René Girard: Un nouveau Tocqueville?

Girard_3Nul n’est prophète en son pays. Jésus
Il ne faut pas dissimuler que les institutions démocratiques développent à un très haut niveau le sentiment de l’envie dans le coeur humain. Ce n’est point tant parce qu’elle offrent à chacun les moyens de s’égaler aux autres, mais parce que ces moyens défaillent sans cesse à ceux qui les emploient. Les institutions démocratiques réveillent et flattent la passion de l’égalité sans pouvoir jamais la satisfaire entièrement. Cette égalité complète s’échappe tous les jours des mains du peuples au moment où il croit la saisir, et fuit, comme dit Pascal, d’une fuite éternelle; le peuple s’échauffe à la recherche de ce bien d’autant plus précieux qu’il est assez proche pour être connu et assez loin pour ne pas être goûté. Tout ce qui le dépasse par quelque endroit lui paraît un obstacle à ses désirs, et il n’y a pas de supériorité si légitime dont la vue ne fatigue sas yeux. Tocqueville
Il y a en effet une passion mâle et légitime pour l’égalité qui excite les hommes à vouloir être tous forts et estimés. Cette passion tend à élever les petits au rang des grands ; mais il se rencontre aussi dans le cœur humain un goût dépravé pour l’égalité, qui porte les faibles à vouloir attirer les forts à leur niveau, et qui réduit les hommes à préférer l’égalité dans la servitude à l’inégalité dans la liberté. Tocqueville
L’apprenti sorcier qui prend le risque de s’intéresser à la sorcellerie indigène et à ses fétiches, au lieu d’aller chercher sous de lointains tropiques les charmes rassurants d’une magie exotique, doit s’attendre à voir se retourner contre lui la violence qu’il a déchaînée. Pierre Bourdieu
Je peux dire sans exagération que, pendant un demi-siècle, la seule institution française qui m’ait persuadé que je n’étais pas oublié en France, dans mon propre pays, en tant que chercheur et en tant que penseur, c’est l’Académie française. René Girard (discours de réception à l’Académie, le 15/12/05)*

En ce jour anniversaire du fondateur du christianisme …

Comment ne pas avoir une pensée pour René Girard (né d’ailleurs lui aussi un 25 décembre!) qui, élu en mars dernier, vient de faire son entrée sous la Coupole. Mais à 82 ans, cette bien tardive récompense ne ressemble-t-elle pas plutôt à une espèce de lot de consolation ou à un repêchage pour ce penseur marginal et « exilé » depuis 50 ans aux Etats-Unis, longtemps snobé et jamais vraiment reconnu par ses pairs français ? (ne parlons pas d’une Université française qui préféra se distinguer il y a quelques années en accordant une thèse à… l’astrologue de Mitterrand!

Car aussi brillante qu’ait été son élection (28 voix sur 32), on ne peut se cacher qu’ il la doit surtout au récent décès d’un père dominicain et qu’il s’agissait en fait d’un poste généralement réservé à un ecclésiastique. Sans compter qu’un anthropologue mondialement reconnu (qui reste-t-il, pour nous Français, après la mort l’an dernier de Derrida ?) se voit ainsi de fait ravalé à la position bâtarde de « philosophe chrétien ». Et ce dans une institution qui, comme pour Lévi-Strauss avant lui (exilé lui pour cause de lois juives sous Vichy mais « repêché », bien plus tard, par le Collège de France), joue ainsi le rôle de voiture-balai ou du moins de refuge pour figures consacrées mais un peu marginales!

Il est vrai que, comme disait Bourdieu, « les groupes n’aiment pas ceux qui vendent la mèche » ou « trahissent les secrets de la tribu ». Et dans une France plus antichrétienne que jamais où structuralisme et marxisme (puis leurs versions post et la déconstruction) brillaient de tous leurs feux, prétendre trouver dans les Evangiles des vérités supérieures à la science elle-même ne pouvait être que scandaleux ou de la provocation!

