Attentats de Copenhague: Vous avez dit socialisme des imbéciles ? (Socialism of the stupid man: When anti-semitism becomes the ultimate in anti-racism)

17 février, 2015
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L’antisémitisme est le socialisme des imbéciles. Ferdinand Kronawetter ? (attribué à August Bebel)
Nous ne tournerons la page du passé que lorsque les causes de ces événements cesseront d’agir. C’est uniquement parce qu’elles continuent d’agir que les fantômes du passé ressurgissent. Adorno (1959)
[Et tu penses qu’en France le Mossad pourrait attaquer les synagogues …?] Je ne sais pas si c’est le cas. Simplement, ce que je dis, c’est qu’il faut savoir à qui peut profiter le crime. José Bové (avril 2002)
Ce que le communisme avait tenté de faire, une guerre vraiment mondiale, est maintenant réalisé, c’est l’actualité. Minimiser le 11 Septembre, c’est ne pas vouloir voir l’importance de cette nouvelle dimension. (…) Mais la menace actuelle va au-delà de la politique, puisqu’elle comporte un aspect religieux. Ainsi, l’idée qu’il puisse y avoir un conflit plus total que celui conçu par les peuples totalitaires, comme l’Allemagne nazie, et qui puisse devenir en quelque sorte la propriété de l’islam, est tout simplement stupéfiante, tellement contraire à ce que tout le monde croyait sur la politique. (…) Le problème religieux est plus radical dans la mesure où il dépasse les divisions idéologiques – que bien sûr, la plupart des intellectuels aujourd’hui ne sont pas prêts d’abandonner.(…) Il s’agit de notre incompréhension du rôle de la religion, et de notre propre monde ; c’est ne pas comprendre que ce qui nous unit est très fragile. Lorsque nous évoquons nos principes démocratiques, parlons-nous de l’égalité et des élections, ou bien parlons-nous de capitalisme, de consommation, de libre échange, etc. ? Je pense que dans les années à venir, l’Occident sera mis à l’épreuve. Comment réagira-t-il : avec force ou faiblesse ? Se dissoudra-t-il ? Les occidentaux devraient se poser la question de savoir s’ils ont de vrais principes, et si ceux-ci sont chrétiens ou bien purement consuméristes. Le consumérisme n’a pas d’emprise sur ceux qui se livrent aux attentats suicides. (…) Allah est contre le consumérisme, etc. En réalité, le musulman pense que les rituels de prohibition religieuse sont une force qui maintient l’unité de la communauté, ce qui a totalement disparu ou qui est en déclin en Occident. Les gens en Occident ne sont motivés que par le consumérisme, les bons salaires, etc. Les musulmans disent : « leurs armes sont terriblement dangereuses, mais comme peuple, ils sont tellement faibles que leur civilisation peut être facilement détruite ».(…) Cela dit, de plus en plus de gens en Occident verront la faiblesse de notre humanisme ; nous n’allons pas redevenir chrétiens, mais on fera plus attention au fait que la lutte se trouve entre le christianisme et l’islam, plus qu’entre l’islam et l’humanisme. Avec l’islam je pense que l’opposition est totale. Dans l’islam, si l’on est violent, on est inévitablement l’instrument de Dieu. René Girard
Carpentras, c’était une manipulation. Hubert Védrine
[Yves Bertrand, le patron des RG] explique que au départ, les gens du CRIF (…) ne voulaient pas en faire une grande manifestation et que c’est Mitterrand lui-même qui a imposé la grande manifestation publique, qui a imposé l’itinéraire classique de gauche c’est-à-dire République-Bastille-Nation. Pour bien mettre ce combat dans les combats de la gauche et qui a ainsi manipulé tout le monde. Tout ça, pour empêcher évidemment une alliance entre  la droite – Chirac pour parler vite – et le Front national évidemment parce que si le Front national devenait une espèce de monstre nazi, évidemment on pouvait plus s’allier à lui. Et c’est la grande stratégie de Mitterrand sur quinze ans qui a permis à la gauche de rester au pouvoir pendant toutes ces années. Eric Zemmour
L’affaire avait provoqué une vive émotion au sein de la classe politique. Jacques Chirac avait condamné « avec force cet acte inqualifiable » et exprimé sa solidarité avec la communauté juive de France. Le Premier ministre, Jean-Pierre Raffarin, s’était aussitôt rendu sur les lieux et avait rappelé que l’auteur de ce genre de fait encourait vingt ans de prison. Le maire de Paris, Bertrand Delanoë, avait même parlé de « barbares » . Quant au ministre israélien des Affaires étrangères, Silvan Shalom, il avait exhorté les autorités françaises à se montrer « plus dures » face aux actes antisémites. On sait désormais que l’incendie qui, dans la nuit du 21 au 22 août, a ravagé le centre social juif de la rue Popincourt, dans le 11e arrondissement de Paris, n’est pas un acte antisémite. Son auteur, Raphaël Ben Moha, est un juif séfarade de 52 ans, originaire de Casablanca, au Maroc, qui aurait agi par vengeance. Comme dans l’affaire de la fausse agression antisémite du RER D, il y a deux mois, les policiers ont tout de suite eu la puce à l’oreille au vu des indices retrouvés dans les décombres : les croix gammées dessinées à l’envers et la quarantaine d’inscriptions incohérentes taguées au feutre rouge. (…). Fait troublant : un feuilleton de la série « PJ » a été tourné pendant un week-end dans le centre de la rue Popincourt. L’épisode mettait en scène un incendie criminel perpétré par un juif dans une école israélite. Sauf que cela se passait il y a un an et demi et qu’à l’époque Raphaël Ben Moha ne fréquentait pas encore le centre. Apparemment, Ben Moha en voulait à sa communauté, à laquelle il reprochait de ne pas l’avoir suffisamment aidé. (…) Une fois encore, la classe politique a fait preuve de précipitation pour dénoncer un acte antisémite, alors que les premiers éléments d’enquête incitaient à la prudence. Si nul ne peut mettre en doute la montée des actes antisémites en France – déjà 298 enregistrés depuis début 2004, contre 108 en 2003 -, qualifier d’antisémites des affaires qui ne le sont pas contribue à semer la confusion dans les esprits. D’où la réaction, lundi 30 août, du président du consistoire de Paris, Moïse Cohen, qui a appelé les juifs et les politiques « à un peu plus de raison » . Et d’insister : « C’est une erreur de réagir à un fait divers sans appliquer le principe de précaution. »  Le Point
Si les profanations de cimetières juifs sont aussi nombreuses en Alsace, ce n’est pas parce qu’il y aurait plus de groupes néonazis qu’ailleurs, bien au contraire, il y a un dialogue interreligieux qui fonctionne très bien dans la région. Non, s’il y a régulièrement des profanations de cimetières juifs dans la région c’est tout simplement parce que l’Alsace a été durant de nombreux siècles une terre d’accueil pour la communauté juive et qu’il y a de nombreux cimetières juifs. Thierry Legrand (historien)
La première communauté alsacienne remonte en effet aux alentours de l’an mille. Les juifs installés en Alsace n’ont jamais eu à subir d’expulsion comme dans le reste de la France car la région a longtemps été une terre d’Empire. Le judaïsme a toutefois pris une forme très spéciale en Alsace car les juifs n’étaient pas admis dans les villes. Raison pour laquelle le judaïsme alsacien se caractérisait, jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, par une forme originale avec une multitude de petites communautés rurales. Reste que les profanations, selon les chiffres avancés par le ministère de l’Intérieur, concernent davantage des sites de sépultures chrétiennes. En 2012, 80 % des profanations recensées visent des tombes chrétiennes. Une large proportion qui s’explique là encore par le fait que les lieux de culte catholique sont beaucoup plus nombreux que les autres. D’après l’Observatoire des profanations de lieux religieux, 94 % des lieux de culte sont des monuments catholiques. France 24
Croix renversées et souillées de symboles nazis au sanctuaire dédié à la Vierge Marie à Saint-Loup (Jura), tombes et chapelle vandalisée au cimetière d’Hénin-Beaumont (Pas-de-Calais), statues arrachées dans l’église Saint-Géry de Valenciennes (Nord), lustres réduits en miettes et chemin de croix incendié à Saint-Pierre de Pouan-les-Vallées (Aube), classé et datant du XIIIe siècle… Dans l’indifférence, la France est le théâtre d’une profanation tous les deux jours. Selon une note de la direction générale de la gendarmerie nationale, que s’est procurée Le Figaro, pas moins de 184 dégradations de sépultures ont été recensées l’année dernière, soit à peine dix-neuf de moins qu’en 2008. Depuis 2005, un lieu sacré est violé tous les deux jours. «Les faits perpétrés dans les cimetières sont pour l’essentiel des dégradations de stèles, d’ornementations et des inscriptions» , note le rapport, qui précise que les profanations recensées par les gendarmes – qui couvrent 95 % du territoire – touchent «très majoritairement des tombes chrétiennes ou des églises ». Dans les campagnes et en zones périurbaines, quelque 122 cimetières communaux et 34 lieux de culte catholique et 18 monuments aux morts ont été visés en 2009. Pas moins de cinq violations de tombeaux, dont deux exhumations ont été à déplorer. «Les départements du Bas-Rhin (11 faits), la Somme (9 faits), l’Ille-et-Vilaine (7 faits) et enfin la Gironde, le Gard et les Vosges (6 faits) concentrent le plus grand nombre de profanations», précise le document, qui détaille ainsi une série de périodes à risques. Ainsi, les profanateurs passent plus volontiers à l’action le 30 avril qui est à la fois l’anniversaire d’Adolf Hitler et de la fondation de l’Église de Satan aux États-Unis. Des pics sont aussi observés le 31 octobre, fêtes d’Halloween et jour de l’An sataniste, mais aussi lors des dates des solstices et d’équinoxes. Plus globalement, 50 % des actes de vandalisme se produisent le week-end et sans témoin, ce qui rend les investigations difficiles. L’année dernière, les gendarmes ont cependant réussi à résoudre une cinquantaine d’affaires et à confondre 106 profanateurs présumés. En décryptant leur profil, la note de la DGGN révèle que 83 % d’entre eux sont des mineurs et que 79 % sont de sexe masculin. Certains n’ont reculé devant aucune limite, allant jusqu’à improviser le 18 juillet dernier un rodéo à scooter dans la nef moyenâgeuse de l’église d’Échillais, près de La Rochelle, où un Christ en croix du XVIIe siècle gisait au milieu du chœur, démantibulé. (…). « D’une manière générale, les investigations ne permettent toujours pas de déterminer les motivations réelles des auteurs, concèdent les gendarmes. En effet, les éléments de preuves découverts engendrent parfois des confusions (exemple, des croix gammées accompagnant des tags satanistes).» «Les personnes interpellées indiquent la plupart du temps avoir agi sans motivation idéologique, par jeu, défi, mimétisme ou désœuvrement» , estime le rapport, qui rappelle que huit profanations sont imputables à des «individus isolés souffrant de troubles psychiatriques». Si deux faits sont imputables à des «adorateurs du démon», qualifiés de « minoritaires », les analystes du Bureau des affaires criminelles (BAC) notent que « sur la totalité des faits recensés en 2009, la commission d’actes à caractère sataniste (croix brisées ou renversées) est supposée dans de nombreux cas ». Enfin, la présence d’alcool est un «facteur important de passage à l’acte particulièrement chez les adolescents et les jeunes adultes ». Le Figaro (2010)
Un bilan périodique des atteintes aux édifices religieux et aux sépultures, perpétrées à l’encontre des religions chrétienne, israélite et musulmane, est réalisé depuis 2008 grâce à la mise en place d’une méthode de recensement constante, permettant de quantifier ces exactions. Les statistiques sont les suivantes : 304 atteintes en 2008 dont 275 pour les sites chrétiens (édifices religieux : 129 ; sépultures : 146), 15 pour les sites israélites (édifices religieux : 12 ; sépultures : 3) et 14 pour les sites musulmans (édifices religieux : 12 dans des lieux de culte ; sépultures : 2) ; 474 atteintes en 2009 dont 390 pour les sites chrétiens (édifices religieux : 209 ; sépultures : 181), 66 pour les sites israélites (édifices religieux : 52 ; sépultures : 14) et 18 pour les sites musulmans (édifices du culte : 15 ; sépultures : 3) ; 621 atteintes en 2010 dont 522 pour les sites chrétiens (édifices religieux : 308 ; sépultures : 214), 42 pour les sites israélites (édifices religieux : 30 ; sépultures : 12) et 57 pour les sites musulmans (édifices religieux : 50 ; sépultures : 7) ; 620 atteintes en 2011 dont 527 pour les sites chrétiens (édifices religieux : 336 ; sépultures : 191), 44 pour les sites israélites (édifices religieux : 40 ; sépultures : 4) et 49 pour les sites musulmans (édifices religieux : 44 ; sépultures : 5) ; 667 atteintes en 2012 dont 543 pour les sites chrétiens (édifices religieux : 352 ; sépultures : 191), 40 pour les sites israélites (édifices religieux : 31 ; sépultures : 9) et 84 pour les sites musulmans (édifices religieux : 83 ; sépultures : 1). Ainsi, de 2008 à 2012, il a été constaté une augmentation globale du nombre d’atteintes touchant les édifices religieux et les sépultures (+ 55,9 % entre 2008 et 2009, + 31 % de 2009 à 2010, 0 % entre 2010 et 2011 et + 7,6 % entre 2011 et 2012). Durant cette période, les atteintes aux sites chrétiens sont majoritaires mais proportionnellement en baisse (90,5 % en 2008, 82,3 % en 2009, 84 % en 2010, 85 % en 2011 et 81,4 % en 2012), comparativement aux atteintes commises au préjudice des sites israélites et des sites musulmans. Le bilan 2012 des atteintes aux sites chrétiens (édifices religieux et sépultures) marque une légère augmentation du nombre des actes commis par rapport à l’année précédente : 543 en 2012 au lieu de 527 en 2011, soit + 3 %. La plupart sont des dégradations, des vols d’objets ou encore des actes de simple vandalisme, dont les motivations apparaissent rarement fondées sur une idéologie précise. L’ensemble du territoire est concerné par ces actes qui ont donné lieu à l’interpellation de 67 personnes, dont 50 mineurs. Ministère de l’Intérieur (avril 2013)
Vous ne trouverez en eux qu’un peuple ignorant et barbare, qui joint depuis longtemps la plus sordide avarice à la plus détestable superstition et à la plus invincible haine pour tous les peuples qui les tolèrent et qui les enrichissent. Il ne faut pourtant pas les brûler. Voltaire (Dictionnaire philosophique, 1769)
Victime en tous temps de son fanatisme, de sa religion insociable, de sa loi insensée, [le peuple juif] est maintenant dispersé dans toutes les nations, pour lesquelles il est un monument durable des effets terribles de l’aveuglement superstitieux […]. Ose donc enfin, ô Europe, secouer le joug insupportable des préjugés qui t’affligent ! Laisse à des Hébreux stupides, à de frénétiques imbéciles, à des Asiatiques lâches et dégradés, ces superstitions aussi avilissantes qu’insensées. Paul Henri Thiry d’Holbach (L’esprit du judaïsme, 1770)
La nation juive n’est pas civilisée, elle est patriarchale, n’ayant point de souverain, n’en reconnaissant aucun en secret, et croyant toute fourberie louable, quand il s’agit de tromper ceux qui ne pratiquent pas sa religion. Elle n’affiche pas ses principes, mais on les connaît assez. Un tort plus grave chez cette nation, est de s’adonner exclusivement au trafic, à l’usure, et aux dépravations mercantiles […] Tout gouvernement qui tient aux bonnes mœurs devrait y astreindre les Juifs, les obliger au travail productif, ne les admettre qu’en proportion d’un centième pour le vice: une famille marchande pour cent familles agricoles et manufacturières; mais notre siècle philosophe admet inconsidérément des légions de Juifs, tous parasites, marchands, usuriers, etc.Charles Fourier (Analyse de la civilisation, 1848)
Juifs. Faire un article contre cette race qui envenime tout, en se fourrant partout, sans jamais se fondre avec aucun peuple. Demander son expulsion de France, à l’exception des individus mariés avec des Françaises ; abolir les synagogues, ne les admettre à aucun emploi, poursuivre enfin l’abolition de ce culte. Ce n’est pas pour rien que les chrétiens les ont appelés déicides. Le juif est l’ennemi du genre humain. Il faut renvoyer cette race en Asie, ou l’exterminer. Pierre-Joseph Proudhon (1849)
Observons le Juif de tous les jours, le Juif ordinaire et non celui du sabbat. Ne cherchons point le mystère du Juif dans sa religion, mais le mystère de sa religion dans le Juif réel. Quelle est donc la base mondaine du judaïsme ? C’est le besoin pratique, l’égoïsme. Quel est le culte mondain du Juif ? C’est le trafic. Quelle est la divinité mondaine du Juif ? C’est l’argent. Karl Marx
L’argent est le dieu jaloux d’Israël devant qui nul autre Dieu ne doit subsister. Karl Marx
Dans les villes, ce qui exaspère le gros de la population française contre les Juifs, c’est que, par l’usure, par l’infatigable activité commerciale et par l’abus des influences politiques, ils accaparent peu à peu la fortune, le commerce, les emplois lucratifs, les fonctions administratives, la puissance publique . […] En France, l’influence politique des Juifs est énorme mais elle est, si je puis dire, indirecte. Elle ne s’exerce pas par la puissance du nombre, mais par la puissance de l’argent. Ils tiennent une grande partie de de la presse, les grandes institutions financières, et, quand ils n’ont pu agir sur les électeurs, ils agissent sur les élus. Ici, ils ont, en plus d’un point, la double force de l’argent et du nombre. Jean Jaurès (La question juive en Algérie, Dépêche de Toulouse, 1er mai 1895)
Nous savons bien que la race juive, concentrée, passionnée, subtile, toujours dévorée par une sorte de fièvre du gain quand ce n’est pas par la force du prophétisme, nous savons bien qu’elle manie avec une particulière habileté le mécanisme capitaliste, mécanisme de rapine, de mensonge, de corset, d’extorsion. Jean Jaurès (Discours au Tivoli, 1898)
J’espère que l’Allemand vaincra ; car il ne faut pas que le général de Gaulle l’emporte chez nous. Il est remarquable que la guerre revient à une guerre juive, c’est-à-dire à une guerre qui aura des milliards et aussi des Judas Macchabées. Alain (Journal, 1940)
Vous constatez là, l’influence puissante et nocive du lobby juif en France. François Mitterrand (à Jean D’ormesson, 1995)
La nouvelle judéophobie se présente comme une saine réaction à l’injustice – la “spoliation” des Palestiniens, des musulmans, de tous les peuples victimes de l’“arrogance” occidentale. Aussi est-elle assez largement partagée par les multiples héritiers du communisme, du gauchisme et du tiers-mondisme. D’autant plus qu’elle se veut – spécificité nauséeuse – un rejet de la discrimination. «L’antijuif de notre temps ne s’affirme plus raciste », il dénonce au contraire le racisme comme il condamne l’islamophobie et, en stigmatisant les sionistes en tant que racistes, il s’affirme antiraciste et propalestinien. Les antijuifs ont retrouvé le chemin de la bonne conscience. (…) Autrefois rejetés comme venus d’Orient puis comme apatrides, les juifs sont à présent “désémitisés”, fustigés comme sionistes et occidentaux. L’antisémitisme refusait la présence des juifs au sein de la nation; l’antisionisme leur dénie le droit d’en constituer une. La rhétorique a changé. L’anathème demeure. Atila Ozer
Que veut, en fait, Dieudonné ? Il veut un ‘Holocauste’ pour les Arabes et pour les noirs aussi. (…) La noble idée de « la guerre contre le racisme » se transforme graduellement en une idéologie hideusement mensongère. Et cet antiracisme sera, pour le XXIe siècle, ce qu’a été le communisme pour le XXe. Alain Finkielkraut
C’est un moment génial de l’histoire de France. Toute la communauté issue de l’immigration adhère complètement à la position de la France. Tout d’un coup, il y a une espèce de ferment. Profitons de cet espace de francitude nouvelle. Jean-Louis Borloo (ministre délégué à la Ville, suite à des manifestations anti-guerre d’Irak marquées par nombre de cris d’ »A mort les juifs! », avril 2003)
Juifs et musulmans pour moi, ça n’existe pas. Donc, antisémite n’existe pas, parce que juif n’existe pas. Ce sont deux notions aussi stupides l’une que l’autre. Personne n’est juif ou alors tout le monde … pour moi, les juifs, c’est une secte, une escroquerie. C’est une des plus graves parce que c’est la première. Certains musulmans prennent la même voie en ranimant des concepts comme « la guerre sainte » … Dieudonné (Lyon Capitale, 23 janvier 2002)
Nous tentons d’éviter de décrire quelqu’un comme un terroriste, ou un geste comme étant terroriste. (…) Les Nations unies ont tenté pendant une décennie de définir ce mot, sans y parvenir. C’est très délicat. Nous savons ce qu’est la violence politique, nous savons ce que sont les meurtres, les attentats et les fusillades et nous pouvons les décrire. Et cela explique bien plus de choses, à nos yeux, qu’utiliser le mot ‘terrorisme’. » Tarik Kafala (service arabophone de la BBC)
Il est tout à fait légitime pour le peuple américain d’être profondément préoccupé quand vous avez un tas de fanatiques vicieux et violents qui décapitent les gens ou qui tirent au hasard dans un tas de gens dans une épicerie à Paris. Barack Hussein Obama
Les grandes firmes multinationales et leurs conseils d’administrations internationaux, les grandes organisations internationales, OMC, FMI et Banque mondiale aux multiples subdivisions désignées par des sigles et des acronymes compliqués et souvent imprononçables, et toutes les réalités correspondantes, commissions et comités de technocrates non élus, peu connus du grand public, bref, tout ce gouvernement mondial qui s’est en quelques années institué et dont le pouvoir s’exerce sur les gouvernements nationaux eux-mêmes, est une instance inaperçue et inconnue du plus grand nombre. Cette sorte de Big Brother invisible, qui s’est doté de fichiers interconnectés sur toutes les institutions économiques et culturelles, est déjà là, agissant, efficient, décidant de ce que nous pourrons manger ou ne pas manger, lire ou ne pas lire, voir ou ne pas voir à la télévision et au cinéma, et ainsi de suite (…). A travers la maîtrise quasi absolue qu’ils détiennent sur les nouveaux instruments de communication, les nouveaux maîtres du monde tendent à concentrer tous les pouvoirs, économiques, culturels et symboliques, et ils sont ainsi en mesure d’imposer très largement une vision du monde conforme à leurs intérêts. Pierre Bourdieu
C’est le comportement de quelqu’un qui ne pense plus en français… qui pense dans la langue de la finance internationale. Jean-Luc Mélenchon (sur Moscovici, 23.03.13)
La France comprend trois foyers d’expression de l’antisémitisme très forts. Le premier, ce sont les proches du Front National et les électeurs de Marine Le Pen […] Le deuxième groupe, c’est parmi les Français musulmans […] Et puis le troisième groupe ce sont les proches du Front de gauche et les électeurs de Jean-Luc Mélenchon 2012, où là aussi on trouve, à un dégré moindre, et sur des ajustements ou, je dirais des agencements différents, l’expression d’un antisémitisme fort. (…) On a [dans ce groupe] une adhésion beaucoup plus forte que la moyenne à des préjugés qui relèvent de cet antisémitisme anticapitaliste et antiglobalisation. Cette idée que les juifs contrôlent l’économie. Qu’il y a un capitalisme cosmopolite, que le monde de la finance est un monde cosmopolite. Dominique  Reynié
Ce sont des jeunes en quête d’aventure, en quête d’une contestation radicale de l’ordre établi. On le voit statistiquement par le nombre de convertis (…)  On a oublié notre passé. En Europe, depuis les années 1960, on a un espace de radicalisation de la jeunesse. C’était le maoïsme, c’était le trotskisme, c’était Che Guevara. Et les jeunes allaient dans les guérillas. Le grand mot, c’était la révolution avec un grand « R ». Tantôt c’était le Vietnam, tantôt c’était Castro, tantôt c’était la révolution culturelle chinoise. (…) la révolution avec un grand « R » a été remplacée par le djihad avec un grand « Dj »». C’est la même «fascination de type romantique, même si c’est violent et sanglant (…) Les Khmers rouges et la révolution culturelle n’étaient pas très humanistes. Et on a certainement « romantisé » des figures comme Che Guevara qui était dans ses pratiques militaires plus brutales que ce qu’on en dit maintenant. C’était la violence qui fascinait. C’était la révolution pour soi-même. Olivier Roy
La profanation est une outrance que s’octroie les abrutis en mal de célébrité médiatique. L’excès de communication entre l’ancien ministre Roland Dumas et la star de l’interview politique Jean-Jacques Bourdin est une autre forme de dérapage qui pourrait tout autant provoquer des actes antisémites de la part de simples d’esprit. Toute la journée de lundi nous nous sommes interrogés: à une expression criminelle de la profanation, est-il judicieux de réagir par des outrances médiatiques qui flirtent souvent avec la récupération? En effet, à l’heure où ce texte est commis par vos dévoués plumitifs ; alors que la meute des loups a joué toute la journée à associer l’augmentation du vote d’extrême droite avec ces actes odieux, nous apprenons que cinq mineurs seraient incriminés. Il n’est en rien prouvé que l’acte revendique une action antisémite. (…) Les opinions risquant de se «cristalliser» autour d’une situation médiatique extrêmement malsaine. D’un côté des vauriens qui, l’enquête le dira, veulent se faire peur en outrageant nos morts. De l’autre, d’autres galopins qui jouent à se faire peur en dégoupillant dans l’espace public la grenade d’un complot juif influençant jusqu’au chef du gouvernement. Instrumentalisation, amalgame, raccourcis, erreurs de confirmation comme le dirait les philosophes. Toute la palette des faiblesses réflexives vont y passer. Jacky Isabello et Pierre Alibert 
Oui, il y a eu des lâchetés. En octobre 2012 [à] Bagnolet (…) on recrutait des brigands de grand chemin pour lesquels on a retrouvé des armes automatiques sur leur lieu de travail, dans les véhicules de la municipalité des grandes quantités de drogue. Et le fait de flatter le communautarisme pour des objectifs électoraux (…) Concrètement, c’est par exemple de tenter des accords électoraux en fonction des communautés, c’est par exemple de faire en sorte que sur des questions religieuses, on négocie la mosquée contre des voix. (…) Ca s’est passé à gauche et à droite. Razzy Hammadi (député PS, Seine-Saint-Denis, 19.01.15)
Les choses seraient tellement simples si l’extrême-droite était derrière les actes antisémites qui se multiplient, en France et en Europe ! Les professionnels de l’antiracisme auraient beau jeu d’appeler à manifester et exiger le rejet collectif d’un tel mouvement répugnant. Mais leur logiciel idéologique ne fonctionne plus : il se révèle inapte à désigner les réalités. Celles-ci font apparaître que le totalitarisme islamiste, qui a une nouvelle fois fait couler le sang à Copenhague (Danemark) ce week-end, est à la source de la nouvelle haine anti-juive et anti-occidentale. Or cet antisémitisme-là, apparu dans les cités françaises dès le début des années 2000, ne suscite pas l’indignation attendue des « consciences », qui ont pris sous leurs ailes la minorité musulmane, y compris pour le pire. Ni le meurtre atroce d’Ilan Halimi en 2006, ni les tueries abjectes de Mehra contre des militaires et dans une école juive de Toulouse ou de Nemmouche dans un musée juif de Bruxelles n’ont jamais suscité chez les belles âmes d’appels à descendre massivement dans les rues. Les assassinats commis le 9 janvier par Amedy Coulibaly dans l’Hyper-Cacher n’auraient pas suscité davantage de mobilisations s’ils n’avaient été précédés du carnage à Charlie-Hebdo, qui a réveillé l’opinion. L’antisémitisme, qui fait fuir des Français juifs, est d’autant plus scandaleux qu’il est édulcoré par ceux qui trouvent des excuses à ces barbaries, mises sur le compte de la France ou d’Israël. La première est accusée de favoriser des apartheids, des racismes, des relégations. Le second est jugé coupable d’avoir voulu renaître et d’exister encore . Ce faisant, c’est toute une partie de la gauche qui en vient à cautionner un nazislamisme qu’elle se refuse à voir. Ce sont ces mouvements « antiracistes » qui, par exemple, jugent inconvenants de demander aux Français musulmans de dénoncer l’horreur islamiste, au prétexte qu’ils n’en sont pas solidaires. Cette rhétorique, reprise en abondance chez les commentateurs, rend impossible l’indispensable critique de l’islamisme à laquelle se prêtent quelques rares intellectuels musulmans éclairés. Cette attitude de refus est une fuite en avant ambiguë. Elle consolide les amalgames que recherchent les djihadistes, qui veulent désorganiser les démocraties ouvertes en attisant les guerres civiles.  Plus que jamais, il est au contraire indispensable que les démocrates musulmans partent en guerre contre ce totalitarisme qui veut les embrigader. De ce point de vue, Manuel Valls a eu raison, ce lundi sur RTL, d’appeler l’Islam de France à prendre « totalement ses responsabilités » pour combattre ce que le premier ministre appelle « l’islamo-fascisme ». Mais la gauche doit, elle-même, se regarder dans une glace. Au-delà des discours convenus sur la lutte contre l’antisémitisme, ce sont des actes qui sont attendus contre les nazilllons des cités, contre leurs protecteurs, leurs défenseurs, leurs tuteurs. C’est également la politique vis-à-vis d’Israël, qui lutte seul contre ce même totalitarisme islamique qui débarque en Europe, qui doit être rééquilibrée en sa faveur. Roland Dumas, ancien ministre socialiste, a estimé ce matin sur RMC que Valls devait être « probablement sous influence juive », évoquant sans la nommer son épouse, Anne Gravoin. Cette gauche-là, représentée par l’ancien ministre des Affaires étrangères de François Mitterrand, reste prisonnière d’un idéologie qui s’achève dans la honte. Ivan Rioufol
Pas d’amalgame! Évidemment, ce cri de panique de la gauche multiculturelle devant l’islamisme a tout de suite retenti. Car chaque fois que l’islamisme frappe, d’une manière ou d’une autre, la gauche multiculturelle s’inquiète d’abord de la montée de l’islamophobie. Elle craint qu’un attentat comme celui-là ne réveille le racisme latent qu’elle prête aux sociétés occidentales. D’ailleurs, les médias relaient cette formule mécaniquement, en mettant en garde tout à la fois contre le «radicalisme» et «l’islamophobie». On met les deux concepts sur le même pied, et surtout, on proscrit à l’avance toute réflexion sérieuse sur l’islamisme ou la difficile intégration de l’Islam en Occident en l’assimilant à une forme de racisme. Le système médiatique agit ainsi à la manière d’une machine à lessiver le réel, n’en montrant que les parts compatibles avec l’idéologie officielle du «vivre-ensemble». Ce qui pourrait compromettre le récit enchanté de la cohabitation harmonieuse des différences n’y a pas sa place. Lorsqu’il faut pourtant consentir à montrer une part désagréable du réel, on multipliera les mises en garde, on forgera un nouveau vocabulaire qui deviendra la novlangue des sociétés fonctionnant sous l’orthodoxie multiculturaliste. D’une société à l’autre, c’est le même logiciel du déni qui opère et qui pousse les peuples à la défiance politique. L’attentat commis par Omar Abdel Hamid El-Hussein n’est malheureusement pas un cas isolé. En Grande-Bretagne en 2005 comme en France, récemment, il s’agissait d’enfants du pays. Ou à tout le moins, d’enfants nés au pays, mais qui ne s’y sentaient pas appartenir, et qui plus encore, se voulaient profondément hostiles à son endroit. Se contenter de dire d’Omar Abdel Hamid El-Hussein qu’il s’agissait d’un Danois, et croire possible de fermer dès ce moment la réflexion, cela consiste à s’enfermer dans une illusion idéologique, que la réalité perce pourtant de toute part. Cela illustre terriblement le désaccouplement de plus en plus net entre la citoyenneté d’appartenance et la citoyenneté de papier. Il ne suffit manifestement plus d’avoir vécu toute sa vie dans un pays pour en être. La nationalité, pensée comme un concept strictement juridique, se révèle trop souvent une coquille vide. En fait, elle a toujours eu besoin de quelque chose de plus. Elle référait à une histoire, une identité. Mais cela allait tellement de soi qu’il n’était pas nécessaire de le préciser. Ou du moins, on le précisait de mille manières sans avoir toujours à l’expliciter. La citoyenneté universaliste s’enracinait pratiquement dans une identité historique. Nous avons assisté à une déconnection du pays officiel et du pays historique. Le premier s’est même retourné contre le second: c’est l’histoire du multiculturalisme, qui a consisté à vider les institutions du pays d’accueil de sa culture et à faire de la prédominance de celle-ci dans les relations sociales la marque d’une discrimination qu’il fallait désormais déconstruire. Conséquemment, lutter contre les discriminations, généralement, consistera simplement à démanteler les mécanismes sociologiques qui conduisaient naturellement à l’assimilation des immigrés. C’est dans ce contexte que se pose la question de l’immigration qui a révolutionné l’Europe en quelques décennies. L’immigration massive ne concerne plus des individus, mais des peuples, des religions, qui migrent, sans nécessairement reproduire intégralement la culture de leur pays d’origine, mais sans non plus s’approprier celle du pays d’accueil, contre laquelle ils se définiront même souvent -en fait, un islam revendiqué et radical servira souvent d’identité de substitution aux populations immigrées. Et ce n’est pas faire injure à l’islam que de constater que ce n’est pas sa meilleure part qui s’exprime dans les banlieues européennes, chez des populations mal intégrées qui se l’approprient de manière polémique pour défier la société d’accueil. On aura beau chercher à s’adapter à cette situation en théorisant une citoyenneté multiculturelle censée annoncer l’avènement d’un paradis diversitaire, la réalité ne se laisse pas changer par des slogans. Malgré le déni des cultures, il faut bien convenir que ces dernières cohabitent d’autant moins bien qu’elles sont radicalement étrangères -la chose est encore plus vraie lorsqu’elles appartiennent à des civilisations distinctes. Ce n’est pas qu’elles sont méchantes l’une ou l’autre. Mais entre elles, ce sont des rapports de force qui jouent en bonne partie. Et les peuples européens ne savent manifestement plus faire preuve de force, tellement ils ont mutilé eux-mêmes leur identité. Mathieu Bock-Côté
Le Conseil supérieur de l’Audiovisuel a adressé ce jeudi 15 mises en garde et 21 mises en demeure aux médias français pour la couverture des attentats contre Charlie Hebdo et leurs suites. Sept chaînes de TV et six radios, dont France Info et France Inter, se voient reprocher d’avoir annoncé l’assaut contre les frères Kouachi. Radio France fait part de sa surprise et envisage des recours. Le Conseil supérieur de l’Audiovisuel (CSA), a adressé ce jeudi 15 mises en garde et – plus grave – 21 mises en demeure aux principaux médias audiovisuels français pour des « manquements graves » lors de la couverture des attentats de Paris, du 7 au 9 janvier dernier. Le CSA estime avoir relevé de nombreux dérapages dans les comptes-rendus de la traque des suspects, puis les prises d’otages et enfin les assauts contre les frères Kouachi en Seine-et-Marne puis contre Amedy Coulibaly à Paris. L’instance dénonce tout d’abord la diffusion par une chaîne de télévision de l’assassinat du policier Ahmed Merabet, près du siège de Charlie Hebdo. Le CSA estime que, bien que sa mort en elle-même n’ait pas été montrée, le bruit des armes à feu et la voix de la victime n’auraient pas dû être mis à l’antenne. Sept chaînes de télévision et six radios, dont France Info et France Inter, se voient par ailleurs reprocher d’avoir annoncé l’assaut mené contre les frères Kouachi à Dammartin-en-Goële, alors qu’Amedy Coulibaly était encore retranché dans l’hyper Cacher de la porte de Vincennes, ce qui, estime le CSA, a mis en danger la vie des otages. Le groupe Radio France a fait part de sa surprise et de son étonnement face à cette mise en demeure et examine toutes les possibilités de recours contre cette sanction : « Ils nous reprochent d’avoir dit sur l’antenne de France Info : il se passe quelque-chose à Dammartin-en-Goële, il y a des coups de feu », explique Erik Kervellec, directeur de la rédaction de France Info. « C’est l’un des reporters de France Info qui a décrit la scène. Si on nous avait dit ‘Il va y avoir une intervention’, nous sommes des gens responsables. Nous n’aurions pas communiqué et dit des choses qui étaient de nature à faire dégénérer la situation. Mais à aucun moment nous n’avons reçu une consigne de ce type de la part des autorités compétentes. France info
[Manuel Vals]  a des alliances personnelles, chacun sait qu’il est marié avec quelqu’un – quelqu’un de très bien du reste – qui a de l’influence sur lui. Roland Dumas
Je peux le dire aujourd’hui, les comptes de campagne d’Édouard Balladur et ceux de Jacques Chirac étaient manifestement irréguliers. Que faire? C’était un grave cas de conscience. J’ai beaucoup réfléchi. Annuler l’élection de Chirac aurait eu des conséquences terribles. J’ai pensé à mon pays. Je suis un homme de devoir. Nous avons finalement décidé, par esprit républicain, de confirmer, à l’unanimité au deuxième tour, son élection présidentielle. Je suis convaincu que j’ai sauvé la République en 1995. Roland Dumas
Profaner, c’est insulter toutes les religions et souiller la République. Ce n’est pas la première fois que ce lieu du judaïsme alsacien est ainsi dévasté, 1998 et 2001, mais jamais avec cet acharnement, jamais avec cette intensité, jamais avec cette frénésie. La justice dira ce qui relève de l’inconscience, de l’ignorance ou de l’intolérance. Mais le mal est d’ores et déjà fait. François Hollande
Le second épisode de la partielle dans la 4e circonscription du Doubs est encore plus riche d’enseignements que le premier. Le candidat socialiste, qui avait perdu tant de voix par rapport à 2012, est quand même élu ; la candidate du Front national, qui n’en a jamais réuni autant, est quand même battue. Multipliez les résultats du scrutin par mille et vous obtenez à peu près 30 millions de votants, 15,5 millions de voix pour le candidat de la gauche et 14,6 millions pour celle du Front national. Un écart de moins de 900 000 voix (inférieur à celui qui séparait Hollande de Sarkozy en 2012 — 1,2 million de voix). Pour Hollande, c’est le scénario idéal en 2017 : éliminer la droite au premier tour, se retrouver en face de Marine Le Pen au second — et la battre. C’est ce qui s’est passé dans le Doubs ; reste à “nationaliser” la petite partielle, mille fois plus petite que la présidentielle. Qu’a donc fait le candidat PS dans le Doubs pour arriver deuxième au premier tour et affronter ensuite la représentante du FN ? Il était le suppléant du ministre de l’Économie, donc solidaire de toute la politique gouvernementale, petit soldat discipliné du parti et par conséquent tout aussi responsable du chômage, de la délinquance, de l’islamisme, du laisser-aller général. À l’image de François Hollande. On le disait en perdition ; il l’était. Et puis les attentats du mois de janvier ont agi comme un sérieux coup d’épée dans les reins de la gauche, donc de Hollande, de Valls et de notre suppléant. De quoi faire penser (à la marge, mais souvent la marge suffit) qu’ils avaient peut-être compris ce qui se passait, de quoi leur donner un peu de nerfs et arrêter la chute — sans qu’ils n’aient rien fait ! Ajoutez à cela la baisse du prix du pétrole, celle de l’euro, la mode grecque contre l’austérité, et les commentaires médiatiques, toujours sensibles au baromètre de gauche, devenaient soudain optimistes, bien que sur le fond rien ne se soit amélioré ! La candidate du Front national n’en a pas fait plus que son adversaire du PS : l’actualité a fait campagne à sa place, le djihadisme transporté sur le sol français, la tolérance à l’égard de l’islamisme sous le prétexte de ne pas faire d’“amalgame”, le marché des kalachnikovs, les statistiques du chômage, etc. Cette circonscription ouvrière et populaire place le FN en tête au premier tour et lui fournit 16 points de plus au second, mais pas au point de le faire gagner. Sa candidate est très déçue, mais pas Marine Le Pen qui, elle, crie victoire — elle sait que, pendant deux ans, elle continuera d’être au centre du jeu en comptant bien faire face à Hollande en 2017. Grande perdante de ce double épisode, la droite. Aphone avant le premier, pathétique avant le second. C’est finalement Nicolas Sarkozy qui a posé la seule question qui vaille et qui fâche au conseil national de l’UMP, le 7 février (veille du second tour), en s’adressant à Alain Juppé : « Il ne suffit pas de dire que le Front national n’est pas un parti comme les autres, d’appeler à voter contre lui, il faudrait aussi, cher Alain, se demander pourquoi 30 % de nos électeurs s’apprêtent à voter pour le Front national… » Sarkozy ne se trompait que sur un point : ce ne sont pas 30 % des électeurs UMP du premier tour qui ont voté FN au second, mais 40 %, si ce n’est plus. La question était bien posée. De la droite au sens large dépend qu’elle soit ou non au second tour de 2017. Elle y a toujours été, même fracturée en deux, voire en trois candidatures de premier plan (en négligeant les autres). Mais elle ne risquait rien — Le Pen arrivait derrière. Tout a changé depuis 2002 ; Marine Le Pen est maintenant classée première dans les sondages. Si la droite ne devance pas Hollande, c’est lui qui sera élu.  François d’Orcival
Les synagogues de Wuppertal avaient été détruites dans la « nuit de cristal ». Lorsque la guerre s’est finie, le nombre de 3 000 juifs vivant dans cette ville allemande était tombé à une communauté de 60 âmes. 75 ans après la nuit de cristal, la synagogue de Bergische a commencé à brûler après que trois musulmans y ont lancé six cocktails molotov. Les Juifs de Wuppertal n’ont cependant rien à craindre. Le Juge Jörg Sturm a trouvé que l’attaque n’était pas antisémite, mais qu’elle n’avait été qu’un moyen d’attirer  » l’attention sur le conflit de Gaza « . Ce n’était pas de l’antisémitisme mais de l’antisionisme. Les trois musulmans, deux nommés Mohammed et un autre Ismail, ont reçu un sursis et 200 heures de service communautaire. Pour leur défense, ils ont affirmé qu’ils voulaient lancer « un signal », mais qu’ils n’avaient pas voulu mettre le feu à la synagogue quand ils ont lancé les bombes incendiaires.(…) Lorsque les Nazis brûlaient une synagogue, c’était de l’antisémitisme. Quand les musulmans le font, c’est de l’antisionisme. (…) Bien qu’il semble historiquement unique pour l’Allemagne d’être le premier pays en Europe où un juge a justifié une attaque contre une synagogue, les médias l’avaient déjà fait bien avant. Il y a une dizaine d’années Matthew Chance de CNN a justifié la destruction musulmane d’une synagogue en Israël en la qualifiant de « très controversée » et les synagogues comme des symboles « de haïne de l’occupation israélienne ». Le Los Angeles Times a écrit qu’une synagogue comstruite « en forme d’étoile de David » a été détruite par des musulmans évacuant « leur fureur de l’occupation sur la synagogue ». Le Telegraph de Londres avec lyrisme décrit une scène poétique de la synagogue qui brûle. « Les cieux étaient éclairés par le soleil levant lors de la combustion des synagogues le feu de la première pouvait être vu, incendiées par des Palestiniens exaspérés par l’occupation de l’armée israélienne qui impitoyablement défend les colonies. »(…) Si tenter d’incendier une synagogue est juste bonne action antisioniste, il n’y a pas d’antisémitisme. Ou plutôt, ce sont les mêmes choses. Brûlez une synagogue, battez un juif et envoyez un message sur le Moyen-Orient. Et le gentil juge vous donnera un petit service communautaire. Étant donné que la gauche insiste sur le fait que le sionisme est du racisme, l’antisémitisme devient le summum de la lutte contre le racisme. Battre des Juifs et brûler des synagogues sont la meilleure façon d’être un raciste tolérant. Prenez l’exemple de l’Allemagne. L’histoire n’est pas nouvelle. Hitler et Goebbels avaient orchestré la nuit de cristal comme une « évacuation » de la colère populaire contre les crimes des Juifs. C’est la même défense que Lynne Stewart et Stanley Cohen ont utilisée. Goebbels écrivait, « En rentrant à l’hôtel […] Des vitres volent en éclats. Bravo, bravo ! Dans toutes les grandes villes, les synagogues brûlent comme des vielles cabanes ». Le ministre Nazi de la propagande ressemblait beaucoup au journaliste de CNN ou du Telegraph. Les idées maléfiques ne disparaissent pas. Elles renaissent sous de nouveaux noms. L’antisémitisme est maintenant l’antisionisme. Les synagogues deviennent « très controversées ». Brûler n’est pas un crime, c’est une déclaration. Un message. Les nouveaux nazis sont divers. Ils sont multiculturels. Ils ne sont pas le Reich, ils sont un califat. Et quand ils brûlent les synagogues, il ne sont pas réactionnaires. Leurs incendies de synagogues sont le dernier cri du progressisme. Daniel Greenfield
Les allégations fausses et répétées accusant l’Etat israélien de ‘crimes de guerre’, de ‘massacre d’enfants’ et même de ‘génocide’ que profèrent des groupes politiques se faisant passer pour des organisations humanitaires ou de défense des droits de l’homme ont sans aucun doute contribué aux violences antisémites en Europe. De nombreux médias et représentants officiels européens reprennent ces appels au meurtre rituel des Juifs sans prendre la peine de vérifier leurs informations ou de souligner leur inégalité de traitement. Gerald Steinberg (université Bar-Ilan)
Au lendemain de l’Holocauste, le philosophe allemand Theodor Adorno expliquait la persistance des violences antisémites en affirmant : « Nous ne tournerons la page du passé que lorsque les causes de ces événements cesseront d’agir. C’est uniquement parce qu’elles continuent d’agir que les fantômes du passé ressurgissent. » Le nazisme d’hier a été largement mis au ban des sociétés européennes et a cédé la place à un antisémitisme islamique qui a pu se développer dans l’indifférence des opinions publiques et face à l’agressivité croissante de la gauche. Les mouvements antijuifs ont tiré à boulets rouges sur Israël. (…) En Allemagne, au début du mois de février, un tribunal de Wuppertal n’a rien trouvé à redire à trois Palestiniens qui avaient incendié une synagogue prétendument en signe de protestation contre l’opération Bordure protectrice lancée par l’armée israélienne pour mettre fin aux tirs de roquette du Hamas. Les accusés ont été condamnés à 200 heures de travaux d’intérêt public. L’Europe avait déjà montré son incompréhension de la menace djihadiste en 2012 lorsque des hommes du Hezbollah, organisation terroriste soutenue par Téhéran, avaient fait exploser un bus de touristes israéliens en Bulgarie. L’attentat avait coûté la vie à cinq Israéliens ainsi qu’au chauffeur de bus, un Bulgare de confession musulmane. Rappelons que les agents du Hezbollah sont particulièrement bien implantés au Danemark. En Europe, le Hezbollah est considéré comme une organisation politique légale capable de répandre les idées antisémites. Certains reprochent à l’Union européenne d’avoir fait une distinction mais pas une réelle différence en interdisant l’aile militaire de l’organisation en 2013. (…) Le Danemark fait partie des quatre pays européens les plus représentés dans les rangs des djihadistes en Syrie. En juillet, un imam danois, Abou Bilal Ismail, a appelé à l’extermination des Juifs depuis la mosquée Al-Nour de Berlin. Il faut « détruire les Juifs sionistes, a-t-il déclaré, les compter et les tuer jusqu’au dernier. N’en épargnez aucun. Faites-leur endurer d’horribles souffrances. » Il est ensuite retourné prêcher au Danemark. Benjamin Weinthal

Attention: un socialisme des imbéciles peut en cacher un autre !

Au lendemain, suite aux diffamations que l’on sait de l’image du Prophète et de la religion d’amour et de paix, d’un nouveau coup d’éclat d’un jeune militant danois d’origine palestinienne

Alors que malgré ses 93 ans, un ancien ministre et président du Conseil constitutionnel français dénonce courageusement l’influence juive de la femme de l’actuel premier ministre Manuel Vals …

Et qu’après ses 21 points en plus dans les sondages post-11 janvier et 25 ans après la manipulation de Carpentras, le président Hollande n’a pas de mots assez durs pour dénoncer …

Le véritable rite de passage pour collégiens ou lycéens désoeuvrés que semble être devenue la profanation des abondants mais quelque peu délaissés cimetières juifs des campagnes alsaciennes …

Pendant que de l’autre côté de l’Atlantique ou de la Manche, on pinaille sur l’origine ethnique des clients de l’Hyper cacher ou célèbre le roman érotique sur fond de Shoah

Comment ne pas voir avec les tribunes de Benjamin Weinthal dans le Jerusalem Post et de Daniel Greenfield dans Front page magazine …

Autre chose que les fruits, de la part d’une certaine gauche politico-médatique, du long travail de délégitimation de l’Etat d’Israël …

Comme de l’apaisement démagogique de toute une classe de nouveaux damnés de la terre

Pour qui après avoir été le dernier cri du progressisme…

Les atteintes à la communauté juive ne sont désormais plus que celui du coup médiatique ou… politique ?

Pourquoi l’antisémitisme persiste en Europe
Les attentats au Danemark, qui ont fait deux morts, dont un homme de confession juive, sont symboliques du haut niveau d’antisémitisme qui règne en Europe, estime dans un éditorial à charge The Jerusalem Post, quotidien de la droite libérale israélienne.

Benjamin Weinthal

The Jerusalem Post

15 février 2015
Le spectre de l’antisémitisme plane à nouveau au-dessus de l’Europe après le meurtre d’un Danois de confession juive, Dan Uzan, qui montait la garde devant la grande synagogue de Copenhague.

Sa mort, ainsi que celle d’un autre ressortissant danois, a été attribuée à un homme prénommé Omar Abdel Hamid El-Hussein, qui aurait agi au nom de l’islam radical.

Au lendemain de l’Holocauste, le philosophe allemand Theodor Adorno expliquait la persistance des violences antisémites en affirmant : « Nous ne tournerons la page du passé que lorsque les causes de ces événements cesseront d’agir. C’est uniquement parce qu’elles continuent d’agir que les fantômes du passé ressurgissent. »

Le nazisme d’hier a été largement mis au ban des sociétés européennes et a cédé la place à un antisémitisme islamique qui a pu se développer dans l’indifférence des opinions publiques et face à l’agressivité croissante de la gauche. Les mouvements antijuifs ont tiré à boulets rouges sur Israël.

Des exemples frappants

Pour Gerald Steinberg, professeur de sciences politiques à l’université Bar-Ilan,

« les allégations fausses et répétées accusant l’Etat israélien de ‘crimes de guerre’, de ‘massacre d’enfants’ et même de ‘génocide’ que profèrent des groupes politiques se faisant passer pour des organisations humanitaires ou de défense des droits de l’homme ont sans aucun doute contribué aux violences antisémites en Europe. De nombreux médias et représentants officiels européens reprennent ces appels au meurtre rituel des Juifs sans prendre la peine de vérifier leurs informations ou de souligner leur inégalité de traitement. »

L’Autriche nous en a fourni un exemple frappant mardi dernier [le 10 février]. D’après le porte-parole du bureau du procureur de Linz, un citoyen turc appelant à détruire l’Etat hébreu et à annihiler les Juifs ne fait qu’exprimer son « mécontentement face à Israël ».

En Allemagne, au début du mois de février, un tribunal de Wuppertal n’a rien trouvé à redire à trois Palestiniens qui avaient incendié une synagogue prétendument en signe de protestation contre l’opération Bordure protectrice lancée par l’armée israélienne pour mettre fin aux tirs de roquette du Hamas. Les accusés ont été condamnés à 200 heures de travaux d’intérêt public.

Passer à l’offensive

L’Europe avait déjà montré son incompréhension de la menace djihadiste en 2012 lorsque des hommes du Hezbollah, organisation terroriste soutenue par Téhéran, avaient fait exploser un bus de touristes israéliens en Bulgarie. L’attentat avait coûté la vie à cinq Israéliens ainsi qu’au chauffeur de bus, un Bulgare de confession musulmane.

Rappelons que les agents du Hezbollah sont particulièrement bien implantés au Danemark. En Europe, le Hezbollah est considéré comme une organisation politique légale capable de répandre les idées antisémites. Certains reprochent à l’Union européenne d’avoir fait une distinction mais pas une réelle différence en interdisant l’aile militaire de l’organisation en 2013.

Auteur de nombreux écrits sur l’Europe, Steinberg estime que « les gouvernements européens doivent immédiatement passer à l’offensive contre les terroristes en renforçant leur surveillance et leurs actions préventives. Si les services de renseignements ne reçoivent pas des renforts importants, notamment pour suivre les djihadistes qui reviennent de Syrie, d’Irak et d’ailleurs, les attaques continueront. »

Souveraineté et autodétermination des Juifs

Le Danemark fait partie des quatre pays européens les plus représentés dans les rangs des djihadistes en Syrie. En juillet, un imam danois, Abou Bilal Ismail, a appelé à l’extermination des Juifs depuis la mosquée Al-Nour de Berlin. Il faut « détruire les Juifs sionistes, a-t-il déclaré, les compter et les tuer jusqu’au dernier. N’en épargnez aucun. Faites-leur endurer d’horribles souffrances. » Il est ensuite retourné prêcher au Danemark.

Alors que la polémique monte à la suite des déclarations du Premier ministre israélien invitant les Juifs du Danemark à émigrer, le Pr Steinberg offre une perspective historique :

« Depuis l’époque du Hongrois Theodor Herzl (1860-1904), l’un des principes fondamentaux du sionisme consiste à dire que la souveraineté et l’autodétermination des Juifs sont une nécessité pour la défense de leurs droits et de leur existence. Il existe bien sûr d’autres raisons de faire l’alya, mais si les Juifs ne sont pas à l’abri en Europe, Israël peut les accueillir. Sur ce point, il n’y a pas de divergence entre le Likoud et les travaillistes, le Premier ministre Nétanyahou et Isaac Herzog (leader de l’opposition) sont sur la même ligne. »

Voir aussi:

Le Guide anti-sioniste pour incendier des Synagogues
Daniel Greenfield

Front page

Adaptation Mordeh’aï pour malaassot.com

Les Synagogues de Wuppertal avaient été détruites dans la « nuit de cristal ». Lorsque la guerre s’est finie, le nombre de 3 000 juifs vivant dans cette ville allemande était tombé à une communauté de 60 âmes. 75 ans après la nuit de cristal, la Synagogue de Bergische a commencé à brûler lorsque que trois musulmans ont lancé six cocktails molotov.

Les Juifs de Wuppertal n’ont cependant rien à craindre. Le Juge Jörg Sturm a trouvé que l’attaque n’était pas antisémite, mais qu’elle n’avait été qu’un moyen d’attirer  » l’attention sur le conflit de Gaza « .

Ce n’était pas de l’antisémitisme mais de l’antisionisme.

Les trois hommes musulmans, deux nommés Mohammed et un autre Ismail, ont reçu un sursis et 200 heures de service communautaire. Pour leur défense, ils ont affirmé qu’ils voulaient lancer « un signal », mais qu’ils n’avaient pas voulu mettre le feu à la synagogue quand ils ont lancé les bombes incendiaires.

L’homme a affirmé  « qu’ils ne savaient pas que de jeter des bombes incendiaires, ils pouvaient brûler la synagogue ou blesser des personnes.»

À l’intérieur de la synagogue, un bâtiment en briques benoîtement anonyme dont le seul signe distinctif que c’est une synagogue est une petite ligne de lettres hébraïques sur les portes contenant le message prophétique d’Isaïe,  « ma maison sera appelée une maison de prière pour tous les peuples », il y a des caméras de sécurité, des verres pare-balles et un garde de sécurité derrière une vitre. Le bâtiment est cossu avec de hautes fenêtres étroites. Sa construction est bien loin des dômes oignon baroque de la synagogue de Barmen détruite la nuit de cristal, et qui était destinée à la remplacer, il n’en est restée que la prophétie d’Isaïe sur les portes.

Mais les trois hommes musulmans ne sont pas venus pour y prier. Ils sont venus pour la brûler. Et à l’automne, les musulmans étaient en marche autour de la ville portant sur des gilets « Police de la charia ».

Il y a une ligne ténue entre l’antisémitisme et l’antisionisme. Son nom est  » déni plausible « . Les Étudiants pour la Justice en Palestine et dans les groupes haineux d’Association des étudiants musulmans ont dans le passé affirmé que leur perturbation des événements de la mémoire de l’Holocaust était anti-sioniste, pas antisémite.

Les Attaques antisémites en Europe ont été vues comme de l’antisionisme et pas seulement par les européens.

L’Ambassadeur Howard Gutman a obtenu son détachement en Belgique après avoir levé $ 500 000 pour Obama. Il a affirmé que la violence musulmane contre les Juifs n’était pas de l’antisémitisme, mais une « tension » imputable à Israël. Gutman, qui sera plus tard accusé de pédophilie par un dénonciateur, faisait valoir que les attaques par les Européens contre les Juifs  était antisémites tandis que les attaques contre les Juifs par des musulmans, étaient elles  antisionistes.

Lorsque les Nazis brûlaient une synagogue, c’était de l’antisémitisme. Quand les musulmans le font, c’est de l’antisionisme.

L’état de la synagogue reste le même qu’il en soit, mais les auteurs s’en sortent avec une tape sur la main. Et les Juifs sont responsables de la violence perpétrée par des musulmans contre eux-mêmes.

Bien qu’il semble historiquement unique pour l’Allemagne d’être le premier pays en Europe où un juge a justifié une attaque contre une synagogue, les médias l’avaient déjà fait bien avant.

Il y a une dizaine d’années Matthew Chance de CNN a justifié la destruction musulmane d’une synagogue en Israël en la qualifiant de « très controversée » et les synagogues comme des symboles « de haïne de l’occupation israélienne ». Le Los Angeles Times a écrit qu’une synagogue comstruite « en forme d’étoile de David » a été détruite par des musulmans évacuant « leur fureur de l’occupation sur la synagogue ».

Le Telegraph de Londres avec lyrisme décrit une scène poétique de la synagogue qui brûle. « Les cieux étaient éclairés par le soleil levant lors de la combustion des synagogues le feu de la première pouvait être vu, incendiées par des palestiniens exaspérés par l’occupation de l’armée israélienne qui impitoyablement défend les colonies. »

« Antisioniste » — Les incendies des synagogue ne sont pas seulement qu’en Israël. Une fois que l’incendie d’une synagogue est justifiée, alors elle peut et va se passer n’importe où.

En 2000, quatre musulmans ont essayé d’enflammer une synagogue de New York avant le Yom Kippour. Comme son homologue actuel en Allemagne, Mazin Assi a affirmé qu’il avait voulu « faire une annonce » sur Israël. Assi était représenté par des avocats du terrorisme Lynne Stewart, qui sera plus tard envoyée en prison pour avoir conspiré avec le cheikh du terrorisme lié à l’origine à l’attentat du World Trade Center, et Stanley Cohen, un partisan du Hamas, récemment condamné à la prison pour évasion fiscale.

Stewart décrit pour sa défense un homme qui a essayé de brûler une synagogue comme « un outsider luttant contre les grands obstacles. » On se demande si elle voulait dire les mesures de la lutte contre des bâtiments ou des Juifs.

« Je veux que mon client soit jugé par un jury composé de gens qui comprennent la différence entre la colère et la haine, un peuple qui comprend la légitimité de riposter, » Stanley Cohen a dit la voix du Village.

Il a accusé le District.Attorney de courtiser la « synagogue » et l’antichambre des « pro-sionistes dans le Bronx ».

Le lobby pro-sioniste  ne voulait plus voir les synagogues brûler.

L’avocat du terrorisme fait le même argument que son client n’avait pas voulu « l’incendie », mais envoyer un message. « Les procureurs ont voulu garder que cela avait quelque chose à voir avec les Juifs », bien qu’il a prétendu que la tentative d’incendie criminel de la synagogue , n’avait vraiment à faire qu’avec Israël.

Le New York Times a même demandé si tout cela n’était pas « un message peu judicieux et critique de la politique israélienne contre les Palestiniens ». Mais après le 11 septembre, aucun jury n’a pu être trouvé, qui soutiendrait la « légitimité » de riposter par l’incendie des synagogues.

Stanley a revendiqué, « c’est une période laide… Je crois que le jury a été influencé par 11/9. »

Mais même les plus tordus des arguments tôt ou tard trouvent racines quelque part. C’est que la leçon de ce qui est arrivé à la vieille synagogue de Barmen la nuit de cristal et ce qui lui est arrivée maintenant par les terroristes musulmans qui ont lancé des cocktails Molotov à la Synagogue de Bergische dans la salle d’audience du juge Sturm.

Le Juge George Bathurst-Norman au Royaume-Uni a ouvert la voie en désactivant les activistes anti-Israël d’une attaque contre une usine. Mais le juge Strum est allé un peu plus loin, en ratifiant une mini-nuit de cristal comme une protestation politique.

Si en essayant d’incendier une synagogue c’est juste bonne action antisioniste, il n’y a pas d’antisémitisme. Ou plutôt, ce sont les mêmes choses. Brûlez une synagogue, battez un juif et envoyez un message sur le Moyen-Orient. Et le gentil juge vous donnera un petit service communautaire.

Étant donné que la gauche insiste sur le fait que le sionisme est du racisme, l’antisémitisme devient le summum de la lutte contre le racisme. Battre des Juifs et brûler des synagogues sont la meilleure façon d’être un raciste tolérant. Prenez exemple de l’Allemagne.

L’histoire n’est pas nouvelle. Hitler et Goebbels avaient orchestré la nuit de cristal comme une « évacuation » de la colère populaire contre les crimes des Juifs. C’est la même défense que Lynne Stewart et Stanley Cohen ont utilisée. Goebbels écrivait, « En rentrant à l’hôtel […] Des vitres volent en éclats. Bravo, bravo ! Dans toutes les grandes villes, les synagogues brûlent comme des vielles cabanes ». Le ministre Nazi de la propagande ressemblait beaucoup au journaliste de CNN ou du Telegraph.

Les idées maléfiques ne disparaissent pas. Elles renaissent sous de nouveaux noms. L’antisémitisme est maintenant l’antisionisme. Les synagogues deviennent « très controversées ». Brûler n’est pas un crime, c’est une déclaration. Un message.

Les nouveaux nazis sont divers. Ils sont multiculturels. Ils ne sont pas le Reich, ils sont un califat. Et quand ils brûlent les synagogues, il ne sont pas réactionnaires. Leurs incendies de synagogues sont aussi progressistes qu’ils peuvent l’être.

Voir aussi:

ROYAUME-UNI

L’antisémitisme à son plus haut niveau outre-Manche
Les incidents contre la communauté juive britannique ont plus que doublé entre 2013 et 2014, atteignant un nombre record pour le pays.

Courrier international

5 février 2015

Les actes antisémites s’accroissent en Europe, et le Royaume-Uni n’est pas épargné. Selon le quotidien britannique The Guardian, le nombre d’incidents contre la communauté juive a atteint son plus haut niveau durant l’année 2014, avec des reports de violence, de dommages de biens, d’insultes et de menaces contre des membres de la communauté juive britannique.

La Community Security Trust (CST), association qui s’assure de la sûreté et de la protection des 291 000 Juifs du pays, a rapporté 1 168 incidents antisémites dans le pays en 2014, contre 535 en 2013, soit une augmentation de 118 % en un an. « L’importante augmentation d’incidents antisémites enregistrés montre comment les comportements antisémites peuvent se transformer en insultes racistes, en menaces et en attaques », analyse David Delew, président de la CST, cité par The Guardian. « Heureusement, la majorité de ces incidents n’étaient pas des actes violents, mais ils restent choquants et inquiétants pour ceux qui les ont subis et pour la communauté juive dans son ensemble. »

Réseaux sociaux

The Guardian explique que les attaques antisémites se sont multipliées durant l’été 2014, en pleine opération israélienne dans la bande de Gaza, qui a causé la mort de 2 131 Palestiniens et de 71 Israéliens, d’après les chiffres de l’ONU. Les actes malveillants à l’égard de la communauté juive ont également connu une forte augmentation depuis les attentats à Paris en janvier 2015, où quatre personnes ont été tuées dans un magasin d’alimentation casher.

Enfin, un cinquième des incidents relatés par le CST seraient des menaces et insultes proférées sur les réseaux sociaux, rapporte The Guardian. La députée travailliste Luciana Berger, elle-même victime d’insultes antisémites sur Twitter en août 2014, a demandé une surveillance accrue de ces dérapages : « Les réseaux sociaux, particulièrement Twitter, ont besoin d’améliorer leurs actions et d’être plus rapides pour supprimer les comptes qui répandent la haine. Jusqu’à maintenant, ils ont été trop laxistes, ils ont agi trop lentement, ce qui a permis aux racistes de régner librement sur ces plateformes. »

Voir les articles originaux :

Denmark Terror: Making sense of the continuation of European lethal anti-Semitism

Analysis: The specter of lethal anti-Semitism has once again engulfed Europe, with the latest murder of the Danish Jew Dan Uzan who was guarding the Copenhagen synagogue.
Danish police respond to shooting

Benjamin  Weinthal

The Jerusalem Post

02/15/2015

BERLIN – The specter of lethal anti-Semitism has once again engulfed Europe, with the latest murder of the Danish Jew Dan Uzan who was guarding the Copenhagen synagogue. His death along with another Dutch civilian has been attributed to a Danish terrorist Omar Abdel Hamid El-Hussein believed to have been animated by radical Islam.

To understand the continuation of violent anti-Semitism, the German philosopher Theodor W. Adorno said in post-Holocaust Europe, “We will not have come to terms with the past until the causes of what happened then are no longer active. Only because these causes live on does the spell of the past remain, to this very day, unbroken.”

What has filled the vacuum since Europe has relegated Nazism to a largely meaningless status, is the rise of Islamic-animated anti-Semitism enabled by an indifferent mainstream public coupled with an aggressive European Left. Anti-Jewish forces have turned Israel into a human punching bag.

Prof. Gerald Steinberg, a political scientist at Bar-Ilan University, told The Jerusalem Post on Sunday, “The repeated and false allegations of Israeli ‘war crimes,’ ‘child killer’ and even ‘genocide’ from political groups under the facade of human rights and humanitarian assistance has certainly contributed to the lethal European anti-Semitism. And many European media platforms and government officials repeat these modern blood libels without bothering to verify the facts or the double standards that are employed.”

A telling example came from Austria on Tuesday. A spokesman for the prosecutor’s office in Linz declared a Turkish man’s call to annihilate the Jewish state and kill Jews merely an expression of “displeasure with Israel.”
In early February, a German court in Wuppertal agreed with the explanation offered by three Palestinians that their torching of the local synagogue was a form of protest against Israel’s Operation Protective Edge to stop Hamas rocket fire. The men received a penalty of 200 hours community service.

Europe’s failure to internalize the threat of jihadist organizations was on display in 2012. The Iranian-backed Lebanese terrorist organization Hezbollah blew up an Israeli tour bus in Bulgaria, resulting in the deaths of five Israelis and their Bulgarian Muslim bus driver.

Denmark, it should be noted, has served as a meeting location for Hezbollah operatives. Hezbollah – as a legal political organization in Europe – promotes lethal anti-Semitism. The EU made a distinction without a difference, critics say, by merely outlawing Hezbollah’s military wing in 2013.

Steinberg, who has written extensively on Europe, said “European governments must immediately take the offense against terrorism by increased monitoring and preemptive action. Without adding major resources to intelligence gathering, particularly regarding jihadists returning from Syria, Iraq and elsewhere, the attacks will grow.”

Denmark falls into the top four EU countries in terms of jihadist output for the Syrian war theater. In July, Sheikh Abu Bilal Ismail, a Danish imam, called for the extermination of the Jews at Berlin’s al-Nur mosque in July.

Ismail said it was necessary to “destroy the Zionist Jews…” and to “count them and kill them to the very last one. Don’t spare a single one of them…. Make them suffer terribly.” He returned to Denmark to continue to preach.

While controversy in Europe surrounds Prime Minister Benjamin Netanyahu’s remarks about encouraging Danish Jews to immigrate, Steinberg offered a historical perspective.

“From the time of Herzl, one of the core principles of Zionism is that in order to defend our rights and our lives, Jews must have sovereignty and self-determination. There are of course other reasons for making aliya, but if Jewish lives cannot be protected in Europe, Israel provides a haven. On this, there is no difference between Likud and Labor; between Netanyahu and [Isaac] Herzog,” he said.

Benjamin Weinthal reports on European affairs for The Jerusalem Post and is a fellow at the Foundation for Defense of Democracies.

Antisemitic attacks in UK at highest level ever recorded

Community Security Trust recorded 1,168 incidents against Britain’s Jewish population in 2014, more than double that of the previous year

Robert Booth

5 February 2015

The number of antisemitic incidents in the UK has reached the highest level ever recorded, with reports of violence, property damage, abuse and threats against members of Britain’s Jewish population more than doubling last year .

The Community Security Trust, a Jewish security charity which runs an incident hotline, recorded 1,168 antisemitic incidents against Britain’s 291,000 Jews in 2014, against 535 in 2013 and 25% up on the previous record in 2009.

Theresa May, the home secretary, described the figures as “deeply concerning” and “a warning to everyone to do more to stop antisemitism in Britain”, while Yvette Cooper, the shadow home secretary, said they were “appalling”.

The Association of Chief Police Officers revealed the figures were consistent with an increase in antisemitic crimes reported in recent weeks following last month’s terror attacks in Paris when four shoppers were killed by an Islamist attacker at a kosher supermarket.

CST said in 2014 there were 81 violent assaults, 81 incidents of damage and desecration of Jewish property, and 884 cases of abusive behaviour, more than double the number in 2013, several hundred of which involved social media platforms like Facebook and Twitter. CST’s logs include a letter sent to a Jewish organisation which read: “Gaza is the Auschwitz. The inmates are fighting back. The Jew wears the jackboot and armband now.”

The charity said the surge in antisemitism was fuelled by reactions to the conflict in Gaza in July and August that claimed the lives of 2,131 Palestinians and 71 Israelis, according to the UN. It appears to reflect an international trend. Last year in France and Austria the number of incidents doubled, according to reports by the Service de Protection de la Communauté Juive and the Vienna-based Forum Against Antisemitism.

In the UK in July alone there were more antisemitic incidents in one month than the previous six months put together, but 2014 was already set to eclipse the previous year as a worse period for antisemitism, CST said. Jewish people were directly abused in the street at a rate of more than one a day, particularly if wearing religious or traditional clothes or a Jewish school uniform. Incidents reported to the CST included a man shouting at a group of Jewish schoolchildren who had boarded a bus in London: “Get the Jews off the bus” and “I’m going to burn the bus.”
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On 18 November, the day that worshippers at a synagogue in the Har Nof neighbourhood of Jerusalem were killed by Palestinian attackers, there was a spike of 11 incidents in a day. The SCT logs record that in Birmingham “four south Asian males, one possibly carrying a knife, tried to gain entry to a masonic hall that was formerly a synagogue while shouting: ‘Kill the infidels, you are Satan-worshippers, are there any fucking Jews in there’.” On the same day a rabbi driving through London reportedly had “slaughter the Jews” shouted at him in Arabic by a man running his finger across his throat in a cutting action.

“Last year’s large increase in recorded incidents shows just how easily antisemitic attitudes can erupt into race-hate abuse, threats and attacks,” said David Delew, chief executive of the CST, which started recording antisemitic incidents in 1984. “Thankfully most of the incidents were not violent but they were still shocking and upsetting for those who suffered them, and for the wider Jewish community.”

Prominent Jewish figures have recently talked openly about rising antisemitism and the CST said increased concern about antisemitism could have led to a rise in reporting. Last month the actor Maureen Lipman said she has considered moving to New York or Israel. However, a survey for Jewish Policy Research published last July found only 18% of British Jews had ever considered leaving the UK because they didn’t feel safe, and that fewer British Jews consider antisemitism a problem than their counterparts in France, Germany, Italy or Belgium.

Eric Pickles, the communities secretary, said: “These attacks are not only an attack on British Jews, but an attack on all of us and our shared values. This is totally unacceptable. Those who perpetrate hate crimes of any kind will be punished with the full force of the law.”

One in five of the incidents were threats or abuse on social media, fuelling claims that Twitter, among others, is not cracking down hard enough on hate-speech. In August, Luciana Berger, the shadow health minister, received a message on Twitter from a 21-year-old neo-Nazi, Garron Helm, that showed her with the Star of David on her head. It used the hashtag #Hitlerwasright and called her a “communist Jewess”. Helm was jailed for four weeks.

Berger was then bombarded with more than 2,500 hate messages tagged #filthyjewbitch. After Helm’s release, more antisemitic tweets began to emerge from his Twitter account. When Ed Miliband tweeted a link to his article about Holocaust Memorial Day, the user of the account tweeted back “Burrrn! lol”.

Berger said she was horrified by the CST figures. “I know from the online hate campaign directed at me by neo-Nazis at home and abroad, that antisemites are using every digital platform to intimidate and harass Britain’s Jews,” she said. “Digital media companies, particularly Twitter, need to sharpen up their acts and move faster to remove accounts being used to spread and incite hate. To date, they have been too lax, and moved too slowly, allowing racists a free rein.”

Cooper called on “companies like Twitter to take stronger action against hate crimes on their platforms”. Next week she is expected to outline Labour’s hate-crime strategy which will urge Twitter to speed up its removal of racist and antisemitic tweets, improve its communication of criminal activity online to the police, and prevent offenders simply restarting abuse from fresh accounts from the same IP address.
Antisemitic incidents

Manchester, February 2014

Swastikas and the phrase “Jewish slag” daubed on gravestones at a Jewish cemetery.

Manchester, March 2014

An identifiably Jewish man was cycling to synagogue when youths jumped out at him, causing him to wobble on his bike. They then surrounded him and called him a “Jew”. He slipped and the group kicked him while he was on the ground. He did not suffer serious injury.

London, March 2014

A university student took a photograph of an identifiably Jewish person on a bus and them posted it on Twitter with the comment, “50 retweets and I’ll knock this Jew out”.

Norfolk, July 2014

A leaflet found among Israeli produce in a supermarket featured an image of the Israeli flag with the title “The flag of Zionist racist scum”. It read: “Deny the Holocaust? Of course there was a holocaust. What a pity Adolf and Co didn’t manage to finish the job properly!”

London, October 2014

Five girls from a Jewish secondary school were approached by a man at a London underground station who said: “Being Jewish is wrong. You are going to die if you carry on being Jewish,” and “I will kill you all after school.” He grabbed one of the girls by the wrist and said: “Come with me and be a Christian”. She kicked him and ran away.

Voir également:

Pourquoi les cimetières juifs alsaciens sont les plus profanés
Aude Mazoué

France 24

17/02/2015

Quelque 200 tombes d’un cimetière juif du Bas-Rhin ont été profanées, suscitant une vive émotion en France, jusqu’aux plus hautes sphères de l’État. Retour sur un phénomène criminel qui ne date pourtant pas d’hier.
« C’est une image de désolation », décrit Philippe Richert, le président de la région Alsace devant les 250 tombes profanées jeudi 12 février dans le cimetière juif de Sarre-Union, dans le Bas-Rhin. « De nombreuses stèles sont à terre, des dalles horizontales ont même été soulevées », c’est un véritable « acharnement » surenchérit l’élu alsacien.

Malgré les récents attentats de Paris et au lendemain de l’attaque contre un centre culturel et la grande synagogue de Copenhague, les observateurs refusent de tirer des conclusions sur les motivations des profanateurs. « Il faut être très prudent avant de faire de cet acte de vandalisme un crime politique, note Thierry Legrand, maître de conférences en Histoire des religions à l’université Marc-Bloch de Strasbourg. La tentation est grande d’établir des liens de cause à effet entre la profanation du cimetière juif de Sarre-Union et les récents événements antisémites ».

« Profaner, c’est insulter toutes les religions et souiller la République »

Un acte politique d’autant plus difficile à démontrer qu’ »aucune inscription n’a été constatée ». Lors des premiers interrogatoires, les cinq mineurs placés en garde à vue se sont défendus de tout antisémitisme. Leurs motivations restent floues, mais ils sont « sans antécédents judiciaires » et la justice ne leur connaissait pas « de convictions idéologiques qui pourraient expliquer leur comportement », avait indiqué lundi après-midi le procureur de Saverne Philippe Vannier, précisant qu’ils « considéraient le cimetière comme étant abandonné ».

Au-delà des intentions, les actes suffisent à soulever l’indignation. Le président François Hollande s’est rendu sur place, mardi 17 février, accompagné de l’ambassadeur d’Israël en France Yossi Gal, de responsables de la communauté juive française et de représentants politiques de tous bords. Le déplacement du chef de l’État est « un signe très fort », a estimé Sacha Reingewirtz, président de l’Union des étudiants juifs de France, estimant que cette profanation relève d’une « bêtise extrémiste ». « Ce que ces jeunes ont fait là, même s’ils n’ont pas conscience de la gravité, ça veut dire que les préjugés antisémites viennent s’installer dans énormément de couches de notre pays », a-t-il ajouté.

« Inconscience, ignorance ou intolérance », c’est la justice qui tranchera, a déclaré François Hollande à Sarre-Union,rappelant que « profaner, c’est insulter toutes les religions et souiller la République ». Mardi matin, les gardes à vue de deux des cinq jeunes étaient prolongées de 24 heures. Ils encourent jusqu’à sept ans d’emprisonnement.

Hollande à Sarre-Union : « la justice dira ce qui relève de l’inconscience, de l’ignorance ou de l’intolérance »

Les tombes chrétiennes, premières victimes des profanations en France

Ce n’est pas la première fois que le cimetière juif de Sarre-Union fait l’objet de profanations. En 1988, une soixantaine de stèles juives ont été renversées, et en 2001, 54 tombes ont été saccagées. De manière générale, l’Alsace reste la région la plus touchée par les profanations de cimetières juifs avec dix profanations majeures en trente ans.

Est-ce à dire que l’Alsace est une région plus touchée par l’antisémitisme ? Rien n’est moins sûr. « Si les profanations de cimetières juifs sont aussi nombreuses en Alsace, explique l’historien Thierry Legrand, ce n’est pas parce qu’il y aurait plus de groupes néonazis qu’ailleurs, bien au contraire, il y a un dialogue interreligieux qui fonctionne très bien dans la région, précise-t-il. Non, s’il y a régulièrement des profanations de cimetières juifs dans la région c’est tout simplement parce que l’Alsace a été durant de nombreux siècles une terre d’accueil pour la communauté juive et qu’il y a de nombreux cimetières juifs. »

La première communauté alsacienne remonte en effet aux alentours de l’an mille. Les juifs installés en Alsace n’ont jamais eu à subir d’expulsion comme dans le reste de la France car la région a longtemps été une terre d’Empire. Le judaïsme a toutefois pris une forme très spéciale en Alsace car les juifs n’étaient pas admis dans les villes. Raison pour laquelle le judaïsme alsacien se caractérisait, jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, par une forme originale avec une multitude de petites communautés rurales.

Reste que les profanations, selon les chiffres avancés par le ministère de l’Intérieur, concernent davantage des sites de sépultures chrétiennes. En 2012, 80 % des profanations recensées visent des tombes chrétiennes. Une large proportion qui s’explique là encore par le fait que les lieux de culte catholique sont beaucoup plus nombreux que les autres. D’après l’Observatoire des profanations de lieux religieux, 94 % des lieux de culte sont des monuments catholiques.

Voir encore:

Sarre-Union – Cimetière juif Un cimetière déjà profané six fois
Le cimetière juif de Sarre-Union a déjà été pris pour cible six fois depuis la Libération. Les profanations les plus marquantes se sont produites en 1988 et 2001.

Dernière nouvelles d’Alsace

16.02.15

Le 26 avril 1988, le cimetière israélite de Weiterswiller, en Alsace Bossue, était profané : 90 pierres tombales avaient été renversées. Les auteurs des faits, trois mineurs, avaient été appréhendés le soir-même.

A peine un mois plus tard, sans doute le week-end des 21 et 22 mai 1988, le cimetière israélite de Sarre-Union était touché. Une soixantaine de pierres tombales avaient été renversées et onze d’entre elles avaient été brisées. Le président de la communauté juive de Sarre-Union, Jacques David, avait alors alerté les autorités et porté plainte après du procureur de la République de Saverne. Il avait exprimé son « indignation » devant de tels actes, d’autant qu’une profanation avait déjà eu lieu dans la même nécropole deux ans plus tôt, en 1986. D’autres dégradations avaient aussi eu lieu dans les années 70 – deux auteurs avaient alors été identifiés.

En mai 1988, les réactions avaient été nombreuses dans toute l’Alsace : « indignation écœurée » de l’archevêque-évêque de Strasbourg, Mgr Brand, constat amer que « l’antisémitisme n’est pas mort », de la part des églises protestantes d’Alsace et de Moselle, dénonciation d’une « recrudescence des sentiments racistes et antisémites dans notre région » par les socialistes du Bas-Rhin.

Cérémonie de recueillement et de protestation
Le 29 juin 1988, une cérémonie « à la fois de recueillement et de protestation » s’était tenue au cimetière de Sarre-Union, en présence du grand rabbin, de représentants du consistoire et de personnalités politiques et religieuses alsaciennes.

L’histoire se répète pourtant en 2001… Pendant le week-end des 13 et 14 janvier, 54 tombes sont profanées, toujours dans ce même cimetière de Sarre-Union. Daniel Weill, ministre-officiant de la communauté, découvre le triste spectacle le dimanche matin : socles descellés, stèles renversées, colonnes brisées… Au-delà de l’affront fait aux morts, c’est aussi une « énorme perte d’un point de vue patrimonial », s’attriste Jacques Wolff, représentant de la communauté israélite de Sarre-Union, qui s’était évertué à déchiffrer les inscriptions anciennes en hébreu.

Les auteurs de la profanation de ces tombes avaient été interpellés par les gendarmes de Sarre-Union dans la journée du 30 janvier. Il s’agissait de quatre mineurs, âgés de 13 à 15 ans, trois garçons et une fille. Ils avaient agi dans la journée du 30 décembre. Trois d’entre avaient reconnu être de plus les auteurs d’une autre profanation, en juin 2000, où une dizaine de pierres tombales avaient été brisées. Tout ceci sans aucune idéologie, simplement par désoeuvrement. Les dégâts avaient été estimés à 75000F. Les jeunes profanateurs, en compagnie de leurs parents, effondrés, avaient été déférés devant le parquet de Saverne avant d’être présentés au juge des enfants. Ils avaient été placés sous liberté surveillée préjudicielle (c’est-à-dire sous la surveillance d’un éducateur) en attendant leur jugement. « C’est un beau travail de police judiciaire », avait estimé Madeleine Simoncello, procureur du tribunal de Saverne. Une cinquantaine de jeunes avaient en effet été interrogés dans le cadre de cette enquête.

Les origines de la nécropole de Sarre-Union remontent au XVIIIe siècle. Ce cimetière était alors l’un des plus importants d’Alsace et la communauté israélite de Sarre-Union comptait quelque 400 familles.

Voir de plus:

Profanation : ne pas reproduire les excès de Carpentras
Jacky Isabello, Pierre Alibert
Le Figaro
17/02/2015

FIGAROVOX/TRIBUNE – Jacky Isabello et Pierre Alibert soulignent l’inquiétant télescopage entre la profanation du cimetière juif de Sarre-Union et la polémique autour des propos de l’ancien minsitre Roland Dumas.

Jacky Isabello et Pierre Alibert sont associés à CorioLink, une agence de communication et de relations publiques

La profanation est une outrance que s’octroie les abrutis en mal de célébrité médiatique.

L’excès de communication entre l’ancien ministre Roland Dumas et la star de l’interview politique Jean-Jacques Bourdin est une autre forme de dérapage qui pourrait tout autant provoquer des actes antisémites de la part de simples d’esprit.

Toute la journée de lundi nous nous sommes interrogés: à une expression criminelle de la profanation, est-il judicieux de réagir par des outrances médiatiques qui flirtent souvent avec la récupération? En effet, à l’heure où ce texte est commis par vos dévoués plumitifs ; alors que la meute des loups a joué toute la journée à associer l’augmentation du vote d’extrême droite avec ces actes odieux, nous apprenons que 5 mineurs seraient incriminés. Il n’est en rien prouvé que l’acte revendique une action antisémite. Mais la peur est là pour la communauté juive de France. On le serait à moins.

Lorsque l’émotion s’en mêle, les spécialistes de la communication savent que la réflexion n’a plus sa place.

Un déficit de réflexion qui ne saura être compensé puisque, l’instrumentalisation qu’a connu l’acte de profanation du cimetière juif de Sarre-Union s’est télescopé dans la journée de lundi avec un événement inattendu ; un pilier cacochyme de la «mittérrandie», se prend les pieds dans le tapis d’insinuations à propos d’un complot judaïque qui toucherait les plus hautes sphères de l’état français. Le premier Ministre Manuel Valls serait sous influence.

Il n’en faut pas moins pour s’interroger et comparer. De telles attitudes, celles des gamins alsaciens, ou d’autres gamins en costumes trois pièces connus de tous les Français, sont-elles de nature à apaiser le procès qui est fait à l’Europe en ce moment par certains, de ne plus savoir offrir la sérénité et assurer la sécurité de nos concitoyens «Juifs de France». Le premier ministre israélien lui-même incite régulièrement les Juifs de France à s’expatrier vers la terre d’Israël.

Les opinions risquant de se «cristalliser» autour d’une situation médiatique extrêmement malsaine. D’un côté des vauriens qui, l’enquête le dira, veulent se faire peur en outrageant nos morts. De l’autre, d’autres galopins qui jouent à se faire peur en dégoupillant dans l’espace public la grenade d’un complot juif influençant jusqu’au chef du gouvernement.

Instrumentalisation, amalgame, raccourcis, erreurs de confirmation comme le dirait les philosophes. Toute la palette des faiblesses réflexives vont y passer.

Certes il est clair que les leçons des excès de la profanation du cimetière de Carpentras n’ont pas été retenues. Il est certain, qu’avec la profanation odieuse de plusieurs centaines de tombes du cimetière de Sarre-Union dans le Bas-Rhin, la France renoue avec ses vieux démons, ceux qui avaient mis le feu à notre nation républicaine lorsqu’en 1990 nous découvrîmes avec effroi, le saccage du cimetière de Carpentras et les mises en scène symboliques qui ajoutaient à la profanation un sadisme sans nom.

Mais intellectuellement plus cruel, Dumas a donné, à tous les amateurs de la théorie du complot, un jeu de cartes qui cache des règles du jeu bien plus insidieuses vis-à-vis de la communauté juive de France, que nous tentons de convaincre par tous les efforts, de ne pas s’éloigner de leur pays, la France.

Nous en sommes certains désormais, l’esprit du 11 janvier est bien rentré dans sa boite.

Voir encore:

Une profanation tous les deux jours en France
Christophe Cornevin
Le Figaro
22/09/2010

Les cimetières et lieux de culte catholiques demeurent les plus visés.

Croix renversées et souillées de symboles nazis au sanctuaire dédié à la Vierge Marie à Saint-Loup (Jura), tombes et chapelle vandalisée au cimetière d’Hénin-Beaumont (Pas-de-Calais), statues arrachées dans l’église Saint-Géry de Valenciennes (Nord), lustres réduits en miettes et chemin de croix incendié à Saint-Pierre de Pouan-les-Vallées (Aube), classé et datant du XIIIe siècle… Dans l’indifférence, la France est le théâtre d’une profanation tous les deux jours. Selon une note de la direction générale de la gendarmerie nationale, que s’est procurée Le Figaro, pas moins de 184 dégradations de sépultures ont été recensées l’année dernière, soit à peine dix-neuf de moins qu’en 2008.

Depuis 2005, un lieu sacré est violé tous les deux jours. «Les faits perpétrés dans les cimetières sont pour l’essentiel des dégradations de stèles, d’ornementations et des inscriptions» , note le rapport, qui précise que les profanations recensées par les gendarmes – qui couvrent 95 % du territoire – touchent «très majoritairement des tombes chrétiennes ou des églises ». Dans les campagnes et en zones périurbaines, quelque 122 cimetières communaux et 34 lieux de culte catholique et 18 monuments aux morts ont été visés en 2009. Pas moins de cinq violations de tombeaux, dont deux exhumations ont été à déplorer. «Les départements du Bas-Rhin (11 faits), la Somme (9 faits), l’Ille-et-Vilaine (7 faits) et enfin la Gironde, le Gard et les Vosges (6 faits) concentrent le plus grand nombre de profanations», précise le document, qui détaille ainsi une série de périodes à risques. Ainsi, les profanateurs passent plus volontiers à l’action le 30 avril qui est à la fois l’anniversaire d’Adolf Hitler et de la fondation de l’Église de Satan aux États-Unis. Des pics sont aussi observés le 31 octobre, fêtes d’Halloween et jour de l’An sataniste, mais aussi lors des dates des solstices et d’équinoxes. Plus globalement, 50 % des actes de vandalisme se produisent le week-end et sans témoin, ce qui rend les investigations difficiles. L’année dernière, les gendarmes ont cependant réussi à résoudre une cinquantaine d’affaires et à confondre 106 profanateurs présumés. En décryptant leur profil, la note de la DGGN révèle que 83 % d’entre eux sont des mineurs et que 79 % sont de sexe masculin. Certains n’ont reculé devant aucune limite, allant jusqu’à improviser le 18 juillet dernier un rodéo à scooter dans la nef moyenâgeuse de l’église d’Échillais, près de La Rochelle, où un Christ en croix du XVIIe siècle gisait au milieu du chœur, démantibulé.

Un site créé en juin 2005
Le nombre des actes de vandalisme visant les lieux de culte a atteint une telle cote d’alerte qu’un site entier en recense l’étourdissante litanie. Il est animé par le comité Indignations, créé en juin 2005 au lendemain d’une parodie de mariage homosexuel dans la cathédrale Notre-Dame de Paris. Le simulacre, ressenti comme «blessant» par les fidèles, avait été à l’origine d’une pétition recueillant 27.000 signatures. « D’une manière générale, les investigations ne permettent toujours pas de déterminer les motivations réelles des auteurs, concèdent les gendarmes. En effet, les éléments de preuves découverts engendrent parfois des confusions (exemple, des croix gammées accompagnant des tags satanistes).» «Les personnes interpellées indiquent la plupart du temps avoir agi sans motivation idéologique, par jeu, défi, mimétisme ou désœuvrement» , estime le rapport, qui rappelle que huit profanations sont imputables à des «individus isolés souffrant de troubles psychiatriques». Si deux faits sont imputables à des «adorateurs du démon», qualifiés de « minoritaires », les analystes du Bureau des affaires criminelles (BAC) notent que « sur la totalité des faits recensés en 2009, la commission d’actes à caractère sataniste (croix brisées ou renversées) est supposée dans de nombreux cas ». Enfin, la présence d’alcool est un «facteur important de passage à l’acte particulièrement chez les adolescents et les jeunes adultes »

Voir de même:

Couverture médiatique des attentats : France Info proteste contre la mise en demeure du CSA
Grégoire Lecalot

France info

12 février 2015

Le Conseil supérieur de l’Audiovisuel a adressé ce jeudi 15 mises en garde et 21 mises en demeure aux médias français pour la couverture des attentats contre Charlie Hebdo et leurs suites. Sept chaînes de TV et six radios, dont France Info et France Inter, se voient reprocher d’avoir annoncé l’assaut contre les frères Kouachi. Radio France fait part de sa surprise et envisage des recours.
Le Conseil supérieur de l’Audiovisuel (CSA), a adressé ce jeudi 15 mises en garde et – plus grave – 21 mises en demeure aux principaux médias audiovisuels français pour des « manquements graves » lors de la couverture des attentats de Paris, du 7 au 9 janvier dernier. Le CSA estime avoir relevé de nombreux dérapages dans les comptes-rendus de la traque des suspects, puis les prises d’otages et enfin les assauts contre les frères Kouachi en Seine-et-Marne puis contre Amedy Coulibaly à Paris.

L’instance dénonce tout d’abord la diffusion par une chaîne de télévision de l’assassinat du policier Ahmed Merabet, près du siège de Charlie Hebdo. Le CSA estime que, bien que sa mort en elle-même n’ait pas été montrée, le bruit des armes à feu et la voix de la victime n’auraient pas dû être mis à l’antenne.

Assaut à Dammartin-en-Goële
Sept chaînes de télévision et six radios, dont France Info et France Inter, se voient par ailleurs reprocher d’avoir annoncé l’assaut mené contre les frères Kouachi à Dammartin-en-Goële, alors qu’Amedy Coulibaly était encore retranché dans l’hyper Cacher de la porte de Vincennes, ce qui, estime le CSA, a mis en danger la vie des otages.

Radio France proteste
Le groupe Radio France a fait part de sa surprise et de son étonnement face à cette mise en demeure et examine toutes les possibilités de recours contre cette sanction : « Ils nous reprochent d’avoir dit sur l’antenne de France Info : il se passe quelque-chose à Dammartin-en-Goële, il y a des coups de feu », explique Erik Kervellec, directeur de la rédaction de France Info. « C’est l’un des reporters de France Info qui a décrit la scène. Si on nous avait dit ‘Il va y avoir une intervention’, nous sommes des gens responsables. Nous n’aurions pas communiqué et dit des choses qui étaient de nature à faire dégénérer la situation. Mais à aucun moment nous n’avons reçu une consigne de ce type de la part des autorités compétentes. Nous contestons cette mise en demeure, nous ne la comprenons pas. Et nous envisageons des recours pour faire revenir le CSA sur cette sanction que nous jugeons parfaitement injustifiée ».

Voir de même:

Les attentats de Copenhague vus du Québec
Mathieu Bock-Côté
Le Figaro

7/02/2015 à 20:07

FIGAROVOX/CHRONIQUE – Pour Matthieu Bock-côté, les réactions suscitées par les attentats qui ont frappé Copenhague ce week-end soulignent l’échec du multiculturalisme et le déni du réel entretenu par une partie de la classe politique et médiatique.

Mathieu Bock-Côté est sociologue (Ph.D). Il est chargé de cours à HEC Montréal et chroniqueur au Journal de Montréal ainsi qu’à la radio de Radio-Canada. Il est l’auteur de plusieurs livres, parmi lesquels «Exercices politiques» (VLB, 2013), «Fin de cycle: aux origines du malaise politique québécois» (Boréal, 2012) et «La dénationalisation tranquille: mémoire, identité et multiculturalisme dans le Québec post-référendaire» (Boréal, 2007).

Pendant toute une journée, on a cherché son nom, sans vraiment le trouver. D’un site de nouvelles à l’autre, on évoquait seulement un tueur né au Danemark, et ayant passé sa vie au Danemark. Le propos était vague, nébuleux. Et il a fallu attendre que des sites de nouvelles s’inscrivant à la périphérie du système médiatique et ne s’encombrant pas de la censure propre au politiquement correct, pour qu’on puisse enfin le nommer. Il s’appelait Omar Abdel Hamid El-Hussein. Personne n’a vraiment été surpris.

Il a fallu attendre que des sites de nouvelles s’inscrivant à la périphérie du système médiatique et ne s’encombrant pas de la censure propre au politiquement correct, pour qu’on puisse enfin le nommer.
Pas d’amalgame! Évidemment, ce cri de panique de la gauche multiculturelle devant l’islamisme a tout de suite retenti. Car chaque fois que l’islamisme frappe, d’une manière ou d’une autre, la gauche multiculturelle s’inquiète d’abord de la montée de l’islamophobie. Elle craint qu’un attentat comme celui-là ne réveille le racisme latent qu’elle prête aux sociétés occidentales. D’ailleurs, les médias relaient cette formule mécaniquement, en mettant en garde tout à la fois contre le «radicalisme» et «l’islamophobie». On met les deux concepts sur le même pied, et surtout, on proscrit à l’avance toute réflexion sérieuse sur l’islamisme ou la difficile intégration de l’Islam en Occident en l’assimilant à une forme de racisme.

Le système médiatique agit ainsi à la manière d’une machine à lessiver le réel, n’en montrant que les parts compatibles avec l’idéologie officielle du «vivre-ensemble». Ce qui pourrait compromettre le récit enchanté de la cohabitation harmonieuse des différences n’y a pas sa place. Lorsqu’il faut pourtant consentir à montrer une part désagréable du réel, on multipliera les mises en garde, on forgera un nouveau vocabulaire qui deviendra la novlangue des sociétés fonctionnant sous l’orthodoxie multiculturaliste. D’une société à l’autre, c’est le même logiciel du déni qui opère et qui pousse les peuples à la défiance politique.

Le système médiatique agit ainsi à la manière d’une machine à lessiver le réel, n’en montrant que les parts compatibles avec l’idéologie officielle du «vivre-ensemble».
L’attentat commis par Omar Abdel Hamid El-Hussein n’est malheureusement pas un cas isolé. En Grande-Bretagne en 2005 comme en France, récemment, il s’agissait d’enfants du pays. Ou à tout le moins, d’enfants nés au pays, mais qui ne s’y sentaient pas appartenir, et qui plus encore, se voulaient profondément hostiles à son endroit. Se contenter de dire d’Omar Abdel Hamid El-Hussein qu’il s’agissait d’un Danois, et croire possible de fermer dès ce moment la réflexion, cela consiste à s’enfermer dans une illusion idéologique, que la réalité perce pourtant de toute part.

Cela illustre terriblement le désaccouplement de plus en plus net entre la citoyenneté d’appartenance et la citoyenneté de papier. Il ne suffit manifestement plus d’avoir vécu toute sa vie dans un pays pour en être. La nationalité, pensée comme un concept strictement juridique, se révèle trop souvent une coquille vide. En fait, elle a toujours eu besoin de quelque chose de plus. Elle référait à une histoire, une identité. Mais cela allait tellement de soi qu’il n’était pas nécessaire de le préciser. Ou du moins, on le précisait de mille manières sans avoir toujours à l’expliciter. La citoyenneté universaliste s’enracinait pratiquement dans une identité historique.

Cela illustre terriblement le désaccouplement de plus en plus net entre la citoyenneté d’appartenance et la citoyenneté de papier.
Nous avons assisté à une déconnection du pays officiel et du pays historique. Le premier s’est même retourné contre le second: c’est l’histoire du multiculturalisme, qui a consisté à vider les institutions du pays d’accueil de sa culture et à faire de la prédominance de celle-ci dans les relations sociales la marque d’une discrimination qu’il fallait désormais déconstruire. Conséquemment, lutter contre les discriminations, généralement, consistera simplement à démanteler les mécanismes sociologiques qui conduisaient naturellement à l’assimilation des immigrés.

C’est dans ce contexte que se pose la question de l’immigration qui a révolutionné l’Europe en quelques décennies. L’immigration massive ne concerne plus des individus, mais des peuples, des religions, qui migrent, sans nécessairement reproduire intégralement la culture de leur pays d’origine, mais sans non plus s’approprier celle du pays d’accueil, contre laquelle ils se définiront même souvent -en fait, un islam revendiqué et radical servira souvent d’identité de substitution aux populations immigrées. Et ce n’est pas faire injure à l’islam que de constater que ce n’est pas sa meilleure part qui s’exprime dans les banlieues européennes, chez des populations mal intégrées qui se l’approprient de manière polémique pour défier la société d’accueil.

