?

Jacques Baynac : Je suis diplômé en histoire de l’Ecole pratique des hautes études et j’ai publié une dizaine d’ouvrages historiques dont certains font autorité. Mais, pour répondre à votre question, je suis originaire d’une famille résistante et mon oncle, dirigeant des Jeunesses communistes, a été fusillé au mont Valérien. Mes premiers souvenirs d’enfant sont ceux des Allemands, mitraillette en main, fouillant l’école où enseignait ma mère, à la recherche de mon père.

Juste après la guerre, j’entendais mes parents et leurs amis débattre, lors des déjeuners du dimanche, de la responsabilité de René Hardy dans l’arrestation et la mort de Jean Moulin. J’ai quasiment appris à lire pour déchiffrer les comptes rendus du procès Hardy. J’étais révolté que les grandes personnes ne sachent pas la vérité et je me suis promis de la connaître !

Vos recherches vous permettent-elles de mieux cerner la personnalité de l’« inconnu du Panthéon » ?

Jean Moulin était un homme complexe et secret. Mais sa principale qualité humaine était d’être fraternel. Pas seulement à cause de ses origines méridionales – il est né à Béziers en 1899 -, mais plus sûrement à cause d’un profond traumatisme d’enfance. A 7 ans, il avait perdu un frère aîné prénommé Joseph. Sur sa première carte d’identité de clandestin il se rebaptisera « Joseph Mercier ». Tous les membres de sa petite équipe rapprochée, alors âgés d’une vingtaine d’années, parlaient de lui comme d’une sorte de grand frère.

Cela est très important du point de vue psychologique, mais aussi politique. La fraternité est le troisième terme de la devise républicaine. Fils d’un cacique radical et franc-maçon de l’Hérault, Moulin est toujours resté un jacobin. On l’a même un temps surnommé « Moulin rouge » !

Certains l’ont dit cryptocommuniste, voire agent soviétique…

Comme beaucoup de gens de sa génération, Moulin avait été marqué par la révolution russe – il avait 18 ans en 1917. Il avait eu des contacts avec les services secrets russes, puisqu’il avait été chargé officiellement de faire passer des armes aux républicains pendant la guerre d’Espagne. Ce qui fait que, dès le printemps 1941, il a pu réactiver ses contacts avec un agent des services russes et d’autres, anglais, français, américains… Mais, contrairement à ses amis Pierre Cot, Louis Dolivet et André Labarthe, il n’a jamais été un agent soviétique. Le pacte germano-soviétique, en 1939, lui avait ouvert les yeux.

Certains attribuent son aisance à se glisser dans la peau d’un clandestin à une possible homosexualité.

Il est vrai que les Anglais ont été, dès 1941, stupéfaits par la capacité de ce préfet à mener une double vie. Par ailleurs, les maîtresses qu’on lui a prêtées ont toutes nié l’avoir été, qu’il s’agisse de sa confidente Antoinette Sachs, une égérie à la beauté androgyne, de Marie Gilberte Riedlinger, qui avait pour amant un journaliste américain, ou de Colette Pons, qui géra sa galerie niçoise. Même s’il ne fut pas l’homme couvert de femmes qu’on a dit, sa prétendue homosexualité n’est attestée par aucun document ni par personne.

Jean Moulin était-il d’une intelligence supérieure ? Quand on voit la médiocrité de ses dessins humoristiques, on est saisi d’un doute…

Je vous accorde qu’il n’avait qu’un petit coup de crayon, dans la veine des caricatures des années 20-30. En tant que collectionneur et marchand d’art, il avait beaucoup plus de goût. Après la guerre, disait-il, il se serait bien vu ministre des Beaux-Arts. Cela dit, Jean Moulin était un génie de la politique, un stratège hors pair, beaucoup plus grand à mon sens que d’autres résistants ou que de Gaulle, et de loin ! Redoutable tacticien, à l’occasion retors, il sentait les rapports de forces, savait où il allait et ce qu’il fallait faire. Dès novembre 1940, il déclare ainsi à son ami Pierre Meunier qu’il s’agit de faire de la Résistance un bloc et de la faire reconnaître par l’étranger. C’est ce qu’il a fait !

Fin octobre 1941, il rencontre de Gaulle à Londres. C’est un « coup de foudre » réciproque, selon son secrétaire Daniel Cordier.

Pas du tout, c’est le début d’un bras de fer ! La thèse de Cordier est démentie par tous les documents, qui montrent que les deux hommes divergeaient sur la stratégie. Il est évident que, face aux résistants, de Gaulle se dit : « Qu’est-ce que c’est que ces civils qui veulent jouer aux militaires ? » Il dit non d’emblée aux projets de Moulin, qui veut créer une armée secrète. Les Anglais, eux, qui cherchent un leader pour organiser la lutte clandestine en France, disent banco. Et de Gaulle fait volte-face. Mais les instructions données par de Gaulle, Moulin ne les a pas mises en oeuvre et il n’a eu de cesse ensuite d’empêcher les agents du gaullisme londonien d’agir en France à son insu. La théorie d’un « Moulin godillot » ne tient pas.

Mais il va unifier la résistance au profit du Général.

Non. L’instrument clé de sa stratégie était de bâtir une armée secrète en France. Celle de De Gaulle était au contraire de constituer une grande armée à l’extérieur pour rentrer en France, flanqué d’alliés anglo-saxons, en général vainqueur.

Vous donnez parfois le sentiment de forcer le sens des textes en fonction de votre postulat d’une hostilité entre les deux hommes…

L’histoire scientifique n’a pas de postulat. En fait, les documents et les témoignages montrent que le gaullisme et la Résistance n’étaient pas de même nature. Qu’il s’agisse des origines, de la stratégie, des visées politiques. Les résistants se méfient de ce militaire qui a mis longtemps à prononcer le mot « république ». Ils reconnaissent de Gaulle en tant que symbole de la volonté de résister, en tant que chef militaire comme truchement entre eux et l’état-major interallié, mais pas en tant que leader politique. Moulin n’entendait pas unifier la Résistance au profit de Londres, il voulait en fusionner les diverses expressions et les fondre en ce que j’appelle un alliage. Il part de l’idée que la Résistance est la nation en armes et qu’il faut en rebâtir les institutions à partir de la base. La société, république souterraine couronnée, en somme, par le CNR, micro-Parlement de la nation bâillonnée, qu’il va présider. Cette Résistance a un allié, gaulliste, à l’extérieur, et un allié, communiste, à l’intérieur. Il s’agit de les utiliser et de les maîtriser. A l’été 1942, quand paraissent les programmes révolutionnaires de la Résistance, Moulin ne les désavoue pas.

Mais en mars 1943 Moulin repart de Londres, décoré par de Gaulle de la croix de la Libération, avec le rang de ministre compétent pour tout le pays !

Moulin est allé à Londres pour passer un marché avec de Gaulle : « Le CNR vous légitimera, mais cela implique pour vous de reconnaître sa souveraineté en tant qu’expression de la Résistance. » De Gaulle, dans ses Mémoires, escamotera le mot de « souverain »…

Que pèse votre thèse par rapport au témoignage du secrétaire de Jean Moulin, Daniel Cordier ?

Daniel Cordier a fréquenté quotidiennement Moulin six mois et demi, puis beaucoup moins à partir de février 1943. Il n’avait alors que 22 ans et venait de l’Action française. Il dit lui-même que Jean Moulin ne parlait avec lui que de peinture et non de politique.

Quelques mois plus tard, le 21 juin 1943, à Caluire, près de Lyon, Moulin tombe aux mains de Klaus Barbie…

J’ai cru comme tout le monde qu’il avait été trahi. Mes recherches m’ont convaincu que son arrestation est le fruit d’un travail policier effectué par les Allemands, qui ne sont pas seulement des nazis mais des professionnels. A partir d’avril 1943, une « intox anglaise » laisse croire à un prochain débarquement allié en Provence. Kaltenbrunner, le chef des polices allemandes, donne alors, le 27 mai, l’ordre de liquider les organisations armées en France. Pour Moulin, la situation est devenue inquiétante dès le 3 mars, date de l’arrestation de son ami Manhès, qui avait dans sa poche sa photo afin de confectionner des faux papiers. Le 6 avril, il a manqué se faire prendre. Les Allemands savent déjà que le « grand chef » est un ex-préfet et, deux mois avant Caluire, ils connaissent son adresse lyonnaise. La plupart des participants de la réunion de Caluire sont eux aussi repérés : Lassagne, Aubry, Larat. Quant à Aubrac et Hardy, ils avaient été arrêtés puis relâchés. Ensuite, pendant une semaine, Barbie cachera à ses supérieurs la capture du chef de la Résistance, pour le faire lui-même parler et s’en attribuer toute la gloire.

Hardy n’a pas trahi ?

Il n’y est pour rien, mais toutes les apparences étaient contre lui (voir ci-contre).

Et sa maîtresse, Lydie Bastien, la « diabolique », mise en cause comme agent allemand par Pierre Péan ?

C’était une très jolie jeune fille un peu allumée, qui n’avait que 17 ans. L’impliquer relève du roman.

Vous révélez que Moulin a rencontré deux agents envoyés par les services secrets américains trois jours avant sa capture.

Oui. Venus d’Alger, ces agents de l’OSS ont été parachutés en France dans la nuit du 18 au 19 mai. L’un des deux, le plus politique, un français nommé Jean-Jacques Dreyfus, s’est entretenu avec Moulin près d’Avignon. On ne connaît pas la teneur de leur conversation, mais il ne fait guère de doute qu’elle porte sur la politique des Alliés quant au soutien à fournir à la Résistance et notamment à l’armée secrète et aux maquis naissants.

Vous suggérez que le chef de la Résistance s’apprêtait à lâcher de Gaulle au profit des Anglo-Saxons…

Mais non, pas du tout ! A cette époque, Churchill, excédé par de Gaulle, a donné l’ordre de le liquider politiquement et de couper les vivres à la Résistance. On dit toujours que Churchill se disputait avec de Gaulle mais au fond l’aimait bien. A cette date, c’est faux, il ne le supportait plus…

De là à imaginer Moulin se retournant contre de Gaulle ou le court-circuitant en négociant directement avec les Alliés…

Il ne s’est pas retourné contre de Gaulle. Il a attendu de voir si le Général survivrait. Et c’est ce qui est arrivé le 22 juin, à Alger. De Gaulle a soudain eu la majorité au CFLN, et c’est le début de la fin pour Giraud. En tout cas, Moulin n’a jamais été le gaulliste pur et dur décrit par Malraux lors de son entrée au Panthéon, en 1964. Que se serait-il passé s’il avait vécu jusqu’à la Libération ? On ne le saura jamais, mais, selon moi, les choses auraient pu être différentes René Hardy innocent ?

Deux fois jugé et acquitté en 1947 et 1950, Hardy porte, aux yeux de la plupart des historiens, la responsabilité de l’arrestation de Jean Moulin. Interpellé deux fois début juin 1943 par les Allemands et mystérieusement relâché, il les aurait conduits à la réunion de Caluire, à laquelle il n’était pas convié. Baynac estime, lui, que si Hardy a été relâché une première fois par Klaus Barbie, c’est parce que celui-ci ne l’avait pas identifié comme le « Didot » responsable du sabotage des chemins de fer. Arrêté une deuxième fois, Hardy aurait livré des plans caducs et fait croire aux Allemands qu’il allait travailler pour eux. Son évasion à Caluire, le 21 juin, sous les yeux des sept autres participants de la réunion fatale chez le docteur Dugoujon, ne paraît pas à Baynac une mise en scène. En prenant la fuite, Hardy ne se serait pas tiré une balle dans le bras, mais aurait été véritablement touché par les tirs allemands.

Ou sur le site des Armées:

Le fantôme de Jean Moulin et ses aspects méconnus

La tempête soulevée en 1977 autour de la mémoire de Jean Moulin lorsque, durant une émission télévisée, Henri Frenay, un des premiers résistants de France, l’accusa d’avoir été « l’homme du parti communiste », s’était assoupie. Elle renaît aujourd’hui avec la parution d’un autre ouvrage sur l’homme dont la mission fut interrompue par les arrestations de Caluire, où Moulin et ses adjoints ou amis furent victimes d’un coup de filet mené conjointement par la Gestapo et le SD, le service de renseignement du parti nazi.

Cet ouvrage est celui de Jacques Baynac : Présumé Jean Moulin (Éd. Grasset).

Créateur en octobre 1940 d’un petit réseau d’étudiants qui donna naissance au mouvement Libération, à cheval sur plusieurs départements limitrophes de la ligne de démarcation qui avait coupé la France en deux, j’avais été mêlé à bien des intrigues au point qu’à partir du printemps 1943 j’eus à mes trousses le KDS-306, ou kommando de la Gestapo « française », dont le rôle était de traquer et, si possible, retourner les résistants.

Pierre de Villemarest

Plongé après la guerre dans mes recherches sur les appareils de Moscou : celui du Komintern, celui du GRU (le service militaire d’espionnage et de contre-espionnage de l’URSS) et celui du NKVD (KGB à partir de 1954) je suis allé voir Henri Frenay après son éclat télévisé. J’ai correspondu ensuite avec lui sur cette base : analyser « l’affaire Jean Moulin » et l’ensemble de la Résistance entre 1940 et 1945, sans tenir compte du rôle des appareils secrets de Moscou implantés en France et pendant l’Occupation, revient à ignorer tout un pan de l’Histoire.

En effet, ces appareils ont joué un rôle considérable en zones nord et sud et, à partir de 1941, dans les divers mouvements de résistance. Tous les adjoints de Jean Moulin, lorsqu’il appartenait au ministère de l’Air durant le Front populaire, étaient des agents d’un des trois appareils soviétiques. Il s’agit notamment de Pierre Cot, le ministre, de Robert Chambeiron, de Pierre Meunier et du colonel Manhès, « les hommes de confiance de Moulin », selon Maître Charles Benfredj dans son ouvrage : L’affaire Jean Moulin. La contre-enquête, paru en 1990 avec une préface de Jacques Soustelle, ancien compagnon du général de Gaulle à Londres, Alger et Paris.

Jean Moulin n’ignorait pas l’affiliation au soviétisme de ses adjoints, d’autant qu’il avait participé avec eux aux livraisons d’armes « clandestines » aux Brigades rouges espagnoles et, de ce fait, fut en contact avec un haut responsable soviétique chargé de superviser ces opérations. Moulin n’était donc pas « l’homme du parti communiste en France », mais au service de l’appareil de Moscou. Il fermait habilement les yeux sur « l’activisme » de ses trois adjoints. Il devait d’ailleurs les retrouver dans la clandestinité en 1941, sans parler de ses liaisons prouvées avec une douzaine de communistes importants, tel le couple Dangon, imprimeurs de L’Humanité, l’organe du PCF. C’est ce que je suis allé dire à Henri Frenay en 1977, tout en lui révélant comment et par qui son mouvement « Combat » avait été noyauté à partir de 1941. Il le reconnut par écrit (voir extrait d’une lettre datant de 1977) : « Grâce à vous, l’Affaire Moulin se précise pour moi… Les textes que vous me communiquez sont très précieux… »

Analyser la Résistance en France occupée sans tenir compte de l’appareil soviétique implanté aussi au Maghreb, en particulier à Alger, c’est aussi passer à côté d’une partie de l’Histoire. Oublie-t-on par exemple que « le clan » du général Giraud était truffé d’agents de l’URSS ? Que le Conseil national de la Résistance (CNR) l’était tout autant ? Que le Comité Général d’Études, ou CGE, émanation du CNR, censé incarner l’image et des options philosophiques de la Résistance, avait pour secrétaire Pierre Kaan (lié à Pierre Meunier) ? Le journaliste de gauche Charles Ronsac a révélé que, durant les années vingt et trente, Kaan, avec Boris Souvarine, animait « le Cercle Marx et Lénine » et, en 1931, s’opposait avec vigueur à toute fusion avec la SFIO jugée « trop à droite ». Kaan sera un des secrétaires de Jean Moulin avant d’être arrêté, déporté, et de mourir en Bohême en mai 1945.

Seul l’historien Jacques Baynac, dans un livre précédent et dans celui paru en février 2007, ainsi que l’écrivain Thierry Wolton, conseillé par M. Chalet, qui fut directeur de la DST (le contre-espionnage français) ont abordé le sujet, c’est-à-dire le rôle en France de l’appareil secret de l’URSS au sein et en marge des mouvements de Résistance, pour des raisons à la fois idéologiques et stratégiques.