Mais, comme le rappelait le même Bourdieu citant Weber, on oublie toujours que l’héresiarque ou le prophète sortent du rang des prêtres. Car si en 1940, le jeune Girard est empêché par la guerre de rejoindre la Rue d’Ulm (Paris étant alors en zone occupée), il n’en est pas moins un fils de conservateur du Musée des Papes en Avignon qui terminera ses études avec une solide formation d’archiviste de la prestigieuse Ecole des Chartes de Lyon. Et s’il choisit finalement de s’expatrier en Amérique, c’est d’abord en France et en français qu’il publie et, via son ancien maître Lucien Goldmann, se verra même un moment proposer un poste (auquel il ne donnera pas suite) à la prestigieuse Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales à Paris.

De fait, il se révélera finalement fort habile à l’art de « faire de nécessité sociale vertu intellectuelle », jouant sur ses deux appartenances (française et américaine), réussissant comme « ces gens impossibles aux positions impossibles » à « imposer sans compromis la conciliation de positions normalement inconciliables », à savoir toute la science ET toute la religion.

Surtout que « renégat chrétien » pour les savants (avec ses titres d’ouvrage empruntés à l’Ecriture), l’iconoclaste n’est pas toujours compris par les chrétiens eux-mêmes, notamment pour son esprit de contradiction ou son parler « politiquement incorrect » qui lui font aussi bien critiquer le modernisme religieux que défendre « La Passion » de Mel Gibson ou même… émettre des doutes sur la laïcité à la française et la loi de 1905!

Mais n’anticipons pas trop puisque c’est justement le sujet du petit texte (écrit sur lui il y a onze ans) que je voulais présenter ici et qui posait déjà la question de la comparaison avec un autre « Français d’Amérique » (lui aussi académicien!) à qui il faudra, pour être enfin reconnu en France, … plus d’un siècle de popularité américaine ! Et encore qui sait aujourd’hui qu’on est officiellement dans « l’année Tocqueville » (bicentenaire de sa naissance)…?

René Girard: un nouveau Tocqueville ?

Une chose est sûre: si Tocqueville revenait, il ne se contenterait pas d’un aller-retour, il s’installerait carrément en Amérique.

Il choisirait très certainement la Californie, quelque part du côté de Palo Alto, une grande université par exemple. Il aurait bien sûr le même attachement à la démocratie, la même conviction de l’extraordinaire mutation qu’elle constitue pour notre Histoire. Mais il ne s’aveuglerait pas pour autant sur l’ambivalence fondamentale de cette “passion de l’égalité”, qui conduit aussi bien à la plus haute liberté qu’à la pire servitude. Et il ne cesserait pas non plus de s’interroger sur le problème toujours aussi actuel du fondement de la cohésion sociale dans un monde sorti du religieux. Last but not least, pourrait-il même échapper au sort réservé à tout prophète dans son propre pays: l’indifférence générale (avant peut-être la redécouverte tardive)?

Mais trêve de suppositions, cet homme-là existe bel et bien, et il s’appelle René Girard. Né en Avignon en 1923 et installé aux Etats-unis depuis 1947, il a construit une oeuvre singulière, aux confins de toute une série de disciplines: l’analyse littéraire, l’histoire, la sociologie, l’ethnologie et même la philosophie ou la théologie. Pourtant, malgré la publication d’une dizaine d’ouvrages et le nombre de colloques ou de numéros spéciaux qui lui sont consacrés, il reste le grand ignoré de la vie intellectuelle française.

Il faut dire que l’homme est particulièrement hors normes. Outre la singularité de son itinéraire et de son éloignement géographique, il cumule en effets tous les manquements aux règles élémentaires du bon goût et de la bienséance universitaires, que ce soit le mélange des genres ou, pire, la violation du tabou religieux.

Sociologue avec les critiques littéraires, il veut tout réduire à des mécanismes, comme si l’on pouvait ramener nos grandes tragédies aux relations triangulaires des pires vaudevilles. Historien avec les ethnologues, il s’obstine à voir de l’histoire et de la violence partout et ce jusque dans nos chers mythes grecs ou boroboros.