Nous avons assisté à une déconnection du pays officiel et du pays historique. Le premier s’est même retourné contre le second: c’est l’histoire du multiculturalisme.
On aura beau chercher à s’adapter à cette situation en théorisant une citoyenneté multiculturelle censée annoncer l’avènement d’un paradis diversitaire, la réalité ne se laisse pas changer par des slogans. Malgré le déni des cultures, il faut bien convenir que ces dernières cohabitent d’autant moins bien qu’elles sont radicalement étrangères -la chose est encore plus vraie lorsqu’elles appartiennent à des civilisations distinctes. Ce n’est pas qu’elles sont méchantes l’une ou l’autre. Mais entre elles, ce sont des rapports de force qui jouent en bonne partie. Et les peuples européens ne savent manifestement plus faire preuve de force, tellement ils ont mutilé eux-mêmes leur identité.

Voir enfin:

Comment faire réélire François Hollande
François d’Orcival
Valeurs actuelles

12 Février 2015

Sarkozy à Juppé : “Il faudrait aussi, cher Alain, se demander pourquoi 30 % de nos électeurs s’apprêtent à voter pour le Front national.” Ils ont été plus de 40 %…

Le second épisode de la partielle dans la 4e circonscription du Doubs est encore plus riche d’enseignements que le premier. Le candidat socialiste, qui avait perdu tant de voix par rapport à 2012, est quand même élu ; la candidate du Front national, qui n’en a jamais réuni autant, est quand même battue. Multipliez les résultats du scrutin par mille et vous obtenez à peu près 30 millions de votants, 15,5 millions de voix pour le candidat de la gauche et 14,6 millions pour celle du Front national. Un écart de moins de 900 000 voix (inférieur à celui qui séparait Hollande de Sarkozy en 2012 — 1,2 million de voix). Pour Hollande, c’est le scénario idéal en 2017 : éliminer la droite au premier tour, se retrouver en face de Marine Le Pen au second — et la battre. C’est ce qui s’est passé dans le Doubs ; reste à “nationaliser” la petite partielle, mille fois plus petite que la présidentielle.

Qu’a donc fait le candidat PS dans le Doubs pour arriver deuxième au premier tour et affronter ensuite la représentante du FN ? Il était le suppléant du ministre de l’Économie, donc solidaire de toute la politique gouvernementale, petit soldat discipliné du parti et par conséquent tout aussi responsable du chômage, de la délinquance, de l’islamisme, du laisser-aller général. À l’image de François Hollande. On le disait en perdition ; il l’était. Et puis les attentats du mois de janvier ont agi comme un sérieux coup d’épée dans les reins de la gauche, donc de Hollande, de Valls et de notre suppléant. De quoi faire penser (à la marge, mais souvent la marge suffit) qu’ils avaient peut-être compris ce qui se passait, de quoi leur donner un peu de nerfs et arrêter la chute — sans qu’ils n’aient rien fait ! Ajoutez à cela la baisse du prix du pétrole, celle de l’euro, la mode grecque contre l’austérité, et les commentaires médiatiques, toujours sensibles au baromètre de gauche, devenaient soudain optimistes, bien que sur le fond rien ne se soit amélioré !

La candidate du Front national n’en a pas fait plus que son adversaire du PS : l’actualité a fait campagne à sa place, le djihadisme transporté sur le sol français, la tolérance à l’égard de l’islamisme sous le prétexte de ne pas faire d’“amalgame”, le marché des kalachnikovs, les statistiques du chômage, etc. Cette circonscription ouvrière et populaire place le FN en tête au premier tour et lui fournit 16 points de plus au second, mais pas au point de le faire gagner. Sa candidate est très déçue, mais pas Marine Le Pen qui, elle, crie victoire — elle sait que, pendant deux ans, elle continuera d’être au centre du jeu en comptant bien faire face à Hollande en 2017.

Grande perdante de ce double épisode, la droite. Aphone avant le premier, pathétique avant le second. C’est finalement Nicolas Sarkozy qui a posé la seule question qui vaille et qui fâche au conseil national de l’UMP, le 7 février (veille du second tour), en s’adressant à Alain Juppé : « Il ne suffit pas de dire que le Front national n’est pas un parti comme les autres, d’appeler à voter contre lui, il faudrait aussi, cher Alain, se demander pourquoi 30 % de nos électeurs s’apprêtent à voter pour le Front national… » Sarkozy ne se trompait que sur un point : ce ne sont pas 30 % des électeurs UMP du premier tour qui ont voté FN au second, mais 40 %, si ce n’est plus. La question était bien posée.

De la droite au sens large dépend qu’elle soit ou non au second tour de 2017. Elle y a toujours été, même fracturée en deux, voire en trois candidatures de premier plan (en négligeant les autres). Mais elle ne risquait rien — Le Pen arrivait derrière. Tout a changé depuis 2002 ; Marine Le Pen est maintenant classée première dans les sondages. Si la droite ne devance pas Hollande, c’est lui qui sera élu.

Comment peut-elle retenir ses électeurs tout en évitant une fracture qui verrait deux leaders se présenter en même temps et déchirer l’électorat (hypothèse suicidaire) ? C’est la question à laquelle la droite doit répondre. Un défi, certes. Mais cela l’invite surtout à travailler sur elle-même, et sur la France : son identité, son unité, sa singularité qui ont fait son destin dans l’Histoire. C’est beaucoup demander. Mais après tout, ce ne devrait pas être si difficile, quand on fait de la politique, de comprendre ce que vous disent les gens.

P.-S. Nos lecteurs apprendront, en page 6, que notre journal a été condamné pour avoir publié en couverture une “Marianne voilée”. Certes, la loi prévoit que seul le directeur de la publication, Yves de Kerdrel, est condamné. Cette hypocrisie n’empêchera pas que nous soyons tous solidaires et que nous nous sentions tous condamnés au même titre que lui, au mépris de la plus élémentaire liberté d’expression.


Djihadisme: La Révolution aujourd’hui est, avant tout, islamique (War of the flea: It’s the little red book, stupid !)

31 janvier, 2015
https://i0.wp.com/upload.wikimedia.org/wikipedia/en/c/c6/Cultural_Revolution_poster.jpghttps://i1.wp.com/ecx.images-amazon.com/images/I/41QHUh3REfL.jpghttps://i2.wp.com/www.washingtonpost.com/rw/2010-2019/WashingtonPost/2015/01/27/Foreign/Graphics/foreignFighters-Jan14-GS.jpgJe suis et demeure un combattant révolutionnaire. Et la Révolution aujourd’hui est, avant tout, islamique. Illich Ramirez Sanchez (dit Carlos, 2004)
L’avenir ne doit pas appartenir à ceux qui calomnient le prophète de l’Islam. Barack Obama (siège de l’ONU, New York, 26.09.12)
Ce qu’on essaye de dire c’est que deux hommes ont tué 12 personnes dans une attaque contre les bureaux d’un magazine satirique. C’est assez, on sait ce que ça veut dire et ce que c’est. (…) Nous savons ce qu’est la violence politique, nous savons ce que sont des meurtres, des attentats et des fusillades et nous pouvons les décrire. Et cela explique bien plus de choses, à nos yeux, que d’utiliser le mot ‘terroriste. (…) Les Nations Unies ont bataillé pendant plus d’une décennie pour tenter de définir le mot et ils ont échoué. C’est très difficile de le faire. Tarik Kafala (BBC en arabe)
Le problème des fondamentalistes (…) n’est pas la différence culturelle (c’est-à-dire les efforts pour préserver leur identité). Au contraire, c’est que les fondamentalistes sont déjà comme nous, secrètement, ils ont déjà assimilé nos normes et s’y mesurent. (…) Le fondamentalisme est une réaction – une réaction fausse et déconcertante, évidemment – à un véritable défaut du libéralisme, c’est pourquoi il est constamment engendré par ce dernier. Laissé à lui-même, le libéralisme s’anéantira à petit feu – la seule chose qui peut sauver ses valeurs essentielles est un renouveau de la gauche. Pour la survie de son héritage clé, le libéralisme a besoin de l’aide amicale de la gauche radicale. C’est la seule façon de vaincre le fondamentalisme et de lui couper l’herbe sous le pied. Pour mener une réflexion après les assassinats de Paris, il faut abandonner l’autosatisfaction suffisante du libéral laxiste et accepter que le conflit entre le laxisme libéral et le fondamentalisme est en réalité un faux conflit – un cercle vicieux entre deux pôles interdépendants. La déclaration de Max Horkheimer dans les années 1930 sur le fascisme et le capitalisme – ceux qui ne veulent pas s’engager dans la critique du capitalisme doivent s’abstenir de débattre sur le fascisme – devrait être appliquée au fondamentalisme d’aujourd’hui : ceux qui ne veulent pas s’engager dans la critique de la démocratie libérale doivent aussi s’abstenir de débattre sur le fondamentalisme religieux. Slavoj Zizek
Why has transnational war volunteering increased so dramatically in the Muslim world since 1980? Standard explanations, which emphasize U.S.-Saudi support for the 1980s Afghan mujahideen, the growth of Islamism, or the spread of Wahhabism are insufficient. The increase in transnational war volunteering is better explained as the product of a pan-Islamic identity movement that grew strong in the 1970s Arab world from elite competition among exiled Islamists in international Islamic organizations and Muslim regimes. Seeking political relevance and increased budgets, Hijaz-based international activists propagated an alarmist discourse about external threats to the Muslim nation and established a global network of Islamic charities. This « soft » pan-Islamic discourse and network enabled Arabs invested in the 1980s Afghanistan war to recruit fighters in the name of inter-Muslim solidarity. The Arab-Afghan mobilization in turn produced a foreign fighter movement that still exists today, as a phenomenon partly distinct from al-Qaida. The analysis relies on a new data set on foreign fighter mobilizations, rare sources in Arabic, and interviews with former activists. Thomas Hegghammer
Les musulmans (…) savent que leur civilisation a été plus forte que la nôtre dans le passé, au Moyen Âge, et on ne manque pas de le leur rappeler d’ailleurs. Par la suite, c’est notre civilisation, avec ses avancées extraordinaires aux plans scientifique et technique qui a pris le dessus. Ils nous rappellent que nous sommes allés les dominer pendant plusieurs siècles avec nos techniques et nos armes. Mais tout récemment ils sont parvenus à nous chasser des territoires que nous leur avions pris, et avec le pétrole ils disposent à présent d’une arme redoutable contre nous. Ces peuples qui considèrent que nous les avons soumis, humiliés, pillés en exploitant à notre compte leurs richesses, ont le sentiment que nous les méprisons: ils ont commencé dans la seconde moitié du XXe siècle à prendre leur revanche, et leur ressentiment à l’égard de l’Occident est très fort. Comment veut-on donc que ces musulmans qui viennent s’installer en Europe pour des raisons de commodité et de confort aient envie de quitter sentimentalement leur monde, c’est-à-dire leur civilisation, à un moment où celle-ci prend précisément sa revanche sur la civilisation occidentale, pour devenir «traîtreusement» des «Occidentaux»?  Claude Sicard
Ce sont des jeunes en quête d’aventure, en quête d’une contestation radicale de l’ordre établi. On le voit statistiquement par le nombre de convertis (…)  On a oublié notre passé. En Europe, depuis les années 1960, on a un espace de radicalisation de la jeunesse. C’était le maoïsme, c’était le trotskisme, c’était Che Guevara. Et les jeunes allaient dans les guérillas. Le grand mot, c’était la révolution avec un grand « R ». Tantôt c’était le Vietnam, tantôt c’était Castro, tantôt c’était la révolution culturelle chinoise. (…) la révolution avec un grand « R » a été remplacée par le djihad avec un grand « Dj »». C’est la même «fascination de type romantique, même si c’est violent et sanglant (…) Les Khmers rouges et la révolution culturelle n’étaient pas très humanistes. Et on a certainement « romantisé » des figures comme Che Guevara qui était dans ses pratiques militaires plus brutales que ce qu’on en dit maintenant. C’était la violence qui fascinait. C’était la révolution pour soi-même. Olivier Roy
Il s’agit d’abord d’une dérive. Dérive de jeunes souvent venus, mais pas toujours, des zones grises et fragiles de la société – seconde génération d’immigrés, en précarité sociale, ayant tâté de la petite délinquance. Mais la dérive peut être plus personnelle, plus psychologique et moins liée à l’environnement social, comme on le voit chez les convertis (qui représentent 22 % des jeunes Français qui rejoignent le djihad en Syrie). Ce n’est pas une partie de la population française musulmane qui se tourne vers le djihad et le terrorisme, c’est une collection d’individus, de solitaires, qui se resocialisent dans le cadre d’une petite bande ou d’un petit groupe qui se vit comme l’avant-garde d’une communauté musulmane, laquelle n’a pour eux aucune réalité sociale concrète, mais relève de l’imaginaire : aucun n’était inséré dans une sociabilité de masse, qu’elle soit religieuse, politique ou associative. Ils étaient polis mais invisibles : « avec eux, c’était juste bonjour-bonsoir » est un leitmotiv des voisins effarés. Ils parlent pêle-mêle de l’Afghanistan, de l’Irak, de la Tchétchénie, des musulmans massacrés dans le monde, mais aucun n’évoque le racisme, l’exclusion sociale ou le chômage, et ils ne citent la Palestine que parmi la litanie des contentieux. Bref, il faut se méfier d’une explication, populaire à « gauche », selon laquelle l’exclusion sociale et le conflit israélo-palestinien radicaliseraient les jeunes. Terroristes ou djihadistes, ils se construisent un statut de héros, de guerriers qui vengent le Prophète, l’oumma, la femme musulmane ; ils se mettent en scène (vidéos, caméras GoPro), ne préparent ni leur fuite ni de lendemains qui chantent, et meurent en direct à la une des journaux télévisés, dans un bref spasme de toute-puissance. Leur nom est sur toutes les lèvres : héros ou barbares, ils s’en fichent, l’effet de terreur et de renommée est atteint. En ce sens, ils sont bien le produit d’une culture nihiliste et individualiste de la violence que l’on retrouve dans d’autres secteurs de la jeunesse (chez les jeunes qui attaquent leur propre école, le « syndrome de Columbine »). Il y a beaucoup de rebelles en quête d’une cause, mais la cause qu’ils peuvent choisir n’est évidemment pas neutre. Un meurtre au nom de l’islam a un autre impact qu’un mitraillage dans une école commis par un élève, ou qu’une séance de torture ordonnée par un petit trafiquant de drogue. (…) On pourrait s’interroger sur ce consensus national, dont on exclut le Front national. On pourrait se demander si les participants à la « Manif pour tous » en font partie, eux qui croient qu’il y a un sacré que la liberté des hommes ne saurait remettre en cause. On pourrait enfin se demander si la « laïcité » ne fabrique pas à son tour un sacré qui échapperait à la liberté d’expression. Mais revenons au « retour du religieux » et au communautarisme. Tout montre que ce religieux n’est pas importé d’une culture étrangère, mais est reconstruit à partir d’une déculturation profonde des nouvelles générations. Le salafisme, qui en est l’expression la plus pure, rejette toutes les cultures à commencer par la culture musulmane et sa propre histoire. L’Arabie saoudite vient de détruire tout ce qui reste des sites historiques et archéologiques de La Mecque pour y construire des centres commerciaux à l’américaine consacrés au consumérisme contemporain. La Mecque aujourd’hui, c’est Las Vegas plus la charia. Déculturation et absence de transmission conduisent toute une génération à se construire un islam réduit à des normes explicites (charia) et à des slogans détachés de tout contexte social (djihad) ; la « communauté » n’a aucune base sociologique réelle (institutions représentatives, réseaux scolaires ou associatifs) : elle est la mise en scène d’elle-même et rentre en ce sens dans la société du spectacle. Le fanatisme, c’est la religion qui n’a pas, pas encore ou plus de culture. Historiquement, l’islam comme le christianisme se sont « enculturés », aujourd’hui religion et culture se séparent.  La question est donc non pas de « réformer » l’islam, mais de « culturer » l’islam en l’insérant dans la société française. En mettant en avant une conception de la laïcité qui exclurait le religieux de l’espace public, on contribue à « fanatiser » le religieux. Olivier Roy
Les commentateurs ont vu dans le vote pour Syriza un référendum contre l’austérité et, partout dans le monde, la gauche «radicale» veut y voir un soulèvement populaire contre les banquiers et la finance. Il y a du vrai dans cette analyse, bien qu’il faille rappeler que l’austérité n’est pas infligée aux peuples de manière absolument arbitraire. Si la Grèce a subi encore plus durement que les autres pays la crise des dernières années, c’est qu’elle avait grossièrement truqué ses comptes publics. Il arrive que la réalité reprenne ses droits. Les Grecs peuvent peut-être se poser comme victimes du système européen. Ils devraient aussi se reconnaître victimes de l’incurie de leurs élites. Mais la dérive de la Grèce allait au-delà des tricheries que nous connaissons. Elle symbolise, à bien des égards, la crise de l’État social à la grandeur de l’Occident. Dans la plupart des pays, la dette publique est devenue terriblement préoccupante. La gauche radicale n’y voit pourtant qu’un fantasme idéologique entretenu par des ultralibéraux pour justifier la déconstruction des services sociaux. Elle est le résultat d’un dérèglement de l’État social, qui laisse croire qu’une société peut vivre durablement au-dessus de ses moyens, sans que le système n’éclate un jour, tôt ou tard. Il y a probablement un mauvais usage de l’austérité: on ne saurait pourtant contester le nécessaire désendettement public. Il y a des limites à la déresponsabilisation des peuples. Et pourtant, il faut aller au-delà de la seule protestation contre l’austérité pour comprendre l’excitation autour de Syriza, d’autant qu’elle va bien au-delà des alliés naturels de ce mouvement. Les élections européennes de mai 2014 ne mentaient pas: la tentation de la révolte couve sur le vieux continent et le vote grec vient le confirmer. Le système médiatique avait accueilli les résultats en associant le vote populaire à une nouvelle maladie politique, l’europhobie, manière comme une autre de pathologiser l’attachement à la souveraineté et à l’identité nationales. (…) D’ailleurs, on sent l’intelligentsia soulagée de constater que le soulèvement populaire peut se mener à gauche. On le croit alors authentique. Aurait-elle applaudi avec autant d’énergie un parti en protestation contre l’Europe «austéritaire» qui se camperait à droite? (…) La souveraineté populaire a été vidée de son contenu partout en Occident, et particulièrement en Europe, par les cours de justice et la technostructure supranationale. On pourrait ajouter à ce portrait les médias dominants, qui délimitent l’espace du pensable et les marchés, qui misent sur leur prétendue infaillibilité pour rétrécir les choix économiques. Mathieu Bock-Côté
On déclare que la France ne croit pas au « choc des civilisations », comme s’il suffisait de refuser le mot pour effacer la chose. Pour plus de sécurité on abolit jusqu’au concept de civilisation. C’est pourquoi on cherche à refouler à tout prix que la France partage la même civilisation que les Etats-Unis, en cultivant, à grande fanfare, nos relations avec la francophonie. C’est pourquoi aussi la droite française mène une politique de gauche, s’imaginant que le consensus obligatoire la mettra à l’abri du débordement des zones de non-droit. L’antiaméricanisme joue un rôle central dans ce dispositif. (…) Notre politique étrangère exprime donc une sorte de capitulation préventive. La France prend l’initiative de rompre avec le camp occidental dans l’espoir d’éviter une épreuve de force avec sa jeunesse ensauvagée et fanatisée, après avoir failli au devoir de la civiliser. Cette couardise profonde est dissimulée derrière le panache brandi du petit pays qui s’oppose au grand. Le mythe d’Astérix camoufle une réalité nettement plus sordide. L’anti-américanisme rend possible cette imposture, et la continuation d’une politique qui risque de rendre notre mal sans remède, et d’y faire sombrer toute l’Europe. Françoise Thom (2003)
Il faut se souvenir que le nazisme s’est lui-même présenté comme une lutte contre la violence: c’est en se posant en victime du traité de Versailles que Hitler a gagné son pouvoir. Et le communisme lui aussi s’est présenté comme une défense des victimes. Désormais, c’est donc seulement au nom de la lutte contre la violence qu’on peut commettre la violence. René Girard
L’erreur est toujours de raisonner dans les catégories de la « différence », alors que la racine de tous les conflits, c’est plutôt la « concurrence », la rivalité mimétique entre des êtres, des pays, des cultures. La concurrence, c’est-à-dire le désir d’imiter l’autre pour obtenir la même chose que lui, au besoin par la violence. Sans doute le terrorisme est-il lié à un monde « différent » du nôtre, mais ce qui suscite le terrorisme n’est pas dans cette « différence » qui l’éloigne le plus de nous et nous le rend inconcevable. Il est au contraire dans un désir exacerbé de convergence et de ressemblance. (…) Ce qui se vit aujourd’hui est une forme de rivalité mimétique à l’échelle planétaire. Lorsque j’ai lu les premiers documents de Ben Laden, constaté ses allusions aux bombes américaines tombées sur le Japon, je me suis senti d’emblée à un niveau qui est au-delà de l’islam, celui de la planète entière. Sous l’étiquette de l’islam, on trouve une volonté de rallier et de mobiliser tout un tiers-monde de frustrés et de victimes dans leurs rapports de rivalité mimétique avec l’Occident. Mais les tours détruites occupaient autant d’étrangers que d’Américains. Et par leur efficacité, par la sophistication des moyens employés, par la connaissance qu’ils avaient des Etats-Unis, par leurs conditions d’entraînement, les auteurs des attentats n’étaient-ils pas un peu américains ? On est en plein mimétisme.Ce sentiment n’est pas vrai des masses, mais des dirigeants. Sur le plan de la fortune personnelle, on sait qu’un homme comme Ben Laden n’a rien à envier à personne. Et combien de chefs de parti ou de faction sont dans cette situation intermédiaire, identique à la sienne. Regardez un Mirabeau au début de la Révolution française : il a un pied dans un camp et un pied dans l’autre, et il n’en vit que de manière plus aiguë son ressentiment. Aux Etats-Unis, des immigrés s’intègrent avec facilité, alors que d’autres, même si leur réussite est éclatante, vivent aussi dans un déchirement et un ressentiment permanents. Parce qu’ils sont ramenés à leur enfance, à des frustrations et des humiliations héritées du passé. Cette dimension est essentielle, en particulier chez des musulmans qui ont des traditions de fierté et un style de rapports individuels encore proche de la féodalité. (…) Cette concurrence mimétique, quand elle est malheureuse, ressort toujours, à un moment donné, sous une forme violente. A cet égard, c’est l’islam qui fournit aujourd’hui le ciment qu’on trouvait autrefois dans le marxismeRené Girard
Le « bazar » qu’est Al-Qaida – on ne peut en effet plus y distinguer une quelconque structure hiérarchique – est composé d’un cercle mondial de personnes qui commettent des attentats tout simplement nihilistes, puisqu’on ne décèle plus aucun objectif définissable pour lesquels ces acteurs se battent. (…) Ces gens sont complètement détachés des conflits: il s’agit d’une secte ou du moins d’une entité qui a le bagage idéologique d’une secte. Ce qui est dangereux, c’est qu’Internet permet justement à ces fanatiques de se regrouper, de s’organiser et de s’auto-encourager. (…) Al-Qaida est devenue une sorte d’agrégat dans lequel les relations personnelles avec les cadres ne sont plus nécessaires: il s’agit d’une pure idéologie, une idée selon laquelle le monde doit être « nettoyé » des infidèles et qu’il est en guerre, même dans des régions comme Casablanca, Madrid, Paris ou Londres où les gens n’ont pas le sentiment de vivre dans une situation de conflit. Si l’on considère Mohammed Siddique Khan et son message vidéo, on n’a l’impression qu’il se trouvait dans un autre pays qui s’appellerait par hasard « Angleterre ». Le monde est en guerre, et il s’agit de continuer la lutte. Ces gens sont complètement détachés des conflits: il s’agit d’une secte ou du moins d’une entité qui a le bagage idéologique d’une secte. Ce qui est dangereux, c’est qu’Internet permet justement à ces fanatiques de se regrouper, de s’organiser et de s’auto-encourager. (…) Les kamikazes de Casablanca, par exemple, sont allés à pied pour rejoindre le lieu de leur attentat: ils n’avaient pas les moyens de payer un taxi. Comment s’imaginer alors qu’ils aient eu suffisamment d’argent pour entreprendre un voyage en Irak? Je crois qu’il s’agit d’une erreur d’affirmer que les attentats d’Al-Qaida soient liés à une notion de territoire. Même en Irak, on observe depuis environ une année des combats massifs entre la résistance sunnite et des militants qui se sont établis comme Al-Qaida, du fait que sur place, Al-Qaida a assassiné tellement de sheiks, de personnalités locales dans les cercles radicaux que même leurs alliés se sont retournés contre eux plutôt que de perpétrer des attentats sur les Américains.(…) L’attentat-suicide constitue l’ultima ratio de la lutte, mais peut perdre sa valeur s’il est utilisé de manière indiscriminée, comme ce fut le cas durant la guerre Iran-Irak où des centaines de milliers d’enfants ont été envoyés à la mort. Dans ce dernier cas, presque la moitié des familles des quartiers pauvres de Téhéran pourraient prétendre au titre de familles de martyrs. Mais cela crée des conflits puisqu’il n’y pas assez d’argent et qu’il est difficile d’honorer la mémoire de 50.000 personnes chaque année, alors que dans le cas du LTTE et du Hezbollah, il existe des reliquaires pour les martyrs dont on fête l’anniversaire et dont on se souvient. Mais cela ne peut fonctionner que si l’on sacrifie une trentaine de personnes en l’espace de 25 ans, comme dans le cas du Hezbollah. Ce qui se passe en Irak est lié à la désintégration générale d’Al-Qaida. (…) Dans le cas d’Al-Qaida et de sa façon arbitraire et indiscriminée de frapper, ceci aura probablement pour conséquence que l’attrait de l’attentat-suicide va diminuer. On a assisté à un phénomène similaire en Iran après les vagues de kamikazes durant le conflit avec l’Irak: il n’y a plus jamais eu de kamikazes iraniens du fait que la valeur du phénomène a été complètement dévaluée. On peut observer une baisse de l’attrait, mais dans une proportion moindre, dans la société palestienne, où l’on a assisté à d’énormes fluctuations que ce soit au niveau de l’approbation des attentats ou de leur nombre. Par exemple, après le début de la seconde Intifada, les attaques étaient presque quotidiennes, alors que maintenant où l’on assiste à une certaine lassitude, leur nombre a baissé de manière drastique. Dans le cas d’Al-Qaida, cette « réaction à retardement » fonctionne de manière ralentie puisqu’il ne s’agit pas d’un groupe militants limité, mais de ce qu’on pourrait qualifier de « crème de la crème » des ultra-radicaux de toutes les sociétés musulmanes.(…) Il y aura peut-être un problème avec ce qu’on appelle « Al-Qaida », du fait qu’elle opère comme une secte isolée et que malgré son manque de succès, elle trouvera toujours des gens pour se faire sauter, peut-être moins en Irak, mais en Allemagne ou dans des endroits où les mesures de sécurité sont beaucoup plus faibles et que l’on peut facilement se mélanger à des foules nombreuses. En principe, rien ne serait plus facile que de perpétrer un attentat-suicide en Allemagne où dans tous les endroits où il est possible de s’approcher d’une foule avec une camionnette remplie d’explosifs, ce qui est devenu impossible en Irak puisqu’il y a partout ces barrières de béton. (…) La fierté – qui est en fait également très ambivalente puisqu’il s’agit d’une fierté officielle, mais qu’au niveau privé les familles sont souvent accablées – que l’on retrouve dans les familles palestiniennes n’a pas été observé dans les familles irakiennes du fait que les familles ne sont souvent pas au courant et qu’une telle approbation publique n’existe pas en Irak. (…) C’est difficile à dire étant donné que la situation ressemble au jet d’un cocktail Molotov dans une mer de flammes, c’est-à-dire que les attentats-suicides ne constituent qu’une partie de la situation qui perturbe beaucoup la population. A cela s’ajoutent les nettoyages ethniques, c’est-à-dire qu’on assiste à de véritables chasses contre les sunnites, les chiites, les chrétiens. Les escadrons de la mort des groupes de confession sunnite et chiite font la chasse aux membres des autres confessions. Les enlèvements ont atteint un niveau tel que même de pauvres chauffeurs de taxi sont kidnappés, étant donné que tous les gens riches ont déjà été enlevés. Christoph Reuter (2007)
Dans les pays occidentaux, nous avons partout ce système d’allocations sociales qui est à peine utilisé par la population locale. D’un autre côté, il y a cette population immigrante dont les femmes ne peuvent être compétitives sur le marché du travail local. Pour les Danoises et les Allemandes, les allocations sont trop faibles pour être attractives. Pas pour les immigrants. Ce que l’on voit donc en Angleterre, en France, en Allemagne et aux Pays-Bas, ce sont des femmes issues de l’immigration qui complètent leur éventuel petit salaire par les deniers publics. Ce n’est pas un revenu extraordinaire, mais ça leur suffit. Et cela crée un genre de « carrière » réservé aux femmes, un modèle que leurs filles suivront. Mais les fils n’ont pas ce choix. Ils ont grandi dans les basses couches de la société, sans les compétences intellectuelles nécessaires pour améliorer leur position. Ce sont ces garçons qui mettent le feu à Paris, ou dans des quartiers de Brême. Certains d’entre eux parviennent jusqu’à l’université et deviennent des leaders pour les autres – pas des pauvres, mais de jeunes hommes de rang social peu élevé, qui croient être opprimés à cause de leur confession musulmane, alors qu’en réalité c’est le système social qui a créé cette classe de perdants. Gunnar Heinsohn
C’est sous la tutelle de Yasser Arafat, le véritable père du terrorisme du Moyen-Orient moderne, les Palestiniens ont appris l’éthique flexible qui permet à des hommes de massacrer des femmes et des enfants et d’appeler cela de la « résistance. » Avec ce type de morale, le respect islamique traditionnel pour le martyre istishhad converti en cri de guerre moderne, l’évolution d’un combattant palestinien armé d’une mitraillette et de grenades en terroriste-suicide homme puis femme semble, rétrospectivement, inévitable. Entendre des mères musulmanes palestiniennes raconter fièrement comment elles avaient envoyé des fils mourir comme terroristes-suicide et se réjouir à présent à l’idée d’envoyer plus de fils ou de filles mourir pour la cause, on réalise la véritable horreur de ce que peut produire l’effacement des cultures traditionnelles par la face cachée de la modernité occidentale. Reuel Marc Gerecht
La même force culturelle et spirituelle qui a joué un rôle si décisif dans la disparition du sacrifice humain est aujourd’hui en train de provoquer la disparition des rituels de sacrifice humain qui l’ont jadis remplacé. Tout cela semble être une bonne nouvelle, mais à condition que ceux qui comptaient sur ces ressources rituelles soient en mesure de les remplacer par des ressources religieuses durables d’un autre genre. Priver une société des ressources sacrificielles rudimentaires dont elle dépend sans lui proposer d’alternatives, c’est la plonger dans une crise qui la conduira presque certainement à la violence. Gil Bailie
Nous ne savons pas si Hitler est sur le point de fonder un nouvel islam. Il est d’ores et déjà sur la voie; il ressemble à Mahomet. L’émotion en Allemagne est islamique, guerrière et islamique. Ils sont tous ivres d’un dieu farouche. Jung (1939)
Notre lutte est une lutte à mort. Ernesto Guevara (décembre 1964)
Il faut mener la guerre jusqu’où l’ennemi la mène: chez lui, dans ses lieux d’amusement; il faut la faire totalement. Ernesto Guevara (avril 1967)
Kidnapper des personnages célèbres pour leurs activités artistiques, sportives ou autres et qui n’ont pas exprimé d’opinions politiques peut vraisemblablement constituer une forme de propagande favorable aux révolutionnaires. ( …) Les médias modernes, par le simple fait qu’ils publient ce que font les révolutionnaires, sont d’importants instruments de propagande. La guerre des nerfs, ou guerre psychologique, est une technique de combat reposant sur l’emploi direct ou indirect des médias de masse. (…) Les attaques de banques, les embuscades, les désertions et les détournements d’armes, l’aide à l’évasion de prisonniers, les exécutions, les enlèvements, les sabotages, les actes terroristes et la guerre des nerfs sont des exemples. Les détournements d’avions en vol, les attaques et les prises de navires et de trains par les guérilleros peuvent également ne viser qu’à des effets de propagande. Carlos Marighela (Minimanuel de guerilla urbaine, 1969)
Nous avons constaté que le sport était la religion moderne du monde occidental. Nous savions que les publics anglais et américain assis devant leur poste de télévision ne regarderaient pas un programme exposant le sort des Palestiniens s’il y avait une manifestation sportive sur une autre chaîne. Nous avons donc décidé de nous servir des Jeux olympiques, cérémonie la plus sacrée de cette religion, pour obliger le monde à faire attention à nous. Nous avons offert des sacrifices humains à vos dieux du sport et de la télévision et ils ont répondu à nos prières. Terroriste palestinien (Jeux olympiques de Munich, 1972)
Comme au bon vieux temps de la Terreur, quand les gens venaient assister aux exécutions à la guillotine sur la place publique. Maintenant, c’est par médias interposés que la mort fait vibrer les émotions (…) Les médias filment la mort comme les réalisateurs de X filment les ébats sexuels. Bernard Dugué
Malgré eux, les islamistes sont des Occidentaux. Même en rejetant l’Occident, ils l’acceptent. Aussi réactionnaires que soient ses intentions, l’islamisme intègre non seulement les idées de l’Occident mais aussi ses institutions. Le rêve islamiste d’effacer le mode de vie occidental de la vie musulmane est, dans ces conditions, incapable de réussir. Le système hybride qui en résulte est plus solide qu’il n’y paraît. Les adversaires de l’islam militant souvent le rejettent en le qualifiant d’effort de repli pour éviter la vie moderne et ils se consolent avec la prédiction selon laquelle il est dès lors condamné à se trouver à la traîne des avancées de la modernisation qui a eu lieu. Mais cette attente est erronée. Car l’islamisme attire précisément les musulmans qui, aux prises avec les défis de la modernité, sont confrontés à des difficultés, et sa puissance et le nombre de ses adeptes ne cessent de croître. Les tendances actuelles donnent à penser que l’islam radical restera une force pendant un certain temps encore. Daniel Pipes
Il est malheureux que le Moyen-Orient ait rencontré pour la première fois la modernité occidentale à travers les échos de la Révolution française. Progressistes, égalitaristes et opposés à l’Eglise, Robespierre et les jacobins étaient des héros à même d’inspirer les radicaux arabes. Les modèles ultérieurs — Italie mussolinienne, Allemagne nazie, Union soviétique — furent encore plus désastreux. Ce qui rend l’entreprise terroriste des islamistes aussi dangereuse, ce n’est pas tant la haine religieuse qu’ils puisent dans des textes anciens — souvent au prix de distorsions grossières —, mais la synthèse qu’ils font entre fanatisme religieux et idéologie moderne. Ian Buruma et Avishai Margalit
La révolution iranienne fut en quelque sorte la version islamique et tiers-mondiste de la contre-culture occidentale. Il serait intéressant de mettre en exergue les analogies et les ressemblances que l’on retrouve dans le discours anti-consommateur, anti-technologique et anti-moderne des dirigeants islamiques de celui que l’on découvre chez les protagonistes les plus exaltés de la contre-culture occidentale. Daryiush Shayegan (Les Illusions de l’identité, 1992)
Hors de la Première guerre mondiale est venue une série de révoltes contre la civilisation libérale. Ces révoltes accusaient la civilisation libérale d’être non seulement hypocrite ou en faillite, mais d’être en fait la grande source du mal ou de la souffrance dans le monde. (…) [Avec] une fascination pathologique pour la mort de masse [qui] était elle-même le fait principal de la Première guerre mondiale, dans laquelle 9 ou 10 millions de personnes ont été tués sur une base industrielle. Et chacun des nouveaux mouvements s’est mis à reproduire cet événement au nom de leur opposition utopique aux complexités et aux incertitudes de la civilisation libérale. Les noms de ces mouvements ont changé comme les traits qu’ils ont manifestés – l’un s’est appelé bolchévisme, et un autre s’est appelé fascisme, un autre s’est appelé nazisme. (…) De même que les progressistes européens et américains doutaient des menaces de Hitler et de Staline, les Occidentaux éclairés sont aujourd’hui en danger de manquer l’urgence des idéologies violentes issues du monde musulman. Paul Berman
Le jihad n’est pas exigé si l’ennemi est deux fois plus puissant que les musulmans. (…) Quel intérêt y a-t-il à détruire un des édifices de votre ennemi si celui-ci anéantit ensuite un de vos pays ? A quoi sert de tuer l’un des siens si, en retour, il élimine un millier des vôtres ? Saïd Imam Al-Sharif alias Dr. Fadl (ex-idéologue d’Al Qaeda)
Il a attiré des convertis plus nombreux, plus jeunes, souvent issus des milieux populaires, qui voyaient en l’islam non plus une réalité extérieure, étrangère, voire exotique, mais au contraire un phénomène local et même souvent, de manière paradoxale, un facteur d’intégration! Paul Landau
Si les convertis jouent un rôle fondamental dans la stratégie islamiste, c’est parce qu’ils se trouvent justement à l’intersection de ces deux versants complémentaires de la stratégie de lutte contre l’Occident : certains deviennent des soldats du djihad, d’autres sont employés à des fonctions de da’wa. » (propagation de la foi) Paul Landau
Il y a, dans nos sociétés occidentales, un désaveu de la parole officielle et une suspicion généralisée de l’expertise et de l’innovation scientifique. (…) Il est de plus en plus difficile de cacher les choses et les complots. Mais paradoxalement, comme tout finit par se savoir, y compris les mensonges, le sentiment que l’on nous ment se développe. Gérald Bronner
Fin 2004, à partir d’une critique de l’hypercentralisme d’Al-Qaeda et surtout de la stratégie du 11 Septembre, qu’il estime politiquement néfaste car elle a permis aux Etats-Unis de détruire en réaction l’infrastructure afghane de Ben Laden, Al-Souri a construit les bases de ce qui deviendra ultérieurement le soi-disant Etat islamique, la dawla [«Etat» en arabe], comme on dit dans la jihadosphère. Il prônait la multiplication d’actes terroristes de vie quotidienne à des fins de provocations récurrentes dans les sociétés européennes, perpétrés par des musulmans européens visant juifs, intellectuels «impies», musulmans «apostats» et manifestations sportives pour affoler les sociétés occidentales et les faire surréagir – c’est la vieille rengaine gauchiste «provocation-répression-solidarité». A quoi s’ajoute l’idée que les Etats ne seront pas capables d’y faire face, que ça fera monter l’extrême droite qui va brûler les mosquées… et que l’Europe s’effondrera, avant de passer sous domination islamiste. C’est le primat du «rhizome» de Deleuze sur le centralisme léniniste – Al-Souri a vécu et étudié en France dans les années 80 -, projeté à l’ère de YouTube et décliné dans la grammaire du jihad. Il n’y a plus de «donneur d’ordre» et «d’exécutants», comme à l’époque de Ben Laden. Tout est endoctrinement, entraînement militaire et mise en œuvre, avec une assez large marge d’initiative pour de petites cellules fortement idéologisées par «l’inspiration» – d’où le titre du magazine en ligne anglophone d’Al-Qaeda dans la péninsule arabique, Inspire. Quand l’Américano-Yéménite Aulaqi l’a créé, Al-Qaeda était encore le brand le plus célèbre du monde avec Coca. Aujourd’hui, c’est – plus ou moins – Daech. Mais ils ont un problème de label, entre Daech, Isis, Isil et Dawla, qui finira par nuire à leur recherche de notoriété. (…) L’Etat islamique a un territoire, à la différence d’Al-Qaeda. En Irak, il s’est greffé sur la revendication arabo-sunnite de créer un «Sunnistan», à cheval aussi sur la Syrie, et, en ce sens, il aspire des sunnites du monde entier qui viennent l’aider dans sa guerre tribale contre les chiites, les Kurdes, les alaouites, les chrétiens – avant d’être réinjectés, une fois aguerris, pour mener le jihad dans leur pays de départ. Il y a articulation entre les divers territoires du jihad, unifiés par le miroir du monde virtuel : le dialogue ahurissant des frères Kouachi, traqués dans l’imprimerie de Dammartin-en-Goële [Seine-et-Marne], en direct avec BFM TV est en ligne et sous-titré en arabe, à des fins d’édification et de prosélytisme, sur de nombreux sites islamistes du Moyen-Orient. (…) C’est un bricolage sophistiqué qui s’attaque à un symbole très fort : aux valeurs et à la culture de l’adversaire, avec pour message basique : «On a su vous détruire là où vous nous aviez offensés.» Dans la jihadosphère, de même que Merah a eu des milliers de «likes», il y a un certain nombre de gens qui rendent gloire aux trois «héros». Du reste, à la fin de sa vidéo, Coulibaly raconte qu’il est allé faire la tournée des mosquées pleines d’Ile-de-France, qu’il y a vu des milliers de jeunes gens en bonne santé et qu’ils doivent suivre son exemple. L’objectif est l’émulation. Mais est-ce que les terroristes potentiels vont bénéficier d’un effet «poisson dans l’eau» ou, au contraire, seront-ils identifiés, marginalisés et dénoncés comme ce fut le cas dans l’Hexagone lorsque la guerre civile algérienne y a débordé ? La réponse politique doit certainement recréer ces conditions. Dans la communication des autorités, il est fondamental de rappeler à l’ensemble de notre société que, parmi les victimes de prédilection des jihadistes, il y a aussi les musulmans désignés par eux comme «apostats», comme c’est le cas du brigadier Ahmed Merabet qui a été délibérément abattu à terre boulevard Richard-Lenoir. Et que la plupart des victimes de Daech sont des musulmans…(…) Comment retisser un lien social plus prégnant aujourd’hui, c’est toute la question. A la guerre que Daech tente de mener en Europe, il ne faut pas répondre par la guerre mais par des opérations de police efficientes et par l’éducation. Les retours mitigés sur la réaction de certains élèves à la minute de silence en mémoire des victimes en rappellent la nécessité. Se pose aussi en urgence absolue la question du monde carcéral, qui est aujourd’hui l’école supérieure du jihadisme en France, comme l’ont démontré les itinéraires de Chérif Kouachi et Amédy Coulibaly, devenus ce que nous avons vu à cause de leur fréquentation de l’idéologue jihadiste Djamel Beghal en prison, puis lorsqu’il était assigné à résidence au cœur de notre France rurale. Gilles Kepel
The guerrilla fights the war of the flea, and his military enemy suffers the dog’s disadvantages: too much to defend; too small, ubiquitous, and agile an enemy to come to grips with. Robert Taber
Al-Suri pensait également que l’Afghanistan des Talibans était une sorte de véritable Etat islamique et que ce dernier devait constituer la base pour étendre la lutte. C’était une sorte «d’espace libéré», le premier dont les jihadistes bénéficiaient dans l’ère moderne après la chute de l’Empire ottoman. Zawahiri en parle également dans son livre Les Chevaliers sous la bannière du Prophète: l’objectif est de créer des zones libérées comme bases pour l’extension de la lutte. Ces «zones libérées» jouent donc un rôle fondamental dans la pensée de Suri et de Zawahiri ainsi que des idéologues plus récents comme Abu Bakr Nadji. C’était également une doctrine centrale de la pensée de gauche sur la guérilla. Al-Suri pensait que l’insistance de Ben Laden sur sa stratégie médias et son absence de consultation des Talibans ne constituait pas une stratégie intelligente. Al-Suri ne pensait pas qu’il était problématique de parler aux médias occidentaux. En fait c’est même lui qui avait organisé une rencontre de Ben Laden avec CNN et il a joué le rôle de conseiller médias de Ben Laden durant la période 1996-1997. Il semblerait donc qu’Al-Suri (et beaucoup d’autres) n’étaient pas très à l’aise avec les attaques du 11 septembre: le mouvement jihadiste n’y était pas préparé, le régime des Talibans n’y était pas préparé. Ces attaques ont ainsi été interprétées comme une «trahison» de l’hospitalité offerte par le régime des Talibans. Pourtant, même s’il est critique, Al-Suri est ambivalent sur ces attaques: d’un côté, ces attaques ont eu un impact phénoménal sur la situation mondiale et les Etats-Unis. Comme Al-Suri pensait que tôt ou tard une confrontation aurait été nécessaire avec les Etats-Unis, ces attaques allaient dans la bonne direction. Dans cette perspective, Ben Laden a tourné les yeux de tous les jihadistes vers un seul ennemi au lieu de se focaliser sur une multiplicité de problèmes et d’ennemis plus locaux. A cet égard, il s’agissait pour Al-Suri d’une attaque intelligente, même s’il ne la soutient pas totalement du fait du manque de préparation des jihadistes et de la perte de nombreux cadres et soutien. (…) Al-Suri a commencé à parler de cette nécessité d’une décentralisation du jihad au moins une décennie avant les attaques du 11 septembre. La première fois qu’il aborde ce besoin d’abandonner des organisations hiérarchiques régionales pour une approche plus globale, basée sur des réseaux plus ou moins sans leader, décentralisés, est en 1991 déjà dans le cadre de différents séminaires tenus à Peshawar. On peut également affirmer qu’à cette époque ses auditeurs n’avaient pas véritablement saisi cette idée. A l’époque où il commence à rédiger les premières ébauches de ce qui allait devenir L’Appel à la Résistance islamique globale, Al-Suri n’était pas considéré comme assez important dans la hiérarchie pour être pris suffisamment au sérieux. Il s’est fait mieux connaître dans les cercles jihadistes au milieu des années 1990, notamment en tant qu’auteur de l’ouvrage Al-Tajruba (ou Révolution Islamique Jihadiste en Syrie). Ce livre d’environ 900 pages sur l’expérience jihadiste syrienne, écrit à la fin des années 1980 et publié en 1991 à Peshawar représente son premier succès comme auteur jihadiste. La première esquisse de ce qui allait devenir L’Appel à la Résistance islamique globale a été élaborée dans un petit article d’une trentaine de pages, imprimé à 1.000 exemplaires à Peshawar en 1991 et diffusé à cette époque. Suri dit lui-même qu’en plus de cette publication, il a également discuté ses idées avec d’autres jihadistes à Londres au milieu des années 1990. A l’époque, Londres était la «capitale européenne» des jihadistes et des organisations comme le Jihad Islamique égyptien, des groupes jihadistes libyens, le Groupe Islamique Armé (GIA) algérien et d’autres y étaient représentés. Après la chute du Mur, le renforcement de la coopération anti-terroriste internationale a joué le rôle d’un détonateur et Al-Suri a commencé à répandre sa doctrine en argumentant que, du fait de cette coopération renforcée et de la fin de la Guerre Froide, il n’était plus possible de maintenir le modèle des tanzim, c’est-à-dire des organisations hiérarchiques régionales traditionnelles. De plus, les zones de repli et l’hospitalité de certains Etats qui avaient accueilli le leadership de certaines organisations étaient portées à disparaître du fait de la nouvelle situation internationale. Dans cette perspective, Suri parle beaucoup du «Nouvel Ordre Mondial» et de ses conséquences. C’est l’un des auteurs jihadistes qui se focalisent le plus sur la nouvelle donne géopolitique et ses implications. Et petit à petit, au fil des années 1990, un nombre croissant de gens ont commencé à considérer les idées d’Al-Suri comme correctes et surtout utiles. Outre le nouvel ordre mondial, un autre facteur qui a influencé la transformation et la décentralisation des organisations jihadistes a été l’émergence d’Internet. Dans ces années-là, Al-Suri a souligné l’importance de cet instrument. Il avait même mis en ligne son propre site avant 2001. Même si Internet n’était pas aussi développé dans les années 1990, celui-ci a tout de même influencé les jihadistes dans la mesure où ils ont adopté une approche plus orientée vers les réseaux que vers les organisations hiérarchiques. Quant aux références à Internet dans ses écrits, il cite «la toile» dans un entretien avec un journal arabe en 1999 et en 1996-1997 et il parle également de la nécessité de créer un site pour son bureau des médias de Londres. Il ne s’intéresse ici pas à la réalisation concrète, mais plutôt à Internet en tant qu’idée. C’est pour cela que j’ai intitulé mon livre Architect of Global Jihad, dans la mesure où Al-Suri est plutôt un stratège qui pose un cadre mais ne s’intéresse pas aux détails de la mise en œuvre. (…) Il est probable qu’Al-Suri ait lu les Turner Diaries de William Pierce. Dans tous les cas, il écrit qu’il aurait lu entre 50 et 60 livres sur la théorie de la guérilla lorsqu’il vivait en Espagne et en France au milieu des années 1980. Un livre qu’il utilise beaucoup est celui de Robert Taber, The War of the Flea traduit en arabe comme la «Guerre des opprimés» (harb al mustad’afin). Al-Suri a utilisé ce livre dans les camps d’entraînement en Afghanistan. Dans certains de ses cours, celui-ci va même jusqu’à lire cet ouvrage, à s’arrêter, à faire des commentaires et à continuer à lire. Al-Suri pensait donc qu’il s’agissait d’un livre très important. Il est intéressant de constater qu’il s’agit d’un livre écrit par un auteur américain et qu’Al-Suri a été critiqué par les franges salafistes les plus radicales et conservatrices pour avoir utilisé et parlé des expériences des guérillas d’extrême gauche. Ces franges n’étaient pas à l’aise avec le fait qu’Al-Suri parle des expériences de guérilla communistes, combattues pendant la guerre d’Afghanistan. Je n’ai cependant pas trouvé dans les écrits d’Al-Suri une référence explicite au concept de résistance sans leader de Beam. Al-Suri utilise le terme de «décentralisation» de manière répétée et consciente. On peut cependant dire qu’Al-Suri n’aurait probablement aucun problème idéologique à citer Beam. (…) Je pense que l’environnement qui prévaut depuis le 11 septembre – la surveillance accrue, le renforcement des mesures de lutte anti-terroriste, les nouvelles législations contre le financement du terrorisme, les nouvelles conditions de détention, la destruction des camps d’entraînement, la disparition des zones de repli à l’exception des zones tribales entre le Pakistan et l’Afghanistan – ont fortement restreint l’activité terroriste et les possibilités d’actions terroristes jihadistes. Pour le dire autrement, le monde tel qu’on le connaît depuis le 11 septembre a «imposé sa présence» au mouvement jihadiste et de ce fait la doctrine du nizam, la tanzim a commencé à être appliquée, souvent de manière inconsciente. Cette évolution a été également été dictée par la nécessité pour chaque organisation secrète d’une certaine «compartimentalisation» de ces activités afin d’en minimiser le degré de vulnérabilité. En d’autres termes, par sa conceptualisation du nizam, la tanzim, Al-Suri ne fait qu’expliciter, verbaliser une évolution qu’on retrouve sur le terrain, dictée par un nouvel environnement. Dans cette perspective, l’approche «historique» d’Al-Suri et sa volonté de tirer des leçons des erreurs passées est importante. Il ne faut cependant pas se focaliser uniquement sur le nizam, la tanzim et considérer qu’Al-Suri ne défend que le terrorisme du jihad individuel, la résistance jihadiste sans leader. En fait, il défend ce slogan et cette forme d’action individuelle uniquement lorsque les circonstances l’exigent et ne permettent aucune autre alternative, comme par exemple la mise sur pied de camps d’entraînements dans des zones «libérées» comme ce fut le cas en Afghanistan. Al-Suri insiste beaucoup sur la nécessité de créer une entité comparable à un Etat lorsque les conditions sont réunies, mais après la chute du régime taliban, il n’était pas très optimiste quant à cette possibilité. Il aurait très intéressant de savoir ce qu’auraient été ces commentaires, s’il avait écrit en 2008, à l’heure où il y aurait de nouveaux camps d’entraînement du côté pakistanais de la frontière. Il est également intéressant d’observer qu’il a changé sa perspective après le 11 septembre et qu’il est devenu plus pessimiste sur le futur et la possibilité de créer des territoires libérés. A l’heure actuelle, il aurait probablement retrouvé un peu d’optimisme. En fait, l’idée de résistance sans leader est considérée par Al-Suri comme l’option de dernier recours à utiliser lorsque toutes les autres formes de guerre échouent – ou ont échoué. Il ne dit en aucun cas qu’il s’agit de la meilleure option, mais il est très explicite sur le fait qu’il s’agit de l’option de dernier recours. En plus de la résistance sans leader, il parle également de la lutte sur des «fronts ouverts» (comme en Irak ou en Tchétchénie). Il argumente également en faveur d’attaques avec des armes de destruction massive ou du moins qu’il s’agit d’une option à explorer. En se focalisant sur la résistance sans leader, sur les actions par des individus au niveau local, Al-Suri étend la portée du jihad. Ce qui est fondamental ici, c’est que la lutte ne soit pas restreinte à une élite: Suri veut «démocratiser» le jihad, l’amener aux gens. Mais sa théorie ne s’intéresse pas uniquement à la lutte armée, mais également à d’autres activités comme le soutien politique, médiatique au mouvement jihadiste. Pour revenir à cette idée de démocratisation du jihad, Al-Suri pense qu’il doit être un mouvement de masse et non la lutte d’une petite élite – comme ce fut par exemple le cas du Jihad Islamique égyptien – du fait que cette élitisme est la cause de la défaite. (…) En fait, la faiblesse principale d’un terrorisme du jihad individuel est la difficulté d’organisation et d’action pour des individus qui agissent d’eux-mêmes sans avoir été entraînés. Cependant, les actions d’individus au niveau local, même s’ils ne font pas beaucoup de dégâts ou de victimes, le simple fait que des actions soient organisées de manière spontanée est une victoire en soi. Pour lui, l’objectif de ces actions spontanées est leur propagation d’un individu à un autre et l’inspiration fournie par l’exemple individuel. En considérant que la communauté musulmane, l’oumma, comprend 1,5 milliard d’individus, il n’est pas nécessaire qu’un fort pourcentage de la population agisse pour créer une vague de violence contre l’Occident. Du fait de l’attention médiatique suscitée par des événements terroristes, Al-Suri a, dans un certain sens, raison: une action violente n’a pas besoin d’être très importante pour susciter un large impact médiatique. (…) Cela dépend du «front» dont vous êtes en train de parler. Si l’on parle par exemple de l’Afrique du Nord, Al-Qa’ida a fait d’énormes progrès. Par contre, si vous parlez du front irakien, Al-Qa’ida devrait probablement concéder que la lutte n’est à l’heure actuelle pas un succès. Si, en revanche, vous prenez l’Afghanistan, le mouvement jihadiste s’y porte plutôt bien, à condition évidemment que l’alliance entre les Talibans et Al-Qa’ida se maintienne, ce que je ne pense pas. Dans le cas contraire, Al-Qa’ida sera en grand péril. (…) Si l’on considère que l’une des priorités d’Al-Qai’da était de frapper à nouveau aux Etats-Unis, on peut dire que le mouvement a lamentablement échoué, même s’il y a eu des tentatives mineures d’attentats. Une des différences avec la situation en Europe est la difficulté d’Al-Qa’ida de s’implanter aux Etats-Unis, et donc que leurs capacités dans ce pays sont réduites. Mais il est également possible qu’Al-Qa’ida ne veuille pas aider l’Administration américaine et offrir un soutien populaire à la guerre contre le terrorisme du président Bush en perpétrant un attentat sur sol américain. De plus, le document stratégique qui a été publié avant les attaques de Madrid fait clairement référence et insiste sur la nécessité d’attaquer les alliés américains plutôt que les Américains eux-mêmes pour les isoler et les priver de leurs alliés. Selon ce document, en cas d’isolement américain, la guerre en Irak et en Afghanistan deviendra tellement onéreuse qu’ils seront défaits économiquement. La stratégie économique d’Al-Qa’ida ne devrait pas être sous-estimée: le réseau de Ben Laden veut rendre cette campagne la plus coûteuse possible du fait que le pilier de la puissance militaire américaine est son économie. De ce fait, je pense que la question du succès d’Al-Qa’ida dépend de la manière d’interpréter sa stratégie: du point de vue de sa capacité à repousser les Etats-Unis hors du monde musulman, je pense qu’Al-Qa’ida a obtenu des succès raisonnables ces dernières années. Cependant, d’un point de vue idéologique, Al-Qa’ida est beaucoup plus faible actuellement qu’il y a quelques années. (…) Selon moi, Al-Qa’ida est toujours en mesure d’exercer une certaine pression sur les Etats européens. J’en veux pour preuve le retrait de troupes en Irak par certains alliés des Etats-Unis et les débats autour du maintien de la présence en Afghanistan. Ces derniers ont pris de l’ampleur dans de nombreux pays, y compris la Norvège. Après les attentats de Londres, on a assisté à un certain nombre de tentatives. Pourtant même si ces actions n’ont causé aucun mort, des pays comme la Grande-Bretagne ont continué à renforcer leur législation anti-terroriste et cette législation est en train d’aliéner les musulmans britanniques et crée une forme d’animosité au sein de la société britannique. De plus, les Etats européens continuent à engager des moyens considérables pour lutter contre l’extrémisme musulman et ceci montre que malgré l’absence d’attaques réussies, Al-Qa’ida est capable de créer une pression sur les Etats européens et, à long terme, peut affaiblir la volonté de ces Etats à s’engager dans la lutte contre le terrorisme en Irak ou en Afghanistan. Ce n’est donc pas un succès total, mais pas non plus un échec retentissant. Il est toujours difficile de dire pour les organisations de guérilla ou terroristes si elles ont échoué ou pas, cependant leur simple survie, malgré les moyens engagés pour mettre un terme à leurs activités est déjà en soi une victoire. Je crois qu’il y a une autre logique qui permette de mesurer la victoire ou la défaite de telles organisations. (…) Sageman (…) a beaucoup insisté sur le fait que son analyse n’était pas exclusive, c’est-à-dire que d’une part l’organisation centrale d’Al-Qa’ida est toujours en place et qu’il faut tout faire pour mettre un terme à cette organisation, mais il existe un autre jihad, le jihad sans leader qui est tout aussi important. Et je pense qu’il a raison. Son analyse ne prend cependant pas en considération le fait que l’organisation centrale d’Al-Qa’ida s’est renforcée ces dernières années par sa présence dans les zones frontalières entre l’Afghanistan et le Pakistan. Il s’agit là d’un développement majeur. Du fait de ce renforcement, il a été possible de recommencer à envoyer des gens dans des camps d’entraînement dans ces zones. Cela a par exemple été le cas pour les militants de l’Union du Jihad Islamique arrêtés l’an dernier en Allemagne. En conclusion, on a observé que toute organisation terroriste meurt à un moment ou à un autre. Je me souviens d’une discussion récente avec un membre d’un service de sécurité européen sur Al-Qa’ida et la culture des jeunes (youth culture). Selon lui, certains de ces militants veulent être cool et, dès le moment où être un jihadiste cessera d’être cool, le mouvement du jihad s’arrêtera. Ceci n’explique évidemment pas tout, mais je pense que c’est l’un des éléments de la problématique. Si l’on lit et écoute les discours de Ben Laden, on constate que ceux-ci sont principalement dirigés vers des hommes jeunes entre 15 et 25 ans. Je pense que la culture des jeunes joue un certain rôle dans le phénomène jihadiste en Europe occidentale. Brynjar Lia (2008)
When it comes to strategy, close readings of the documents suggest that Al Qaeda draws its ideas less from classical Islam than from a broad array of sources in 20th-century guerrilla warfare, as well as older European and Chinese military strategists. Its books and articles refer to the ideas of Mao, Che Guevara, Regis Debray, the Vietnamese strategist General Giap, Fidel Castro, and even the somewhat obscure Brazilian urban guerrilla Carlos Marighella. They are secular and analytic, and do not rely on religious arguments as a detailed guide to action. To study Al Qaeda’s strategic literature is to realize that we should understand it primarily as a new type of revolutionary group—one that is, in fact, less classically “Islamic” than Maoist. It is a modern ideology built on Al Qaeda’s distorted version of Islam, one that is rejected by mainstream Islamic scholars. And this deeper understanding may give us new tools in what is shaping up to be a long fight against Al Qaeda’s influence. (…) The most influential strategic documents appear to be anything but religious in origin. For example, Al Qaeda strategist and trainer Abu Mus‘ab al-Suri wrote in his voluminous “The Call to Global Islamic Resistance” that one of the most important books on guerrilla warfare has been written by an American. That book, published in 1965, is “War of the Flea,” by Robert Taber, an investigative journalist who covered Castro’s operations in the late 1950s. The title refers to Mao’s often-cited analogy that guerrilla warfare is like the attack of a weak flea against a powerful dog. The flea first agitates the dog with a few bites, and then the dog attacks itself in a frenzy but is unable to kill the flea; as the bites multiply and other fleas join, the dog is weakened and eventually dies. Taber’s book, a classic popular study of insurgencies, examines how guerrillas end up succeeding or failing in wars against overwhelmingly powerful enemies. The book’s title was translated into Arabic as, approximately, “The War of the Oppressed”; a more literal translation would be “the war of those thought to be weak.” The message is clear: If you feel weak, this book shows you how to be strong.(…) Al Qaeda’s fundamental approach, as multiple authors explain in various texts, mirrors classic Maoist three-stage strategy. First, small groups weaken a government’s hold on a remote area; then they establish themselves in villages or communities to consolidate their power and expand. Finally, they join with similar groups until a large area is under their control, as the government withdraws and ultimately falls. Such an effort is underway in North Africa, the Sinai, Syria, Iraq, and South Asia. The goal may be couched in Islamic terms, but the methods are profoundly secular. Violence for Al Qaeda, as in classic guerrilla strategy, always has a political objective.(…)  It is evident from their writings that, like Osama bin Laden in his last days, these authors know that ordinary Muslims find their violent tactics to be morally offensive. To this they have no real answer except that they are following the universal laws of war, which are the same to establish a religious state or a secular state. In other words, if you agree with their goal of establishing a strict Islamic state, then the ends justify the means. (…) During the Cold War, the country invested a great deal of effort in understanding the enemy’s ideology. But that battle of ideas was perhaps simpler. Our communist adversaries had a worldview that we understood and that had its origins in Western thinking; we were confident that our own system offered a more attractive model to the world. In the fight against Al Qaeda, the United States has largely stayed away from the ideological battle because of concerns that any information campaign would involve counterproductive arguments about Islam. Focusing on the secular origins of Al Qaeda’s violent strategies, however, gives the United States a new kind of leverage—an opening to publicize the worst aspects of Al Qaeda’s ideology, which are just as alien to our Muslim allies and American Muslims as they are to other Americans. Al Qaeda’s military doctrines have resulted in the deaths of many more Muslims than non-Muslims; their call for eternal jihadism is a recipe for endless urban and rural warfare. They have no theory of stable government beyond the clichés in their propaganda. What is clear, based on the intolerance and dedication to violence enshrined in its strategic literature, is that the communities most immediately at threat are the surrounding Muslim ones. That is not a sentiment likely to show up in the group’s public propaganda. But it’s a fact that the United States has a very good incentive to recognize and to communicate to the passive and sometimes sympathetic public that Al Qaeda depends on for its very existence. Once we have fully absorbed Al Qaeda’s strategic literature, it will give us ample material to use against them, in their own words. Michael W. S. Ryan

Attention: un livre peut en cacher un autre !

A l’heure où la menace terroriste se rapprochant, ce n’est pas tant charlie qu’israéliens que nous nous découvrons …

Et où pour ménager tant la rue arabe que nos riches amis saoudiens et qataris, nombre de nos dirigeants comme de nos médias se refusent toujours et même explicitement à appeler la menace islamiste par son nom …

Pendant que, devant la trahison à présent patente de leurs nouveaux damnés de la terre, nos néo-staliniens en France tentent de se raccrocher aux bonnes vieilles branches de l’anticapitalisme …

Et que la victimisation continue à faire recette tant en Grèce qu’en Espagne

Comment ne pas voir, comme le rappelait René Girard au lendemain des attentats du 11 septembre, qu’entre effacement des cultures traditionnelles et rivalité mimétique à l’échelle planétaire, que l’islam ne fait que « fournir aujourd’hui le ciment qu’on trouvait autrefois dans le marxisme » ?

Et donc qu’à l’instar de leurs manuels stratégiques comme le confirme le chercheur américain Michael Ryan, les djihadistes ne sont pas autre chose que des occidentaux honteux ?

What Al Qaeda learned from Mao
The surprisingly secular guerrilla strategy behind the would-be Islamist revolution

Michael W.S. Ryan

Globe Correspondent

September 22, 2013

Twelve years after its horrifying attack on the United States and two years after Osama bin Laden’s death, Al Qaeda is still very much alive—dispersed, but with a critical role in the violence in Syria, Iraq, Yemen, and elsewhere. Its leaders and locations have changed, but its ideology has proved tenacious and adaptable.

We often misunderstand what that ideology is. Americans generally discuss Al Qaeda chiefly as an Islamist group, one fanatically dedicated to imposing its harsh version of Islamic law on the Middle East and to extinguishing all American presence there.

But there are many active Islamist organizations, and among them Al Qaeda is distinct—unique both in its single-minded focus on the United States and in its approach to violence. To fight its influence requires more than just tracking its personnel or analyzing its tactics: It requires grasping the deeper strategies and long-range thinking that set it apart and help create its mystique.

Al Qaeda’s strategic foundations are laid out in a variety of documents written by its ideologues and trainers. Originally produced secretly for training recruits and as a legacy for future generations of jihadi guerrillas, the documents began to emerge in the early 2000s—published on jihadist forums, stored on commercial websites, or confiscated from terrorist safe houses and training camps by local police or military.

What this body of work reveals might strike even informed readers as surprising. When it comes to strategy, close readings of the documents suggest that Al Qaeda draws its ideas less from classical Islam than from a broad array of sources in 20th-century guerrilla warfare, as well as older European and Chinese military strategists. Its books and articles refer to the ideas of Mao, Che Guevara, Regis Debray, the Vietnamese strategist General Giap, Fidel Castro, and even the somewhat obscure Brazilian urban guerrilla Carlos Marighella. They are secular and analytic, and do not rely on religious arguments as a detailed guide to action.

To study Al Qaeda’s strategic literature is to realize that we should understand it primarily as a new type of revolutionary group—one that is, in fact, less classically “Islamic” than Maoist. It is a modern ideology built on Al Qaeda’s distorted version of Islam, one that is rejected by mainstream Islamic scholars. And this deeper understanding may give us new tools in what is shaping up to be a long fight against Al Qaeda’s influence.

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The first unclassified evidence of Al Qaeda’s thinking about guerrilla warfare surfaced in December 2001 after the American journalist Alan Cullison, assigned to cover events in Kabul, had an accident in the wilds of the Hindu Kush that destroyed his laptop. When he bought a used computer in Kabul, he came into possession of a hard drive previously owned by Ayman al-Zawahiri, then bin Laden’s deputy. Cullison bought it from a man who claimed he had stolen it the day before Al Qaeda’s leadership fled Kabul after the collapse of the Taliban government.

This hard drive contained a book written by al-Zawahiri about jihadist insurgencies in Egypt, titled “Knights Under the Prophet’s Banner.” It also included many other professional-grade documents about espionage and security. A section titled “The Future of the Jihadist Movement” outlined some of Al Qaeda’s long-range strategies and would later be the basis for further writings by the leadership’s advisers and lieutenants.

Thousands of pages of documents have emerged since then, laying out Al Qaeda’s ideology, military doctrine, and tactics. In 2004, the Norwegian scholars Brynjar Lia and Thomas Hegghammer coined the term now used to describe this body of writings: “jihadi strategic studies,” the collective efforts of a radical group to adapt the lessons of the past into a modern guide to action. Since 2008, I have been among the growing number of scholars and experts trying to unlock what they tell us about Al Qaeda.

The most influential strategic documents appear to be anything but religious in origin. For example, Al Qaeda strategist and trainer Abu Mus‘ab al-Suri wrote in his voluminous “The Call to Global Islamic Resistance” that one of the most important books on guerrilla warfare has been written by an American. That book, published in 1965, is “War of the Flea,” by Robert Taber, an investigative journalist who covered Castro’s operations in the late 1950s. The title refers to Mao’s often-cited analogy that guerrilla warfare is like the attack of a weak flea against a powerful dog. The flea first agitates the dog with a few bites, and then the dog attacks itself in a frenzy but is unable to kill the flea; as the bites multiply and other fleas join, the dog is weakened and eventually dies.

Taber’s book, a classic popular study of insurgencies, examines how guerrillas end up succeeding or failing in wars against overwhelmingly powerful enemies. The book’s title was translated into Arabic as, approximately, “The War of the Oppressed”; a more literal translation would be “the war of those thought to be weak.” The message is clear: If you feel weak, this book shows you how to be strong.

Except for history and military buffs, few Americans today read Taber’s book in English; similarly, few Al Qaeda terrorists would have read it in Arabic. But its lessons ended up embedded in Al Qaeda’s philosophy and insurgency campaigns. Al-Suri even recorded a lecture course on the book, and both the failed mid-2000s terrorist campaign in Saudi Arabia and the current war in Yemen bear its imprint.

Other Al Qaeda authors have drawn on guerrilla thinkers from very different parts of the globe. Abu Ubayd al-Qurashi (a pseudonym for a bin Laden adviser), in his article “Revolutionary Wars,” translates the Vietnamese General Giap’s characterization of guerrilla warfare in his book “People’s War People’s Army” into Arabic: “a type of war in which the weak side, with poor equipment, takes refuge among the masses to fight a powerful enemy, which possesses superior equipment and technology.” To al-Qurashi, the ultimate American withdrawal from Vietnam offers a lesson in how the psychological costs of guerrilla warfare can break a powerful nation’s will to keep fighting.

Al Qaeda’s fundamental approach, as multiple authors explain in various texts, mirrors classic Maoist three-stage strategy. First, small groups weaken a government’s hold on a remote area; then they establish themselves in villages or communities to consolidate their power and expand. Finally, they join with similar groups until a large area is under their control, as the government withdraws and ultimately falls. Such an effort is underway in North Africa, the Sinai, Syria, Iraq, and South Asia. The goal may be couched in Islamic terms, but the methods are profoundly secular. Violence for Al Qaeda, as in classic guerrilla strategy, always has a political objective.

Al Qaeda’s books and articles on strategy in Arabic and occasionally in translation can now be easily found on the Internet, if one knows where to look. Besides al-Suri’s “The Call to Global Islamic Resistance” and al-Qurashi’s articles “Revolutionary Wars” and “Fourth Generation Warfare,” they include Abu Bakr Naji’s “The Administration of Savagery,” Abdul Aziz al-Muqrin’s “A Practical Course for Guerrilla War,” and many more. All the authors mentioned here were active jihadists and close to Al Qaeda’s leadership; all were killed in insurgency operations or captured by local forces by 2006.

But their work survives. Though Al Qaeda is increasingly fragmented, and some observers see it less as a single organization than a banner for various insurgents to fight under, these strategies and Al Qaeda’s ideology do appear to bind them together. The current leader of Al Qaeda in Yemen, for example, has credited Naji’s book for the group’s strategy today while expounding Al Qaeda’s ideology in his propaganda.

The principles of warfare these writers espouse are by no means mainstream in the countries where they lived. It is evident from their writings that, like Osama bin Laden in his last days, these authors know that ordinary Muslims find their violent tactics to be morally offensive. To this they have no real answer except that they are following the universal laws of war, which are the same to establish a religious state or a secular state. In other words, if you agree with their goal of establishing a strict Islamic state, then the ends justify the means.

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In the fight against Al Qaeda thus far, this strategic literature has taken a back seat to tracking its propaganda, tactics, and actual activities. This is understandable: Military and police operations against terrorist cells and groups depend on actionable information, and strategic writings don’t tell us where the group’s terrorists might strike next.

But in the long term, understanding its strategy is crucial. Perhaps Al Qaeda’s greatest strength has been its ability to rise out of the ashes of miserable defeat, recruit more young men, and continue its long war against the established order. Understanding the strategy, ideology, and “heroic” history its strategists write about is key to winning the deeper battle to prevent Al Qaeda from refilling its ranks when our operations decimate them.

This kind of analysis has helped the United States before. During the Cold War, the country invested a great deal of effort in understanding the enemy’s ideology. But that battle of ideas was perhaps simpler. Our communist adversaries had a worldview that we understood and that had its origins in Western thinking; we were confident that our own system offered a more attractive model to the world. In the fight against Al Qaeda, the United States has largely stayed away from the ideological battle because of concerns that any information campaign would involve counterproductive arguments about Islam.

Focusing on the secular origins of Al Qaeda’s violent strategies, however, gives the United States a new kind of leverage—an opening to publicize the worst aspects of Al Qaeda’s ideology, which are just as alien to our Muslim allies and American Muslims as they are to other Americans. Al Qaeda’s military doctrines have resulted in the deaths of many more Muslims than non-Muslims; their call for eternal jihadism is a recipe for endless urban and rural warfare. They have no theory of stable government beyond the clichés in their propaganda.

What is clear, based on the intolerance and dedication to violence enshrined in its strategic literature, is that the communities most immediately at threat are the surrounding Muslim ones. That is not a sentiment likely to show up in the group’s public propaganda. But it’s a fact that the United States has a very good incentive to recognize and to communicate to the passive and sometimes sympathetic public that Al Qaeda depends on for its very existence. Once we have fully absorbed Al Qaeda’s strategic literature, it will give us ample material to use against them, in their own words.

Michael W. S. Ryan is a senior fellow at the Jamestown Foundation and a Middle East Institute scholar. He studied Arabic for his PhD at Harvard and at the American University in Cairo, and is author of “Decoding Al Qaeda’s Strategy: The Deep Battle Against America,” published last month.

Voir aussi:

Abu Musab Al-Suri, architecte du jihad global – Entretien avec Brynjar Lia
Jean-Marc Flükigel
Terrorisme.net
25 juillet 2008

Arrêté en 2005, Mustafa Sethmariam Nasar, mieux connu sous le nom d’Abu Musab Al-Suri, est considéré comme le principal idéologue de la troisième génération du jihad salafiste. Moins connu en Occident que le numéro deux d’Al-Qa’ida Ayman Al-Zawahiri ou le Palestinien Abdullah Azzam, Abu Musab-Al-Suri n’en est pas moins extrêmement influent dans les sphères de la militance islamiste armée et a inspiré, par ses écrits, de nombreux jihadistes.

Dans la perspective d’une meilleure connaissance de cette figure centrale, Terrorisme.net propose à ses lecteurs une interview de Brynjar Lia, Professeur de recherches à l’Etablissement norvégien de recherches sur la défense. Brynjar Lia est l’auteur de l’ouvrage Architect of Global Jihad: The Life of Al Qaeda Strategist Abu Mus’ab Al-Suri (Columbia University Press, 2008), une biographie essentielle pour qui veut comprendre Abu-Musab Al-Suri.

Dans cet ouvrage original, Brynjar Lia propose également une traduction unique du chapitre principal de l’opus magnum d’Al-Suri, L’Appel à la Résistance Islamique Globale.

Abu Musab Al-Suri : éléments biographiques
Terrorisme.net – En guise d’introduction, pourriez-vous esquisser un portrait intellectuel d’Abu Musab Al-Suri?

Brynjar Lia – Abu Musab Al-Suri est arrivé sur la voie du jihad et de l’idéologie jihadiste en tant qu’expert militaire. Il s’est intéressé à la lutte très tôt, dès ses études au département d’ingénierie de l’université d’Aleppo, en Syrie. C’est à ce moment-là qu’il a rejoint l’organisation syrienne de l’Avant-Garde Combattante. Après quelques mois, la cellule à laquelle il appartenait a été découverte et il s’est enfui en Jordanie avec un grand nombre de Syriens. En Jordanie, puis plus tard en Irak, il a bénéficié d’un entraînement en techniques de guérilla urbaine.

Ce n’est que beaucoup plus tard qu’il a commencé à écrire sur le jihad dans une perspective plus intellectuelle. Al-Suri n’avait pas bénéficié d’une éducation religieuse et l’on observe dans ses écrits que ce qui l’intéresse le plus est de rendre le plus efficace possible le combat, la lutte, de renforcer au maximum l’impact de l’usage de la violence politique. Même s’il bénéficie de connaissances dans le domaine religieux, il n’est pas un théologien. Particulièrement intéressant est le fait qu’il adapte les théories des guérilla «de gauche» à un cadre islamiste, et c’est justement cette adaptation qui est particulièrement fructueuse.

Il faut également mentionner le fait qu’Al-Suri a bénéficié d’une formation universitaire en histoire et il manifeste, lorsqu’on lit ses écrits, qu’il veut tirer les leçons de l’histoire. Si l’on veut, il s’agit d’une historiographie fortement tournée vers la réflexion politique et qui veut en tirer des conclusions pour la lutte. C’est cette combinaison d’une connaissance intime du combat, de la manière de fabriquer des explosifs et des expériences passées d’autres organisations de guérilla qui fait l’intérêt des réflexions d’Al-Suri.

Personnellement, je pense que c’est cette expérience qui rend les écrits d’Al-Suri beaucoup plus accessibles à un esprit occidental que les écrits théologiques d’un Abu Muhammad Al-Maqdisi, d’Abu Qatada et de beaucoup d’autres idéologues islamistes.

Terrorisme.net – D’un point de vue religieux, on constate qu’il s’agit d’une personnalité extrêmement complexe: il souscrit certes à l’idéologie salafiste mais il a cependant attaqué en justice le journal «Al-Hayat» pour diffamation. Comment Al-Suri réconcilie-t-il une idéologie qui ne reconnaît que les tribunaux appliquant la sharia avec son recours à un tribunal appliquant une législation «occidentale»?

Brynjar Lia – C’est une question intéressante, et je crois que le fait d’avoir saisi un tribunal «occidental» montre le pragmatisme du personnage qui veut faire usage et exploiter toutes les possibilités pour faire avancer les jihadistes et leur cause, même si cela doit contredire des principes islamistes d’un point de vue religieux strict. Selon lui, il est possible de justifier le recours à des tribunaux occidentaux pour faire progresser la cause jihadiste.

Lorsqu’il en parle dans un entretien avec un journal arabe en 1999, il se réfère à Abdullah Azzam qui en avait parlé et considérait ceci comme légitime. Azzam était très pragmatique dans les questions pécuniaires et pensait qu’il était important de réunir tout le soutien possible pour les moujhahidines en Afghanistan, même si cela devait exiger des voyages aux Etats-Unis, dans les pays occidentaux afin de récolter de l’argent qui devait servir à un combattre un mal encore plus important, l’Union soviétique. Tous ses écrits font preuve de ce pragmatisme; Abdullah Azzam n’était pas nécessairement rigide dans l’interprétation de questions mineures qui pouvaient mettre un frein à la progression de la lutte. Al-Suri fait preuve du même pragmatisme lorsqu’il s’oppose aux courants salafistes plus rigoristes: il ne veut pas qu’une interprétation littérale du Coran ne devienne un obstacle à la cause.

Terrorisme.net – Généralement, on considère le mouvement jihadiste comme une sorte de «monolithe» avec une unité de doctrine. Pourtant, Abu Musab Al-Suri semble être beaucoup plus indépendant. Dans cette perspective, pourriez-vous esquisser les accords et désaccords d’Al-Suri avec Ben Laden sur les attaques du 11 septembre 2001?

Brynjar Lia – Abu Musab Al-Suri croyait profondément au régime des Talibans pour différentes raisons. C’est ce qui l’a également incité à collaborer avec eux lorsqu’il était en Afghanistan. Concernant les relations avec Ben Laden, Al-Suri était en conflit avec lui. En lisant plusieurs lettres adressées au Saoudien, on constate qu’Al-Suri avait de fortes réticences sur son style de direction (leadership). Ces réticences ont émergé très tôt, pour des raisons diverses: la grande expérience d’Al-Suri dans la lutte (c’est un vétéran) et son intelligence jouent un rôle. Il pensait que Ben Laden ne gérait pas bien Al-Qa’ida, qu’il ne consultait pas ses pairs de manière adéquate. Dans les lettres adressées à ce dernier en 1998, celui-ci critique la relation des «Arabes afghans» avec le régime des Talibans. Pour Al-Suri, le cœur du problème se situe dans la Déclaration du jihad contre les Croisés et les Juifs et le fait que Mollah Omar n’en avait pas été informé.

Dans ses lettres, il reproche à Ben Laden de mettre en danger la présence de ses co-religionaires arabes en Afghanistan qui pourraient être livrés aux Talibans, alors que Ben Laden, en tant que Saoudien, avait la possibilité de se repentir et de rentrer en Arabie Saoudite ou au Soudan.

De plus Al-Suri pensait également que l’Afghanistan des Talibans était une sorte de véritable Etat islamique et que ce dernier devait constituer la base pour étendre la lutte. C’était une sorte «d’espace libéré», le premier dont les jihadistes bénéficiaient dans l’ère moderne après la chute de l’Empire ottoman.

Zawahiri en parle également dans son livre Les Chevaliers sous la bannière du Prophète: l’objectif est de créer des zones libérées comme bases pour l’extension de la lutte. Ces «zones libérées» jouent donc un rôle fondamental dans la pensée de Suri et de Zawahiri ainsi que des idéologues plus récents comme Abu Bakr Nadji. C’était également une doctrine centrale de la pensée de gauche sur la guérilla. Al-Suri pensait que l’insistance de Ben Laden sur sa stratégie médias et son absence de consultation des Talibans ne constituait pas une stratégie intelligente. Al-Suri ne pensait pas qu’il était problématique de parler aux médias occidentaux. En fait c’est même lui qui avait organisé une rencontre de Ben Laden avec CNN et il a joué le rôle de conseiller médias de Ben Laden durant la période 1996-1997.

Il semblerait donc qu’Al-Suri (et beaucoup d’autres) n’étaient pas très à l’aise avec les attaques du 11 septembre: le mouvement jihadiste n’y était pas préparé, le régime des Talibans n’y était pas préparé. Ces attaques ont ainsi été interprétées comme une «trahison» de l’hospitalité offerte par le régime des Talibans. Pourtant, même s’il est critique, Al-Suri est ambivalent sur ces attaques: d’un côté, ces attaques ont eu un impact phénoménal sur la situation mondiale et les Etats-Unis. Comme Al-Suri pensait que tôt ou tard une confrontation aurait été nécessaire avec les Etats-Unis, ces attaques allaient dans la bonne direction. Dans cette perspective, Ben Laden a tourné les yeux de tous les jihadistes vers un seul ennemi au lieu de se focaliser sur une multiplicité de problèmes et d’ennemis plus locaux. A cet égard, il s’agissait pour Al-Suri d’une attaque intelligente, même s’il ne la soutient pas totalement du fait du manque de préparation des jihadistes et de la perte de nombreux cadres et soutien. C’est une attitude typique pour Al-Suri: il ne prend pas une position claire, il reste ambivalent et discute les avantages et désavantages de l’attaque, un peu à la manière d’un historien. Comme je l’ai déjà dit, c’est là que se trouve l’intérêt de la manière d’écrire d’Al-Suri, cette possibilité de discussion et de réflexion offerte au lecteur.

Abu Musab Al-Suri : perspectives stratégiques

Terrorisme.net – L’un des éléments centraux de la doctrine d’Al-Suri est ce concept ou slogan «nizam, la tanzim» («système, pas d’organisation»), c’est-à-dire cette volonté d’Al-Suri d’abandonner les organisations traditionnelles au profit d’une nouvelle forme de lutte moins hiérarchique. Quel est l’impact des attaques du 11 septembre sur la formulation et l’élaboration de ce concept?

Brynjar Lia – Al-Suri a commencé à parler de cette nécessité d’une décentralisation du jihad au moins une décennie avant les attaques du 11 septembre. La première fois qu’il aborde ce besoin d’abandonner des organisations hiérarchiques régionales pour une approche plus globale, basée sur des réseaux plus ou moins sans leader, décentralisés, est en 1991 déjà dans le cadre de différents séminaires tenus à Peshawar. On peut également affirmer qu’à cette époque ses auditeurs n’avaient pas véritablement saisi cette idée. A l’époque où il commence à rédiger les premières ébauches de ce qui allait devenir L’Appel à la Résistance islamique globale, Al-Suri n’était pas considéré comme assez important dans la hiérarchie pour être pris suffisamment au sérieux. Il s’est fait mieux connaître dans les cercles jihadistes au milieu des années 1990, notamment en tant qu’auteur de l’ouvrage Al-Tajruba (ou Révolution Islamique Jihadiste en Syrie). Ce livre d’environ 900 pages sur l’expérience jihadiste syrienne, écrit à la fin des années 1980 et publié en 1991 à Peshawar représente son premier succès comme auteur jihadiste.

La première esquisse de ce qui allait devenir L’Appel à la Résistance islamique globale a été élaborée dans un petit article d’une trentaine de pages, imprimé à 1.000 exemplaires à Peshawar en 1991 et diffusé à cette époque. Suri dit lui-même qu’en plus de cette publication, il a également discuté ses idées avec d’autres jihadistes à Londres au milieu des années 1990. A l’époque, Londres était la «capitale européenne» des jihadistes et des organisations comme le Jihad Islamique égyptien, des groupes jihadistes libyens, le Groupe Islamique Armé (GIA) algérien et d’autres y étaient représentés.

Après la chute du Mur, le renforcement de la coopération anti-terroriste internationale a joué le rôle d’un détonateur et Al-Suri a commencé à répandre sa doctrine en argumentant que, du fait de cette coopération renforcée et de la fin de la Guerre Froide, il n’était plus possible de maintenir le modèle des tanzim, c’est-à-dire des organisations hiérarchiques régionales traditionnelles. De plus, les zones de repli et l’hospitalité de certains Etats qui avaient accueilli le leadership de certaines organisations étaient portées à disparaître du fait de la nouvelle situation internationale. Dans cette perspective, Suri parle beaucoup du «Nouvel Ordre Mondial» et de ses conséquences. C’est l’un des auteurs jihadistes qui se focalisent le plus sur la nouvelle donne géopolitique et ses implications. Et petit à petit, au fil des années 1990, un nombre croissant de gens ont commencé à considérer les idées d’Al-Suri comme correctes et surtout utiles. Outre le nouvel ordre mondial, un autre facteur qui a influencé la transformation et la décentralisation des organisations jihadistes a été l’émergence d’Internet. Dans ces années-là, Al-Suri a souligné l’importance de cet instrument. Il avait même mis en ligne son propre site avant 2001. Même si Internet n’était pas aussi développé dans les années 1990, celui-ci a tout de même influencé les jihadistes dans la mesure où ils ont adopté une approche plus orientée vers les réseaux que vers les organisations hiérarchiques.

Quant aux références à Internet dans ses écrits, il cite «la toile» dans un entretien avec un journal arabe en 1999 et en 1996-1997 et il parle également de la nécessité de créer un site pour son bureau des médias de Londres. Il ne s’intéresse ici pas à la réalisation concrète, mais plutôt à Internet en tant qu’idée. C’est pour cela que j’ai intitulé mon livre Architect of Global Jihad, dans la mesure où Al-Suri est plutôt un stratège qui pose un cadre mais ne s’intéresse pas aux détails de la mise en œuvre.

Terrorisme.net – Vous mentionnez le fait que cette idée de «nizam, la tanzim» émerge au début des années 1990. Il est intéressant de constater que c’est plus ou moins à la même époque – en 1992 – que Louis Beam publie son fameux article sur la résistance sans leader («Leaderless Resistance»). Sachant qu’Al-Suri avait énormément lu, également des textes «occidentaux», est-il possible qu’il connaissait le texte de Beam et qu’il ait été influencé?

Brynjar Lia – C’est difficile à dire. Il est probable qu’Al-Suri ait lu les Turner Diaries de William Pierce. Dans tous les cas, il écrit qu’il aurait lu entre 50 et 60 livres sur la théorie de la guérilla lorsqu’il vivait en Espagne et en France au milieu des années 1980. Un livre qu’il utilise beaucoup est celui de Robert Taber, The War of the Flea traduit en arabe comme la «Guerre des opprimés» (harb al mustad’afin). Al-Suri a utilisé ce livre dans les camps d’entraînement en Afghanistan. Dans certains de ses cours, celui-ci va même jusqu’à lire cet ouvrage, à s’arrêter, à faire des commentaires et à continuer à lire. Al-Suri pensait donc qu’il s’agissait d’un livre très important. Il est intéressant de constater qu’il s’agit d’un livre écrit par un auteur américain et qu’Al-Suri a été critiqué par les franges salafistes les plus radicales et conservatrices pour avoir utilisé et parlé des expériences des guérillas d’extrême gauche. Ces franges n’étaient pas à l’aise avec le fait qu’Al-Suri parle des expériences de guérilla communistes, combattues pendant la guerre d’Afghanistan.

Je n’ai cependant pas trouvé dans les écrits d’Al-Suri une référence explicite au concept de résistance sans leader de Beam. Al-Suri utilise le terme de «décentralisation» de manière répétée et consciente. On peut cependant dire qu’Al-Suri n’aurait probablement aucun problème idéologique à citer Beam.

Terrorisme.net – Selon vous, le concept même de «nizam, la tanzim» proposé par Al-Suri a-t-il été appliqué et à quel moment a-t-il commencé à devenir influent?

Brynjar Lia – Je pense que l’environnement qui prévaut depuis le 11 septembre – la surveillance accrue, le renforcement des mesures de lutte anti-terroriste, les nouvelles législations contre le financement du terrorisme, les nouvelles conditions de détention, la destruction des camps d’entraînement, la disparition des zones de repli à l’exception des zones tribales entre le Pakistan et l’Afghanistan – ont fortement restreint l’activité terroriste et les possibilités d’actions terroristes jihadistes. Pour le dire autrement, le monde tel qu’on le connaît depuis le 11 septembre a «imposé sa présence» au mouvement jihadiste et de ce fait la doctrine du nizam, la tanzim a commencé à être appliquée, souvent de manière inconsciente. Cette évolution a été également été dictée par la nécessité pour chaque organisation secrète d’une certaine «compartimentalisation» de ces activités afin d’en minimiser le degré de vulnérabilité. En d’autres termes, par sa conceptualisation du nizam, la tanzim, Al-Suri ne fait qu’expliciter, verbaliser une évolution qu’on retrouve sur le terrain, dictée par un nouvel environnement. Dans cette perspective, l’approche «historique» d’Al-Suri et sa volonté de tirer des leçons des erreurs passées est importante.

Il ne faut cependant pas se focaliser uniquement sur le nizam, la tanzim et considérer qu’Al-Suri ne défend que le terrorisme du jihad individuel, la résistance jihadiste sans leader. En fait, il défend ce slogan et cette forme d’action individuelle uniquement lorsque les circonstances l’exigent et ne permettent aucune autre alternative, comme par exemple la mise sur pied de camps d’entraînements dans des zones «libérées» comme ce fut le cas en Afghanistan. Al-Suri insiste beaucoup sur la nécessité de créer une entité comparable à un Etat lorsque les conditions sont réunies, mais après la chute du régime taliban, il n’était pas très optimiste quant à cette possibilité. Il aurait très intéressant de savoir ce qu’auraient été ces commentaires, s’il avait écrit en 2008, à l’heure où il y aurait de nouveaux camps d’entraînement du côté pakistanais de la frontière. Il est également intéressant d’observer qu’il a changé sa perspective après le 11 septembre et qu’il est devenu plus pessimiste sur le futur et la possibilité de créer des territoires libérés. A l’heure actuelle, il aurait probablement retrouvé un peu d’optimisme.

En fait, l’idée de résistance sans leader est considérée par Al-Suri comme l’option de dernier recours à utiliser lorsque toutes les autres formes de guerre échouent – ou ont échoué. Il ne dit en aucun cas qu’il s’agit de la meilleure option, mais il est très explicite sur le fait qu’il s’agit de l’option de dernier recours. En plus de la résistance sans leader, il parle également de la lutte sur des «fronts ouverts» (comme en Irak ou en Tchétchénie). Il argumente également en faveur d’attaques avec des armes de destruction massive ou du moins qu’il s’agit d’une option à explorer. En se focalisant sur la résistance sans leader, sur les actions par des individus au niveau local, Al-Suri étend la portée du jihad. Ce qui est fondamental ici, c’est que la lutte ne soit pas restreinte à une élite: Suri veut «démocratiser» le jihad, l’amener aux gens.

Mais sa théorie ne s’intéresse pas uniquement à la lutte armée, mais également à d’autres activités comme le soutien politique, médiatique au mouvement jihadiste. Pour revenir à cette idée de démocratisation du jihad, Al-Suri pense qu’il doit être un mouvement de masse et non la lutte d’une petite élite – comme ce fut par exemple le cas du Jihad Islamique égyptien – du fait que cette élitisme est la cause de la défaite.

Terrorisme.netAl-Suri parle des avantages de «nizam, la tanzim», de ce terrorisme du jihad individuel, mais est-il également conscient de ses faiblesses?

Brynjar Lia – Je pense qu’il l’est, même s’il aurait pu en parler un peu plus. En fait, la faiblesse principale d’un terrorisme du jihad individuel est la difficulté d’organisation et d’action pour des individus qui agissent d’eux-mêmes sans avoir été entraînés. Cependant, les actions d’individus au niveau local, même s’ils ne font pas beaucoup de dégâts ou de victimes, le simple fait que des actions soient organisées de manière spontanée est une victoire en soi. Pour lui, l’objectif de ces actions spontanées est leur propagation d’un individu à un autre et l’inspiration fournie par l’exemple individuel. En considérant que la communauté musulmane, l’oumma, comprend 1,5 milliard d’individus, il n’est pas nécessaire qu’un fort pourcentage de la population agisse pour créer une vague de violence contre l’Occident. Du fait de l’attention médiatique suscitée par des événements terroristes, Al-Suri a, dans un certain sens, raison: une action violente n’a pas besoin d’être très importante pour susciter un large impact médiatique.

L’avenir du mouvement jihadiste
Terrorisme.netIl semble que l’une des clés du succès d’un mouvement décentralisé de résistance sans leader doive être sa capacité à rendre publique et maintenir un flot continu d’actions. Pourtant si l’on considère le mouvement jihadiste, un très grand nombre d’actions ont échoué ces dernières années soit pour des raisons techniques, soit parce qu’elles ont été découvertes par les autorités. D’un point de vue stratégique, cette incapacité à alimenter les actions réussies par les jihadistes peut-il être considéré comme un échec ou une sorte de «crépuscule» du mouvement?

Brynjar Lia – Cela dépend du «front» dont vous êtes en train de parler. Si l’on parle par exemple de l’Afrique du Nord, Al-Qa’ida a fait d’énormes progrès. Par contre, si vous parlez du front irakien, Al-Qa’ida devrait probablement concéder que la lutte n’est à l’heure actuelle pas un succès. Si, en revanche, vous prenez l’Afghanistan, le mouvement jihadiste s’y porte plutôt bien, à condition évidemment que l’alliance entre les Talibans et Al-Qa’ida se maintienne, ce que je ne pense pas. Dans le cas contraire, Al-Qa’ida sera en grand péril.

Terrorisme.netQu’en est-il des Etats-Unis?

Brynjar Lia – Si l’on considère que l’une des priorités d’Al-Qai’da était de frapper à nouveau aux Etats-Unis, on peut dire que le mouvement a lamentablement échoué, même s’il y a eu des tentatives mineures d’attentats. Une des différences avec la situation en Europe est la difficulté d’Al-Qa’ida de s’implanter aux Etats-Unis, et donc que leurs capacités dans ce pays sont réduites. Mais il est également possible qu’Al-Qa’ida ne veuille pas aider l’Administration américaine et offrir un soutien populaire à la guerre contre le terrorisme du président Bush en perpétrant un attentat sur sol américain.
De plus, le document stratégique qui a été publié avant les attaques de Madrid fait clairement référence et insiste sur la nécessité d’attaquer les alliés américains plutôt que les Américains eux-mêmes pour les isoler et les priver de leurs alliés. Selon ce document, en cas d’isolement américain, la guerre en Irak et en Afghanistan deviendra tellement onéreuse qu’ils seront défaits économiquement. La stratégie économique d’Al-Qa’ida ne devrait pas être sous-estimée: le réseau de Ben Laden veut rendre cette campagne la plus coûteuse possible du fait que le pilier de la puissance militaire américaine est son économie. De ce fait, je pense que la question du succès d’Al-Qa’ida dépend de la manière d’interpréter sa stratégie: du point de vue de sa capacité à repousser les Etats-Unis hors du monde musulman, je pense qu’Al-Qa’ida a obtenu des succès raisonnables ces dernières années. Cependant, d’un point de vue idéologique, Al-Qa’ida est beaucoup plus faible actuellement qu’il y a quelques années.

Terrorisme.netDu point de vue européen, peut-on dire que l’incapacité à perpétrer des actions réussies depuis les attentats de Londres et les attaques déjouées depuis tendraient à montrer qu’Al-Qa’ida aurait échoué sur le Vieux Continent?

Brynjar Lia – Selon moi, Al-Qa’ida est toujours en mesure d’exercer une certaine pression sur les Etats européens. J’en veux pour preuve le retrait de troupes en Irak par certains alliés des Etats-Unis et les débats autour du maintien de la présence en Afghanistan. Ces derniers ont pris de l’ampleur dans de nombreux pays, y compris la Norvège. Après les attentats de Londres, on a assisté à un certain nombre de tentatives. Pourtant même si ces actions n’ont causé aucun mort, des pays comme la Grande-Bretagne ont continué à renforcer leur législation anti-terroriste et cette législation est en train d’aliéner les musulmans britanniques et crée une forme d’animosité au sein de la société britannique. De plus, les Etats européens continuent à engager des moyens considérables pour lutter contre l’extrémisme musulman et ceci montre que malgré l’absence d’attaques réussies, Al-Qa’ida est capable de créer une pression sur les Etats européens et, à long terme, peut affaiblir la volonté de ces Etats à s’engager dans la lutte contre le terrorisme en Irak ou en Afghanistan. Ce n’est donc pas un succès total, mais pas non plus un échec retentissant. Il est toujours difficile de dire pour les organisations de guérilla ou terroristes si elles ont échoué ou pas, cependant leur simple survie, malgré les moyens engagés pour mettre un terme à leurs activités est déjà en soi une victoire. Je crois qu’il y a une autre logique qui permette de mesurer la victoire ou la défaite de telles organisations.

Terrorisme.netEn fait, vous ne partagez pas les conclusions de Marc Sageman dans son dernier ouvrage qui affirme qu’en maintenant simplement la pression sur le réseau Al-Qa’ida, celui-ci va finir par disparaître de lui-même?

Brynjar Lia – J’ai lu quelques réponses et les critiques adressées par Bruce Hoffman dans le dernier numéro de Foreign Affairs. Sageman dans sa réponse a beaucoup insisté sur le fait que son analyse n’était pas exclusive, c’est-à-dire que d’une part l’organisation centrale d’Al-Qa’ida est toujours en place et qu’il faut tout faire pour mettre un terme à cette organisation, mais il existe un autre jihad, le jihad sans leader qui est tout aussi important. Et je pense qu’il a raison. Son analyse ne prend cependant pas en considération le fait que l’organisation centrale d’Al-Qa’ida s’est renforcée ces dernières années par sa présence dans les zones frontalières entre l’Afghanistan et le Pakistan. Il s’agit là d’un développement majeur. Du fait de ce renforcement, il a été possible de recommencer à envoyer des gens dans des camps d’entraînement dans ces zones. Cela a par exemple été le cas pour les militants de l’Union du Jihad Islamique arrêtés l’an dernier en Allemagne.