La pénétration du mouvement d’Henri Frenay

En 1977, j’ai exposé à Henri Frenay ce rôle de Moscou pour influencer, sinon contrôler de l’intérieur, l’éventail de la Résistance, à commencer par les groupes qui, dès fin 1940, avaient rallié son idée d’une Armée secrète. Il fut stupéfait d’apprendre que le principal acteur de cette de cette pénétration soviétique avait été un pasteur protestant, Howard Lee Brooks, qui était téléguidé par l’agent soviétique Noël Haviland Field, manipulateur avisé des circuits humanitaires dont la base était alors les organisations dans l’est et le sud-est des Unitariens et des Quakers.

C’est à Marseille où Brooks arriva le 22 mai 1941, et rencontra Moulin fin juillet, que ce dernier prit contact et s’entretint longuement avec Frenay chez le docteur Recordier, un sympathisant actif de tous ceux qui rêvaient de reprendre le combat contre l’Allemagne. La rencontre avait été organisée à Lyon par celui que j’appelais Howard dans mes lettres à Frenay. Lettres dont il a tenu compte dans les additifs de la dernière édition de son livre La nuit finira. Les archives américaines ouvertes ces dernières années aux chercheurs ciblent parfaitement les groupes que Field téléguidait à l’insu de la plupart de leurs militants, au bénéfice du GRU. Field dépendait d’un appareil maintenu tant bien que mal en France, dans le désordre de la débâcle qui avait jeté, de juin à septembre 1940, sur les routes des millions de réfugiés, et désorganisé les liaisons téléphoniques. C’est justement en septembre que Maurice Panier, le principal responsable des liaisons soviétiques dans le groupe ministériel issu des années 1934-1939, retrouva le contact avec Jean Moulin et ses amis, la plupart francs-maçons, souvent communistes non en carte, voire agents soviétiques.

Derrière Panier, pièce tournante des opérations, il y avait Harry Robinson, résident en France du GRU, dont l’échange d’informations et de messages avec Moscou a été déchiffré ces dernières années dans le cadre américain de l’opération, dite Venona. L’intrusion soviétique dans l’entourage de Frenay, dès l’automne 1940, ne fait aucun doute. Elle devait s’amplifier jusqu’en 1944. Nombres de drames, jusqu’à présent inexpliqués, trouvent une clef inestimable dans cette intrusion.

Le rôle de Gestapo-Müller

Un autre éclairage vient d’un de mes livres : Le Dossier Saragosse (paru en 2002, puis en une version anglaise en 2005 étoffée de 120 pages d’inédits, textes et documents, avec préface de Vladimir Boukovsky). J’y établis qu’à partir de 1943 le chef de la Gestapo pour l’Europe continentale, Heinrich Müller, œuvrait main dans la main avec l’un des directeurs du NKVD, le général Abakoumov, à l’époque très proche de Staline. De 1937 à 1939, Müller avait connu plusieurs officiers supérieurs soviétiques, puisqu’il participait à la mise au point du pacte germano-soviétique. Fasciné par la rigueur et les succès de la police répressive stalinienne, il trouvait tout naturel de coopérer avec les Soviétiques, dont le Nouvel Ordre pourrait s’étendre demain à l’Europe… et lui-même y jouer un rôle !

À partir de 1942, Müller coiffait la Gestapo et le SD. Il est intéressant de savoir qu’à Paris, il assistait avenue Foch aux interrogatoires des résistants les plus importants. Il demeurait silencieux, se gardait d’intervenir, mais c’est lui qui, ensuite, décidait de leur sort. Un constat sur les listes des condamnés ou au contraire d’étranges « évadés » est fort instructif. Dans certains cas d’ »évasion », jamais il n’y eu de sanctions pour faute de service ou négligence à l’encontre des gardiens. En revanche, dans des cas connus comme celui de l’évasion de Marie-Madeleine Fourcade, plusieurs dizaines de hauts gradés et subordonnés ont été « cassés ». Mais que dire de l’évasion de Leopold Trepper, un des patrons de l’Orchestre rouge, qui profita d’une double issue de la pharmacie de la rue Rocher pour échapper à son garde… Un garde parmi les hommes de confiance de Müller qu’on retrouvera après la guerre en fonction dans l’appareil policier soviéto-est-allemand. Relevons à ce propos que la plupart des hommes de Müller seront, pour les trois-quarts, retrouvés en Allemagne de l’Est après 1945 en poste auprès des hautes instances du KGB ou dans l’administration allemande des occupants soviétiques.

Réexaminer les dossiers de la Résistance sous le prisme de l’appareil soviétique en France éclaire lumineusement d’étranges affaires.

Le capitaine Serbat, exemple de l’ingérence directe

Une preuve de l’intervention directe de l’appareil secret soviétique jusque dans les fourrés de la Résistance communiste apparaît avec le cas du capitaine d’active Guy Serbat. Connu pour ses options de gauche, il grimpe dans la hiérarchie militaire communiste jusqu’à devenir l’adjoint de l’encadrement des groupes armés des FTPF pour la moitié sud de la France. Mais il commet deux fautes : il critique ouvertement le pacte Staline-Hitler et il a découvert le rôle plus que trouble de Lucien Iltis (de nationalité incertaine, Iltis fut un agent au sein de l’appareil communiste, mais en fait un agent soviétique) dont « l’affaire » viendra devant les tribunaux français après divers rebondissements, étouffements et manœuvres de diversion, et se règlera par un coup nul, puisque la trahison d’Iltis n’est pas reconnue par la justice. Aux yeux des staliniens de l’appareil soviétique en France, Serbat n’est donc plus un homme sûr, et ne le sera certainement pas si une des options de Staline prend corps.

À savoir : occuper la France après que les communistes se soient emparés des principales villes. Début 1944, c’est dans l’air lorsque Serbat se retrouve devant un véritable tribunal. Cinq hommes lui font face dans la ferme où il a été convoqué. Deux lui sont connus, dont un Français, et un venu des Brigades internationales espagnoles. Les trois autres, qui restent silencieux, sont visiblement des étrangers devant lesquels les officiers FTPF se conduisent en subordonnés. L’interrogatoire est mené afin de déterminé si Serbat, alias le commandant Cayrol, est responsable des fuites récentes qui ont permis aux Allemands de contrer dans la région des embuscades préparées par les FTPF. Mais, vite, l’interrogatoire passe au crible toute la vie de « Cayrol », ses inclinations politiques avant d’avoir été intégré à la hiérarchie communiste, ses raisons de critiquer le pacte germano-soviétique, ses perspectives lorsque le territoire français sera libéré, ses contacts avec d’autres formations de Résistance dans le cadre des Mouvements Unis (les M.U.R.) et du Front National, qui ratissent large sous prétexte d’unité d’action avec les organisations non communistes.

Sur le premier point, la suspicion qui pesait sur « Carol » est dissipée. Il n’en est pas moins déchu de son rôle au commandement effectif des groupes armés dans le sud de la France. Il est muté à Marseille où il sera responsable d’une petite formation, mais n’aura plus de rôle politico-stratégique à l’échelle nationale. Bien plus tard, Serbat comprendra qu’il était suspecté de non obédience inconditionnelle à Moscou. Onze ans après, Charles Tillon, responsable des FTPF pour la France, confirmera qu’il existait bien au-dessus de lui un appareil purement soviétique dépendant directement des instructions envoyées, via une Centrale soviétique basée à Oufa, en Asie centrale. Moscou écartait alors toute idée d’un communisme national, propre à chaque pays. De 1944 à 1946, les États de l’Est européen ont été les premiers à vivre cette phase d’obédience absolue à la stratégie stalinienne. Les communistes à tendance nationale ont souffert des épurations autant que les non-communistes, et connurent eux aussi les épreuves du Goulag.

Serbat m’a raconté cet épisode qui lui ouvrit les yeux sur la réalité communiste. Il mit cependant des années à répudier son camp. Il ne parvint à rompre tout à fait avec le PCF qu’en 1956 lors des événements tragiques de Budapest. Un drame est survenu alors qu’après avoir lu mon ouvrage consacré au GRU, le plus secret des services soviétiques (Stock 1988, traduit en polonais et en chinois) il décida de me confier de quoi rédiger une étude sur la Résistance pendant l’Occupation. Il avait écrit lui-même un livre dans lequel il effleurait le sujet, et faisait état de sa mutation brutale à Marseille, mais sans détails. Malheureusement il est mort d’une crise cardiaque au sortir de la poste d’où il venait de m’expédier ce livre.

Le brouillard autour de Jean Moulin

Jacques Baynac a en partie raison lorsqu’il aborde l’affaire de Caluire, et soutient que personne n’a trahi personne, mais que ce rendez-vous des principaux chefs de la Résistance active ont été victimes de maladresses et de trop de bavardages. Il a tort lorsque, d’un haussement d’épaules, il réfute l’idée que Lydie Bastien, la maîtresse de René Hardy, ait pu jouer un rôle au profit des Allemands. « Elle n’avait que 17 ans », dit-il à un confrère. En réalité, elle en avait 19, et Baynac ignore délibérément que des dizaines de jeunes filles de ces âges se sont jetées dans la lutte, mais que certaines furent parfois « retournées » par la Gestapo ou le SD, soit par ignorance, faiblesse, chantage ou parce qu’elles furent convaincues qu’elles sauraient berner l’occupant… Des hommes ont aussi trahi, estimant parfois que, dans leur double jeu, ils avaient trouvé une base d’entente avec les Allemands : l’anti-communisme. Un prétexte d’ailleurs utilisé par les nazis eux-mêmes lorsqu’ils gravitaient autour de Gestapo-Müller. Karl Krieger – qu’afin de le protéger des nazis, l’Abwehr avait muté en tant qu’autorité de contrôle à Lyon, au-dessus des locaux de la rue Berthelot du funeste Barbie – me confia un jour (jusqu’en 1938, il avait été l’agent d’affaires de mon père en Allemagne) : « Tu dois savoir que Barbie a été de ceux qui approuvaient chaudement le pacte germano-soviétique, comme la plupart des cadres dévoués à Müller, en particulier ceux de la Section IV. Si Moscou domine, ils se jetteront dans les bras des Soviétiques. »

Baynac écrit que Moulin était vacciné de ses sentiments pro-soviétiques à la suite du pacte de 1939. Il n’existe aucune preuve de cette assertion. C’est dommage car son ouvrage sort de tiroirs encore jamais ouverts les preuves des relations de Moulin avec les services britanniques. Le brouillard, qui entourait, ou dont s’entourait Jean Moulin, persiste. Tout est flou à son sujet malgré tant de livres à lui consacrés. Il est étrange que quinze jours après l’incident au cours duquel il aurait tenté de se suicider en 1940 à Chartres, pour ne pas signer « les aveux » que lui dictaient ses geôliers allemands, il ait ensuite accepté de poser au côté du général commandant la kommandantur régionale, le baron von Gutlingen. De plus, comme l’a révélé l’avocat Charles Benfredj, le baron lui écrivait le 27 septembre 1940, alors qu’il quittait Chartres : « Je crois que nous nous sommes compris… Mon désir sincère est que votre collaboration avec le nouveau commandant se tienne dans les mêmes voies que celles que vous et moi avons suivies… »

Jean Moulin est révoqué par Vichy en novembre 1940. Il renoue aussitôt avec ses anciens amis communistes, tels Dangon et son épouse Marcelle qui, jusqu’en 1939, était une des organisatrices des meetings du PCF. Les Dangon ont souvent hébergé dans leur propriété près d’Annecy (voir photo) non seulement Pierre Cot et sa femme, mais Jean Moulin au moment des livraisons d’armes aux Brigades Internationales. Marcelle Dangon, dès 1940, a gardé les meubles du couple Cot exilé aux États-Unis. C’est aussi à leur domicile parisien que Moulin se rend dès sa révocation par Vichy, tandis qu’il a renoué ses contacts avec Panier, donc avec le réseau soviétique Robinson.

Une autre énigme prend place à cette même époque. Moulin rencontre par hasard à La Coupole, près de la gare Montparnasse, la femme dont il avait divorcé en 1928 : la cantatrice Marguerite Storck-Cerruty. Elle l’invite rue Littré dans l’appartement de sa mère. Il ôte son manteau, se débarrasse de son écharpe. Marguerite remarque alors qu’il a une cicatrice au cou. Gêné, écrira-t-elle plus tard, Moulin balbutie qu’il a été blessé par un éclat d’obus quand les Allemands ont tiré sur Chartres. Mais ensuite il fournira un autre scénario : il a tenté de se suicider avec des morceaux de verre afin de ne pas signer la mise en accusation d’un groupe de tirailleurs sénégalais dans un massacre qu’ils auraient commis dans les environs de Chartres. Quelle version est authentique ? Dernière remarque : à Caluire, les Allemands auraient ignoré que Moulin, alias « Max », se trouvait parmi les personnes arrêtées. Pour le confondre, il suffisait pourtant de remarquer cette fameuse cicatrice. Or, le rapport du 29 juin 1943 de Kaltenbrunner est formel : « Max lui-même n’est pas venu à la réunion de Caluire ! » Il n’aurait été identifié que quelques jours plus tard, et transféré à Paris. Il serait mort le 8 juillet 1943. Nul ne sait cependant si les cendres de l’urne 10137 transférées au Panthéon le 18 décembre 1964 sont bien les siennes. Le brouillard subsiste. Il ne se dissipera que lorsque Moscou ouvrira enfin ses archives.

© Pierre de Villemarest – Membre de l’Amicale des anciens des Services spéciaux de la Défense nationale (ASSDN) avec Max Saint John.

Voir enfin les travaux de François Delpla:

Aubrac, les faits et la calomnie

Le site de François Delpla

OUVRAGE ÉDITÉ CHEZ LE TEMPS DES CERISES – 1997 (ISBN 2-84109-113-9)

mardi 28 février 2006

Présentation

Ce livre est un samizdat de la démocratie.

Il répond point par point à celui de Chauvy contre les Aubrac, Aubrac Lyon 1943, confus décalque des calomnies que Vergès a fait, en 1990, contresigner par son client Barbie, et que des historiens exerçant un certain magistère, mais un peu trop accablés de besogne pour prendre connaissance du dossier, avaient fort mollement critiqué, avant de prendre parti à la fois contre Chauvy (toujours assez mollement) et contre les Aubrac (très durement) lors d’une « table ronde » organisée par le quotidien Libération.

Un livre écrit dans l’urgence, par un non-spécaliste, mû par la conviction qu’on cherchait une mauvaise querelle non seulement à deux personnes, mais à un des plus magnifiques faits d’armes de la Résistance, l’évasion du 21 octobre 1943.

Il faut dire que c’était un temps très, très déraisonnable. La chute de l’empire soviétique avait soulevé d’immenses espoirs. Enfin on allait tout savoir, grâce au miracle des archives, sur une face bien cachée du siècle : les compromissions d’une foule de célébrités occidentales avec l’hydre moscovite. Mais plus le temps passait, et moins les archives faisaient de miracles, alors il a fallu aider un peu. On avait d’abord visé de Gaulle, au travers de Moulin, et la profession historienne avait réagi avec sang-froid, estimant que les preuves invoquées prouvaient avant tout le désir de prouver de ceux qui les invoquaient.

Restaient les Aubrac, ex-sympathisants communistes qui s’étaient éloignés mais sans se renier, avaient largement passé 80 ans et se battaient depuis novembre 83 contre une insidieuse calomnie de Vergès, lequel prétendait que son client Barbie était en mesure de prouver qu’il les avait recrutés comme agents de la Gestapo lyonnaise.

Daniel Cordier joua un rôle particulièrement néfaste. Dès le lendemain de la sortie du livre de Chauvy il déclarait à Libération qu’à son avis les Aubrac n’avaient pas trahi le rendez-vous de Caluire mais que « la succession des versions données par eux sur les événements qui précèdent et suivent Caluire excède les défaillances légitimes de la mémoire ». Une façon de faire sortir Chauvy par la porte et de le faire rentrer par la fenêtre.

L’urgence d’une réponse explique que le livre n’invoque aucune archive inédite. Il n’utilise d’autres sources écrites que les imprimés parus sur l’affaire, et tout particulièrement les documents reproduits par Chauvy (et trouvés non par lui, contrairement à une légende-ventouse, mais, presque tous, par Vergès). En leur appliquant une méthode historique (ce que Chauvy prétend faire et ne fait nullement, se contentant d’aligner des contradictions, réelles ou prétendues), il fait apparaître que le récit des Aubrac est exact sur l’essentiel et donne à leurs aventures de 1943, pour la première fois, un statut historique.

En revanche, s’il n’y a aucun document écrit nouveau, le livre utilise abondamment, contrairement à Chauvy, les sources orales, puisqu’il fait état de nombreux entretiens avec les Aubrac et avec Serge Ravanel, permettant de préciser beaucoup de points, dans une confrontation serrée avec toutes les autres sources (c’est une des plus grandes infamies proférées dans cette affaire, que de dire que les résistants en question s’opposent au travail historique ; ils sont en la matière, je puis en témoigner, de parfaits collaborateurs !).

