Printemps arabe: Obama a perdu deux ans et demi (Dislikable as Bush may have been to many liberals, we have to give him credit)

27 février, 2011
Allah est notre objectif; le Prophète est notre leader; le Coran est notre loi; le Jihad est notre voie; mourir sur la voie d’Allah est notre plus cher espoir. Devise des frères musulmans
La liberté d’expression est dans tous les pays occidentaux d’ores et déjà limitée (…) en 2005, l’Eglise catholique de France a obtenu le retrait d’une publicité utilisant la Cène, mais remplaçant les apôtres par des femmes court vêtues. Cela relève exactement de la même démarche qu’entreprennent les associations musulmanes aujourd’hui. (…) Aucun grand journal ne publierait des caricatures se moquant des aveugles, des nains, des homosexuels ou des Tziganes, plus par peur du mauvais goût que de poursuites judiciaires. Mais le mauvais goût passe pour l’islam, parce que l’opinion publique est plus perméable à l’islamophobie (qui très souvent recouvre en fait un rejet de l’immigration). Olivier Roy
On manifeste avant tout pour la dignité, pour le « respect » : ce slogan est parti de l’Algérie à la fin des années 1990. Les valeurs dont on se réclame sont universelles. Mais la démocratie qu’on demande aujourd’hui n’est plus un produit d’importation : c’est toute la différence avec la promotion de la démocratie faite par l’administration Bush en 2003, qui n’était pas recevable car elle n’avait aucune légitimité politique et était associée à une intervention militaire. Paradoxalement l’affaiblissement des Etats-unis au Moyen-Orient, et le pragmatisme de l’administration Obama, aujourd’hui permettent à une demande autochtone de démocratie de s’exprimer en toute légitimité. Olivier Roy
Quoi que l’on pense de l’intervention militaire américaine, il faut bien admettre qu’elle a modifié la dynamique de la région. Les forces d’opposition intérieures, tout en se distançant des États-Unis, ont été remarquablement enhardies au Liban, en Égypte, en Arabie saoudite et ailleurs. Nous sommes tous à la recherche des premiers signes d’ouverture chez nos voisins. Je sais que certains balbutiements démocratiques ont été écrasés par le passé : à Budapest en 1956, à Prague en 1968 et sur la place Tienanmen en 1989. Pourtant, ces derniers mois possèdent un certain parfum de nouveauté irréversible. Il y a trop de gens qui dans plusieurs endroits défient leurs oppresseurs et prennent des risques pour gagner leur liberté. Pour un vieux de la vieille, le climat actuel fleure bon le printemps. Saad Eddin Ibrahim (2005)
C’est une illusion. Ils cherchent à faire croire que l’élection sera véritablement disputée mais posent des conditions qui empêchent toute candidature. C’est une présidentielle à la tunisienne : le parti au pouvoir organise la compétition, présente ses propres candidats, planifie leur défaite et proclame les élections justes et pluralistes. J’ai joué un rôle modeste dans cette évolution en annonçant en octobre que je me présentais. C’était un véritable défi adressé à Hosni Moubarak. Trois ou quatre personnes ont suivi mon exemple. Hosni Moubarak nous a rejoints à mi-chemin en initiant ce processus tout en s’assurant que nous en serions exclus. Un candidat indépendant doit obtenir le parrainage de 250 élus locaux et nationaux. Avec un parti au pouvoir, le PND, qui contrôle 90 % des mandats, c’est virtuellement impossible. Mais c’est un début d’ouverture qui crée une dynamique. (…) Le régime égyptien (…) montre des signes de faiblesse. Le mur du silence a cédé. Les gens n’hésitent plus à critiquer publiquement Moubarak, à dénoncer la corruption du régime. Rien de tout cela n’existait il y a trois ans. (…) J’accepte le soutien de quiconque défend la démocratie, que ce soit l’Amérique, la Russie, le Japon ou même la France. Ça m’est égal. Nous avons lutté seuls trop longtemps pour refuser une aide. Les Européens appuient aussi notre centre en raison de son action pour la démocratie. Lorsque j’ai été jugé pour avoir reçu des fonds de l’étranger et notamment de l’Union européenne, tous les ambassadeurs des Quinze sont venus me soutenir à mon procès et me voir en prison, à l’exception de celui de la France. (…) Il y a des signes qui ne trompent pas. Que va-t-il éclore de tout cela ? Je l’ignore. Les Palestiniens ont voté en janvier, malgré les barrages israéliens et les appels au boycott du Hamas. Les Irakiens se sont rendus aux urnes en dépit de l’occupation et des attentats. Les Libanais ont manifesté par centaines de milliers pour demander le départ des troupes syriennes. Tout cela existe bel et bien. La participation des Saoudiens aux municipales, aussi limitée et modeste soit-elle, est elle aussi réelle, tout comme les manifestations que nous avons organisées au Caire. Kefaya (« assez », en arabe, qui sert de nom à l’un des principaux mouvements de l’opposition égyptienne, ndlr) est devenu le cri de ralliement de toute la région. Qu’il s’applique aux tueries perpétrées en Irak, à l’occupation syrienne ou israélienne, ce simple mot traduit un rejet commun du statu quo. Saad Eddine Ibrahim
The president wasted two and a half years cozying up to dictators and abandoning dissidents. Partly to distance himself from Bush, democracy promotion became a kind of bad phrase for him. By putting the democracy file on hold, on the back burner, he did not accomplish peace nor did he serve democracy. Dislikable as [President Bush] may have been to many liberals, including my own wife, we have to give him credit. He started a process of some conditionality with American aid and American foreign policy which opened some doors and ultimately was one of the building blocks for what’s happening now. (…) The White house should publicly endorse every democratic movement in the Middle East and offer help. The least the administration can do is withhold « aid and trade and diplomatic endorsement. Because now the people can do the job. America doesn’t have to send armies and navies to change the regimes. Let the people do their change. Saad Eddin Ibrahim

 

A l’heure où, après des jours d’atermoiements, le prétendu chef de file du Monde libre s’est enfin décidé à agir contre le carnage annoncé et commencé en Libye
Pendant que nos dhimmis d’islamologues, les mêmes qui avaient choisi le camp des islamistes au moment de l’affaire des caricatures de Mahomet, en sont encore à leurs interminables rabachages sur une prétendue révolution post-islamiste …
Retour, avec le WSJ, sur le célèbre dissident égyptien Saad Eddin Ibrahim qui, après plusieurs années en prison puis, après intervention du Président Bush, en exil aux Etats-Unis, vient de rentrer au pays.
Qui, au-delà d’une certaine naïveté apparemment sur les capacités de réforme et de modération des Frères musulmans, a le mérite de pointer l’imprudence d’une élection trop précoce avant la maturation de groupes alternatifs aux islamistes.

Et, tout en ayant l’honnêteté de reconnaitre la part du président Bush dans l’avènement actuel du « printemps arabe », ne mâche pas ses mots sur

Une Administration Obama qui, avec son approche d’apaisement des dictateurs et d’abandon des dissidents, a perdu deux précieuses années et demie

A Democrat’s Triumphal Return to Cairo

Saad Eddin Ibrahim, the former prisoner of the Mubarak regime, on the Muslim Brotherhood and Egypt’s political future..

Bari Weiss

The WSJ

February 26, 2011.

For 18 days, the people of Cairo massed in Tahrir Square to bring down their pharaoh. Many carried signs: « Mubarak: shift + delete, » « Forgive me God, for I was scared and kept quiet, » or simply « Go Away. » Barbara Ibrahim, a veteran professor at the American University in Cairo, wore large photographs of her husband—Egypt’s most famous democratic dissident—as a makeshift sandwich board.

Her husband, Saad Eddin Ibrahim, couldn’t be there. After being imprisoned and tortured by the Mubarak regime from 2000 to 2003, he went into a sort of exile, living and teaching abroad. But the day Hosni Mubarak gave up power, Feb. 11, Mr. Ibrahim hopped a plane from JFK International. Landing in his native Cairo, he went directly to the square.

« It was just like, how do you say, the day of judgment, » Mr. Ibrahim says. « The way the day of judgment is described in our scripture, in the Quran, is where you have all of humanity in one place. And nobody recognizes anybody else, just faces, faces. »

And what faces they were: bearded, shorn, framed by hijabs, young, old—and at one point even a bride and groom. « The spirit in the square was just unbelievable, » says Mr. Ibrahim, whose children and grandchildren were among the masses. « These people, these young people, are so empowered. They will never be cowed again by any ruler—at least for a generation. »

For the 72-year-old sociologist, the revolution against Hosni Mubarak has been many years in the making. His struggle began 10 years ago with a word: jumlukiya. A combination of the Arabic words for republic (jumhuriya) and monarchy (malikiya), the term was coined by Mr. Ibrahim to characterize the family dynasties of the Mubaraks of Egypt and the Assads of Syria.

He first described jumlukiya on television during the June 2000 funeral of Syrian dictator Hafez al-Assad. Then he wrote about it in a magazine article that « challenged all the autocrats of the region to open up and have a competitive election. »

The magazine appeared on the morning of June 30, 2000. But it vanished from Egyptian newsstands by midday. By midnight, Mr. Ibrahim was arrested at his home. « Then began my confrontation with the Mubarak regime—the trials, and three year imprisonment, and the defamation, all of that. That was the beginning. »

Not a month before, he had written a speech about women’s rights for Mr. Mubarak’s wife Suzanne—Mr. Ibrahim had been her thesis adviser in the 1970s at the American University in Cairo, when her husband was vice president to Anwar Sadat. None of it mattered. In the end, some 30 people connected to Mr. Ibrahim’s Ibn Khaldun Center—the Muslim world’s leading think tank for the study of democracy and civil society—were rounded up.

Most were ultimately released. But Mr. Ibrahim was tried in a cage within a courtroom, sentenced for « defaming » Egypt (criticizing Mr. Mubarak) and « embezzlement » (for accepting a grant to conduct election monitoring through his center). His stints in prison—always in solitary confinement and, for a period, enduring sleep deprivation and water torture—left him with a serious limp. The former runner now relies on a cane.

Yet he believes that his case helped create the atmosphere for this year’s uprising. « It started as a series of challenges with individuals. With me, with [liberal opposition leader] Ayman Nour . . . What you saw is the accumulation of all these incremental steps that have taken place in the past 10 years, » he says.

. »But to give credit where it is due, » Mr. Ibrahim adds, « the younger generation was more innovative and far more clever than we were by using the technology at their disposal. These guys discovered the tools that could not be combated by the government. » He notes that many of them, like Wael Ghonim from Google, operated from outside of Egypt. « That’s something new. »

With elections set for September, the most urgent question facing Egypt is how to structure the democratic process—and how dominant the Islamist Muslim Brotherhood may become. In a 2005 election, the Brotherhood won 20% of the seats in parliament. According to the Ibn Khaldun Center’s research, the group could earn about 30% in an upcoming vote.

Mr. Ibrahim thinks that holding elections six months from now is « not wise. » If he had his druthers, it would be put off for several years to allow alternative groups to mature. Still, he insists that the Brothers—some of whom he knows well from prison, including senior leader Essam el-Erian—are changing.

« They did not start this movement, nor were they the principal actors, nor were they the majority, » he says. When they showed up in Tahrir Square on the fourth day of the protests, most were members of the group’s young guard. Mr. Ibrahim points out that they didn’t use any Islamist slogans. « Their famous slogan is ‘Islam is the solution.’ They use that usually in elections and marches. But they did not. » This time, they chose « Religion is for God, country is for all. » That slogan dates to 1919 and Egypt’s secular nationalist movement.

What’s more, some Brothers carried signs depicting the crescent and the cross together. « One of the great scenes was of young Copts [Christians], boys and girls, bringing water for the Muslim brothers to do their ablution, and also making a big circle—a temporary worship space—for them. And then come Sunday, the Muslims reciprocated by allowing space for the Copts to have their service. That of course was very moving.  »

Maybe so. But this week Muslim Brotherhood member Mohsen Radi declared that the group finds it « unsuitable » for a Copt or a woman to hold a high post like the presidency. Then there’s the Brotherhood’s motto: « ‘Allah is our objective; the Prophet is our leader; the Quran is our law; Jihad is our way; dying in the way of Allah is our highest hope. » Looking around Egypt’s neighborhood, it’s not hard to guess what life would be like for Coptic Christians, let alone women, under a state guided by Quranic Shariah law.

« That’s still their creed and their motto, » Mr. Ibrahim says. « What they have done is to lower that profile. Not to give it up, but to lower it. » He adds that the Brothers have promised not to run a candidate for the presidency for the next two election cycles.

To skeptics like me, such gestures seem like opportunism—superficial ploys aimed at winning votes, not a genuine transformation. I press Mr. Ibrahim and he insists that the younger guard is evolving, and that they are « fairly tolerant and enlightened. » Enlightened seems a stretch, but nevertheless, what other option is there? Banning the Brotherhood, as the Mubarak regime did, is a nonstarter.

If Mr. Ibrahim is a fundamentalist about anything, it’s democracy. And his hope is that participating in the democratic process will liberalize the Muslim Brothers over the long term. They « have survived for 80 years, and one mechanism for survival is adaptation, » he says. « If the pressure continues, by women and by the middle class, they will continue to evolve. Far from taking their word, we should keep demanding that they prove that they really are pluralistic, that they are not going to turn against democracy, that they are not going to make it one man, one vote, one time. »

He compares the Brothers to the Christian Democrats in Western Europe after World War II. « They started with more Christianity than democracy 100 years ago. Now they are more democracy than Christianity. » True, but the Christian Democrats never embraced violent radicalism in the way the Muslim Brotherhood has.

Turkey’s Justice and Development Party (AKP)—formerly the Virtue Party—is a more recent model. « The Muslim Brothers seem to be moving in the same direction, » he says.

That would probably be a best case, but it too is problematic. The AKP—and, by extension, contemporary Turkey—is democratic but hardly liberal. Over the past decade, it has dramatically limited press freedom, stoked anti-Semitism, supported Hamas, and defended murderous figures like Sudan’s Omar al-Bashir.

Still, the Turkish scenario is far better than the Iranian one—the hijacking of Egypt’s revolution by radical clerics like Yusuf al-Qaradawi, who returned from Qatar to Cairo last week. For his part, Mr. Ibrahim doesn’t think that Mr. Qaradawi—a rock-star televangelist with an Al Jazeera viewership of some 60 million—is positioned to dominate the new Egypt as Ayatollah Khomeini dominated post-1979 Iran.

Mr. Qaradawi had messages of Muslim-Christian unity for the hundreds of thousands who heard him preach in the square. But about Jews, he has said that Hitler « managed to put them in their place. This was divine punishment for them. Allah willing, the next time will be at the hands of the believers [Muslims]. »

When I asked Mr. Ibrahim about the scourge of anti-Semitism in the Middle East generally, he’s dismissive. « Have you seen any pogroms in Morocco or Tunisia or Egypt? » he asks rhetorically. As I point out, though, the Arab Middle East has had a negligible Jewish population since 1948, when roughly 800,000 Jews were expelled. It’s hard to carry out a pogrom when Jews aren’t around.

So what if the Brothers prove increasingly radical, not moderate? « I would struggle against them. . . . As a democrat and as a human rights activist I would fight, just as I fought Mubarak, like I fought Nasser. All my life I’ve been fighting people who do not abide by human rights and basic freedoms. »

Might he run for political office when his professorship at New Jersey’s Drew University ends in May? « I’m 72 years old. And I’d really like to see a younger generation. » But, he adds, « in politics you never say no. »

« I am more interested in having the kind of presidential campaign similar to what you have here or in Western Europe. . . . That’s part of creating or socializing our people into pluralism—to see it at work, to have debates, to have a free media, » he says.

One political role he’s already playing is as an informal adviser to Obama administration officials, his friends Michael McFaul and Samantha Power, scholars who serve on the National Security Council staff. But he doesn’t mince words about Mr. Obama’s record so far. The president « wasted two and a half years » cozying up to dictators and abandoning dissidents, he says. « Partly to distance himself from Bush, democracy promotion became a kind of bad phrase for him. » He also made the Israeli-Palestinian conflict his top priority, at the expense of pushing for freedom. « By putting the democracy file on hold, on the back burner, he did not accomplish peace nor did he serve democracy, » says Mr. Ibrahim.

‘Dislikable as [President Bush] may have been to many liberals, including my own wife, we have to give him credit, » says Mr. Ibrahim. « He started a process of some conditionality with American aid and American foreign policy which opened some doors and ultimately was one of the building blocks for what’s happening now. » That conditionality extended to Mr. Ibrahim: In 2002, the Bush administration successfully threatened to withhold $130 million in aid from Egypt if Mr. Mubarak didn’t release him.

So what should the White House do? « Publicly endorse every democratic movement in the Middle East and offer help, » he says. The least the administration can do is withhold « aid and trade and diplomatic endorsement. Because now the people can do the job. America doesn’t have to send armies and navies to change the regimes. Let the people do their change. »

Ms. Weiss is an assistant editorial features editor at the Journal.

Voir aussi:

Le Printemps démocratique du Moyen-Orient

Saad Eddin Ibrahim

19-05-2005

Partout au Moyen-Orient, les résultats des élections marquent une nouvelle tendance : Les partis politiques islamistes, ceux qui déterminent leur plate-forme politique selon la loi islamique, sont très populaires. Partout où des élections sont organisées, les islamistes obtiennent de bons résultats : le Hamas chez les Palestiniens de la Bande de Gaza et de Cisjordanie, la coalition chiite d’orientation religieuse en Irak, la faction parlementaire au Maroc et, de manière plus significative, le Parti pour la justice et le développement (AKP) en Turquie.

Les mouvements démocratiques du Liban, d’Égypte et d’ailleurs, dans cette région, doivent faire face au défi de la participation des partis islamistes aux systèmes démocratiques. Peut-on alors faire confiance aux islamistes ? S’ils arrivent au pouvoir, respecteront-ils le droit des minorités et des femmes et quitteront-ils le pouvoir quand ils ne seront pas réélus ? Accepteront-ils l’opposition ? Ou bien ces élections seront-elles fondées sur le principe du « un homme, une voix, une seule fois » ?

J’étudie ces questions dans ma pratique de sociologue depuis 30 ans. J’ai été emprisonné en Égypte, où j’ai discuté de ces questions avec mes camarades prisonniers qui étaient pour la plupart emprisonnés pour avoir soutenu le mouvement islamiste égyptien. Mes conclusions ? Les partis islamistes ont évolué.

Ces partis comprennent les transformations sociales en cours au Moyen-Orient qui mènent vers la démocratie, et ils veulent y jouer leur rôle. De mon point de vue, nous assistons peut-être à l’émergence de partis musulmans démocrates, tout comme ce fut le cas de la démocratie chrétienne en Europe après la Seconde guerre mondiale.

La popularité des islamistes n’est pas difficile à comprendre. Les régimes autocratiques du Moyen-Orient n’ayant jamais accordé d’espace d’expression libre, les mosquées ont émergé comme les seuls lieux associatifs libres. Les groupes religieux ont réagi face à cette opportunité, émergent comme les premiers bureaux d’aide sociale, puis évoluant vers l’équivalent des hommes politiques locaux. Dans ce processus, ils ont gagné en crédibilité comme défenseurs du peuple dignes de confiance : c’est ce qui les distingue radicalement des gouvernements répressifs et corrompus.

En principe, il serait hypocrite de défendre la démocratie et d’exclure en même temps les islamistes de toute participation politique pacifique. Les pratiques de politique électorales offrent de bonnes raisons d’être optimiste. Selon mes estimations, les deux-tiers des musulmans du monde entier, dont la population s’élève au total à 1,4 milliard, vivent sous des gouvernements issus d’élections auxquelles les partis islamistes ont participé.

Quand les partis islamistes se voient refuser l’accès aux élections politiques, leur cause prend une ampleur mythique. Leurs principes n’ont encore jamais été testés et n’ont jamais eu à affronter la réalité pratique de la gouvernance. Feu le roi Hussein avait relevé ce défi en 1989, après les émeutes du pain dans la ville méridionale de Ma’an en Jordanie. Le roi rassembla toutes les forces politiques pour préparer une charte nationale sur la participation politique. Les islamistes l’ont signée, s’engageant à respecter les règles du jeu.

Dans les années qui se sont écoulées depuis cette date, ils ont participé à quatre élections jordaniennes. La première fois, ils ont obtenu une majorité de gouvernement, ont mis leurs slogans en œuvre et n’ont pas réussi à conserver l’appui du peuple. Dans les quatre ministères dont ils avaient la charge, les ministres ont imposé certaines restrictions au personnel féminin, ce qui a déclenché des protestations généralisées qui, finalement, les ont poussés à la démission. Dans les élections qui suivirent, ils ont perdu un grand nombre de voix.

D’autre par, il est faux de croire que la force peut éliminer les mouvements islamistes. Il vaut mieux, plutôt, les faire participer aux réformes politiques, sous certaines conditions :

•le respect de la constitution nationale, de la primauté du droit et de l’indépendance du pouvoir judiciaire,

•l’acceptation de la rotation du pouvoir sur la base d’élections libres, équitables et sous suivi international,

•la garantie de droits équitables et de la participation politique sans restriction pour les minorités non musulmanes,

•la participation totale et égalitaire des femmes dans la vie politique.

Le rôle des acteurs externes dans la promotion de la démocratie au Moyen-Orient est également très important. On a beaucoup parlé de la « croisade » menée par le président américain George W. Bush pour mettre en place la démocratie dans le monde musulman. Les guerres d’Afghanistan et d’Irak furent expliquées en partie sur la base de la dissémination de la liberté, de même que l’Initiative de partenariat au Moyen-Orient est censée placer la démocratie au centre de l’aide américaine dans la région.

Il est important de se rappeler, cependant, que la démocratie faisait partie des préoccupations internationales avant que les États-Unis ne soient attaqués le 11 septembre 2001. Selon l’Accord de Barcelone en 1995, l’Union européenne offrait son aide et ouvrait ses échanges à plusieurs pays arabes en contre-partie de réformes visant à faire progresser la démocratie. L’amélioration des échanges commerciaux s’est bien produite, mais les réformes intérieures se font encore attendre dans les pays arabes. Dans les années 1970, les accords d’Helsinki permirent de faire tomber l’empire soviétique. Il nous faut une formule semblable pour le Moyen-Orient.

Quoi que l’on pense de l’intervention militaire américaine, il faut bien admettre qu’elle a modifié la dynamique de la région. Les forces d’opposition intérieures, tout en se distançant des États-Unis, ont été remarquablement enhardies au Liban, en Égypte, en Arabie saoudite et ailleurs. Nous sommes tous à la recherche des premiers signes d’ouverture chez nos voisins.

Je sais que certains balbutiements démocratiques ont été écrasés par le passé : à Budapest en 1956, à Prague en 1968 et sur la place Tienanmen en 1989. Pourtant, ces derniers mois possèdent un certain parfum de nouveauté irréversible. Il y a trop de gens qui dans plusieurs endroits défient leurs oppresseurs et prennent des risques pour gagner leur liberté. Pour un vieux de la vieille, le climat actuel fleure bon le printemps.

Saad Eddin Ibrahim, militant pacifiste et pro-démocrate, enseigne à l’université américaine du Caire et dirige le centre Ibn Khaldun. Il écrit actuellement ses mémoires de prison.

Voir enfin:

Révolution post-islamiste

Olivier Roy

Le Monde

12.02.11

L’opinion européenne interprète les soulèvements populaires en Afrique du Nord et en Egypte à travers une grille vieille de plus de trente ans : la révolution islamique d’Iran. Elle s’attend donc à voir les mouvements islamistes, en l’occurrence les Frères musulmans et leurs équivalents locaux, être soit à la tête du mouvement, soit en embuscade, prêt à prendre le pouvoir. Mais la discrétion et le pragmatisme des Frères musulmans étonnent et inquiètent : où sont passés les islamistes ?

Mais si l’on regarde ceux qui ont lancé le mouvement, il est évident qu’il s’agit d’une génération post-islamiste. Les grands mouvements révolutionnaires des années 1970 et 1980, pour eux c’est de l’histoire ancienne, celles de leurs parents. Cette nouvelle génération ne s’intéresse pas à l’idéologie : les slogans sont tous pragmatiques et concrets (« dégage », « erhal ») ; il ne font pas appel à l’islam comme leurs prédécesseurs le faisaient en Algérie à la fin des années 1980. Ils expriment avant tout un rejet des dictatures corrompues et une demande de démocratie. Cela ne veut évidemment pas dire que les manifestants sont laïcs, mais simplement qu’ils ne voient pas dans l’islam une idéologie politique à même de créer un ordre meilleur : ils sont bien dans un espace politique séculier. Et il en va de même pour les autres idéologies : ils sont nationalistes (voir les drapeaux agités) mais ne prônent pas le nationalisme. Plus originale est la mise en sourdine des théories du complot : les Etats-Unis et Israël (ou la France en Tunisie, qui a pourtant soutenu Ben Ali jusqu’au bout) ne sont pas désignés comme la cause des malheur du monde arabe. Même le pan-arabisme a disparu comme slogan, alors même que l’effet de mimétisme qui jette les Egyptiens et les Yéménites dans la rue à la suite des événements de Tunis montre qu’il y a bien une réalité politique du monde arabe.

Cette génération est pluraliste, sans doute parce qu’elle est aussi plus individualiste. Les études sociologiques montrent que cette génération est plus éduquée que la précédente, vit plus dans le cadre de familles nucléaires, a moins d’enfants, mais en même temps, elle est au chômage ou bien vit dans le déclassement social. Elle est plus informée, et a souvent accès aux moyens de communications modernes qui permettent de se connecter en réseau d’individu à individu sans passer par la médiation de partis politiques (de toute façon interdits). Les jeunes savent que les régimes islamistes sont devenus des dictatures : ils ne sont fascinés ni par l’Iran ni par l’Arabie saoudite. Ceux qui manifestent en Egypte sont précisément ceux qui manifestaient en Iran contre Ahmedinejad (pour des raisons de propagande le régime de Téhéran fait semblant de soutenir le mouvement en Egypte, mais c’est un règlement de comptes avec Moubarak). Ils sont peut-être croyants, mais séparent cela de leur revendications politiques : en ce sens le mouvement est « séculier », car il sépare religion et politique. La pratique religieuse s’est individualisée.

On manifeste avant tout pour la dignité, pour le « respect » : ce slogan est parti de l’Algérie à la fin des années 1990. Les valeurs dont on se réclame sont universelles. Mais la démocratie qu’on demande aujourd’hui n’est plus un produit d’importation : c’est toute la différence avec la promotion de la démocratie faite par l’administration Bush en 2003, qui n’était pas recevable car elle n’avait aucune légitimité politique et était associée à une intervention militaire. Paradoxalement l’affaiblissement des Etats-unis au Moyen-Orient, et le pragmatisme de l’administration Obama, aujourd’hui permettent à une demande autochtone de démocratie de s’exprimer en toute légitimité.

Ceci dit une révolte ne fait pas une révolution. Le mouvement n’a pas de leaders, pas de partis politiques et pas d’encadrement, ce qui est cohérent avec sa nature mais pose le problème de l’institutionnalisation de la démocratie. Il est peu probable que la disparition d’une dictature entraîne automatiquement la mise en place d’une démocratie libérale, comme Washington l’espérait pour l’Irak. Il y a dans chaque pays arabe, comme ailleurs, un paysage politique d’autant plus complexe qu’il a été occulté par la dictature. Or en fait, à part les Islamistes et, très souvent, les syndicats (même affaiblis), il n’y a pas grand chose.

LES ISLAMISTES N’ONT PAS DISPARU MAIS ONT CHANGÉ

Nous appelons islamistes ceux qui voient dans l’islam une idéologie politique à même de résoudre tous les problèmes de la société. Les plus radicaux ont quitté la scène pour le jihad international et ne sont plus là : ils sont dans le désert avec Al-Qaida au Maghreb islamique (AQMI), au Pakistan ou dans la banlieue de Londres. Ils n’ont pas de base sociale ou politique. Le jihad global est complètement déconnecté des mouvements sociaux et des luttes nationales. Bien sûr la propagande d’Al-Qaida essaie de présenter le mouvement comme l’avant-garde de toute la communauté musulmane contre l’oppression occidentale, mais cela ne marche pas. Al-Qaida recrute de jeunes jihadistes dé-territorialisés, sans base sociale, qui ont tous coupé avec leur voisinage et leur famille. Al-Qaida reste enfermé dans sa logique de « propagande par le fait » et ne s’est jamais préoccupé de construire une structure politique au sein des sociétés musulmanes. Comme de plus l’action d’Al-Qaida se déroule surtout en Occident ou vise des cibles définies comme occidentales, son impact dans les sociétés réelles est nul.

Une autre illusion d’optique est de lier la réislamisation massive qu’ont semblé connaître les sociétés du monde arabe au cours des trente dernières années avec une radicalisation politique. Si les sociétés arabes sont plus visiblement islamiques qu’il y a trente ou quarante ans, comment expliquer l’absence de slogans islamiques dans les manifestations actuelles ? C’est le paradoxe de l’islamisation : elle a largement dépolitisé l’islam. La réislamisation sociale et culturelle (le port du voile, le nombre de mosquées, la multiplication des prêcheurs, des chaînes de télévision religieuses) s’est faite en dehors des militants islamistes, elle a aussi ouvert un « marché religieux » dont plus personne n’a le monopole ; elle est aussi en phase avec la nouvelle quête du religieux chez les jeunes, qui est individualiste mais aussi changeante. Bref les islamistes ont perdu le monopole de la parole religieuse dans l’espace public, qu’ils avaient dans les années 1980.

D’une part les dictatures ont souvent (mais pas en Tunisie) favorisé un islam conservateur, visible mais peu politique, obsédé par le contrôle des moeurs. Le port du voile s’est banalisé. Ce conservatisme de l’Etat s’est trouvé en phase avec la mouvance dite « salafiste » qui met l’accent sur la réislamisation des individus et non sur les mouvements sociaux. Bref, aussi paradoxal que cela puisse paraître, la réislamisation a entraîné une banalisation et une dépolitisation du marqueur religieux : quand tout est religieux, plus rien n’est religieux. Ce qui, vu de l’Occident, a été perçu comme une grande vague verte de réislamisation ne correspond finalement qu’à une banalisation : tout devient islamique, du fast-food à la mode féminine. Mais les formes de piété se sont aussi individualisées : on se construit sa foi, on cherche le prêcheur qui parle de la réalisation de soi, comme l’Egyptien Amr Khaled, et on ne s’intéresse plus à l’utopie de l’Etat islamique. Les « salafis » se concentrent sur la défense des signes et valeurs religieuses mais n’ont pas de programme politique : ils sont absents de la contestation où l’on ne voit pas de femmes en burqa (alors qu’il y a beaucoup de femmes parmi les manifestants, même en Egypte). Et puis d’autres courants religieux qu’on croyait en retrait, comme le soufisme, fleurissent à nouveau. Cette diversification du religieux sort aussi du cadre de l’islam, comme on le voit en Algérie ou en Iran, avec une vague de conversions au christianisme.

Une autre erreur est de concevoir les dictatures comme défendant le sécularisme contre le fanatisme religieux. Les régimes autoritaires n’ont pas sécularisé les sociétés, au contraire, sauf en Tunisie, ils se sont accommodés d’une réislamisation de type néo fondamentaliste, où l’on parle de mettre en œuvre la charia sans se poser la question de la nature de l’Etat. Partout les oulamas et les institutions religieuses officielles ont été domestiqués par l’Etat, tout en se repliant sur un conservatisme théologique frileux. Si bien que les clercs traditionnels, formés à Al-Azhar, ne sont plus dans le coup, ni sur la question politique, ni même sur les grands enjeux de la société. Ils n’ont rien à offrir aux nouvelles générations qui cherchent de nouveaux modèles pour vivre leur foi dans un monde plus ouvert. Mais du coup les conservateurs religieux ne sont plus du côté de la contestation populaire.

UNE CLÉ DU CHANGEMENT

Mohammed Badie, le guide suprême depuis janvier 2010 des Frères musulmans égyptiens, lors d’une conférence de presse le 30 mai 2010.AFP/-

Cette évolution touche aussi les mouvements politiques islamistes, qui s’incarnent dans la mouvance des Frères musulmans et de leurs épigones, comme le parti Nahda en Tunisie. Les Frères musulmans ont bien changé. Le premier point c’est bien sûr l’expérience de l’échec, aussi bien dans l’apparent succès (la révolution islamique d’Iran), que dans la défaite (la répression partout menée contre eux). La nouvelle génération militante en a tiré les leçons, ainsi que des anciens comme Rachid Ghannouchi en Tunisie. Ils ont compris que vouloir prendre le pouvoir à la suite d’une révolution conduisait soit à la guerre civile, soit à la dictature ; dans leur lutte contre la répression ils se sont rapprochés des autres forces politiques. Bons connaisseurs de leur propre société, ils savent aussi le peu de poids de l’idéologie. Ils ont aussi tiré les leçons du modèle turc : Erdogan et le parti AK ont pu concilier démocratie, victoire électorale, développement économique, indépendance nationale et promotion de valeurs sinon islamiques, du moins « d’authenticité ».

Mais surtout les Frères musulmans ne sont plus porteurs d’un autre modèle économique ou social. Ils sont devenus conservateurs quant aux mœurs, et libéraux quant à l’économie. Et c’est sans doute l’évolution la plus notable : dans les années 1980, les islamistes (mais surtout les chi’ites) prétendaient défendre les intérêts des classes opprimées et prônaient une étatisation de l’économie, et une redistribution de la richesse. Aujourd’hui les Frères musulmans égyptiens ont approuvé la contre-réforme agraire menée par Moubarak, laquelle consiste à redonner aux propriétaires terriens le droit d’augmenter les baux et de renvoyer leurs fermiers. Si bien que les islamistes ne sont plus présents dans les mouvements sociaux qui agitent le delta du Nil, où l’on observe désormais un retour de la « gauche », c’est dire de militants syndicalistes.

Mais l’embourgeoisement des islamistes est aussi un atout pour la démocratie : faute de jouer sur la carte de la révolution islamique, il les pousse à la conciliation, au compromis et à l’alliance avec d’autres forces politiques. La question aujourd’hui n’est plus de savoir si les dictatures sont le meilleur rempart contre l’islamisme ou non. Les islamistes sont devenus des acteurs du jeu démocratique. Ils vont bien sûr peser dans le sens d’un plus grand contrôle des mœurs, mais faute de s’appuyer sur un appareil de répression comme en Iran, ou sur une police religieuse comme en Arabie saoudite, ils vont devoir composer avec une demande de liberté qui ne s’arrête pas seulement au droit d’élire un parlement. Bref ou bien les islamistes vont s’identifier au courant salafiste et conservateur traditionnels, perdant ainsi leur prétention de penser l’islam dans la modernité, ou bien ils vont devoir faire un effort de repenser leur conception des rapports entre la religion et la politique.

Les Frères musulmans seront d’autant plus une clé du changement que la génération en révolte ne cherche guère à se structurer politiquement. On reste dans la révolte de protestation, pas dans l’annonce d’un nouveau type de régime. D’autre part, les sociétés arabes restent plutôt conservatrices ; les classes moyennes qui se sont développées à la suite des libéralisations économiques veulent de la stabilité politique : elles protestent avant tout contre la nature prédatrice des dictatures, qui confine à la kleptomanie dans le régime tunisien. La comparaison entre la Tunisie et l’Egypte est éclairante. En Tunisie le clan Ben Ali avait affaibli tous ses alliés potentiels, par refus de partager non seulement le pouvoir mais surtout la richesse : la classe des hommes d’affaires a été littéralement escroquée en permanente par la famille, et l’armée a été laissée non seulement hors-jeu sur le plan politique, mais surtout en dehors de la distribution des richesses : l’armée tunisienne était pauvre ; elle a même un intérêt corporatiste à avoir un régime démocratique qui lui assurera sans doute un budget plus élevé.

Par contre en Egypte le régime avait une base sociale plus large, l’armée est associée non seulement au pouvoir mais aussi à la gestion de l’économie et à ses bénéfices. La demande démocratique butera donc partout dans le monde arabe sur l’enracinement social des réseaux de clientélisme de chaque régime. Il y a ici une dimension anthropologique intéressante : la demande de démocratie est-elle capable de dépasser les réseaux complexes d’allégeances et d’appartenances à des corps sociaux intermédiaires (qu’il s’agisse de l’armée, de tribus, de clientèles politiques, etc.). Quelle est la capacité des régimes à jouer sur les allégeances traditionnelles (les Bédouins en Jordanie, les tribus au Yémen) ? Comment ces groupes sociaux peuvent-ils ou non se brancher sur cette demande de démocratie et en devenir des acteurs ? Comment la référence religieuse va se diversifier et s’adapter à des nouvelles situations ? Le processus va être long et chaotique, mais une chose est certaine : nous ne sommes plus dans l’exceptionnalisme arabo-musulman. Les événements actuels reflètent un changement en profondeur des sociétés du monde arabe. Ces changements sont en cours depuis longtemps, mais ils étaient occultés par les clichés tenaces que l’Occident accrochaient sur le Moyen-Orient.

Il y a vingt ans, je publiais L’Echec de l’islam politique. Qu’il ait été lu ou non n’a pas d’importance, mais ce qui se passe aujourd’hui montre que les acteurs locaux ont tiré eux-mêmes les leçons de leur propre histoire. Nous n’en avons pas fini avec l’islam, certes, et la démocratie libérale n’est pas la « fin de l’histoire », mais il faut désormais penser l’islam dans le cadre de son autonomisation par rapport à une culture dite « arabo-musulmane » qui pas plus aujourd’hui qu’hier n’a été fermée sur elle-même.

 

A Democrat’s Triumphal Return to Cairo

Retour, avec le WSJ, sur le célèbre dissident égyptien Saad Eddin Ibrahim qui, après plusieurs années en prison puis, après intervention du Président Bush, en exil aux Etats-Unis, vient de rentrer au pays.

Qui, au-delà d’une certaine naïveté apparemment sur les capacités de réforme et de modération des Frères musulmans, a le mérite de pointer l’imprudence d’une élection trop précoce avant la maturation de groupes alternatifs aux islamistes.

Et, tout en ayant l’honnêteté de reconnaitre la part du président Bush dans l’avènement actuel du « printemps arabe », ne mâche pas ses mots sur

Une Administration Obama qui, avec son approche d’apaisement des dictateurs et d’abandon des dissidents, a perdu deux précieuses années et demie

Olivier Roy, professeur et directeur du programme méditerranéen de l’Institut universitaire européen de Florence (Italie)

 

The WSJ
February 26, 2011.

For 18 days, the people of Cairo massed in Tahrir Square to bring down their pharaoh. Many carried signs: « Mubarak: shift + delete, » « Forgive me God, for I was scared and kept quiet, » or simply « Go Away. » Barbara Ibrahim, a veteran professor at the American University in Cairo, wore large photographs of her husband—Egypt’s most famous democratic dissident—as a makeshift sandwich board.

Her husband, Saad Eddin Ibrahim, couldn’t be there. After being imprisoned and tortured by the Mubarak regime from 2000 to 2003, he went into a sort of exile, living and teaching abroad. But the day Hosni Mubarak gave up power, Feb. 11, Mr. Ibrahim hopped a plane from JFK International. Landing in his native Cairo, he went directly to the square.

« It was just like, how do you say, the day of judgment, » Mr. Ibrahim says. « The way the day of judgment is described in our scripture, in the Quran, is where you have all of humanity in one place. And nobody recognizes anybody else, just faces, faces. »

And what faces they were: bearded, shorn, framed by hijabs, young, old—and at one point even a bride and groom. « The spirit in the square was just unbelievable, » says Mr. Ibrahim, whose children and grandchildren were among the masses. « These people, these young people, are so empowered. They will never be cowed again by any ruler—at least for a generation. »

For the 72-year-old sociologist, the revolution against Hosni Mubarak has been many years in the making. His struggle began 10 years ago with a word: jumlukiya. A combination of the Arabic words for republic (jumhuriya) and monarchy (malikiya), the term was coined by Mr. Ibrahim to characterize the family dynasties of the Mubaraks of Egypt and the Assads of Syria.

He first described jumlukiya on television during the June 2000 funeral of Syrian dictator Hafez al-Assad. Then he wrote about it in a magazine article that « challenged all the autocrats of the region to open up and have a competitive election. »

The magazine appeared on the morning of June 30, 2000. But it vanished from Egyptian newsstands by midday. By midnight, Mr. Ibrahim was arrested at his home. « Then began my confrontation with the Mubarak regime—the trials, and three year imprisonment, and the defamation, all of that. That was the beginning. »

Not a month before, he had written a speech about women’s rights for Mr. Mubarak’s wife Suzanne—Mr. Ibrahim had been her thesis adviser in the 1970s at the American University in Cairo, when her husband was vice president to Anwar Sadat. None of it mattered. In the end, some 30 people connected to Mr. Ibrahim’s Ibn Khaldun Center—the Muslim world’s leading think tank for the study of democracy and civil society—were rounded up.

Most were ultimately released. But Mr. Ibrahim was tried in a cage within a courtroom, sentenced for « defaming » Egypt (criticizing Mr. Mubarak) and « embezzlement » (for accepting a grant to conduct election monitoring through his center). His stints in prison—always in solitary confinement and, for a period, enduring sleep deprivation and water torture—left him with a serious limp. The former runner now relies on a cane.

Yet he believes that his case helped create the atmosphere for this year’s uprising. « It started as a series of challenges with individuals. With me, with [liberal opposition leader] Ayman Nour . . . What you saw is the accumulation of all these incremental steps that have taken place in the past 10 years, » he says.

