René Girard: Un nouveau Tocqueville ? (With René Girard, France finally gets its own Tocqueville back)

Girard_3Nul n’est prophète en son pays. Jésus
Il ne faut pas dissimuler que les institutions démocratiques développent à un très haut niveau le sentiment de l’envie dans le coeur humain. Ce n’est point tant parce qu’elle offrent à chacun les moyens de s’égaler aux autres, mais parce que ces moyens défaillent sans cesse à ceux qui les emploient. Les institutions démocratiques réveillent et flattent la passion de l’égalité sans pouvoir jamais la satisfaire entièrement. Cette égalité complète s’échappe tous les jours des mains du peuples au moment où il croit la saisir, et fuit, comme dit Pascal, d’une fuite éternelle; le peuple s’échauffe à la recherche de ce bien d’autant plus précieux qu’il est assez proche pour être connu et assez loin pour ne pas être goûté. Tout ce qui le dépasse par quelque endroit lui paraît un obstacle à ses désirs, et il n’y a pas de supériorité si légitime dont la vue ne fatigue sas yeux. Tocqueville
Il y a en effet une passion mâle et légitime pour l’égalité qui excite les hommes à vouloir être tous forts et estimés. Cette passion tend à élever les petits au rang des grands ; mais il se rencontre aussi dans le cœur humain un goût dépravé pour l’égalité, qui porte les faibles à vouloir attirer les forts à leur niveau, et qui réduit les hommes à préférer l’égalité dans la servitude à l’inégalité dans la liberté. Tocqueville
L’apprenti sorcier qui prend le risque de s’intéresser à la sorcellerie indigène et à ses fétiches, au lieu d’aller chercher sous de lointains tropiques les charmes rassurants d’une magie exotique, doit s’attendre à voir se retourner contre lui la violence qu’il a déchaînée. Pierre Bourdieu
 Le souvenir d’une grâce passée peut être une nouvelle grâce. Julien Green
Voici quelques semaines, nous connûmes en France, pour la seconde fois, des révoltes sans morts, des violences déchaînées sans victimes humaines. Avons-nous vu, nous, vieillards, témoins des horreurs de la guerre et à qui l’histoire enseigna, contre le message d’Abraham et de Jésus, le bûcher de Jeanne d’Arc ou celui de Giordano Bruno ; avons-nous vu les révoltés en question ne brûler, par mimétisme, que des automobiles ; avons-nous observé la police, postée devant eux, épargner aussi les vies humaines ? Je vois ici une suite immanquable de votre anthropologie, où la violence collective passa, jadis, de l’homme à l’animal et, maintenant, de la bête, absente de nos villes, à des objets techniques. Parmi ces révoltes fument des chevaux-vapeur. Michel Serres
Les banlieues ont inventé une nouvelle forme de sacrifice : la destruction de l’objet symbolique fondamental de la société de consommation qu’est l’automobile. On se passe les nerfs en détruisant des automobiles. C’est très mauvais. Je ne suis pas du tout partisan de cela, mais on ne s’en prend pas aux personnes. René Girard
Je peux dire sans exagération que, pendant un demi-siècle, la seule institution française qui m’ait persuadé que je n’étais pas oublié en France, dans mon propre pays, en tant que chercheur et en tant que penseur, c’est l’Académie française. René Girard (discours de réception à l’Académie, le 15/12/05)*
Si ceux qui doivent jeter  » la première pierre  » renoncent à leur geste, alors une réaction mimétique inverse s’enclenche, pour le pardon, pour l’amour. (…) Mais il est périlleux de priver la violence mimétique de tout exutoire. Jésus sait bien qu’à dénoncer radicalement le mauvais mimétisme, il s’expose à devenir lui-même la cible des violences collectives. La mort et la Résurrection du Christ substituent une communion de paix et d’amour à l’unité fondée sur la contrainte des communautés païennes. L’Eucharistie, commémoration régulière du  » sacrifice parfait  » remplace la répétition stérile des sacrifices sanglants. René Girard

Nul prophète en son propre pays …

En ce jour anniversaire du fondateur du christianisme …

Comment ne pas avoir une pensée pour René Noël Girard (né d’ailleurs lui aussi un 25 décembre!) qui, élu en mars dernier, vient de faire son entrée sous la Coupole. Mais à 82 ans, cette bien tardive récompense ne ressemble-t-elle pas plutôt à une espèce de lot de consolation ou à un repêchage pour ce penseur marginal et « exilé » depuis 50 ans aux Etats-Unis, longtemps snobé et jamais vraiment reconnu par ses pairs français ? (ne parlons pas d’une Université française qui préféra se distinguer il y a quelques années en accordant une thèse à… l’astrologue de Mitterrand!

Car aussi brillante qu’ait été son élection (28 voix sur 32), on ne peut se cacher qu’ il la doit surtout au récent décès d’un père dominicain et qu’il s’agissait en fait d’un poste généralement réservé à un ecclésiastique. Sans compter qu’un anthropologue mondialement reconnu (qui reste-t-il, pour nous Français, après la mort l’an dernier de Derrida ?) se voit ainsi de fait ravalé à la position bâtarde de « philosophe chrétien ». Et ce dans une institution qui, comme pour Lévi-Strauss avant lui (exilé lui pour cause de lois juives sous Vichy mais « repêché », bien plus tard, par le Collège de France), joue ainsi le rôle de voiture-balai ou du moins de refuge pour figures consacrées mais un peu marginales!

Il est vrai que, comme disait Bourdieu, « les groupes n’aiment pas ceux qui vendent la mèche » ou « trahissent les secrets de la tribu ». Et dans une France plus antichrétienne que jamais où structuralisme et marxisme (puis leurs versions post et la déconstruction) brillaient de tous leurs feux, prétendre trouver dans les Evangiles des vérités supérieures à la science elle-même ne pouvait être que scandaleux ou de la provocation!

Mais, comme le rappelait le même Bourdieu citant Weber, on oublie toujours que l’hérésiarque ou le prophète sortent du rang des prêtres. Car si en 1940, le jeune Girard est empêché par la guerre de rejoindre la Rue d’Ulm (Paris étant alors en zone occupée), il n’en est pas moins un fils de conservateur du Musée des Papes en Avignon qui terminera ses études avec une solide formation d’archiviste de la prestigieuse Ecole des Chartes de Lyon. Et s’il choisit finalement de s’expatrier en Amérique, c’est d’abord en France et en français qu’il publie et, via son ancien maître Lucien Goldmann, se verra même un moment proposer un poste (auquel il ne donnera pas suite) à la prestigieuse Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales à Paris.

De fait, il se révélera finalement fort habile à l’art de « faire de nécessité sociale vertu intellectuelle », jouant sur ses deux appartenances (française et américaine), réussissant comme « ces gens impossibles aux positions impossibles » à « imposer sans compromis la conciliation de positions normalement inconciliables », à savoir toute la science ET toute la religion.

Surtout que « renégat chrétien » pour les savants (avec ses titres d’ouvrage empruntés à l’Ecriture), l’iconoclaste n’est pas toujours compris par les chrétiens eux-mêmes, notamment pour son esprit de contradiction ou son parler « politiquement incorrect » qui lui font aussi bien critiquer le modernisme religieux que défendre « La Passion » de Mel Gibson ou même… émettre des doutes sur la laïcité à la française et la loi de 1905!

Mais n’anticipons pas trop puisque c’est justement le sujet du petit texte (écrit sur lui il y a onze ans) que je voulais présenter ici et qui posait déjà la question de la comparaison avec un autre « Français d’Amérique » (lui aussi académicien!) à qui il faudra, pour être enfin reconnu en France, … plus d’un siècle de popularité américaine ! Et encore qui sait aujourd’hui qu’on est officiellement dans « l’année Tocqueville » (bicentenaire de sa naissance)…?

René Girard: un nouveau Tocqueville ?

JC Durbant

Aller simple

Nov.dec. 94

Une chose est sûre: si Tocqueville revenait, il ne se contenterait pas d’un aller-retour, il s’installerait carrément en Amérique.

Il choisirait très certainement la Californie, quelque part du côté de Palo Alto, une grande université par exemple. Il aurait bien sûr le même attachement à la démocratie, la même conviction de l’extraordinaire mutation qu’elle constitue pour notre Histoire. Mais il ne s’aveuglerait pas pour autant sur l’ambivalence fondamentale de cette “passion de l’égalité”, qui conduit aussi bien à la plus haute liberté qu’à la pire servitude. Et il ne cesserait pas non plus de s’interroger sur le problème toujours aussi actuel du fondement de la cohésion sociale dans un monde sorti du religieux. Last but not least, pourrait-il même échapper au sort réservé à tout prophète dans son propre pays: l’indifférence générale (avant peut-être la redécouverte tardive)?