Les 2000 exemplaires du premier tirage ne sont pas épuisés (dépêchez-vous quand même un peu !) alors que l’éditeur de Chauvy, au procès, a dit (avec un manque de précision qui laisse supposer une sous-estimation) en avoir écoulé « environ 20 000 ». Or les Aubrac avaient reçu environ 500 lettres de soutien dont les adresses ont été exploitées pour faire connaître le livre. Même s’il s’agit d’un petit éditeur (non par choix, mais parce que les gros s’étaient récusés) très mal diffusé, une telle performance montre, dans le public, une véritable volonté de ne pas savoir.

des motivations transparentes

pour commander sur le site de l’éditeur Le Temps des Cerises – 01 49 42 99 11 – contact@letempsdescerises.net – 6 av Edouard Vaillant 93500 Pantin

extraits en ligne

L’évasion de Raymond Aubrac

Article paru dans Histoire de guerre n° 16 (juin 2001)

A l’occasion du procès Barbie, la France redécouvrait un fait d’armes épique de la Résistance, l’évasion de Raymond Aubrac, arrêté avec Jean Moulin à Caluire et délivré par un commando dont l’âme était sa propre épouse, qui avait pris la Gestapo dans ses ruses. Les années 1990 furent celles de la  » déconstruction  » du mythe, jugé trop beau et entaché de quelque non-dit suspect. François Delpla, auteur du premier livre historique sur la question, est parvenu à établir les faits, qu’il présente ici. 21 octobre 1943

J’ai choisi, comme il sied en histoire chaque fois que c’est possible, un plan chronologique. Je vais donc d’abord raconter l’évasion, puis la polémique des années 1990.

L’entrée en résistance

Lucie Bernard est enseignante. Issue d’un milieu paysan très modeste de Bourgogne, elle a passé son agrégation d’histoire à la force du poignet, tout en animant des bagarres, déjà, au Quartier latin. Elle était l’un des rares membres féminins des étudiants communistes qui en affrontaient d’autres, royalistes, chez lesquels le masculin prédominait plus encore. Le grand helléniste Jean-Pierre Vernant est encore là pour témoigner de son courage et de son prestige.

Communiste, elle ne l’est pas restée, au sens précis du terme. Un froid s’installe, lorsqu’en 1935 la direction du PCF lui propose de suivre l’école des cadres de Moscou et qu’elle refuse. Elle ne coupe pas les ponts mais invente, un demi-siècle avant certain dirigeant politique, le  » droit d’inventaire « . Cela lui va bien. Lucie est quelqu’un qui n’adhère pas, qui trace son chemin propre. Ainsi, dans la Résistance, elle n’aura jamais de poste précis.

Elle rencontre le jeune ingénieur Raymond Samuel en 1939, à Strasbourg. Ils se marient au début de la guerre et, lorsqu’en juin 1940 il se retrouve prisonnier, elle va l’aider à s’évader. Déjà. Ils trouvent tous deux du travail à Lyon. Lucie, à la faveur de quelques voyages, noue des contacts qui aboutissent à la fondation d’un des premiers mouvements de résistance, qui prend au début de 1941 le nom de  » Libération « .

Raymond aussi a fréquenté des milieux d’extrême gauche, par d’autres biais, plus paisibles et plus discrets. Il a fait partie d’un cercle d’étudiants des grandes écoles s’initiant au marxisme. Mais lui non plus ne semble pas avoir de tropisme vers l’est : c’est aux Etats-Unis qu’il a fait une année de stage, en 1938. Dès cet entre-deux-guerres où la polarisation des esprits est extrême, les Aubrac ont certes choisi leur camp, mais ne suivent pas un itinéraire stéréotypé.

Le choix résistant est à l’avenant. Les mouvements devancent les partis, ils sont pluralistes, surtout Libération dit  » Sud  » (pour le distinguer d’un homonyme de zone nord), fondé par l’aristocrate Emmanuel d’Astier. Le milieu communiste est un vivier parmi d’autres. Durablement démobilisés par le pacte germano-soviétique, beaucoup de militants sont réveillés par la défaite et retrouvent l’envie d’agir, sans consigne de leur parti. C’est ainsi que Raymond recrute pour  » Libération « , par exemple, Maurice Kriegel, futur dirigeant du PCF sous le nom de Kriegel-Valrimont, qui a déjà un passé politique et syndical . Quant à Serge Ravanel, qui s’appelle encore Ascher, c’est un jeune polytechnicien replié à Lyon avec son école, qui s’engage dans la Résistance en fréquentant ses amis de droite, membres du mouvement du général Cochet. Il y a aussi  » Combat « , le mouvement le plus homogène au départ, fondé autour d’un noyau d’officiers qui tardent à dire du mal de Pétain. Lyon est, sinon la  » capitale de la Résistance « , comme le veut la légende, du moins un centre important où beaucoup d’initiatives s’entrecroisent.

Nous voici le 15 mars 1943. Raymond Samuel, qui a pris depuis peu le pseudonyme d’Aubrac, a rendez-vous dans un appartement avec Kriegel et Ravanel. Il trouve le premier en compagnie de la police ; elle arrête le second lorsqu’il se présente, un peu plus tard. Elle a eu l’adresse par Curtil, un résistant arrêté deux jours plus tôt. Tous trois, le jour même ou le lendemain, tentent de s’enfuir et sont repris. En prison, ils se retrouvent dans la même cellule, ainsi qu’un cadre important de Combat, François Morin, dit Forestier.

Lucie, dès qu’elle apprend l’arrestation, envisage d’organiser une évasion. Il y a urgence : en vertu des accords entre Pétain et les Allemands, ceux-ci peuvent réclamer les Français arrêtés pour faits de résistance. Tantôt ils se contentent de les interroger, tantôt ils les gardent. En l’occurrence, ils ne vont questionner de manière approfondie que Ravanel, trouvé porteur, il est vrai, de cartes annotées. Il prétend qu’il n’en était que le courrier, et on le rend aux autorités françaises. Kriegel et Aubrac sont entendus plus brièvement, et ensemble. Morin, pas du tout.

Les prisonniers sont bien gardés. Il n’est pas question, par exemple, de tenter un assaut de la prison. Cependant, ils ne sont pas au secret. Beaucoup d’informations peuvent transiter par les avocats, car Vichy leur prépare un procès. Le juge d’instruction ne fait pas de zèle, le procureur, si. La diversité des opinions des Français se retrouve dans l’appareil d’Etat vichyste. Certains espèrent tout d’une libération par les Alliés, et aident la Résistance autant que faire se peut, d’autres estiment que Pétain est un moindre mal et qu’il faut l’aider à mettre au pas ces excités irresponsables, qui vont finir par fâcher l’occupant. Mais personne ou presque n’est pro-allemand.

Lors du coup de filet de la mi-mars, la police a fait main basse sur des dossiers nombreux et éloquents. La direction de Combat avait couché par écrit la structure de l’Armée secrète, qui rassemblait les groupes combattants des mouvements non communistes. Ce dossier était destiné aux services américains, dont Combat attendait subsides et prise en considération : on avait quelque peu gonflé les chiffres. Quand les Allemands se font remettre ces documents, où figurent entre autres les noms d’Aubrac et de Forestier, en bonne place dans les organigrammes, il est surprenant qu’ils ne se rendent pas compte qu’ils ont ces deux personnes à leur disposition dans une prison lyonnaise. C’est pourtant ainsi. Il faut se souvenir que l’occupation de la zone sud (11 novembre 42) est toute récente et que la Gestapo cherche ses marques, en essayant fébrilement de démanteler au plus vite la Résistance qui, sans être bien en cour à Vichy, était cependant moins activement pourchassée que dans la zone occupée depuis 1940. Tout le monde doit s’adapter au plus vite, les clandestins à une répression plus dure, les Allemands à un milieu nouveau et hostile. Barbie lui-même est un peu jeune, c’est un SS fanatique, dépourvu d’expérience policière. L’arrivée en avril d’un cadre jusque là en poste à Dijon, Moog, augmentera considérablement l’efficacité de ses services. Mais avant qu’il donne sa pleine mesure, Lucie Aubrac aura frappé une première fois.

La première évasion

Serge Ravanel avait une spécialité : l’organisation de groupes francs pour entreprendre des actions ponctuelles contre l’occupant. Il deviendra bientôt le responsable national de ces groupes. Mais en attendant il a besoin de leurs services, pour être libéré. C’est à quoi s’emploie Lucie. Elle s’intègre à un groupe et prépare une évasion en deux temps : on fait d’abord parvenir aux prisonniers des aliments qui les rendent malades puis, lorsqu’ils sont transférés à l’hôpital de l’Antiquaille, on s’apprête à investir le bâtiment. Cependant, tout en menant rondement les choses pour faire sortir en même temps Morin, Aubrac, Kriegel et Ravanel, Lucie, impatiente et inquiète, joue aussi sa partition d’épouse.

Début mai, on ne sait encore quand le coup de main contre l’Antiquaille sera possible, et on apprend que le procureur vient de faire échouer la mise en liberté provisoire d’Aubrac, demandée par son avocat et accordée par le juge d’instruction. Il était en effet, des quatre, celui sur lequel pesaient le moins de charges. Prise d’une inspiration subite, Lucie se dit que ce procureur est mû par la lâcheté et qu’en le menaçant de représailles on a une chance de le faire céder. Elle se rend chez lui et lui tient le langage suivant : le prisonnier en question est un délégué du général de Gaulle, et s’il n’est pas en liberté le lendemain, le magistrat ne verra pas le coucher du soleil. On ne sait ce qui se passe alors dans la tête du procureur mais le fait est qu’il signe la mise en liberté, tout en passant ce geste sous silence dans un rapport résumant l’affaire quelques semaines plus tard.

Cette libération a lieu le 10 mai . Le 24, l’attaque de l’Antiquaille est une pleine réussite. Raymond lui-même, qui en veut un peu à Lucie d’avoir dissocié son sort de celui de ses camarades, tient à en être. C’est lui qui neutralise le standard téléphonique, au moyen d’un revolver hors d’usage. Comme ses camarades qui vont chercher les prisonniers dans leur chambre, il se fait passer pour un policier allemand.

Caluire

On sait que la réunion de Caluire, le 21 juin, est consécutive à l’arrestation, à Paris, du général Delestraint, chef de l’Armée secrète, une dizaine de jours plus tôt. Moulin veut au plus vite reconstituer l’appareil, en donnant notamment une forte promotion à Aubrac. Combat, de son côté, espère décrocher pour l’un des siens la succession du général. C’est peut-être à cet effet que ses principaux dirigeants présents à Lyon, Aubry et Bénouville, envoient à Caluire René Hardy, l’un des leurs, qui s’occupe de sabotage ferroviaire. Il n’a rien à faire dans cette réunion et n’est pas convoqué par Moulin. Or les Allemands l’ont pris en filature. De cette affaire embrouillée par les débats d’après guerre, n’extrayons ici que l’essentiel : Hardy a été arrêté et relâché par la Gestapo quelques jours plus tôt, ce qui devrait le faire considérer par tous les résistants comme un pestiféré, mais il s’en cache. Il a passé avec Klaus Barbie, chef de la Gestapo lyonnaise, un marché dont les termes ne sont toujours pas exactement cernés. Lorsque les policiers allemands font irruption dans la villa du docteur Dugoujon, c’est sur les traces d’Hardy ; arrêté comme tous les occupants de l’immeuble, il s’échappe alors qu’on les fait monter dans des voitures et n’est pas sérieusement poursuivi. Si la preuve de sa trahison envers Jean Moulin n’a pu encore être apportée noir sur blanc (notons tout de même qu’elle est affirmée par les documents allemands), le faisceau des présomptions est accablant. Tout au plus pourrait-on supposer, à l’extrême rigueur, qu’il croyait n’être pas suivi. Mais ses défenseurs ont toujours été impuissants à esquisser une autre explication du surgissement de l’ennemi, en dehors des généralités comme  » beaucoup trop de personnes connaissaient l’existence de cette réunion « . Le lieu, lui, était efficacement caché. Quelles personnes auraient, à part Hardy, été filées ? Là-dessus, pas la moindre piste.

La captivité

Lucie, après un moment de désespoir, s’offre un nouveau coup d’audace. La Gestapo avait arrêté toutes les personnes présentes dans la villa du docteur Dugoujon, alors qu’il était en train d’exercer et recevait d’authentiques patients. Elle fait un tri et relâche très vite un certain nombre de personnes, dont l’une apprend aux résistants qu’il y avait dans la salle d’attente  » trois messieurs qui n’étaient pas de Caluire « . Lucie suppose, à juste titre, qu’il s’agit de son mari, de Jean Moulin et d’une troisième personne inconnue d’elle (il s’agit du colonel Schwartzfeld), qui devaient arriver ensemble. Elle se dit que peut-être les Allemands n’ont pas encore établi qu’il s’agissait de résistants. Elle fonce donc à la Gestapo, arrive à voir Barbie en personne et se présente comme une fiancée enceinte (elle vient de se rendre compte qu’elle l’est), inquiète parce que son homme doit absolument recevoir des soins médicaux. Raymond ayant été arrêté porteur de papiers au nom de Claude Ermelin, Barbie se met à étaler le contenu de son portefeuille… dont une photo les montrant en compagnie de leur premier enfant. Puis il la congédie. Cependant, il a cru suffisamment à sa comédie pour omettre de la faire suivre. Nous le savons par le témoignage de Lucie, qui se méfiait de cette éventualité, et aussi de Ravanel qui, dès qu’il est au courant de ses visites à la Gestapo, la fait discrètement surveiller. Aujourd’hui encore, aucune pièce n’a fait surface, montrant que la police de l’occupant a accordé une attention particulière à cette visite.

Elle est renouvelée quelques jours plus tard, et là, autre chanson : dès qu’il aperçoit Lucie, Barbie la chasse grossièrement. Il la saisit aux épaules et la fait pivoter, en lui disant que son amant n’a besoin que  » d’un verre de rhum et d’une cigarette, comme vous dites en France « .

La différence de ton et de durée entre les deux entrevues tient probablement au fait que Barbie en sait plus sur son prisonnier lors de la deuxième visite (sans doute le 29 juin) que lors de la première (probablement le 23). Un autre indice en est qu’un rapport de Kaltenbrunner, racontant l’arrestation de Caluire et daté du 29, ne mentionne pas l’arrestation d’Aubrac, ni celle de Jean Moulin : il s’appuie sans doute sur des rapports de Barbie antérieurs à l’identification comme résistants des trois inconnus de la salle d’attente. Raymond lui-même témoigne, lors de son arrivée à Londres en février 1944, qu’il a été interrogé superficiellement le premier jour, puis que les vrais interrogatoires ont commencé huit jours plus tard. On sait par ailleurs que l’un des résistants arrêtés, Henri Aubry, a craqué et fait de longues confidences, à Neuilly où il avait été transféré. Il a dit que parmi les personnes arrêtées se trouvait Aubrac et c’est probablement pour cela que, suivant son témoignage, Raymond a été accueilli un matin par Barbie avec un sourire goguenard et ces mots :  » Tu es Aubrac ! « . Lors des premiers interrogatoires, il avait seulement fait le rapprochement avec l’arrestation de mars et identifié Ermelin avec le  » François Vallet  » de ce dossier. Cependant, l’interrogatoire d’Aubrac n’est pas très poussé. Il se passe dans le bureau de Barbie et non dans une salle de torture, le prisonnier n’est qu’à moitié déshabillé et ne reçoit que des coups de matraque, Barbie demande surtout des caches d’argent et des adresses de chefs : il est sans doute sceptique sur la valeur que pourraient avoir encore, une dizaine de jours après son arrestation, les renseignements en possession d’Aubrac.

Pourquoi est-il, contrairement aux autres arrêtés de Caluire, gardé à Lyon et non transféré à Paris ? C’est un mystère non éclairci. Il semble oublié dans son cachot, si ce n’est que vers la fin de juillet on le convoque pour lui annoncer sa condamnation à mort par un tribunal.