. »But to give credit where it is due, » Mr. Ibrahim adds, « the younger generation was more innovative and far more clever than we were by using the technology at their disposal. These guys discovered the tools that could not be combated by the government. » He notes that many of them, like Wael Ghonim from Google, operated from outside of Egypt. « That’s something new. »

With elections set for September, the most urgent question facing Egypt is how to structure the democratic process—and how dominant the Islamist Muslim Brotherhood may become. In a 2005 election, the Brotherhood won 20% of the seats in parliament. According to the Ibn Khaldun Center’s research, the group could earn about 30% in an upcoming vote.

Mr. Ibrahim thinks that holding elections six months from now is « not wise. » If he had his druthers, it would be put off for several years to allow alternative groups to mature. Still, he insists that the Brothers—some of whom he knows well from prison, including senior leader Essam el-Erian—are changing.

« They did not start this movement, nor were they the principal actors, nor were they the majority, » he says. When they showed up in Tahrir Square on the fourth day of the protests, most were members of the group’s young guard. Mr. Ibrahim points out that they didn’t use any Islamist slogans. « Their famous slogan is ‘Islam is the solution.’ They use that usually in elections and marches. But they did not. » This time, they chose « Religion is for God, country is for all. » That slogan dates to 1919 and Egypt’s secular nationalist movement.

What’s more, some Brothers carried signs depicting the crescent and the cross together. « One of the great scenes was of young Copts [Christians], boys and girls, bringing water for the Muslim brothers to do their ablution, and also making a big circle—a temporary worship space—for them. And then come Sunday, the Muslims reciprocated by allowing space for the Copts to have their service. That of course was very moving.  »

Maybe so. But this week Muslim Brotherhood member Mohsen Radi declared that the group finds it « unsuitable » for a Copt or a woman to hold a high post like the presidency. Then there’s the Brotherhood’s motto: « ‘Allah is our objective; the Prophet is our leader; the Quran is our law; Jihad is our way; dying in the way of Allah is our highest hope. » Looking around Egypt’s neighborhood, it’s not hard to guess what life would be like for Coptic Christians, let alone women, under a state guided by Quranic Shariah law.

« That’s still their creed and their motto, » Mr. Ibrahim says. « What they have done is to lower that profile. Not to give it up, but to lower it. » He adds that the Brothers have promised not to run a candidate for the presidency for the next two election cycles.

To skeptics like me, such gestures seem like opportunism—superficial ploys aimed at winning votes, not a genuine transformation. I press Mr. Ibrahim and he insists that the younger guard is evolving, and that they are « fairly tolerant and enlightened. » Enlightened seems a stretch, but nevertheless, what other option is there? Banning the Brotherhood, as the Mubarak regime did, is a nonstarter.

If Mr. Ibrahim is a fundamentalist about anything, it’s democracy. And his hope is that participating in the democratic process will liberalize the Muslim Brothers over the long term. They « have survived for 80 years, and one mechanism for survival is adaptation, » he says. « If the pressure continues, by women and by the middle class, they will continue to evolve. Far from taking their word, we should keep demanding that they prove that they really are pluralistic, that they are not going to turn against democracy, that they are not going to make it one man, one vote, one time. »

He compares the Brothers to the Christian Democrats in Western Europe after World War II. « They started with more Christianity than democracy 100 years ago. Now they are more democracy than Christianity. » True, but the Christian Democrats never embraced violent radicalism in the way the Muslim Brotherhood has.

Turkey’s Justice and Development Party (AKP)—formerly the Virtue Party—is a more recent model. « The Muslim Brothers seem to be moving in the same direction, » he says.

That would probably be a best case, but it too is problematic. The AKP—and, by extension, contemporary Turkey—is democratic but hardly liberal. Over the past decade, it has dramatically limited press freedom, stoked anti-Semitism, supported Hamas, and defended murderous figures like Sudan’s Omar al-Bashir.

Still, the Turkish scenario is far better than the Iranian one—the hijacking of Egypt’s revolution by radical clerics like Yusuf al-Qaradawi, who returned from Qatar to Cairo last week. For his part, Mr. Ibrahim doesn’t think that Mr. Qaradawi—a rock-star televangelist with an Al Jazeera viewership of some 60 million—is positioned to dominate the new Egypt as Ayatollah Khomeini dominated post-1979 Iran.

Mr. Qaradawi had messages of Muslim-Christian unity for the hundreds of thousands who heard him preach in the square. But about Jews, he has said that Hitler « managed to put them in their place. This was divine punishment for them. Allah willing, the next time will be at the hands of the believers [Muslims]. »

When I asked Mr. Ibrahim about the scourge of anti-Semitism in the Middle East generally, he’s dismissive. « Have you seen any pogroms in Morocco or Tunisia or Egypt? » he asks rhetorically. As I point out, though, the Arab Middle East has had a negligible Jewish population since 1948, when roughly 800,000 Jews were expelled. It’s hard to carry out a pogrom when Jews aren’t around.

So what if the Brothers prove increasingly radical, not moderate? « I would struggle against them. . . . As a democrat and as a human rights activist I would fight, just as I fought Mubarak, like I fought Nasser. All my life I’ve been fighting people who do not abide by human rights and basic freedoms. »

Might he run for political office when his professorship at New Jersey’s Drew University ends in May? « I’m 72 years old. And I’d really like to see a younger generation. » But, he adds, « in politics you never say no. »

« I am more interested in having the kind of presidential campaign similar to what you have here or in Western Europe. . . . That’s part of creating or socializing our people into pluralism—to see it at work, to have debates, to have a free media, » he says.

One political role he’s already playing is as an informal adviser to Obama administration officials, his friends Michael McFaul and Samantha Power, scholars who serve on the National Security Council staff. But he doesn’t mince words about Mr. Obama’s record so far. The president « wasted two and a half years » cozying up to dictators and abandoning dissidents, he says. « Partly to distance himself from Bush, democracy promotion became a kind of bad phrase for him. » He also made the Israeli-Palestinian conflict his top priority, at the expense of pushing for freedom. « By putting the democracy file on hold, on the back burner, he did not accomplish peace nor did he serve democracy, » says Mr. Ibrahim.

‘Dislikable as [President Bush] may have been to many liberals, including my own wife, we have to give him credit, » says Mr. Ibrahim. « He started a process of some conditionality with American aid and American foreign policy which opened some doors and ultimately was one of the building blocks for what’s happening now. » That conditionality extended to Mr. Ibrahim: In 2002, the Bush administration successfully threatened to withhold $130 million in aid from Egypt if Mr. Mubarak didn’t release him.

So what should the White House do? « Publicly endorse every democratic movement in the Middle East and offer help, » he says. The least the administration can do is withhold « aid and trade and diplomatic endorsement. Because now the people can do the job. America doesn’t have to send armies and navies to change the regimes. Let the people do their change. »

Ms. Weiss is an assistant editorial features editor at the Journal.

Voir enfin:

Le Printemps démocratique du Moyen-Orient

Saad Eddin Ibrahim

19-05-2005

Partout au Moyen-Orient, les résultats des élections marquent une nouvelle tendance : Les partis politiques islamistes, ceux qui déterminent leur plate-forme politique selon la loi islamique, sont très populaires. Partout où des élections sont organisées, les islamistes obtiennent de bons résultats : le Hamas chez les Palestiniens de la Bande de Gaza et de Cisjordanie, la coalition chiite d’orientation religieuse en Irak, la faction parlementaire au Maroc et, de manière plus significative, le Parti pour la justice et le développement (AKP) en Turquie.

Les mouvements démocratiques du Liban, d’Égypte et d’ailleurs, dans cette région, doivent faire face au défi de la participation des partis islamistes aux systèmes démocratiques. Peut-on alors faire confiance aux islamistes ? S’ils arrivent au pouvoir, respecteront-ils le droit des minorités et des femmes et quitteront-ils le pouvoir quand ils ne seront pas réélus ? Accepteront-ils l’opposition ? Ou bien ces élections seront-elles fondées sur le principe du « un homme, une voix, une seule fois » ?

J’étudie ces questions dans ma pratique de sociologue depuis 30 ans. J’ai été emprisonné en Égypte, où j’ai discuté de ces questions avec mes camarades prisonniers qui étaient pour la plupart emprisonnés pour avoir soutenu le mouvement islamiste égyptien. Mes conclusions ? Les partis islamistes ont évolué.

Ces partis comprennent les transformations sociales en cours au Moyen-Orient qui mènent vers la démocratie, et ils veulent y jouer leur rôle. De mon point de vue, nous assistons peut-être à l’émergence de partis musulmans démocrates, tout comme ce fut le cas de la démocratie chrétienne en Europe après la Seconde guerre mondiale.

La popularité des islamistes n’est pas difficile à comprendre. Les régimes autocratiques du Moyen-Orient n’ayant jamais accordé d’espace d’expression libre, les mosquées ont émergé comme les seuls lieux associatifs libres. Les groupes religieux ont réagi face à cette opportunité, émergent comme les premiers bureaux d’aide sociale, puis évoluant vers l’équivalent des hommes politiques locaux. Dans ce processus, ils ont gagné en crédibilité comme défenseurs du peuple dignes de confiance : c’est ce qui les distingue radicalement des gouvernements répressifs et corrompus.

En principe, il serait hypocrite de défendre la démocratie et d’exclure en même temps les islamistes de toute participation politique pacifique. Les pratiques de politique électorales offrent de bonnes raisons d’être optimiste. Selon mes estimations, les deux-tiers des musulmans du monde entier, dont la population s’élève au total à 1,4 milliard, vivent sous des gouvernements issus d’élections auxquelles les partis islamistes ont participé.

Quand les partis islamistes se voient refuser l’accès aux élections politiques, leur cause prend une ampleur mythique. Leurs principes n’ont encore jamais été testés et n’ont jamais eu à affronter la réalité pratique de la gouvernance. Feu le roi Hussein avait relevé ce défi en 1989, après les émeutes du pain dans la ville méridionale de Ma’an en Jordanie. Le roi rassembla toutes les forces politiques pour préparer une charte nationale sur la participation politique. Les islamistes l’ont signée, s’engageant à respecter les règles du jeu.

Dans les années qui se sont écoulées depuis cette date, ils ont participé à quatre élections jordaniennes. La première fois, ils ont obtenu une majorité de gouvernement, ont mis leurs slogans en œuvre et n’ont pas réussi à conserver l’appui du peuple. Dans les quatre ministères dont ils avaient la charge, les ministres ont imposé certaines restrictions au personnel féminin, ce qui a déclenché des protestations généralisées qui, finalement, les ont poussés à la démission. Dans les élections qui suivirent, ils ont perdu un grand nombre de voix.

D’autre par, il est faux de croire que la force peut éliminer les mouvements islamistes. Il vaut mieux, plutôt, les faire participer aux réformes politiques, sous certaines conditions :

•le respect de la constitution nationale, de la primauté du droit et de l’indépendance du pouvoir judiciaire,

•l’acceptation de la rotation du pouvoir sur la base d’élections libres, équitables et sous suivi international,

•la garantie de droits équitables et de la participation politique sans restriction pour les minorités non musulmanes,

•la participation totale et égalitaire des femmes dans la vie politique.

Le rôle des acteurs externes dans la promotion de la démocratie au Moyen-Orient est également très important. On a beaucoup parlé de la « croisade » menée par le président américain George W. Bush pour mettre en place la démocratie dans le monde musulman. Les guerres d’Afghanistan et d’Irak furent expliquées en partie sur la base de la dissémination de la liberté, de même que l’Initiative de partenariat au Moyen-Orient est censée placer la démocratie au centre de l’aide américaine dans la région.

Il est important de se rappeler, cependant, que la démocratie faisait partie des préoccupations internationales avant que les États-Unis ne soient attaqués le 11 septembre 2001. Selon l’Accord de Barcelone en 1995, l’Union européenne offrait son aide et ouvrait ses échanges à plusieurs pays arabes en contre-partie de réformes visant à faire progresser la démocratie. L’amélioration des échanges commerciaux s’est bien produite, mais les réformes intérieures se font encore attendre dans les pays arabes. Dans les années 1970, les accords d’Helsinki permirent de faire tomber l’empire soviétique. Il nous faut une formule semblable pour le Moyen-Orient.

Quoi que l’on pense de l’intervention militaire américaine, il faut bien admettre qu’elle a modifié la dynamique de la région. Les forces d’opposition intérieures, tout en se distançant des États-Unis, ont été remarquablement enhardies au Liban, en Égypte, en Arabie saoudite et ailleurs. Nous sommes tous à la recherche des premiers signes d’ouverture chez nos voisins.

Je sais que certains balbutiements démocratiques ont été écrasés par le passé : à Budapest en 1956, à Prague en 1968 et sur la place Tienanmen en 1989. Pourtant, ces derniers mois possèdent un certain parfum de nouveauté irréversible. Il y a trop de gens qui dans plusieurs endroits défient leurs oppresseurs et prennent des risques pour gagner leur liberté. Pour un vieux de la vieille, le climat actuel fleure bon le printemps.

Saad Eddin Ibrahim, militant pacifiste et pro-démocrate, enseigne à l’université américaine du Caire et dirige le centre Ibn Khaldun. Il écrit actuellement ses mémoires de prison.


Printemps arabe: Le renversement de Saddam a incontestablement aidé (Bush’s role is not unlike that of a midwife for democracy who helped to deliver it although by caesarean)

26 février, 2011
Mission accomplished (Bush)The United States and Great Britain share a mission in the world beyond the balance of power or the simple pursuit of interest. We seek the advance of freedom and the peace that freedom brings… By advancing freedom in the greater Middle East, we help end a cycle of dictatorship and radicalism that brings millions of people to misery and brings danger to our own people. The stakes in that region could not be higher. If the Middle East remains a place where freedom does not flourish, it will remain a place of stagnation and anger and violence for export. And as we saw in the ruins of two towers, no distance on the map will protect our lives and way of life. If the greater Middle East joins the democratic revolution that has reached much of the world, the lives of millions in that region will be bettered, and a trend of conflict and fear will be ended at its source… We must shake off decades of failed policy in the Middle East. Your nation and mine, in the past, have been willing to make a bargain, to tolerate oppression for the sake of stability. Longstanding ties often led us to overlook the faults of local elites. Yet this bargain did not bring stability or make us safe. It merely bought time, while problems festered and ideologies of violence took hold. George W. Bush (Londres, 19.11. 2005)
Tant que cette région sera en proie à la tyrannie, au désespoir et à la colère, elle engendrera des hommes et des mouvements qui menacent la sécurité des Américains et de leur alliés. Nous soutenons les progrès démocratiques pour une raison purement pratique : les démocraties ne soutiennent pas les terroristes et ne menacent pas le monde avec des armes de destruction massive. George W. Bush (Congrès, 04.02.04)
L’Irak (…) pourrait être l’un des grands succès de cette administration. Joe Biden (10.02.10)
And so the last remarkable month has been, in some ways, a vindication of neoconservatism’s core insight about the Arab world’s yearning for democracy; and a refutation of neoconservatism’s hubristic notion that another country, especially the US, could impose it. Which is really a vindication for Obama, whose own speech in Cairo echoed many of Rice’s themes. Iraq? Notice how the experience in Iraq was used by the Arab world’s tyrants – by Seif Qaddafi as recently as last night – as an example of what happens when Western democracy is installed: chaos, mass murder, and civil war. Tunisia and Egypt managed to cancel out Iraq. Andrew Sullivan 
On manifeste avant tout pour la dignité, pour le « respect » : ce slogan est parti de l’Algérie à la fin des années 1990. Les valeurs dont on se réclame sont universelles. Mais la démocratie qu’on demande aujourd’hui n’est plus un produit d’importation : c’est toute la différence avec la promotion de la démocratie faite par l’administration Bush en 2003, qui n’était pas recevable car elle n’avait aucune légitimité politique et était associée à une intervention militaire. Paradoxalement l’affaiblissement des Etats-unis au Moyen-Orient, et le pragmatisme de l’administration Obama, aujourd’hui permettent à une demande autochtone de démocratie de s’exprimer en toute légitimité. Olivier Roy
Tout se passe comme si les derniers événements en Tunisie et en Égypte marquaient l’actualisation du discours du Caire, en mai 2009, sur les valeurs partagées de l’Amérique et de l’islam. Au paradigme, un temps dominant en Amérique, de l’affrontement entre blocs civilisationnels, le 44e président américain a opposé l’idée d’une communauté de destin morale entre les États-Unis et le monde musulman, par rapport à l’extrémisme ravageur d’Al-Qaida. Jean-Pierre Filiu
Obama is too friendly with tyrants  (…) From 2005 to 2006, 11 contested elections took place in the Middle East: in Iraq, Afghanistan, Palestine, Lebanon, Kuwait, Jordan, Yemen, Egypt and Mauritania. These elections were not perfect, but the advances sparked unprecedented sociopolitical dynamism and unleashed tremendous pent-up desire for democratic choice. Photos of jubilant Iraqi women proudly displaying the indelible ink on their fingers after voting were followed by images of Egyptian opposition voters using ladders to enter polling stations when regime officials tried to block the doorways. Peaceful opposition groups proliferated in Egypt during the Bush years: Youth for Change, Artists for Change, Egypt’s Independent Judges and, perhaps the most well-known, Kefaya. That Iraq has held two genuinely contested and fair multiparty elections, on schedule, indicates that democracy is indeed taking root again there after 60 years of the most oppressive dictatorial rule. To be fair, Bush did back away from his support for Arab reform in his second term. But the image of his support stuck. Why has Obama distanced himself from his predecessor’s support for democracy promotion? One unsurprising outcome is that the regime in Egypt has reverted to wholesale imprisonment and harassment of political dissidents. Despite his promises of change when speaking in Cairo last June, Obama has retreated to Cold War policies of favoring stability and even support for « friendly tyrants. » Far from establishing an imaginative policy of tying the substantial U.S. foreign aid to the region to political reform, the Obama administration has given a free pass to Egypt’s ailing 82-year-old autocrat, Hosni Mubarak. Last month when Mubarak’s regime extended the « emergency law » under which it has ruled for 29 years, prohibiting even small political rallies and sending civilians to military courts, Washington barely responded. (…) Democracy and human rights advocates in the Middle East listened with great anticipation to Obama’s speech in Cairo. Today, Egyptians are not just disappointed but stunned by what appears to be outright promotion of autocracy in their country. What is needed now is a loud and clear message from the United States and the global community of democracies that the Egyptian people deserve free, fair and transparent elections. Congress is considering a resolution to that effect for Uganda. Such a resolution for Egypt is critical given the immense U.S. support for Egypt. Just as we hope for a clear U.S. signal on democracy promotion, we must hope that the Obama administration will cease its coddling of dictators. Saad Eddin Ibrahim (15.06.10)
Le renversement de Saddam Hussein a incontestablement aidé les forces démocratiques dans la région à sentir que l’histoire est de leur côté et quand on m’interroge sur le rôle de Bush à cet égard je considère son rôle plutôt comme celui d’une sage-femme pour la démocratie. Rappelez-vous, des milliers, pas des centaines, des milliers, avaient travaillé pour la démocratie pendant les 40 dernières années dans cette région du monde, et Bush arrive dans ce jeu – et je suis heureux qu’il soit venu – et son rôle n’est pas très différent de celui d’une  sage-femme pour une région qui portait déjà en elle le désir de la démocratie et il l’a aidé à accoucher, bien que par césarienne. C’est probablement la plus proche, la plus frappante des analogies que nous devons employer. Lui en suis-je reconnaissant? Oui. Devrions-nous lui attribuer le changement démocratique de la région ? Non. Ce serait injuste pour les gens qui sont morts et les gens qui sont allés en prison et se sont sacrifiés pour les droits de l’homme et pour la démocratie. Saad Eddin Ibrahim

Pour ceux qui ont déjà oublié les dix élections multipartites qui, entre l’Afghanistan, la Palestine, le Liban, le Koweit, la Jordanie, le Yemen, l’Egypte ou la Mauritanie, ont suivi en moins d’un an celle d’Irak en 2005 …

A l’heure où, face à l’actuel carnage en Libye, le prétendu chef de file du Monde libre multiplie les atermoiements

Pendant que certains de nos commentateurs ont déjà commencé (mais le vice-président et ex-farouche critique de la guerre Joseph Biden ne s’était-il déjà pas approprié, pour l’Administration Obama il y a tout juste un an, le « succès irakien »?) à lui attribuer le crédit de l’actuel « printemps arabe » …

Retour sur  une interview de 2005 du célèbre activiste égypto-américain Saad Eddin Ibrahim.

Qui, contre les tenants tant de « l’exception arabe » que des bons sentiments, rappelait la longue mais oubliée tradition parlementaire de son pays comme les effets délétères de l’aide occidentale au Tiers-monde (quand elle sert de rente aux autocrates locaux pour remettre à plus tard toute réforme).

Et se payait le luxe non seulement  de prophétiser, cinq ans à l’avance, l’actuelle arrivée de la démocratie dans son pays et la région.

Mais, exception rarissime parmi les commentateurs arabes, avait l’honnêteté et le courage d’y reconnaitre la part de la sage-femme qui, certes par césarienne, en avait aidé l’accouchement

Extraits :

You have the Orientalists or some so-called Arabists, or area specialists who talk a lot about “Arab exceptionalism”: this idea that democracy cannot exist in the Arab world. Somehow the democratic changes that spread throughout the Third World starting in Portugal back in 1974, and then moved to Spain, and then to Greece, then to Latin America and back to East Asia and then to Eastern and Central Europe and what we social scientists called the third wave of democracy has not rooted itself in the Middle East. Of course, this third wave is now 31 years old and people wonder why has the wave not yet broken at the Arab shores?  And some people have said well, it’s Arab exceptionalism: that there is something about our culture, or Islam, which somehow defies democracy.  And of course a few of us who have been fighting for democracy in the region have taken issue with this kind of proposition. Arab exceptionalism? We are human beings like everybody else, and we can have democracy too.

Removing Saddam Hussein has definitely helped the democratic forces in the region to feel that history is on their side and when I am asked about the role of Bush in this regard I see his role are more like a midwife for democracy. Remember, thousands, not hundreds, thousands, have been working for democracy for the last 40 years in this region of the world, and Bush comes into this game—and I am happy that he came—and his role is not unlike a midwife for a region that was already pregnant with the yearning for democracy and he helped to deliver it, although by caesarean. That is probably the closest, the most vivid of analogies that we have to use. Am I grateful to him? I am. Should we give credit to him for democratic change in the region? No. That would be unfair to people who died and people who went to prison and sacrificed for human rights and for democracy.

You have to remember, Radio Free America helped deliver democracy and freedom to Eastern Europe and ultimately to the Soviet Union. And this has to be acknowledged that there is a role for the West and in the same way we have to give credit to the Bush administration and to the Europeans who have been really working hard for democracy in the Middle East.  (…)

They should be concerned, but from a distance.  If they move too close, then they will discredit us, the reformers and the human rights activists and those pushing for democracy. What we need for the United States to do now is to weaken their support for the tyrants: for the Mubaraks, for the Abdullahs. We can do battle with them on our own terms if they do not have the backing and support of the United States or other western powers. Look at Egypt: they get $4 billion a year, $2 billion from the United States and another $2 billion from Europe and Japan. This creates a rentier state where there is no accountability for the state to its people since it is supported from abroad. And they can get away with more. Of course, there should not be sanctions which only end up hurt the people. But the United States should condition its financial support for different countries on a timetable for genuine political and social change. Enable democratic forces to have at least a stable footing against the dictators. I don’t have access to a newspaper, the maximum number of people I can get in my Center is maybe 100 per week. So we need more support. But things are moving. Not as quickly as I would like, but gradually, and peacefully. And that’s important: we don’t want violent change—like what happened in Romania and Ceaucescu. The region has had enough bloodshed. So we want to fight our battles peacefully, and the United States and western powers can aid in this reform for greater freedom and political reform.  And I think within five to ten years there will be major reform.

The Prospect for Democracy in the Middle East:

A Conversation with Saad Eddin Ibrahim

Saad Eddin Ibrahim was arrested on June 30, 2000 and was convicted in 2001 on false charges that he embezzled funds and disseminated false information harmful to the interests of Egypt. Although sentenced to seven years, he was acquitted by Egypt’s high court in 2003. Described as the Andrei Sakharov of the Middle East, Ibrahim has been a tireless human rights and pro-democracy activist not only for his native Egypt, but throughout the region as well. He is also a scholar who has deepened the understanding of Islamic thought and its relationship to democracy, modernity and liberalism. A staunch critic of the notion of « Arab exceptionalism » prevalent in the West and the clash of civilizations thesis, he advocates a universalist conception of democracy and human rights.

Ibrahim is the founder and director of the Ibn Khaldun Center for Development Studies and is currently a scholar at the Woodrow Wilson Center in Washington. He is also a candidate for president in Egypt. This interview was held in March 2005 in New York City.

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Q:  Hosni Mubarak has announced that there will be open elections in Egypt. I was wondering how you’d characterize these elections? Do they signal any kind of authentic political  change in Egypt?

A: They do, they signal at least a new direction and I am personally grateful this has  happened and while it is a baby step on a thousand mile journey, it is an important step.  As much as I criticize Mubarak, I have to give him credit when he does well and this is one of the rare good things that he’s done, after long protracted resistance. Until a month before his announcement he was saying there was no way that they would change the constitution to allow for contested elections. I don’t know how familiar you are with all this, but Egypt has had a constitution since 1971—which can actually be traced back 20 years earlier—which filled the office of the presidency not by contested election but with something called a “referendum” where only one name appears on the ballot and the citizens, if they care at all to participate, vote either “yes” or “no.” Of course, often people stay away and don’t even bother voting, and the ones who do go will usually vote “yes.”

That is why the state can always announce that Mubarak was elected by 99%, and of course in some cases 100%, of the voting population. Of course this was the same thing with Saddam Hussein. In Egypt, those who do vote have to provide their name and sign their ballot as well as provide their address.

So to allow at least some means to shape the process by which elections take place, by moving away from the referendum vote and toward contested elections, is, to me, a very important step, even though by any democratic standard it is a baby step.

Q: What do you think the reasons are for Mubarak suddenly changing his position and allowing contested elections?

A: Since I was released from prison I openly challenged the man. That challenge escalated about 5 months ago when I said if he dares, if he thinks he is popular, then let him run in a free and open election. I repeated that over and over and three other public figures followed me and declared that they would also run and they demanded that Mubarak debate with them.

So the four of us applied pressure and then the Parliament ratified the draft of the amendment to allow contested elections.  But you see, the idea is to break that barrier of fear that is ingrained in the Middle East—not unlike the way it was ingrained in Eastern Europe, in the Soviet Union, under totalitarian, authoritarian regimes—in which people live in fear and think that there is no alternative and that they have to subject themselves to a continuous system of oppression.

Now a few of us have dared to challenge that and to break that pattern, and some of us have paid the price for it. But we continue and I think I must say that over the last ten years it was a very confrontational struggle, the last half of which I was in prison, but it paid off and I think it was to signal to other Arab countries and other Third World. You can look at us as another Ukraine, another Czechoslovakia, another Georgia, another Poland, because these countries have gone through similar regimes of communism, even longer, for longer periods and have undergone even harsher political systems. So I am hopeful as an activist and I never will give up. And I see hope not only for Egypt but for the entire region.

Q: Does this mean a kind of expansion or a rebirth or even a birth of a kind of public sphere in Egypt? I mean will this lead to the level of newspapers, journals, the university system, the education system. Will this continue to spread?

A: It will. It is happening very slowly, but very steadily. I organized four rallies before I left Egypt and I think the first rally started with 100 people and the fourth one had a thousand people and now there are others organizing rallies and protests. This would have been unheard of two or three years ago, even one year ago, but now it is not. The first time there was a direct challenge to the regime happened only one year ago. The only kind of rallies that were allowed by the regime were anti-American and anti-Israeli rallies.

Q: And Mubarak has also opened new relations with Israel.

A: Yes, he did this when the US and Europe began making some noise about democracy in the Middle East. Mubarak thinks that if he defines his role in the Arab-Israeli conflict and if he mediates an Israeli-Palestinian deal, that somehow this will endear him to the West and get him off the hook and ward off the rising tide of resistance that is growing in Egypt.

Q: So should are we witnessing the beginnings of an authentic change in the region?

A: Well you have the Orientalists or some so-called Arabists, or area specialists who talk a lot about “Arab exceptionalism”: this idea that democracy cannot exist in the Arab world. Somehow the democratic changes that spread throughout the Third World starting in Portugal back in 1974, and then moved to Spain, and then to Greece, then to Latin America and back to East Asia and then to Eastern and Central Europe and what we social scientists called the third wave of democracy has not rooted itself in the Middle East. Of course, this third wave is now 31 years old and people wonder why has the wave not yet broken at the Arab shores?  And some people have said well, it’s Arab exceptionalism: that there is something about our culture, or Islam, which somehow defies democracy.  And of course a few of us who have been fighting for democracy in the region have taken issue with this kind of proposition. Arab exceptionalism? We are human beings like everybody else, and we can have democracy too.

Many people do not realize that Egypt, for example, had its first constitution and its first elected political party back in 1866—very few people recognize this or remember it. And we have had a liberal age from the middle of the 19th Century to the middle of the 20th century, but because of the last 30 years, peoples’ memories—at least outside the region—have become tuned or conditioned to thinking that the problems in the Middle East must be a chronic condition, not that they are only 30 years old, and not realizing that the reason for the current state of the Middle East was first, the Arab-Israeli conflict, and two, the Cold War.

The Cold War made the United States and other western democracies look the other way when it came to political oppression and allowed them to deal with tyrants and dictators.  But even President Bush, with his limited reading of world history, or whoever writes his speeches for him, engaged in some courtesy of United States foreign policy in his big speech a year and three months ago. He said that for 60 years the United States and other western countries, sacrificed democracy for the sake of stability and for Cold War constituents. It was a big mistake, it was a policy that produced, in the long run, over 60 years, a lot of anomalies, including so-called Islamic militancy because religion became the only way to fight the tyrants and getting away with it. The state could not control hundreds of thousands of mosques and so the mosque became a platform. In as much as it was the case with the Catholic Church in Poland, it became a platform for dissidents who wanted to get away with opposition to Communism.

In the Middle East, the mosque has played that role. And of course the outcome of this was, among other things, 9/11. That the 19 people who perpetrated the attacks on 9/11 came from Saudi Arabia and Egypt–two countries that the United States has befriended—Saudi Arabia for the last 33 years and Egypt for the last 40 years is very telling. These are countries that the United States befriended and supported, backing tyrannical regimes. At the end of the day this produces human beings who are angry and hostile, not only to their own regimes, but also to the West which for so long has backed and supported these regimes.

Q: One of the other claims of the Bush Administration  is the role that the Iraq War has played in transforming the Middle East, that it has served as a catalyst for democratic change. What is your take on this?

A: Well, of course, the Bush administration—having failed to produce weapons of mass destruction or to establish a sort of a linkage between Saddam Hussein and Al Qaeda or 9/11—had to find something else to legitimize their invasion of Iraq, which, happily for me, is democracy. And I have to say that part of it, even though it is the wrong pretext for war, is the right thing for us: the democracy activists.

Removing Saddam Hussein has definitely helped the democratic forces in the region to feel that history is on their side and when I am asked about the role of Bush in this regard I see his role are more like a midwife for democracy. Remember, thousands, not hundreds, thousands, have been working for democracy for the last 40 years in this region of the world, and Bush comes into this game—and I am happy that he came—and his role is not unlike a midwife for a region that was already pregnant with the yearning for democracy and he helped to deliver it, although by caesarean.

 That is probably the closest, the most vivid of analogies that we have to use. Am I grateful to him? I am. Should we give credit to him for democratic change in the region? No. That would be unfair to people who died and people who went to prison and sacrificed for human rights and for democracy.

You have to remember, Radio Free America helped deliver democracy and freedom to Eastern Europe and ultimately to the Soviet Union. And this has to be acknowledged that there is a role for the West and in the same way we have to give credit to the Bush administration and to the Europeans who have been really working hard for democracy in the Middle East. 

Q: You’ve also done a lot of work on Islamic thought and you mentioned before that the history of democratic and liberal ideas in the Arab world stretches back to the 19th century. What do you see as the relationship or the affinity between these progressive ideas in Islamic thought, and those from western thought like the Enlightenment?

A: Like all relationships, you would find, in Islam, a lot of strain and at a defense of the alignment of political and intellectual forces anywhere, you can push the freedom which goes back to the Mutazillites in Islam. Most people don’t realize these were free thinkers, many of them were persecuted by Caliphs and they had to flee.  People like Ibn Khaldun himself, moving from one country to the other. So there is a conservative, reactionary strain in Islam that has always favored people in power. They will propagate a version of Islam that they push as the status quo, fueled with tradition, if you knew Arabic I could really say what phrase they use, and that is “to put up with a tyrant, is better than division.” So they call it in Arab tradition fitma the would rather put up with a tyrant that allows tradition (inaudible). And that would be the model of that strained conservatism. Don’t stand up to resist rulers because they may create division in tradition and they’ll set the Muslim nation, or the umma, back.

Q: But there is also a skepticism of reason, if one thinks of al-Ghazali for instance, of reason itself, a critique of the falsafa tradition which was promulgating rational interpretation of Islam and Islamic culture.

A: There were the three strains in Islamic thought, and now I will over-simplify. There were the free-thinkers, or the Mutazillites; a conservative religious strain that was favored by the Sultans; and there were the escapists or the Sufis and figures like al-Ghazali. These three strains have been preserved, and of course by the time you come to the 20th century you find again an attempt to revive the rationalist school with people such as al-Afghani and others. But very quickly they were marginalized.

Q: Why were they marginalized?

A: Because they were pushing for reform of Islam.

Q: It was political…

A: Yes. And this fits into what we are trying to do now at the Ibn Khaldun Center. We have one person there who is more of a Mutazillite, a free thinker—and he is now leading the movement for Islamic reformation. He has been influenced by many of the older thinkers from Islamic philosophy, that older current, but also from a more recent current, by thinkers such as Afghani and Muhammed Abdul.

The big discussion now is that Islam has not undergone a reformation. 

Q: So there are these two philosophical strains:  reason on the one hand and conservative reaction, fundamentalism, on the other. We could see a figure like Sayyid Qutb as a figure of reaction.  What is balance of power in terms of influence in the Islamic world between the two?

A: We are the weakest. Those that are calling for an Islamic reformation are by far the weakest.  However, our call is gaining in strength and there is a realization now that there is a need for an Islamic reformation.  Right now we have 30 Islamic thinkers who are meeting regularly, from Indonesia to Morocco. Our last meeting was in October, in fact.  The meeting was broken into by some reactionaries as well as state security thugs and was disrupted.  They accused us of being heretics and that we had no business talking about an Islamic reformation, that Islam had no need of reform. The very idea that Islam needs change or correction is an affront to them.

There is now one outfit in Washington called the Joint Symposium on Islam and Democracy, there is also the Ibn Khaldun Center in Cairo, and there are others as well. And we are trying to bring these people together into a network. So there is a movement which is gaining in strength. But compared to the other two forces of reaction, we don’t have the backing of the state and we have no access to mass media. The radicals can use thousands of mosques to preach, and the state can use the mass media, but we have neither so it’s a problem. 

Q: So according to this network of scholars—what exactly would a reformed Islam look like with respect to politics? In the west this began with the push for the separation of Church and State…

A: That is exactly what the Islamic reformers have enunciated. One cannot simply take from the west; the reinterpretation of Islam that is happening with this group of reformist scholars is also important. They are good Muslim scholars and can debate any technicality of religious law. They have come up with one important proposition: that freedom is a central Quranic value. From this, they are able to elaborate other values like equality, gender equality, human rights, democracy; for the separation between religion and the state. At the core of this is the idea that religion and the state corrupt one another—hence, their separation is vital for the survival of both.

Q: This was Luther’s argument as well…

A: Of course.

Q: One last question. What do you think America’s role in future should be in Middle East?

A: They should be concerned, but from a distance.  If they move too close, then they will discredit us, the reformers and the human rights activists and those pushing for democracy. What we need for the United States to do now is to weaken their support for the tyrants: for the Mubaraks, for the Abdullahs. We can do battle with them on our own terms if they do not have the backing and support of the United States or other western powers.

Look at Egypt: they get $4 billion a year, $2 billion from the United States and another $2 billion from Europe and Japan. This creates a rentier state where there is no accountability for the state to its people since it is supported from abroad. And they can get away with more. Of course, there should not be sanctions which only end up hurt the people. But the United States should condition its financial support for different countries on a timetable for genuine political and social change. Enable democratic forces to have at least a stable footing against the dictators. I don’t have access to a newspaper, the maximum number of people I can get in my Center is maybe 100 per week. So we need more support.

But things are moving. Not as quickly as I would like, but gradually, and peacefully. And that’s important: we don’t want violent change—like what happened in Romania and Ceaucescu. The region has had enough bloodshed. So we want to fight our battles peacefully, and the United States and western powers can aid in this reform for greater freedom and political reform.  And I think within five to ten years there will be major reform.

Voir aussi:

 Obama is too friendly with tyrants

Saad Eddin Ibrahim

The Washinton Post

Tuesday, June 15, 2010

When a billboard appeared outside a small Minnesota town early this year showing a picture of George W. Bush and the words « Miss me yet? » the irony was not lost on many in the Arab world. Most Americans may not miss Bush, but a growing number of people in the Middle East do. Bush’s wars in Iraq and Afghanistan remain unpopular in the region, but his ardent support for democracy was heartening to Arabs living under stalled autocracies. Reform activists in Lebanon, Egypt, Kuwait and elsewhere felt empowered to press for greater freedoms during the Bush years. Unfortunately, Bush’s strong support for democracy contrasts sharply with President Obama’s retreat on this critical issue.

To be sure, the methods through which Bush pursued his policies left much to be desired, but his persistent rhetoric and efforts produced results. From 2005 to 2006, 11 contested elections took place in the Middle East: in Iraq, Afghanistan, Palestine, Lebanon, Kuwait, Jordan, Yemen, Egypt and Mauritania. These elections were not perfect, but the advances sparked unprecedented sociopolitical dynamism and unleashed tremendous pent-up desire for democratic choice. Photos of jubilant Iraqi women proudly displaying the indelible ink on their fingers after voting were followed by images of Egyptian opposition voters using ladders to enter polling stations when regime officials tried to block the doorways.

Peaceful opposition groups proliferated in Egypt during the Bush years: Youth for Change, Artists for Change, Egypt’s Independent Judges and, perhaps the most well-known, Kefaya. That Iraq has held two genuinely contested and fair multiparty elections, on schedule, indicates that democracy is indeed taking root again there after 60 years of the most oppressive dictatorial rule.

To be fair, Bush did back away from his support for Arab reform in his second term. But the image of his support stuck. Why has Obama distanced himself from his predecessor’s support for democracy promotion? One unsurprising outcome is that the regime in Egypt has reverted to wholesale imprisonment and harassment of political dissidents.

Despite his promises of change when speaking in Cairo last June, Obama has retreated to Cold War policies of favoring stability and even support for « friendly tyrants. » Far from establishing an imaginative policy of tying the substantial U.S. foreign aid to the region to political reform, the Obama administration has given a free pass to Egypt’s ailing 82-year-old autocrat, Hosni Mubarak. Last month when Mubarak’s regime extended the « emergency law » under which it has ruled for 29 years, prohibiting even small political rallies and sending civilians to military courts, Washington barely responded.

Apparently the Obama administration thinks that strengthening ties with Mubarak will encourage Egypt to become more proactive in the Israeli-Palestinian peace process. But Mubarak has not advanced Israeli-Palestinian peace beyond what his predecessor, Anwar Sadat, accomplished in the 1970s, and the Egyptian leader has tightened his crackdown on Egypt’s brave young pro-democracy bloggers. Egypt is scheduled to hold two important elections over the next 18 months, votes that could well shape the future of democracy in the Middle East’s largest country and the region itself. What tone does President Obama want to see established in this volatile neighborhood?

Democracy and human rights advocates in the Middle East listened with great anticipation to Obama’s speech in Cairo. Today, Egyptians are not just disappointed but stunned by what appears to be outright promotion of autocracy in their country. What is needed now is a loud and clear message from the United States and the global community of democracies that the Egyptian people deserve free, fair and transparent elections. Congress is considering a resolution to that effect for Uganda. Such a resolution for Egypt is critical given the immense U.S. support for Egypt. Just as we hope for a clear U.S. signal on democracy promotion, we must hope that the Obama administration will cease its coddling of dictators.

The writer, an Egyptian sociologist and democracy activist living in exile, is a distinguished visiting professor at Drew University in Madison, N.J.

 Voir enfin:

L’Amérique se passionne pour le soulèvement arabe

Jean-Pierre Filiu

Marianne

 18 Février 2011

Cette semaine, Marianne laisse carte blanche à Jean-Pierre Filiu*. Pour lui, une grande partie des États-Unis, qui ne voyait jusque-là dans le monde arabe qu’une pépinière de terroristes, est amenée à revoir son analyse de l’islamisme. Loin du fantasme Ben Laden mis en exergue par les néoconservateurs, Barack Obama évoque une communauté de destin entre États-Unis et monde musulman. 

 

Marianne : Quel premier bilan tirez-vous des révolutions tunisienne et égyptienne ?

Jean-Pierre Filiu : Il faudrait être capable d’analyser ce qui arrive dans certains pays arabes, en se libérant de la grille fixiste qui enserre trop souvent nos raisonnements. N’en déplaise à tout ce qu’on est fondé à craindre, ce ne sont pas les islamistes qui tiennent l’agenda des révolutions en cours – et pas davantage leurs objectifs à long terme ne le déterminent. Que les islamistes soient un parti puissant et organisé (Égypte) ou un courant affaibli par l’exil forcé de son chef et le haut degré de laïcité de la société (Tunisie), n’a que peu d’influence sur les réflexes conditionnés d’une grande partie des Occidentaux… L’alternative « dictature ou islamisme », ici, n’est plus opérante, car le chaos, dans plus d’un cas, a été le fait du parti au pouvoir plutôt que celui des contestataires politiques. En outre, le contexte créé par les soulèvements égyptien et tunisien a suscité une dynamique qui n’est plus analysable avec les seules lunettes du passé. Les batagliya égyptiens ont mené, avec les voyous tunisiens encouragés par le régime de Ben Ali, des pillages, pour déstabiliser les révolutions. Par contraste, les islamistes sont désormais intégrés à des plates-formes où leurs revendications ne donnent pas forcément le ton.