En conclusion, on a observé que toute organisation terroriste meurt à un moment ou à un autre. Je me souviens d’une discussion récente avec un membre d’un service de sécurité européen sur Al-Qa’ida et la culture des jeunes (youth culture). Selon lui, certains de ces militants veulent être cool et, dès le moment où être un jihadiste cessera d’être cool, le mouvement du jihad s’arrêtera. Ceci n’explique évidemment pas tout, mais je pense que c’est l’un des éléments de la problématique. Si l’on lit et écoute les discours de Ben Laden, on constate que ceux-ci sont principalement dirigés vers des hommes jeunes entre 15 et 25 ans. Je pense que la culture des jeunes joue un certain rôle dans le phénomène jihadiste en Europe occidentale.

Questions et traduction (de l’anglais): Jean-Marc Flükiger

Voir également:

RADICALISATION Un spécialiste de l’Islam met sur le même plan l’ultra-gauche des années 1960 et les jeunes djihadistes français…

VIDEO. Maoïstes, Che Guevara, djihadistes de Daesh… Mêmes combats?
Un djihadiste de Daesh dans la vidéo montrant l’exécution de Peter Kassig et de pilotes de l’armée syrienne. Vidéo de propagande. – anonyme
William Molinié
20 minutes
27.11.2014

Il y a 40 ans, la jeunesse radicale était fascinée par Che Guevara et Castro. Aujourd’hui, c’est l’organisation de l’Etat islamique (EI) -également appelé Daesh- qui attire. Faut-il y voir des similitudes? Olivier Roy, politologue, spécialiste de l’islam et auteur de En quête de l’Orient perdu (Seuil), met sur un même plan les jeunes djihadistes français qui rejoignent Daesh et la mouvance ultragauche des années 1960. Le chercheur, qui était ce jeudi matin l’invité du 7-9 de Patrick Cohen sur France Inter, est revenu sur les motivations qui poussent de jeunes français en rupture à la radicalisation islamique.

«Ce sont des jeunes en quête d’aventure, en quête d’une contestation radicale de l’ordre établi. On le voit statistiquement par le nombre de convertis», a-t-il expliqué. Selon lui, entre 20 et 25% des jeunes volontaires français partent rejoindre Daesh non pas parce qu’ils recherchent «une expérience mystique religieuse ou qu’ils ont fréquenté des mosquées» mais parce qu’ils sont en pleine rupture avec le «système».

«Fascination romantique»
«On a oublié notre passé. En Europe, depuis les années 1960, on a un espace de radicalisation de la jeunesse. C’était le maoïsme, c’était le trotskisme, c’était Che Guevara. Et les jeunes allaient dans les guérillas. Le grand mot, c’était la révolution avec un grand « R », poursuit Olivier Roy. Tantôt c’était le Vietnam, tantôt c’était Castro, tantôt c’était la révolution culturelle chinoise.»

Aujourd’hui, fait remarquer le spécialiste, «la révolution avec un grand « R » a été remplacée par le djihad avec un grand « Dj »». C’est la même «fascination de type romantique, même si c’est violent et sanglant», qui attire désormais une partie de la jeunesse française.

«La révolution pour soi-même»
Le journaliste, Patrick Cohen, lui fait cependant remarquer que derrière l’ultragauche française des années 1960, «il y avait un idéal humaniste qu’on a du mal à retrouver chez ceux qui s’engagent pour Daesh».

Réponse d’Olivier Roy: «Les Khmers rouges et la révolution culturelle n’étaient pas très humanistes. Et on a certainement « romantisé » des figures comme Che Guevara qui était dans ses pratiques militaires plus brutales que ce qu’on en dit maintenant». Et de conclure: «C’était la violence qui fascinait. C’était la révolution pour soi-même»

Voir encore:

Both Forgotten and Misread: Robert Taber’s The War of the Flea by Daniel N. White
October 5, 2009
Daniel N. White
Dandelion Salad
Oct. 5, 2009

Just finished re-reading the ’60’s counterinsurgency classic, War of the Flea, by Robert Taber. I think I read it back in high school, as it has that real familiar feel to it of a book you’d read years ago. The details were gone from my memory; if you’d asked me about it last week or earlier I couldn’t have told you jack about it. Right now it is being bruited about as a necessary and essential read in military/diplomatic circles. I’m tending to agree; the author aint dumb and aint blind neither. Most all the US written stuff in that time frame–the ’60’s–dealing with counterinsurgency and wars of national liberation and third world security issues was all puerile garbage. This aint. There’s more than a touch of wisdom to it.

Taber seems to have been forgotten almost like his books have. There aren’t any more details readily available on his life than the liner notes on his books, which state that he was an investigative journalist for CBS in the ’50’s, and was among the first journalists who searched out and interviewed Fidel Castro in the Sierra Maestra mountains in 1958. He wrote a book on that, M-26–Portrait of a Revolution, in 1960, and this book, in 1965. This book came to me courtesy of Trinity University via ILL, and it apparently has been checked out exactly once in its lifetime, in 1995.

The book is a quite well-written survey of all the major guerrilla movements in the 20th Century, up to 1965. Taber manages to keep the material lively, which isn’t generally the case for military writings, and also manages to keep it short, which is rare most everywhere. See for yourself–here’s some of Taber’s writings:

Taber, quoting our old friend Vo Nguyen Giap, the Vietnamese commanding general from 1944-1978, on guerillas fighting a conventional Western army:

“The enemy will pass slowly from the offensive to the defensive. The blitzkrieg will transform itself into a war of duration. Thus, the enemy will be caught in a dilemma: He has to drag out the war in order to win it, and does not possess, on the other hand, the psychological and political means to fight a long, drawn-out war.”
Couldn’t have said it better myself about our two wars ongoing. Giap’s apt turn of phrase–“the psychological and political means to fight a long, drawn-out war”–is something we overlook completely, both in our foes and in ourselves. We look to the power of our weapons and the prowess of our troops in using them. Giap looked to the soldier’s and citizen’s hearts, where individual will and patriotism reside, and he defeated us and the French both.

Taber quotes a news article dated 4-21-64, which pointed out that the number of ARVN (our South Vietnamese ally’s army) small-unit operations in the preceding week totaled 5190. Only 70 of them made contact with the enemy, and contact meant as little as a single bullet fired at them from a hedgerow. Shows that even back then, the truth was out in the open, if anyone had their eyes open to see it. Can’t say as anyone has produced similar statistics from Afghanistan or Iraq–haven’t heard of any, and the fact that nobody in the reportorial corps has tried to turn them up, as the percentage of contacts per operation, and the percentage of contacts you, and not the enemy, initiate, are probably THE key statistics in explaining how the war is going–shows what a bunch of military illiterates the fourth estate are, and how they haven’t learned anything from Vietnam, either.

Another one from Giap, this the classic dilemma of an invading foreign army:

“The nature and the very aim of the campaign the (colonialist) enemy is conducting oblige the enemy to split up his forces so as to be able to occupy the invaded territory…the enemy was thus faced with a contradiction: It was impossible for him to occupy the invaded territory without dividing his forces. By their dispersal, he created difficulties for himself. His scattered units thus became an easy prey for our troops and mobile forces.”
And one from Bernard B. Fall, from his The Two Vietnams:

“For the French, the Indochina War was lost then (after the RC-4 defeats in 1950) and there. That it was allowed to drag on inconclusively for another four years is a testimony to the shortsightedness of the civilian authorities who were charged with drawing the political conclusions from the hopeless military situation.”
So there it is. The United States, and our good friends the Limeys, have a political system more broken than the French Fourth Republic’s. We’ve been fighting more obviously lost wars for longer, and apparently are doubling down on one of them as we speak. Maybe starting a third one, too.

For all the talk of this book being greatly read in military circles, well, hell, it’s time to test the officer corps on their reading comprehension and see if it is up to a sixth-grader’s level. Maybe the State Department’s, too. Stuff like this not jumping off the page and hitting you square between the eyes–and making you wince at how little we learned from Vietnam then, or since, and how shamefully we are repeating ourselves in self-delusion and contempt for our foes’ intelligence, motivation, and bravery–well, hell, whatever happens to us bad we’ve got coming to us. The almighty might smile on fools and children, but to the best of my knowledge his mercy doesn’t extend to the stupid.

Part 2

Taber, in his War of the Flea, shows himself a first-rate analyst of political situations, both past historical ones and (then current) ones. Back when Flea was written, the United States, and other countries, Mao’s China foremost, were infatuated with the notion of guerrilla wars and wars of national liberation, wherein nationalist (per Mao) or Communist (per the US) guerilla forces would form up and attack and defeat the established post-colonial governments in the Third World, and establish some new (nationalist/communist) order. In the United States, theories of counterinsurgency, how to fight and win these wars of national liberation, were all in vogue throughout the 1960’s, and a great deal of forest products were wasted on books and articles on the subject. Most all stank. They were uncritically read then, and are completely unread today. It should be a permanently disqualifying embarrassment to cite Taber, harsh critic of US policies then, as an inspiration for US policy in our current wars, as the pundits are doing, but nobody has called them on it, alas.

At the time it was thought that quite potentially these wars would spread to older, more established countries with similar sets of problems of social inequality, such as the Latin American and Central American republics, and spread even to industrialized Western countries, like the US. As it was, nationalism proved the driving force in most of these wars, not the US feared desire for a communistic social order. Once the postwar questions of nationalism were sorted out, finally, in Africa (Insofar as they have been–the LRA {Lord’s Resistance Army} in Uganda, which is generally portrayed by the newsmedia as a lunatic band of child-soldier zombies led by Joseph Kony the African Manson, is fundamentally a guerrilla movement by the Acholi in northern Uganda against the central government.) the topic of guerrilla wars faded out from military and political discourse and fashion both.

Since our wars in Iraq and Afghanistan, counterinsurgency theory has come back into fashion, again. Most all the comments by military and pundits are a dreadful rehashing of the ’60’s American writers and theorists, without, as pointed out earlier, their having read them. A significant part of Flea is Taber’s discussion of these writers’ failings, and his writing on them is spot-on. From p. 173, Taber discusses the rationales for the guerrilla wars professed by counterinsurgency experts:

“Whether the primary cause of revolution is nationalism, or social justice, or the anticipation of material progress, the decision to fight and to sacrifice is a social and a moral decision. Insurgency is thus a matter not of manipulation but of inspiration.

I am aware that such conclusions are not compatible with the pictures of guerrilla operations and guerrilla motivations drawn by the counterinsurgency theorists who are so much in vogue today. But the counterinsurgency experts have yet to win a war. At this writing, they are certainly losing one.

Their picture is distorted because their premises are false and their observation faulty. They assume–perhaps their commitments require them to assume–that politics is mainly a manipulative science and insurgency mainly a politico-military technique to be countered by some other technique; whereas both are forms of social behavior, the latter being the mode of popular resistance to unpopular governments.”
Things haven’t changed any since 1965. Insurgency remains a matter of inspiration. No counterinsurgency expert has ever won a war. And dang but Taber cuts to the bone when he remarks then how US politicians regard politics as a manipulative science. We certainly haven’t changed there.

Taber’s analysis of the simple possibility of suppressing a war of national liberation, and more important, its desirability, from p 177:

“Conditions have changed in the world. What is wanted today is manpower and its products. The raw materials of the undeveloped areas are of no use to the industrial powers…without the human effort that makes them available; strategic bases require the services and the good will of large populations; industry requires both large labor pools and ever-expanding consumer markets.

Under such conditions, to try to suppress popular resistance movements by force is futile. If inadequate force is applied, the resistance grows. If the overwhelming force necessary to accomplish the task is applied, its object is destroyed. It is a case of shooting the horse because he refuses to pull the cart.”
Taber’s analysis of the US’ position in Viet Nam in 1965 is the best analysis I’ve ever read, and events proved him prophetic. From p. 177-8:

“The choices open to Washington in Viet Nam appear obvious. Unless the dissident Vietnamese population can be persuaded to embrace a solution acceptable to the United States (certainly a forlorn hope), the alternatives are: (1) to wage a relentless, full-scale war of subjugation against the Vietnamese people, with the aid of such Vietnamese allies as remain available; (2) seek a solution acceptable to the Vietnamese people, a step that would clearly entail negotiating with the Viet Cong; (3) quit the field and let the Vietnamese work out their own solution.

A fourth possibility does exist. Essentially it is a monstrous variation of the first. The United States can change the character of the war, or its apparent character, by expanding it; that is, by taking arms against Hanoi and, inevitably, against China. To do so, with the right kind of window dressing, could conceivably be justified in the minds of the American people and perhaps of their allies despite the tremendous expense and risk involved, where a losing war in the limited theater of South Viet Nam cannot be justified. Under cover of a general war, the two Viet Nams could, perhaps, be occupied and put under martial law, and the communist movement suppressed by overwhelmingly superior military force.

But then what? A southeast Asia held by American troops in the overwhelming numbers that would be required (and it would have to be all of Southeast Asia, not merely Viet Nam) would be a burden almost beyond endurance for the American economy and the American electorate, and would be of no conceivable use under such conditions except as a base for the ensuing war against China. War to what end? It staggers the imagination to think of the vast, interminable, and profitless conflict that would ensue, even assuming that it were confined to Asia–and we have no such assurance. The bloody, costly Korean war would appear as a child’s game by comparison.”

Our situation in Afghanistan and Iraq is a repeat of the above, except we don’t have to fear a bigger war from big-power China or Russia. Just a bigger war from smaller players Iran (pop. 70 million) or Pakistan, (pop. 180 million) {South Vietnam’s population in 1965 was all of 14 million}, that’s all. Change some of the nouns, and all the rest of Taber’s words read as well now as then. Nobody now in American politics sees things this clearly or talks this frankly about them. We have to ask again Taber’s question above about Vietnam–“War to what end?” about our two ongoing wars. “But then what”–suppose that we did in fact achieve our military objectives, then what? Iraq a basketcase military dictatorship that conveniently allows us to station, at great expense, a large number of soldiers, for some uncertain purpose. The idea of any military success in Afghanistan is just to ridiculous to contemplate, and the idea that that country is usefully a ward of the US, as it would have to be, for any good purpose is insanity. There’s no good end for our wars, and it is only a question of how long it takes us to pack up and leave, and whether or not we bother to negotiate some settlement with the locals before we do. That, and whether or not this time we have sense and are honest enough with ourselves to figure out why we did something so wrong and stupid twice in my lifetime.

Taber, alone of all the American writers on counterinsurgency from the 1960’s, is worth reading. It is sad that current events grant him the utmost relevance and may yet rescue him from obscurity, but we should all be thankful for his perceptive and accurate writings that are still of such great utility.

 Voir encore:

APRES CHARLIE

Slavoj Zizek : pourquoi les islamistes se sentent-ils menacés par les non-croyants ?
La foi des islamistes doit être bien fragile pour qu’ils se sentent menacés par une stupide caricature dans un hebdomadaire satirique, estime le célèbre philosophe slovène.

Slavoj Zizek

Publié dans le New Stateman

traduit par Courrier international

13 janvier 2015

C’est aujourd’hui, alors que nous sommes tous en état de choc après le massacre perpétré dans les locaux de Charlie Hebdo, qu’il faut rassembler le courage de réfléchir.

Naturellement, nous devons condamner pleinement ces meurtres, qui sont une atteinte à l’essence même de nos libertés, et nous devons les condamner sans la moindre réserve (sous forme de variantes comme “Charlie Hebdo provoquait et humiliait tout de même trop les musulmans”). Le pathos de la solidarité universelle n’est toutefois pas suffisant et nous devons pousser le raisonnement plus loin.

Cette réflexion n’a absolument rien à voir avec la relativisation bas de gamme du crime (le mantra selon lequel “qui sommes-nous en Occident, auteurs de terribles massacres dans les pays en développement, pour condamner de tels actes ?”).

Cette réflexion est encore plus éloignée de la peur pathologique de nombreux Occidentaux de la gauche libérale, qui craignent d’être coupables d’islamophobie. Pour ces faux partisans de la gauche, toute critique de l’islam est dénoncée comme étant une expression de l’islamophobie occidentale.

Le paradoxe du surmoi

On a reproché à Salman Rushdie d’avoir inutilement provoqué les musulmans et ainsi d’être responsable (du moins partiellement) de la fatwa le condamnant à mort. Le résultat de cette position est prévisible : plus les Occidentaux de la gauche libérale s’interrogent sur leur culpabilité, plus ils sont accusés par les fondamentalistes musulmans d’être des hypocrites qui cherchent à cacher leur haine de l’islam.

Cette constellation reproduit parfaitement le paradoxe du surmoi : plus on obéit à ce que l’autre exige de nous, plus on se sent coupable. Plus on tolère l’islam, plus il exerce une forte pression sur nous, semble-t-il…

C’est pour cette raison que les appels à la modération me semblent insuffisants. Simon Jenkins (dans le Guardian du 7 janvier) a fait valoir que notre rôle est “de ne pas réagir de façon excessive, de ne pas trop médiatiser les suites de l’attentat. Notre rôle est de traiter chaque événement comme un effroyable accident passager”.

L’attaque contre Charlie Hebdo n’est pas un simple “effroyable accident passager”. Elle est le résultat d’un programme religieux et politique précis et, en tant que tel, elle s’inscrit clairement dans le cadre d’un contexte bien plus global.

Evidemment qu’il ne faut pas réagir de façon excessive, si le journaliste veut dire par là qu’il ne faut pas succomber à une islamophobie aveugle. En revanche, il est nécessaire d’analyser rigoureusement le contexte global dont il est question.

La fracture actuelle entre libéraux anémiques et fondamentalistes fervents

Au lieu de diaboliser les terroristes pour en faire d’héroïques fanatiques suicidaires, il est plus urgent de briser ce mythe diabolique. Il y a longtemps, Friedrich Nietzsche a compris que la civilisation occidentale allait engendrer le “dernier homme”, une créature apathique sans aucune passion et sans le moindre engagement.

Incapable de rêver, fatigué de vivre, il ne prend aucun risque, il est uniquement à la recherche du confort et de la sécurité, il est une expression de tolérance envers autrui : “Un peu de poison de-ci de-là, pour se procurer des rêves agréables. Et beaucoup de poisons enfin, pour mourir agréablement. […] On a son petit plaisir pour le jour et son petit plaisir pour la nuit : mais on respecte la santé. ‘Nous avons inventé le bonheur’, disent les derniers hommes, et ils clignent de l’œil.”

En effet, il semble que la fracture entre le monde industrialisé laxiste et la réaction fondamentaliste corresponde de plus en plus à l’opposition entre une longue vie satisfaisante, riche des points de vue matériel et culturel, et une vie consacrée à une cause transcendantale. N’est-ce pas là l’antagonisme que Nietzsche appelait le nihilisme “passif” et “actif” ?

Nous, les Occidentaux, sommes les derniers hommes de Nietzsche, immergés dans de stupides plaisirs quotidiens, pendant que les musulmans radicaux sont prêts à tout risquer, investis dans une lutte au point de s’autodétruire. Le poème intitulé La Seconde Venue, du poète irlandais William Butler Yeats, semble illustrer parfaitement notre problème actuel : « Les meilleurs ne croient plus à rien, les pires se gonflent de l’ardeur des passions mauvaises.

« C’est une excellente description de la fracture actuelle entre libéraux anémiques et fondamentalistes fervents. “Les meilleurs” ne sont plus réellement capables de s’engager, pendant que “les pires” participent à un fanatisme raciste, religieux et sexiste.

Les fondamentalistes terroristes remplis de jalousie

Toutefois, les fondamentalistes terroristes correspondent-ils réellement à cette description ? Il leur manque manifestement une caractéristique que l’on retrouve facilement chez tous les authentiques fondamentalistes, des bouddhistes tibétains aux amish des Etats-Unis : l’absence de ressentiment et de jalousie, une profonde indifférence pour le mode de vie des non-croyants.

Si les fondamentalistes présumés d’aujourd’hui croyaient vraiment avoir trouvé leur chemin vers la vérité, pourquoi se sentiraient-ils menacés par les non-croyants, pourquoi les envieraient-ils ?

Lorsqu’un bouddhiste rencontre un hédoniste occidental, il ne le condamne aucunement. Il note avec bienveillance que la recherche du bonheur de l’hédoniste est une entreprise vouée à l’échec.

Contrairement aux véritables fondamentalistes, les terroristes pseudo-fondamentalistes sont profondément préoccupés, intrigués, fascinés par la vie immorale des non-croyants. On sent qu’en luttant contre les pécheurs ils luttent aussi contre leur propre tentation.

C’est à cet égard que le diagnostic de Yeats s’éloigne de notre embarras actuel : l’ardeur des passions des terroristes trahit un manque d’authentiques convictions. La foi des musulmans doit être bien fragile pour qu’ils se sentent menacés par une stupide caricature dans un hebdomadaire satirique.

La terreur du fondamentalisme islamique n’est pas ancrée dans la certitude des terroristes d’être supérieurs ou dans leur désir de protéger leur identité culturelle et religieuse contre l’assaut de la civilisation consumériste mondiale.

Le problème des fondamentalistes n’est pas que nous les jugeons inférieurs à nous, mais plutôt qu’ils se sentent secrètement inférieurs. C’est pourquoi nos assurances condescendantes politiquement correctes, selon lesquelles nous ne nous sentons pas supérieurs, ne parviennent qu’à les rendre plus furieux et à nourrir leur ressentiment.

Le problème n’est pas la différence culturelle (c’est-à-dire les efforts pour préserver leur identité). Au contraire, c’est que les fondamentalistes sont déjà comme nous, secrètement, ils ont déjà assimilé nos normes et s’y mesurent. Paradoxalement, il manque aux fondamentalistes une dose de la véritable conviction “raciste” de leur propre supériorité.

Le libéralisme a besoin de l’aide de la gauche radicale

Les vicissitudes récentes du fondamentalisme musulman confirment l’analyse ancienne de Walter Benjamin, selon lequel « chaque fascisme est l’envers d’une révolution ratée » : la recrudescence du fascisme est un échec de la gauche, mais c’est aussi la preuve d’un potentiel révolutionnaire, d’une insatisfaction que la gauche n’a pas su mobiliser.

N’en est-il pas de même pour le prétendu « islamo-fascisme » d’aujourd’hui ? La montée de l’islamisme radical n’est-elle pas l’exact corrélé de la disparition de la gauche laïque dans les pays musulmans ?

Au printemps 2009, lorsque les talibans ont conquis la vallée de Swat au Pakistan, le New York Times a expliqué qu’ils avaient fomenté “une révolte des classes exploitant de profondes fissures entre un petit groupe de riches propriétaires terriens et leurs locataires sans terre”.

Toutefois, si en “profitant” de la détresse des paysans, les talibans “donnent l’alarme sur les risques encourus par le Pakistan, notamment régi par un système féodal”, qu’est-ce qui empêche les démocrates libéraux du Pakistan et des Etats-Unis de « profiter » eux aussi de cette détresse pour essayer d’aider les paysans sans terre ? La triste implication de cette situation vient du fait que les forces féodales au Pakistan sont « l’allié naturel » de la démocratie libérale.

Il faut abandonner l’autosatisfaction suffisante du libéral laxiste

Qu’en est-il des valeurs essentielles du libéralisme : liberté, égalité, etc. ? Le paradoxe, c’est que le libéralisme n’est lui-même pas assez fort pour les sauver de l’assaut fondamentaliste. Le fondamentalisme est une réaction – une réaction fausse et déconcertante, évidemment – à un véritable défaut du libéralisme, c’est pourquoi il est constamment engendré par ce dernier.

Laissé à lui-même, le libéralisme s’anéantira à petit feu – la seule chose qui peut sauver ses valeurs essentielles est un renouveau de la gauche. Pour la survie de son héritage clé, le libéralisme a besoin de l’aide amicale de la gauche radicale. C’est la seule façon de vaincre le fondamentalisme et de lui couper l’herbe sous le pied.

Pour mener une réflexion après les assassinats de Paris, il faut abandonner l’autosatisfaction suffisante du libéral laxiste et accepter que le conflit entre le laxisme libéral et le fondamentalisme est en réalité un faux conflit – un cercle vicieux entre deux pôles interdépendants.

La déclaration de Max Horkheimer dans les années 1930 sur le fascisme et le capitalisme – ceux qui ne veulent pas s’engager dans la critique du capitalisme doivent s’abstenir de débattre sur le fascisme – devrait être appliquée au fondamentalisme d’aujourd’hui : ceux qui ne veulent pas s’engager dans la critique de la démocratie libérale doivent aussi s’abstenir de débattre sur le fondamentalisme religieux.

 Voir encore:

Un islam sans racines ni culture

Olivier Roy, politologue

Le 1 hebdo

19 janvier 2015

Il s’agit d’abord d’une dérive. Dérive de jeunes souvent venus, mais pas toujours, des zones grises et fragiles de la société – seconde génération d’immigrés, en précarité sociale, ayant tâté de la petite délinquance. Mais la dérive peut être plus personnelle, plus psychologique et moins liée à l’environnement social, comme on le voit chez les convertis (qui représentent 22 % des jeunes Français qui rejoignent le djihad en Syrie). Ce n’est pas une partie de la population française musulmane qui se tourne vers le djihad et le terrorisme, c’est une collection d’individus, de solitaires, qui se resocialisent dans le cadre d’une petite bande ou d’un petit groupe qui se vit comme l’avant-garde d’une communauté musulmane, laquelle n’a pour eux aucune réalité sociale concrète, mais relève de l’imaginaire : aucun n’était inséré dans une sociabilité de masse, qu’elle soit religieuse, politique ou associative. Ils étaient polis mais invisibles : « avec eux, c’était juste bonjour-bonsoir » est un leitmotiv des voisins effarés. Ils parlent pêle-mêle de l’Afghanistan, de l’Irak, de la Tchétchénie, des musulmans massacrés dans le monde, mais aucun n’évoque le racisme, l’exclusion sociale ou le chômage, et ils ne citent la Palestine que parmi la litanie des contentieux. Bref, il faut se méfier d’une explication, populaire à « gauche », selon laquelle l’exclusion sociale et le conflit israélo-palestinien radicaliseraient les jeunes.

Terroristes ou djihadistes, ils se construisent un statut de héros, de guerriers qui vengent le Prophète, l’oumma, la femme musulmane ; ils se mettent en scène (vidéos, caméras GoPro), ne préparent ni leur fuite ni de lendemains qui chantent, et meurent en direct à la une des journaux télévisés, dans un bref spasme de toute-puissance. Leur nom est sur toutes les lèvres : héros ou barbares, ils s’en fichent, l’effet de terreur et de renommée est atteint. En ce sens, ils sont bien le produit d’une culture nihiliste et individualiste de la violence que l’on retrouve dans d’autres secteurs de la jeunesse (chez les jeunes qui attaquent leur propre école, le « syndrome de Columbine »).

Il y a beaucoup de rebelles en quête d’une cause, mais la cause qu’ils peuvent choisir n’est évidemment pas neutre. Un meurtre au nom de l’islam a un autre impact qu’un mitraillage dans une école commis par un élève, ou qu’une séance de torture ordonnée par un petit trafiquant de drogue.

Merah, les frères Kouachi ou le « djihadiste normand », Maxime Hauchard, se sont radicalisés selon une référence religieuse, celle de l’islam. Et dans cette mouvance ils ne sont pas les seuls. C’est cette radicalisation qu’on désigne sous le nom de « communautarisation ». On fait de la communautarisation une dérive collective et non plus individuelle, et qui serait dans le fond le terreau qui conduirait à « ça ». En somme, une partie de la population musulmane ferait sécession pour se replier sur une identité culturelle et religieuse qui en ferait désormais la cinquième colonne d’une civilisation musulmane en crise.

Le « retour du religieux » casserait ainsi le consensus national sur les valeurs de la République. La réponse spontanée de l’opinion publique et le discours explicite des dirigeants politiques ont consisté à mettre en avant un consensus national (tolérance, laïcité, citoyenneté) dont la manifestation du 11 janvier a été une remarquable « mise en scène » spontanée et populaire.

On pourrait s’interroger sur ce consensus national, dont on exclut le Front national. On pourrait se demander si les participants à la « Manif pour tous » en font partie, eux qui croient qu’il y a un sacré que la liberté des hommes ne saurait remettre en cause. On pourrait enfin se demander si la « laïcité » ne fabrique pas à son tour un sacré qui échapperait à la liberté d’expression.

Mais revenons au « retour du religieux » et au communautarisme. Tout montre que ce religieux n’est pas importé d’une culture étrangère, mais est reconstruit à partir d’une déculturation profonde des nouvelles générations. Le salafisme, qui en est l’expression la plus pure, rejette toutes les cultures à commencer par la culture musulmane et sa propre histoire. L’Arabie saoudite vient de détruire tout ce qui reste des sites historiques et archéologiques de La Mecque pour y construire des centres commerciaux à l’américaine consacrés au consumérisme contemporain. La Mecque aujourd’hui, c’est Las Vegas plus la charia.

Déculturation et absence de transmission conduisent toute une génération à se construire un islam réduit à des normes explicites (charia) et à des slogans détachés de tout contexte social (djihad) ; la « communauté » n’a aucune base sociologique réelle (institutions représentatives, réseaux scolaires ou associatifs) : elle est la mise en scène d’elle-même et rentre en ce sens dans la société du spectacle. Le fanatisme, c’est la religion qui n’a pas, pas encore ou plus de culture. Historiquement, l’islam comme le christianisme se sont « enculturés », aujourd’hui religion et culture se séparent.

La question est donc non pas de « réformer » l’islam, mais de « culturer » l’islam en l’insérant dans la société française. En mettant en avant une conception de la laïcité qui exclurait le religieux de l’espace public, on contribue à « fanatiser » le religieux.

Voir enfin:

Foreign fighter total in Syria/Iraq now exceeds 20,000; surpasses Afghanistan conflict in the 1980s

Peter R. Neumann, ICSR Director

The number of foreigners that have joined Sunni militant organizations in the Syria/Iraq conflict continues to rise. According to ICSR’s latest estimate, the total now exceeds 20,000 – of which nearly a fifth were residents or nationals of Western European countries.

The figures were produced in collaboration with the Munich Security Conference and will be included in the Munich Security Report – a new, annual digest on key developments in security and foreign policy.

They include estimates for 50 countries for which sufficient data and/or reliable government estimates were available. Southeast Asia remains a blind spot. Countries with 5 or less confirmed cases were omitted. With the exception of some Middle Eastern countries, all figures are based on data from the second half of 2014 and refer to the total number of travelers over the course of the entire conflict.

WESTERN EUROPE

Based on the 14 countries for which reliable data is available, we estimate that the number of foreigners from Western European countries has risen to almost 4,000. This is nearly double the figure we presented in December 2013, and exceeds the latest estimates by European Union officials.

The largest European countries – France, the UK, and Germany – also produce the largest numbers of fighters. Relative to population size, the most heavily affected countries are Belgium, Denmark, and Sweden.

Table 1: Western Europe

Country Estimate Per capita*
Austria 100-150 17
Belgium 440 40
Denmark 100-150 27
Finland 50-70 13
France 1,200 18
Germany 500-600 7.5
Ireland 30 7
Italy 80 1.5
Netherlands 200-250 14.5
Norway 60 12
Spain 50-100 2
Sweden 150-180 19
Switzerland 40 5
United Kingdom 500-600 9.5

*Up to; per million population.

REST OF THE WORLD

The estimated worldwide total is 20,730. This makes the conflict in Syria and Iraq the largest mobilization of foreigner fighters in Muslim majority countries since 1945. It now surpasses the Afghanistan conflict in the 1980s, which is thought to have attracted up to 20,000 foreigners.

With up to 11,000, the Middle East remains the dominant source of foreigners in the conflict. Another 3,000 were from countries of the former Soviet Union.

Table 2: Rest of the World

Country Estimate
Afghanistan 50
Albania 90
Algeria 200
Australia 100-250
Bahrain 12
Bosnia 330
Canada 100
China 300
Egypt 360
Israel/Palest. Territories 120
Jordan 1,500
Kazakhstan 250
Kosovo 100-150
Kuwait 70
Kyrgyzstan 100
Lebanon 900
Libya 600
Macedonia 12
Morocco 1,500
New Zealand 6
Pakistan 500
Qatar 15
Russia 800-1,500
Saudi-Arabia 1,500-2,500
Serbia 50-70
Somalia 70
Sudan 100
Tajikistan 190
Turkey 600
Turkmenistan 360
Tunisia 1,500-3,000
Ukraine 50
United Arab Emirates 15
United States of America 100
Uzbekistan 500
Yemen 110

RETURNEES

All figures are ‘conflict totals’. We estimate that between 5-10 per cent of the foreigners have died, and that a further 10-30 per cent have left the conflict zone, returning home or being stuck in transit countries. As a consequence, the number of foreigners that are currently on the ground in Syria and Iraq is likely to be significantly less than the figures provided.

BACKGROUND

ICSR has kept track of the number of foreign jihadist fighters in the Syrian/Iraqi conflict since 2012. We have published estimates in April and December 2013, and updated our figures in the run-up to UN Security Council Resolution 2178 in September 2014, for which ICSR served as external advisors.

As with previous estimates, it should be stressed that counting foreign fighters is no exact science. Our methodology has, in essence, remained the same (see here), except that we now have more experience in dealing with external sources and a greater number of credible government estimates. Other governmental and non-governmental organizations – working independently of us and using different sources and methods – have arrived at similar results.

 Voir par ailleurs:

Syriza vu du Québec
le Figaro
Mathieu Bock-Côté
30/01/2015

FIGAROVOX/CHRONIQUE – Chaque semaine, Mathieu Bock-Côté analyse, pour FigaroVox, l’actualité vue du Québec. Selon lui, la victoire de Syriza signifie un retour du politique qui passera par une remise à plat de la construction européenne.

Mathieu Bock-Côté est sociologue (Ph.D). Il est chargé de cours à HEC Montréal et chroniqueur au Journal de Montréal ainsi qu’à la radio de Radio-Canada. Il est l’auteur de plusieurs livres, parmi lesquels Exercices politiques (VLB, 2013), Fin de cycle: aux origines du malaise politique québécois (Boréal, 2012) et La dénationalisation tranquille: mémoire, identité et multiculturalisme dans le Québec post-référendaire (Boréal, 2007).

Les commentateurs ont vu dans le vote pour Syriza un référendum contre l’austérité et, partout dans le monde, la gauche «radicale» veut y voir un soulèvement populaire contre les banquiers et la finance. Il y a du vrai dans cette analyse, bien qu’il faille rappeler que l’austérité n’est pas infligée aux peuples de manière absolument arbitraire. Si la Grèce a subi encore plus durement que les autres pays la crise des dernières années, c’est qu’elle avait grossièrement truqué ses comptes publics. Il arrive que la réalité reprenne ses droits. Les Grecs peuvent peut-être se poser comme victimes du système européen. Ils devraient aussi se reconnaître victimes de l’incurie de leurs élites.

Mais la dérive de la Grèce allait au-delà des tricheries que nous connaissons. Elle symbolise, à bien des égards, la crise de l’État social à la grandeur de l’Occident. Dans la plupart des pays, la dette publique est devenue terriblement préoccupante. La gauche radicale n’y voit pourtant qu’un fantasme idéologique entretenu par des ultralibéraux pour justifier la déconstruction des services sociaux. Elle est le résultat d’un dérèglement de l’État social, qui laisse croire qu’une société peut vivre durablement au-dessus de ses moyens, sans que le système n’éclate un jour, tôt ou tard. Il y a probablement un mauvais usage de l’austérité: on ne saurait pourtant contester le nécessaire désendettement public. Il y a des limites à la déresponsabilisation des peuples.

Et pourtant, il faut aller au-delà de la seule protestation contre l’austérité pour comprendre l’excitation autour de Syriza, d’autant qu’elle va bien au-delà des alliés naturels de ce mouvement. Les élections européennes de mai 2014 ne mentaient pas: la tentation de la révolte couve sur le vieux continent et le vote grec vient le confirmer. Le système médiatique avait accueilli les résultats en associant le vote populaire à une nouvelle maladie politique, l’europhobie, manière comme une autre de pathologiser l’attachement à la souveraineté et à l’identité nationales.

Le cercle de la raison se rétrécissait encore un peu: un jour, tous ceux qui ne communieront pas à l’orthodoxie officielle seront phobes d’une manière ou d’une autre. N’assiste-t-on pas à la multiplication des phobies depuis une quinzaine d’années? Le désaccord idéologique est de moins en moins admis, ce qui entretient la colère des peuples, à qui on explique qu’ils doivent seulement s’adapter, le mieux possible, à un monde qu’ils ne peuvent plus construire de quelque manière que ce soit. Les élites politiques, dès lors, ne sont plus choisies selon leurs visions, mais selon leurs compétences, puisqu’elles auront à se plier à la seule politique possible.

La démocratie ne peut supporter durablement un tel assèchement de son imaginaire. À l’origine de cette révolte, il y a le sentiment d’une dépossession démocratique majeure, qui donne aux élites des partis consacrés l’allure d’équipes interchangeables, appliquant un même programme, qui est celui d’une mondialisation libérale qui pousse à la dissolution de la souveraineté nationale. Elle pousse aussi à la dissolution des identités nationales, même si ce thème n’était pas au cœur du discours de Syriza, qui en la matière, se campe indiscutablement à gauche. Mais faut-il parler de l’impuissance d’une classe politique particulière ou d’une impuissance du politique en général?

Avant d’opter une politique de gauche ou de droite, encore faut-il être capable de mener une politique. C’est probablement le sens de l’alliance circonstancielle entre la gauche radicale et la droite souverainiste, pour reconstituer une souveraineté grecque. On peut bien parler d’une révolte populiste, à condition de détacher ce terme de toute connotation négative. D’ailleurs, on sent l’intelligentsia soulagée de constater que le soulèvement populaire peut se mener à gauche. On le croit alors authentique. Aurait-elle applaudi avec autant d’énergie un parti en protestation contre l’Europe «austéritaire» qui se camperait à droite?

On connaît la prophétie souvent démentie de Francis Fukuyama sur la fin de l’histoire. L’histoire philosophique du monde se serait achevée avec la chute du communisme. La vieille question du régime qui alimentait la philosophie politique depuis l’Antiquité, aurait trouvé sa réponse définitive dans la démocratie de marché, et les peuples, désormais, pourraient simplement vaquer aux plaisirs rendus possibles par la prospérité mondialisée. Non seulement l’histoire se poursuit, avec sa fureur et ses violences, mais la question du régime s’est rouverte comme jamais.

On se fait croire, aujourd’hui, que nous vivons encore en démocratie. C’est naturellement faux. La souveraineté populaire a été vidée de son contenu partout en Occident, et particulièrement en Europe, par les cours de justice et la technostructure supranationale. On pourrait ajouter à ce portrait les médias dominants, qui délimitent l’espace du pensable et les marchés, qui misent sur leur prétendue infaillibilité pour rétrécir les choix économiques. On ne sera pas surpris de constater que l’appel à une renaissance démocratique passe en partie par un procès de la construction européenne. Sur quel principe fonder le pouvoir? Cette question s’impose à nouveau en remaniant les clivages idéologiques auxquels nous étions habitués.


Cinéma: On ne peut calculer le nombre de vies sauvées (As the American left lashes out at the most lethal sniper in US history with 160 confirmed kills)

26 janvier, 2015
https://i0.wp.com/i1.mirror.co.uk/incoming/article5016926.ece/alternates/s615/American-sniper-murder-poster.jpghttps://scontent-a-ams.xx.fbcdn.net/hphotos-xfa1/t31.0-8/p526x296/10857147_10200218185374376_2109345813922156709_o.jpg
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18:31 – Bon boulot – Dominique, quinquagénaire, a applaudi « un tireur d’élite » quand elle l’a vu « perché sur un toit »: « on est contents qu’ils soient là pour protéger le bas peuple pendant la manif ». « Les gens ont une mauvaise opinion de la police en général, mais ils bossent dans des conditions difficiles, et quand il s’agit de sauver des êtres humains, ils font bien leur boulot », renchérit Joël, 64 ans, qui tenait « absolument » à les applaudir. Annick, elle, souligne « leur dévouement et ce qu’ils ont perdu comme vies aussi, et leurs blessés ». « Pour une fois qu’on les remercie… » Le Nouvel obs
Malgré la violence la plus crue, les explosions sanglantes et, littéralement, la boucherie humaine qui y est montrée, The Hurt locker est l’un des plus efficaces films de recrutement pour l’Armée américaine que j’ai jamais vu. Tara McKelvey (American prospect)
Mon oncle a été tué par un sniper pendant la Seconde Guerre mondiale. On nous apprenait que les snipers étaient des lâches. Qu’ils vous tiraient dans le dos. Les snipers ne sont pas des héros. Et les envahisseurs sont pires. Michael Moore
Je viens de voir American sniper. C’est un film puissant, le pendant de Coming Home (film sur la vie d’un prisonnier politique chinois après sa libération, ndlr). Bradley Cooper est sensationnel. Bravo Clint Eastwood. Jane Fonda
Quelle fin tragiquement ironique pour ce tireur d’élite qui a survécu à quatre déploiements en Irak. J’étais contre l’intervention américaine là-bas mais c’est une toile de fond intéressante pour y situer une histoire. J’ai déjà réalisé des films ayant la guerre comme sujet, mais pas comme celui-là, sur un conflit aussi controversé et montré ici sous un autre jour. À travers le regard de ce tireur d’élite, engagé volontaire, patriote invétéré rongé par le regret de n’avoir pu sauver plusieurs de ses frères d’armes, et dont le retour à la vie civile n’a pas été facile. Quand on tue autant de gens, même si on est entraîné pour et qu’on finit par être insensibilisé, ça doit forcément laisser des séquelles. Ça n’a pas été un film facile à faire, sans doute l’un des plus ardus de ma carrière. Le scénario était très complexe, avec plein de ramifications… Clint Eastwood
Les Irakiens, Chris Kyle ne les aime pas. Doux euphémisme. À ses yeux, ce sont tous «des sauvages» qui n’hésitent pas à envoyer des femmes et des enfants faire le sale boulot. Ses deux premières victimes furent une mère et son fils, justement. La première s’avançait vers un check point de marines, bardée d’une ceinture d’explosifs. Elle venait de confier une grenade à son rejeton. Chris Kyle dut abattre les deux, contraint et forcé, après avoir reçu le feu vert de ses supérieurs. Ce furent ses deux tirs les plus difficiles. «Après, confie-t-il, tuer des gens n’est pas très compliqué», surtout quand, selon lui, «ils incarnent le Mal», puisqu’ils veulent abattre des soldats américains. Le politiquement correct n’est pas le style de Kyle. Il avoue «aimer la guerre» et regrette seulement de «ne pas avoir abattu plus de salopards». En quatre séjours en Irak, il a bâti sa légende sur des tirs mémorables. À Sadr City (Bagdad) en 2008, juché sur un toit, Chris aperçoit un homme armé d’un RPG (lance-roquettes). À près de deux kilomètres de distance, le sniper fait mouche et atteint une notoriété quasi instantanée parmi ses pairs. «Dieu a soufflé sur cette balle et l’a touché», sourit le Texan, qui revendique fièrement sa culture chrétienne. Sur le haut du bras gauche, en dessous de l’épaule, à côté du trident des Seals, il a fait tatouer une énorme croix de templier rouge vif, qu’il dévoile volontiers. Élevé dans l’amour de Dieu, de la patrie et de la famille, Kyle assume: «Là-bas, je voulais que tout le monde sache que je suis chrétien, et que je suis un féroce guerrier de Dieu.» La foi chevillée au corps, il pense qu’il devra «peut-être patienter un peu plus longtemps que les autres en salle d’attente au purgatoire», mais garde la conscience tranquille. Ses «exploits», il a fini par les relater dans un livre*, qui caracole depuis trois mois en tête des ventes: 419 000 exemplaires déjà vendus. Devenu une légende vivante au sein de l’armée, Chris Kyle passe pour avoir sauvé des centaines de vies, armé de son seul fusil à lunette. L’usure nerveuse finit cependant par le rattraper lors de son quatrième déploiement en Irak. Il cède alors aux pressions de sa femme Taya, qui ne supporte plus ses absences prolongées. Un ultime coup de chance lors d’une fusillade dans Sadr City, dont il réchappe miraculeusement, lui font réaliser qu’il n’est «tout compte fait pas invincible», malgré ce fidèle «ange gardien» qui a longtemps veillé sur lui. Dans la foulée, il quitte l’armée pour «se consacrer enfin à sa famille». Mais il n’en a pas fini avec une notoriété grandissante. De retour au pays, des inconnus viennent le remercier pour leur avoir «sauvé la peau» tel jour à Faloudja. D’autres anonymes paient discrètement la facture lorsqu’il dîne au restaurant avec Taya. De partout, les sollicitations affluent. La Navy et la Garde nationale du Texas n’ont pas renoncé à le convaincre de rempiler. Les édiles locaux font des pieds et des mains pour qu’il s’engage en politique. Mais Chris Kyle n’a guère plus d’estime pour les hommes politiques que pour les insurgés irakiens. «Républicains comme démocrates, ce sont tous des escrocs», affirme-t-il sur un ton péremptoire. À défaut de carrière publique, c’est le monde du cinéma qui le courtise. Un scénario circule depuis quelque temps à Hollywood. Mais Kyle a posé ses conditions: il mettra son veto à tout acteur qui lui déplairait pour incarner son rôle. «Je ne veux pas d’un acteur comme Matt Damon et tous ces types qui ont exprimé leur opposition à la guerre en Irak», confesse ce grand nostalgique, qui préfère nettement Chuck Norris ou… Ronald Reagan. Le Figaro (09.04.12)
The very term “sniper” seems to stir passionate reactions on the left. The criticism misses the fundamental value that snipers add to the battlefield. Snipers engage individual threats. Rarely, if ever, do their actions cause collateral damage. Snipers may be the most humane of weapons in the military arsenal. The job also takes a huge emotional toll on the man behind the scope. The intimate connection between the shooter and the target can be hard to overcome for even the most emotionally mature warrior. The value of a sniper in warfare is beyond calculation. I witnessed the exceptional performance of SEAL, Army and Marine snipers on the battlefields of Iraq and Afghanistan. They struck psychological fear in our enemies and protected countless lives. Chris Kyle and the sniper teams I led made a habit of infiltrating dangerous areas of enemy-controlled ground, established shooting positions and coordinated security for large conventional-unit movement. More than half the time, the snipers didn’t need to shoot; over-watch and guidance to the ground troops was enough. But when called upon, snipers like Chris Kyle engaged enemy combatants and “cleared the path” for exposed troops to move effectively and safely in their arduous ground missions. These small sniper teams pulled the trigger at their own risk. If their position was discovered, they had little backup or support. Rorke Denver
The ideal thing would be if I knew the number of lives I saved, because that’s something I’d love to be known for. But you can’t calculate that. Chris Kyle
At this point I’d never killed anyone, so it definitely made me pause. But also the fact that it’s not a man — it was difficult. So we tried to radio the Marines to let them handle it. I didn’t want to have to be the one who had to take the woman’s life. We couldn’t raise them on the radio, so I ended up having to take the shot. Chris Kyle (about his very first kill in Iraq — a woman trying to blow up advancing Marines with a hidden grenade)
I don’t remember Michael Moore or any other Hollywood grandees objecting much to the 2001 war film Enemy at the Gates, which was supposedly loosely based on the controversial (and perhaps less than verifiable) career of the deadly sniper Vasily Zaitsev. That movie portrayed the expert Zaitsev as a hero in trying to cut down Wehrmacht officers and soldiers on behalf of the Soviet cause. It reminded audiences not just that Zaitsev’s sniping could save his fellow Russians, but that it was also a very dangerous business for the shooter: As the hunter, Zaitsev often very quickly became the hunted. Nor did Moore et al. object to the positive portrayal of the sniper Private Daniel Jackson (Barry Pepper) in Saving Private Ryan. Jackson, from his hidden perches, kills lots of unsuspecting Germans with his telescopic sniper rifle, saving members of hero John Miller’s company—until he himself is blown up by German tank fire. In Captain Phillips Navy SEAL snipers are portrayed as “marksmen” who nonetheless stealthily blow apart Somali pirates, and thereby save Phillips’s life. Hollywood and film critics were also quite enthusiastic about that movie, apparently including the final rescue of Phillips by skilled “snipers” (i.e., the targeted pirates never knew that they were being targeted and never knew what hit them). What has more likely caused some controversy over American Sniper is not the sniper profession per se of Chris Kyle (since snipers were not de facto deemed suspect in prior films), but three other considerations: a) American Sniper often portrays the Islamist insurgents as savage, and Kyle as complex, but nevertheless both patriotic and heroic in protecting other Americans from them; b) the movie does not serve as a blanket damnation of the Iraq war, at least as is otherwise typical for the Hollywood Iraq film genre; in this regard, unlike many recent Hollywood film titles with the proper noun American in them (e.g., American Hustle, American Gangster, American Psycho, American History X, American Beauty, etc.), the film quite unusually does not dwell on American pathologies; and c) perhaps most important, the film is very successful, and has resonated with the public at the precise time when other recent movies more welcomed by the establishment, such as Selma, have so far not. Victor Davis Hanson

Attention: une propagande peut en cacher une autre!

A l’heure où des policiers et des tireurs d’élite sur les toits parisiens se voient pour une fois …

Non hués mais salués par la population …

Comment ne pas voir pour ce qu’elle est …

La nouvelle polémique, après celles The Hurt locker et de Zero dark thirty, de nos gauchistes de service …

Contre le nouveau film de Clint Eastwood et hommage posthume (victime il y a deux ans d’un sous-officier de marine de 20 ans souffrant de stress post-traumatique dont il s’occupait) …

Au tireur d’élite le plus décoré de toute l’histoire militaire des États-Unis …

A savoir de la pure propagande ?

The Ideal Thing Would Be If I Knew the Number of Lives I Saved’: Chris Kyle Defends His Record

Brendan Bordelon
NRO

January 19, 2015

Michael Moore called him a “coward.” Peter Mass of Glenn Greenwald’s the Intercept slammed him for calling Iraqis “savages.” Former Daily Beast reporter Max Blumenthal described him as a “mass murderer” — a sentiment later echoed on a defaced billboard that’s advertising the most popular movie in America.

The American Left is frothing at the mouth over Clint Eastwood’s portrayal of decorated Navy SEAL Chris Kyle in American Sniper.

Murdered by a mentally ill veteran he was counseling in February 2013, Kyle is no longer here to defend himself. But a C-SPAN video from April 2012 does a pretty good job of putting the lie to the Left’s portrait of a remorseless sociopathic killer.

The most lethal sniper in American history, Kyle is credited with 160 confirmed kills during his four tours of duty in Iraq. But while his detractors would claim Kyle obsessed over that number as a badge of honor, the real American sniper’s focus for his work lay elsewhere. “The ideal thing would be if I knew the number of lives I saved, because that’s something I’d love to be known for,” he said. “But you can’t calculate that.”

Kyle also described his very first kill in Iraq — a woman trying to blow up advancing Marines with a hidden grenade. And while liberals have made much of Kyle’s written admission that he “enjoyed” taking lives, that was not at all the sentiment he expressed during the interview.

“At this point I’d never killed anyone, so it definitely made me pause,” he said. “But also the fact that it’s not a man — it was difficult. So we tried to radio the Marines to let them handle it. I didn’t want to have to be the one who had to take the woman’s life. We couldn’t raise them on the radio, so I ended up having to take the shot.”

Voir aussi:

What American Sniper Reveals About the Soldier at War and at Peace
Peter Simek

B+, Movies.

Jan 15, 2015

The best films about the Iraq and Afghanistan conflicts have been movies that are as concerned about the home front as they are about the field of battle. The latest is Clint Eastwood’s American Sniper, a film based on the life of Chris Kyle, the “deadliest sniper in U.S. history.” Kyle’s real life played out like a movie in its own right. For more on the real Kyle, check out Michael Mooney’s 2013 D Magazine feature here. For the purposes of this piece, though, I’m just going to reflect on the semi-fictional Kyle, played by Bradley Cooper in Eastwood’s new movie.

With American Sniper, Eastwood has used Kyle’s life to take a broader look at what it means to be a soldier. Kyle offers a readymade hero. A down-and-out guy from Texas who, after 9/11, decides to leave the bar and get serious about his life. He joins the Navy and eventual becomes a Navy SEAL. Even though he ends up in the most elite fighting force, importantly, the arc of Kyle’s military career is typical: he is not coming from much and has nothing to lose by signing up. He is driven by a sincere pride of country matched with a strong drive and sense of purpose provided by the military. It also turns out he is a good shot. And he discovers other hidden talents — a razor-sharp focus, fidelity to his fellow soldiers, and fearlessness — that make him uniquely lethal in the field of battle.

Before he’s sent off to war, Kyle meets his future wife, Taya (Sienna Miller), and their relationship helps frame Eastwood’s interest in exploring what it is like to be both a highly trained killer and a husband and (eventually) father. In the field of battle, Kyle is unstoppable. In a number of high-energy action sequences, American Sniper can feel like a well-made, if somewhat rudimentary action flick, replete with some cheesy G.I. Joe-style dialogue. Kyle kills bad guys just at the right time; he leads platoons of grunts into buildings and roots out the bad guys; we watch him get in and out of jams and melodramatic showdowns. Kyle kills to save lives — that much Eastwood wants to make extremely clear with these high-tension shoot-out scenes. Eastwood has to make sure we understand that Kyle’s killing is an act of saving because what makes American Sniper really click is the way it begins to register the weight of just what it means to kill, even when the killing seems to be entirely justified.

As we follow Kyle through successive tours, we begin to see the cost of war on his life, family, and psyche. He is distant to friends and family; he and his wife begin to fight. Cooper does a great job of slowly receding into himself. His speaking turns to grunts, and his posture and demeanor reflect an unspoken, unbearable weight of life at home. Kyle keeps returning for more tours, and he justifies it by saying he can’t stand being at home when he knows his fellow soldiers are in the field of battle. He is good at what he does, and he wants to do it and help his buds. But it also becomes obvious that he suffers from something many soldiers have described about their experience returning from Iraq and Afghanistan. The mundane everyday no longer seems like living when compared to the intense life-and-death reality of the field of battle.

This disconnect is brought together in most dramatic fashion in a scene when Kyle is on a satellite phone with his wife while perched in his sniper’s nest in Iraq. As they chat, a young Iraqi boy is dragged into a square by fighters and executed in front of his family. In the mayhem that ensues, Kyle drops his phone, and his wife stands on a suburban street in Texas listening to the hell of the firefight unfold through her cellphone. The scene is so emotionally wrought, so melodramatic, it almost feels garish and overdone. But at the same time, isn’t this how most of us have experienced these wars, with this paradoxical mix of intimacy and disconnect supplied by modern-day media?

This disconnect seems to be at the heart of what Eastwood is trying to work out in American Sniper. How can someone trained to excel in the field of combat adjust to life after combat? It is an ancient concern of war literature, going all the way back to Homer. Here, Eastwood approaches it through the lens of a society that continually honors and praises its troops, dragging them out to sporting events and sticking bumper stickers on cars, and yet, a society that, at the same time, has never been more insulated to the intimacies and costs of war.

In the end, as we know from everything that has been written about Kyle’s life, there is a gross irony in that he is eventually killed by a fellow veteran. In the movie, Eastwood doesn’t gloss over this tragic twist. Just when it looks like Kyle may be able to come to grips with life after war by mentoring fellow vets, he is killed by someone who can’t overcome his own psychological turmoil. It’s what makes the film’s closing moments, the actual footage of Kyle’s monumental funeral at Cowboys Stadium, both moving and difficult. Yes, we support our troops. We honor our fallen. Our soldiers have done heroic, important work. But as we watch Kyle honored on the Cowboys blue star on the 50-yard line, Eastwood reminds us that we still don’t seem to grasp the real solemnity and human cost of all of it.
Not sure which movie the author saw, but his writing contains enough factual errors (relative to the movie) to make me lose interest in whatever it is he’s trying to express. In the movie, Chris Kyle enlisted after seeing the 1998 attacks on US embassies in Dar es Salaam and Nairobi on TV. He had been in the service for three years by the time 9/11 happened.

Likewise, in the movie when Kyle drops his satellite phone during a firefight, his wife was listening in from a sidewalk in front of a medical facility she had just exited. There was no « suburban street » in that scene and it’s unclear if she was in Texas, California or elsewhere.

These might seem like minor points, but when the author cannot be counted on to get the minor points right it diminishes the strength of his entire message.

Voir également:

Snipers, Correct and Incorrect
Victor Davis Hanson

NRO

January 21, 2015

Were a confused Michael Moore and others faulting American Sniper on the argument that Chris Kyle was a sniper per se, or that he was an American sniper?

I don’t remember Michael Moore or any other Hollywood grandees objecting much to the 2001 war film Enemy at the Gates, which was supposedly loosely based on the controversial (and perhaps less than verifiable) career of the deadly sniper Vasily Zaitsev. That movie portrayed the expert Zaitsev as a hero in trying to cut down Wehrmacht officers and soldiers on behalf of the Soviet cause. It reminded audiences not just that Zaitsev’s sniping could save his fellow Russians, but that it was also a very dangerous business for the shooter: As the hunter, Zaitsev often very quickly became the hunted.

Nor did Moore et al. object to the positive portrayal of the sniper Private Daniel Jackson (Barry Pepper) in Saving Private Ryan. Jackson, from his hidden perches, kills lots of unsuspecting Germans with his telescopic sniper rifle, saving members of hero John Miller’s company—until he himself is blown up by German tank fire.

In Captain Phillips Navy SEAL snipers are portrayed as “marksmen” who nonetheless stealthily blow apart Somali pirates, and thereby save Phillips’s life. Hollywood and film critics were also quite enthusiastic about that movie, apparently including the final rescue of Phillips by skilled “snipers” (i.e., the targeted pirates never knew that they were being targeted and never knew what hit them).

What has more likely caused some controversy over American Sniper is not the sniper profession per se of Chris Kyle (since snipers were not de facto deemed suspect in prior films), but three other considerations:

a) American Sniper often portrays the Islamist insurgents as savage, and Kyle as complex, but nevertheless both patriotic and heroic in protecting other Americans from them;

b) the movie does not serve as a blanket damnation of the Iraq war, at least as is otherwise typical for the Hollywood Iraq film genre; in this regard, unlike many recent Hollywood film titles with the proper noun American in them (e.g., American Hustle, American Gangster, American Psycho, American History X, American Beauty, etc.), the film quite unusually does not dwell on American pathologies; and

c) perhaps most important, the film is very successful, and has resonated with the public at the precise time when other recent movies more welcomed by the establishment, such as Selma, have so far not.

Voir encore:

American sniper : le film de Clint Eastwood divise l’Amérique
Europe 1

21 janvier 2015

Le film American sniper de Clint Eastwood remporte un grand succès aux Etats-Unis. Mais il suscite aussi les critiques de certains qui l’assimilent à une œuvre de propagande pour l’armée.
Succès économique et source de polémique. Pas besoin de faire l’unanimité pour amasser des millions de dollars au box-office. Pour American sniper, le nouveau film de Clint Eastwood, c’est même l’inverse. Son énorme succès en salles depuis sa sortie outre-Atlantique -105 millions de dollars soit 90 millions d’euros en un week-end, ce qui en fait l’œuvre la plus rentable du célèbre acteur-réalisateur- s’accompagne de débats houleux qui divisent l’Amérique.

160 victimes au cours de sa carrière. La pomme de discorde ? Le traitement cinématographique privilégié par Clint Eastwood de l’histoire de Chris Kyle, tireur d’élite au sein des forces spéciales, les Navy Seals. Ce sniper, aujourd’hui décédé, est connu sous deux surnoms qui résument bien le personnage : Chris Kyle est « la légende » pour ses frères d’armes et « le diable » pour ses ennemis. Bien que ce titre soit difficilement vérifiable, ce soldat américain est en effet connu pour être le sniper le plus meurtrier de l’histoire militaire du pays. Le Pentagone lui « crédite » 160 morts, tandis que lui en revendique 255 dans son autobiographie dont le scénario s’inspire.

Un « féroce soldat de Dieu ». Chris Kyle est incarné par Bradley Cooper dans American sniper. Au long du film, le spectateur est confronté à la violence des scènes de guerre, mais aussi au difficile retour à la vie civile et familiale de ces soldats, souvent sujets au stress post-traumatique. Héroïsé par certains, largement médiatisé, Chris Kyle s’est fait connaître par ses sorties violentes. Au Figaro, il expliquait en avril 2012 que les Irakiens étaient des « sauvages, qui n’hésitent pas à envoyer des femmes et des enfants faire le sale boulot ». Il se considérait également comme « un féroce soldat de Dieu », content de savoir que chaque personne qu’il tuait « ne risquait pas de planter une bombe artisanale sous une route au passage d’un convoi américain ».

Hollywood divisé. Ajoutez à ces déclarations fracassantes un tatouage en forme de croix de templier rouge vif et un accent texan prononcé. Il n’en faut pas plus pour diviser les Etats-Unis autour du film qui campe le personnage. D’un côté, de nombreux médias et personnalités ont critiqué une œuvre qui esthétise la mort et joue le rôle de propagande de l’armée américaine. Parmi eux, le réalisateur de Bowling for Columbine Michael Moore, grand opposant à la guerre en Irak et au libre port d’armes aux Etats-Unis. « Mon oncle a été tué par un sniper pendant la Seconde Guerre mondiale. On nous apprenait que les snipers étaient des lâches. Qu’ils vous tiraient dans le dos. Les snipers ne sont pas des héros. Et les envahisseurs sont pires », martèle-t-il.

Avant Michael Moore, Jane Fonda avait été la première personnalité du cinéma américain à réagir, positivement elle, au film. « Je viens de voir American sniper. C’est un film puissant, le pendant de Coming Home (film sur la vie d’un prisonnier politique chinois après sa libération, ndlr). Bradley Cooper est sensationnel. Bravo Clint Eastwood. »

Campagne marketing ciblée. Comme le montre le Wall Street Journal (en anglais, édition abonnés), le film a été proportionnellement drainé moins de spectateurs dans les grandes aires urbaines des côtes est et ouest, majoritairement démocrates et libérales, comparé au franc succès qu’il a remporté dans le sud du pays et dans le Midwest, résolument républicains et conservateurs. Un phénomène logique, et même voulu par le studio de production, comme en atteste le témoignage d’un employé dans The Hollywood Reporter cité par le blog du Monde Bigbrowser : une campagne marketing, tournée vers un public conservateur via des publicités sur Fox News et dans des magazines militaires a permis de faire de ce succès un « phénomène culturel »

Un phénomène culturel, mais aussi politique, puisque l’ex-sénatrice de l’Alaska et figure de la droite radicale américaine Sarah Palin a elle aussi réagi contre les « gauchos d’Hollywood » qui « crachent sur les tombes des combattants de la liberté qui vous permettent de faire ce que vous faites ».

Clint Eastwood dépassé ? Pourtant, dans un débat lors d’une avant-première le 8 décembre dernier, Clint Eastwood affirmait ne pas vouloir faire l’allégorie de la guerre avec American Sniper, commel’explique Première. Il avait même réaffirmé son opposition à la guerre en Irak, en parlant de « l’arrogance de vouloir entrer en guerre sans même se poser la question de sa justification, ni des conséquences tragiques qu’elle aurait pour tant de monde ». Le ralisateur rappelait qu’il avait grandi pendant la Seconde Guerre Mondiale, dans l’espoir qu’elle « finirait toutes les guerres ». Bradley Cooper, l’acteur principal du film, a lui aussi affirmé qu' »American sniper n’était pas un film politique » dans le Guardian.

Une Amérique coupée en deux ? Médias et opinion publique voient en American Sniper la ligne de fracture entre une Amérique de l’intérieur, conservatrice et républicaine, et une Amérique des côtes, élitiste et démocrate. Une opposition manichéenne que refusent de légitimer de nombreux éditorialistes américains. « Une partie des spectateurs du film l’ont-ils regardé à travers un prisme xénophobe et belliqueux? Sûrement. Et ces gens sont haineux et simplets. Mais ceux qui font de ces gens une population cohérente et identifiée qu’ils regardent avec mépris sont tout aussi bêtes que ceux qu’ils critiquent », peut-on lire notamment sur Flavorwire.

American Sniper ne laisse décidément personne indifférent, puisque le cours de la justice lui-même pourrait être perturbé par la sortie de ce film. En effet, Chris Kyle avait été tué près de chez lui au Texas en février 2013, lors d’un gala en faveur des vétérans de l’armée touchés par le syndrome de stress post-traumatique (PTSD). L’accusé, lui-même victime de PTSD, doit être jugé le 11 février prochain dans un procès où il risque la peine de mort. Son avocat estime que le film pose problème puisqu’il « pourrait influencer le jury », explique BFMTV.

Voir également:

Pourquoi le film American Sniper fait polémique
Victor Garcia

L’Express

20/01/2015

En salle le 18 février en France, American Sniper défraie déjà la chronique aux Etats-Unis. Entre succès au box-office et critiques, le film ne laisse pas indifférent. Certains lui reprochent d’être un film de propagande de l’armée américaine.

Succès et polémique. American Sniper nourrit les passions. Nommé six fois aux Oscars, dominant le box-office, le film réalisé par Clint Eastwood a engrangé 105 millions de dollars dès son premier week-end d’exploitation.

Au-delà de ce succès incontestable, plusieurs voix s’élèvent aux États-Unis, notamment celles de réalisateurs, qui estiment qu’American Sniper est un film de propagande pour l’armée américaine. D’autant plus malvenu compte-tenu du bilan de l’intervention américaine en Irak.

Quel est le scénario ?
American Sniper s’inspire de la vie de Chris Kyle, le sniper le plus meurtrier de l’histoire militaire américaine -mort depuis-, incarné par Bradley Cooper. Un tireur d’élite qui a été envoyé à quatre reprises en Irak, et qui a revendiqué 255 ennemis tués. Le Pentagone, quant à lui, en décompte 160.

American Sniper retrace le quotidien de cet homme sur le champ de bataille, les atrocités dont il est témoin, mais aussi sa vie de famille, avec laquelle il n’arrive plus à vivre normalement une fois de retour au pays. Le film reprend directement le scénario du livre autobiographique de celui qui est surnommé al-Shaitan (« le diable ») par ses ennemis et « La Légende » par ses frères d’armes des forces spéciales américaines, les Navy SEAL.

Que lui reprochent notamment Michael Moore et Seth Rogen?
La glorification de l’armée américaine et des forces spéciales ainsi que de son rôle en Irak n’est pas du goût de tout le monde. Michael Moore, le réalisateur de Bowling for Columbine et militant contre le port d’armes, n’y est pas allé de main morte. « Mon oncle a été tué par un sniper pendant la Seconde Guerre mondiale. On nous apprenait que les snipers étaient des lâches. Qu’ils vous tiraient dans le dos. Les snipers ne sont pas des héros. Et les envahisseurs sont pires », a-t-il lancé sur Twitter, remettant en cause directement l’intervention américaine en Irak.

Le réalisateur de The Interview, Seth Rogen, a de son côté estimé que American Sniper lui faisait penser « au film qui est montré dans la troisième partie d’Inglorious Basterds », réalisé par Quentin Tarentino.

Seth Rogen fait en fait référence à Nations Pride, un film -parodique- de propagande nazie imaginé par Quentin Tarentino dans Inglorious Basterds. Dans Nations Pride, un sniper nazi, perché en haut d’une tour, abat des centaines d’ennemis. Il devient alors le héros de toute la nation… Voir ci-dessous:

La réponse des « patriotes »
La réponse des défenseurs du film s’est faite notamment par le Daily Caller, rapporte le site Inquisitr.. Dans son éditorial, le journal estime qu' »Hollywood est majoritairement de gauche et a produit une série de films anti-guerre et anti-militaire qui ont été des flop au box-office. Dans ce monde, American Sniper est une anomalie. Il montre la vie de Kyle sans fard et sans jugement. Son succès est la preuve que les gens sont venus voir la vie de celui que la plupart considère comme un héros ».

Le site Metacritic.com, site référence de compilation de critiques de la presse américaine, attribue la note de 72 sur 100 à American Sniper, qui récolté 33 critiques « positives » et 12 « partagées ». 191 spectateurs ont également notés le film de Clint Eastwood, qui obtient une note de 7,1 sur 10, avec 142 critiques positives, 22 partagées et 27 négatives.

Voir encore:

Polémique
« American Sniper » accusé de propagande

Kahina Sekkai

Paris Match

22 janvier 2015

«American Sniper», le film de Clint Eastwood, relance le débat sur Chris Kyle, le sniper le plus meurtrier de l’armée américaine, et les tireurs d’élite. Certains spectateurs ont écrit de violentes insultes racistes sur les réseaux sociaux, mais les Républicains ont volé au secours du long-métrage.

Près de deux ans après la mort de Chris Kyle, la sortie du film «American Sniper» a déclenché une polémique aux Etats-Unis. Le sniper le plus meurtrier de l’histoire de l’armée américaine était-il un héros de guerre ou un «lâche»? Le film, selon de nombreux critiques, glorifie le rôle des snipers. Le réalisateur engagé Michael Moore a été un des premiers à dénoncer ces tireurs d’élite: «Les snipers ne sont pas des héros. Et les envahisseurs sont les pires», a-t-il écrit sur son compte Twitter, racontant que son oncle avait été tué par un sniper lors de la Seconde guerre mondiale.

Sur le site de microblogging, certains spectateurs ont vanté les mérites du film, mais du côté de la haine: « »American Sniper » me donne envie d’aller tirer sur des putains d’Arabes», écrit ainsi un certain @dezmondharmon. « »American Sniper m’a fait apprécier les soldats 100 fois plus et détester les musulmans 1 million de fois plus», complète #ItsReeceyYh. «Il est bon de voir un film où les Arabes sont représentés pour ce qu’ils sont vraiment –de la vermine pourrie qui veut nous détruire», assure de son côté @harshnewyorker. Ces commentaires ont été compilés par @LeslieK_nope:

Les Républicains défendent Chris Kyle et le film
L’acteur Seth Rogen a écrit sur Twitter qu’«American Sniper» lui «faisait un peu penser» au film de propagande tourné par les nazis et montré dans «Inglorious Basterds», de Quentin Tarantino.

Sarah Palin a rapidement pris la défense du film et de Chris Kyle, qu’elle connaissait personnellement: «Alors que vous caressez des trophées en plastique qui brille, que vous vous échangez en crachant sur la tombe des combattants de la liberté qui vous ont permis de le faire, sachez que le reste de l’Amérique considère que vous n’êtes pas dignes de cirer les bottes de combat de Chris Kyle», a écrit la candidate malheureuse républicaine à la vice-présidence sur Facebook. Newt Gingrich, l’ancien chef des Républicains à la Chambre des représentants, a pour sa part estimé que «Michael Moore devrait passer quelques semaines avec EI et Boko Haram, il apprécierait « American Sniper »».

La personnalité de Chris Kyle est depuis longtemps controversée. Il aurait tué plus de 255 personnes pendant ses dix années de service, et avait été surnommé «le diable de Ramadi» par les insurgés irakiens qu’il prenait pour cibles. Le directeur adjoint de la rédaction de Match l’avait rencontré en mai 2012, au Texas, où il avait fondé une société qui avait pour devise: «La violence résout les problèmes». «Quand je vois les massacres, les tortures et toutes les horreurs que nos ennemis ont commis, je n’ai aucun regret. J’ai fait ça pour mon peuple, pour défendre mes camarades et empêcher ces ordures de commettre davantage d’atrocités. Si j’avais pu en tuer davantage, je l’aurais fait.» «La guerre n’a rien d’amusant, pourtant il se trouve que je m’amusais», poursuivait-il.

Il était en 2012 en négociations afin que son livre «American Sniper» soit porté sur grand écran. Sur le choix de l’acteur qui l’interprétera, Chris Kyle avait rejeté en bloc Matt Damon: «Certainement pas. C’est moi qui décide, et ce n’est pas un opposant à la guerre qui jouera mon rôle.» Bradley Cooper a finalement été choisi –et figure parmi les nommés à l’Oscar du meilleur acteur. Le premier weekend de sa sortie en Amérique du Nord, «American Sniper» a rapporté plus de 90 millions de dollars.

Entre 1999 et 2009, Chris Kyle a été l’un des militaires les plus récompensés pour son service, recevant notamment deux Silver Stars et cinq Bronze Stars. Après avoir quitté le combat, il était devenu instructeur pour des équipes spéciales avant de quitter la Navy en 2009 et avait même écrit le manuel des snipers des Seals, le «Naval Special Warfare Sniper Doctrine». L’aide aux vétérans était l’un des piliers de la vie de Kyle, qui a notamment aidé à fonder l’association FITCO Cares Foundation. Il a été tué en février 2013 par Eddie Ray Rough, un frère d’armes victime du syndrome de stress post-traumatique qu’il tentait d’aider dans un stand de tir.

Voir aussi:

American Sniper dans le viseur de Michael Moore
Pierre-Emmanuel Mesqui
Le Figaro

19/01/2015

VIDÉO – Le réalisateur de Bowling for Columbine, connu pour ses prises de position controversées, a critiqué le nouveau film de Clint Eastwood.

Après avoir milité contre le port des armes dans son documentaire Bowling for Columbine et contre la guerre en Irak, Michael Moore revient à la charge en fustigeant le film American Sniper de Clint Eastwood, avec Bradley Cooper.

Sur Twitter, le réalisateur âgé de 60 ans est revenu sur un épisode marquant qui a touché un membre de sa famille: son oncle a été tué par un sniper lors de la Seconde Guerre mondiale. Il explique pourquoi ces soldats «ne doivent pas être considérés comme des héros».

Quelques heures après l’envoi de ce message, Michael Moore a néanmoins tenu à clarifier ses propos.

D’autres personnalités américaines d’Hollywood ont exprimé leur admiration devant l’œuvre de Clint Eastwood, comme Jane Fonda:

Pour le réalisateur de The Interview, Seth Rogen, le film American Sniper lui rappelle un passage d’Inglourious Basterds de Quentin Tarantino, lorsqu’un sniper allemand (Daniel Brühl) tue héroïquement de nombreux ennemis, dans un film de propagande.

American Sniper est l’adaptation du livre de Chris Kyle, un tireur d’élite des Navy SEAL, intitulé American Sniper: The Autobiography of the Most Lethal Sniper in U.S. Military History (William Morrow, 2012). Ayant servi pendant la guerre d’Irak, Chris Kyle (Bradley Cooper) est connu pour être le sniper le plus prolifique de l’histoire des États-Unis. Surnommé «La Légende», il aurait tué 160 personnes. Le film suit également son retour au pays et les conséquences de la guerre sur son moral et sa vie de famille.

Le long métrage de Clint Eastwood est un grand succès au box-office US. Il a déjà remporté plus de 90 millions de dollars de recettes ce week-end. Il a également été nommé aux Oscars 2015 dans six catégories dont celles du «meilleur film» et du «meilleur acteur» pour Bradley Cooper.

Voir encore:

Chris Kyle, le roi des snipers américains abattu au Texas
Maurin Picard
03/02/2013

Ex-membre des Navy Seal, ce tireur d’élite qui s’est illustré en Irak a été tué par un vétéran.

De notre correspondant à New York

Il s’attendait à connaître une fin violente, lors d’une embuscade en Irak, mais avait fini par croire en sa bonne étoile. Après onze ans de bons et loyaux services au sein des Navy Seals, les troupes d’élite de la marine américaine, Chris Kyle, le sniper le plus redoutable de l’armée américaine (255 «kills (ennemis tués)», dont 160 confirmés), avait raccroché son fusil de tireur d’élite, pour mieux se consacrer à sa famille.

Il a été abattu samedi près de chez lui au Texas par un de ses compatriotes, lors d’un gala de charité organisé à Glen Rose, près de Fort Worth, et consacré aux vétérans atteints de syndrome post-traumatique (ou PTSD, dans le jargon militaire). L’assassin, Eddie Ray Routh, était un de ces vétérans que Kyle se faisait un devoir d’assister lors de leur difficile retour à la vie civile, en organisant des week-ends de «réintégration» dans des ranchs du Texas ou de l’Oklahoma appartenant à d’anciens Seals. Agé de 25 ans, Routh serait retourné chez lui après avoir abattu Kyle et un de ses voisins, avant d’être arrêté par la police après une brève course-poursuite en voiture.

Prime sur sa tête, 80 000 dollars mort ou vif
Chris Kyle, 38 ans, avait reçu Le Figaro l’an passé (voir nos éditions du 10 avril 2012) à Dallas, pour la sortie de sa biographie en France. Il qualifiait les Irakiens de «sauvages, qui n’hésitent pas à envoyer des femmes et des enfants faire le sale boulot», une ceinture d’explosifs autour de la taille, et retroussait volontiers la manche de son bras gauche, recouvert de tatouages impressionnants. Un trident des Navy Seals y côtoyait une énorme croix de templier rouge vif, symbole de sa foi chevillée au corps. Élevé dans l’amour de Dieu, de la patrie et de la famille, Kyle, père de deux jeunes enfants, ne faisait pas mystère de ses motivations: «Là-bas, en Irak, je voulais que tout le monde sache que je suis chrétien, et un féroce guerrier de Dieu.» Il avait sa conscience pour lui car chaque insurgé qu’il éliminait «ne risquerait pas de planter une bombe improvisée sous une route au passage d’un convoi» américain.

Après ces exploits, Kyle avait hérité d’un surnom flatteur venant de l’insurrection sunnite, «al-shaitan Ramadi (le diable de Ramadi)», ainsi qu’une prime sur sa tête, 80.000 dollars mort ou vif. Pour ses camarades du «Navy Seals team 3», il était «The Legend (la légende)», depuis un tir à 1 800 m, en 2008 dans les bas-fonds de Saddam City (Bagdad), contre un Irakien sur le point de tirer une roquette contre un convoi de marines.

«Salle d’attente au Purgatoire»
Après avoir quitté le service actif en 2009, Kyle avait fondé Craft International, une firme spécialisée dans la formation des snipers. Son aura et son entregent lui avaient permis de transformer rapidement son entreprise en business lucratif.

Flairant le filon, les édiles républicains texans avaient bien tenté de le convaincre d’embrasser la carrière politique, mais lui n’affichait que mépris pour ceux qu’il qualifiait d’«escrocs», qu’ils soient républicains ou démocrates.

Chris Kyle avait confié au Figaro qu’une adaptation au cinéma était en cours de négociation avec des «majors» de Hollywood mais qu’il s’opposerait à ce qu’un «traître gauchiste» comme Matt Damon, coupable à ses yeux de s’opposer à la guerre en Irak en contestant lui aussi l’existence des armes de destruction massive (thème repris dans le film de Paul Greengrass, Green Zone en 2010), ne l’incarne à l’écran. Il avait finalement donné sa bénédiction au comédien Bradley Cooper et la société de production de ce dernier, 22nd & Indiana.

Relatant avec difficulté cette usure nerveuse qu’il avait ressentie lors de son quatrième et dernier tour d’opération en Mésopotamie en 2008, Chris Kyle reconnaissait avec un brin de mauvaise conscience qu’il devrait «peut-être patienter un peu plus longtemps que les autres en salle d’attente au Purgatoire».

Voir encore:

Le « diable » de Ramadi, héros américain

Maurin Picard
Le Figaro

09/04/2012

Chris Kyle, sniper d’élite de l’armée américaine, s’enorgueillit d’avoir éliminé 255 « terrotistes » en Irak. Sans l’ombre d’un état d’âme.

De notre envoyé spécial à Dallas

La barbe rousse et drue, les yeux rieurs qui dépassent d’une casquette de baseball bien vissée sur la tête, Chris Kyle ressemble à tous ces jeunes Américains sportifs et débonnaires, auxquels on donnerait le bon Dieu sans confession. Les apparences sont trompeuses. À 37 ans, Kyle est en réalité un vrai «badass» : un dur à cuire, en argot américain. Un tueur, au sens propre, comme en attestent les fusils d’assaut alignés derrière lui, un véritable arsenal dans ce bureau du quatorzième étage d’un immeuble d’affaires, en plein centre-ville de Dallas. Et un héros «bigger than life», hors norme, dans une Amérique éreintée par dix ans de guerres lointaines et impopulaires.

En onze ans de service actif au sein des prestigieux Navy Seals, les commandos de marine à l’origine de la mort d’Oussama Ben Laden en mai 2011, et quatre déploiements en Irak de 2003 à 2009, ce tireur d’élite a abattu 255 «terroristes». La Navy, très sourcilleuse sur les critères de validation, ne lui en reconnaît «que» 160. Cet étourdissant «palmarès» lui confère une place de choix parmi les plus célèbres snipers de l’histoire, derrière le Finlandais Simo Häyhä, qui tua 542 soldats soviétiques durant la Seconde Guerre mondiale. Si bien que, lorsqu’il a quitté le service actif en 2009, le sergent Kyle n’a eu aucun mal à fonder une firme spécialisée dans la formation des snipers, Craft International, avec le soutien enthousiaste de ses anciens frères d’armes. Dans l’armée américaine, il jouit d’une immense réputation, ce qui lui a permis de transformer rapidement Craft International en un business très lucratif. Chez les Seals, une fraternité pourtant avare en tressage de lauriers, le surnom qui lui colle à la peau en dit long sur son aura: «The Legend». Mais celui dont il est le plus fier, c’est le sobriquet décerné par les insurgés irakiens eux-mêmes, au plus fort des combats dans le triangle sunnite en 2006: «al-shaitan Ramadi», le diable de Ramadi. «Celui-là, j’en suis fier, sourit Kyle en lissant sa barbe. Ça veut dire que je les ai vraiment décimés.» Au plus fort de la bataille, les services de renseignements lui apprennent que sa tête a été mise à prix: 20 000 dollars, mort ou vif. Vers la fin des combats, elle en vaut 80 000.

«Des sauvages»
Les Irakiens, Chris Kyle ne les aime pas. Doux euphémisme. À ses yeux, ce sont tous «des sauvages» qui n’hésitent pas à envoyer des femmes et des enfants faire le sale boulot. Ses deux premières victimes furent une mère et son fils, justement.

La première s’avançait vers un check point de marines, bardée d’une ceinture d’explosifs. Elle venait de confier une grenade à son rejeton. Chris Kyle dut abattre les deux, contraint et forcé, après avoir reçu le feu vert de ses supérieurs. Ce furent ses deux tirs les plus difficiles. «Après, confie-t-il, tuer des gens n’est pas très compliqué», surtout quand, selon lui, «ils incarnent le Mal», puisqu’ils veulent abattre des soldats américains. Le politiquement correct n’est pas le style de Kyle. Il avoue «aimer la guerre» et regrette seulement de «ne pas avoir abattu plus de salopards». En quatre séjours en Irak, il a bâti sa légende sur des tirs mémorables. À Sadr City (Bagdad) en 2008, juché sur un toit, Chris aperçoit un homme armé d’un RPG (lance-roquettes). À près de deux kilomètres de distance, le sniper fait mouche et atteint une notoriété quasi instantanée parmi ses pairs. «Dieu a soufflé sur cette balle et l’a touché», sourit le Texan, qui revendique fièrement sa culture chrétienne.

Sur le haut du bras gauche, en dessous de l’épaule, à côté du trident des Seal, il a fait tatouer une énorme croix de templier rouge vif, qu’il dévoile volontiers. Élevé dans l’amour de Dieu, de la patrie et de la famille, Kyle assume: «Là-bas, je voulais que tout le monde sache que je suis chrétien, et que je suis un féroce guerrier de Dieu.» La foi chevillée au corps, il pense qu’il devra «peut-être patienter un peu plus longtemps que les autres en salle d’attente au purgatoire», mais garde la conscience tranquille.

Courtisé par le cinéma
Ses «exploits», il a fini par les relater dans un livre*, qui caracole depuis trois mois en tête des ventes: 419 000 exemplaires déjà vendus. Devenu une légende vivante au sein de l’armée, Chris Kyle passe pour avoir sauvé des centaines de vies, armé de son seul fusil à lunette. L’usure nerveuse finit cependant par le rattraper lors de son quatrième déploiement en Irak. Il cède alors aux pressions de sa femme Taya, qui ne supporte plus ses absences prolongées. Un ultime coup de chance lors d’une fusillade dans Sadr City, dont il réchappe miraculeusement, lui font réaliser qu’il n’est «tout compte fait pas invincible», malgré ce fidèle «ange gardien» qui a longtemps veillé sur lui. Dans la foulée, il quitte l’armée pour «se consacrer enfin à sa famille».

Mais il n’en a pas fini avec une notoriété grandissante. De retour au pays, des inconnus viennent le remercier pour leur avoir «sauvé la peau» tel jour à Faloudja. D’autres anonymes paient discrètement la facture lorsqu’il dîne au restaurant avec Taya. De partout, les sollicitations affluent. La Navy et la Garde nationale du Texas n’ont pas renoncé à le convaincre de rempiler. Les édiles locaux font des pieds et des mains pour qu’il s’engage en politique. Mais Chris Kyle n’a guère plus d’estime pour les hommes politiques que pour les insurgés irakiens. «Républicains comme démocrates, ce sont tous des escrocs», affirme-t-il sur un ton péremptoire.

À défaut de carrière publique, c’est le monde du cinéma qui le courtise. Un scénario circule depuis quelque temps à Hollywood. Mais Kyle a posé ses conditions: il mettra son veto à tout acteur qui lui déplairait pour incarner son rôle. «Je ne veux pas d’un acteur comme Matt Damon et tous ces types qui ont exprimé leur opposition à la guerre en Irak», confesse ce grand nostalgique, qui préfère nettement Chuck Norris ou… Ronald Reagan.

* «American Sniper», Éditions William Morrow (2011), traduction française sortie en mars aux éditions Nimrod.

Voir de plus:

The United States of ‘American Sniper’
Liberals’ criticism of my SEAL teammate Chris Kyle has had the ironic effect of honoring him.
Rorke Denver
WSJ

Jan. 26, 2015

‘American Sniper,” the new movie about Navy SEAL Chris Kyle, has opened to staggering box-office success and garnered multiple Academy Award nominations. But not all the attention has been positive. The most vocal criticism came in the form of disparaging quotes and tweets from actor-director Seth Rogen and documentary-maker Michael Moore . Both have since attempted to qualify their ugly comments, but similarly nasty observations continue to emanate from the left.

The bulk of Chris Kyle’s remarkable exploits took place in the Al Anbar province of Iraq in the summer of 2006. He and I were teammates at SEAL Team Three. Chris had always been a large figure in the SEAL teams. He became a legend before our eyes in Ramadi.

My fellow special-operations brothers might be shocked, but I think the comments by Messrs. Rogen and Moore have had the ironic effect of honoring Chris Kyle’s memory. They inadvertently paid Chris a tribute that joins the Texas funeral procession and “American Sniper” book sales and box office in testifying to the power of his story. I’ll get to the punch line shortly, but first please let me lay the groundwork.

The very term “sniper” seems to stir passionate reactions on the left. The criticism misses the fundamental value that snipers add to the battlefield. Snipers engage individual threats. Rarely, if ever, do their actions cause collateral damage. Snipers may be the most humane of weapons in the military arsenal. The job also takes a huge emotional toll on the man behind the scope. The intimate connection between the shooter and the target can be hard to overcome for even the most emotionally mature warrior. The value of a sniper in warfare is beyond calculation.

I witnessed the exceptional performance of SEAL, Army and Marine snipers on the battlefields of Iraq and Afghanistan. They struck psychological fear in our enemies and protected countless lives. Chris Kyle and the sniper teams I led made a habit of infiltrating dangerous areas of enemy-controlled ground, established shooting positions and coordinated security for large conventional-unit movement.

More than half the time, the snipers didn’t need to shoot; over-watch and guidance to the ground troops was enough. But when called upon, snipers like Chris Kyle engaged enemy combatants and “cleared the path” for exposed troops to move effectively and safely in their arduous ground missions. These small sniper teams pulled the trigger at their own risk. If their position was discovered, they had little backup or support.

As Navy SEALs, we have the privilege of using the best hardware the military has to offer. We have access to, and train with, the latest elite weapons. We operate with the world’s finest aviators, from multiple services, who transport us to and from targets and protect us from above with devastating firepower. Advanced drone platforms are at our disposal and wreak havoc on our enemies. The full complement of American battlefield ingenuity and capacity is at our disposal. Our enemies the world over know this well. They have experienced this awesome power and respect it.

But every U.S. fighting force possesses a weapon that frightens our enemies today more than any of those above. The Taliban, al Qaeda, Islamic State, jihadists everywhere—all those who oppose us fear and hate this weapon, and are haunted by its power to stop their own twisted plans for the world.

What is this weapon? The First Amendment to the Constitution of the United States.

It was written long ago by leaders of astonishing foresight and courage. It is what men like Chris Kyle fight and die for. It is what I immediately think of when someone burns a flag, shouts some hateful remark during a protest or criticizes the men and women who have volunteered for military service and willingly go into harm’s way.

When Seth Rogen and Michael Moore exercise this right, it is a tribute to those who serve. While I am revolted by their whiny, ill-informed opinions about Chris Kyle and “American Sniper,” I delight in the knowledge that the man they decry was a defender of their liberty to do so.

Mr. Denver, a commander in the U.S. Navy SEALs Reserves, is the author of “Damn Few: Making the Modern SEAL Warrior” (Hyperion, 2013).

Voir encore:

Michael Moore is wrong about ‘American Sniper’

Don Mann

CNN

January 23, 2015
As Americans, we are fortunate to have the right to speak our minds. Filmmaker Michael Moore did just that with his attack on the use of military snipers in warfare just before the release of the Oscar-nominated and devastating war/anti-war movie « American Sniper, » directed by Clint Eastwood.

Moore obviously has the same freedom of speech right that all Americans do. Some of what he has publicly stated in the past is opinion, some is fact and some is absolutely ludicrous. In an apparent reference to Navy SEAL Chris Kyle, credited with 160 enemy kills — the most in U.S. history — and the movie « American Sniper, » Moore commented on Twitter that his « uncle was killed by a sniper » and that he was « taught that all snipers were cowards. »

Moore explains snipers are ‘cowards’ tweet

To begin with, the reason Americans have the freedom of speech Moore was exercising is because brave men such as Kyle and other active-duty personnel and military veterans have fought to protect this precious right.

As far as the comment that « snipers are cowards, » that is beyond ludicrous and it is difficult to understand just how anybody could make such a comment.

Let’s look at some of the basic facts surrounding Kyle’s life as a Navy SEAL sniper. Kyle either trained for war or was deployed in war zones for more than 300 days a year during his service in the SEAL teams. SEAL wives basically raise their children alone. The divorce rate for SEALs is incredibly high. Many of the guys have been married multiple times. The children grow up not really knowing their dads because the dads go on frequent and often back-to-back deployments to war zones.

These guys seldom know when they are leaving or for how long. Their work involves going in harm’s way and fighting an enemy that is determined to do whatever it can to take away our way of life. After returning home from a deployment, these guys immediately go back to work preparing for the next deployment. Some are not so fortunate and are wounded or killed in the line of duty.

A sniper, who operates behind enemy lines, has one of the most demanding and dangerous duties in the Special Operations community. Snipers operating in Iraq, Afghanistan and a host of other countries often must crawl and make their way through treacherous urban or desert war-zone terrain for hours just to reach their position undetected, a position of over-watch, cover and concealment. Once they are on site, they sometimes stay in their position for days on end waiting for follow-on orders.

Why ‘American Sniper’ is a smash hit

Military snipers are not sociopaths, coldblooded killers. Snipers believe in their hearts that when they neutralize, or « take out, » a threat that they are saving the lives of their teammates, other military personnel or other innocent people. Their target hit lists typically include terrorists or people preparing to cause grave harm or death to the innocent.

As I cite in my book « The Modern Day Gunslinger, » Lt. Col. David Grossman uses the analogy of wolves, sheep and sheepdogs. Grossman, in his book « On Combat, » compares the average citizen as basically peaceful and nonthreatening — like sheep.

These are the majority of people and do not want to cause harm to others; they wish to live peacefully. The terrorist — the enemy, the « bad guy » — strikes terror and threatens to harm and kill the innocent, like the wolf who threatens the sheep. Fortunately, there are brave men and women who sacrifice much to protect those who wish to live day to day in peace. These protectors are the community sheepdogs.

Chris Kyle was a champion sheepdog. Every time Kyle pulled back on his trigger and fired a shot that neutralized a « wolf, » he was saving countless lives and protecting the sheep. Every wolf he put down was no longer capable of causing harm or death to the sheep, the innocents.

I ask, how can anybody consider a sniper, a Navy SEAL sniper, to be a coward? As much as I try to keep my mind open to all viewpoints — from the far left to the far right — I can only reach the conclusion that Michael Moore has no idea what he is talking about. His unfounded comments could not be further from the truth.

I am confident that if Moore had the courage to spend just one day in a war-zone « sniper hide, » waiting for the go signal to take out an enemy target his opinions on snipers and the military would change 180 degrees. I would go so far as to say if Moore would simply attend a one-day sniper-training course in the United States, his opinion would drastically change.

Yes, of course, he has the right to say whatever he wishes, but when a guy like Moore has the pulpit and the attention of the media, he should have a moral obligation to speak only on topics in which he has some basic knowledge of the facts.

Chris Kyle is an American war hero who has been credited and awarded for saving countless American and innocent lives. After what he did for our country, after all of his sacrifices, Kyle decided to get out of the Navy and assist those brothers in arms who returned from overseas with post-traumatic stress disorder. How incredibly sad and ironic that in February 2013, Kyle was killed and shot in the back, police say, by a former Marine suffering with PTSD whom he was trying to help and mentor.

Michael Moore, tell me: How was Chris Kyle a coward? How are snipers cowards?

When Kyle was killed, he left his loving and devoted wife, Taya, behind. She feels that « American Sniper » did a good job at portraying the struggles that Kyle endured as a Navy SEAL sniper as well as his roles as a husband and father. The movie illustrates the real-life story of heroism, patriotism and self-sacrifice of a remarkable American war hero.

Bradley Cooper, who portrayed Kyle, told NPR that the role was « nothing short of life-changing. It’s just not about me or Clint (Eastwood), or anybody else. … It’s a real human being. … So there’s a huge responsibility. But I saw it as an honor. … I felt like I lived with him for those six months in a very intimate way. … (H)e was the first voice I heard every morning and the last voice I heard going to bed. »

Kyle joins the elite ranks of other American sniper icons such as Carlos Hathcock, who was credited with 93 confirmed kills during the Vietnam War. Hathcock felt the same as Kyle did when it came to taking out threats. He simply understood that he was protecting his fellow Marines and other innocent people.

If there were not people like Kyle and Hathcock protecting our freedoms, Michael Moore, along with the rest of us, would live in a much more dangerous world. I remain deeply honored and humbled to be an American and to have been part of a community where heroes like Kyle have served.

Voir enfin:

The Legend of Chris Kyle
The deadliest sniper in U.S. history performed near miracles on the battlefield. Then he had to come home.
Michael J. Mooney

D Magazine April 2013

There’s a story about Chris Kyle: on a cold January morning in 2010, he pulled into a gas station somewhere along Highway 67, south of Dallas. He was driving his supercharged black Ford F350 outfitted with black rims and oversize knobby mudding tires. Kyle had replaced the Ford logo on the grill with a small chrome skull, similar to the Punisher emblem from the Marvel Comics series, and added a riot-ready aftermarket grill guard bearing the words ROAD ARMOR. He had just left the Navy and moved back to Texas.

Two guys approached him with pistols and demanded his money and the keys to his truck. With his hands in the air, he sized up which man seemed most confident with his gun.

Kyle knew what confidence with a gun looked like. He was the deadliest sniper in American history. He had at least 160 confirmed kills by the Pentagon’s count, but by his own count—and the accounts of his Navy SEAL teammates—the number was closer to twice that. In his four tours of duty in Iraq, Kyle earned two Silver Stars and five Bronze Stars with Valor. He survived six IED attacks, three gunshot wounds, two helicopter crashes, and more surgeries than he could remember. He was known among his SEAL brethren as The Legend and to his enemies as al-Shaitan, “the devil.”

He told the robbers that he just needed to reach back into the truck to get the keys. He turned around and reached under his winter coat instead, into his waistband. With his right hand, he grabbed his Colt 1911. He fired two shots under his left armpit, hitting the first man twice in the chest. Then he turned slightly and fired two more times, hitting the second man twice in the chest. Both men fell dead.

Kyle leaned on his truck and waited for the police.

When they arrived, they detained him while they ran his driver’s license. But instead of his name, address, and date of birth, what came up was a phone number at the Department of Defense. At the other end of the line was someone who explained that the police were in the presence of one of the most skilled fighters in U.S. military history. When they reviewed the surveillance footage, the officers found the incident had happened just as Kyle had described it. They were very understanding, and they didn’t want to drag a just-home, highly decorated veteran into a messy legal situation.

Kyle wasn’t unnerved or bothered. Quite the opposite. He’d been feeling depressed since he left the service, struggling to adjust to civilian life. This was an exciting reminder of the action he missed.

That night, talking on the phone to his wife, Taya, who was in the process of moving with their kids from California, he was a good husband. He asked how her day was. The way some people tell it, he got caught up in their conversation, and only right before they hung up did he remember his big news of the day: “Oh, yeah, I shot two guys trying to steal my truck today.”

A brief description of the incident appeared in fellow SEAL Marcus Luttrell’s 2012 book Service: a Navy SEAL at War— but not Kyle’s own best-seller, American Sniper—and there are mentions of it in various forums deep in the corners of the internet. Before Kyle’s murder at the hands of a fellow veteran in February, I asked him about that story during an interview in his office last year, as part of what was supposed to be an extended, in-depth magazine story about his service and how hard he worked to adjust back to this world—to become the great husband and father and Christian he’d always wanted to be.

He didn’t want to get into specifics about the gas station shooting, but I left that day believing it had happened.

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By the official count, Chris Kyle racked up 160 confirmed kills as a Navy sniper. He pegged the actual number as twice that.

The offices of Craft International, the defense contractor where Chris Kyle was president until his death, were immaculate. You needed one of the broad-chested security guards from downstairs as an escort just to get to that floor of the building. Sitting under thick glass in the lobby, there was an exceptionally rare, original English translation of Galileo’s Dialogue (circa 1661). A conference room held a safe full of gigantic guns—guns illegal to own without a Department of Defense contract.

At 38, Kyle was a large man, 6-foot-2, 230 pounds, and the muscles in his neck and shoulders and forearms made him seem even bigger, like a scruffy-bearded giant. When he greeted me with a direct look in the eye and a firm handshake, his huge bear paw enveloped my hand. That day he had on boots, jeans, a black t-shirt, and a baseball cap. It’s the same thing he wore most days he came to the office, or when he watched his daughter’s ballet recitals, or during television interviews with Conan O’Brien or Bill O’Reilly.

This was one of the rare chances when he’d have a few hours to talk. Over the next three days, he would be teaching a sniper course to the Dallas SWAT teams and he had three book signings, one at a hospital in Tyler (for a terminal cancer patient whose doctor reached out to him), one at Ray’s Sporting Goods in Dallas, and one at the VA in Fort Worth. He’d also have to fly down to Austin for a shooting event Craft was putting on for Speaker of the House John Boehner and several other congressmen.

“We are not doing this for free,” he said, anticipating a question. “We accept Republicans and Democrats alike, as long as the money is good.”

A few weeks later, he would have to cancel a weekend meeting because he was invited to hang out with George W. Bush. “Sorry,” he said, when asked if anyone else might be able to join. “Not even my wife’s allowed to come.”