L’évasion

Lucie retrouve quelques semaines plus tard une voie d’approche vers les autorités occupantes. Un colonel allemand, travaillant dans les services économiques, accepte de la recevoir et d’écouter son histoire. A présent, elle joue à la jeune fille de bonne famille, séduite et abandonnée. Elle ne veut plus délivrer son  » Claude « , mais seulement l’épouser pour ne pas être  » fille-mère « , comme on disait en ces temps délicats. Elle voit l’homme chaque semaine, en lui apportant des cadeaux, du 17 août au 8 septembre. Il lui fixe alors un rendez-vous auprès de Lutgens, un officier de la Gestapo. Ce dernier lui dit qu’il doute que  » Vallet  » veuille bien l’épouser, mais accepte de le vérifier au moyen d’une confrontation. Ce jour-là, un assaut du fourgon ramenant les prisonniers des bureaux de la Gestapo à la prison est préparé par Serge Ravanel et son groupe, mais n’est pas mis à exécution en raison de la vitesse inattendue du véhicule allemand. Lors de la confrontation, Raymond entre dans le jeu et accepte le mariage. Puis Lucie ajoute, à l’étonnement de Lutgens, l’exigence d’un contrat, dont la signature est fixée au 21 octobre. Ce jour-là, l’attaque est prévue le matin, à l’aller, mais une panne mécanique l’empêche. La signature du contrat a donc lieu, l’attaque est montée au retour et réussit à merveille : le chauffeur, blessé à mort par le passager d’une traction qui le double, s’écroule en actionnant le frein, les trois soldats d’escorte, croyant à une panne, descendent et se font cueillir par le feu des résistants et les prisonniers sont délivrés, au prix d’une légère blessure reçue par Raymond.

On apprendra beaucoup plus tard que Barbie n’était pas alors à Lyon, ayant été appelé en Italie, où la chute de Mussolini donnait aux Allemands force brèches à colmater. Son intérim est assuré par Floreck, qui déclenche une répression rageuse. Le domicile des Samuel est perquisitionné vers la fin d’octobre. Les Allemands apprennent l’adresse de leur fils, confié à une maison d’enfants savoyarde ; il est sauvé de justesse et amené à la clinique où ils sont cachés. Puis ils sont hébergés dans divers endroits de Bourgogne et de Franche-Comté, avant d’être évacués vers Londres par avion, le 9 février 1944.

Naissance d’une affaire

Quand on parle d’une  » affaire Aubrac « , on entend ou sous-entend souvent qu’elle aurait commencé soit pendant la guerre, certains résistants ayant douté de la régularité des moyens employés pour l’évasion, soit en 1997, à la sortie du film de Claude Berri Lucie Aubrac, rendant les choses suspectes à force de les glorifier. Or il n’y a pas le plus petit début d’affaire avant la prise en charge par Jacques Vergès, dans l’été 1983, de la défense de Barbie, arrêté en Bolivie quelques mois plus tôt. Et tout le reste découle de ses manipulations, que ceux qui les relayent en aient ou non conscience.

Cet avocat, après avoir défendu, en prenant des risques, les militants du FLN algérien, s’était singularisé par une pugnacité souvent ennemie des nuances et par un usage massif des médias. Sur le cas Barbie, il ne fut pas long à dévoiler sa stratégie. Héritant d’un dossier lourd, il s’en évaderait le plus possible et, défendant l’auteur de nombreux crimes, il s’en prendrait systématiquement à l’honneur des victimes.

Il commence par élargir la brèche ouverte par les procès de René Hardy et ses deux acquittements obtenus de justesse, le premier au bénéfice du doute qui planait sur son arrestation par les Allemands, le second à la minorité de faveur, alors qu’entre-temps l’arrestation avait été démontrée : on voit que, si la justice n’a pas osé déclarer Hardy coupable d’intelligence avec l’ennemi, il s’en faut de beaucoup qu’elle l’ait fait apparaître comme un agneau sans tache. Vergès, se déclarant persuadé de sa culpabilité dans l’affaire de Caluire et la faisant réaffirmer à Barbie (qui l’avait déjà proclamée lors d’un interrogatoire en 1948), s’empresse d’ajouter, lors d’une première émission télévisée, en novembre 1983, que les résistants passaient leur temps à se livrer mutuellement aux Allemands. Il le dit d’une manière générale, sans la moindre précision de temps ou d’action, mais il donne deux noms, ceux d’Aubry et d’Aubrac, en insinuant que l ’évas ion du dernier nommé s’était faite avec son accord.

Entre 1983 et 1991, il va étoffer, soit en son nom propre, soit sous la signature de son client, sa narration des menées troubles de Raymond, en y impliquant son épouse. Relevons tout de même qu’il est moins performant dans les prétoires que dans les studios. Il était certes difficile d’éviter au bourreau des enfants d’Izieu la prison à perpétuité, mais il y a la manière et, de ce point de vue, l’un des plus spectaculaires échecs de la défense fut l’audition, comme témoin cité par elle, de Raymond Aubrac. Sans doute Vergès espérait-il qu’il se récuserait ; en tout cas il s’abstint de toute question en rapport avec ses accusations télévisées et, au cours de sa longue plaidoirie, évita ce chapitre. En outre, il perdit régulièrement les procès en diffamation que lui intentèrent, entre autres, les Aubrac. Mais sa robe, à cet égard, offrait une protection : il ne risquait rien tant qu’il parlait au nom de Barbie et il finit par lui faire endosser en 1990 un long texte, à mille lieues du style et des idées d’un vieux nazi, où pour la première fois était détaillé le scénario d’une trahison : Hardy avait renseigné la Gestapo sur une importante réunion mais non sur son lieu, et celui-ci fut téléphoné, à Barbie en personne, par Lucie. Car Aubrac avait accepté de collaborer dès sa première arrestation, datée du 13 mars, et le coup de filet du 15 était déjà le fruit de sa trahison. La libération signée par le procureur était aussi une initiative allemande. Quant à l’évasion du 21 octobre, elle avait manqué son but ! Le commando était en effet formé de camarades de Jean Biche, patron du réseau Nilo, arrêté le 19. Malchance, il n’était pas dans ce fourgon, mais la Gestapo avait profité de l’occasion pour remettre en circulation son agent Aubrac.

Le seul élément sur lequel s’appuie cette démonstration est un rapport de Helmut Knochen, le commandant en second des SS en France, daté du 23 octobre et disant que  » selon toute vraisemblance  » l’attaque avait pour but de délivrer le nommé Boyer (pseudonyme de Jean Biche). Le rapporteur n’indique cependant pas à partir de quels indices il est parvenu à cette brillante conclusion. Elle pourrait n’être qu’une couverture, Nilo étant un réseau lié aux Britanniques : une défaite infligée par lui ridiculiserait moins les SS qu’une récupération de ses prisonniers par la Résistance française. Ils avaient encore plus intérêt à laisser entendre qu’ils avaient eu affaire à forte partie s’ils avaient pris conscience que leur vainqueur était une femme.

Dans le texte signé de Barbie, le récit de Lucie sur ses visites à la Gestapo est significativement commenté à la manière, non d’un témoin, mais d’un avocat : l’auteur y cherche des incohérences ou des invraisemblances, comme s’il n’avait pas été le destinataire de ces visites et n’avait rien de personnel à en dire. C’est d’ailleurs probable : si Lucie, qui jouait son bonheur et sa vie, a quelque raison de se souvenir de ces conversations, Barbie, qui voyait passer des centaines de Français et devait trier rapidement les plus intéressants, a dû bien vite oublier cette solliciteuse éconduite. Mais Barbie-Vergès répugne à l’avouer, pour l’évidente raison qu’elle tient une place essentielle dans sa fiction. Relevons que l’avocat en use ici avec Lucie comme avec Raymond lors de l’audience : il s’abstient de toute confrontation entre leurs déclarations et les souvenirs de son client.

Vergès trouve un, puis des relais

Avant 1997, il fallait, pour lire au sujet des Aubrac des proses parentes de celles de Vergès, tendre le cou très loin vers la droite . En 1997, à partir d’avril, il suffisait, bien souvent, d’ouvrir son journal habituel. Depuis, les principales contre-vérités ont réintégré leur bercail extrême, mais la correction de la désinformation marque le pas.

Le premier relais s’appelle Gérard Chauvy. Historien non universitaire, il avait produit à Lyon des ouvrages appréciés d’histoire locale et acquis une compétence reconnue sur les  » années noires  » dans la région. Son Histoire secrète de l’Occupation reste un ouvrage recommandable. Loin d’attaquer la Résistance et de s’en prendre aux Aubrac, il présente ceux-ci comme des combattants coriaces et donne de la culpabilité d’Hardy la démonstration à ce jour la plus fouillée.

S’il n’a pas changé sur ce point, il a en revanche opéré, s’agissant du couple Aubrac, une conversion radicale sur laquelle il ne s’est pas expliqué, ni lorsque je le lui ai demandé par lettre, ni lors de son procès en diffamation, qu’il a très lourdement perdu. Si on scrute ses écrits, une explication apparaît, que j’ai proposée et qu’il n’a pas démentie.

Lorsque Barbie meurt à Lyon, en septembre 1991, Vergès communique aux journaux le long texte signé du vieux SS qu’il avait remis à la justice l’année précédente. En raison sans doute de son caractère nauséabond, et peut-être aussi sa longueur, aucun journal ne le publie. Cependant un éditeur, Albin Michel, envisage d’en faire le sujet d’un livre, puis y renonce. Mais s’il n’est pas publié, le texte est résumé par bon nombre d’organes, sous le nom de  » testament de Barbie « . En général on le manie avec des pincettes, et souvent on le tourne en dérision. Les Aubrac réagissent par un communiqué de presse, où ils disent souhaiter qu’une  » commission d’historiens  » examine l’évasion du 21 octobre. Chauvy déjà se singularise, en donnant au Progrès de Lyon une interview en partie favorable au  » testament « . Il se dit intéressé par le rapport Knochen et annonce qu’il a, de son côté, des éléments qui vont dans le même sens. Les seuls qu’il ait produits sont des pièces du procès Doussot.

Cet agent français de la Gestapo, jugé en 1948, avait sauvé sa tête en excipant de services rendus à la Résistance, et notamment au réseau Nilo. Il avait obtenu un témoignage en sa faveur de Jean Biche, revenu de déportation, disant que Doussot lui avait parlé d’un complot visant à le faire évader et qu’il avait appris plus tard que l’attaque du 21 octobre avait pour but de le libérer.

La thèse ne résiste pas à l’examen. Sans même nous demander que faire, dans ce cas, des témoignages de Lucie, Ravanel et tous les membres du commando qui ont survécu à la guerre (une question que Chauvy n’aborde même pas, pas plus qu’il n’est allé voir le moindre témoin), on devrait être frappé par la totale invraisemblance d’une pareille attaque deux jours après une arrestation. Quand donc auraient eu lieu les repérages et les répétitions ? Cette difficulté devrait arrêter, plus qu’un autre, Chauvy, qui va faire de la surpuissance allemande et de l’impuissance résistante le cœur de son argumentaire. Il démarre donc sur une contradiction béante… mais il démarre quand même. L’esprit humain est ainsi fait, quand il a décidé de croire.

L’étape suivante de cet itinéraire se passe dans les bureaux des éditions Albin Michel. C’est un de leurs directeurs littéraires, témoignant au procès en diffamation, qui raconte . Il discutait avec Chauvy d’un projet de livre, quand celui-ci fit état du tournage, à Lyon, du film de Claude Berri Lucie Aubrac. L’éditeur fit part de son désir de publier un livre  » vraiment historique  » sur cette question et demanda à Chauvy s’il avait des éléments. Celui-ci revint quelques semaines plus tard porteur d’une pile de documents et le contrat fut signé, avec l’objectif de publier le livre en même temps que sortirait le film.

La chronologie des publications de Chauvy montre qu’il lui faut de longues années pour rédiger un livre. Ici, il a accepté de bâcler l’affaire en quelques mois. Mais ne l’accablons pas trop : en fait il n’a rien changé à son rythme habituel. Son livre est à peu près dans l’état où il aurait été, à la même date, s’il avait dû le publier cinq ans plus tard : c’est un simple amalgame de documents, sans la moindre tentative pour en dégager des conclusions cohérentes. Le contraste est total avec son Histoire secrète de l’Occupation, également de ce point de vue.

En fait de méthode, il n’y a qu’un tic : la juxtaposition du  » testament de Barbie « , des récits des Aubrac et de narrations de toutes provenances, pour faire accroire que rien n’est clair. Certes, les accusations les plus extrêmes du  » testament  » sont par là mises en doute, mais, comme on l’a vu, la version  » Biche « , sa clé de voûte, est agréée. Or, si les Aubrac ont menti en disant que le coup de main était préparé par Lucie pour délivrer Raymond, quelle confiance leur faire sur le reste ? Remarquons enfin que le mémoire de Vergès, jusque là inédit, est ici publié en double exemplaire : par petits bouts tout au long du livre, et intégralement en annexe.

Le livre sort le 3 avril 1997 mais, auparavant, Chauvy en a donné un résumé dans Historia, en mars. Or les médias, qui s’étaient arrachés les deux résistants au cours des semaines précédentes à l’occasion de la sortie du film, se réfugient soudain dans un grand silence. Si les critiques tout uniment favorables à Chauvy restent cantonnées aux feuilles d’extrême droite, on voit en revanche s’installer un peu partout l’agnosticisme. Les personnes qui affirment clairement que Lucie a délivré son mari par une combinaison de ruse et d’action militaire, en accord avec les dirigeants de la Résistance et sans la moindre entente coupable avec l’ennemi, se font rares. Or cet agnosticisme est celui même de Chauvy et sert la diffusion, énorme, de son livre. Il apparaît à beaucoup comme un vaillant sans-grade, qui a osé défier des monstres sacrés.

Le lent cheminement du contre-poison

Ici l’auteur doit, plus que dans ses précédents dossiers d’Histoire de guerre, parler un peu de lui-même. Il avait avec les Aubrac des liens de voisinage et les avait fait venir dans son lycée. Il venait de publier, en février 1997, La ruse nazie, ce livre sur l’arrêt allemand devant Dunkerque qui a fourni la matière d’un dossier dans la présente revue en septembre dernier. En général, la sortie d’un livre lui valait quelques semaines d’invitations et de sollicitations, avant d’en commencer un autre. Ici, rien. Le calme plat. Et une disponibilité totale pour suivre de près l’affaire Vergès-Chauvy, constater que la réaction des historiens se faisait attendre, tirer toutes les sonnettes d’alarme et, voyant que personne ne s’y mettait, entreprendre lui-même un livre de réponse.

En fait, j’étais peut-être l’individu le plus indiqué pour une telle tâche parce que je n’étais pas historien de la Résistance, mais de la Seconde Guerre mondiale en général, et de ses débuts en particulier. Vergès surtout, Chauvy un peu, apportent des documents nouveaux, qu’un spécialiste se doit de confronter avec les cartons d’archives correspondants, ce qui prend du temps. Je n’avais pas de tels impératifs. Mon propos était d’appliquer, sur un épisode particulier d’une époque et d’une guerre dont je maîtrise les grandes lignes, une méthode historique aux matériaux bruts exhumés, pour voir si oui ou non ils invitent à corriger, de manière importante, le récit traditionnel.

J’ai conclu que non, après avoir ordonné et départagé les documents que Chauvy nous présente en vrac, et passé au crible toutes ses affirmations. J’ai montré que les contradictions entre les divers témoignages des Aubrac sont de détail et ne prouvent rien ; que, lorsque quelqu’un les contredit, c’est à eux presque toujours que l’analyse oblige à donner raison et que, lorsque ce n’est pas le cas, ce n’est pas pour autant qu’ils sont des traîtres : ils se sont simplement trompés. Ils avaient pour cela une excuse des plus solides : ils ne prétendaient pas faire œuvre d’historiens, mais seulement donner, sur des faits notoires, un témoignage sollicité par des journalistes ou des magistrats ; menant par ailleurs une vie très active, ils ne consacraient guère de temps à la préparation de ces entretiens, une imprécision ou une erreur ne tirant pas à conséquence. Pouvaient-ils imaginer qu’on mettrait en doute l’évasion elle-même, alors qu’aucun de ses nombreux protagonistes survivants, amis ou ennemis, ne l’avait fait pendant des décennies ?

Je les ai souvent rencontrés, leur ai soumis mainte mouture de mon travail et les ai amenés dans quelques cas à modifier leur point de vue : par exemple, les visites de Lucie à Barbie, datées par elle du 22 et du 28 juin, me paraissent mieux coïncider avec l’ensemble du dossier si on les place les 23 et 29. Tous deux ont admis, sans drame aucun, que mon raisonnement était plausible.

Le résultat est un petit livre que ses lecteurs m’ont fait l’honneur de trouver aussi lisible que convaincant. Intitulé Aubrac, les faits et la calomnie, il est sorti en octobre 1997, aux éditions  » Le Temps des Cerises « . Il s’agit d’un petit éditeur, choisi parce qu’une trentaine d’autres s’étaient récusés. La presse ignora presque complètement l’ouvrage. Sa modeste ambition, de n’étudier d’autre documentation que celle de Chauvy, avait permis d’achever le travail en quelques mois. Il donne un statut historique à un fait d’armes éclatant, connu seulement, jusque là, par les témoignages de ses acteurs. Cependant, il n’a pas encore trouvé son public et, sans le recours aux adresses des gens qui avaient envoyé un mot de sympathie aux Aubrac, ses ventes auraient été encore inférieures.