M : Nous allons y revenir. Mais ce dégel arabe est-il une bonne nouvelle pour Al-Qaida ?

J.-P.F. : Non, tout au contraire, c’est une catastrophe. D’où le mutisme persistant de l’internationale terroriste. En moins d’un mois, tout leur arsenal idéologique s’est brutalement effondré. Les masses ne les suivent pas, elles réclament la démocratie, les élections libres et une fonction publique honnête – toutes notions qui, pour Al-Qaida, relèvent de l’hérésie ! L’autre pilier qui s’effondre pour l’organisation de Ben Laden, c’est l’idée que seule la violence pouvait venir à bout des dictatures soutenues par l’« ennemi lointain » américano-occidental. Cette débâcle stratégique n’empêche pas la centrale terroriste de rester aux aguets. On ne peut pas exclure d’ailleurs, de la part d’Al-Qaida, des provocations délibérées pour perturber et paralyser le mouvement démocratique. Pour l’heure, la Tunisie, qui est à la portée des maquis de Kabylie d’Al-Qaida, n’a été frappée d’aucune provocation, preuve de la désintégration des réseaux jihadistes.

M : Le monde né des décombres des attentats du 11 septembre 2001 s’achève-t-il ?

J.-P.F. : Oui, et rien ne l’illustre avec plus d’éloquence que le tour du débat aux États-Unis.

M. : Pour parler en termes géopolitiques, sort-on de la rumination chère à Samuel Huntington du « choc des civilisations » ?

J.-P.F. : En fait, le mouvement qui s’opère est plus vaste : Fukuyama et sa « fin de l’histoire » comme Huntington et son « choc des civilisations » sont deux modèles idéologiques également frappés de caducité. Tout se passe comme si les derniers événements en Tunisie et en Égypte marquaient l’actualisation du discours du Caire, en mai 2009, sur les valeurs partagées de l’Amérique et de l’islam. Au paradigme, un temps dominant en Amérique, de l’affrontement entre blocs civilisationnels, le 44e président américain a opposé l’idée d’une communauté de destin morale entre les États-Unis et le monde musulman, par rapport à l’extrémisme ravageur d’Al-Qaida. L’environnement médiatique quotidien des Américains a changé. Au lieu que passent en boucle des images de Ben Laden et de ses lieutenants dans leurs grottes, ce sont les jeunes internautes en pleine insurrection qui leur sont montrés, déclenchant chez eux une identification inédite.

M. : Il reste, malgré tout, une droite américaine nostalgique des anciens régimes…

J.-P.F. : Disons plutôt qu’une partie de la droite américaine, la plus proche des positions classiques des républicains, désapprouve le mouvement en cours. Mais l’Amérique dans son ensemble se passionne pour les révolutions arabes. L’éditorialiste Thomas Friedman donne largement le ton, dans les colonnes du New York Times, où il fait montre d’une empathie communicative envers la « do-it-yourself revolution ».

L’administration Obama, du fait de la dimension intérieure, a communiqué jour après jour abondamment, ce qui a pu donner une impression de « pilotage à vue » vis-à-vis du régime finissant de Moubarak. Reste ceci : la profonde division de la droite américaine, hésitante sur sa réponse idéologique, car écartelée entre deux postulats contradictoires. Aux néoconservateurs entonnant l’air du « on vous l’avait bien dit », et pour lesquels les changements de régime en cours doivent être interprétés comme une validation de leurs thèses, s’oppose une droite classique, moins idéologique, et pour laquelle Obama rentrera dans l’histoire comme le président qui, sans aucune contrepartie, a « perdu » Moubarak et a fragilisé la position des États-Unis au Moyen-Orient, à l’instar de Carter avec l’Iran du chah. Ces conservateurs classiques insistent volontiers sur le « lâchage » corollaire d’Israël, qui apparaît paradoxalement moins problématique à de nombreux néoconservateurs, tributaires d’un seul agenda : celui de la « démocratisation » universelle, « kantienne » en son principe et en son action.

M. : Quel vous paraît devoir être l’avenir de cette vague démocratique ?

J.-P.F. : En Egypte comme en Tunisie, le mouvement s’émancipe du déterminisme patriarcal. On n’est pas dans le « meurtre du père » mais dans son expulsion : on lui dit : « Dégage ! » C’est pour cela que la disgrâce de Ben Ali, célébré en 1987 par l’opposition comme par la population pour avoir renversé Bourguiba, est particulièrement éclairante. Nous assistons là à un tournant historique majeur : ni les Tunisiens ni les Égyptiens ne veulent substituer un lider maximo à un autre. Tout ce qui ira vers davantage de parlementarisme (une notion qui n’est pas étrangère à l’Égypte) et moins de présidentialisme apparaît porteur d’avenir.

M. : Est-il raisonnable de suspendre toute méfiance envers les Frères musulmans ?

J.-P.F. : On est en plein basculement d’une matrice vers l’autre. Les Frères musulmans, après tout, ont accompagné plus que suscité le mouvement. Subissant la nouvelle donne, ils ont été les premiers à chercher à négocier avec Omar Souleiman. En embuscade, ils ont un rival, le modèle turc d’un islamisme modéré, à l’aise dans la mondialisation capitaliste. Or, le modèle turc continue à profiter du repoussoir de l’armée. Comme il n’existe pas de réponse islamique sérieuse à quelque défi qui se pose à l’Égypte, les Frères musulmans peuvent y être tentés par une évolution « à la turque ». 

* Professeur à Sciences-Po et professeur invité à l’université Columbia, à New York. A publié Apocalypse dans l’Islam, Fayard. A paraître : La Véritable Histoire d’Al-Qaida, Hachette Pluriel, mars 2011.


Diplomatie: Obama sera-t-il le fossoyeur en chef de l’Occident? (From ancient times the decline in courage has been considered the beginning of the end)

25 février, 2011
Who shrank the suoperpower? (NYT Mag, 2008)Il est clair qu’une civilisation qui se sent coupable de tout ce qu’elle est et fait n’aura jamais l’énergie ni la conviction nécessaires pour se défendre elle-même. JF Revel
Barack Obama serait-il secrètement suisse? Christopher Hitchens
The United States and Great Britain share a mission in the world beyond the balance of power or the simple pursuit of interest. We seek the advance of freedom and the peace that freedom brings…By advancing freedom in the greater Middle East, we help end a cycle of dictatorship  and radicalism that brings millions of people to misery and brings danger to our own people. The stakes in that region could not be higher. If the Middle East remains a place where freedom does not flourish, it will remain a place of stagnation and anger and violence for export. And as we saw in the ruins of two towers, no distance on the map will protect our lives and way of life. If the greater Middle East joins the democratic revolution that has reached much of the world, the lives of millions in that region will be bettered, and a trend of conflict and fear will be ended at its source… We must shake off decades of failed policy in the Middle East. Your nation and mine, in the past, have been willing to make a bargain, to tolerate oppression for the sake of stability. Longstanding ties often led us to overlook the faults of local elites. Yet this bargain did not bring stability or make us safe. It merely bought time, while problems festered and ideologies of violence took hold. George W. Bush (Londres, 19.11.03)
Tant que cette région sera en proie à la tyrannie, au désespoir et à la colère, elle engendrera des hommes et des mouvements qui menacent la sécurité des Américains et de leur alliés. Nous soutenons les progrès démocratiques pour une raison purement pratique : les démocraties ne soutiennent pas les terroristes et ne menacent pas le monde avec des armes de destruction massive. George W. Bush (Congrès, 04.02.04)
Le déclin du courage est peut-être le trait le plus saillant de l’Ouest aujourd’hui pour un observateur extérieur. Le monde occidental a perdu son courage civique, à la fois dans son ensemble et singulièrement, dans chaque pays, dans chaque gouvernement, dans chaque pays, et bien sûr, aux Nations Unies. Ce déclin du courage est particulièrement sensible dans la couche dirigeante et dans la couche intellectuelle dominante, d’où l’impression que le courage a déserté la société toute entière. Bien sûr, il y a encore beaucoup de courage individuel mais ce ne sont pas ces gens là qui donnent sa direction à la vie de la société. Les fonctionnaires politiques et intellectuels manifestent ce déclin, cette faiblesse, cette irrésolution dans leurs actes, leurs discours et plus encore, dans les considérations théoriques qu’ils fournissent complaisamment pour prouver que cette manière d’agir, qui fonde la politique d’un Etat sur la lâcheté et la servilité, est pragmatique, rationnelle et justifiée, à quelque hauteur intellectuelle et même morale qu’on se place. Ce déclin du courage, qui semble aller ici ou là jusqu’à la perte de toute trace de virilité, se trouve souligné avec une ironie toute particulière dans les cas où les mêmes fonctionnaires sont pris d’un accès subit de vaillance et d’intransigeance, à l’égard de gouvernements sans force, de pays faibles que personne ne soutient ou de courants condamnés par tous et manifestement incapables de rendre un seul coup. Alors que leurs langues sèchent et que leurs mains se paralysent face aux gouvernements puissants et aux forces menaçantes, face aux agresseurs et à l’Internationale de la terreur. Faut-il rappeler que le déclin du courage a toujours été considéré comme le signe avant coureur de la fin ?
Aujourd’hui la société occidentale nous révèle qu’il règne une inégalité entre la liberté d’accomplir de bonnes actions et la liberté d’en accomplir de mauvaises. Un homme d’Etat qui veut accomplir quelque chose d’éminemment constructif pour son pays doit agir avec beaucoup de précautions, avec timidité pourrait-on dire. Des milliers de critiques hâtives et irresponsables le heurtent de plein fouet à chaque instant. Il se trouve constamment exposé aux traits du Parlement, de la presse. Il doit justifier pas à pas ses décisions, comme étant bien fondées et absolument sans défauts. Et un homme exceptionnel, de grande valeur, qui aurait en tête des projets inhabituels et inattendus, n’a aucune chance de s’imposer : d’emblée on lui tendra mille pièges. De ce fait, la médiocrité triomphe sous le masque des limitations démocratiques…
Il est universellement admis que l’Ouest montre la voie au monde entier vers le développement économique réussi, même si dans les dernières années il a pu être sérieusement entamé par une inflation chaotique. Et pourtant, beaucoup d’hommes à l’Ouest ne sont pas satisfaits de la société dans laquelle ils vivent. Ils la méprisent, ou l’accusent de plus être au niveau de maturité requis par l’humanité. Et beaucoup sont amenés à glisser vers le socialisme, ce qui est une tentation fausse et dangereuse. J’espère que personne ici présent ne me suspectera de vouloir exprimer une critique du système occidental dans l’idée de suggérer le socialisme comme alternative. Non, pour avoir connu un pays où le socialisme a été mis en oeuvre, je ne prononcerai pas en faveur d’une telle alternative.
Mais si l’on me demandait si, en retour, je pourrais proposer l’Ouest, en son état actuel, comme modèle pour mon pays, il me faudrait en toute honnêteté répondre par la négative. Non, je ne prendrais pas votre société comme modèle pour la transformation de la mienne. On ne peut nier que les personnalités s’affaiblissent à l’Ouest, tandis qu’à l’Est elles ne cessent de devenir plus fermes et plus fortes. Bien sûr, une société ne peut rester dans des abîmes d’anarchie, comme c’est le cas dans mon pays. Mais il est tout aussi avilissant pour elle de rester dans un état affadi et sans âme de légalisme, comme c’est le cas de la vôtre. Après avoir souffert pendant des décennies de violence et d’oppression, l’âme humaine aspire à des choses plus élevées, plus brûlantes, plus pures que celles offertes aujourd’hui par les habitudes d’une société massifiée, forgées par l’invasion révoltante de publicités commerciales, par l’abrutissement télévisuel, et par une musique intolérable. (…) Tout cela est sensible pour de nombreux observateurs partout sur la planète. Le mode de vie occidental apparaît de moins en moins comme le modèle directeur. Il est des symptômes révélateurs par lesquels l’histoire lance des avertissements à une société menacée ou en péril. De tels avertissements sont, en l’occurrence, le déclin des arts, ou le manque de grands hommes d’Etat. Et il arrive parfois que les signes soient particulièrement concrets et explicites. Le centre de votre démocratie et de votre culture est-il privé de courant pendant quelques heures, et voilà que soudainement des foules de citoyens Américains se livrent au pillage et au grabuge. C’est que le vernis doit être bien fin, et le système social bien instable et mal en point.
Et pourtant, dans les jeunes démocraties, comme la démocratie américaine naissante, tous les droits de l’homme individuels reposaient sur la croyance que l’homme est une créature de Dieu. C’est-à-dire que la liberté était accordée à l’individu de manière conditionnelle, soumise constamment à sa responsabilité religieuse. Tel fut l’héritage du siècle passé. (…) Toutes les limitations de cette sorte s’émoussèrent en Occident, une émancipation complète survint, malgré l’héritage moral de siècles chrétiens, avec leurs prodiges de miséricorde et de sacrifice. Les Etats devinrent sans cesses plus matérialistes. L’Occident a défendu avec succès, et même surabondamment, les droits de l’homme, mais l’homme a vu complètement s’étioler la conscience de sa responsabilité devant Dieu et la société. (…) Nous avions placé trop d’espoirs dans les transformations politico-sociales, et il se révèle qu’on nous enlève ce que nous avons de plus précieux : notre vie intérieure. A l’Est, c’est la foire du Parti qui la foule aux pieds, à l’Ouest la foire du Commerce : ce qui est effrayant, ce n’est même pas le fait du monde éclaté, c’est que les principaux morceaux en soient atteints d’une maladie analogue. Soljenitsyne
Beaucoup ont vu dans les invasions de l’Afghanistan et de l’Irak autant de symboles de l’impérialisme mondial de Washington : il fallait en fait y voir les signes d’un surmenage impérialiste. (…) Le monde unipolaire a vécu et un nouvel ordre mondial apparaît déjà. Le président américain – qu’il se nomme Clinton, McCain ou Obama – ne pourra guère contrer son essor. (…) Au mieux, l’ère unipolaire sous hégémonie américaine aura duré tout au long des années 1990, même si ce fut également une décennie à la dérive. (…) Et aujourd’hui, au lieu de dominer le monde, nous nous battons (et nous perdons) face aux autres superpuissances mondiales : l’Union européenne et la Chine. (…) Pour la première fois de notre histoire, nous assistons à une bataille mondiale multipolaire mettant en jeu plusieurs civilisations. (…) Dans le monde entier, Pékin déploie par dizaines de milliers ses ingénieurs, ses travailleurs humanitaires, ses architectes de barrages hydrauliques et ses militaires en mission clandestine. (…) Tous les pays du monde qualifiés d’Etats voyous par Washington jouissent désormais d’un filet de sécurité diplomatique, économique ou stratégique grâce à la Chine. Les trois Grands sont des frères ennemis. La géopolitique du XXIe siècle ressemblera bien au 1984 d’Orwell, si ce n’est qu’au lieu de trois puissances mondiales (l’Océania, l’Eurasia et l’Estasia) nous avons trois zones découpées suivant les longitudes, dominées respectivement par l’Amérique, l’Europe et la Chine. (…) Pour saisir la rapidité du déclin américain, j’ai passé les deux dernières années à voyager dans une quarantaine de pays dans les cinq régions stratégiques de la planète, le « deuxième monde » : ces pays ne font pas partie du premier monde, le noyau de l’économie mondiale, ni de la périphérie qu’est le tiers-monde. Placés aux côtés des trois Grands, ou entre eux, les pays du deuxième monde sont ces Etats sans allégeance qui détermineront laquelle des superpuissances aura la haute main sur la géopolitique de demain. Du Venezuela au Vietnam, du Maroc à la Malaisie, les rapports mondiaux s’organiseront autour de ces trois alliances : la coalition américaine, le consensus européen ou le style consultatif à la chinoise. C’est le marché géopolitique qui décidera du meneur du XXIe siècle. (…) Alors que le moral des Chinois et des Européens s’affermit à chaque expansion de leur zone d’influence, celui des Américains s’étiole. L’UE reste peut-être fidèle aux principes des Nations unies que dominèrent jadis les Etats-Unis. Mais pour combien de temps continuera-t-elle à le faire, alors que ses propres critères sociaux dépassent largement le plus petit dénominateur commun ? Alors que l’Amérique est en train de revenir maladroitement au multilatéralisme, d’autres s’éloignent du jeu américain et jouent selon leurs propres règles.L’universalisme dont se berce l’empire américain – qui veut un monde dominé par un seul et un monde où l’idéologie libérale américaine serait le fondement de l’ordre mondial – en fait paradoxalement une superpuissance de plus en plus isolée. Tout comme il existe un marché géopolitique, il existe un marché des modèles de réussite dans lequel puise le deuxième monde, avec notamment – et ce n’est pas le moindre – le modèle chinois de croissance économique sans libéralisation politique. Ce modèle est en soi un affront à la théorie occidentale de la modernisation. Comme l’observait l’historien Arnold Toynbee il y a cinquante ans, l’impérialisme occidental a fait l’union de la planète, mais cela ne signifie pas que l’Occident soit appelé à dominer éternellement, ni matériellement ni intellectuellement.(…) L’Amérique doit accepter cette réalité et s’y adapter. Maintenir l’empire américain ne peut qu’avoir un prix toujours plus lourd en termes tant humains que financiers. Et l’Histoire nous montre que ce genre d’efforts est voué à l’échec. Parag Khanna
Cette conviction que l’hégémonie américaine touche à sa fin n’est pas née de la vulnérabilité apparue au reste du monde le 11 septembre 2001. En fait, on assiste à un affaiblissement progressif des États-Unis en tant que puissance planétaire depuis les années 70, et la riposte américaine aux attentats terroristes n’a fait qu’accélérer cette tendance. Pour comprendre pourquoi la Pax americana est sur le déclin, il faut se pencher sur la géopolitique du XXe siècle, et plus particulièrement de ces trente dernières années. On aboutit à une conclusion aussi limpide qu’indéniable : les facteurs économiques, politiques et militaires qui ont contribué à l’hégémonie de l’Amérique sont ceux-là même qui provoqueront inexorablement son déclin prochain.
Au cours de la prochaine décennie, deux possibilités s’offrent à l’Amérique : soit elle emprunte la voie des faucons, avec des conséquences négatives pour tous, mais surtout pour elle. Soit elle comprend que cette attitude est par trop néfaste. Les choix du président Bush paraissent extrêmement limités, et les États-Unis vont probablement continuer à décliner en tant que force motrice de la politique internationale. La véritable question n’est pas de savoir si la superpuissance américaine est en déclin, mais plutôt de voir si les États-Unis peuvent trouver un moyen de chuter dignement, sans trop de dommages pour la planète et pour eux-mêmes. Immanuel Wallerstein (2002)

L’Occident est-il fini ? Ou plutôt Obama en sera-t-il, à la Louis XV, le fossoyeur en chef?

Fin de l’hégémonie de l’Oncle Sam, Europe marginalisée, déclin de l’Ouest vu par le reste du monde, nouvelles ambitions de l’Asie, Occident qui pleure, l’Asie qui conquiert…, ère nouvelle Où l’on passe d’un monde unipolaire à un monde multipolaire, Comment l’Ouest a-t-il pu décliner, Washington paiera pour ses erreurs, nouvelle géographie du monde, déclin fatal de la social-démocratie, L’université américaine doit-elleencore enseigner le français, Mieux vaut le Nouveau Monde que le Vieux Continent, d’un Orient à l’autre, chute d’un empire Tant au plan géostratégique qu’économique, Washington doit s’adapter à la nouvelle réalité, Quand l’Oncle Sam dilapide ses trésors, Washington n’a plus rien à offrir à Pékin, Qui a tué le rêve américain ?, Puis vint le 11 septembre, le choc, Se priver de produits chinois, c’est épuisant (et impossible), ortrait du Yankee en touriste ordinaire, Nous revenons à notre vraie place, Surtout ne pas surestimer les Chinois, Et pourtant, l’économie reste plus forte que jamais, Six cartes pour comprendrele basculement du monde depuis la Renaissance jusquà 2050, Un si vieux continent, Usée, l’Europe ? De nombreux signes le laissent pense, Europe accrochée à son histoire, Pourquoi sommes-nous inertes face aux défis du XXIe siècle ?, La Turquie ne regarde plus à l’ouest, Jeune, espagnol et sans boulot, Pauvres, pauvres universités, Nous qui rêvions du capitalisme !, Et si l’UE était un modèle d’avenir ?, Les conquérants, Depuis l’an 2000, on ne peut plus parler de pays émergents, monde refaçonné par Pékin, Qui contrôle la production mondiale de métaux rares ?, On l’annonçait depuis les années 1970: le Brésil est enfin une grande puissance, L’Inde en pleine ascension, ardue mais prometteuse ?, Naissance d’une classe moyenne (à 5 500 euros par an), L’avenir de l’industrie automobile se joue entre Pékin et Shanghai, Une véritable puissance scientifique, Vu d’ailleurs, L’Ouest n’est plus au centre du jeu et les critiques à son égard se font toujours plus vives, Les Occidentaux n’ont rien compris !, En guerre contre la laïcité, « Ils ne veulent pas discuter avec nous! », L’homme blanc sur un piédestal, Arrogante idéologie occidentale, De la supériorité de la voie chiniose, L’avenir sera latino-américain, Vive la croissance tranquille !, Ils ont pensé le déclin de l’Occident. Ou théorisé l’émergence d’autres valeurs …    

En ce « printemps arabe », certes particulièrement problématique, qui voit, pendant qu’en Libye nos mollahs nous jouent la défense des droits de l’homme,  le prétendu chef du Monde libre faire à nouveau la démonstration de ses capacités inégalées pour les belles paroles et le surplace (ah! ces fameuses sessions, lors des votes sensibles, aux toilettes du Sénat!) …
 
Et laisse sans voix une diplomatie européenne et notamment française (sur le point apparemment de débarquer sa ministre soupçonnée à nouveau hier par Le Canard enchainé d’une tentative d’élusion, via ses parents nonagénaires, de droits de succession?) qui se retrouve, sans compter l’avènement du plus anti-américain des présidents américains, désemparée par la fin du monde unipolaire qu’elle appelait depuis si longtemps de ses voeux …
Qui, bien encore tout désemparé par le trop-plein de liberté de ses huit années en Amérique, avait néanmoins perçu ce déclin du courage et, après Tocqueville, cette fréquente tendance des sociétés démocratiques à se choisir des leaders médiocres ?
 
 LE DÉCLIN DU COURAGE
 (Extraits du discours prononcé par Alexandre Soljénitsyne, prix Nobel de littérature(1970) à Harvard le 8 juin 1978)

« Je suis très sincèrement heureux de me trouver ici parmi vous, à l’occasion du 327ème anniversaire de la fondation de cette université si ancienne et si illustre. La devise de Harvard est « VERITAS ». La vérité est rarement douce à entendre ; elle est presque toujours amère. Mon discours d’aujourd’hui contient une part de vérité ; je vous l’apporte en ami, non en adversaire.

Il y a trois ans, aux Etats-Unis, j’ai été amené à dire des choses que l’on a rejeté, qui ont paru inacceptables. Aujourd’hui, nombreux sont ceux qui acquiescent à mes propos d’alors.(…)

Le déclin du courage est peut-être le trait le plus saillant de l’Ouest aujourd’hui pour un observateur extérieur. Le monde occidental a perdu son courage civique, à la fois dans son ensemble et singulièrement, dans chaque pays, dans chaque gouvernement, dans chaque pays, et bien sûr, aux Nations Unies. Ce déclin du courage est particulièrement sensible dans la couche dirigeante et dans la couche intellectuelle dominante, d’où l’impression que le courage a déserté la société toute entière. Bien sûr, il y a encore beaucoup de courage individuel mais ce ne sont pas ces gens là qui donnent sa direction à la vie de la société. Les fonctionnaires politiques et intellectuels manifestent ce déclin, cette faiblesse, cette irrésolution dans leurs actes, leurs discours et plus encore, dans les considérations théoriques qu’ils fournissent complaisamment pour prouver que cette manière d’agir, qui fonde la politique d’un Etat sur la lâcheté et la servilité, est pragmatique, rationnelle et justifiée, à quelque hauteur intellectuelle et même morale qu’on se place. Ce déclin du courage, qui semble aller ici ou là jusqu’à la perte de toute trace de virilité, se trouve souligné avec une ironie toute particulière dans les cas où les mêmes fonctionnaires sont pris d’un accès subit de vaillance et d’intransigeance, à l’égard de gouvernements sans force, de pays faibles que personne ne soutient ou de courants condamnés par tous et manifestement incapables de rendre un seul coup. Alors que leurs langues sèchent et que leurs mains se paralysent face aux gouvernements puissants et aux forces menaçantes, face aux agresseurs et à l’Internationale de la terreur. Faut-il rappeler que le déclin du courage a toujours été considéré comme le signe avant coureur de la fin ?

Quand les Etats occidentaux modernes se sont formés, fut posé comme principe que les gouvernements avaient pour vocation de servir l’homme, et que la vie de l’homme était orientée vers la liberté et la recherche du bonheur (en témoigne la déclaration américaine d’Indépendance.)Aujourd’hui, enfin, les décennies passées de progrès social et technique ont permis la réalisation de ces aspirations : un Etat assurant le bien-être général. Chaque citoyen s’est vu accorder la liberté tant désirée, et des biens matériels en quantité et en qualité propres à lui procurer, en théorie, un bonheur complet, mais un bonheur au sens appauvri du mot, tel qu’il a cours depuis ces mêmes décennies.

Au cours de cette évolution, cependant, un détail psychologique a été négligé : le désir permanent de posséder toujours plus et d’avoir une vie meilleure, et la lutte en ce sens, ont imprimé sur de nombreux visages à l’Ouest les marques de l’inquiétude et même de la dépression, bien qu’il soit courant de cacher soigneusement de tels sentiments. Cette compétition active et intense finit par dominer toute pensée humaine et n’ouvre pas le moins du monde la voie à la liberté du développement spirituel.

L’indépendance de l’individu à l’égard de nombreuses formes de pression étatique a été garantie ; la majorité des gens ont bénéficié du bien-être, à un niveau que leurs pères et leurs grands-pères n’auraient même pas imaginé ; il est devenu possible d’élever les jeunes gens selon ces idéaux, de les préparer et de les appeler à l’épanouissement physique, au bonheur, au loisir, à la possession de biens matériels, l’argent, les loisirs, vers une liberté quasi illimitée dans le choix des plaisirs. Pourquoi devrions-nous renoncer à tout cela ? Au nom de quoi devrait-on risquer sa précieuse existence pour défendre le bien commun, et tout spécialement dans le cas douteux où la sécurité de la nation aurait à être défendue dans un pays lointain ?

Même la biologie nous enseigne qu’un haut degré de confort n’est pas bon pour l’organisme. Aujourd’hui, le confort de la vie de la société occidentale commence à ôter son masque pernicieux.

La société occidentale s’est choisie l’organisation la plus appropriée à ses fins, une organisation que j’appellerais légaliste. Les limites des droits de l’homme et de ce qui est bon sont fixées par un système de lois ; ces limites sont très lâches. Les hommes à l’Ouest ont acquis une habileté considérable pour utiliser, interpréter et manipuler la loi, bien que paradoxalement les lois tendent à devenir bien trop compliquées à comprendre pour une personne moyenne sans l’aide d’un expert. Tout conflit est résolu par le recours à la lettre de la loi, qui est considérée comme le fin mot de tout. Si quelqu’un se place du point de vue légal, plus rien ne peut lui être opposé ; nul ne lui rappellera que cela pourrait n’en être pas moins illégitime. Impensable de parler de contrainte ou de renonciation à ces droits, ni de demander de sacrifice ou de geste désintéressé : cela paraîtrait absurde. On n’entend pour ainsi dire jamais parler de retenue volontaire : chacun lutte pour étendre ses droits jusqu’aux extrêmes limites des cadres légaux.

J’ai vécu toute ma vie sous un régime communiste, et je peux vous dire qu’une société sans référent légal objectif est particulièrement terrible. Mais une société basée sur la lettre de la loi, et n’allant pas plus loin, échoue à déployer à son avantage le large champ des possibilités humaines. La lettre de la loi est trop froide et formelle pour avoir une influence bénéfique sur la société. Quand la vie est tout entière tissée de relations légalistes, il s’en dégage une atmosphère de médiocrité spirituelle qui paralyse les élans les plus nobles de l’homme.

Et il sera tout simplement impossible de relever les défis de notre siècle menaçant armés des seules armes d’une structure sociale légaliste.

Aujourd’hui la société occidentale nous révèle qu’il règne une inégalité entre la liberté d’accomplir de bonnes actions et la liberté d’en accomplir de mauvaises. Un homme d’Etat qui veut accomplir quelque chose d’éminemment constructif pour son pays doit agir avec beaucoup de précautions, avec timidité pourrait-on dire. Des milliers de critiques hâtives et irresponsables le heurtent de plein fouet à chaque instant. Il se trouve constamment exposé aux traits du Parlement, de la presse. Il doit justifier pas à pas ses décisions, comme étant bien fondées et absolument sans défauts. Et un homme exceptionnel, de grande valeur, qui aurait en tête des projets inhabituels et inattendus, n’a aucune chance de s’imposer : d’emblée on lui tendra mille pièges. De ce fait, la médiocrité triomphe sous le masque des limitations démocratiques.

Il est aisé en tout lieu de saper le pouvoir administratif, et il a en fait été considérablement amoindri dans tous les pays occidentaux. La défense des droits individuels a pris de telles proportions que la société en tant que telle est désormais sans défense contre les initiatives de quelques-uns. Il est temps, à l’Ouest, de défendre non pas temps les droits de l’homme que ses devoirs.

D’un autre côté, une liberté destructrice et irresponsable s’est vue accorder un espace sans limite. Il s’avère que la société n’a plus que des défenses infimes à opposer à l’abîme de la décadence humaine, par exemple en ce qui concerne le mauvais usage de la liberté en matière de violence morale faites aux enfants, par des films tout pleins de pornographie, de crime, d’horreur. On considère que tout cela fait partie de la liberté, et peut être contrebalancé, en théorie, par le droit qu’ont ces mêmes enfants de ne pas regarder er de refuser ces spectacles. L’organisation légaliste de la vie a prouvé ainsi son incapacité à se défendre contre la corrosion du mal. (…)

L’évolution s’est faite progressivement, mais il semble qu’elle ait eu pour point de départ la bienveillante conception humaniste selon laquelle l’homme, maître du monde, ne porte en lui aucun germe de mal, et tout ce que notre existence offre de vicié est simplement le fruit de systèmes sociaux erronés qu’il importe d’amender. Et pourtant, il est bien étrange de voir que le crime n’a pas disparu à l’Ouest, alors même que les meilleurs conditions de vie sociale semblent avoir été atteintes. Le crime est même bien plus présent que dans la société soviétique, misérable et sans loi. (…)

La presse, aussi, bien sûr, jouit de la plus grande liberté. Mais pour quel usage ? (…) Quelle responsabilité s’exerce sur le journaliste, ou sur un journal, à l’encontre de son lectorat, ou de l’histoire ? S’ils ont trompé l’opinion publique en divulguant des informations erronées, ou de fausses conclusions, si même ils ont contribué à ce que des fautes soient commises au plus haut degré de l’Etat, avons-nous le souvenir d’un seul cas, où le dit journaliste ou le dit journal ait exprimé quelque regret ? Non, bien sûr, cela porterait préjudice aux ventes. De telles erreurs peut bien découler le pire pour une nation, le journaliste s’en tirera toujours. Etant donné que l’on a besoin d’une information crédible et immédiate, il devient obligatoire d’avoir recours aux conjectures, aux rumeurs, aux suppositions pour remplir les trous, et rien de tout cela ne sera jamais réfuté ; ces mensonges s’installent dans la mémoire du lecteur. Combien de jugements hâtifs, irréfléchis, superficiels et trompeurs sont ainsi émis quotidiennement, jetant le trouble chez le lecteur, et le laissant ensuite à lui-même ? La presse peut jouer le rôle d’opinion publique, ou la tromper. De la sorte, on verra des terroristes peints sous les traits de héros, des secrets d’Etat touchant à la sécurité du pays divulgués sur la place publique, ou encore des intrusions sans vergogne dans l’intimité de personnes connues, en vertu du slogan : « tout le monde a le droit de tout savoir ». Mais c’est un slogan faux, fruit d’une époque fausse ; d’une bien plus grande valeur est ce droit confisqué, le droit des hommes de ne pas savoir, de ne pas voir leur âme divine étouffée sous les ragots, les stupidités, les paroles vaines. Une personne qui mène une vie pleine de travail et de sens n’a absolument pas besoin de ce flot pesant et incessant d’information. (…) Autre chose ne manquera pas de surprendre un observateur venu de l’Est totalitaire, avec sa presse rigoureusement univoque : on découvre un courant général d’idées privilégiées au sein de la presse occidentale dans son ensemble, une sorte d’esprit du temps, fait de critères de jugement reconnus par tous, d’intérêts communs, la somme de tout cela donnant le sentiment non d’une compétition mais d’une uniformité. Il existe peut-être une liberté sans limite pour la presse, mais certainement pas pour le lecteur : les journaux ne font que transmettre avec énergie et emphase toutes ces opinions qui ne vont pas trop ouvertement contredire ce courant dominant.

Sans qu’il y ait besoin de censure, les courants de pensée, d’idées à la mode sont séparés avec soin de ceux qui ne le sont pas, et ces derniers, sans être à proprement parler interdits, n’ont que peu de chances de percer au milieu des autres ouvrages et périodiques, ou d’être relayés dans le supérieur. Vos étudiants sont libres au sens légal du terme, mais ils sont prisonniers des idoles portées aux nues par l’engouement à la mode. Sans qu’il y ait, comme à l’Est, de violence ouverte, cette sélection opérée par la mode, ce besoin de tout conformer à des modèles standards, empêchent les penseurs les plus originaux d’apporter leur contribution à la vie publique et provoquent l’apparition d’un dangereux esprit grégaire qui fait obstacle à un développement digne de ce nom. Aux Etats-Unis, il m’est arrivé de recevoir des lettres de personnes éminemment intelligentes … peut-être un professeur d’un petit collège perdu, qui aurait pu beaucoup pour le renouveau et le salut de son pays, mais le pays ne pouvait l’entendre, car les média n’allaient pas lui donner la parole. Voilà qui donne naissance à de solides préjugés de masse, à un aveuglement qui à notre époque est particulièrement dangereux. (…)

Il est universellement admis que l’Ouest montre la voie au monde entier vers le développement économique réussi, même si dans les dernières années il a pu être sérieusement entamé par une inflation chaotique. Et pourtant, beaucoup d’hommes à l’Ouest ne sont pas satisfaits de la société dans laquelle ils vivent. Ils la méprisent, ou l’accusent de plus être au niveau de maturité requis par l’humanité. Et beaucoup sont amenés à glisser vers le socialisme, ce qui est une tentation fausse et dangereuse. J’espère que personne ici présent ne me suspectera de vouloir exprimer une critique du système occidental dans l’idée de suggérer le socialisme comme alternative. Non, pour avoir connu un pays où le socialisme a été mis en oeuvre, je ne prononcerai pas en faveur d’une telle alternative. (…) Mais si l’on me demandait si, en retour, je pourrais proposer l’Ouest, en son état actuel, comme modèle pour mon pays, il me faudrait en toute honnêteté répondre par la négative. Non, je ne prendrais pas votre société comme modèle pour la transformation de la mienne. On ne peut nier que les personnalités s’affaiblissent à l’Ouest, tandis qu’à l’Est elles ne cessent de devenir plus fermes et plus fortes. Bien sûr, une société ne peut rester dans des abîmes d’anarchie, comme c’est le cas dans mon pays. Mais il est tout aussi avilissant pour elle de rester dans un état affadi et sans âme de légalisme, comme c’est le cas de la vôtre. Après avoir souffert pendant des décennies de violence et d’oppression, l’âme humaine aspire à des choses plus élevées, plus brûlantes, plus pures que celles offertes aujourd’hui par les habitudes d’une société massifiée, forgées par l’invasion révoltante de publicités commerciales, par l’abrutissement télévisuel, et par une musique intolérable.

Tout cela est sensible pour de nombreux observateurs partout sur la planète. Le mode de vie occidental apparaît de moins en moins comme le modèle directeur. Il est des symptômes révélateurs par lesquels l’histoire lance des avertissements à une société menacée ou en péril. De tels avertissements sont, en l’occurrence, le déclin des arts, ou le manque de grands hommes d’Etat. Et il arrive parfois que les signes soient particulièrement concrets et explicites. Le centre de votre démocratie et de votre culture est-il privé de courant pendant quelques heures, et voilà que soudainement des foules de citoyens Américains se livrent au pillage et au grabuge. C’est que le vernis doit être bien fin, et le système social bien instable et mal en point.

Mais le combat pour notre planète, physique et spirituel, un combat aux proportions cosmiques, n’est pas pour un futur lointain ; il a déjà commencé. Les forces du Mal ont commencé leur offensive décisive. Vous sentez déjà la pression qu’elles exercent, et pourtant, vos écrans et vos écrits sont pleins de sourires sur commande et de verres levés. Pourquoi toute cette joie ?

Comment l’Ouest a-t-il pu décliner, de son pas triomphal à sa débilité présente ? A-t-il connu dans son évolution des points de non-retour qui lui furent fatals, a-t-il perdu son chemin ? Il ne semble pas que cela soit le cas. L’Ouest a continué à avancer d’un pas ferme en adéquation avec ses intentions proclamées pour la société, main dans la main avec un progrès technologique étourdissant. Et tout soudain il s’est trouvé dans son état présent de faiblesse. Cela signifie que l’erreur doit être à la racine, à la fondation de la pensée moderne. Je parle de la vision du monde qui a prévalu en Occident à l’époque moderne. Je parle de la vision du monde qui a prévalu en Occident, née à la Renaissance, et dont les développements politiques se sont manifestés à partir des Lumières. Elle est devenue la base da la doctrine sociale et politique et pourrait être appelée l’humanisme rationaliste, ou l’autonomie humaniste : l’autonomie proclamée et pratiquée de l’homme à l’encontre de toute force supérieure à lui. On peut parler aussi d’anthropocentrisme : l’homme est vu au centre de tout.

Historiquement, il est probable que l’inflexion qui s’est produite à la Renaissance était inévitable. Le Moyen Age en était venu naturellement à l’épuisement, en raison d’une répression intolérable de la nature charnelle de l’homme en faveur de sa nature spirituelle. Mais en s’écartant de l’esprit, l’homme s’empara de tout ce qui est matériel, avec excès et sans mesure. La pensée humaniste, qui s’est proclamée notre guide, n’admettait pas l’existence d’un mal intrinsèque en l’homme, et ne voyait pas de tâche plus noble que d’atteindre le bonheur sur terre. Voilà qui engagea la civilisation occidentale moderne naissante sur la pente dangereuse de l’adoration de l’homme et de ses besoins matériels.Tout ce qui se trouvait au-delà du bien-être physique et de l’accumulation de biens matériels, tous les autres besoins humains, caractéristiques d’une nature subtile et élevée, furent rejetés hors du champ d’intérêt de l’Etat et du système social, comme si la vie n’avait pas un sens plus élevé. De la sorte, des failles furent laissées ouvertes pour que s’y engouffre le mal, et son haleine putride souffle librement aujourd’hui. Plus de liberté en soi ne résout pas le moins du monde l’intégralité des problèmes humains, et même en ajoute un certain nombre de nouveaux.

Et pourtant, dans les jeunes démocraties, comme la démocratie américaine naissante, tous les droits de l’homme individuels reposaient sur la croyance que l’homme est une créature de Dieu. C’est-à-dire que la liberté était accordée à l’individu de manière conditionnelle, soumise constamment à sa responsabilité religieuse. Tel fut l’héritage du siècle passé.

Toutes les limitations de cette sorte s’émoussèrent en Occident, une émancipation complète survint, malgré l’héritage moral de siècles chrétiens, avec leurs prodiges de miséricorde et de sacrifice. Les Etats devinrent sans cesses plus matérialistes. L’Occident a défendu avec succès, et même surabondamment, les droits de l’homme, mais l’homme a vu complètement s’étioler la conscience de sa responsabilité devant Dieu et la société. Durant ces dernières décennies, cet égoïsme juridique de la philosophie occidentale a été définitivement réalisé, et le monde se retrouve dans une cruelle crise spirituelle et dans une impasse politique. Et tous les succès techniques, y compris la conquête de l’espace, du Progrès tant célébré n’ont pas réussi à racheter la misère morale dans laquelle est tombé le XXème siècle, que personne n’aurait pu encore soupçonner au XIXème siècle.

L’humanisme dans ses développements devenant toujours plus matérialiste, il permit avec une incroyable efficacité à ses concepts d’être utilisés d’abord par le socialisme, puis par le communisme, de telle sorte que Karl Marx pût dire, en 1844, que « le communisme est un humanisme naturalisé. » Il s’est avéré que ce jugement était loin d’être faux. On voit les mêmes pierres aux fondations d’un humanisme altéré et de tout type de socialisme : un matérialisme sans frein, une libération à l’égard de la religion et de la responsabilité religieuse, une concentration des esprits sur les structures sociales avec une approche prétendument scientifique. Ce n’est pas un hasard si toutes les promesses rhétoriques du communisme sont centrées sur l’Homme, avec un grand H, et son bonheur terrestre. A première vue, il s’agit d’un rapprochement honteux : comment, il y aurait des points communs entre la pensée de l’Ouest et de l’Est aujourd’hui ? Là est la logique du développement matérialiste. (…)

Je ne pense pas au cas d’une catastrophe amenée par une guerre mondiale, et aux changements qui pourraient en résulter pour la société. Aussi longtemps que nous nous réveillerons chaque matin, sous un soleil paisible, notre vie sera inévitablement tissée de banalités quotidiennes. Mais il est une catastrophe qui pour beaucoup est déjà présente pour nous. Je veux parler du désastre d’une conscience humaniste parfaitement autonome et irréligieuse.