Mais trêve de suppositions, cet homme-là existe bel et bien, et il s’appelle René Girard. Né en Avignon en 1923 et installé aux Etats-unis depuis 1947, il a construit une oeuvre singulière, aux confins de toute une série de disciplines: l’analyse littéraire, l’histoire, la sociologie, l’ethnologie et même la philosophie ou la théologie. Pourtant, malgré la publication d’une dizaine d’ouvrages et le nombre de colloques ou de numéros spéciaux qui lui sont consacrés, il reste le grand ignoré de la vie intellectuelle française.

Il faut dire que l’homme est particulièrement hors normes. Outre la singularité de son itinéraire et de son éloignement géographique, il cumule en effets tous les manquements aux règles élémentaires du bon goût et de la bienséance universitaires, que ce soit le mélange des genres ou, pire, la violation du tabou religieux.

Sociologue avec les critiques littéraires, il veut tout réduire à des mécanismes, comme si l’on pouvait ramener nos grandes tragédies aux relations triangulaires des pires vaudevilles. Historien avec les ethnologues, il s’obstine à voir de l’histoire et de la violence partout et ce jusque dans nos chers mythes grecs ou boroboros

Critique littéraire avec les philosophes ou les psychanalystes, le cuistre revendique la supériorité des grands écrivains sur les grands dogmes freudiens. Il pousse même la mauvaise foi jus au’à reprocher aux uns et aux autres leur “conformisme de l’originalité à tout prix” ou leur “surenchère anti-morale”, prétextant que la nature imitative et conflictuelle du désir ne rend pas moins mais plus nécessaire, la fonction protectrice des interdits.

Enfin, théologien avec les les scientifiques, il a l’outrecuidance de rappeler tout ce que la science elle-même doit au christianisme, à commencer par la désacralisation des forces naturelles, qui seule permet leur étude rationnelle.

En somme, nouveau Tocqueville ou pas, voilà bien un homme qui mérite sa réputation sulfureuse, et qui, non content de refuser le nihilisme ambiant, se permet même d’affirmer le plus tranquillement du monde des choses aussi farfelues que l’Histoire a un sens ou que le Royaume est une nécessité scientifique!

Voir également:

René Girard en vert : « Une seule réponse : le christianisme »
Entretien
Liberté politique
Avril 2000

René Girard vient d’être élu à l’Académie française. Avec lui, c’est un intellectuel chrétien de grande envergure qui rejoint les Immortels. Né en 1923, ancien élève de l’École des chartes, sa première grande étude concernait le mimétisme et la violence du désir chez les plus fameux romanciers européens, de Cervantès à Dostoïevski (Mensonge romantique et vérité romanesque, 1961). Une dizaine d’années plus tard, Girard livrait une étude sur la tragédie grecque, et formulait pour la première fois l’hypothèse que l’origine des religions se trouvait dans le phénomène du bouc émissaire (la Violence et le Sacré, 1972). C’est cette hypothèse que Girard n’a cessé d’affiner dans trois ouvrages où apparaît la véritable originalité de la révélation biblique : le mécanisme du bouc émissaire est mis en lumière et par là-même rendu inefficace ; les ordres culturels fondés sur le principe du meurtre fondateur ne résistent pas au jour que jette sur eux le christianisme quand ils entrent en contact avec lui (Des choses cachées depuis la fondation du monde, (1978), le Bouc émissaire (1983), la Route antique des hommes pervers (1985)).

En 2000, René Girard publie ce qu’il assure être son dernier ouvrage, une véritable apologie du christianisme pour notre temps, Je vois Satan tomber du ciel comme l’éclair (Grasset). À l’occasion de son élection à l’Institut, nous sommes heureux de diffuser les extraits d’un entretien accordé à Edouard Husson pour Liberté politique, en avril 2000.

LIBERTE POLITIQUE. – Dans Je vois Satan tomber comme l’éclair, vous récapitulez toute votre œuvre et montrez que même les plus anti-chrétiens des Occidentaux ne cessent d’être déterminés par le souci biblique par excellence, le souci des victimes innocentes de la violence collective. Si la révélation biblique en sait long sur le désir mimétique, elle nous dit beaucoup aussi sur le phénomène du bouc émissaire.

RENE GIRARD. – J’ai travaillé sur la tragédie grecque, en particulier sur le mythe d’Œdipe avant de m’intéresser aux textes bibliques. Il s’est passé là quelque chose d’extraordinaire. Parallèlement à mes propres recherches et sans que nous nous soyons consultés, un jésuite autrichien, le père Schwager, a commencé à travailler sur les Psaumes. Et il a repéré un thème fondamental chez beaucoup d’entre eux : un individu assiégé par ses ennemis appelle Dieu à l’aide. Ou il proclame son innocence ou que seul Dieu est juge de ses péchés — et non la communauté composée de pécheurs comme lui. Schwager, en prolongeant mes analyses de la Violence et le Sacré, mettait le doigt sur la différence fondamentale de la révélation biblique. L’individu des Psaumes ou Job refusent de donner leur approbation au lynchage dont ils sont menacés. Lorsqu’on lit l’Œdipe roi de Sophocle, le poète tragique nous montre une parfaite symétrie de la violence et puis brusquement, Œdipe est chargé de toute la violence qui divise la communauté.

Comme les victimes émissaires du monde entier, il est soudain accusé des forfaits les plus terribles, ceux qui menacent de dissolution l’ordre social tout entier : le parricide et l’inceste et il ne s’y oppose pas. Job se trouve dans la même situation qu’Œdipe : lui qui régnait sur les esprits et les cœurs, le voici accusé par ses  » amis  » des pires forfaits. Ses faux amis veulent en fait qu’il consente au lynchage qu’on lui réserve. Mais Job, à la différence d’Œdipe, ne rentre pas dans le jeu. Il invoque le Paraclet, l’avocat de la défense des victimes.

Les Évangiles achèvent la révélation biblique en ce qu’ils dévoilent définitivement les mécanismes de la violence individuelle et collective.

Le lynchage collectif est l’aboutissement du mécanisme par lequel nous pensons nous débarrasser de la violence en l’expulsant vers l’extérieur. Dans les constructions juridiques des  » païens « , il est ritualisé. Si la Loi d’Israël se différencie de celle des  » païens « , c’est parce qu’elle doit mener à l’intériorisation de la conscience de la violence. À nos propres yeux, nous sommes toujours pacifiques et ce sont les autres qui sont violents. C’est toujours l’autre qui a commencé. Dénoncer les fautes de l’autre est une des formes de la rivalité mimétique qui me permet d’affirmer ma supériorité sur l’autre et de justifier ma violence contre lui. La loi des nations païennes est toujours finalement inefficace parce que la violence expulsée finit par revenir. Tout l’enseignement prophétique consiste à prêcher le renoncement individuel à la violence, seule garantie de son éradication.

Tel est le sens de l’épisode de la femme adultère.

Oui, Jésus s’appuie sur la Loi pour en transformer radicalement le sens. La femme adultère doit être lapidée : en cela la Loi d’Israël ne se distingue pas de celle des nations. La lapidation est à la fois une manière de reproduire et de contenir le processus de mise à mort de la victime dans des limites strictes. Rien n’est plus contagieux que la violence et il ne faut pas se tromper de victime. Parce qu’elle redoute les fausses dénonciations, la Loi, pour les rendre plus difficiles, oblige les délateurs, qui doivent être deux au minimum, à jeter eux-mêmes les deux premières pierres. Jésus s’appuie sur ce qu’il y a de plus humain dans la Loi, l’obligation faite aux deux premiers accusateurs de jeter les deux premières pierres ; il s’agit pour lui de transformer le mimétisme ritualisé pour une violence limitée en un mimétisme inverse. Si ceux qui doivent jeter  » la première pierre  » renoncent à leur geste, alors une réaction mimétique inverse s’enclenche, pour le pardon, pour l’amour.

Jésus réussit à provoquer un bon mimétisme…

Jésus sauve la femme accusée d’adultère. Mais il est périlleux de priver la violence mimétique de tout exutoire. Jésus sait bien qu’à dénoncer radicalement le mauvais mimétisme, il s’expose à devenir lui-même la cible des violences collectives. Nous voyons effectivement dans les Évangiles converger contre lui les ressentiments de ceux qu’ils privent de leur raison d’être, gardiens du Temple et de la Loi en particulier.  » Les chefs des prêtres et les Pharisiens rassemblèrent donc le Sanhédrin et dirent : “Que ferons-nous ? Cet homme multiplie les signes. Si nous le laissons agir, tous croiront en lui”.  » Le grand prêtre Caïphe leur révèle alors le mécanisme qui permet d’immoler Jésus et qui est au cœur de toute culture païenne :  » Ne comprenez-vous pas ? Il est de votre intérêt qu’un seul homme meure pour tout le peuple plutôt que la nation périsse  » (Jean XI, 47-50).