Une  » table ronde  » un peu anguleuse

Cet insuccès est d’autant plus intéressant à méditer que l’affaire avait rebondi, au cours de l’été 1997, d’une façon propre à tenir le public en haleine. Le quotidien Libération publiait en juillet les débats d’une  » table ronde  » organisée en mai, comme un succédané de la commission d’historiens réclamée en vain par les Aubrac depuis 1991. Les principales têtes d’affiche d’un laboratoire du CNRS appelé Institut d’Histoire du Temps présent, François Bédarida, Jean-Pierre Azéma et Henry Rousso, avaient, à la demande des deux résistants, examiné leurs aventures de 1943 en leur posant des questions. Leur attitude était devenue, au fil du débat, de plus en plus soupçonneuse, même s’ils prenaient avec Vergès de grandes distances, et d’un peu moindres avec Chauvy. Ainsi, il fallut attendre plusieurs heures pour que Bédarida, pressé par Raymond Aubrac de prendre position sur le scénario  » Biche « , admette son inanité, dans des termes un peu étonnants :  » aucun d’entre nous n’a jamais accordé la moindre créance à cette version rocambolesque « . Ce n’est pas l’impression que donnait Azéma dans le numéro contemporain de L’Histoire (daté de juin) où il ne soufflait mot de Biche, au sein d’un dossier pourtant épais, comportant une complaisante interview de Chauvy qui se voyait décorer du titre de  » pisteur tenace « . Tenaces, nos enquêteurs l’étaient, lorsqu’au milieu de l’après-midi ils se relayaient pour accuser Raymond, à tort, d’avoir  » tantôt avoué, tantôt nié  » que les Allemands aient, après Caluire, reconnu en lui l’Aubrac de l’Armée secrète. Puis lorsqu’ils agressaient Lucie, en se déclarant persuadés que ses  » douze visites à la Gestapo  » (un chiffre avancé par Rousso et considérablement exagéré : il y en avait eu sept) lui avaient valu des filatures et enfin, excédés par les dénégations de ces accusés indociles, en venaient à leur reprocher sans fondement aucun d’être, par leurs imprudences, à l’origine de l’arrestation des parents de Raymond, tous deux juifs et assassinés à Auschwitz.

Un renfort regrettable leur était apporté par Daniel Cordier, auteur de travaux novateurs sur le combat résistant, à l’occasion d’une biographie de Jean Moulin dont il avait été le secrétaire. Il n’était pas le dernier à charger ses anciens camarades. Tous tournaient le dos à la déontologie de l’historien, alors même qu’ils s’en réclamaient à tout bout de champ, puisqu’ils n’essayaient pas de recouper les sources pour dégager une vérité, mais entreprenaient une sorte de forcing pour la soutirer à des personnes qui l’auraient longtemps gardée sous le boisseau. Cependant, d’autres historiens présents, comme Maurice Agulhon et Laurent Douzou, se désolidarisaient par leur silence avant d’exprimer une nette désapprobation, dans les  » articles réactifs  » que le quotidien commanda aux participants à l’occasion de la publication du débat. Surtout, quelques jours plus tard, une déclaration signée par la grande majorité des spécialistes universitaires français de la Résistance désavoua de la manière la plus sévère, au nom de la méthode historique, le comportement des accusateurs .

Un silence peu satisfaisant

Le silence qui a entouré le procès en diffamation n’est pas sans analogie avec celui qui avait accueilli la publication d’Aubrac, les faits et la calomnie. Certes, lors de la première instance devant la XVIIème chambre correctionnelle de Paris, les journalistes étaient en nombre, et la lourde condamnation fut relativement bien répercutée. Mais aucune conséquence ne fut tirée, aucune autocritique esquissée par ceux qui avaient hurlé avec les loups. Pire, les jugements d’appel et de cassation furent presque entièrement passés sous silence. La calomnie avait intéressé. Son effondrement déplut-il ? En tout cas, il ne fut pas estimé aussi apte à faire vendre de la copie.

Pour en finir avec cette page de l’histoire de la presse française, signalons que la parution du présent article a été annoncée en temps utile aux trois périodiques qui avaient donné la plus grande publicité, fût-ce pour s’en désolidariser de temps en temps, aux élucubrations de Chauvy. On leur a soumis le texte suivant :

 » Le livre Aubrac, les faits et la calomnie est paru en octobre 1997. Près de quatre ans plus tard, il s’en est vendu moins de 2000 exemplaires, ce qui est inférieur au tirage moyen des ouvrages de l’auteur et très loin derrière celui du livre de Chauvy, à présent condamné définitivement et très lourdement, par toutes les instances judiciaires, pour cause de calomnie. Il est vrai que, d’une part, si la presse a répercuté le jugement de première instance, son noble souci d’éviter les répétitions lui a fait passer quasi-complètement sous silence l’appel rejeté et la cassation refusée. Il est vrai, d’autre part, que Le Monde, Libération et L’Histoire, qui s’étaient fait de  » l’affaire Aubrac  » une spécialité en accumulant sur elle des articles de tout acabit (y compris, s’agissant du Monde, un article de François Delpla ), n’ont pas cru devoir, à ce jour, informer leurs trop confiants lecteurs de la parution de ce livre. « 

Un climat délétère

Si la polémique autour de l’évasion de Raymond Aubrac n’a rien mis au jour d’essentiel sur les années 40, en revanche elle est fort instructive sur les années 90.

C’était une époque, disait-on, de  » désidéologisation  » et de  » déshéroïsation « . Un programme propre à intéresser et à mobiliser tout historien digne de ce nom. Mais la marchandise n’a pas toujours été conforme au pavillon. Quelques uns ont profité de la chute de l’empire soviétique, non point seulement pour mieux le connaître et le comprendre, mais, en une démarche de type religieux, pour en faire la source de tous les maux d’un siècle. Il suffisait d’avoir, un jour quelconque et sur un sujet quelconque, convergé avec Moscou, pour être mis en accusation, et se voir taxer de nostalgie stalinienne si on avait l’audace de se défendre. Les Aubrac, ici, sont en bonne compagnie : on a utilisé l’alliance antinazie des Occidentaux avec l’URSS pour revoir à la baisse la cote de Jean Moulin, de De Gaulle et même de Churchill.

Emblématique à cet égard est l’attitude de Stéphane Courtois. L’auteur vedette du Livre noir du communisme et celui, fâcheusement moins connu, d’une biographie fort instructive d’Eugen Fried, est le seul historien qui ait cautionné Chauvy sans la moindre réserve, tant dans les colonnes de L’Histoire et d’Historia que lors de son procès. Cité comme témoin par la défense , il a déclaré que Chauvy avait suivi dans le livre incriminé  » une méthode historique « . Le président, étonné, lui ayant demandé de justifier cette assertion, il ne trouva qu’un seul cas, très ponctuel, où Chauvy départageait des documents et ne se contentait pas de les juxtaposer pour semer le doute : Chauvy oppose au mémoire de Vergès, affirmant que les Allemands connaissaient l’identité des gens qu’ils allaient cueillir à Caluire, le témoignage du SS Stengrit, suivant lequel ils ignoraient cette identité. Mais il atténue aussitôt la mise en cause du  » testament  » par cette pièce en dépréciant le témoin :  » Toutefois, dans l’opération son rôle est limité et il n’a de l’ensemble qu’une vision approximative  » . Questionné à plusieurs reprises par un président de plus en plus stupéfait, Courtois s’accrocha comme un beau diable à ce bikini d’exemple.

Aujourd’hui les choses se sont un peu tassées. L’IHTP a organisé en 1999, et publié en 2000, sous le titre Jean Moulin face à l’histoire, un colloque où les ténors précités de la table ronde parlent des rapports entre historiens et témoins d’une façon mesurée, qui ne rappelle en rien leurs emportements de 1997. Mais l’autocritique reste implicite et les Aubrac sont quasiment passés sous silence… ainsi que la table ronde elle-même, alors que, p. 189, Chauvy est assez longuement mentionné et, enfin, clairement désavoué

Dès lors la calomnie poursuit son cours, sous des formes rampantes qui, depuis Beaumarchais, sont connues pour ne pas être les moins redoutables. Témoin un livre qui porte la marque d’une pensée vigoureuse et souvent courageuse, Mémoire du mal tentation du bien, de Tzvetan Todorov (Laffont, 2000). Se fondant sur la table ronde, l’auteur estime (p. 222-224) que Bédarida, Azéma et Rousso (présentés comme  » les historiens de la Résistance  » alors qu’eux-mêmes n’y prétendent pas), ont eu raison lors de ce débat et que les Aubrac, certes injustement calomniés, ont du mal à comprendre les exigences du travail historique. L’auteur, homme de culture et bon connaisseur des pratiques de censure, pourrait cependant trouver là matière à enrichir sa réflexion sur les pannes de la liberté dans les sociétés libérales. Plutôt que de relayer un mauvais procès, il serait bien inspiré d’examiner les cloisons sectaires qui l’ont amené à prendre position sur un sujet en ignorant des sources importantes, et le point de vue de la majorité des spécialistes.

On peut se prendre à rêver, pour la chute du communisme soviétique, d’autres lendemains… et se mettre au travail pour les faire advenir. L’histoire peut et doit parler du pire, mais ne peut-elle pas aussi et, osons l’écrire, ne doit-elle pas surtout mettre en lumière, dans l’infinie litanie du crime et du malheur, ce qui permet de ne pas désespérer de l’homme ? Les Aubrac, qui ont su si bien concilier l’intérêt de leur amour et celui de leur pays, méritaient et méritent d’être valorisés, en une époque qui se veut critique, plus encore qu’ils ne l’avaient été lors de la Libération, au zénith d’un  » culte résistant  » effectivement passible de réexamen.

Raymond Aubrac en 2000 – 50.8 ko

Raymond Aubrac en 2000

Vedettariat ?

De braves gens, et même parfois des gens braves, se sont laissé entraîner à dire du mal de ce couple et à nourrir, fût-ce par le scepticisme, la calomnie. Les Aubrac auraient, dit-on, joué les vedettes et voulu accaparer la gloire du combat résistant. La chronologie que j’ai esquissée, et qui est très rarement rappelée, détrompera ceux qui l’ont dit de bonne foi. Lucie était à la Libération une véritable vedette… et elle a poursuivi en tout anonymat sa carrière de professeur. Ce n’est que dix ans après sa retraite qu’elle a commencé à courir les lycées et collèges pour y parler de la Résistance, à l’occasion du procès Barbie. De même son livre Ils partiront dans l’ivresse n’est qu’une réponse aux premières allégations de Vergès. Il faut aussi rappeler que Raymond avait joué en 1972 un rôle capital dans l’identification de Barbie, qui se cachait en Bolivie sous un faux nom et venait d’être démasqué par le couple Klarsfeld. Il était allé à la justice militaire faire une déposition où il reconnaissait formellement l’homme, et l’officier lui avait dit en l’enregistrant que ce serait  » la première pièce du dossier Barbie  » -un point sur lequel, allez savoir, un Vergès a pu jouer pour faire signer ses affabulations au tortionnaire non repenti. Loin d’avoir affaire à de la vanité sénile, nous nous trouvons encore aujourd’hui, mais il serait grand temps d’en reprendre conscience, en présence de deux êtres pleins de droiture et de dévouement, toujours solides au poste quand on prétend dénigrer leur combat.

Bibliographie

Aubrac (Lucie), Ils partiront dans l’ivresse, Paris, Seuil, 1984.

Aubrac (Raymond), Où la mémoire s’attarde, Paris, Odile Jacob, 1996.

Aubrac (Lucie), Cette exigeante liberté (entretiens avec Corinne Bouchoux), Paris, L’Archipel, 1997.

Azéma (Jean-Pierre, dir.), Jean Moulin face à l’Histoire, Paris, Flammarion, 2000.

Chauvy (Gérard), Aubrac Lyon 1943, Paris, Albin Michel, 1997.

Delpla (François), Aubrac / Les faits et la calomnie, Pantin, Le Temps des cerises, 1997.

Douzou (Laurent), La désobéissance, Paris, Odile Jacob, 1995.

Pfister (Thierry), Lettre ouverte aux gardiens du mensonge, Paris, Albin Michel, 1998.

Ravanel (Serge), L’esprit de résistance, Paris, Seuil, 1995.

Rousso (Henry), La hantise du passé, Paris, Textuel, 1998.

Sur Internet :

–  » table ronde  » de Libération : http://www.liberation.fr/aubra%5Bc/

– l’attitude de Stéphane C->http://www.delpla.org/article.php3 ?id_article=173]ourtois

Arrêts et jugements :

-Tribunal de Grande Instance de Paris, 17ème chambre correctionnelle, jugement du 2 avril 1998.

– Cour d’Appel de Paris, 11ème chambre, section A, arrêt du 3 février 1999.

– Cour de Cassation, chambre criminelle, arrêt du 27 juin 2000.

– Cour européenne des droits de l’homme, arrêt du 29 juin 2004

(NB.- Il est douteux que le greffier, pour décider de la date de cette publication, ait tenu compte de l’anniversaire -le quatre-vingt-douzième- de l’une des personnes diffamées)

Quelle affaire Aubrac ?

Article paru en page « Débats » du Monde, le 8 mai 1997, en réplique au livre de Gérard Chauvy Aubrac Lyon 1943, Albin Michel, avril 1997

Une rumeur envoûtante, propagée notamment par un livre de Gérard Chauvy, met en doute l’honnêteté et le patriotisme du couple Aubrac, dont on s’accordait jusqu’ici à penser que la femme avait par deux fois, en 1943, extrait avec audace le mari, chef résistant, des griffes de la police, française d’abord, allemande ensuite. Dans le menu bien différent qu’on nous sert depuis quelques semaines, y a-t-il quelque chose à retenir ?

1°) A propos de la première arrestation, survenue le 15 mars, le livre de Lucie Ils partiront dans l’ivresse (1984) affirme que les autorités vichystes, maîtresses du sort des inculpés, ne manifestaient aucun zèle répressif, à l’exception du procureur. En supposant que cet auxiliaire de l’ennemi devait être un lâche, Lucie est allée le menacer de mort, et il a signé la mise en liberté provisoire de Raymond. Quelques jours plus tard, avec des camarades déguisés en policiers allemands, le couple est allé délivrer les trois autres inculpés les plus haut placés dans l’organigramme de la Résistance, Morin, Ravanel et Kriegel-Valrimont.

Les documents invoqués à l’encontre de ce témoignage confirment le zèle du procureur. Ils sont muets sur ses motivations lorsqu’il signe la mise en liberté ? La belle affaire ! On accordera aux sceptiques que la vérité eût été plus facile à établir s’il avait mentionné d’insupportables coliques causées par les menaces d’une jeune femme. Sa discrétion nous oblige hélas à nous contenter du témoignage de Lucie, du fait qu’une telle démarche est bien dans sa manière, et de l’absence totale d’éléments qui contredisent sa version.

Reste une question : est-il vraisemblable que des captifs comme Ravanel et Kriegel-Valrimont, qui seront un an plus tard des figures de proue de la Libération à Toulouse et à Paris, ou comme Morin et Aubrac, cadres éminents de l’Armée secrète dès ce moment, aient été aussi mal surveillés par les autorités françaises et n’aient pas été réclamés par l’Allemagne ? Eh bien oui, c’est vraisemblable, et pour deux raisons. D’une part, Chauvy et ses acolytes, dans leur ample moisson de documents, n’apportent strictement rien qui établisse la compréhension, par le procureur ou l’occupant, de l’importance des personnes arrêtées. Le procureur les considère comme des « agents de liaison ». Quant au rapport maintes fois invoqué du chef SS Kaltenbrunner, il ne les cite même pas.

D’autre part, il serait bon de faire un peu d’histoire, ce que les adversaires des Aubrac ne font pas. Aucun ne s’interroge sur les buts et les moyens de Hitler à cette époque. Or, en mars, il vient d’être étrillé à Stalingrad et, en mai, il doit faire le deuil de son Afrika Korps. De son propre chef, il ajoute à ses tracas une besogne inutile et coûteuse, le génocide des Juifs. La Gestapo, tout juste arrivée dans la zone sud française, ne sait littéralement où donner de la tête. Elle tente fiévreusement de remonter les filières pour décapiter une Armée secrète qu’elle surestime. Elle confie le plus de tâches possible à la police et à la justice françaises, tant par manque d’effectifs que par principe : il faut conserver au régime de Vichy un semblant de souveraineté. Dans l’armée allemande elle-même commencent à poindre les germes qui vont éclore l’année suivante, avec l’attentat manqué contre le Führer. On surcharge donc de responsabilités les jeunes officiers SS venus à l’âge d’homme sous le Troisième Reich comme Klaus Barbie, qui n’a ni l’expérience policière ni l’habileté que son avocat lui insufflera bien plus tard, et surtout à titre posthume.