Elle a fait de l’homme la mesure de toutes choses sur terre, l’homme imparfait, qui n’est jamais dénué d’orgueil, d’égoïsme, d’envie, de vanité, et tant d’autres défauts. Nous payons aujourd’hui les erreurs qui n’étaient pas apparues comme telles au début de notre voyage. Sur la route qui nous a amenés de la Renaissance à nos jours, notre expérience s’est enrichie, mais nous avons perdu l’idée d’une entité supérieure qui autrefois réfrénait nos passions et notre irresponsabilité.

Nous avions placé trop d’espoirs dans les transformations politico-sociales, et il se révèle qu’on nous enlève ce que nous avons de plus précieux : notre vie intérieure. A l’Est, c’est la foire du Parti qui la foule aux pieds, à l’Ouest la foire du Commerce : ce qui est effrayant, ce n’est même pas le fait du monde éclaté, c’est que les principaux morceaux en soient atteints d’une maladie analogue. Si l’homme, comme le déclare l’humanisme, n’était né que pour le bonheur, il ne serait pas né non plus pour la mort. Mais corporellement voué à la mort, sa tâche sur cette terre n’en devient que plus spirituelle : non pas un gorgement de quotidienneté, non pas la recherche des meilleurs moyens d’acquisition, puis de joyeuse dépense des biens matériels, mais l’accomplissement d’un dur et permanent devoir, en sorte que tout le chemin de notre vie devienne l’expérience d’une élévation avant tout spirituelle : quitter cette vie en créatures plus hautes que nous n’y étions entrés.

Il est impératif que nous revoyions à la hausse l’échelle de nos valeurs humaines. Sa pauvreté actuelle est effarante. Il n’est pas possible que l’aune qui sert à mesurer de l’efficacité d’un président se limite à la question de combien d’argent l’on peut gagner, ou de la pertinence de la construction d’un gazoduc. Ce n’est que par un mouvement volontaire de modération de nos passions, sereine et acceptée par nous, que l’humanité peut s’élever au-dessus du courant de matérialisme qui emprisonne le monde.

Quand bien même nous serait épargné d’être détruits par la guerre, notre vie doit changer si elle ne veut pas périr par sa propre faute. Nous ne pouvons nous dispenser de rappeler ce qu’est fondamentalement la vie, la société. Est-ce vrai que l’homme est au-dessus de tout ? N’y a-t-il aucun esprit supérieur au-dessus de lui ? Les activités humaines et sociales peuvent-elles légitimement être réglées par la seule expansion matérielle ? A-t-on le droit de promouvoir cette expansion au détriment de l’intégrité de notre vie spirituelle ?

Si le monde ne touche pas à sa fin, il a atteint une étape décisive dans son histoire, semblable en importance au tournant qui a conduit du Moyen-âge à la Renaissance. Cela va requérir de nous un embrasement spirituel. Il nous faudra nous hisser à une nouvelle hauteur de vue, à une nouvelle conception de la vie, où notre nature physique ne sera pas maudite, comme elle a pu l’être au Moyen-âge, mais, ce qui est bien plus important, où notre être spirituel ne sera pas non plus piétiné, comme il le fut à l’ère moderne.

Notre ascension nous mène à une nouvelle étape anthropologique. Nous n’avons pas d’autre choix que de monter … toujours plus haut. »

Alexandre Soljénitsyne, Le Déclin du courage, Harvard, 8 juin 1978

Voir aussi: 
 
 

L’édito de C. André & P. Thureau-Dangin
Ne pas jouer les Cassandre
Courrier international
Février-mars-avril 2011
 
Parler du « déclin de l’Occident » est toujours périlleux. On songe aussitôt à l’essai controversé de l’Allemand Oswald Spengler, qui date de 1918. On pense aussi à tous les mouvements d’extrême droite qui agitent ce chiffon rouge depuis un siècle, sous-entendant évidemment le déclin de l’homme blanc…
Aujourd’hui, la situation n’est plus exactement la même. Les pays occidentaux sont largement métissés, à commencer par la société américaine. Et le déclin est devenu palpable, tant sur le plan économique que politique. Les Etats-Unis, qui se croyaient seuls en scène dans les années 1990, se voient concurrencés par l’Asie – en particulier par la Chine et par l’Inde. L’Europe est de plus en plus marginale dans les affaires du monde. Et, dans un proche avenir, on verra aussi le plein essor du Brésil…
Dans ce hors-série, nous laissons une large place aux voix de ces pays que l’on disait émergents mais qu’il faut désormais appeler conquérants : elles nous décrivent un monde dont l’Occident n’est plus le centre.
Il ne s’agit ni de s’affliger ni de jouer les Cassandre. Mais de comprendre les enjeux et de réfléchir à cet avenir qui suscite des inquiétudes. Avec à l’esprit cette question centrale : le tournant que nous pouvons observer signifie-t-il la fin de la civilisation occidentale et de ses valeurs ou au contraire la dissémination de celles-ci dans le monde entier, comme en témoigne le printemps arabe auquel nous assistons ?
Voir également le sommaire:

Hors-série n° 2011-2 du 23.02.2011
 
• La fin de l’hégémonie de l’Oncle Sam • L’Europe marginalisée • Le déclin de l’Ouest vu par le reste du monde • Les nouvelles ambitions de l’Asie •
 
 
■ Une ère nouvelle
Où l’on passe d’un monde unipolaire à un monde multipolaire
■ La chute d’un empire
Tant au plan géostratégique qu’économique, Washington doit s’adapter à la nouvelle réalité
■ Un si vieux continent
Usée, l’Europe ? De nombreux signes le laissent penser
■ Les conquérants
Depuis l’an 2000, on ne peut plus parler de pays émergents
■ Vu d’ailleurs
L’Ouest n’est plus au centre du jeu et les critiques à son égard se font toujours plus vives

■ Portraits
Ils ont pensé le déclin de l’Occident. Ou théorisé l’émergence d’autres valeurs

■ Repères
Six cartes pour comprendre le basculement du monde depuis la Renaissance jusquà 2050

Voir par ailleurs:

Waving Goodbye to Hegemony

Parag Khanna

The NYT magazine

January 27, 2008

Turn on the TV today, and you could be forgiven for thinking it’s 1999. Democrats and Republicans are bickering about where and how to intervene, whether to do it alone or with allies and what kind of world America should lead. Democrats believe they can hit a reset button, and Republicans believe muscular moralism is the way to go. It’s as if the first decade of the 21st century didn’t happen — and almost as if history itself doesn’t happen. But the distribution of power in the world has fundamentally altered over the two presidential terms of

George W. Bush, both because of his policies and, more significant, despite them. Maybe the best way to understand how quickly history happens is to look just a bit ahead.

Hillary Clinton or John McCain or Barack Obama administration is nearing the end of its second term. America has pulled out of Iraq but has about 20,000 troops in the independent state of Kurdistan, as well as warships anchored at Bahrain and an Air Force presence in Qatar. Afghanistan is stable; Iran is nuclear. China has absorbed Taiwan and is steadily increasing its naval presence around the Pacific Rim and, from the Pakistani port of Gwadar, on the Arabian Sea. The European Union has expanded to well over 30 members and has secure oil and gas flows from North Africa, Russiaand the Caspian Sea, as well as substantial nuclear energy. America’s standing in the world remains in steady decline.

United Nations and reaffirm to the world that America can, and should, lead it to collective security and prosperity? Indeed, improvements to America’s image may or may not occur, but either way, they mean little. Condoleezza Ricehas said America has no « permanent enemies, » but it has no permanent friends either. Many saw the invasions of Afghanistan and Iraq as the symbols of a global American imperialism; in fact, they were signs of imperial overstretch. Every expenditure has weakened America’s armed forces, and each assertion of power has awakened resistance in the form of terrorist networks, insurgent groups and « asymmetric » weapons like suicide bombers. America’s unipolar moment has inspired diplomatic and financial countermovements to block American bullying and construct an alternate world order. That new global order has arrived, and there is precious little Clinton or McCain or Obama could do to resist its growth.

India, lagging decades behind China in both development and strategic appetite. The Big Three make the rules — their own rules — without any one of them dominating. And the others are left to choose their suitors in this post-American world.

European Parliament, calls it « European patriotism. » The Europeans play both sides, and if they do it well, they profit handsomely. It’s a trend that will outlast both President Nicolas Sarkozy of France, the self-described « friend of America, » and Chancellor Angela Merkel of Germany, regardless of her visiting the Crawford ranch. It may comfort American conservatives to point out that Europe still lacks a common army; the only problem is that it doesn’t really need one. Europeans use intelligence and the police to apprehend radical Islamists, social policy to try to integrate restive Muslim populations and economic strength to incorporate the former Soviet Union and gradually subdue Russia. Each year European investment in Turkey grows as well, binding it closer to the E.U. even if it never becomes a member. And each year a new pipeline route opens transporting oil and gas from Libya, Algeria or Azerbaijan to Europe. What other superpower grows by an average of one country per year, with others waiting in line and begging to join?

Robert Kagan famously said that America hails from Mars and Europe from Venus, but in reality, Europe is more like Mercury — carrying a big wallet. The E.U.’s market is the world’s largest, European technologies more and more set the global standard and European countries give the most development assistance. And if America and China fight, the world’s money will be safely invested in European banks. Many Americans scoffed at the introduction of the euro, claiming it was an overreach that would bring the collapse of the European project. Yet today, Persian Gulf oil exporters are diversifying their currency holdings into euros, and President Mahmoud Ahmadinejad of Iran has proposed that OPEC no longer price its oil in « worthless » dollars. President Hugo Chávez of Venezuela went on to suggest euros. It doesn’t help that Congress revealed its true protectionist colors by essentially blocking the Dubai ports deal in 2006. With London taking over (again) as the world’s financial capital for stock listing, it’s no surprise that China’s new state investment fund intends to locate its main Western offices there instead of New York. Meanwhile, America’s share of global exchange reserves has dropped to 65 percent. Gisele Bündchen demands to be paid in euros, while Jay-Zdrowns in 500 euro notes in a recent video. American soft power seems on the wane even at home.

African Union like the E.U.; we offer no equivalent. Activists in the Middle East want parliamentary democracy like Europe’s, not American-style presidential strongman rule. Many of the foreign students we shunned after 9/11 are now in London and Berlin: twice as many Chinese study in Europe as in the U.S. We didn’t educate them, so we have no claims on their brains or loyalties as we have in decades past. More broadly, America controls legacy institutions few seem to want — like the International Monetary Fund— while Europe excels at building new and sophisticated ones modeled on itself. The U.S. has a hard time getting its way even when it dominates summit meetings — consider the ill-fated Free Trade Area of the Americas — let alone when it’s not even invited, as with the new East Asian Community, the region’s answer to America’s Apec.

Indonesia to Korea, no country — friend of America’s or not — wants political tension to upset economic growth. To the Western eye, it is a bizarre phenomenon: small Asian nation-states should be balancing against the rising China, but increasingly they rally toward it out of Asian cultural pride and an understanding of the historical-cultural reality of Chinese dominance. And in the former Soviet Central Asian countries — the so-called Stans — China is the new heavyweight player, its manifest destiny pushing its Han pioneers westward while pulling defunct microstates like Kyrgyzstan and Tajikistan, as well as oil-rich Kazakhstan, into its orbit. The Shanghai Cooperation Organization gathers these Central Asian strongmen together with China and Russia and may eventually become the « NATOof the East. »

Pakistaneven deeper into military dependence on China? Will the next set of Arab monarchs lean East or West? The second world will shape the world’s balance of power as much as the superpowers themselves will.

Gazpromoligarchy, why is Russia not a superpower but rather the ultimate second-world swing state? For all its muscle flexing, Russia is also disappearing. Its population decline is a staggering half million citizens per year or more, meaning it will be not much larger than Turkey by 2025 or so — spread across a land so vast that it no longer even makes sense as a country. Travel across Russia today, and you’ll find, as during Soviet times, city after city of crumbling, heatless apartment blocks and neglected elderly citizens whose value to the state diminishes with distance from Moscow. The forced Siberian migrations of the Soviet era are being voluntarily reversed as children move west to more tolerable and modern climes. Filling the vacuum they have left behind are hundreds of thousands of Chinese, literally gobbling up, plundering, outright buying and more or less annexing Russia’s Far East for its timber and other natural resources. Already during the cold war it was joked that there were « no disturbances on the Sino-Finnish border, » a prophecy that seems ever closer to fulfillment.

Uzbekistan. Privately, some E.U. officials say that annexing Russia is perfectly doable; it’s just a matter of time. In the coming decades, far from restoring its Soviet-era might, Russia will have to decide whether it wishes to exist peacefully as an asset to Europe or the alternative — becoming a petro-vassal of China.

Muammar el-Qaddafideclared he would abandon his country’s nuclear pursuits in 2003, was partly motivated by growing demand for energy from a close Mediterranean neighbor. But Qaddafi is not selling out. He and his advisers have astutely parceled out production sharing agreements to a balanced assortment of American, European, Chinese and other Asian oil giants. Mindful of the history of Western oil companies’ exploitation of Arabia, he — like Chávez in Venezuela and Nazarbayev in Kazakhstan — has also cleverly ratcheted up the pressure on foreigners to share more revenue with the regime by tweaking contracts, rounding numbers liberally and threatening expropriation. What I find in virtually every Arab country is not such nationalism, however, but rather a new Arabism aimed at spreading oil wealth within the Arab world rather than depositing it in the United States as in past oil booms. And as Egypt, Syria and other Arab states receive greater investment from the Persian Gulf and start spending more on their own, they, too, become increasingly important second-world players who can thwart the U.S.

International Atomic Energy Agencynegotiations drag on, the more likely it becomes that Iran will indeed be able to stay afloat without Western investment because of backing from China and from its second-world friends — without giving any ground to the West.

Samuel Huntingtoncalled the « Confucian-Islamic connection. » What is more, China is pulling off the most difficult of superpower feats: simultaneously maintaining positive ties with the world’s crucial pairs of regional rivals: Venezuela and Brazil, Saudi Arabia and Iran, Kazakhstan and Uzbekistan, India and Pakistan. At this stage, Western diplomats have only mustered the wherewithal to quietly denounce Chinese aid policies and value-neutral alliances, but they are far from being able to do much of anything about them.

Karl Marxand Max Weber both chastised Far Eastern cultures for being despotic, agrarian and feudal, lacking the ingredients for organizational success. Oswald Spengler saw it differently, arguing that mankind both lives and thinks in unique cultural systems, with Western ideals neither transferable nor relevant. Today the Asian landscape still features ancient civilizations but also by far the most people and, by certain measures, the most money of any region in the world. With or without America, Asia is shaping the world’s destiny — and exposing the flaws of the grand narrative of Western civilization in the process.

global warmingis completely unmanageable by a single authority, whether the United States or the United Nations. Globalization resists centralization of almost any kind. Instead, what we see gradually happening in climate-change negotiations (as in Bali in December) — and need to see more of in the areas of preventing nuclear proliferation and rebuilding failed states — is a far greater sense of a division of labor among the Big Three, a concrete burden-sharing among them by which they are judged not by their rhetoric but the responsibilities they fulfill. The arbitrarily composed Security Council is not the place to hash out such a division of labor. Neither are any of the other multilateral bodies bogged down with weighted voting and cacophonously irrelevant voices. The big issues are for the Big Three to sort out among themselves.

Lee Kuan Yewof Singapore.

Mercosur (the South American common market), the Association of Southeast Asian Nations(Asean), the Gulf Cooperation Council in the Persian Gulf. We need high-level ambassadors at those organizations too. Taken together, this allows us to move beyond, for example, the current Millennium Challenge Account — which amounts to one-track aid packages to individual countries already going in the right direction — toward encouraging the kind of regional cooperation that can work in curbing both terrorism and poverty. Only if you think regionally can a success story have a demonstration effect. This approach will be crucial to the future of the Pentagon’s new African command. (Until last year, African relations were managed largely by European command, or Eucom, in Germany.) Suspicions of America are running high in Africa, and a country-by-country strategy would make those suspicions worse. Finally, to achieve strategic civilian-military harmonization, we have to first get the maps straight. The State Department puts the Stans in the South and Central Asia bureau, while the Pentagon puts them within the Middle-East-focused Centcom. The Chinese divide up the world the Pentagon’s way; so, too, should our own State Department.

Peace Corps10 times its present size, plus student exchanges, English-teaching programs and hands-on job training overseas — with corporate sponsorship.

That’s right. In true American fashion, we must build a diplomatic-industrial complex. Europe and China all but personify business-government collusion, so let State raise money from Wall Street as it puts together regional aid and investment packages. American foreign policy must be substantially more than what the U.S. government directs. After all, the E.U. is already the world’s largest aid donor, and China is rising in the aid arena as well. Plus, each has a larger population than the U.S., meaning deeper benches of recruits, and are not political targets in the present political atmosphere the way Americans abroad are. The secret weapon must be the American citizenry itself. American foundations and charities, not least the Gates and Ford Foundations, dwarf European counterparts in their humanitarian giving; if such private groups independently send more and more American volunteers armed with cash, good will and local knowledge to perform « diplomacy of the deed, » then the public diplomacy will take care of itself.Fourth, make the global economy work for us. By resurrecting European economies, the Marshall Plan was a down payment on even greater returns in terms of purchasing American goods. For now, however, as the dollar falls, our manufacturing base declines and Americans lose control of assets to wealthier foreign funds, our scientific education, broadband access, health-care, safety and a host of other standards are all slipping down the global rankings. Given our deficits and political gridlock, the only solution is to channel global, particularly Asian, liquidity into our own public infrastructure, creating jobs and technology platforms that can keep American innovation ahead of the pack. Globalization apologizes to no one; we must stay on top of it or become its victim.

Fifth, convene a G-3 of the Big Three. But don’t set the agenda; suggest it. These are the key issues among which to make compromises and trade-offs: climate change, energy security, weapons proliferation and rogue states. Offer more Western clean technology to China in exchange for fewer weapons and lifelines for the Sudanese tyrants and the Burmese junta. And make a joint effort with the Europeans to offer massive, irresistible packages to the people of Iran, Uzbekistan and Venezuela — incentives for eventual regime change rather than fruitless sanctions. A Western change of tone could make China sweat. Superpowers have to learn to behave, too.

Taken together, all these moves could renew American competitiveness in the geopolitical marketplace — and maybe even prove our exceptionalism. We need pragmatic incremental steps like the above to deliver tangible gains to people beyond our shores, repair our reputation, maintain harmony among the Big Three, keep the second world stable and neutral and protect our common planet. Let’s hope whoever is sworn in as the next American president understands this.

Parag Khanna is a senior research fellow in the American Strategy Program of the New America Foundation. This essay is adapted from his book, « The Second World: Empires and Influence in the New Global Order, » to be published by Random House in March

Voir également:

Le Déclin de l’Amérique a commencé (extraits)
Foreign Policy  
July-August 2002
The Eagle Has Crash Landed
 
En déclin, les États-Unis ? Rares sont ceux qui croient aujourd’hui à cette thèse. Les seuls à en être fermement convaincus sont les faucons de Washington, qui défendent avec véhémence des mesures destinées à enrayer ce déclin. Cette conviction que l’hégémonie américaine touche à sa fin n’est pas née de la vulnérabilité apparue au reste du monde le 11 septembre 2001. En fait, on assiste à un affaiblissement progressif des États-Unis en tant que puissance planétaire depuis les années 70, et la riposte américaine aux attentats terroristes n’a fait qu’accélérer cette tendance. Pour comprendre pourquoi la Pax americana est sur le déclin, il faut se pencher sur la géopolitique du XXe siècle, et plus particulièrement de ces trente dernières années. On aboutit à une conclusion aussi limpide qu’indéniable : les facteurs économiques, politiques et militaires qui ont contribué à l’hégémonie de l’Amérique sont ceux-là même qui provoqueront inexorablement son déclin prochain.
L’accession des États-Unis au statut de puissance hégémonique mondiale a résulté d’un long processus qui démarra véritablement avec la récession de 1873. C’est à cette époque que les États-Unis et l’Allemagne commencèrent à s’emparer d’une part croissante des marchés mondiaux, essentiellement au détriment de l’économie britannique, en recul constant. Ces deux pays étaient parvenus à stabiliser leur base politique – les États-Unis en réussissant à mettre un terme à la guerre civile, l’Allemagne en parachevant son unification avec la défaite de la France. De 1873 à 1914, les États-Unis et l’Allemagne devinrent les principaux producteurs dans certains secteurs clés comme l’acier, puis l’industrie automobile pour les États-Unis et la chimie pour l’Allemagne.
À en croire les manuels d’histoire, la Première Guerre mondiale a débuté en 1914 et pris fin en 1918, tandis que la seconde a duré de 1939 à 1945. Il est toutefois plus logique de considérer les deux conflits comme une seule « guerre de trente ans » entre les États-Unis et l’Allemagne, entrecoupée de trêves et de crises locales. Cette compétition pour l’hégémonie prit un tour idéologique en 1933, quand les nazis arrivèrent au pouvoir en Allemagne et entreprirent non pas d’imposer leur domination au sein du système existant, mais d’établir une sorte d’empire mondial. En réponse, les États-Unis se firent les défenseurs du libéralisme centriste et conclurent une alliance stratégique avec l’Union soviétique, ce qui rendit possible la victoire sur l’Allemagne et ses alliés.
 
La Seconde Guerre mondiale provoqua des dégâts considérables en termes d’infrastructures et de populations en Europe et en Asie, aucun pays ou presque n’ayant été épargné. La seule grande puissance industrielle à en sortir intacte, voire renforcée d’un point de vue économique, ce furent les États-Unis, qui s’empressèrent de consolider leur position.
Mais le candidat au statut de nouvelle superpuissance se heurta à des obstacles politiques. Ce n’est pas tant la création des Nations unies, en avril 1945, qui détermina les contraintes géopolitiques de la deuxième moitié du XXe siècle, mais la conférence de Yalta, qui avait réuni deux mois plus tôt le président américain Franklin D. Roosevelt, le Premier ministre britannique Winston Churchill et le dirigeant soviétique Joseph Staline. Le pacte officiel conclu à Yalta était du reste moins important que les accords officieux, tacites, dont on saisit toute la portée quand on observe le comportement des États-Unis et de l’Union soviétique dans les années qui suivirent. Quand la guerre prit fin en Europe, le 8 mai 1945, les troupes soviétiques et occidentales (autrement dit américaines, britanniques et françaises) furent déployées à des emplacements précis, essentiellement le long d’une ligne qui parcourait le centre de l’Europe et qui finit par être connue sous le nom de ligne Oder-Neisse. À l’exception de quelques déplacements mineurs, ces troupes ne bougèrent plus. Avec le recul, on comprend que lors de la conférence de Yalta, chacune des deux parties s’était engagée à laisser l’autre conserver ses positions et à ne pas la chasser de son domaine par la force. Cet accord tacite s’appliquait également à l’Asie, comme le prouvent l’occupation américaine du Japon et la partition de la Corée. D’un point de vue politique donc, Yalta était un accord visant à garantir le statu quo en vertu duquel l’Union soviétique contrôlait environ un tiers du monde, les deux autres tiers revenant aux États-Unis.
Jusqu’en 1991, Washington et Moscou coexistèrent ainsi en appliquant « l’équilibre de la terreur » de la guerre froide. Équilibre qui fut mis à rude épreuve en trois occasions : le blocus de Berlin en 1948-1949, la guerre de Corée en 1950-1953 et la crise des missiles à Cuba en 1962. Dans chacun de ces cas, on aboutit au rétablissement du statu quo. De plus, chaque fois que l’Union soviétique s’est trouvée confrontée à une crise politique concernant ses régimes satellites, l’Allemagne de l’Est en 1953, la Hongrie en 1956, la Tchécoslovaquie en 1968 et la Pologne en 1981, les États-Unis ne se livrèrent à guère plus que de la propagande, laissant, grosso modo, l’URSS agir comme bon lui semblait.
Bien sûr, cette passivité n’était pas de mise dans le domaine économique. Washington tira parti du climat de la guerre froide pour entreprendre des efforts de reconstruction massifs, d’abord en Europe de l’Ouest puis au Japon. Le raisonnement était clair: à quoi bon disposer d’une supériorité aussi écrasante en termes de productivité si le reste du monde était incapable d’assurer une demande digne de ce nom ? La reconstruction économique contribua, qui plus est, à instaurer des relations clientélistes avec les pays bénéficiaires de l’aide américaine. Le sentiment d’être redevables aux États-Unis incita ces pays à intégrer des alliances militaires et, ce qui est plus important encore, à se soumettre politiquement.

Enfin, il ne faut pas sous-estimer la composante idéologique et culturelle de l’hégémonie américaine. C’est sans doute dans la période de l’immédiat après-guerre que l’idéologie communiste connut sa plus forte popularité. On a tendance à oublier aujourd’hui les scores considérables engrangés par les communistes lors d’élections libres en Belgique, en France, en Italie, en Tchécoslovaquie et en Finlande, et le capital de sympathie dont ils bénéficiaient en Asie et dans toute l’Amérique latine. Sans parler de la Chine, de la Grèce et de l’Iran, où il n’y avait pas d’élections libres, mais où les partis communistes étaient extrêmement populaires. En réaction, les États-Unis déclenchèrent une vaste offensive anticommuniste. Rétrospectivement, il semble que cette dernière ait atteint ses objectifs : Washington a tenu son rôle de chef de file du « monde libre » avec autant de succès que l’Union soviétique tenait celui de leader du camp « progressiste » et « anti-impérialiste ».

La réussite de l’Amérique en tant que puissance hégémonique de l’après-guerre portait déjà en germe son déclin. Quatre événements symboliques illustrent ce processus : la guerre du Vietnam, les révolutions de 1968, la chute du mur de Berlin en 1989 et les attentats terroristes de septembre 2001. Chacun de ces événements est venu s’ajouter au précédent pour aboutir à la situation dans laquelle se trouvent aujourd’hui les États-Unis : superpuissance unique mais dépourvue de véritable pouvoir, leader mondial que bien peu respectent et que personne ne suit, pays dérivant dangereusement au milieu d’un chaos planétaire qu’il est incapable de maîtriser.

Que fut la guerre du Vietnam ? Essentiellement, la tentative du peuple vietnamien pour mettre fin au pouvoir colonial et créer son propre État. D’un point de vue géopolitique, toutefois, cette guerre signifiait un rejet du statu quo imposé par Yalta de la part des populations dites du tiers-monde. Si le Vietnam est devenu un symbole aussi puissant, c’est parce que Washington a été assez bête pour engager toute sa puissance militaire dans le conflit, ce qui ne l’a pas empêché de perdre.

Mais le Vietnam n’a pas été qu’une défaite militaire, un camouflet cuisant pour le prestige américain. La guerre a porté un coup terrible à la domination économique des États-Unis. Le conflit fut extrêmement coûteux, et il épuisa plus ou moins les réserves d’or américaines, si abondantes depuis 1945. De plus, les États-Unis durent supporter ces dépenses au moment même où l’Europe occidentale et le Japon connaissaient une expansion économique fulgurante. C’en était fini de la supériorité économique américaine. Depuis la fin des années 60, les trois blocs ont toujours été à peu près à égalité.

Le soutien au peuple vietnamien fut l’un des éléments majeurs qui suscitèrent des révolutions un peu partout dans le monde en 1968. Mais les soixante-huitards ne condamnaient pas seulement l’hégémonie américaine, ils condamnaient aussi la collusion de l’URSS avec les États-Unis. Ils rejetaient Yalta. Cette dénonciation les poussa en toute logique à dénoncer aussi les formations politiques qui étaient étroitement liées à l’Union soviétique, autrement dit, dans la plupart des cas, les partis communistes traditionnels. Mais les révolutionnaires de 1968 s’attaquèrent aussi à d’autres composantes de la vieille gauche – les mouvements de libération dans le tiers-monde, les partis sociaux-démocrates en Europe occidentale et les démocrates du New Deal aux États-Unis –, les accusant eux aussi de collusion avec ce qu’ils englobaient sous le terme d’ »impérialisme américain ».

En s’en prenant également à l’entente entre Moscou et Washington et à la vieille gauche, le mouvement de 68 sapa encore un peu plus la légitimité des accords de Yalta, sur lesquels les États-Unis avaient bâti l’ordre mondial. Du même coup, cela fragilisa le statut du libéralisme centriste en tant que seule idéologie mondiale légitime. Si les révolutions de 1968 n’ont eu que très peu de conséquences politiques directes, elles ont eu en revanche des répercussions géopolitiques et intellectuelles immenses et irrévocables. Le libéralisme centriste dégringola du trône qu’il occupait depuis les révolutions européennes de 1848 et qui lui avait permis de récupérer tant les conservateurs que les radicaux. Ce faisant, la position idéologique officielle des États-Unis – à la fois antifasciste, anticommuniste et anticolonialiste – devint de moins en moins convaincante aux yeux du monde.

La crise économique mondiale des années 70 eut deux conséquences importantes pour la puissance américaine. La stagnation entraîna un effondrement du « développementalisme » – idée selon laquelle tout pays peut rattraper son retard économique si l’État prend les mesures appropriées –, qui était la base idéologique des mouvements de la vieille gauche alors au pouvoir. Un par un, ces régimes se retrouvèrent confrontés à des troubles sociaux, à la baisse du niveau de vie, à leur endettement croissant vis-à-vis des institutions financières internationales et à l’érosion de leur crédibilité. Dans les années 60, les États-Unis donnaient l’impression d’avoir su gérer la décolonisation du tiers-monde, limitant les troubles et transférant le pouvoir en douceur à des régimes développementalistes mais rarement révolutionnaires. Désormais, on assistait à une désintégration de l’ordre établi, à la montée des mécontentements, à une radicalisation des positions. Chaque fois que les États-Unis tentèrent d’intervenir, cela se solda par un échec : Liban, Grenade, Panama, Somalie.

Pendant que les États-Unis avaient la tête ailleurs, l’Union soviétique s’effondrait. Certes, Ronald Reagan avait qualifié l’Union soviétique d’ »empire du mal », et, dans son emballement, il avait appelé à la destruction du mur de Berlin. Mais en fait, ce n’était que pure rhétorique, et les États-Unis ne sont assurément pour rien dans la chute de l’Union soviétique. À vrai dire, si l’URSS et son empire d’Europe de l’Est se sont effondrés, c’est autant parce que la vieille gauche avait perdu tout appui populaire que parce que Mikhaïl Gorbatchev avait entrepris de sauver son régime en liquidant Yalta et en entreprenant une libéralisation interne (perestroïka et glasnost). Gorbatchev réussit à liquider Yalta, mais pas à sauver l’Union soviétique.

Abasourdis et déconcertés par cet effondrement soudain, les États-Unis n’ont pas su en gérer les conséquences. La chute du communisme signifia aussi celle du libéralisme, faisant disparaître la seule justification idéologique de l’hégémonie américaine, une justification qui bénéficiait de l’appui tacite du prétendu adversaire du libéralisme. Cette perte de légitimité entraîna directement l’invasion par l’armée irakienne du Koweït. Jamais Saddam Hussein n’aurait osé déclencher une telle action si les accords de Yalta avaient été encore en vigueur. Avec le recul, on constate que l’intervention américaine pendant la guerre du Golfe a eu pour effet de revenir au statu quo ante. Mais une puissance hégémonique peut-elle se satisfaire d’un match nul dans un conflit avec une puissance régionale de moyenne importance ? Saddam a démontré qu’on pouvait chercher noise à Washington sans que cela porte à conséquence. Plus encore que la défaite du Vietnam, la provocation de Saddam a ulcéré la droite américaine, et plus particulièrement ceux que l’on appelle les faucons, ce qui explique qu’ils n’aient aujourd’hui qu’une idée en tête : envahir l’Irak et détruire son régime.

Puis vinrent le 11 septembre, le choc et la réaction. Quoi qu’en disent les historiens par la suite, les attentats du 11 septembre 2001 ont ébranlé comme jamais la puissance américaine. Les auteurs des attentats ne représentaient pas une grande puissance militaire. Membres d’une force non étatique, ils étaient extrêmement motivés, disposaient d’argent, de partisans dévoués et d’une base solide dans un État faible. En bref, militairement, ils n’étaient rien, mais ils ont quand même réussi un coup audacieux sur le territoire américain.

Lors de son arrivée au pouvoir en janvier 2001, George W. Bush était extrêmement critique à l’égard de la politique étrangère de l’administration Clinton. Bush et ses conseillers refusaient d’admettre – tout en le sachant parfaitement – que la voie empruntée par Clinton avait été celle de tous les présidents américains depuis Gerald Ford, y compris Ronald Reagan et Bush père. C’était aussi la ligne de l’administration Bush avant le 11 septembre. Il suffit de voir comment l’équipe de la Maison-Blanche avait géré l’incident de l’avion-espion américain abattu en Chine en avril 2001 pour comprendre que la prudence était le maître mot.

Après les attentats, Bush changea de cap. Il déclara la guerre au terrorisme, assura au peuple américain que « l’issue ne faisait aucun doute » et informa le reste du monde que désormais soit on était avec les États-Unis, soit on était contre eux. Longtemps tenus à l’écart, même par les administrations les plus conservatrices, les faucons dominaient enfin la politique américaine. Leur position est claire : les États-Unis disposent d’une supériorité militaire écrasante, et même si de nombreux dirigeants étrangers jugent peu judicieux que Washington fasse étalage de sa force, ceux-ci ne peuvent pas réagir, et ne réagiront d’ailleurs pas, si l’Amérique choisit d’imposer sa volonté aux autres. Les faucons pensent que les États-Unis doivent se comporter en puissance impériale pour deux raisons : d’une part, personne ne leur dira rien, et, d’autre part, s’ils ne font pas la démonstration de leur force, ils se retrouveront de plus en plus marginalisés.

À ce jour, la position des faucons s’exprime sur trois terrains : 1) l’offensive militaire en Afghanistan, 2) le soutien de fait apporté aux Israéliens dans leur tentative de liquidation de l’Autorité palestinienne et 3) l’invasion de l’Irak, qui en serait au stade des préparatifs. Les faucons voient dans les événements récents la preuve que l’opposition aux actions américaines, si elle est incontestable, demeure essentiellement verbale. Ni l’Europe de l’Ouest, ni la Russie, la Chine ou l’Arabie Saoudite ne semblent prêtes à rompre vraiment avec les États-Unis. Ce qui est la preuve, pour les faucons, que Washington peut effectivement agir comme bon lui semble. Ils considèrent qu’il en ira de même quand l’armée américaine envahira l’Irak, puis quand elle interviendra ailleurs dans le monde. Paradoxalement, la conception des faucons est devenue celle de la gauche internationale, qui passe son temps à hurler contre la politique américaine parce qu’elle s’imagine que Washington a de grandes chances de réussir.

Mais les interprétations des faucons sont erronées et ne feront que contribuer au déclin de leur pays, transformant ce qui était un affaiblissement progressif en une chute beaucoup plus rapide et mouvementée. Plus précisément, l’action des bellicistes va échouer pour des raisons militaires, économiques et idéologiques. Il ne fait aucun doute que la carte militaire reste l’atout majeur des États-Unis. En fait, c’est même le seul. Aujourd’hui, les États-Unis disposent des forces armées les plus impressionnantes au monde. À en croire les dernières déclarations au sujet de nouvelles technologies de défense, l’avance des Américains dans ce domaine est nettement supérieure aujourd’hui à ce qu’elle était il y a dix ans. Cela veut-il dire pour autant qu’ils peuvent envahir l’Irak, conquérir rapidement le pays et mettre en place un gouvernement ami et stable ? C’est peu probable. N’oublions pas que sur les trois guerres importantes livrées par l’armée américaine depuis 1945 (Corée, Vietnam et Golfe), l’une s’est terminée par une défaite et les deux autres par un match nul. Rien de très glorieux.

Il faut aussi tenir compte de la capacité du peuple américain à tolérer des « non-victoires ». Les Américains oscillent entre une ferveur patriotique, qui conforte toujours les présidents en temps de guerre, et un profond désir isolationniste. Depuis 1945, le sentiment patriotique a régressé chaque fois que les pertes humaines ont commencé à augmenter. Pourquoi la réaction serait-elle aujourd’hui différente ? Et même si les faucons (qui sont presque toujours des civils) s’estiment indifférents à ce que pense l’opinion publique, ce n’est pas le cas des généraux, qui n’ont pas oublié le cuisant échec du Vietnam.

Et que dire du front économique ? Dans les années 80, des légions d’experts américains tenaient des discours hystériques sur le miracle économique japonais. Ils se sont calmés dans les années 90, étant donné les difficultés financières bien connues du Japon. Pourtant, après avoir surestimé les progrès japonais, les autorités américaines semblent pécher aujourd’hui par excès de confiance, comme si elles étaient convaincues que le Japon est désormais loin derrière. Or rien ne justifie vraiment un tel triomphalisme. Prenons cet extrait du New York Times, daté du 20 avril 2002 : « Un laboratoire japonais a mis au point l’ordinateur le plus rapide au monde, une machine si performante qu’elle équivaut, en puissance de calcul, à la combinaison des vingt ordinateurs américains les plus rapides et qu’elle dépasse de loin le précédent champion, une machine IBM. Cet exploit […] prouve que la course technologique, que la plupart des ingénieurs américains pensaient être en train de remporter haut la main, est loin d’être gagnée. » L’article souligne ensuite que les « priorités scientifiques et technologiques ne sont pas les mêmes » dans les deux pays. La machine japonaise est conçue pour étudier les changements climatiques, les ordinateurs américains pour simuler des armes. Ce contraste résume l’une des plus anciennes réalités de l’histoire des hégémonies. La puissance dominante se concentre (à son détriment) sur le militaire, tandis que le candidat à sa succession se concentre sur l’économie, sur ce qui a toujours créé de gros bénéfices. Auparavant, cela était le cas pour les États-Unis. Pourquoi n’en irait-il pas de même pour le Japon, peut-être dans le cadre d’une alliance avec la Chine ?

Reste enfin la sphère idéologique. À l’instant présent, l’économie américaine semble relativement faible, surtout si l’on considère les dépenses militaires exorbitantes qu’implique la stratégie des faucons. De plus, Washington est toujours isolé sur le plan politique. Personne ou presque (à l’exception d’Israël) ne considère la position belliciste comme sensée ou digne d’être encouragée. Les autres pays craignent ou refusent de s’opposer directement à la Maison-Blanche, mais le simple fait qu’ils traînent les pieds suffit à faire du tort aux États-Unis. En guise de réaction, ces derniers se contentent d’imposer leurs vues avec arrogance, et l’arrogance a des effets néfastes. À force d’user de son influence, on finit par en avoir de moins en moins et on suscite un ressentiment croissant. Au cours des deux derniers siècles, les États-Unis ont amassé un capital idéologique non négligeable. Mais, ces temps-ci, ils le dilapident encore plus vite que leur excédent d’or dans les années 60.

Au cours de la prochaine décennie, deux possibilités s’offrent à l’Amérique : soit elle emprunte la voie des faucons, avec des conséquences négatives pour tous, mais surtout pour elle. Soit elle comprend que cette attitude est par trop néfaste. Les choix du président Bush paraissent extrêmement limités, et les États-Unis vont probablement continuer à décliner en tant que force motrice de la politique internationale. La véritable question n’est pas de savoir si la superpuissance américaine est en déclin, mais plutôt de voir si les États-Unis peuvent trouver un moyen de chuter dignement, sans trop de dommages pour la planète et pour eux-mêmes.

Voir aussi: 

The Eagle Has Crash Landed
Pax Americana is over. Challenges from Vietnam and the Balkans to the Middle East and September 11 have revealed the limits of American supremacy. Will the United States learn to fade quietly, or will U.S. conservatives resist and thereby transform a gradual decline into a rapid and dangerous fall?
Immanuel Wallerstein
Foreign Policy
July-August 2002
 
The United States in decline? Few people today would believe this assertion. The only ones who do are the U.S. hawks, who argue vociferously for policies to reverse the decline. This belief that the end of U.S. hegemony has already begun does not follow from the vulnerability that became apparent to all on September 11, 2001. In fact, the United States has been fading as a global power since the 1970s, and the U.S. response to the terrorist attacks has merely accelerated this decline. To understand why the so-called Pax Americana is on the wane requires examining the geopolitics of the 20th century, particularly of the century’s final three decades. This exercise uncovers a simple and inescapable conclusion: The economic, political, and military factors that contributed to U.S. hegemony are the same factors that will inexorably produce the coming U.S. decline.
Intro to hegemony
The rise of the United States to global hegemony was a long process that began in earnest with the world recession of 1873. At that time, the United States and Germany began to acquire an increasing share of global markets, mainly at the expense of the steadily receding British economy. Both nations had recently acquired a stable political base—the United States by successfully terminating the Civil War and Germany by achieving unification and defeating France in the Franco-Prussian War. From 1873 to 1914, the United States and Germany became the principal producers in certain leading sectors: steel and later automobiles for the United States and industrial chemicals for Germany.
The history books record that World War I broke out in 1914 and ended in 1918 and that World War II lasted from 1939 to 1945. However, it makes more sense to consider the two as a single, continuous « 30 years’ war » between the United States and Germany, with truces and local conflicts scattered in between. The competition for hegemonic succession took an ideological turn in 1933, when the Nazis came to power in Germany and began their quest to transcend the global system altogether, seeking not hegemony within the current system but rather a form of global empire. Recall the Nazi slogan ein tausendjähriges Reich (a thousand-year empire). In turn, the United States assumed the role of advocate of centrist world liberalism—recall former U.S. President Franklin D. Roosevelt’s « four freedoms » (freedom of speech, of worship, from want, and from fear)—and entered into a strategic alliance with the Soviet Union, making possible the defeat of Germany and its allies.