Critique littéraire avec les philosophes ou les psychanalystes, le cuistre revendique la supériorité des grands écrivains sur les grands dogmes freudiens. Il pousse même la mauvaise foi jus au’à reprocher aux uns et aux autres leur “conformisme de l’originalité à tout prix” ou leur “surenchère anti-morale”, prétextant que la nature imitative et conflictuelle du désir ne rend pas moins mais plus nécessaire, la fonction protectrice des interdits.

Enfin, théologien avec les les scientifiques, il a l’outrecuidance de rappeler tout ce que la science elle-même doit au christianisme, à commencer par la désacralisation des forces naturelles, qui seule permet leur étude rationnelle.

En somme, nouveau Tocqueville ou pas, voilà bien un homme qui mérite sa réputation sulfureuse, et qui, non content de refuser le nihilisme ambiant, se permet même d’affirmer le plus tranquillement du monde des choses aussi farfelues que l’Histoire a un sens ou que le Royaume est une nécessité scientifique!

(JC Durbant, pour Aller simple, nov.dec. 94)

* « Elle a été plus mauvaise pour le christianisme que n’importe quelle loi du même genre ailleurs. Elle a été plus destructrice de toute religion, quelle qu’elle soit, que n’importe quelle autre loi au monde », dit-il. En fait, René Girard faisait référence aux statistiques sur la déchristianisation que la loi de 1905 a, selon lui, fortement accélérée ».

Voir également:

Si ceux qui doivent jeter  » la première pierre  » renoncent à leur geste, alors une réaction mimétique inverse s’enclenche, pour le pardon, pour l’amour. (…) Mais il est périlleux de priver la violence mimétique de tout exutoire. Jésus sait bien qu’à dénoncer radicalement le mauvais mimétisme, il s’expose à devenir lui-même la cible des violences collectives.

La mort et la Résurrection du Christ substituent une communion de paix et d’amour à l’unité fondée sur la contrainte des communautés païennes. L’Eucharistie, commémoration régulière du  » sacrifice parfait  » remplace la répétition stérile des sacrifices sanglants.

René Girard en vert : « Une seule réponse : le christianisme »
Entretien
Liberté politique
Avril 2000

René Girard vient d’être élu à l’Académie française. Avec lui, c’est un intellectuel chrétien de grande envergure qui rejoint les Immortels. Né en 1923, ancien élève de l’École des chartes, sa première grande étude concernait le mimétisme et la violence du désir chez les plus fameux romanciers européens, de Cervantès à Dostoïevski (Mensonge romantique et vérité romanesque, 1961). Une dizaine d’années plus tard, Girard livrait une étude sur la tragédie grecque, et formulait pour la première fois l’hypothèse que l’origine des religions se trouvait dans le phénomène du bouc émissaire (la Violence et le Sacré, 1972). C’est cette hypothèse que Girard n’a cessé d’affiner dans trois ouvrages où apparaît la véritable originalité de la révélation biblique : le mécanisme du bouc émissaire est mis en lumière et par là-même rendu inefficace ; les ordres culturels fondés sur le principe du meurtre fondateur ne résistent pas au jour que jette sur eux le christianisme quand ils entrent en contact avec lui (Des choses cachées depuis la fondation du monde, (1978), le Bouc émissaire (1983), la Route antique des hommes pervers (1985)).

En 2000, René Girard publie ce qu’il assure être son dernier ouvrage, une véritable apologie du christianisme pour notre temps, Je vois Satan tomber du ciel comme l’éclair (Grasset). À l’occasion de son élection à l’Institut, nous sommes heureux de diffuser les extraits d’un entretien accordé à Edouard Husson pour Liberté politique, en avril 2000.

LIBERTE POLITIQUE. – Dans Je vois Satan tomber comme l’éclair, vous récapitulez toute votre œuvre et montrez que même les plus anti-chrétiens des Occidentaux ne cessent d’être déterminés par le souci biblique par excellence, le souci des victimes innocentes de la violence collective. Si la révélation biblique en sait long sur le désir mimétique, elle nous dit beaucoup aussi sur le phénomène du bouc émissaire.