Dans le cadre de cet article, il n’est pas possible de commenter point par point une sorte d’arguments qui remplit les trois quarts de l’ouvrage de Chauvy et des articles de même farine : le relevé tatillon des contradictions entre les livres des Aubrac et des documents divers, dont leurs propres déclarations antérieures. Quelques-unes de ces contradictions sont de taille, mais toutes sont impuissantes à démontrer le caractère fallacieux du témoignage des deux résistants, et à étayer une description différente ou, à plus forte raison, opposée, des circonstances qui ont permis la survie de Raymond Aubrac. On se concentrera ici sur la manière très originale dont la rumeur traite l’évasion du 21 octobre.

2°) Sur la seconde action de Lucie pour délivrer Raymond, aucun document ne vient démentir sa version : elle s’est rendue plusieurs fois au siège de la Gestapo en dissimulant son mariage et en mettant en avant sa grossesse, pour connaître des jours de déplacement du prisonnier vers cet endroit, afin de le délivrer en chemin. On oppose seulement à ce témoignage et à ceux, nombreux, qui vont dans le même sens, un scénario concurrent : l’attaque aurait été préparée par d’autres, et pour un autre, Jean Biche, le chef lyonnais du réseau Nilo. A l’appui, un rapport de Knochen, chef de la Gestapo en France, datant du surlendemain. Mais il tient seulement pour vraisemblable que les assaillants aient voulu délivrer Biche. Qu’à cela ne tienne : pour étayer ce document peu affirmatif, on produit un écrit aussi postérieur que vague, le témoignage de Biche au procès Doussot (1948). Il dit qu’il avait entendu parler d’un projet d’évasion pour le 21 octobre, mais ne cite aucun camarade qui lui en aurait parlé, ou qui se serait attelé à la préparation du coup. Pas plus qu’il n’explique pourquoi Nilo en aurait laissé le prestige à d’autres.

La campagne en cours fait fi des témoins -à la notable exception de Jean Biche. Ainsi, Chauvy n’a soumis ses supputations ni aux Aubrac, ni à Serge Ravanel, qui passait jusqu’ici pour le co-organisateur, avec Lucie, de l’attaque. Cependant, si cette campagne contenait un grain de vérité, elle susciterait de nouveaux témoignages, allant dans son sens. Or c’est le contraire qui se produit. Le colonel Dupuy a offert ses services pour défendre Raymond Aubrac, qui l’avait oublié. Il était son dernier compagnon de cellule et se souvient que, le matin du 21 octobre, Raymond n’était pas sûr de revenir ; il lui avait fait don de son pyjama. En revanche Dupuy, qui était l’adjoint de Biche, atteste que celui-ci ne lui a jamais parlé d’un projet d’évasion, ni alors ni plus tard.

Le témoignage de l’ancien chef de Nilo s’explique donc probablement par le contexte de 1948 : il visait à fournir une circonstance atténuante à Lucien Doussot, un collaborateur français qui avait rendu des services au réseau Nilo ; c’est lui qui, se présentant comme un agent double, aurait par deux fois entretenu Biche d’un projet d’évasion ; ce témoignage a tout d’un renvoi d’ascenseur… et son auteur était sans doute loin de penser qu’un jour il servirait de machine de guerre contre Aubrac.

Quant à Knochen, écrivant tout de suite après les faits, il n’a pas encore les résultats de l’enquête et s’il oriente, sans trop s’avancer, les soupçons de ses supérieurs vers Nilo, on peut lui supposer deux mobiles. D’une part, il attire l’attention sur les succès que ses services viennent de remporter contre cette organisation, et présente comme un échec une attaque qui n’a pasréussi à en libérer les membres. D’autre part, Nilo étant lié aux services britanniques,ilest sans doute moins humiliant de se faire tuer des soldats et arracher des prisonniers par lui que par les amateurs de la Résistance française.

En tout état de cause, il faut remercier les adversaires des Aubrac d’avoir exhumé ce rapport Knochen : il authentifie l’attaque du 21 octobre, et son bilan d’au moins deux morts du côté allemand. Il confirme qu’elle a surpris la Gestapo. On pourrait à la rigueur concevoir que cette police peu scrupuleuse ait sacrifié, pour une mise en scène permettant de remettre en circulation un chef résistant qu’elle aurait retourné, la vie de quelques soldats. Mais alors elle l’avouerait, voire s’en vanterait, dans un rapport aux cyniques maîtres du Reich.

Sur les 250 pages du livre de Lucie et sur la trentaine que Raymond consacre, dans le sien, à l’année 1943, le travail de Gérard Chauvy, le premier qui confronte ce témoigage à des documents d’époque, amène à retoucher quelques détails et laisse intact tout ce qui est important. Son mérite essentiel est de commencer à éclairer le côté allemand des choses. Mais là, tout esprit critique disparaît. Les rapports de hauts responsables SS ne mentionnent pas les ruses de Lucie : cela suffit à l’auteur, et à ses trop nombreux disciples, pour insinuer que si elle a aidé son mari à recouvrer la lliberté, ce n’est pas par d’étonnants exploits mais en dénonçant des camarades. Ne va-t-on pas jusqu’à écrire qu’elle a téléphoné à Barbie le rendez-vous de Caluire ? Il ne s’agit donc pas de travaux historiques, mais de médiocres plaidoiries d’avocats, qui réservent toute leur méfiance à l’une des parties et se moquent de la vérité. Cependant, si leurs interprétations sont de haute fantaisie, la riche documentation produite par les détracteurs du couple Aubrac tend, bien malgré eux, à confirmer que Lucie a fait évader son mari grâce à un rare mélange d’audace et d’astuce, qui a complètement pris de court Barbie et ses subordonnés.

Certains commentaires laissent entendre, à propos de cette affaire, que l’histoire doit nécessairement ramener les hauts faits à de médiocres proportions. C’est une grave erreur. Elle peut tout aussi bien les confirmer. Elle ne doit ni se laisser mener par les idées reçues, ni les réfuter systématiquement, ce qui serait une autre manière d’en être esclave. Cette épreuve n’aura pas été vaine, et les époux Aubrac auront rendu en l’affrontant un nouveau service à la nation comme à la liberté, si elle aide à mieux écrire l’histoire de la deuxième guerre mondiale. Celle-ci est en effet à la croisée des chemins : soit elle verse dans un scepticisme railleur qui égalise les mérites et les torts de tous, soit elle permet au public, en replaçant de mieux en mieux les comportements dans leur contexte, de les apprécier plus justement. L’historien doit publier ce qu’il découvre, en tirer les conclusions les plus nettes possibles et ne pas craindre de susciter chez son lecteur, envers les personnages dont il traite, quelque sentiment que ce soit. Füt-ce le respect, la reconnaissance ou l’admiration.

F. Delpla

historien de la Seconde Guerre mondiale, auteur notamment de La ruse nazie (France-Empire, 1997) et de Montoire (Albin Michel, 1996)

En octobre, l’auteur publiait Aubrac, les faits et la calomnie (Pantin, Le Temps des Cerises) dont quasiment aucun média ne rendait compte ou même ne signalait l’existence. Ses ventes actuelles (octobre 2000) n’atteignent pas 2.000 exemplaires alors que cet ouvrage reste le seul livre historique sur les évasions de Raymond Aubrac en 1943 et qu’au procès en diffamation le représentant de l’éditeur de Chauvy a avoué « environ » 20.000 ventes.

Entretemps, il est vrai, le Monde avait fait son autocritique pour avoir été trop favorable aux Aubrac, et donné la parole à Chauvy ! D’où un intéressant échange de correspondance avec son médiateur, Thomas Ferenczi. Comme un cancre courageux, qui a à coeur d’être puni en même temps que les autres s’il a commis le même délit, je protestai contre l’omission de l’article ci-dessus dans la liste des textes insuffisamment critiques envers les Aubrac dont il reprochait la publication à son journal. Je résume son unique réponse, à la première lettre, mes protestations ultérieures étant restées à ce jour sans écho : l’autocritique visait un article d’un membre de la rédaction, Laurent Greilsamer, et une tribune qui, par sa longueur, semblait engager le journal, celle de Gilles Perrault.

Désolé d’avoir été trop concis !

REPONSE A GERARD CHAUVY

(article « Les trois mystères Aubrac », Historia, mars 1997)

Doutant du récit de Lucie Aubrac sur la manière dont à deux reprises, en 1943, elle a mis fin à l’incarcération de son époux, et confrontant ce témoignage avec des documents de dates et de provenances variées, Gérard Chauvy relève « trois mystères ».

1) Il se demande d’abord pourquoi Raymond Aubrac estremis en liberté en mai 1943. Le livre de Lucie Ils partiront dans l’ivresse (1984) affirme quela justice française, maîtresse du sort des inculpés arrêtés en mars, avait admis la thèse d’un délit de marché noir, excepté le procureur, qui s’acharnait à démontrer qu’il s’agissait de résistants. En supposant que cet auxiliaire de l’ennemi devait être un lâche, Lucie est allée le menacer de mort, et il a signé la mise en liberté provisoire.

Chauvy n’infirme en rien ce témoignage. Les documents qu’il invoque confirment au contraire le zèle du procureur. Certes, ils ne disent rien de ses motivations lorsqu’il signe la mise en liberté et Chauvy en tire argument pour mettre en doute la version de Lucie. Sans doute aurait-il fallu, pour que celle-ci ne soit pas une menteuse, que le magistrat motivât sa décision par les menaces d’une jeune femme, en signalant qu’elles lui avaient causé d’insupportables coliques ? D’autre part, ce procureur, s’il a compris que les inculpés travaillaient pour la Résistance, les présente comme de simples « agents de liaison » et se trompe grossièrement sur l’organigramme des Mouvements Unis de Résistance, qu’il aurait reconstitué d’après les documents saisis chez les personnes arrêtées : il y voit la fusion de cinq mouvements et non de trois. Ainsi, ces pièces n’étaient pas aussi transparentes que Chauvy ne l’affirme sur les structures de la clandestinité.

Les autres documents invoqués attirent l’attention sur deux points : d’une part la date de la mise en liberté (que les époux Aubrac ont retardée de 4 ou 5 jours, jusqu’au livre de Lucie inclus), d’autre part la conscience qu’avaient les Allemands de la place des inculpés dans la hiérarchie militaire de la Résistance.

Sur la date de la mise en liberté : s’agissant d’un acte officiel, il serait suicidaire d’en falsifier la date pour masquer des turpitudes ; il est plus naturel de supposer que dans ses dépositions aux procès de Hardy, en 1948 et 1950, Raymond parle de mémoire, n’ayant pas spécialement vérifié cette date, comme tendrait à l’indiquer le fait qu’en 1948 il la donne à peu près : « le 14 ou le 15 mai ». Comme nous l’ont appris ses mémoires, Aubrac avait après la guerre des activités absorbantes : lorsqu’il témoignait contre son ex-camarade Didot, on peut concevoir qu’il n’avait pu s’adonner à de longues révisions, surtout sur des faits antérieurs à l’arrestation dudit Didot. C’est l’avocat de Barbie, Vergès, et lui seul, qui a fait de ce flottement chronologique un problème de fond, en y voyant l’occasion de faire dire à l’ancien chef de la Gestapo lyonnaise que, dans l’intervalle entre le 10 et le 14 mai, il avait donné à Aubrac une formation accélérée d’agent double. Imaginons un instant que ce soit vrai : il faudrait être fou pour attirer l’attention sur ces quatre jours alors qu’en déclarant qu’il avait été libéré le 10 mai, il y avait peu de chances que quiconque s’intéresse à ce qu’Aubrac avait pu faire entre cette date et le 14.

Certes, Chauvy ne dit pas qu’à partir de ce moment Aubrac est devenu un agent de l’ennemi ; il en laisse, entre guillemets, la responsabilité à Vergès. Tout le venin de son article est là : s’attaquant au récit des intéressés et ne mettant rien à la place, mais citant la thèse inverse, il accrédite celle-ci tout en se mettant lâchement à couvert par des guillemets qui l’attribuent à autrui. Il en ferait presque trouver Vergès honnête !

Sur la compréhension, par la Gestapo, du rôle des résistants arrêtés, Chauvy ne cite qu’un document, un rapport du 27 mai, signé de Kaltenbrunner en personne. Si ce document, comme beaucoup de ceux qu’exhume l’article d’Historia, est donné sans cote ni référence, il est tout de même improbable que Chauvy l’ait inventé. Cette réserve faite, le rapport de Kaltenbrunner fait partie des découvertes qui font saliver tout historien digne de ce nom. Mais que nous apprend-il ?

– que, le 24 mai, l’évasion d’un hôpital de Lyon de trois résistants, dont Ravanel qui jouera un rôle dirigeant dans la libération de Toulouse et Kriegel-Valrimont dans celle de Paris, déclenche des ondes de choc dans la direction nazie tout entière. Kaltenbrunner est en effet le chef de toute la Gestapo ; il a sous ses ordres, à Paris, Oberg et son adjoint Knochen, desquels dépend Barbie. Chauvy n’indique pas à qui son rapport est adressé, mais il n’a au-dessus de lui que Himmler et Hitler. Ceux-ci, à l’époque, viennent de se faire chasser d’Afrique, en prélude à l’effondrement de leurs alliés italiens, et s’épuisent à stabiliser le front russe après Stalingrad, tout en se chargeant de surcroît du génocide des Juifs. Il est remarquable qu’un échec local de la Gestapo, dans une France globalement bien contrôlée, mobilise leur attention au point qu’ils se fassent remettre un rapport immédiat. Mais Chauvy n’en a cure, comme si la France ne l’intéressait pas, ni l’histoire générale de la guerre. Tout à son entreprise anti-Aubrac, il ne remarque pas à quel point ce document est menaçant pour sa démonstration : il montre une direction allemande accusant durement le coup que lui a porté la libération, par un commando armé, de trois résistants hospitalisés, survenant quelques jours après la mise en liberté d’un quatrième, due au comportement étrange d’un procureur jusque là servile.

Kaltenbrunner présente bel et bien les personnes arrêtées en mars comme des « membres de l’Armée secrète » et non des « agents de liaison ». C’est tout. Et c’est peu ! Chauvy tire argument du fait qu’il ne les prend pas pour des trafiquants de marché noir. Mais il n’a pas encore signalé, à ce point de l’article, que trois d’entre eux venaient d’être libérés par une action militaire, ce qui cadre assez mal avec le marché noir. C’est donc lorsque leur qualité de membres importants de la Résistance a été trahie par leur évasion que la Gestapo en prend conscience, du moins dans l’état actuel de la documentation.

Puisque Chauvy n’a pas l’air de s’intéresser au contexte historique, faisons-le un instant à sa place. Hitler manipule avec maîtrise, depuis bientôt trois ans, le gouvernement de Vichy. Mais plus les ennemis de l’Allemagne se renforcent, plus il est obligé de surveiller sa marionnette, qui peut à tout moment lui échapper. Le travail des juges et des policiers français lui permet d’économiser un personnel allemand de plus en plus rare ; cependant il faut s’assurer qu’il soit bien fait. Dans cette affaire, on voit la magistrature française se fissurer : d’où l’urgence d’un rapport au plus haut niveau. Celui-ci est-il sincère ? Dans ce cas, les Allemands n’ont pas encore compris la position hiérarchique éminente d’Aubrac, Ravanel et quelques autres. Mais on ne peut exclure que Barbie ou Oberg, ou les deux, aient voulu se couvrir. C’est Barbie qui a laissé la justice française gérer ce dossier, à la fois pour qu’elle croie que la collaboration sauve quelque chose de la souveraineté française, et pour qu’elle se compromette avec l’occupant au point de lier son sort au sien. Le fait que le juge et le procureur se soient divisés, et que cette attitude ait favorisé l’évasion des inculpés, montre à Barbie qu’il a fait une erreur de calcul et qu’il est temps de resserrer la bride sur le cou de la magistrature vichyssoise. Il est donc possible qu’il mente à ses supérieurs en ne disant pas tout ce qu’il sait sur les fonctions des évadés, et que le rapport de Kaltenbrunner répercute cette désinformation.