Est-ce à cause de ce dévoilement de la  » loi du monde  » que l’évangéliste ajoute :  » Ces mots, ce n’est pas de lui-même qu’il les prononça ; étant grand-prêtre cette année-là, il était inspiré  » ?

Oui, livrée à elle-même, l’humanité ne peut pas sortir de la spirale infernale de la violence mimétique et des mythes qui en camouflent le dénouement sacrificiel. Pour rompre l’unanimité mimétique, il faut postuler une force supérieure à la contagion violente : l’Esprit de Dieu, que Jean appelle aussi le Paraclet, c’est-à-dire l’avocat de la défense des victimes. C’est aussi l’Esprit qui fait révéler aux persécuteurs la loi du meurtre réconciliateur dans toute sa nudité.

Les Évangiles sont donc le contraire des mythes, selon vous : ils disent le meurtre du bouc émissaire tel qu’il s’est réellement passé.

Ils utilisent une expression qui est l’équivalent de  » bouc émissaire  » mais qui fait mieux ressortir l’innocence foncière de celui contre qui tous se réconcilient : Jésus est désigné comme  » Agneau de Dieu « . Cela veut dire qu’il est la victime émissaire par excellence, celle dont le sacrifice, parce qu’il est identifié comme le meurtre arbitraire d’un innocent — et parce que la victime n’a jamais succombé à aucune rivalité mimétique — rend inutile, comme le dit l’Épître aux Hébreux, tous les sacrifices sanglants, ritualisés ou non, sur lesquels est fondée la cohésion des communautés humaines. La mort et la Résurrection du Christ substituent une communion de paix et d’amour à l’unité fondée sur la contrainte des communautés païennes. L’Eucharistie, commémoration régulière du  » sacrifice parfait  » remplace la répétition stérile des sacrifices sanglants.

Le christianisme ne dit pas qu’il faut renverser les frontières par la violence. Il respecte les ordres sociaux tels qu’ils sont.

En même temps, le devoir du chrétien est de dénoncer le péché là où il se trouve. Le communisme a pu s’effondrer sans violence parce que le monde libre et le monde communiste avaient accepté de ne plus remettre en cause les frontières existantes ; à l’intérieur de ces frontières, des millions de chrétiens ont combattu sans violence pour la vérité, pour que la lumière soit faite sur le mensonge et la violence des régimes qui asservissaient leurs pays. Encore une fois, face au danger de mimétisme universel de la violence, vous n’avez qu’une réponse possible : le christianisme.

Propos recueillis par Edouard Husson. Texte intégral dans Liberté politique n° 12, printemps 2000, « De la violence et du pardon »

* « Elle a été plus mauvaise pour le christianisme que n’importe quelle loi du même genre ailleurs. Elle a été plus destructrice de toute religion, quelle qu’elle soit, que n’importe quelle autre loi au monde », dit-il. En fait, René Girard faisait référence aux statistiques sur la déchristianisation que la loi de 1905 a, selon lui, fortement accélérée ».

Voir aussi:

La nouveauté, c’est le Christ
D. Dhombres, Le Monde, 2/12/05

Voir aussi la belle réponse de Michel Serres à son discours de réception à l’Académie, saluant en son ami « le nouveau Darwin des sciences humaines »:

Morceaux choisis:

L’origine de la tragédie, que Nietzsche chercha sans la trouver, vous l’avez découverte ; elle gisait, tout offerte, en la racine hellénique du terme lui-même : tragos signifie, en effet, le bouc …

la première vraie nouvelle vint d’Abraham, notre ancêtre, au moins adoptif, qui, appelé par l’ange du Seigneur (Genèse, XXII, 10-13), arrêta son poing au moment où il allait égorger Isaac, son fils. Cela montre, mieux encore, qu’Agamemnon et Jephté avaient sacrifié leur fille de gaieté de coeur et cachaient cette abomination sous le prétexte du hasard et du premier venu, comme d’autres ailleurs, le dissimulaient dans la nuit, à l’occasion d’un orage. La pitié, la piété monothéistes consistent, nouvellement, en l’arrêt du sacrifice humain, remplacé par la vicariance d’une victime animale. L’éclair de la violence bifurque et, miséricordieusement, épargne l’enfant. Au passage, pour venir en aide à votre idée sur la domestication des animaux, aviez-vous remarqué l’enchevêtrement des cornes du bélier dans le buisson ? Cette attache veut-elle dire que la bête avait quitté déjà la sauvagerie ?

La deuxième vint de la Passion de Jésus-Christ ; à l’agonie, celui-ci dit : Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu’ils font. Ici, la bonne nouvelle porte sur l’innocence de la victime, l’horreur du sacrifice et le dessillement des bourreaux aveugles.

Considérer la religion comme un fait de société ou d’histoire, loin de caractériser une approche scientifique, fait, au contraire, partie de la régression contemporaine vers les religions sacrificielles de l’Antiquité. Le savoir, là, s’adonne au même aveuglement que les médias ; dans les deux cas, Dieu mort, nos conduites reviennent aux religions archaïques; depuis que le monothéisme se tait, nous errons, redevenus polythéistes, parmi les revenants du sacrifice humain.

Vous dites aussi que le dévoilement du mécanisme victimaire en a usé le remède. De fait, nous ne disposons plus de rituels pour tuer des hommes. Sauf sur nos écrans, tous les jours ; sauf sur nos routes, souvent ; sauf dans nos stades et nos rings de boxe, quelquefois. Mais, j’y pense, cette loi souveraine qui nous fit passer du meurtre à la boucherie, cette loi, dis-je, qui dérive notre fureur de la victime humaine à la bête, notre violence ne la dérive-t-elle pas, aujourd’hui, sur ces objets dont je viens de dire qu’ils sortent, justement, de nos corps, par un processus copié de votre mimétisme ? Voici quelques semaines, nous connûmes en France, pour la seconde fois, des révoltes sans morts, des violences déchaînées sans victimes humaines. Avons-nous vu, nous, vieillards, témoins des horreurs de la guerre et à qui l’histoire enseigna, contre le message d’Abraham et de Jésus, le bûcher de Jeanne d’Arc ou celui de Giordano Bruno ; avons-nous vu les révoltés en question ne brûler, par mimétisme, que des automobiles ; avons-nous observé la police, postée devant eux, épargner aussi les vies humaines ? Je vois ici une suite immanquable de votre anthropologie, où la violence collective passa, jadis, de l’homme à l’animal et, maintenant, de la bête, absente de nos villes, à des objets techniques. Parmi ces révoltes fument des chevaux-vapeur.

Jour après jour, j’ai appris les États-Unis en vous écoutant et je souhaite souvent qu’à la suite d’Alexis de Tocqueville, dont j’occupe le fauteuil, vous écriviez demain une suite, contemporaine et magnifique selon ce que j’entendis, de la Démocratie en Amérique. Les souvenirs de votre vie nous doivent ce dernier ouvrage-là.

Note: on se souvient que Girard commença sa carrière aux Etats-Unis par une thèse à l’Université de Bloomington, Indiana, sur un sujet on ne peut plus tocquevillien : les opinions des Américains sur les Français de 1940 à 1943!

Voir encore:

Une expérience mystique moderne, par René Girard

René Girard

Le Monde

M. René Girard, ayant été élu à l’Académie française à la place laissée vacante par la mort du R.P. Carré, y est venu prendre séance le jeudi 15 décembre 2005, et a prononcé le discours suivant  :

Pour tout nouvel académicien, parler sous la Coupole pour la première fois pose un dilemme redoutable. Les sentiments qu’il éprouve sont intenses mais d’une banalité telle qu’il se demande s’il ne ferait pas mieux de les taire que de les exprimer. Dans mon cas, cependant, le silence serait injuste envers l’Académie. Ma dette à son égard est exceptionnelle. Le premier de mes livres qu’elle a couronnés est aussi le premier que j’ai publié.

Cette faveur ancienne fut suivie de plusieurs autres au cours de ma carrière et finalement d’un prix magnifique de la fondation Gal. Et le prix le plus magnifique de tous, c’est évidemment, mon élection à l’Académie.

Je peux dire sans exagération que, pendant un demi-siècle, la seule institution française qui m’ait persuadé que je n’étais pas oublié en France, dans mon propre pays, en tant que chercheur et en tant que penseur, c’est l’Académie française.

Comme toute carrière d’académicien, la mienne commence, aujourd’hui même, par ce discours dont une tradition aussi sage que vénérable me dicte le sujet et même, jusqu’à un certain point, la manière de le traiter. Je vais faire l’éloge de mon prédécesseur immédiat, le dernier occupant du fauteuil où les académiciens m’ont fait le grand honneur de m’élire.

Il s’agit du trente-septième fauteuil, dont le second titulaire fut Bossuet et le dernier le R. P. Ambroise-Marie Carré, un des deux seuls membres du clergé régulier jamais élus à l’Académie. Tous deux étaient des orateurs célèbres qui, à Notre-Dame, prêchèrent le carême avec un immense succès. Tous deux étaient des dominicains. Le premier, le célèbre Lacordaire, restaura son ordre en France après la Révolution.

Le second fut le père Ambroise-Marie Carré. Il était si zélé pour la prédication qu’il exerça cet art jusque dans les théâtres, casinos et cinémas dont l’amitié de nombreux artistes lui facilitait l’accès. Il est aussi l’auteur d’une œuvre écrite dont le rôle augmenta dans sa vie à mesure que diminuait, l’âge venant, celui de la prédication orale.

Le père Carré publia beaucoup d’ouvrages édifiants, beaucoup d’œuvres de circonstance, beaucoup d’éloges funèbres, beaucoup de préfaces, parmi lesquelles il faut mentionner une introduction aux Écrits spirituels du cardinal de Richelieu.

Même dans ses œuvres les plus mondaines, les quatre volumes de son journal, le père Carré ne parle presque jamais des affaires politiques de son siècle. Dès 1940, il joua un rôle glorieux dans la résistance à l’occupant nazi. Plusieurs fois, il faillit être arrêté. Pour lui, cet engagement allait de soi et il parlait plus volontiers des prouesses des autres que des siennes.

Dans le domaine religieux il était presque aussi discret. Bien avant Vatican II, certes, il écrivait en faveur de certaines réformes adoptées plus tard par le Concile. À la différence de beaucoup d’ecclésiastiques, il n’attendit pas que l’Église fût affaiblie pour critiquer son conservatisme et sa bureaucratie. Dès que l’institution ecclésiale lui parut menacée, en revanche, il fit taire toutes ses revendications. Il n’y avait aucun opportunisme en lui. La politique du coup de pied de l’âne n’était pas son fort.

Pendant les années troubles, le père Carré ne fit guère parler de lui que par ses sermons et son intense activité pastorale. Cette discrétion était si rare à l’époque qu’elle attira sur lui l’attention des catholiques lucides, inquiets pour l’avenir de leur Église.

Avec le temps, la blancheur de sa robe devint emblématique de tout ce que le chaos post-conciliaire dilapidait, le sens du péché, l’engagement sans retour, l’amour du dogme catholique, le mépris des polémiques vaines. Pour s’assurer que ces vertus n’étaient pas mortes, les fidèles se tournaient volontiers vers ce bloc immaculé de marbre blanc, tels les Hébreux jadis vers le serpent d’airain.

Pendant les années convulsionnaires, le Père fit preuve d’une dignité exemplaire. Ce qui le détournait de l’agitation post-conciliaire, c’était d’abord, je pense, son sens de la fidélité. C’était aussi l’intensité de ses activités pastorales. Toute sa vie, il a consacré un temps considérable aux malades et aux mourants, notamment dans le milieu des comédiens et des artistes dont il fut le premier aumônier officiel. Ses innombrables amis ne cessaient de solliciter ses conseils, et beaucoup de gens aussi qui le connaissaient à peine et qui, d’instinct, lui faisaient confiance.

La première cause de sa discrétion, c’était, je pense, une forte dose d’indifférence. Pas pour les individus concernés mais pour les activités brouillonnes auxquelles, pendant la seconde moitié du xxe siècle, tout un clergé s’adonna avec une passion que le recul du temps rend mystérieux. À l’époque où tous les ambitieux mettaient une majuscule au mot Contestation, la futilité de ce que recouvre ce terme lui parut toujours évidente.

Sa discrétion n’empêchait pas toujours le père Carré d’attirer l’attention de ses lecteurs sur des expressions caractéristiques du trouble dans l’Église, avec plus d’humour d’ailleurs que de méchanceté. Plusieurs fois, par exemple, il s’est interrogé sur l’expression  » en recherche « , très utilisée à l’époque par les prêtres qui hésitaient indéfiniment entre l’Église et le monde.

Il lui arrive de signaler à ses lecteurs des fautes de goût et même de langage que, dans la foulée du Concile, l’Église multipliait. Voici, par exemple, l’entrée de son Journal à la date du 25 mai 1996 :

 » Jean-Paul II dit le Rosaire en français «  : tel est le titre d’une cassette où le pape récite le Notre Père et le Je vous salue, Marie, d’une voix forte et claire. […]  » Pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés. «  Le pape ne retient pas la formule actuelle :  » …comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés. «  Cet aussi passe mal. Avec joie je vais le supprimer désormais dans ma prière privée.

Dans la rage de chambardement déclenchée par le Concile, l’Église avait ajouté cet aussi à une phrase jadis magnifique du Notre Père. Une forte odeur de  » religieusement correct «  émane de la nouvelle traduction. Sa pâteuse redondance affaiblit ce qu’elle prétend souligner, la réciprocité du pardon, parfaitement exprimée dans la traduction ancienne. Détruire l’harmonie d’une phrase n’est pas un bon moyen d’en renforcer le sens. Le père Carré a raison  :  » Cet aussi passe mal. « 

Le Père était trop discipliné pour désobéir à ses supérieurs hiérarchiques. Depuis la réforme du Notre Père, même dans ses prières privées, il mastiqua courageusement l’adverbe réglementaire jusqu’au jour trois fois béni où il entendit le pape lui-même aligner toute une ribambelle de Notre Père débarrassés de leurs aussi. Le pape n’est-il pas l’autorité suprême en matière de liturgie ? N’est-ce pas sur lui qu’un humble prêtre doit se modeler, au moins dans ses prières privées ?

L’Église de France a parfois besoin du pape, on le savait déjà, pour corriger des erreurs de doctrine. Ce qu’on ne savait pas et le père Carré nous l’apprend, c’est qu’elle a besoin du pape aussi, fut-il polonais, pour corriger ses fautes de français.

Le père Carré n’abusait pas de ce genre de satire. Il avait d’autres soucis en tête. Et le plus important à ses yeux, c’était le drame spirituel qui l’a accompagné toute sa vie.

Ses confidences à ce sujet sont peu nombreuses, fragmentaires, pas toujours faciles à interpréter. Le Père n’en a jamais fait un récit complet. C’est ce que je vais essayer de faire maintenant.

Le texte le plus important, je pense, sous le rapport qui nous intéresse, n’a qu’une vingtaine de pages. Il se trouve au début d’un ouvrage intitulé Chaque Jour je commence, publié en 1975. Il décrit une expérience très remarquable qui remonte, pense l’auteur, à sa quatorzième année, plus d’un demi-siècle avant le compte rendu que je vais vous lire.

Après quelques mots affectueux mais rapides sur sa famille, le Père annonce que les souvenirs d’enfance ne l’intéressent pas. Il passera donc les siens sous silence, à l’exception d’un seul, si important celui-là, qu’il le décrit en grand détail. Voici cette description  :  » … [Ce souvenir] m’accompagne comme une présence à la fois douce et exaltante. Il m’accompagnera jusqu’à la dernière heure. Un regard suffit à le ranimer, un regard vers cette fenêtre de l’immeuble où, à Neuilly, ma famille habitait. Quel âge avais-je ? Quatorze ans, me semble-t-il. Un soir, dans la petite pièce qui me servait de chambre, je ressentis avec une force incroyable, ne laissant place à aucune hésitation, que j’étais aimé de Dieu et que la vie, […] là devant moi, était un don merveilleux. Suffoqué de bonheur, je suis tombé à genoux. « 

Même à un demi-siècle de distance, le père Carré ne peut pas évoquer cette soirée sans réveiller en lui l’émotion de l’expérience originelle. En règle générale, dans tout ce que nous appelons souvenir, les traces de l’événement remémoré sont tout juste suffisantes pour empêcher l’oubli. Ici, en revanche, elles sont si profondes que le mot souvenir, à la réflexion, semble inadéquat. Tout de suite après le passage que je viens de lire, le Père retourne à l’expérience de Neuilly et, sans signaler sa propre volte-face, il la définit comme le contraire d’un souvenir  :  » Un commencement absolu (ou ce qui s’en rapproche le plus)  : voilà comment se caractérise pour moi, à plus de cinquante ans de distance, le seul événement qui ait jamais mis de l’évidence dans ma foi, l’événement aussi qui m’apporta une joie qu’aucune autre joie n’a pu par la suite surpasser. « 

Dans les pages suivantes, le Père évoque son éducation supérieure, ses études de futur prêtre mais sans jamais perdre de vue son expérience de Neuilly. Il la tient pour responsable de tout ce qui lui arrive de bon dans sa jeunesse. C’est elle, écrit-il, qui lui permit d’apprécier l’enseignement de ces gloires dominicaines que furent les pères Chenu et Sertillanges. Le positif dans son existence est la traînée lumineuse derrière la comète qui illumina un soir le ciel de son enfance  :  » J’ai souvent évoqué […] l’instant miraculeux où une vie prend conscience de la réalité de Dieu et de son lien avec lui, lorsque, plus tard sous la conduite du père Chenu, j’étudiais avec enchantement la théologie des Pères grecs. L’incarnation du Christ est pour eux comme une recréation de l’humanité. Oui, j’avais été recréé ce soir-là. « 

À cette même expérience de  » recréation « , le père Carré rattache l’intérêt que lui inspirera, quarante ans plus tard, le père Teilhard de Chardin. Le bruit fait autour de cette œuvre était souvent motivé par le désir d’en faire une arme contre l’orthodoxie. Sans prêter attention à ces manœuvres, le père Carré va droit à ce qui, dans l’œuvre de Teilhard, lui rappelle son expérience de Neuilly  :  » Chaque individu est créé à longueur de vie «   : cette phrase tomba sous mes yeux, il y a trois ou quatre ans à Washington. Les lettres du père Teilhard — que je lisais avec avidité entre deux sermons de semaine sainte pour la colonie francophone — agissaient sur moi comme un révélateur. Le dépaysement, le silence du matin favorisaient une telle mise à jour, et aussi cet état étrange que j’ai toujours connu avant de prêcher, (et) où se mêlent l’inquiétude, le besoin quasi viscéral de me trouver au plus vite sur le lieu de la parole et en même temps […] une indéniable fébrilité…  »

Le Père finit par rattacher à l’événement de Neuilly, en somme, tout ce qui l’a passionné à un moment ou l’autre de son existence, y compris l’éloquence religieuse. Pour lui, nous dit-il, l’art oratoire fut une grande cause de  » fébrilité « . Ce dernier terme désigne un état mental très éloigné de la  » présence douce et exaltante «  qui émane de Neuilly, inséparable pourtant de cette grande expérience, enracinée dans un effort maladroit pour en tirer parti, pour lui donner des suites.

Comment définir ce qui s’est passé dans la chambrette de Neuilly ? Il y a une réponse évidente et certains d’entre vous, certainement, y ont déjà songé  : c’est une expérience mystique. Bien des gens se méfient de cette expression qui, selon eux, n’a aucune signification précise. Et pourtant les traits majeurs de cette énigme sont assez bien dessinés, notamment dans la description qu’en donne le père Carré, celle-là même que je viens de vous lire…

Un premier trait est le caractère passif, involontaire de l’expérience mystique. Aucun avertissement ne la précède et elle ne requiert aucun effort. Un second trait est la joie,  » qu’aucune autre joie ne put par la suite surpasser « . Un troisième trait est l’impression d’éternité qu’elle donne, inséparable de son pouvoir infini de renouvellement, de son extraordinaire fécondité. Le dernier trait résume tous les autres et c’est l’intuition d’une présence divine.

Pour ceux qui se détournent de l’expérience mystique, son  » imprécision «  n’est qu’un prétexte, je pense, et la vraie raison ce sont les controverses que cette notion inévitablement suscite. Pour les incroyants fermes dans leur incroyance, il s’agit forcément d’une illusion ou d’une imposture. Sans exclure ces possibilités, les croyants en ajoutent une autre  : l’expérience mystique réelle, authentique. Elle est alors la perle de grand prix dont parle l’Évangile, si précieuse qu’il faut tout sacrifier à son acquisition.

Le futur père Carré n’hésita pas. Il décida de se faire missionnaire en terre païenne, avec  » la palme du martyre «  comme unique perspective. Les prêtres de son collège, Sainte-Croix de Neuilly, s’efforcèrent de calmer cette exaltation. C’est alors que l’adolescent s’orienta vers l’ordre dominicain.

Si l’expérience mystique est une source de bonheur qui ne tarit jamais, si elle transcende la durée, le père Carré aurait dû jouir toute sa vie de la foi rayonnante que la rumeur publique lui attribue. Un examen attentif de ses écrits ne vérifie pas cette supposition. Le Père se plaint assez fréquemment du silence de Dieu et du désespoir qui en résulte pour lui. Après Neuilly, les  » consolations mystiques « — c’est l’expression consacrée — lui ont presque toujours fait défaut.

Faut-il penser que, dans Chaque jour je commence, le Père a embelli ses souvenirs ? Je ne le crois pas. Il me paraît incapable de mensonge ou même d’exagération.

Pour comprendre la crise intense et durable qui suivit la ferveur des premières années après Neuilly, il faut réfléchir d’abord, je pense, à la précocité extraordinaire de cette expérience.

De toute évidence, le Père a vu d’abord en Neuilly la plus grande affaire de sa vie, un sommet indépassable. À mesure que le temps passait, toutefois, il s’habituait à son bonheur. Et peu à peu, il le réduisit à un simple point de départ dans une conception dynamique de son avenir religieux.

Pour définir l’ambition qui l’entraînait au-delà de Neuilly, le Père parle souvent de sa vocation de sainteté. Pour lui, comme pour beaucoup d’aspirants à la vie mystique, le mot  » sainteté «  implique beaucoup plus qu’un contact unique avec Dieu, toute une suite de contacts, chacun plus intense et prolongé que le précédent. Toutes ces expériences mystiques viendront scander les étapes de la vie, pour déboucher enfin sur l’éternité, but ultime du processus de sanctification. Ce projet, si noble soit-il, réduisait l’expérience de Neuilly au rôle de première marche, la plus basse, sur un escalier pointé vers le ciel…

Ce projet reflète une ambition mystique typiquement occidentale et moderne. Il n’est pas exempt de  » fébrilité « , au sens que le père Carré donne à ce terme. Nous autres Occidentaux ne nous contentons jamais de ce que le Ciel nous envoie, nous rêvons tous de conquêtes inédites et d’exploits inégalables…

Quel est le jeune homme ou la jeune fille dans notre monde qui, placé dans une situation analogue à celle du père Carré, croyant ce qu’il croyait, n’aurait pas réagi de façon analogue ? Comme tant d’autres aspirants modernes à la sainteté, le père Carré prenait pour modèles ceux que notre société admire, les hommes d’action, les  » réalisateurs « , les  » entrepreneurs «  au sens presque américain de la libre entreprise.

Ce qui confère au monde moderne un immense avantage dans le domaine pratique, son activisme, son volontarisme, sa passion rivalitaire, se solde sans doute par un désavantage sous le rapport mystique. Nous autres, Occidentaux, n’hésitons guère à prendre des initiatives dans des domaines qui, en principe, ne relèvent que de Dieu. Ne nous étonnons pas si les résultats ne répondent pas toujours à notre attente.

À mesure que les années passaient, le Père attendait, toujours plus impatiemment, de nouvelles expériences mystiques qui ne venaient jamais. Dans Chaque jour je commence, une phrase que j’ai déjà citée suggère clairement l’amertume de cette déception. En 1975, le père Carré définit Neuilly comme la seule chose qui ait jamais mis de l’évidence dans [s]a foi. C’est dire que rien de comparable à Neuilly n’était venu, à cette date, étancher une soif de divin rendue inextinguible par la puissance même de l’expérience qui l’avait suscitée. Le père Carré a vécu cette situation tantôt comme un échec personnel, tantôt comme une carence de Dieu lui-même.

Les effets de cette sécheresse spirituelle, aggravés avec le temps, s’ajoutaient aux désastres dans le monde et aux désordres dans l’Église pour miner la confiance du père Carré en la bonté et parfois même en l’existence de Dieu  :  » Je ne peux pas parler ouvertement « , écrit-il,  » parce que ma foi paraît si assurée, si contagieuse — d’après ce que l’on en dit — que je scandaliserais mon prochain. «  Il n’est pas difficile de trouver des textes où les doutes du père Carré s’expriment sans la moindre équivoque  :  » Seigneur […] si tu existes, rends-moi mes certitudes. Et si tu me laisses néanmoins dans les ténèbres, accorde-moi l’intime conviction que ce temps de détresse a son utilité. « 

Si étonnantes qu’elles paraissent dans le contexte de Neuilly, ces plaintes sont faciles à rattacher, indirectement, à cette expérience. Rien de plus commun, chez les mystiques, que les crises dites de  » sécheresse «  ou d’ » aridité « .

Plus on se familiarise avec le père Carré, plus on s’aperçoit que toute réflexion philosophique et même théologique est subordonnée chez lui au désir de contact personnel avec Dieu. Ce désir, longtemps insatisfait, se transforme parfois en une espèce de révolte qui ne verse jamais, néanmoins, dans le nihilisme anti-chrétien partout répandu à notre époque.

Il faut voir, il me semble, dans le père Carré non pas un écrivain religieux analogue à tant d’autres, ou même un penseur mystique mais, plus radicalement, un mystique au sens le plus concret. Le fait d’avoir bénéficié, pour commencer, d’une expérience exceptionnelle fit de lui, par la suite, un mystique souvent frustré et découragé.

Du point de vue qui est le nôtre, l’intérêt de cette hypothèse — car c’en est une — est la lumière qu’elle projette sur l’œuvre du père Carré. Elle éclaire très directement sa prédilection pour les saintes et les saints qui souffrirent de crises analogues aux siennes. Sainte Thérèse de Lisieux est l’exemple le plus fréquemment invoqué  :  » Je m’étonne de voir tant de chrétiens ignorer encore que la foi de Thérèse fut laborieuse, traversée de tempêtes. Elle ne demeura fidèle qu’à force d’héroïsme. Elle a craint de blasphémer en racontant ce que fut son épreuve, en donnant écho aux voix des ténèbres qui, durant des mois, se déchaînèrent dans son cœur. […] Or, elle a tenu bon, par amour du Christ et par amour des pécheurs. « 

Le Père s’intéresse aussi à des personnages de l’entourage même de Jésus. Il leur attribue une foi  » difficile «  ou  » laborieuse « . Ces deux adjectifs reviennent souvent pour qualifier sa propre foi.

Dans ce contexte, l’apôtre Thomas est un choix très classique, bien entendu. Celui de la Vierge Marie, en revanche, étonne par son audace. Voici un texte caractéristique  :  » … [La Vierge Marie] a été mon principal soutien dans les moments de doute. Car la foi a toujours été difficile pour moi.

Nous sous-estimons le choc que Marie reçut le jour de l’Annonciation. […] la dernière parole dite, Marie se trouve devant l’inconnu. Voici que commence le temps de la foi difficile. « 

La précocité extrême de Neuilly inspire au père Carré, je l’ai déjà suggéré, des réactions ambiguës. La fierté de l’enfant prodige qui rencontra Dieu à quatorze ans se double chez lui d’une certaine humiliation à l’idée que rien d’aussi remarquable n’interrompit jamais, par la suite, la routine de ses observances religieuses.

Le Père a longtemps craint, je pense, de passer pour puéril, immature comme disent si laidement les psychologues contemporains. Il oubliait que, dans notre monde, les derniers mystiques sont des enfants. Il oubliait les paroles divines sur l’enfance en général  :  » Je te bénis, père, seigneur du ciel et de la terre, d’avoir caché tout cela aux sages et aux intelligents et de l’avoir révélé aux tout-petits. «  (Mt 11, 25)

Pour comprendre ce genre d’oubli, chez un chrétien aussi informé que le père Carré, il faut tenir compte des pressions qui s’exerçaient sur lui, dans un monde toujours plus vide de Dieu, un monde auquel de moins en moins d’enfants échappent désormais.

Voici le récit d’un entretien entre le père Carré et les combattants juvéniles de la plus picrocholine de nos guerres, celle qui n’a jamais eu lieu et dont on dissimule pudiquement le non-être derrière une formule stéréotypée  » les événements de mai 68 «   :

 » […] j’avais accepté de me livrer à l’interrogatoire de 70 ou 80 étudiants et étudiantes en droit. Sans aucun ménagement, bien sûr, avec une indiscrétion qui faisait partie des règles du jeu, ils me tournèrent et retournèrent sur le gril. Le point crucial était la justification de ma fidélité. Dans quelle mesure celle-ci est-elle commandée par mon passé ? Ne suis-je pas prisonnier aujourd’hui de vieilles habitudes ? L’appel de jadis (qu’il vînt du Seigneur ou de mon imagination) explique-t-il encore quotidiennement ma vie, ou bien n’est-ce que son écho, très affaibli, imperceptible parfois, dérisoire en tout cas, que j’entends sans vouloir me l’avouer ? « 

Le père Carré avait très évidemment commis l’imprudence de confier le grand secret de sa quatorzième année à ces jeunes gens qui étaient plus conformistes encore que féroces, mais dans le style exigé par leur époque. Rien de plus scandaleux à leurs yeux que ce vieillard accroché à un vieux rêve de sainteté. C’était l’époque où rien n’était plus méprisable que la constance et la continuité. Seules les  » ruptures épistémologiques «  passaient pour estimables. Le père Carré incarnait à la perfection ce que ces jeunes gens appelaient un demeuré.

Le frêle vieillard se prétend écrasé, annihilé par le lynchage spirituel auquel il s’est follement exposé. Mais il y a de l’humour, je pense, dans cette peur panique qu’il fait mine d’éprouver.

Les soixante-huitards se croyaient capables de  » déconstruire «  leur victime d’un point de vue maoïste. En réalité, ce sont eux qui sont silencieusement déconstruits. Le Père voyait très bien que ses persécuteurs n’étaient pas plus chinois que lui. Souvent même ils venaient de Neuilly tout comme lui, ou peut-être du xvie arrondissement.

Ces ignorants attribuaient les idées du Père à son éducation religieuse, c’est-à-dire  » bourgeoise « , sans se souvenir qu’ils sortaient eux-mêmes du même milieu et, à peu de choses près, c’est la même éducation qu’ils avaient reçue, celle des collèges et lycées les plus huppés de la région parisienne. Leur maoïsme n’était qu’un sous-produit très temporaire et banal d’une décadence culturelle plus avancée, bien moins intéressante que la soif mystique du père Carré. Loin de dominer la comédie sociale du moment, les soixante-huitards en étaient les protagonistes les plus mystifiés.

Le père Carré devinait sans peine qu’après s’être payé leur petite révolution culturelle, exempte de tout risque pour leurs précieuses personnes, ces révolutionnaires en carton-pâte se lanceraient allègrement dans les brillantes carrières auxquelles leur condition bourgeoise les destinait, une fois les enfantillages terminés. Aujourd’hui même, bon nombre d’entre eux sont encore installés dans les conseils d’administration de nos grandes affaires capitalistes ou étatiques. Ils se préparent à prendre une confortable retraite.

Le père Carré voit plus loin que ceux qui le retournent sur le gril. Ce n’est pas à ses propres forces qu’il doit sa lucidité, c’est à cette expérience que ses interlocuteurs prennent pour l’obscurantisme le plus noir. C’est elle, au fond, qui, l’a toujours protégé non seulement de la futilité contestataire mais de tous les fantasmes intellectuels auxquels tant de jeunes et de moins jeunes privilégiés autour de lui ne cessaient de succomber, le nietzschéisme, l’althussérisme, etc.

Dans les dernières pages autobiographiques de Chaque jour je commence, le père Carré se livre à une autocritique sévère mais nullement désespérée. Il s’assimile au grand symbole de la tiédeur religieuse dans l’Apocalypse de saint Jean, l’église de Laodicée  :  » Je connais ta conduite « , dit le narrateur,  » tu n’es ni froid ni chaud, — que n’es-tu l’un ou l’autre ! — ainsi, puisque te voilà tiède, ni chaud ni froid, je vais te vomir de ma bouche. […] Ceux que j’aime, je les semonce et les corrige.

Allons ! Un peu d’ardeur, et repends-toi ! « 

Le Père s’accuse d’avoir perdu la ferveur de sa jeunesse mais, de même que Laodicée, il n’a jamais complètement perdu la foi et il est invité à la reconquérir. Son cas n’est pas vraiment désespéré ; la conclusion le confirme  :  » C’est triste même si c’est admirable de ne savoir que s’accrocher ! « 

À quoi le père Carré s’est-il accroché toute sa vie,  » tristement « , sans doute, mais  » admirablement «  ? À  » la seule chose qui ait jamais mis de la certitude dans sa foi « , à l’expérience de Neuilly. Au lieu de se conduire en enfant gâté et de réclamer toujours davantage, en digne contemporain des soixante-huitards, le père Carré comprend qu’il aurait dû cultiver modestement, pieusement la grâce de sa jeunesse. Ce n’est pas Dieu qui l’a plongé dans l’incertitude, c’est son ambition excessive.

Après un demi-siècle d’attente toujours vaine, le père Carré se décida finalement à regarder les choses en face  : depuis sa quatorzième année, le sommet de sa vie religieuse s’était toujours situé non pas dans l’avenir, devant lui, mais derrière, dans l’expérience de Neuilly. Pour la première fois, il cherche vraiment à renouer avec l’événement extraordinaire qui, négativement parfois, mais positivement surtout, a dominé toute son existence.

C’est d’abord sans beaucoup d’espoir, je pense, que le Père s’est mis à tisonner les braises d’un feu éteint, croyait-il, depuis un demi-siècle. Et soudain, voilà que le miracle des anciens jours s’est renouvelé. Sous ses yeux, l’expérience de Neuilly se métamorphose en une belle au bois dormant émergeant, radieuse, d’une longue nuit obscure. Loin d’avoir disparu à jamais, la présence de jadis ressuscitait, plus douce, plus exaltante que jamais.

Pour cette réévaluation positive du passé, toujours dans Chaque jour je commence, le père Carré cherche des témoins tout près de lui et il en trouve, le romancier Julien Green, par exemple, dont il cite une phrase d’une pertinence remarquable  :  » Le souvenir d’une grâce passée peut être une nouvelle grâce. « 

Chez Julien Green comme chez le père Carré, le mot  » grâce «  désigne une faveur spirituelle, une assurance que Dieu donne de son amour. Ce mot est un synonyme plus discret, en somme, d’expérience mystique.

Pour comprendre ce qui motive l’appel à Julien Green, il faut revenir aux deux définitions de Neuilly que nous avons déjà trouvées dans Chaque jour je commence  : la première faisait de cette expérience un souvenir privilégié ; la seconde un commencement absolu.

À la lumière de Julien Green, ces deux définitions n’en font qu’une. Se souvenir intensément d’une expérience mystique, même ancienne, c’est la ressusciter. Peu importe la façon dont on définit le résultat… Souvenir très intense ou expérience entièrement nouvelle, la différence tend à s’effacer

En citant Julien Green, le Père rend grâce à son expérience fondatrice trop longtemps négligée. Il en reconnaît la fécondité, longtemps stérilisée par sa propre  » fébrilité « . Il se tient désormais pour responsable de ses longues crises d’aridité.

Pourquoi réclamer de nouvelles grâces si le souvenir permet de ranimer les anciennes ? Pour mieux se convaincre de cette vérité, le Père veut l’entendre proclamée par une autre bouche que la sienne. La parole d’autrui a plus de prestige que la nôtre  : elle semble plus proche du divin. Pour se maintenir sur la bonne route, le père Carré fait appel non seulement à Julien Green mais à d’autres esprits fraternels, Gabriel Marcel par exemple.

C’est un retour à l’expérience enfantine qui s’effectue, en somme, dans les écrits tardifs. Le texte le plus révélateur est aussi, semble-t-il, le plus tardif de tous. C’est une nouvelle conclusion pour la réédition d’un livre sur la sainteté. Elle paraîtra en janvier 2004, le mois même de la mort du père Carré. C’est un admirable bilan de toute la vie religieuse de son auteur  :

 » J’entre dans ma quatre-vingt-seizième année. Le Seigneur m’a comblé de grâces. […]  : puisque […] il m’a conservé si longtemps au doux royaume de la terre, c’est sans doute pour exercer […] le ministère du grand âge, qui consiste en la prière et l’intercession. « 

Loin de définir l’existence en ce bas monde comme une vallée de larmes, le père Carré célèbre  » le doux royaume de la terre « . Dans ses périodes de  » fébrilité « , il s’est beaucoup reproché, je pense, son trop d’amour des choses de ce monde. Maintenant, il se le pardonne.

Sa grande vieillesse fut, je pense, la période la plus heureuse, avec son enfance. Ses collègues de l’Académie ont beaucoup contribué à ce bonheur tardif. Dans ses dernières années, tout lui était prétexte à les remercier.

Pendant les vacances d’été, le père Carré regrettait la fermeture de l’Académie. Lorsqu’on admirait son assiduité au travail académique, il répondait que ce n’était pas le travail qu’il regrettait, ni même l’Académie elle-même, c’étaient les académiciens. Si ces derniers l’aimaient beaucoup, il le leur rendait bien. Les académiciens sont des gens si délicieux, disait-il, qu’après les avoir fréquentés, on ne peut plus se passer de leur amitié.

Seul le lecteur ignorant du vocabulaire spirituel du père Carré peut s’imaginer que sa grande expérience mystique est absente des lignes que je viens de lire.

Regardons la première phrase.  » Le Seigneur m’a comblé de grâces. «  Le pluriel ne doit pas nous égarer. Cette phrase est une allusion à l’expérience de Neuilly, unique en tant qu’événement, infinie dans ses conséquences et prolongements. Pendant les années de sécheresse et d’aridité, le père Carré se croyait abandonné à lui-même. En réalité, c’était lui qui se détournait de Dieu en essayant dans son volontarisme moderne de se rapprocher de Lui par ses seuls efforts. Il était le vrai responsable du malheur dont il s’est cru frappé. L’affirmation qu’il est  » comblé de grâces «  ne peut s’interpréter qu’à la lumière de la vieille expérience mystique infiniment démultipliée et plus féconde que jamais, après quatre-vingts ans de bons et loyaux services.

Les ultima verba du père Carré résument parfaitement, il me semble, l’histoire spirituelle que j’ai essayé moi-même de résumer. Pour bien s’en convaincre, lisons jusqu’au bout le texte dont je n’ai cité encore que les premières lignes ; voici le reste  :  » Je relisais, ces derniers temps, des notes prises lors de ma retraite d’ordination. La nécessité pour moi de la sainteté y paraît avec une vigueur qui me frappe, au sens littéral du mot. Tant de lumière, des certitudes aussi fortes qui me faisaient écrire  :  » Si je ne deviens pas un saint, j’aurai vraiment trahi.  » Je ne renie pas ces lignes écrites à l’âge de vingt-quatre ans… Mais j’ai maintenant une expérience longuement acquise, celle du voyageur qui, sur une route fatigante, fait de moins en moins confiance à ses forces et sait qu’atteindre le terme ne dépend pas seulement de sa volonté. Une certaine fébrilité du désir laisse place aujourd’hui à la douceur de l’espérance. Sainteté ou non ? La question ne se pose plus ainsi. Je ne pense qu’à la tendresse de Dieu. « 

Chaque phrase, ici, et presque chaque mot font écho à nos observations précédentes. Le Père répudie expressément ce qu’il y avait d’orgueil inaperçu dans son projet de sainteté. Lorsqu’il disait  :  » Si je ne deviens pas un saint, j’aurai vraiment trahi « , il se tendait à lui-même le piège qui s’est ensuite refermé sur lui, mais son humilité finale l’a libéré.

Neuilly fut en somme l’occasion sinon d’une chute, au moins d’un long piétinement, non pas en raison de quelque perversité intrinsèque mais à cause de l’utilisation naïvement égotiste qu’en fit le père Carré. Finalement, il comprit son erreur et le texte que nous venons de lire en est la preuve. L’exploitation  » fébrile «  de l’expérience mystique était presque inévitable étant donnée l’extrême jeunesse de son bénéficiaire…

Au lieu de faire de Dieu un Everest à escalader, le dernier père Carré voit en lui un refuge. Ce n’est pas un humanisme sceptique qui s’exprime ici, mais un abandon à la miséricorde divine. Sans renier ses aspirations mystiques, le Père se reconnaît incapable de les réaliser par ses propres moyens.

Ce n’est pas moi, bien entendu, qui formule ces critiques, c’est le père Carré lui-même. J’adopte sur lui la perspective de son dernier texte, le plus profond, je pense, et on pourrait le commenter indéfiniment.

Le père Carré a lâché d’abord la proie pour l’ombre ; heureusement pour lui, la présence douce et exaltante ne s’est jamais découragée. Elle était toujours là, silencieuse, à ses côtés. Elle a survécu à toutes les usures, à toutes les lassitudes, à tous les abandons.

Sous prétexte que l’insatisfaction et l’aridité ont joué leur rôle dans la vie religieuse du père Carré, il faut se garder de voir en lui un mystique manqué, un mystique raté. Il fut d’abord un mystique trop vite comblé. De ce fait même, il resta longtemps un mystique frustré, victime de ce qu’il appelait sa  » fébrilité « .

Son avidité juvénile appelait une leçon et elle lui fut administrée. À en juger par les propos que nous venons de lire, cette leçon fut comprise et assimilée avec une grande humilité.

En dépit des apparences, on ne peut pas rêver d’un destin préférable à celui-là et je n’en souhaite pas d’autre à ceux qui m’écoutent, sans m’oublier moi-même.

Pour moi qui n’ai jamais connu le père Carré, c’est une véritable épreuve que de parler de lui à tant de gens ici qui le connaissaient et qui ne cesseront jamais de l’aimer. J’espère ne pas les avoir trop déçus et mes vœux seront comblés si, à quelques-uns d’entre vous, au moins, j’ai transmis le désir d’aller plus loin que je n’ai su le faire dans l’exploration des œuvres mystiques du Révérend Père Ambroise-Marie Carré.

Voir aussi la liste des membres actuels et passés de l’Académie sur:

Bibliographie:

Mensonge romantique et vérité romanesque. Paris: Grasset, 1961.

1962. Proust: A Collection of Critical Essays. Englewood Cliffs: Prentice Hall.

Dostoievski: du double à l’unité. Paris: Plon, 1963. (Trans. Resurrection from the Underground: Feodor Dostoevsky. Crossroad Publishing Company. 1997)La violence et le sacré. Paris: Grasset, 1972.

Critique dans un souterrain. Lausanne: L’Age d’Homme, 1976.

« To double business bound »: Essays on Literature, Mimesis, and Anthropology. Baltimore: The Johns Hopkins University Press, 1978.

Des choses cachées depuis la fondation du monde. Paris: Grasset, 1978.

Pensée de Rene Girard, Orsini Ch, Ed. Retz, 1980

René Girard et le problème du mal, Michel Deguy, Jean-Pierre Dupuy, Grasset, 1982

Le bouc émissaire. Paris: Grasset, 1982.

Violence et vérité: Autour de René Girard, ed. Paul Dumouchel,
Colloque de Cerisy. Paris: Grasset, 1985.

La route antique des hommes pervers. Paris: Grasset, 1985.

Cathares ou Esseniens? (1989)

A Theater of Envy: William Shakespeare. New York, Oxford: Oxford University Press, 1991.

French translation: Shakespeare. Les feux de l’envie. Traduit de l´anglais par B. Vincent. Paris: Grasset, 1990.

Comprendre René Girard, Fages, 1993

Quand ces choses commenceront … Entretiens avec Michel Treguer. Paris: arléa, 1994.

The Girard Reader. Edited by James G. Williams. New York: The Crossroad Publishing Company, 1996.

Je vois Satan tomber comme l’éclair. Paris: Grasset, 1999.

Celui par qui le scandale arrive. Paris: Desclée de Brouwer, 2001.

La spirale mimétique : Dix-huit leçons sur René Girard, Collectif, Marie-Stella Barberi(Sous la direction de) Desclée de Brouwer, 2001

La voix méconnue du réel. Une théorie des mythes archaïques et modernes. Traduit de l’anglais par B. Formentelli. Paris: Bernard Grasset, 2002.

Le Sacrifice, Bibliothèque Nationale, 2003

Les origines de la culture : Entretiens avec Pierpaolo Antonello et Joao Cezar de Castro Rocha, Desclée de Brouwer, 2004

Politiques de Caïn : En dialogue avec René Girard, Desclée de Brouwer, 2004

Voir enfin la notice de Wikipedia.

7 Responses to René Girard: Un nouveau Tocqueville ? (With René Girard, France finally gets its own Tocqueville back)

  1. […] au risque de choquer nos puristes, le parallèle (toutes proportions gardées) avec un autre de ces prophètes français lui aussi rejeté par son propre  […]

    J'aime

  2. […] Jésus s’appuie sur ce qu’il y a de plus humain dans la Loi, l’obligation faite aux deux premiers accusateurs de jeter les deux premières pierres; il s’agit pour lui de transformer le mimétisme ritualisé pour une violence limitée en un mimétisme inverse. Si ceux qui doivent jeter  “la première pierre” renoncent à leur geste, alors une réaction mimétique inverse s’enclenche, pour le pardon, pour l’amour. Mais il est périlleux de priver la violence mimétique de tout exutoire. Jésus sait bien qu’à dénoncer radicalement le mauvais mimétisme, il s’expose à devenir lui-même la cible des violences collectives. René Girard […]

    J'aime

  3. Je n’ai pas grand chose à dire sur moi, je suis arrivée ici en cherchant « les couples homosexuels » dans Google. Au sujet de don d ovocytes dont https://jcdurbant.wordpress.com/2005/12/25/rene-girard-un-nouveau-tocqueville/ parle, un site vient de s’ouvrir: http://www.lafamillepourtous.com . Venez-vous y connecter!

    A bientot! Dillon
    « Oui, c’est bien le mariage, avec toute sa charge symbolique et toutes ses règles d’ordre public, que le Gouvernement ouvre aux couples de même sexe, dans les mêmes conditions d’âge et de consentement de la part de chacun des conjoints, avec les mêmes interdits, les mêmes prohibitions, sur l’inceste, sur la polygamie, avec les mêmes obligations d’assistance, de fidélité , de respect, instaurées par la loi de 2006, avec les mêmes obligations pour chaque conjoint vis-à-vis l’un de l’autre, les mêmes devoirs des enfants vis-à-vis de leurs parents et des parents vis-à-vis de leurs enfants.

    Oui, c’est bien ce mariage que nous ouvrons aux couples de même sexe. Que l’on nous explique pourquoi deux personnes qui se sont rencontrées, qui se sont aimées, qui ont vieilli ensemble devraient consentir à
    la précarité, à une fragilité, voire à une injustice, du seul fait que la loi ne leur reconnaît pas les mêmes droits qu’à un autre couple aussi stable qui a choisi de construire sa vie.
    »

    J'aime

  4. jcdurbant dit :

    Eh oui, le bon vieux mariage bourgeois sur lequel nos avant-gardes ont tant craché et qu’ils tentent une dernière fois de subvertir en le détournant complètement, au prix d’un mensonge légal et d’un petit bricolage s’il le faut de gamètes, de sa première vocation: la génération et l’accueil de nos enfants …

    Voir:

    C’est le sens de l’histoire (…) Pour la première fois en Occident, des hommes et des femmes homosexuels prétendent se passer de l’acte sexuel pour fonder une famille. Ils transgressent un ordre procréatif qui a reposé, depuis 2000 ans, sur le principe de la différence sexuelle.

    Evelyne Roudinesco

    Si j’étais législateur, je proposerais tout simplement la disparition du mot et du concept de “mariage” dans un code civil et laïque. Le “mariage”, valeur religieuse, sacrale, hétérosexuelle – avec voeu de procréation, de fidélité éternelle, etc. -, c’est une concession de l’Etat laïque à l’Eglise chrétienne – en particulier dans son monogamisme qui n’est ni juif (il ne fut imposé aux juifs par les Européens qu’au siècle dernier et ne constituait pas une obligation il y a quelques générations au Maghreb juif) ni, cela on le sait bien, musulman. En supprimant le mot et le concept de “mariage”, cette équivoque ou cette hypocrisie religieuse et sacrale, qui n’a aucune place dans une constitution laïque, on les remplacerait par une “union civile” contractuelle, une sorte de pacs généralisé, amélioré, raffiné, souple et ajusté entre des partenaires de sexe ou de nombre non imposé.(…) C’est une utopie mais je prends date.

    Jacques Derrida

    On a commencé avec la déconstruction du langage et on finit avec la déconstruction de l’être humain dans le laboratoire. (…) Elle est proposée par les mêmes qui d’un côté veulent prolonger la vie indéfiniment et nous disent de l’autre que le monde est surpeuplé.

    René Girard

    La lisibilité de la filiation, qui est dans l’intérêt de l’enfant, est sacrifiée au profit du bon vouloir des adultes et la loi finit par mentir sur l’origine de la vie.

    Conférence des évêques

    La famille nucléaire biologiquement intacte et stable semble être, même si c’est une fausse impression, une espèce en voie de disparition. Cependant, elle demeure l’environnement le plus sain et sécurisant pour le développement de l’enfant. […] Ce qu’affirmaient les sociologues Sarah McLanahan et Gary Sandefur en 1994 reste une réalité : ” S’il nous était demandé de concevoir un système destiné à répondre aux besoins essentiels de l’enfant, nous finirions probablement par inventer quelque chose d’assez proche de l’idéal d’une famille avec deux parents.” Ses avantages sont amplement démontrés : accès au temps et à l’argent de deux adultes, un système d’équilibre des pouvoirs, une double connexion biologique à l’enfant, le tout renforçant la “probabilité que les parents s’identifient à l’enfant et soient capable de se sacrifier pour cet enfant, ce qui réduirait la probabilité que l’un des parents abuse de l’enfant.

    Mark Regnerus

    J'aime

  5. camagra dit :

    Greetings! I’ve been reading your blog for some time now and finally got the courage to go ahead and give you a shout out from Austin Tx! Just wanted to mention keep up the excellent work!

    J'aime

  6. jcdurbant dit :

    Le travail de la religion est de lever un dieu derrière chaque mort. Le travail de Girard est de réveiller un mort derrière chaque dieu.

    Philippe Muray

    J'aime

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

%d blogueurs aiment cette page :