He loved the Dallas Cowboys and the University of Texas Longhorns. He loved going to the Alamo, looking at historic artifacts. The license plate on his truck had a picture of the flag used during the Texas Revolution, with a cannon, a star, and the words COME AND TAKE IT. Being in the military forced him to move a lot, and neither of his children was born in Texas. But for each birth, he had family send a box of dirt from home—so the first ground his kids’ feet touched would be Texas soil.

He was outspoken on a lot of issues. He believed strongly in the Second Amendment, politely decrying the “incredible stupidity” of gun control laws anytime he was asked. He said he was hesitant to see the movie Zero Dark Thirty because he’d heard that it was a lot of propaganda for the Obama administration. Once, he posted to his tens of thousands of Facebook fans: “If you don’t like what I have to say or post, you forget one thing, I don’t give a shit what you think. LOL.”
chris-kyle-wife-tanya-wedding.jpg Chris Kyle and his wife Taya on their wedding day. Courtesy of Taya Kyle

He didn’t worry about sounding politically incorrect. The Craft International company slogan, emblazoned around the Punisher skull on the logo: “Despite what your momma told you, violence does solve problems.”

His views were nuanced, though. “If you hate the war, that’s fine,” he told me. “But you should still support the troops. They don’t get to pick where they’re deployed. They just gave the American people a blank check for anything up to and including the value of their lives, and the least everyone else can do is be thankful. Buy them dinner. Mow their yard. Bake them cookies.”

“The best way to describe Chris,” his wife, Taya, says, “is extremely multifaceted.”

He was a brutal warrior but a gentle father and husband. He was a patient instructor, and he was a persistent, sophomoric jokester. If he had access to your Facebook account, he might announce to all your friends and family that you’re gay and finally coming out of the closet. If he wanted to make you squirm, he might get hold of your phone and scroll through your photos threatening to see if you kept naked pictures of your girlfriend.

Kyle liked when people thought of him as a dumb hillbilly, but he had a remarkable ability to retain information, whether it was a mission briefing, the details of a business meeting, or his encyclopedic knowledge of his own hero, Vietnam-era Marine sniper Carlos Hathcock. While on the sniper rifle, Kyle had to do complicated math, accounting for wind speed, the spin of a bullet, and the curvature and rotation of the Earth—and he had to do it quickly, under the most intense pressure imaginable. Those were the moments when he thrived.

The most common question he was asked was easy to answer. He said he never regretted any of his kills, which weren’t all men.

“I regret the people I couldn’t kill before they got to my boys,” he said. That’s how he referred to the men and women he served with, across the branches: “my boys.”

He said he didn’t enjoy killing, but he did like protecting Americans and allies and civilians. He was the angel of death, sprawled flat atop a roof, his University of Texas Longhorns ball cap turned backward as he picked off enemy targets one by one before they could hurt his boys. He was the guardian, assigned to watch over open-air street markets and elections, the places that might make good marks for insurgent terrorists.

“You don’t think of the people you kill as people,” he said. “They’re just targets. You can’t think of them as people with families and jobs. They rule by putting terror in the hearts of innocent people. The things they would do—beheadings, dragging Americans through the streets alive, the things they would do to little boys and women just to keep them terrified and quiet—” He paused for a moment and slowed down. “That part is easy. I definitely don’t have any regrets about that.”

He said he didn’t feel like a hero. “I’m just a regular guy,” he said. “I just did a job. I was in some badass situations, but it wasn’t just me. My teammates made it possible.” He wasn’t the best sniper in the SEALs teams, he said. “I’m probably middle of the pack. I was just in the right spots at the right times.”

The way he saw it, the most difficult thing he ever did was getting out of the Navy.

“I left knowing the guy who replaced me,” he said. “If he dies, or if he messes up and other people die, that’s on me. You really feel like you’re letting down these guys you’ve gone through hell with.”

Kyle said he didn’t feel like a hero. “I’m just a regular guy,” he said.

The hardest part? “Missing my boys. Missing being around them in the action. That’s your whole life, every day for years. I hate to say it, but when you’re back and you’re just walking around a mall or something, you feel like a pussy.” It nagged at him. “You hear someone whining about something at a stoplight, and it’s like, ‘Man, three weeks ago I was getting shot at, and you’re complaining about—I don’t even care what.’ ”

There was also the struggle to readjust to his family life. “When I got out, I realized I barely knew my kids,” he said. “I barely knew my wife. In the three years before I got out, I spent a total of six months at home. It’s hard to go from God, Country, Family to God, Family, Country.”

But three years after he left the SEALs, he had a job he liked. He could do (mildly) badass things: shoot big guns, detonate an occasional string of explosives, be around a lot of other former special-operations types. His marriage was finally back in a good place. He had a book on the best-seller list. And he had the chance to help veterans through a number of charities.

“A lot of these guys just miss being around their boys, too,” he said. “They need guys who speak their speak. They don’t need to be treated like they’re special.”

He’d often take vets out to the gun range. Being around people who understood what they’d been through, being able to relax and shoot off some rounds, it was a little like group therapy.

With his family, and with training people, helping people, he had found a new purpose. Chris Kyle could do anything if he had a purpose. He’d been like that since he was a little boy.

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He was the son of a church deacon and a Sunday school teacher. His father’s job at Southwestern Bell had the family moving a lot, so he was born in Odessa, but he told people he grew up “all over Texas.” About the same time he was learning to read, he learned to love guns. He liked to hunt with his father and brother. For his birthday parties, he wanted to have BB gun wars. He perched on the roof of his parents’ house waiting for his friends to dart across the yard. He wasn’t a great shot back then, but at least one friend is still walking around with one of Kyle’s BBs in his hand.

In high school in Midlothian, he played football and baseball. He showed cows through the FFA. He and his buddies cruised for girls in nearby Waxahachie. He also liked to fight. His father warned him never to start a fight. Kyle said he lived by that code “most of the time.” He found that if he was sticking up for his friends, or for kids who couldn’t defend themselves, he got to fight and he got to be the good guy at the same time. Once he felt like he was standing up for something right, he would never back down.

Bryan Rury was a close friend of Kyle’s in high school. Rury was much smaller than his friend, but it seemed they were always standing next to each other. “I think Chris liked looking like a giant,” Rury says.

One time, there was a new kid in school who was trying to make a name for himself by picking on Rury. Kyle came into class one day to find Rury quiet, upset. “He asked me what was wrong, and I wouldn’t tell him,” Rury says. “But he figured it out on his own pretty fast.”

Kyle went over to the new kid’s desk and, in his not-so-subtle, Chris Kyle way, told him he better leave his friend alone. Or else. The kid stood up from his desk, and they went at it. Kyle almost never started the fight, his friends say, but he always ended it. “As they were taking him off to the principal’s office, I just remember him flashing me that giant smile of his,” Rury says.

After high school, he went to Tarleton State for two years, mostly to postpone the responsibilities of adulthood. He spent more time drinking than studying, and soon he decided he’d rather be working on a ranch full-time. But he knew his future was in the military—in the Marines, he thought, until a Navy recruiter told him about all the cool things he could potentially do as a SEAL—and he figured he shouldn’t waste any more time.

Kyle breezed through the Navy’s basic training. He only made it through BUD/S (Basic Underwater Demolition/SEAL) training by way of sheer resolve. He told stories about lying there on the beach, his arms linked with his friends’, their heads hovering above the frigid rising tide. He knew if he got up and rang the bell—if he quit—he could get hot coffee and a doughnut. The uncontrollable shivering—they called it “jackhammering”—lasted for hours, but he never wanted to stop. He joked that he was just lazy, that if the bell had only been a little closer, maybe his entire life would have been different. But the truth is, nothing could have kept him from his dream.

“He had more willpower than anyone I’ve ever met,” Taya says. “If he cared about something, he just wouldn’t ever quit. You can’t fail at something if you just never quit.”

Taya met Kyle in a bar in San Diego, just after he finished BUD/S. When she asked what he did—she suspected from the muscles and the swagger that he was in the military—he told her he drove an ice cream truck. She figured he’d be arrogant but was surprised to find him idealistic instead. But she was still skeptical. Taya’s sister had divorced a guy who was trying to become a SEAL, and she’d specifically said she could never marry someone like that.

But Kyle turned out to be quite sensitive. He was able to read her better than anyone she’d known. Even when she thought she was keeping something hidden behind a good facade, he could always see through it. That kept them from needing to talk about their emotions or constantly reassess their relationship. They got married shortly before he shipped out to Iraq for the first time.

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It takes years to earn enough trust to be a SEAL sniper. Even after sniper school, Kyle had to prove himself again and again in the field, in the pressure of battle. He served other missions before Afghanistan and Iraq, in places he couldn’t discuss because the operations were classified.

As he would eventually describe in American Sniper, his first kill on the sniper rifle came in late March 2003, in Nasiriya, Iraq. It wasn’t long after the initial invasion, and his platoon—“Charlie” of SEAL Team 3—had taken a building earlier that day so they could provide overwatch for a unit of Marines thundering down the road. He was holding a bolt-action .300 Winchester Magnum that belonged to his platoon chief. He saw a woman about 50 yards away. As the Marines got closer, the woman pulled a grenade. Hollywood might have you believe that snipers aim for the head—“one shot, one kill”—but effective snipers aim for the middle of the chest, for center mass.

Kyle pulled the trigger twice.

“The public is soft,” he used to say. “They have no idea.” Because of that softness, he had to have that story, and others, cleared by the Department of Defense before he could include them in his book.

He wanted outsiders to know exactly what kind of evil the troops have had to deal with. But he understood why the Pentagon wouldn’t want to give America’s enemies any new propaganda. He knew the public didn’t want to hear about the brutal realities of war.

Kyle served four tours of duty in Iraq, participating in every major campaign of the war. He was on the ground for the initial invasion in 2003. He was in Fallujah in 2004. He went back, to Ramadi in 2006, and then again, to Baghdad in 2008, where he was called in to secure the Green Zone by going into Sadr City.

Most of his platoon was in the Pacific theater before the 2004 deployment. Kyle was sent early to assist Marines clearing insurgents in Fallujah. Tales of his success in combat trickled back to his team. He was originally supposed to watch over the American forces perched at a safe distance, but he thought he could provide more protection if he was on the street, going house to house with his boys. During one firefight, it was reported that Kyle ran through a hail of bullets to pull a wounded Marine to safety. His teammates, hearing these stories, started sarcastically referring to him as The Legend.

Those stories of bravery in battle proliferated on his third deployment. A younger SEAL was with Kyle at the top of a building in Ramadi when they came under heavy fire. The younger SEAL, who is still active in the teams and can’t be named, dropped to the ground and hid behind an interior wall. When he finally looked up, he saw Kyle standing there, glued to his weapon, covering his field of fire, calling out enemy positions as he engaged.

Kyle said the combat was the worst on his last deployment, to Sadr City in 2008. The enemy was better armed than before. Now it seemed like every time there was an attack, there were rocket-propelled grenades and fights that went on for days. This was also the deployment that produced Kyle’s longest confirmed kill.

He was on the second floor of a house on the edge of a village. With the scope of his .338 Lapua, he started scanning out farther into the distance, to the edge of the next village, a mile away. He saw a figure on the roof of a one-story building. The figure didn’t seem to be doing much, and at the moment he didn’t appear to have a weapon. But later that day, as an Army convoy approached, Kyle checked again and saw the man holding what looked like an RPG. At that distance, Kyle could only estimate his calculations.

He pulled the trigger and watched through his scope as the Iraqi, 2,100 yards away, fell off the roof. It was the world’s eighth-longest confirmed kill shot by a sniper. Later, Kyle called it a “really, really lucky shot.”

Chris Kyle didn’t fit the stereotype of the sullen, lone wolf sniper. In many ways, he was far from the model serviceman. While he always kept his weapons clean, the same was not true of his living space. The way some SEALs tell it, after one deployment, his room was in such a disgusting condition that it took two days to clean. There were six months worth of spent sunflower seed shells he had spit around the bed.

He was seldom seen in anything remotely resembling a military uniform. His teammates remember him painting the Punisher skull on his body armor, helmets, and even his guns. He also cut the sleeves off his shirts. He wore civilian hunting shoes instead of combat boots. Eschewing the protection of Kevlar headgear, he wore his old Longhorns baseball cap. He told people he wore that hat so that the enemy knew Texas was represented, that “Texans shoot straight.”

Kyle heard people call snipers cowards. He would point out that snipers, especially in urban warfare, decrease the number of civilian casualties. Plus, he said, “I will reach out and get you however I can if you’re threatening American lives.”

He terrorized his enemies in true folkhero fashion. In 2006, intelligence officers reported there was a $20,000 bounty on his head. Later it went up to $80,000. He joked that he was afraid to go home at one point. “I was worried my wife might turn me in,” he said.

Taya has been asked often over the years how she reconciles the two Chris Kyles: the trained killer and the loving husband and father—the man who rolled around on the floor with his kids and planned vacations to historical sites and called from wherever he could. (Once he thought his phone was off and she ended up overhearing a firefight.) She always worried about him, but understanding how he could do what he did was never hard.

“Chris was out there fighting for his brothers because he loved them,” she says. “He wanted to protect them and make sure they all got to go home to their families.”

He never cared to talk much about the number of confirmed kills he had. It’s likely considerably higher than what the Pentagon has released, but certain records could remain classified for decades. Besides, while the number garners a lot of attention, it doesn’t tell Kyle’s story. He told people he wished he could somehow calculate the number of people he had saved. “That’s the number I’d care about,” he said. “I’d put that everywhere.”

While seeing his enemies die never gave him much pause, losing his friends devastated him. When fellow Team 3 Charlie platoon member Marc Lee died in August of 2006—the first SEAL to die in the Iraq war—Kyle was inconsolable. All of Lee’s teammates prepared remarks for a memorial service in Ramadi. Kyle wrote out a speech, but when it came time to give it, he couldn’t talk. Every time he tried, he broke down, sobbing.

“He came up and hugged me afterwards,” an active SEAL says. “He apologized. He said, ‘I’m sorry. I wanted to, but I just couldn’t do it.’ ”

It was at a similar event later that year— a wake for fallen SEAL Michael Monsoor, who was posthumously awarded the Medal of Honor for throwing himself on a grenade to save the lives of fellow SEALs—when Kyle had his now-infamous confrontation with former Minnesota governor Jesse Ventura.

They were in a bar popular among SEALs in Coronado, California. Kyle said that Ventura, a former SEAL himself, was in town for an unrelated event and stopped by the wake. According to Kyle, Ventura disrespected the troops, saying something to the effect of, “You guys deserve to lose a few.” That was enough. Kyle punched him and left the bar. Ventura denied the entire incident and later filed a lawsuit against Kyle. But two other former SEALs, friends of Kyle’s, told me they were there that night, and it happened just the way Kyle said it did.

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chris-kyle-deployment-children.jpg Kyle left the SEALs in 2009 so he could be a better husband to Taya and a better father to his two kids. ‘He loved being a dad,’ Taya said. Courtesy of Taya Kyle

By 2009, the life was taking its toll on Taya. She told him that, because he was gone so much, she would see him just as often if she lived somewhere else. He took that as an ultimatum. As Kyle pointed out in his book and in interviews, the divorce rate among Navy SEALs is over 90 percent. He knew he wouldn’t be able to do both. So he left his promising career, the dream job for which he felt exceptionally well-suited, the purpose that had kept him so motivated for 10 years.

“When I first got out, I had a lot of resentment,” he said. “I felt like she knew who I was when she met me. She knew I was a warrior. That was all I’d ever wanted to do.” He started drinking a lot. He stopped working out. He didn’t want to leave the house or make his usual jokes. He missed the rush of combat, the way being at war sets your priorities straight. He missed knowing that what he was doing mattered. More than anything, though, he missed his brothers in the SEALs. He wrote to them and called them. He told people it felt like a daze.

But when he wrote to his closest friends, he talked about the one benefit of being out of the Navy. In all those years at war, he’d had almost no time with his two children. And in his time out, he discovered there was something he liked even more than being a cowboy or valiant sniper.

“He loved being a dad,” Taya says. She noticed he could be rough and playful with their son and sweet and gentle with their daughter. “A lot of fathers play with their kids, but he was always on the floor with them, rolling around, making everyone giggle.”

Kyle began to feel better. He got sick of feeling sorry for himself. He didn’t want a divorce. He started working out again— “getting my mind right,” he called it.

When he met other vets who were feeling down, he told them they should try working out more, too. But many of them, especially the wounded men with missing limbs or prominent burns, explained that people stared too much. Gyms made them uncomfortable. That’s how he got the idea to put gym equipment in the homes of veterans. When he approached FITCO, the company that provides exercise machines for facilities all over the country, and asked for any used equipment, they said no. They donated new equipment instead and helped fund a nonprofit dedicated to Kyle’s mission.

“With helping people,” Taya says, “Chris found his new purpose.”

She watched him use the same willpower that had carried him through SEAL training and all those impossible missions, but now he was trying to become a better man. He started coaching his son’s tee-ball team and taking his daughter to dance practice. He’d always liked hunting, but he hated fishing. Still, when he learned that his son liked to fish, he dedicated himself to becoming a great fisherman, so they could bond the way he did with his own dad.

Kyle took the family to football games at Cowboys Stadium. He took them to church. Unless he was hanging out of a helicopter with a gun doing overwatch, he hated heights. But when his kids wanted to go, he took them to Six Flags to ride the roller coasters and to the State Fair for the Ferris wheel. His black truck became a familiar sight driving around Midlothian.

He started collecting replicas of Old West guns, like the ones the cowboys used in movies when he was a boy. Taya would find him practicing his quick draw and gun twirling skills. Sometimes they would sit on the couch, watching TV, and he would twirl an unloaded six-shooter around his finger. If she saw someone on the screen that she didn’t like, she would jokingly ask, “Can you shoot that guy?”

He’d point the pistol at the TV and pretend to fire.

“Got him, babe.”

J. Kyle Bass is a hedge fund manager in Dallas, the founder of Hayman Capital Management. He was featured prominently in the Michael Lewis book, Boomerang: Travels in the New Third World, which documented both his keen financial mind and his fantastically opulent lifestyle. A few years ago, Bass was feeling overweight and out of shape. A former college athlete, he wanted something intense, so he found a Navy SEAL reserve commander in California, a man who gets prospective SEALs prepared for BUD/S, and asked if they could tailor a short program for him. Bass found that he really liked hanging out with the future and active SEALs. He said if they knew any SEALs coming back to Texas, he’d love to meet them.

That’s how Bass met Chris Kyle. Bass was building a new house at the time, and he offered to fly in Kyle and pay him for some security consulting.

“I was just trying to come up with anything to help the guy out,” Bass says. “I was looking for ways to try and help him make this transition back into the real world.”
chris-kyle-portrait2.jpg Photography by Brandon Thibodeaux

Bass invited Kyle to live at his house with him while Taya finished selling their place in San Diego. He introduced Kyle to as many “big money” people as he could. And the wealthy men were enthralled by Chris Kyle. They loved being around the legend. They loved hearing his stories and invited him to go hunting on their ranches. Bass would hold an economic summit every year at his ranch in East Texas. He would kick off the festivities by introducing his sniper friends.

“I’d have Chris and other SEALs come out and do exhibition shoots,” Bass says. “They would take 600-yard shots at binary explosives, so when they hit them it’s this giant explosion that shakes the ground.” He smiles as he tells the story. “For all the people that manage money all over the world and on Wall Street to come to Texas and see a Navy SEAL sniper shoot a bomb, it’s about as cool as it gets.”

Bass and some business associates also helped start Craft International. They put the Craft offices on the same floor as Hayman, so the finance folks and the defense contractors often crossed paths. Despite working in a plush office building in downtown Dallas, Kyle didn’t change much. Even if he saw an important meeting, it wouldn’t stop him from grinning and flipping off an entire room of people.

The idea was to market Kyle’s skills. He could help train troops (a lot of military training is done by third-party contractors), and police officers, and wealthy businessmen who would pay top dollar for hands-on instruction from an elite warrior like Chris Kyle. He could take people out to Rough Creek Lodge in Glen Rose, a luxury resort with an extended shooting range. It’s the same place he would take buddies and wounded vets when they were feeling down and needed to unwind.

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Kyle insisted that he never had any intention of writing of a book. He was told there were already other writers working on it, and he figured if it was going to happen anyway, he might as well participate. He wanted to give credit where he felt it was due.

He and Taya were flown to New York in the middle of winter, to meet writer Jim DeFelice and begin pouring out their story. The interviews were exhausting.

In 2006, intelligence officers reported there was a $20,000 bounty on his head. Later it went up to $80,000.

“He was not naturally loquacious,” DeFelice says. “Nor did he particularly like to talk about himself. When we first started working together, telling me what happened in the war put an enormous strain on him. He was reliving battles in great detail for the first time since he’d gotten out of the service. He could have been killed in any number of the situations he’d been in. That’s a reality that can be difficult to comprehend at the time, and even harder to understand later on.”

Kyle did find time at one point for a snowball fight with DeFelice’s 13-year-old son. The war hero claimed he’d had plenty of experience in snow, but on this day, the boy got the better of him. Kyle came running in and grabbed a beer.

“Okay, kid,” Kyle told him. “Now you can say you beat a Navy SEAL in a snowball fight.”

Kyle decided not to take a dime from American Sniper. As it became a best-seller, his share amounted to more than $1.5 million. He gave two-thirds to the families of fallen teammates and the rest to a charity that helped wounded veterans. It was something he and Taya discussed a lot.

“I would ask him, ‘How much is enough? Where does your family fit in?’ ” she says.

“But I understood.”

When the book came out, everyone wanted to interview him. He was on late-night talk shows, cable news, and radio. He did a number of reality TV shows related to shooting. (He rarely took much money from the appearances.) He always went on with a ball cap on his head and a wad of tobacco in his mouth.

He had 1,200 people at his first public book signing. It was similar in every town. He preferred to stand for the length of the book signings. “If y’all are standing, I can stand,” he said. He would wait until he signed every book he was asked to, even if it took hours. It often did, because he wanted to take a moment to talk with each person. He tried to personalize each book. He’d pose for photos, one after another.

As he became more famous, more people wanted to spend time with him. More politicians wanted to go shooting with him. At one point, he was at a range with Governor Rick Perry. Perry was about to shoot the sniper rifle and asked Kyle if he had an extra pad to put on the cement before he lay down. Kyle replied with a mock-serious tone.

“You know, Governor,” he said, “Ann Richards was out here not too far back, and she didn’t need a pad at all.”

A good friend once introduced him to the movie star Natalie Portman. He asked her what she did for a living. And, as the story goes, she liked him even more after that.

Then there is this story: Kyle had been invited to a luxury suite at a UT football game and decided to take a heartbroken buddy of his, a Dallas police officer who had recently caught his girlfriend making out with another guy. They were in the suite for a few hours, talking, drinking, when a former UT football star happened to walk in. At some point, Kyle realized that this former star was also the guy who had kissed his friend’s girlfriend.

Kyle’s friend knew what was coming. He begged him not to, but it was in vain.

“It’s man law,” Kyle said.

He had a party trick he liked to perform, a sleeper hold that would render a man unconscious in seconds. Kyle called it a “hug.” People would dare him to do it to them, saying they wouldn’t go down.

Sure enough, Kyle approached the former star and gave him a “hug” right there in the suite. As women were shrieking and wondering if the former UT great was dead, Kyle kept the hold for just a little longer than normal, causing the man to lose control of his bowels as he passed out.

It wasn’t just his friends he took care of. People wrote to him from all over the world, asking for favors or for his time, especially after he started appearing on TV. He did his best to accommodate every request he could, even when Taya was worried he was spreading himself too thin.

“He was so trusting,” she says. “He didn’t let himself worry about much.”

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Jodi Rough, a teacher’s aide at anelementary school close to Kyle’s home, had a son, a former Marine, who needed help. She reached out to Kyle because she knew his history of caring for veterans. Kyle told people he and his friend, Chad Littlefield, were going to take the kid out to blow off some steam.

Littlefield was a quiet buddy Kyle had come to count on over the last few years. They worked out and went hunting together. He had come over a few nights earlier to have Kyle adjust the scope of his rifle. Kyle invited Littlefield to come with him to Rough Creek. They were going to take Jodi Routh’s son shooting. Littlefield had accompanied Kyle on similar trips dozens of times.

They were in Kyle’s big black truck when they showed up in the Dallas suburb of Lancaster, at the home Eddie Ray Routh shared with his parents. He was a stringy, scraggly 25-year-old. He’d spent four years in the Marines but in the last few months had twice been hospitalized for mental illness. His family worried that he was suicidal. They hoped time with a war hero, a legend like Chris Kyle, might help.

It was a little after lunch on Saturday, February 2, when they picked up Routh and headed west on Highway 67. They got to Rough Creek Lodge around 3:15 pm. They turned up a snaking, 3-mile road toward the lodge and let a Rough Creek employee know they were heading to the range, another mile and a half down a rocky, unpaved road.

This was a place Kyle loved. He had given many lessons here over the last three years. He’d spend hours working with anyone who showed an interest in shooting. This is where he would take his boys when they needed to get away. In the right light, the dry, blanched hills and cliffs looked a little like the places they’d been in Iraq. When a group went out there, away from the rest of the world, they could relax and enjoy the camaraderie so many of them missed.

We may never know exactly what happened next. They weren’t there long, police suspect, before Routh turned his semiautomatic pistol on Kyle and Littlefield. He took Kyle’s truck, left Rough Creek, and headed east on 67. Later he would tell his sister that he “traded his soul for a new truck.” A hunting guide from the lodge spotted two bodies covered in blood, both shot multiple times.

Routh drove to a friend’s house in Alvarado and called his sister. He drove to her house where, his sister told police, he was “out of his mind.” He told her he’d murdered two people, that he’d shot them “before they could kill him.” He said “people were sucking his soul” and that he could “smell the pigs.” She told him he needed to turn himself in.

From there, Routh drove home to Lancaster, where the police were waiting for him. When they tried to talk him out of the truck, he sped off. With the massive grill guard, he ripped through the front of a squad car. They chased Routh through Lancaster and into Dallas. He was headed north on I-35 when the motor of Kyle’s truck finally burned out, near Wheatland Road. Routh was arrested and charged with two counts of murder.

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chris-kyle-memorial-cowboys-stadium.jpg Thousands of people attended Kyle’s memorial service at Cowboys Stadium. Courtesy of Taya Kyle

Chris Kyle’s memorial was held at Cowboys Stadium to accommodate the 7,000 people who wanted to pay their respects. Before the doors even opened that morning, there was a line wrapped halfway around the stadium, people standing patiently in the cold, damp air.

Plenty of people attending knew Kyle. But most didn’t. Some had read his book or seen him on television. Some had only heard of him after his death. Men missed work and took their boys out of school because they thought it was important. Families traveled from three states away.

Most people wore black. Many wore dress uniforms. His SEAL team was there, as were other SEALs and special-operations fighters from multiple generations. There were police officers and sheriff’s deputies and Texas Rangers. Veterans of World War II, some in wheelchairs, nodded to each other quietly as they made their way into the stadium. Some men had served in Korea, some in Vietnam, some in the first Gulf War. There were many servicemen who never served during a war and many people who had never served at all, but they all felt compelled to come.

Celebrities came, including Jerry Jones and Troy Aikman and Sarah Palin. Hundreds of motorcycle riders lined the outside of the field. Bagpipe players and drummers came from all over the state. A military choir stood at the ready the entire time.

A stage was set up in the middle of the football field. On the stage was a podium, some speakers, and a few microphone stands. At the front of the stage, amid a mound of flowers, were Kyle’s gun, his boots, his body armor, and his helmet.

Photos from Kyle’s life scrolled by on the gigantic screen overhead: a boy, getting a shotgun for Christmas. A young cowboy, riding a horse. A SEAL, clean-shaven and bright-eyed. In combat, scanning for targets. In the desert, flying a Texas flag. With his platoon, a fearsome image of American might. At home, hugging Taya, kissing the foot of his baby girl, holding the hand of his little boy.

His casket was draped with the American flag and placed on the giant star at the 50-yard line.

Randy Travis played “Whisper My Name,” and “Amazing Grace.” Joe Nichols played “The Impossible.” Kyle’s friend Scott Brown played a song called “Valor.” The public heard stories about what Kyle was like as a little boy. What he was like in training. What he was like at war. What he was like as a friend and business partner. Some people talked about the times they saw him cry. Fellow SEALs told stories about his resolve, his humor, his bravery. There were tales of his compassion, his intelligence, his dedication to God.

“Though we feel sadness and loss,” one of his former commanders said, “know this: legends never die. Chris Kyle is not gone. Chris Kyle is everywhere. He is the fabric of the freedom that blessed the people of this great nation. He is forever embodied in the strength and tenacity of the SEAL teams, where his courageous path will be followed and his memory is enshrined as SEALs continue to ruthlessly hunt down and destroy America’s enemies.”

Taya stood strong, surrounded by her husband’s SEAL brothers, and told the world about their love.

“God knew it would take the toughest and softest-hearted man on earth to get a hardheaded, cynical, hard-loving woman like me to see what God needed me to see, and he chose you for the job,” she said, her cracking voice filling the stadium. “He chose well.”

When the ceremony ended, uniformed pallbearers carried out the casket to the sounds of mournful bagpipes. Taya walked behind them with her children, hand in handThe next day, the casket was driven to Austin. There was a procession nearly 200 miles long—almost certainly the longest in American history. People lined the road in every town, waving flags and saluting. American flags were draped over every single bridge on I-35 between the Kyle home in Midlothian and the state capital.

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People will tell stories about Chris Kyle for generations to come. Tales of his feats in battle, and of his antics and noble deeds, will probably swell. In a hundred years, people won’t know which stories are completely true and which were embellished over time. And, in the end, it may not matter too much, because people believe in legends for all their own reasons.

Since her husband’s death, Taya has been overwhelmed by the number of veterans who want to tell her that Chris Kyle saved their lives. A man with a 2-year-old girl wept recently as he explained that his daughter would not have been born had it not been for Chris Kyle rescuing him in Iraq. Years from now, men will still be telling stories about the moments when they were seconds or inches from death, when they thought it was all over—only to have a Chris Kyle bullet fly from the heavens and take out their enemies. They’ll tell their grandchildren to thank Chris Kyle in their prayers.

Because his legend is so large, because he personally protected so many people, there will surely be men who think they were saved by Kyle but owe their lives to a different sniper or to another serviceman. Of course, there will be no way to know for sure. Kyle credited his SEAL brothers any chance he could, but he also knew that he was an American hero, and he knew the complications that came with it.

During the interview in which he discussed the gas station incident, he didn’t say where it happened. Most versions of the story have him in Cleburne, not far from Fort Worth. The Cleburne police chief says that if such an incident did happen, it wasn’t in his town. Every other chief of police along Highway 67 says the same thing. Public information requests produced no police reports, no coroner reports, nothing from the Texas Rangers or the Department of Public Safety. I stopped at every gas station along 67, Business 67 in Cleburne, and 10 miles in either direction. Nobody had heard of anything like that happening.

A lot of people will believe that, because there are no public documents or witnesses to corroborate his story, Kyle must have been lying. But why would he lie? He was already one of the most decorated veterans of the Iraq war. Tales of his heroism on the battlefield were already lore in every branch of the armed forces.

People who never met Kyle will think there must have been too much pressure on him, a war hero who thought he might seem purposeless if he wasn’t killing bad guys. Conspiracy theorists will wonder if maybe every part of his life story—his incredible kills, his heroic tales of bravery in the face of death—was concocted by the propaganda wing of the Pentagon.

And, of course, other people—probably most people—will believe the story, because it was about Chris Kyle. He was one of the few men in the entire world capable of such a feat. He was one of the only people who might have had the connections to make something like that disappear—he did work regularly with the CIA. People will believe it because Chris Kyle was incredible, the most celebrated war hero of our time, a true American hero in every sense of the word. They’ll believe this story because there are already so many verified stories of his lethal abilities and astonishing valor, stories of him hanging out with presidents, and ribbing governors, and knocking out former football stars and billionaires and cocky frat boys.

They’ll believe it because Chris Kyle is already a legend, and sometimes we need to believe in legends.


Théories du complot: A Grigny, on n’est pas Charlie (Many of the weapons of social critique: The Homeric gods have been replaced by the Learned Elders of Zion)

24 janvier, 2015
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Paul Gagnon's Protocols
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Une idée fausse, mais claire et précise, aura toujours plus de puissance dans le monde qu’une idée vraie, mais complexe. Tocqueville
Il existe – et c’est éclairant – une thèse opposée, que j’appellerai la thèse du complot, selon laquelle il suffirait, pour expliquer un phénomène social, de découvrir ceux qui ont intérêt à ce qu’il se produise. Elle part de l’idée erronée que tout ce qui se passe dans une société, guerre, chômage, pénurie, pauvreté, etc., résulte directement des desseins d’individus ou de groupes puissants. Idée très répandue et fort ancienne, dont découle l’historicisme ; c’est, sous sa forme moderne, la sécularisation des superstitions religieuses. Les dieux d’Homère, dont les complots expliquent la guerre de Troie, y sont remplacés par les monopoles, les capitalistes ou les impérialistes. Je ne nie évidemment pas l’existence de complots. Ceux-ci se multiplient même chaque fois que des gens croyant à leur efficacité accèdent au pouvoir. Cependant, il est rare que ces complots réussissent à atteindre le but recherché, car la vie sociale n’est pas une simple épreuve de force entre groupes opposés, mais une action qui se déroule dans le cadre plus ou moins rigide d’institutions et de coutumes, et qui produit maintes réactions inattendues. (…) Or, selon la théorie de la conspiration, tout ce qui arrive a été voulu par ceux à qui cela profite. Karl Popper
Les mondes anciens étaient comparables entre eux, le nôtre est vraiment unique. Sa supériorité dans tous les domaines est tellement écrasante, tellement évidente que, paradoxalement, il est interdit d’en faire état. René Girard
On apprend aux enfants qu’on a cessé de chasser les sorcières parce que la science s’est imposée aux hommes. Alors que c’est le contraire: la science s’est imposée aux hommes parce que, pour des raisons morales, religieuses, on a cessé de chasser les sorcières. (…) Si on a assez d’esclaves, comme dans la république d’Aristote, pour pousser les charrettes ou même pour jouer les baudets, pourquoi voulez-vous qu’on se casse la tête à inventer le camion à moteur? René Girard
Il y avait vraiment des gens qui s’agitaient devant des courts-bouillons de grenouilles et de scorpions, mais nous savons que leurs manigances n’empêcheraient pas les avions de voler (…) C’est bien pourquoi, même lorsqu’elles étaient condamnées, même lorsqu’elles étaient techniquement coupables, les sorcières étaient des boucs émissaires. René Girard
Qu’on le veuille ou non, les Promoteurs de la science moderne n’étaient ni païens, ni athées, ni même anti-catholiques en règle générale (ne l’étant, d’ailleurs, que dans la mesure où l’Église catholique leur paraissait encore entachée de paganisme). Ce que ces savants combattaient, c’est la Scholastique dans sa forme la plus évoluée, c’est-à-dire l’Aristotélisme restitué dans toute son authenticité païenne, dont l’incompatibilité avec la théologie chrétienne avait été clairement vue et montrée par les premiers précurseurs de la philosophie des temps nouveaux (qui, avec Descartes, essaya pour la première fois à devenir elle aussi chrétienne et qui le devint effectivement par et pour Kant). En bref et du moins en fait et pour nous, sinon pour eux-mêmes, c’est parce qu’ils ont combattu en leur qualité de chrétiens la science antique en tant que païenne, que les divers Galilée petits, moyens et grands ont pu élaborer leur nouvelle science, qui est encore «moderne» parce que la nôtre. Alexandre Kojève
Nous sommes entrés dans un mouvement qui est de l’ordre du religieux. Entrés dans la mécanique du sacrilège : la victime, dans nos sociétés, est entourée de l’aura du sacré. Du coup, l’écriture de l’histoire, la recherche universitaire, se retrouvent soumises à l’appréciation du législateur et du juge comme, autrefois, à celle de la Sorbonne ecclésiastique. Françoise Chandernagor
Ils ont tout, c’est connu. Vous êtes passé par le centre-ville de Metz ? Toutes les bijouteries appartiennent aux juifs. On le sait, c’est tout. Vous n’avez qu’à lire les noms israéliens sur les enseignes. Vous avez regardé une ancienne carte de la Palestine et une d’aujourd’hui ? Ils ont tout colonisé. Maintenant c’est les bijouteries. Ils sont partout, sauf en Chine parce que c’est communiste. Tous les gouvernements sont juifs, même François Hollande. Le monde est dirigé par les francs-maçons et les francs-maçons sont tous juifs. Ce qui est certain c’est que l’argent injecté par les francs-maçons est donné à Israël. Sur le site des Illuminatis, le plus surveillé du monde, tout est écrit. (…) On se renseigne mais on ne trouve pas ces infos à la télévision parce qu’elle appartient aux juifs aussi. Si Patrick Poivre d’Arvor a été jeté de TF1 alors que tout le monde l’aimait bien, c’est parce qu’il a été critique envers Nicolas Sarkozy, qui est juif… (…)  Mais nous n’avons pas de potes juifs. Pourquoi ils viendraient ici ? Ils habitent tous dans des petits pavillons dans le centre, vers Queuleu. Ils ne naissent pas pauvres. Ici, pour eux, c’est un zoo, c’est pire que l’Irak. Peut-être que si j’habitais dans le centre, j’aurais des amis juifs, mais je ne crois pas, je n’ai pas envie. J’ai une haine profonde. Pour moi, c’est la pire des races. Je vous le dis du fond du cœur, mais je ne suis pas raciste, c’est un sentiment. Faut voir ce qu’ils font aux Palestiniens, les massacres et tout. Mais bon, on ne va pas dire que tous les juifs sont des monstres. Pourquoi vouloir réunir les juifs et les musulmans ? Tout ça c’est politique. Cela ne va rien changer. C’est en Palestine qu’il faut aller, pas en France. Karim
Ce sont les cerveaux du monde. Tous les tableaux qui sont exposés au centre Pompidou appartiennent à des juifs. A Metz, tous les avocats et les procureurs sont juifs. Ils sont tous hauts placés et ils ne nous laisseront jamais monter dans la société. « Ils ont aussi Coca-Cola. Regardez une bouteille de Coca-Cola, quand on met le logo à l’envers on peut lire : « Non à Allah, non au prophète ». C’est pour cela que les arabes ont inventé le « Mecca-cola ». Au McDo c’est pareil. Pour chaque menu acheté, un euro est reversé à l’armée israélienne. Les juifs, ils ont même coincé les Saoudiens. Ils ont inventé les voitures électriques pour éviter d’acheter leur pétrole. C’est connu. On se renseigne. (…) Si Mohamed Merah n’avait pas été tué par le Raid, le Mossad s’en serait chargé. Il serait venu avec des avions privés. Ali
La crise semble être un bon moment pour les séances d’introspection. Et de plus en plus de personnes commencent à s’interroger quant à la place de la finance dans l’économie. Bref, c’est l’occasion de revenir aux fondamentaux. A savoir, la monnaie. Pour débuter cette réflexion, je vous propose cette vidéo intitulée « L’Argent Dette » de Paul Grignon (Money as Debt) qui circule déjà sur plusieurs sites. C’est un peu long, mais après l’avoir visionné, on se sent vraiment intelligent. Essayez… Nicolas Cori (blog Libération)
Comment la puissance américaine a-t-elle été contestée le 11 septembre 2001? Sujet de géographie du brevet francais (2005)
Aucun avion ne s’est écrasé sur le Pentagone.Thierry Meyssan
Moi j’ai tendance à être plutôt souvent de l’avis de la théorie du complot.(…) Parce que je pense qu’on nous ment sur énormément de choses: Coluche, le 11-Septembre. (…) c’était bourré d’or les tours du 11-Septembre, et puis c’était un gouffre à thunes parce ce que ça a été terminé, il me semble, en 73 et pour recâbler tout ça, pour mettre à l’heure de toute la technologie et tout, c’était beaucoup plus cher de faire les travaux que de les détruire. Marion Cotillard
[Est-ce que tu penses que Bush peut être à l’origine de ces attentats (les attentats du 11-Septembre) ?] Je pense que c’est possible. Je sais que les sites qui parlent de ce problème sont des sites qui ont les plus gros taux de visites. (…) Et donc je me dis, moi qui suis très sensibilisée au problème des nouvelles techniques de l’information et de la communication, que cette expression de la masse et du peuple ne peut pas être sans aucune vérité. (…) Je ne te dis pas que j’adhère à cette posture, mais disons que je m’interroge quand même un petit peu sur cette question.(…) C’est la responsabilité de chaque blogueur de se faire son idée. Christine Boutin (nov. 2006)
Je suis allée voir l’ambassadeur iranien à l’époque et il a dit que bien sûr c’était vrai.  (…) [Elle affirme donc que la CIA et d’autres agences étaient au courant qu’il y aurait quelque chose le 11 septembre?] Absolument. [Doit-on comprendre qu’il s’agit d’un complot interne US ou que al-Qaïda est le responsable?] Tout le monde est responsable. Si seulement vous en saviez plus, c’est encore plus déprimant. Juliette Binoche (sept. 2007)
Il est sûr et certain maintenant que les deux avions qui sont écrasés soit disant dans la forêt et au Pentagon n’existent pas, il n’y a jamais eu d’avions, ces deux avions volent encore, c’est un mensonge absolument énorme (…) et l’on commence à penser très sérieusement que ni al Qaida et ni aucun ben Laden n’a été responsable des attentats su 11 Septembre (…) Non, c’est un missile américain qui frappe le Pentagone, tout simplement donc ils ont provoqué eux mêmes, ils ont tué des Américains. (…) c’est une démolition programmée les tours du World Trade Center (…) tous les spécialistes de la terre sont d’accord là-dessus. Jean-Marie Bigard
Goebbels a dit: plus le mensonge est gros plus il passe. Donc on doit se poser la question de ce qui s’est passé le 11 septembre 2001. Matthieu Kassovitz
[Et tu penses qu’en France le Mossad pourrait attaquer les synagogues …?] Je ne sais pas si c’est le cas. Simplement, ce que je dis, c’est qu’il faut savoir à qui peut profiter le crime. José Bové (à Karl Zéro, Canal plus, avril 2002)
A la limite, c’est eux qui l’ont fait, mais c’est nous qui l’avons voulu. Jean Baudrillard (sept. 2001)
La plus grande oeuvre d’art jamais réalisée … Karlheinz Stockhausen (nov. 2001)
J’aurais été bien plus content si, le 11 septembre, le Pentagone avait été mis à terre et s’ils n’avaient pas manqué la Maison Blanche – au lieu de voir s’effondrer les Twin Towers remplies de milliers de travailleurs américains, parmi lesquels, paraît-il, se trouvaient presqu’un millier de clandestins. Toni Negri
On est des Arabes et des Noirs, faut qu’on se soutienne. (…) Les juifs sont les rois car ils bouffent l’argent de l’Etat et, moi, comme je suis noir, je suis considéré comme un esclave par l’Etat. Yousouf Fofana (février 2006)
Dans cette histoire, on retrouve tous les ingrédients du fonctionnement des ghettos : la logique du groupe qui fait commettre des actes qu’on ne commettrait pas individuellement, la présence d’un leader charismatique, la loi du silence, la peur, l’absence de solidarité avec des gens extérieurs au quartier et l’antisémitisme qui circule dans le groupe et d’une certaine façon le cimente, donnant à chacun l’illusion d’exister et d’être en possession d’une forme de compréhension supérieure qui échappe au commun des mortels. On est sur des logiques collectives assez classiques. (…) La focalisation sur les événements du Proche-Orient vient du fait que les gens sont antisémites, pas l’inverse. L’antisémitisme puise ses racines dans les conditions sociales et le vide politique qui règnent dans certaines banlieues. C’est une forme de ‘socialisme des imbéciles’ . Quand on écoute les gens tenir des propos antisémites, ils font leur portrait à l’envers : les juifs sont puissants, je suis faible ; ils sont partout, je suis nulle part; ils sont solidaires, je suis seul ; ils ont le droit de revendiquer leur identité, nous, au contraire, n’avons aucun droit, etc. Didier Lapeyronnie (sociologue)
Conspiracies occur, it must be admitted. But the striking fact which, in spite of their occurrence, disproved the conspiracy theory is that few of these conspiracies are ultimately successful. Conspirators rarely consummate their conspiracy. Karl Popper
Abattre un Européen, c’est faire d’une pierre deux coups, supprimer en même temps un oppresseur et un opprimé ; restent un homme mort et un homme libre. Sartre (préface des “Damnés de la terre” de Franz Fanon, 1961)
Peut-être que je prends trop au sérieux les théories du complot, mais je détecte avec inquiétude, dans ces mélanges fous d’incrédulité réflexe, ces exigences pointilleuses de preuves et cette utilisation gratuite de puissantes explications issues d’un pays imaginaire social, la plupart des armes de la critique sociale. Bruno Latour
C’est ça, l’Ouest, monsieur le sénateur:  quand la légende devient réalité, c’est la légende qu’il faut publier. Maxwell Scott  (journaliste dans ‘L’Homme qui tua Liberty Valance’, John Ford, 1962)
À Grigny, on n’est pas Charlie. D’ailleurs, personne n’est allé à la manifestation. C’est un truc fait pour les bourgeois, les Blancs. Vous en avez vu beaucoup des Noirs et des Arabes, là-bas? Moi non. Aminata (17 ans)
Grigny, je n’en peux plus. Je veux en partir mais je ne gagne pas assez pour louer ailleurs. J’en ai marre de cette violence perpétuelle, des cambriolages à répétition, de ces gens qui marchent tête baissée pour éviter de croiser un regard. Même les livreurs de pizzas ne viennent plus ici parce qu’ils se font tabasser. Moi, je pense que la France est trop gentille et j’ai la rage. Si j’étais restée en Haïti, je serais dans la misère, mariée, avec six enfants. Les gens ne se rendent pas assez compte de leur chance d’être en France. Habitante de Grigny
Je m’étonne de voir qu’ils ont oublié une carte d’identité. Cela me rappelle le passeport retrouvé intact lors des attentats du 11-Septembre. Tout comme je m’étonne que les terroristes aient choisi de sortir en tirant alors qu’ils auraient pu tenir longtemps face à la police.(…) Moi, je me borne à regarder les faits et je ne m’extasie pas devant les interprétations officielles du président et de ses ministres. (…) Oui, il y a des choses qui nous sont cachées. Le président de la République ne veut pas prononcer le mot d’islam radical pour masquer la responsabilité directe de l’immigration massive, de la décadence de l’Education nationale … Jean-Marie Le Pen
La France est en guerre avec des musulmans. Elle n’est pas en guerre contre les musulmans, mais avec des musulmans … Une 5e colonne puissante vit chez nous et peut se retourner à tout moment contre nous en cas de confrontation générale. (…) On nous dit qu’une majorité de musulmans est pacifique, certes. Mais une majorité d’Allemands l’était avant 1933 et le national-socialisme allemand. Une majorité de Russes, de Chinois, de Khmers étaient pacifiques avant qu’ils ne réalisent d’abominables crimes au nom du communisme. Quant le totalitarisme s’empare d’une minorité conséquente et active, l’argument de la majorité pacifique ne tient plus. Aymeric Chauprade
Malaise dans la fonction publique. Plusieurs agents ont refusé de respecter la minute de silence jeudi dernier en hommage aux victimes de Charlie Hebdo, assassinées en pleine conférence de rédaction par les frères Kouachi. Cette fois, il n’est plus question d’adolescents défiants ou en manque de repères, scolarisés dans les écoles de la République. Il s’agit d’adultes assermentés, recrutés par l’État. Pour l’heure, quatre cas ont été recensés sur le territoire. Les fonctionnaires sont originaires de Lille et Paris. Le Figaro
Si 20% des élèves croient à la théorie du complot, on ne connaît pas la proportion de profs qui y croient aussi. Guillaume Brossard
La duplicité occidentale est évidente. En tant que musulmans, nous n’avons jamais pris le parti de la terreur ou des massacres  : le racisme, les discours de haine, l’islamophobie sont derrière ces tueries. Les coupables sont clairs : les citoyens français ont commis ce massacre et les musulmans sont blâmés pour cela. Erdogan
Les Américains ont-ils semé la terreur à Paris ? Komsomolskaïa
Les conditionnements associés a une classe particulière de conditions d`existence produisent des habitus, systèmes de dispositions durables et transposables, structures structurées prédisposées à fonctionner comme structures structurantes, c’est-à-dire en tant que principes générateurs et organisateurs de pratiques et de représentations qui peuvent être objectivement adaptées à leur but sans supposer la visée consciente de fins et la maîtrise expresse des opérations nécessaires pour les atteindre, objectivement « réglées » et « régulières » sans être en rien le produit de l`obéissance à des règles, et, étant tout cela, collectivement orchestrées sans être le produit de l`action organisatrice d’un chef d`orchestre. Pierre Bourdieu
Un des principes de la sociologie est de récuser le fonctionnalisme du pire : les mécanismes sociaux ne sont pas le produit d’une intention machiavélique ; ils sont beaucoup plus intelligents que les plus intelligents des dominants. Pierre Bourdieu
Les grandes firmes multinationales et leurs conseils d’administrations internationaux, les grandes organisations internationales, OMC, FMI et Banque mondiale aux multiples subdivisions désignées par des sigles et des acronymes compliqués et souvent imprononçables, et toutes les réalités correspondantes, commissions et comités de technocrates non élus, peu connus du grand public, bref, tout ce gouvernement mondial qui s’est en quelques années institué et dont le pouvoir s’exerce sur les gouvernements nationaux eux-mêmes, est une instance inaperçue et inconnue du plus grand nombre. Cette sorte de Big Brother invisible, qui s’est doté de fichiers interconnectés sur toutes les institutions économiques et culturelles, est déjà là, agissant, efficient, décidant de ce que nous pourrons manger ou ne pas manger, lire ou ne pas lire, voir ou ne pas voir à la télévision et au cinéma, et ainsi de suite (…). A travers la maîtrise quasi absolue qu’ils détiennent sur les nouveaux instruments de communication, les nouveaux maîtres du monde tendent à concentrer tous les pouvoirs, économiques, culturels et symboliques, et ils sont ainsi en mesure d’imposer très largement une vision du monde conforme à leurs intérêts. Pierre Bourdieu
Des textes produits dans le plus grand secret, délibérément obscurs et édictant des mesures à effet retard, pareil à des virus informatiques, préparent l’avènement d’une sorte de gouvernement mondial invisible au service des puissances économiques dominantes …. Pierre Bourdieu
La « théorie du complot » ne vit que d’un fantasme : la manipulation occulte. Cette obsession croît exponentiellement : plus la vérité est importante, plus elle est cachée et plus complexes en sont les manipulations. (…) Le conspirationnisme a sa méthode : pour trouver la vérité cachée, il faut croire le contraire de ce qui est officiel. Il n’y a pas de preuves ! C’est qu’elles ont été dissimulées par les conspirateurs ! L’absence de preuves manifestes constitue un argument en faveur de la conspiration. Cette théorie dénonce aussi les manipulateurs. (…) Généralement ce sont les juifs. La négation du caractère terroriste des événements du 11-Septembre voit les juifs (appelés américano-sionistes) derrière la manipulation. Nier l’événement du 11-Septembre, c’est affirmer la culpabilité américano-sioniste. Avec des variantes connues – la banque, l’argent apatride -, ces métaphores du juif. Les versions contemporaines de la « théorie du complot » se coulent dans une matrice : Les Protocoles des sages de Sion. La théorie du complot est un ersatz des grands récits concernant le destin de l’humanité. Contre-grand récit, elle est une storytelling. Pouffer de rire devant son énonciation reste trop court. Sa parenté avec Les Protocoles des sages de Sion, son identité de structure intellectuelle avec la logique négationniste incitent à la méfiance : la théorie du complot est l’un des viscères réparés, renouvelés, du ventre d’où est sortie jadis la bête. Robert Redeker
En fait, les structures sociales n’ont besoin pour fonctionner ni d’une providentielle harmonie préétablie, ni d’une concertation de tous les instants entre les agents d’un même groupe ou d’une même classe. Il suffit de laisser faire l’habitus pour voir s’instaurer une véritable orchestration des pratiques sans chef d’orchestre, ou si l’on préfère avec un chef d’orchestre invisible qui s’appelle l’habitus. Celui-ci est le principe générateur de pratiques concertantes bien réglées sous une apparence d’improvisation spontanée. Portés par un même habitus de classe, les agents agissent comme des musiciens qui improvisent sur un même thème, chacun jouant quelque chose de différent qui s’accorde pourtant harmonieusement avec ce que joue chacun des autres. Alain Accardo
Bourdieu s’y efforce de pointer une « orchestration sans chefs d’orchestre » dans la contre-révolution néolibérale des années 1980-1990, mais s’adressant à des publics plus larges, non nécessairement dotés d’une culture sociologique minimale, il est conduit à simplifier, à trouver des images plus parlantes (comme « gouvernement mondial invisible », « Big Brother » ou « les nouveaux maîtres du monde »), qui tirent alors vers l’intentionnalisme et le « chef d’orchestre » pourtant sociologiquement récusé. Philippe Corcuff
Si vous travaillez pour la BBC ou National Geographic, vous aurez la surprise quelques semaines avant la diffusion de recevoir un coup fil d’un jeune assistant « fact checker » auquel vous devrez justifier vos sources. Par exemple, si votre commentaire assène que les biberons au bisphénol donnent le cancer aux nourrissons , il vous demandera de lui faxer les études vous permettant de dire ça. Rien de tel sur les chaines de télévision française. Là, le seul contrôle est celui de conformité aux idées générales c’est-à-dire la communion avec les opinions du commanditaire ou l’évitement des chausses trappes du politiquement correct. Sur le reste (par exemple les chiffres bruts) vous pouvez raconter absolument n’importe quoi sans que quiconque ne cille. Alexandre Delaigue
Depuis une dizaine d’années, pratiquement tous les docus économiques qui « marchent bien » (c’est à dire qui recueillent de bonnes critiques et font de l’écoute) sont à base idéologique « complotiste » et « horreur économique ». (…) Il y a mon avis plusieurs raisons qui convergent toutes. Certaines relèvent de la sociologie des organisations, d’autres des phénomènes d’idéologie dominante, d’autres enfin des règles de la dramaturgie. Du côté des responsables de chaînes commanditant les programmes, on notera qu’aucun n’a la moindre formation économique. Pour ceux qui ont des formations supérieures, presque tous sont des littéraires purs et durs (sociologie, lettres, psychologie, journalisme, droit, histoire, science politique au mieux). Il en est de même des journalistes qui écriront les critiques. Pas le moindre économiste, commercial ou spécialiste du marketing en vue… Politiquement, surtout sur les chaînes tous publics, Arte compris, la plupart des commanditaires ont un passé et même un présent de militant d’extrême gauche. (…) Par ailleurs, il faut bien reconnaître que le complotisme fait de la bonne dramaturgie. Il y a des bons et des méchants. Le réalisateur (et donc avec lui le spectateur) étant bien évidemment du côté des bons, on attend avec impatience la dénonciation et la défaite du « dark side of the force ». (…) Autre grand avantage du complot : c’est une valorisation par essence du spectateur. En effet, il est, comme le réalisateur, par définition toujours du côté des grands initiés, ceux qui ont su dessiller les yeux et voir le réel qu’on voulait leur cacher (…) Il faut bien reconnaître qu’il y a du plaisir et de l’exaltation à se convaincre qu’on est intelligent et qu’on fait partie de ceux qui ont su y voir clair. A l’inverse, l’économie ne fait pas le poids en termes d’affect et de dramaturgie car c’est un univers de la nuance et de la complexité. On y examine avec raison et froideur les moult effets pervers prêt à surgir au coin du bois. Trop compliqué et abstrait et donc au final peu bandant ! Alexandre Delaigue
Le sceptique, au sens noble du terme, examine les données d’un problème avec méthode et en essayant de s’affranchir de toute idée préconçue. Son instruction se fait à charge et à décharge. Le conspirationniste s’en distingue par le peu de cas qu’il fait des éléments susceptibles de contrarier sa thèse. Il va monter en épingle des faits prétendument troublants et passer sous silence des faits pourtant essentiels. Il y a là une mauvaise foi évidente. (…) D’abord, les théoriciens «professionnels», qui réécrivent l’histoire à des fins propagandistes. Il s’agit d’une véritable entreprise de politisation qui peut même avoir une dimension mercantile : certains vivent de la théorie du complot. A l’autre bout du spectre, il y a le quidam méfiant à l’égard des sources d’informations traditionnelles et qui tombe dans le panneau : le récit falsifié conforte sa vision du monde. Enfin, il y a des activistes qui, sans être des pros du complotisme, ont la conviction qu’«on» leur ment en permanence, que les élites traditionnelles sont toutes corrompues. Ils deviennent des vecteurs de la théorie du complot, par exemple en fabriquant chez eux une vidéo conspirationniste, en intervenant sur les réseaux sociaux ou les forums, etc. Les jeunes sont sans doute les plus vulnérables car ils ne disposent pas toujours des outils intellectuels leur permettant de résister à ces thèses. On sait qu’ils s’informent principalement sur Internet, sans forcément être à même de distinguer les sources d’information fiables et le reste. Depuis quelques années, les témoignages se multiplient d’enseignants et d’éducateurs dont la parole est remise en cause par des élèves qui développent des théories complotistes. Mais le conspirationnisme est loin de se limiter aux jeunes. Le phénomène traverse toute la société. Ce démon du soupçon ne se répandrait pas à une telle échelle s’il ne répondait pas à une demande sociale, peut-être à un besoin de «réenchantement du monde» par la théorie du complot. (…) C’est toujours le même type de raisonnement et d’argumentation. La seule chose qui varie, c’est l’histoire racontée. Et encore : les complots sioniste ou Illuminati sont des thèmes récurrents. De plus, le discours des complotistes se veut infaillible : l’absence de preuves pour étayer leur thèse est pour eux un indice supplémentaire du complot.(…) Les mythes complotistes renvoient à des discours de haine. La désignation de boucs émissaires est un vecteur de radicalisation politique. Il y a aussi un enjeu démocratique : quand on ne partage plus la même réalité, le débat public devient un dialogue de sourds. Pour endiguer le complotisme, notamment chez les jeunes, il faut développer une pédagogie autour du pouvoir politique et de la connaissance. Il faut également les sensibiliser aux médias et développer des outils critiques par rapport aux images. Réfléchir et penser, cela s’apprend. Rudy Reichstadt
La théorie du complot a comme caractéristique d’être fondée sur un effet millefeuille. Chaque argument est faux mais comme il y en a des centaines voire des milliers, cela rend les théories plus résistantes à la contradiction. On ne peut pas défaire tous ces arguments. Les tenants de ces thèses veulent susciter le doute plutôt qu’administrer la preuve, c’est une intelligence collective qui est à l’œuvre. On peut dire qu’on a affaire à un monstre argumentatif. Et cela est rendu beaucoup plus facile depuis que les réseaux sociaux existent. (…) Ces théories du complot se développent plus vite car elles sont la conséquence de la dérégulation du marché de l’information.  Cela affaiblit les ‘Gatekeepers’ comme les journalistes qui filtrent l’information. Ces théories démagogiques n’ont plus d’obstacles. Auparavant elles étaient confinées dans des espaces de radicalités à la diffusion réduite. Maintenant, elles surgissent de toute part à une rapidité impressionnante. (…) Il ne faut pas croire que tous ces gens sont idiots, ce serait le meilleur moyen de ne pas cerner ce phénomène. C’est vrai pour certains mais d’autres, beaucoup, ont des raisons de croire à cela, cela correspond à leur représentation géopolitique du monde, à leur désir. Par exemple, au moment de l’affaire DSK en mai 2011, un sondage montrait que les sympathisants socialistes étaient beaucoup plus nombreux à croire au complot que la moyenne de la population française. C’est un petit peu la même chose avec l’attentat de Charlie Hebdo puisque certains, notamment des musulmans, n’ont pas envie de croire à une version qui accuse une partie de l’islam, sa frange la plus extrémiste. (…) Il faut multiplier les sources de désintoxication et repenser le système éducatif en fonction de cette dérégulation du marché de l’information. Il faut surtout intégrer la notion d’esprit critique, se méfier de ses propres intuitions, avoir une pensée méthodique pour déconstruire cela. L’école ne le fait pas, elle devrait le faire et apporter une boussole intellectuelle à ces élèves. Gérald Bronner
Ces «théories» surgissent à chaque fois qu’un évènement est complexe à assimiler pour une société. Elles ont ainsi fleuri après l’assassinat de Kennedy ou après le 11 septembre. Chacun veut y aller de son interprétation, et montrer ainsi que sa vision est plus critique que celle des médias et des politiques. Les théories du complot ont un pouvoir attractif fort, car elles prétendent dévoiler la vérité. Il y a un grand plaisir à apparaître comme un «initié» face à une foule profane qui n’aurait rien compris. Celui qui dévoile le complot est celui qui sait. Elles sont également plus excitantes, plus inquiétantes et troublantes que les versions connues des faits. Elles trouvent aussi un écho chez les digital natives, pour qui ce qu’on trouve sur Internet est d’emblée vrai, comme c’était le cas avant avec la télévision. Certains jeunes ne font pas la distinction entre un travail universitaire ou journalistique, avec des sources sérieuses, et un texte basé sur de simples convictions. Tout a la même valeur. (…) Le taux de pénétration de ces théories auprès du public est très difficile à évaluer, mais ce qui est sûr, c’est qu’elles ne concernent pas que les jeunes de banlieue ou les publics peu diplômés. Elles sont aujourd’hui un phénomène de société. Les théories du complot ne sont pas des rumeurs ou des émanations farfelues d’anonymes. Elles sont un discours politique à part entière, au service d’une idéologie. Il suffit de regarder qui les propagent en France. Dieudonné notamment, qui aujourd’hui est un homme politique, il a présenté une liste aux élections européennes. Jacques Cheminade n’est autre que l’héritier français de Lyndon Larouche essayiste et homme politique radical, qui depuis des décennies dénonce le complot d’une oligarchie judéo-britannique, qui aurait poussé à la Seconde guerre mondiale, et provoquerait la crise financière actuelle. Or Jacques Cheminade était candidat à l’élection présidentielle de 2012. Construire une théorie du complot est une arme politique qui permet à des acteurs politiques extrêmes, marginaux ou faibles d’exister dans le champ médiatique ou politique à moindre coût. Ainsi, quand Jean-Marie Le Pen affirme sans avoir aucun élément pour l’étayer que l’attentat contre Charlie Hebdo émane «de services secrets», l’ensemble des médias le relaie. Il ne s’agit pas d’un délire de sa part, mais bien d’une prise de position conçue pour être efficace. (…) Il faut s’en inquiéter, car le discours conspirationisme vise à désigner des bouc-émissaires. Ces discours sont porteurs d’un message de haine, d’exclusion. Quand Alain Soral indique sur son site que les auteurs des attentats contre Charlie Hebdo «sont déjà en route pour Tel Aviv», il est porteur d’un message conspirationniste «antisioniste» laissant entendre que c’est un coup du Mossad et pas d’islamistes radicaux. Ces discours peuvent être un levier pour l’action, et pour l’action violente. On sait ainsi qu’au début du XXème siècle, une théorie selon laquelle les juifs menaient un vaste complot mondial pour prendre le pouvoir était particulièrement populaire. Ce mythe est incarné par les Protocoles des Sages de Sion, document dont on sait aujourd’hui qu’il s’agit d’un faux. Si cela ne suffit évidemment pas à expliquer la Shoah, on sait qu’Hitler avait lu ce texte et considérait les juifs comme des ennemis mortels. Les théories du complot nourrissent un discours politique de violence, de haine, tout en prétendant faire appel à l’esprit critique de celui qui y adhère. Emmanuel Taïeb
Plus qu’un cours supplémentaire au milieu de programmes surchargés, la plupart des pédagogues proposent d’intégrer la pratique de l’internet dans toutes les disciplines. « Dans tous les cours, il est possible de sensibiliser les élèves à la recherche documentaire. On peut commencer dès le primaire, on va taper ‘château fort’ sur Google, et on regarde à quoi correspond chacun des sites qui sont proposés », détaille le pédagogue Philippe Meirieu.(…) « L’algorithme de Google relève plus de la démagogie que de la démocratie, et dans cet immense amas d’informations, je pense que l’école doit jouer un rôle pour permettre aux élèves de distinguer le vrai du faux », estime Philippe Meirieu. « Une partie des enseignements devraient permettre d’apprendre aux élèves à comprendre les informations disponibles en ligne, les valider, les recouper », abonde Olivier Charbonnier, directeur du groupe Interface et cofondateur du laboratoire D-Sides, qui se donne pour mission d’analyser l’impact du numérique.(…)  Les enseignants s’attachent déjà à sensibiliser les élèves sur leurs recherches web, mais il est possible d’envisager de nouvelles pratiques. « L’étude d’un article de Wikipédia, par exemple, pourrait permettre d’exercer les élèves à appréhender un texte dont les sources sont vérifiées ou à l’inverse qui manque de références », illustre Philippe Meirieu. Lucien Marbœuf suggère un autre exercice qui pourrait permettre de faire ressortir la diversité des informations présentes en ligne tout en favorisant l’autonomie : « Il est possible d’imaginer des ateliers par groupe en demandant aux élèves d’écrire un article à partir de sources trouvées sur internet. Chaque groupe pourrait se concentrer sur un type de média (Wikipédia, sites d’info, blogs…) et, à la fin, on confronterait les versions. » (…) Beaucoup de choses peuvent être développées dès l’école élémentaire, avec l’intervention en classe de sémiologues ou de personnes formées à l’analyse de l’image. La solution est déjà appliquée par certains enseignants, puisque Guillaume Brossard ou Serge Tisseron, psychiatre et spécialiste des écrans, sont régulièrement invités devant des élèves. Mais elle mériterait d’être systématisée.(…) D’autres professionnels, comme les journalistes, sont également les bienvenus, car il faut éduquer les élèves aux médias traditionnels pour qu’ils puissent acquérir du recul sur les informations qu’ils captent sur internet. « Dans un monde où ils sont noyés sous la propagande politique et les publicités, il s’agit d’introduire une démarche scientifique pour développer leur capacité à éprouver les faits, à poser des hypothèses, détaille Olivier Charbonnier. Il faut qu’ils se confrontent au réel en étant capables de douter. » (…) « Sur ces questions complexes, la classe doit prendre la forme d’une discussion et non d’un cours magistral », considère Serge Tisseron. L’autorité morale des professeurs a perdu du poids au fil des années et les élèves n’hésitent plus à remettre en doute la parole des enseignants à partir d’informations trouvées au gré de leur navigation sur internet. Avec le rôle pris par les réseaux sociaux, le philosophe Marcel Gauchet parle même, sur France Inter, de « contre-culture anti-scolaire ». Les professeurs ne doivent donc pas tenter de délivrer une vérité brutale, prévient Serge Tisseron : « Internet renforce chacun dans ses a priori. De son côté, l’école doit donc créer le débat et confronter des idées, dans un climat de sécurité dont l’enseignant est le garant. » Mais comment faire quand la discussion glisse sur des questions sensibles, comme la religion ? « Dès la maternelle, il convient de montrer la différence entre le savoir et la croyance, c’est la meilleure manière d’aborder la laïcité », répond Philippe Meirieu. « Il ne faut pas avoir peur d’aborder les questions liées à l’islam ou à la religion, notamment en histoire. Dans le contexte actuel, ce sont des questions cruciales », complète Olivier Charbonnier. Quant aux théories du complot, les écarter d’emblée de la discussion peut être contre-productif. Il faut prendre en compte que ces théories sont d’autant plus puissantes qu’elles sont souvent séduisantes pour l’esprit. « Comme le montre le succès des sites satanistes ou des sites sur les soucoupes volantes, les adolescents ont besoin de merveilleux, d’extraordinaire », assure Philippe Meirieu. « La grande erreur serait de sous-estimer le pouvoir de fascination de ces images, qui utilisent toujours les deux mêmes ressorts : convaincre le spectateur qu’il est unique, et l’inviter à se rattacher à une communauté fraternelle », prévient Serge Tisseron. Il faut donc partir de cette fascination des élèves pour engager la discussion et leur apprendre à prendre du recul. Francetvinfo
La théorie du complot, c’est de dire: moins il y a de preuves, plus le complot est puissant, plus c’est vrai. Pierre-Henri Tavoillot
Les propos de Claude Guéant nous valent un nouveau procès en diabolisation. « Toutes les civilisations ne se valent pas », a donc dit notre affreux devant les étudiants de l’UNI en dénonçant le sinistre relativisme. Et la querelle est partie comme le lait sur le feu d’une manière aussi prévisible que lassante. Je ne suis pas certain que la gauche gagne à multiplier ces polémiques qui finissent par laisser penser qu’un ordre moral règne et que certaines questions (toutes les civilisations se valent-elles ?), certains mots (identité nationale, immigration…), certains arguments sont totalement proscrits de l’espace public. La délectation avec laquelle toutes les bonnes consciences morales montent à la tribune avec de somptueux effets de manche fait presque peine à voir au regard d’un propos que le péquin moyen – et je m’intègre sans vergogne à la liste – pourrait fort bien interpréter comme : « Je préfère vivre dans un pays des droits de l’homme et de la femme plutôt que dans une dictature théocratique. » Mais Guéant a eu le malheur d’utiliser le mot « civilisation » ! Grave crime en effet qui suggère l’idée d’un « choc des civilisations », qui rappelle l’idéologie du colonialisme, qui, donc, promeut le néo-colonialisme ! Pierre-Henri Tavoillot
le troisième critère (…) nous permettra d’affirmer haut et fort la supériorité de la civilisation occidentale ! Elle est la seule à parvenir à aussi bien se détester. C’est ainsi que l’on peut trouver une issue à la polémique actuelle : la supériorité de l’Occident, ce serait au fond sinon le relativisme lui-même (car le terme est à manier avec prudence), du moins cette capacité de se décentrer, de s’autocritiquer, voire de se haïr.
Cela commence avec Homère – très oriental au demeurant – qui dresse un portrait peu flatteur des Grecs dont il était pourtant censé raconter l’épopée : que valent Achille le colérique et Agamemnon le mesquin, à côté du bon et bel Hector ? Et cela n’a ensuite jamais cessé : critique chrétienne de Rome ; critique humaniste du christianisme ; critique « moderne » des humanités antiques ; critiques ultraconservatrices et hyperrévolutionnaire des droits de l’homme ; critiques occidentales de l’Occident colonial, etc. La liste est longue. L’Occident n’a jamais laissé aux autres le soin de le dénoncer. Et ce parcours fut balisé par la haine de soi, le sanglot de l’homme blanc, le débat sur la comparaison des civilisations, voire la culpabilité. Tels sont les traits caractéristiques de notre univers spirituel. Ils fonctionnent pour le meilleur comme pour le pire ! Le meilleur, c’est l’autoréflexion, la distance critique, le doute, l’intérêt aussi pour les autres civilisations qu’il s’agit de connaître, comprendre, préserver ; le pire, c’est quand la critique n’accepte plus la critique ; c’est quand le doute refuse d’être mis en doute… (…) Il reste encore une dernière marche à franchir, qui ne concerne pas seulement la civilisation autocritique de l’Occident, mais ce qu’on pourrait appeler la civilisation de la démocratie. En quoi consiste sa supériorité ? Eh bien, dans l’affirmation que les civilisations importent moins que les individus qui les constituent ; dans l’idée que leur liberté, leur égalité et leur fraternité méritent notre attention plus que tout autre chose. Cette civilisation-là, née en Occident, le dépasse désormais de beaucoup et a cessé de lui appartenir en propre : une telle largeur, voilà peut-être le signe de la vraie grandeur. Pierre-Henri Tavoillot
Nous allons assister à une reconfiguration profonde du débat intellectuel : les lignes vont bouger. La France superficielle va peut-être laisser plus de place à la « France profonde » : non pas celles des « ploucs » (comme on l’entend parfois), mais celle qui a de la profondeur ; celle qui entend penser entre le moralisme béat de la gauche et le cynisme abject de la droite, … et pas seulement les extrêmes des deux. Oui, la question de l’identité française (et pourquoi ne pas dire nationale ?) a du sens et même de l’urgence ; oui, une réflexion sur la tentation totalitaire de l’Islam a du sens et même de l’urgence ; non, la France ne s’est pas suicidée ; non, le paradigme culpabilisateur post-colonial ne suffit pas à expliquer les attaques dont la France est l’objet. Oui, la France a des ennemis à l’extérieur comme à l’intérieur qu’il s’agit de combattre avec rigueur, audace et puissance. Cette ouverture de questions, qui ont été trop longtemps laissées aux réponses sommaires du Front National, va devoir se faire sans mettre en péril l’unité qui vient d’être acquise. (…) Il faut se convaincre qu’après le nazisme et le stalinisme, la démocratie a un nouvel opposant, qui comme les précédents sait se nourrir aux mêmes sources qu’elle, hideux produit d’une autre dialectique de la modernité. Pierre-Henri Tavoillot
A égale distance du déni moralisateur de la gauche et du cynisme défaitiste de la droite, une exigence inédite a semblé surgir pour que les défis du présent soient formulés, pensés et relevés par des actes. Comment interpréter ce renouveau ? Il faut certainement beaucoup de prudence et de doigté pour tenter de le comprendre sans le trahir, mais il ne faut pas courir le risque de laisser les demandes s’enliser dans le retour du quotidien et ne pas oublier ce fait gênant : toute la France n’a pas pris part à la Marche républicaine. Dans ce contexte ambivalent, nous voyons au moins quatre chantiers intellectuels s’ouvrir, que certains avant nous avaient tenté de lancer comme on prêche dans le désert. De tabous, ils sont devenus évidents : 1) La question de l’identité française — Prétendre la poser avant ces trois jours tragiques à « faire le jeu du Front national ». On perçoit aujourd’hui enfin l’évidence de la penser entre un multiculturalisme béat et un nationalisme étroit. Comment prétendre être un pays d’accueil, comment espérer intégrer, voire assimiler (pour utiliser ce mot interdit) si l’on refuse de connaître et promouvoir la maison qu’on habite ? Le modèle d’une histoire post-coloniale marquée par la culpabilité, le « sanglot de l’homme blanc » et l’expiation du passé a fait long feu. Il a durablement tétanisé l’Europe occidentale et déresponsabilisé le Sud comme l’Orient, les empêchant de nouer entre eux des rapports rééquilibrés. Ce temps est révolu et les questions s’ouvrent : quelle est la part d’héritages et de projets communs qui animent notre « vouloir-vivre ensemble » en France, dans l’Europe et dans le Monde ? Qu’est-ce que l’Occident sinon la civilisation, qui, à travers la laïcité, entend conférer à tout adulte la majorité civile et civique de plein exercice ? On ne conçoit plus comment les défis majeurs de l’immigration, de la construction européenne et de la mondialisation ont pu si longtemps faire l’impasse sur le « qui sommes-nous aujourd’hui ? ». 2) La question de la tentation totalitaire de l’Islam (…) Là encore, ces interrogations étaient la semaine dernière inévitablement mise au compte d’une islamophobie « nauséabonde » ou d’un « amalgame » fallacieux. Elles sont aujourd’hui portées avec vigueur par nombre de musulmans. Car le « pas en mon nom » ne suffit pas ; il laisse place aujourd’hui au : « pourquoi, malgré moi, en mon nom ». Il faut comprendre et combattre l’antisémitisme désinhibé qui réapparaît dans le giron de cette idéologie sommaire de l’islamisme radical qui n’est pas une culture comme une autre mais une contre-culture voire une anti-culture. 3) La question des valeurs de la démocratie — La liberté et l’égalité sont-elles plus sacrées que la plus sacrée des religions ? Et si c’est le cas, comment comprendre qu’elles semblent, de l’extérieur, à géométrie variable : liberté pour les caricatures de Charlie Hebdo mais interdiction du spectacle de Dieudonné ? Contre cette confusion, il va falloir expliquer, encore et encore, que la liberté d’expression s’arrête quand commence l’appel à la haine et l’apologie du meurtre. C’est toute la différence entre des actes de dérision (qu’on a le droit de ne pas apprécier, voire de détester) et des incitations au terrorisme. Notre espace public est celui qui place la sacralité de l’homme au-dessus de celle de Dieu, parce que celle-là permet de vivre ensemble et que celle-ci relève du strict domaine de la foi privée. Cette valeur est non négociable dans la démocratie et elle constitue le fondement du pacte républicain. Quand je visite une mosquée j’enlève mes chaussures ; quand j’entre dans une synagogue je mets un kipa ; quand je pénètre dans une église, je veille à avoir une tenue décente ; et bien quand j’entre dans une République laïque : j’accepte de mettre mes croyances de côté et je m’efforce d’en respecter les lois. Et d’abord celle de la laïcité qui constitue l’ADN de notre vie commune. 4) La question des armes de la démocratie — Comment lutter face aux nouvelles menaces : à l’intérieur pour réintégrer les « territoires perdus de la République » qui sont aussi les territoires perdus de la Nation devenus des ghettos ethno-culturels ? A l’extérieur pour défendre et promouvoir des principes et surtout des populations qui aspirent à les adopter envers et contre toutes les menaces immondes. Ni la démocratie ni la laïcité ne peuvent être imposées de l’extérieur, mais cela ne saurait fournir la moindre excuse pour abandonner ceux qui y prétendent et risquent leur vie pour y parvenir. Ce combat commence au cœur notre pays, dans les « quartiers » où la clarification des idées doit précéder la fermeté de l’action. Eric Deschavanne (philosophe), Serge Guérin (sociologue), Pierre-Henri Tavoillot (philosophe)
Des incidents pendant la minute de silence et les jours suivants, il y en a eu beaucoup à Grigny même si l’éducation nationale demande aux enseignants et aux responsables d’établissements de ne pas communiquer sur le sujet avec les médias. Même l’inspection d’académie fait la sourde oreille. Sous couvert d’anonymat, des enseignants ne sont pas tous d’accord avec ces consignes qu’ils jugent «abusives». «Nous sommes en première ligne. Certains d’entre nous sont perturbés par ce qu’ils ont pu entendre en classe. Et la population a le droit de savoir ce qui se passe.» Dans des logorrhées rhétoriques, plus ou moins assimilées, leurs élèves invoquent la cause des Noirs, clament leur antisémitisme, comparent la Shoah à l’esclavage, le nazisme au sionisme. Dieudonné a un écho considérable dans les établissements. Les médias sont tous corrompus et la haine des Juifs est partout. Des élèves expliquent que les attentats n’en sont pas et qu’il s’agit d’un complot organisé par le gouvernement de François Hollande. «Parfois avec la complicité d’Israël ou des États-Unis en option.» Ces lycéens, convaincus, s’appuient sur des vidéos, des sites qu’ils montrent sur leur smartphone. «La grande majorité de nos élèves condamnent, heureusement, les assassinats. Mais ce qui revient le plus souvent, explique un enseignant, c’est que les journalistes et les terroristes ont autant tort les uns que les autres. (…) La théorie du complot, fortement teintée d’antisémitisme, flotte néanmoins partout dans Grigny. Et pas seulement chez les plus jeunes. «Ils sont riches, ils tiennent le monde. C’est eux qui sont aux manettes. Ils contrôlent les médias, les États-Unis. Il y a même des ministres juifs au gouvernement», récite, catégorique, Fatou, une auxiliaire de vie d’une vingtaine d’années, dans le vieux Grigny, pour expliquer «pourquoi Coulibaly en voulait aux Juifs». Vidéo «non censurée» de mauvaise qualité sur son smartphone à l’appui, elle affirme que Coulibaly «a été assassiné par les forces de l’ordre alors qu’il était menotté». Quant aux frères Kouachi, ils auraient été tués en Syrie avant une mise en scène des policiers destinée à faire croire à l’attentat! Beaucoup d’adultes ont heureusement une parole plus mesurée. C’est surtout la «honte», comme pour cette mère de famille de quatre enfants: «Je suis musulmane mais je n’ai rien à avoir avec ces actes. Je ne les comprends pas. Ces gens sont des fous, des dingues. Je n’ai même pas envie d’en parler. J’ai d’autant plus honte que ce terroriste venait de Grigny. Et qu’il est de la même origine que moi. Le Figaro

Attention: un conspirationnisme peut en cacher un autre !

A l’heure où se confirme entre refus de la minute de silence et métastasisation des théories du complot et de la bouche même des intéressés …

Que le début de sursaut du 11 janvier dernier n’incluait pas ceux qui, après les quenelles et aujourd’hui les doigts d’honneur, arboraient en juillet dernier le drapeau noir du djihad sue la place parisienne de la République …

Et qu’entre lois mémorielles (ne « pas faire porter » aux « jeunes Arabes » « tout le poids de l’héritage de méfaits des Arabes », dixit Christiane Taubira) et besoin de respectabilité, l’omerta ambiante semble même gagner le parti même des bonnes questions et des mauvaises réponses …

Pendant que, parmi nos propres anciens soldats, certains sont déjà passés de l’autre côté du miroir …

Et qu’un prétendu chef de file du Monde libre qui n’avait pas trouvé le temps, entre deux finales de football américain, de venir défendre la liberté d’expression à Paris …

S’empresse d’aller rendre hommage au feu roi d’un état qui continue à lapider ses femmes et à financer la guerre sainte …

Comment ne pas voir dans cette énième explosion du complotisme …

Avec le philosophe Pierre-Henri Tavoillot et selon le mot de Bruno Latour …

La reprise même de « la plupart des armes », forgées par nos intellectuels depuis quelque cinquante ans, de la « critique sociale » ?

Résister au complotisme : pour une «pédagogie du pouvoir»
Entretien avec Pierre-Henri Tavoillot
Conspiracy watch
31 Août 2012

Pierre-Henri Tavoillot
Conspiracy Watch : Né d’une réflexion sur les mécanismes de la rhétorique du complot, le petit ouvrage que vous venez de publier avec le journaliste Laurent Bazin (Tous paranos ?, éditions de l’Aube, 2012) tente de clarifier la raison pour laquelle « nous aimons tant croire aux complots ». Pour commencer, comment expliquez-vous la cohabitation, dans le conspirationnisme, de la méfiance la plus puissante et de la crédulité la plus désarmante ? En somme, le conspirationniste doute de tout sauf, justement, des doutes qu’il a décidé de faire siens une bonne fois pour toutes…

Pierre-Henri Tavoillot : Oui, le conspirationniste soupçonne tout et tout le monde ; mais il est tout à fait sûr de lui et de ses soupçons ! Le but de notre ouvrage est en effet de mettre au jour les mécanismes — la grammaire — du complotisme pour essayer d’en comprendre le fonctionnement et le succès grandissant. Car c’est très étonnant : on pouvait penser — c’était l’idée des Lumières — qu’à l’âge de l’opinion publique, des médias, de l’information, les complots étaient voués à s’exténuer. Or, c’est exactement le contraire qui se passe : plus nous savons de choses, plus nous sommes conduits à penser qu’on nous en cache beaucoup d’autres… Ce qui nous amène à penser que le complotisme correspond à un besoin profond, propre à notre univers désenchanté. A défaut de repères clairs, de discours fondateurs et éclairants sur le sens de notre monde toujours plus complexe, nous cherchons notre salut dans l’image fantasmée de volontés mauvaises qui, tapies dans l’ombre, régiraient le monde. Dénués de deus ex machina, nous nous inventons des diables : les juifs, les francs-maçons, les extra-terrestres, les laboratoires pharmaceutiques… ! Grâce à eux, nous gardons la conviction qu’une maîtrise des choses est encore possible : puisqu’il y a des gens qui, en secret, tirent les ficelles, il nous suffit de les dénoncer et de les vaincre ; tout alors ira mieux ! On a affaire ici à une forme d’utopie inversée : la dernière possible dans notre modernité tardive ?

C. W. : Beaucoup de ceux qui ont reçu une formation militante et ont une véritable colonne vertébrale idéologique, tendent à résister, pour cette raison même, aux interprétations complotistes. Le paradigme marxiste, qui appréhende la réalité sociale en termes de structures, et repose sur une philosophie déterministe de l’histoire comme vous le rappelez, fait parfois fonction d’antidote face aux explications intentionnalistes, volontaristes, et donc face à toutes les thèses qui naissent du fantasme d’un petit groupe d’individus complotant dans l’ombre. En même temps, il est difficile de donner tort à Karl Popper lorsqu’il identifie un « marxisme vulgaire » qui prépare le terrain à des visions du monde potentiellement, voire carrément, complotistes. On peut penser en particulier à la trajectoire d’un Fidel Castro reprenant à son compte les thèses les plus délirantes sur le groupe Bilderberg. Partagez-vous ce constat et, dans l’affirmative, comment expliquez-vous cette ambivalence du marxisme ?

P-H T. : Le marxisme est une philosophie du soupçon : sous les apparences (les superstructures idéologiques), il y a une réalité à l’œuvre qui nous dépasse (l’infrastructure socio-économique). Simplement, chez Marx, ce n’est jamais une volonté humaine qui décide ; toute décision n’est que le reflet fidèle d’une situation mettant en jeu des forces productives et des rapports de production. Si les hommes qui font l’histoire ne savent l’histoire qu’ils font, on ne voit pas comment un seul complot serait possible. Car, pour Marx, c’est l’histoire qui se sert des hommes et non l’inverse. Mais lorsque la science marxiste passe de la théorie à la pratique politique, la tentation est grande d’imputer à des groupes ou à des personnes (les bourgeois, les koulaks, les juifs encore…) les ralentissements de l’histoire prévue par la doctrine. C’est là que le conspirationnisme s’installe dans une pensée qui semblait s’en être immunisée.

C. W. : Parmi les antidotes que vous prescrivez pour échapper à la logique du complotisme, vous préconisez une « pédagogie du pouvoir » doublée d’une « pédagogie des médias ». Qu’entendez-vous exactement par là ?

P-H T. : Il suffit d’avoir fait un peu de politique pour comprendre qu’il est très difficile de réussir un complot. Machiavel le notait déjà dans un chapitre génial — et d’ailleurs le plus long — de ses Discours sur la première décade de Tite-Live (1531). L’expérience du pouvoir est celle de la frustration : on croit être aux manettes, alors qu’on passe son temps à subir les événements, à changer de plans et de stratégies, à revoir ses décisions. Voilà la réalité du pouvoir : et d’autant plus à l’âge démocratique et médiatique. Or, en tant que citoyen, nous avons tendance à ignorer cette réalité et à projeter sur les décideurs politiques notre fantasme de toute-puissance. Il faut que le citoyen d’aujourd’hui intègre l’énorme difficulté de l’art politique de nos jours : voilà ce que j’appelle la « pédagogie du pouvoir ». Il en va de même pour les médias : Laurent Bazin montre de manière extrêmement profonde et subtile comment la paranoïa structure la vie médiatique et qu’il faut beaucoup de lucidité et de métier pour la maintenir dans des limites raisonnables.

C. W. : Comment peut-on, au nom de la démocratie, de ses valeurs, lutter contre la tentation conspirationniste alors que celle-ci trouve ses fondements, si l’on suit François Furet (Penser la Révolution française), dans un imaginaire du pouvoir qui, précisément, est celui de la démocratie moderne ? Est-ce que, finalement, la critique du conspirationnisme n’est pas une cause perdue d’avance ?

P-H T. : La démocratie installe la volonté des citoyens au centre de la vie de la cité : elle en devient le fondement légitime et incontestable. Mais cette « toute puissance du peuple » est constamment mise à défaut : il y a d’autres peuples, donc d’autres volontés ; il y a aussi les obstacles du réel (la nature, l’économie …) ; le peuple lui-même est souvent scindé en plusieurs orientations antagonistes… Bref, la démocratie semble toujours en échec. On le voit au moment des élections quand les candidats jouent « les gros bras » : « Moi, président, je materai les banques ; je soumettrai la Chine ; je trouverai l’argent là où il est ; j’imposerai mes choix à l’Allemagne… ! ». C’est inévitable face à un candidat sortant qui, forcément, n’a pas pu tout faire. Il faut faire renaître la promesse démocratique. Et cela passe par le repérage de volontés adverses, plus ou moins occultes, qui sont des obstacles à la réalisation démocratique. Le combat contre le « complot anti-démocratique » permet ainsi de remobiliser les troupes… Et, à la prochaine élection, il en ira de même. Il ne s’agit pas de dénoncer ce mécanisme, mais de comprendre son fonctionnement pour agir plus lucidement et pour avoir une vision plus modeste, mais du même coup aussi plus efficace, de la politique démocratique. Les rêves de toute puissance sont adolescents et nous nous devons de passer à l’âge adulte.

Résister au complotisme : pour une «pédagogie du pouvoir»
C. W. : Avec Laurent Bazin, vous récusez toute approche « hygiéniste » du conspirationnisme. Vous expliquez que le but de votre livre « n’est pas d’éradiquer le complotisme de l’espace public ou de le disqualifier comme pure maladie de l’esprit ». Selon vous, la libre expression des théories du complot sert à canaliser une forme d’agressivité. Elle fait office de « soupape de sécurité ». Certaines théories du complot apparaissent en effet comme bien inoffensives. Mais alors, ne faut-il pas aussi distinguer entre les théories du complot ? Valérie Igounet a montré en quoi le négationnisme de Robert Faurisson et de ses thuriféraires procédait, fondamentalement, d’une théorie du complot – la vieille théorie du « complot juif mondial ». Que fait-on face à cela ? Est-ce qu’on laisse dire ? Ou est-ce qu’on tend un cordon sanitaire ? Et est-ce que c’est verser dans l’« hygiénisme » que de lutter, intellectuellement, contre ce type d’affirmations fausses et calomnieuses ?

P-H T. : Si l’on pouvait éradiquer la théorie du complot, cela se saurait, depuis le temps. Il faut donc vivre avec en distinguant, vous avez raison de le souligner, les formes acceptables et les formes inacceptables de son expression. Quel est le critère de démarcation entre les deux ? Celui qui distingue la théorie et la pratique. En effet, le repérage du complot peut-être un simple jeu de l’esprit qui tente de trouver un sens dans un monde complexe et absurde : ça ne porte guère à conséquence tant qu’on en reste là. En revanche, lorsqu’il s’agit d’en déduire une action politique à l’encontre telle ou telle catégorie de la population, cela devient inacceptable. Je reconnais que la limite est fine entre les deux, mais elle n’en est pas moins claire. Dans le premier cas, on est dans le registre de l’argumentation qui relève des règles de l’espace public ; dans le second cas, on est dans le registre de l’action qui relève des lois de la République.

C. W. : Lorsqu’elle se transforme elle-même en une idéologie stérile que l’on pourrait appeler l’« anticonspirationnisme », la critique de la théorie du complot court le risque de se figer, de devenir une sorte de réflexe pavlovien, de dénonciation systématique et paresseuse de la moindre parole publique se risquant à formuler l’hypothèse d’un complot. C’est une tentation que l’on peut ou que l’on a pu trouver chez certains éditorialistes. L’expression de « théorie du complot » fonctionne alors comme une arme rhétorique visant à disqualifier l’adversaire. Mais certains voudraient aussi se débarrasser à bon compte de la critique du conspirationnisme en la réduisant à cette caricature et il existe une critique de l’anticonspirationnisme – que vous n’abordez pas dans le livre – qui consiste à présenter l’objet « théorie du complot » comme une mise en accusation de « la sociologie » (c’est la thèse de Luc Boltanski par exemple) ou comme une invention « libérale » dirigée spécifiquement contre la sociologie critique ou encore contre la « critique des médias » d’inspiration bourdieusienne. Comment vous-positionnez-vous en fin de compte par rapport à ce débat ? Faut-il jeter aux oubliettes ce concept de « théorie du complot » ou dit-il quelque chose de notre réalité sociale ?

P-H T. : Il y aurait donc un complot ourdi par ceux qui dénoncent les théories du complot ! Plus sérieusement, ce que Boltanski, en disciple de Bourdieu, ne perçoit pas à mon sens c’est qu’il existe trois manières de pratiquer la philosophie du soupçon. Une première philosophie du soupçon consiste à dénoncer les illusions du savoir vulgaire au nom d’un savoir supérieur ; à critiquer les préjugés au nom de la science. C’est ce qui faisait dire à Pierre Bourdieu : je dis la vérité parce que je suis sociologue ! Autrement dit, mon travail sociologique me permet d’avoir conscience de mes déterminations sociales, de mes intérêts, donc j’accède à un point de vue vrai, car désillusionné et exempt de préjugé. C’est ce que pourrait dire également un psychanalyste freudien : parce qu’il a été psychanalysé, il possède une position de recul ou de surplomb par rapport à ses propres pulsions inconscientes. Marx et Freud sont les grandes figures de cette philosophie du soupçon que j’appellerais dogmatique : au-delà des apparences ou des préjugés, il faut faire émerger le savoir véritable.

Il y a une autre philosophie du soupçon — inaugurée par Schopenhauer et poursuivie par Nietzsche — qui consiste à dire qu’il n’y a jamais de point de vue vrai : aucun point de vue ne peut se prévaloir d’être tout à fait désillusionné. On peut toujours soupçonner le soupçon… et ce à l’infini. On a ici affaire à un soupçon sceptique, développé par Nietzsche, par exemple, dans le grandiose paragraphe 274 du Gai Savoir intitulé « notre nouvel infini » : « il n’y a pas de faits, seulement des interprétations ».

Ces deux philosophies du soupçon (dogmatique et sceptique) se renvoient la balle sans fin. Pour Boltanski, les libéraux dénoncent la théorie du complot parce qu’ils ont peur de la sociologie critique (qui, selon lui, est vraie). Mais on pourrait fort bien se demander : pourquoi Boltanski a-t-il peur de la critique libérale de la sociologie critique ? On pourrait donc soupçonner le soupçon du soupçon… et ce, sans fin, sauf à prétendre à une vérité ultime.

La seule manière de sortir de cette spirale soupçonneuse consiste à dire à la fois qu’on ne pourra jamais atteindre de point de vue ultimement vrai (contre les dogmatiques), mais qu’on ne peut jamais renoncer tout à fait à l’espoir d’y parvenir (contre les sceptiques). Philosophiquement, cette troisième démarche correspond à la philosophie critique kantienne. Autrement dit, on ne pourra jamais éradiquer la « théorie du complot », mais on doit toujours s’efforcer de produire une autre compréhension du réel qui puisse concurrencer sa force de séduction. Au-delà de la critique, il y a donc un travail positif ou créatif à produire. Ajoutons cependant que, comme le note Woody Allen, il arrive parfois que « même les paranoïaques aient des ennemis » ! La naïveté ne doit pas être le prix à payer de la lutte contre le complotisme.

Pierre-Henri Tavoillot est maître de conférences en philosophie à la Sorbonne et président du Collège de Philosophie. Il a récemment publié Qui doit gouverner ? Une brève histoire de l’autorité (Grasset, 2011 ; site web) et, avec Laurent Bazin, journaliste à RTL et à « C dans l’air », Tous paranos ? Pourquoi nous aimons tant les complots (Editions de l’Aube, 2012).

Voir aussi:

Emmanuel Taïeb : «La théorie du complot est l’arme politique du faible»
Judith Duportail
Le Figaro

22/01/2015
INTERVIEW – Enseignant à Sciences Po Lyon et spécialiste du conspirationnisme, Emmanuel Taïeb analyse le succès des théories du complot après les attentats à Paris. Selon lui, elles peuvent pousser certains à l’action violente.

Le Figaro. – Pourquoi tant de théories de complot après les attentats contre Charlie Hebdo et l’Hypercacher ?

Emmmanuel Taïeb – Ces «théories» surgissent à chaque fois qu’un évènement est complexe à assimiler pour une société. Elles ont ainsi fleuri après l’assassinat de Kennedy ou après le 11 septembre. Chacun veut y aller de son interprétation, et montrer ainsi que sa vision est plus critique que celle des médias et des politiques. Les théories du complot ont un pouvoir attractif fort, car elles prétendent dévoiler la vérité. Il y a un grand plaisir à apparaître comme un «initié» face à une foule profane qui n’aurait rien compris. Celui qui dévoile le complot est celui qui sait. Elles sont également plus excitantes, plus inquiétantes et troublantes que les versions connues des faits. Elles trouvent aussi un écho chez les digital natives, pour qui ce qu’on trouve sur Internet est d’emblée vrai, comme c’était le cas avant avec la télévision. Certains jeunes ne font pas la distinction entre un travail universitaire ou journalistique, avec des sources sérieuses, et un texte basé sur de simples convictions. Tout a la même valeur.

-Les jeunes sont-ils plus réceptifs aux théories du complot?

Ils ne sont pas les seuls. Le taux de pénétration de ces théories auprès du public est très difficile à évaluer, mais ce qui est sûr, c’est qu’elles ne concernent pas que les jeunes de banlieue ou les publics peu diplômés. Elles sont aujourd’hui un phénomène de société. Les théories du complot ne sont pas des rumeurs ou des émanations farfelues d’anonymes. Elles sont un discours politique à part entière, au service d’une idéologie. Il suffit de regarder qui les propagent en France. Dieudonné notamment, qui aujourd’hui est un homme politique, il a présenté une liste aux élections européennes. Jacques Cheminade n’est autre que l’héritier français de Lyndon Larouche essayiste et homme politique radical, qui depuis des décennies dénonce le complot d’une oligarchie judéo-britannique, qui aurait poussé à la Seconde guerre mondiale, et provoquerait la crise financière actuelle. Or Jacques Cheminade était candidat à l’élection présidentielle de 2012. Construire une théorie du complot est une arme politique qui permet à des acteurs politiques extrêmes, marginaux ou faibles d’exister dans le champ médiatique ou politique à moindre coût. Ainsi, quand Jean-Marie Le Pen affirme sans avoir aucun élément pour l’étayer que l’attentat contre Charlie Hebdo émane «de services secrets», l’ensemble des médias le relaie. Il ne s’agit pas d’un délire de sa part, mais bien d’une prise de position conçue pour être efficace.

-Le conspirationisme est-il dangereux?

Il faut s’en inquiéter, car le discours conspirationisme vise à désigner des bouc-émissaires. Ces discours sont porteurs d’un message de haine, d’exclusion. Quand Alain Soral indique sur son site que les auteurs des attentats contre Charlie Hebdo «sont déjà en route pour Tel Aviv», il est porteur d’un message conspirationniste «antisioniste» laissant entendre que c’est un coup du Mossad et pas d’islamistes radicaux. Ces discours peuvent être un levier pour l’action, et pour l’action violente. On sait ainsi qu’au début du XXème siècle, une théorie selon laquelle les juifs menaient un vaste complot mondial pour prendre le pouvoir était particulièrement populaire. Ce mythe est incarné par les Protocoles des Sages de Sion, document dont on sait aujourd’hui qu’il s’agit d’un faux. Si cela ne suffit évidemment pas à expliquer la Shoah, on sait qu’Hitler avait lu ce texte et considérait les juifs comme des ennemis mortels. Les théories du complot nourrissent un discours politique de violence, de haine, tout en prétendant faire appel à l’esprit critique de celui qui y adhère.

Voir encore:

Théories du complot : 5 façons d’apprendre aux élèves à faire le tri sur internet
Dans le contexte des attentats qui ont visé la France début janvier, une partie des élèves semblent séduits par les théories du complot. Quelles réponses l’Education nationale peut-elle apporter à ce problème ?
Des lycéens testent un logiciel permettant de créer une ville, au lycée Koeberlé de Sélestat (Bas-Rhin), le 10 octobre 2012. (FREDERICK FLORIN / AFP)
Clément Parrot

Francetvinfo

22/01/2015

« C’est sûr, le gouvernement nous ment », « Y en a qui disent que c’était un coup monté », « On ne sait pas qui croire »… Ces paroles de lycéens, recueillies par France 2, illustrent bien le malaise qui s’est emparé de l’institution scolaire à la suite des attentats contre Charlie Hebdo, à Montrouge et à la porte de Vincennes. Pour y répondre, Najat Vallaud-Belkacem a lancé une concertation sur le numérique à l’école et devrait annoncer de premières mesures jeudi 22 janvier. Un défi immense pour la ministre de l’Education nationale, qui a affirmé sur RTL qu’un « jeune sur cinq adhère aux théories du complot ». Un chiffre non étayé, mais qui pose question.