RENE GIRARD. – J’ai travaillé sur la tragédie grecque, en particulier sur le mythe d’Œdipe avant de m’intéresser aux textes bibliques. Il s’est passé là quelque chose d’extraordinaire. Parallèlement à mes propres recherches et sans que nous nous soyons consultés, un jésuite autrichien, le père Schwager, a commencé à travailler sur les Psaumes. Et il a repéré un thème fondamental chez beaucoup d’entre eux : un individu assiégé par ses ennemis appelle Dieu à l’aide. Ou il proclame son innocence ou que seul Dieu est juge de ses péchés — et non la communauté composée de pécheurs comme lui. Schwager, en prolongeant mes analyses de la Violence et le Sacré, mettait le doigt sur la différence fondamentale de la révélation biblique. L’individu des Psaumes ou Job refusent de donner leur approbation au lynchage dont ils sont menacés. Lorsqu’on lit l’Œdipe roi de Sophocle, le poète tragique nous montre une parfaite symétrie de la violence et puis brusquement, Œdipe est chargé de toute la violence qui divise la communauté.

Comme les victimes émissaires du monde entier, il est soudain accusé des forfaits les plus terribles, ceux qui menacent de dissolution l’ordre social tout entier : le parricide et l’inceste et il ne s’y oppose pas. Job se trouve dans la même situation qu’Œdipe : lui qui régnait sur les esprits et les cœurs, le voici accusé par ses  » amis  » des pires forfaits. Ses faux amis veulent en fait qu’il consente au lynchage qu’on lui réserve. Mais Job, à la différence d’Œdipe, ne rentre pas dans le jeu. Il invoque le Paraclet, l’avocat de la défense des victimes.

Les Évangiles achèvent la révélation biblique en ce qu’ils dévoilent définitivement les mécanismes de la violence individuelle et collective.

Le lynchage collectif est l’aboutissement du mécanisme par lequel nous pensons nous débarrasser de la violence en l’expulsant vers l’extérieur. Dans les constructions juridiques des  » païens « , il est ritualisé. Si la Loi d’Israël se différencie de celle des  » païens « , c’est parce qu’elle doit mener à l’intériorisation de la conscience de la violence. À nos propres yeux, nous sommes toujours pacifiques et ce sont les autres qui sont violents. C’est toujours l’autre qui a commencé. Dénoncer les fautes de l’autre est une des formes de la rivalité mimétique qui me permet d’affirmer ma supériorité sur l’autre et de justifier ma violence contre lui. La loi des nations païennes est toujours finalement inefficace parce que la violence expulsée finit par revenir. Tout l’enseignement prophétique consiste à prêcher le renoncement individuel à la violence, seule garantie de son éradication.

Tel est le sens de l’épisode de la femme adultère.

Oui, Jésus s’appuie sur la Loi pour en transformer radicalement le sens. La femme adultère doit être lapidée : en cela la Loi d’Israël ne se distingue pas de celle des nations. La lapidation est à la fois une manière de reproduire et de contenir le processus de mise à mort de la victime dans des limites strictes. Rien n’est plus contagieux que la violence et il ne faut pas se tromper de victime. Parce qu’elle redoute les fausses dénonciations, la Loi, pour les rendre plus difficiles, oblige les délateurs, qui doivent être deux au minimum, à jeter eux-mêmes les deux premières pierres. Jésus s’appuie sur ce qu’il y a de plus humain dans la Loi, l’obligation faite aux deux premiers accusateurs de jeter les deux premières pierres ; il s’agit pour lui de transformer le mimétisme ritualisé pour une violence limitée en un mimétisme inverse. Si ceux qui doivent jeter  » la première pierre  » renoncent à leur geste, alors une réaction mimétique inverse s’enclenche, pour le pardon, pour l’amour.