World War II resulted in enormous destruction of infrastructure and populations throughout Eurasia, from the Atlantic to the Pacific oceans, with almost no country left unscathed. The only major industrial power in the world to emerge intact—and even greatly strengthened from an economic perspective—was the United States, which moved swiftly to consolidate its position.

But the aspiring hegemon faced some practical political obstacles. During the war, the Allied powers had agreed on the establishment of the United Nations, composed primarily of countries that had been in the coalition against the Axis powers. The organization’s critical feature was the Security Council, the only structure that could authorize the use of force. Since the U.N. Charter gave the right of veto to five powers—including the United States and the Soviet Union—the council was rendered largely toothless in practice. So it was not the founding of the United Nations in April 1945 that determined the geopolitical constraints of the second half of the 20th century but rather the Yalta meeting between Roosevelt, British Prime Minister Winston Churchill, and Soviet leader Joseph Stalin two months earlier.

The formal accords at Yalta were less important than the informal, unspoken agreements, which one can only assess by observing the behavior of the United States and the Soviet Union in the years that followed. When the war ended in Europe on May 8, 1945, Soviet and Western (that is, U.S., British, and French) troops were located in particular places—essentially, along a line in the center of Europe that came to be called the Oder-Neisse Line. Aside from a few minor adjustments, they stayed there. In hindsight, Yalta signified the agreement of both sides that they could stay there and that neither side would use force to push the other out. This tacit accord applied to Asia as well, as evinced by U.S. occupation of Japan and the division of Korea. Politically, therefore, Yalta was an agreement on the status quo in which the Soviet Union controlled about one third of the world and the United States the rest.

Washington also faced more serious military challenges. The Soviet Union had the world’s largest land forces, while the U.S. government was under domestic pressure to downsize its army, particularly by ending the draft. The United States therefore decided to assert its military strength not via land forces but through a monopoly of nuclear weapons (plus an air force capable of deploying them). This monopoly soon disappeared: By 1949, the Soviet Union had developed nuclear weapons as well. Ever since, the United States has been reduced to trying to prevent the acquisition of nuclear weapons (and chemical and biological weapons) by additional powers, an effort that, in the 21st century, does not seem terribly successful.

Until 1991, the United States and the Soviet Union coexisted in the « balance of terror » of the Cold War. This status quo was tested seriously only three times: the Berlin blockade of 1948–49, the Korean War in 1950–53, and the Cuban missile crisis of 1962. The result in each case was restoration of the status quo. Moreover, note how each time the Soviet Union faced a political crisis among its satellite regimes—East Germany in 1953, Hungary in 1956, Czechoslovakia in 1968, and Poland in 1981—the United States engaged in little more than propaganda exercises, allowing the Soviet Union to proceed largely as it deemed fit.

Of course, this passivity did not extend to the economic arena. The United States capitalized on the Cold War ambiance to launch massive economic reconstruction efforts, first in Western Europe and then in Japan (as well as in South Korea and Taiwan). The rationale was obvious: What was the point of having such overwhelming productive superiority if the rest of the world could not muster effective demand? Furthermore, economic reconstruction helped create clientelistic obligations on the part of the nations receiving U.S. aid; this sense of obligation fostered willingness to enter into military alliances and, even more important, into political subservience.

Finally, one should not underestimate the ideological and cultural component of U.S. hegemony. The immediate post-1945 period may have been the historical high point for the popularity of communist ideology. We easily forget today the large votes for Communist parties in free elections in countries such as Belgium, France, Italy, Czechoslovakia, and Finland, not to mention the support Communist parties gathered in Asia—in Vietnam, India, and Japan—and throughout Latin America. And that still leaves out areas such as China, Greece, and Iran, where free elections remained absent or constrained but where Communist parties enjoyed widespread appeal. In response, the United States sustained a massive anticommunist ideological offensive. In retrospect, this initiative appears largely successful: Washington brandished its role as the leader of the « free world » at least as effectively as the Soviet Union brandished its position as the leader of the « progressive » and « anti-imperialist » camp.

One, Two, Many Vietnams

The United States’ success as a hegemonic power in the postwar period created the conditions of the nation’s hegemonic demise. This process is captured in four symbols: the war in Vietnam, the revolutions of 1968, the fall of the Berlin Wall in 1989, and the terrorist attacks of September 2001. Each symbol built upon the prior one, culminating in the situation in which the United States currently finds itself—a lone superpower that lacks true power, a world leader nobody follows and few respect, and a nation drifting dangerously amidst a global chaos it cannot control.

What was the Vietnam War? First and foremost, it was the effort of the Vietnamese people to end colonial rule and establish their own state. The Vietnamese fought the French, the Japanese, and the Americans, and in the end the Vietnamese won—quite an achievement, actually. Geopolitically, however, the war represented a rejection of the Yalta status quo by populations then labeled as Third World. Vietnam became such a powerful symbol because Washington was foolish enough to invest its full military might in the struggle, but the United States still lost. True, the United States didn’t deploy nuclear weapons (a decision certain myopic groups on the right have long reproached), but such use would have shattered the Yalta accords and might have produced a nuclear holocaust—an outcome the United States simply could not risk.

But Vietnam was not merely a military defeat or a blight on U.S. prestige. The war dealt a major blow to the United States’ ability to remain the world’s dominant economic power. The conflict was extremely expensive and more or less used up the U.S. gold reserves that had been so plentiful since 1945. Moreover, the United States incurred these costs just as Western Europe and Japan experienced major economic upswings. These conditions ended U.S. preeminence in the global economy. Since the late 1960s, members of this triad have been nearly economic equals, each doing better than the others for certain periods but none moving far ahead.

When the revolutions of 1968 broke out around the world, support for the Vietnamese became a major rhetorical component. « One, two, many Vietnams » and « Ho, Ho, Ho Chi Minh » were chanted in many a street, not least in the United States. But the 1968ers did not merely condemn U.S. hegemony. They condemned Soviet collusion with the United States, they condemned Yalta, and they used or adapted the language of the Chinese cultural revolutionaries who divided the world into two camps—the two superpowers and the rest of the world.

The denunciation of Soviet collusion led logically to the denunciation of those national forces closely allied with the Soviet Union, which meant in most cases the traditional Communist parties. But the 1968 revolutionaries also lashed out against other components of the Old Left—national liberation movements in the Third World, social-democratic movements in Western Europe, and New Deal Democrats in the United States—accusing them, too, of collusion with what the revolutionaries generically termed « U.S. imperialism. »

The attack on Soviet collusion with Washington plus the attack on the Old Left further weakened the legitimacy of the Yalta arrangements on which the United States had fashioned the world order. It also undermined the position of centrist liberalism as the lone, legitimate global ideology. The direct political consequences of the world revolutions of 1968 were minimal, but the geopolitical and intellectual repercussions were enormous and irrevocable. Centrist liberalism tumbled from the throne it had occupied since the European revolutions of 1848 and that had enabled it to co-opt conservatives and radicals alike. These ideologies returned and once again represented a real gamut of choices. Conservatives would again become conservatives, and radicals, radicals. The centrist liberals did not disappear, but they were cut down to size. And in the process, the official U.S. ideological position—antifascist, anticommunist, anticolonialist—seemed thin and unconvincing to a growing portion of the world’s populations.

The Powerless Superpower

The onset of international economic stagnation in the 1970s had two important consequences for U.S. power. First, stagnation resulted in the collapse of « developmentalism »—the notion that every nation could catch up economically if the state took appropriate action—which was the principal ideological claim of the Old Left movements then in power. One after another, these regimes faced internal disorder, declining standards of living, increasing debt dependency on international financial institutions, and eroding credibility. What had seemed in the 1960s to be the successful navigation of Third World decolonization by the United States—minimizing disruption and maximizing the smooth transfer of power to regimes that were developmentalist but scarcely revolutionary—gave way to disintegrating order, simmering discontents, and unchanneled radical temperaments. When the United States tried to intervene, it failed. In 1983, U.S. President Ronald Reagan sent troops to Lebanon to restore order. The troops were in effect forced out. He compensated by invading Grenada, a country without troops. President George H.W. Bush invaded Panama, another country without troops. But after he intervened in Somalia to restore order, the United States was in effect forced out, somewhat ignominiously. Since there was little the U.S. government could actually do to reverse the trend of declining hegemony, it chose simply to ignore this trend—a policy that prevailed from the withdrawal from Vietnam until September 11, 2001.

Meanwhile, true conservatives began to assume control of key states and interstate institutions. The neoliberal offensive of the 1980s was marked by the Thatcher and Reagan regimes and the emergence of the International Monetary Fund (IMF) as a key actor on the world scene. Where once (for more than a century) conservative forces had attempted to portray themselves as wiser liberals, now centrist liberals were compelled to argue that they were more effective conservatives. The conservative programs were clear. Domestically, conservatives tried to enact policies that would reduce the cost of labor, minimize environmental constraints on producers, and cut back on state welfare benefits. Actual successes were modest, so conservatives then moved vigorously into the international arena. The gatherings of the World Economic Forum in Davos provided a meeting ground for elites and the media. The IMF provided a club for finance ministers and central bankers. And the United States pushed for the creation of the World Trade Organization to enforce free commercial flows across the world’s frontiers.

While the United States wasn’t watching, the Soviet Union was collapsing. Yes, Ronald Reagan had dubbed the Soviet Union an « evil empire » and had used the rhetorical bombast of calling for the destruction of the Berlin Wall, but the United States didn’t really mean it and certainly was not responsible for the Soviet Union’s downfall. In truth, the Soviet Union and its East European imperial zone collapsed because of popular disillusionment with the Old Left in combination with Soviet leader Mikhail Gorbachev’s efforts to save his regime by liquidating Yalta and instituting internal liberalization (perestroika plus glasnost). Gorbachev succeeded in liquidating Yalta but not in saving the Soviet Union (although he almost did, be it said).

The United States was stunned and puzzled by the sudden collapse, uncertain how to handle the consequences. The collapse of communism in effect signified the collapse of liberalism, removing the only ideological justification behind U.S. hegemony, a justification tacitly supported by liberalism’s ostensible ideological opponent. This loss of legitimacy led directly to the Iraqi invasion of Kuwait, which Iraqi leader Saddam Hussein would never have dared had the Yalta arrangements remained in place. In retrospect, U.S. efforts in the Gulf War accomplished a truce at basically the same line of departure. But can a hegemonic power be satisfied with a tie in a war with a middling regional power? Saddam demonstrated that one could pick a fight with the United States and get away with it. Even more than the defeat in Vietnam, Saddam’s brash challenge has eaten at the innards of the U.S. right, in particular those known as the hawks, which explains the fervor of their current desire to invade Iraq and destroy its regime.

Between the Gulf War and September 11, 2001, the two major arenas of world conflict were the Balkans and the Middle East. The United States has played a major diplomatic role in both regions. Looking back, how different would the results have been had the United States assumed a completely isolationist position? In the Balkans, an economically successful multinational state (Yugoslavia) broke down, essentially into its component parts. Over 10 years, most of the resulting states have engaged in a process of ethnification, experiencing fairly brutal violence, widespread human rights violations, and outright wars. Outside intervention—in which the United States figured most prominently—brought about a truce and ended the most egregious violence, but this intervention in no way reversed the ethnification, which is now consolidated and somewhat legitimated. Would these conflicts have ended differently without U.S. involvement? The violence might have continued longer, but the basic results would probably not have been too different. The picture is even grimmer in the Middle East, where, if anything, U.S. engagement has been deeper and its failures more spectacular. In the Balkans and the Middle East alike, the United States has failed to exert its hegemonic clout effectively, not for want of will or effort but for want of real power.

The Hawks Undone

Then came September 11—the shock and the reaction. Under fire from U.S. legislators, the Central Intelligence Agency (CIA) now claims it had warned the Bush administration of possible threats. But despite the CIA’s focus on al Qaeda and the agency’s intelligence expertise, it could not foresee (and therefore, prevent) the execution of the terrorist strikes. Or so would argue CIA Director George Tenet. This testimony can hardly comfort the U.S. government or the American people. Whatever else historians may decide, the attacks of September 11, 2001, posed a major challenge to U.S. power. The persons responsible did not represent a major military power. They were members of a nonstate force, with a high degree of determination, some money, a band of dedicated followers, and a strong base in one weak state. In short, militarily, they were nothing. Yet they succeeded in a bold attack on U.S. soil.

George W. Bush came to power very critical of the Clinton administration’s handling of world affairs. Bush and his advisors did not admit—but were undoubtedly aware—that Clinton’s path had been the path of every U.S. president since Gerald Ford, including that of Ronald Reagan and George H.W. Bush. It had even been the path of the current Bush administration before September 11. One only needs to look at how Bush handled the downing of the U.S. plane off China in April 2001 to see that prudence had been the name of the game.

Following the terrorist attacks, Bush changed course, declaring war on terrorism, assuring the American people that « the outcome is certain » and informing the world that « you are either with us or against us. » Long frustrated by even the most conservative U.S. administrations, the hawks finally came to dominate American policy. Their position is clear: The United States wields overwhelming military power, and even though countless foreign leaders consider it unwise for Washington to flex its military muscles, these same leaders cannot and will not do anything if the United States simply imposes its will on the rest. The hawks believe the United States should act as an imperial power for two reasons: First, the United States can get away with it. And second, if Washington doesn’t exert its force, the United States will become increasingly marginalized.

Today, this hawkish position has three expressions: the military assault in Afghanistan, the de facto support for the Israeli attempt to liquidate the Palestinian Authority, and the invasion of Iraq, which is reportedly in the military preparation stage. Less than one year after the September 2001 terrorist attacks, it is perhaps too early to assess what such strategies will accomplish. Thus far, these schemes have led to the overthrow of the Taliban in Afghanistan (without the complete dismantling of al Qaeda or the capture of its top leadership); enormous destruction in Palestine (without rendering Palestinian leader Yasir Arafat « irrelevant, » as Israeli Prime Minister Ariel Sharon said he is); and heavy opposition from U.S. allies in Europe and the Middle East to plans for an invasion of Iraq.

The hawks’ reading of recent events emphasizes that opposition to U.S. actions, while serious, has remained largely verbal. Neither Western Europe nor Russia nor China nor Saudi Arabia has seemed ready to break ties in serious ways with the United States. In other words, hawks believe, Washington has indeed gotten away with it. The hawks assume a similar outcome will occur when the U.S. military actually invades Iraq and after that, when the United States exercises its authority elsewhere in the world, be it in Iran, North Korea, Colombia, or perhaps Indonesia. Ironically, the hawk reading has largely become the reading of the international left, which has been screaming about U.S. policies—mainly because they fear that the chances of U.S. success are high.

But hawk interpretations are wrong and will only contribute to the United States’ decline, transforming a gradual descent into a much more rapid and turbulent fall. Specifically, hawk approaches will fail for military, economic, and ideological reasons.

Undoubtedly, the military remains the United States’ strongest card; in fact, it is the only card. Today, the United States wields the most formidable military apparatus in the world. And if claims of new, unmatched military technologies are to be believed, the U.S. military edge over the rest of the world is considerably greater today than it was just a decade ago. But does that mean, then, that the United States can invade Iraq, conquer it rapidly, and install a friendly and stable regime? Unlikely. Bear in mind that of the three serious wars the U.S. military has fought since 1945 (Korea, Vietnam, and the Gulf War), one ended in defeat and two in draws—not exactly a glorious record.

Saddam Hussein’s army is not that of the Taliban, and his internal military control is far more coherent. A U.S. invasion would necessarily involve a serious land force, one that would have to fight its way to Baghdad and would likely suffer significant casualties. Such a force would also need staging grounds, and Saudi Arabia has made clear that it will not serve in this capacity. Would Kuwait or Turkey help out? Perhaps, if Washington calls in all its chips. Meanwhile, Saddam can be expected to deploy all weapons at his disposal, and it is precisely the U.S. government that keeps fretting over how nasty those weapons might be. The United States may twist the arms of regimes in the region, but popular sentiment clearly views the whole affair as reflecting a deep anti-Arab bias in the United States. Can such a conflict be won? The British General Staff has apparently already informed Prime Minister Tony Blair that it does not believe so.

And there is always the matter of « second fronts. » Following the Gulf War, U.S. armed forces sought to prepare for the possibility of two simultaneous regional wars. After a while, the Pentagon quietly abandoned the idea as impractical and costly. But who can be sure that no potential U.S. enemies would strike when the United States appears bogged down in Iraq?

Consider, too, the question of U.S. popular tolerance of nonvictories. Americans hover between a patriotic fervor that lends support to all wartime presidents and a deep isolationist urge. Since 1945, patriotism has hit a wall whenever the death toll has risen. Why should today’s reaction differ? And even if the hawks (who are almost all civilians) feel impervious to public opinion, U.S. Army generals, burnt by Vietnam, do not.

And what about the economic front? In the 1980s, countless American analysts became hysterical over the Japanese economic miracle. They calmed down in the 1990s, given Japan’s well-publicized financial difficulties. Yet after overstating how quickly Japan was moving forward, U.S. authorities now seem to be complacent, confident that Japan lags far behind. These days, Washington seems more inclined to lecture Japanese policymakers about what they are doing wrong.

Such triumphalism hardly appears warranted. Consider the following April 20, 2002, New York Times report: « A Japanese laboratory has built the world’s fastest computer, a machine so powerful that it matches the raw processing power of the 20 fastest American computers combined and far outstrips the previous leader, an I.B.M.-built machine. The achievement … is evidence that a technology race that most American engineers thought they were winning handily is far from over. » The analysis goes on to note that there are « contrasting scientific and technological priorities » in the two countries. The Japanese machine is built to analyze climatic change, but U.S. machines are designed to simulate weapons. This contrast embodies the oldest story in the history of hegemonic powers. The dominant power concentrates (to its detriment) on the military; the candidate for successor concentrates on the economy. The latter has always paid off, handsomely. It did for the United States. Why should it not pay off for Japan as well, perhaps in alliance with China?

Finally, there is the ideological sphere. Right now, the U.S. economy seems relatively weak, even more so considering the exorbitant military expenses associated with hawk strategies. Moreover, Washington remains politically isolated; virtually no one (save Israel) thinks the hawk position makes sense or is worth encouraging. Other nations are afraid or unwilling to stand up to Washington directly, but even their foot-dragging is hurting the United States.

Yet the U.S. response amounts to little more than arrogant arm-twisting. Arrogance has its own negatives. Calling in chips means leaving fewer chips for next time, and surly acquiescence breeds increasing resentment. Over the last 200 years, the United States acquired a considerable amount of ideological credit. But these days, the United States is running through this credit even faster than it ran through its gold surplus in the 1960s.

The United States faces two possibilities during the next 10 years: It can follow the hawks’ path, with negative consequences for all but especially for itself. Or it can realize that the negatives are too great. Simon Tisdall of the Guardian recently argued that even disregarding international public opinion, « the U.S. is not able to fight a successful Iraqi war by itself without incurring immense damage, not least in terms of its economic interests and its energy supply. Mr. Bush is reduced to talking tough and looking ineffectual. » And if the United States still invades Iraq and is then forced to withdraw, it will look even more ineffectual.

President Bush’s options appear extremely limited, and there is little doubt that the United States will continue to decline as a decisive force in world affairs over the next decade. The real question is not whether U.S. hegemony is waning but whether the United States can devise a way to descend gracefully, with minimum damage to the world, and to itself.

Immanuel Wallerstein is a senior research scholar at Yale University and author of, most recently, The End of the World As We Know It: Social Science for the Twenty-First Century (Minneapolis: University of Minnesota Press, 1999).

 

Voir enfin:

Is Barack Obama Secretly Swiss?

The administration’s pathetic, dithering response to the Arab uprisings has been both cynical and naive.

Christopher Hitchens

Slate

Feb. 25, 2011

However meanly and grudgingly, even the new Republican speaker has now conceded that the president is Hawaiian-born and some kind of Christian. So let’s hope that’s the end of all that. A more pressing question now obtrudes itself: Is Barack Obama secretly Swiss?

Let me explain what I mean. A Middle Eastern despot now knows for sure when his time in power is well and truly up. He knows it when his bankers in Zurich or Geneva cease accepting his transfers and responding to his confidential communications and instead begin the process of « freezing » his assets and disclosing their extent and their whereabouts to investigators in his long-exploited country. And, at precisely that moment, the U.S. government also announces that it no longer recognizes the said depositor as the duly constituted head of state. Occasionally, there is a little bit of « raggedness » in the coordination. CIA Director Leon Panetta testified to Congress that Hosni Mubarak would « step down » a day before he actually did so. But the whole charm of the CIA is that its intelligence-gathering is always a few beats off when compared with widespread general knowledge. Generally, though, the White House and the State Department have their timepieces and reactions set to Swiss coordinates.

This is not merely a matter of the synchronizing of announcements. The Obama administration also behaves as if the weight of the United States in world affairs is approximately the same as that of Switzerland. We await developments. We urge caution, even restraint. We hope for the formation of an international consensus. And, just as there is something despicable about the way in which Swiss bankers change horses, so there is something contemptible about the way in which Washington has been affecting—and perhaps helping to bring about—American impotence. Except that, whereas at least the Swiss have the excuse of cynicism, American policy manages to be both cynical and naive.

This has been especially evident in the case of Libya. For weeks, the administration dithered over Egypt and calibrated its actions to the lowest and slowest common denominators, on the grounds that it was difficult to deal with a rancid old friend and ally who had outlived his usefulness. But then it became the turn of Muammar Qaddafi—an all-round stinking nuisance and moreover a long-term enemy—and the dithering began all over again. Until Wednesday Feb. 23, when the president made a few anodyne remarks that condemned « violence » in general but failed to cite Qaddafi in particular—every important statesman and stateswoman in the world had been heard from, with the exception of Obama. And his silence was hardly worth breaking. Echoing Secretary of State Hillary Clinton, who had managed a few words of her own, he stressed only that the need was for a unanimous international opinion, as if in the absence of complete unity nothing could be done, or even attempted. This would hand an automatic veto to any of Qaddafi’s remaining allies. It also underscored the impression that the opinion of the United States was no more worth hearing than that of, say, Switzerland. Secretary Clinton was then dispatched to no other destination than Geneva, where she will meet with the U.N. Human Rights Council—an absurd body that is already hopelessly tainted with Qaddafi’s membership.

By the time of Obama’s empty speech, even the notoriously lenient Arab League had suspended Libya’s participation, and several of Qaddafi’s senior diplomatic envoys had bravely defected. One of them, based in New York, had warned of the use of warplanes against civilians and called for a « no-fly zone. » Others have pointed out the planes that are bringing fresh mercenaries to Qaddafi’s side. In the Mediterranean, the United States maintains its Sixth Fleet, which could ground Qaddafi’s air force without breaking a sweat. But wait! We have not yet heard from the Swiss admiralty, without whose input it would surely be imprudent to proceed.

Evidently a little sensitive to the related charges of being a) taken yet again completely by surprise, b) apparently without a policy of its own, and c) morally neuter, the Obama administration contrived to come up with an argument that maximized every form of feebleness. Were we to have taken a more robust or discernible position, it was argued, our diplomatic staff in Libya might have been endangered. In other words, we decided to behave as if they were already hostages! The governments of much less powerful nations, many with large expatriate populations as well as embassies in Libya, had already condemned Qaddafi’s criminal behavior, and the European Union had considered sanctions, but the United States (which didn’t even charter a boat for the removal of staff until Tuesday) felt obliged to act as if it were the colonel’s unwilling prisoner. I can’t immediately think of any precedent for this pathetic « doctrine, » but I can easily see what a useful precedent it sets for any future rogue regime attempting to buy time. Leave us alone—don’t even raise your voice against us—or we cannot guarantee the security of your embassy. (It wouldn’t be too soon, even now, for the NATO alliance to make it plain to Qaddafi that if he even tried such a thing, he would lose his throne, and his ramshackle armed forces, and perhaps his worthless life, all in the course of one afternoon.)

Unless the administration seriously envisages a future that includes the continued private ownership of Libya and its people by Qaddafi and his terrible offspring, it’s a sheer matter of prudence and realpolitik, to say nothing of principle, to adopt a policy that makes the opposite assumption. Libya is—in point of population and geography—mainly a coastline. The United States, with or without allies, has unchallengeable power in the air and on the adjacent waters. It can produce great air lifts and sea lifts of humanitarian and medical aid, which will soon be needed anyway along the Egyptian and Tunisian borders, and which would purchase undreamed-of goodwill. It has the chance to make up for its pointless, discredited tardiness with respect to events in Cairo and Tunis. It also has a president who has shown at least the capacity to deliver great speeches on grand themes. Instead, and in the crucial and formative days in which revolutions are decided, we have had to endure the futile squawkings of a cuckoo clock.

Christopher Hitchens is a columnist for Vanity Fair and the Roger S. Mertz media fellow at the Hoover Institution.  


Libye: Il ne faut pas résister face à la volonté des peuples (You know something ‘s wrong when Ahmadinejad defends human rights in Libya)

24 février, 2011
Joker AhmadinejadC’est inimaginable que quelqu’un tue ses citoyens (…) C’est inacceptable. Laissez les peuples parler, être libres, décider, imposer leur volonté, il ne faut pas résister face à la volonté des peuples. Ahmadinejad
En « omettant » de mentionner les avancées de la Tunisie dans le domaine socioéconomique et en insistant lourdement sur la moindre chose qui ne va pas, en « omettant » également de mentionner que l’écrasante majorité de ces prisonniers que l’on utilise pour salir l’image d’un des meilleurs régimes du monde arabe, est en fait une bande d’islamistes illégaux, les organisations des droits de l’homme et les médias deviennent les complices de ces islamistes.  Antoine Sfeir
C’était plus un coup de gueule qu’autre chose. Je trouvais très facile de tomber sur la Tunisie à ce moment là, alors qu’on ne critiquait jamais le roi d’Arabie saoudite ni les chefs des pétromonarchies. (…) Je n’avais pas pris la mesure des conséquences de la corruption des Trabelsi. Je l’avoue sans problème : je me suis trompé lourdement sur la Tunisie. Antoine Sfeir

Pétrole, lutte contre l’immigration, islamisme,  expatriés, pays limitrophes …

 A l’heure où, sur fond de condamnation de Téhéran et de silence gêné de l’Occident, Khadafi menace de défendre son pays contre les foules de crieurs d’Allah Akbars jusqu’à la dernière goutte du sang de sa population …

Pendant que nos médias se font la peau facile de notre dhimmi de service national Antoine Sfeir pour avoir tenté, avec certes des méthodes de travail probablement courantes dans le métier et au prix d’un certain aveuglement plus ou moins volontaire sur le niveau de corruption du système Ben Ali, de rappeler le danger islamiste en Tunisie il y a quelques années contre les bondieuseries habituelles des droitsdel’hommistes …

Retour avec des spécialistes de la Libye interrogés par le site Rue 89.

Qui, au-delà d’étonnantes omissions (comme l’intérêt et le rôle manifestes de l’Iran dans la déstabilisation des minorités chiites de nombre de pays pétrolifères dont notamment Bahrein et surtout l’Arabie soudite) ou de facilités (« Ce type de diplomatie n’est utilisé que quand ça nous arrange »)

Ont le mérite de bien montrer tant la complexité des situations que les limites, si facilement exploitables par les autocrates de tous bords, de la diplomatie des droits de l’homme …

Pourquoi l’Occident ne vole pas au secours des Libyens

Marie Kostrz

Rue89

23/02/2011

Pétrole, lutte contre l’immigration et l’islamisme… Kadhafi exploite les limites de la diplomatie des droits de l’homme. Explicateur.

Depuis lundi, une avalanche de condamnations officielles s’abat sur le régime libyen. Pourtant, les puissances occidentales n’ont aucune emprise sur le cours des événements. Et ne cherchent pas forcément à en avoir.

Selon Hasni Abidi, directeur du Centre d’études et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen (Cernam) à Genève et spécialiste de la Libye, certains actes commis par le régime ces derniers jours peuvent pourtant être qualifiés de crimes de guerre.

Au moins cinq éléments expliquent les atermoiements des pays occidentaux.

La rente pétrolière a muselé les pays importateurs

La Libye, quatrième producteur en Afrique, dispose des plus importantes réserves de pétrole du continent. Elle exporte 85% de son or noir vers l’Europe occidentale. Premier client, l’Italie, dont 22% de ses importations proviennent du pays nord-africain.

Selon Bertrand Badie, spécialiste des relations internationales et professeur à Sciences-Po, cette forte dépendance explique l’inertie des puissances occidentales :

« Le marché pétrolier est extrêmement tendu actuellement. La situation est suffisamment critique pour que les Etats exercent eux-mêmes une autocensure sans que Kadhafi ne les menace de fermer le robinet de brut. »

Depuis la fin de l’embargo sur la Libye déclaré en 1999, Kadhafi a attisé la compétition entre les puissances occidentales gourmandes en pétrole. Le Guide a abandonné ses habits de terroriste et ouvert ses exploitations pétrolières aux pays étrangers. Le régime est alors devenu fréquentable aux yeux des Occidentaux. L’Italie, la France, l’Allemagne et surtout la Grande-Bretagne ont sauté sur l’occasion.

Le régime jouit ainsi d’une manne financière colossale. Il encaisse chaque année 35 milliards de dollars. Une opulence dont s’est servi Kadhafi pour asservir la communauté internationale, selon Hasni Abidi :

« Il a mis en place une politique d’arrosage visant à faire taire toute contestation au niveau national, mais aussi international : il a financé des groupes d’amitié franco-libyens par exemple.

L’Italie et l’Allemagne forment la police libyenne, car le régime paye cash. Les pays étrangers se retrouvent prisonniers de cette relation avec le pouvoir. »

Selon Bertrand Badie, la situation libyenne actuelle montre que la mondialisation a permis à n’importe quel pays de se doter de moyens de pression :

« Dans un contexte d’interdépendance croissante, les puissances sont condamnées à la prudence : chaque Etat a une influence grâce à sa capacité de déstabilisation. »

La Libye, un verrou contre l’immigration…

Depuis plusieurs années, la Libye a été érigée en rempart contre les flux migratoires. Elle empêche les centaines de milliers de migrants d’Afrique sub-saharienne de rejoindre les côtes européennes de la Méditerranée. Bertrand Badie précise :

« La possibilité que le verrou libyen saute est une grande angoisse, quasiment obsessionnelle, de l’Occident. »

Cela inquiète particulièrement l’Italie : le pays craint un nouvel afflux massif d’immigrés, après l’arrivée à Lampedusa de plusieurs milliers de Tunisiens suite à la chute de Ben Ali.

… et contre l’islamisme

Autre peur : l’islamisme. Les puissances étrangères se sont aussi accommodées d’une dictature ferme envers ses partisans, très présents dans le Sahel et à l’Ouest de la Libye. Elles ménagent ainsi un régime qui a maté la contestation islamiste.

Instabilité tribale et absence d’opposition

Dans son discours-fleuve prononcé mardi, Kadhafi a brandi la menace tribale :

« Aucune tribu ne peut en dominer une autre et nous plongerons dans la guerre civile. »

L’organisation particulière de la Libye, structurée autour de grandes tribus alliées à Kadhafi, est également prise en compte par les puissances étrangères. Certaines viennent de prendre leurs distances avec le régime. La Warfalla, allié historique de Kadhafi et pilier du régime, a ainsi condamné lundi la répression.

Contrairement aux autres pays arabes, comme la Tunisie ou l’Algérie, le pays n’a pas de mouvements d’opposition, de diaspora active constituant un contre-pouvoir indirect. Hasni Abidi regrette :

« La Libye est le seul pays qui n’a de compte à rendre à personne. »

Dans ce contexte, les pays étrangers observent prudemment l’évolution des alliances tribales. Une source diplomatique française détaille :

« Les Occidentaux maîtrisent très peu la structure et les rapports inter-tribus. Ils attendent d’en savoir un peu plus avant d’agir, car ils ne connaissent pas vraiment les forces en présence.

Sur qui exactement s’appuyer en Libye ? Est-ce une révolution contre Kadhafi ou le fait d’une tribu qui cherche à s’imposer sur les autres ? Si oui, laquelle et quel est son projet politique ? »

Les expatriés pris au piège

Kadhafi a choisi de combattre les protestataires « jusqu’à la dernière goutte de sang ». Des paroles qui obligent les pays étrangers à la plus grande prudence.

Selon notre source diplomatique, la France ne tentera rien tant que ses 750 ressortissants présents sur le sol libyen n’auront pas été évacués. L’imprévisibilité de Kadhafi, son passé terroriste et les menaces brandies lors de son discours inquiètent :

« En cas d’agression, on ne sait pas de quoi Khadafi est capable, ni quelles sont exactement ses capacités militaires ou ses alliances dans la région. Dans la mesure où il est prêt à sacrifier son propre peuple, on ne sait pas jusqu’où il peut aller et ce n’est pas pour rassurer les Occidentaux. »

Les pays limitrophes, cantonnés dans un rôle inférieur par Kadhafi, s’inquiètent aussi du sort de leurs ressortissants en cas d’intervention étrangère. D’après les sources officielles de chaque pays, il y aurait entre 50 000 et 80 000 Tunisiens et environ 1,5 million d’Egyptiens en Libye.

Et les Tunisiens ont été formellement accusés par le régime de fournir de la drogue aux contestataires. La Tunisie essaye donc de faire comprendre à la France qu’elle ne souhaite pas d’intervention qui risquerait de mettre en danger ses citoyens.

Avec l’exemple libyen, un constat s’impose. La diplomatie des droits de l’homme, qui a eu le vent en poupe après la chute du mur de Berlin, est aujourd’hui délaissée. Les interventions humanitaires et le rétablissement des droits de l’homme en cas d’agression sont aujourd’hui des actions qui ne mobilisent plus la communauté internationale. Bertrand Badie conclut :

« Ce type de diplomatie n’est utilisé que quand ça nous arrange et il a en plus montré ses faiblesses. Aujourd’hui, plus personne ne croit sincèrement en elle. »

Voir aussi:

Enquête

Auteur d’une apologie de Ben Ali, Antoine Sfeir fait son mea culpa

Mathieu Deslandes

Rue89

18/02/2011

Dans la bibliographie d’Antoine Sfeir, il y a un intrus à 19,95 euros. Un mauvais livre, bourré de lourdeurs, d’arguments d’autorité et de raisonnements par l’absurde, qui ne sont pas du niveau du directeur des Cahiers de l’Orient.

Il a été publié en 2006 aux éditions de l’Archipel sous un titre un peu hypocrite : « Tunisie, terre de paradoxes ». Quelque chose comme « Défense et illustration de la Tunisie de Ben Ali » aurait été plus fidèle au contenu.

« Salir l’image d’un des meilleurs régimes du monde arabe »

Morceaux choisis :

« Comment un pays qui accueille plus de 6 millions de touristes par an, la plupart sans visa, peut-il être qualifié de régime policier ? »

« Y a-t-il donc lieu de penser que la Tunisie est un pays corrompu ? Objectivement, non. »

« Les islamistes ont gravement troublé l’ordre public. Peut-on aujourd’hui imaginer l’existence légale d’un parti nazi en France ? Peut-on rejeter l’existence de l’holocauste sans subir de sanctions ? En Tunisie comme ailleurs, les idées des islamistes sont jugées dangereuses.

En « omettant » de mentionner les avancées de la Tunisie dans le domaine socioéconomique et en insistant lourdement sur la moindre chose qui ne va pas, en « omettant » également de mentionner que l’écrasante majorité de ces prisonniers que l’on utilise pour salir l’image d’un des meilleurs régimes du monde arabe, est en fait une bande d’islamistes illégaux, les organisations des droits de l’homme et les médias deviennent les complices de ces islamistes. »

« La situation de la « maison Tunisie » s’améliore et on ne modifie pas une manière de travailler lorsqu’elle donne de bons résultats. »

Comment ce spécialiste autoproclamé du Moyen-Orient a-t-il pu écrire de telles lignes ?

Depuis 2006, pour l’ancienne opposition tunisienne, une seule explication était envisageable : Antoine Sfeir s’était forcément fait payer par le régime de Ben Ali via l’ATCE (Agence tunisienne de communication extérieure), l’organe officiel de promotion du pays. Des documents portent d’ailleurs la trace de plusieurs transactions financières entre l’ATCE et les Cahiers de l’Orient

Quand on appelle Antoine Sfeir à ce sujet, il lâche :

« Je suis un peu étonné… Enfin, non, je m’y attendais. »

Livraisons à l’ambassade de Tunisie

Puis il s’explique sur les sommes perçues. Selon lui, « elles ne sont pas liées au livre ». Il sait que l’ATCE a acheté quelques centaines d’exemplaires de « Tunisie, terre de paradoxes » directement auprès de l’éditeur. Il assure ne s’en être pas « mêlé ». L’ouvrage s’est vendu au total à 2 500 exemplaires.

En revanche, Antoine Sfeir révèle que depuis sa création, en 1990, l’ATCE (« très contente du contenu » des Cahiers de l’Orient, dixit un ancien dirigeant, renversé dans la foulée de la révolution de janvier) commandait de nombreux exemplaires de chaque numéro consacré à la Tunisie : « 500 exemplaires la première fois, 1 000 les fois suivantes » – des quantités importantes pour une publication tirée à 4 000 exemplaires environ.

Il se rappelle avoir assuré lui-même les livraisons à l’ambassade de Tunisie « à la demande du directeur de l’ATCE ». Il précise que les revues ont été réglées « au prix public » (tarif actuel : 18 euros).

« Vendre mon âme aux Saoudiens »

Son livre était-il un moyen d’entretenir ces bonnes relations avec le régime de Carthage ? Ce soupçon fait s’indigner Sfeir :

« Je n’ai jamais écrit quoi que ce soit contre rémunération. Je vous propose de venir à la banque où je suis depuis 24 ans, le Crédit Lyonnais, et de voir tous mes comptes.

Si je voulais faire fortune, cher confrère, j’aurais accepté de vendre mon âme aux Saoudiens. Ils payent beaucoup plus. Des officiels du régime saoudien m’ont proposé des sommes à sept chiffres pour un numéro des Cahiers ou un livre sur l’Arabie.

J’ai répondu – et on m’a traité d’idiot – que venant d’un village à 1 200 mètres d’altitude, j’étais plus proche du ciel qu’eux et que je coûtais donc trop cher pour eux. »

« Je me suis trompé lourdement sur la Tunisie »

Reste ce livre étrange. « Il peut paraître complaisant, il peut paraître flatteur », admet-il :

« C’était plus un coup de gueule qu’autre chose. Je trouvais très facile de tomber sur la Tunisie à ce moment là, alors qu’on ne critiquait jamais le roi d’Arabie saoudite ni les chefs des pétromonarchies. »

Certes. Mais ce style, si différent de sa production habituelle ? L’essayiste finit par reconnaître, « en gros », qu’il s’est fait « aider » (comme on dit pudiquement) par des « collaborateurs », puis qu’il a « affiné le tout » :

« Mais je ne veux pas rejeter la faute sur eux. J’assume. Je n’avais pas pris la mesure des conséquences de la corruption des Trabelsi. Je l’avoue sans problème : je me suis trompé lourdement sur la Tunisie. »


Diplomatie: La voix de la France a disparu dans le monde (French diplomacy in disarray: How are you supposed to outdo America’s most anti-American president?)