Une situation d’autant plus complexe que la majorité de l’apprentissage d’un enfant passerait aujourd’hui par les écrans et non plus par le cadre scolaire et familial, a renchéri la ministre. Internet n’est pas responsable de tous les maux, mais reste une partie du problème. « Ne pas éduquer les enfants à l’utilisation d’internet, c’est un peu comme les laisser jouer avec une arme à feu », juge Guillaume Brossard, fondateur de Hoaxbuster, un site qui s’est donné comme mission de démonter les théories du complot.

Francetv info s’est penché sur la recette qui pourrait permettre à l’école de mieux armer les élèves pour affronter la jungle de l’internet.

1 Former les enseignants
L’Education nationale n’a pas découvert internet à l’occasion des récents événements. « Quand on regarde ce qui est prévu actuellement, tous les outils sont déjà disponibles, il faut juste appliquer les programmes », témoigne Lucien Marbœuf, professeur des écoles qui tient le blog L’Instit Humeurs. Effectivement, pour sensibiliser aux usages d’internet, des outils sont disponibles en ligne et les programmes prévoient d’aborder la question, notamment en éducation civique. Mais cela n’empêche pas le développement des théories du complot.

« Des outils comme le B2i [brevet informatique et internet] existent, mais les profs ne sont pas assez formés, estime Guillaume Brossard, sans compter que si 20% des élèves croient à la théorie du complot, on ne connaît pas la proportion de profs qui y croient aussi. » « Il est vrai que tous les enseignants ne sont pas à l’aise avec internet, surtout que c’est une charge de travail qui sort de nos habitudes », admet Lucien Marbœuf, qui insiste également sur le manque de moyens au sein de l’Education nationale. « Quand il faut amener 30 élèves dans une salle informatique, c’est toute une aventure. »

2 Utiliser internet dans toutes les matières
Plus qu’un cours supplémentaire au milieu de programmes surchargés, la plupart des pédagogues proposent d’intégrer la pratique de l’internet dans toutes les disciplines. « Dans tous les cours, il est possible de sensibiliser les élèves à la recherche documentaire. On peut commencer dès le primaire, on va taper ‘château fort’ sur Google, et on regarde à quoi correspond chacun des sites qui sont proposés », détaille le pédagogue Philippe Meirieu.

3 Apprendre aux élèves à recouper les sources
« L’algorithme de Google relève plus de la démagogie que de la démocratie, et dans cet immense amas d’informations, je pense que l’école doit jouer un rôle pour permettre aux élèves de distinguer le vrai du faux », estime Philippe Meirieu. « Une partie des enseignements devraient permettre d’apprendre aux élèves à comprendre les informations disponibles en ligne, les valider, les recouper », abonde Olivier Charbonnier, directeur du groupe Interface et cofondateur du laboratoire D-Sides, qui se donne pour mission d’analyser l’impact du numérique.

Les enseignants s’attachent déjà à sensibiliser les élèves sur leurs recherches web, mais il est possible d’envisager de nouvelles pratiques. « L’étude d’un article de Wikipédia, par exemple, pourrait permettre d’exercer les élèves à appréhender un texte dont les sources sont vérifiées ou à l’inverse qui manque de références », illustre Philippe Meirieu.

Lucien Marbœuf suggère un autre exercice qui pourrait permettre de faire ressortir la diversité des informations présentes en ligne tout en favorisant l’autonomie : « Il est possible d’imaginer des ateliers par groupe en demandant aux élèves d’écrire un article à partir de sources trouvées sur internet. Chaque groupe pourrait se concentrer sur un type de média (Wikipédia, sites d’info, blogs…) et, à la fin, on confronterait les versions. »

4 Faire intervenir des professionnels de l’information
Beaucoup de choses peuvent être développées dès l’école élémentaire, avec l’intervention en classe de sémiologues ou de personnes formées à l’analyse de l’image. La solution est déjà appliquée par certains enseignants, puisque Guillaume Brossard ou Serge Tisseron, psychiatre et spécialiste des écrans, sont régulièrement invités devant des élèves. Mais elle mériterait d’être systématisée.

D’autres professionnels, comme les journalistes, sont également les bienvenus, car il faut éduquer les élèves aux médias traditionnels pour qu’ils puissent acquérir du recul sur les informations qu’ils captent sur internet. « Dans un monde où ils sont noyés sous la propagande politique et les publicités, il s’agit d’introduire une démarche scientifique pour développer leur capacité à éprouver les faits, à poser des hypothèses, détaille Olivier Charbonnier. Il faut qu’ils se confrontent au réel en étant capables de douter. »

5 Susciter le débat
« Sur ces questions complexes, la classe doit prendre la forme d’une discussion et non d’un cours magistral », considère Serge Tisseron. L’autorité morale des professeurs a perdu du poids au fil des années et les élèves n’hésitent plus à remettre en doute la parole des enseignants à partir d’informations trouvées au gré de leur navigation sur internet. Avec le rôle pris par les réseaux sociaux, le philosophe Marcel Gauchet parle même, sur France Inter, de « contre-culture anti-scolaire ». Les professeurs ne doivent donc pas tenter de délivrer une vérité brutale, prévient Serge Tisseron : « Internet renforce chacun dans ses a priori. De son côté, l’école doit donc créer le débat et confronter des idées, dans un climat de sécurité dont l’enseignant est le garant. »

Mais comment faire quand la discussion glisse sur des questions sensibles, comme la religion ? « Dès la maternelle, il convient de montrer la différence entre le savoir et la croyance, c’est la meilleure manière d’aborder la laïcité », répond Philippe Meirieu. « Il ne faut pas avoir peur d’aborder les questions liées à l’islam ou à la religion, notamment en histoire. Dans le contexte actuel, ce sont des questions cruciales », complète Olivier Charbonnier.

Quant aux théories du complot, les écarter d’emblée de la discussion peut être contre-productif. Il faut prendre en compte que ces théories sont d’autant plus puissantes qu’elles sont souvent séduisantes pour l’esprit. « Comme le montre le succès des sites satanistes ou des sites sur les soucoupes volantes, les adolescents ont besoin de merveilleux, d’extraordinaire », assure Philippe Meirieu. « La grande erreur serait de sous-estimer le pouvoir de fascination de ces images, qui utilisent toujours les deux mêmes ressorts : convaincre le spectateur qu’il est unique, et l’inviter à se rattacher à une communauté fraternelle », prévient Serge Tisseron. Il faut donc partir de cette fascination des élèves pour engager la discussion et leur apprendre à prendre du recul.

Voir par ailleurs:

« Charlie Hebdo » : ce que vous pouvez répondre aux arguments complotistes

Donald Hébert

Le Nouvel Obs

15.01.15

Depuis l’attentat contre « Charlie Hebdo », les théories de complots fleurissent en Russie et en Turquie, sur les réseaux sociaux, mais aussi au zinc des cafés et dans les cours de récré. A tel point que trois organisations lycéennes (Fidl, UNL, SGL) ont décidé de lancer un site pour démonter ces fausses informations.

En questionnant la réalité, puis en réécrivant le déroulement des faits, les complotistes repoussent, pour ceux qui les croient, le temps de la compréhension et de l’acceptation de ce drame. Ils éloignent ainsi la possibilité d’en débattre et d’en tirer d’éventuelles leçons.

Il est toujours difficile de faire la preuve de l’évidence avec d’autres preuves, tout aussi évidentes. Mais mieux les faits sont décrits, plus les thèses conspirationnistes deviennent visiblement farfelues. Eléments de langage.

# Les rétroviseurs
L’indice trompeur
Sur deux photos de la Citroën utilisée par les auteurs de la tuerie de « Charlie Hebdo », certaines personnes ont remarqué que la couleur des rétroviseurs n’est pas la même.

LES RÉTROVISEURS DE LA C3 NE CORRESPONDENT PAS ! C’EST DONC 2 VOITURES C3 IDENTIQUES ET PAS UNE SEULE C3 !!…#RAID pic.twitter.com/6SpYxR0VSW

— vatoslocos (@unetuerie) January 8, 2015

Ce que l’on en déduit à tort : les auteurs de la tuerie de « Charlie Hebdo » ne sont pas repartis avec la même voiture que celle avec laquelle ils sont arrivés.

Ce que l’on invente pour l’expliquer : des hommes des services secrets – français ou d’un autre pays – sont les auteurs de l’attentat, ils sont arrivés avec la première voiture puis repartis discrètement, tandis que les frères Kouachi sont repartis avec une autre voiture, cette fois traquée par les forces de l’ordre. Dans ce cas, les frère Kouachi seraient innocents et le gouvernement –ou une autre autorité- serait coupable des attentats.

Pourquoi c’est faux
Comme le montre Challenges, la voiture photographiée est une Citroën C3 avec des rétroviseurs chromés, qui reflètent la lumière différemment selon l’angle de prise de vue. C’est la raison pour laquelle ils apparaissent plus foncés sur l’une des photos. Conclusion : il y a bien une seule voiture et les personnes pourchassées par la police sont bien les auteurs des attentats. Dans ce cas, il n’y a pas de raison de soupçonner une manipulation de services secrets.

# L’absence de sang
L’indice trompeur
Sur une vidéo extrêmement choquante montrant l’exécution par les auteurs de la tuerie de « Charlie Hebdo » du policier Ahmed Merabet, à terre dans la rue, on constate qu’il n’y a pas de sang, alors même que le tir a lieu à bout portant. Une page Facebook a même été créée à ce sujet, inaccessible depuis.

Ce que l’on en déduit à tort : la vidéo est truquée.

Ce que l’on invente pour l’expliquer : le policier n’a pas été tué par les auteurs de l’attentat mais par les services secrets, français ou étrangers, plus tard, pour étouffer l’affaire.

Pourquoi c’est faux
Il est tout à fait possible qu’aucun sang ne soit projeté lors d’un tir à bout portant à la tête. Dans ce cas, pas besoin de trucage. Pas besoin non plus d’imaginer comment ce policier a perdu la vie.

# La carte d’identité
L’indice trompeur
La police affirme avoir retrouvé la carte d’identité d’un des frères Kouachi dans une des voitures utilisées par les auteurs de l’attentat contre « Charlie Hebdo » lors de leur fuite, alors qu’on voit sur une vidéo, à un autre moment de leur opération, un des frères ramasser une chaussure de sport qui est tombée de la voiture.
Ce que l’on en déduit à tort : la carte d’identité n’était pas dans la voiture.

Ce que l’on invente pour l’expliquer : les pouvoirs publics ont placé cette carte d’identité dans la voiture, parce qu’ils connaissaient déjà le nom des personnes qu’ils recherchaient, dont ils sont complices. Ou parce qu’ils n’ont jamais retrouvé le nom des coupables et en ont inventé pour rassurer tout le monde.

Pourquoi c’est faux
Parce que les coupables des attentats ont été largement reconnus, pris en flagrant délit sans aucun doute possible, et que l’identité figurant sur la carte retrouvée a été ainsi confirmée. Les autorités ont expliqué que les terroristes ont en fait oublié dans la voiture un sac, juste après avoir eu un accident, alors qu’ils étaient en fuite, et que la carte d’identité était à l’intérieur de ce sac. Ce qui n’a rien d’invraisemblable, bien au contraire.

# Un coup d’Israël et du monde « médiatico-politique »
Les indices trompeurs
Il y en a à l’infini pour qui veut en trouver. Exemple : l’un des anagrammes de Charlie est Ichrael. Or en hébreu le « s » d’Israël s’écrit avec un « chin », une lettre prononcée parfois « s » parfois « ch ». Par ailleurs, le 7 janvier, jour de l’attentat à « Charlie Hebdo », peut s’écrire 1/7 en anglais, comme le 11 septembre s’écrit 9/11. Or, le 17 est le numéro de téléphone d’urgence de la police en France, le 911 étant celui aux Etats-Unis :

Autre exemple : « Charlie Hebdo » a été hébergé par « Libération » pour son dernier numéro, dont certains actionnaires sont d’origine juive. Ou encore : le parcours de la manifestation vu de haut, ressemble aux frontières d’Israël, si on tourne le plan.

Ce que l’on en déduit à tort : qu’il y a un lien secret et maléfique entre « Charlie Hebdo » et Israël, et que rien n’a été laissé au hasard, jusqu’au choix de la date, qui répond au 11 septembre 2001. Que les médias et les politiques ne disent pas tout ou mentent pour nuire.

Ce que l’on invente pour l’expliquer : beaucoup de choses ! Pour certains, cela signifie qu’attaquer Charlie équivaut à attaquer Israël. D’autres imaginent que « Je suis Charlie » est le nom d’une opération militaire lancée par l’Etat hébreu. Plus généralement, on imagine que les attentats sont liés à d’autres événements de l’histoire, que les terroristes sont incités au meurtre par d’autres organisations ou Etats que ceux qui sont désignés par les pouvoirs publics. Certains pensent que des pays occidentaux, en général les Etats-Unis ou Israël, ont provoqué les attentats pour susciter une réaction contre les musulmans. C’est le même genre de théorie que l’on a entendu après les attentats du World Trade Center.

Pourquoi c’est faux
D’abord parce qu’il est possible dans toutes les situations de trouver des liens entre des noms, des dates, et qu’ils ne prouvent rien sans bon sens. Ensuite, parce que les frères Kouachi ont eux-mêmes affirmé publiquement leur lien avec Al-Qaida au Yémen, et que cette organisation a aussi revendiqué les attentats.

Enfin parce que la raison d’exister des médias les oblige à une pratique aussi rigoureuse que possible de leur travail, et que même les erreurs qu’ils commettent ou les pressions dont ils sont victimes parfois ne les empêchent pas d’offrir à leurs publics des informations plus fiables que celles fournies sur internet par d’obscurs personnages.

Voir aussi:

À Grigny, la ville de Coulibaly, la théorie du complot va bon train
Marie-Estelle Pech
Le Figaro
14/01/2015

REPORTAGE – Pour certains élèves du quartier de la Grande Borne, les attentats ont été organisés par François Hollande, Israël et les États-Unis…

«On a tous fait pleurer la prof de maths en lui disant qu’on n’était pas Charlie! Avec les caricatures du Prophète, les journalistes l’ont bien cherché. Elle a renvoyé toute la classe mais on s’en fiche.» Approuvé, à quelques mètres d’un collège, par son petit groupe d’amis qui a «rigolé» pendant la minute de silence, cet adolescent de 15 ans d’origine malienne, comme Amedy Coulibaly, partage aussi son nom de famille avec le terroriste. Même s’il ne le connaît pas.

Comme lui il y a quinze ans, il grandit comme une herbe folle dans le quartier de la Grande Borne, à Grigny (Essonne), l’un des plus sensibles et des plus pauvres d’Île-de-France. «C’est un dialogue de sourds. Les profs ne nous comprennent pas, ne nous écoutent pas. Ils veulent toujours avoir le dernier mot. Je n’ai rien dit pendant la minute de silence parce que je n’avais pas le choix. Mais c’est n’importe quoi. Ces dessinateurs salissaient notre religion. Ils sont allés trop loin, ont été avertis plein de fois, pourquoi n’ont-ils pas arrêté?», lance Kellyna, 16 ans.

Mieux encore, pour Aminata, 17 ans: «À Grigny, on n’est pas Charlie. D’ailleurs, personne n’est allé à la manifestation. C’est un truc fait pour les bourgeois, les Blancs. Vous en avez vu beaucoup des Noirs et des Arabes, là-bas? Moi non.» Le policier musulman, Ahmed Merabet, n’est pas mort d’une balle dans la tête, affirme un lycéen, qui, comme ses copains, s’est repassé la vidéo de son assassinat en boucle. «Il est mort d’une crise cardiaque, c’est certain, sinon on aurait vu du sang. C’est une mise en scène, un complot pour nous monter les uns contre les autres. Un musulman n’attaque pas un autre musulman.»

Ces jeunes s’inquiètent aussi de la «haine qui va monter contre les musulmans» et pour la réputation de leur ville. «Déjà qu’on met directement nos CV à la poubelle même pour les stages de troisième! Être de la ville de Coulibaly, on s’en serait bien passés.» La Grande Borne, ce quartier gangrené depuis les années 1990 par la drogue et la violence, est toujours en pointe pour faire la une. Lors des émeutes de 2005, puis en 2008. L’attaque du RER D en 2013, c’était aussi à Grigny.

De jeunes trafiquants contrôlent, l’air de rien, les entrées et les sorties de ces immeubles colorés, qui, vus du ciel, ressemblent à des spaghettis géants. Depuis septembre, la violence est montée d’un cran, sur fond de règlements de comptes liés à des trafics de drogue. Deux jeunes hommes ont été grièvement blessés par des tessons de bouteilles et une batte de base-ball. Un autre a été tué. En octobre, un adolescent de 14 ans a reçu une balle dans le ventre. Des locaux associatifs et un gymnase ont été récemment brûlés.

Le maire communiste, Philippe Rio, a alerté le procureur et le préfet. En vain. Cette ville de 30.000 habitants, rappelle-t-il, n’a plus de commissariat au-delà de 18 heures depuis dix ans. Il voit plonger sa ville depuis les émeutes de 2005: «Ça empire. Les gens sont dans la défiance de l’État et des médias, de tout et de tous.»

Ces derniers jours, les réseaux sociaux conspirationnistes concurrencent largement la parole des parents sur les attentats. «Les enfants se font bourrer le chou par les réseaux sociaux. Ils sont complètement intoxiqués», explique le maire qui prend l’exemple de ce couple de parents choqué par le comportement de leur enfant pendant la minute de silence au collège, le 8 janvier. Ces derniers avaient pourtant fermement condamné les attentats. «Visiblement l’enfant n’avait rien écouté, rien cru. Il s’était informé via Internet», soupire le maire.

Des incidents pendant la minute de silence et les jours suivants, il y en a eu beaucoup à Grigny même si l’éducation nationale demande aux enseignants et aux responsables d’établissements de ne pas communiquer sur le sujet avec les médias. Même l’inspection d’académie fait la sourde oreille.

Sous couvert d’anonymat, des enseignants ne sont pas tous d’accord avec ces consignes qu’ils jugent «abusives». «Nous sommes en première ligne. Certains d’entre nous sont perturbés par ce qu’ils ont pu entendre en classe. Et la population a le droit de savoir ce qui se passe.» Dans des logorrhées rhétoriques, plus ou moins assimilées, leurs élèves invoquent la cause des Noirs, clament leur antisémitisme, comparent la Shoah à l’esclavage, le nazisme au sionisme.

Dieudonné a un écho considérable dans les établissements. Les médias sont tous corrompus et la haine des Juifs est partout. Des élèves expliquent que les attentats n’en sont pas et qu’il s’agit d’un complot organisé par le gouvernement de François Hollande. «Parfois avec la complicité d’Israël ou des États-Unis en option.» Ces lycéens, convaincus, s’appuient sur des vidéos, des sites qu’ils montrent sur leur smartphone. «La grande majorité de nos élèves condamnent, heureusement, les assassinats. Mais ce qui revient le plus souvent, explique un enseignant, c’est que les journalistes et les terroristes ont autant tort les uns que les autres. On arrive à leur faire entendre raison, au moins en partie, mais ça demande beaucoup de travail et d’énergie.»

La théorie du complot, fortement teintée d’antisémitisme, flotte néanmoins partout dans Grigny. Et pas seulement chez les plus jeunes. «Ils sont riches, ils tiennent le monde. C’est eux qui sont aux manettes. Ils contrôlent les médias, les États-Unis. Il y a même des ministres juifs au gouvernement», récite, catégorique, Fatou, une auxiliaire de vie d’une vingtaine d’années, dans le vieux Grigny, pour expliquer «pourquoi Coulibaly en voulait aux Juifs».

Vidéo «non censurée» de mauvaise qualité sur son smartphone à l’appui, elle affirme que Coulibaly «a été assassiné par les forces de l’ordre alors qu’il était menotté». Quant aux frères Kouachi, ils auraient été tués en Syrie avant une mise en scène des policiers destinée à faire croire à l’attentat! Soudain plus lucide, elle explique que «ce qui fait basculer les gens ici, c’est la prison. Ici, tu vas en prison dix-huit mois pour une barrette de shit. Tu attrapes la haine de l’État. Et si tu es un peu faible comme Coulibaly, les islamistes te repèrent tout de suite. Et t’entraînent un peu plus dans leur délire à chaque séjour. Certains de mes copains sont dans ce cas».

«Même les livreurs de pizzas ne viennent plus ici parce qu’ils se font tabasser. La France est trop gentille et j’ai la rage. Si j’étais restée en Haïti, je serais dans la misère, mariée, avec six enfants. Les gens ne se rendent pas assez compte de leur chance d’être ici»
Une habitante de Grigny

Beaucoup d’adultes ont heureusement une parole plus mesurée. C’est surtout la «honte», comme pour cette mère de famille de quatre enfants: «Je suis musulmane mais je n’ai rien à avoir avec ces actes. Je ne les comprends pas. Ces gens sont des fous, des dingues. Je n’ai même pas envie d’en parler. J’ai d’autant plus honte que ce terroriste venait de Grigny. Et qu’il est de la même origine que moi.»

Solange, aide-soignante en intérim d’origine haïtienne, n’est pas sortie de chez elle pendant une semaine: «Je ne suis pas allée travailler. J’avais peur. Grigny, je n’en peux plus. Je veux en partir mais je ne gagne pas assez pour louer ailleurs», raconte-t-elle. «J’en ai marre de cette violence perpétuelle, des cambriolages à répétition, de ces gens qui marchent tête baissée pour éviter de croiser un regard. Même les livreurs de pizzas ne viennent plus ici parce qu’ils se font tabasser. Moi, je pense que la France est trop gentille et j’ai la rage. Si j’étais restée en Haïti, je serais dans la misère, mariée, avec six enfants. Les gens ne se rendent pas assez compte de leur chance d’être en France.»

Voir par ailleurs:

Après le 11 janvier 2015
Pierre-Henri Tavoillot

11 janvier 2015

Il est 23h45. Difficile de quitter cette journée historique du 11 janvier 2015 sans tenter de la décrire. Ce n’est pas tant l’ampleur de cette « marche républicaine » qui est frappante, c’est sa tonalité : loin de l’esprit habituel des « manif. » ordinaires, cristallisées autour de la défense d’intérêts particuliers, animées par des sous-entendus politiques, remplies bien souvent de mauvaise foi et de colère étriquée, il y avait aujourd’hui une marche de gens désintéressés, sereine, digne, toute en nuances, évitant avec soin les slogans réducteurs, la soumission aux sonos des cortèges. Il régnait une sorte de prudence et de pudeur générales, une atmosphère de courtoisie et d’attention à l’autre. Même dans les métros surbondés, tout le monde était poli ! Seule une République laïque peut produire une telle communion des esprits réunissant tant de gens divers attachés en toute intelligence à des valeurs communes. C’est bien plus fort que la religion. Qui a dit que la démocratie était incapable de sacré ?

Elle était historique, cette journée, car elle a révélé une image insoupçonnée d’une société française qu’on croyait exténuée par la crise, épuisée par les égoïsmes, atrophiée par la défiance, voire les haines, tétanisée par les peurs ! Et on a eu l’image d’une nation harmonieuse, accueillante, forte, fière d’elle-même sans exagération, confiante en l’avenir et sereine dans son quotidien. C’était beau.

Cette journée était historique aussi parce qu’après une blessure terrible, elle est parvenue à donner du sens à des morts absurdes. Sans doute est-ce là une cicatrisation bien dérisoire devant tant de destins brisés par le délire totalitaire de trois pantins ineptes, mais il y a tout de même là une forme de consolation. On leur devait bien ça !

Cette journée était historique enfin parce qu’on a y senti un air de renouveau, quasi printanier en dépit du froid. C’est là pourtant où il faut être prudent. Nous allons assister à une reconfiguration profonde du débat intellectuel : les lignes vont bouger. La France superficielle va peut-être laisser plus de place à la « France profonde » : non pas celles des « ploucs » (comme on l’entend parfois), mais celle qui a de la profondeur ; celle qui entend penser entre le moralisme béat de la gauche et le cynisme abject de la droite, … et pas seulement les extrêmes des deux. Oui, la question de l’identité française (et pourquoi ne pas dire nationale ?) a du sens et même de l’urgence ; oui, une réflexion sur la tentation totalitaire de l’Islam a du sens et même de l’urgence ; non, la France ne s’est pas suicidée ; non, le paradigme culpabilisateur post-colonial ne suffit pas à expliquer les attaques dont la France est l’objet. Oui, la France a des ennemis à l’extérieur comme à l’intérieur qu’il s’agit de combattre avec rigueur, audace et puissance. Cette ouverture de questions, qui ont été trop longtemps laissées aux réponses sommaires du Front National, va devoir se faire sans mettre en péril l’unité qui vient d’être acquise. Le débat doit avoir lieu, mais il doit être respectueux de l’esprit du 11 janvier sauf à retomber dans les vieux démons. Et nos petites et grandes lâchetés passées auraient de quoi nourrir une fort ressentiment contre nous-mêmes peu propice à un débat sincère et surtout efficace. La clarification des esprits est nécessaire, mais l’action l’est encore plus devant un ennemi qui n’est pas une religion, mais une véritable idéologie totalitaire, dénuée de toute culture ; adversaire même de toute espèce de culture. Il faut se convaincre qu’après le nazisme et le stalinisme, la démocratie a un nouvel opposant, qui comme les précédents sait se nourrir aux mêmes sources qu’elle, hideux produit d’une autre dialectique de la modernité.

Le marxisme est une philosophie du soupçon : sous les apparences (les superstructures idéologiques), il y a une réalité à l’œuvre qui nous dépasse (l’infrastructure socio-économique). Simplement, chez Marx, ce n’est jamais une volonté humaine qui décide ; toute décision n’est que le reflet fidèle d’une situation mettant en jeu des forces productives et des rapports de production. Si les hommes qui font l’histoire ne savent l’histoire qu’ils font, on ne voit pas comment un seul complot serait possible. Car, pour Marx, c’est l’histoire qui se sert des hommes et non l’inverse. Mais lorsque la science marxiste passe de la théorie à la pratique politique, la tentation est grande d’imputer à des groupes ou à des personnes (les bourgeois, les koulaks, les juifs encore…) les ralentissements de l’histoire prévue par la doctrine. C’est là que le conspirationnisme s’installe dans une pensée qui semblait s’en être immunisée. (…) Il suffit d’avoir fait un peu de politique pour comprendre qu’il est très difficile de réussir un complot. Machiavel le notait déjà dans un chapitre génial — et d’ailleurs le plus long — de ses Discours sur la première décade de Tite-Live (1531). L’expérience du pouvoir est celle de la frustration : on croit être aux manettes, alors qu’on passe son temps à subir les événements, à changer de plans et de stratégies, à revoir ses décisions. Voilà la réalité du pouvoir : et d’autant plus à l’âge démocratique et médiatique. Or, en tant que citoyen, nous avons tendance à ignorer cette réalité et à projeter sur les décideurs politiques notre fantasme de toute-puissance. Il faut que le citoyen d’aujourd’hui intègre l’énorme difficulté de l’art politique de nos jours : voilà ce que j’appelle la « pédagogie du pouvoir ». Il en va de même pour les médias : Laurent Bazin montre de manière extrêmement profonde et subtile comment la paranoïa structure la vie médiatique et qu’il faut beaucoup de lucidité et de métier pour la maintenir dans des limites raisonnables. (…) La démocratie installe la volonté des citoyens au centre de la vie de la cité : elle en devient le fondement légitime et incontestable. Mais cette « toute puissance du peuple » est constamment mise à défaut : il y a d’autres peuples, donc d’autres volontés ; il y a aussi les obstacles du réel (la nature, l’économie …) ; le peuple lui-même est souvent scindé en plusieurs orientations antagonistes… Bref, la démocratie semble toujours en échec. On le voit au moment des élections quand les candidats jouent « les gros bras » : « Moi, président, je materai les banques ; je soumettrai la Chine ; je trouverai l’argent là où il est ; j’imposerai mes choix à l’Allemagne… ! ». C’est inévitable face à un candidat sortant qui, forcément, n’a pas pu tout faire. Il faut faire renaître la promesse démocratique. Et cela passe par le repérage de volontés adverses, plus ou moins occultes, qui sont des obstacles à la réalisation démocratique. Le combat contre le « complot anti-démocratique » permet ainsi de remobiliser les troupes… Et, à la prochaine élection, il en ira de même. Il ne s’agit pas de dénoncer ce mécanisme, mais de comprendre son fonctionnement pour agir plus lucidement et pour avoir une vision plus modeste, mais du même coup aussi plus efficace, de la politique démocratique. Les rêves de toute puissance sont adolescents et nous nous devons de passer à l’âge adulte.(…) Il faut donc vivre avec en distinguant (…) les formes acceptables et les formes inacceptables de son expression. Quel est le critère de démarcation entre les deux ? Celui qui distingue la théorie et la pratique. En effet, le repérage du complot peut-être un simple jeu de l’esprit qui tente de trouver un sens dans un monde complexe et absurde : ça ne porte guère à conséquence tant qu’on en reste là. En revanche, lorsqu’il s’agit d’en déduire une action politique à l’encontre telle ou telle catégorie de la population, cela devient inacceptable. Je reconnais que la limite est fine entre les deux, mais elle n’en est pas moins claire. Dans le premier cas, on est dans le registre de l’argumentation qui relève des règles de l’espace public ; dans le second cas, on est dans le registre de l’action qui relève des lois de la République.(…) La seule manière de sortir de cette spirale soupçonneuse consiste à dire à la fois qu’on ne pourra jamais atteindre de point de vue ultimement vrai (contre les dogmatiques), mais qu’on ne peut jamais renoncer tout à fait à l’espoir d’y parvenir (contre les sceptiques). Philosophiquement, cette troisième démarche correspond à la philosophie critique kantienne. Autrement dit, on ne pourra jamais éradiquer la « théorie du complot », mais on doit toujours s’efforcer de produire une autre compréhension du réel qui puisse concurrencer sa force de séduction. Au-delà de la critique, il y a donc un travail positif ou créatif à produire. Ajoutons cependant que, comme le note Woody Allen, il arrive parfois que « même les paranoïaques aient des ennemis » ! La naïveté ne doit pas être le prix à payer de la lutte contre le complotisme. Pierre-Henri Tavoillot

Voir également:

Les chantiers de l’après 11 janvier 2015

Pierre-Henri Tavoillot
22 janvier 2015

Dans le flux de l’information continue, on l’a déjà presque oublié. Mais il s’est passé quelque chose le 11 janvier 2015 ; quelque chose d’inattendu, d’inouïe et d’inespéré. Dans un climat morose, dans une économie déprimée, du sein d’une société pleine de défiance, un souffle d’espoir est né du peuple, balayant largement tous ceux qui s’en posaient comme son interprète attitré. En trois jours, les lignes de front politiques, stabilisées par une longue guerre de tranchées, ont été bouleversées imposant une reconfiguration du débat public. A égale distance du déni moralisateur de la gauche et du cynisme défaitiste de la droite, une exigence inédite a semblé surgir pour que les défis du présent soient formulés, pensés et relevés par des actes.

Comment interpréter ce renouveau ? Il faut certainement beaucoup de prudence et de doigté pour tenter de le comprendre sans le trahir, mais il ne faut pas courir le risque de laisser les demandes s’enliser dans le retour du quotidien et ne pas oublier ce fait gênant : toute la France n’a pas pris part à la Marche républicaine.

Dans ce contexte ambivalent, nous voyons au moins quatre chantiers intellectuels s’ouvrir, que certains avant nous avaient tenté de lancer comme on prêche dans le désert. De tabous, ils sont devenus évidents :

1) La question de l’identité française — Prétendre la poser avant ces trois jours tragiques à « faire le jeu du Front national ». On perçoit aujourd’hui enfin l’évidence de la penser entre un multiculturalisme béat et un nationalisme étroit. Comment prétendre être un pays d’accueil, comment espérer intégrer, voire assimiler (pour utiliser ce mot interdit) si l’on refuse de connaître et promouvoir la maison qu’on habite ? Le modèle d’une histoire post-coloniale marquée par la culpabilité, le « sanglot de l’homme blanc » et l’expiation du passé a fait long feu. Il a durablement tétanisé l’Europe occidentale et déresponsabilisé le Sud comme l’Orient, les empêchant de nouer entre eux des rapports rééquilibrés. Ce temps est révolu et les questions s’ouvrent : quelle est la part d’héritages et de projets communs qui animent notre « vouloir-vivre ensemble » en France, dans l’Europe et dans le Monde ? Qu’est-ce que l’Occident sinon la civilisation, qui, à travers la laïcité, entend conférer à tout adulte la majorité civile et civique de plein exercice ? On ne conçoit plus comment les défis majeurs de l’immigration, de la construction européenne et de la mondialisation ont pu si longtemps faire l’impasse sur le « qui sommes-nous aujourd’hui ? ».

2) La question de la tentation totalitaire de l’Islam — L’Islam est une grande religion et une immense civilisation qui a produit, dans l’histoire, des œuvres et des modes de vie d’un incroyable raffinement. Et pourtant c’est lui aujourd’hui qui prête son nom au visage hideux du terrorisme. Pourquoi l’Islam est-il tenté de se couper de son héritage civilisé pour se métamorphoser en une idéologie totalitaire ? Pourquoi a-t-il produit une barbarie dont les premières victimes sont les musulmans et les juifs les boucs émissaires ? Là encore, ces interrogations étaient la semaine dernière inévitablement mise au compte d’une islamophobie « nauséabonde » ou d’un « amalgame » fallacieux. Elles sont aujourd’hui portées avec vigueur par nombre de musulmans. Car le « pas en mon nom » ne suffit pas ; il laisse place aujourd’hui au : « pourquoi, malgré moi, en mon nom ». Il faut comprendre et combattre l’antisémitisme désinhibé qui réapparaît dans le giron de cette idéologie sommaire de l’islamisme radical qui n’est pas une culture comme une autre mais une contre-culture voire une anti-culture.

3) La question des valeurs de la démocratie — La liberté et l’égalité sont-elles plus sacrées que la plus sacrée des religions ? Et si c’est le cas, comment comprendre qu’elles semblent, de l’extérieur, à géométrie variable : liberté pour les caricatures de Charlie Hebdo mais interdiction du spectacle de Dieudonné ? Contre cette confusion, il va falloir expliquer, encore et encore, que la liberté d’expression s’arrête quand commence l’appel à la haine et l’apologie du meurtre. C’est toute la différence entre des actes de dérision (qu’on a le droit de ne pas apprécier, voire de détester) et des incitations au terrorisme. Notre espace public est celui qui place la sacralité de l’homme au-dessus de celle de Dieu, parce que celle-là permet de vivre ensemble et que celle-ci relève du strict domaine de la foi privée. Cette valeur est non négociable dans la démocratie et elle constitue le fondement du pacte républicain. Quand je visite une mosquée j’enlève mes chaussures ; quand j’entre dans une synagogue je mets un kipa ; quand je pénètre dans une église, je veille à avoir une tenue décente ; et bien quand j’entre dans une République laïque : j’accepte de mettre mes croyances de côté et je m’efforce d’en respecter les lois. Et d’abord celle de la laïcité qui constitue l’ADN de notre vie commune.

4) La question des armes de la démocratie — Comment lutter face aux nouvelles menaces : à l’intérieur pour réintégrer les « territoires perdus de la République » qui sont aussi les territoires perdus de la Nation devenus des ghettos ethno-culturels ? A l’extérieur pour défendre et promouvoir des principes et surtout des populations qui aspirent à les adopter envers et contre toutes les menaces immondes. Ni la démocratie ni la laïcité ne peuvent être imposées de l’extérieur, mais cela ne saurait fournir la moindre excuse pour abandonner ceux qui y prétendent et risquent leur vie pour y parvenir. Ce combat commence au cœur notre pays, dans les « quartiers » où la clarification des idées doit précéder la fermeté de l’action.

Il y a là, sous réserve d’inventaire, des tâches qui nous semblent immenses, urgentes et essentielles. Ce sont des chantiers que certains précurseurs avaient osé ouvrir au péril de leur réputation et de leur tranquillité avant les événements tragiques du mois de janvier 2015 — on doit leur rendre hommage ici — ; mais il faut désormais les faire avancer animé par la conviction que des résultats tangibles sont désormais attendus avec impatience des Français. C’est cela aussi qui s’est passé le 11 janvier 2015.

Texte signé par Eric Deschavanne (philosophe), Serge Guérin (sociologue), Pierre-Henri Tavoillot (philosophe).

Sommes-nous devenus trouillards ?
Pierre-Henri Tavoillot
Philosophie Magazine
Juin 2012.

Nos sociétés seraient-elles devenues trouillardes ? C’est ce qu’on pourrait croire en constatant la place paradoxale que la peur y occupe. Elle est paradoxale pour au moins trois raisons. Comment, tout d’abord, ne pas voir que nous vivons dans un monde où la sécurité règne comme jamais dans l’histoire de l’humanité ? La guerre s’est éloignée, la famine a disparu, l’homicide décline, l’espérance de vie augmente, la médecine n’a jamais été aussi efficace … et, au lieu de nous réjouir, c’est la trouille qui nous taraude dans tous les moments de notre vie quotidienne. On a peur de manger, de boire, de respirer, de faire l’amour, et de fumer ensuite … Ce sont d’innombrables petites phobies qui semblent avoir pris la place des terreurs d’autrefois. A ceci près pourtant que, dans notre univers laïque, rationnel et scientifique — et c’est un deuxième paradoxe — l’angoisse de l’apocalypse ne nous a pas quitté : effet du réchauffement climatique, catastrophe nucléaire, crash financier … l’évocation de ces risques, réels, retrouvent dans l’espace public des accents prophétiques bien au-delà de leur analyse rationnelle. Enfin, et c’est le plus surprenant, la peur s’est déculpabilisée. Jadis considérée comme une passion infantile (ou féminine !), elle était un vice dont l’adulte devait se libérer pour grandir. De nos jours, elle est devenue une vertu, presque un devoir. Condition de la lucidité, aiguillon de l’action, elle a presque acquis le statut de sagesse. Qui ne tremble pas commet le triple péché d’ignorance, d’insouciance et d’impuissance. Comment en est-on arrivé à une telle inversion ? On peut avancer trois types d’interprétation.

1) Une première (d’inspiration nietzschéenne) mettra cette crainte générale sur le compte du déclin de l’Occident. Face au dynamisme juvénile des pays émergeants, les sociétés de la modernité tardive seraient devenues frileuses, plaintives et timorées, à la fois vieilles et infantiles. D’un côté, le vieillissement démographique produirait une baisse de l’énergie et une paralysie des attentes ; de l’autre, la fonction protectrice de l’Etat infantiliserait la société en sur-assistant les personnes. Bref, le triomphe des peurs révélerait la lente agonie d’un Occident pourri-gâté.

2) Une seconde lecture (d’inspiration tocquevillienne) insistera sur notre appétit insatiable du bonheur et du confort. Alors que les régimes aristocratiques étaient guidés par l’honneur des « gens biens nés », qui englobait l’esprit de sacrifice et le courage, les sociétés démocratiques égalitaires recherchent avant tout le bien-être et la sécurité pour tous. Or, le bien-être ne connaît pas de borne et sa préservation ne sait aucune limite. D’où cette conséquence inévitable : plus nous possédons, plus nous craignons de perdre. La montée des peurs est donc un effet mécanique de l’égalisation et de l’amélioration des conditions.

3) Une troisième interprétation (d’inspiration freudienne) verra dans la multiplication des peurs un moyen de répondre au vide spirituel de notre temps. Car la peur donne du sens et des repères dans un univers qui semble ne plus en avoir. A défaut d’avoir un avenir radieux, une horizon béni, — et nous sommes immunisés en la matière ! — il reste très utile d’avoir un horizon de non-sens ou un avenir piteux. La débâcle climatique, la catastrophe financière, la figure diabolique d’un président honni, … tout cela permet de redonner sens à nos actions et à nos vies. Bref : la peur rassure ! C’est ce que disait Freud à propos des phobies : leur multiplication nous permet d’échapper à l’angoisse causée par des conflits psychiques insupportables. L’angoisse, qui ne porte sur rien, ne peut être combattue, tandis que les peurs, qui sont limitées, peuvent être apprivoisées. On préfère, donc, avoir peur de quelque chose, plutôt que d’être angoissé par rien, c’est-à-dire par tout. D’où cette idéologie de la peur si puissante aujourd’hui. Elle est une idéologie, car elle offre, au fond, tout ce qui manque à nos sociétés désenchantées : elle fait sens (tout s’explique !), elle fait lien (tous ensemble !) et elle fait programme (agissons !). J’ai peur, donc je suis.

Chacun pourra choisir entre ces trois interprétations et même tenter une habile motion de synthèse. Mais il ne faudrait pas non plus se mettre à avoir trop peur de la peur. Ce serait le comble !

Voir encore:

Oui, il est permis d’évaluer les cultures !
Pierre-Henri Tavoillot, président du Collège de philosophie
Le Monde
23.02.2012

Aujourd’hui que tout s’évalue – des hôpitaux aux grandes écoles, des chercheurs aux ministres, des placements financiers aux budgets des Etats -, pourquoi n’aurait-on pas le droit d’évaluer les civilisations ? Après tout, on pourrait fort bien attribuer des AAA+ à certaines et dégrader la note d’autres au fil de l’histoire et en fonction de l’air du temps…

C’est une boutade, bien sûr, mais qui vise à dédramatiser un peu la polémique récente – très surjouée à mes yeux, dans le contexte d’une campagne électorale dont on conviendra qu’il n’est guère propice au traitement des questions délicates. Or la question est délicate : est-il légitime ou non d’affirmer la supériorité de certaines civilisations, et notoirement de la nôtre ?

Coincé entre, d’une part, la conviction des bénéfices de la démocratie et des droits de l’homme et, d’autre part, la mauvaise conscience de l’impérialisme colonial, on reste comme tétanisé par ce qui ressemble fort à une question piège. Et pourtant une issue est possible pourvu que l’on distingue les différents registres, critères et sens du terme « civilisation » qui sont ici en jeu. En voici quatre différents.

1. Le premier nous est légué par l’ethnologie. Une civilisation désigne selon elle un ensemble de créations humaines (oeuvres, moeurs, règles, croyances, savoirs, savoir-faire…), qui témoignent d’un écart avec la nature. Le fait de cuisiner avant de manger ; le décalage entre la puberté physique et l’autorisation sociale de procréer ; la reconnaissance de la vieillesse, etc. : autant de traits qui désignent la civilisation comme une mise à distance du monde humain vis-à-vis du naturel brut.

De ce point de vue, toutes les civilisations sont équivalentes. Aucune ne peut être décrétée plus puérile, plus naturelle ou plus primitive que les autres, puisque toutes manifestent un degré analogue d’élaboration culturelle. Et même si la tentation est forte de considérer les tribus « sauvages » ou les peuples traditionnels comme étant plus proches de la nature (voire, dirait-on aujourd’hui, plus écologistes), les ethnologues nous ont convaincus que la complexité de leurs dispositifs culturels n’avait rien à envier aux nôtres. Mais pour autant cela ne nous autorise pas à affirmer que toutes les civilisations se valent, car nous sommes ici dans le registre de la stricte description d’un fait (le fait de la culture) et non dans celui de la mesure d’une valeur.

2. Pour juger, il faut recourir à un autre critère. Celui qui permettra de parler comme on le fait si souvent de « hautes » ou de « grandes » civilisations. Il ne s’agit plus de décrire la seule différence entre nature et culture, mais de mesurer ce qu’une époque ou un peuple ont apporté à l’humanité et à son histoire. Une civilisation est dite grande lorsqu’elle produit des oeuvres qui ne s’adressent pas seulement à elle-même mais concernent, touchent, parlent à l’ensemble de l’humanité.

En dépit de sa clarté apparente, ce critère est très incertain, ne serait-ce que parce que la plupart des peuples se sont eux-mêmes conçus comme les représentants les plus éminents de l’humanité dans son ensemble ; il ne leur venait même pas à l’esprit que l’idée d’universel puisse être relative. Et s’ils ont produit de grandes choses, c’était de manière parfaitement égoïste.

Or, aujourd’hui, nous avons appris à nous méfier de l’universel qui, pensons-nous spontanément, n’est jamais très loin de l’impérialisme, cette espèce de folie des grandeurs. Pour un individu, c’est se prendre pour Napoléon ; mais pour une civilisation, c’est se prendre elle-même pour l’universel ; et rejeter dans la barbarie le reste du monde. De ce point de vue, la grandeur n’est jamais très loin de l’horreur…

3. Nous touchons là le troisième critère qui nous permettra d’affirmer haut et fort la supériorité de la civilisation occidentale ! Elle est la seule à parvenir à aussi bien se détester. C’est ainsi que l’on peut trouver une issue à la polémique actuelle : la supériorité de l’Occident, ce serait au fond sinon le relativisme lui-même (car le terme est à manier avec prudence), du moins cette capacité de se décentrer, de s’autocritiquer, voire de se haïr.

Cela commence avec Homère – très oriental au demeurant – qui dresse un portrait peu flatteur des Grecs dont il était pourtant censé raconter l’épopée : que valent Achille le colérique et Agamemnon le mesquin, à côté du bon et bel Hector ? Et cela n’a ensuite jamais cessé : critique chrétienne de Rome ; critique humaniste du christianisme ; critique « moderne » des humanités antiques ; critiques ultraconservatrices et hyperrévolutionnaire des droits de l’homme ; critiques occidentales de l’Occident colonial, etc.

La liste est longue. L’Occident n’a jamais laissé aux autres le soin de le dénoncer. Et ce parcours fut balisé par la haine de soi, le sanglot de l’homme blanc, le débat sur la comparaison des civilisations, voire la culpabilité. Tels sont les traits caractéristiques de notre univers spirituel. Ils fonctionnent pour le meilleur comme pour le pire ! Le meilleur, c’est l’autoréflexion, la distance critique, le doute, l’intérêt aussi pour les autres civilisations qu’il s’agit de connaître, comprendre, préserver ; le pire, c’est quand la critique n’accepte plus la critique ; c’est quand le doute refuse d’être mis en doute…

4. Il reste encore une dernière marche à franchir, qui ne concerne pas seulement la civilisation autocritique de l’Occident, mais ce qu’on pourrait appeler la civilisation de la démocratie. En quoi consiste sa supériorité ? Eh bien, dans l’affirmation que les civilisations importent moins que les individus qui les constituent ; dans l’idée que leur liberté, leur égalité et leur fraternité méritent notre attention plus que tout autre chose. Cette civilisation-là, née en Occident, le dépasse désormais de beaucoup et a cessé de lui appartenir en propre : une telle largeur, voilà peut-être le signe de la vraie grandeur.
Pierre-Henri Tavoillot enseigne la philosophie à la Sorbonne et est membre du Conseil d’analysede la société. Il est l’auteur de « Qui doit gouverner ? Une brève histoire de l’autorité » (Grasset, 2011).

Pierre-Henri Tavoillot, président du Collège de philosophie

La nouvelle idéologie de la peur

Des lycéens qui disent — en rigolant — combien ils ont peur pour leurs retraites ; des militants écologistes qui, pleins de courage, bravent les forces de police, pour exprimer leurs peurs des déchets nucléaires. Tels sont les derniers exemples — étranges — du triomphe paradoxal de l’idéologie de la peur dans nos sociétés. Pourquoi paradoxal ? Pour au moins deux raisons. Il est d’abord frappant de constater combien se sont multipliées les peurs dans un monde devenu pourtant sûr comme jamais dans l’histoire. Ce ne sont plus, comme jadis, les guerres, les famines, la mort brutale et précoce, le diable ou l’enfer qui effraient, mais le mal manger, le mal respirer, le mal boire, le fumer (ça tue !). Ce sont les OGM, les nanotechnologies, les sautes de la météo, etc. Aux grandes causes d’effroi d’autrefois se sont substituées d’innombrables petites phobies envahissantes et d’autant plus terrorisantes que leur œuvre est discrète. Jamais, chez nous, la guerre n’a été aussi éloignée, jamais la famine plus improbable, jamais on n’a été aussi sûr de parcourir tous les âges de la vie, jamais la maîtrise de la santé n’a été plus efficace… et, au lieu de nous en réjouir, c’est la trouille qui nous taraude pour le présent comme pour l’avenir ! Et, en plus, — second paradoxe — nous n’en avons même pas honte. Autrefois considérée comme une passion infantile (ou féminine), la peur était un vice dont l’homme adulte devait se libérer pour grandir. De nos jours, elle est devenue une vertu, presque un devoir. Condition de la lucidité, aiguillon de l’action, elle a acquis le statut de sagesse. Qui ne tremble point commet de nos jours le triple péché d’ignorance, d’insouciance et d’impuissance. Comment en est-on arrivé à une telle inversion ?
On peut avancer trois types d’interprétation.
1) Une première (d’inspiration nietzschéenne) mettra cette montée des peurs déculpabilisées sur le compte du déclin de l’Occident. Face au dynamisme juvénile des pays émergeants, les sociétés de la modernité tardive seraient devenues frileuses, plaintives et timorées, à la fois vieilles et infantiles. D’un côté, le vieillissement démographique produirait une baisse de l’énergie et une paralysie des attentes ; de l’autre, la fonction protectrice de l’Etat infantiliserait la société en sur-assistant les personnes. Bref, le triomphe des peurs révélerait la lente agonie d’un Occident pourri-gâté.
2) Une seconde lecture (d’inspiration tocquevillienne) insistera sur notre appétit insatiable du bonheur et du confort. Alors que les régimes aristocratiques étaient guidés par l’honneur des « gens biens nés », qui englobait l’esprit de sacrifice et le courage, les sociétés démocratiques égalitaires recherchent avant tout le bien-être et la sécurité pour tous. Or, le bien-être ne connaît pas de borne et sa préservation ne sait aucune limite. D’où cette conséquence inévitable : plus nous possédons, plus nous craignons de perdre. La montée des peurs est donc un effet mécanique de l’égalisation et de l’amélioration des conditions.
3) Une troisième interprétation (d’inspiration freudienne) verra dans la multiplication des peurs un moyen de répondre au vide spirituel de notre temps. Car la peur donne du sens et des repères dans un univers qui semble ne plus en avoir. A défaut d’avoir un avenir radieux, une horizon béni, — et nous sommes immunisés en la matière ! — il reste très utile d’avoir un horizon de non-sens ou un avenir piteux. La débâcle climatique, la catastrophe financière, la figure diabolique d’un président honni, … tout cela permet de redonner sens à nos actions et à nos vies. Bref, et c’est le troisième paradoxe : la peur rassure ! C’est ce que disait Freud à propos des phobies : leur multiplication nous permet d’échapper à l’angoisse causée par des conflits psychiques insupportables. L’angoisse, qui ne porte sur rien, ne peut être combattue, tandis que les peurs, qui sont limitées, peuvent être apprivoisées. On préfère, donc, avoir peur de quelque chose, plutôt que d’être angoissé par rien, c’est-à-dire par tout. D’où cette idéologie de la peur si puissante aujourd’hui. Elle est une idéologie, car elle offre, au fond, tout ce qui manque à nos sociétés désenchantées : elle fait sens (tout s’explique !), elle fait lien (tous ensemble !) et elle fait programme (agissons !). J’ai peur, donc je suis.

Déclin de l’Occident, passion du bien-être ou quête de sens ? Il y a sans doute un peu de tout cela dans le phénomène. Chacun pourra proportionner la dose de ces trois interprétations à sa guise, mais elles montrent que l’anxiété est profonde. Cela dit, il ne faudrait pas non plus se mettre à avoir trop peur de la peur. Car ces craintes, pour être multiples, n’en restent pas moins limitées. Certes elles bloquent, ralentissent, énervent, mais, mis à part quelques prophéties d’illuminés, elles font aussi l’objet d’un examen critique assidu. Toutes sont médiatisées par un débat, qui est parfois rude (réchauffement climatique, OGM ou nanotechnologies), mais qui n’a rien à voir avec les paniques meurtrières que l’Europe a connues à l’aube des temps modernes et que le reste du monde n’a pas fini d’expérimenter. Ce qui amène d’ailleurs à penser que le déclin de l’Occident est en fait tout relatif !

Charlie Hebdo : comment se développent les théories du complot
Antoine Izambard

Challenges
19-01-2015
VIDEO Najat Vallaud-Belkacem a enjoint les médias à prendre « une part de responsabilité dans ce qu’ils rapportent », se déclarant « préoccupée » par les rumeurs et thèses conspirationnistes.
Plusieurs internautes s’attardent sur le plus petit détail pour douter de la version officielle Capture d’écran Twitter

Alors que la machine « complotiste » tourne à plein régime depuis la tuerie de Charlie Hebdo, Najat Vallaud-Belkacem a enjoint vendredi 23 janvier les médias à prendre « une part de responsabilité dans ce qu’ils rapportent », se déclarant « préoccupée » par les rumeurs et thèses conspirationnistes.

Lors d’une table ronde au collège Jean Moulin de Pontault-Combault (Seine-et-Marne), la ministre de l’Éducation a dit vouloir « profiter de la présence des médias » venus pour couvrir l’évènement, et a déclaré qu' »il [fallait] qu’ils prennent une part de responsabilité dans ce qu’ils rapportent ».

« Il faut se rendre compte de ce que les enfants retiennent en voyant les médias. L’imaginaire d’un enfant n’est pas suffisamment structuré (…) ça fait un magma d’information », a-t-elle alors expliqué, s’avouant « préoccupée quand je vois à quel point de vulnérabilité ils en sont ».

Depuis la tuerie de Charlie Hebdo, mercredi 7 janvier, les thèses conspirationnistes les plus improbables se sont multipliées à une vitesse incroyable sur les réseaux sociaux. Elles ont même parfois été relayées par les plus hautes autorités de certains États qui y voient l’œuvre du Mossad ou encore de la CIA. Tour d’horizon des questions que pose cette prolifération d’explications –fumeuses – à la vague d’attentats qui a secoué la France.

Qu’est-ce que la théorie du complot ?
C’est une thèse qui remet en question la version officielle d’un fait. Elle peut concerner tout type d’événement. Le premier homme à marcher sur la lune, les attentats du 11 septembre 2001, ou plus récemment le décès du patron de Total, Christophe de Margerie, ont fait l’objet de plusieurs explications conspirationnistes. « La théorie du complot a comme caractéristique d’être fondée sur un effet millefeuille, explique le sociologue Gérald Bronner, spécialiste des croyances collectives et auteur de La Démocratie des crédules. Chaque argument est faux mais comme il y en a des centaines voire des milliers, cela rend les théories plus résistantes à la contradiction. On ne peut pas défaire tous ces arguments. Les tenants de ces thèses veulent susciter le doute plutôt qu’administrer la preuve, c’est une intelligence collective qui est à l’œuvre. On peut dire qu’on a affaire à un monstre argumentatif. Et cela est rendu beaucoup plus facile depuis que les réseaux sociaux existent ».

Que trouve-t-on sur les réseaux sociaux ?
A l’instar du 11 septembre 2001, une fois les premières images de la fusillade diffusées sur les chaînes d’information et le web, la machine « complotiste » s’est mise en route. Parmi les arguments les plus utilisés figurent la présence de plusieurs véhicules utilisés par les frères Kouachi qui serait démontrée par des rétroviseurs blancs sur une image, près des lieux de l’attaque, et noirs plusieurs minutes plus tard, une fois la voiture abandonnée. Sauf que le modèle utilisé dispose de rétroviseurs chromés dont la couleur change en fonction de la lumière, ont expliqué les spécialistes.

D’autres ont pointé du doigt la vitesse avec laquelle François Hollande s’est rendu tout de suite après le drame dans les locaux de Charlie Hebdo depuis l’Élysée.  Le chef de l’État a effectué les 5,2 km en 15 minutes, trop vite selon certains. Pour appuyer leur démonstration, ils soutiennent que compte-tenu des conditions de circulation à Paris à cette heure-là (entre 12h et 14h), il aurait fallu 29 minutes à François Hollande pour rallier le siège de Charlie Hebdo situé dans le XIe arrondissement de Paris. Ces derniers omettant toutefois de préciser que leur calcul prend uniquement en compte les conditions s’appliquant à un automobiliste « normal » alors que le Président de la République peut utiliser un gyrophare et donc allez plus vite. En roulant à 60 km/h de moyenne, le trajet ne dure en effet que… cinq minutes.

Autres éléments qui alimentent la polémique : la carte d’identité perdue par un des frères Kouachi, le téléphone mal raccroché par Amédy Coulibaly dans l’Hyper Cacher de Vincennes ou encore le tracé de la marche républicaine du dimanche 11 janvier qui dessinait les frontières d’Israël… Plusieurs centaines de personnes s’en sont émus sur Twitter.

« Ces théories du complot se développent plus vite car elles sont la conséquence de la dérégulation du marché de l’information, soulève Gérald Bronner.  Cela affaiblit les ‘Gatekeepers’ comme les journalistes qui filtrent l’information. Ces théories démagogiques n’ont plus d’obstacles. Auparavant elles étaient confinées dans des espaces de radicalités à la diffusion réduite. Maintenant, elles surgissent de toute part à une rapidité impressionnante. »

Quel est le profil de ces « complotistes » ?
Le profil de ceux qui s’adonnent à ces thèses pose question. « Il ne faut pas croire que tous ces gens sont idiots, ce serait le meilleur moyen de ne pas cerner ce phénomène, poursuit Gérald Bronner. C’est vrai pour certains mais d’autres, beaucoup, ont des raisons de croire à cela, cela correspond à leur représentation géopolitique du monde, à leur désir. Par exemple, au moment de l’affaire DSK en mai 2011, un sondage montrait que les sympathisants socialistes étaient beaucoup plus nombreux à croire au complot que la moyenne de la population française. C’est un petit peu la même chose avec l’attentat de Charlie Hebdo puisque certains, notamment des musulmans, n’ont pas envie de croire à une version qui accuse une partie de l’islam, sa frange la plus extrémiste. »

Ces théories ont aussi trouvé un écho dans plusieurs écoles de France. Selon Najat Vallaud-Belkacem : « un jeune sur cinq adhère aux théories du complot ». Et dans la foulée des attentats, quelque 200 incidents ont eu lieu dans les établissements scolaires, dont une quarantaine signalés à la police et la justice. « Les jeunes semblent adopter plus facilement ces théories, indique Gérald Bronner. Ils sont plus nombreux que les autres sur les réseaux sociaux et ont souvent le sentiment que la vérité est ailleurs, sur internet, et pas dans les medias. »

Comment les enseignants peuvent-ils lutter contre ces thèses ? « Il faut multiplier les sources de désintoxication et repenser le système éducatif en fonction de cette dérégulation du marché de l’information, répond Gérald Bronner. Il faut surtout intégrer la notion d’esprit critique, se méfier de ses propres intuitions, avoir une pensée méthodique pour déconstruire cela. L’école ne le fait pas, elle devrait le faire et apporter une boussole intellectuelle à ces élèves ».

Comment la classe politique française réagit-elle à cette théorie ?
Seul Jean-Marie Le Pen a pour l’heure clairement pris position en faveur de cette théorie du complot. Dans une interview accordée au quotidien russe Komsomolskaya Pravda (« La vérité de la jeunesse communiste »), le 16 janvier, le président d’honneur du Front national a estimé que le massacre de Charlie Hebdo est « signé des services secrets ».

« La carte d’identité oubliée par les frères Kouachi me rappelle le passeport qui était tombé de l’avion en feu le 11-Septembre, avance-t-il. Tout New York brûlait et ce passeport était resté intact. On nous dit que les terroristes étaient des idiots et que c’est pour ça qu’ils auraient laissé le document dans la voiture. L’exécution de Charlie Hebdo porte la signature d’une opération des services secrets. Mais nous n’avons pas de preuves. Je ne pense pas que les organisateurs de ce crime soient les autorités françaises mais elles ont permis que ce crime ait lieu. Pour l’instant, ce ne sont que des soupçons. »

Vendredi, dans Le Monde  Jean-Marie Le Pen a expliqué ne pas se souvenir avoir parlé des services secrets, maintenant toutefois sa vision « complotiste ». Et ce lundi 19 janvier, le fondateur du FN a été désavoué par  Marine Le Pen. « Moi je vais vous dire ce que je pense de ces théories conspirationnistes fumeuses. Je les trouve dangereuses parce que tout ce qui éloigne les Français de la lucidité nécessaire sur les causes de ce qu’il s’est passé les éloigne du constat. Tout ce qui les éloigne du constat les éloigne des solutions » a-t-elle expliqué sur France Inter.

« Jean-Marie Le Pen a encore une fois voulu prendre le contre-pied du politiquement correct, précise le spécialiste de l’extrême-droite, Jean-Yves Camus, auteur d’un article dans le dernier numéro de Charlie Hebdo intitulé : ‘Les charognards du complot’. Il veut apparaître comme le seul homme politique qui pourfend l’establishment. Mais je pense qu’il est minoritaire dans son parti. Pour la plupart des militants du FN ces actes ont une origine et en plus cela colle assez bien au discours habituel du parti sur l’incompatibilité entre l’islam et la civilisation française. Il faut aussi signaler que même si l’extrême-gauche n’a pour l’instant pas versé dans ces théories, elle y a très souvent recours ».

Une étude publiée dans le Social Psychological & Personality Science journal, vient d’ailleurs appuyer ces propos. Selon celle-ci, ceux qui se situent à l’extrême-gauche ou à l’extrême-droite de l’échiquier politique seraient les plus enclins à relayer les thèses complotistes. « Ils perçoivent leurs idées politiques comme l’explication logique et unique aux problèmes de société » et ces thèses nourrissent selon eux « le désir de donner du sens à des événements sociétaux à partir d’un petit nombre d’idées tranchées sur le monde ».

Ces thèses se développent-elles dans d’autres pays ?
Oui. Dans d’autres États comme la Turquie ou la Russie ces théories fleurissent. Et pas seulement sur les réseaux sociaux. Le président turc, Recep Tayyip Erdogan, a par exemple déclaré lors d’une conférence de presse, lundi 12 janvier, que « la duplicité occidentale est évidente ». « En tant que musulmans, nous n’avons jamais pris le parti de la terreur ou des massacres  : le racisme, les discours de haine, l’islamophobie sont derrière ces tueries (…). Les coupables sont clairs : les citoyens français ont commis ce massacre et les musulmans sont blâmés pour cela », a-t-il affirmé.

On retrouve également ces thèses conspirationnistes en Russie. « Les Américains sont-ils derrière les attaques terroristes à Paris ? » a publié par exemple en Une, Komsomolskaya Pravda. « Je suis sûr que des Américains ont supervisé ces attaques ou au moins les islamistes qui les ont perpétrées » affirme aussi le directeur de l’Institut International pour les nouveaux États, très proche du Kremlin.

« Depuis ces dix dernières années, ce que l’on nomme le terrorisme islamiste est sous le contrôle d’une des plus grandes agences de renseignement du monde (…).  Je suis sûr que certains Américains sont responsables des attentats terroristes à Paris, ou en tout cas des islamistes qui les ont perpétrés », a également affirmé Alexei Martynov, directeur d’un think-thank proche du Kremlin.

Attentats : les thèses conspirationnistes se multiplient en Turquie et en Russie
Florence Renard-Gourdon

Les Echos

13/01/15

En Turquie et en Russie, les théories du complot les plus folles foisonnent, appuyées parfois par des membres du gouvernement.

Au lendemain de la participation du Premier ministre turc, Ahmet Davutoglu, au rassemblement qui a eu lieu dimanche à Paris pour rendre hommage aux 17 victimes d’extrémistes islamistes, Recep Tayyip Erdogan, le président turc, a adopté un ton beaucoup moins consensuel, voire conflictuel. « La duplicité occidentale est évidente », a-t-il déclaré lors d’une conférence de presse organisée lundi soir, raconte le Financial Times . «  En tant que musulmans, nous n’avons jamais pris le parti de la terreur ou des massacres  : le racisme, les discours de haine, l’islamophobie sont derrière ces tueries », a lancé Erdogan. « Les coupables sont clairs : les citoyens français ont commis ce massacre et les musulmans sont blâmés pour cela », a-t-il ajouté. Et le président de se dire perplexe quant au manque d’efficacité des services de renseignement dans la traque des coupables.

Certes, les dirigeants politiques en Turquie ont à plusieurs reprises condamné les attentats perpétrés contre Charlie Hebdo, le supermarché juif et la femme policier. Mais un récit parallèle a émergé dans le pays, celui proféré par les théoriciens de la conspiration qui reportent la responsabilité des massacres sur les agences de renseignement étrangères plutôt que sur les islamistes radicaux.

Un phénomène similaire s’est produit en Russie, qui a envoyé son ministre des Affaires étrangères, Sergei Lavrov, la représenter à la marche parisienne de dimanche.

« Blâmer les musulmans »
Phénomène particulièrement inquiétant, certaines de ces théories ont été approuvées par des personnalités des gouvernements turc et russe, signe de la montée du ressentiment et de la suspicion envers l’occident de ces deux pays très importants sur le plan géopolitique dans un contexte de tensions extrêmes sur l’Ukraine et le Moyen Orient.

En Turquie, le « double jeu » affiché par certaines personnalités est « dangereux », a fait observer au Financial Times Aron Stein, du Royal United Services Institute, un think-tank britannique. Tolérer « les opinions les plus folles » de votre base politique pose problème pour les condamnations qui se « jouent à l’échelle internationale », a-t-il expliqué.

Melih Gokcek, le maire d’Ankara affilié au parti au pouvoir AK, a ainsi assuré lundi que « le Mossad (les services de renseignement israéliens, ndlr) est certainement derrière ces incidents ». Il a également lié les attentats survenus en France à la reconnaissance de l’Etat palestinien.

Ali Sahin, membre du Parlement turc et porte-parole du parti AK, la semaine dernière, a pour sa part indiqué qu’il soupçonnait que ces massacres aient été commis dans le but de « blâmer les musulmans et l’islam ».

Les Etats-Unis montrés du doigt
En Russie, certains commentateurs pro-Kremlin désignent clairement les Etats-Unis. Le Komsomolskaïa Pravda, l’un des principaux tabloïds de la Russie, a ainsi titré : «Les Américains ont-ils semé la terreur à Paris ? » et posté sur son site une série d’interviews qui expliquent pourquoi Washington aurait pu organiser les attentats. Par exemple, Alexander Zhilin, un officiel du Kremlin, a assuré qu’ils avaient été commis par les Etats-Unis en représailles des propos tenus par le président François Hollande, qui, le 6 janvier dernier, réclamait de l’UE la levée des sanctions contre la Russie. Selon lui, Washington a diligenté les attentats pour consolider « rapidement » les intérêts américains et européens en Ukraine.

D’autres ont fait resurgir une théorie du complot populaire en Russie selon laquelle les services de renseignement américains étaient à l’origine de toute une série d’attentats terroristes, du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis aux tueries commises la semaine dernière à Paris.

« Depuis ces dix dernières années, ce que l’on nomme le terrorisme islamiste est sous le contrôle d’une des plus grandes agences de renseignement du monde », a affirmé pour sa part Alexei Martynov, directeur du think-thank International Institute for New States, à LIFEnews, un site Internet pro-Kremlin. « Je suis sûr que certains Américains sont responsables des attentats terroristes à Paris, ou en tout cas des islamistes qui les ont perpétré », a-t-il asséné.

Rudy Reichstadt: « Les jeunes sont les plus vulnérables »
Diana Saliceti

Libération

20 janvier 2015 à 20:06

INTERVIEW Pour Rudy Reichstadt, de Conspiracy Watch, les «mythes complotistes renvoient à des discours de haine» :

Fondateur du site internet Conspiracy Watch, qui se veut un «observatoire du conspirationnisme», Rudy Reichstadt décrypte les théories du complot.

Qu’est-ce qui distingue un complotiste d’un simple sceptique ?

Le sceptique, au sens noble du terme, examine les données d’un problème avec méthode et en essayant de s’affranchir de toute idée préconçue. Son instruction se fait à charge et à décharge. Le conspirationniste s’en distingue par le peu de cas qu’il fait des éléments susceptibles de contrarier sa thèse. Il va monter en épingle des faits prétendument troublants et passer sous silence des faits pourtant essentiels. Il y a là une mauvaise foi évidente.

Existe-t-il différents types de complotistes ?
Il y en a au moins trois. D’abord, les théoriciens «professionnels», qui réécrivent l’histoire à des fins propagandistes. Il s’agit d’une véritable entreprise de politisation qui peut même avoir une dimension mercantile : certains vivent de la théorie du complot. A l’autre bout du spectre, il y a le quidam méfiant à l’égard des sources d’informations traditionnelles et qui tombe dans le panneau : le récit falsifié conforte sa vision du monde. Enfin, il y a des activistes qui, sans être des pros du complotisme, ont la conviction qu’«on» leur ment en permanence, que les élites traditionnelles sont toutes corrompues. Ils deviennent des vecteurs de la théorie du complot, par exemple en fabriquant chez eux une vidéo conspirationniste, en intervenant sur les réseaux sociaux ou les forums, etc.

Quel public est le plus susceptible d’être touché ?
Les jeunes sont sans doute les plus vulnérables car ils ne disposent pas toujours des outils intellectuels leur permettant de résister à ces thèses. On sait qu’ils s’informent principalement sur Internet, sans forcément être à même de distinguer les sources d’information fiables et le reste. Depuis quelques années, les témoignages se multiplient d’enseignants et d’éducateurs dont la parole est remise en cause par des élèves qui développent des théories complotistes. Mais le conspirationnisme est loin de se limiter aux jeunes. Le phénomène traverse toute la société. Ce démon du soupçon ne se répandrait pas à une telle échelle s’il ne répondait pas à une demande sociale, peut-être à un besoin de «réenchantement du monde» par la théorie du complot.

Le registre s’est-il renouvelé ces dernières années ?
Pas vraiment. C’est toujours le même type de raisonnement et d’argumentation. La seule chose qui varie, c’est l’histoire racontée. Et encore : les complots sioniste ou Illuminati sont des thèmes récurrents. De plus, le discours des complotistes se veut infaillible : l’absence de preuves pour étayer leur thèse est pour eux un indice supplémentaire du complot.

Le complotisme est-il dangereux ?
Les mythes complotistes renvoient à des discours de haine. La désignation de boucs émissaires est un vecteur de radicalisation politique. Il y a aussi un enjeu démocratique : quand on ne partage plus la même réalité, le débat public devient un dialogue de sourds. Pour endiguer le complotisme, notamment chez les jeunes, il faut développer une pédagogie autour du pouvoir politique et de la connaissance. Il faut également les sensibiliser aux médias et développer des outils critiques par rapport aux images. Réfléchir et penser, cela s’apprend.

Recueilli par Diana SALICETI

Voir enfin:

Karl Popper : « Les dieux d’Homère remplacés par les monopoles, les capitalistes ou les impérialistes »
La société ouverte et ses ennemis, de Karl R. Popper
Extraits de Karl Popper, La société ouverte et ses ennemis (t. 2 : Hegel et Marx), éditions du Seuil, 1979 [1962-1966], pp. 67-68 (chapitre 14) :

Il existe – et c’est éclairant – une thèse opposée, que j’appellerai la thèse du complot (1), selon laquelle il suffirait, pour expliquer un phénomène social, de découvrir ceux qui ont intérêt à ce qu’il se produise. Elle part de l’idée erronée que tout ce qui se passe dans une société, guerre, chômage, pénurie, pauvreté, etc., résulte directement des desseins d’individus ou de groupes puissants. Idée très répandue et fort ancienne, dont découle l’historicisme ; c’est, sous sa forme moderne, la sécularisation des superstitions religieuses. Les dieux d’Homère, dont les complots expliquent la guerre de Troie, y sont remplacés par les monopoles, les capitalistes ou les impérialistes.

Je ne nie évidemment pas l’existence de complots. Ceux-ci se multiplient même chaque fois que des gens croyant à leur efficacité accèdent au pouvoir. Cependant, il est rare que ces complots réussissent à atteindre le but recherché, car la vie sociale n’est pas une simple épreuve de force entre groupes opposés, mais une action qui se déroule dans le cadre plus ou moins rigide d’institutions et de coutumes, et qui produit maintes réactions inattendues. Le rôle principal des sciences sociales est, à mon avis, d’analyser ces réactions et de les prévoir dans toute la mesure du possible.

Prenons un exemple simple de répercussions involontaires de nos actes : un homme qui veut acquérir une maison ne souhaite manifestement pas faire monter le prix des propriétés bâties ; pourtant, sa seule apparition sur le marché à titre d’acheteur agira en ce sens. En revanche, il est possible que, par un accroissement de leurs achats, les consommateurs contribuent à la baisse du prix de certains objets, en rendant plus profitable leur production en série. Or, selon la théorie de la conspiration, tout ce qui arrive a été voulu par ceux à qui cela profite. Opposés au psychologisme, ces exemples sont moins probants, car on peut y objecter que les répercussions constatées sont bien dues à des facteurs psychologiques : la connaissance par les vendeurs de l’intention des acheteurs et leur espoir d’en tirer des bénéfices. Reste que ce ne sont pas là des éléments fondamentaux de la nature humaine : ils dépendent de la situation de la société, et, plus précisément ici, de celle du marché.

Psychologism, Historicism and Conspiricy theories

Marx’s Method: Chapter 14: The Automony of Sociology

Extract from « The Open Society and Its Enemies Volume 2: Hegel and Marx » by Karl Raimund Popper (Originally published 1945) (Edition extracts taken from version published by Routledge and Kegan Paul, 5th Edition, 1973 reprint, ISBN 0 7100 4626 X) (Page 94 to 96)
(Ordering Routledge books) | (Also refer to versions published by Princton University Press – Open Society Vol 1. | Open Society Vol 2.)

« The fact that psychologism is forced to operate with the idea of a psychological origin of society constitutes in my opinion a decisive argument against it. But it is not the only one. Perhaps the most important criticism of psychologism is that it fails to understand the main task of explanatory social sciences.

This task is not, as the historicist believes, the prophecy of the future course of history. It is, rather, the discovery and explanation of the less obvious dependencies, which stand in the way of social action – the study, as it were, of the unwieldiness, the resilence or the brittleness of the social stuff, or its resistance to our attempts to mould it and to work with it.

In order to make my point clear, I shall briefly describe a theory which is widely help but which assumes what I consider the very opposite of the true aim of social sciences; I call it the ‘conspiracy theory of society’. It is the view that an explanation of a social phenomenon consists in the discovery of the men or groups who are interested in the occurrence of this phenomenon (sometimes it is a hidden interest which has first to be revealed), and who have planned and conspired to bring it about.

This view of the aims of the social sciences arises, of course, from the mistaken theory, that, whatever happens in society – especially happenings such as war, unemployment, poverty, shortages, which people as a rule dislike – is the result of direct design by some poweful individuals and groups. This theory is widely help; it is older even than historicism (which, as shown by its primitive theistic form, is a derivative of the conspiracy theory). In its modern forms it is, like modern historicism, and a certain modern attitude towards ‘natural laws’, a typical result of the secularisation of a religious superstition. The belief in the Homeric gods whose conspiracies explain the history of the Trojan War is gone. The gods are abandoned. But their place if filled by powerful men or groups – sinister pressure groups whose wickedness is responsible for all the evils we suffer from – such as the Learned Elders of Zion, or the monopolists, or the capitalists, or the imperialists.

I do not wish to imply that conspiracies never happen. On the contrary, they are typical social phenomena. They become important, for example, whenever people who believe in the conspiracy theory get into power. And people who sincerely believe that they know how to make heaven on earth are most likely to adopt the conspiracy teory, and to get involved in a counter-conspiracy theory against non-existing conspirators. For the only explanation of their failure to produce their heaven is the evil intention of the Devil, who has a vested interest in hell.

Conspiracies occur, it must be admitted. But the striking fact which, in spite of their occurrence, disproved the conspiracy theory is that few of these conspiracies are ultimately successful. Conspirators rarely consummate their conspiracy.

Why is this so? Why do achievements differ so widely from aspirations? Because this is usually the case in social life, conspiracy or no conspiracy. Social life is not only a trial of strength between opposing groups: it is action within a more or less resilent or brittle framework of institutions and traditions, and it creates – apart from any conscious counter-action – many unforseen reactions in this framework, some of them perhaps even unforseeable.

To try to analyse these reactions and to forsee them as far as possible is, I believe, the main task of the social sciences. It is the task of analysing the unintended social repercussions of intentional human actions – those repercussions whose significance is neglected both by conspiracy theory and by psychologism, as already indicated. An action which proceeds precisely according to intention does nto create a problem for social science (except that there may be a need to explain why is this particular case no unintended repercussions occurred). One of the most primative economic actions may serve as an example in order to make the idea of unintended consequences of our actions quite clear. If a man wishes urgently to buy a house, we can safely assume that he does not wish to raise the market price of houses. But the very fact that he appears on the market as a buyer will tend to raise market prices. And analogous remarks hold for the seller. Or to take an example from a very different field, if a man decides to insure his life, he is unlikely to have the intention of encouraging some people to invest their money in insurance shares. But he will do so nevertheless. We see here clearly that not all consequences of our actions are intended consequences; and accordingly, that the conspiracy theory of society cannot be true because it amounts to the assertion that all results, even those which at first sight do not seem to be intended by anybody, are the intended results of the actions of people who are interested in these results.

The examples given do not refute psychologism as easily as they refute the conspiracy theory, for one can argue that it is the seller’s knowledge of the buyer’s presence in the market, and their hope of getting a higher price – in other words, psychological factors – which explain the reprecussions described. This, of course, is quite true; but we must not forget that this knowledge and this hope are not ultimate data of human nature, and that they are, in their turn, explicable in terms of the social situation – the market situation. »

Voir par ailleurs:

Charlie Hebdo: des fonctionnaires aussi ont refusé de respecter la minute de silence
Sabah Kemel Kaddouri
Le Figaro

15/01/2015 à 18:14

Signalés à Lille et à Paris, les quatre agents ont été suspendus de leurs fonctions et risquent la radiation. L’un d’eux est sous le coup d’une plainte pour apologie du terrorisme après avoir jugé «compréhensible» l’acte meurtrier des frères Kouachi.

Malaise dans la fonction publique. Plusieurs agents ont refusé de respecter la minute de silence jeudi dernier en hommage aux victimes de Charlie Hebdo, assassinées en pleine conférence de rédaction par les frères Kouachi. Cette fois, il n’est plus question d’adolescents défiants ou en manque de repères, scolarisés dans les écoles de la République. Il s’agit d’adultes assermentés, recrutés par l’État. Pour l’heure, quatre cas ont été recensés sur le territoire. Les fonctionnaires sont originaires de Lille et Paris.

Jeudi, Martine Aubry, la maire PS de Lille, s’est emparée de l’affaire. Les personnes incriminées évoluent comme animateurs dans des écoles primaires. «Il s’avère qu’il y a trois personnes, vacataires, qui pour deux n’ont pas souhaité faire la minute de silence, sont sortis et l’ont expliqué. Le troisième a fait l’apologie du terrorisme en parlant d’un acte compréhensible au sujet de ces assassinats odieux de la part de ces fous», explique ce poids lourd du parti socialiste. Une procédure de radiation à leur encontre est en cours. «Dans un cas, nous avons porté plainte ce jeudi pour apologie du terrorisme», a ajouté Martine Aubry en marge de ses voeux à la presse. L’ancienne ministre du Travail a expliqué que «globalement, les choses [s’étaient] bien passées» dans les écoles de la ville. Au personnel municipal, elle a voulu rappelé sa volonté de «continuer à bien vivre ensemble, de respecter chacun», tout en opposant «fermeté» aux contrevenants.

Dans la capitale, la personne mise en cause est un agent de surveillance remplissant les missions de «pervenche». Cette dernière a ostensiblement refusé, devant ses collègues, d’observer l’hommage rendu par l’ensemble de ses confrères. Un proche d’Anne Hidalgo affirme au Figaro qu’à sa connaissance, «il n’y a aucun autre cas signalé dans Paris». La réponse de la préfecture de police n’a pas tardé. La contractuelle a été suspendue et devrait «rapidement» être traduite «en conseil de discipline». Elle risque la révocation. La hiérarchie décrit une employée «radicalisée, et qui se présentait assez souvent lors d’entretiens en portant le voile».

De Lille à Paris, les pouvoirs publics parlent «d’une faute grave». Le ministère de la Fonction publique, contacté par le Figaro, n’a pas encore réagi.

Voir aussi:

France: d’anciens militaires parmi les jihadistes français
David Thomson
RFI

C’est une information RFI. Une dizaine d’anciens militaires français sont aujourd’hui au combat sous une bannière jihadiste en Syrie en Irak. Ce matin en conférence de presse, Jean-Yves Le Drian confirme cette information RFI et parle de cas «extrêmement rares».
Une dizaine d’anciens militaires français sont aujourd’hui au combat sous une bannière jihadiste en Syrie et en Irak et la plupart combattent actuellement dans les rangs du groupe Etat islamique. L’un d’eux a d’ailleurs mis ses compétences militaires acquises sous le drapeau français au service d’un encadrement de jeunes jihadistes français. Il est en effet actuellement émir d’un groupe de Français dans la région de Deir Ezzor où il commande un groupe d’une dizaine de combattants français qu’il a formé au combat.

D’autres sont experts en explosifs, il s’agit de jeunes d’une vingtaine d’années. Certains sont convertis, d’autres issus de culture arabo-musulmane. Et parmi eux, il y a des anciens de la Légion étrangère ou d’anciens parachutistes. Certains de ces jihadistes ont eux-mêmes annoncé être d’anciens soldats français sur les réseaux sociaux. Ce mercredi matin, l’armée confirme l’existence de ces cas « très rares » au sein de l’armée.

Des individus évidemment plus dangereux que les autres puisqu’ils ont été formés en France. Ils connaissent les secrets de l’armée et ils font planer la crainte d’un attentat de type Fort Hood aux Etats-Unis lorsqu’en 2009, un soldat américain proche d’al-Qaïda avait ouvert le feu sur ses camarades qui partaient pour l’Afghanistan. Treize soldats américains avaient été tués dans cet attentat.

Voir de plus:

Russian and Turkish conspiracy theories swirl after Paris attacks

Daniel Dombey in Istanbul and Courtney Weaver in Moscow

The Financial Times

January 12, 2015

Barely 24 hours after Ahmet Davutoglu, Turkey’s prime minister, joined millions marching in Paris to pay tribute to the 17 people killed by Islamist extremists, the country’s president struck a much more confrontational tone.

“The duplicity of the west is obvious,” Recep Tayyip Erdogan said at a press conference on Monday evening. “As Muslims we have never sided with terror or massacres: racism, hate speech, Islamophobia are behind these massacres.”

“The culprits are clear: French citizens undertook this massacre and Muslims were blamed for it,” he added.

Although political leaders in Turkey have repeatedly condemned the attacks on the Charlie Hebdo magazine, a Jewish supermarket and a policewoman, a parallel narrative has emerged in the country, with conspiracy theorists blaming the murders on foreign intelligence agencies rather than radical Islamists.

A similar phenomenon has occurred in Russia, which sent Sergei Lavrov, foreign minister, to Sunday’s march.

Some such theories have been endorsed by pro-government figures — highlighting the growing resentment and suspicion of the west in two strategically important countries at a time of rising tensions over Ukraine and the Middle East.

“In Turkey, at least, it looks dangerously like people are playing a double game,” said Aaron Stein of the Royal United Services Institute, a UK think-tank. “Issue condemnations that play internationally, even as you tolerate supporters pushing crazy opinions that appeal to your political base.”

Melih Gokcek, mayor of Ankara for the ruling AK party, said on Monday that “Mossad [the Israeli intelligence service] is definitely behind such incidents . . . it is boosting enmity towards Islam.” Mr Gokcek linked the attacks to French moves towards recognising Palestine.

Ali Sahin, a member of Turkey’s parliament and foreign affairs spokesman for the AK party, last week set out eight reasons why he suspected the killings were staged so that “the attack will be blamed on Muslims and Islam”.

Mehmet Gormez, director of the state-run religious affairs directorate, described the attacks as a “perception operation” that cynically used the symbols of Islam, although he later appeared to tone down his comments.

In his own remarks on Monday, Mr Erdogan added: “Games are being played throughout the Islamic world”. He expressed bewilderment that French intelligence services had not followed the culprits more effectively. However, he has mainly appeared to hint at a conspiracy behind the depiction of the killings rather than the murders themselves.

In Russia, some pro-Kremlin commentators sought to link the killings to geopolitical machinations by the US.

Komsomolskaya Pravda, one of Russia’s leading tabloids, ran the headline: “Did the Americans stage the terror attack in Paris?” and posted a series of interviews on its website that presented various reasons why Washington might have organised the attack.

 Voir enfin:

Why Has Critique Run out of Steam? From Matters of Fact to Matters of Concern
Bruno Latour

Critical Inquiry 30

The University of Chicago

Winter 2004

For Graham Harman. This text was written for the Stanford presidential lecture held at the humanities center, 7 Apr. 2003. I warmly thank Harvard history of science doctoral students for many ideas exchanged on those topics during this semester.

Wars. So many wars. Wars outside and wars inside.Culturalwars,science wars, and wars against terrorism. Wars against poverty and wars against the poor. Wars against ignorance and wars out of ignorance. My question is simple: Should we be at war, too, we, the scholars, the intellectuals? Is it really our duty to add fresh ruins to fields of ruins? Is it really the task of the humanities to add deconstruction to destruction? More iconoclasm to iconoclasm? What has become of the critical spirit? Has it run out of steam?

Quite simply, my worry is that it might not be aiming at the right target. To remain in the metaphorical atmosphere of the time, military experts constantly revise their strategic doctrines, their contingency plans, the size, direction, and technology of their projectiles, their smart bombs, their mis­siles; I wonder why we, we alone, would be saved from those sorts of revi­sions. It does not seem to me that we have been as quick, in academia, to prepare ourselves for new threats, new dangers, new tasks, new targets. Are we not like those mechanical toys thatendlesslymakethesamegesturewhen everything else has changed around them? Would it not be rather terrible if we were still training young kids—yes, young recruits, young cadets—for wars that are no longer possible, fighting enemies long gone, conquering territories that no longer exist, leaving them ill-equipped in the face of threats we had not anticipated, for which we are so thoroughly unprepared? Generals have always been accused of being on the ready one war late— especially French generals, especially these days. Would it be so surprising,

after all, if intellectuals were also one war late, one critique late—especially French intellectuals, especially now? It has been a long time, after all, since intellectuals were in the vanguard. Indeed, it has been a long time since the very notion of the avant-garde—the proletariat, the artistic—passed away, pushed aside by other forces, moved to the rear guard, or maybe lumped with the baggage train.1 We are still able to go through the motions of a critical avant-garde, but is not the spirit gone?

In these most depressing of times, these are some of the issues I want to press, not to depress the reader but to press ahead, to redirect our meager capacities as fast as possible. To prove my point, I have, not exactly facts, but rather tiny cues, nagging doubts, disturbing telltale signs. What has be­come of critique, I wonder, when an editorial in the New York Times con-tains the following quote?
Most scientists believe that [global] warming is caused largely by man-made pollutants that require strict regulation. Mr. Luntz [a Republican strategist] seems to acknowledge as much when he says that “the scien­tific debate is closing against us.” His advice, however, is to emphasize that the evidence is not complete.

“Should the public come to believe that the scientific issues are set­tled,” he writes, “their views about global warming will change accord­ingly. Therefore, you need to continue to make the lack of scientific certainty a primary issue.”2

Fancy that? An artificially maintained scientific controversy to favor a “brownlash,” as Paul and Anne Ehrlich would say.3
1.       On what happened to the avant-garde and critique generally, see Iconoclash: Beyond the Image Wars in Science, Religion, and Art, ed. Bruno Latour and Peter Weibel (Cambridge, Mass., 2002). This article is very much an exploration of what could happen beyond the image wars.

2.       “Environmental Word Games,” New York Times, 15 Mar. 2003, p. A16. Luntz seems to have been very successful; I read later in an editorial in the Wall Street Journal:

There is a better way [than passing a law that restricts business], which is to keep fighting on the merits. There is no scientific consensus that greenhouse gases cause the world’s modest global warming trend, much less whether that warming will do more harm than good, or whether we can even do anything about it.
Once Republicans concede that greenhouse gases must be controlled, it will only be a matter of time before they end up endorsing more economically damaging regulation. They could always stand on principle and attempt to educate the public instead. [“A Republican Kyoto,” Wall Street Journal, 8 Apr. 2003, p. A14.]
And the same publication complains about the “pathological relation” of the “Arab street” with truth!
3. Paul R. and Anne H. Ehrlich, Betrayal of Science and Reason: How Anti-Environmental Rhetoric Threatens Our Future (Washington, D.C., 1997), p. 1.
´
Bruno Latour teaches sociology at the E cole des Mines in Paris.

Do you see why I am worried? I myself have spent some time in the past trying to show “‘the lack of scientific certainty’” inherent in the construction of facts. I too made it a “‘primary issue.’” But I did not exactly aim at fooling the public by obscuring the certainty of a closed argument—or did I? After all, I have been accused of just that sin. Still, I’d like to believe that, on the contrary, I intended to emancipate the public from prematurely naturalized objectified facts. Was I foolishly mistaken? Have things changed so fast?
In which case the danger would no longer be coming from an excessive confidence in ideological arguments posturing as matters of fact—as we have learned to combat so efficiently in the past—but from an excessive distrust of good matters of fact disguised as bad ideological biases! While we spent years trying to detect the real prejudices hidden behind the ap­pearance of objective statements, do we now have to reveal the real objective and incontrovertible facts hidden behind the illusion of prejudices? And yet entire Ph.D. programs are still running to make sure that good American kids are learning the hard way that facts are made up, that there is no such thing as natural, unmediated, unbiased access to truth, that we are always prisoners of language, that we always speak from a particular standpoint, and so on, while dangerous extremists are using the very same argument of social construction to destroy hard-won evidence that could save our lives. Was I wrong to participate in the invention of this field known as science studies? Is it enough to say that we did not really mean what we said? Why does it burn my tongue to say that global warming is a fact whether you like it or not? Why can’t I simply say that the argument is closed for good?
Should I reassure myself by simply saying that bad guys can use any weapon at hand, naturalized facts when it suitsthemandsocialconstruction when it suits them? Should we apologize for having been wrong all along? Or should we rather bring the sword of criticism to criticism itself and do a bit of soul-searching here: what were we really after when we were sointent on showing the social construction of scientific facts? Nothing guarantees, after all, that we should be right all the time. There is no sure ground even for criticism.4 Isn’t this what criticism intended to say: that there is no sure ground anywhere? But what does it mean when this lack of sure ground is taken away from us by the worst possible fellows as an argument against the things we cherish?
Artificially maintained controversies are not the only worrying sign.

4. The metaphor of shifting sand was used by neomodernists in their critique of science studies; see A House Built on Sand: Exposing Postmodernist Myths about Science, ed. Noretta Koertge (Oxford, 1998). The problem is that the authors of this book looked backward, attempting to reenter the solid rock castle of modernism, and not forward to what I call, for lack of a better term, nonmodernism.
What has critique become when a French general, no, a marshal of critique, namely, Jean Baudrillard, claims in a published book that the Twin Towers destroyed themselves under their own weight, so to speak, undermined by the utter nihilism inherent in capitalism itself—as if the terrorist planes were pulled to suicide by the powerful attraction of this black hole of noth­ingness?5 What has become of critique when a book that claims that no plane ever crashed into the Pentagon can be a bestseller? I am ashamed to say that the author was French, too.6 Remember the good old days when revisionism arrived very late, after the facts had been thoroughly estab­lished, decades after bodies of evidence had accumulated? Now we have the benefit of what can be called instant revisionism. The smoke of the event has not yet finished settling before dozens of conspiracy theories begin revising the official account, adding even more ruins to the ruins, adding even more smoke to the smoke. What has become of critique when my neighbor in the little Bourbonnais village where I live looks down on me as someone hopelessly naı¨ve because I believe that the United States had been attacked by terrorists? Remember the good old days when university professors could look down on unsophisticated folks because those hillbillies naı¨vely believed in church, motherhood, and apple pie? Things have changed a lot, at least in my village. I am now the one who naı¨vely believes in some facts because I am educated, while the other guys are too unsophisticated to be gullible: “Where have you been? Don’t you know that the Mossad and the CIA did it?” What has become of critique when someone as eminent as Stanley Fish, the “enemy of promises” as Lindsay Waters calls him, believes he defends science studies, my field, by comparing the laws of physics to the rules of baseball?7 What has become of critique when there is a whole in­dustry denying that the Apollo program landed on the moon? What has become of critique when DARPA uses for its Total Information Awareness project the Baconian slogan Scientia est potentia? Didn’t I read that some­where in Michel Foucault? Has knowledge-slash-power been co-opted of late by the National Security Agency? Has Discipline and Punish become the bedtime reading of Mr. Ridge (fig. 1)?
Let me be mean for a second. What’s the real difference between con­spiracists and a popularized, that is a teachable version of social critique inspired by a too quick reading of, let’s say, a sociologist as eminent asPierre
1.       See Jean Baudrillard, “The Spirit of Terrorism” and “Requiem for the Twin Towers” (New York, 2002).

2.       See Thierry Meyssan, 911: The Big Lie (London, 2002). Conspiracy theories have always existed; what is new in instant revisionism is how much scientific proof they claim to imitate.

3.       See Lindsay Waters, Enemy of Promises (forthcoming); see also Nick Paumgarten, “Dept. of Super Slo-Mo: No Flag on the Play,” The New Yorker, 20 Jan. 2003, p. 32.

figure 1.
Bourdieu (to be polite I will stick with the French field commanders)? In both cases, you have to learn to become suspicious of everything people say because of course we all know that they live in the thralls of a completeillusio of their real motives. Then, after disbelief has struck and an explanation is requested for what is really going on, in both cases again it is the sameappeal to powerful agents hidden in the dark acting always consistently, continu­ously, relentlessly. Of course, we in the academy like to use more elevated causes—society, discourse, knowledge-slash-power, fields of forces, em­pires, capitalism—while conspiracists like to portray a miserable bunch of greedy people with dark intents, but I find something troublingly similar in the structure of the explanation, in the first movement of disbelief and, then, in the wheeling of causal explanations coming out of the deep dark below. What if explanations resorting automatically to power, society, dis-course had outlived their usefulness and deteriorated to the point of now
feeding the most gullible sort of critique?8 Maybe I am taking conspiracy theories too seriously, but it worries me to detect, in those mad mixtures of knee-jerk disbelief, punctilious demands for proofs, and free use of pow­erful explanation from the social neverland many of the weapons of social critique. Of course conspiracy theories are an absurd deformation of our own arguments, but, like weapons smuggled through a fuzzy border to the wrong party, these are our weapons nonetheless. In spite of all the defor­mations, it is easy to recognize, still burnt in the steel, our trademark: Made in Criticalland.
Do you see why I am worried? Threats might have changed so much that we might still be directing all our arsenal east or west while the enemy has now moved to a very different place. After all, masses of atomic missiles are transformed into a huge pile of junk once the question becomes how to defend against militants armed with box cutters or dirty bombs. Whywould it not be the same with our critical arsenal, with the neutron bombs of de-construction, with the missiles of discourse analysis? Or maybe it is that critique has been miniaturized like computers have. I have always fancied that what took great effort, occupied huge rooms, cost a lot of sweat and money, for people like Nietzsche and Benjamin, can be had for nothing, much like the supercomputers of the 1950s, which used to fill large halls and expend a vast amount of electricity and heat, but now are accessible for a dime and no bigger than a fingernail. As the recent advertisement of a Hol­lywood film proclaimed, “Everything is suspect . . . Everyone is for sale . . . And nothing is what it seems.”
What’s happening to me, you may wonder? Is this a case of midlife crisis? No, alas, I passed middle age quite a long time ago. Is this a patrician spite for the popularization of critique? As if critique should be reserved for the elite and remain difficult and strenuous, like mountain climbing or yacht­ing, and is no longer worth the trouble if everyone can do it for a nickel? What would be so bad with critique for the people? We have been com­plaining so much about the gullible masses, swallowing naturalized facts, it would be really unfair to now discredit the same masses for their, what should I call it, gullible criticism? Or could this be a case of radicalism gone mad, as when a revolution swallows its progeny? Or, rather, havewebehaved
8. Their serious as well as their popularized versions have the defect of using society as an already existing cause instead of as a possible consequence. This was the critique that Gabriel Tarde always made against Durkheim. It is probably the whole notion of social and society that is responsible for the weakening of critique. I have tried to show that in Latour, “Gabriel Tarde and the End of the Social,” in The Social in Question: New Bearings in History and the Social Sciences, ed. Patrick Joyce (London, 2002), pp. 117–32.
like mad scientists who have let the virus of critique out of the confines of their laboratories and cannot do anything now to limit its deleterious ef­fects; it mutates now, gnawing everything up, even the vessels in which it is contained? Or is it an another case of the famed power of capitalism for recycling everything aimed at its destruction? As Luc Boltanski and Eve Chiapello say, the new spirit of capitalism has put to good use the artistic critique that was supposed to destroy it.9 If the dense and moralist cigar­smoking reactionary bourgeois can transform him-or herself into a free­floating agnostic bohemian, moving opinions, capital, and networks from one end of the planet to the other without attachment, why would he or she not be able to absorb the most sophisticated tools of deconstruction, social construction, discourse analysis, postmodernism, postology?
In spite of my tone, I am not trying to reverse course, to become reac­tionary, to regret what I have done, to swear that I will never be a construc­tivist any more. I simply want to do what every good military officer, at regular periods, would do: retest the linkages between the new threats he or she has to face and the equipment and training he or she should have in order to meet them—and, if necessary, to revise from scratch the whole paraphernalia. This does not mean for us any more than it does for the officer that we were wrong, but simply that history changes quickly and that there is no greater intellectual crime than to address with the equipment of an older period the challenges of the present one. Whatever the case, our critical equipment deserves as much critical scrutiny as the Pentagon budget.

My argument is that a certain form of critical spirit has sent us down the wrong path, encouraging us to fight the wrong enemies and, worst of all, to be considered as friends by the wrong sort of allies because of a little mistake in the definition of its main target. The question was never to get away from facts but closer to them, not fighting empiricism but, on the con­trary, renewing empiricism.
What I am going to argue is that the critical mind, if it is to renew itself and be relevant again, is to be found in the cultivation of a stubbornlyrealist attitude—to speak like William James—but a realism dealing with what I will call matters of concern, not matters of fact. The mistake we made, the mistake I made, was to believe that there was no efficient way to criticize matters of fact except by moving away from them and directing one’s at­tention toward the conditions that made them possible. But this meant ac­cepting much too uncritically what matters of fact were. Thiswas remaining too faithful to the unfortunate solution inherited from the philosophy of
9. See Luc Boltanski and Eve Chiapello, Le Nouvel Esprit du capitalisme (Paris, 1999).
Immanuel Kant. Critique has not been critical enough in spite of all its sore­scratching. Reality is not defined by matters of fact. Matters of fact are not all that is given in experience. Matters of fact are only very partial and, I would argue, very polemical, very political renderings of matters ofconcern and only a subset of what could also be called statesof affairs. It is thissecond empiricism, this return to the realist attitude, that I’d like to offer as the next task for the critically minded.
To indicate the direction of the argument, I want to show that while the Enlightenment profited largely from the disposition of a very powerful de­scriptive tool, that of matters of fact, which were excellent for debunking quite a lot of beliefs, powers, and illusions, it found itself totally disarmed once matters of fact, in turn, were eaten up by the same debunking impetus. After that, the lights of the Enlightenment were slowly turned off, and some sort of darkness appears to have fallen on campuses. My question is thus: Can we devise another powerful descriptive tool that deals this time with matters of concern and whose import then will no longer be to debunk but to protect and to care, as Donna Haraway would put it? Is it really possible to transform the critical urge in the ethos of someone who adds reality to matters of fact and not subtract reality? To put it another way, what’s the difference between deconstruction and constructivism?
“So far,” you could object, “the prospect doesn’t look verygood, andyou, Monsieur Latour, seem the person the least able to deliver on this promise because you spent your life debunking what the other more polite critics had at least respected until then, namely matters of fact and science itself. You can dust your hands with flour as much as you wish, the black fur of the critical wolf will always betray you; your deconstructing teeth have been sharpened on too many of our innocent labs—I mean lambs!—for us to believe you.” Well, see, that’s just the problem: I have written about a dozen books to inspire respect for, some people have said to uncritically glorify, the objects of science and technology, of art, religion, and, more recently, law, showing every time in great detail the complete implausibility of their being socially explained, and yet the only noise readers hear is the snapping of the wolf’s teeth. Is it really impossible to solve the question,towritenot matter-of-factually but, how should I say it, in a matter-of-concern way?10
Martin Heidegger, as every philosopher knows, has meditated many times on the ancient etymology of the word thing. We are now all aware that in all the European languages, including Russian, there is a strong connec­
10. This is the achievement of the great novelist Richard Powers, whose stories are a careful and, in my view, masterful enquiry into this new “realism.” Especially relevant for this paper is Richard Powers, Plowing the Dark (New York, 2000).
tion between the words for thing and a quasi-judiciary assembly. Icelanders boast of having the oldest Parliament, which they call Althing, and you can still visit in many Scandinavian countries assembly places that are desig­nated by the word Ding or Thing. Now, is this not extraordinary that the banal term we use for designating what is out there, unquestionably,athing, what lies out of any dispute, out of language, is also the oldest word we all have used to designate the oldest of the sites in which our ancestors didtheir dealing and tried to settle their disputes?11 A thing is, in one sense, an object out there and, in another sense, an issue very much in there, at any rate, a gathering. To use the term I introduced earlier now more precisely, the same word thing designates matters of fact and matters of concern.
Needless to say, although he develops this etymology at length, this is not the path that Heidegger has taken. On the contrary, all his writing aims to make as sharp a distinction as possible between, on the one hand, objects, Gegenstand, and, on the other, the celebrated Thing. The handmade jug can be a thing, while the industrially made can of Coke remains an object. While the latter is abandoned to the empty mastery of science and technology, only the former, cradled in the respectful idiom of art, craftsmanship, and poetry, could deploy and gather its rich set of connections.12 This bifurca­tion is marked many times but in a decisive way in his book on Kant:
Up to this hour such questions have been open. Their questionability is concealed by the results and the progress of scientific work. One of these burning questions concerns the justification and limits of mathe­
matical formalism in contrast to the demand for an immediate return  to intuitively given nature.13
What has happened to those who, like Heidegger, have tried to find their ways in immediacy, in intuition, in nature would be too sad to retell—and is well known anyway. What is certain is that those pathmarks off the beaten track led indeed nowhere. And, yet, Heidegger, when he takes the jug se­riously, offers a powerful vocabulary to talk also about the object hedespises so much. What would happen, I wonder, if we tried to talk about the object of science and technology, the Gegenstand, as if it had the rich and com­plicated qualities of the celebrated Thing?
The problem with philosophers is that because their jobs are so hard they
11. See the erudite study by the remarkable French scholar of Roman law, Yan Thomas, “Res, chose et patrimoine (note sur le rapport sujet-objet en droit romain),” Archives de philosophie du droit 25 (1980): 413–26.
12. See Graham Harman, Tool-Being: Heidegger and the Metaphysics of Objects (Chicago, 2002).
13. Martin Heidegger, What Is a Thing? trans. W. B. Barton, Jr., and Vera Deutsch (Chicago, 1967), p. 95.
drink a lot of coffee and thus use in their arguments an inordinate quantity of pots, mugs, and jugs—to which, sometimes, they might add the occa­sional rock. But, as Ludwik Fleck remarked long ago, their objects

are never complicated enough; more precisely, they are never simultaneously made through a complex history and new, real, and interesting participants in the universe.14 Philosophy never deals with the sort of beings we in science studies have dealt with. And that’s why the debates between realism and relativism never go anywhere. As Ian Hacking has recently shown, the en­gagement of a rock in philosophical talk is utterly different if you take a banal rock to make your point (usually to lapidate a passing relativist!) or if you take, for instance, dolomite, as he has done so beautifully.15 The first can be turned into a matter of fact but not the second. Dolomite is so beau­tifully complex and entangled that it resists being treated as a matter of fact. It too can be described as a gathering; it too can be seen as engaging the fourfold. Why not try to portray it with the same enthusiasm, engagement, and complexity as the Heideggerian jug? Heidegger’s mistake is not to have treated the jug too well, but to have traced a dichotomy between Gegenstand and Thing that was justified by nothing except the crassest of prejudices.
Several years ago another philosopher, much closer to the history of sci­ence, namely Michel Serres, also French, but this time as foreign to critique as one can get, meditated on what it would mean to take objects of science in a serious anthropological and ontological fashion. It is interestingtonote that every time a philosopher gets closer to an object of science that is at once historical and interesting, his or her philosophy changes, and the spec­ifications for a realist attitude become, at once, more stringent and com­pletely different from the so-called realist philosophy of science concerned with routine or boring objects. I was reading his passage on the Challenger disaster in his book Statues when another shuttle, Columbia, in early 2003 offered me a tragic instantiation of yet another metamorphosis of an object into a thing.16
What else would you call this sudden transformation of a completely mastered, perfectly understood, quite forgotten by the media, taken-for­granted, matter-of-factual projectile into a sudden shower of debris falling
1.       Although Fleck is the founder of science studies, the impact of his work is still very much in the future because he has been so deeply misunderstood by Thomas Kuhn; see Thomas Kuhn, foreword to Ludwik Fleck, Genesis and Development of a Scientific Fact (1935; Chicago, 1979), pp. vii–xi.

2.       See Ian Hacking, The Social Construction of What? (Cambridge, Mass., 1999), in particular the last chapter.

3.       See Michel Serres, Statues: Le Second Livre des fondations (Paris, 1987). On the reason why Serres was never critical, see Serres with Latour, Conversations on Science, Culture, and Time, trans. Roxanne Lapidus (Ann Arbor, Mich., 1995).

on the United States, which thousands of people tried to salvage in the mud and rain and collect in a huge hall to serve as so many clues in a judicial scientific investigation? Here, suddenly, in a stroke, an object had become a thing, a matter of fact was considered as a matter of great concern. If a thing is a gathering, as Heidegger says, how striking to see how it can sud­denly disband. If the “thinging of the thing” is a gathering that always con­nects the “united four, earth and sky, divinities and mortals, in the simple onefold of their self-unified fourfold,”17 how couldthere be abetterexample of this making and unmaking than this catastrophe unfolding all its thou­sands of folds? How could we see it as a normal accident of technology when, in his eulogy for the unfortunate victims, your president said: “The crew of the shuttle Columbia did not return safely to Earth; yet we can pray that all are safely home”?18 As if no shuttle ever moved simply in space, but also always in heaven.
This was on C-Span 1, but on C-Span 2, at the very same time, early February 2003, another extraordinary parallel event was occurring. This time a Thing—with a capital T—was assembled to try to coalesce, to gather in one decision, one object, one projection of force: a military strike against Iraq. Again, it was hard to tell whether this gathering was a tribunal, a par­liament, a command-and-control war room, a rich man’s club, a scientific congress, or a TV stage. But certainly it was an assembly where matters of great concern were debated and proven—except there was much puzzle-ment about which type of proofs should be given and how accurate they were. The difference between C-Span 1 and C-Span 2, as I watched them with bewilderment, was that while in the case of Columbiawe hadaperfectly mastered object that suddenly was transformed into a shower of burning debris that was used as so much evidence in an investigation, there, at the United Nations, we had an investigation that tried to coalesce, in one uni­fying, unanimous, solid, mastered object, masses of people, opinions, and might. In one case the object was metamorphosed into a thing; in the sec­ond, the thing was attempting to turn into an object. We could witness, in one case, the head, in another, the tail of the trajectory through which mat­ters of fact emerge out of matters of concern. In both cases we were offered a unique window into the number of things that have to participate in the gathering of an object. Heidegger was not a very good anthropologist of science and technology; he had only four folds, while the smallest shuttle, the shortest war, has millions. How many gods, passions, controls, insti­
1.       Heidegger, “The Thing,” Poetry, Language, Thought, trans. Albert Hofstadter (New York, 1971), p. 178.

2.       “Bush Talking More about Religion: Faith to Solve the Nation’s Problems,” CNN website, 18 Feb. 2003, http://www.cnn.com/2003/ALLPOLITICS/02/18/bush.faith/

tutions, techniques, diplomacies, wits have to be folded to connect “earth and sky, divinities and mortals”—oh yes, especially mortals. (Frightening omen, to launch such a complicated war, just when such a beautifully mas­tered object as the shuttle disintegrated into thousands of pieces of debris raining down from the sky—but the omen was not heeded; gods nowadays are invoked for convenience only.)
My point is thus very simple: things have become Things again, objects have reentered the arena, the Thing, in which they have to be gathered first in order to exist later as what stands apart. The parenthesis that we can call the modern parenthesis during which we had, on the one hand, a world of objects, Gegenstand, out there, unconcerned by any sort of parliament, fo­rum, agora, congress, court and, on the other, a whole set of forums, meet­ing places, town halls where people debated, has come to a close. What the etymology of the word thing—chose, causa, res, aitia—had conserved for us mysteriously as a sort of fabulous and mythical past has now become, for all to see, our most ordinary present. Things are gathered again. Was it not extraordinarily moving to see, for instance, in the lower Manhattan recon­struction project, the long crowds, the angry messages, the passionate emails, the huge agoras, the long editorials that connected so many people to so many variations of the project to replace the Twin Towers? As the architect Daniel Libeskind said a few days before the decision, building will never be the same.
I could open the newspaper and unfold the number of former objects that have become things again, from the global warming case I mentioned earlier to the hormonal treatment of menopause, to the work of Tim Lenoir, the primate studies of Linda Fedigan and Shirley Strum, or the hyenas of my friend Steven Glickman.19
Nor are those gatherings limited to the present period as if only recently objects had become so obviously things. Every day historians ofsciencehelp us realize to what extent we have never been modern because they keep revising every single element of past matters of fact from Mario Biagioli’s Galileo, Steven Shapin’s Boyle, and Simon Schaffer’s Newton, to the in­credibly intricate linkages between Einstein and Poincare´ that Peter Galison has narrated in his latest masterpiece.20 Many others of course could be cited, but the crucial point for me now is that what allowed historians, phi­
19. Serres proposed the word quasi-object to cover this intermediary phase between things and objects—a philosophical question much more interesting than the tired old one of the relation between words and worlds. On the new way animals appear to scientists and the debate it triggers, see Primate Encounters: Models of Science, Gender, and Society, ed. Shirley Strum and Linda Fedigan (Chicago, 2000), and Vinciane Despret, Quand le loup habitera avec l’agneau (Paris, 2002).

20. See Peter Galison, Einstein’s Clocks, Poincare´’s Maps: Empires of Time (New York, 2003).
losophers, humanists, and critics to trace the difference between modern and premodern, namely, the sudden and somewhat miraculousappearance of matters of fact, is now thrown into doubt with the merging of matters of fact into highly complex, historically situated, richly diverse matters of concern. You can do one sort of thing with mugs, jugs, rocks, swans, cats, mats but not with Einstein’s Patent Bureau electric coordination of clocks in Bern. Things that gather cannot be thrown at you like objects.

And, yet, I know full well that this is not enough because, no matter what we do, when we try to reconnect scientific objects with their aura, their crown, their web of associations, when we accompany them back to their gathering, we always appear to weaken them, not to strengthen their claim to reality. I know, I know, we are acting with the best intentions intheworld, we want to add reality to scientific objects, but, inevitably, through a sort of tragic bias, we seem always to be subtracting some bit from it. Like a clumsy waiter setting plates on a slanted table, every nice dish slides down and crashes on the ground. Why can we never discover the same stubborn­ness, the same solid realism by bringing out the obviously webby, “thingy” qualities of matters of concern? Why can’t we ever counteract the claim of realists that only a fare of matters of fact can satisfy their appetite and that matters of concern are much like nouvelle cuisine—nice to look at but not fit for voracious appetites?
One reason is of course the position objects have been given in most social sciences, a position that is so ridiculously useless that if it is employed, even in a small way, for dealing with science, technology, religion, law, or literature it will make absolutely impossible any serious consideration of objectivity—I mean of “thinginess.” Why is this so? Let me try to portray the critical landscape in its ordinary and routine state.21
We can summarize, I estimate, 90 percent of the contemporary critical scene by the following series of diagrams that fixate the object at only two positions, what I have called the fact position and the fairy position—fact and fairy are etymologically related but I won’t develop this point here. The fairy position is very well known and is used over and over again by many social scientists who associate criticism with antifetishism. The role of the critic is then to show that what the naı¨ve believers are doing with objects is simply a projection of their wishes onto a material entity that does nothing at all by itself. Here they have diverted to their petty use the prophetic ful­
21. I summarize here some of the results of my already long anthropological inquiry into the iconoclastic gesture, from Latour, We Have Never Been Modern, trans. Catherine Porter (Cambridge, Mass., 1993) to Pandora’s Hope: Essays on the Reality of Science Studies (Cambridge, Mass., 1999) and of course Iconoclash.

figure 2.
mination against idols “they have mouths and speak not, they have ears and hear not,” but they use this prophecy to decry the very objects of belief— gods, fashion, poetry, sport, desire, you name it—to which naı¨ve believers cling with so much intensity.22 And then the courageous critic, who alone remains aware and attentive, who never sleeps, turns those false objectsinto fetishes that are supposed to be nothing but mere empty white screens on which is projected the power of society, domination, whatever. The naı¨ve believer has received a first salvo (fig. 2).
But, wait, a second salvo is in the offing, and this time it comes from the fact pole. This time it is the poor bloke, again taken aback, whose be­havior is now “explained” by the powerful effects of indisputable matters of fact: “You, ordinary fetishists, believe you are free but, in reality, you are acted on by forces you are not conscious of. Look at them, look, you blind idiot” (and here you insert whichever pet facts the social scientists fancy to work with, taking them from economic infrastructure, fields of discourse, social domination, race, class, and gender, maybe throwing in some neurobiology, evolutionary psychology, whatever, provided they act as indisputable facts whose origin, fabrication, mode of development are left unexamined) (fig. 3).
Do you see now why it feels so good to be a critical mind? Why critique,
22. See William Pietz, “The Problem of the Fetish, I,” Res 9 (Spring 1985): 5–17, “The Problem of the Fetish, II: The Origin of the Fetish” Res 13 (Spring 1987): 23–45, and “The Problem of the Fetish, IIIa: Bosman’s Guinea and the Enlightenment Theory of Fetishism,” Res 16 (Autumn 1988): 105–23.

figure 3.
this most ambiguous pharmakon, has become such a potent euphoricdrug? You are always right! When naı¨ve believers are clinging forcefully to their objects, claiming that they are made to do things because of their gods, their poetry, their cherished objects, you can turn all of those attachments into so many fetishes and humiliate all the believers by showing that it is nothing but their own projection, that you, yes you alone, can see. But as soon as naı¨ve believers are thus inflated by some belief in their own importance, in their own projective capacity, you strike them by a second uppercut and humiliate them again, this time by showing that, whatever they think, their behavior is entirely determined by the action of powerful causalitiescoming from objective reality they don’t see, but that you, yesyou, theneversleeping critic, alone can see. Isn’t this fabulous? Isn’t it really worth going to gradu­ate school to study critique? “Enter here, you poor folks. After arduousyears of reading turgid prose, you will be always right, you will never be taken in any more; no one, no matter how powerful, will be able to accuse you of naı¨vete´, that supreme sin, any longer? Better equipped than Zeus himself you rule alone, striking from above with the salvo of antifetishism in one hand and the solid causality of objectivity in the other.” The only loser is the naı¨ve believer, the great unwashed, always caught off balance (fig. 4).
Is it so surprising, after all, that with such positions given to the object, the humanities have lost the hearts of their fellow citizens, that they had to retreat year after year, entrenching themselves always further in the narrow barracks left to them by more and more stingy deans? The Zeus of Critique rules absolutely, to be sure, but over a desert.

figure 4.
One thing is clear, not one of us readers would like to see our own most cherished objects treated in this way. We would recoil in horror at the mere suggestion of having them socially explained, whether we deal in poetry or robots, stem cells, blacks holes, or impressionism, whether we are patriots, revolutionaries, or lawyers, whether we pray to God or put our hope in neuroscience. This is why, in my opinion, those of us who tried to portray sciences as matters of concern so often failed to convince; readers have con­fused the treatment we give of the former matters of fact with the terrible fate of objects processed through the hands of sociology, cultural studies, and so on. And I can’t blame our readers. What social scientists do to our favorite objects is so horrific that certainly we don’t want them to come any nearer. “Please,” we exclaim, “don’t touch them at all! Don’t try to explain them!” Or we might suggest more politely: “Why don’t you go furtherdown the corridor to this other department? They have bad facts to account for; why don’t you explain away those ones instead of ours?” And this is the reason why, when we want respect, solidity, obstinacy, robustness, we all prefer to stick to the language of matters of fact no matter its well-known defects.
And yet this is not the only way because the cruel treatment objects un­dergo in the hands of what I’d like to call critical barbarity is rather easy to undo. If the critical barbarian appears so powerful, it is because the two mechanisms I have just sketched are never put together in one single dia­gram (fig. 5). Antifetishists debunk objects they don’t believe in by showing the productive and projective forces of people; then, without ever making

figure 5.
the connection, they use objects they do believe in to resort to the causalist or mechanist explanation and debunk conscious capacities of people whose behavior they don’t approve of. The whole rather poor trick that allows critique to go on, although we would never confine our own valuables to their sordid pawnshop, is that there is never any crossover between the two lists of objects in the fact position and the fairy position. This is why you can be at once and without even sensing any contradiction (1) an antifetishist for everything you don’t believe in—for the most part religion, popular culture, art, politics, and so on; (2) an unrepentant positivist for all the sci­ences you believe in—sociology, economics, conspiracy theory, genetics, evolutionary psychology, semiotics, just pick your preferred field of study; and (3) a perfectly healthy sturdy realist for what you really cherish—and of course it might be criticism itself, but also painting, bird-watching, Shakespeare, baboons, proteins, and so on.
If you think I am exaggerating in my somewhat dismal portrayal of the critical landscape, it is because we have had in effect almost no occasion so far to detect the total mismatch of the three contradictory repertoires— antifetishism, positivism, realism—because we carefully manage to apply them on different topics. We explain the objects we don’t approve of by treating them as fetishes; we account for behaviors we don’t like by disci­pline whose makeup we don’t examine; and we concentrate our passionate interest on only those things that are for us worthwhile matters of concern. But of course such a cavalier attitude with such contradictory repertoires is not possible for those of us, in science studies, who have to deal with states

of affairs that fit neither in the list of plausible fetishes—because everyone, including us, does believe very strongly in them—nor in the list of undis­putable facts because we are witnessing their birth, their slow construction, their fascinating emergence as matters of concern. The metaphor of the Copernican revolution, so tied to the destiny of critique, has always been for us, science students, simply moot. This is why, with more than a good dose of field chauvinism, I consider this tiny field so important; it is the little rock in the shoe that might render the routine patrol of the critical barbar­ians more and more painful.
The mistake would be to believe that we too have given a social expla­nation of scientific facts. No, even though it is true that at first we tried, like good critics trained in the good schools, to use the armaments handed to us by our betters and elders to crack open—one of their favorite expres­sions, meaning to destroy—religion, power, discourse, hegemony. But, for­tunately (yes, fortunately!), one after the other, we witnessed that the black boxes of science remained closed and that it was rather the tools that lay in the dust of our workshop, disjointed and broken. Put simply, critique was useless against objects of some solidity. You can try the projective game on UFOs or exotic divinities, but don’t try it on neurotransmitters, on gravi­tation, on Monte Carlo calculations. But critique is also useless when it be­gins to use the results of one science uncritically, be it sociology itself, or economics, or postimperialism, to account for the behavior of people. You can try to play this miserable game of explaining aggression by invoking the genetic makeup of violent people, but try to do that while dragging in, at the same time, the many controversies in genetics, including evolutionary theories in which geneticists find themselves so thoroughly embroiled.23
On both accounts, matters of concern never occupy the two positions left for them by critical barbarity. Objects are much too strong to be treated as fetishes and much too weak to be treated as indisputable causal expla­nations of some unconscious action. And this is not true of scientific states of affairs only; this is our great discovery, what made science studiescommit such a felicitous mistake, such a felix culpa. Once you realize that scientific objects cannot be socially explained, then you realize too that the so-called weak objects, those that appear to be candidates for the accusation of an­tifetishism, were never mere projections on an empty screen either.24 They
1.       For a striking example, see Jean-Jacques Kupiec and Pierre Sonigo, Ni Dieu ni ge`ne: Pour une autre the´orie de l’he´re´dite´ (Paris, 2000); see also Evelyn Fox-Keller, The Century of the Gene (Cambridge, Mass., 2000).

2.       I have attempted to use this argument recently on two most difficult types of entities, Christian divinities (Latour, Jubiler ou les tourments de la parole religieuse [Paris, 2002]) and law (Latour, La Fabrique du droit: Une Ethnographie du Conseil d’E ´tat [Paris, 2002]).

too act, they too do things, they too make you do things. It is not only the objects of science that resist, but all the others as well, those that were sup­posed to have been ground to dust by the powerful teeth of automated re­flex-action deconstructors. To accuse something of being a fetish is the ultimate gratuitous, disrespectful, insane, and barbarous gesture.25
Is it not time for some progress? To the fact position, to the fairyposition, why not add a third position, a fair position? Is it really asking too much from our collective intellectual life to devise, at least once a century, some new critical tools? Should we not be thoroughly humiliated to see that mili­tary personnel are more alert, more vigilant, more innovative than we, the pride of academia, the cre`medelacre`me, who go on ceaselessly transform­ing the whole rest of the world into naı¨ve believers, into fetishists, into hap­less victims of domination, while at the same time turning them into the mere superficial consequences of powerful hidden causalities coming from infrastructures whose makeup is never interrogated? All the while being intimately certain that the things really close to our hearts would in no way fit any of those roles. Are you not all tired of those “explanations”? I am, I have always been, when I know, for instance, that the God to whom I pray, the works of art I cherish, the colon cancer I have been fighting, the piece of law I am studying, the desire I feel, indeed, the very book I am writing could in no way be accounted for by fetish or fact, nor by any combination of those two absurd positions?
To retrieve a realist attitude, it is not enough to dismantle critical weap­ons so uncritically built up by our predecessors as we would obsolete but still dangerous atomic silos. If we had to dismantle social theory only, it would be a rather simple affair; like the Soviet empire, those big totalities have feet of clay. But the difficulty lies in the fact that they are built on top of a much older philosophy, so that whenever we try to replace matters of fact by matters of concern, we seem to lose something along the way. It is like trying to fill the mythical Danaid’s barrel—no matter what we put in it, the level of realism never increases. As long as we have not sealed the leaks, the realist attitude will always be split; matters of fact take the best part, and matters of concern are limited to a rich but essentially void or irrelevant history. More will always seem less. Although I wish to keep this paper short, I need to take a few more pages to deal with ways to overcome this bifurcation.

Alfred North Whitehead famously said, “The recourse to metaphysics is
25. The exhibition in Karlsruhe, Germany, Iconoclash, was a sort of belated ritual in order to atone for so much wanton destruction.
like throwing a match into a powder magazine. It blows up the whole arena.”26 I cannot avoid getting into it because I have talked so much about weapon systems, explosions, iconoclasm, and arenas.Of all themodernphi­losophers who tried to overcome matters of fact, Whitehead is the only one who, instead of taking the path of critique and directing his attention away from facts to what makes them possible as Kant did; or adding something to their bare bones as Husserl did; or avoiding the fate of their domination, their Gestell, as much as possible as Heidegger did; tried to get closer to them or, more exactly, to see through them the reality that requested a new re­spectful realist attitude. No one is less a critic than Whitehead, in all the meanings of the word, and it’s amusing to notice that the only pique he ever directed against someone else was against the other W., the one considered, wrongly in my view, as the greatest philosopher of the twentieth century, not W. as in Bush but W. as in Wittgenstein.
What set Whitehead completely apart and straight on our path is that he considered matters of fact to be a very poor rendering of what is given in experience and something that muddles entirely the question, What is there? with the question, How do we know it? as Isabelle Stengers hasshown recently in a major book about Whitehead’s philosophy.27 Those who now mock his philosophy don’t understand that they have resigned themselves to what he called the “bifurcation of nature.” They have entirely forgotten what it would require if we were to take this incredible sentence seriously: “For natural philosophy everything perceived is in nature. We may not pick up and choose. For us the red glow of the sunset should be as much part of nature as are the molecules and electric waves by which men of science would explain the phenomenon” (CN, pp. 28–29).

All subsequent philosophies have done exactly the opposite: they have picked and chosen, and, worse, they have remained content with that lim­ited choice. The solution to this bifurcation is not, as phenomenologists would have it, adding to the boring electric waves the rich lived world of the glowing sun. This would simply make the bifurcation greater. The so­lution or, rather, the adventure, according to Whitehead, is to dig much further into the realist attitude and to realize that matters of fact are totally implausible, unrealistic, unjustified definitions of what it is to deal with things:
1.       Alfred North Whitehead, The Concept of Nature (Cambridge, 1920), p. 29; hereafter abbreviated CN.

2.       See Isabelle Stengers, Penser avec Whitehead: Une Libre et sauvage cre´ation de concepts (Paris, 2002), a book which has the great advantage of taking seriously Whitehead’s science as well as his theory of God.

Thus matter represents the refusal to think away spatial and temporal characteristics and to arrive at the bare concept of an individual entity.  It is this refusal which has caused the muddle of importing the mere pro­cedure of thought into the fact of nature. The entity, bared of all charac­teristics except those of space and time, has acquired a physical status as  the ultimate texture of nature; so that the course of nature is conceived  as being merely the fortunes of matter in its adventure through space.
[CN,p.20]

It is not the case that there would exist solid matters of fact and that the next step would be for us to decide whether they will be used to explain something. It is not the case either that the other solution is to attack, criti­cize, expose, historicize those matters of fact, to show that they are made up, interpreted, flexible. It is not the case that we should rather flee out of them into the mind or add to them symbolic or cultural dimensions; the question is that matters of fact are a poor proxy of experience and of ex­perimentation and, I would add, a confusing bundle of polemics, of epis­temology, of modernist politics that can in no way claim to represent what is requested by a realist attitude.28

Whitehead is not an author known for keeping the reader wide awake, but I want to indicate at least the direction of the new critical attitude with which I wish to replace the tired routines of most social theories.
The solution lies, it seems to me, in this promising word gathering that Heidegger had introduced to account for the “thingness of the thing.”Now, I know very well that Heidegger and Whitehead would have nothing to say to one another, and, yet, the word the latter used in Process and Reality to describe “actual occasions,” his word for my matters of concern, is the word societies. It is also, by the way, the word used by Gabriel Tarde, the real founder of French sociology, to describe all sorts of entities. It is close enough to the word association that I have used all along to describe the objects of science and technology. Andrew Pickering would use the words “mangle of practice.”29 Whatever the words, what is presented here is an entirely different attitude than the critical one, not a flight into the condi­tions of possibility of a given matter of fact, not the addition of something

28. That matters of fact represent now a rather rare and complicated historical rendering of experience has been made powerfully clear by many writers; see, for telling segments of this history, Christian Licoppe, La Formation de la pratique scientifique: Le Discours de l’expe´rience en France et en Angleterre (1630–1820) (Paris, 1996); Mary Poovey, A History of the Modern Fact: Problems of Knowledge in the Sciences of Wealth and Society (Chicago, 1999); Lorraine Daston and Katherine Park, Wonders and the Order of Nature, 1150–1750 (New York, 1998); and Picturing Science, Producing Art, ed. Caroline A. Jones, Galison, and Amy Slaton (New York, 1998).
29. See Andrew Pickering, The Mangle of Practice: Time, Agency, and Science (Chicago, 1995).

more human that the inhumane matters of fact would have missed, but, rather, a multifarious inquiry launched with the tools of anthropology, philosophy, metaphysics, history, sociology to detect how many participants are gathered in a thing to make it exist and to maintain its existence.Objects are simply a gathering that has failed—a fact that has not been assembled according to due process.30 The stubbornness of matters of fact in the usual scenography of the rock-kicking objector—“It is there whether you like it or not”—is much like the stubbornness of political demonstrators: “the U.S., love it or leave it,” that is, a very poor substitute for any sort of vibrant, articulate, sturdy, decent, long-term existence.31 A gathering, thatis,athing, an issue, inside a Thing, an arena, can be very sturdy, too, on the condition that the number of its participants, its ingredients, nonhumans as well as humans, not be limited in advance.32 It is entirely wrong to divide the col­lective, as I call it, into the sturdy matters of fact, on the one hand, and the dispensable crowds, on the other. Archimedes spoke for a whole tradition when he exclaimed: “Give me one fixed point and I will move the Earth,” but am I not speaking for another, much less prestigious but maybe as re­spectable tradition, if I exclaim in turn “Give me one matter of concern and I will show you the whole earth and heavens that have to be gathered tohold it firmly in place”? For me it makes no sense to reserve the realist vocabulary for the first one only. The critic is not the one who debunks, but the one who assembles. The critic is not the one who lifts the rugs from under the feet of the naı¨ve believers, but the one who offers the participants arenas in which to gather. The critic is not the one who alternates haphazardly be­tween antifetishism and positivism like the drunk iconoclast drawn by Goya, but the one for whom, if something is constructed, then it means it is fragile and thus in great need of care and caution. I am aware that to get at the heart of this argument one would have to renew also what it means to be a constructivist, but I have said enough to indicate the direction of critique, not away but toward the gathering, the Thing.33 Not westward,but, so to speak, eastward.34
1.       See Latour, Politics of Nature: How to Bring the Sciences into Democracy, trans. Porter (Cambridge, Mass., 2004).

2.       See the marvelously funny rendering of the realist gesture in Malcolm Ashmore, Derek Edwards, and Jonathan Potter, “The Bottom Line: The Rhetoric of Reality Demonstrations,” Configurations 2 (Winter 1994): 1–14.

3.       This is the challenge of a new exhibition I am curating with Peter Weibel in Karlsruhe and that is supposed to take place in 2004 under the provisional title “Making Things Public.” This exhibition will explore what Iconoclash had simply pointed at, namely, beyond the image wars.

4.       This paper is a companion of another one: Latour, “The Promises of Constructivism,” in Chasing Technoscience: Matrix for Materiality, ed. Don Ihde and Evan Selinger (Bloomington, Ind., 2003), pp. 27–46.

5.       This is why, although I share all of the worries of Thomas de Zengotita, “Common Ground: Finding Our Way Back to the Enlightenment,” Harper’s 306 (Jan. 2003): 35–45, I think he is

The practical problem we face, if we try to go that new route, is to as­sociate the word criticism with a whole set of new positive metaphors, ges­tures, attitudes, knee-jerk reactions, habits of thoughts. To begin with this new habit forming, I’d like to extract another definition of critique from the most unlikely source, namely, Allan Turing’s original paper on thinking machines.35 I have a good reason for that: here is the typical paper about formalism, here is the origin of one of the icons—to use a cliche´ of anti­fetishism—of the contemporary age, namely, the computer, and yet, if you read this paper, it is so baroque, so kitsch, it assembles such an astounding number of metaphors, beings, hypotheses, allusions, that there is no chance that it would be accepted nowadays by any journal. Even Social Text would reject it out of hand as another hoax! “Not again,” they would certainly say, “once bitten, twice shy.” Who would take a paper seriously that statessome­where after having spoken of Muslim women, punishment of boys, extra­sensory perception: “In attempting to construct such machines we should not be irreverently usurping [God’s] power of creating souls, any more than we are in the procreation of children: rather we are, in either case, instru­ments of His will providing mansions for the souls that He creates” (“CM,”
p. 443).
Lots of gods, always in machines. Remember how Bush eulogized the crew of the Columbia for reaching home in heaven, if not home on earth? Here Turing too cannot avoid mentioning God’s creative power when talk­ing of this most mastered machine, the computer that he has invented. That’s precisely his point. The computer is in for many surprises; you get out of it much more than you put into it. In the most dramatic way,Turing’s paper demonstrates, once again, that all objects are born things, all matters of fact require, in order to exist, a bewildering variety of matters of con­cern.36 The surprising result is that we don’t master what we, ourselves,have fabricated, the object of this definition of critique:37

entirely mistaken in the direction of the move he proposes back to the future; to go back to the “natural” attitude is a sign of nostalgia.
35. See A.M. Turing, “Computing Machinery and Intelligence,” Mind 59 (Oct. 1950): 433–60; hereafter abbreviated “CM.” See also what Powers in Galatea 2.2 (New York, 1995) did with this paper; this is critique in the most generous sense of the word. For the context of this paper, see Andrew Hodges, Alan Turing: The Enigma (New York, 1983).
36. A nonformalist definition of formalism has been proposed by Brian Rotman, Ad Infinitum: The Ghost in Turing’s Machine: Taking God out of Mathematics and Putting the Body Back In (Stanford, Calif., 1993).
37. Since Turing can be taken as the first and best programmer, those who believe in defining machines by inputs and outputs should meditate his confession:
Machines take me by surprise with great frequency. This is largely because I do not do sufficient calculation to decide what to expect them to do, or rather because, although I do a calculation, I do it in a hurried, slipshod fashion, taking risks. Perhaps I say to myself, “I suppose the voltage here ought to be the same as there: anyway let’s assume it is.” Naturally I
Let us return for a moment to Lady Lovelace’s objection, which stated that the machine can only do what we tell it to do. One could say that a man can “inject” an idea into the machine, and that it will respond to a certain extent and then drop into quiescence, like a piano string struck by a hammer. Another simile would be an atomic pile of less than criti­cal size: an injected idea is to correspond to a neutron entering the pile from without. Each such neutron will cause a certain disturbance which eventually dies away. If, however, the size of the pile is sufficiently in­creased, the disturbance caused by such an incoming neutron will very likely go on and on increasing until the whole pile is destroyed. Is there a corresponding phenomenon for minds, and is there one for ma­chines? There does seem to be one for the human mind. The majority of them seem to be “sub-critical,” i.e. to correspond in this analogy to piles of sub-critical size. An idea presented to such a mind will on average give rise to less than one idea in reply. A smallish proportion are super­critical. An idea presented to such a mind may give rise to a whole “the­ory” consisting of secondary, tertiary and more remote ideas. Animals’ minds seem to be very definitely sub-critical. Adhering to this analogy we ask, “Can a machine be made to be super-critical?” [“CM,” p. 454]
We all know subcritical minds, that’s for sure! What would critique do if it could be associated with more, not with less, with multiplication, not subtraction. Critical theory died away long ago; can we become critical again, in the sense here offered by Turing? That is, generating more ideas than we have received, inheriting from a prestigious critical tradition but not letting it die away, or “dropping into quiescence” like a piano no longer struck. This would require that all entities, including computers, cease to be objects defined simply by their inputs and outputs and become again things, mediating, assembling, gathering many more folds than the “united four.” If this were possible then we could let the critics come ever closer to the matters of concern we cherish, and then at last we could tell them: “Yes, please, touch them, explain them, deploy them.” Then we would have gone for good beyond iconoclasm.
am often wrong, and the result is a surprise for me for by the time the experiment is done these assumptions have been forgotten. These admissions lay me open to lectures on the subject of my vicious ways, but do not throw any doubt on my credibility when I testify to the surprises I experience. [“CM,” pp. 450–51]
On this nonformalist definition of computers, see Brian Cantwell Smith, On the Origin of Objects (Cambridge, Mass., 1997).


Apartheid social: Nous étions tous en route pour Abilene et nous ne le savions pas ! (France finds the road to Abilene is paved with good intentions)

22 janvier, 2015
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French riots map (Nov. 2005)
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https://pgranof.files.wordpress.com/2011/09/cropped-abilene1.jpg?w=450&h=117Nous appelions l’Amérique de nos voeux et nous sommes exaucés: même nos « problèmes », désormais, sont américains. René Girard
 Here we were, four reasonably sensible people who, of our own volition, had just taken a 106-mile trip across a godforsaken desert in a furnace-like temperature through a cloud-like dust storm to eat unpalatable food at a hole-in-the-wall cafeteria in Abilene, when none of us had really wanted to go. In fact, to be more accurate, we’d done just the opposite of what we wanted to do. The whole situation simply didn’t make sense. At least it didn’t make sense at the time. But since that day in Coleman, I have observed, consulted with, and been a part of more than one organization that has been caught in the same situation. As a result, they have either taken a side-trip, or, occasionally, a terminal journey to Abilene, when Dallas or Houston or Tokyo was where they really wanted to go. And for most of those organizations, the negative consequences of such trips, measured in terms of both human misery and economic loss, have been much greater than for our little Abilene group.(…) Organizations frequently take actions in contradiction to what they really want to do and therefore defeat the very purposes they are trying to achieve. [And] a major corollary of the paradox (…) is that the inability to manage agreement is a major source of organization dysfunction. Jerry B. Harvey (1974)
Dans le cas où un carreau cassé n’est pas remplacé, tous les autres carreaux connaîtront le même sort. John Wilson et George Kelling (Théorie du carreau cassé)
Abattre un Européen, c’est faire d’une pierre deux coups, supprimer en même temps un oppresseur et un opprimé ; restent un homme mort et un homme libre. Sartre (préface des “Damnés de la terre” de Franz Fanon, 1961)
C’était la guérilla ! On a scié les poteaux téléphoniques. C’était un peu ce que faisaient les fellaghas en Algérie aussi. En Algérie, toutes les nuits, les poteaux étaient coupés… Il fallait faire quelque chose. Ce n’était pas très populaire bien sûr, mais c’était un moyen de semer le désordre (..) Cela marquait, parce que cela créait une ambiance de désordre, de tension » Jean-Marie Saillour (militant paysan et ex-parachutiste en Algérie, 1961)
A Morlaix, c’est moi qu’ai été désigné donc, pour dire « Faites tout ce que vous voulez. Coupez les poteaux téléphoniques ». J’avais voulu faire référence à l’Algérie (..) en disant « là-bas, ça réussit », parce qu’on sentait que ça réussissait déjà (..) Pierre Abéguilé (syndicaliste paysan, 1961)
C’est un moment génial de l’histoire de France. Toute la communauté issue de l’immigration adhère complètement à la position de la France. Tout d’un coup, il y a une espèce de ferment. Profitons de cet espace de francitude nouvelle. Jean-Louis Borloo (avril 2003)
Pendant cinq ans, des musulmans français irrités ont ingurgité un régime régulier de violence ô combien “romantique” – le jihad-Intifada en Israel, le jihad-insurrection en Irak, le jihad-insurrection en Afghanistan. Quand ils ont commencé à brûler des synagogues et à molester des juifs à l’automne 2000, les médias ont dûment signalé que ces voyous étaient les produits de la “frustration” ressentie du fait des traitements des musulmans du Moyen-Orient et d’Asie centrale. Leur propre gouvernement ne multipliait-il pas au même moment les imprécations contre les Américains? Les protestataires étaient on ne peut plus dans le ton. (…) Au sein des élites françaises, l’ennemi était clairement identifié: non l’slamisme ou l’slamofascisme, non les foules déchainées des banlieues parisiennes, non Saddam Hussein, non Al-Qaeda, mais les troupes britanniques et américaines en Irak. Les voitures et les bâtiments brûlés dont sont pleins les rues françaises sont le résidu intérieur du culte du jihad dont ces musulmans français ont été “drogués” par Al-Jazeera, et qui a été légitimé par une classe intellectuelle française qui a toujours eu une vision si “romantique” de la résistance sous toutes ses formes.(…) Peut-être que certains de ces journalistes, chercheurs, intellectuels et hauts fonctionnaires qui colportaient ces choses pensaient qu’elles resteraient une diversion idéologique abstraite. La France est loin de l’Irak, après tout. Mais maintenant que le militantisme s’est retourné contre l’Etat français lui-même, ils sont brusquement choqués de ce qu’ils ont semé. Nidra Poller
Il semble que le Danemark et tous les autres pays européens auront leurs bandes de Gaza. Etant donné ce trait psychologique fondamental des cultures islamiques -que des cultures et des religions différentes ne peuvent en aucun cas être égales – ces sociétés parallèles ne pourront jamais vivre en harmonie avec leur voisinage. Nicolai Sennels (psychologue danois ayant travaillé dans les quartiers à majorité musulmane)
Ils ont mis le feu à un bâtiment scolaire (…) Ils ont essayé d’incendier le commissariat, d’autres bâtiments ainsi que des voitures, mais essentiellement ils ont jeté des pierres et des briques sur la police et les pompiers. Personne n’a été blessé. Tout a débuté parce qu’un groupe de jeunes adultes s’est vu interdire de pénétrer dans une fête dans un collège. Ils se sont énervés et ont commencé à jeter des pierres à travers les vitres de l’école. Mats Eriksson (porte-parole de la police de l’ouest de Stockholm, 09.06.10)
J’ai participé aux émeutes, j’ai renversé une voiture, fracassé la Banque de Montréal, les arrêts d’autobus… Une grosse soirée! Sienna St-Laurent (14 ans, Vancouver, Canada, 2011)
Que veut, en fait, Dieudonné ? Il veut un ‘Holocauste’ pour les Arabes et pour les noirs aussi. (…) La noble idée de « la guerre contre le racisme » se transforme graduellement en une idéologie hideusement mensongère. Et cet antiracisme sera, pour le XXIe siècle, ce qu’a été le communisme pour le XXe. Alain Finkielkraut
Contrairement au grand banditisme classique (…) composé d’individus de toutes origines ayant opté seuls pour la voie criminelle, ce nouveau milieu des cités est grégaire, issu de, et implanté dans des secteurs précis ; il est enfin ethnique, car composé d’éléments issus des seconde et troisième générations de flux migratoires venus d’anciennes colonies africaines et nord-africaines de la France. Xavier Raufer (avril 2007)
Les discriminations sont encore plus dommageables quand elles sont implicites. Esther Dufilo
On nous demandait de ne citer aucun prénom. C’était considéré comme trop stigmatisant. Communicant sous Jospin
En France, nous ne parvenons pas à dire certaines choses parfois pour des raisons louables. Il en est ainsi de la surdélinquance des jeunes issus de l’immigration qui a longtemps été niée, sous prétexte de ne pas stigmatiser. On a attendu que la réalité des quartiers, des commissariats, des tribunaux, des prisons, impose l’évidence de cette surreprésentation pour la reconnaître publiquement. Et encore, les politiques ne savent pas encore en parler. Christian Delorme (dit « curé des Minguettes »)
En vérité, c’est l’échec de l’intégration qui nourrit l’immigration d’aujourd’hui. Dans les cours de récréation de nos écoles, les enfants se regroupent par clans ethniques qui s’ignorent ou se détestent : « Les rebeus, les reunois, les feujs, les noichs ou les caifrans ». Et l’insulte suprême est : « Sale Français ! » Les enfants juifs sont interdits d’école publique dans nombre de banlieues et sont contraints de se replier sur les écoles confessionnelles. Les bandes ethniques s’affrontent à la gare du Nord. Lors de la présidentielle, on a vu à l’oeuvre un terrifiant vote ethnique, comme l’a justement noté Jérôme Jaffré (Le Monde du 8 juin) : 94 % des électeurs qui se disent musulmans ont voté Ségolène Royal ; 77 % de ceux qui se disent catholiques pratiquants ont voté Nicolas Sarkozy. Eric Zemmour (2007)
Les Français issus de l’immigration sont plus contrôlés que les autres parce que la plupart des trafiquants sont noirs et arabes… C’est un fait. Eric Zemmour
Je connais trop la souffrance réelle de mes compatriotes «Arabes et noirs», honnêtes travailleurs, parents intègres, qui se sentent «salis» par les exactions des bandes de jeunes gens qui ont la même origine qu’eux. Je le sais d’autant mieux qu’avec mon patronyme, je me souviens du temps pas si lointain – les années 70- où une bande de truands célèbres – les frères Zemour – défrayaient la chronique criminelle, la honte dans les yeux de mon grand-père; et accessoirement, l’attente interminable dans les aéroports pour la vérification vétilleuse – et sans ordinateur- de mon identité. Mon grand-père souffrait en silence pour «son nom traîné dans la boue», mais il n’a jamais prétendu que nos homonymes n’étaient pas des brigands de grand chemin! Eric Zemmour
Je propose à un citoyen de bonne foi de venir assister aux audiences correctionnelles et parfois criminelles à Paris et il ne pourra que constater la validité de ce “fait”, la justesse de cette intuition qui, aujourd’hui, confirment un mouvement né il y a quelques années. Tous les Noirs et tous les Arabes ne sont pas des trafiquants, mais beaucoup de ceux-ci sont noirs et arabes. Philippe Bliger (Avocat général près la cour d’appel de Paris)
Certes, 80% des jeunes délinquants d’origine maghrébine ont des parents ouvriers ou employés. Mais, à niveau socio-économique équivalent, les enfants d’immigrés sont plus délinquants que les autres. Sébastian Roché
Derrière les mis en cause il existe des victimes, habitant les mêmes espaces, originaires de mêmes pays, et souvent de situation sociale comparable. Alain Bauer
La police, t’es foutue le Hamas est dans la rue! Slogan (manifestation pro-Hamas, Paris, 2009)
C’est finalement très banal qu’un président de la République aille dans un quartier de nos villes. Pourquoi ça devient un événement ? Pourquoi c’est à ce point dangereux qu’il faudrait qu’il n’y ait pas de médias? Pourquoi ça se passe sans que le maire de la commune en soit lui-même informé? C’est une «curieuse conception de la République. (…) il y aurait donc des zones de non-droit où il y aurait presque péril pour le président. François Hollande (Europe 1)
Vas te faire enculer connard, ici t’es chez moi! Jeune de 21 ans (Mot de bienvenue au président Sarkozy à la gare de St Denis)
On baise la France ! (…) Juifs dans les fours ! (…) Sarkozy le petit Juif ! (…) Obama le nègre des Juifs ! (…) Presse sioniste, presse collabo ! Cris de manifestants devant l’ambassade d’Israël, Paris, 31.05.10)
Tous sur les Champs, on va tout casser. Cris de casseurs du Trocadéro (mai 2013)
Paris est à nous ! Cris des émeutiers du Trocadéro
On est en guerre contre ce pays (…) Ce pays, on le quittera quand il nous rendra ce qu’on nous doit. (…) On n’est pas là parce qu’on aime la Tour Eiffel. Tribu Ka
Le discours de l’excuse s’est alors trouvé survalorisé, les prises de position normatives ont été rejetées comme politiquement incorrectes et les policiers ont fait office de boucs émissaires. Lucienne Bui Trong
La société est devenue d’abord plus tolérante vis-à-vis des déviances mineures. Nous sommes de plus en plus individualistes; le contrôle social s’est affaibli, on ne vit plus sous le regard d’une seule communauté comme autrefois. Et puis, l’opinion des parents sur la conduite de leurs enfants est devenue plus indulgente. Ils sont plus laxistes sur la morale quotidienne, et ce dans tous les milieux. (…) Pour être efficace, la réparation doit être immédiate. Or, dans les lycées, la norme veut que l’on ne répare les casiers abîmés qu’au troisième. Au prétexte que le coût unitaire est trop élevé. De même, tous les offices d’HLM ne sont pas convaincus de l’utilité des poubelles ignifugées ou des produits antitags. Sébastian Roché
Les mineurs délinquants cumulent les handicaps, expliquent Monique Dagnaud et Sebastian Roché. L’immigration de fraîche date, associée aux difficultés à trouver un emploi ou à la ghettoïsation de l’habitat, en fait partie, sans qu’il soit possible de mesurer l’importance respective des différents facteurs qui peuvent éclairer les parcours délictueux. D’une façon générale, la pauvreté économique concerne 60 % des familles. Les pères sont, à 26 %, inactifs. Ceux qui ont un travail sont en majorité des ouvriers (59 %), les mères des employées (46 %). Le contexte familial, difficile, éclaire aussi les parcours des mineurs. Les deux tiers sont issus de fratries de quatre frères et soeurs ou plus. Près de 40 % des dossiers judiciaires font état de violence familiale ; 20 % évoquent un père alcoolique. Seuls 54,5 % de ces mineurs vivent avec leurs deux parents ; 11 % sont hébergés en foyer. Dans 9,3 % des cas, ces adolescents ont un de leurs parents décédé. Enfin, leur situation scolaire est sinistrée : 79 % ont redoublé, 55 % plusieurs fois et près de 60 % ont fait l’objet d’une ou de plusieurs exclusions. Les mineurs d’origine étrangère « cumulent encore plus que les autres les traits de désavantage socio-économique », notent les chercheurs. Le Monde
N’est-on pas allé jusqu’à interpréter les tags qui maculaient les trains de banlieue comme « une revendication de vie », voire comme « une agression carnavalesque contre l’ordre établi »? Le Point
L’affaire des abus sexuels commis à Rotherham sur au moins 1 400 enfants est particulièrement choquante par son ampleur, mais aussi du fait de l’inaction des autorités. En cause : leur peur d’être accusées de racisme et leur tendance à dissimuler leurs défaillances. (…) Selon l’ancienne inspectrice des affaires sociales, au moins 1 400 enfants ont été victimes d’exploitation sexuelle entre 1997 et 2013. Nombre d’entre eux ont subi des viols à répétition de la part des membres de bandes dont les agissements étaient connus ou auraient dû l’être. Les enfants qui résistaient étaient battus. Ceux qui osaient parler était traités avec mépris par les adultes censés les protéger. (…) Personne à la mairie, dit-on, n’a osé dénoncer les bandes majoritairement asiatiques qui ont commis ces violences, de crainte d’être accusé de racisme. Force est de reconnaître que le racisme, même inconscient (tout comme le sexisme et l’homophobie), est aujourd’hui montré du doigt dans les services publics. Au point que beaucoup préfèrent fermer les yeux sur des viols d’enfants plutôt que de prendre le risque de subir ce type d’accusations. The Spectator
Ne sommes-nous pas tous en route pour Abilene, persuadés que les autres veulent y aller et que nous serions seuls à exprimer une divergence ? L’évolution actuelle de nos entreprises, de notre monde dans son ensemble, n’est-elle pas, sous bien des aspects, l’autoroute vers une destination dont nous ne voulons pas, dont pas un homme ne veut vraiment ? Thierry Groussin
 Le silence est à la fois un outil très économique de communication et un puissant facteur de décisions absurdes. Christian Morel
Un Américain a observé que les randonnées de ski hors piste avec un guide avaient au moins autant d’accident que sans guide. L’explication est qu’il vaut mieux une discussion de groupe sans leader qu’un leader sans discussion. Christian Morel
Un autre type d’enchaînement vers l’absurde se produit lorsqu’il y a une anticipation croisée défectueuse, par exemple dans l’accident survenu entre deux pétroliers qui, cherchant à s’éviter, se sont détournés de leur trajectoire et sont entrés en collision – accident du reste relativement fréquent. (…) C’est ce qu’a souligné un consultant en management, J.-B. Harvey, à travers ce qu’il appelle le paradoxe d’Abilene. Un dimanche, par une chaleur étouffante, un couple, leur fils et leur belle-fille jouent à un jeu de société sur la terrasse de leur ranch, au frais, en consommant des boissons désaltérantes. Ils prennent collectivement la décision de se rendre à la ville d’Abilene en parcourant deux cents kilomètres dans la chaleur et la poussière, pour avaler un mauvais déjeuner. Quand ils rentrent, ils sont épuisés et maussades ; alors qu’ils se sont affalés dans les fauteuils, l’un d’entre eux avoue qu’il n’a accepté d’aller à Abilene que parce que les autres en avaient envie, mais que lui-même n’y tenait pas du tout ; et ils se rendent alors compte qu’en fait aucun d’entre eux n’en avait envie et qu’ils ont simplement mal anticipé les souhaits les uns des autres. Cet enchaînement vers l’absurde est souvent aggravé par le fait que non seulement les acteurs ont mal anticipé les décisions les uns des autres, mais ils n’ont pas communiqué entre eux lors des réunions ; c’est le cas dans l’apologue d’Abilene, mais c’est également le cas dans l’accident de la navette Challenger : pendant la téléconférence au cours de laquelle a été prise la décision finale de lancer la navette, plusieurs participants, qui étaient conscients des risques de dysfonctionnement des joints, sont restés silencieux.(…) Pourquoi ce silence ? Il arrive qu’il soit dû à la pression exercée par la hiérarchie, mais c’est loin d’être la seule explication. En réalité, le silence des membres du groupe s’explique surtout par un certain nombre de règles de fonctionnement implicites ou explicites des organisations : on n’est autorisé à parler que si on possède une bonne connaissance du problème évoqué ; on ne peut exprimer une opinion qui ne repose pas sur des données ; la répétition d’une objection ou l’insistance risquent d’être perçues comme le témoignage d’un manque de maîtrise de soi ou comme une manifestation d’agressivité ; il faut veiller en toute circonstance à préserver la cohésion du groupe ; on fait de l’information descendante à cause du nombre de participants. Ce mode de fonctionnement, qui entre dans la définition même des organisations bureaucratiques, a pour conséquence de pousser les acteurs à minorer les alertes. C’est particulièrement évident, notamment, dans les échanges entre les pilotes et les contrôleurs aériens : le code de communication veut qu’on ne s’énerve jamais, qu’on conserve un ton neutre, qu’on ne répète pas les informations. (…) Le plus étonnant, dans tout cela, est la grande tolérance collective qu’on observe vis-à-vis des décisions absurdes. Christian Morel

Attention: une fausse unanimité peut en cacher une autre !

A l’heure où, après l’unanimité rassurante du selfie géant du 11 janvier qui a réuni après les massacres de Charlie et de Hyper cacher et l’Administration Obama exceptée, on s’en souvient, une bonne part des pompiers et pyromanes de la planète …

Nos dirigeants semblent enfin se décider à un premier retour d’expérience suite au véritable accident industriel que pointe seul depuis des décennies le parti des bonnes questions et des mauvaises réponses …

Mais, culture de l’excuse et politiquement correct obligent comme l’indique le terme d’ « apartheid social » du premier ministre, ne semblent se résoudre à dépasser l’auto-flagellation …

Pendant qu’en Grande-Bretagne l’on découvre que par peur d’être taxées de racisme et de créer des tensions parmi les immigrés, les autorités d’une petite ville ont fermé les yeux pendant une quinzaine d’années sur les abus sexuels de quelque 1.400 mineures blanches par des migrants d’origine pakistanaise …

Comment ne pas repenser à un phénomène décrit par le consultant en management américain J.-B. Harvey dans les années 70 et repris dans deux passionnants ouvrages par l’ancien DRH de Renault Christian Morel …

A savoir celui de la fausse unanimité, grosse de conséquences potentiellement catastrophiques, dite du « paradoxe d’Abilène » …

Où, persuadés que les autres veulent y aller et qu’ils seraient seuls à exprimer une divergence, un groupe tout entier se retrouve à une destination dont personne ne voulait vraiment …

Et, comme le rappelle Morel, comment un groupe de personnes individuellement intelligentes peut, à l’instar du cas emblématique de l’explosion en vol de la navette Challenger ou de ces collisions de navires en mer du seul fait de leurs manoeuvres d’évitement, arriver à des décisions collectivement stupides et catastrophiques ?

LES DÉCISIONS ABSURDES
Christian Morel
Directeur des ressources humaines
Division Véhicules Utilitaires, Renault
Auteur du livre Les Décisions absurdes
(Gallimard, 2002)

Séance du 7 décembre 2001
Compte rendu rédigé par Élisabeth Bourguinat

En bref

Christian Morel a étudié les décisions absurdes, définies comme des erreurs radicales et persistantes, dont les auteurs agissent avec constance et de façon intensive contre le but qu’ils se sont donné, et ce dans des domaines très divers : erreurs incompréhensibles de pilotage d’avion ou de bateau, actions managériales totalement contraires à l’objectif visé, décisions de copropriété dénuées de sens… Ces cas sont analysés sous trois angles : l’interprétation cognitive qui met en évidence des erreurs élémentaires de raisonnement ; l’explication collective révélant des systèmes d’interactions qui enferment les protagonistes dans une solution absurde ; l’explication téléologique qui montre la perte du sens à différentes étapes de l’action. Le plus étonnant de tout cela, conclut Christian Morel, est la grande tolérance collective qu’on observe
vis-à-vis des décisions absurdes !

EXPOSÉ de Christian MOREL

Mon livre1 a pour objectif de décrire, analyser et comprendre des exemples de décisions absurdes. Pourquoi étudier de telles décisions ? D’une part, parce qu’elles ont un caractère d’étrangeté et même de mystère qui pique la curiosité ; d’autre part, parce qu’elles manifestent de façon éclatante des processus qui sont à l’oeuvre, de façon plus difficile à repérer, dans beaucoup de décisions “normales” que nous prenons chaque jour.

Qu’est-ce qu’une décision absurde ?

Les décisions absurdes ne doivent pas être confondues avec de simples erreurs : il s’agit d’erreurs radicales et persistantes, dont les auteurs agissent avec constance et de façon intensive contre le but qu’ils se sont donné.

Je précise qu’une décision absurde ne peut être jugée telle qu’à l’intérieur d’un cadre de référence donné. Par exemple, le fait que les anciens Égyptiens momifiaient les morts peut nous paraître absurde, mais cela ne l’était pas pour eux, dans la mesure où ils croyaient que la conservation des corps permettait une vie éternelle. En revanche, le fait d’accumuler des objets extrêmement précieux dans les tombeaux peut paraître absurde même à l’intérieur de leur cadre de référence : ces trésors étaient régulièrement pillés, ce qui privait les morts des objets de la vie quotidienne dont ils avaient besoin pendant leur vie éternelle.

Le corpus

J’ai choisi d’étudier une douzaine de cas de décisions absurdes très variés par leur nature et leurs enjeux. Certains ont fait l’objet de rapports d’enquête qu’on peut trouver sur l’internet, par exemple les accidents d’avions de ligne. D’autres sont tirés de l’observation directe, comme les cas de management ou les cas de la vie quotidienne.

Voici quelques exemples de décisions absurdes :
– l’un des deux réacteurs d’un avion présente des signes de dysfonctionnement ; le commandant de bord et son copilote arrêtent celui qui fonctionnait normalement ;
– des pilotes retardent l’atterrissage d’un avion pendant plus d’une heure, et l’appareil finit par s’écraser par manque de carburant ;
– alors qu’ils auraient pu se croiser sans incident, deux pétroliers, cherchant à s’éviter, se détournent de leur trajectoire et entrent en collision ;
– la navette Challenger explose au moment du décollage à cause d’un problème de joints défectueux, qui était pourtant identifié depuis cinq ans mais n’avait toujours pas été résolu ;
– un usage répandu et persistant veut que les orateurs présentent en général des transparents illisibles ;
– une entreprise allemande crée une université d’entreprise qui finalement devient un organisme de formation externe ;
– une entreprise pratique depuis des années des enquêtes d’opinion internes fondées sur des échantillons trop réduits pour avoir une quelconque valeur ;
– pour lutter contre les cambriolages, les copropriétaires d’un immeuble décident durablement de ne fermer qu’un seul des deux accès aux sous-sols, et les cambriolages continuent.

L’explication cognitive
Comment de telles décisions peuvent-elles être prises ? Tout d’abord à cause d’une ou de plusieurs erreurs de raisonnement persistantes, parfois très grossières, et ce même dans des milieux de culture scientifique.

La navette Challenger

Par exemple, l’accident de la navette Challenger est dû, entre autres, au fait que les ingénieurs de Morton Thiokol, la société qui a fabriqué les boosters de la navette, n’ont pas pris en compte le fait que, même si le climat de la Floride est généralement très doux, il se produit parfois des phénomènes climatiques qui font brutalement baisser la température.

Le jour du lancement, celle-ci se situait entre –1° et –2°, et la nuit avait été encore plus froide. Les joints qui devaient éviter que les gaz des fusées d’appoint servant au décollage ne s’échappent et n’aillent enflammer le réservoir principal de la fusée n’avaient pas été conçus en tenant compte de la possibilité d’une température aussi basse ; ils se sont mal détendus, le gaz s’est échappé et la fusée a explosé.

Pourtant, de nombreux essais avaient été réalisés et des dysfonctionnements avaient été repérés sur ces joints ; mais jamais les ingénieurs n’avaient songé à établir une corrélation entre ces dysfonctionnements et le niveau de la température.

Pire, lors d’un lancement précédent, effectué lors d’une vague de froid, les ingénieurs avaient noté que les joints avaient été très endommagés, mais ils avaient estimé qu’une température aussi basse était exceptionnelle, et que cela ne se reproduirait plus.

À chaque fois, ils ont donc suivi le raisonnement de l’homme de la rue : ils ont pris en compte les moyennes climatiques au lieu de s’intéresser aux températures extrêmes ; lorsqu’il s’est produit une vague de froid, ils ont considéré que c’était l’événement du siècle et qu’il ne pouvait pas y en avoir une deuxième. Ces idées fausses étaient tellement ancrées que le standard de la NASA, qui veut que les joints résistent à une température de –1°, n’était pas respecté.

Par ailleurs, la commission d’enquête a révélé que l’estimation de la probabilité d’échec d’un lancement était largement sous-évaluée ; alors que l’un de ses membres a estimé que cette probabilité était de l’ordre de 1 %, les managers de la NASA lui ont donné des évaluations de l’ordre d’un pour dix mille ou d’un pour cent mille.

Ces deux biais cognitifs se sont renforcés mutuellement. Le jour du lancement, certains ingénieurs étaient inquiets à cause du froid ; mais comme cette variable n’avait pas été sérieusement prise en compte pendant les essais, ils ne disposaient pas de preuves chiffrées ; et comme la confiance des managers dans la fiabilité de l’appareil était excessive, ils n’ont pas pris cette inquiétude au sérieux.

L’accident d’avion de Portland en 1978

L’accident de l’avion qui s’est écrasé à Portland en 1978 par manque de carburant alors que l’appareil tournait depuis une heure au-dessus de la piste, s’explique aussi par un biais cognitif, connu sous le nom de raisonnement non conséquentialiste. Par exemple, un étudiant a décidé que juste après les résultats de ses examens il s’offrirait un voyage à Hawaï, soit pour se récompenser en cas de réussite, soit pour se consoler en cas d’échec ; il attend pourtant les résultats avant d’acheter ses billets. Autre exemple : avant l’élection présidentielle américaine, les marchés financiers étaient tout aussi inquiets de l’éventualité de l’élection de Bush que de celle de Dukakis ; ils ont néanmoins attendu le résultat de l’élection pour réagir.

Dans le cas de l’accident de Portland, les pilotes ont détecté un problème de train d’atterrissage : le déploiement de celui-ci ne s’était pas correctement effectué, et ils craignaient qu’il ne soit pas bien verrouillé. Ils ont alors retardé l’atterrissage pour entreprendre diverses vérifications, en négligeant le fait que le niveau de carburant baissait dangereusement ; or, quel que soit l’état du train d’atterrissage, il n’y avait pas d’autre
solution que de tenter de se poser, en essayant de limiter la catastrophe. Finalement, l’avion s’est écrasé à quelques mètres de la piste, faute de carburant.

Décisions conditionnelles en entreprise

D’une façon générale, on observe beaucoup de confusions et d’erreurs chaque fois qu’un individu doit combiner des situations et des décisions dont certaines sont conditionnelles, et même lorsque la problématique est relativement simple. Cette confusion est encore plus grande lorsque la décision est prise collectivement.

Par exemple, j’ai assisté il y a deux ans à une réunion sur le résultat financier d’une entreprise ; pendant toute la réunion, les participants n’ont pas réussi à s’entendre pour savoir si une somme importante, conditionnelle, qui pouvait renverser le signe du résultat financier, devait être ajoutée ou retranchée à la somme du résultat.

Autre exemple : dans une usine, il existe deux portes, dont l’une est fermée et gardée, et l’autre, deux cents mètres plus loin, ouverte et sans gardien. Cette situation est absurde, mais chaque fois que la question est abordée en comité de direction, la discussion entre les différentes options possibles prend rapidement un tour très confus (le gardien doit-il surveiller les deux portes ? doit-il se trouver près de la porte ouverte ou près de la porte fermée ?) ; finalement, la situation est à chaque fois laissée en l’état.

Erreur de symétrie dans une copropriété

Un dernier exemple de biais cognitif concerne la résidence dans laquelle habite un de mes proches. Le parking de cette résidence est muni de portes automatiques qui s’ouvrent lorsqu’un véhicule se présente ; mais ces portes fonctionnent très lentement, et les cambrioleurs en profitent pour entrer dans l’immeuble. L’assemblée générale des copropriétaires a donc décidé de créer une sorte de sas en ajoutant une barrière basculante quelques mètres après la porte d’entrée : avant de poursuivre sa course, le conducteur peut ainsi vérifier qu’un cambrioleur n’est pas entré dans l’immeuble.

Les copropriétaires se sont dit ensuite qu’il fallait faire la même chose pour la sortie du parking, sans quoi ce dispositif resterait inutile ; ils ont donc ajouté une deuxième barrière levante, mais avant la porte automatique de sortie, ce qui la rend totalement inutile : le conducteur du véhicule sortant attend de façon absurde que la barrière se lève, alors qu’aucun voleur ne peut entrer ; dès que la porte de sortie est ouverte, le conducteur s’en va sans attendre qu’elle se referme, puisqu’il n’est pas arrêté par une barrière, laissant ainsi toute latitude aux cambrioleurs pour entrer.

Ce proche, qui est pourtant ingénieur de l’École des Mines, n’a pas repéré cette erreur plus que quiconque lors de l’assemblée des copropriétaires, et pas davantage lorsqu’il faisait la queue inutilement tous les matins avec les autres habitants de l’immeuble. Il ne s’en est rendu compte que le jour où un ami qui sortait avec lui de sa résidence lui a demandé à quoi pouvait bien servir cette barrière.

Cet exemple, comme celui des erreurs de prévision météorologique et de probabilité d’échec dans le cas de la fusée Challenger, montre qu’on peut s’attendre à des erreurs cognitives grossières même dans un contexte de culture scientifique ; et ces erreurs peuvent être durables et donner lieu à des absurdités persistantes, car il est très difficile de sortir d’un piège mental.

L’explication collective

Les décisions absurdes peuvent également être dues à des systèmes d’interactions qui enferment les protagonistes dans une solution absurde, alors que chacun pris individuellement pourrait dire qu’il n’a pas voulu cette décision.

Le manager, l’expert et le candide

En termes de management, lorsqu’on évoque une décision absurde, on pense souvent au modèle technocratique, dans lequel le manager ou l’expert, du haut de leur bureau, prennent des décisions absurdes parce qu’ils n’ont pas consulté les gens du terrain, que j’appellerai les candides.

En réalité, j’ai identifié des modèles très variés, dans lesquels les trois acteurs (manager, expert et candide) exercent différents rôles : opposant, suiveur, demandeur, producteur, absent. J’explique en détail dans mon livre les différents modèles, que je ne peux que résumer ici.

Dans le modèle hiérarchique autonome, par exemple, la décision absurde est produite par le manager, sans consultation d’expert et malgré l’opposition des candides : c’est le cas de l’université d’entreprise transformée en organisme de formation externe.

Dans le modèle hiérarchique validé, le manager prend la décision avec l’accord plus ou moins tacite de l’expert : lors de l’accident de Portland, c’est le commandant de bord qui a demandé les vérifications du train d’atterrissage, mais le copilote et le mécanicien navigant ont en quelque sorte confirmé sa décision de ne pas suivre de façon attentive le niveau de carburant.

Dans le modèle hiérarchique autonome accepté, c’est cette fois l’expert qui est opposant, alors que le candide est d’accord avec la décision absurde : les autorités sanitaires françaises ont ainsi décidé d’appliquer le dépistage génomique viral des virus du sida et de l’hépatite C, à la grande satisfaction du public, alors que les experts y étaient opposés compte tenu de son coût exorbitant.

Dans le modèle hiérarchique démuni, le candide est absent et l’expert est opposé à la décision, mais ne dispose pas d’éléments suffisants à soumettre au manager ; ce fut le cas lors du lancement de la navette Challenger.

Dans le modèle technique autonome, c’est l’expert qui impose sa décision, le manager et le candide étant absents ou opposants : par exemple, les centres de transfusion sanguine ont opéré une sélection totalement défectueuse des donneurs de sang entre 1983 et 1985.

Dans le modèle technique validé, l’expert propose une décision absurde qui est pourtant acceptée par le manager : par exemple, un bureau d’étude persiste à concevoir des produits qui ne plaisent pas, et le manager valide cette politique.

Dans le modèle technique démagogique, c’est sous la pression des candides que l’expert produit des décisions absurdes, qui sont suivies par le manager ; c’est le cas dans cette entreprise étrangère qui persiste, année après année, à procéder à des enquêtes d’opinion internes fondées sur des échantillons trop réduits ; la croyance des salariés dans la validité de ces échantillons est telle que même lorsqu’on change d’expert, celui-ci finit par adopter la même politique d’échantillonnage.

Enfin, dans le modèle décentralisé, ce sont les candides qui produisent la décision absurde, en l’absence d’expert et avec l’accord du manager ; par exemple, l’assemblée des copropriétaires adopte durablement un système de fermeture d’un seul des deux accès des caves pour lutter contre les cambriolages.

Il arrive fréquemment que pour corriger les défauts du modèle dans lequel on se trouve, on adopte un nouveau modèle qui n’aura d’autre effet que de changer le type d’erreur commise.

Par exemple, les pouvoirs publics et l’opinion ayant considéré que les managers étaient responsables de l’accident de Challenger, on est passé d’un modèle hiérarchique à un modèle technique : l’enquête a conclu qu’il fallait augmenter le nombre de qualiticiens et accroître leur pouvoir ; mais dans le cas de la transfusion sanguine, c’est le trop grand pouvoir laissé aux techniciens qui avait été à l’origine de décisions absurdes.

L’enchaînement vers l’absurde

La combinaison de deux biais cognitifs se renforçant mutuellement peut produire une sorte d’enchaînement vers l’absurde, comme dans le cas de la navette Challenger. Autre exemple de processus d’autorenforcement de l’absurde : un grand responsable hiérarchique d’un groupe allemand décide de créer une université d’entreprise ; comme il a des conceptions pédagogiques assez rudimentaires, il se représente les cadres stagiaires comme des plaques photographiques qui doivent assimiler une formation très incantatoire ; les cadres obligés de subir cette formation se rebellent et refusent les cours ; comme la
création de l’université a coûté cher, le groupe décide d’ouvrir ces cours à des clients externes, en rendant les stages beaucoup plus classiques et faciles à suivre ; du coup, les notes pédagogiques deviennent correctes car l’évaluation de ces stages standards se fait de manière assez superficielle ; les clients affluent, l’entreprise y trouve son compte, et l’université d’entreprise est définitivement transformée en organisme de formation externe.

Un autre type d’enchaînement vers l’absurde se produit lorsqu’il y a une anticipation croisée défectueuse, par exemple dans l’accident survenu entre deux pétroliers qui, cherchant à s’éviter, se sont détournés de leur trajectoire et sont entrés en collision – accident du reste relativement fréquent. L’existence d’anticipations croisées est extrêmement rentable pour une organisation, car celle-ci perdrait beaucoup de temps si elle devait tout expliciter et dire à tout moment à chacun des acteurs ce qu’il doit faire. Mais ces anticipations sont aussi une source majeure d’erreurs et de dysfonctionnements.

C’est ce qu’a souligné un consultant en management, J.-B. Harvey, à travers ce qu’il appelle le paradoxe d’Abilene. Un dimanche, par une chaleur étouffante, un couple, leur fils et leur belle-fille jouent à un jeu de société sur la terrasse de leur ranch, au frais, en consommant des boissons désaltérantes. Ils prennent collectivement la décision de se rendre à la ville d’Abilene en parcourant deux cents kilomètres dans la chaleur et la poussière, pour avaler un mauvais déjeuner. Quand ils rentrent, ils sont épuisés et maussades ; alors qu’ils se sont affalés dans les fauteuils, l’un d’entre eux avoue qu’il n’a accepté d’aller à Abilene que parce que les autres en avaient envie, mais que lui-même n’y tenait pas du tout ; et ils se rendent alors compte qu’en fait aucun d’entre eux n’en avait envie et qu’ils ont simplement mal anticipé les souhaits les uns des autres.

Le malentendu provoqué par le silence

Cet enchaînement vers l’absurde est souvent aggravé par le fait que non seulement les acteurs ont mal anticipé les décisions les uns des autres, mais ils n’ont pas communiqué entre eux lors des réunions ; c’est le cas dans l’apologue d’Abilene, mais c’est également le cas dans l’accident de la navette Challenger : pendant la téléconférence au cours de laquelle a été prise la décision finale de lancer la navette, plusieurs participants, qui étaient conscients des risques de dysfonctionnement des joints, sont restés silencieux.

Dans l’entreprise qui faisait des enquêtes à partir d’échantillons insuffisants, un participant qui avait de bonnes connaissances sur les sondages d’opinion est également resté silencieux lors d’une réunion consacrée à ce sujet, et les animateurs de la réunion, qui étaient pourtant désireux de régler le problème, ont laissé la discussion dériver sur un autre thème.

Pourquoi ce silence ? Il arrive qu’il soit dû à la pression exercée par la hiérarchie, mais c’est loin d’être la seule explication.

En réalité, le silence des membres du groupe s’explique surtout par un certain nombre de règles de fonctionnement implicites ou explicites des organisations : on n’est autorisé à parler que si on possède une bonne connaissance du problème évoqué ; on ne peut exprimer une opinion qui ne repose pas sur des données ; la répétition d’une objection ou l’insistance risquent d’être perçues comme le témoignage d’un manque de maîtrise de soi ou comme une manifestation d’agressivité ; il faut veiller en toute circonstance à préserver la cohésion du groupe ; on fait de l’information descendante à cause du nombre de participants.

Ce mode de fonctionnement, qui entre dans la définition même des organisations bureaucratiques, a pour conséquence de pousser les acteurs à minorer les alertes. C’est particulièrement évident, notamment, dans les échanges entre les pilotes et les contrôleurs aériens : le code de communication veut qu’on ne s’énerve jamais, qu’on conserve un ton neutre, qu’on ne répète pas les informations.

Les échanges enregistrés lors de l’accident dû à une panne de carburant, survenue alors que la tour de contrôle demandait à l’avion d’attendre avant d’atterrir, montrent qu’à aucun moment les pilotes ne se sont mis à hurler pour demander qu’on les fasse atterrir d’urgence ; les messages par lesquels ils évoquaient la baisse inquiétante du niveau de carburant étaient exprimés avec une retenue et un sang-froid parfaits ; à deux reprises, le commandant de bord a demandé à son copilote de passer un message d’urgence et celui-ci est resté silencieux.

L’explication téléologique
La prise de décision absurde peut enfin s’expliquer par la perte de sens par rapport à l’intention de départ d’une action. La roue de Deming décrit les quatre étapes idéales d’une action :
– la définition des objectifs (PLAN) ;
– la mise en oeuvre des objectifs (DO) ;
– le contrôle de la conformité aux objectifs (CHECK) ;
– la correction (ACT), après laquelle commence un nouveau cycle.

À chacune de ces étapes peut se produire une perte de sens. Il peut tout d’abord s’agir d’un dysfonctionnement dans la définition de l’objectif : on décide par exemple d’améliorer la qualité, et on ne prend pas la peine d’examiner, de définir ou de décliner plus précisément cet objectif.

La perte de sens peut également intervenir dans la mise en oeuvre des objectifs, avec une autolégitimation des solutions ; c’est le syndrome du Pont de la rivière Kwaï : l’un des personnages souligne d’ailleurs que les Anglais accordent du prix à l’action pour l’action, même si le sens de cette action a été perdu. Dans une entreprise, on admet également très difficilement qu’une situation puisse être sans solution, même provisoirement ; face à un dysfonctionnement qu’on ne parvient pas à expliquer, on décide par exemple d’organiser une formation, même sans objectif précis.

La perte de sens peut aussi se produire au niveau du contrôle de la conformité aux objectifs : il arrive que le contrôle porte sur des éléments secondaires par rapport à l’objectif final. Par exemple, alors qu’une formation est inutile, on va contrôler le fait que les personnes formées sont satisfaites des aspects logistiques de la formation ; ou encore, on vérifie que des entretiens d’évaluation sont faits, et non s’ils sont bien faits ou non.

Enfin, la perte de sens peut se produire par transfert de la solution à un objectif quelconque, parfois très éloigné de l’objectif initial ; ou encore, on rattache cette solution inutile, absurde, non à un objectif précis, mais à une valeur très générale et irréfutable, comme la qualité : du moment que cette solution vide de sens est en principe tournée vers la recherche de la qualité, elle devient elle-même irréfutable, bien qu’elle soit absurde.

L’explication téléologique occupe un seul chapitre dans le livre mais c’est pour moi un chapitre très important

Conclusion

Les décisions absurdes sont généralement le fruit de ces différents processus, avec des dominantes qui varient d’un cas à l’autre : le rôle des biais cognitifs, des mauvaises interactions collectives ou de la perte de sens est plus ou moins important selon les cas.

Par exemple, dans le cas de l’accident d’avion à Portland, on observe à la fois un raisonnement non conséquentialiste et un processus collectif entre le commandant de bord, le copilote et le mécanicien navigant. Dans le cas de Challenger, on trouve les trois composantes : un biais cognitif, un processus collectif, et finalement un processus téléologique, puisque l’objectif devient finalement de faire partir coûte que coûte la navette – d’autant que les plus hautes autorités se sont déplacées en personne – en perdant de vue l’objectif initial de réussite du décollage. Le plus étonnant, dans tout cela, est la grande tolérance collective qu’on observe vis-à-vis des décisions absurdes.

Voir aussi:

« Il existe des règles fiables pour éviter les décisions absurdes »
Propos recueillis par Anne Rodier

Le Monde

02.10.2013

Comment un groupe, constitué d’adultes rationnels, intelligents, hautement qualifiés, qui travaillent ensemble pour un même objectif, peut-il prendre une décision absurde ? Comment, pourquoi et par quel processus des individus deviennent-ils collectivement stupides ?

C’était le sujet du premier tome des Décisions absurdes, de Christian Morel, ancien DRH de Renault, qui a reçu, mardi 1er octobre, le Prix du livre RH 2013 pour le deuxième tome, Les Décisions absurdes II. Comment les éviter ?, qui tire les leçons du premier.

A partir de multiples exemples, il établit des règles de fiabilité des décisions, valables d’un milieu professionnel à l’autre.

Christian Morel, vous avez fait un premier inventaire des erreurs fatales qui mènent aux décisions absurdes, responsables chaque année de milliers de morts. Quelles sont ces erreurs ?

Afin d’identifier les mécanismes qui conduisent aux décisions absurdes et ce qu’il faudrait faire pour les éviter, je me suis intéressé aux activités à risque élevé, car elles mettent en relief les origines de ces erreurs. Un cas emblématique fut celui de la navette Challenger qui, en 1986, a explosé en vol.

Dans le groupe de responsables qui avaient autorisé le décollage, des ingénieurs étaient certains que les joints ne fonctionneraient pas, notamment à cause de la température. Pourtant, ils ont participé à l’autorisation du lancement. Ils étaient tellement sûrs de l’échec qu’en voyant la navette décoller l’un d’entre eux s’est écrié : « Ah, elle n’explose pas ! On s’était trompés. » Quelques secondes après, ce fut le drame.

Une convergence de processus avait fait prendre une mauvaise décision : lors du tour de table, les managers s’étaient exprimés. Mais certains, n’étant pas managers, n’avaient rien dit ; les décideurs de la NASA, en conférence téléphonique, n’avaient pas vu la tête d’enterrement des ingénieurs.

La décision a donc été produite par un mécanisme de fausse unanimité, soit que le contradicteur s’interdise de parler, soit qu’il croie sa position comprise, soit qu’il suive le consensus. J’ai dénombré ainsi une dizaine de dysfonctionnements qui, dans les délibérations, peuvent conduire à faire un choix erroné. Parfois, le risque dans le groupe est l’absence de conflit.

C’est ainsi que fut décidé le fiasco militaire de la baie des Cochons, en 1961. Les participants avaient reçu la consigne de ne rien dire qui pourrait mécontenter la CIA. Le conflit étant éliminé d’emblée, les vrais problèmes ne sont pas apparus.

A la suite de ces drames, des solutions ont été ébauchées dans l’aéronautique, le milieu hospitalier, la marine nucléaire. Vous affirmez que des passerelles ont été construites entre ces secteurs pour mettre en place des processus de fiabilité. De quoi s’agit-il ?

Le meilleur exemple est celui de la check-list (« liste de contrôle ») qui, dans un bloc opératoire, permet de réduire de moitié la mortalité chirurgicale. Elle est directement tirée de l’aéronautique. La check-list du cockpit est aujourd’hui considérée comme un standard du métier.

D’autres processus sont transférables d’un secteur à l’autre. Ainsi la collégialité, dont l’efficacité a été mise en évidence dans les cockpits d’avion après bien des accidents, favorise tout autant la fiabilité des décisions prises au sein du conseil d’administration d’une entreprise, tout simplement parce qu’on se trompe moins à plusieurs que tout seul.

Ce même constat a été fait dans les sous-marins nucléaires, en médecine, et même dans les équipes de randonnées de montagne. Un Américain a observé que les randonnées de ski hors piste avec un guide avaient au moins autant d’accident que sans guide. L’explication est qu’il vaut mieux une discussion de groupe sans leader qu’un leader sans discussion.

Qu’appelez-vous les métarègles de fiabilité ?

Ce sont les principes fondamentaux de fiabilité des décisions qui sont entre autres : la collégialité, le débat contradictoire, le droit de veto de l’expert, la non-punition des erreurs non intentionnelles et le retour d’expérience. Ce sont des règles qui se situent au niveau de la culture, et non au niveau des outils opérationnels.

Pour assurer la fiabilité, les instruments ne suffisent pas, il faut agir en amont. En médecine, par exemple, il existe des « revues morbi-mortalité » : les médecins et infirmières se réunissent régulièrement, font la revue des incidents passés (décès après opération, rechute, etc.) et les analysent afin d’éviter qu’ils se reproduisent.

Mais si une infirmière a peur de la punition, elle ne donnera pas toutes les informations à l’origine de l’incident. Sans l’application des métarègles en amont, ces comités seraient donc peu efficaces.

Ces métarègles sont-elles applicables au management des sociétés du CAC 40 ?

Les entreprises considèrent que c’est vers cela qu’il faut tendre. Mais quantité de responsables se disent encore prisonniers de contraintes traditionnelles de management. Les principes de fiabilité sont compatibles avec un management, même vertical, s’il se remet en cause.

C’est ce qu’a fait la NASA, qui fonctionne un peu comme une grande entreprise. Après les deux accidents de Challenger puis de Columbia en 2003, elle a modifié son management pour être davantage à l’écoute des doutes exprimés.

Les Décisions absurdes. Sociologie des erreurs radicales et persistantes, de Christian Morel. Gallimard, 2002.

Les Décisions absurdes II. Comment les éviter, de Christian Morel. Gallimard, 2012, 286 pages, 19,50 euros.

Voir également:

Christian Morel, sociologue de l’erreur
Directeur des ressources humaines chez Renault, il est le premier étonné du succès de son dernier ouvrage, « Les Décisions absurdes »

Frédéric Lemaître

Le Monde

20.07.02

« LE BUREAU de Monsieur Christian Morel ? demande l’hôtesse. Donnez-moi une pièce d’identité, prenez un badge, passez le portillon, tournez à droite, longez le bâtiment, tournez deux fois à gauche, puis prenez la première à droite. Quand vous serez dans la cour avec un char et une petite maison, entrez dans le bâtiment X : le bureau de Monsieur Morel se trouve au 1er étage. »

En ces temps de redécouverte de Play Time,difficile de ne pas penser à Jacques Tati en essayant de retrouver son chemin dans les bureaux labyrinthiques que Renault a conservés dans le vieux Boulogne. Face à la « petite maison »,une dénomination bien familière pour l’atelier mythique de Louis Renault précieusement conservé dans un écrin de verdure, se dresse en effet le « bâtiment X », l’ancien siège social de la Régie qui abrite aujourd’hui la division véhicules utilitaires du constructeur. Dans son bureau, Christian Morel fait mine de s’inquiéter. « Vous n’allez pas faire mon portrait en tant que directeur des ressources humaines, j’espère. Parce que mon parcours professionnel est on ne peut plus banal. Il y a des centaines de DRH dans ce pays. » Certes, mais, a priori, aucun autre n’est sociologue et auteur d’un livre ardu paru au plus mauvais moment – à quelques jours du premier tour de la présidentielle – mais qui, pourtant, s’est vendu à plus de 5 000 exemplaires en moins de trois mois.

Ironie de l’histoire : dans cette citadelle ouvrière où certains, à la fin des années 1960, rêvaient de voir les intellectuels s’engager aux côtés de la classe ouvrière, Christian Morel mène depuis la fin des années 1980 une double vie : celle d’un intellectuel, membre d’une équipe de direction. « Je suis fier et heureux d’être les deux à la fois », précise cet élégant quinquagénaire qui, comme tous les timides, choisit précieusement ses mots : « Je suis intellectuellement productif car je suis acteur dans une organisation. Je ne suis pas fait pour les réflexions abstraites. »

Fils et petit-fils de militaire, Christian Morel a toujours été passionné par la sociologie et par les liens complexes qu’entretiennent les idées et l’action. Etudiant, il part aux Etats-Unis étudier les relations sociales. Mais parce qu’il se croit « incapable d’écrire autre chose qu’une thèse » et qu’il juge « la carrière universitaire trop lente », l’homme choisit le monde de l’entreprise. Nous sommes au début des années 1970. Les directions, encore sous le coup des accords de Grenelle et de la reconnaissance des sections syndicales, cherchent à humaniser leurs directions du personnel et à remplacer les militaires qui souvent les dirigent par des spécialistes du « social ». Christian Morel fera donc ses classes chez Dunlop avant d’être responsable du département social de Saviem (devenu Renault Véhicules industriels, après la fusion avec Berliet). De cette double expérience naîtra un premier livre : La Grève froide.

« Je l’ai écrit car ce que je vivais de l’intérieur ne correspondait pas à ce que racontaient les sociologues ou les journalistes. Les négociations étaient décrites comme un processus où chacun fait un pas vers l’autre pour parvenir à un accord contractuel. J’avais plutôt le sentiment de vivre des négociations-manifestations. Les syndicats concevaient la négociation comme un moyen d’obtenir des avantages mais refusaient les contreparties. Et, comme dans les manifestations, ils répétaient toujours les mêmes slogans. » Réédité en 1994, ce livre est aujourd’hui un classique dans la profession. « Même si ce modèle n’est plus dominant, il est utile pour comprendre les stratégies d’acteurs », observe-t-il.

Refusant une mutation à Lyon, Christian Morel entre chez Alcatel. Il y reste moins de quatre ans. « J’ai fermé une usine de 300 personnes. Cela s’est bien passé mais quand il a fallu supprimer 2 000 emplois dans une division, j’ai renoncé et préféré rejoindre Renault. » Là aussi il doit fermer des usines : à Creil et Gennevilliers. Mais la direction y met les moyens et, « en partant d’une situation conflictuelle, nous sommes parvenus à signer un accord sur la fermeture avec les syndicats les plus durs : la CFDT à Gennevilliers et la CGT ».

Dans le même temps, il écrit dans la revue Gérer et comprendre (Annales des Mines), un article consacré au « mal chronique de la connaissance ordinaire en entreprise ». « J’ai essayé de montrer que, de l’extérieur, la connaissance du fonctionnement de l’entreprise est très faussée. Du coup, même les cadres ont une représentation injuste de leur entreprise car ils croient que les dysfonctionnements qu’ils observent sont exceptionnels alors que ce n’est pas le cas. »

CONTE DE FÉES

La gestation de Décisions absurdes, sociologie des erreurs radicales et persistantes collectivesprendra plusieurs années. Une première mouture paraîtra en 1997 dans la revue L’Année sociologique. « Je suis passionné de documentation et je me suis toujours demandé pourquoi on commettait des erreurs humaines dans une activité aussi organisée que l’aviation civile. Du coup, j’ai lu une cinquantaine de rapports très détaillés sur des accidents d’avions. Deux m’ont passionné : celui d’un vol où le commandant de bord et son copilote ont arrêté le seul réacteur qui fonctionnait normalement et celui où, pour une raison technique, alors que la piste est en vue, les pilotes retardent l’atterrissage pendant plus d’une heure, et finalement l’avion s’écrase faute de carburant. »

Honnête, Christian Morel reconnaît qu’il n’est pas davantage que les autres à l’abri d’une « erreur radicale persistante et collective », tant il est « difficile de convaincre les autres qu’il y a erreur ». Mais, loyal, il ne mentionne jamais son entreprise même si l’on peut supposer qu’elle n’échappe pas à l’usage répandu de transparents illisibles, qui constitue l’une des parties les plus drôles de cet ouvrage par ailleurs très sérieux.

Vivant « comme un conte de fées » son succès éditorial, Christian Morel qui visait « un public de sociologues et non de management » en déduit que « l’ouverture d’esprit des cadres est plus forte que je ne le pensais. Les cadres et les ingénieurs sont prêts à ce qu’on leur apporte des connaissances et pas seulement des méthodes ».

Une chose est certaine : tous les grands éditeurs qui ont refusé le manuscrit de Christian Morel devraient imposer la lecture de son ouvrage à leur comité de sélection.

Biographie

 1948

Naissance à Waldkirch (Allemagne).

1974

Doctorat en sciences politiques.

1980

« La Grève froide » (Les Editions d’organisation).

 1987

Adjoint du directeur de la formation

chez Renault.

2002

« Les Décisions absurdes » (Gallimard, NRF).

Le paradoxe d’Abilene

Thierry Groussin

Indiscipline intellectuelle

14/06/2011

Imaginez le porche d’une maison texane, un dimanche matin. Il y a là, assises sur les marches, sirotant mollement une citronnade, les trois générations : les parents, les enfants, le père et la mère de Madame. C’est l’été et il fait déjà très chaud. Tout le monde semble s’ennuyer à mourir. Le beau-père lance alors une idée : et si on allait déjeuner à Abilene ? Abilene, c’est la « grande ville » qui se trouve à près de 100 km. Les membres de la famille se regardent et bientôt la décision est prise de suivre la suggestion de bon papa.

La voiture familiale est vieille, elle n’est pas climatisée et le voyage, à la rage du soleil, est pénible. Arrivé à Abilène, le petit groupe erre longuement dans les rues à la recherche d’un restaurant. Il finit par jeter son dévolu sur un établissement où la nourriture se révèle aussi chère que mauvaise. On rentre, toujours à la rage du soleil et, de retour à la maison, une dispute éclate. C’était vraiment une idée stupide d’aller déjeuner à Abilene !

Le beau-père se défend : lui-même n’avait pas le moindre désir de déjeuner à Abilene ! Simplement il avait l’impression que tout le monde s’ennuyait et il a lancé cette idée-là, croyant faire plaisir, comme il en aurait lancé une autre. Une fois que tout le monde s’est exprimé, une évidence s’impose : personne n’avait envie d’aller déjeuner à Abilene !

Cette histoire a été vécue par le sociologue américain Jerry B. Harvey, qui l’a théorisée sous l’intitulé de «paradoxe d’Abilene»*.

Ne sommes-nous pas tous en route pour Abilene, persuadés que les autres veulent y aller et que nous serions seuls à exprimer une divergence ? L’évolution actuelle de nos entreprises, de notre monde dans son ensemble, n’est-elle pas, sous bien des aspects, l’autoroute vers une destination dont nous ne voulons pas, dont pas un homme ne veut vraiment ?

*The Abilene Paradox and Other Meditations on Management (San Francisco: Jossey-Bass, 1988).

Voir encore:

Paris : Barbès « se transforme en Etat de non-droit »
Valeurs actuelles

07 Juillet 2014

Police. C’est dans les colonnes du Parisien que des policiers, sous couvert d’anonymat pour la plupart, livrent des témoignages accablants : le quartier du XVIIIème arrondissement de la Goutte-d’ Or à Paris, déjà classé en Zone de Sécurité Prioritaire (ZSP), est en passe de devenir une zone de non-droit.

Des témoignages accablants

Le récit que font les policiers de certaines scènes qui se déroulent à Barbès dans le Parisien est édifiant. Les témoignages se passent de commentaire : «Jeudi dernier, on est arrivé à une situation extrême» confie un policier sous couvert d’anonymat. «Un contrôle sur une bagarre au couteau s’est terminé en révolte de rue. Les policiers ont dû dégoupiller une grenade de désencerclement afin de pouvoir rejoindre entiers leur voiture qui était à 30 mètres !» poursuit le fonctionnaire de police. Un témoignage à peine croyable. Manque de moyen, sous-effectif… le commissariat du quartier de la Goutte-d’ Or, dans le XVIIIème arrondissement, est «au bord de l’implosion» selon les mots du Parisien, qui précise que «plusieurs fois, le commissariat de la Goutte d’Or a dû diffuser au micro son appel à toutes les unités». Un policier a précisé : «200 policiers sur tout Paris ont été appelés à la rescousse. Samedi le quartier s’est à nouveau embrasé…»

Le syndicat Unsa-Police est à bout

Le syndicat de policiers, Unsa-Police, dénonce une situation qui ne peut plus durer. Il diffuse depuis vendredi un tract «Etat d’urgence ! ZSP du XVIIIème»  pour dénoncer la situation. «Ce sont des voyous qui tiennent le quartier». Le Parisien décrit des scènes étonnantes en plein Paris, où des «supermarchés à ciel ouvert» se tiennent dans ces quartiers. On peut y acheter drogues, mais aussi «vélos fraîchement volés»  ou encore des «vêtements de marque neuf à même le sol»… Le quotidien révèle aussi le contenu des procès-verbaux des derniers jours. Le constat est sans appel : «ils attestant de ce trafic et de la montée en violence du quartier». La fin de l’article, là encore, se passe de commentaires. Un fonctionnaire de police témoigne que «jeudi dernier, certains policiers ont reçu la consigne de laisser tomber les contrôles des marchés à la sauvette».

Voir par ailleurs:

L’allusion de Manuel Valls à «l’apartheid social» irrite la droite
Tristan Quinault Maupoil
Le Figaro

20/01/2015

LE SCAN POLITIQUE – «Grigny ou Aulnay ne sont pas Soweto», répond le député UMP Pierre Lellouche. Florian Philippot (FN) parle d’une «insulte à la France».

Les vœux de Manuel Valls adressés mardi à la presse ne sont pas passés inaperçus. Une nouvelle fois, le premier ministre a trouvé la formule choc pour commenter les attentats qui ont frappé la France. Fustigeant «les tensions qui couvent depuis trop longtemps et dont on parle peu», le premier ministre a dénoncé «un apartheid territorial, social, ethnique, qui s’est imposé à notre pays».

Une déclaration qui n’a pas échappé au député UMP Pierre Lellouche. «Grigny ou Aulnay ne sont pas Soweto! (un township sud-africain, ndlr) Et Kouachi n’est pas Mandela! À moins que Manuel Valls ne se prenne pour de Klerk (du nom de l’ex-président sud-Africain qui a mis fin à l’apartheid, ndlr)», a réagi l’ex-ministre sur Twitter. Une indignation partagée par le député UDI François Sauvadet: «Les mots ont un sens. Lutter contre les ghettos, oui. Confondre notre État de droit avec ce qui se passait en Afrique du Sud, non.».

Le vice-président du Front national, Florian Philippot, s’est lui aussi ému de l’utilisation de cette comparaison. Dans un communiqué, le député européen dénonce des «propos aussi irresponsables qu’insultants pour notre pays». «Ses propos ne feront que jeter de l’huile sur le feu, en avivant le ressentiment et la haine entre des groupes de Français incités à se penser en communautés», écrit encore ce proche de Marine Le Pen.

«Le premier ministre pose des mots sur des réalités»
Manuel Valls doit se tourner vers son propre parti pour voir sa déclaration saluée. «Je trouve que c’est très bien que le premier ministre pose des mots sur des réalités, il y a des cités qui sont des ghettos, où on met les plus pauvres, les gens des mêmes origines et ensuite on demande à ces gens de se comporter comme tout un chacun», a déclaré le député PS Patrick Mennucci sur France 3.

Enfin, les communistes prennent l’hôte de Matignon au mot en le priant de rectifier sa politique. «Agissez pour l’égalité et la fraternité en mettant un coup d’arrêt à des politiques injustes, inefficaces dont se nourrissent les monstres», écrit Olivier Dartigolles, le porte-parole du PCF dans un communiqué.

Voir de plus:

L’« apartheid » en France ? Pourquoi les mots de Manuel Valls marquent une rupture
Luc Bronner

Le Monde

20.01.2015

Manuel Valls avait déjà parlé de « ghetto » et de « ségrégation », voire d’« apartheid ». C’était en 2005, et il n’était alors que maire d’Evry (50 000 habitants) et socialiste en rupture idéologique avec son parti sur les enjeux d’intégration et de sécurité. Dix ans plus tard, à l’occasion de ses vœux à la presse, mardi 20 janvier, c’est le premier ministre qui parle. Avec des mots inédits pour qualifier la situation des quartiers sensibles en France, une semaine après les attaques terroristes qui ont fait 17 morts. Pour décrire la gravité de la situation des quartiers français, Manuel Valls parle publiquement de « ghettos » et d’« apartheid territorial, social, ethnique » – chaque mot compte, et le dernier plus que les autres dans un pays où la question ethnique demeure un tabou politique et intellectuel.

L’ancien ministre de l’intérieur a précisé sa pensée, tissant un lien avec les émeutes qui avaient secoué la France pendant trois semaines en 2005 avec plus de 10 000 voitures brûlées, l’incendie de dizaines de bâtiments publics et des centaines de policiers blessés. « Ces derniers jours ont souligné beaucoup des maux qui rongent notre pays ou des défis que nous avons à relever. A cela, il faut ajouter toutes les fractures, les tensions qui couvent depuis trop longtemps et dont on parle uniquement par intermittence », a-t-il expliqué.

« Les émeutes de 2005, qui aujourd’hui s’en rappelle ? Et pourtant les stigmates sont toujours présents », a souligné Manuel Valls, fortement marqué, à l’époque, par le niveau de violence atteint dans les quartiers d’Ile-de-France, y compris dans sa ville d’Evry. Les émeutes avaient alors contraint le gouvernement à mettre en place l’« état d’urgence », une disposition législative exceptionnelle instaurée en 1955 et utilisée une seule fois, avant les émeutes, pendant la guerre d’Algérie.

Frontières invisibles
Le terme de ghetto n’est pas tout à fait neuf, repris notamment par les élus de terrain, dont faisait partie Manuel Valls à l’époque, mais il est resté rare dans la bouche des responsables de l’exécutif français. A l’exception de Nicolas Sarkozy qui, en tant que ministre de l’intérieur, puis de président de la République, l’a utilisé à plusieurs reprises entre 2007 et 2012. Mais l’argument de Nicolas Sarkozy était d’abord policier : le « ghetto » était associé à la notion de « zones de non droit » et donc d’abord à la délinquance.

De son côté, la recherche française, et avec elle le monde intellectuel, ont longtemps critiqué l’usage de cette notion, au motif notamment que ce terme induisait une comparaison avec la situation des Etats-Unis, marqués par un niveau de ségrégation ethnique nettement plus élevé. La sociologie française avait toutefois été bousculée par la publication, en 2008, de Ghetto urbain, écrit par Didier Lapeyronnie (Robert Laffont), qui montrait comment les quartiers se constituaient en véritables « contre-sociétés » et comment s’érigeaient des frontières invisibles au sein des villes françaises.

Le terme d’« apartheid », en revanche, marque une rupture sémantique, et donc politique. Car si l’ancien maire de banlieue pouvait formuler ce type de constat dans une logique de dénonciation, des mots similaires dans la bouche d’un premier ministre prennent un sens différent. D’abord parce que s’il existe une forme d’« apartheid » en France, cela témoigne d’un échec majeur de trente ans de politique de la ville – ce que la gauche, plus que la droite, a toujours eu du mal à reconnaître.

Ensuite, et surtout, parce que si le premier ministre estime que les quartiers sont victimes d’« apartheid », cela signifie que, pour le prendre au mot, les logiques de ségrégation ne sont pas uniquement subies mais qu’elles sont, au moins en partie, construites par les politiques publiques, notamment dans les domaines du logement, de l’éducation et de l’emploi. Ou, dit autrement, que l’« apartheid », qui signifie littéralement « séparation », est le résultat d’une politique volontaire, ou du cumul de différentes politiques – et donc pas uniquement l’effet d’une crise sociale prolongée.

Voir encore:

« Les zones de non-droit » dans la République française, mythe ou réalité ?
Vincent Trémolet de Villers

Diplôme Universitaire de 3ème Cycle
Menaces criminelles contemporaines

Université Paris II Sous la direction de Xavier Raufer et François Haut

Années 2001/2002

Département de recherche sur les menaces criminelles contemporaines – © DRMCC 2002

Introduction

Le 13 juillet 2001, à la cité du Galion à Aulnay-sous-bois (93) : L’électricité vient d’être sabotée. Le quartier entier- 23 000 personnes- est dans le noir. Une voiture défonce le portail de la Protection maternelle et infantile. Peu après le bâtiment prend feu, en même temps que plusieurs voitures. Les pompiers alertés sont pris en embuscade en arrivant sur les lieux, leur camionnette est percutée par une pelleteuse, tandis que les soldats du feu sont attaqués à la barre de fer. Nuit du 17 au 18 septembre 2001 à Amiens(80), dans le quartier du pigeonnier. C’est l’émeute : un véhicule et des poubelles sont en feu, des policiers sont blessés par des jets de pierre, on entend des détonations.

Le 12 janvier 2002, à Bron (69) au quartier de la Caravelle. Trois policiers s’approchent d’un attroupement de vingt jeunes visiblement énervés,  et entament une conversation avec eux. Peu après, une bouche d’égout est lancée sur la voiture des fonctionnaires, qui sont sérieusement blessés et doivent être hospitalisés. Quelques minutes plus tard à Vénissieux(69), tandis que des « jeunes »1 brûlent poubelles et voitures la police se rend sur les lieux. Prise dans un guet-apens la voiture est bloquée. Les forces de l’ordre doivent affronter les insultes et les jets de projectiles.
Le 13 janvier 2002, quartiers nord de Marseille. Quatre contrôleurs de la Régie des Transports Marseillais (RTM) roulent dans une voiture banalisée. Un homme à moto longe le véhicule et vise le pare brise avec un pistolet à balles réelles. Les conducteurs perdent le contrôle de la voiture, qui s’encastre dans un pylône.  Les quatre hommes sont sérieusement blessés. Quartier Fragonard, au Val Fourré à Mantes La Jolie (78) le 6 février 2002. Il est treize heures. Deux bandes, l’une à prédominance maghrébine, l’autre africaine se retrouvent pour s’affronter armées de battes de base-ball, de manches de pioche, de haches et d’armes à feu.
1 Dans ce Mémoire, l’expression jeune entre guillemets ne signifie  pas toute la jeunesse de la société française, ni même la distinction d’un groupe par l’âge de ses membres. Elle n’est qu’un concession à un usage qui par euphémisme a  fait du mot jeune un synonyme de délinquant, malfaiteur, casseur, voire criminel juvénile.
La police qui tente d’intervenir est la cible de jets de pierre, un auxiliaire est blessé à l’œil.

Le 17 mai à la cité des Aubiers dans la banlieue de Bordeaux. Apprenant que deux vitrines viennent d’être brisées et une voiture incendiée, la police  se rend sur les lieux. Arrivée sur place la patrouille est la cible de jets de pierre, de barrières métalliques et de cocktails Molotov de la part d’une quinzaine d’individus cagoulés postés sur une terrasse.

Toulouse, Paris, Lille, Strasbourg : en ces premières années du XXIe siècle,  les violences urbaines semblent s’étendre à tout le pays. Tandis que se multiplient les quartiers où la police et la gendarmerie ne peuvent plus faire respecter l’ordre républicain et même apparaître sans risquer l’affrontement, les projectiles,  voire le coup de feu mortel. « La violence ne cesse de croître depuis une dizaine d’années dans les cités, affirment Sophie Body-Gendrot et Nicole Le Guennec. Les chiffres fournis par les renseignements généraux font état de 684 quartiers qui connaissent au moins des phénomènes d’incivilité au quotidien; 197 d’entre eux voient la police et les institutions locales, comme l’école, aux prises avec une hostilité orchestrée; et 18 sont installés de manière quasi banalisée dans des comportements d’attaques préméditées des forces de l’ordre, avec guet-apens, jets de pavés, de boules de pétanque, de cocktails Molotov, sans compter les pare-choquages et les tirs d’armes à feu. » 1

Ces « zones de non-droit », (selon l’expression usuellement employée) qui parsèment l’hexagone, étaient, il y a quelques années encore considérées comme un fantasme. Elles sont aujourd’hui la représentation la plus inquiétante et la plus spectaculaire de la montée incessante de l’insécurité en France.

Elles seraient aujourd’hui pour nombre d’analystes, de politiques et de haut- fonctionnaires de police les fiefs de la délinquance et parfois même du crime organisé.
1 rapport sur les violences urbaines remis à Jean Pierre Chevènement alors ministre de l’intérieur en avril 2000
Le fait que la police ne s’y rende même plus y développerait un sentiment d’impunité tel que la seule loi serait celle de « la jungle ». Par crainte de représailles, ceux qui y vivent et subissent chaque jour des menaces, des incivilités voire des violences n’oseraient pas porter plainte. L’évaluation statistique de l’insécurité se révèlerait de ce fait particulièrement difficile dans ces quartiers. Un tel climat permettrait aux malfaiteurs de développer leur « business » dans des enclaves à l’abri des surveillances et parfois même à l’abri des plaintes.

« Non-droit »? L’expression exige de toute façon des guillemets, la police pouvant théoriquement continuer ( même si c’est de plus en plus rare et de plus en plus difficile) de s’y rendre.  La formule  est cependant dans toutes les bouches. C’est Guy Pettenati, maire PCF de Chevilly-Larue, qui reconnaissait en novembre 2000 : « Certains quartiers de notre ville sont devenus des zones de non-droit ».1 C’est Malekh Boutih, président de SOS Racisme, qui emploie régulièrement la formule  « zone de non-droit » et multiplie les déclarations alarmantes pour que nos autorités morales réalisent l’existence de ces enclaves. Au début du mois de juin 2002, il déclarait: «  les barbares des cités, il n’y a plus à tergiverser, il faut leur rentrer dedans, taper fort, les vaincre, reprendre le contrôle des territoires qui leur ont été abandonnés par des élus en mal de tranquillité. Et vite ! » 2

C’est Roger Gérard Schwarzentberg, alors ministre de la recherche et président du PRG (Parti Radical de Gauche) qui dans une tribune sonnait l’alerte : « Les quartiers en difficultés ne peuvent devenir des zones de non-droit, inaccessibles aux policiers ».3 C’est Dominique Perben, député UDF (devenu Garde des Sceaux du gouvernement Raffarin), qui tonnait le 29 janvier 2002, au lendemain de la publication des chiffres annuels de la délinquance par le ministère de l’intérieur: « Il faudra renouer avec l’ordre en intervenant énergiquement dans les zones de non-droit où l’impunité a pris le pas sur le respect des lois. »1
C’est Michel Charzat, maire socialiste du XXe arrondissement qui ne cache pas son inquiétude : « Economie souterraine, trafics divers, cela se voit à l’œil nu. Avant, à Belleville, on reconnaissait les truands à leurs grosses voitures américaines. Elles  étaient voyantes mais ne valaient pas plus de quelques milliers de francs. Maintenant, on voit tourner les Mercedes des trafiquants, des voitures à 200 000 francs que je ne pourrais jamais me payer. Il y a des familles, et je pense à l’une d’entre elles en particulier, dans le quartier Saint Blaise, qui arrivent à faire vivre 25 personnes. Depuis deux ou trois ans, on a l’impression que les digues ont cédées. »2 C’est enfin Nicolas Sarkozy qui, à peine arrivé Place Beauvau prenait pour premier objectif la restauration de l’ordre républicain dans les « zones de non-droit », en créant des unités spéciales (groupes d’interventions régionales)3 ayant pour but de restaurer l’ordre dans ces quartiers.

Ce sont ces quartiers et ces cités, l’ordre qui y règne, que nous avons choisi de décrire pour mieux saisir leur rôle dans l’explosion de l’insécurité en France. Ni la Corse, qui présente pourtant par endroits les symptômes d’une « zone de non-droit », ni Chinatown ( XIIIe arrondissement de Paris),  où règne un ordre souterrain, ne seront évoquées dans les pages qui suivent tant ces deux territoires présentent des caractéristiques spécifiques et complexes qui justifient un travail à lui seul.

1 AFP 2 AFP 3 Groupes formés par la fusion de plusieurs services et comportant des policiers de tous horizons. Des agents des Renseignements Généraux, des gendarmes, des hommes des douanes et des agents du fisc. Chaque région possède son groupe, de même que 26 départements de la capitale ou de la banlieue parisienne, soit 28 unités au total.

1 Le Figaro, 6 novembre 2000 2 Cité dans Le Monde du 13 juin 2002, « Malek Boutih, le « Désillusionniste » 3Le Figaro, 29 novembre 2001

Chapitre I Des cités en sécession ?

A ) Qu’est-ce qu’une « zone de non-droit »?

 1°) Symptômes.

A la question « comment on devient une zone de  non-droit ? », policiers et experts répondent à l’unisson, que l’évolution d’un quartier vers l’illégalité est très progressive. Que la scène d’émeute ou les affrontements avec la police, qui font basculer un territoire dans la « sécession », ne sont que l’illustration la plus spectaculaire d’un climat d’impunité qui s’est généralisé depuis longtemps. Les causes profondes qui  entraînent les jeunes dans la délinquance puis le crime, comme la précarité sociale, l’intégration ratée, le culte de l’argent facile et l’urbanisme inhumain, ne sont pas abordées ici. Ces facteurs multiples touchent à des domaines à la fois économiques, sociologiques et sont parfois la conséquence d’un choix de civilisation. Ce débat s’adresse plus à la philosophie politique qu’à l’analyse des menaces criminelles. Nous nous en tiendrons donc aux réalités tangibles, laissant à ceux dont c’est la compétence l’analyse de ces facteurs.

Lors d’une intervention à Anvers, en avril 1998, M. Gilles Leclair chef de l’OCRTIS expliquait, dans le cadre du trafic et de la consommation de drogues par quelles étapes un quartier peu subir progressivement la loi du trafic. Il distinguait six profils de quartiers, précisant que « d’année en année, l’on constate un glissement vers les situations les plus graves ».1
1er profil : consommation et vente visible du cannabis 2ème profil : petit deal par les usagers. Des consommateurs locaux fournissent quelques résidents.
1 24ème réunion européenne des chefs de services nationaux spécialisés dans la lutte contre les drogues. Anvers, Avril 1998
3ème profil : développement du trafic. Il s’organise et se structure (guetteurs). Une clientèle vient sur place s’approvisionner. Des signes de réussite apparaissent.  4ème profil : visibilité du trafic d’héroïne, la consommation d’héroïne devient une réalité  quotidienne, visible et inquiétante pour les parents. La délinquance liée aux besoins d’acheter la dose quotidienne apparaît, le sentiment d’insécurité augmente. 5ème profil : mise en place d’une économie parallèle : le trafic se concentre sur quelques mains.  Des familles dénuées de ressources officielles commencent à manifester des signes extérieures d’aisance. Des caïds imposent leur autorité et assurent parfois la paix sociale (paiement de loyers, fin de provocation…). On est en présence de « supermarchés de la drogue » achalandés en plusieurs produits.  6ème profil : apparition de violences spécifiques liées au trafic de drogue : rixes entre bandes pour le contrôle de la distribution, représailles collectives, règlements de compte entre dealer et consommateur.
Si cette échelle concerne spécifiquement la vente et la consommation, elle montre bien comment la situation se dégrade quand le trafic s’y implante de manière régulière.  Elle se confond presque avec le système d’évaluation institué par Lucienne Bui-Trong qui a défini, pour mieux saisir l’importance de la délinquance dans les quartiers, une échelle de 1 à 8 qui permet de mieux prévoir les explosions et émeutes éventuelles. Elle attribue donc une note à chaque quartier pour mieux le jauger. On verra que des effets de cliquets entraînent quasi systématiquement les quartiers vers le degré 4, celui où les représentants de l’ordre républicain commencent à être la cible de jets de pierre.1 1er degré : Vandalisme et délinquance en bande Ce premier degré comprend les dégradations volontaires, les intimidations devant les caissières, les vols devant les commerçants. Ces actes sont commis par des groupes d’individus liés par l’échec scolaire ou familial. Ils peuvent aller jusqu’au vol de voiture donnant ensuite lieu à un rodéo puis à la mise à feu de la voiture. Ce degré comprend aussi les bagarres et règlements de comptes entre bandes rivales.  2ème degré : attaques furtives, verbales ou gestuelles contre l’autorité.  Ici les commerçants, les adultes du voisinages, les chauffeurs de bus, les facteurs, les  pompiers, les enseignants et les policiers deviennent les cibles d’injures verbales et gestuelles, de crachats. L’école, les voitures des enseignants, les commissariats peuvent être attaqués.

3ème degré : agressions physiques contre les représentants de l’autorité ( militaires, pompiers, professeurs, chauffeurs de bus….) 4ème degré : attroupements et caillassage à l’encontre de la police.  On passe ici « un palier » précise Lucienne Bui-Trong puisque des jeunes se regroupent pour affronter l’autorité policière. « La chasse aux dealers » tient de ce degré puisque la population se substitue à la police pour se faire justice elle-même. 5ème degré : agression physique contre les policiers. Des dizaines d’individus envahissent le commissariat à main nue. On voit apparaître des zones de repli pour les malfaiteurs et de deal à ciel ouvert.  6ème degré : aggravation des agressions physiques et « jeux » meurtriers.  Des policiers sont blessés délibérément : le commissariat est attaqué, alors que le personnel y est présent, par jets de pierres et de cocktails Molotov. Les attaques prennent des allures de guérillas urbaines. Les jeunes organisent des guet-apens et des manœuvres concertées pour s’attaquer à la police. 7ème degré : la mini-émeute Escalade rapide et spectaculaire de la violence (saccage systématique de vitrines et de  voitures, incendies, jets de cocktails Molotov en grand nombre), mais brève et sans lendemain. L’arrivée des renforts policiers suffira à y mettre fin.  8ème degré : l’émeute On voit se rallier de nombreuses autres personnes, habituellement non impliquées dans la délinquance, qui peuvent se livrer au pillage des magasins. Ce degré implique souvent durée et répétition et imprime des marques profondes dans le quartier : deux ou trois nuits consécutives, les mêmes incidents se renouvellent, présentant dès lors un caractère concerté et organisé, ressemblant à la guérilla urbaine.
A comparer ces deux échelles on s’aperçoit que la violence vis à vis des populations et de la police augmente proportionnellement à l’intensité du trafic.

Le premier symptôme d’un quartier à la dérive, c’est donc bien la mise en place d’un commerce de cannabis, puis plus tard de drogue comme l’héroïne . Ce trafic instaure une économie parallèle très lucrative qui développe un sentiment de supériorité chez ceux qui s’enrichissent dans cette activité criminelle. Ceux-ci posent en intouchables en intimidant les habitants du quartier susceptibles de remettre en cause leur « business ». Les dealers concurrents subissent le même sort. Toute forme d’autorité et la police en particulier devient insupportable aux caïds qui tiennent leur quartier. La police peut bien évidemment intervenir épisodiquement dans ces zones avec un effectif étoffé, mais comme le rapporte ce gardien de la paix de Montfermeil :
« S’il y a une intervention aux Bosquets, surtout le soir, à deux, on ne peut pas la faire. On évite les Bosquets quand on est que deux. C’est une humiliation, une frustration, ils le savent ils en abusent. On se laisse insulter par un petit garçon de six ou sept ans. »1

B) Présentations les plus fréquentes

En 1993, Lucienne Bui-Trong, ancienne élève de l’Ecole normale supérieure (philosophie), alors commissaire de police et chef de la section « Villes et banlieues » au Service central des renseignements généraux, n’employait pas encore le terme de zone de « non-droit » mais celui de quartiers « hyper sensibles ». Elle en donnait la définition suivante:« Une trentaine de quartiers, écrivait-elle, dont la moitié se trouve située en région parisienne, peuvent être catalogués comme « hyper sensibles », ou particulièrement à risques, c’est à dire susceptibles de connaître des incidents sérieux, parce qu’ils sont le siège d’une violence au quotidien de niveau égal au moins à quatre (« attroupement et caillassage à l’encontre de la police »), et/ou parce qu’ils ont déjà eu des épisodes de violence paroxystique. La plupart de ces quartiers sont devenus des hypermarchés de la drogue ( haschisch, mais aussi héroïne), dans lesquelles viennent s’approvisionner des toxicomanes des environs( notamment des centre-villes), et desquels se font chasser les vendeurs(…) qui prétendent venir y « casser les prix »1. On pouvait déjà dégager deux caractéristiques de ces territoires : l’agression des forces de l’ordre et la mise en place de règles propres au quartier (notamment pour le trafic).
On retrouvait ces deux éléments dans les propos d’un commissaire des renseignements généraux du Val d’Oise qui, dans un numéro du Parisien consacré aux « Cités Interdites » du département, expliquait que dans ces quartiers « résidait une économie basée sur le commerce de la drogue et le recel. Le patriotisme de cité joue ici à plein. L’étranger devient systématiquement suspect. Que dire des porteurs d’uniforme qui, susceptibles d’enrayer la belle mécanique de la cité , doivent à tout prix en être expulsés. » 2 Jean Marsaudon, maire RPR de Savigny-sur-Orge, faisait le même constat :
« les cités où les bandes règnent en maîtres (…) ne sont pas des zones de non droit, puisque des lois s’appliquent, mais ce ne sont plus les lois de la République ». 3 Des caractéristiques que l’on retrouve dans la définition que donne Olivier Foll, inspecteur général honoraire de la police nationale, ancien directeur de la police judiciaire parisienne. Le contexte urbain, écrit-il : « nourrit les violences et les couve dans des nids que l’on a pris l’habitude d’appeler « quartiers » ou « cités ». L’Etat n’ose y intervenir de peur de les embraser, créant ainsi des zones de non-droit. Ces véritables places fortes de la délinquance sont devenues au fil des années les nouvelles écoles du crime. La violence y est de mise, voire la règle » 4
Le journaliste Jean Marc Leclerc, spécialiste des questions de sécurité, parle, lui, de « cités érigées en zones de non-droit, où des caïds règnent sur de véritables petites armées ». 5 Pour le sociologue Pierre Rimbert, « les zones de non-droit » font, en revanche, partie « des figures imposées du discours sur l’insécurité ». Ce n’est qu’un concept né « de tableaux apocalyptiques qui supplantent toute connaissance réelle de ces quartiers ».1 L’universitaire Laurent Bonelli voit lui dans l’appellation « zones de non-droit »  et dans sa description une résurgence, une « réactivation », de l’ « idéologie de la fin du XIXe siècle : classes populaires, classes dangereuses »2. Pour le sociologue Laurent Muchielli, chercheur au CNRS, ce concept de « non- droit » ne serait qu’un fantasme et  une preuve de plus de la « très grande facilité avec laquelle les propos les plus catastrophiques parviennent à s’imposer »3 en matière de sécurité.

Malgré les réserves qu’elle peut inspirer, cette notion de « zone de non-droit » apparaît cependant dans  la version réactualisée du  Que sais-je? consacré aux Violences Urbaines. On y trouve cette définition : « Par  » non-droit , nous entendons les quartiers ou cités dans lesquels des groupes organisés ont imposé, par l’intimidation ou la force, un ordre parallèle ou concurrent de l’ordre républicain. Bien avant la police, qui éprouve en effet des difficultés à simplement circuler dans ces quartiers, les premières victimes de cette domination en sont les propres habitants eux-mêmes. »4

Le syndicat des commissaires et fonctionnaires de la police nationale, dans une étude parue en 1995, parle de « cités interdites ». « Elles seraient au nombre de cent trente deux, compterait 1, 5 millions d’habitants et se caractériserait par une économie souterraine financée pour l’essentiel par le narco-trafic, et se manifestant par la présence de marchés aux voleurs dans certaines parties communes des cités (cave, halls, parking) alimentés par des biens dérobés ou obtenus de façon frauduleuse et par des bandes organisées liées aux dealers attaquant systématiquement dans une phase de conquête, les représentants de l’autorité lorsque ceux- ci pénètrent dans leur territoire. »1

L’expression « zone de non-droit », même dans les cas où elle traduit une réalité, exige d’être accompagnée de guillemets pour deux raisons essentielles.  La première est que, si la police n’est pas présente dans ces zones, et si elle doit craindre les agressions quand elle s’y rend, aucune de ces parcelles de territoires n’a décidé de l’empêcher coûte que coûte d’y restaurer l’ordre de manière permanente et officielle. La seconde est que, dans le cas où le droit républicain n’y serait pas respecté, il est inexact de parler de non-droit. Ces territoires obéissent à une loi, certes plus près de la loi du plus fort que de celle de la République. Il y règne une ordre ou plutôt « un désordre établi ». Les populations vivant  dans ces quartiers subissent sans l’avoir choisi un certain nombre de ces  règles parallèles. On pourra donc préférer à cette expression usuelle celle de « quartiers en sécession », de « zones à hauts risques » ou encore de «  zones hors-contrôle ». Comme nous l’avons précisé plus haut nous avons choisi d’employer cette formule « non-droit » parce qu’elle est celle que  l’on retrouve dans les propos- pour l’approuver ou la réprouver- des syndicats de policiers en passant pas les autorités civiles, les associations, les experts, les hommes politiques, les journalistes.

B°) Naissance des « quartiers à risque » 1°) Une chronologie de la violence urbaine
Dans son ouvrage 36, Quai Des Orfèvres2, le commissaire Roger Le Taillanter, grande figure de la police d’après-guerre consacrait le début de son ouvrage aux difficultés majeures que la police parisienne a dû affronter depuis la création du Quai des Orfèvres au XVIIe siècle. Ce récit permet aussi de découvrir les « zones de non-droit » célèbres de l’histoire de France depuis quatre siècles. La plus renommée, la
1 L’Economie informelle, De la faillite de l’Etat à l’explosion des trafics, Jean- Paul Gourévitch, Le Pré au Clercs, 2002. p. 136 2 Grancher, Mai 2001
Cour des miracles qui se trouvait en plein Paris n’avait rien à envier aux « quartiers les plus chauds » du début du XXIe siècle. Ainsi au XVIIe siècle, il y avait à Paris des rues entières où régnaient les truands, véritables caïds avant l’heure, qui s’étaient organisés pour que la police n’entre pas sur leur territoire. Boileau écrivait alors : « Le bois le plus funeste et le moins fréquenté est, au prix de Paris, un lieux de sûreté ».
Quand en 1665, Gabriel Nicolas de la Reynie est nommé premier lieutenant de police  de l’histoire de France une « zone de non-droit » concentre en plein Paris les malfrats qui terrorisent les habitants de la capitale, dès la nuit tombée. « Installé sur l’emplacement actuel du passage Sainte Foy, écrit Le Taillanter, du passage du Caire et du passage de la rue du Nil, elle constitue un véritable petit royaume hiérarchisé. Académie du crime, école de tous les vols, tanière des bandits les plus incorrigibles et de plusieurs milliers de mendiants, de prostituées et de faux infirmes, la Cour des miracles était jusque-là interdite à la Police ».1 La Reynie, accompagné de dizaines d’hommes, fera trois brèches dans la muraille. Il proposera aux habitants de la Cour des miracles de s’échapper par ces issues, en précisant que les douze derniers trouvés sur place seront pendus. En quelques minutes la police récupèrera cette parcelle de territoire. Deux siècles plus tard, si la Cour des miracles a disparu Le Taillanter décrit le Paris de 1808 comme une ville où les quartiers en « sécession » persistent : « La population délinquante s’est, elle aussi, considérablement accrue dans ce grouillement urbain où foisonnent les bouges, les tripots, les venelles toujours obscures propices à tous les traquenards ». 2
Dans son ouvrage Classes laborieuses, classes dangereuses, Louis Chevallier dresse lui aussi un tableau particulièrement sombre du Paris du début du XIXe siècle : « Criminel ce Paris de la première moitié du XIXe siècle l’est d’abord par l’accroissement du nombre de faits criminels qu’enregistrent les statistiques, mais qu’évoquent bien plus nettement encore d’autres documents (…) Criminel aussi par la marque du crime sur l’ensemble du paysage urbain. Pas de lieux qu’alors il ne hante : les barrières où les bandits de grands chemins prolongent (…) les quartiers du centre  eux- même, où la croissance complexe et désordonnée de la capitale, enchevêtrant ruelles, passages, cul de sac, a juxtaposé, en en un paysage que nous avons du mal à lire, les zones d’ombres et de lumières, les rues ensoleillées et les cloaques (…). »

S’en suit une litanie des quartiers les plus dangereux : « Pour risquer sa vie (…) point n’est besoin de hanter les environs de la place Maubert et de la Cité, ou de pousser jusqu’aux sinistres boulevards qui bordent le faubourg Saint- Jacques et le faubourg Saint- Marcel ».1

Cette nouvelle criminalité urbaine apparaît vite dans les romans de Balzac à travers la population des faubourgs, mais surtout dans Les Misérables de Victor Hugo puis dans Les Mystères de Paris d’Eugène Sue. On y voit une population nomade où se côtoient le meilleur et le pire, vivant de ce que l’on commence à appeler les bas- fonds et semant la terreur à la nuit tombée. Jules Janin décrit, avec dramaturgie,  ces nouvelles inquiétudes qui apparaissent quand on approchent des ces « quartiers relégués » avant la lettre : « Ces pas que vous entendez retentir tout bas, sur ce pavé fangeux, c’est la patrouille grise qui commence sa chasse acharnée…Dans ces recoins affreux que Paris dissimule derrière ses palais et ses musées…habite une population grouillante et suintante à laquelle on ne peut rien comparer (…) On parle une langue faite au bagne ; on ne s’y entretient que de larcins, de meurtres, de prisons, d’échafauds. Vil monde, bohème, affreux monde, purulente verrue sur la face de cette grande ville. » 2

Dans les années 1930 enfin, avec à Marseille l’apparition du milieu, la Police apprend à vivre avec des groupes d’individus qui s’approprient des quartiers entiers.

« La redoutable fratrie Corse des Guérini va jeter l’ancre dans le Vieux Port. Sa réussite, après qu’elle ait « déboisé » la concurrence, selon le mot réaliste et cruel de l’un des frères, va attirer vers le continent et bientôt vers les lumières de la capitale et ses profits faciles, des hommes, des clans, des bandes, qui vont progressivement  s’emparer, par la persuasion et le revolver, des domaines où coule l’argent. La possession du monde de la nuit, des boîtes, la maîtrise de la prostitution, du racket, du jeu, puis du trafic de la drogue, vont devenir les enjeux d’un conflit sanglant ».1 Certaines rues de Paris, comme la rue de la Goutte d’or, célèbre dans les années 1960, pour les crimes qui pouvaient s’y dérouler « en plein jour » sont traditionnellement des zones à haut risque. Reste que ces parcelles de territoires étaient très isolées et ne se multipliaient pas de manière inquiétante, comme on peut le constater depuis le début  des années 1980.

2°) Caractéristiques de ces quartiers.

Dans une note des SCRG,  datant de 1993, on trouve en annexe une chronologie des quartiers qui ont subi des violences de degré 7 (mini-émeute) et 8 (émeute) depuis  1983. Si ces violences existaient dans les années 1980- notamment celles de l’été 1981 aux Minguettes dans la banlieue de Lyon où durant plusieurs jours « jeunes » et force de l’ordre s’étaient affronté- elles étaient néanmoins très exceptionnelles.  Elles se sont généralisées de manières inquiétantes à partir de 1990. Le 13 juillet 1983 à la Courneuve dans la cité des 4000 : après la mort du petit Toufik Ouanes, 9 ans, tué d’un coup de carabine pendant qu’il faisait éclater des pétards une émeute éclate.  Un incendie prend dans la librairie, des vitrines sont brisées, des voitures de police sont attaquées.

En 1989, le 13 juillet à Cluses en Haute- Savoie, après la mort de Yousef Brakia, tué d’un coup couteau lors d’une rixe opposant un clan de Maghrébins à un clan de Calabrais, la gendarmerie de Cluses est attaquée et le centre-ville saccagé.    Dans la seule année 1990, on compte plus d’émeutes que pendant toute la décennie précédente. Les 6, 7 et 8 octobre 1990 à Vaulx-en-Velin, dans la banlieue Lyonnaise, le décès accidentel de Thomas Claudio, passager d’une moto, au cours d’une tentative d’interception par la police, déclenche une réaction de plusieurs dizaines de jeunes de la cité du Mas du Taureau et des cités environnantes (commerces brûlés, pillages de magasins, affrontements avec les policiers).  Le 18 novembre 1990 à Argenteuil (Val d’Oise) : une bande d’une cité voisine ne s’étant pas présentée pour une bagarre annoncée alors que les médias et la police étaient présents, une centaine de jeunes du Val d’Argent jettent des cocktails Molotov et saccagent un centre commercial. Dans l’année 1991, on compte douze émeutes du même acabit. A Sartrouville le 26 mars 1991, après que le vigile d’une cafétéria ait abattu Djamel Chettouh, un « jeune » de la cité des Indes, des petits groupes affrontent les forces de police. Aux Ulis le 8 mai 1991, une trentaine de casseurs prennent en embuscade une dizaine de vigiles du Centre Commercial Régional situé près de leur quartier. Trois vigiles sont blessés par armes à feu.

A Mantes la Jolie, les 25 et 26 mai 1991, suite au refus qui leur est opposé d’entrer dans une patinoire où a lieu une fête privée, plusieurs dizaines de « jeunes » du Val Fourré brûlent des voitures de France Télécoms et saccagent plusieurs magasins d’un centre commercial. Des malfaiteurs plus âgés profitent des circonstances pour dévaliser une bijouterie. Le jeune Aissa Ihich interpellé lors des affrontements avec les forces de l’ordre décède d’une crise d’asthme à l’issue de sa garde à vue. L’intervention personnelle du premier ministre auprès de la famille permet que ce décès ne déclenche pas de nouvelles émeutes.  A Meaux en Seine-et-Marne les 4 et 5 juin 1991, une vingtaine de « jeunes » brisent plusieurs vitrines, incendient une voiture et un bureau de l’office des HLM à la suite de la noyade accidentelle d’un jeune beur qui voulait échapper à une patrouille de police en traversant la Marne. A Garges les gonesse, le 27 juin, 200 « jeunes » du quartier des Doucettes affrontent les forces de l’ordre qui les empêchent de lyncher un riverain qui, excédé par le bruit, leur avait tiré dessus.

A Aulnay-sous-Bois, le 17 juillet, des « jeunes » de la Cité Emmaüs dégradent et incendient des voitures, à coups de cocktails Molotov, quatre nuits durant, parce que ceux de la cité limitrophe de la Rose- des- Vents leur avaient interdit d’assister à leur concert de rap.

A Pont-de-Claix, les 7 et 8 septembre, 200 « jeunes » descendent dans la rue, incendient les voitures et jettent des pierres sur les gendarmes.  Dans le quartier du pigeonnier à Amiens les 11 et 12 novembre, plusieurs dizaines de « jeunes » édifient des barricades, y mettent le feu et s’opposent à la police durant plusieurs heures. A Epinay-sur-Seine le 17 novembre, ceux d’Orgemont, envahissent le centre-ville, brisent les voitures à la batte de base-ball et blessent deux riverains.  Aux Francs Moisins, à Saint-Denis le 28 décembre, après la mort accidentelle d’un jeune motocycliste, la famille brutalise le chirurgien qui a tenté de le sauver.  Le quartier s’enflamme. En 1992 et dans les années qui suivent, les émeutes de quartiers ne vont pas cesser de se multiplier pour devenir dans certaines villes de France, comme à Strasbourg chaque 31 décembre, un phénomène qualifié par certains commentateurs de traditionnel, voire « ludique ».

En 1998, Sophie Body-Gendrot, américaniste et politologue, professeur à la Sorbonne et à Sciences-Po, et spécialiste des violences urbaines citait des statistiques des renseignements généraux qui, trois ans plus tôt, faisaient état de 18 quartiers où la violence atteignait l’échelon 8 (saccages et pillages, agressions de particuliers, affrontements avec les forces de l’ordre, Guérilla, émeute). 1 Dans l’édition 2001 du Que sais-je ? sur les violences urbaines, les auteurs font le même constat : « La France comptait un seul de ces quartiers (« zones de non-droit ») en 1993, en 1999 il y en avait dix neuf. » 2
En 2001 ces violences dans les quartiers sensibles n’ont cessé de prendre de l’ampleur.

A tel point que le 15 octobre 2001, aux lendemains des émeutes de Thonon-les-bains  ( à la suite de la mort accidentelle de quatre « jeunes » qui tentaient d’échapper à un  contrôle de police, des dizaines de leurs amis avaient dévasté le centre-ville et tenté d’investir le commissariat ; voir III, 2 )  le syndicat de police Alliance, l’un des deux principaux syndicats, publiait un communiqué affirmant : « Aujourd’hui, la guérilla urbaine est généralisée à toute la France ». 1 De ces quartiers on peut dégager un certain nombre de points communs. Jean-Paul Gourevitch les résume ainsi : « Ils comportent de 15 à 30% de chômeurs connus, entre 40 et 70% de résidents d’origine étrangère, l’origine étant ici différente de la nationalité, un taux d’échec scolaire massif avec des établissements comptant entre 30% et 80% d’enfants issus de familles non francophones, une consommation de drogue touchant près d’un tiers de la population adolescente, toutes caractéristiques qui s’écartent notablement des moyennes de la France métropolitaine. Ces cités sont caractérisées par l’absence de service public et la présence d’une minorité de jeunes en rébellion- souvent larvée, parfois explosive- considérant leur cité comme un territoire et leur bande comme une patrie. » 2
3°) Géographie des quartiers difficiles En février 1999, un quotidien régional publiait « la carte des cités interdites  en Ile-de-France. » 3  Le journal avait mené une enquête auprès des médecins, des postiers, des pompiers, des policiers, des livreurs de pizzas et des distributeurs de prospectus pour tracer les contours des endroits où, à certains moments de la journée, de nombreuses professions se trouvent interdites de séjour. Au total on trouvait 84 quartiers répartis dans 61 villes sur les 1281 communes que compte l’Ile-de-France. Il y a onze millions d’habitants dans cette région et les 84 cités interdites accueillent environ 350 000 habitants. Selon cette étude, il y a donc 3% des franciliens qui, sur leur lieu de vie, ne bénéficient pas de la protection de la loi républicaine. Sans compter ceux qui, habitant près de ces quartiers, en subissent une partie des violences.

En mars 2002, Olivier Foll, avançait ces chiffres : « Il y a 834 zones de non- droit sur notre territoire. Des quartiers dits  » sensibles ». 834 ghettos dans lesquels la hiérarchie administrative recommande aux forces  de police de ne plus intervenir de manière à ne pas provoquer de remous. » 1

L’état des lieux des quartiers réalisé en mars 1999 par la DCRG faisait état de 174 quartiers où ont eu lieu dans l’année des « violences plus ou moins graves, plus ou moins préméditées, contre la personne des policiers ».2 De même, Lucienne Bui-Trong affirmait : « De 106 points chauds identifiés en 1991, on est passé à 818 quartiers sensibles en 1999 ». 3 Selon Xavier Raufer : « En 1993, la Direction Centrale des Renseignements Généraux annonçait que 485 quartiers étaient « sérieusement touchés par les violences urbaines ». En 1998, c’était 818 quartiers. Fin 2000 (officieusement) des experts du ministère de l’Intérieur disaient le  cap des 1000 franchi. On en était à plus de 1100 en 2001. » 4

En 2000, un hebdomadaire publiait un document croisant les données fournies par la DIV (Délégation Interministérielle de la Ville), les services de police (Renseignements Généraux et Sécurité Publique) et la RATP qui établissait la liste des cents points « les plus chauds » de France. Pour établir ce classement, le journal avait suivi cette caractéristique : « là où à une dérive mafieuse constatée ( trafic de stupéfiants, économie parallèle, criminalité organisée…) s’ajoute une violence systématique contre les forces de l’ordre ». 5
On peut ainsi définir une géographie des zones de non-droit en France. Elles sont d’abord situées dans les parties urbaines du territoire. On les trouve sur deux axes : l’un qui part de Roubaix, passe par Paris et Lyon et va jusqu’à Marseille, l’autre qui est presque parallèle au premier et relie Strasbourg, Grenoble et Nice. A l’ouest du pays, seules la Seine-Maritime, l’Eure et l’Eure-et-Loir sont touchées ; au sud les Pyrénées-Atlantiques. On remarquera que les zones à fort taux de criminalité se confondent ou sont proches de ces zones à hauts risques (voir à ce sujet la carte de l’insécurité en France en 2001, présentée en annexe). D’après le Que sais-je? édition 2001 dont les derniers chiffres disponibles sur ces quartiers remontent à 1999 on en comptait donc dix neuf répartis dans toute la France.  La liste est la suivante : 1

Toulouse (31) : Bagatelle, Le Mirail, La Reynerie, Bellefontaine, Empalot.
Hem (59) : Les Hauts-Champs
Roubaix (59) : Alma-Gare, Epeule
Pau (64) : La Ousse-des-Bois
Mulhouse (68) : ZUP de Bourtzviller, cité Brossolette
Dammarie-le-Lys (77) : La Plaine-du-Lys
Mantes la jolie (78) : Val-Fourré
Amiens(80) : ZUP nord
Corbeil- Essonne (91) : Les Tarterêts
Grigny (91) :La Grande Borne
Antony (92) : Grand Ensemble
Bagneux (92) : Les Blagis, Les Tertres
Montfermeil (93) : Les Bosquets
Fontenay-sous-Bois (94) : La ZUP
Cergy (95) : Saint-Christophe Cette liste ne comprend que les quartiers en état de sécession quasi- permanente, c’est à dire où, à aucun moment de la journée, la police, les pompiers ou même un livreur de pizzas ne peuvent entrer sans risquer de se faire agresser. Sans employer le terme de « zone de non- droit », une note de la DCRG de Mars 1999, elle, dégageait 174 quartiers ayant connu dans l’année « des violences visant la personne des policiers. » En 2002, les chiffres variaient entre 200 pour les plus optimistes et plus de 1000 pour les plus pessimistes.
1 Op. cité. Violences Urbaines p 25

1 op. cité, Cahiers de la sécurité intérieure, août-octobre 1993

1 Conversation avec l’auteur

1 L’insécurité des quartiers sensibles : une échelle d’évaluation. Les cahiers de la sécurité intérieure n° 14, août-octobre 1993. 2 Le Parisien Seine-Saint-Denis, 17 février 1999 3 Le Figaro, 29 juin 1999 4 L’insécurité en France, Flammarion 2002, p 17 5 Conversation avec l’auteur

1 Envahissants experts de la tolérance zéro, Le Monde Diplomatique, Février 2001 2 Des quartiers en dangers « aux quartiers dangereux », Le Monde Diplomatique, Février 2001 3 La France, les Etats- Unis et la violence, Le Monde, 17 juillet 2001 4 Violences et insécurités urbaines, Alain Bauer, Xavier Raufer, PUF 2001, p.26

1 op. cité p. 23 2 Quai des Orfèvres op. cité p.62

1 Classes laborieuses, classes dangereuses, 1978, Hachette, p34- 35. 2 Un hiver à Paris, 1845.

1 op. cité, Quai des Orfèvres, p. 212

1 Les villes face à l’insécurité, Bayard éditions, 1998, p 204 2 op. cité, Violences Urbaines, p 25

1 AFP 2 op. cité, L’Economie informelle, p. 137 3  op. cité Le Parisien Seine-Saint-Denis, 17 février 1999

1 La France au bord de la rupture, Le Figaro, 19 mars 2002  2 Rappel de l’état des lieux annuel des quartiers réalisé en mars 1999. Note de la DCRG du lundi 29 novembre 1999 3 Le Figaro, 1 février 2002

 4 L’explosion criminelle, Valmonde éditions, 2002, p 52 5 L’Express, 11- 18 octobre 2000

Chapitre II Vers une définition des « zones de non-droit »

Du Val Fourré (Mantes la jolie, 78) au Mirail (Toulouse, 33) en passant par les quartiers nord de Marseille (13) on peut établir un certain nombre de caractéristiques communes à ces quartiers. Olivier Foll en a tracé les contours : « certains quartiers sont de véritables ghettos dont nous avons perdu le contrôle suite au lâche abandon de l’Etat. Il ne fait pas bon y être policier, gendarme, pompier, professeur ou même postier. Tout représentant d’une forme d’autorité quelle qu’elle soit s’y voit outragé, violenté, caillassé, ou pire encore. Ce sont des « cités-dortoirs » dans lesquelles les habitants, pour l’immense majorité, vivent dans des conditions très difficiles. Ces gens restent cependant attachés à leur cité, à leur quartier, bien qu’ils n’osent esquisser le moindre geste de protestation par peur de représailles (…)  Nos institutions sont reproduites à l’envers dans ces quartiers : il y a des dirigeants, une hiérarchie qu’il faut respectée, des lois, une justice, une école, une économie, des circonscriptions. Ces zones sont comme des états dans l’Etat. Ces circonscriptions et arrondissements appartiennent à des bandes, l’économie se fonde sur le trafic de stupéfiants, l’école est celle du crime, la justice celle des armes, la loi, celle du plus fort, la hiérarchie, des casseurs, voleurs, racketteurs, dealers et dirigeants, des caïds symbole de réussite et de respect pour toute la communauté. »1
Dans un entretien donné au Parisien Malek Boutih président de SOS Racisme affirmait même : « il y a des gens qui tirent un bénéfice direct de la dégradation des banlieues. Ce sont tous ceux qui organisent le trafic de drogue et qui pensent créer des zones hors de la société. » 2

A) L’économie souterraine des cités

1) La drogue Dans les cités, les enfants apprennent dès l’âge de raison à vivre avec la drogue. Il est courant de fumer son premier joint à dix ans. Trois ou quatre ans plus tard on peut entrer dans l’école du deal. On en connaît en quelques mois tous les aspects et toutes les difficultés. Dans une note de la DCPJ, on trouvait il y a déjà presque dix ans une description du développement d’un plan (lieu de vente) dans les quartiers de Toulouse. Des scènes qui depuis se sont multipliées dans bien des banlieues.  On pouvait y lire «  Dans les quartiers de Bagatelle et de la Farouette, l’activité illicite de ces bandes repose essentiellement sur le trafic de stupéfiants et sur les vols(…) Chaque bande tend donc à se spécialiser. Ainsi, le groupe, dans le secteur chemin de Bagatelle-rue du Lot s’adonne au trafic de stupéfiants (…) Chaque bande s’approprie un territoire précis, une cage d’escalier, un immeuble, un bloc d’immeubles, à l’abri d’un système de surveillance, composé de guetteurs rémunérés (…) Les bandes sont soumises à une mobilité permanente (…) Elles sont également en proie à un processus de structuration et de déstructuration permanent (…) Les rivalités entre bandes vont parfois jusqu’à l’affrontement. Cette mosaïque de trafics s’enracine autour de petits commerces maghrébins ou africains ( pâtisserie orientale, vêtements traditionnels, bibelots ou objets artisanaux…) lieux d’échanges et de rencontres privilégiés pour l’écoulement d’importantes quantités de haschich et d’héroïne » 1.

Cinq ans plus tard, le commissaire Gilles Leclair, dans son rapport sur le trafic de drogue dans les cités sensibles, décrivait avec précision le trafic et ses évolutions. « Un réseau de guetteurs et rabatteurs se met en place. Il s’agit souvent de jeunes adolescents qui traînent aux abords des entrées. Ils peuvent parfois être d’un quartier différent pour éviter que la police ne les reconnaisse. Des armes circulent ou sont dissimulées pour faire face notamment à des incursions de concurrents. Il s’agit surtout d’armes blanches et de battes de base-ball mais les armes à feu sont aussi présentes. L’engouement pour les chiens de type pitbull est toujours considérable dans les cités ou c’est une marque extérieur de puissance(…) La drogue est dissimulée pour échapper à toute saisie. Les lieux de cache peuvent être des véhicules sur les parkings, des caves (…) Les modes de transaction répondent au souci prioritaire de ne pas être vus lors des transactions ni reconnus par des toxicomanes pouvant ensuite renseigner les services de police. Le temps où la vente de doses se déroulait à ciel ouvert est révolu ! Dorénavant, les transactions se déroulent dans les halls d’immeuble ou les sous-sols. Les réseaux les plus organisés sont encore plus prudents : des revendeurs différents se succèdent tout au long de la journée, ils travaillent souvent en cagoule et disposent parfois de véritables comptoirs de vente : il s’agit de trous fait dans les murs de cave qui permettent uniquement l’échange de drogue contre l’argent sans qu’un contact physique ou visuel ait lieu entre vendeur et toxicomane. » 1

Ce trafic, s’il est très lucratif, concerne des populations (dealers et toxicomanes) dangereuses. Il ne peut se faire qu’avec l’assentiment tout au moins passif de la cité.  Il a des conséquences directes sur toute la population : un enfant peut, en étant simple guetteur, gagner des sommes importantes, un adolescent peut en vendant récolter plus d’argent que son père, si bien que beaucoup de parents voyant leur niveau de vie s’élever, grâce au « business », finissent par cautionner leurs trafics.  « Les dealers, explique Olivier Foll, opèrent dans des quartiers connus des consommateurs. Durant la vente des enfants âgés en général de neuf à douze ans, que l’on surnomme des « choufs », assurent le guet. Le stock épuisé, les dealers tenus régulièrement informés des arrivages se fournissent chez des semi-grossistes qui achètent à des grossistes aux Pays- Bas, en France ou en Allemagne. Ces derniers acquièrent eux- mêmes la drogue auprès de négociants qui traitent directement avec le producteur (…) Les dealers opérant sur le terrain gagnent en moyenne 2 300 Euros à 3000 Euros par semaine, soit quatre fois le salaire d’un cadre en un mois ». 2 Les stocks peuvent être particulièrement importants. En 2001, on trouvait au mois de mai, puis au mois de juin, à Nanterre, dans le quartier des Canibouts 40 000 pilules d’ecstasy, puis un mois après 120 kg de pollen de cannabis. On estime que plus de 25 tonnes arrivent chaque mois dans les cités chaudes de la petite couronne. On est face à une « gigantesque toile d’araignée parfaitement élaborée où des bandes organisées se partagent chaque territoire de la banlieue tout en mettant sur pied des filières internationales. « Le plan » (lieu de vente de stupéfiant de Massy), vend 200 doses d’héroïne et de cocaïne par jour, par quart de gramme, à 200F la dose. Une recette quotidienne de 30 000 F en moyenne. Le plan tourne de 10 heures du matin jusqu’au soir, sept jours sur sept, dégageant donc un chiffre d’affaire de 10 millions de francs par an » 1.

Pour la seule Région Rhône-Alpes, le trafic de stupéfiant ( drogue douce et drogue dure) générerait 1, 3 milliards d’euros par an.2 Le trafic est donc à l’origine de la prospérité relative de ces cités ( où l’on peut voir des enfants habillés de vêtements très coûteux, et des jeunes adultes au volant de voitures de luxe). Formés aux subtilités de la justice française, les « jeunes » savent qu’hors du flagrant délit ils ne risquent pas grand chose. « Il ne suffit pas de constater qu’un chômeur déclaré roule en Porsche à la Courneuve ou aux Tarterêts, explique un ancien directeur départemental des polices urbaines, encore faut-il pouvoir réunir les éléments constitutifs de l’infraction ».3 Une aisance économique apparente qui entraîne même quelques hauts fonctionnaires résignés ou cyniques à croire que la déshérence des banlieues se réglera par elle même. Que le trafic sera le poumon économique de la cité, et qu’en le laissant se dérouler on obtiendra la paix sociale. Malek Boutih s’attaque avec énergie à ce qu’il considère comme un sophisme : « Il ne faut pas partir dans des raisonnements pervers, qui consistent à dire « les dealers font vivre les familles » et y voir une forme de compensation au chômage qui amène la tranquillité (…)C’est un discours démagogique extrêmement dangereux de la ghettoïsation raciale ». 4

C’est que cette économie parallèle prend vite pour loi celle du plus fort.  Le moindre conflit, la moindre incartade avec un représentant de l’autorité  peut alors donner lieu à des scènes de véritable guérilla urbaine. Si l’Etat réinvesti ces zones explique Pierre Bédier maire (RPR) de Mantes la jolie,  « il y aura forcément des voitures brûlées, des bâtiments publics brûlés, parce que ces voyous vont quand même se défendre. »1
Dès 1991, M. Adil Jalouzi, sociologue, responsable du centre de recherche « banlieuescopies », expliquait lors de l’émission Médiations, que la violence et l’agitation des jeunes issus de l’immigration dans les banlieues sensibles, « n’est que l’écume d’une vague profonde. » Il précisait : « si la police fait du vandalisme et des émeutes sa priorité, alors elle se trompe de cible, néglige l’essentiel : l’existence d’une économie cachée de type mafieux, basée sur le vol, le racket et surtout le trafic de drogue. C’est le résultat d’une situation sociale dégradée du fait du chômage et de l’exclusion, cette économie parallèle de « survie » engendre à son tour une mentalité nocive pour des jeunes déjà non-motivés pour des métiers sous-qualifiés et sous-payés. La priorité de la nécessaire mission répressive de la police devrait donc être la lutte contre le trafic de drogue. » 2 En 2001, Marylise Lebranchu, alors Garde des Sceaux, incitait les magistrats du parquet à combattre cette économie parallèle et leur demandait « d’accentuer les efforts vers la recherche et la répression d’une délinquance(…) qui contribue à l’existence d’économies souterraines dans les quartiers urbains ( trafics locaux de stupéfiants, recels organisés) ».3
2)Trafics d’armes « La banlieue des années 1970, c’est terminé. Aujourd’hui dans les HLM, ils cachent des bazookas dans les caves »4. Les propos désabusés du chanteur Renaud, ex-idole de la banlieue lors de la sortie de son nouvel album, « Boucan d’enfer » en mai 2002, illustre bien l’évolution criminelle de certains quartiers en vingt ans. Les bagarres au couteau, façon West Side Story, appartiennent à l’histoire, aujourd’hui ce sont les armes à feu qui ont remplacé l’arme blanche. Du Luger 99 à grenaille pour les enfants aux lance-roquettes pour les malfaiteurs qui s’attaquent aux fourgons blindés. En France, durant l’année 2001, 22 lance-roquettes ont été saisi par la police 1.

Selon un haut fonctionnaire de la police ce chiffre est particulièrement préoccupant. « Avec onze de ces lance-roquettes, explique-t-il, on met la France à feu et à sang pendant six mois ». 2 En 2000 à Nanterre, la police lors d’une perquisition mettait par hasard la main sur 11 lance-roquettes antichars de fabrication serbe. Un an plus tard, toujours à Nanterre, une perquisition dans le quartier des Canibouts permettait la saisie de deux pistolets mitrailleurs (un de type Mat 49, l’autre de type Scorpio). Le marché de la drogue est l’une des causes principales de l’arrivée des armes dans les quartiers sensibles, « on utilise des fusils à pompe et fusil d’assaut pour sécuriser le trafic de stupéfiant ». 3

Les zones de « non-droit » sont des lieux de stockage et de vente idéaux pour ces armes de 1ère catégorie. « Dix à vingt millions d’armes à feu circuleraient actuellement en France et des informations diverses laissent apparaître que les cités constituent un débouché important pour le trafic (…) L’an dernier, l’existence de trafic d’armes a été établie dans la cité des 4000 à La Courneuve (fusil de chasse et à pompe), ainsi que dans le quartier de Bellevue à Nantes ( pistolet 357 magnum et pistolet mitrailleur de l’armée israélienne UZI). En 1999, il était possible de se procurer des armes de poing ( de style Beretta automatique) dans le quartier de Béligny à Villefranche-sur-Saône, contre la somme de 5000 francs »4 A Amiens au mois de juillet 2001, « une famille au passé délinquant chargé, vivant dans les quartiers nord, vendait des fusils à pompe entre 700 et 800 francs. Certaines armes possédaient des crosses escamotables et des poignées permettant de saisir et de recharger l’arme avec rapidité. » 1

Des faits similaires se constatent autour de Paris et dans toute la France. Le 21 juin 2001, dans les gaines techniques d’un immeuble du quartier du Point-du-Jour à Troyes, on trouvait cinq obus de calibre 20 mm, une fusée éclairante et une cartouche de Winchester Magnum 300. A Metz, toujours dans une gaine technique du quartier Borny se cachait un petit arsenal : un pistolet mitrailleur, un pistolet 9 mm, un fusil calibre 12 à canon scié et un lot de cartouche 9mm Parabellum. A Béziers, le 2 Septembre 2001, après une perquisition chez Safir Bghioua, le criminel qui avait attaqué un fourgon de police au lance-roquette et tué au fusil d’assaut le directeur de cabinet du maire de Béziers, on trouvait un vrai équipement de mercenaire : fusils d’assaut, fusils à pompe, lance-roquette en provenance des balkans. Le 11 octobre, un AK 47, trois chargeurs et une lunette de visée pour fusil étaient retrouvés dans la cité des 4000 à la Courneuve. Début novembre, la police découvrait dans les parties communes d’une cité d’Epinay-sur-Seine une grenade défensive, un pistolet mitrailleur et plusieurs chargeurs.

Ces armes de guerre proviennent le plus souvent de Yougoslavie. Elles prolifèrent  de façon très inquiétante et nourrissent le grand banditisme qui les utilise notamment pour attaquer les transporteur de fonds. Le 23 mai 2002, le braquage manqué d’un fourgon de la Brink’s à Emerainville (Seine-et-Marne) permettait à la police de mettre la main sur un arsenal impressionnant : lance-roquettes, fusils d’assaut de type Kalachnikov (AK 47), pistolets automatiques, munitions de gros calibres à profusion. Les attaques de fourgon, comme un grand nombre de hold-up se font désormais avec armes et parfois uniformes de guerre.
3) Le marché aux voleurs  Selon Hafid Oaudji, jeune habitant de la banlieue lyonnaise, on peut « tout acheter et pour pas cher ». Sur le marché des objets volés : « On trouve absolument de tout . Et s’il n’y a pas ce que vous cherchez, vous passez commande. Exemple : si vous cabossez l’aile de votre voiture, vous allez dans une cité, vous commandez une aile, vous donnez votre prix et le lendemain après vous avez votre aile »1.

Dans la seule région Rhône-Alpes on compte une dizaine de « zones franches ».  A Lyon, ce sont la Duchère, Mermoz-Etats-Unis, Bron-Parilly ; en banlieue, ce sont les Minguettes à Venissieux, le Mas du Taureau à Vaulx-en-Velin. Dans la banlieue grenobloise : la Villeneuve, le quartier Tesseire, Mistral et dans la banlieue stéphanoise : Montchovet, la Cotonne et Montreynaud qui sont selon un policier stéphanois de « véritables supermarchés où sont recyclées les marchandises volées. »2 On y trouve du « matériels hi-fi, téléphones portables, ordinateurs, vêtements de marque, montre, parfums, pièces détachées d’automobile…Mais aussi cannabis et drogue dure sans oublier les armes. »3  Ces paradis fiscaux, à l’abri de la police,  où les malfaiteurs peuvent écouler leur marchandise génèrent ( mise à part la vente de drogue) près de deux milliards d’euros. Il y a d’abord le trafic de voitures composé en trois créneaux : Le vol utilitaire « qui permet aux délinquants de se déplacer pour exercer leur activité ou pour leurs loisirs ; le trafic de pièces détachés et enfin le vol de grosses cylindrées qui sont ensuite exportées vers des pays du tiers-monde ou les pays de l’Est. Au total plus de 70 000 véhicules sont volés ou détériorés dans l’année. »4

Il y aussi les vols de marchandises « Que ce soit des casses de magasins ou d’entrepôts, les cambriolages de particuliers, les détournements des camions, un commerce qui représente environ 1% du montant des ventes légales. » 5 Il y a enfin les vols d’argent  « 15 000 faits sont constatés officiellement chaque année dans la région , ce qui selon différentes estimations réalisées par des associations d’usagers des banques , permet aux délinquants de réaliser 300 millions d’Euros de chiffre d’affaire dans la région. »1   Dans cette région selon les statistiques de la police, 1, 3% de la population a été mise en cause au cours de l’année 2000 dans des actes de délinquance. Soit 73 000 personnes, dont 15 000 mineurs.

Les interventions de la police n’y changent rien : « Il y a régulièrement des descentes de flics. Ils bouchent les deux entrées, ils saisissent  tout et arrêtent tout le monde. Mais c’est du cinéma, le dimanche suivant ça recommence » dit un jeune lyonnais.

« Les délinquants qu’on arrête sont immédiatement relâchés et quelques jours plus tard les réseaux se reconstituent. » poursuit Pascal Barthélémy du syndicat de police Alliance. Jean Paul Gourevitch donne ainsi l’exemple du Carrefour de Sartrouville qui témoigne de la capacité qu’ont certain malfaiteurs à imposer leur règles, même à des de grandes entreprises. Après la mort d’un jeune habitant de la cité du Plateau et des Indes abattu par un vigile, la direction a embauché des jeunes du quartier pour faire la sécurité et « a ordonné de fermer les yeux sur les passages en force avec des caddies pleins aux caisses, les pitbulls et les scooters pétaradant dans les allées ». 2

Cette mise en place d’une économie parallèle jointe à une intimidation des commerçants fait que ceux qui n’ont pas les moyens de s’offrir alarmes et services de sécurité fiables se voient dans l’obligation de quitter le quartier. Les magasins restant doivent affronter la concurrence des marchés aux voleurs qui se multiplient. Quel intérêt aurait un garagiste à s’installer près de la cité de La Rose-des-Vents à Aulnay-sous-bois. Là, en bas des tours on y bidouille des voitures différentes toutes les semaines qui sont ensuite revendues pour le Maghreb ou aux portes du périphérique. « La ville a essayé de formaliser cette économie informelle- raconte Jean-Paul Gourevitch, en mettant en place un atelier de mécanique qui a été cambriolé et saccagé. »3    Ce business serait entre les mains de bandes faites sur le modèle des bandes américaines comme le 18th street gang de Los Angeles qui regroupe plus de vingt mille membres ou les Bandidos. 4  Ces bandes françaises n’ont ni l’importance, ni l’organisation, ni la capacité de nuisance de leurs grandes sœurs des Etats-Unis mais elles en reproduisent les codes. « La fonction structurante d’une bande  s’affirme dans son « honneur ». A ceux qui n’ont rien ou qui ont tout perdu ou abandonné, il faut redonner une stature qui se cristallisera autour de la fierté ethnique, de l’appartenance au groupe, de l’émergence du chef. Celui qui a « Bac +5 » ( c’est-à­dire qui a affronté cinq fois la brigade anticriminalité) qui totalise les années de prison, qui a massacré un « keuf » ou qui détient le record des remises en liberté après interpellation est perçu comme un caïd. » « Il bénéficie d’une garde rapprochée, des porteurs de serviettes, des guetteurs ( les « choufs »). Chaque bandes est ainsi structurée en cercles concentriques d’un pouvoir qui s’élargit aux limites du territoire(…) Dans le deuxième cercle les soldats ( si possible mineurs), ceux « que l’on expédie au combat ou que l’on place dans les embuscades tendues aux pompiers ou aux policiers. »1

La mise en place de cette économie par des bandes organisées entraîne un certain nombre de va-et-vient, de squats, de réunions tardives qui imprègnent petit à petit toute la vie du quartier. Les incidents avec les commerçants se multiplient allant parfois jusqu’au drame, comme à Longwy en décembre 1998 quand Bellaïd Mellaz a été abattu par un pharmacien pendant qu’il cambriolait sa maison. En représailles la pharmacie fut incendiée, tout comme une boutique de fleuriste, une auto-école et une dizaine de voitures.2

B) La loi de l’intimidation 1) La vie quotidienne des quartiers
Ces ventes d’armes ou de drogue créent un climat qui imprègne toute la vie de la cité . L’argent qu’il procure ajoute au sentiment d’impunité, influe sur la vie quotidienne  et renforce les plus jeunes dans leur culte de l’illégalité. Les règles élémentaires de courtoisie disparaissent alors.

Les seuls critères sont la force, l’argent et la peur. Les parents eux-mêmes subissent la  violence de leurs enfants. A la cité des Sorbiers à Chevilly-Larue, certains jeunes de 15 à 17 ans battent père et mère. Dans ce quartier, les « caillera »1 ont pris l’habitude de bloquer une rue avec leur voiture pour marquer leur territoire. « Il y a des armes partout, explique un habitant, on voit même des fusils ».2

Depuis près de vingt ans, Pierre habite une cité sensible. « A soixante trois ans, il est veuf et retraité après avoir travaillé toute sa vie à la Snecma (Société nationale d’exploitation de matériel auxiliaire). Lorsque l’on s’interroge sur ses conditions de vie, il dit subir « la totale » : les tags dans l’escalier de l’immeuble, les seringues qui jonchent le sol, les voitures qui brûlent en bas de chez lui, les rodéos, les sirènes de pompiers et les interventions musclées des CRS. N’en pouvant plus, Pierre a acheté légalement un fusil de chasse…Pour se défendre » 3 En imprégnant tous les aspects de la vie quotidienne, la violence devient le pivot du quartier. Ainsi à Clichy-sous-Bois à la fin de l’année 1998, le comité directeur du club de football décidait de mettre fin à l’équipe de l’USO Clichy-sous-bois. Une bagarre éclatait à chaque match, les installations avaient été cambriolées dix-sept fois en un an, les vestiaires saccagés, les murs d’enceintes détruits. En 2001, en France, plus d’une cinquantaine d’infrastructures sportives ont été détériorées, voire détruites par des incendies criminels. Le paradoxe est qu’entre deux accès de violence, la vie de la cité peut paraître normale  à un visiteur extérieur.

C’est que l’intimidation assure la loi du silence. Elle peut se faire grâce à des chiens de combats (type pitbull), des regroupements de quatre ou cinq individus dans une cage d’escalier. Ces derniers prennent une attitude mi-méfiante, mi-agressive, interpellent les habitants en parlant fort, exigent que leurs regards se baissent.  Les menaces peuvent être beaucoup plus précises. Cette femme de Vauvert explique que des garçons de douze ans la menacent de viol régulièrement,4 ce jeune lycéen du Val-Fourré avoue qu’il baisse les yeux dès qu’il sort de son immeuble par peur de se faire tabasser pour la moindre attitude qui pourrait paraître arrogante.1 Aux Tarterêts (Corbeil- Essonne, 91) les médecins de ville ne viennent plus depuis longtemps. A la Grande Borne à Grigny (Essonne, 91) à 4h 30 du matin en 1999, un médecin de SOS avait été appelé pour une grippe. Il retrouvera son véhicule désossé. (Voir partie D, 3). Les facteurs même subissent cette violence. Le 20 mai 2001, cinq voitures de la poste étaient incendiées dans le quartier de la Marinière à deux pas de la cité des Indes à Sartrouville. Personne en fait n’est épargné : des commerçants jusqu’aux professeurs, les pharmaciens, les travailleurs sociaux, les examinateurs de permis de conduire.  Un procureur affirme qu’en banlieue « parler d’insécurité avec certains commerçants est tabou, car ils craignent des représailles ». 2

La cité de la rue Saint Fargeau dans le XXe arrondissement n’est pas une zone de « non-droit » mais sans la résistance de certains habitants, elle le deviendrait. Marcel Delclos, surnommé « la Brosse le Bâtard » (il est coiffé en brosse) : « Tous les soirs ils se retrouvent à dix ou quinze à l’entrée de la tour 9. Ils fument du cannabis, provoquent des locataires. Gare à vous s’ils vous voient avec une cigarette et si vous refusez de leur en donner. Ou même si vous osez croiser leur regard (…) il y a des dames handicapées qui ne peuvent plus ouvrir leurs volets, si elles râlent, elles se prennent des pierres. » 3 Les boites aux lettres sont défoncées au pied de biche, les poubelles brûlent régulièrement .

2) Quand le feu devient une arme Depuis quelques années le feu semble être devenu la première arme d’intimidation et de combat des jeunes des cités. De janvier à novembre 1999, on relevait pas moins de 10 985 incendies volontaires allumés par des « jeunes » au sein des quartiers sensibles, dont 9 908 visant les particuliers (feux de containers, feux dans les caves ou les halls, feux de voitures) les autres visant des institutions. 1 Les voitures brûlées les plus célèbres sont bien évidemment celle des nuits de la Saint Sylvestre en Alsace (plus de cent voitures brûlées en 2001). C’est devenu dans le quartier du Neuhof une sorte de coutume réapparaissant à chaque nouvelle année. C’est facile, peu coûteux, désespérant pour le propriétaire qui bien souvent ne peut se racheter un véhicule. La carcasse de voiture devient, en outre, un signe extérieur d’un quartier en sécession. C’est en quelque sorte un totem…et un premier avertissement. D’abord cantonnés aux quartiers sensibles, les incendies de voitures existent aujourd’hui bien au delà des zones de « non-droit ». Reste que ces dernières continuent d’assister à ces feux à répétition. Sur les trois dernières années, les chiffres sont éloquents. 12 300 incendies de voitures en 1999, 13 300 en 2000, 15 200 en 20012.

A Rillieux-la-Pape (69), à l’Automne 2001, ils furent près d’un millier à manifester dans les rues de la ville pour protester contre ces incendies de voitures : dans cette petite commune de 28 000 habitants on a compté 137 voitures brûlées en dix mois.  L’été dernier, en Ile-de-France uniquement, on comptait 150 voitures incendiées volontairement pendant le week-end du 14 juillet.  Le feu habituellement utilisé sur les véhicules est aussi une arme offensive . L’exemple de l’expédition punitive du 11 mars 2002 qui s’est déroulée dans l’hypermarché Auchan de Saint Herblain, dans la banlieue de Nantes (44) est éloquent. Le 8 mars deux hommes se présentent à l’accueil du magasin pour se faire rembourser une batterie de voiture défectueuse. Econduits par les hôtesses, ils en viennent aux mains avec les vigiles et en blessent un au poignet. Le soir même, trois individus brisent le sas vitré du magasin après la fermeture et jettent un cocktail Molotov sur le poste de contrôle. Le 11, un homme armé d’un pistolet automatique 7,65 est repéré dans sa voiture sur le parking. Il est alors maîtrisé par les vigiles qui lui cassent le coude droit. Le soir même, une bande armée de cocktails Molotov et de barres de fer investit le magasin juste avant sa fermeture et s’attaque à un vigile à coups de barre de Département de recherche sur les menaces criminelles contemporaines – © DRMCC 2002 fer avant de l’imbiber d’essence et de le faire brûler jusqu’au troisième degré. Les écoles maternelles, les clubs de sports, les commissariats et les palais de justice peuvent subir les même sort. Les habitations particulières même. Aux Ulis, « un cocktail Molotov a été jeté dans l’appartement d’une habitante de la résidence des Amonts. Cette femme présidente de l’Association de défense du Quartier des Amonts Sud, prenait régulièrement des photos afin de dénoncer sur son site Internet les nuisances organisées par une bande du ghetto. » 1 A Châteaurenard (84), l’Eglise a été deux fois en 2001 la cible de cocktail Molotov.  A Trappes, à Marseille ou à Lyon ce sont les synagogues qui subissent des incendies criminels.

3) Les femmes victimes de la violence C’est une scène habituelle des « films de boules » 2 que les gamins regardent parfois dès le plus jeune âge. Plusieurs hommes profitent de la même femme. Dans les journaux on appelle cela « une tournante ». Cette pratique est devenue commune dans les caves de certaines cités. Depuis que Fabrice Genestal en a fait un film « La Squale » (1999), les viols collectifs ou viols en réunion sont sortis du secret à travers plusieurs procès et reportages.  Phénomène méconnu ou ignoré jusqu’en 1997, les tournantes semblent s’être multipliées dans les cités depuis quelques années. Il est impossible de chiffrer ce phénomène, d’abord parce que les statistiques ne distinguent pas les viols collectifs du viol, ensuite parce que, par crainte de représailles ou par honte, beaucoup de victimes  préfèrent ne pas porter plainte.
« A Grigny, en septembre 2000, une victime de tournante a quitté précipitamment l’hôpital où elle était soignée en raison de menace. Sa famille a été contrainte de déménager. Quelques temps auparavant dans la cité des Eiders, dans le XIXe arrondissement, une victime de viol collectif a subi une deuxième tournante un an plus tard. Les six auteurs dont quatre avaient participé au premier viol, ont voulu la punir d’avoir porté plainte. ». 1 Les tournantes se déroulent dans les caves, les parkings souterrains à n’importe quelle heure du jour et de la nuit. Elles peuvent aussi se dérouler chez la victime. A Arcueil, Nicole est bénévole dans une structure d’aide à l’insertion des jeunes délinquants « en difficulté ». En février 2000, deux de ses « clients » s’invitent chez elle avec le reste de le bande et les habituelles pitbulls. Ils séquestrent Nicole. Durant deux semaines, cette femme de 44 ans et l’une de ses jeunes voisines sont violées à répétition, dépouillées. Pour un commissaire du Val-de-Marne, « le drame dont Nicole a été la victime n’est pas un cas isolé ».2 Samira Bellil3 a connu toutes ces situations, elle raconte le processus : « Les victimes sont des jeunes filles qui tombent amoureuse d’un  petit caïd et qui se retrouvent avec des réputations de « fille facile », de « fille à cave » (…) Une fille qui traîne, c’est une pute, donc qu’elle ne se plaigne pas qu’il lui arrive des embrouilles. » 4

Le crime peut aussi se dérouler dans plusieurs endroits successifs. Dans le quartier de la Source à Orléans, en juillet 2001, une adolescente de quinze ans a d’abord été violée dans un parking souterrain puis dans un appartement squatté et enfin dans les bois au bord de la cité. Il est même arrivé que le viol se déroule dans les transports en dépit de la présence d’autres voyageurs comme ce 24 mai 2001, dans un train express de l’agglomération Lilloise où une étudiante de vingt et un ans est violée par deux membres d’un groupe de quatre délinquants âgés de quatorze à dix sept ans originaires de Lille-Sud. Les victimes peuvent aussi être torturées comme cette jeune fille de treize ans à la cité des Genotte à Cergy Saint-Christophe à qui l’on a fracturé la mâchoire et cassé le nez. Les agresseurs peuvent être plus de vingt comme à Aix-en-Provence en mai dernier ou une femme handicapée a été séquestrée et violée durant une journée ; ou deux comme à Epernay où une adolescente s’est fait violer dans le local à poubelle de la Z.U.P.

L’image de la femme est chez ces jeunes déformée par les films pornographiques vus  en groupe. Dans ces cités, il est aisé à moins de dix ans d’obtenir une cassette « vidéo-porno » pour 5€. Il en résulte chez ces enfants très souvent de culture musulmane une contradiction absolue entre l’image de la femme dans leur religion, et l’image qu’ils se font à travers ces films de la femme occidentale. Selon un psychologue, beaucoup d’entre eux imaginent que les scènes toujours répétées dans le cinéma pornographique sont acceptées, voire désirées, par toutes les femmes.1 Ainsi durant le procès de Pontoise où Leïla victime de 18 violeurs était opposée à ses agresseurs des adolescents ou des jeunes adultes vivant à la grande dalle d’Argenteuil (94. 17 000 habitants) on apprenait qu’elle était considérée comme une « crasseuse » ou « une salope ».2

Cette image dégradante des femmes est relayée par certaines des stars du rap qui ne cachent pas leur goût pour la pornographie et évoquent avec ironie les scènes standards de leurs films fétiches. Les clips du Gangsta Rap3  mettent souvent en scène une femme apparemment heureuse « désirée » par plusieurs hommes. En France, certains tubes peuvent dans ce cadre paraître équivoque : « Ma copine, elle est belle, elle est bonne, si tu veux j’te la donne » chante  le rappeur Doc Gynéco, « Brigitte, femme de flic » chante aussi le groupe Ministère Amer qui se propose de se passer Brigitte entre copains. Ces actes de barbarie sont très souvent commis par des mineurs qui, compte tenu de la loi et de l’argument qui consiste à se présenter comme un acteur passif de la tournante, sont très vite relâchés. Ils prennent aujourd’hui des proportions dignes du sadisme et de la barbarie la plus accomplie  « En septembre, dans la cité Verte de Sannois (91), une femme de quarante cinq ans a été suivie jusqu’à son appartement puis violée par trois jeunes qui squattaient le hall de son immeuble. Ils lui ont donnée des coups de fouet, l’ont brûlée avec des cigarettes puis lui ont introduit une ampoule dans le vagin ».4

4°) La violence à l’école Elèves ou professeurs au Val Fourré à Mantes la Jolie, aux Tarterêts à Corbeil-Essonnes, au lycée Jacques Brel à la Courneuve (93),  ils sont au quotidien intimidés insultés, agressés. Sophie Yedder, professeur de Français à Epinay-sur-Seine (93), âgée de 29 ans, explique : « La situation dégénère d’année en année. Le taux d’absentéisme atteint des records dans notre établissement, situé en zone d’éducation prioritaire (ZEP). Cette année nous avons eu droit à huit tentatives d’incendie. Mettre le feu, c’est le truc à la mode… » 1

Un rapport des Renseignement Généraux qui date de janvier 2002 faisait un constat inquiétant sur la violence à l’école.. « Il est désormais patent, peut-on y lire, que l’école devenue partie intégrante de la vie de la cité, n’est plus un territoire protégé (…) On notera l’usage de plus en plus fréquent d’armes dans l’enceinte des établissements, poursuit le rapporteur, les armes à feu restent rares mais les armes blanches semblent proliférer de manière préoccupante. Le 22 janvier, un professeur du collège Paul Eluard de Garges-lès-Gonesse a été blessé, en plein cours, d’un coup de couteau porté par une jeune de treize ans. Le 11 janvier, un professeur du collège Pierre Mendès France de Tourcoing (59) a été poignardé par un élève de 14 ans suite à une réprimande pour des retards à répétition ». 2
La guerre des bandes se poursuit jusque dans les cours de récréation : « En parallèle avec le développement des affrontements entre bandes, poursuit le rapport, particulièrement nombreux et violents dans les départements de grande couronne parisienne et en Seine-Saint-Denis, les intrusions d’éléments extérieurs se sont multipliés prenant parfois la forme de véritables expéditions punitives entre bandes de cités rivales. La culture du trafic, de l’affrontement et de l’intimidation se retrouve sous toute ses formes. Au collège Pierre de Coubertin au Luc (83), le 21 novembre, un élève a été violemment battu par une douzaine de ses condisciples au « jeu de la canette ». Il s’agit de variantes basées sur la violence et l’humiliation ».3

Sur la violence à l’école Laurent Mucchielli met cependant en garde les analystes qui, selon lui, tombent régulièrement dans deux écueils : «  le premier consiste à croire que l’école serait confrontée à une « violence » de type radicalement nouveau, le second consiste à céder à la panique ».1  Le 24 octobre 2000, Jack Lang, alors ministre de l’éducation nationale, créait cependant « Le Comité national de lutte contre la violence à l’école » qui avait pour objet « d’analyser les phénomènes de violence à l’école et de proposer , en relation avec les autres départements  ministériels, les réponses propres à lutter contre ce phénomène ». 2 Un certain nombre de témoignages publiés depuis 1996 par des professeurs laissent, en outre, penser que des comportements nouveaux, plus violents que ceux des blousons noirs des années 1960, se développent dans les établissements.3 Les Territoires perdus de la République4 s’arrête sur l’antisémitisme dans les écoles, forme de violence qui renaît de manière inquiétante dans de nombreux établissements. Ainsi Iannis Roder, professeur en Seine-Saint-Denis reconnaît « j’ai pu constater dans mon établissement un antisémitisme souvent présent parfois virulent issu d’élèves majoritairement de la population maghrébine. » Et si l’on interroge les professeurs, les témoignages affluent.  A Limay (78), la directrice de l’école primaire Ferdinand Buisson a surpris des jeunes élèves qui jouaient à « sniffer » à l’aide d’un tube de stylo et de poudre obtenue en taillant la craie. Ces mêmes enfants jouent aux dealers en collectionnant des petits sachets de gomme découpée en morceaux qu’ils font mine de vendre sous le manteau. A Dammarie-les-Lys, la nouvelle trouvaille des élèves du collège Politzer consiste à simuler une bagarre et à créer une bousculade suffisante pour attirer les curieux. Ceux qui sont pris dans la ronde, reçoivent de véritables coups. A Vitry-sur-Seine, au lycée Jean Macé on confectionne des engins explosifs, de type bombes au chlorate de soude ou à base d’acide chlorhydrique, que l’on envoie ensuite sur les murs du lycée.

C) Comment se fabrique un ghetto 1) Les pompiers agressés

« On risque l’insulte mais aussi les jets de pierres, les parpaings et même pire, certaines interventions sont en fait de véritables traquenards » confie un pompier du Val d’Oise. Il est vrai que les soldats du feu sont régulièrement victimes d’embuscades particulièrement agressives qui pourraient même être meurtrières. Comme si leur uniforme ne les distinguait pas des policiers. Rien ne les épargne, même quand, raconte ce même soldat du feu, ils se déplacent pour désincarcérer un voleur de voiture blessé, ils se font insulter par ses amis. Les agressions peuvent aller des blocs de parpaing lancés du haut d’un immeuble sur la camionnette, jusqu’à la voiture piégée qui explose à leur arrivée comme au Blanc-Mesnil en 1995, ou à Vénissieux le 31 janvier 1999, explosion qui a blessé six pompiers dont un grièvement (il a dû être amputé).
Dans la nuit du 31 décembre 1997, les pompiers qui tentent d’intervenir à Deuil-la-Barre (77), où ils avaient été appelés pour un incendie dans un appartement, sont accueillis par une pluie de pierres et des insultes. Ils peuvent être attaqués physiquement comme Berthe-à-la-Seyne (83) en avril 2001 : « des pompiers sont assaillis par cent malfaiteurs surexcités. Un pompier est gravement blessé. Un policier écœuré déclare : « c’est le Bronx ici et on laisse faire. »1 Ils se font caillasser et quand la caserne est située près d’un quartier chaud, eux, leurs femmes et leurs enfants sont victimes d’insultes et d’actes d’intimidation.
Leur désarroi est tel que certains demandent à faire jour « le droit de retrait » (droit à renoncer à une mission si sa vie est en danger), pour les interventions dans les quartiers où ils risquent un guet-apens.

2) Les policiers, voilà l’ennemi
Le 26 décembre, Djelloul, habitant de la cité Balzac à Vitry, est abattu après avoir attaqué une succursale de la BNP à Neuilly-sur-Marne. La mort de Djelloul est interprétée par la cinquantaine de jeunes braqueurs de banques de la cité Balzac déjà dans le collimateur de la Police Judiciaire, comme l’agression de trop. En quatre jours soixante-trois voitures sont brûlées à Vitry. Cette montée de violence fut la réponse spectaculaire d’un gang de braqueurs aux forces de l’ordre. Elle témoigne du bras de fer violent qui oppose régulièrement les forces de police aux jeunes des quartiers difficiles.
Il y a dix ans déjà à Amiens-Nord, à la cité des Mérisiers de Trappes,  à l’Ousse- Des- Bois à Pau, on assistait à des affrontements violents entre la police et des groupes de « jeunes ». Ainsi le 18 janvier 1992 à Trappes, une patrouille du corps urbain de la ville interpelle un jeune antillais circulant sur un cyclomoteur sans casque, sans éclairage, qui s’était soustrait aux vérifications en prenant la fuite : « Cette interpellation provoque le rassemblement d’une vingtaine de jeunes de la cité des Mérisiers qui agressent les trois fonctionnaires de police pour aider le contrevenant à s’enfuir. Les trois policiers sont blessés et déplorent le vol de stylos-montres et une tentative de vol de leur arme de service. Trois individus sont conduits au poste (…) A 22h 50, une quarantaine de jeunes se regroupent devant le commissariat et lancent des projectiles dans la cour pour obtenir la libération de leurs trois camarades. A 23h 15, cette bande est dispersée par les CRS appelés en renfort. Un policier est blessé à la tête par un jet de pierres. Cinq cocktails Molotov sont jetés sur les forces de l’ordre, sans toutefois les atteindre (…) Le calme n’est rétabli qu’à 2 heures du matin, à l’issue de quatre heures d’affrontements ». 1

En 1997, la police analysait « le rapport entre les jeunes de banlieue avec l’autorité policière » et faisait ce constat : « phénomène de plus en plus préoccupant, les violences anti- policières des banlieues restent l’apanage d’une petite minorité de jeunes déjà ancrés dans la facilité et la délinquance. Elles apparaissent, néanmoins, comme la partie visible d’une dérive plus profonde, touchant un public plus nombreux, qui s’exprime dans une culture de banlieue de tonalité sombre. En entretenant les ressentiments, l’esprit de revanche et les stéréotypes anti-institutionnels, cette dernière détourne les jeunes de l’effort vers la rationalité. Elle complique aussi un dialogue qui s’avère pourtant de plus en plus nécessaire. » 1 Ce dialogue n’a pas eu lieu. Et de films qui, comme La Haine2 , avaient mis l’accent sur la révolte légitime des jeunes des cités, en faits divers, en passant par la musique (« Sacrifice de poulets » chantait un groupe de rap, « je pisse sur la police » reprenait un autre) une certaine culture urbaine, qui tend à devenir la culture de toutes la jeunesse de France, fait du policier l’homme à abattre.

Cette image d’une police répressive et dictatoriale s’est, en outre,  développée dans des sphères privilégiées et dans certains milieux médiatiques dont les membres, à vingt ans, lors de mai 1968, ont comparé les CRS aux SS et  dont la compassion enchante les jeunes malfaiteurs. Ces derniers ont bien saisi la rhétorique de la révolte légitime sans que l’on ne sache jamais si elle exprime un sentiment sincère ou un message codé à l’attention de ceux qui voudraient remettre en question l’ordre parallèle qui existe dans la cité. Les propos de ce jeune de Montfermeil rapporté par Christian Mouhanna en témoigne : « Il y a un truc que les flics doivent comprendre : il ne faut pas maltraiter les mecs biens. Ici, les gens sont contre les flics, parce qu’ils ont été maltraités. Je suis de cœur avec les jeunes qui se bagarrent. Le policier doit prendre conscience qu’il faut le respect. S’il n’y a plus de respect, il n’y a plus de confiance. »3 La police apparaît alors comme l’élément répressif qui développe chez les jeunes défavorisés un sentiment de révolte. Mais elle est aussi la première ennemie de ces zones parallèles, puisqu’elle défend l’ordre de la République celui-là même qui pourrait remettre en cause les trafics en tous genres. Chaque intrusion de la police est donc considérée comme une attaque qui mérite une riposte.

Les caïds n’hésitent pas, en outre, à utiliser les plus jeunes pour intimider la police.  Un policier de la région Rhône-Alpes raconte : « Nous avons la conviction que les  attaques dont certains postes de police ont été la cible, ces derniers mois, sont directement inspirées par les aînés de différentes fratries qui excitent et manipulent les jeunes ».1

Dans certaines cités, la police ne se déplace qu’en voiture et a pris l’habitude de recevoir des insultes voire des projectiles, de la part de mineurs qui savent qu’ils ne risquent rien. C’est que les agressions se multiplient. Le 30 mars 2002, huit jeunes de 16 à 22 ans, du quartier des alouettes à Alfortville (Val-de-Marne), investissent en hurlant la cage d’escalier d’immeuble d’où ils affrontent la police à coups de pierre. En novembre 2000, à deux pas de la Cité des Francs-Moisins un policier de vingt-quatre ans tente de contrôler un véhicule : « Celui- ci fonce sur le gardien de la paix, projeté à vingt mètres et gravement blessé (fractures multiples dont celle du bassin). »2 Le 15 mai 2001, à Orly, dans la cité des Navigateurs, les policiers en patrouille reçoivent des coups de feu et doivent s’enfuir.
Le 1er septembre à Béziers, un fourgon de police est attaqué au lance-roquette. Les commissariats et les gendarmeries sont, elles aussi, la cible d’attaques quasi-terroristes. Depuis 2001, la section « Villes et Banlieues » des Renseignements Généraux a déjà recensé plus de 65 incidents types « incendies et tentatives d’incendies contre les locaux de police ».

« Les quartiers difficiles de province sont les plus touchés. A titre d’exemple, des bureaux de police ont récemment été l’objet de dégradations par le feu : à Auxerre, Bourges, Castres, Dreux, Grigny, Orléans, Pfastaff, Ronchin, Sète et Vienne » 3

Pour les prochaines années le ministère de l’intérieur a prévu de créer « 619 bureaux de police ou points de contacts dans les zones sensibles ». Ceux- ci risquent de devoir être surprotégés pour éviter les attaques des jeunes délinquants. Selon le substitut du procureur de Créteil, depuis le début de l’année 2002, dans le Val de Marne une voiture de police est touchée chaque jour par des pierres. Malek Boutih ne mâche pas ses mots contre ceux qui condamnent une police « anti-jeunes », accumulant les bavures : « Le plus grand nombre de bavures n’est plus de son fait, c’est la racaille qui tue le plus dans les cités (…) l’ennemi n’est pas le flic à 7500 balles par mois, ce sont les petits dictateurs de quartiers qui vendraient leurs frères pour quelques billets. »1

Le 4 octobre 2003, alors que la police tentait d’intervenir pour sauver Sohane, jeune fille de 17 ans de la cité Balzac à Vitry- sur- Seine, que Djamel était en train de faire brûler vive dans un local à poubelle,  elle était attaqué par des groupes de jeunes et faire appel à quatre- vingt CRS pour mettre fin à l’émeute. .

3) L’angoisse des médecins  Ascenseurs en panne, couloirs délabrés, excréments humains dans les halls, la déshérence de certaines cités est telle que les pouvoirs publics (mairie, conseil régional) comme les offices HLM semblent s’être résignés. Ainsi la vie dans le grand L, un édifice du grand Ensemble à Antony (6 631 habitants) aujourd’hui détruit, était particulièrement difficile. On y voyait des jeunes faire de la moto dans les couloirs du 10ème étage. « Les gens chargés du ménage, racontait une habitante, viennent avec un seul seau d’eau pour nettoyer des dizaines et des dizaines de mètres de couloirs. Ils ne changent pas l’eau, elle devient vite noire. Ca sent mauvais…. »2 La vie quotidienne ne se déroule plus sans cette toile de fond précaire. Ainsi les médecins régulièrement agressés se déplacent de moins en moins dans ces cités.  « La statut de médecin n’est plus un rempart, explique Didier Menard, médecin à la cité des Francs-Moisins (Saint-Denis). La violence, le vandalisme ou le vol contre ceux qui soignent, c’est inqualifiable. » Durant l’année 2001, les agressions contre les blouses blanches se sont multipliées.  Le 1er février, au Val Fourré, Pierre Cohen, le plus ancien médecin du quartier est victime d’un hold-up. Vers 21h 30 dans son cabinet de la rue Blaise Pascal, deux hommes encagoulés et armés lui dérobent 3 000 Euros.  Au Lilas (93) à la mi-février, une pharmacie est victime d’une attaque à main armée. A Sarcelles, le 20 juillet, un généraliste de SOS Médecins 95 se fait agresser dans la cage d’escalier d’une cité en allant rendre visite à un patient. Menacé d’un couteau par deux jeunes, il doit donner son téléphone portable.  Blois (41) début septembre. Victime de plusieurs caillassages sur leurs voitures, les ambulanciers de la ville décident de ne plus se déplacer dans la ZUP sans être accompagnés par des correspondants municipaux. Le phénomène a pris une telle ampleur que le 1er octobre 2001, le Comité interministériel des villes présidé par Lionel Jospin décidait de débloquer 5,34 milliards d’Euros pour sécuriser les professionnels de la santé et les inciter à continuer leurs visites dans les quartiers sensibles. Avec trois mesures phares :

1.     Sécuriser les pharmacies et les cabinets (alarmes, rideau de fer, sas de sécurité…)

2.     Regrouper les professionnels dans des « maisons médicales »

3.     Des médiateurs « santé » pour les cités, recrutés sur la base de contrats emploi solidarités (CES), ils doivent notamment guider les médecins de nuit dans les zones sensibles.

1 Editions du Seuil, octobre 2001 2 op. cité. Le Parisien, 17 février 19991 Le Monde, 1er mars 2002 2 op. cité, Insécurité en France, p 231
op. cité, l’explosion criminelle, p 6
71 note de la DCRG, 22 janvier 19921 Rapport paru au CNDP (Centre national de la police) en 1997 2 Film de Mathieu Kassovitz, 1995.  3 « Quelles évolutions pour la police de proximité ? L’exemple de Montfermeil »(1991- 1996 Paris, IHESI)1 Objectif, Rhône-Alpes, Février 2002  2 op. cité, Explosion Criminelle, p 86 3 op. cité, Insécurité en France, p 741 Le Monde, 13 juin 2002 2 op. cité. Le Parisien 17 février 1999.

Chapitre III Exportation des violences urbaines hors des quartiers « en sécession »

C’est l’un des principes établis des études sur l’insécurité: un noyau suractif composé  d’un petit groupe de malfaiteurs peut générer une insécurité galopante dans toute un quartier voire une ville. C’est ce que Sébastian Roché, chercheur au CNRS, enseignant à l’Institut d’Etudes Politique de Bordeaux et auteur de nombreux ouvrages sur l’insécurité, notamment « La délinquance des jeunes »1, explique en ces termes. « Les enquêtes autodéclarées confirment la suractivité délinquante (…) il existe bien un petit pourcentage de jeunes qui commettent 50% à 80% des délits, selon leur degré de gravité. Et environ 5% des jeunes ayant une activité délinquante réalisent entre 30% et 60% du nombre total des faits délinquants. Ce noyau suractif a une capacité de nuisance bien supérieure à son poids. Il n’en faut pas beaucoup pour désorganiser une classe ou même un quartier d’une ville. Et comme les plus actifs sont impliqués dans de nombreux actes, dont les trafics, ils ont tout intérêt à repousser les gêneurs (…) Ils peuvent exercer une tyrannie de la minorité sur les lieux qu’ils occupent ou qu’ils traversent (…) Azous Begag et Reynald Rossini disent que, dans les banlieues, on les appelle les « gremlins » : ils recherchent l’affrontement dans toutes les situations, la démonstration physique servant d’argument. Ces délinquant affirmés et voyous notoires sont aussi nommés des « cailleras » (racaille) par les jeunes des cités. » Ce noyau dur surdélinquant développe très vite son influence au-delà de la cité ou du quartiers. Celui- ci devient bien souvent une base arrière, tandis que  le « business » se fait ailleurs. C’est ce qu’explique ce commissaire des Renseignements Généraux du Val d’Oise :  » Ces zones de non-droit mettent en lumière une nouvelle géographie de la délinquance urbaine. Elle voyage, frappe dans les trains les bus, les gares, les RER, dans les villes voisines, mais épargne souvent ses repaires ». 2 Le sentiment d’impunité qui existe chez des jeunes (parfois des enfants) de ces quartiers ne disparaît pas une fois qu’ils sont dans les métros et les centres-ville. Les plus astucieux quittent la petite délinquance pour entrer dans le milieu et créer dans leur cité leur petite entreprise de criminalité organisée. D’autres profitent de ce terreau pour, dans des caves qu’ils changent en  mosquées de fortune, recruter des islamistes et leur proposer d’aller se former au combat en Bosnie ou en Afghanistan pour se préparer à « la Djihad » 1.

A) Le nouveau Western
2
1) La question des transports Mars 2002 dans les quartiers nord de Marseille. Ils sont deux, à peine quinze ans, masqués et rigolard. Ils viennent de couvrir d’essence un chauffeur de bus et  ont tenté de le brûler vif avant de prendre la fuite. L’affaire émeut la France entière. Les transports marseillais décrète  vingt-quatre heures de grève pour demander « plus de sécurité ». Quelques jours plus tard, on apprendra que cette agression  n’était qu’une invention d’un chauffeur qui avait peur de travailler dans les quartiers nord.  Cette histoire tragi-comique témoigne à elle seule de la terreur que ressentent  les chauffeurs de bus qui sont obligés de traverser « les quartiers chauds ».  Caillassage, intimidation, menace, tabassage, ils craignent pour leur vie à chaque fois qu’un groupe de jeunes montent (toujours gratuitement) dans le bus. « Il n’est même pas concevable de leur demander de prendre un ticket, ils prendraient ça pour une agression et après tout peut arriver » explique ce chauffeur de Seine-Saint-Denis. 3 Depuis plusieurs années les jeunes des cités tendent à s’approprier les territoires de passage. C’est d’abord par le tag, « signature » d’un individu ou d’un groupe, c’est ensuite par la fraude permanente, c’est enfin par l’occupation des gares ou le saccage des trains. Gares, arrêt de bus, le petit « business man » des cités sait qu’il pourra trouver là de quoi s’enrichir, en volant ou en vendant.
1 La djihad, signifie pour les musulmans « combattre » pour « la cause de Dieu ». 2 Titre d’une chanson du rappeur MC Solar qui décrit la brutalité des nouveaux rapports urbains  3 Conversation avec l’auteur
Comme Romuald, enfant d’Evry. « Bonnet enfoncé jusqu’aux oreilles, look savamment composé de marque de sport pas trop tape-à-l’œil, ce jeune homme de vingt ans fait du business au fil de ses pérégrinations entre la gare RER d’Evry et le quartier des Pyramides ou des Miroirs. »1

Il vole d’abord et puis il revend à des prix défiant toute concurrence : des sacs, des téléphones portables. Hors cet aspect lucratif, les transports en commun sont à la fois utiles pour aller d’un point à un autre et profondément méprisés par les jeunes délinquants qui les utilisent. « Que voulez- vous faire quand vous avez dix sauvages qui montent dans le bus, le joint au bec, et qu’ils emmerdent les voyageurs ? Leur demander leur ticket de transport. Moi je la ferme et je roule. Je ne suis pas payé pour me faire tabasser… » explique M. J. H. 2 qui conduit un autobus sur une ligne de banlieue. Les lignes de trains et de RER peuvent connaître des scènes de vandalisme. Comme ce jour de janvier 2001 où 12 rames du RER D ont été partiellement détruites à Corbeil-Essonnes. Les chauffeurs doivent s’attendre à tout. Dans la nuit du 29 au 30 mars un bus de transport en commun d’une compagnie privée a été incendié dans le cité de la Grande Borne à Viry-Chatillon (Essonne). Une quinzaine de jeunes gens masqués ont pris d’assaut le véhicule. Ils ont ordonné au chauffeur et aux passagers de descendre puis ils ont enflammé un matelas dans le bus avant de prendre la fuite.

En 1996, au dépôt du Pavillons-sous-Bois, dans la banlieue parisienne, on a enregistré 200 dégradations, dont la moitié de vitres brisées, soit un coût de 275 000 F par an. Certains jeunes considèrent que le bus leur appartient, ils sautent en marche par les issues de secours ou par les fenêtres, se défoulent, règlent des comptes. Il arrive même qu’ils exigent du chauffeur qu’il change son itinéraire pour les raccompagner chez eux. Si les violences contre les agents de la RATP ont baissés de 2,21 % en 2001 (407 contre 398), les incivilités et les insultes sont le lot commun d’un certain nombre de conducteurs de bus. Les agressions de voyageurs sont-elles aussi en nette progression.

Pour le RER et le métro parisien on a compté 29 487 faits en 2001 contre 23 724 en 2000 (+24, 29%). 1 La SNCF dresse deux millions de procès-verbaux chaque année. L’inquiétude est telle que depuis le printemps 2001, il a été décidé sur certaines lignes sensibles de regrouper après 20 heures les voyageurs dans deux wagons. La police reconnaît que la plupart de ces faits sont dus à des jeunes qui ne viennent pas de Paris. « Les bandes de voyous, écrit Olivier Foll, viennent régulièrement faire leurs « emplettes » le week-end dans la capitale, en empruntant le train de banlieue ou le RER. Ils savent qu’en fin de semaine les gens sortent souvent avec des sommes conséquentes sur eux. Parfois, l’agression n’est même pas faite dans un but lucratif, mais pour le fun » 2. Ou pour s’affirmer : comme Mouloud, benjamin de sept enfants vivant à  la dalle d’Argenteuil, qui a été  mis en cause dans une affaire de viol collectif et dont l’examen psychiatrique montre « une adolescent écartelé entre une culture familiale religieuse et rigoriste qu’il s’efforce de respecter, et une culture de la rue, où chaque conduite délinquante apparaît comme un fait d’armes valorisant son auteur au regard des autres membres du groupe. « 3

Un jeune officier de police des Yvelines confirment: « Les bandes se sont approprié les cités. Elles étendent leurs territoires sur des tronçons du réseau ferroviaire ».4 Les trains régionaux eux aussi connaissent les vols et le vandalisme quotidien. Entre Toulon et Marseille, des jeunes dépouillent des wagons entiers de voyageurs comme dans les western. A Nîmes dans la même nuit, la police arrêtait à 3 heures, dans le train Port-Bou-Vintimille, trois jeunes de nationalités étrangères qui venaient de dépouiller des voyageurs de leur argent. A 4 h 25, dans un autre train,  trois mineurs, également de nationalité étrangère et vivant dans une cité de Marseille sont interpellés après avoir volé un sac et frappé (huit jours d’ITT) un contrôleur. Dans ce même train, un délinquant, bien connu des services de police, ayant volé un portefeuille était arrêté.  5
1 Chiffres du Ministère de l’Intérieur 2 op. cité L’insécurité en France, p 22 3 Libération, 23 septembre 2002 4 Conversation avec l’auteur 5 Le Midi Libre, 14 août, 2001.
A quai, les trains sont saccagés. Les voyageurs du TGV subissent eux aussi les intimidations et les vols de jeunes marseillais allant passer une journée à Paris, ou de jeunes parisiens allant passer une journée au bord de la mer. Le caillassage gratuit des trains est aussi en plein développement, pire encore on les prend pour cible à l’arme à feu. Le 30 mars et le 1er avril 2002, trois trains qui reliaient Paris à Nantes ont été la cible de tirs près d’Angers. Les vitres ont été brisées. Les trains suivants ont du changer leur itinéraire. La voiture n’est pas beaucoup plus sûre. A Sarcelles (Val d’Oise) en avril 1998, un automobiliste stoppé par surprise est séquestré dans une cave par cinq individus qui lui extirpent son code de carte bleue et son téléphone portable. En juillet de la même année à Bobigny, un autre est mordu à plusieurs reprises par le pitbull de ses deux agresseurs qui lui volent ensuite son véhicule.

Le 8 juin 1998, à Cachan (Val-de-Marne), quatre jeunes gens entrent dans la voiture d’une conductrice à l’arrêt, et la violent avant de lui voler sa voiture. Quelques jours plus tard, à Corbeil, un conducteur est fouillé et volé au feu rouge. Cette nouvelle tendance apparue en 1998 s’explique par le développement des systèmes d’alarmes et de sécurité qui empêche le vol de véhicules dans les parking. Les agresseurs attendent donc que le propriétaire soit au volant pour lui dérober sa voiture.

2) Des cités au centre-ville

Au bord du lac Léman, la ville de Thonon-les-Bains a vécu dans la nuit du 13 au 14 octobre 2001 des scènes de guérilla que l’on pensait réservées aux quartiers difficiles des banlieues des grandes agglomérations. A l’origine des émeutes la mort accidentelle de Stéphane, Hacine, Abdel Ila et Saïda. Les quatre jeunes gens originaires d’un quartier populaire de la ville étaient à bord de leur voiture quand ils ont percuté un mur après avoir tenté d’échapper à un contrôle de Police. Dès le lendemain la tension est palpable dans le quartier. Autour de 15 heures, plusieurs dizaines de jeunes se massent autour de l’Hôtel de police dans le centre- ville. Ils lancent des projectiles, brisent les vitres de plusieurs commerces, s’attaquent à des voitures de police. Très vite, le groupe tente d’investir le commissariat. A 17h15 une bouteille d’essence est jetée sur le cordon de police qui ceinture le commissariat. La police doit faire appel à des renforts qui viennent d’Annecy, Grenoble et Annemasse. Les « jeunes » quitteront les lieux dans la soirée et s’attaqueront aux voitures, brûlant neuf d’entre elles. Un colis piégé soufflera enfin le premier étage d’un petit immeuble.

Une émeute qui semble révéler un nouveau phénomène : les malfaiteurs des cités n’hésitent plus à investir les quartiers, qu’ils qualifient de « bourgeois » des grandes villes de France pour s’attaquer aux représentants de l’Etat en cas de bavures.  Déjà lors des manifestations lycéennes de 1995, des bandes s’étaient infiltrées dans le cortège, avaient investi des grands magasins et  pillé plusieurs bar-tabac.Un scénario que la police tente d’éviter à chaque grande manifestation parisienne, qu’elle soit festive comme le passage à l’an 2000, ou politique comme durant les manifestations qui ont succédé au premier tour de l’élection présidentielle.  Le sentiment d’impunité qui s’est développé dans leur quartier fait qu’ils sont en voie de s’approprier, quand la nuit tombe, certains lieux comme le Forum des Halles, les Champs Elysée ou l’esplanade de la Défense.

C’est sur cette dernière qu’en janvier 2001, deux bandes s’étaient donné rendez-vous pour un règlement de comptes. La France entière découvrait, saisie, une violence débridée  qui n’était plus cantonnée à quelques cités. Il était 15h 30. Le centre commercial accueillait comme chaque jour des dizaines de milliers d’acheteurs. En quelques minutes, plusieurs bandes ont fait irruption sur les quais souterrains du RER. Le visage masqué par des écharpes ou des cagoules, ils ont progressivement convergé vers le cœur des Quatre temps, où à près de trois cents, armés de battes de base-ball, de couteaux, de barres de fer, d’armes à feu, les voyous de Mantes la Jolie et de Chanteloup les Vignes (78) se sont préparés à un affrontement sanglant. Dans la bagarre générale onze personnes ont été blessées. Une des victimes, grièvement atteinte d’un coup de couteau qui lui a perforé la cage thoracique a dû être transportée à l’hôpital. Il aura fallu l’intervention des CRS et de la Bac ( brigade anticriminalité) pour que l’affrontement ne tourne pas au bain de sang.

3) Les campagnes et les lieux de vacances

Jusqu’à cette semaine de février 2002, la Fou d’Allos était une petite station familiale et paisible des Alpes du Sud. Mais cette année là, la mairie du Havre avait envoyé un centaine d’enfants et de « jeunes en difficulté » aux sports d’hiver. La station a alors découvert la vie des cités. Insultes dans les queues du télésiège, dégradation de matériel, vol à l’étalage… Face à ces provocations les commerçants de la station ont répondu par la violence. Bilan : plusieurs blessés. Quelques mois plus tôt à Lanion, au creux de la vallée du Léguer, entre la Côte de Granit Rose et la Côte des Bruyères le commissariat s’était fait attaquer par une quinzaine de « jeunes » de la banlieue parisienne. Ils voulaient libérer trois camarades incarcérés pour avoir aspergé avec une bombe lacrymogène un agent qui leur avait demandé de baisser la musique et de ranger leur véhicule. « La loi c’est nous » crièrent-ils en attaquant le commissariat à coup de battes de base- ball.
A Bénodet, village de Bretagne Sud on a découvert les violences urbaines.  En l’an 2000, la délinquance y a augmenté de 20% durant les deux mois d’été.  A Carnac à quelques kilomètres de là, certaines plages deviennent infréquentables après 22 heures durant les deux mois d’été. Une dizaine de « jeunes » envoyés en réinsertion par le ministère de la justice sèment la terreur en brûlant des chiens ou encore en saccageant des restaurants. Christian Penanec, maire divers droite de Bénodet, n’y va pas par quatre chemins : « Nous devons rester particulièrement vigilant pour éviter que se constituent de nouvelles zones de non-droit en bord de 1 mer ».

Au delà des lieux de vacances où les « jeunes » transportent avec eux la loi de leur quartier, c’est toute la France rurale qui découvre la loi des banlieues.
« Il y a une escalade de la violence dans les villes et les quartiers que l’on considérait jusqu’alors protégés. C’est dans ce type de zones que les délinquants viennent voler l’un des butins les plus prisés : les voitures de luxe. Comme ils ont de plus en plus de difficulté à le faire en raison de systèmes d’alarmes chaque fois plus performants, ils agressent sauvagement les automobilistes pour se les approprier » explique ce policier d’une circonscription de Sécurité publique qui a eu l’occasion de servir dans des secteurs dits aisés.

« Le phénomène des bandes gagne donc les zones rurales depuis quatre ou cinq ans, reprend Olivier Foll. En règle générale, il s’agit de groupes issus de quartiers difficiles qui décident d’aller prendre un bol d’air à la campagne pour voir si l’on peut y faire du « taf ». Le réseau autoroutier aidant, certaines de ces zones ne se trouvent qu’a une heure ou deux des villes. L’aller-retour s’effectue dans la nuit en toute tranquillité. Les résidents de ces petites communes sont du pain béni : les portes restent souvent ouvertes, la confiance et la sécurité règnent, personne ne se méfie. » 1A Nice, et autour de la ville, des « bandes juvéniles de plus en plus constituées, agressives, déterminées à imposer des zones de non-droit sèment la terreur ». 2 On constate même leur présence au festival de Cannes.  Les pays étrangers peuvent eux aussi être victimes de nos jeunes voyous. « De Janvier à Novembre 1999, la police de Genève a interpellé 145 « jeunes » venus de Vaulx-en-Velin, Bron, Lyon, etc. Le plus souvent dans de puissantes voitures volées pour forcer à toute vitesse le passage de la frontière (plus de 100 de ces intrusions violentes sur le même laps de temps, 15 agents blessés). » 3

La synthèse annuelle de la gendarmerie nationale en 1998 constatait « l’exportation du phénomène des violences urbaines en Zone Gendarmerie Nationale (ZGN) est désormais une réalité incontournable, qu’il s’agisse de la délocalisation de la délinquance en période de vacances scolaires hivernales ou estivales, ou qu’il s’agisse de la mobilité des jeunes ou des bandes » 4

Quant à l’état des lieux annuel des quartiers réalisé en mars 1999, on y découvre que les incidents violents « ont de moins en moins tendance à se cantonner au sein des zones sensibles, c’est à dire dans les lieux de résidence des auteurs : ces derniers deviennent de plus en plus mobiles et se retrouvent de plus en plus souvent en dehors de chez eux (en centre-ville, dans les lieux de villégiature…). L’utilisation des moyens modernes de communication (téléphones portables) et de déplacement (transports en commun, véhicules privés) accroît leur capacité de mobilisation et contribue à un plus grand affichage du phénomène de violence urbaine (razzias à la faveur des manifestations lycéennes de Paris). Au total, en 1998, 14,90% des incidents ont été enregistrés dans des communes ne comportant pas de quartier difficile. »1 Lucienne Bui-Trong donne une explication très claire de ce phénomène: Après avoir remarqué que depuis 1998, les violences urbaines jusqu’ici cantonnées à des quartiers s’étendaient à des « zones de passage » et de plus grande richesse (centres-villes, gares, centres commerciaux, lieux de villégiature). » Elle analysait cette nouveauté : « Dans le premier cas des jeunes issus de quartiers sensibles se déplacent ensemble, avec le sentiment d’invulnérabilité que procure un groupe soudé, surtout lorsqu‘il se trouve face à une population peureuse et individualiste refusant de s’interposer en faveur du prochain. Ils ont beau jeu alors d’afficher leur arrogance dans les transports en commun, où ils trouveraient « bouffon » et même anormal de payer leur écot, et où ils tentent même d’obtenir des chauffeurs un fonctionnement à la demande ; ils se comportent en « maîtres » dans les centres commerciaux où ils s’approprient certains espaces publics. » L’ancien commissaire n’omet pas ceux qui vont dans les quartiers aisés pour mener des actions crapuleuses violentes avant de se replier à l’abri de tous contrôles dans leur quartier. Le second cas, concerne les différentes possibilités que la vie sociale donne aux jeunes pour s’éloigner de leur quartier. « Ils rééditent alors leur esprit de bande et de territoire, que ce soit au sein des établissements scolaires (intrusion en force et armes, saccages collectifs), des lieux de villégiature (bagarre, razzias), dans les centres de
1
L’Etat des lieux annuel des quartiers, DCRG, Mars 1999
détention (où ils reproduisent parfois, degré après degré, les différentes formes de violences urbaines), ou encore dans les villages où ils veulent profiter des festivités sans jamais rien payer (« incruste »). C’est ainsi qu’acquièrent un statut de sites « sensibles », des lieux qui n’avaient aucune vocation à le devenir ». La troisième possibilité explique enfin madame Bui-Trong peut « résulter d’événements nationaux ayant fait l’objet d’un battage médiatique, comme en 1998, avec les manifestations lycéennes d’octobre. On se souvient que celles- ci ont attiré de plus en plus de pillards à mesure que les mouvements se succédaient. Le contraste était net entre les manifestants authentiques, et les vandales, dynamiques, mobiles et bien organisés ». 1 La coupe du Monde de 1998, la fête de la musique ou le 31 décembre 1999 ont aussi été émaillées d’incidents.

B) L’école de la grande criminalité? 1) Du trafic de quartier au grand banditisme
« Le crime organisé a toujours recruté dans les quartiers « chauds » où la loi républicaine est la moins appliquée, explique Stéphane Quéré, co-auteur d’un Que sais-je ? sur le crime organisé, la seule différence avec le début du siècle est que la population de ces viviers n’est plus la même. On est passé de Francis le Belge à Boualem Talata, mais le processus est le même. » 2 « Dans la France d’aujourd’hui, comment intègre-t-on la carrière criminelle, Le plus souvent à partir des quartiers « chauds », où s’opère une spécialisation criminelle des délinquants juvéniles les plus durs. L’affaire touche moins les « jeunes » des cités en général, que les noyaux durs -assez réduits, dix à vingt éléments pas plus-3 issus des mêmes cités « sensibles ». Ces individus multirécidivistes et polycriminels  forment désormais des bandes stables et « professionnelles », le plus souvent à base ethnique, pratiquant (tout ou partie) le trafic de stupéfiants, le recel de biens volés, les vols à main armée, les vols et « désossages » de véhicules, la piraterie routière et, de plus en plus, la « criminalité astucieuse » sous forme d’escroqueries aux cartes de paiements. ». 1 L’organisation d’un petit trafic de drogue est déjà l’antichambre du crime organisé.  Il exige une organisation, des associés fiables, et rapportent très vite des sommes importantes. Il ouvre, en outre, des perspectives de fortune et de gloire.

Une émission de télévision consacrée au grand banditisme était à ce sujet fort éclairante2. Elle proposait l’interview d’un jeune de homme de 35 ans appelé Alfred pour l’occasion. Celui-ci retraçait son parcours. Il vit dans une grande cité de banlieue. Dès ses treize ans il reste dehors jusqu’à minuit avec « les grands », qui très vite, lui avancent des savonnettes ( bloc de shit). Il commence à en vendre par bloc de 2,5 grammes, puis de 12 grammes. Très vite il arrive à gagner près de 40 000 F par semaine. A seize ans, les grands qui ont confiance en lui, lui proposent de vendre de la cocaïne et de l’héroïne. Il consomme un peu de cocaïne, écoule les stocks avec efficacité, si bien qu’il parvient à vendre en un mois 10 à 15 kilos de shit.  Il est alors accosté par des gens respectables, patrons de bars et de restaurants qui lui proposent de faire un hold-up. Il y participe comme chauffeur et gagne 100 000 F sur un coup. Ambitieux, il se met à son compte et fait lui même un hold-up. Il repart avec 400 000 F. Très vite les « gros bonnets » le contactent de nouveau et lui proposent d’attaquer un fourgon blindé. Armé de lance-roquettes et de fusils-mitrailleurs il participe à l’attaque. On lui propose alors de placer son argent dans des « tapins » (prostituées)…Le parcours d’Alfred illustre les possibilités qu’offrent les zones qui ont rompu avec la loi républicaine aux jeunes délinquants avides d’argent facile.
La criminalité y est multiforme : du trafic d’armes ou de drogue au blanchiment en passant par les attaques de transporteurs de fonds. Pour ces gangsters les quartiers en sécession sont une base de repli idéal au cas où des enquêteurs tenteraient une perquisition ou effectuerait une interpellation. Il suffit d’envoyer les petits frères  assiéger le commissariats et s’il le faut provoquer une émeute.

Ce que dit Malek Boutih en affirmant que 5 000 gangsters :
« terrorisent les quartiers, violent les filles en tournantes, cament leurs petits frères jusqu’à l’os, s’équipent en armes de guerre et tiennent chambres de torture dans les caves. »
1
2) Islam et « quartiers » a) « Oussama il est trop fort »

C’est devenu un cri de guerre, une figure sur t-shirt, une idole dont on attend l’apparition dans les Guignols de l’info comme celle d’une star du show-biz.  Quand la télévision, la radio, des journalistes viennent interroger les jeunes des cités,  ils répètent « Oussama il est trop fort »2. On écrit son nom sur les murs de la ville, de préférence sur celui des synagogues, on crie Vive Ben Laden, comme on avait chanté la victoire des bleus le 12 juillet 1998. Les banlieues se seraient-elles brutalement convertie au terrorisme islamique? Rien n’est moins sûr. Ces phénomènes relevés au lendemain des attentats du 11 septembre tiennent plus de la provocation volontaire que de la doctrine politique ou religieuse. Ces jeunes conspuent l’Amérique qu’ils suivent pourtant du cinéma à la tenue vestimentaire.

Reste que s’il est difficile d’établir des connexions entre la petite délinquance, le crime organisé des quartiers sensibles et le fondamentalisme islamique, les arrestations effectuées par le juge Jean- Louis Bruguière tout comme la présence de français dans les rangs d’Al Qaïda témoignent de l’existence de réseaux terroristes en France. Recrutent-ils en partie dans la jeunesse qui peuplent les quartiers « en sécession » ? C’est là la question qui nous concerne. Selon Richard Bousquet, responsable du syndicat des commissaires et hauts fonctionnaires de la police nationale, il faut craindre dans « les quartiers de tous les dangers » une « reconstruction identitaire sur l’islam d’une partie de la population immigrée ». On verrait alors basculer dans le terrorisme « une poignée d’activistes manipulés par quelques commanditaires étrangers». 1 Il terminait « Bien que plus de deux cents islamistes soient incarcérés dans nos prisons, le vivier humain que peuvent fournir nos quartiers en difficulté à l’islamisme radical est toujours aussi grouillant de beurs réislamisés et de convertis frottés de délinquance prêts à se lancer dans l’aventure terroriste au signal d’un cerveau du djihad international. » 2

Un note de la DCRG 3sur « un trafic de stupéfiants en relation avec des islamistes » trace le portrait de ces figures à mi-chemin entre le trafic et le fondamentalisme musulman. « Mohammed Rezgui, né le 30 juillet 1951 à SERS (Tunisie) (…) il est en relation étroite avec Ouassini Hdjioui, chargé du blanchiment de l’argent de la drogue. Militant au sein de l’association « Foi et pratique », émanation en France du mouvement piétiste « Tabligh », Mohammed Rezgui se livre au prosélytisme auprès des jeunes beurs des quartiers sensibles de Nanterre, invitant notamment les toxicomanes à lire des ouvrages relatifs à  l’islam. » Ou encore : « Mustapha Dafrane, né le 8 juin 1974 à Khourigba (Maroc) de nationalité marocaine(…) Membre de « l’Union des Organisations Islamiques de France » (U.O.I.F), l’intéressé est entraîneur d’arts martiaux (kung-fu) et à ce titre a été membre de bureaux d’associations sportives de l’agglomération orléanaise, n’existant plus actuellement, depuis les arrestations effectués dans ce milieu après l’attentat de Marrakech. Mustapha Dafrane se rend régulièrement dans le quartier sensible de la Salmonerie à St Jean de la Ruelle, où résident de nombreux maghrébins, souvent touchés par la délinquance. »
Le parcours d’un des « héros » du terrorisme islamiste, Khaled Kelkal est pris pour exemple. Né le 28 avril en Algérie, il a grandit à Vaulx-en-Velin, ville célèbre pour ses émeutes de 1990. Le soldat du GIA a un frère fiché au grand banditisme. Lui a été un habitué des rodéos nocturnes. Il a été condamné en 1991 à quatre ans de prison. Il n’en effectuera que deux. Avec son ami Karim Koussa, jeune de Vaulx-en-Velin lui aussi connu des services de police, il participa activement à la campagne terroriste mené par le GIA durant l’été 1995.

L’enquête sur le réseau Kelkal révélera que le GIA avait formé sur place, dans les banlieues de Lille et de Lyon, leurs moudjahidines. Le climat d’impunité de ces quartiers, difficiles à filtrer par les réseaux de renseignements, n’a pas dû nuire à cette formation. En 1996, à la veille du G-7 à Lille, une action terroriste échoue contre le commissariat central de la ville. L’enquête conduit les policiers devant le repaire d’un gang à Roubaix. Le 31 juillet 1996, la police arrête deux membres du réseau : Hocine Bendaoui et Laïfa Kabou. Bendaoui parle et laisse entendre que les nombreux braquages attribués au gang de Roubaix avaient pour but de financer la cause islamiste. Il est en lien avec l’IHH d’Istanbul, organisation qui sous couvert d’humanitaire a pour objectifs de  « recruter des soldats d’expérience en vue de la guerre sainte. »
Laurent Mucchielli refuse cependant d’envisager un risque de « réislamisation » radicale des cités, et refuse de voir un symbole en Khaled Kelkal. Pour lui, c’est là le propos de « pseudo- experts » qui « ont des accointances fortes avec l’idéologie d’extrême- droite » et qui « reprennent largement les schémas intellectuels qui permettaient d’analyser le terrorisme d’extrême- gauche dans les années 1970 ». Il poursuit « ce qui est pris souvent comme exemple par les gens qui font cette amalgame c’est l’histoire de Khaled Kelkal. »1

Le 1er septembre 2001, au nom d’Allah (selon ses propres termes), un « jeune » de vingt cinq ans, Safir Bghioua, attaque une patrouille de police dépêchée dans le quartier de la Devèze, à Béziers ( Hérault). Dans la matinée du 2, il tue d’une rafale de pistolet-mitrailleur le chef de cabinet du maire, Jean Farret, avant d’être lui-même abattu par les policiers du GIPN de Marseille. Les policiers découvrent dans le coffre  de sa BMW plusieurs armes de guerre. Dans son appartement,  il se dissimule un véritable arsenal militaire en provenance de Bosnie. Laurent Mucchielli refuse cependant de voir dans ce drame un symbole de cette nouvelle génération de musulmans formée dans la délinquance et converti par des imams partisans de la Djihad. « Le fait existe, c’est évident, mais tout le problème c’est comment l’interpréter. Le discours médiatique consiste à prendre ce qui est au point de départ un fait divers, qui existe, mais dont on ne sait pas s’il est significatif de quelque chose. On assiste actuellement dans les médias à la tendance à l’ériger en événement exemplaire, révélateur d’un horizon de pensée qui est le catastrophisme ». 1 Les attentats du 11 septembre et la guerre qui a suivit ont cependant révélé l’importance des réseaux terroristes islamistes en France et le vivier que représente pour eux la population des cités. La DST et la DGSE estiment « entre trois cent et cinq cent le nombre de français qui auraient transité par les écoles Coraniques au Pakistan ». 2
Près de 300 islamistes français auraient transité par les camps de l’organisation d’Oussama Ben Laden, selon les estimations des mêmes services de renseignements. 3 Quatre français sont à Guantanomo aux côtés des membres d’Al Qaïda arrêtés par les soldats américains en décembre 2001. Le président de SOS-Racisme, Malek Boutih, voit là une menace réelle : « Les islamistes ont des méthodes de fascistes. Moi, je ne veux pas d’organisations islamistes en France, même si elles prennent le faux nez d’associations culturelles ou caritatives. Derrière le travail social, on propage la haine. » 4 Il sait que de nombreux islamistes ont pour objectif de quadriller les cités : « pour imposer leurs voiles et leurs normes. »

Mina Kaci journaliste a été à la rencontre de ces militants d’Allah qui vivent dans les quartiers sensibles. Elle a passé une soirée autour d’Akim, Idir et Julio. Ils se réunissent dans le Hall de leur immeuble de la cité Gabriel-Péri, à Gentilly, dans le Val-de-Marne. Un soir après la prière, ils l’ont reçue. Elle raconte 1 : « Une quinzaine de jeunes hommes entoure les deux femmes journalistes (photographe et rédactrice) que nous sommes. Akim est le plus méfiant, le plus prolixe, le plus  » ancien  » fidèle. Vingt et un ans, ce Français d’origine algérienne connaît par cœur le Coran dont il ne se sépare plus. Il y a encore trois ans, il sombrait dans la délinquance.  » Une soirée, des personnes de Bagneux ont fait un discours en plein air aux jeunes. Ce jour-là, leurs paroles m’ont touché, ça a été le déclic. Ils parlaient de la grandeur du créateur.  » Depuis, Akim, la barbichette bien taillée, se rend régulièrement à la mosquée de Bagneux (Hauts-de-Seine) :  » C’est là que j’ai été formé. Mon comportement a complètement changé. Je ne fais plus de bêtises, je respecte les gens et la famille.  » Un bac professionnel en poche, sans emploi, il se lance éperdument dans une quête spirituelle, étudie pendant un an et demi la religion dans  » une ligue islamique  » située à Paris. « Et devient un militant zélé de sa foi. C’est lui qui convertit Julio et Mathieu, qui réislamise Hédi, Idir et tant de copains  » nés  » musulmans. Il a fait de son petit monde, des missionnaires de la Jama’at al tabligh (société pour la propagation de l’islam). Ce n’est qu’à la dernière de nos rencontres qu’ Akim nous a dévoilé son appartenance à ce courant religieux d’origine indo-pakistanaise connu pour pratiquer le prosélytisme, essentiellement dans les banlieues et les prisons.  Le soir, en bas de l’immeuble, sur le grand tapis, les nouveaux adeptes apprennent  l’arabe, la vie du prophète Mohammed et tous les préceptes de la religion. Le dimanche, deux fois par mois, ils organisent ce qu’ils nomment  » le discours « , prononcé par  » les gens de Cachan ou de Bagneux « . Moment très attendu, suivi par une vingtaine de personnes. Qu’en est-il exactement ? On ne le saura pas. »  La journaliste reprend: « Christian Fischer, premier maire adjoint (PCF) de Bagneux, avoue son inquiétude devant  » le travail souterrain réalisé par les intégristes.
Ils viennent recruter dans le quartier sud de la ville.  On ne sait d’où ils viennent. Dans ce quartier transformé en ghetto de la misère,
le trafic de drogue et l’économie parallèle tournent à plein. »

A Villetaneuse Yacine est plus offensif « Ben Laden , il a trop bien parlé. Il a défendu les palestiniens, Et si tu es musulman, tu es obligé d’être de son côté ». « Dans certains quartiers, écrit Jean Michel Decugis, des sources locales attestent que des extrémistes, plus révoltés qu’islamistes, armés et connus dans le grand banditisme, se disent prêts à se transformer en kamikaze et à commettre des actions en France. »1 « Ils font part de cette volonté dans des circuits très fermés, explique une source non policière. Ils disent que la guerre sainte est pour bientôt et qu’il faut se tenir prêt. Ils ne plaisantent pas. Ils disent que la guerre doit se faire partout. »2 Ce chiffre impressionnant a même surpris les services secrets français. D’où viennent ces jeunes ? comment ont-il été formés ? Où prêchent les imams intégristes ? Opaques et méconnus des services de police, les réseaux souterrains d’Allah semblent avoir compris quel terreau formidable  pourrait représenter l’existence de « zones de non-droit » en France.

b) La nouvelle « Intifada »
Créteil en juin 2001, Stains en novembre, Goussainville en janvier 2002, Lyon, Marseille et Strasbourg en mars. Les agressions anti-juives se sont multipliées ce derniers mois. « Un nombre inédit d’agressions antijuives a été recensé en France en 2001 »3 . Le week-end pascal de l’année 2002 donna même lieu à deux nuits d’agressions particulièrement spectaculaires dans toute la France. Dans la nuit du vendredi au samedi, une quinzaine de personnes attaquaient la synagogue de la Duchère à Lyon, à l’aide de voitures béliers qu’ils précipitaient contre les portes, avant de les incendier. Samedi après-midi, c’est un jeune couple de confession juive qui était agressé, insulté et battu par un groupe de cinq personnes d’origine maghrébine à Villeurbanne. Le jeune homme sérieusement blessé, et son épouse enceinte sont hospitalisés. Pendant ce temps, dans la banlieue toulousaine, un inconnu faisait feu à deux reprises, sans faire de blessés, sur la devanture d’une boucherie cachère. Enfin, dans la nuit de samedi à dimanche, les portes de la synagogue du quartier de Cronenbourg, à Strasbourg, étaient à leur tour incendiées.

A Marseille le soir du 1er avril, c’est une synagogue qui brûlait totalement dans les quartiers nord, le surlendemain malgré une présence policière accrue, une autre synagogue de la ville était attaquée au cocktail Molotov. « On ne fait plus venir une télé en cramant une voiture. Non, maintenant le bon truc c’est flamber une synagogue. » 1 dit Ahmed, de Goussainville
La flambée antijuive dans les banlieues depuis le novembre 2000 et la deuxième Intifada a mis au grand jour la fragilité de ces quartiers. Le conflit israélo-palestinien est présent depuis tellement longtemps dans leurs vies, sur les écrans des télévisions, qu’ils ne semblent plus vraiment faire la différence entre ici et là-bas. La police doit parfois même avouer son impuissance, comme ce policier lyonnais après l’incendie de  la synagogue de la Duchère. « Comment réagirait le quartier à haut risque à des arrestations dans le climat particulièrement tendu que nous connaissons actuellement ». 2 Quand à Pierre-André Taguieff, philosophe et essayiste, il s’inquiétait au micro d’Europe 1: « Quand on sait la violence et le sentiment d’impunité que des jeunes arabo- musulmans ont pu développer dans les cités, on peut imaginer le pire. »

1 Le crime organisé, Stéphane Quéré et Xavier Raufer, PUF 2001, p 15 2 Pièces à Conviction, France 3, Janvier 20021 Le Monde, 13 juin 2002 2 Voir « Les Territoires perdus de la République »- Fayard- Mille et nuits- 20021 Insécurité, nouveaux risques les quartiers de tous les dangers, l’Harmattan, p. 26 (1998)  2 ibid-p. 151 3 30 août 19951 ibid.  2 Le Figaro, 19 décembre 2002 3 Le Journal du Dimanche du 16 décembre 2001 4 L’Express, 9 mai 20021 L’Humanité, 10 octobre 20011 Le Point 12 octobre 2001 2 ibid.  3 le Livre Blanc des violences antisémites, Jean-Claude Lattès 20011 Le Figaro, 3 avril 2002 2 Le Figaro, 4 avril 2002

1Entretien avec www. Amnistia. Net, 19 septembre 2001

Chapitre IV Un plan Marshall pour les banlieues

A) Quelles solutions pour la police 1) La grande déprime
« Avec un peu de détermination on peut se rendre partout » affirme Julien Dray, député PS de l’Essonne et spécialiste des question de sécurité.  Selon lui, comme selon beaucoup d’autres d’élus et de hauts- fonctionnaires,   les «  zones de non-droit » ne sont pas une fatalité. Elles sont surtout le fruit d’un manque de volonté politique dont l’illustration la plus flagrante est le peu de moyen donné à la police pour maintenir l’ordre républicain.

Que fait la police ? dit la formule populaire. « Elle souffre, répond le journaliste Christophe Deloire, des policiers tombés dans des guet-apens à Avignon et à Antibes ; le commissariat de Clichy victime d’un jet de grenades ; à Béziers, des poutres en béton de cinquante centimètres jetées du haut d’un immeuble sur des voitures de police…. ». 1 Elle souffre aussi d’une organisation qui n’est plus adaptée aux situations de plus en plus délicates que les policiers sont amenés à affronter. Ainsi selon l’économiste Jacques Marseille : « au moins 10% des effectifs de la police, voire 20%, soit 10 000 à 20 000 policiers actifs, sont affectés à des taches non policières et gèrent, par exemple, la maintenance informatique ou les réparations des véhicules automobiles. »2. D’après un spécialiste de la sécurité sur 130 000 fonctionnaires, seuls 80 000 policiers seraient sur le terrain. Sur Paris en particulier sur 19 000 policiers, « près de 2 800 policiers sont affectés à des taches qui ne relèvent pas de leur mission normale. »3
1 Le Point 5 avril 2002 2 le grand gaspillage, Plon 2002  3 Rapport annuel 1999 de la Cour des Comptes
Elle souffre de voir ses hommes tiré « comme des lapins » se plaint Bruno Beschizza du syndicat Synergie-officiers. Elle réclame la sécurité maximale. Reste que les réponses à ses questions dépassent le seul cadre de la Place Beauvau. Un ancien directeur central de la sécurité publique pose ainsi le problème : « Y aurait-il des zones de non-droit ? Le sort des coupables importe-t-il plus que celui des victimes ? Une politique pénale doit-elle se bâtir uniquement en fonction des places disponibles dans les prisons ? Les policiers sont-ils condamnés à voir le fruit de leurs efforts ruiné par des décisions de justice qui développent chez les délinquants, notamment les plus jeunes, un sentiment d’impunité, souvent source de violence ? ». 1
Elle souffre du politiquement correct qui fait que l’on cache la réalité lorsqu’elle est trop inquiétante. Lucienne Bui-Trong ancien commissaire des RG, en a fait l’expérience. Son outil d’évaluation des violences urbaines (8 niveaux cités au Chapitre I) a été supprimé parce qu’il saisissait trop bien une situation dérangeante. Elle s’explique : « L’information était de mieux en mieux fournie par nos services territoriaux. Tout confirmait l’aggravation globale de la délinquance dans les cités : les réactions de la population, des professionnels, des élus, le durcissement des modes d’action des bandes, le rajeunissement et le nombre croissant des émeutiers, souvent une quinzaine hier, et plus facilement une cinquantaine aujourd’hui. De 106 points chauds identifiés en 1991, on est passé à 818 quartiers sensibles en 1999. Et ce sur tout le territoire. Ces informations n‘étaient pas politiquement correcte. » 2
Depuis près de dix ans, les initiatives d’Etat ou privées tendant à restaurer l’ordre républicain dans les quartiers sensibles ont été nombreuses. Certaines dispositions concernent tout particulièrement « les cités interdites ». En 1994, la Loi d’orientation et de programmation relative à la sécurité (on l’appelle LOPS) est préparée par Charles Pasqua. Elle est votée par le parlement cette même année et sera partiellement censurée par le Conseil Constitutionnel. Elle définit néanmoins de nouvelles méthodes pour la police et les services privés, appelés à participer à la protection des biens et des personnes. Se plaçant dans le fil de la loi du même type présentée par Pierre Joxe en  1985, elle mettait en place de nouveaux moyens particulièrement disposés à empêcher la création de quartier de sécession. Les trois principaux aspects concernant notre sujet sont la vidéosurveillance, l’accès aux parties communes des immeubles et  d’habitations, la surveillance et le gardiennage d’immeubles. La vidéosurveillance, technologie très utilisées notamment par les britanniques est possible dans un cadre précisément défini par le Conseil Constitutionnel (pour les principes généraux) par la Commission nationale de l’Informatique et Liberté (pour les systèmes de vidéosurveillance liés à un fichier informatisé), la Commission départementale des systèmes de vidéosurveillance pour les autres cas. 1 Il faut dans ce cas présenter un dossier comportant six éléments:

-l’explication des finalités ;
-les plans des installations
-le descriptif technique
-les consignes d’exploitation
.  la mise en sécurité des équipements et des enregistrements

.  la modalité d’information et d’accès du public aux images.

L’accès aux parties communes des immeubles d’habitation est essentiel dans la lutte que mène la police contre le développement de quartiers en sécession. C’est dans ces halls qu’ont lieu les scènes d’intimidation ou de dégradation qui installent un climat délétère. L’article 12 de la loi prévoit que : « Les propriétaires ou exploitants d’immeubles à usage d’habitation ou leur représentants peuvent accorder à la police ou à la gendarmerie une autorisation permanente de pénétrer dans les parties communes. » Ce même article incite aux initiatives privées en imposant aux « propriétaires, exploitants ou affectataires, selon le cas, d’immeubles à usage d’habitation et de locaux administratifs, professionnels ou commerciaux ». Une directive qui concerne directement les agences bancaires, les pharmacies, les commerces d’objets précieux qui se trouvent à proximité des quartiers difficiles.

Trois ans et une alternance politique plus tard, Jean Pierre Chevènement organisait à Villepinte, un colloque sur la sécurité intérieure. Devant l’insécurité grandissante et la multiplication inquiétante de quartiers explosifs, les actes de ce colloque après avoir rappelé dans en préambule que selon la Déclaration des droits de l’homme, la sûreté était « le socle nécessaire à l’exercice de toutes les libertés », donnaient les grands traits d’une nouvelle méthode pour contrer l’insécurité : Les Contrats Locaux de Sécurité (CLS). Ceux ci ont le mérite d’exiger avant toute décision un diagnostic de sécurité qui ne prend pas pour seule source les statistiques du ministère de l’intérieur. « Acte de courage, écrit Alain Bauer, qui vise à reconnaître la réalité de faits délictueux ou criminels subis par la population, en lieu et place de l’habituel discours sur la baisse de la délinquance et d’honnêteté ( qui interdit dans les faits de rejeter les réclamations de la population au nom d’une supposée psychose irrationnelle) » 1 Ces CLS ont pour objet : 1) La prévention de la délinquance 2) L’apprentissage de la citoyenneté 3) Développer la solidarité de voisinage 4) Prévenir le développement de la toxicomanie et des phénomènes de bande 5) Prévention dans les établissements scolaires et à leurs abords 6) Aide aux victimes 7) Médiation pénale 8) Aide aux adultes dans leur mission d’autorité 9) Prise en compte de la sécurité en matière d’urbanisme 10) Coordination des actions des forces nationales de police (police nationale et gendarmerie nationale), notamment dans l’accueil et l’enregistrement des plaintes. Il exige avant d’être signé qu’un diagnostic local de sécurité ait été établi. Au 1er janvier 2001, 700 CLS étaient en cours de négociations. L’efficacité de cette disposition dépend en grande partie de l’engagement des services de l’Etat, « notamment en matière judiciaire ». 2

L’une des dispositions qui accompagnent ces CLS, est la police de proximité.  Expérimentée de 1997 à 1999  elle a pour but de « rompre avec la nature de police d’Etat privilégiant la défense des institutions et la gestion des manifestations de rue », et de privilégier « la mise en place d’une véritable police nationale, chargée en priorité de la protection des personnes et des biens. »
Ces dispositions auxquelles il faudrait ajouter celles de Nicolas Sarkozy, actuel ministre de l’intérieur, témoigne de la détermination dont ont fait preuve les différents gouvernements à combattre l’insécurité. Elle témoigne aussi par la reconnaissance des enquêtes de victimation, d’une volonté de connaître la réalité de l’insécurité. Reste qu’elles ne suffisent pas à faire reculer les quartiers en sécession. « Les voyous que l’on arrête écopent de peines dérisoires. a développe leur sentiment d’impunité et le mépris qu’ils portent aux policiers. » s’afflige ce jeune gardien de la paix de Poissy. 1 C’est que la détermination de police n’empêchent pas les lenteurs et les contradictions de la justice.

2) Que font les juges ?  Elle s’appelle Nadia. Elle a quatorze ans. Elle a participé à la séquestration et à la torture d’un jeune de 18 ans. Elle a cherché à le tuer. Elle l’a battu, l’a étranglé. Dans le prétoire, elle n’exprime aucun remords. Elle trouve le procès bien long. Elle repart libre et s’apprête à reprendre son stage…d’animatrice de quartier. Cette situation à la fois ubuesque et tragique témoigne du désarroi dans lesquels peuvent être nombre de policiers et de juges. Soumis à l’ordonnance de 1945, ils ne sont pas armés pour affronter la délinquance de plus en plus précoce.  L’ordonnance relative à l’enfance délinquante stipule que :  Article1 les mineurs auxquels est imputé une infraction qualifiée crime ou délit ne seront pas déférés aux juridictions pénales de droit commun, et ne seront justiciables que des tribunaux pour enfants ou des cours d’assise des mineurs.   Article 4 I Le mineur de treize ans ne peut être placé en garde à vue.

En cas de délit puni d’une peine inférieure à cinq ans d’emprisonnement, la garde à vue d’un mineur âgé de treize à seize ans ne peut être prolongé.  Des dispositions que les mineurs de moins de seize et de treize ans, et leurs grands frères qui peuvent ainsi les utiliser, ont très vite assimiléES.  Cette difficulté juridique n’est pas la seule. « Depuis 1972, écrit Olivier Foll, on a connu dix-huit aménagements qui ont à chaque fois instillé un peu plus de droit anglo­saxon (procédure accusatoire) dans le nôtre (procédure exécutoire). Il s’agit d’approches différents qui, à force de rajouts, rendent le code de procédure pénale incohérent. » Enfin poursuit-il « la justice se retrouve dans une situation grotesque où le juge d’instruction et l’avocat de la défense doivent plaider leur cause devant le juge des libertés ? Et la victime dans tout cela ? Qui a pensé à elle et aux risques que ces pratiques lui font encourir ? sur 470 gardes à vue d’une circonscription de banlieue, 40 sont déférées devant le juge des libertés et seulement la moitié des prévenus connaissent la détention provisoire. »1

A cette loi s’ajoute la loi Guigou sur la présomption d’innocence qui multiplie les causes de nullité et impose parfois aux magistrats de relâcher des criminels.  Une situation accentuée par l’angélisme de certains magistrats dont témoigne cet entretien du 27 mars 2000 avec le vice-président du tribunal de Grande Instance  de Versailles « chargé de l’application des peines » parue dans la Gazette des communes .2 « Thème de l’entretien : que faire des individus condamnés à des travaux d’intérêt général(TIG) pour violences urbaines (« outrage à personne dépositaire de l’autorité république, rébellions; dégradations ») ? Notez bien qu’il s’agit de condamnés, dans un système qui laisse passer la plupart des malfaiteurs entre les mailles du filet (80% de classements sans-suite, non-lieux, etc.). Pour ce magistrat, il s’agit de « parvenir à inscrire des condamnés dans une logique d’insertion ».  Pour cela, on leur « propose » (comme on propose le menu, au restaurant, au choix du client) un stage pour provoquer chez eux « une prise de conscience de l’importance de respecter les règles qu’ils enfreignent ». Et le même de souligner que ledit stage est calqué » sur le modèle de ceux que propose la Sécurité routière aux personnes condamnées pour infraction au code de la route. » Un imbroglio juridique dans lequel les malfrats se retrouvent très bien. Ils exposent les plus jeunes et jouent les naïfs, les victimes et les repentants devant le juge. Une hiérarchie du crime à punir s’est donc instaurée par la force des choses. La justice se fixe sur les grosses affaires, et la petite délinquance en profite. Elle semble alors bénéficier d’une impunité quasi-totale.

Pourtant ce système utilisé par les caïds n’est pas imparable. Il faudrait seulement :
« appliquer fermement l’article 227-21 du Nouveau Code Pénal (section V de la mise en péril des mineurs) qui prévoit que « le fait de provoquer directement un mineur à commettre habituellement des crimes ou des délits puni de cinq ans d’emprisonnement et de 1 000 000 F d’amende. Lorsqu’il s’agit d’un mineur de 15 ans, l’infraction est punie de sept ans d’emprisonnement.. »1 Interrogé par un hebdomadaire, Dominique Perben, Garde des Sceaux du gouvernement Raffarin reconnaissait le marasme dans lequel se trouve le système judiciaire français : « Sur cinq millions de procès-verbaux enregistrés chaque année, six cent mille poursuites seulement sont engagées. Une peine sur trois environ n’est pas exécutée. » 2 Une situation dont profite largement ceux qui ont installé dans les cités un système parallèle hors la loi et lucratif dont ils comptent bien vivre encore longtemps.

B)Quelles solutions ?
Devant un problème si vaste, faisant appel à tous les niveaux de la société, il serait difficile de tenter de définir dans ces pages les moyens qui pourraient faire disparaître ces « zones de non-droit ». Notre propos est de déceler quelles sont les menaces criminelles présentes et à venir. Il convient d’abord d’en saisir la réalité. C’est ce que nous avons essayé de faire dans les trois précédents chapitres. Celui-ci a pour objet de connaître les possibilités de défense des organismes républicains. Il se propose dans cette dernière section de confronter les propos de ceux qui, policiers, politiques, experts de tous bords tentent d’apporter des solutions à ce problème extraordinairement complexe.

La première nouveauté est que, mis à part quelques chercheurs tel Laurent Muichelli, qui contestent l’explosion de la délinquance et ne voient dans les émeutes de quartiers que le cri de désespoir d’exclus oubliés, la quasi totalité de ceux qui se penchent sur le sujet reconnaissent l’existence de « zones de non-droit » animées par différents trafics, notamment la drogue et les armes. Leurs constats se ressemblent mais ils ne voient pas les mêmes causes et les mêmes solutions pour restaurer l’autorité de la République.

1) Paroles d’élus De gauche, comme de droite, ils prennent de plus en plus la parole pour exiger des réponses d’Etat aux problèmes des « zones de non-droit ». Côté droit c’est d’abord Philippe Douste Blazy qui ne cache pas son admiration pour Rudolph Giulani, ancien maire de New York, qui a résorbé la criminalité dans sa ville en pratiquant la tolérance zéro : « J’ai décidé cet été de me rendre à New York, raconte-t-il, afin d’étudier les remèdes et les raisons de ce qui est présenté partout dans le monde comme une réussite exemplaire. Il y a six ans j’ai vécu plusieurs mois à New York où j’avais rejoint une équipe de chercheurs. Le contraste entre la situation d’hier et celle d’aujourd’hui est saisissant : il n’y a plus de zones de non- droit, Harlem n’est plus le
territoire de ces bandes rivales qui entretenaient un véritable climat de guerre civile. »1

Nicolas Sarkozy juge lui que la reconquête de ces territoires est la première réponse à l’insécurité . « La situation de l’insécurité dans notre pays est extrêmement préoccupante ( …) Les quatre premiers mois de l’année sont très mauvais: +5% d’augmentation de la délinquance, ce n’est pas une mode médiatique. Elle n’est pas faite par la télévision, la réponse à l’insécurité doit être multiforme et doit passer par l’éducation, la famille, la prévention et la répression (…)Je voudrais que l’on passe d’une stratégie défensive à une stratégie offensive (…) Je souhaite que nous allions maintenant, policiers et gendarmes, chercher les délinquants avant qu’ils n’agissent(…) Il n’y a pas un centimètre carré du territoire national qui doit être en zone de non droit ».2

Une détermination qui ressemble à celle de Jean Pierre Chevènement ministre de l’intérieur mettait la même énergie à combattre les violences issues des quartiers sensibles. Il souhaitait pour cela que toutes les volontés travaillent aux mêmes objectifs : « Il faut concentrer des moyens d’investigation plus importants sur les banlieues sensibles, tant pour mettre un terme aux nombreux trafics qui y entretiennent l’insécurité et les comportements inciviques que pour accroître le nombre des mises en cause des jeunes délinquants et réduire d’autant chez eux-mêmes et dans la population environnante le sentiment d’impunité. Par ailleurs, le recours à la police technique ainsi qu’aux procédés de regroupement concernant les modes opératoires et les signalements devront être systématiques. Il y aura lieu également de renforcer l’utilisation des moyens audiovisuels les plus performants offrant des possibilités d’identification des auteurs de faits de violences urbaines et donner force probante aux procédures établies à leur encontre. Ainsi les services et unités d’investigations et de recherches et les sûretés départementales, dans les départements où elles existent disposeront à la fois de l’ information et des moyens nécessaires leur permettant d’accroître leur efficacité. Lorsque des surveillances de longues durée ou extérieures au département concerné seront nécessaires, il pourra être fait appel aux unités spécialisées des services régionaux de la police judiciaire (brigade régionale d’enquête et de coordination, brigade des stupéfiants, groupe de répression du banditisme) pour démanteler les bandes de délinquants chevronnés sévissant dans ces zones. » Daniel Vaillant, lui aussi quand il était ministre de l’intérieur avait affiché sa détermination : « la peur doit changer de camp, affirmait-il Il n’est pas normal qu’il y ait des zones de non- droit. Les caïds ne doivent pas faire la loi dans les quartiers. » 2 Julien Dray quand à lui, élu socialiste de l’Essonne et spécialiste pour son parti des questions de sécurité donnait ce cahier des charges : « Aujourd’hui nous devons faire preuve de fermeté à deux niveaux. Premièrement, face aux conséquences insupportables de la violence, qui aboutit au basculement vers une logique mafieuse d’une partie de la population. Deuxièmement nous devons être fermes faces aux causes, car ne s’attaquer qu’aux conséquences reviendrait à se lancer dans une infernale fuite en avant. » 3

2)Paroles d’experts D’abord niée, puis devenu phénomène médiatique l’insécurité est aujourd’hui observée par de nombreux spécialistes. Ils peuvent être ancien commissaire, criminologue, professeur à la Sorbonne, sociologue, ils ont tous un avis tranché sur le phénomène des « zones de non-droit » ou des « quartiers en sécession » pour ceux qui préfèrent cette appellation. Sébastian Roché, chercheur au CNRS et professeur à l’IEP de Grenoble donne comme premier adversaire le trafic de drogue :« La consommation de Cannabis n’a pas d’impact sur la santé publique. Seulement, quand elle augmente, les dealers de quartiers s’organisent en filières, et entrent en contact avec des importateurs qui appartiennent à la criminalité organisée. Cela durcit leur comportement : pour 5 grammes de cannabis, personne de prendrait de gros risque, pour 5 kilos , cela vaut le coup d’attaquer un poste de police » 1 Georges Fenech, lui, ardent défenseur de la tolérance zéro demande d’abord que l’on saisisse la spécificité des ces quartiers où l’uniforme est en danger :  « Je ne méconnais pas le phénomène des hooligans ou des skinheads, mais ils n’ont pas la dimension de la violence manifestée, en France, à l’encontre de ceux qui incarnent l’ordre : policiers, pompiers, conducteurs de bus. Quiconque porte un uniforme est ressenti comme un occupant, d’où le phénomène des cités interdites et des zones de non-droit. ».2 Beaucoup de spécialistes mettent l’accent sur la détermination des politiques et l’exigence de résultats qu’elle doit avoir vis- à- vis de la police. John Mollenkopf qui a participé à la mise en place de la Tolérance Zéro à New York explique un des aspects essentiel de la méthode Giulani: « Tous les mois chaque commissaire est auditionné par le chef de police et son équipe. Debout, devant une barre, comme au tribunal, il doit s’expliquer sur ses résultats. On ne discute pas du bilan des trois mois écoulés, mais de ce qui s’est passé dans les jours précédents. La pression à la performance est très forte. Les abonnés aux mauvais résultats sont évincés. C’est là la clé de la réussite New- Yorkaise ». 3

Olivier Foll, lui, défend cette même détermination en y ajoutant la nécessité d’un travail en commun : « La mise en en place de solutions pour lutter contre la criminalité et l’insécurité, quelles qu’elles soient, passe obligatoirement par une ferme volonté politique et par la détermination de l’Etat et ses institutions dans l’application des décisions. A mon sens, les remèdes les plus pertinents à proposer visent quatre objectifs. Tout d’abord les instructions données aux forces de l’ordre doivent être claires et justifiées. Ensuite, il faut mettre en place une politique pénale globale et cohérente, strictement relayée par les parquets. Par ailleurs, apaiser l’institution scolaire s’impose en l’adaptant à la diversité des situations. Enfin, renforcer le rôle des élus locaux me paraît incontournable. » 4

Une coordination des forces que défend aussi Lucienne Bui-Trong : « Il faut aussi que, de leur côté, les institutions apprennent à travailler en partenariat, ce qui suppose ouverture, transversalité, dialogue et capacité d’élaborer des projets communs. Or, la tradition est plutôt à la circulation verticale de l’information, à la spécialisation des taches et au secret professionnel…Mais, compte tenu du terreau social et culturel où elle apparaît, la violence urbaine constitue un problème complexe et délicat. On ne le traitera que si l’on adopte une approche globale. Chacun devra y mettre du sien, car il faut une grande force de conviction pour résister au climat d’animosité que l’on rencontre dans le quotidien ». 1 Xavier Raufer, voit dans l’arrestation du noyau dur délinquant résidant dans les quartiers, l’acte le plus symbolique en même temps que le plus efficace. Dans un texte particulièrement dense, il résume les conséquences directes qu’ont ces « zones de non-droit » et le sentiment d’impunité qu’elles donnent aux bandes qui y vivent. Il en fait le poumon de la violence : « L’écrasante majorité des violences urbaines touche dix-neuf départements de la métropole ; au sein de ceux-ci, une centaine de quartiers hors contrôle. Ces zones de non-droit sont connues mieux, elles sont célèbres. Elles défrayent chaque semaine la chronique : la Rose des vents, les Pyramides, les Tarterêts, le Clos Saint-Lazare, les Bosquets… Un Far West à la française. Le ministère de l’Intérieur en tient la liste, avec nomenclature des « spécialités criminelles » : l’héroïne, les voitures désossées, le cannabis, les squats payants, etc. Dans ces cités sévissent des bandes, agrégées autour de noyaux durs de prédateurs hyperactifs et multirécidivistes. Eux aussi sont tous des célébrités locales. Sur le terrain, policiers et gendarmes en savent la liste par cœur. En avril dernier, un policier de la brigade anti-crime de Béziers (179 véhicules incendiés en 2001, 897 cambriolages) martèle : « On les connaît tous. On a identifié leurs voitures, leurs habitudes, leurs points de chute. ». Insistons : la réalité et la nocivité de ces noyaux durs ne sont pas des fantasmes droitiers. Voyez le rapport « Habiter-cohabiter, la sécurité dans le logement social » (février 2002), commandé par Mme Marie-Noëlle Lienemann, icône de la gauche socialiste, et rédigé par M. Didier Peyrat, naguère membre du Syndicat de la magistrature. Tous les acteurs de terrain le confirment : gardiens d’immeubles HLM, responsables associatifs, travailleurs sociaux. Dans ce rapport, un sondage Ipsos souligne que, pour 74 % des habitants des HLM, « une petite minorité de jeunes sont les auteurs d’une très grande partie des actes déclarés » Dans ces bandes, sévissent des boulimiques de l’agression, comme ce mineur de 16 ans, arrêté en mars dernier dans la cité chaude de la Reynerie à Toulouse et qui avoue 350 vols avec violence en trois mois. Il n’attaquait que des femmes vulnérables. En ses propres termes, « juste des vieilles ou celles qui boitent ». Chaque sac arraché lui rapportait de 10 à 50 €.  Usage du butin ? « Se payer des vêtements Lacoste et emmener sa copine au McDo ». Ces bandes sont polycriminelles et parfois proches du terrorisme. En avril dernier, dans un quartier chaud de Lyon, la police démantèle un gang qui, depuis deux ans, volait en Suisse des voitures et scooters, revendus ensuite dans les « marchés aux voleurs » du Rhône. Pour les policiers, « tous avaient déjà un casier judiciaire fourni et connaissaient la loi Guigou sur le bout des doigts ». Cette même bande avait projeté une voiture-bélier en flammes sur une synagogue de Lyon, le 30 mars écoulé. Pourquoi la synagogue ? Bof, la télé, la Palestine, tout ça… D’ordinaire leur façon de s’amuser , les voitures-béliers du gang incendiaient plutôt des gymnases ou des postes de police. Depuis que ces dix individus sont incarcérés et avant que la justice ne les relâche ou qu’une nouvelle bande ne se forme, faute de travail préventif sérieux , le quartier (12 000 habitants) est redevenu paisible. Ces quartiers hors contrôle doivent être pour de bon policés, au sens noble du terme. Ces malfaiteurs chroniques doivent être châtiés par application stricte du Code pénal. Ce, dans le calme, sans brutalité, ni effets de manche le pire serait ici qu’une sorte de Sharon des banlieues multiplie d’inefficaces et contre-productives opérations coup de poing. Dans le calme, disons-nous, mais sans retard. Car, si subsistent les Cours des Miracles des banlieues, si les jeunes prédateurs violents ne sont pas appelés au respect de la loi, les « mieux doués», les plus durs d’entre eux passeront en force à la première division du crime : le grand banditisme. Cette évolution est en cours. Les « beaux mecs » de 2010 sont déjà en pré-qualification dans les quartiers chauds. Il est du devoir d’un criminologue, qui les rencontre parfois en liberté sur « leurs » territoires, d’assurer les pouvoirs publics que la communication officielle n’impressionne pas du tout ces jeunes truands. Ils considèrent, aujourd’hui encore, la police et la justice comme « des bouffons ». Il n’est que temps de les rappeler fermement à l’ordre. »

Il y a quelques années, deux « zones de non-droit » s’étaient développées à La Haye. Quarante policiers y ont patrouillé jour et nuit jusqu’à ce que l’ordre revienne.  » S’il avait fallu mettre cent policiers, nous l’aurions fait, déclare M. Dreyssen, chef de la police à La Haye. Quand un problème survient il faut agir tout de suite(…) rétablir la confiance, montrer que la police est là, au service des citoyens. »
Laurent Davenas, procureur, ne croit pas à cette solution uniquement policière : « Ce n’est pas en bouclant une cité avec des CRS transformés en « ninjas » que l’on garantit le mieux la paix publique. Nombre de policiers l’admettent, qui confessent leur gêne, leur peur même, quand ils approchent ces gamins en jacquerie qui, bien souvent, ont l’âge de leurs propres enfants. On le sait, pourquoi le taire ? Statique et massive, la police ne fait que fortifier le ghetto ». 2 Sophie Body Gendrot, dans cette même ligne s’inquiète de décisions policières qui pourraient accentuer le sentiment de révolte de ces quartiers. Elle voit dans la violence qui y règne d’abord un moyen d’expression  : « les adolescents ont compris que les émeutes et les intimidations sont payantes : quelques voitures brûlées devant les caméras de télévision attirent plus l’attention que tous les rapports d’experts. S’opposer aux symboles d’autorité, c’est exister et retourner la violence d’une société qui exclut. Il suffit de casser pour devenir visible et entrer rapidement dans le jeu politique. Ce sont les plus entreprenants, ceux qui ne veulent pas sombrer dans l’exclusion qui s’expriment par la violence. (…) Ceux qui ne se battent plus sont déjà endormis devant leur télévision à longueur de journée, prisonniers de la « défonce » ou passés dans l’économie parallèle. » 3 Laurent Muchielli s’élève lui contre les « visions policières » de ces quartiers et de la délinquance en générale. « Je crois qu’il ne suffit pas de dire ce qui est pourtant la pure vérité, à savoir que l’augmentation de la délinquance n’est qu’un symptôme de crises générales ( crise du salariat, crise des systèmes moraux traditionnels, redéveloppement des inégalités sociales et générationnelles, ghettoïsation de certains quartiers, inquiétudes généralisées face à l’avenir, etc..) que traverse la société française. Cela ne suffit pas car, de l’autre côté , on pourra toujours s’entendre répondre quelque chose du genre : « Vous avez peut- être raison, mais en attendant il faut bien traiter les problèmes concrets et nous les connaissons bien alors laissez-nous faire notre travail de maintien de l’ordre. Par conséquent ( cela vaut d’abord pour les intellectuels mais aussi en l’occurrence pour de nombreux syndicalistes), il faut être suffisamment lucide pour ne pas s’installer confortablement dans une position de refus-retrait en rejetant en bloc le dialogue institutionnel, en menaçant de bloquer autant qu’on le peut tel ou tel fonctionnement. Pour caricaturer un peu les choses je dirais que faire la grève n’a de sens que si cela a pour but d’ouvrir un dialogue jusqu’alors refusé et de se faire reconnaître comme acteur à part entière d’un problème, mais cela ne sert pas à grand chose sur le fond si cela vise simplement à exprimer son désaccord avec une politique. Je crois qu’il faut sortir de la position « résistancielle », être davantage conquérant en opposant à la vision sécuritaire des problèmes une autre vision globale ( avec elle aussi ses principe, ses diagnostics et ses remèdes) articulée autour du concept de prévention. »1

Alain Bauer, professeur à la Sorbonne -IHESI- et président d’une société de conseil en sûreté urbaine, voudrait qu’avant tout l’on fasse le meilleur diagnostic possible pour éviter les remèdes simplificateurs et extrémistes tout comme les explications angélistes : « L’insécurité existe, elle se développe, elle change de nature. L’augmentation massive des violences contre les personnes, la transformation d’une délinquance contre les biens vers les agressions physiques, génère une demande sociale de sécurité plus forte que jamais. Le retour de la violence structure le renversement des priorités des électeurs et l’apparition de la sécurité au premier rang de leurs préoccupations. Le réel vécu par les habitants, qui n’a qu’une lointaine relation avec le réel connu des services de police, révélé par des statistiques incertaines, doit enfin être pris en considération. Tout miser sur la prévention sociale, alors même que le lien entre délinquance et chômage est loin d’être établi mécaniquement, viserait à nier l’existence de phénomènes criminels qui ne sont pas des actes militants. Tout miser sur la répression, sans chercher à comprendre l’acte, créerait les conditions d’une société répressive sans âme ni conscience. La violence en France est le plus souvent communautarisée. Les victimes et les auteurs se ressemblent, viennent des mêmes quartiers, appartiennent au même milieu social. Ne pas reconnaître l’insécurité comme une autre injustice sociale crée les conditions d’un basculement, au mieux vers l’abstention, au pire vers les extrêmes. » 1

1 Le Figaro, 17 novembre 2001. 2 Le Figaro, 1er février 20021 Le Figaro, 17 novembre 2001. 2 Le Figaro, 1er février 20021 cf Que sais-je ? Les polices en France d’Alain Bauer et Violences et insécurités urbaines (op. cité)1 op. cité Violences et insécurités urbaines p 78 2 ibid, p 821 Conversation avec l’auteur
Département de recherche sur les menaces criminelles contemporaines – © DRMCC 2002 V 1 op. cité, L’Insécurité en France, p 180 2 cité par Xavier Raufer dans L’explosion criminelle1 op. cité, Violences et insécurités urbaines, p 91 2 Valeurs Actuelles, 7 juin 20021 Le Figaro, 2 octobre 1999 2 RTL le 15 mai 20021 Circulaire aux préfets, 11 mars 1998 2 AFP, 18 mars 2002 3 Le Figaro Magazine, 10 mars 20011 Le Point, 7 juin 2002  2 op. cité. Le Figaro Magazine, 10 mars 2001 3 op. cité. Le Point, 7 juin 2002.  4 op. cité, Insécurité en France, p 1961 op. cité, Violences urbaines, des vérités qui dérangent1 Le Figaro, 4 juin 2002 2 Lettres de l’Himalaya, 1998, Le Seuil 3 op. cité, Les villes face à l’insécurité, Bayard1 Intervention au colloque de Saint- Denis, « Mineurs en danger, mineurs dangereux… Quelles questions, quelles réponses ». 8- 9 octobre 19991 Le Figaro, 24 avril 2001

Conclusion

Au terme de cette étude, il paraît acquis qu’un certain nombre de quartiers des banlieues ou des villes françaises présente les mêmes caractéristiques.  Une vie quotidienne rendue difficile par le fait d’un petit nombre de malfaiteurs qui intimident les habitants ; des aspects extérieurs de délabrement (voitures brûlées) qui côtoient des signes extérieurs de richesses ( grosses cylindrées, vêtements de marque).  Une défiance quasi-systématique vis à vis des représentants de l’ordre républicain : police, huissiers de justice, mais aussi des pompiers et des médecins.   Un risque d’accrochage à chaque intervention policière.  Une économie parallèle souvent très lucrative qui va des téléphones portables aux armes de combats en passant par les drogues dures ou douces.
Ces quartiers peuvent être considérés comme en rupture avec le reste de la société puisqu’il est difficile, voire quasi-impossible d’y faire appliquer la loi.  Cette marginalité en fait des enclaves parfaites, des « paradis fiscaux » pour l’économie souterraine selon les termes d’un élu de Vaulx- en- Velin 1. Ces territoires sur lesquels l’Etat ne semble plus avoir de prise peuvent représenter,  en outre, des lieux de recrutement et d’organisation  pour d’éventuels réseaux de terroristes islamistes. Ils sont enfin la porte ouverte à toutes les dérives  ( racket, location d’appartement à des prix écrasants pour des sans- papiers, menaces sur les victimes de crimes ou de délits qui voudraient porter plainte) que la loi du plus fort transporte avec elle. Ils permettent donc le triomphe de l’illégalité, de l’agression, de l’intimidation, du vol et du trafic. Du plus fort sur le plus faible, du plus violent sur le plus civil, du plus malhonnête sur le plus honnête.  Ceux qui ont mis en marge ces quartiers font, au surplus, déborder ce climat de mépris de la loi au-delà des murs de leur cité, dans les villes, les campagnes et sur les lieux de vacances. Ils défient le reste de la société, forts de l’argent facile, de leur pouvoir d’intimidation, de l’organisation de leur « business » qui leur assure pour leur grande majorité de ne pas ou peu connaître la prison.

Plus que zones de « non-droit », il faudrait  donc parler de zones «d’anti-droit » ou de zones « a-républicaines » puisque ceux qui en ont fait leur territoire s’affranchissent délibérément  du droit républicain au profit de leurs règles qui ont pour seul objet de développer leur puissance. Le principe fondateur du droit- l’égalité des citoyens devant la loi – disparaît de ce fait.
Au lendemain des premiers et deuxième tours de l’élection présidentielle, nombreux furent ceux qui dénoncèrent la mise en scène d’une insécurité fantasmatique par la télévision, la radio et les journaux. Celle-ci aurait été à l’origine du score imprévisible de Jean-Marie Le Pen. Si cette polémique sur le rôle des media tient plus des querelles de soirées électorales que du débat d’idées, elle a révélé le tour idéologique que pouvait prendre l’analyse de l’insécurité. Ce n’était plus le crime qui était inquiétant mais le fait de le montrer. Elle a peut être eu le mérite de faire de la sûreté des citoyens la première des questions politiques. Elle a permis que l’on sorte des slogans, d’où qu’ils viennent, et que l’on puisse s’attacher à régler concrètement cette dérive des quartiers. C’est qu’à force de les laisser se détériorer, on a rendu le problème encore plus complexe. Lucienne Bui-Trong écrivait en l’an 2000 : « Si les évolutions inquiétantes des violences urbaines constatées ces dernières années, devaient se poursuivre, les quartiers difficiles tendraient de plus en plus vers une situation à l’américaine : la délinquance lucrative (business illégal, délinquance de profit avec modus opérandi violent) prendrait le pas sur la violence d’expression, les violences à connotation anti-institutionnelle devenant de plus en plus, dans ce contexte, des manières de préserver des territoires transformés en zones de non-droit au sein desquelles prédominerait une contre-culture tournant en dérision le reste de la société (les « bouffons ») et exaltant des valeurs machistes (culte de la force, mépris du faible) Si les quartiers soumis à cette logique finissent par moins faire parler d’eux en termes de troubles graves à l’ordre public, et à donner l’illusion que le problème des territoires a disparu, c’est aux prix d’un global des institutions, d’une banalisation des  incivilités et d’un processus de ghettoïsation. » Elle décrivait notre situation présente. A l’écouter, dans dix ans, il deviendra dangereux de se tromper de bretelle d’autoroute aux alentours des grandes villes, il faudra éviter certaines lignes de RER à partir d’une certaine heure, apprendre à baisser les yeux lorsque l’on croisera un groupe en vacances ou installé dans un centre commercial, s’habituer aux émeutes dans la périphérie des villes, et aux scènes de pillages lors d’événements festifs et populaires, comme lors de grandes manifestations. La culture de l’impunité continuerait de se développer pour les plus jeunes, tandis que les plus âgés joueront de plus en plus  « Les Affranchis ». Ce que Malek Boutih dit dans une formule lapidaire : « Aujourd’hui, soit on reprend le contrôle des cités, soit on bascule dans la grande délinquance. »

1 op.cité. Objectif Rhône-Alpes, Février 2002

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Département de recherche sur les menaces criminelles contemporaines – © DRMCC 2002
Index des personnes citées

Barthélémy Pascal: p.30 Bauer Alain : p. 68, 79 Bédier Pierre: p. 27 Bellil Samira : p. 35 Bendaoui Hocine: p. 59 Ben Laden Oussama: p. 58, 61, 62  Beschizza Bruno: p. 65 Bghioua Safir: p.29, 60 Body- Gendrot Sophie : p. 5, 19, 77 Boileau Nicolas : p.14 Bonelli Laurent : p.9 Bousquet Richard : p. 58 Boutih Malek : p.6, 23, 26, 44, 57, 61, 82 Brakia Yousef : p.17 Bruguière Jean- Louis : p. 58 Bui- Trong Lucienne : p.8, 12, 13, 20, 55, 66, 75, 81 Charzat Michel : p. 6 Chevalier Louis : p. 15 Chevènement Jean- Pierre: p. 5, 67, 73 Chettouh Djamel : p. 17 Claudio Thomas: p. 17 Cohen Pierre : p. 45 Dafrane Mustapha : p. 59 Davenas  Laurent: p. 77 Decugis Jean- Michel : p. 62 Delclos Marcel: p. 33 Deloire Christophe : p. 65 “Doc Gynéco”: p.38 Douste- Blazy Philippe: p. 72
Dray Julien : p. 65, 74 Farret Jean: p. 60 Fenech Georges: p. 74 Fischer Christian: p. 62 Foll Olivier : p.9, 20, 23, 25, 50, 54, 70, 75 Genestal Fabrice : p.35 Giulani Rudolph : p. 72, 75 Gourevitch Jean- Paul : p.19, 30, 31 Guérini (la fratrie) : p. 16 Ihich Aissa : p.18 Hdjioui Ouassini: p. 59 Jalouzi Adil : p.27 Jospin Lionel: p.46 Kabou Laïfa : p. 59 Kaci Mina: p. 61 Kelkal Khaled: p. 59, 60 Koussa Karim: p. 59 Lang Jack: p. 40 Lebranchu Marylise : p.27 Leclair Gilles: p.11, 24 Leclerc Jean- Marc : p.9 Le Guennec Nicole : p. 5 Le Pen Jean- Marie : p. 81 Le Taillanter Roger : p. 14, 15, 16 Lienemann Marie- Noëlle : p. 76 Marsaudon Jean : p. 9 Marseille Jacques : p. 65 Mellaz Bellaïd : p. 32 Menard Didier: p.45 Mouahanna Christian : p. 43 Mollenkopf John: p. 75
Mucchielli Laurent : p. 9, 40, 60, 72, 78 Ouadji Hafid : p.29 Ouanes Toufik : p. 17 Pasqua Charles : p. 66 Penanec Christian : p. 53 Perben Dominique: p. 6, 71 Pettenati Guy : p. 6 Peyrat Didier : p. 76 Quéré Stéphane: p. 56 Raufer Xavier : p. 20, 76 Reynie (de la) Gabriel Nicolas : p.14, 15 Rezgui Mohammed : p. 59 Rimbert Pierre: p.9 Roché Sébastian: p.47, 74 Roder Iannis: p. 40 Sarkozy Nicolas: p.7, 69, 72 Schwarzentberg Roger- Gérard: p.6 Séchan Renaud: p.28 Sharon Ariel : p. 77 Taguieff Pierre- André: p. 64 Vaillant Daniel: p. 73 Yedder Sophie : p.39
Glossaire des sigles
BAC : Brigade Anticriminalité BNP : Banque Nationale Populaire CES : Contrat Emploi Consolidé  CLS : Contrats Locaux de Sécurité CNRS : Centre National de Recherche Scientifique DCPJ : Direction Centrale de la Police Judiciaire  DCRG : Direction Centrale des Renseignements Généraux DGSE : Direction Générale de la Sécurité Extérieure  DST : Direction de la Surveillance du Territoire DIV : Délégation Ministérielle de la Ville  GIA : Groupe Islamique Armée GIPN : Groupement d’Intervention de la Police Nationale IEP : Institut d’Etudes Politique IHESI : Institut des Hautes Etudes de Sécurité Intérieure  ITT : Interruption Temporaire de Travail LOPS : Loi d’Orientation et de Programmation Relative à la Sécurité  OCRTIS : Office Central pour la Répression du Trafic Illicite des Stupéfiants PCF : Parti Communiste Français PRG : Parti Radical de gauche  PS : Parti Socialiste RATP : Régie Autonome des Transports Parisiens  RG : Renseignements Généraux RPR : Rassemblement pour la République RTM: Régie des Transports Marseillais SCRG : Service Centrale des Renseignements Généraux  SNCF : Société Nationale des Chemins de Fer Français  SNECMA : Société Nationale d’exploitation de matériel auxiliaire SRPJ : Service Régionaux de la Police Judiciaire TGV : Train Grand Vitesse
TIG : Travaux d’Intérêts Général UDF : Union pour la Démocratie Française UOIF : Union des Organisations Islamiques de France  ZEP : Zone d’Education Prioritaire ZGN : Zones de Gendarmerie Nationale  ZUP : Zones à Urbaniser en Priorité

Textes de Loi
Code Pénal
Article 122-8
(Loi nº 2002-1138 du 9 septembre 2002 art. 11 Journal Officiel du 10 septembre 2002)
Les mineurs capables de discernement sont pénalement responsables des crimes, délits ou contraventions dont ils ont été reconnus coupables, dans des conditions fixées par une loi particulière qui détermine les mesures de protection, d’assistance, de surveillance et d’éducation dont ils peuvent faire l’objet. Cette loi détermine également les sanctions éducatives qui peuvent être prononcées à l’encontre des mineurs de dix à dix-huit ans ainsi que les peines auxquelles peuvent être condamnés les mineurs de treize à dix-huit ans, en tenant compte de l’atténuation de responsabilité dont ils bénéficient en raison de leur âge.
Article 222-7
Les violences ayant entraîné la mort sans intention de la donner sont punies de quinze ans de réclusion criminelle.
Article 222-9
(Ordonnance nº 2000-916 du 19 septembre 2000 art. 3 Journal Officiel du 22 septembre 2000 en vigueur le 1er janvier 2002)
Les violences ayant entraîné une mutilation ou une infirmité permanente sont punies de dix ans d’emprisonnement et de 150000 euros d’amende.
Article 222-13
(Loi nº 96-647 du 22 juillet 1996 art. 13, art. 15 Journal Officiel du 23 juillet 1996)          (Loi nº 98-468 du 17 juin 1998 art. 16 Journal Officiel du 18 juin 1998)
(Loi nº 99-505 du 18 juin 1999 art. 14 Journal Officiel du 19 juin 1999)
(Ordonnance nº 2000-916 du 19 septembre 2000 art. 3 Journal Officiel
du 22 septembre  2000 en vigueur le 1er janvier 2002)
(Loi nº 2002-1138 du 9 septembre 2002 art. 25 Journal Officiel du 10 septembre 2002)
Les violences ayant entraîné une incapacité de travail inférieure ou égale à huit jours ou n’ayant entraîné aucune incapacité de travail sont punies de trois ans d’emprisonnement et de 45000 euros d’amende lorsqu’elles sont commises :
1º Sur un mineur de quinze ans ;
2º Sur une personne dont la particulière vulnérabilité, due à son âge, à une maladie,
à une infirmité, à une déficience physique ou psychique ou à un état de grossesse, est apparente ou connue de leur auteur.
3º Sur un ascendant légitime ou naturel ou sur les père ou mère adoptifs ;
4º Sur un magistrat, un juré, un avocat, un officier public ou ministériel, un militaire de la gendarmerie, un fonctionnaire de la police nationale, des douanes, de l’administration pénitentiaire, un agent d’un exploitant de réseau de transport public de voyageurs ou toute autre personne dépositaire de l’autorité publique ou chargée d’une mission de service public, dans l’exercice ou à l’occasion de l’exercice de ses fonctions ou de sa mission, lorsque la qualité de la victime est apparente ou connue de l’auteur ;
5º Sur un témoin, une victime ou une partie civile, soit pour l’empêcher de dénoncer les faits, de porter plainte ou de déposer en justice, soit en raison de sa dénonciation, de sa plainte ou de sa déposition ;
6º Par le conjoint ou le concubin de la victime ;
7º Par une personne dépositaire de l’autorité publique ou chargée d’une mission de service public dans l’exercice ou à l’occasion de l’exercice de ses fonctions ou de sa mission ;
8º Par plusieurs personnes agissant en qualité d’auteur ou de complice ;
9º Avec préméditation ;
10º Avec usage ou menace d’une arme ;
11º Lorsque les faits sont commis à l’intérieur d’un établissement scolaire ou éducatif, ou, à l’occasion des entrées ou des sorties des élèves, aux abords d’un tel établissement ;
12º Par un majeur agissant avec l’aide ou l’assistance d’un mineur.
Les peines encourues sont portées à cinq ans d’emprisonnement et à 75000 euros d’amende lorsque l’infraction définie au premier alinéa est commise sur un mineur de quinze ans par un ascendant légitime, naturel ou adoptif ou par toute autre personne ayant autorité sur le mineur. Les peines sont également portées à cinq ans d’emprisonnement et 75000 euros d’amende lorsque cette infraction, ayant entraîné une incapacité totale de travail inférieure ou égale à huit jours, est commise dans deux des circonstances prévues aux 1º à 12º du présent article. Les peines sont portées à sept ans d’emprisonnement et 100000 euros d’amende lorsqu’elle est commise dans trois de ces circonstances.
Article 222-23
Tout acte de pénétration sexuelle, de quelque nature qu’il soit, commis sur la personne d’autrui par violence, contrainte, menace ou surprise est un viol.
Le viol est puni de quinze ans de réclusion criminelle.
Article 222-36
(Loi nº 92-1336 du 16 décembre 1992 art. 354 et 373 Journal Officiel du 23 décembre 1992 en vigueur le 1er mars 1994)
(Ordonnance nº 2000-916 du 19 septembre 2000 art. 3 Journal Officiel du 22 septembre 2000 en vigueur le 1er janvier 2002)
L’importation ou l’exportation illicites de stupéfiants sont punies de dix ans d’emprisonnements et de 150 000 euros d’amende. Ces faits sont punis de trente ans de réclusion criminelle et de 7500000 euros d’amende lorsqu’ils sont commis en bande organisée. Les deux premiers alinéas de l’article 132-23 relatif à la période de sûreté sont applicables aux infractions prévues par le présent article.
Article 222-37
(Loi nº 92-1336 du 16 décembre 1992 art. 354 et 373 Journal Officiel du 23 décembre 1992 en vigueur le 1er mars 1994)
(Ordonnance nº 2000-916 du 19 septembre 2000 art. 3 Journal Officiel du 22 septembre 2000 en vigueur le 1er janvier 2002)
Le transport, la détention, l’offre, la cession, l’acquisition ou l’emploi illicites de stupéfiants sont punis de dix ans d’emprisonnement et de 7500000 euros d’amende.
Est puni des mêmes peines le fait de faciliter, par quelque moyen que ce soit, l’usage illicite de stupéfiants, de se faire délivrer des stupéfiants au moyen d’ordonnances fictives ou de complaisance, ou de délivrer des stupéfiants sur la présentation de telles ordonnances en  connaissant leur caractère fictif ou complaisant.
Les deux premiers alinéas de l’article 132-23 relatif à la période de sûreté sont applicables aux infractions prévues par le présent article.
Article 222-39-1
(Loi nº 96-392 du 13 mai 1996 art. 17 Journal Officiel du 14 mai 1996)
(Ordonnance nº 2000-916 du 19 septembre 2000 art. 3 Journal Officiel du 22 septembre 2000 en vigueur le 1er janvier 2002)
Le fait de ne pas pouvoir justifier de ressources correspondant à son train de vie, tout en étant en relations habituelles avec une ou plusieurs personnes se livrant à l’une des activités réprimées par la présente section, ou avec plusieurs personnes se livrant à l’usage de stupéfiants, est puni de cinq ans d’emprisonnement et de 75000 euros d’amende.
La peine d’emprisonnement est portée à dix ans lorsqu’une ou plusieurs des personnes visées à l’alinéa précédent sont mineures.
Les deux premiers alinéas de l’article 132-23 relatifs à la période de sûreté sont applicables à l’infraction prévue par l’alinéa précédent.
Article 222-39
(Loi nº 92-1336 du 16 décembre 1992 art. 354 et 373 Journal Officiel du 23 décembre 1992 en vigueur le 1er mars 1994)
(Ordonnance nº 2000-916 du 19 septembre 2000 art. 3 Journal Officiel du 22 septembre 2000 en vigueur le 1er janvier 2002)
La cession ou l’offre illicites de stupéfiants à une personne en vue de sa consommation personnelle sont punies de cinq ans d’emprisonnement et de 75000 euros d’amende.
La peine d’emprisonnement est portée à dix ans lorsque les stupéfiants sont offerts ou cédés, dans les conditions définies à l’alinéa précédent, à des mineurs ou dans des centres d’enseignement ou d’éducation ou dans les locaux de l’administration.
Les deux premiers alinéas de l’article 132-23 relatif à la période de sûreté sont applicables à l’infraction prévue par l’alinéa précédent.
Article 225-16-1
(Loi nº 98-468 du 17 juin 1998 art. 14 Journal Officiel du 18 juin 1998)
(Ordonnance nº 2000-916 du 19 septembre 2000 art. 3 Journal Officiel du 22 septembre 2000 en vigueur le 1er janvier 2002)
Hors les cas de violences, de menaces ou d’atteintes sexuelles, le fait pour une personne d’amener autrui, contre son gré ou non, à subir ou à commettre des actes humiliants ou dégradants lors de manifestations ou de réunions liées aux milieux scolaire et socio-éducatif est puni de six mois d’emprisonnement et de 7500 euros d’amende.
Article 227-18-1
(Loi nº 96-392 du 13 mai 1996 art. 18 Journal Officiel du 14 mai 1996)
(Loi nº 98-468 du 17 juin 1998 art. 16 Journal Officiel du 18 juin 1998)
(Ordonnance nº 2000-916 du 19 septembre 2000 art. 3 Journal Officiel du 22
septembre 2000 en vigueur le 1er janvier 2002)
Le fait de provoquer directement un mineur à transporter, détenir, offrir ou céder des stupéfiants est puni de sept ans d’emprisonnement et de 150000 euros d’amende.
Lorsqu’il s’agit d’un mineur de quinze ans ou que les faits sont commis à l’intérieur d’un établissement scolaire ou éducatif ou, à l’occasion des entrées ou des sorties des élèves, aux abords d’un tel établissement, l’infraction définie par le présent article est punie de dix ans d’emprisonnement et de 300000 euros d’amende.
Article 311-4
(Ordonnance nº 2000-916 du 19 septembre 2000 art. 3 Journal Officiel du 22 septembre 2000 en vigueur le 1er janvier 2002)
Le vol est puni de cinq ans d’emprisonnement et de 75000 euros d’amende :
1º Lorsqu’il est commis par plusieurs personnes agissant en qualité d’auteur ou de complice, sans qu’elles constituent une bande organisée ;
Département de recherche sur les menaces criminelles contemporaines – © DRMCC 2002    2º Lorsqu’il est commis par une personne dépositaire de l’autorité publique ou chargée d’une mission de service public, dans l’exercice ou à l’occasion de l’exercice de ses fonctions ou de sa mission ;    3º Lorsqu’il est commis par une personne qui prend indûment la qualité d’une personne dépositaire de l’autorité publique ou chargée d’une mission de service public ;    4º Lorsqu’il est précédé, accompagné ou suivi de violences sur autrui n’ayant pas entraîné une incapacité totale de travail ;    5º Lorsqu’il est facilité par l’état d’une personne dont la particulière vulnérabilité, due à son âge, à une maladie, à une infirmité, à une déficience physique ou psychique ou à un état de grossesse, est apparente ou connue de son auteur ;    6º Lorsqu’il est commis dans un local d’habitation ou dans un lieu utilisé ou destiné à l’entrepôt de fonds, valeurs, marchandises ou matériels, en pénétrant dans les lieux par ruse, effraction ou escalade ;    7º Lorsqu’il est commis dans un véhicule affecté au transport collectif de voyageurs ou dans un lieu destiné à l’accès à un moyen de transport collectif de voyageurs ;    8º Lorsqu’il est précédé, accompagné ou suivi d’un acte de destruction, dégradation ou détérioration.    Les peines sont portées à sept ans d’emprisonnement et à 100000 euros d’amende lorsque le vol est commis dans deux des circonstances prévues par le présent article. Elles sont portées à dix ans d’emprisonnement et à 150000 euros d’amende lorsque le vol est commis dans trois de ces circonstances.
Article 311-9
(Ordonnance nº 2000-916 du 19 septembre 2000 art. 3 Journal Officiel du 22 septembre 2000 en vigueur le 1er janvier 2002)
Le vol en bande organisée est puni de quinze ans de réclusion criminelle et de 150000 euros d’amende.
Il est puni de vingt ans de réclusion criminelle et de 150000 euros d’amende lorsqu’il est précédé, accompagné ou suivi de violences sur autrui.
Il est puni de trente ans de réclusion criminelle et de 150000 euros d’amende lorsqu’il est commis soit avec usage ou menace d’une arme, soit par une personne porteuse d’une arme soumise à autorisation ou dont le port est prohibé.
Les deux premiers alinéas de l’article 132-23 relatif à la période de sûreté sont applicables aux infractions prévues par le présent article.
Article 312-7
(Ordonnance nº 2000-916 du 19 septembre 2000 art. 3 Journal Officiel du 22 septembre 2000 en vigueur le 1er janvier 2002)
L’extorsion est punie de la réclusion criminelle à perpétuité et de 150000 euros d’amende lorsqu’elle est précédée, accompagnée ou suivie soit de violences ayant entraîné la mort, soit de tortures ou d’actes de barbarie.
Les deux premiers alinéas de l’article 132-23 relatif à la période de sûreté sont applicables à l’infraction prévue par le présent article.
Article 321-7
(Loi nº 92-1336 du 16 décembre 1992 art. 362 et 373 Journal Officiel du 23 décembre 1992 en vigueur le 1er mars 1994)
(Ordonnance nº 2000-916 du 19 septembre 2000 art. 3 Journal Officiel du 22 septembre 2000 en vigueur le 1er janvier 2002)
Est puni de six mois d’emprisonnement et de 30000 euros d’amende le fait, par une personne dont l’activité professionnelle comporte la vente d’objets mobiliers usagés ou acquis à des personnes autres que celles qui les fabriquent ou en font le commerce, d’omettre, y compris par négligence, de tenir jour par jour, dans des conditions prévues par décret en Conseil d’Etat, un registre contenant une description des objets acquis ou détenus en vue de la vente ou de l’échange et permettant l’identification de ces objets ainsi que celle des personnes qui les ont vendus ou apportés à l’échange.
Est puni des mêmes peines le fait, par une personne, à l’exception des officiers publics ou ministériels, qui organise, dans un lieu public ou ouvert au public, une manifestation en vue de la vente ou de l’échange d’objets visés à l’alinéa précédent, d’omettre, y compris par négligence, de tenir jour par jour, dans des conditions prévues par décret en Conseil d’Etat, un registre permettant l’identification des vendeurs.
Lorsque l’activité professionnelle définie au premier alinéa est exercée par une personne morale, ou que l’organisateur de la manifestation prévue au deuxième alinéa est une personne morale, l’obligation de tenir le registre incombe aux dirigeants de cette personne morale.
Article 322-5
(Loi nº 2000-647 du 10 juillet 2000 art. 7 Journal Officiel du 11 juillet 2000)
(Ordonnance nº 2000-916 du 19 septembre 2000 art. 3 Journal Officiel du 22 septembre 2000 en vigueur le 1er janvier 2002)
La destruction, la dégradation ou la détérioration involontaire d’un bien appartenant à autrui par l’effet d’une explosion ou d’un incendie provoqués par manquement à une obligation de sécurité ou de prudence imposée par la loi ou le règlement est punie d’un an d’emprisonnement et de 15000 euros d’amende.
En cas de violation manifestement délibérée d’une obligation particulière de sécurité ou de prudence prévue par la loi ou le règlement, les peines encourues sont portées à deux ans d’emprisonnement et à 30000 euros d’amende.
Article 322-6
(Ordonnance nº 2000-916 du 19 septembre 2000 art. 3 Journal Officiel du 22 septembre 2000 en vigueur le 1er janvier 2002)
La destruction, la dégradation ou la détérioration d’un bien appartenant à autrui par l’effet d’une substance explosive, d’un incendie ou de tout autre moyen de nature à créer un danger pour les personnes est punie de dix ans d’emprisonnement et de 150000 euros d’amende.
Article 434-5
(Ordonnance nº 2000-916 du 19 septembre 2000 art. 3 Journal Officiel du 22 septembre 2000 en vigueur le 1er janvier 2002)
Toute menace ou tout autre acte d’intimidation à l’égard de quiconque, commis en vue de déterminer la victime d’un crime ou d’un délit à ne pas porter plainte ou à se rétracter, est puni de trois ans d’emprisonnement et de 45000 euros d’amende.

Voir de plus:

ROYAUME-UNI

Abus sexuels sur enfants : la ville qui fermait les yeux
L’affaire des abus sexuels commis à Rotherham sur au moins 1 400 enfants est particulièrement choquante par son ampleur, mais aussi du fait de l’inaction des autorités. En cause : leur peur d’être accusées de racisme et leur tendance à dissimuler leurs défaillances.
The Spectator
28 août 2014

Si le conseil municipal de Rotherham était une famille, les enfants auraient depuis longtemps été placés par les services sociaux, et maman et papa Rotherham croupiraient derrière les barreaux. Le rapport du professeur Alexis Jay, publié cette semaine, révèle les atrocités commises dans cette ville du Yorkshire du Sud.

Selon l’ancienne inspectrice des affaires sociales, au moins 1 400 enfants ont été victimes d’exploitation sexuelle entre 1997 et 2013. Nombre d’entre eux ont subi des viols à répétition de la part des membres de bandes dont les agissements étaient connus ou auraient dû l’être. Les enfants qui résistaient étaient battus. Ceux qui osaient parler était traités avec mépris par les adultes censés les protéger.

La démission, un acte de noblesse ?

Il semble qu’aucune des personnes détenant l’autorité dans cette affaire n’ira en prison ni ne renoncera à sa pension. Roger Stone, officier de l’ordre de l’Empire britannique, à la tête du conseil municipal travailliste [de Rotherham] depuis onze ans, a démissionné. Il a déclaré qu’il assumait sa responsabilité dans cette affaire. Mais il n’a nulle part été question que cet homme de 71 ans renonce à sa pension, et il n’a guère exprimé de remords.

Roger Stone semble considérer sa démission comme un acte d’une grande noblesse, une sorte de hara-kiri destiné à permettre à ses subalternes de conserver leur poste.

Il en va toujours ainsi quand il s’agit des pouvoirs publics et de scandales concernant des enfants placés. Ce n’est jamais la faute de personne, c’est un « système » qui est en cause. Les “systèmes”, certes, peuvent toujours être améliorés, mais les individus ne sont jamais à blâmer.

Des “bandes asiatiques”

Les services sociaux de la mairie de Rotherham forment un “système” profondément défectueux. Comment un enfant confié aux bons soins de l’Etat peut-il finalement être victime de maltraitance – précisément ce contre quoi sont censés lutter les services de l’enfance ? Pire encore, comment est-il possible que cela arrive à des centaines d’enfants sans que personne n’intervienne ?

Personne à la mairie, dit-on, n’a osé dénoncer les bandes majoritairement asiatiques qui ont commis ces violences, de crainte d’être accusé de racisme. Force est de reconnaître que le racisme, même inconscient (tout comme le sexisme et l’homophobie), est aujourd’hui montré du doigt dans les services publics. Au point que beaucoup préfèrent fermer les yeux sur des viols d’enfants plutôt que de prendre le risque de subir ce type d’accusations.

Ne pas perturber les carrières

Il est profondément déplorable que la mairie ne se soit pas inquiétée de cette maltraitance systématique subie par les enfants dont elle était censée s’occuper. A Rotherham comme dans d’autres villes qui ont été le théâtre de scandales semblables, il existe un mal très grave : la tendance à la discrétion.

Dès qu’il s’agit d’enfants, les pouvoirs publics semblent avoir pour habitude de cacher leurs défaillances sous prétexte – bien entendu – de protéger l’identité des jeunes victimes.

Il faut sans nul doute protéger la vie privée des enfants. Mais ce que l’on protège souvent, en fait, c’est la vie privée des travailleurs sociaux et des autres fonctionnaires impliqués. Et cest le bien-être de centaines d’enfants qui se trouve ainsi sacrifié afin de ne pas perturber carrières et retraites.

L’échec de la police

Les travailleurs sociaux se retrouvent toujours en ligne de mire quand éclatent des scandales impliquant des enfants – et c’est normal. Mais il ne faut pas ignorer ici l’échec retentissant de la police. Comme à Rochdale, le rapport Jay dénonce ici le “mépris” avec lequel la police a traité les victimes.

Aujourd’hui, une autre enquête est en cours, sur les affaires d’exploitation sexuelle d’enfants et d’adultes par des célébrités et des personnes publiques. Pour certaines, ces affaires remontent à plus de cinquante ans. Certains faits seront certainement prouvés ; d’autres se révéleront participer d’un emballement. Mais une chose est sûre : ces vieilles histoires, que nous révèle la presse chaque semaine, paraissent dérisoires face aux scandales de Rochdale et de Rotherham.

Ces derniers scandales ne sont pas seulement plus graves. Ils se passent sous notre nez, à notre époque. Tant que ceux qui ont toléré ces atrocités n’auront pas rendu des comptes, il est hors de question de passer à autre chose.

Voir enfin:

Jerry B. Harvey is professor of management science at the George Washington University in Washington, D.C. He is a graduate of the University of Texas in Austin, where he earned an undergraduate degree in business administration and a Ph.D. in social psychology.
A member of the International Consultant’s Foundation, a Diplomate of the American Board of Professional Psychology, and a member of the O.D. Network, he has served as a consultant to a wide variety of industrial, governmental, religious, and voluntary organizations. He has written a number of articles in the fields of organizational behavior and education and currently is involved in the exploration of moral, ethical, and spiritual issues of work. In the pursuit of that interest, his book, The Abilene Paradox and Other Meditations on Management, was published by Lexington Books in 1988.

The Abilene Paradox : the Mangement of agreement

The July afternoon in Coleman, Texas (population 5,607) was particularly hot—104 degrees as measured by the Walgreen’s Rexall Ex-Lax temperature gauge. In addition, the wind was blowing fine-gained West Texas topsoil through the house. But the afternoon was still tolerable—even potentially enjoyable. There was a fan going on the back porch; there was cold lemonade; and finally, there was entertainment. Dominoes. Perfect for the conditions. The game required little more physical exertion than an occasional mumbled comment, “Shuffle ‘em,” and an unhurried movement of the arm to place the spots in the appropriate perspective on the table. All in all, it had the makings of an agreeable Sunday afternoon in Coleman—this is, it was until my father-in-law suddenly said, “Let’s get in the car and go to Abilene and have dinner at the
cafeteria.” I thought, “What, go to Abilene? Fifty-three miles? In this dust storm and heat? And in an unairconditioned 1958 Buick?”
But my wife chimed in with, “Sounds like a great idea. I’d like to go. How about you, Jerry?” Since my own preferences were obviously out of step with the rest I replied, “Sounds good to me,” and added, “I just hope
your mother wants to go.”
“Of course I want to go,” said my mother-in-law. “I haven’t been to Abilene in a long time.”

So into the car and off to Abilene we went. My predictions were fulfilled. The heat was brutal. We were coated with a fine layer of dust that was cemented with perspiration by the time we arrived. The food at the cafeteria provided first-rate testimonial material for antacid commercials.

Some four hours and 106 miles later we returned to Coleman, hot and exhausted. We sat in front of the fan for a long time in silence. Then, both to be sociable and to break the silence, I said, “It was a great trip, wasn’t it?”
No one spoke. Finally my mother-in-law said, with some irritation, “Well, to tell the truth, I really didn’t enjoy it much and would rather have stayed here. I just went along because the three of you were so enthusiastic about going. I wouldn’t have gone if you all hadn’t pressured me into it.” I couldn’t believe it. “What do you mean ‘you all’?” I said. “Don’t put me in the ‘you all’ group. I was delighted to be doing what
we were doing. I didn’t want to go. I only went to satisfy the rest of you. You’re the culprits.” My wife looked shocked. “Don’t call me a culprit. You and Daddy and Mama were the ones who wanted to go. I just went along to be sociable and to keep you happy. I would have had to be crazy to want to go out in heat like that.” Her father entered the conversation abruptly. “Hell!” he said. He proceeded to expand on what was already absolutely clear. “Listen, I never wanted to go to Abilene. I just thought you might be bored. You visit so seldom I wanted to be sure you enjoyed it. I would have preferred to play another game of dominoes and eat the leftovers in the icebox.”

After the outburst of recrimination we all sat back in silence. Here we were, four reasonably sensible people who, of our own volition, had just taken a 106-mile trip across a godforsaken desert in a furnace-like temperature through a cloud-like dust storm to eat unpalatable food at a hole-in-the-wall cafeteria in Abilene, when none of us had really wanted to go. In fact, to be more accurate, we’d done just the opposite of what we wanted to do. The whole situation simply didn’t make sense.

At least it didn’t make sense at the time. But since that day in Coleman, I have observed, consulted with, and been a part of more than one organization that has been caught in the same situation. As a result, they
have either taken a side-trip, or, occasionally, a terminal journey to Abilene, when Dallas or Houston or Tokyo was where they really wanted to go. And for most of those organizations, the negative consequences of such trips, measured in terms of both human misery and economic loss, have been much greater than for our little Abilene group.

This article is concerned with that paradox—the Abilene Paradox. Stated simply, it is as follows: Organizations frequently take actions in contradiction to what they really want to do and therefore defeat the very purposes they are trying to achieve. It also deals with a major corollary of the paradox, which is that the inability to manage agreement is a major source of organization dysfunction.

Last, the article is designed to help members of organizations cope more effectively with the paradox’s pernicious influence. As a means of accomplishing the above, I shall: (1) describe the symptoms exhibited by
organizations caught in the paradox; (2) describe, in summarized case-study examples, how they occur in a variety of organizations; (3) discuss the underlying causal dynamics; (4) indicate some of the implications of accepting this model for describing organizational behavior; (5) make recommendations for coping with the paradox; and, in conclusion, (6) relate the paradox to a broader existential issue.
SYMPTOMS OF THE PARADOX

The inability to manage agreement, not the inability to manage conflict, is the essential symptom that defines organizations caught in the web of the Abilene Paradox. That inability to manage agreement effectively is expressed by six specific subsymptoms, all of which were present in our family Abilene group.

1. Organization members agree privately, as individuals, as to the nature of the situation or problem facing the organization. For example, members of the Abilene group agreed that they were enjoying themselves sitting in front of the fan, sipping lemonade, and playing dominoes.

2. Organization members agree privately, as individuals, as to the steps that would be required to cope with the situation or problem they face. For members of the Abilene group “more of the same” was a solution that would have adequately satisfied their individual and collective desires.

3. Organization members fail to accurately communicate their desires and/or beliefs to one another. In fact, they do just the opposite and thereby lead one another into misperceiving the collective reality. Each member of the Abilene group, for example, communicated inaccuratedata to other members of the organization. The data, in effect, said, “Yeah, it’s a great idea. Let’s go to Abilene,” when in reality members of the
organization individually and collectively preferred to stay in Coleman.

4. With such invalid and inaccurate information, organization members make collective decisions that lead them to take actions contrary to what they want to do, and thereby arrive at results that are counterproductive to the organization’s intent and purposes. Thus, the Abilene group went to Abilene when it preferred to do something else.

5. As a result of taking actions that are counterproductive, organization members experience frustration, anger, irritation, and dissatisfaction with their organization. Consequently, they form subgroups with trusted acquaintances and blame … Frequently, they also blame authority figures and one another. … tested in order to identify the behaviors that are the hallmarks of a high EQ. …. They identify their own emotions and don’t allow anger or frustration to fuel the chaos.


Je suis Charlie: Attention, un slogan peut en cacher bien d’autres ! (Who needs terrorism when you’ve got PC ?)

10 janvier, 2015
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