Jésus réussit à provoquer un bon mimétisme…

Jésus sauve la femme accusée d’adultère. Mais il est périlleux de priver la violence mimétique de tout exutoire. Jésus sait bien qu’à dénoncer radicalement le mauvais mimétisme, il s’expose à devenir lui-même la cible des violences collectives. Nous voyons effectivement dans les Évangiles converger contre lui les ressentiments de ceux qu’ils privent de leur raison d’être, gardiens du Temple et de la Loi en particulier.  » Les chefs des prêtres et les Pharisiens rassemblèrent donc le Sanhédrin et dirent : “Que ferons-nous ? Cet homme multiplie les signes. Si nous le laissons agir, tous croiront en lui”.  » Le grand prêtre Caïphe leur révèle alors le mécanisme qui permet d’immoler Jésus et qui est au cœur de toute culture païenne :  » Ne comprenez-vous pas ? Il est de votre intérêt qu’un seul homme meure pour tout le peuple plutôt que la nation périsse  » (Jean XI, 47-50).

Est-ce à cause de ce dévoilement de la  » loi du monde  » que l’évangéliste ajoute :  » Ces mots, ce n’est pas de lui-même qu’il les prononça ; étant grand-prêtre cette année-là, il était inspiré  » ?

Oui, livrée à elle-même, l’humanité ne peut pas sortir de la spirale infernale de la violence mimétique et des mythes qui en camouflent le dénouement sacrificiel. Pour rompre l’unanimité mimétique, il faut postuler une force supérieure à la contagion violente : l’Esprit de Dieu, que Jean appelle aussi le Paraclet, c’est-à-dire l’avocat de la défense des victimes. C’est aussi l’Esprit qui fait révéler aux persécuteurs la loi du meurtre réconciliateur dans toute sa nudité.

Les Évangiles sont donc le contraire des mythes, selon vous : ils disent le meurtre du bouc émissaire tel qu’il s’est réellement passé.

Ils utilisent une expression qui est l’équivalent de  » bouc émissaire  » mais qui fait mieux ressortir l’innocence foncière de celui contre qui tous se réconcilient : Jésus est désigné comme  » Agneau de Dieu « . Cela veut dire qu’il est la victime émissaire par excellence, celle dont le sacrifice, parce qu’il est identifié comme le meurtre arbitraire d’un innocent — et parce que la victime n’a jamais succombé à aucune rivalité mimétique — rend inutile, comme le dit l’Épître aux Hébreux, tous les sacrifices sanglants, ritualisés ou non, sur lesquels est fondée la cohésion des communautés humaines. La mort et la Résurrection du Christ substituent une communion de paix et d’amour à l’unité fondée sur la contrainte des communautés païennes. L’Eucharistie, commémoration régulière du  » sacrifice parfait  » remplace la répétition stérile des sacrifices sanglants.

Le christianisme ne dit pas qu’il faut renverser les frontières par la violence. Il respecte les ordres sociaux tels qu’ils sont.

En même temps, le devoir du chrétien est de dénoncer le péché là où il se trouve. Le communisme a pu s’effondrer sans violence parce que le monde libre et le monde communiste avaient accepté de ne plus remettre en cause les frontières existantes ; à l’intérieur de ces frontières, des millions de chrétiens ont combattu sans violence pour la vérité, pour que la lumière soit faite sur le mensonge et la violence des régimes qui asservissaient leurs pays. Encore une fois, face au danger de mimétisme universel de la violence, vous n’avez qu’une réponse possible : le christianisme.

> Propos recueillis par Edouard Husson. Texte intégral dans Liberté politique n° 12, printemps 2000, « De la violence et du pardon »

Voir aussi:

« Les banlieues ont inventé une nouvelle forme de sacrifice : la destruction de l’objet symbolique fondamental de la société de consommation qu’est l’automobile. On se passe les nerfs en détruisant des automobiles. C’est très mauvais. Je ne suis pas du tout partisan de cela, mais on ne s’en prend pas aux personnes.