Reste un document qui n’a rien d’une révélation puisqu’il s’agit d’un article de presse : le 20 septembre 1945, Lucie a commis dans La Marseillaise un récit de l’évasion du 24 mai qui faisait le silence sur la libération conditionnelle de Raymond deux semaines plus tôt, et le mentionnait parmi les personnes libérées alors qu’il faisait partie des assaillants ! Sans doute importait-il plus alors d’exalter le patriotisme et l’audace des résistants, que d’exposer fidèlement les détails de leurs actions. Qui dira le tort causé par les articles rapides et les commémorations militantes ?

Au total, le « premier mystère Aubrac » relevé par Chauvy s’avère, à suivre ses propres documents, entièrement clair dans sa partie française. C’est la seule attitude des autorités allemandes qui recèle une énigme, au demeurant passionnante, qu’il faut être reconnaissant à l’auteur d’avoir soulevée, fût-ce malgré lui.

2) Chauvy se demande ensuite si les Allemands ont identifié Raymond Aubrac à Caluire le 21 juin 1943.

Il commence par mettre bout à bout diverses déclarations, échelonnées de 1944 à 1992, dans lesquelles Raymond reconnaît que la Gestapo a su très tôt que le « Claude Ermelin » qu’elle venait d’arrêter à Caluire utilisait aussi les pseudonymes de Vallet et d’Aubrac -ce qui semble contredire son livre de 1996 où il indique qu’ils avaient seulement fait le rapprochement Ermelin-Vallet.

Qu’en déduit-il ? Rien. Il passe aussitôt au troisième point, se contentant d’avoir jeté un doute. Là encore, il faut travailler à sa place. Il fait tout simplement une confusion entre fausse identité et pseudonyme. Lorsque Raymond écrit, cité par Chauvy : « Je redoutais que mon véritable rôle ait été découvert, mon identité percée à jour. Tout eût alors été perdu. (…) Si Barbie avait découvert qu’ »Ermelin » était en réalité « Vallet », il n’était pas allé au-delà de cette identification bien partielle », cela n’exclut pas qu’ils aient fait le rapprochement entre Vallet et Aubrac. Le mémorialiste ne nie pas que Barbie ait compris qu’il était un proche collaborateur de Jean Moulin. Il se félicite qu’il n’ait pas connu son nom véritable, Samuel, sans quoi tout eût vraiment été perdu : Lucie, professeur sous son vrai nom, aurait été arrêtée, leur fils pris en otage, etc. En fait, Ermelin, Vallet et Samuel ne sont pas sur le même plan qu’Aubrac : les trois premiers noms sont des identités. Présentes sur des documents ad hoc, elles n’ont pas à être connues des camarades résistants ; le quatrième est un nom de code, à l’usage des résistants, pour lequel aucun faux papier n’a jamais été établi. Ainsi Raymond Aubrac, si la formulation de ses mémoires prête à confusion pour le profane, n’a pas eu la sottise de prétendre cacher à partir de 1996 ce qu’il avait exposé à de multiples reprises jusqu’en 1992.

3) Chauvy se demande pour qui était organisée l’évasion du 21 octobre 1943. Voilà bien encore sa méthode indirecte et insinuatrice. Il ne met pas en cause le récit de Lucie, sinon sur un point mineur, la variation de son pseudonyme entre une déposition de 1948 (Lucie Montet) et son livre de 1984 (Guilaine de Barbentane). En ce qui concerne l’évasion d’octobre, aucune autre critique n’est faite à ce livre qui, directement ou par l’intermédiaire du film de Claude Berri, a fait connaître à la France entière l’attaque spectaculaire du fourgon qui transportait Raymond Aubrac et 13 autres résistants. Mais on jette la suspicion sur lui, en insinuant que l’évasion était préparée par d’autres, et pour un autre.

Ces autres sont-ils cités à l’appui, ou au moins nommés ? Nullement, à l’exception du prétendu bénéficiaire, Jean Biche -le chef lyonnais du réseau Nilo, qui par malheur ne se trouvait pas dans le fourgon où le croyaient ses camarades. Or Biche n’a eu aucune information précise. « On » lui a seulement dit, plus tard, que l’évasion était pour lui. Qui cela, « on » ? Mystère, mais, ô surprise, celui-là n’intrigue pas Gérard Chauvy. Cependant, si les camarades de Biche restent dans l’anonymat le plus total, que ce soit les combattants qui auraient préparé son évasion ou les agents qui l’en auraient informé, en revanche Chauvy nous apprend que la Gestapo a tout fait pour qu’il croie qu’on essayait de le faire sortir. Un de ses employés français, Lucien Doussot, se présentant comme un agent double, aurait annoncé à Biche, le 20 octobre, l’organisation de son évasion pour le lendemain.

Si Gérard Chauvy faisait preuve, face aux allégations de Biche, du dixième de l’esprit critique dont il honore les époux Aubrac, il remarquerait :

– que ses déclarations datent toutes d’après la guerre ; qu’il indique lui-même que sa mémoire des dates peut n’être pas fidèle ;

– qu’on a quelques raisons de croire que Biche, lorsqu’il conte sa version, se prête à une manoeuvre, consciemment ou non : il le fait en qualité de témoin à décharge lors du procès Doussot ;

– que l’évasion annoncée par Doussot ne comporte aucune indication de méthode et que ce n’est qu’après la guerre que « dans les milieux de la Résistance », on lui a dit que l’attaque du fourgon était pour lui ;

– que Doussot, revu quelques jours plus tard, lui a dit que l’évasion avait raté et qu’il en préparait une autre, toujours sans aucune indication de méthode, sans se référer explicitement à l’attaque du fourgon.

Il est possible, cependant, que la Gestapo ait sciemment distillé dans l’esprit de Biche l’idée que l’évasion d’Aubrac lui était destinée. Ce qui tend à le prouver, c’est un document fort intéressant produit par Chauvy, qu’il faut une fois encore remercier de faire avancer involontairement l’histoire, tout en lui reprochant de ne pas tirer parti d’une découverte dont il ne retient que ce qui, à son sens, peut salir les époux Aubrac. Il s’agit d’un rapport de Knochen aux « plus hautes autorités du Reich », dont Himmler, daté du 23 octobre et consacré à l’évasion. C’est là qu’on trouve pour la première fois l’idée que l’attaque du fourgon avait pour objectif de libérer Biche. Comment Chauvy peut-il prendre ce texte au premier degré, et ne pas même faire l’hypothèse qu’il s’agisse d’une grossière couverture ? Des policiers, mis dans le pénible devoir de justifier la disparition des personnes dont ils avaient la garde, n’ont-il pas intérêt à amplifier les moyens de leurs adversaires ? En l’occurrence, il est beaucoup plus honorable d’être vaincu par Nilo que par l’Armée secrète, car ce réseau dépend des Britanniques et Churchill peut à tout moment décider de lui affecter de grands moyens. Cher Monsieur Himmler, a l’air d’écrire Knochen, croyez bien que nous nous sommes faits surprendre par l’armée professionnelle britannique, officiellement en guerre contre nous, et non par ces amateurs de la Résistance française, traîtres à leur gouvernement. Chauvy concède que Knochen a pu « se tromper ». Il ne lui vient pas à l’esprit qu’un gestapiste, ça trompe, énormément.

Cependant, il est une chose que Knochen n’a aucun intérêt à inventer ou à amplifier : le fait même de l’attaque, et son bilan de deux morts pour la Wehrmacht (qui, d’après les récits des membres du commando, semble sous-estimé). Il faut là aussi rendre grâce à Chauvy : ce document confirme la réalité de l’attaque, et le fait qu’elle a surpris la Gestapo. Certes, on pourrait concevoir qu’elle ait sacrifié, pour une mise en scène permettant de remettre en circulation un chef résistant qu’elle aurait retourné, la vie de quelques soldats. Mais alors elle l’avouerait, voire s’en vanterait, dans un rapport aux maîtres peu scrupuleux du Reich.

Voilà pour les faits. Une fois de plus le récit de Lucie, réserve faite de la variation des pseudonymes, sort entièrement intact de la confrontation avec le montage de Chauvy. Mais il faut aller plus loin et dénoncer ses grossières incohérences logiques.

Si l’évasion était organisée pour Biche, Lucie est-elle restée à la maison le 21 octobre 1943 et les semaines précédentes ? Elle aurait alors échafaudé tout un roman à partir de l’évasion inespérée d’un époux, et ferait preuve depuis cinquante-quatre ans de la tranquille audace mensongère qu’elle n’aurait pas eue devant Barbie. Voici une première possibilité, que je propose de résumer ainsi : un nouveau grand psychologue est né, Gérard Chauvy, qui a diagnostiqué une espèce rare de mythomanie, reléguant Tartarin chez les courageux et les sincères.

Deuxième possibilité : Lucie est réellement allée plusieurs fois dans la gueule du loup. Ici, deux variantes. Soit elle n’avait réellement d’autre but que de connaître des horaires de déplacement du prisonnier, pour le libérer en route par une attaque armée. Manque de chance, on l’a devancée. Soit elle avait de tout autres idées en tête : supplier la Gestapo, voire lui rendre des services.

Dans le premier cas, il n’y a vraiment aucune raison de préférer la version Biche, accréditée par la seule Gestapo, et sur laquelle on n’a jamais mis le moindre nom de résistant français ou d’agent britannique, plutôt que celle de Lucie, sur laquelle on a un luxe de noms et de détails.

Resterait la version suivante : les Aubrac auraient fait des choses peu honorables, Raymond n’aurait pas été dans le fourgon mais aurait été libéré le jour même, contre services, en profitant de la confusion créée par cette évasion collective, après quoi, pour des raisons de haute politique, de nombreux résistants auraient accepté de témoigner faussement. qu’ils avaient participé à l’attaque… en risquant à tout moment d’être confondus par ses vrais auteurs.

Ce qui s’oppose donc, irrésistiblement, à cette dernière et infecte version, qui est celle de Vergès et que Chauvy n’ose même pas exposer, c’est tout simplement ce que Lucie et Raymond Aubrac ont aidé à rétablir : la démocratie. De la Libération à nos jours, la Résistance a rendu la France à ses luttes politiques, où les coups bas abondent mais sont limités par la liberté de la presse et l’existence des tribunaux. Le procès de René Hardy, notamment, a cristallisé des passions contraires. Si la présence d’Aubrac dans le fourgon et l’identité des commanditaires de l’attaque avaient pu être sérieusement mis en doute, il est plus que probable que des témoins se seraient alors manifestés.

Reste une question. Les livres de Lucie et de Raymond Aubrac ne présentent que le point de vue français. Avant Chauvy, on ne savait rien de ce que les Allemands avaient perçu et compris. Là, au moins, le journaliste d’Historia fait oeuvre de pionnier -tout en négligeant de suivre les pistes qu’il ouvre. J’ai postulé plus haut que l’attribution de l’attaque, par Knochen, au réseau Nilo, tendait à dédouaner la Gestapo de la honte d’avoir été vaincue par une armée d’amateurs. Mais il y a peut-être plus. Ces grands garçons très machistes ne sont-ils pas fort confus d’avoir été vaincus par une femme ? Pour en décider, il faudrait savoir s’ils ont fait le rapprochement entre cette attaque et les visites de Lucie à la Gestapo : les archives de cette dernière ont encore des secrets à livrer sur l’affaire. Mais le travail de Chauvy tend, bien involontairement, à confirmer que Lucie Aubrac a fait évader son mari grâce à un rare mélange d’audace et d’astuce, qui a complètement pris de court Barbie et ses subordonnés.

Conclusion

Sur les 250 pages du livre de Lucie et sur la trentaine que Raymond consacre, dans le sien, à l’année 1943, l’article de Gérard Chauvy, le premier qui confronte ce témoigage à des documents d’époque, amène à retoucher quelques détails et laisse intact tout ce qui est important. Son mérite essentiel est de commencer à éclairer le côté allemand des choses. Mais là, tout esprit critique disparaît. Les rapports de hauts responsables SS, destinés à expliquer devant Himmler et Hitler les deux évasions sensationnelles survenues à Lyon en mai et en octobre 1943, ne mentionnent pas les ruses de Lucie : cela suffit à convaincre l’auteur qu’elle n’y est pour rien. Ce n’est donc pas un travail d’historien, mais une grossière plaidoirie d’avocat, qui réserve toute sa méfiance à l’une des parties et se moque de la vérité.

Chauvy historien ou diffamateur ?

– Réponse à un dossier de L’Histoire, juin 1997 –

Gérard Chauvy a déjà beaucoup menti, depuis qu’il s’est mis en tête de déboulonner la « légende » de l’évasion de Raymond Aubrac. Il continue de le faire dans les colonnes de l’Histoire, sur le contenu même de son dernier livre et ce n’est pas très malin, ni de sa part ni de celle de la revue qui l’accueille, vu que ce livre est entre les mains de beaucoup de personnes. « Je dis clairement que les conclusions de Barbie sont fausses », ose-t-il déclarer. Voici la première de ces claires dénégations, faite en citant un sien article d’octobre 1991 (Aubrac, Lyon 1943, p. 20) :

« Le passage final du « testament » de Barbie est, à la différence du reste, étayé par un rapport allemand signé Knochen, un des chefs de la police allemande (…) que je possède et dont on peut dire, effectivement, qu’il apporte un éclairage bien différent de ce que l’on savait. Selon cette version, l’attaque des résistants était en fait dirigée pour délivrer un responsable du réseau Nilo, le capitaine Biche. Je puis affirmer que d’autres éléments en ma possession confirment ces données. »

Ainsi Chauvy veut bien prendre quelques distances vis-à-vis des passages du « testament » de Barbie accusant nommément Aubrac d’être un agent retourné ou sa femme Lucie de lui avoir téléphoné les coordonnées du rendez-vous de Caluire. Il se contente de les reproduire à plusieurs reprises, en précisant parfois que rien ne les étaye. Cependant, la clé de voûte de son argumentation est la même que celle de Barbie, lorsque Vergès lui tient la plume : il met en doute la réalité même de l’évasion du 21 octobre 1943, opérée par Lucie à la tête d’un commando en dépit d’une grossesse avancée, grâce à des renseignements qu’elle avait soutirés avec beaucoup d’adresse au lieutenant Lutgens, de la Gestapo lyonnaise.

Si cette histoire est aussi entièrement fausse que Chauvy et Vergès l’affirment, deux séries de conséquences en découlent :

1) Les Aubrac, amants mythomanes, ont décidé de duper l’humanité entière et y sont remarquablement parvenus. Mais ils avaient compté sans la perspicacité de Chauvy-Rouletabille.

2) Puisque Lucie n’a pas fait évader son mari, de deux choses l’une : ou bien elle l’a sagement attendu à la maison, ou bien elle a tenté de le faire sortir. Comme ses contacts avec Lutgens sont attestés par des documents, la deuxième solution s’impose. Mais alors, toutes les conjectures sont possibles sur ce qu’elle allait au juste demander et proposer à la Gestapo. Ainsi, les insinuations infamantes qu’on dit avoir repoussées d’une main sont, de l’autre, réintroduites.

Il n’y a certes pas de mal à donner la parole à un auteur mais, lorsqu’il ment effrontément, la revue qui l’accueille ferait bien de prendre plus de distances. D’autant plus qu’interrogeant Raymond Aubrac dans le même numéro, elle étale son scepticisme devant certaines réponses. Par surcroît, l’interviewant dans un numéro précédent, elle n’avait pas craint de conclure l’article en le traitant de « fin stratège, qui prend plaisir à dire sa part de vérité, sans pour autant dévoiler toutes ses batteries » (L’Histoire, n° 205, décembre 1996). On souhaiterait qu’il n’y ait pas ainsi deux poids et deux mesures, sans cependant tenir pour essentiel que Chauvy se voie lui-même traité de fin stratège.

Passons maintenant à l’article d’Azéma. Usant du même procédé, il prend d’un côté de sérieuses distances avec Chauvy mais, d’un autre, le défend et lui attribue de grandes qualités : ce « pisteur tenace et minutieux » (alors que parmi les principaux documents qu’il invoque, il n’en a découvert qu’un, l’article de La Marseillaise) débusque « une certaine reconstruction qu’ont opérée dans leur mémoire deux résistants authentiques », en sorte qu’ »après la lecture du livre de Chauvy il convient de prendre la relation des événements qu’ils ont vécus comme un simple récit, partiellement subjectif, récit qui ajoute à la relation de faits avérés quelques enjolivements et laisse subister des zones d’ombre. »

Curieusement, Azéma ne dit mot de ce qui pour Chauvy est l’essentiel : sa croyance que l’évasion du 21 octobre avait été organisée pour un autre. Ce ne peut être par souci de concision : il nous gratifie d’un long développement sur l’affaire de Caluire pour conclure, non sans circonlocutions, à la culpabilité d’Hardy… un point sur lequel Chauvy est d’accord !