23 février, 2011
Il est clair qu’une civilisation qui se sent coupable de tout ce qu’elle est et fait n’aura jamais l’énergie ni la conviction nécessaires pour se défendre elle-même. JF Revel
Bien entendu nous n’allons rien faire. Claude Cheysson (1981)
Dans ces pays là, un génocide, ce n’est pas trop important. Mitterrand (1994)
Ce n’est pas une politique de tuer des enfants. Chirac (accueillant Barak à Paris, 2000)
La situation est tragique mais les forces en présence au Moyen-Orient font qu’au long terme, Israël, comme autrefois les Royaumes francs, finira par disparaître. Cette région a toujours rejeté les corps étrangers. Villepin (Paris, 2001)
Pourquoi accepterions-nous une troisième guerre mondiale à cause de ces gens là? Daniel Bernard (ambassadeur de France, après avoir qualifié Israël de « petit pays de merde », Londres, décembre 2001)
Les Israéliens se sont surarmés et en faisant cela, ils font la même faute que les Américains, celle de ne pas avoir compris les leçons de la deuxième guerre mondiale, car il n’y a jamais rien de bon à attendre d’une guerre. Et la force peut détruire, elle ne peut jamais rien construire, surtout pas la paix. Le fait d’être ivre de puissance et d’être seul à l’avoir, si vous n’êtes pas très cultivé, enfant d’une longue histoire et grande pratique, vous allez toujours croire que vous pouvez imposer votre vision. Israël vit encore cette illusion, les Israéliens sont probablement dans la période où ils sont en train de comprendre leurs limites. C’était Sharon le premier général qui s’est retiré de la bande de Gaza car il ne pouvait plus la tenir. Nous défendons absolument le droit à l’existence d’Israël et à sa sécurité, mais nous ne défendons pas son droit à se conduire en puissance occupante, cynique et brutale … Michel Rocard (2006)
La politique étrangère de la France, c’est facile. Il suffit de faire le contraire des Américains qui se trompent tout le temps.Chirac (2002)
Si la direction américaine enchaîne erreur sur erreur en Irak, les Européens, et les Français en particulier, sont encore plus idiots car ils ne déterminent leur position qu’en fonction de Washington. Ils ne tiennent aucun compte de l’Irak et de ses habitants. Les Irakiens pensent que l’Europe et la France les ont doublement lâchés, d’abord face à Saddam, puis face à l’occupation américaine. La France n’est intéressée que par sa position antiaméricaine. Elle oublie les Irakiens. Chirac et Villepin doivent comprendre qu’aucun Irakien ne juge que leur position est courageuse… Qu’a fait la France pour aider l’Irak à se libérer du dictateur, puis pour aider l’Irak à retrouver sa souveraineté ? Rien ! Fakhri Karim (directeur de journal irakien)
J’ai été extrêmement choqué par l’opposition de la France à la guerre parce que, même si personne n’aime Bush, ni en Europe ni en Irak, l’essentiel était de nous libérer de Saddam. Je n’ai rien compris à la politique française. Sans parler de l’après-guerre où, une fois que tout est fini de toute façon, les Irakiens ont besoin d’aide face à l’insécurité, à la misère, et où la France est absente. Hilmi Dawood (journaliste kurde)
Une fois que la guerre a été achevée, nous avons vu que les promesses de la France d’aider le peuple irakien n’étaient que du vent. Rien n’est venu. La politique de la France, ce sont des belles paroles, et aucune efficacité. Bilal (étudiant sunnite en sciences politiques)
Je crois que la France n’était opposée à la guerre que parce qu’elle défendait ses propres intérêts, parce qu’elle était l’amie et recevait des cadeaux de Saddam. Mounaf (étudiant sunnite)
Tous les Irakiens un peu éduqués se plaignent de l’absence de la France. Quant aux autres, ils se fichent de l’Europe, car ils savent que ce sont les Etats-Unis qui font la loi. La position adoptée par la France l’an dernier l’a affaiblie aux yeux de la rue irakienne. Elle a prouvé que son opinion ne change rien. La France était contre la guerre, et la guerre a eu lieu! Amer Hassan Fayath (professeur de sciences politiques)
Quelle fidélité ? Nous, professeurs vacataires, avons eu nos salaires supprimés. La France ne peut même pas nous faire vivre pendant cette année de crise. Je suis francophile, je n’aime pas les Américains, mais eux nous offrent de bons jobs et de bons salaires. Ils m’ont proposé un poste. J’avais refusé jusqu’à présent, espérant que la France s’implique en Irak, mais je vais accepter. Je suis un peu fâché contre moi-même d’aller travailler avec l’occupant américain et d’accepter ses dollars, mais je suis encore plus fâché contre la France! professeur sunnite du Centre culturel français (fermé par mesure de sécurité)
C’est le même malentendu qui continue entre l’Europe et l’Irak après les attentats de Madrid. L’Europe, antiaméricaine et pacifiste, célèbre le retrait espagnol d’Irak, comme si elle venait de remporter une grande victoire ! Nous, Irakiens, pensons que le refus de la France et de l’Allemagne de nous aider, et le départ annoncé de l’Espagne sont une catastrophe. Pour que nous retrouvions nos esprits après les décennies terribles de Saddam, pour que nous sortions de ce tête-à-tête avec les Américains, nous avons, aujourd’hui plus que jamais, besoin des autres pays. L’ONU, l’Europe et la France n’avaient déjà pas beaucoup de crédibilité en Irak, mais elles ont tout perdu depuis un an en laissant Bush, que nous détestons par ailleurs, être l’unique tombeur de Saddam, puis en n’arrivant pas à notre rescousse une fois la guerre finie. Journaliste de Bagdad
Il est presque impossible, hormis chez les responsables baasistes déchus, de trouver quelqu’un qui soutienne la position de Paris dans la crise. Rémy Ourdan (Le Monde, 2004)
Il est maintenant clair que les assurances données par Chirac ont joué un rôle crucial, persuadant Saddam Hussein de ne pas offrir les concessions qui auraient pu éviter une guerre et le changement de régime. Selon l’ex-vice président Tareq Aziz, s’exprimant depuis sa cellule devant des enquêteurs américains et irakiens, Saddam était convaincu que les Français, et dans une moindre mesure, les Russes allaient sauver son régime à la dernière minute. Amir Taheri (2006)
Respectez-vous les droits de l’homme en ce qui concerne les populations immigrées? Kadhafi
Est-on si exemplaire que ça en matière de droits de l’homme ? (…) Le problème des libertés n’est pas le plus important en Afrique, la question la plus importante, c’est que la population va doubler et voudra avoir un niveau de vie comparable à celui qu’elle a aujourd’hui. Jacques Chirac (Bamako, Mali, 2007).
Le Gabon sans la France, c’est une voiture sans chauffeur. La France sans le Gabon, c’est une voiture sans carburant.Omar Bongo
Que s’est-il donc passé dans la chambre 312 de la Mamounia, hôtel de luxe de Marrakech, le 31 décembre ? « Une violente dispute, comme il en arrive dans tous les couples », affirme aujourd’hui Philippe Douste-Blazy. Le ministre, en vacances dans l’établissement – une propriété de l’Etat marocain très courue du Tout-Paris des affaires et de la politique – reconnaît s’être violemment disputé ce soir-là avec sa compagne, la productrice de télévision Dominique Cantien. Un différend peu discret, puisque des voisins du couple, au troisième étage de l’hôtel, ont pu en suivre les péripéties et voir le ministre et sa compagne, légèrement vêtus, s’invectiver dans le couloir. (…) L’histoire a aussitôt fait l’objet d’un rapport des services de sécurité au ministère de l’intérieur, mais aussi à l’ambassade de France à Rabat qui en a informé l’ambassadeur, Philippe Faure, alors en vacances dans l’océan Indien, lequel en a rendu compte à Matignon et à l’Elysée. L’affaire aurait pu suffire à irriter largement le président de la République : le ministre des affaires étrangères ne doit-il pas présenter une image irréprochable, notamment en territoire étranger ? Mais Le Canard enchaîné, qui a révélé l’histoire le 23 mars, y a ajouté un élément plus délicat : la dispute aurait occasionné pour 30 000 euros de dégâts. « Une facture que le palais royal a aussitôt réglée à la Mamounia », assure l’hebdomadaire satirique. « C’est faux, s’insurge M. Douste-Blazy, il n’y a eu aucun dégât – ou peut-être juste un cendrier – et j’ai payé ma note de 2 467,33 euros avec ma carte de crédit ! » Le Monde (2006)
L’objectif prioritaire de la diplomatie française est le containment inconditionnel des Etats-Unis. (…) En politique étrangère, la France a, en quelque sorte, chaussé les bottes de la défunte Union Soviétique. Françoise Thom (2003)
En réalité, la principale préoccupation de ces dirigeants n’est pas d’intégrer un club de démocraties méditerranéennes, mais de sanctuariser leurs régimes et de maintenir leurs clans au pouvoir. (…) La fermeture du champ politique met en rivalité deux systèmes totalitaires et écarte toute hypothèse démocratique. Il n’y aura pas d’alternance par les urnes. Elle se fera un jour dans la rue, au profit des islamistes. Antoine Basbous (2008)
Nous sommes inquiets des conséquences pour la France d’un affaiblissement sans précédent de ses réseaux diplomatiques et culturels. (…) l’instrument est sur le point d’être cassé, cela se voit dans le monde entier. Tous nos partenaires s’en rendent compte. Pourtant, dans la compétition multipolaire, où tout se négocie en permanence avec un grand nombre d’interlocuteurs qu’il faut connaître avec précision, la France a plus que jamais besoin de moyens d’information et d’analyse. (…) Les autres grands pays ne détruisent pas leur outil diplomatique: les effectifs du département d’Etat américain augmentent de 4 % à 5 % par an. Ceux du Foreign Office sont désormais supérieurs aux nôtres. Les pays émergents, pour leur part, construisent et consolident rapidement leur réseau: le Brésil, sous le président Lula, a ainsi ouvert une trentaine d’ambassades. Alain Juppé et Hubert Védrine (anciens ministres des affaires étrangères)
A l’encontre des annonces claironnées depuis trois ans, l’Europe est impuissante, l’Afrique nous échappe, la Méditerranée nous boude, la Chine nous a domptés et Washington nous ignore ! Dans le même temps, nos avions Rafale et notre industrie nucléaire, loin des triomphes annoncés, restent sur l’étagère. Plus grave, la voix de la France a disparu dans le monde. Notre suivisme à l’égard des Etats-Unis déroute beaucoup de nos partenaires. Pendant la guerre froide, nous étions dans le camp occidental, mais nous pesions sur la position des deux camps par une attitude originale. Aujourd’hui, ralliés aux Etats-Unis comme l’a manifesté notre retour dans l’OTAN, nous n’intéressons plus grand monde car nous avons perdu notre visibilité et notre capacité de manœuvre diplomatique. Collectif de diplomates français

Nouvelle victime collatérale de l’Administration Obama: la diplomatie française ?

A l’heure où, avec  l’actuel fiasco de la diplomatie française (en réalité occidentale) face au « printemps arabe » et la perspective des prochaines échéances électorales, les premiers rats commencent à quitter le navire …

Comment ne pas repenser, victimes de la multipolarité qu’ils appelaient depuis si longtemps de leurs voeux, au prophétique et  émouvant plaidoyer de nos Védrine et  Juppé nationaux  dans une tribune de Monde l’été dernier ?

Déplorant, on s’en souvient, la « casse de l’outil de travail diplomatique » de notre pays  face à un mastodonte qui, avec cinq fois plus de population et sept fois plus de richesse et même si nous nous rattrapons, sans compter nos si chers  lycées français à l’étranger, sur les représentations auprès des organisations internationales (17 contre 11) et du total de représentations à l’étranger (271 contre 249), continue à nous narguer avec son premier réseau diplomatique mondial (166 ambassades contre nos malheureuses 156 !) ?

Et surtout à la courageuse tribune anonyme de leurs collègues la semaine dernière ?

Rappelant ce qu’est devenue, sous Sarkozy et le remplacement du cowboy Bush par le plus anti-américain des locataires de la Maison Blanche, une diplomatie française privée non seulement, de la Françafrique au Rwanda et au Programme pétrole contre nourriture,  de  ses plus grandes heures de gloire …

Mais de son vital fonds de commerce antiaméricain?

Débat  › Quai d’Orsay

« Cessez d’affaiblir le Quai d’Orsay ! »

 Le Monde

06.07.10

 Dans une tribune accordée en exclusivité au Monde, les anciens ministres des affaires étrangères, Alain Juppé et Hubert Védrine, s’alarment des conséquences pour la France de la réduction « sans précédent » du budget du Quai d’Orsay.

Nous sommes inquiets des conséquences pour la France d’un affaiblissement sans précédent de ses réseaux diplomatiques et culturels.

Le budget du ministère des affaires étrangères a toujours été très réduit : de l’ordre de 1,2 % à 1,3 % du budget de l’Etat les meilleures années. Encore faudrait-il en déduire les sommes destinées à des organisations internationales, qui ne font que transiter par ce budget. Le rapport investissement-efficacité de ce petit budget est remarquable: représentations permanentes, ambassades, consulats, lycées, écoles, centres culturels, programmes d’aide et de coopération.

Or, en vingt-cinq ans, le ministère des affaires étrangères a déjà été amputé de plus de 20% de ses moyens financiers ainsi qu’en personnels. Tous les ministères doivent évidemment contribuer à la réduction des dépenses publiques, mais aucune administration n’a été réduite dans ces proportions. Cela s’explique en partie parce que les préjugés sont nombreux et tenaces contre « les diplomates » (pourtant rémunérés selon les mêmes grilles que l’ensemble de la fonction publique), et que le métier diplomatique est rarement expliqué alors qu’il est indispensable à la défense des intérêts de notre pays.

Cet affaiblissement disproportionné va encore s’aggraver du fait d’une revue générale des politiques publiques aveugle, qui souvent supprime d’une façon rigide ce qu’il faudrait absolument garder. De plus, le ministère des affaires étrangères va devoir encore, jusqu’en 2013, supprimer trois emplois sur quatre départs en retraite, soit plus que la règle générale d’un sur deux.

Les économies ainsi réalisées sont marginales. En revanche, l’effet est dévastateur : l’instrument est sur le point d’être cassé, cela se voit dans le monde entier. Tous nos partenaires s’en rendent compte.

Pourtant, dans la compétition multipolaire, où tout se négocie en permanence avec un grand nombre d’interlocuteurs qu’il faut connaître avec précision, la France a plus que jamais besoin de moyens d’information et d’analyse. Les autres ministères présents à l’étranger (finances, défense) sont essentiels aussi et ont leur fonction propre. Le rôle du Quai d’Orsay est de rendre cohérentes toutes les formes de notre présence, ce qui est la clé de notre influence.

Les autres grands pays ne détruisent pas leur outil diplomatique: les effectifs du département d’Etat américain augmentent de 4 % à 5 % par an. Ceux du Foreign Office sont désormais supérieurs aux nôtres. Les pays émergents, pour leur part, construisent et consolident rapidement leur réseau: le Brésil, sous le président Lula, a ainsi ouvert une trentaine d’ambassades. Le service diplomatique européen, auquel nous devrons en plus fournir des diplomates pour assurer notre influence en son sein, ne remplira pas la même fonction.

Il faut adapter l’appareil diplomatique, comme l’Etat tout entier, mais cesser de l’affaiblir au point de le rendre d’ici à quelques années incapable de remplir ses missions, pourtant essentielles.

Alain Juppé et Hubert Védrine, anciens ministres des affaires étrangères

Voir aussi :

http://lemonde.fr/idees/article/2011/02/22/on-ne-s-improvise-pas-diplomate_1483517_3232.html

Point de vue

« La voix de la France a disparu dans le monde »

Le Monde

22.02.11

Un groupe de diplomates français de générations différentes, certains actifs, d’autres à la retraite, et d’obédiences politiques variées, a décidé de livrer son analyse critique de la politique extérieure de la France sous Nicolas Sarkozy. En choisissant l’anonymat, ils ont imité le groupe Surcouf émanant des milieux militaires, dénonçant lui aussi certains choix du chef de l’Etat. Le pseudonyme collectif qu’ils ont choisi est « Marly » – du nom du café où ils se sont réunis la première fois. Ceci est leur premier texte public.

La manœuvre ne trompe plus personne : quand les événements sont contrariants pour les mises en scène présidentielles, les corps d’Etat sont alors désignés comme responsables.

Or, en matière diplomatique, que de contrariétés pour les autorités politiques ! A l’encontre des annonces claironnées depuis trois ans, l’Europe est impuissante, l’Afrique nous échappe, la Méditerranée nous boude, la Chine nous a domptés et Washington nous ignore ! Dans le même temps, nos avions Rafale et notre industrie nucléaire, loin des triomphes annoncés, restent sur l’étagère. Plus grave, la voix de la France a disparu dans le monde. Notre suivisme à l’égard des Etats-Unis déroute beaucoup de nos partenaires.

Pendant la guerre froide, nous étions dans le camp occidental, mais nous pesions sur la position des deux camps par une attitude originale. Aujourd’hui, ralliés aux Etats-Unis comme l’a manifesté notre retour dans l’OTAN, nous n’intéressons plus grand monde car nous avons perdu notre visibilité et notre capacité de manœuvre diplomatique. Cette perte d’influence n’est pas imputable aux diplomates mais aux options choisies par les politiques.

Il est clair que le président n’apprécie guère les administrations de l’Etat qu’il accable d’un mépris ostensible et qu’il cherche à rendre responsables des déboires de sa politique. C’est ainsi que les diplomates sont désignés comme responsables des déconvenues de notre politique extérieure. Ils récusent le procès qui leur est fait. La politique suivie à l’égard de la Tunisie ou de l’Egypte a été définie à la présidence de la République sans tenir compte des analyses de nos ambassades. C’est elle qui a choisi MM. Ben Ali et Moubarak comme « piliers sud » de la Méditerranée.

Un WikiLeaks à la française permettrait de vérifier que les diplomates français ont rédigé, comme leurs collègues américains, des textes aussi critiques que sans concessions. Or, à l’écoute des diplomates, bien des erreurs auraient pu être évitées, imputables à l’amateurisme, à l’impulsivité et aux préoccupations médiatiques à court terme.

Impulsivité ? L’Union pour la Méditerranée, lancée sans préparation malgré les mises en garde du Quai d’Orsay qui souhaitait modifier l’objectif et la méthode, est sinistrée.

Amateurisme ? En confiant au ministère de l’écologie la préparation de la conférence de Copenhague sur le changement climatique, nous avons abouti à l’impuissance de la France et de l’Europe et à un échec cuisant.

Préoccupations médiatiques ? La tension actuelle avec le Mexique résulte de l’exposition publique d’un dossier qui, par sa nature, devait être traité dans la discrétion.

Manque de cohérence ? Notre politique au Moyen-Orient est devenue illisible, s’enferre dans des impasses et renforce les cartes de la Syrie. Dans le même temps, nos priorités évidentes sont délaissées. Il en est ainsi de l’Afrique francophone, négligée politiquement et désormais sevrée de toute aide bilatérale.

Notre politique étrangère est placée sous le signe de l’improvisation et d’impulsions successives, qui s’expliquent souvent par des considérations de politique intérieure. Qu’on ne s’étonne pas de nos échecs. Nous sommes à l’heure où des préfets se piquent de diplomatie, où les « plumes » conçoivent de grands desseins, où les réseaux représentant des intérêts privés et les visiteurs du soir sont omniprésents et écoutés.

Il n’est que temps de réagir. Nous devons retrouver une politique étrangère fondée sur la cohérence, l’efficacité et la discrétion.

Les diplomates français n’ont qu’un souhait : être au service d’une politique réfléchie et stable. Au-delà des grandes enceintes du G8 et du G20 où se brouillent les messages, il y a lieu de préciser nos objectifs sur des questions essentielles telles que le contenu et les frontières de l’Europe de demain, la politique à l’égard d’un monde arabe en révolte, nos objectifs en Afghanistan, notre politique africaine, notre type de partenariat avec la Russie.

Les diplomates appellent de leurs vœux une telle réflexion de fond à laquelle ils sauront apporter en toute loyauté leur expertise. Ils souhaitent aussi que notre diplomatie puisse à nouveau s’appuyer sur certaines valeurs (solidarité, démocratie, respect des cultures) bien souvent délaissées au profit d’un coup par coup sans vision.

Enfin, pour reprendre l’avertissement d’Alain Juppé et d’Hubert Védrine publié le 7 juillet 2010 dans Le Monde « l’instrument [diplomatique] est sur le point d’être cassé ». Il est clair que sa sauvegarde est essentielle à l’efficacité de notre politique étrangère.

Lire la contre-enquête sur « la diplomatie française bousculée par la révolte arabe », dans l’édition Abonnés du site et dans Le Monde daté du 23 février 2011 et disponible dans les kiosques mardi 22 février à partir de 14 heures.

le groupe « Marly », un collectif qui réunit des diplomates français critiques

Voir enfin :

http://lemonde.fr/a-la-une/article/2011/02/22/la-diplomatie-francaise-peut-elle-se-reconstruire_1483588_3208.html

Décodage

La diplomatie française peut-elle se reconstruire ?

 Natalie Nougayrède

Le Monde

22.02.11

 La France joue une partie serrée face aux soulèvements populaires arabes. Comment reformuler un message en direction du Maghreb et du Moyen-Orient, après avoir « raté » la révolution tunisienne, point de départ de l’onde de choc, survenue dans un univers que l’on était censé connaître de bout en bout ? Comment rebâtir une image après des années de complaisance à l’égard des pouvoirs en place ? Après la fuite de Ben Ali, Nicolas Sarkozy a théorisé un devoir de « réserve » auquel l’ancienne puissance coloniale serait astreinte. Les Etats-Unis ont paru occuper un créneau déserté par Paris. La place Tahrir au Caire a ensuite semblé vibrer aux messages envoyés par la Maison Blanche, interlocuteur sans égal, en relais et en moyens.

La diplomatie française a du vague à l’âme, comme marginalisée. Quelle voix peut encore être audible ? La ministre des affaires étrangères, Michèle Alliot-Marie ? Mise hors jeu par ses dérapages et les révélations sur ses vacances tunisiennes. L’Elysée ? Barricadé derrière des communiqués, tapis derrière l’absence de porte-parole, ce qui affranchit d’avoir à déployer une stratégie au grand jour. Nicolas Sarkozy jonglait, le 24 janvier, avec une conférence de presse où tout était calibré pour que le thème du G20 efface le reste. On a vu un ambassadeur de France à Tunis accablé de reproches et brusquement rapatrié. Puis, un nouveau, plus jeune et vibrionnant, se faire piéger, à peine nommé, par sa propre brusquerie face à l’esprit « soixante-huitard » qui imprègne la Tunisie de la parole libérée et ses journalistes branchés Facebook.

L’outil diplomatique français brisé ? Le Quai d’Orsay travaille. Les réunions se succèdent à un rythme soutenu, à renforts de chercheurs, de chargés de la « prospective », de livraisons de renseignement, pour tenter de tirer au clair ce tourbillon d’événements au sud de la Méditerranée, qui a pris tout le monde de court. Les diplomates assaillis de critiques ont le sentiment d’avoir payé les pots cassés de la politique fixée à l’Elysée : la continuité, le statu quo, au nom de l’antiterrorisme, de l’anti-islamisme, et de l’anti-immigration.

Un ambassadeur s’informe, collecte des contacts, et fait preuve de plus ou moins de courage ou de lucidité dans ses télégrammes. Mais ensuite il exécute une politique en représentant direct du chef de l’Etat. La courroie de transmission a-t-elle servi de bouc émissaire ? Les voix ne sont pas rares, dans l’appareil du « Quai », à désigner aujourd’hui des conseillers de l’Elysée comme responsables de l’opprobre qui accable toute une profession.

Pour être plus précis, c’est à un homme, Claude Guéant, le puissant secrétaire général de l’Elysée, que l’on prête le calcul d’avoir voulu canaliser la critique d’une politique… contre un corps, celui des diplomates. « Nous servons de « sitting ducks » », de canards sur lesquels on tire comme à la foire, écrit l’un d’eux dans un courriel.

Ils travaillent, donc. Cinq semaines et demie après la chute de Ben Ali, voici l’analyse qui émane du « Département » s’agissant du printemps des peuples arabes, et de la nouvelle donne qu’il induit. Un tableau d’ouest en est.

Maroc : la confiance… obligée. On pense côté français que le pouvoir va tenir. Le royaume chérifien est un vieil allié, protégé à l’ONU par la France sur la question du Sahara oriental, appuyé par Paris pour son statut spécial auprès de l’UE. Les liens sont presque incestueux : « Combien de ministres français ont séjourné gratuitement dans des palaces marocains depuis des années, au prétexte d’une visite de travail de trois jours qui commençait le vendredi, avec un entretien officiel d’une demi-heure pour tout justifier… » glisse un connaisseur, issu du Quai. « Sur le Maroc, on est gêné : ils nous « tiennent » », dit un autre, en parlant de la masse d’informations collectées à la Mamounia sur les élites françaises.

Mais il n’y aurait pas péril en la demeure. L’analyse officielle semble la suivante : le roi a une légitimité de commandant des croyants, il est jeune, pas un gérontocrate comme ailleurs dans le monde arabe, et le degré de liberté dans le pays est supérieur à celui de la Tunisie : « On peut qualifier les élections de libres. » La France croise les doigts.

Algérie : un coup d’Etat de l’armée ? La « réserve » post-coloniale de M. Sarkozy s’applique là plus encore qu’ailleurs. Le diagnostic du moment : l’opposition est atomisée, et plane sur ce pays le souvenir de la guerre civile des années 1990, avec ses centaines de milliers de morts. « Il y a une désespérance, mais qui ne coalise pas pour le moment », estime une source autorisée à Paris. Qui émet une hypothèse : l’armée va chercher à « précéder » les manifestations en procédant à des réformes. « Je parie sur un coup d’Etat de l’armée et des services pour rendre le pouvoir populaire », dit notre interlocuteur. Les militaires auraient « pris conscience qu’il faut devancer les choses ».

Tunisie et Egypte : la réussite. La révolution tunisienne a réussi, « une vraie révolution », impulsée par le peuple et soutenue par l’armée : « Surtout pas par les islamistes, qui peinent à courir derrière les émotions des Tunisiens. » Vérification faite, le rôle prêté aux Américains était illusoire.

En Egypte, l’armée a refusé la répression et pris les commandes, avec le renversement de Moubarak. Mais veut-elle garder le pouvoir ? Non, estime-t-on en haut lieu à Paris. « Dans une semaine on aura une nouvelle Constitution, dans un mois, un référendum et ensuite une présidentielle et des législatives. »

Libye : la rupture. La rupture est consommée avec Mouammar Kadhafi, un peu plus de trois ans après sa spectaculaire visite à Paris. Le déferlement de violences contre les manifestants a scellé son sort. Son temps est compté, estime-t-on à Paris. M. Sarkozy a dénoncé, lundi 21 février, dans un communiqué, « l’usage inacceptable de la force ». Un diplomate de haut rang : « On espère que c’est la fin du système Kadhafi. » Dans l’Est, « l’armée s’est solidarisée avec la population, il ne reste plus au pouvoir que des mercenaires tchadiens. Kadhafi joue le tout pour le tout ».

Dans le Golfe : un créneau pour la France ? Sur cette région, comme à propos de l’Egypte, le commentaire le plus appuyé émanant des responsables de la diplomatie française porte sur l’attitude de l’administration Obama. Elle est critiquée. On lui prête des erreurs. D’avoir cherché de manière trop « impérieuse » à précipiter la chute de Moubarak. De s’être trop mise en avant, de « s’octroyer beaucoup de mérites ». Comme par exemple, de laisser croire qu’un coup de fil a mis fin à la répression à Bahreïn. « Avec les Américains, les Britanniques, en particulier David Cameron, ont été les plus radicaux. En demandant le départ « maintenant » de Moubarak », dit une source.

Cela offre-t-il un créneau à la France, celui d’une retenue tout en modestie ? Le mot-clé aujourd’hui est l' »accompagnement », l’aide économique, pour consolider les chances de vraie démocratie un peu partout, évolution dont Israël aussi pourrait bénéficier. « Les démocraties ne se font pas la guerre », a déclaré M. Sarkozy devant le Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF), le 9 février.

En tout cas, la fureur saoudienne et la stupeur des Emiratis face au « lâchage » du raïs égyptien par Washington ne sont pas passées inaperçues. L’abandon « en trois jours » d’un allié de trente ans a écorné la crédibilité américaine dans la région. La France n’est pas la seule à voir ses choix mis en doute. Une consolation ?


WikiLeaks: Allah Akbars à l’Est, multiculturalistes à l’Ouest (The Web is terrorism’s new frontier)

22 février, 2011
Better red than dead (Rudi Dutschke,  Germany, 1980's)Plutôt rouges que morts! Rudi Dutschke (Allemagne, années 80)
Les fusées sont à l’Est, les pacifistes à l’Ouest. Mitterrand
Allah Akbar! Allah Akbar! Foules déchainées de  Tripoli
Vers Jérusalem nous nous dirigeons, martyrs par millions. Millions de manifestants place Tahrir
Un message à nos frères en Palestine: je nourris l’espoir que, tout comme Allah m’a permis de voir le triomphe de l’Egypte, Il me permettra d’assister à la conquête de la mosquée Al-Aqsa (Jerusalem) et de prêcher dans la mosquée Al-Aqsa. al-Qaradawi (téléjihadiste d’AlJazira à son retour au Caire)
Que quiquonque de l’armée libyenne peut tirer une balle sur Mouammar Kadhafi pour en débarasser la Libye, le fasse! al-Qaradawi
We are also active on Facebook and Twitter, where we publish news every day; wars today cannot be won without the Media’ – The Media is directed at the heart… If the heart is defeated, then the battle is won.  Commandant taliban
Si la radicalisation des musulmans américains constitue, comme le suggère King, une menace grave et croissante pour notre sécurité, des auditions sur le sujet doivent être tenues au Congrès pour débattre de la question. Le problème, c’est que Peter T. King n’a pas encore réussi à démontrer l’existence d’une telle menace et encore moins à prouver qu’elle a atteint un tel niveau qu’il faille maintenant soumettre cette religion à un rigoureux examen. (…) Que certains musulmans américains se soient convertis à l’islam radical et aient commis des actes terroristes est un fait indéniable. Nidal Malik Hasan, le commandant de l’armée américaine né aux Etats-Unis de parents palestiniens et auteur de la fusillade du 5 novembre 2009 sur la base militaire de Fort Hood au Texas, est souvent donné en exemple. Le FBI ferait preuve de négligence s’il n’enquêtait pas sur ces individus, et cela peut exiger, dans certains cas, d’interroger des membres du clergé islamique et des fidèles. Mais les raisons évoquées par Peter T. King pour tenir ces auditions au Congrès n’ont pas été attestées. (…) Nous craignons surtout que la Commission n’adopte une définition très large du terme « radicalisation ». Ses membres doivent se rappeler que plusieurs idées « radicales » sont protégées par le premier amendement à la Constitution américaine, qui préserve la liberté d’expression. (…) la mise en œuvre d’une enquête s’intéressant à une seule religion crée un certain malaise. Comme l’a démontré la controverse soulevée à l’été 2010 par le projet de construction à New York d’une mosquée et d’un centre communautaire musulman à proximité de Ground Zero, le site des attentats du 11 septembre 2001, le sentiment anti-islamique est bien réel et largement répandu dans notre pays. Les auditions organisées par Peter T. King risquent simplement de l’exacerber.Le LA Times
There can be no underestimating the in-so-many-words aspect of these renunciations. This was multiculturalism they were talking about—the unofficial established religion of the universities, the faith whose requirements have shaped every aspect of cultural, economic and political life in Western democracies for the last 50 years. (…) In magical thinking, safety and good come to those who obey taboos, and in the multiculturalist world, there is no taboo more powerful than the one that forbids acknowledgment of realities not in keeping with the progressive vision. In the world of the politically correct—which can apparently include places where psychiatrists are taught—magical thinking reigns. Dorothy Rabinowitz
The information age means you don’t need training camps to become a terrorist; all you need is an Internet connection. The Web is terrorism’s new frontier, offering both persuasive inspiration and practical instruction. In fact, these homegrown terrorist cells come at essential zero cost to Al Qaeda.  Evan F. Kohlmann (consultant en antiterrorisme)
L’actualité ne peut faire oublier que le monde occidental est aujourd’hui en guerre. Depuis les attentats de New York et Washington, le 11 septembre 2001, deux fronts principaux se sont ouverts dans ce conflit improprement appelé par George Bush « contre le terrorisme ». Les dépêches diplomatiques révélées par WikiLeaks sont marquées par cet arrière-plan, à l’image de toute l’activité de ce site. (…) Et le porte-parole des talibans, Zabihullah Mujahid, a expliqué l’apport de cette publication dans le conflit en cours.(…) Malgré les précautions prises dans l’édition des dépêches diplomatiques américaines, certaines menaces à la sécurité, particulièrement dans le cadre de la guerre contre le terrorisme, peuvent être notées. Et non des moindres. Trois dépêches sont particulièrement inquiétantes, même si deux d’entre-elles ont connu un traitement anecdotique dans les médias classiques. La première, 09STATE80163, n’apporte certes rien d’étonnant, puisqu’il s’agit d’une demande de données biographiques concernant les diplomates accrédités aux Nations unies. Mais la publication du nouveau plan de recherche quinquennal de renseignement humain des Etats-Unis dans l’organisation internationale ne va pas faire que des heureux dans les pays explicitement visés, notamment l’Autriche, la Chine, le Costa Rica, la Croatie, la France, le Japon, la Libye, le Mexique, la Russie, la Turquie et le Vietnam. La seconde, 09STATE15113, est plus dérangeante. Elle pointe les intérêts stratégiques des Etats-Unis à travers le monde, essentiellement des emprises industrielles (pharmaceutiques, extractives…) et des sociétés de réseaux (électriques, télécommunications). De fait, elle offre autant de cibles à des terroristes potentiels, mais pose aussi la question de l’éventuelle pénétration du personnel de ces entreprises par les services américains. La dernière, 09STATE119085, est certainement la plus problématique car elle met en cause l’action de toute la communauté américaine en matière de manipulation de transfuges et de demandeurs d’asile. WikiLeaks a franchi une étape en publiant ces dépêches diplomatiques américaines. (…) Cette fois, WikiLeaks est entré en guerre de l’information contre les démocraties. Jusqu’à présent, celle-ci n’était une arme de la guerre asymétrique que se livrent Etats, organisations terroristes et entreprises entre elles. (…) Avec les fuites de 2010, l’ampleur de tels risques s’est amplifiée. Non seulement n’importe qui peut s’emparer de données numériques pour les transférer à WikiLeaks, mais ce site offre une tribune universelle. Il se nourrit des ressources qu’offre Internet pour éviter les entraves. (…) WikiLeaks se nourrit aussi des illusions techno-politiques de la société de l’information, notamment la garantie la liberté d’expression et de communication sur Internet. Le site, parmi d’autres, s’est associé au projet de loi d’ Icelandic Modern Media Initiative déposé au printemps 2009 devant le parlement islandais. Votée à l’unanimité en juin 2010, la loi permet que journalistes et bloggeurs du monde entier puissent être, eux-mêmes et leurs sources, protégés contre toute forme de procès et action de justice cherchant à entraver leur liberté de parole. La loi islandaise devrait donc permettre l’édition sur des sites hébergés en Islande de tout document et autorise les autorités islandaises à « ne pas observer les décisions de justice étrangères qui violeraient la protection islandaise de la liberté d’expression». Assange se nourrit encore de la subite notoriété de Wikileaks depuis l’été 2010, et son arrestation semble participer de cette stratégie médiatique pour donner au site un avantage décisif. Après être devenu une référence en matière d’enseignement du journalisme, voilà Assange transformé par Amnesty international et les Nations unies en parangon des droits de l’Homme. Le président Dmitry Medvedev n’a-t-il pas suggéré que les organisations non-gouvernementales proposent Assange pour le Prix Nobel de la Paix, alors que son ambassadeur près l’OTAN, Dmitry Rogozin, constatait l’absence de « liberté pour les médias » à l’Ouest ?… Gérald Arboit (Centre Français de Recherche sur le Renseignement)

Plutôt verts que morts? Les Allah Akbar à l’est, les multiculturalistes à  l’Ouest?
 
Cris d’Allah Akbar à Tripoli, retour triomphal au Caire du chantre de JihadTV (la même CNN qatarie qui depuis sa fondation et 2 mois de Tunis à Tripoli met le feu aux poudres à toute la région), appel au jihad contre Jerusalem d’une foule de 2 millions place Tahir, fatwa-contrat sur la tête d’un dirigeant arabe, entrée en Méditerranée de deux navires de guerre iraniens pour la première fois depuis la Révolution islamique il y a plus de 30 ans …
 
Appels au respect de la rue de la part de nos Obama et Sarkozy (jetant au vent, pour ce dernier, sa prétendue prise de conscience des méfaits du multiculturalisme de la semaine d’avant!), cris à l’islamaphobie du LA Times, rapport sur le psychanalyste jihadiste de Fort Hood ne mentionnant pas une seule fois le mot islam radical, informations sur les informateurs des alliés en Afghanistan livrées aux talibans, révélations des demandes de données biographiques des diplomates et publication du nouveau plan de recherche quinquennal de renseignement humain américain à l’ONU, sortie de la liste des intérêts stratégiques américains (et potentielles cibles terroristes mais aussi question de l’éventuelle pénétration du personnel de ces entreprises par les services américains) à travers le monde, mise en cause de l’action de toute la communauté américaine en matière de manipulation de transfuges et de demandeurs d’asile …
 
Comment ne pas repenser à ces années Reagan où, selon le mot fameux de Mitterrand, les fusées étaient à l’Est et les appels à la paix à l’Ouest?
 
Ou plus précisément, comment ne pas se réjouir de l’arrivée longtemps retardée de la liberté dans la région qui démontre de plus et de la manière la plus éclatante le mensonge de la responsabilité d’Israël  (merci qui?)?
 
Mais en même temps comment ne pas aussi trembler devant l’inévitable confirmation des avertissements des Ben Ali, Moubarak et Khadafi aujourd’hui tant honnis sur la réalité au moins à moyen terme de ce « printemps arabe »?
 
Et surtout comment ne pas s’étonner avec le récent rapport du Centre français du renseignement sur le site de fuites en ligne WikiLeaks (merci Thor)…
 
De l’incroyable naïveté et aveuglement volontaire de nos belles âmes et de leurs relais dans les médias qui à la remorque du hacker australien voudraient que nous nous désarmions nous-mêmes…
 
Au moment même où les risques sont très certainement les plus grands, au moins à moyen terme, non d’une baisse mais d’une relance de ce qui reste que nous le voulions ou non une guerre contre le Monde libre que nous représentons?

 
  NOTE DE RÉFLEXION N°8
 
QUELQUES RÉFLEXIONS AUTOUR DE L’AFFAIRE WIKILEAKS
Gérald Arboit
Centre Français de Recherche sur le Renseignement
02-01-2011
 
Julian Paul Assange est donc un criminel sexuel ! Le mandat d’arrêt suédois transmis à Interpol pourrait prêter à sourire s’il n’y avait eu un précédent similaire dans l’histoire : Al Capone a bien été arrêté pour fraude fiscale… Sérieusement, l’enchainement des événements depuis le 5 avril 2010 mérite quelques éclaircissements sur ce qu’il convient d’appeler l’affaire WikiLeaks.Au printemps dernier, le site a publié une vidéo de l’armée américaine montrant deux photographes de Reuters tués par un hélicoptère Apache lors du raid aérien du 12 juillet 2007 à Bagdad. Il a aussi pris par surprise le renseignement militaire américain en publiant au printemps 2010, un rapport du 28 février 2008 du National Ground Intelligence Center, organisme spécialisé dans le renseignement scientifique, technique et opérationnel. Ce rapport pointait les fuites importantes engendrées par WikiLeaks relatives à la sécurité des Etats-Unis (dépenses d’équipement, violations des droits de l’Homme à Guantanamo, bataille de Falloujah), ainsi que les moyens d’y mettre fin [1]. En outre, une enquête était diligentée en vertu de l’ Espionage Act fédéral, qui considère comme un crime de divulguer « des informations relatives à la Défense nationale » (18 USC 793(e) [2]), punit « dans certains cas » de mort (18 USC 794(a) [3]).Fin avril 2010, Bradley E. Manning, vingt-trois ans, caporal de la 2d Brigade Special Troops Battalion/2d Brigade Combat Team (Commandos)/10th Mountain Division (Light Infantry)/Contingency Operating Station Hammer , était mis sous surveillance par des agents de l’ U.S. Army Criminal Investigation Command . Le 22 mai, sur une messagerie instantanée, ce spécialiste tenait des propos confirmant sa culpabilité à un hacker, Adriàn Lamo, qui avertit les autorités [4]. Cinq jours après sa conversation numérique avec Lamo, Manning était arrêté et rétrogradé première classe. Le 29 mai, il était accusé de « transfert de données secrètes sur son ordinateur personnel et ajout de logiciel non autorisé sur un système informatique confidentiel » , le Secret Internet Protocol Router Network (SiprNet). Ce système relie plusieurs réseaux informatiques utilisés par le Department of Defense et par le State Department et sert à transmettre des données confidentielles jusqu’au niveau « Secret ». C’est pourquoi Manning est également accusé de « communication, transmission et envoi d’information traitant de Sécurité nationale à une source non autorisée » [5].La chronologie des faits reprochés s’établit entre le 19 novembre 2009, date du déploiement de la 2d Brigade Combat Team en Irak, et le 27 mai 2010, date de l’arrestation de Manning, les logiciels pour SiprNet ayant été opérationnels à compter du 3 avril. Les motivations de ce militaire du rang semblent avoir à faire avec son homosexualité autant qu’avec sa naïveté. Son mal être face à la règle Don’t ask, don’t tell (10 U.S.C. § 654 [6]), à nouveau en débat aux Etats-Unis depuis le printemps à la demande du Parti républicain, était de notoriété publique [7]. En effet, les brimades auxquelles ce militaire du rang était soumis depuis son engagement dans les forces spéciales, ajouté à l’inévitable désœuvrement des hommes sous les drapeaux, l’avaient amené à trahir son pays.

En avait-il seulement le sentiment en acceptant la commande de WikiLeaks ? Durant sa formation d’analyste du renseignement à l’ U.S. Army Intelligence Center de Fort Huachuca, dans l’Arizona, en 2008, son goût pour les nouvelles technologies l’avait amené à être réprimandé ; il avait téléchargé sur YouTube, le site de partage de vidéos en ligne, des commentaires sur son lieu de scolarité… classifié. Hormis cet écart de conduite, jugé mineur par les autorités, Manning avait donné l’impression d’être un bon soldat, puisqu’il avait été décoré de l’ Army Service Ribbon en 2008 , de la National Defense Service Medal en 2009 et de la Global War on Terrorism Service Medal , en février 2010.

Au-delà de l’affaire d’espionnage, les révélations sauvages de WikiLeaks posent différentes questions quant à la nature et à la portée des révélations. Les moyens diplomatiques d’information américains autant que les pratiques journalistiques sont ainsi concernées. Mais cette affaire appartient également à la longue guerre de l’information ouverte par le second conflit contre l’Irak, en 2003.

De la nature des révélations

Le 8 décembre 2010, soit onze jours après la première vague de révélations, WikiLeaks n’avait publié que 1 087 dépêches d’une centaine d’ambassades et de consulats américains. Aussi, plus de 99% des 251 287 documents détournés par Manning restent encore à venir. Par précaution, le Pentagone a revu ses procédures et le State Department a déconnecté SiprNet de sa base de données SipDis (pour SiprNet Distribution), archivant les télégrammes diplomatiques destinés à une distribution entre ministères et agences, en vue de mettre fin aux fuites. En comparant les chiffres annoncés par type de classification, on s’aperçoit que les choix de publications ont privilégié les documents secrets et confidentiels (93%), alors qu’ils ne composent que 47% des dépêches. Autrement dit, les plus médiatiquement attractives, sinon les plus sensibles, ont été publiées dans les premiers jours.

Ces documents s’échelonnent du 28 décembre 1966 au 28 février 2010, avec une interruption de 1990 à 2000. Mais 98% de ces dépêches ne concernent que les années 2004-2010. D’ailleurs, pour les années antérieures à 2000, aucun document n’étant classifié « top secret », il est possible de les trouver librement au National Archives and Record Administration , à Park College, à moins qu’ils n’aient déjà fait l’objet d’une publication par les National Security Archives de l’université George Washington, au titre du Freedom of Information Act (FoIA).

Néanmoins, les documents publiés par WikiLeaks offrent une vision mondiale des intérêts diplomatiques de Washington. Ou plutôt ils présentent le monde selon les centres d’intérêts américains de cette époque. Ainsi, l’Europe (32%) semble la première visée par ces fuites. Non seulement des informations des ambassades et des consulats du vieux continent figurent parmi les premiers documents publiés, mais certaines proviennent aussi des représentations américaines dans les deux organisations intergouvernementales (Alliance atlantique et Union européenne). Par ailleurs, les postes de Paris et Madrid ont été les plus visités par Manning.

Les espaces de révélation des dépêches diplomatiques américaines

A travers les recherches de Manning, c’est bien l’image d’une Amérique en guerre, dans la suite logique de l’ Afghan War Diary , mis en ligne le 25 juillet 2010, qui apparaît le plus visiblement (54%). D’abord parce que le Proche-Orient (20%) – avec Israël et l’Irak – et l’Asie (28%) – avec l’Iran, l’Afghanistan et la Chine – figurent les deux plus importantes zones de conflictualité des Etats-Unis. Ensuite parce que cette vision du monde selon sa dangerosité explique la présence de dépêches émanant des postes (6%) situés dans la zone subsaharienne et dans la corne de l’Afrique. Lorsque les 251 287 documents promis seront tous mis en ligne, cette réalité sera confirmée en faisant de l’Irak (6%) et du terrorisme (11%) les principaux sujets. Les intérêts plus classiques des Etats-Unis apparaissent également, avec des documents concernant la Russie (13 %), le Canada (1%) et le sous-continent latin (13%).

De la portée des révélations

Les révélations tirées de ces dépêches, reprises par une presse internationale en mal de sensations, restent somme toute marginales. Les documents demeurent trop partiels, sans continuité temporelle, ni relation entre une question et une autre. En outre, Julian Assange et son équipe étaient trop peu nombreux et bien incapables de produire une quelconque analyse. Aussi, le choix des données a été fait en fonction de l’actualité politique du moment (les fins des mandats d’Elisabet Fernández de Kirchner, en Argentine, et de Luiz Inácio Lula da Silva, au Brésil ; ou la gestion par René Garcia Préval du tremblement de terre en Haïti du 12 janvier 2010), le regard rétrospectif permis par SiprNet permettant de faire surgir du passé des « sources originales (…) afin que lecteurs et historiens puissent voir les preuves de la vérité » [8]. Les ambitions de WikiLeaks sembleraient le porter sur les voies des National Security Archives qui reçurent en 1999 le George Polk Award, un des plus prestigieux prix de journalisme américain ; sa citation l’enjoignait à percer « les voiles égoïstes du secret du gouvernement, guidant les journalistes dans la recherche de la vérité et nous informant tous » [9].

L’absence d’éducation de Manning, comme son engagement clairement à gauche, ne pouvaient que l’amener à croire en cette ligne de conduite suivie par son « officier traitant » Julian Assange. Le jeune caporal du renseignement militaire n’était qu’un opérateur informatique et en aucun cas un spécialiste des relations internationales ou du renseignement politique. Il était aussi influencé par les agendas des chaînes d’information continue qui déversaient leurs images jusque dans son centre d’opérations. Manning était probabablement aussi pressé par Assange, en recherche de reconnaissance médiatique depuis son partenariat avec le quotidien britannique proche des travaillistes The Guardian [10] en 2007, élargi à compter de la publication des War Logs , en juillet (Afghanistan) et en octobre (Irak) 2010, à divers médias écrits ( The New York Times , Der Spiegel , Le Monde , El Pais ) et audiovisuels ( Al Jazeera ). Certains documents mis en ligne proviennent d’ailleurs de ces journaux (7 du Spiegel et 1 du New York Times ).

L’intermédiation de ces supports, et surtout de leurs journalistes, a permis de limiter les révélations dommageables pour la sécurité américaine. Ces médias avaient médité les réactions ayant suivi la publication des documents relatifs à l’Afghanistan, où des informations sensibles pour les informateurs et les opérations en cours avaient été publiées. Cette fois, le quotidien de New York, accoutumé de ces fuites involontaires, a consulté préalablement la Maison Blanche. Dans certains cas, il a alerté ses confrères européens des considérations de sécurité des autorités américaines. Le résultat en est l’anonymisation de certaines dépêches, comme 08Moscow2632, 08Berlin1068, 09Beijing1176 ou 10Moscow266. Naturellement, pour les personnes découvertes malgré ces précautions, souvent par de simples recoupements [11], la situation pouvait ne pas être des plus plaisantes.

Ces révélations sauvages entraient également en résonnance avec la situation politique intérieure américaine. En effet, le président Obama entendait revenir sur la législation qui tendait à restreindre le Freedom of Information Act depuis la première présidence Bush. Dénoncée dès 2004 comme la pire régression de la liberté d’information depuis l’ère Nixon [12], la politique du secret n’avait cessé de se répandre au sein des administrations, les classifications touchant jusqu’au département de l’Agriculture ! Une des manifestations de cette conception du secret a été l’avènement des documents non-classifiés contrôlés. Parmi les documents de WikiLeaks accessibles le 8 décembre 2010, 4% étaient ainsi des dépêches « non classifiée/usage officiel uniquement ». Le 4 novembre, un ordre exécutif de la Maison Blanche venait de donner 180 jours aux administrations et agences fédérales pour revoir leurs procédures de classification de tels documents [13].

Il s’agit inévitablement d’une première étape. En effet, une des conséquences de l’avènement de tels procédés a été de conduire à une inflation des classifications supérieures, « confidentiel », « secret » et « top secret ». Dès juillet 2004, l’administration Bush avait du accorder des dérogations aux restrictions envers les étrangers, notamment les services britanniques et néo-zélandais, mais aussi pakistanais et israéliens. Les fuites de WikiLeaks, même si elles ne comptent pas de documents « top secret », montrent bien ces dérives. La majeure partie de dépêches classifiées ne reposent que sur des articles de presse ou des entretiens plus ou moins formels avec des personnalités étrangères !

Rappelons que les rapports dont il s’agit ne proviennent pas des services de renseignement, mais seulement du State Department . Leurs rédacteurs ne sont que des diplomates, rapportant à leur autorité supérieure leur action auprès des nations où leur pays les a accrédités. Leur mission est de mettre en perspective les informations qui y sont publiées, grâce notamment à un réseau de contacts, afin de permettre la compréhension de ce qui s’y passe. A l’heure de l’information en continu, les responsables des administrations centrales ne peuvent que déplorer la piètre qualité des données qui remonte des postes à l’étranger, contenues dans des télégrammes trop longs et insuffisamment originaux. S’ils se détachent des journaux qui les inspirent, c’est pour pénétrer les arcanes du pouvoir grâce à des informateurs anonymes et personnels. En ressortent souvent des anecdotes sur le comportement des grands de ce monde, dont les médias internationaux se sont délectés à travers les fuites de WikiLeaks. Elles peuplent aussi les ouvrages de journalistes, à l’image du récents ouvrages de Vincent Nouzille [14], qui repose sur des documents légalement, ou de Franck Renaud, dont les maladresses l’apparentent davantage au travail d’Assange [15].

Un épisode de la guerre de l’information

L’actualité ne peut faire oublier que le monde occidental est aujourd’hui en guerre. Depuis les attentats de New York et Washington, le 11 septembre 2001, deux fronts principaux se sont ouverts dans ce conflit improprement appelé par George Bush « contre le terrorisme ». Les dépêches diplomatiques révélées par WikiLeaks sont marquées par cet arrière-plan, à l’image de toute l’activité de ce site. En mettant en ligne l’ Afghan War Diary en juillet 2010, Julian Assange a dit vouloir agir dans l’esprit des Pentagon Papers de 1971. Cette référence à l’affaire d’espionnage impliquant deux chercheurs de la Rand Corporation – l’analyste Daniel Ellsberg et son collègue Anthony Russo, mais aussi le linguiste Noam Chomsky et l’historien Howard Zinn – avait permis de légitimer la divulgation de documents secrets dans la presse, The New York Times déjà, The Washington Post et The Boston Globe , au nom du Premier Amendement. Les Etats-Unis cherchaient à se sortir du bourbier vietnamien et les documents déclassifiés sauvagement par Ellsberg [16] avaient eu pour but d’édifier une opinion publique déjà mobilisée contre ce conflit. En juste retour des choses, Ellsberg a salué en octobre 2010 l’initiative de WikiLeaks.

Pourtant, cette possibilité toute américaine de s’élever contre une guerre de plus en plus impopulaire a été reprise à mauvais escient par l’Australien Assange. Il a oublié que la sphère de consensus entre élites politiques et population américaine, dans le cas de l’Afghanistan plus certainement que de l’Irak, n’était pas rompue comme quarante ans auparavant à propos du Vietnam. De plus, les documents n’étaient pas comparables. Ellsberg et Russo avaient seulement transmis à la presse un document auxquels ils avaient participé et qui n’était qu’une analyse. WikiLeaks diffuse depuis son lancement en 2006 des documents « d’intérêt politique, diplomatique, historique ou éthique » [17], dont le seul point commun est de n’être pas accessible publiquement et de provoquer suffisamment de buzz sur Internet pour être repris dans les médias classiques.

Jusqu’aux dépêches diplomatiques américaines, tel n’avait pas été le cas. Certes, WikiLeaks avait engrangé quelques succès d’estime en publiant le compte e-mail Yahoo de Sarah Palin, candidate à la présidence américaine (2008). Mais nombre de ses révélations sont passées inaperçues, comme le Minton Report , qui faisait toute la lumière sur un incident toxique en Côte d’Ivoire en 2006, que la société responsable avait obtenu de garder secret (2009). Parfois, le scandale créé par ses publications ne lui profitait pas, comme les e-mails et les programmes du Climate Research Unit de l’University of East Anglia, à l’origine de la remise en question des méthodes de travail du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), deux semaines avant la tenue du sommet mondial controversé de Copenhague, en novembre 2009 ; le néologisme Climategate avait même été formé par un média classique [18]. L’action de WikiLeaks n’est pourtant pas seulement anecdotique. La publication des documents prouvant la corruption de l’ex-président du Kenya, Daniel Arap Moi, en 2008, lui couta ainsi une réélection acquise. Avant de mettre en péril le sommet des Nations Unies sur le climat, la révélation des documents de travail relatifs à la rédaction de l’Accord commercial anti-contrefaçon (ACTA) avait conduit à mobilisation de la « société civile » contre l’absence de transparence du processus de négociation (2008).

Dans une perception du monde proprement manichéenne, les concepteurs de WikiLeaks ont adopté une démarche indexique [19], c’est-à-dire qu’ils privilégient la recherche de l’information pour permettre une rencontre singulière entre l’informateur et le journaliste. Ils entendaient profiter pleinement de l’effet « wiki », c’est-à-dire de ces pages modifiables par les visiteurs afin de permettre l’écriture et l’illustration collaboratives des documents qu’offre Internet, tout en touchant les dividendes médiatiques. En avril 2009, l’intégralité du dossier du procès de l’affaire Marc Dutroux, condamné en 2004 pour pédophilie, était mise en ligne, ravivant une affaire vécue comme un drame national en 1999 en Belgique. Cette publication est symptomatique de la pratique et de la déontologie journalistiques de WikiLeaks. A l’origine de cette révélation se trouve Jean Nicolas, un journaliste en ligne luxembourgeois peu scrupuleux qui proposait de vendre le dossier contre 30 euros sur son site L’Investigateur depuis 2002, ce qui lui avait valu un mandat d’arrêt international pour vol à l’époque pour violation du secret de l’instruction [20]. A cette première illégalité s’ajoute l’apparition en pleine lumière de quantité d’informations personnelles (téléphones, adresses, relevés bancaires), de détails de l’enquête, de témoignages et de noms de personnes simplement entendues, sans être mises en cause.

La même méthode a été suivie pour l’ Afghan War Diary . Et le porte-parole des talibans, Zabihullah Mujahid, a expliqué l’apport de cette publication dans le conflit en cours. Il a déclaré que le « service de contre-espionnage » de son organisation terroriste était en train d’étudier les documents révélés pour en extraire les noms, les tribus et tout renseignement sur les familles des informateurs afghans de l’OTAN… afin de « les punir » [21]. Depuis que les Etats-Unis se sont lancés dans la « guerre » contre le terrorisme, les spécialistes du renseignement n’ont de cesse de déplorer ces fuites qui « sont devenues une des plus grandes menaces pour la survie du renseignement » , au point d’être assimilées aux effets de l’espionnage étranger [22]. Le recours à des journalistes n’est pas une garantie suffisante de préservation de l’anonymat des sources et des informations sensibles. D’autant qu’Assange ne respecte même pas la confidentialité de ses informateurs, comme le montre le cas Manning. A moins que son inculpation ne soit qu’un leurre destiné aux médias, dans le but de cacher l’existence d’autres taupes plus importantes que ce militaire du rang ?

Malgré les précautions prises dans l’édition des dépêches diplomatiques américaines, certaines menaces à la sécurité, particulièrement dans le cadre de la guerre contre le terrorisme, peuvent être notées. Et non des moindres. Trois dépêches sont particulièrement inquiétantes, même si deux d’entre-elles ont connu un traitement anecdotique dans les médias classiques.

– La première, 09STATE80163, n’apporte certes rien d’étonnant, puisqu’il s’agit d’une demande de données biographiques concernant les diplomates accrédités aux Nations unies. Mais la publication du nouveau plan de recherche quinquennal de renseignement humain des Etats-Unis dans l’organisation internationale ne va pas faire que des heureux dans les pays explicitement visés, notamment l’Autriche, la Chine, le Costa Rica, la Croatie, la France, le Japon, la Libye, le Mexique, la Russie, la Turquie et le Vietnam.

– La seconde, 09STATE15113, est plus dérangeante. Elle pointe les intérêts stratégiques des Etats-Unis à travers le monde, essentiellement des emprises industrielles (pharmaceutiques, extractives…) et des sociétés de réseaux (électriques, télécommunications). De fait, elle offre autant de cibles à des terroristes potentiels, mais pose aussi la question de l’éventuelle pénétration du personnel de ces entreprises par les services américains.

– La dernière, 09STATE119085, est certainement la plus problématique car elle met en cause l’action de toute la communauté américaine en matière de manipulation de transfuges et de demandeurs d’asile.

WikiLeaks a franchi une étape en publiant ces dépêches diplomatiques américaines. On est loin de son humour de potache qui l’amenait à mettre en ligne le fichier des adhérents du British National Party (2007 et 2009), voir même des rapports confidentiels du Congressional Research Service , le « think tank » du Congrès américain, ou du groupe de Bilderberg, ce rassemblement de personnalités de la diplomatie, des affaires, de la politique et des médias des Etats-Unis et d’Europe. On est loin de la dénonciation des conditions de détention à Guantanamo (2007) ou des activités illégales des banques suisse Julius Baer (2008) et islandaise Kaupthing (2009). Cette fois, WikiLeaks est entré en guerre de l’information contre les démocraties. Jusqu’à présent, celle-ci n’était une arme de la guerre asymétrique que se livrent Etats, organisations terroristes [23] et entreprises entre elles [24]. Les médias, classiques ou électroniques, ne font désormais qu’amplifier le « bruit » en direction des décideurs et des opinions publiques plus ou moins réceptives. Les logiques d’agenda et les compétences culturelles des cibles sont les seules limites connues. Des dérapages sont possibles, notamment au sein des armées, lorsque des comportements individuels mettent en péril le message global. Il n’est qu’à se souvenir des scandales liés aux photographies de militaires désœuvrés, comme à Abu Ghraib (2004) ou, plus récemment, aux clichés de la réserviste israélienne Eden Abergil (2010).

Avec les fuites de 2010, l’ampleur de tels risques s’est amplifiée. Non seulement n’importe qui peut s’emparer de données numériques pour les transférer à WikiLeaks, mais ce site offre une tribune universelle. Il se nourrit des ressources qu’offre Internet pour éviter les entraves. Ainsi, au 9 décembre 2010, le site bénéficie de 1 368 miroirs [25], en plus d’un fichier crypté d’1,4 GB qui devrait fonctionner selon le principe de la veille automatique en cas d’empêchement du site et de son porte-parole Julian Assange. Il bénéficie d’informateurs qui le préviennent en temps réel des ripostes prévues par ses adversaires potentiels [26] ; après avoir publié le rapport du National Ground Intelligence Center américain, il a mis en ligne le Joint Services Protocol 440 , un document britannique détaillant aux services de sécurité comment éviter les fuites documents sur WikiLeaks [27]. En outre, le combat et la personnalité d’Assange sont suffisamment populaires dans la blogosphère pour permettre une mobilisation de tous les geeks et de tous les hackers que comptent l’Internet. Aux premiers les reprises miroirs du site, aux seconds les attaques informatiques. Déjà l’arrestation du porte-parole de WikiLeaks a donné lieu à une opération de cyberguerre baptisée Payback , des pirates s’étant lancés à l’assaut des sites du suisse Postfinance et de l’américain Mastercard, en représailles à la fermeture des moyens de paiement de WikiLeaks. Leur offensive virtuelle a également touché les sites du parquet suédois et des avocats des deux victimes présumées de Julian Assange.

WikiLeaks se nourrit aussi des illusions techno-politiques de la société de l’information, notamment la garantie la liberté d’expression et de communication sur Internet. Le site, parmi d’autres, s’est associé au projet de loi d’ Icelandic Modern Media Initiative déposé au printemps 2009 devant le parlement islandais. Votée à l’unanimité en juin 2010, la loi permet que journalistes et bloggeurs du monde entier puissent être, eux-mêmes et leurs sources, protégés contre toute forme de procès et action de justice cherchant à entraver leur liberté de parole. La loi islandaise devrait donc permettre l’édition sur des sites hébergés en Islande de tout document et autorise les autorités islandaises à « ne pas observer les décisions de justice étrangères qui violeraient la protection islandaise de la liberté d’expression » [28].

Assange se nourrit encore de la subite notoriété de Wikileaks depuis l’été 2010, et son arrestation semble participer de cette stratégie médiatique pour donner au site un avantage décisif. Après être devenu une référence en matière d’enseignement du journalisme, voilà Assange transformé par Amnesty international et les Nations unies en parangon des droits de l’Homme. Le président Dmitry Medvedev n’a-t-il pas suggéré que les organisations non-gouvernementales proposent Assange pour le Prix Nobel de la Paix, alors que son ambassadeur près l’OTAN, Dmitry Rogozin, constatait l’absence de « liberté pour les médias » à l’Ouest [29] ?… Et dire qu’un an auparavant, le site était aux abois ! Depuis, un million de dollars a été réuni, les investissements et les salaires des permanents du site payés. De nouvelles fuites, touchant aussi bien la gestion par British Petroleum de la catastrophe naturelle du golfe du Mexique, que les vicissitudes de Bank of America, ou encore la Russie sont prévues [30].

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[1]
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

 

http://wikileaks.org/file/us-intel-wikileaks.pdf  

http://www.law.cornell.edu/uscode/html/uscode18/usc_sec_18_00000793—-000-.html  

http://www.law.cornell.edu/uscode/html/uscode18/usc_sec_18_00000794—-000-.html  

http://blogs.forbes.com/firewall/2010/08/01/stealthy-government-contractor-monitors-u-s-internet-providers-says-it-employed-wikileaks-informant/  

www.bradleymanning.org/wp-content/uploads/2010/07/Charge-Sheet-redacted-Manning.pdf  

http://www.law.cornell.edu/uscode/10/654.html  

http://www.nytimes.com/2010/08/09/us/09manning.html  

http://wikileaks.ch/about.html  

http://www.gwu.edu/~nsarchiv/nsa/the_archive.html  

http://image.guardian.co.uk/sys-files/Guardian/documents/2007/11/15/gitmosop.pdf  

http://www.Democrats.reform.house.gov/features/secrecy_report/pdf/pdf_secrecy_report.pdf et http://www.fas.org/sgp/library/waxman.pdf  

http://www.gwu.edu/~nsarchiv/news/20101104/index.htm  

http://www.mtholyoke.edu/acad/intrel/pentagon/pent1.html  

http://wikileaks.ch/submissions.html  

http://www.droit-technologie.org/actuality-524/1300-pages-du-dossier-dutroux-sont-en-vente-sur-l-internet-pour-30-eur.html  

http://wikileaks.ch/mirrors.html  

http://immi.is/?l=en  

http://edition.cnn.com/2010/TECH/web/07/16/wikileaks.disclosures/ Glen Owen, Will Stewart, « Bank raid could have been warning against planned WikiLeaks Russian corruption expose says Alexander Lebedev ». Mail Online 14 November 2010 http://www.dailymail.co.uk/news/article-1329561/Wikileaks-Russian-corruption-expose-plan-linked-Alexander-Lebedev-bank-raid.html, « WikiLeaks ready to drop a bombshell on Russia. But will Russians get to read about it? », CSMonitor.com du 26 October 2010, http://www.csmonitor.com/World/Europe/2010/1026/WikiLeaks-ready-to-drop-a-bombshell-on-Russia.-But-will-Russians-get-to-read-about-it  

Voir aussi:

House panel set for hearings on the terrorist threat within

The Homeland Security Committee hearings will look into the radicalization of some American Muslims. The number of Americans arrested in alleged homegrown terrorism plots has grown dramatically as Al Qaeda tries a different approach.

Richard A. Serrano

The LA Times

February 9, 2011

Abdulhakim Mujahid Muhammad was born Carlos Bledsoe, played high school football and attended business school. He mowed his grandmother’s lawn. He converted to Islam at a Tennessee mosque, studied in Yemen, and while there reportedly fell in with a group of extremists.

By the time he returned to the U.S., federal law enforcement officials say, he had been dangerously radicalized. After he was accused of opening fire with a semiautomatic rifle on a Little Rock, Ark., Army recruiting station in 2009, he became part of a rising trend — one of 50 Americans arrested on terrorism charges in the last two years.

From May 2009 to last November, authorities broke up 22 alleged homegrown terrorism plots, compared with 21 during the previous eight years.

The House Homeland Security Committee opens hearings Wednesday into the terrorist threat in the U.S. In the weeks ahead, the panel will hold sessions on the radicalization of American Muslims.

For Al Qaeda, tapping into a new generation of potential terrorists already here is easier and cheaper than finding ways to get attackers into the country, though the result has not approached anything close to the death toll of the Sept. 11, 2001, attacks.

« The threat is real, the threat is different, and the threat is constant, » Atty. Gen. Eric H. Holder Jr. said recently.

Some suspects have displayed a chilling dedication.

Muhammad, charged with killing one soldier and wounding another, has written the judge asking to plead guilty to capital murder. He is ready to die for Al Qaeda.

« I wasn’t insane or post-traumatic, nor was I forced to do this act, » he wrote from jail. The shootings, he said, were « justified according to Islamic laws and the Islamic religion, jihad — to fight those who wage war on Islam and Muslims. »

The committee chairman, Rep. Peter T. King (R-N.Y.), has rebuffed claims from religious and civil rights groups that the hearings will unfairly target Muslim Americans.

« Al Qaeda has realized the difficulty it faces in launching attacks against our homeland from overseas, » King said Tuesday. « Thus it has adjusted its tactics and is now attempting to radicalize from within our country. »

Terrorism consultant Evan Kohlmann testified in the 2008 trial of Mohamad Ibrahim Shnewer, a Philadelphia cab driver convicted and given life in prison for his part in a six-man conspiracy to « kill as many Americans as possible » at Ft. Dix, an Army base in New Jersey.

Kohlmann said the Internet, videos and other electronic and digital platforms helped drive the plot.

« The information age means you don’t need training camps to become a terrorist; all you need is an Internet connection, » he said. « The Web is terrorism’s new frontier, offering both persuasive inspiration and practical instruction. In fact, these homegrown terrorist cells come at essentially zero cost to Al Qaeda. »

Only two cases have produced bloodshed since the 2001 attacks — the Little Rock ambush and the Ft. Hood, Texas, shooting in 2009 that killed 13 and injured 32.

Other purported plots were broken up by government informants or undercover agents, though in some cases defense lawyers have complained that authorities helped suspects plan their crimes and build their bombs, only to arrest them at the last minute.

Some were poorly organized and carelessly planned. Others fell apart by pure luck, such as when a car bomb failed to ignite on a Saturday evening in New York’s Times Square. It was placed there by Faisal Shahzad, a naturalized U.S. citizen, Connecticut financial analyst and father of two. He pleaded guilty and was sentenced to life without parole. Yet he left for prison unrepentant. « Allahu akbar » (God is great), he told the court.

Mitchell D. Silber, director of intelligence analysis for the New York City Police Department, said « the vast majority » of Americans who embraced violent jihad did not start out as religious people or very knowledgeable about Islamic teachings. But eventually a person « intensifies his beliefs, wholly adopts extremist ideology and concludes, without question, that action is required, » Silber said. Then « potential targets are chosen, surveillance and reconnaissance begins, » and finally, « jihadization » with an assault rifle or car bomb.

In Hempstead, Texas, a window washer named Barry Walter Bujol Jr. was seen visiting his local library to go online and read the latest postings from Al Qaeda leaders, such as American-born Anwar Awlaki. He allegedly exchanged e-mails with Awlaki, who reportedly sent him an attachment called « 42 Ways of Supporting Jihad. »

Last year, Bujol was indicted on charges of attempting to aid terrorists; he faces 20 years in prison if convicted.

In Little Rock, Muhammad is scheduled for trial on Feb. 23, despite his wish to plead guilty. Prosecutors hope he gets what he wants — the death penalty. In one of his letters to the judge, Muhammad wrote, « I await sentencing. »

Voir également:

ÉTATS-UNIS

L’islamophobie gagne du terrain

(Targeting Muslims, trad. Courrier international)

La Chambre des représentants tiendra en mars des auditions sur la prétendue radicalisation des musulmans vivant aux Etats-Unis. Une initiative que le Los Angeles Times juge très mal venue.

Los Angeles Times

10.02.2011.

En mars, Peter T. King, parlementaire républicain de l’Etat de New York et président de la commission sur la Sécurité nationale de la Chambre des représentants, prévoit de tenir des auditions sur la radicalisation des musulmans américains. Contrairement à certains de ses détracteurs, nous ne croyons pas que King soit motivé par la haine de l’islam, ni qu’il faille élargir le sujet des auditions pour inclure d’autres formes d’extrémisme dans le seul but de sauver les apparences. Si la radicalisation des musulmans américains constitue, comme le suggère King, une menace grave et croissante pour notre sécurité, des auditions sur le sujet doivent être tenues au Congrès pour débattre de la question.

Le problème, c’est que Peter T. King n’a pas encore réussi à démontrer l’existence d’une telle menace et encore moins à prouver qu’elle a atteint un tel niveau qu’il faille maintenant soumettre cette religion à un rigoureux examen. Prenez ses commentaires à propos des chefs religieux musulmans. Il affirme que des membres de la police locale et fédérale lui auraient confié qu’ils avaient obtenu « très peu de coopération ou, dans la plupart des cas, aucune de la part des leaders musulmans et des imams » lorsqu’il le fallait. Il aurait également entendu parler d’imams qui ordonnent à leurs fidèles de ne pas coopérer avec les représentants de l’ordre qui enquêtent sur le recrutement de jeunes kamikazes dans leur mosquée. King s’est cependant montré avare de détails, et ses preuves relèvent de l’anecdote et restent approximatives. Elles ont par ailleurs été contredites par d’autres, notamment par le shérif du comté de Los Angeles, Lee Baca, qui a déclaré début février que les musulmans de son comté avaient joué un rôle clé dans la lutte contre le terrorisme.

Que certains musulmans américains se soient convertis à l’islam radical et aient commis des actes terroristes est un fait indéniable. Nidal Malik Hasan, le commandant de l’armée américaine né aux Etats-Unis de parents palestiniens et auteur de la fusillade du 5 novembre 2009 sur la base militaire de Fort Hood au Texas, est souvent donné en exemple. Le FBI ferait preuve de négligence s’il n’enquêtait pas sur ces individus, et cela peut exiger, dans certains cas, d’interroger des membres du clergé islamique et des fidèles. Mais les raisons évoquées par Peter T. King pour tenir ces auditions au Congrès n’ont pas été attestées. Et si, en temps normal, il ne peut résulter aucun mal de la tenue d’auditions basées sur des preuves insuffisantes, ce n’est pas le cas cette fois-ci. Car l’objectif semble d’affirmer que les musulmans sont dangereux et qu’ils manquent de loyauté envers notre pays, au moment où ils sont relativement mal vus par toute une frange de l’opinion.

Nous craignons surtout que la Commission n’adopte une définition très large du terme « radicalisation ». Ses membres doivent se rappeler que plusieurs idées « radicales » sont protégées par le premier amendement à la Constitution américaine, qui préserve la liberté d’expression. Heureusement, les critiques les plus véhéments de l’islam ne figurent pas sur la liste des témoins et le démocrate Keith Ellison, un musulman élu dans le Minnesota qui conteste la thèse de Peter T. King, en fait partie. Ainsi, les auditions ne seront peut-être pas aussi incendiaires que certains ne le redoutent.

Malgré tout, la mise en œuvre d’une enquête s’intéressant à une seule religion crée un certain malaise. Comme l’a démontré la controverse soulevée à l’été 2010 par le projet de construction à New York d’une mosquée et d’un centre communautaire musulman à proximité de Ground Zero, le site des attentats du 11 septembre 2001, le sentiment anti-islamique est bien réel et largement répandu dans notre pays. Les auditions organisées par Peter T. King risquent simplement de l’exacerber.

Voir enfin:

 
 
 
Major Hasan, ‘Star Officer’
Every branch of the military issued a final report on the Fort Hood massacre. Not a single one mentioned radical Islam.
Dorothy Rabinowitz
The WSJ
February 16, 2011
In a month of momentous change, it was easy to overlook the significance of another revolutionary event. Who would have believed that in the space of a few weeks the leaders of the three major European powers would publicly denounce multiculturalism and declare, in so many words, that it was a proven disaster and a threat to society?
One after another they announced their findings—Germany’s Chancellor Angela Merkel, Great Britain’s Prime Minister David Cameron, and France’s President Nicolas Sarkozy. Multicultural values had not only led to segregated communities: They had, Mr. Cameron noted, imposed policies of blind toleration that had helped nurture radical Islam’s terrorist cells.
There can be no underestimating the in-so-many-words aspect of these renunciations. This was multiculturalism they were talking about—the unofficial established religion of the universities, the faith whose requirements have shaped every aspect of cultural, economic and political life in Western democracies for the last 50 years. Still, they were out there—words coolly specific, their target clear.
They came at a fitting moment, just as Americans had been handed a report providing the fullest disclosures so far about the multiculturalist zeal that had driven Army and medical school superiors to smooth Nidal Malik Hasan’s rocky way through training, promote him, and, despite blatant evidence of his unfitness, raise not a single concern. Maj. Hasan, U.S. Army psychiatrist, would be assigned to Fort Hood where, in November 2009, he opened fire, killing 12 fellow soldiers and a civilian employee, and wounding 32 others.
In this report, titled « A Ticking Time Bomb » and put out by the Senate Committee on Homeland Security and Governmental Affairs, there is a detail as dazzling in its bleak way as all the glowing misrepresentations of Dr. Hasan’s skills and character, which his superiors poured into their evaluations of him. It concerns the Department of Defense’s official report on the Fort Hood killings—a study whose recital of fact made no mention of Hasan’s well-documented jihadist sympathies. Subsequent DoD memoranda portray the bloodbath—which began with Hasan shouting « Allahu Akbar! »—as a kind of undefined extremism, something on the order, perhaps, of work-place violence.
This avoidance of specifics was apparently contagious—or, more precisely, policy. In November 2010, each branch of the military issued a final report on the Fort Hood shooting. Not one mentioned the perpetrator’s ties to radical Islam. Even today, « A Ticking Time Bomb, » co-authored by Sen. Joe Lieberman (I., Conn.) and Susan Collins (R., Maine), reminds us that DoD still hasn’t specifically named the threat represented by the Fort Hood attack—a signal to the entire Defense bureaucracy that the subject is taboo.

For the superiors in charge of Hasan’s training at Walter Reed and his two years at Uniformed Services University of the Health Sciences, the taboo was of a more complicated order—one that required elaborately inventive analyses through which Hasan’s stated beliefs, ominous pronouncements, and evident unconcern with standards of behavior required of an officer could all be represented as singular virtues, proof of his exceptional value to the Army. It could not have been easy. Still, they managed.

They did so despite Hasan’s astounding trail of performances, each more telling than the next. To fulfill Walter Reed’s academic requirement for a presentation on a psychiatric theme, Hasan proffered a draft consisting almost entirely of wisdom from the Quran arguing for the painful punishment and liquidation of non-Muslims. Hasan evidently viewed the Quranic verses as a sufficient presentation—a view his superior didn’t share, given its lack of any mention of a psychiatric theme. When that guide warned him the presentation was « not scholarly » and might prevent his graduation, Hasan revised. The finished product was not much different. Still, Hasan was allowed to graduate.

He went on to his medical fellowship, where he soon delivered another class lecture, this one on the Islamist theme that the West, in particular the U.S military, had mounted a war on Islam. The presentation brimmed with views sympathetic to Osama bin Laden, the motives of the 9/11 perpetrators, and suicide bombers. It so infuriated his classmates that their outraged eruptions caused the instructor to end the presentation.

There would be more of the same to come. One classmate witness told investigators that Hasan sought every possible opportunity to share his radical Islamist sympathies. His highest obligation, he told classmates, wasn’t to the Constitution, which he had sworn to protect and defend, but to his religion.

His Islamist sympathies would attract the interest of the FBI, which soon picked up on this U.S Army major’s contacts with a terrorist suspect, unnamed in the Senate report. The agency would, however, have no continuing great interest in Hasan. Among other reasons, its agents had seen the impressive evaluation reports characterizing Hasan as an authority on Islam—one whose work even had « extraordinary potential to inform national policy and military strategy, » as one of his superiors put it in his officer evaluation report.

The same Hasan who set off silent alarms in his supervisors—the Psychiatric Residency Program Director at Walter Reed was one of them—would garner only plaudits in the official written evaluations at the time. He was commended in these as a « star officer, » one focused on « illuminating the role of culture and Islamic faith within the Global War on Terrorism. » One supervisor testified, « His unique interests have captured the interest and attention of peers and mentors alike. » No single word of criticism or doubt about Hasan ever made its way into any of his evaluations.

Some of those enthusiastic testaments strongly suggested that the writers were themselves at least partly persuaded of their reasoning. In magical thinking, safety and good come to those who obey taboos, and in the multiculturalist world, there is no taboo more powerful than the one that forbids acknowledgment of realities not in keeping with the progressive vision. In the world of the politically correct—which can apparently include places where psychiatrists are taught—magical thinking reigns.

A resident who didn’t represent the diversity value that Hasan did as a Muslim would have faced serious consequences had he behaved half as disturbingly. Here was a world in which Hasan was untouchable, in which all that was grim and disturbing in him was transformed. He was a consistently mediocre performer, ranking in the lowest 25% of his class, but to his evaluators, he was an officer of unique talents.

He was a star not simply because he was a Muslim, but because he was a special kind—the sort who posed, in his flaunting of jihadist sympathies, the most extreme test of liberal toleration. Exactly the kind the progressive heart finds irresistible.

A decision as to whether Maj. Hasan will go to trial—it would be before a military court-martial —should be forthcoming next month. He stands charged with 13 counts of premeditated murder, committed when he turned his laser equipped semi-automatic on members of the military at the Soldier Readiness Center. The likelihood is that the trial will go forward. If it does, the forces of multiculturalist piety, which played so central a role in advancing this Army major and concealing the menace he posed, will be the invisible presence on trial with him.

Ms. Rabinowitz, a member of the Journal’s editorial board, is the author of « No Crueler Tyrannies: Accusations, False Witness And Other Terrors Our Times » (Free Press, 2003).

.

[29] Luke Harding, « Julian Assange should be awarded Nobel peace prize », suggests Russia, The Guardian du 9 décembre 2010.

[30] Richard Galant, « WikiLeaks founder: Site getting tons of ‘high caliber’ disclosures », CNN.com du 16 juillet 2010,
 
 
[26] Joby Warrick, « WikiLeaks works to expose government secrets, but Web site’s sources are a mystery », The Washington Post du 19 mai 2010.
[27] Tom Chivers, « MoD ‘how to stop leaks’ document is leaked », The Daily Telegraph du 5 octobre 2009.
 
 
 
 
 
 
 
 
 

 

[28]
 
 
[21] Ravi Somaiya, « Taliban Says It Will Target Names Exposed by WikiLeaks », Newsweek du 30 juillet 2010.
[22] Gérald Arboit, « La médiatisation du renseignement et ses dérives depuis le 11 septembre 2001 », Eric Denécé (dir.), Renseignement, medias et démocratie (Paris, Ellipses, 2009), p. 32.
[23] Cf. Gérald Arboit, « Quel héritage pour Clausewitz à l’ère des opérations d’information ? », Myriam Klinger, Héritage et actualité de la polémologie (Paris, Téraèdre, 2007), pp. 153-165.
[24] Cf. Christian Harbulot, Didier Lucas (dir.), La guerre cognitive (Paris, Lavauzelle, 2002).
 
 
 
 
 
 
 

 

[25]
 
 
[18] James Delingpole, « How the Greatest Scandal of our Generation Got its Name », The Telegraph du 29 novembre 2009.
[19] Jean-Pierre Esquenazi, L’écriture de l’actualité. Pour une sociologie du discours médiatique (Grenoble, Presses universitaires de Grenoble, 2002), p. 148.
 
 
 
 
 
 
 
 
 

 

[20] Etienne Wery, « 1300 pages du dossier Dutroux sont en vente sur l’internet pour 30 euros ! », Droit & Technologie du 5 mars 2002,
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

 

[17]
 
 
[14] Des secrets si bien gardés (1958-1981) , puis Dans le secret des présidents (1981-2010) (Paris, Fayard, 2009 et 2010).
[15] Les Diplomates. Derrière la façade des ambassades de France (Paris, Nouveau Monde, 2010).
 
 
 
 
 
 
 
 
 

 

[16] United States-Vietnam Relations, 1945-1967: A Study Prepared by the Department of Defense . On les trouve sur
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

 

[13]
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

 

 

) et Oliver Luft, « Read all about it », The Guardian du 6 juillet 2009.  

[11] Cf. Patrick Saint-Paul, « En Allemagne, le FDP ne plaisante pas avec les taupes », Le Figaro du 3 décembre 2010.

[12] Henry A. Waxman, Secrecy in the Bush administration , 17 septembre 2004,
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

 

[10] Xan Rice, « The looting of Kenya », The Guardian du 31 août 2007, la copie du Standard Operating Procedures for Camp Delta – le protocole de l’armée américaine à Guantanamo Bay Detention Camp – de mars 2003 et publié le 15 novembre 2007 sur le site-mirroir du quotidien britannique (
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

 

[9] Profession de foi de la NSA,
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

 

. [8] Profession de foi de WikiLeaks,
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

 

[7] Ginger Thompson, « Early Struggles of Soldier Charged in Leak Case », The New York Times du 9 août 2010,
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

 

[6]
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

 

[5]
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

 

[4]
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

 

[3]
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

 

[inaccessible depuis début décembre 2010].
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

[2]

 

QUELQUES RÉFLEXIONS AUTOUR DE L’AFFAIRE WIKILEAKS
Gérald Arboit
Centre Français de Recherche sur le Renseignement
02-01-2011
Julian Paul Assange est donc un criminel sexuel ! Le mandat d’arrêt suédois transmis à Interpol pourrait prêter à sourire s’il n’y avait eu un précédent similaire dans l’histoire : Al Capone a bien été arrêté pour fraude fiscale… Sérieusement, l’enchainement des événements depuis le 5 avril 2010 mérite quelques éclaircissements sur ce qu’il convient d’appeler l’affaire WikiLeaks.
Au printemps dernier, le site a publié une vidéo de l’armée américaine montrant deux photographes de Reuters tués par un hélicoptère Apache lors du raid aérien du 12 juillet 2007 à Bagdad. Il a aussi pris par surprise le renseignement militaire américain en publiant au printemps 2010, un rapport du 28 février 2008 du National Ground Intelligence Center, organisme spécialisé dans le renseignement scientifique, technique et opérationnel. Ce rapport pointait les fuites importantes engendrées par WikiLeaks relatives à la sécurité des Etats-Unis (dépenses d’équipement, violations des droits de l’Homme à Guantanamo, bataille de Falloujah), ainsi que les moyens d’y mettre fin [1]. En outre, une enquête était diligentée en vertu de l’ Espionage Act fédéral, qui considère comme un crime de divulguer « des informations relatives à la Défense nationale » (18 USC 793(e) [2]), punit « dans certains cas » de mort (18 USC 794(a) [3]).
Fin avril 2010, Bradley E. Manning, vingt-trois ans, caporal de la 2d Brigade Special Troops Battalion/2d Brigade Combat Team (Commandos)/10th Mountain Division (Light Infantry)/Contingency Operating Station Hammer , était mis sous surveillance par des agents de l’ U.S. Army Criminal Investigation Command . Le 22 mai, sur une messagerie instantanée, ce spécialiste tenait des propos confirmant sa culpabilité à un hacker, Adriàn Lamo, qui avertit les autorités [4]. Cinq jours après sa conversation numérique avec Lamo, Manning était arrêté et rétrogradé première classe. Le 29 mai, il était accusé de « transfert de données secrètes sur son ordinateur personnel et ajout de logiciel non autorisé sur un système informatique confidentiel » , le Secret Internet Protocol Router Network (SiprNet). Ce système relie plusieurs réseaux informatiques utilisés par le Department of Defense et par le State Department et sert à transmettre des données confidentielles jusqu’au niveau « Secret ». C’est pourquoi Manning est également accusé de « communication, transmission et envoi d’information traitant de Sécurité nationale à une source non autorisée » [5].

Affaire Angot: La littérature est un pays très peu accueillant (Trouble in writer’s paradise)

21 février, 2011
When writers die and go to heaven, they go, in fact, to Paris. Not for the wine, the food or even the romance, but for the honor. Writers are honored in France almost independent of the quality of their work. (…)Nor is this adulation confined to France’s own writers. Philip Roth is a national idol; Paul Auster is far better loved here than he is in the United States. At a recent book event, Festival America, in the Paris suburb of Vincennes, the panels were overcrowded; the American authors, tickled silly.  »This is incredible, » the novelist Jim Shepard said.  »Hardly anyone knows I write in my hometown. Here I walk down the street and a guy flags me down and says: ‘Hey, aren’t you Jim Shepard? I love your books!’ The NYT
Tueur en série, ça fait partie de mon charme. Christine Angot
Mon intention n’était pas de faire du mal. J’ai voulu montrer que la vie en Auvergne est dure. C’est un témoignage d’admiration, pas de mépris. J’ai beaucoup de respect pour tous ces gens. Pierre Jourde
Les cinq habitants du hameau de Lussaud (Cantal) poursuivis pour avoir violemment agressé en 2005 l’écrivain Pierre Jourde et sa famille, parce qu’ils s’étaient sentis humiliés dans l’un de ses romans, ont été condamnés jeudi à deux mois de prison avec sursis pour quatre d’entre eux et 500 d’amende pour le patriarche. Les prévenus, deux hommes et trois femmes, des agriculteurs âgés de 39 à 72 ans, jugés notamment pour violences volontaires, dégradations en réunion et injures racistes, devront en outre payer conjointement 4 200 de dommages et intérêts pour le préjudice moral et 2 397 pour le préjudice matériel. Le Parisien (O6.07.07)
Les écrivains sont aussi d’intraitables chasseurs de papillons. Ils épinglent tout ce qui bouge, simples passants, parents, voisins, amis, maîtresses, rencontres d’un soir, héros fragiles de faits divers. Proust maniait à merveille son filet. On dit que si Montesquiou fut frappé d’une maladie mortelle, c’est qu’il ne s’était pas remis d’avoir été mis à nu sous les traits du baron de Charlus. François Nourissier ne se débrouille pas trop mal non plus. Un jour, il y a longtemps, une femme l’a supplié: «Je t’en prie François, ne parle plus de moi, même la plus lointaine allusion, dans aucun de tes livres.» Au sujet de cet effroyable carnage, l’écrivain repenti a eu cette formule: «Je m’aperçois qu’écrire c’est comme l’accident d’un boeing dans une forêt: 500 mètres de clairière détruites avant l’arrêt.» Au cours de l’été 2005, c’est à Pierre Jourde qu’on a fait payer, par la violence, son usage immodéré de la vie des autres. Ses personnages offensés sont sortis du livre. L’écrivain revenait au village parmi les gens dont il s’était inspiré pour «Pays perdu», on lui a jeté des pierres. Anne Crignon
Il ne faut pas oublier le contexte. L’une des choses qu’on oublie de rappeler, c’est que la production a doublé en dix ans. Deux fois plus d’objets littéraires, donc deux fois plus de cibles de mécontentement. D’autre part, la judiciarisation est générale. On attaque son médecin, on attaque son voisin; il y a dix ans on aurait laissé tomber ou on serait allé toquer à la porte. Dans l’édition aussi, les rapports se sont durcis. (…) Cette fois encore, l’affaire est à situer dans un contexte plus général, qui est cette tendance contemporaine du romancier à s’inspirer du réel de manière plus directe. Là où Balzac décrivait une calèche ou une simple voiture, Begbeider parle de BMW. On nomme davantage les choses. Avant on évoquait un homme ou une femme aimée avec une certaine prudence, aujourd’hui Christine Angot parle de «Pierre-Louis» et donne son patronyme à deux reprises dans le roman de leurs amours. Emmanuel Pierrat (avocat spécialiste des questions littéraires et artistiques)
Soyons clair, la contrefaçon existe. Mais ce n’était pas mon sujet. J’appelle «plagiomnie» la dénonciation calomnieuse de plagiat. A l’origine, on trouve un désir fou d’être plagié. C’est tout bénéfice : on s’imagine une reconnaissance qu’on n’a pas forcément, puisqu’on est digne d’être copié. On se pose comme auteur qui compte, comme victime aussi. Et par les temps qui courent, être victime, c’est une assurance de respect, d’attention médiatique.
Quand on écrit, on est constamment sous influence. Je suis sous celle de Duras, Joyce, Faulkner, Perec. J’écris parce que j’ai lu, non parce que j’ai ressenti des choses dans mes tripes. Je n’aurais pas réussi à penser ma vie si des mots n’étaient pas venus m’éclairer. Je me suis appropriée par le style des mots qui, au départ, n’étaient pas les miens.
Pour certains écrivains, notamment d’autofiction, le roman ne serait qu’un pâle reflet de l’autobiographie, voire un plagiat. Un « plagiat psychique », comme disait Camille Laurens. Ceux-là ne croient pas à l’imagination. (…) Camille Laurens m’a reproché d’oser faire parler à la première personne une femme qui a perdu son enfant, sans en avoir perdu. Mais au moment où Albert Camus écrit « l’Etranger », il n’a pas perdu sa mère. Boulgakov raconte la mort de son frère Kolia alors qu’il est vivant. Pourquoi serait- ce interdit d’écrire ses cauchemars ? Je trouve ça très étrange.
Quand Marie NDiaye m’a accusée en 1998, je sortais du succès de « Truismes ». Je la connaissais un peu. A la suite de bisbilles personnelles, qui passaient essentiellement par son mari, elle a été prise d’une jalousie féroce. Et quand on veut tuer un écrivain, on l’accuse de plagiat. Il n’y a pas pire. Camille Laurens me reprochait moins de la plagier que d’avoir écrit ce qu’elle pense inimaginable. Mais en ajoutant le mot « plagiat », c’est encore plus vendeur. Et très douloureux : dans ce livre, je parle de gens qui se suicident à cause de ce genre d’accusation. Heureusement, j’ai les nerfs solides. Mais on m’a attaquée dans ma chair.
La plagiomnie est une pathologie : on veut être le seul écrivain, éliminer les frères et soeurs, être le préféré du père.
Après « le Bébé », où je racontais mon expérience de la maternité, il y a eu un effet de mode dans la littérature française. Je ne me suis pas crue plagiée, mais je me suis offusquée que d’autres osent écrire sur le même sujet après moi. Je me souviens en particulier d’Eliette Abécassis qui avait sorti six mois après un très bon livre, « Un heureux événement ». J’étais prise d’un accès de mégalomanie.
Lors de l’affaire Marie NDiaye, Philippe Sollers m’avait dit : « Faites très attention. C’est une tentative d’assassinat. » Mes accusatrices savaient très bien où frapper. Surtout Marie NDiaye. Camille Laurens, c’est autre chose, il y avait une part de stratégie. J’avais déjà été accusée, c’était facile de revenir sur ce terrain-là. La calomnie a tendance à s’autonourrir. J’ai découvert que la littérature est un pays très peu accueillant. Marie Darrieussecq 

Vous avez dit paradis des écrivains?

Atteintes à la présomption d’innocence ou à la vie privée, injure, incitation à la haine raciale, apologie du crime de guerre ou de la pédophilie, diffamation, plagiat, plagiat moral ou psychique …

A l’heure des affaires PPDA, Drucker et à présent Angot

Retour, avec un spécialiste des litiges littéraires et artistiques, sur l’actuelle multiplication des contentieux dans les milieux de l’édition.

Exaspéré tant par la judiciarisation de la vie quotidienne que, sans compter le simple effet de la croissance de la production littéraire et donc de cibles potentielles de mécontentement et de l’inflation correspondante des textes de loi (pas moins de 400 textes !), la fascination toujours plus grande des auteurs comme de leurs lecteurs (jusqu’aux jets de pierres !) pour le réel et la vie privée.

Mais aussi attisé, comme le rappelait il y a quelques années dans un essai l’une de ses plus récentes victimes la romancière Marie Darrieussecq, par les rapports quasi-incestueux entre auteurs au sein même du petit milieu littéraire lui-même.

Et ce au-delà du cas particulier historique des sociétés totalitaires (comme par exemple pour Celan ou Maïakovski), entre mégalomanie, stratégie éditoriale, auto-victimisation, soif d’attention, bisbilles personnelles et jalousie.

Mais également, sans parler du système de copinage et de renvois d’ascenseurs comme de la « peoplisation médiatique », la simple influence de l’air ambiant ou, au titre près, les effets de mode.

Autrement dit, toutes les dérives et pathologies que ne peuvent manquer d’entrainer des conditions de production aussi raréfiées … 

« Dans l’édition aussi, les rapports se sont durcis »

Propos recueillis par Anne Crignon

Le Nouvel Observateur

25.09.07

Après la condamnation de Philippe Besson, pour diffamation envers Christine Villemin, et l’invention par Camille Laurens de la notion de «plagiat psychique», que penser de l’inflation des recours en justice dans la vie littéraire? Réponses avec maître Emmanuel Pierrat, avocat depuis quinze ans au cœur de Saint-Germain-des-Prés

Les écrivains sont aussi d’intraitables chasseurs de papillons. Ils épinglent tout ce qui bouge, simples passants, parents, voisins, amis, maîtresses, rencontres d’un soir, héros fragiles de faits divers. Proust maniait à merveille son filet. On dit que si Montesquiou fut frappé d’une maladie mortelle, c’est qu’il ne s’était pas remis d’avoir été mis à nu sous les traits du baron de Charlus. François Nourissier ne se débrouille pas trop mal non plus. Un jour, il y a longtemps, une femme l’a supplié: «Je t’en prie François, ne parle plus de moi, même la plus lointaine allusion, dans aucun de tes livres.» Au sujet de cet effroyable carnage, l’écrivain repenti a eu cette formule: «Je m’aperçois qu’écrire c’est comme l’accident d’un boeing dans une forêt: 500 mètres de clairière détruites avant l’arrêt.»

Au cours de l’été 2005, c’est à Pierre Jourde qu’on a fait payer, par la violence, son usage immodéré de la vie des autres. Ses personnages offensés sont sortis du livre. L’écrivain revenait au village parmi les gens dont il s’était inspiré pour «Pays perdu», on lui a jeté des pierres. Il y a peu, une femme vaguement séduite par un romancier pilier du Seuil s’est sauvée en courant. Mauvais feeling. «J’avais l’impression d’être une proie»,dit elle. Denyse Simenon a raconté son désarroi en découvrant que la Martine de «Lettre à mon juge» avait, comme elle, une cicatrice abdominale. «Cette découverte d’une part de moi même dans les livres de Simenon devait m’arriver plus d’une fois et j’en ai souvent frémi» écrira-t-elle; ce qui ne l’empêchera pas, plus tard, de publier sous pseudo un étonnant catalogue de ragots intimes doctement intitulé «Le Phallus d’or». Phallus d’or aussi pour Claire Castillon, ravissante figure parisienne entrée en littérature avec un déballage charmant sur Patrick Poivre d’Arvor.

Mais il arrive, et de plus en plus souvent, qu’un coléoptère outré saisisse la justice. Cela suffirait-il à expliquer l’inflation de procès dans le milieu de l’édition? Emmanuel Pierrat, avocat au cœur de la cité germanopratine, spécialiste des questions littéraires et artistiques, répond

Nouvel Observateur.- Vous qui êtes aux premières loges de ces conflits dans l’édition, observez- vous qu’il y a de plus en plus de procès intentés aux livres et à leurs auteurs?

Emmanuel Pierrat.- C’est indéniable, mais il ne faut pas oublier le contexte. L’une des choses qu’on oublie de rappeler, c’est que la production a doublé en dix ans. Deux fois plus d’objets littéraires, donc deux fois plus de cibles de mécontentement. D’autre part, la judiciarisation est générale. On attaque son médecin, on attaque son voisin; il y a dix ans on aurait laissé tomber ou on serait allé toquer à la porte.

Dans l’édition aussi, les rapports se sont durcis. Un exemple: cette année il y a deux romans et un beau livre qui, d’une certaine façon, font l’apologie du plaisir du tabac tout en laissant paraître une exaspération face à l’hygiénisme ambiant. Eh bien, quand ces livres arrivent dans mon cabinet avant parution, je suggère aux auteurs des modifications ou des coupes, ou l’ajout d’un avertissement pour préciser qu’en aucun cas l’ouvrage n’est une incitation à fumer. Je dois freiner leur élan; sinon, on est sûr d’avoir un procès de la Commission nationale de lutte contre le tabagisme. Ce qui peut coûter très cher, car c’est mis au même rang, ou presque, que l’apologie du terrorisme…

Autre exemple, il faut être prudent également sur les personnages de fiction n’ayant pas atteint la majorité sexuelle. Si un romancier invente une lolita de 14 ans et demi, il doit faire bien attention avant de la mettre en scène, même si c’est avec un gamin de son âge… ou alors il se ramasse toutes les ligues de vertu. On nage en plein délire.

Nouvel Observateur.- En même temps, a-t-on le droit de salir madame Villemin comme l’a fait Philippe Besson dans «L’enfant d’octobre»? N’a -t-il pas abusé – et dans les grandes largeurs – de son «droit d’artiste» en accusant la mère d’avoir tué son petit garçon, et en lui prêtant des monologues intérieurs totalement fantaisistes?

Emmanuel Pierrat.- Cette fois encore, l’affaire est à situer dans un contexte plus général, qui est cette tendance contemporaine du romancier à s’inspirer du réel de manière plus directe. Là où Balzac décrivait une calèche ou une simple voiture, Begbeider parle de BMW. On nomme davantage les choses. Avant on évoquait un homme ou une femme aimée avec une certaine prudence, aujourd’hui Christine Angot parle de «Pierre-Louis» et donne son patronyme à deux reprises dans le roman de leurs amours. Mais pour revenir à «L’Enfant d’octobre», la 17ème chambre civile du tribunal de Paris vient de condamner Philippe Besson pour diffamation, ainsi que son éditeur (en l’occurrence Grasset).

Nouvel Observateur.- Quelle est la part de la diffamation dans le contentieux actuel?

Emmanuel Pierrat.- Un tiers environ. L’autre tiers, c’est l’atteinte à la vie privée. Ces deux fondements sont régulièrement utilisés, mais ils n’ont pas la même articulation. Dans le premier cas, on porte atteinte à votre honneur ou à votre probité comme dans le livre de Besson où il prête des pensées personnelles à madame Villemin et l’accuse d’être la meurtrière. L’auteur se met dans sa tête. Dans l’autre cas, celui de l’atteinte à la vie privée, on a révélé quelque chose de votre vie non professionnelle et non publique; ça n’est pas offensant mais ça vous regarde et ça n’a pas à être divulgué. Un tiers, enfin, du contentieux est un fourre-tout général qui vise tout l’arsenal juridique à disposition, environ 400 textes – présomption d’innocence, injure, incitation à la haine raciale, apologie du crime de guerre ou de la pédophilie.

Nouvel Observateur.- Pensez-vous que la notion de plagiat moral puisse un jour entrer dans l’arsenal juridique, justement ?

Emmanuel Pierrat.- J’imagine que vous parlez du plagiat «psychique» dont Camille Laurens accuse Marie Darrieussecq. En invoquant cette notion, une plainte n’aurait aucune chance d’aboutir à une condamnation, car comme on dit dans mon jargon, «les idées sont de libre parcours». En, clair, on ne peut pas s’approprier un sujet, mais seulement sa mise en forme: style, expressions, etc.

Nouvel Observateur.- Un écrivain nous a confié qu’«écrire un livre en parlant de soi légitime qu’on mette les gens qui nous entourent en enfer.» Qu’en pensez-vous?

Emmnuel Pierrat.- La formule est belle… Mais je ne suis pas vraiment sûr que j’aimerais faire partie de ses proches.

Voir aussi:

 

Darrieussecq: Plagiaires, vos papiers!

Marie Darrieussecq a été accusée de plagiat par Marie NDiaye et Camille Laurens. Elle leur répond dans un essai littéraire ambitieux.

07/01/10

Née le 3 janvier 1969 à Bayonne, Marie Darrieussecq est normalienne et agrégée de lettres. Son premier roman, « Truismes » (1996), s’est vendu à 1 million d’exemplaires dans 45 pays. « Tom est mort » a paru en 2007. Elle est par ailleurs psychanaliste.

Février 1998. Marie Darrieussecq publie son deuxième roman, « Naissance des fantômes ». Elle est déjà célèbre pour s’être rêvée en truie deux ans auparavant. Les journalistes se précipitent sur ce petit bout de Kafka sorti de Normale sup. Huit jours plus tard, ils reçoivent la lettre d’une autre jeune prodige, dont l’oeuvre est plus épaisse et la notoriété plus discrète. C’est Marie NDiaye, qui crie à la « singerie » avec une violence qu’on ne lui connaissait pas.

Septembre 2007. Marie Darrieussecq sort « Tom est mort », dans lequel elle imagine la perte de son fils. Camille Laurens y reconnaît « Philippe » (1995), le livre écrit d’une traite pendant son deuil maternel. Egalement publiée chez POL, elle parle de « plagiat psychique ». Darrieussecq aurait-elle pour les livres qu’elle aime une dévotion de moine copiste ? Sa réponse est un gros essai, « Rapport de police ». La calomnie « plagiomniaque », nous dit-elle, est un phénomène vieux comme la littérature. Elle en dévoile les sources.

Le Nouvel Observateur. – Qu’est-ce que la « plagiomnie » ?

Marie Darrieussecq. – Soyons clair, la contrefaçon existe. Mais ce n’était pas mon sujet. J’appelle «plagiomnie» la dénonciation calomnieuse de plagiat. A l’origine, on trouve un désir fou d’être plagié. C’est tout bénéfice : on s’imagine une reconnaissance qu’on n’a pas forcément, puisqu’on est digne d’être copié. On se pose comme auteur qui compte, comme victime aussi. Et par les temps qui courent, être victime, c’est une assurance de respect, d’attention médiatique. L’exemple le plus marquant est celui de Daphné Du Maurier, l’auteur de « Rebecca ». Deux femmes, sorties de nulle part, disent chacune qu’elles l’ont écrit. Preuves à l’appui. L’une d’elles, une Américaine, croit que des éditeurs ont subtilisé son manuscrit, l’ont fait sortir en fraude des Etats-Unis… Ca lui semblait plus plausible que d’imaginer Du Maurier en train d’écrire un roman. Du Maurier mettra dix ans à gagner son procès. Dix ans pour rien.

N. O. – Peut-on parler de propriété en littérature ?

M. Darrieussecq. – C’est très compliqué. La littérature n’est pas un territoire qu’on peut séparer avec des frontières, des piquets et des douaniers qui demandent : « Poètes, vos papiers ! » Quand on écrit, on est constamment sous influence. Je suis sous celle de Duras, Joyce, Faulkner, Perec. J’écris parce que j’ai lu, non parce que j’ai ressenti des choses dans mes tripes. Je n’aurais pas réussi à penser ma vie si des mots n’étaient pas venus m’éclairer. Je me suis appropriée par le style des mots qui, au départ, n’étaient pas les miens.

N. O.-L’étymologie latine de «plagiat» renvoie à l’idée de propriété…

M. Darrieussecq. – Ca a signifié « voleur d’esclave », puis « voleur d’enfant ». On dit souvent que les Anciens se copiaient les uns les autres, se réinterprétaient sans arrêt. Or l’accusation de plagiat est aussi vieille que cette pratique. Il y avait une tolérance, mais quand on voulait se débarrasser d’un auteur, comme c’est arrivé à Epicure, on utilisait cette arme. La figure du voleur d’enfant, c’est le mal absolu. Le plagiat introduit l’idée de l’écrivain repoussant.

N. O. – Que vient faire la justice là-dedans ?

M. Darrieussecq. – Hors des cas de contrefaçon, elle éprouve une gêne, avec ces affaires de plagiat. Elle est appelée à remarquer ce qui se ressemble. Or ça marche avec presque tous les livres. J’ai pris « Une partie de campagne » de Maupassant et « les Raisins de la colère » de Steinbeck : les similitudes sont incroyables. Le juge laisse de côté les dissemblances. La jurisprudence est confuse et s’en remet à son impression de lecture. Une universitaire parle de « l’invention du lecteur moyen ». Et ça rejoint la mythologie tripière qui veut qu’on lise avec son estomac plutôt qu’avec son cerveau.

N. O. – Et pour vous, cette obsession du plagiat nie la possibilité du roman…

M. Darrieussecq. – C’est un phénomène qui remonte à Platon et sa célèbre haine de la fiction : si on n’a pas vécu ce qu’on écrit, on l’a forcément copié. Pour certains écrivains, notamment d’autofiction, le roman ne serait qu’un pâle reflet de l’autobiographie, voire un plagiat. Un « plagiat psychique », comme disait Camille Laurens. Ceux-là ne croient pas à l’imagination. C’est la controverse entre Chalamov et Soljénitsyne. Chalamov disait qu’on peut écrire sur le goulag sans y être allé, que c’est même un devoir. Soljénitsyne n’était pas tout à fait d’accord. C’était un débat précurseur : ma génération a la lourde charge de prendre la relève des témoins. Ceux de la Shoah sont en train de mourir. Nous sommes dépositaires d’une parole qui ne pourra être qu’imaginée, si on accorde au roman la même gravité qu’au témoignage. Au-delà de ce cas limite, Camille Laurens m’a reproché d’oser faire parler à la première personne une femme qui a perdu son enfant, sans en avoir perdu. Mais au moment où Albert Camus écrit « l’Etranger », il n’a pas perdu sa mère. Boulgakov raconte la mort de son frère Kolia alors qu’il est vivant. Pourquoi serait- ce interdit d’écrire ses cauchemars ? Je trouve ça très étrange.

N. O. – Comment expliquez-vous cependant ces accusations répétées contre vous ?

M. Darrieussecq. – Quand Marie NDiaye m’a accusée en 1998, je sortais du succès de « Truismes ». Je la connaissais un peu. A la suite de bisbilles personnelles, qui passaient essentiellement par son mari, elle a été prise d’une jalousie féroce. Et quand on veut tuer un écrivain, on l’accuse de plagiat. Il n’y a pas pire. Camille Laurens me reprochait moins de la plagier que d’avoir écrit ce qu’elle pense inimaginable. Mais en ajoutant le mot « plagiat », c’est encore plus vendeur. Et très douloureux : dans ce livre, je parle de gens qui se suicident à cause de ce genre d’accusation. Heureusement, j’ai les nerfs solides. Mais on m’a attaquée dans ma chair.

N. O. – Le cas de Paul Celan est en effet terrible…

M. Darrieussecq. – A l’origine, il y avait son ami Yvan Goll, un poète. Ils travaillaient ensemble, s’échangeaient des idées. Yvan Goll est mort sans jamais se plaindre de rien. C’est sa veuve, Claire, qui a accusé Celan avec obsession, dans les années 1950 et 1960. Ca a mené Celan en clinique, puis au suicide. Il pensait, je le pense aussi, que c’était une attaque antisémite. Pas forcément de la part de Claire Goll, mais de certains journalistes, ainsi que du Groupe 47, formé en Allemagne autour de Gunter Grass. La calomnie est une forme de rejet de l’Autre, comme l’antisémitisme. Tsvetaeva disait : « Tous les poètes sont des juifs ». Dans beaucoup des dénonciations de plagiaires que j’ai étudiées – dont celle de Marie NDiaye -, la langue employée puise, souvent à l’insu du dénonciateur, dans un vocabulaire d’extrême droite, dans des images liées aux parasites, à la digestion. C’est la langue de Léon Bloy ,qui voyait des plagiaires partout.

N. O.-En URSS, l’accusation de plagiat était une véritable stratégie totalitaire…

M. Darrieussecq. – Le plus beau cas est celui de Maïakovski. Gorki et lui se détestaient. Une haine très banale, mais il était possible alors de se débarrasser physiquement d’un ennemi… Le KGB a monté de toutes pièces une accusation de plagiat contre Maïakovski. On est allé trouver un obscur écrivain pour crier un peu partout que leurs livres se ressemblaient. Maïakovski avait d’autres ennuis sur le dos, il était épuisé. Il s’est suicidé deux ans plus tard. C’est ensuite arrivé à Ossip Mandelstam. Un pauvre mec qui s’appelait Gornsfeld se figurait qu’il avait été dépossédé. Ca a beaucoup plu à la presse parce que Mandelstam commençait à gêner. Sa lente ostracisation a débuté sur le plagiat. On retrouve ici le rejet de l’Autre. La plagiomnie est une pathologie : on veut être le seul écrivain, éliminer les frères et soeurs, être le préféré du père.

N. O. – Vous-même, ne vous êtes-vous jamais sentie plagiée ?

M. Darrieussecq. – Après « le Bébé », où je racontais mon expérience de la maternité, il y a eu un effet de mode dans la littérature française. Je ne me suis pas crue plagiée, mais je me suis offusquée que d’autres osent écrire sur le même sujet après moi. Je me souviens en particulier d’Eliette Abécassis qui avait sorti six mois après un très bon livre, « Un heureux événement ». J’étais prise d’un accès de mégalomanie.

N. O. – Ces accusations vous heurtent-elles encore aujourd’hui ?

M. Darrieussecq. – Oui. Lors de l’affaire Marie NDiaye, Philippe Sollers m’avait dit : « Faites très attention. C’est une tentative d’assassinat. » Mes accusatrices savaient très bien où frapper. Surtout Marie NDiaye. Camille Laurens, c’est autre chose, il y avait une part de stratégie. J’avais déjà été accusée, c’était facile de revenir sur ce terrain-là. La calomnie a tendance à s’autonourrir. J’ai découvert que la littérature est un pays très peu accueillant.

« Rapport de police

Accusations de plagiat et autres modes de surveillance de la fiction »

par Marie Darrieussecq

POL, 368 p., 19,50 euros

Propos recueillis par D.C.

Voir également:

Littérature française – L’ancien et le nouvel univers de Pierre Jourde

Guylaine Massoutre  

Le Devoir

24 septembre 2005

Un auteur en vue dans la presse, miroir des nouvelles et des faits divers, s’attire une notoriété sans nécessaire rapport avec les enjeux de la littérature. Qu’on pense à Houellebecq. Pierre Jourde l’a compris. En 2002, il lançait des escarmouches, qui ont pris feu. Dans son essai, La Littérature à l’estomac, il s’en prend au milieu littéraire, écrivains, éditeurs et publicistes, et aux journalistes. À des figures aussi notoires que Sollers, Darrieussecq ou Angot, il décerne des prix citron.

Depuis, Jourde a publié un récit noir, Pays perdu. Il y peint les moeurs d’un village isolé de son Auvergne ancestrale: puanteur, arriération, alcoolisme et sottise humaine. Rusticité y rime avec cruauté. Ce mode de vie arriéré, en voie de disparaître au pays des volcans, témoigne des changements de civilisation. Ceux qui connaissent les coutumes frustes des paysans savent que deux mondes, l’ancien et le nouveau, s’entrechoquent. L’écriture de Jourde apporte un supplément à cette constatation: la délectation de l’écrivain, dont le style ferme et efficace touche le lecteur. L’homme manie bien le scalpel sur le lieu du trauma.

Au-delà du règlement de comptes avec les Auvergnats qui s’en est réellement suivi, preuve que la littérature peut créer le fait divers, Jourde stigmatise un monde perdu. Perdu dans le «jadis», selon le mot de Quignard, mais perdu aussi car aujourd’hui en hérite.

Jourde sait mettre les rieurs de son côté. Il en a froissé d’autres. Un horizon d’attente est ainsi né. Dans cet espace sur mesure, il abat une double carte (car il est joueur): un gros roman, Festins secrets, et un essai conséquent, Littérature et authenticité.

Le roman social

À première vue, Festins secrets est un roman bâti sur deux plans, plus ou moins reliés. L’histoire raconte la vie d’un jeune professeur, malmené par des élèves ignares dans un collège horrible. L’autre versant du livre est consacré à l’univers privé de cet homme. Littéraire forclos, le personnage se jette dans des jeux de miroir (parfois longuets), où ses obsessions et ses désillusions le mènent à une folie croissante.

Faut-il s’en tenir à la première partie du livre? C’est tentant. Brillante, l’écriture campe les frustrations du monde des enseignants. Quelques pages très réussies décrivent le labyrinthe du ministère, archétype du pouvoir abstrait. Entre la bande dessinée et l’absurde kafkaïen, Jourde rend bien la déchirure sociale entre la réalité humaine et l’institution qui prétend l’encadrer.

L’ouvrage met-il dos à dos l’enseignant et les sciences de l’éducation? C’est sûr. Qu’il décrive également l’odieux des élèves, qui rend impossible l’enseignement de valeurs, c’est évident. Voyez la visite des jeunes crapules dans un lieu de mémoire consacré à l’Holocauste: la scène est bien menée. L’incurie de l’État place le professeur dans une situation inextricable et douloureuse. Et parfois ridicule.

Le roman noir

L’autre versant du roman est inattendu, moins accessible d’emblée. Dans la maison qu’il partage, le personnage s’adonne à des comportements maniaques, sous divers prétextes littéraires. Une veuve loufoque agite ses sens. Derrière les portes closes, un mystère s’épaissit, dont le littéraire nourrit son esprit malsain auprès d’une clique grotesque. Les sociétés littéraires, bien-pensantes et compassées, sont égratignées.

Le Janus de Jourde montre deux visages, l’un social, l’autre privé. Il représente une France de bonne foi, travailleuse et idéaliste, et une autre, retorse et soumise aux arcanes du «pays perdu». Le personnage principal, décadent, est un dinosaure naïvement perdu dans le nouveau siècle. Le roman, très référencé — du romantisme balzacien de La Peau de chagrin aux cités obscures de Schuitten, empruntant le trait expressionniste appuyé, presque kitsch — a pourtant quelque chose de neuf. Mais quoi?

Il faut donc relire. Trier le vraisemblable et la fiction littéraire. Dépasser le polar noir. Ce que Jourde fait lui-même dans son essai, Littérature et authenticité. Dans cet ouvrage savant, le professeur définit moins la fonction de la littérature que le point de vue du créateur: «Le neutre est en nous ce qui accueille indéfiniment, ce qui est amour de la singularité, et aussi son salut. Ce qui, au plus intime, est le dehors.» Le réalisme, selon lui, passe par le dépouillement, qui ramène aux évidences silencieuses. Un lieu d’indignation et de témoignage, forme littéraire de spiritualité.

Borges et Butor sont les maîtres de Jourde. Dans Festins secrets, il emprunte à La Modification, de Butor, la technique du récit à la seconde personne: la conscience y est sollicitée en reine. Dans l’ascèse d’une écoute où le narcissisme s’éteint, l’écrivain libère une voix de poésie. Réel et imaginaire n’y font qu’un. Le langage maîtrisé refait et saisit alors ce qu’on appelle la réalité. La «saveur du chaos» passe ainsi par l’allègement du rire, tout près du cynisme, lorsqu’illusions et désillusions basculent dans la vacuité indifférenciée du singulier.

Festins secrets, confié à un petit éditeur jouant parmi les grands, est déjà en lice pour le prix Renaudot. Entre la vocifération du monde et le retrait qui le pense, Jourde crée un territoire libre d’emprise. Il en propose l’expérience comme une cavale, au cours de laquelle il remet à l’état de spectres les féroces mordeurs, les Érinyes déchiqueteuses du grenier. Ce mythe est sa portée. 

 

Voir aussi:

Violences

Six mois avec sursis requis contre les agresseurs d’un écrivain

Aurillac (Cantal) Geneviève Colonna d’Istria

22.06.2007

On était bien loin  hier de l’image d’Epinal d’une vie à la campagne calme et sereine. Le tribunal correctionnel d’Aurillac (Cantal) examinait hier l’affaire de l’écrivain Pierre Jourde, universitaire parisien originaire du Cantal, victime de la colère d’une poignée d’habitants s’étant reconnus dans son livre « Pays perdu », paru en 2003. A la barre, quatre prévenus originaires de Lussaud, un hameau d’une vingtaine d’âmes niché sur les hauteurs du Cantal. Ils comparaissaient pour cinq délits dont des violences volontaires aggravées en réunion, avec préméditation, usage et menace d’une arme, ainsi qu’injures publiques envers des particuliers en raison de leur race, de leur religion ou de leur origine. « Mon intention n’était pas de faire du mal » A mi-chemin entre le Clochemerle et le pathétique, le tribunal est revenu longuement sur cet après-midi du 31 juillet 2005. Ce jour-là, Pierre Jourde débarque avec femme et enfants dans sa maison familiale de Lussaud pour y passer, comme chaque année, ses vacances d’été. A peine descendu de la voiture, un groupe de villageois en colère lui réserve un accueil musclé. Coups de poing, jet de pierres, noms d’oiseaux et injures racistes à l’égard des enfants de Pierre Jourde dont deux sont métisses. Dans la bagarre, le troisième garçon de l’écrivain, âgé de 15 mois, est même blessé par des bris de verre. Cause de ce déchaînement de violence ? Le livre écrit par l’enfant du pays… Bien que l’auteur ne cite aucun patronyme ni même le nom du hameau, certains se sont reconnus dans cette fresque féroce. Pourtant, Pierre Jourde n’en démord pas à la barre : « Mon intention n’était pas de faire du mal. J’ai voulu montrer que la vie en Auvergne est dure. C’est un témoignage d’admiration, pas de mépris. J’ai beaucoup de respect pour tous ces gens », explique-t-il posément. « Le livre n’était pas bien pour les habitants de Lussaud », insiste pourtant l’une des prévenues qui reconnaît dans la foulée ne pas l’avoir lu en entier. « Il s’est moqué de mon tas de fumier », argumente le deuxième, un peu piteux. La troisième, âgée de 62 ans, accuse même l’auteur, la larme à l’oeil, d’avoir provoqué la mort de son mari, décédé d’un infarctus quelques mois après les faits. Quant au patriarche, il n’a pas admis qu’on reparle des vieilles histoires d’adultère… Bref, pas de regrets ! « S’il ne s’était pas débattu, mon client serait peut-être mort ou bien amoché ! s’insurge l’avocat de l’écrivain. On n’est pas chez les ayatollahs ou dans les cités du 93 où on fait régner la loi du plus fort. » La procureure, qui a requis six mois de prison avec sursis et 300 d’amende pour les cinq prévenus, a regretté « dans cette histoire de passion, le manque de dialogue au pays du silence ». Quant à M e Portejoie, avocat de la défense, il a réclamé pour tous la « paix des braves »… L’affaire a été mise en délibéré au 5 juillet, avec l’espoir qu’à l’issue de ce procès très médiatisé, Pierre Jourde puisse revenir en vacances sur la terre de ses ancêtres sans risquer pour sa vie ou celle de ses proches.

Voir enfin:

 

 
 
 
 
 
 
 
 
 

LETTER FROM PARIS

Writers in Paradise

Cristina Nehring

The NYT

 December 12, 2004

When writers die and go to heaven, they go, in fact, to Paris. Not for the wine, the food or even the romance, but for the honor. Writers are honored in France almost independent of the quality of their work. La rentrée littéraire, the early-autumn period when the largest number of books is published, is a hagiographic celebration. Faces of authors smile down from newsstands; lines for author signings wind around a shopping mall; magazines and newspapers teem with book reviews, most of them glowing. So quick to protest, argue and rebel, the French turn into turtledoves when placed before a hardcover:  »Devour this book without moderation! » a critic exclaims in Lire, France’s best-known literary magazine.  »Amelie Nothomb is a star, » declares a rival publication, Muze.  »Every year in September her readers await her with more longing and impatience than the previous year. »

 

Nor is this adulation confined to France’s own writers. Philip Roth is a national idol; Paul Auster is far better loved here than he is in the United States. At a recent book event, Festival America, in the Paris suburb of Vincennes, the panels were overcrowded; the American authors, tickled silly.  »This is incredible, » the novelist Jim Shepard said.  »Hardly anyone knows I write in my hometown. Here I walk down the street and a guy flags me down and says: ‘Hey, aren’t you Jim Shepard? I love your books!’  »

 

It is small wonder, in this culture of bibliophiles, that when Jacques Derrida died in October, his picture was splashed across the covers of the major newspapers, his career eulogized by the president, the prime minister and the mayor of Paris. It was the same in September, at the death of Francoise Sagan, who, for all the bravado and charm with which she lived her life, had not published a book anybody paid much attention to for 50 years. And yet, Le Figaro said, her loss  »leaves France in despair. »

 

But if France loves writers, it is also impatient with them. Donna Tartt took quite a beating from a reporter at Festival America:  »I am sure you have been asked this question thousands of times, but let me ask again: why — oh why — are there 10 years between your first and your second novel? » He seemed to expect to hear of an incarceration or dire illness.  »I guess I’m just slow, » she replied. This, to the French way of seeing things, is inconceivable. Many French novelists try to publish a novel a year; even Amelie Nothomb, the cult writer who describes herself as  »incredibly lazy, » clocks in with a new book every rentrée. When a well-known literary figure misses a year, speculation abounds. The September cover of L’Imbecile, the irreverent cultural magazine, pictures the novelist Michel Houellebecq with a headline that reads,  »Houellebecq, the Great Absentee. » He has dared not to submit a novel this fall — and the world will puzzle over the cause of his indolence.  

It is curious that writers are so busy in a country that often relishes leisure. A best-selling book a few months ago was  »Hello, Laziness, » an essay on how to take the longest time to do the least amount of work.  »We can reproach French editors for publishing far too much, » says Jean d’Ormesson, the Academie Francaise’s crustiest old man of letters.  »But at least it is true that if they publish a lot of rubbish, they don’t miss a lot of works of genius. »

 

The works of genius, however, are rare in this rentrée. The big books of the season are disconcertingly weak, marked by lazy prose, easy narcissism and a peculiar brand of knee-jerk pessimism. Much discussed is  »The Queen of Silence, » Marie Nimier’s self-indulgent memoir of her father, a novelist who died in a car accident when she was 5.  »It’s a golden subject . . . if you want to sell books, » she confides in the first pages.  »Twenty years ago, I didn’t write this book. » Unfortunately, she has now, and its idleness and emptiness are appalling. Nor is Nothomb’s hotly awaited  »Biography of Hunger » better; anyone who has dipped into her previous novels will find the same formula: a heroine who flirts with anorexia, relocates to exotic countries, thinks she is a princess.  

Then there is  »A French Life, » by Jean-Paul Dubois, yet another autobiographical novel, in this case interspersing the author’s infidelities and family vicissitudes with political commentary and editorializing about events like Abu Ghraib. Finally, there is  »Out of Sync, » by Christine Angot, who hasn’t missed a scandal since she began fictionalizing her incest with her father in  »Seen From Heaven, » published in 1990. This year Angot is tamer, offering a monotonous account of a marriage between screenwriters — one blocked, the other manic-depressive — who incessantly think of leaving each other but maddeningly do not.

 

It is striking that the French — so idealistic about pleasure, politics, love and literature — should produce such a strenuously sad crop of new fiction. One would think melancholy were being fetishized. Still, it’s a tradition that can be traced to Proust, Sartre and Nathalie Sarraute. In a thought-provoking work of literary criticism,  »Professors of Despair, » the Canadian novelist Nancy Huston argues that much modern European literature has embraced a mechanical and hypocritical nihilism. It is a nihilism that inclines writers to affect a fashionable malaise, pursue pathologies as though they were badges of honor, view solutions with contempt and cultivate an apathetic manner (even as they churn out books). And it is a nihilism out of step with the mood of French readers.  

That mood may be best captured by Bertrand Delanoe, the ebullient mayor of Paris and the author of  »Life, Passionately, » possibly the most intriguing book of the rentrée.  »There is a difference between a writer and an author, » he told me over lunch in City Hall.  »A writer has literary talent. An author writes because he needs to say something. I am not a writer, but only an author. » When writers equate depression with profundity, and facility with brilliance, perhaps a mere  »author » gains an edge.  »Life, Passionately » narrates the rise of France’s best-known openly gay politician: his childhood in Tunisia, his experiences of racism, his first encounter (at 18) with the French capital, and his quest to merge practical reforms with such fantastic schemes as Paris-Plage — the popular initiative to dump tons of sand on the banks of the Seine each summer, erect umbrellas and volleyball nets, and declare a beach.  »Without a dose of utopia, » Delanoe asks,  »how can we find the will to change things? »

 

 

His colleagues at the book signings could digest a bit of utopia. They could do worse than to stop for a rentrée or two, head for Paris-Plage and lose a little of their self-importance. France nurtures and adores its writers. Do they prove worthy?  »The truth, » as Delanoe says, quoting Oscar Wilde,  »is rarely pure and never simple. » But nor is it relentlessly gloomy. Paris still stands for hope.  

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Cristina Nehring, a contributing editor for Harper’s Magazine, is the author of the forthcoming  »Women in Love From Simone de Beauvoir to Sylvia Plath: A Feminist Defense of Romance. »

 

 

 


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