La nouveauté, c’est le Christ
D. Dhombres, Le Monde, 2/12/05

Voir aussi la belle réponse de Michel Serres à son discours de réception à l’Académie, saluant en son ami « le nouveau Darwin des sciences humaines »:

Morceaux choisis:

L’origine de la tragédie, que Nietzsche chercha sans la trouver, vous l’avez découverte ; elle gisait, tout offerte, en la racine hellénique du terme lui-même : tragos signifie, en effet, le bouc …

la première vraie nouvelle vint d’Abraham, notre ancêtre, au moins adoptif, qui, appelé par l’ange du Seigneur (Genèse, XXII, 10-13), arrêta son poing au moment où il allait égorger Isaac, son fils. Cela montre, mieux encore, qu’Agamemnon et Jephté avaient sacrifié leur fille de gaieté de coeur et cachaient cette abomination sous le prétexte du hasard et du premier venu, comme d’autres ailleurs, le dissimulaient dans la nuit, à l’occasion d’un orage. La pitié, la piété monothéistes consistent, nouvellement, en l’arrêt du sacrifice humain, remplacé par la vicariance d’une victime animale. L’éclair de la violence bifurque et, miséricordieusement, épargne l’enfant. Au passage, pour venir en aide à votre idée sur la domestication des animaux, aviez-vous remarqué l’enchevêtrement des cornes du bélier dans le buisson ? Cette attache veut-elle dire que la bête avait quitté déjà la sauvagerie ?

La deuxième vint de la Passion de Jésus-Christ ; à l’agonie, celui-ci dit : Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu’ils font. Ici, la bonne nouvelle porte sur l’innocence de la victime, l’horreur du sacrifice et le dessillement des bourreaux aveugles.

Considérer la religion comme un fait de société ou d’histoire, loin de caractériser une approche scientifique, fait, au contraire, partie de la régression contemporaine vers les religions sacrificielles de l’Antiquité. Le savoir, là, s’adonne au même aveuglement que les médias ; dans les deux cas, Dieu mort, nos conduites reviennent aux religions archaïques; depuis que le monothéisme se tait, nous errons, redevenus polythéistes, parmi les revenants du sacrifice humain.

Vous dites aussi que le dévoilement du mécanisme victimaire en a usé le remède. De fait, nous ne disposons plus de rituels pour tuer des hommes. Sauf sur nos écrans, tous les jours ; sauf sur nos routes, souvent ; sauf dans nos stades et nos rings de boxe, quelquefois. Mais, j’y pense, cette loi souveraine qui nous fit passer du meurtre à la boucherie, cette loi, dis-je, qui dérive notre fureur de la victime humaine à la bête, notre violence ne la dérive-t-elle pas, aujourd’hui, sur ces objets dont je viens de dire qu’ils sortent, justement, de nos corps, par un processus copié de votre mimétisme ? Voici quelques semaines, nous connûmes en France, pour la seconde fois, des révoltes sans morts, des violences déchaînées sans victimes humaines. Avons-nous vu, nous, vieillards, témoins des horreurs de la guerre et à qui l’histoire enseigna, contre le message d’Abraham et de Jésus, le bûcher de Jeanne d’Arc ou celui de Giordano Bruno ; avons-nous vu les révoltés en question ne brûler, par mimétisme, que des automobiles ; avons-nous observé la police, postée devant eux, épargner aussi les vies humaines ? Je vois ici une suite immanquable de votre anthropologie, où la violence collective passa, jadis, de l’homme à l’animal et, maintenant, de la bête, absente de nos villes, à des objets techniques. Parmi ces révoltes fument des chevaux-vapeur.

Jour après jour, j’ai appris les États-Unis en vous écoutant et je souhaite souvent qu’à la suite d’Alexis de Tocqueville, dont j’occupe le fauteuil, vous écriviez demain une suite, contemporaine et magnifique selon ce que j’entendis, de la Démocratie en Amérique. Les souvenirs de votre vie nous doivent ce dernier ouvrage-là.

Note: on se souvient que Girard commença sa carrière aux Etats-Unis par une thèse à l’Université de Bloomington, Indiana, sur un sujet on ne peut plus tocquevillien : les opinions des Américains sur les Français de 1940 à 1943!

Voir aussi la liste des membres actuels et passés de l’Académie sur:

Bibliographie:

Mensonge romantique et vérité romanesque. Paris: Grasset, 1961.

1962. Proust: A Collection of Critical Essays. Englewood Cliffs: Prentice Hall.

Dostoievski: du double à l’unité. Paris: Plon, 1963. (Trans. Resurrection from the Underground: Feodor Dostoevsky. Crossroad Publishing Company. 1997)La violence et le sacré. Paris: Grasset, 1972.