Je fais circuler ce texte parmi les lecteurs de L’Histoire. Je l’envoie aussi, à tout hasard, à la revue, bien qu’il ne soit pas à la dimension des lettres de lecteurs qu’elle publie généralement. Je ne m’attends guère à ce qu’il soit publié, bien qu’il soit dix fois moins long que celui d’Azéma. Si le pronostic se vérifie, on pourra dire que décidément, pour cet organe, il y a deux poids et deux mesures !

– Adressé en circulaire, mi-mars 1997 – F. Delpla.


Débarquement: Un gigantesque travail de préparation (A cold look on the Longest Day)

23 mars, 2007

US Normandy graves (Coleville)Nouvel ouvrage d’historien sur le Débarquement en Normandie (« Histoire du débarquement », Olivier Wievorkia) à partir de nouvelles archives américaines et anglaises et surtout sur les 15 mois de préparation.

Ne l’ayant pas encore lu, je m’en tiendrai à la critique de Paxton qui, malgré quelques petites réserves, le recommande.

De son inscription dans la lignée des nouveaux historiens américains et anglais plutôt révisionnistes, j’en retiens le manque d’enthousiasme des Alliés à libérer la France (que semblaient d’ailleurs partager… nombre de Français eux-mêmes!).

Et on peut imaginer que pour le trouffion de base américain, la vraie menace sur son pays devait plutôt lui sembler venir du côté du Pacifique dont après tout ils avaient déjà reçu une cinglante attaque directe sur leur propre territoire.

D’où peut-être l’apparemment grande fréquence de troubles psychiatriques (allant jusqu’à l’automutilation), qui tenait aussi peut-être, comme le suggère Paxton, d’une meilleure détection et prise en compte du côté américain ? Surtout comparé aux Allemands et aux Russes qui traitaient ça au peloton d’exécution!

Extraits de la critique de Paxton:

Parmi les nombreuses faiblesses qu’il relève chez les Alliés, la plus frappante est sans doute le faible moral des troupes.

En Normandie, le moral s’effondra en juillet lorsque Britanniques et Canadiens furent bloqués devant Caen, tandis que les Américains piétinaient dans le bocage du Cotentin. Un des facteurs que Wieviorka ne mentionne pas était l’habitude américaine de remplacer les pertes en intégrant des soldats non aguerris dans des unités où ils se sentaient isolés et vulnérables. (…) Confronté au même genre de problème, le commandement allemand fit exécuter 15 000 soldats et en fit emprisonner 420 000. Les Soviétiques appliquèrent les mêmes méthodes répressives. L’armée britannique, elle, n’exécuta que quarante de ses soldats.

Quant à la 2e division blindée française, elle échappa à cette baisse de moral, phénomène que Wieviorka explique à la fois par son arrivée sur place après l’immobilisation forcée de juillet, et par le fait qu’elle était uniquement composée de volontaires aguerris. Il aurait pu ajouter que ces hommes se battaient pour la libération de leur pays… On peut également se demander si la 2e DB disposait elle aussi du personnel psychiatrique qui a établi les surprenantes statistiques citées par Wieviorka à propos des armées britannique, canadienne et américaine.

Si ces pilonnages échouèrent à faire baisser la productivité allemande, ils obligèrent Hitler à maintenir 70 % de son aviation en Allemagne, laissant ainsi aux Alliés une supériorité aérienne cruciale en Normandie.

contrairement à « une légende tenace », les Alliés n’avaient aucune intention d’imposer un gouvernement militaire en France.

Un regard froid sur le jour le plus long
Robert O. Paxton
Le Monde
Le 05.01.07

Robert O. Paxton analyse l’ouvrage d’Olivier Wieviorka sur la campagne de Normandie

Depuis une dizaine d’années, certains auteurs britanniques et américains ont entrepris de présenter la campagne de Normandie d’une façon moins triomphaliste et héroïque que jusqu’alors. J. Robert Lilly a révélé les crimes commis par les troupes américaines en Normandie, et Alice Kaplan a montré que les soldats noirs étaient exécutés plus fréquemment que les blancs pour le viol de femmes françaises ; Paul Fussell a décrit les souffrances, les doutes et le malaise du fantassin américain ; enfin John Charmley a, avec d’autres, accusé Winston Churchill d’avoir perdu sa guerre sur le long terme parce qu’il avait épuisé l’Angleterre et subordonné son pays aux Américains.

L’impressionnant travail d’Olivier Wieviorka renforce cette nouvelle approche. Se fondant sur les ouvrages publiés mais aussi sur des recherches minutieuses dans les archives américaines et britanniques, il jette un « regard froid » sur la campagne de Normandie, décrite comme « un événement essentiellement humain, dans sa grandeur comme dans ses faiblesses ».

Parmi les nombreuses faiblesses qu’il relève chez les Alliés, la plus frappante est sans doute le faible moral des troupes. Les phénomènes de commotion ou de stress du combat n’étaient pas nouveaux – au cours de la première guerre mondiale, le haut commandement avait fini par comprendre que la détresse émotionnelle qui affectait certains soldats sur le champ de bataille n’était pas un signe de couardise mais révélait de véritables traumatismes psychiques.

En Normandie, le moral s’effondra en juillet lorsque Britanniques et Canadiens furent bloqués devant Caen, tandis que les Américains piétinaient dans le bocage du Cotentin. Un des facteurs que Wieviorka ne mentionne pas était l’habitude américaine de remplacer les pertes en intégrant des soldats non aguerris dans des unités où ils se sentaient isolés et vulnérables.

Le moral des troupes américaines s’améliora après le 25 juillet, date de la percée d’Avranches, qui ouvrit la route de Paris. Confronté au même genre de problème, le commandement allemand fit exécuter 15 000 soldats et en fit emprisonner 420 000. Les Soviétiques appliquèrent les mêmes méthodes répressives. L’armée britannique, elle, n’exécuta que quarante de ses soldats.

Quant à la 2e division blindée française, elle échappa à cette baisse de moral, phénomène que Wieviorka explique à la fois par son arrivée sur place après l’immobilisation forcée de juillet, et par le fait qu’elle était uniquement composée de volontaires aguerris. Il aurait pu ajouter que ces hommes se battaient pour la libération de leur pays… On peut également se demander si la 2e DB disposait elle aussi du personnel psychiatrique qui a établi les surprenantes statistiques citées par Wieviorka à propos des armées britannique, canadienne et américaine.

Il est toujours hasardeux de former des jugements sur les différents caractères nationaux en se fondant sur les performances au combat, lesquelles varient en fonction de l’expérience, de l’entraînement, du commandement et du ravitaillement. Du reste, les troupes alliées améliorèrent leurs capacités au fur et à mesure des combats. Mais il demeure que, de l’avis général, les soldats allemands s’avérèrent dans cette campagne les plus résilients et les plus entreprenants, les plus tenaces et les plus spartiates.

Si cet ouvrage est remarquablement bien documenté, certaines de ses conclusions paraissent cependant inutilement négatives. On peut difficilement affirmer par exemple que l’impréparation américaine de 1940 était due à la « sourde oreille » que le président Roosevelt aurait opposée à ceux qui le pressaient de réarmer. Le plus souvent, on a au contraire accusé Roosevelt d’avoir abusé de ses pouvoirs présidentiels, face à la puissante opposition des républicains, en aidant les Britanniques par des mesures qui confinaient à la déclaration de guerre, comme la loi prêt-bail (Lend-Lease Act) de mai 1941. Il fallut attendre l’attaque japonaise sur Pearl Harbor, le 7 décembre 1941, pour que l’opinion publique américaine, jusqu’alors massivement isolationniste, bascule en faveur de l’intervention.

De même, s’il est exact que les Etats-Unis sont parvenus à maintenir un meilleur niveau de vie à leurs citoyens que n’importe quel autre belligérant, et qu’ils n’ont pas appelé leur main-d’oeuvre industrielle sous les drapeaux, Wieviorka sous-estime l’intensité de la mobilisation de guerre en Amérique. Loin de recourir exclusivement à des « mesures libérales », le gouvernement américain procéda à l’arrêt total de la production de certains secteurs comme l’automobile, imposa contrôle des prix et rationnement et institua un impôt de 94 % sur les plus hauts revenus. Enfin, c’est le conflit avec le Japon, absorbant 35 % de l’effort de guerre américain, qui fut à l’origine de la pénurie de barges de débarquement, et non pas, comme il est suggéré, le refus américain de se plier aux impératifs des temps de guerre.

OPÉRATION DE DÉSINFORMATION

A l’énumération de tout ce qui n’a pas marché de leur côté, le lecteur peut légitimement se poser la question : comment les Alliés ont-ils pu l’emporter ? Un des facteurs-clés de la victoire fut l’élément de surprise. Une vaste campagne de désinformation, complétée par le stationnement d’une fausse armée dans le sud-est de l’Angleterre, avec chars en bois et échanges radio bidons, convainquit les Allemands de maintenir jusqu’à fin juillet des forces nombreuses dans le Pas-de-Calais, en attente du « vrai débarquement ». Un autre facteur fut le ravitaillement. Même si les Alliés ne surmontèrent jamais complètement leurs problèmes en ce domaine, les pénuries dont pâtirent les Allemands furent aggravées du fait que les attaques aériennes empêchaient tout transport durant la journée.

D’autres éléments qui expliquent la victoire des Alliés ne sont pas mentionnés dans ce livre, lequel se concentre d’abord sur le front normand. L’une de ces conditions, décisive, fut le front russe, qui mobilisa la plus grande partie des forces hitlériennes. Une autre fut la campagne de bombardements sur l’Allemagne. Si ces pilonnages échouèrent à faire baisser la productivité allemande, ils obligèrent Hitler à maintenir 70 % de son aviation en Allemagne, laissant ainsi aux Alliés une supériorité aérienne cruciale en Normandie. Le troisième élément fut, après mai 1943, la solution du problème des sous-marins nazis dans l’Atlantique nord, qui permit d’acheminer plus d’un million d’hommes et leur matériel en Angleterre.

Wieviorka étudie d’un regard moins « froid » la contribution française à la libération de la Normandie. Une grosse surprise émerge au fil de son analyse, extrêmement critique, des réticences alliées à l’égard de la Résistance et des forces de la France libre. L’auteur conclut que, contrairement à « une légende tenace », les Alliés n’avaient aucune intention d’imposer un gouvernement militaire en France.

Malgré quelques passages inutilement sévères, le travail d’Olivier Wieviorka constitue, parmi les ouvrages de langue française, la synthèse la mieux informée sur la campagne de Normandie. Il mérite à ce titre de figurer aux côtés du livre remarquable que François Bédarida consacra naguère au Débarquement (Normandie 44, Albin Michel, 1987).
Robert O. Paxton

Voir aussi la critique d’Amouroux dans le Figaro:

Pas de système D pour le jour J
Henri Amouroux de l’Institut.
Le Figaro
le 11 janvier 2007

OLIVIER WIEVIORKA – Face à une armée allemande encore redoutable, le Débarquement allié n’a réussi que grâce à un gigantesque travail de préparation.

QUEL LIVRE intéressant ! Avant de l’ouvrir, j’ai pensé : « Encore un livre sur le Débarquement… » Il s’agit bien, en effet, d’un livre sur le Débarquement, mais le récit des opérations militaires du 6 juin 1944 ne débute qu’à la page 220 d’un ouvrage qui en comporte, hors notes, 416. Voilà qui décevra les amoureux de « l’histoire bataille » et des incontournables Cornélius Ryan et Paul Carell qu’Olivier Wieviorka ne cite d’ailleurs pas dans sa bibliographie, ce qui est un signe. Celui d’un parti pris. Pour Wieviorka, en effet, et c’est en cela que l’architecture de son livre est originale, le Débarquement n’est que le résultat d’un gigantesque travail de préparation. Et il a raison contre les auteurs qui oublient, plus exactement négligent, minimisent, tout ce qui précède le jour J pour se lancer immédiatement dans le dramatique : les combats sur Omaha Beach ou la libération providentielle de Sainte-Mère-l’Église.

Or, ce qui précède le jour J : accord entre Américains et Anglais sur le choix du lieu, la Méditerranée étant éliminée au profit de l’Atlantique, le Pas-de-Calais au profit de la Normandie ; rassemblement et entraînement en Angleterre des centaines de milliers d’hommes nécessaires aux premières batailles, puis des millions qui devront suivre ; mise au point d’armes – les chars-fléaux, par exemple – bien adaptées aux conditions du débarquement ; repérage et localisation des défenses allemandes ; destruction du réseau ferré français afin d’interdire l’arrivée des renforts ; tout cela (on pourrait continuer) réclamait des mois, voire des années de discussions, de réflexion, de travaux multiples. Pour n’évoquer que (si l’on peut dire) le plan général du Débarquement dans ses très grandes lignes, c’est à partir de mars 1943 – quinze mois, donc, avant le premier assaut sur les plages de Normandie – que le général britannique Franck Morgan fut chargé de le préparer.

Dans une entreprise de l’importance du Débarquement, face à une armée allemande encore redoutable, il n’était pas possible de se fier à l’à-peu-près, d’attendre du « système D » ou du courage des hommes qu’ils arrivent à combler les oublis des bureaux, les négligences des états-majors. De la minutie de cette préparation, je retiens l’exemple des embarquements en Angleterre et débarquements sur les plages de Normandie. Wievorka leur a consacré un chapitre. Chapitre passionnant dans la mesure où l’accumulation de détails fait comprendre au lecteur l’importance de l’indispensable, du long et fastidieux travail réalisé « en coulisses ».

Un esprit dégagé de tout sectarisme

Wievorka, qui a disposé d’une impressionnante documentation, cite de nombreux, très nombreux chiffres. Ils ne sont jamais ennuyeux, car toujours intégrés au récit, bien mené quoique sans romantisme, ils perdent ainsi leur sécheresse. Un exemple encore : Wievorka évoque la situation de la Lutwaffe. Comment ne pas le faire ? Par sa domination, elle avait permis à l’Allemagne de gagner les batailles de mai-juin 1940 ; par son absence, en juin 44, au-dessus des plages de Normandie, elle facilitera grandement le succès allié. Wievorka écrit que l’Allemagne perdit 2 500 pilotes de chasse en avril 1944, 2 461 en mai. Il complète ces chiffres par des informations qui les éclairent. Au bout de trois mois, en effet, les escadres aériennes sont complètement usées, d’avril à juin 1944, l’allocation en kérosène a été divisée par près de quatre ; le temps d’entraînement des pilotes par cinq !

Tous les problèmes qui se sont posés avant, pendant et après la bataille sont abordés avec la même minutie, le même souci de renseigner le lecteur et de le faire dans un esprit dégagé de tout sectarisme. Intégrant, comme il le faut, le débarquement de Normandie, dans le cadre d’une guerre mondiale – et le rôle de l’Union soviétique n’est pas oublié – ce livre ne néglige pas le côté français mais il traite les relations libérateurs-libérés, parfois aigres-douces, avec une finesse dans l’analyse et une précision dans le renseignement assez rares pour être signalés.

Il y a longtemps que, sur un sujet aussi « connu » que le Débarquement, un livre ne m’avait apporté autant de plaisir de découvertes. Car si le « rabâchage » peut-être séduisant, la découverte constitue toujours pour l’esprit un merveilleux enrichissement.

Histoire du débarquement en Normandie d’Olivier Wievorka Seuil, 441 p., 24 €.


Bilan de Chirac: Total Corruption (l’art très chirakien d’enterrer les « affaires »)

22 mars, 2007

http://lardon.files.wordpress.com/2011/09/11-09-23-chirac_72.jpg?w=450Nous parlions récemment de l’art très français d’enterrer les problèmes: vite, une commission ou un rapport !

Mais il faudrait bien sûr aussi parler de l’art très chirakien d’enterrer les casseroles (30 ans de marchés truqués, voyages et frais de bouche bidouillés, faux électeurs et emplois fictifs, valises de billets et barils de pétrole irakien): vite, une promotion du juge!

Comme ce dernier exemple où tous les journaux de révérence font semblant de s’intéresser à la (2e) mise en examen du PDG de Total pour, après celle du scandale « Pétrole contre nourriture » en Irak, des affaires de corruption en Iran et au Cameroun, tout le monde sait bien que tout ça n’est que du cinéma puisque l’affaire n’aura pas de suite.

Comme le rappelle le site Iran-Resist, le délinquant multi-récidiviste et actuel squatter de l’Elysée (qui se prépare lui aussi à échapper à ses nombreuses casseroles du temps de la Mairie de Paris) venant, contre l’avis de la magistrature, de promouvoir – façon prétendument « élégante » de le dessaisir – le juge en charge de l’affaire …

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