Critique dans un souterrain. Lausanne: L’Age d’Homme, 1976.

« To double business bound »: Essays on Literature, Mimesis, and Anthropology. Baltimore: The Johns Hopkins University Press, 1978.

Des choses cachées depuis la fondation du monde. Paris: Grasset, 1978.

Pensée de Rene Girard, Orsini Ch, Ed. Retz, 1980

René Girard et le problème du mal, Michel Deguy, Jean-Pierre Dupuy, Grasset, 1982

Le bouc émissaire. Paris: Grasset, 1982.

Violence et vérité: Autour de René Girard, ed. Paul Dumouchel,
Colloque de Cerisy. Paris: Grasset, 1985.

La route antique des hommes pervers. Paris: Grasset, 1985.

Cathares ou Esseniens? (1989)

A Theater of Envy: William Shakespeare. New York, Oxford: Oxford University Press, 1991.

French translation: Shakespeare. Les feux de l’envie. Traduit de l´anglais par B. Vincent. Paris: Grasset, 1990.

Comprendre René Girard, Fages, 1993

Quand ces choses commenceront … Entretiens avec Michel Treguer. Paris: arléa, 1994.

The Girard Reader. Edited by James G. Williams. New York: The Crossroad Publishing Company, 1996.

Je vois Satan tomber comme l’éclair. Paris: Grasset, 1999.

Celui par qui le scandale arrive. Paris: Desclée de Brouwer, 2001.

La spirale mimétique : Dix-huit leçons sur René Girard, Collectif, Marie-Stella Barberi(Sous la direction de) Desclée de Brouwer, 2001

La voix méconnue du réel. Une théorie des mythes archaïques et modernes. Traduit de l’anglais par B. Formentelli. Paris: Bernard Grasset, 2002.

Le Sacrifice, Bibliothèque Nationale, 2003

Les origines de la culture : Entretiens avec Pierpaolo Antonello et Joao Cezar de Castro Rocha, Desclée de Brouwer, 2004

Politiques de Caïn : En dialogue avec René Girard, Desclée de Brouwer, 2004

Voir enfin la notice de Wikipedia.

7 commentaires pour René Girard: Un nouveau Tocqueville?

  1. […] au risque de choquer nos puristes, le parallèle (toutes proportions gardées) avec un autre de ces prophètes français lui aussi rejeté par son propre  […]

    J'aime

  2. […] Jésus s’appuie sur ce qu’il y a de plus humain dans la Loi, l’obligation faite aux deux premiers accusateurs de jeter les deux premières pierres; il s’agit pour lui de transformer le mimétisme ritualisé pour une violence limitée en un mimétisme inverse. Si ceux qui doivent jeter  “la première pierre” renoncent à leur geste, alors une réaction mimétique inverse s’enclenche, pour le pardon, pour l’amour. Mais il est périlleux de priver la violence mimétique de tout exutoire. Jésus sait bien qu’à dénoncer radicalement le mauvais mimétisme, il s’expose à devenir lui-même la cible des violences collectives. René Girard […]

    J'aime

  3. Je n’ai pas grand chose à dire sur moi, je suis arrivée ici en cherchant « les couples homosexuels » dans Google. Au sujet de don d ovocytes dont https://jcdurbant.wordpress.com/2005/12/25/rene-girard-un-nouveau-tocqueville/ parle, un site vient de s’ouvrir: http://www.lafamillepourtous.com . Venez-vous y connecter!

    A bientot! Dillon
    « Oui, c’est bien le mariage, avec toute sa charge symbolique et toutes ses règles d’ordre public, que le Gouvernement ouvre aux couples de même sexe, dans les mêmes conditions d’âge et de consentement de la part de chacun des conjoints, avec les mêmes interdits, les mêmes prohibitions, sur l’inceste, sur la polygamie, avec les mêmes obligations d’assistance, de fidélité , de respect, instaurées par la loi de 2006, avec les mêmes obligations pour chaque conjoint vis-à-vis l’un de l’autre, les mêmes devoirs des enfants vis-à-vis de leurs parents et des parents vis-à-vis de leurs enfants.

    Oui, c’est bien ce mariage que nous ouvrons aux couples de même sexe. Que l’on nous explique pourquoi deux personnes qui se sont rencontrées, qui se sont aimées, qui ont vieilli ensemble devraient consentir à
    la précarité, à une fragilité, voire à une injustice, du seul fait que la loi ne leur reconnaît pas les mêmes droits qu’à un autre couple aussi stable qui a choisi de construire sa vie.
    »

    J'aime

  4. jcdurbant dit :

    Eh oui, le bon vieux mariage bourgeois sur lequel nos avant-gardes ont tant craché et qu’ils tentent une dernière fois de subvertir en le détournant complètement, au prix d’un mensonge légal et d’un petit bricolage s’il le faut de gamètes, de sa première vocation: la génération et l’accueil de nos enfants …

    Voir:

    C’est le sens de l’histoire (…) Pour la première fois en Occident, des hommes et des femmes homosexuels prétendent se passer de l’acte sexuel pour fonder une famille. Ils transgressent un ordre procréatif qui a reposé, depuis 2000 ans, sur le principe de la différence sexuelle.

    Evelyne Roudinesco

    Si j’étais législateur, je proposerais tout simplement la disparition du mot et du concept de “mariage” dans un code civil et laïque. Le “mariage”, valeur religieuse, sacrale, hétérosexuelle – avec voeu de procréation, de fidélité éternelle, etc. -, c’est une concession de l’Etat laïque à l’Eglise chrétienne – en particulier dans son monogamisme qui n’est ni juif (il ne fut imposé aux juifs par les Européens qu’au siècle dernier et ne constituait pas une obligation il y a quelques générations au Maghreb juif) ni, cela on le sait bien, musulman. En supprimant le mot et le concept de “mariage”, cette équivoque ou cette hypocrisie religieuse et sacrale, qui n’a aucune place dans une constitution laïque, on les remplacerait par une “union civile” contractuelle, une sorte de pacs généralisé, amélioré, raffiné, souple et ajusté entre des partenaires de sexe ou de nombre non imposé.(…) C’est une utopie mais je prends date.

    Jacques Derrida

    On a commencé avec la déconstruction du langage et on finit avec la déconstruction de l’être humain dans le laboratoire. (…) Elle est proposée par les mêmes qui d’un côté veulent prolonger la vie indéfiniment et nous disent de l’autre que le monde est surpeuplé.

    René Girard

    La lisibilité de la filiation, qui est dans l’intérêt de l’enfant, est sacrifiée au profit du bon vouloir des adultes et la loi finit par mentir sur l’origine de la vie.

    Conférence des évêques

    La famille nucléaire biologiquement intacte et stable semble être, même si c’est une fausse impression, une espèce en voie de disparition. Cependant, elle demeure l’environnement le plus sain et sécurisant pour le développement de l’enfant. […] Ce qu’affirmaient les sociologues Sarah McLanahan et Gary Sandefur en 1994 reste une réalité : ” S’il nous était demandé de concevoir un système destiné à répondre aux besoins essentiels de l’enfant, nous finirions probablement par inventer quelque chose d’assez proche de l’idéal d’une famille avec deux parents.” Ses avantages sont amplement démontrés : accès au temps et à l’argent de deux adultes, un système d’équilibre des pouvoirs, une double connexion biologique à l’enfant, le tout renforçant la “probabilité que les parents s’identifient à l’enfant et soient capable de se sacrifier pour cet enfant, ce qui réduirait la probabilité que l’un des parents abuse de l’enfant.

    Mark Regnerus

    J'aime

  5. camagra dit :

    Greetings! I’ve been reading your blog for some time now and finally got the courage to go ahead and give you a shout out from Austin Tx! Just wanted to mention keep up the excellent work!

    J'aime

  6. jcdurbant dit :

    Le travail de la religion est de lever un dieu derrière chaque mort. Le travail de Girard est de réveiller un mort derrière chaque dieu.

    Philippe Muray

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :