Histoire: Retour sur la légende Guy Môquet (Only the French have thirteen-year-old heroes)

30 mai, 2007
Pacte germano-PCF Nous ne ferons rien pour vous mais rien contre vous… (Extrait de l’argumentaire destiné aux autorités d’occupation saisi par la police française sur une militante communiste arrêtée à Paris le 20 juin 1940)

Après la légende Aubrac et malgré Le Chambon-sur-Lignon,… la légende Guy Môquet?

Pour ceux qui partagent la relative déception et l’embarras que cause la lecture de la lettre du jeune militant communiste que notre nouveau président souhaite faire lire à nos enfants au début de chaque année …

(nous avions d’ailleurs renoncé à la publier et avions préféré la photo de la rescapée du régime soviétique et auteure du « Chant des partisans », Anna Betoulinski, dite Marly)

Il faut lire cet intéressant commentaire d’un site de passionnés d’histoire Historia Nostra (merci arnodu).

En effet, tout émouvante qu’elle soit (jusqu’à l’empoignade sur Wikipedia!) et bien-intentionné le choix présidentiel, ladite lettre ne contient guère que l’adieu d’un fils à sa mère et ne mentionne ni la Résistance ni même la France.

Et, comme le rappelle le site en question, le jeune militant ne fut non seulement pas arrêté (par la police française en octobre 40) pour fait de résistance mais pour la distribution de tracts communistes qui, il y a bien des chances, appelaient, non à la résistance à l’ennemi allemand mais, Pacte germano-soviétique oblige (soit près de deux durant – jusqu’en juin 41 – l’approvisionnement soviétique de la machine de guerre nazie), au… défaitisme révolutionnaire, autrement dit au sabotage de l’effort de guerre!

Quant à sa mise à mort un an plus tard, elle s’inscrit dans la série d’exécutions d’otages (814 en quelques mois) qui ont suivi l’attentat du 21 août 1941 (post-pacte germano-soviétique donc) où le militant communiste Pierre Georges (futur « colonel Fabien ») abat au hasard un militaire allemand dans le métro parisien.

Pour autant faut-il crier à la supercherie?

Certes, Guy Môquet est effectivement loin de la légende dorée de la Résistance, mais on pourrait largement en dire autant d’une autre victime de cette même féroce répression, le « premier martyr de la France libre » Honoré d’Estienne d’Orves (qu’Aragon inclura d’ailleurs avec Môquet, Péri et Dru à la liste des quatre dédicataires de son fameux poème “La Rose et le réséda”) ou même… Lucie Aubrac.

Mais surtout, il faut raison garder et rappeler que le jeune Môquet n’avait que 16 ans lors de son arrestation, ce qui en fait au minimum un martyr de la barbarie nazie et donc, sinon un modèle de l’action résistante, du moins un symbole d’une France martyrisée …

Quant à y voir le jeune Joseph Bara (mort à 12 ans lors de la guerre de Vendée) de la propagande de Robespierre immortalisé par David et Chénier (« Le Chant du départ »: « De Barra, de Viala le sort nous fait envie Ils sont morts, mais ils ont vaincu ») …?

Guy Môquet: nouveau mythe historique
Alix Ducret
Historia Nostra

22-05-2007

Il y a peu, Monsieur Sarkozy, président nouvellement élu, a décidé qu’à chaque rentrée scolaire serait lue aux élèves de collège la dernière lettre de Guy Môquet, un jeune homme de 17 ans, fusillé en 1941. Le but avoué de cette initiative : faire prendre conscience aux jeunes collégiens français de ce qu’est l’amour de la France ; un amour qui peut et qui a souvent conduit au sacrifice. L’intention est louable… Sauf que ce fameux texte n’est rien de plus qu’une lettre d’adieu d’un fils à ses parents ; sauf que pas une fois, le jeune homme ne mentionne même la France ; sauf qu’il n’y a là aucun appel à la Résistance… Et pour cause ! Guy Môquet, arrêté en octobre 1940, ne l’a pas été pour son activisme contre les Allemands ; il ne l’a pas été pour un quelconque acte résistance -à moins que l’on considère le fait d’avoir été fusillé comme tel ! C’est pour avoir collé des affiches communistes que ce jeune militant a été arrêté ; et c’est parce qu’un officier allemand avait été assassiné qu’il a ensuite été fusillé. C’est bien triste mais ce fut le lot de nombre de Français… Quant à l’opportunité de porter au panthéon de l’histoire un militant communiste…

Lorsque ce fils de député communiste est arrêté, en octobre 1940, l’Allemagne hitlérienne et l’URSS sont alliées, complices même. Car si la signature du Pacte germano-soviétique (en août 1939) assure la paix à Hitler sur ses frontières de l’Est, lui laissant tout loisir d’envahir l’Ouest de l’Europe, le Protocole additionnel qui l’accompagne –il ne sera dévoilé qu’en 1945 après l’étude des archives de la Wilhelmstrasse- prévoit un véritable partage de l’Europe orientale. La Pologne et les Etats baltes en feront d’ailleurs les frais les premiers…

Une voix officielle  » douteuse « 

Côté politique, la franche collusion entre les deux dictateurs allait déboucher, dès septembre 1939, par l’interdiction et la dissolution du Parti communiste français. Une dissolution avant tout officielle d’ailleurs, un Parti clandestin se constituant aussitôt. Ce faisant, le gouvernement Daladier ne faisait que répondre à la demande de l’opinion publique, presque unanimement dressée contre les nouveaux « camarades » d’Hitler. Etait-ce justifié ? Peut-on réellement croire qu’un accord, signé par le dirigeant de l’URSS, pouvait engager les communistes français ailleurs que dans la défense de leur patrie ? Il faut croire que oui, notamment à la lecture de l’Humanité –un journal qui, étonnement, reparaîtra officiellement entre 1940 et 1941, soit durant les premiers mois de l’Occupation allemande- ou à celle de nombreux tracts. Ces derniers, certes, sont des appels à la résistance, mais contre le gouvernement français, contre leurs complices « de la City et les 200 familles », bref, contre les capitalistes… Allant même plus loin, certains de ces tracts incitent clairement au sabotage. Ils durent avoir quelque écho, si l’on en croit les rapports publiés après-guerre (sabotage dans les usines de munitions, sur les véhicules militaires, retards de fabrication et de livraison…) Une véritable résistance passive… contre le gouvernement français ! Et l’offensive allemande contre la France, à partir de mai 1940, ne changera rien à l’affaire : le soi-disant appel, revendiqué par le PC après la guerre, est un mythe dénoncé par les historiens depuis longtemps !

A l’heure du choix

On comprend donc la décision de Daladier concernant le Parti. Qui peut dire, par contre, la part de chaque militant communiste ? De la même façon que certains vont suivre aveuglément les directives du Parti, d’autres vont s’engager, dès le début, dans un effort de défense puis de résistance nationale. Mais qui peut dire que ce fut le cas de Guy Môquet ? Personne, certainement, pour la bonne et simple raison que toutes les actions du jeune homme ne concernent que le Parti communiste, la lutte contre le capitalisme et la défense du prolétariat. Nulle mention de patriotisme, de résistance, de défense nationale…
Au final, il est certain que son étiquette de communiste allait la desservir : lorsque Guy Môquet et ses camarades sont exécutés, en octobre 1941, cela fait juste six mois qu’Hitler a lancé l’opération Barbarossa contre l’URSS. Une agression qui devait évidemment mettre fin à l’idylle germano-soviétique et classer les communistes au même rang que les autres opposants à l’Allemagne.
La France a ses martyrs ; l’histoire, parfois, a su en faire des héros. Mais les politiques n’ont jamais su créer autre chose que des mythes historiques et l’élévation du jeune Guy Môquet au rang de héros national est du nombre, au point qu’on ne saurait voir en lui qu’un nouveau Joseph Bara…

Voir aussi:

La lettre de Guy Môquet à ses parents

La dernière lettre du jeune résistant (?) communiste Guy Môquet, fusillé par les soldats allemands le 22 octobre 1941

«Ma petite maman chérie, mon tout petit frère adoré, mon petit papa aimé, Je vais mourir ! Ce que je vous demande, toi, en particulier ma petite maman, c’est d’être courageuse. Je le suis et je veux l’être autant que ceux qui sont passés avant moi. Certes, j’aurais voulu vivre. Mais ce que je souhaite de tout mon coeur, c’est que ma mort serve à quelque chose. Je n’ai pas eu le temps d’embrasser Jean. J’ai embrassé mes deux frères Roger et Rino (NDLR – ses « frères » de combat). Quant au véritable, je ne peux le faire hélas ! J’espère que toutes mes affaires te seront renvoyées, elles pourront servir à Serge, qui, je l’escompte, sera fier de les porter un jour. À toi, petit papa, si je t’ai fait, ainsi qu’à ma petite maman, bien des peines, je te salue une dernière fois. Sache que j’ai fait de mon mieux pour suivre la voie que tu m’as tracée. Un dernier adieu à tous mes amis, à mon frère que j’aime beaucoup. Qu’il étudie bien pour être plus tard un homme. Dix-sept ans et demi, ma vie a été courte, je n’ai aucun regret, si ce n’est de vous quitter tous. Je vais mourir avec Tintin, Michels. Maman, ce que je te demande, ce que je veux que tu me promettes, c’est d’être courageuse et de surmonter ta peine. Je ne peux pas en mettre davantage. Je vous quitte tous, toutes, toi maman, Serge, papa, je vous embrasse de tout mon coeur d’enfant. Courage ! Votre Guy qui vous aime. »


Memorial Day: Une sorte de deuxième 11 novembre américain (On Memorial Day We Remember the Fallen)

28 mai, 2007
Memorial Day (Suresnes)It apparently does little good to remember that our generation’s cumulative 2,500 fatalities during combat operations in Iraq amounted to about a week’s losses in our victorious grandfathers’ hard-won victories at the Bulge or in Okinawa. Victor Davis Hanson (Sep. 2006)

En ce lundi de Pentecôte, lendemain du jour où les chrétiens commémorent la naissance de leur église (la descente du Saint-Esprit cinquante jours après la Pâque, à l’instar du don des Dix Commandements sept semaines après la sortie d’Egypte: Fête juive des Semaines ou Shavouot) …

Où en fait l’église catholique s’adressait aux nouveaux baptisés et confirmés …

Et où nombre d’Européens (exception faite des Italiens, Espagnols, Portugais ou Britanniques) fêtent (ou fêtaient jusqu’à la réforme Raffarin pour nous en France) la conquête sociale d’un énième jour de congé du joli mois de mai …

Petit retour sur Memorial Day (« Jour du Souvenir ») puisque c’est en cette même journée, apparemment choisie parce que ne coincidant avec aucune bataille, que depuis leur guerre civile (guerre de Sécession, en français), nos amis américains honorent leurs morts au combat.

Une sorte de « 11 novembre américain » donc avec lequel il est souvent confondu mais réservé exclusivement aux morts au combat, ledit 11 novembre honorant plutôt  les anciens combattants (vivants) d’où son nom de « Veterans Day« .

Avec une petite pensée naturellement pour ceux qui ont donné ou continuent à donner leurs vies, aujourd’hui même en Irak comme chez nous il y a 90 et 60 ans, pour défendre les valeurs démocratiques …

Memorial Day- Le Jour du Souvenir
Ambassade américaine de Paris

En 1866, les Etats-Unis sortent du conflit de la Guerre de Sécession. Les survivants racontent des récits de guerre. Henry Welles, épicier à Waterloo, dans l’Etat de New York, suggère que tous les magasins ferment une journée pour honorer les soldats enterrés au cimetière de la ville. Le 5 mai, les habitants de la ville déposent des couronnes de fleurs sur les tombes des soldats. Au même moment, le Général Jonathan Logan organise une autre cérémonie pour les survivants. Il conduit les vétérans au cimetière pour qu’ils honorent les tombes de leurs compatriotes. Ce jour est appelé Decoration Day.

En 1868, les deux cérémonies sont rassemblées en une seule et les Etats du Nord commémorent cet événement le 30 mai. Les enfants lisent des poèmes et chantent des chansons de la Guerre Civile. Les vétérans visitent les écoles arborant leurs décorations. Des défilés sont organisés. Les habitants et les anciens soldats se rassemblent autour des tombes décorées. On tire des coups de feu pour saluer la mémoire des hommes tombés pour l’unité du pays. En 1882, on décide que le 30 mai honorera aussi la mémoire des soldats morts dans les guerres précédentes : Decoration Day devient Memorial Day (le jour du souvenir). Dans les Etats du Nord, il est considéré comme fête nationale.

En 1971, Memorial Day est déclaré fête nationale par Richard Nixon et fixé le dernier lundi de mai. Au delà de la mémoire des soldats disparus, cette journée est aussi pour les familles l’occasion d’honorer les êtres chers qu’ils ont perdus. C’est un jour de recueillement.

Enfin, le Président Johnson proclame Waterloo lieu de naissance de Memorial Day en 1966, cent ans après la première commémoration. Tous les 30 mai, les gens défilent jusqu’au cimetière et tiennent des offices religieux. Ils décorent les tombes de fleurs et de drapeaux. Ensuite, ils se rassemblent devant le monument aux morts où est lue « the Gettysburg Address ». On chante des chants patriotiques. Dans la soirée, les enfants participent à un défilé.

Le cimetière national d’Arlington en Virginie est le théâtre de grandes commémorations dans le cadre du Memorial Day. Outre les tombes des hommes illustres qu’il abrite, on peut y trouver aussi la tombe des soldats inconnus, quatre soldats morts dans les conflits suivants : les deux guerres mondiales, la guerre de Corée et la guerre du Vietnam. Tous les ans, le dernier lundi de mai, ce monument est honoré par les soldats de la troisième division d’infanterie américaine « The Old Guard ».


Dhimmi du mois: Attention une église sans cloche peut en cacher une autre!

25 mai, 2007
Wrecking down our churchesC’est un peu bizarre une église sans cloche, non? Anounou, musulman de 33 ans.

Comme d’habitude, l’intéressant dans les scandales, c’est ce qu’ils révèlent sur la situation « normale » …

Problème de financement ou devancement des désirs supposés de la population musulmane du quartier ?

C’est en tout cas l’impression que donne, à l’heure où faute de moyens nombre d’églises rurales semblent vouées à la démolition, cet entretien d’un curé de Sartrouville dans le Figaro du 5 mai dernier.

Où l’on apprenait qu’il n’avait pas prévu de cloche pour son église en reconstruction (après des cocktails molotov en mars 2005) pour ne pas « provoquer » la population en majorité musulmane du quartier.

Et qu’en fait… son église précédente n’en avait pas non plus!

Originaire de Versailles, le jeune curé a fait ses classes au Val-Fourré, à Mantes-la-Jolie. Son église, située en plein coeur de ce quartier difficile, au milieu des magasins halal, n’avait pas, elle non plus, de cloche.

À Sartrouville, l’église des cités n’aura pas de cloches
Jean-Marc Philibert.
Le Figaro
Le 05 mai 2007

« Par égard pour les habitants tout proches qui n’ont pas eu de cloche jusqu’à présent, nous ne voulions pas non plus en mettre », explique le père de Bucy, curé de la paroisse.

Pour ne pas « provoquer » la population des alentours, à majorité musulmane, le nouveau bâtiment sera illuminé mais… muet.

LE BÂTIMENT devrait être achevé d’ici à la fin de l’année. Pour le moment, à l’angle de l’avenue Georges-Clemenceau et de la rue Saint-Exupéry, ce n’est encore qu’un chantier entouré d’un haut grillage comme il en existe des centaines à Sartrouville (Yvelines). Indifférente, une foule bigarrée de piétons déambule le long de la rue sans se soucier de la structure qui s’élève déjà à douze mètres au-dessus du sol, ni des banderoles accrochées ici et là, qui appellent à verser son obole.

Car ce chantier est particulier. Situé sur le plateau de la deuxième plus grosse ville du département, en plein coeur des cités sensibles, c’est une église qui est en train de sortir de terre, comme l’atteste le clocher carré orné de la croix et déjà achevé. Un événement en soi dans un quartier classé « zone urbaine sensible ». Et une construction d’autant plus notable que, pour ne pas « provoquer » la population du quartier, à majorité musulmane, l’édifice n’aura pas de cloche. En lieu et place du bourdon, des vitraux seront éclairés par un projecteur, faisant du bâtiment un lieu illuminé mais… muet.

Un choix revendiqué. « Les chrétiens ne sont pas les seuls habitants du quartier, explique le père Alexandre de Bucy, le curé de la paroisse Saint-Vincent-de-Paul qui recouvre le nord de Sartrouville. Beaucoup ne partagent pas notre foi, même s’ils nous respectent. Par égard pour les habitants tout proches qui n’ont pas eu de cloche jusqu’à présent, nous ne voulions pas non plus en mettre. » Les fidèles ne semblent pas s’en émouvoir. « Une église sans cloche, ce n’est pas très normal, mais bon, ça ne me choque pas », laisse tomber Alvin, 16 ans.

Des yeux d’un bleu profond, un traditionnel col romain sur une chemise grise, le père de Bucy a l’air ravi. Le jeune prêtre de 36 ans regarde l’avancée de son chantier avec gourmandise. L’église Jean-XXIII qui s’élève devant ses yeux est érigée à l’emplacement d’un ancien lieu de culte catholique devenu trop petit face à l’affluence de nouveaux pratiquants, notamment les jeunes. Il faut dire que la pratique religieuse a le vent en poupe dans les quartiers.

Islam, judaïsme, protestantisme ou catholicisme connaissent un regain inédit dans les tours et dans les barres des cités difficiles. À quelques centaines de mètres du chantier, derrière le parc Léo-Lagrange, les musulmans ont ainsi ouvert une salle de prière tandis que, de l’autre côté, les salafistes ont investi les caves de la cité des Indes. Des lieux de culte eux aussi silencieux.

Rénovation urbaine

Entre les uns et les autres, la cohabitation se déroule sans heurts, même si des incidents surgissent parfois. L’ancien lieu de culte catholique sur lequel s’élève la future église Jean-XXIII a ainsi fait l’objet d’une agression il y a trois ans. Un cocktail Molotov lancé dans les salles avait alors provoqué des dégâts peu importants, mais suscité une vive émotion. « À l’époque, l’ensemble des communautés religieuses, en premier lieu les musulmans, nous avait soutenus », se rappelle le père de Bucy.

Aujourd’hui, la situation est largement pacifiée. « Nos quartiers ont fait l’objet d’une importante politique de rénovation urbaine, se félicite le maire (UMP) de Sartrouville, Pierre Fond. Ils commencent aujourd’hui à être recherchés par de nouveaux locataires, car la délinquance y a reculé très fortement. »

Dans le quartier du Plateau, entre la cité des Indes, la cité Gagarine, la cité Flaubert et la cité du Tonnerre, la population, à majorité musulmane, ne manifeste pas la moindre hostilité à l’égard de la nouvelle église. Au contraire, les passants sont même surpris par l’absence de cloche. « C’est un peu bizarre une église sans cloche, non ? », s’interroge ainsi Anounou, un musulman de 33 ans.

Une interrogation qui ne trouble pas le père de Bucy. Originaire de Versailles, le jeune curé a fait ses classes au Val-Fourré, à Mantes-la-Jolie. Son église, située en plein coeur de ce quartier difficile, au milieu des magasins halal, n’avait pas, elle non plus, de cloche.


Nominations et cumul des mandats: Sarko plus archéo que… Jospin!

24 mai, 2007
Juppé mug shotAlain Juppé dans la quête de moyens humains lui apparaissant nécessaires pour l’action du RPR a délibérément fait le choix d’une certaine efficacité en recourant à des arrangements illégaux […] Que la nature des faits commis est insupportable au corps social comme contraire à la volonté générale exprimée par la loi ; qu’agissant ainsi, Alain Juppé a, alors qu’il était investi d’un mandat électif public, trompé la confiance du peuple souverain. Tribunal correctionnel de Nanterre (30/01/2004)
Il est regrettable qu’au moment où le législateur prenait conscience de la nécessité de mettre fin à des pratiques délictueuses qui existaient à l’occasion du financement des partis politiques, M. Juppé n’ait pas appliqué à son propre parti les règles qu’il avait votées au parlement. Il est également regrettable que M. Juppé, dont les qualités intellectuelles sont unanimement reconnues, n’ait pas cru devoir assumer devant la justice l’ensemble de ses responsabilités pénales et ait maintenu la négation de faits avérés. Cour d’appel de Versailles, 01/12/2004

Alors que son dynamisme et son approche résolument nouvelle (comme en témoigne son gouvernement d’ouverture: 4 ministres ou secrétaires d’Etat issus de la gauche ou du centre et la parité) lui valent, état de grace aidant, des sondages à 70% d’avis favorables, un certain nombre de clignotants sont néanmoins déjà allumés concernant la présidence de Nicolas Sarkozy.

Mais ne comptez pas trop, après leur lamentable démission devant son (apparent) dérapage de campagne sur la responsabilité de la France dans le génocide juif comme d’ailleurs devant la honteuse diabolisation dont il avait été lui-même l’objet, sur vos médias pour vous en parler – du moins d’une manière un tant soit peu critique …

Déjà, il y avait eu la tentative de débauchage du notoire antiaméricain et responsable de la calamiteuse gestion de notre politique africaine lors du génocide rwandais, à savoir l’ancien ministre des Affaires étrangères de Mitterrand Hubert Védrine.

Et aussi cette nomination, comme ministre d’Etat dans le même gouvernement Fillon, du repris de justice et ancien Premier ministre chiraquien Alain Juppé qui fait totalement fi de toutes les promesses d’irréprochabilité du candidat UMP.

Condamné il y a deux ans pour des emplois fictifs (« abus de confiance, recel d’abus de biens sociaux, et prise illégale d’intérêt ») pour l’époque où il était à la Mairie de Paris sous les ordres du maitre-ripou Chirak (toujours pas jugé et pour lequel on pourrait s’orienter, après la fin de ses immunités présidentielles et avant les montages pénaux habituels, vers un scénario à la chilienne: l’immunité diplomatique d’une nomination comme ambassadeur plénipotentiaire!), ledit Juppé avait d’ailleurs été à nouveau entendu par la Justice à la veille même de sa nomination.

Il y a également ce parachutage de son ancien directeur de cabinet et directeur-adjoint de campagne (Laurent Solly) dans l’équipe dirigeante de la chaine privée TFI, propriété du géant du BTP et gros fournisseur de l’Etat Bouygues, dont on sait par ailleurs les liens d’amitié du PDG avec le nouveau président.

Mais surtout il y a la flagrante violation de la règle de cumul des mandats (lancée, avec la démission automatique des mis en examen et à l’instar de la plupart des grandes démocraties, par le gouvernement Jospin en 97 et plus ou moins suivie jusqu’ici par ses successeurs) pour déjà cinq ministres.

Alors que 10 d’entre eux (notamment Juppé à Bordeaux, Alliot-Marie à Biarritz, Borloo à Valenciennes, Bachelot à Angers) se préparent, à la suite de leur Premier ministre (et sénateur) François Fillon qui en fait une espèce de point d’honneur (ils devraient, en cas d’échec, quitter leur poste), à faire campagne, même si c’est effectivement légal (puisqu’ils seront remplacés par leurs suppléants – la jurisprudence Jospin n’envisageant que les cumuls parlement/maire ou président de conseil général ou régional), pour les législatives

En tout cas, les électeurs savent ce qu’ils ont à faire s’ils veulent aider Sarko (et notre pays) à se montrer au moins aussi modernes que Jospin (et la plupart de nos voisins y compris italiens auxquels certains médias assimilent un peu vite notre nouveau président)…

Ne pas voter pour ces futurs cumulards et notamment, parmi les plus en danger, l’ex-repris de justice parjure (et déjà maire et président de la communauté urbaine de Bordeaux, ainsi que multi-retraité) Juppé en Gironde!

A l’étranger, rares sont les textes qui viennent prohiber le cumul tant il existe un tabou culturel sur ce sujet. Ainsi, en Grande Bretagne, le mandat unique s’impose sans que le législateur n’intervienne. En Allemagne, une règle coutumière interdit le cumul d’un mandat au Bundestag et d’un mandat dans un parlement régional. L’Italie (loi de 1953) pour sa part frappe d’inéligibilité au Parlement les conseillers régionaux, les présidents des assemblées provinciales et les maires de villes de plus de 20 000 habitants.

Cumul des mandats : ce que dit la loi
Le Figaro
le 22 mai 2007

Nicolas Sarkozy a annoncé qu’il ne reconduirait pas la règle du non-cumul entre un portefeuille ministériel et un mandat de maire, de conseiller régional ou départemental. Le point sur les dispositions légales en France et à l’étranger.

– La loi française interdit clairement un seul cumul : celui d’un mandat parlementaire avec des fonctions ministérielles. Une disposition voulue par le général de Gaulle et formalisée dans l’article 23 de la Constitution de la Ve République. Le double objectif de cette initiative était de renforcer la solidarité gouvernementale et d’entraîner les membres du gouvernement à se consacrer en priorité à leurs fonctions ministérielles. Un ministre qui quitte le gouvernement ne retrouve donc pas automatiquement son siège de député ou de sénateur.

– Devant le développement considérable du cumul des mandats, le législateur a toutefois limité cette pratique dans d’autres domaines. En 1985 d’abord, avec une loi organique qui a limité à deux les mandats suivants : parlementaire, député européen, conseiller régional ou général, maire d’une commune de plus de 20.000 habitants, adjoint au maire d’une commune de plus de 100.000 habitants (hormis Paris), conseiller de l’assemblée de Corse, ou de l’assemblée territoriale d’une collectivité d’outre-mer. Le 5 avril 2000 ensuite avec une autre loi organique qui interdit la possibilité d’être à la fois ministre et élu à la tête de l’exécutif d’une collectivité locale (communes, départements, régions).

Malgré la règle non écrite instaurée en 1997 par Lionel Jospin et reprise par Jean-Pierre Raffarin (sous l’impulsion de Jacques Chirac) et Dominique de Villepin, plusieurs ministres ont gardé leur mandat local.

– Les autres interdictions :

Un ministre n’a pas le droit d’être membre du Conseil constitutionnel, du Conseil économique et social ou du Conseil supérieur de l’audiovisuel. Il ne peut pas non plus exercer d’activité professionnelle afin de limiter les éventuelles pressions d’intérêts privés sur le gouvernement.

Un député ou un sénateur n’a pas le droit d’être député européen (un parlementaire élu à Strasbourg perd son mandat national). En revanche, pas de limitation des mandats dans les organismes de coopération entre collectivités locales (communautés urbaine, de communes, d’agglomération, syndicats mixtes ou intercommunaux).

– A l’étranger, rares sont les textes qui viennent prohiber le cumul tant il existe un tabou culturel sur ce sujet. Ainsi, en Grande Bretagne, le mandat unique s’impose sans que le législateur n’intervienne. En Allemagne, une règle coutumière interdit le cumul d’un mandat au Bundestag et d’un mandat dans un parlement régional. L’Italie (loi de 1953) pour sa part frappe d’inéligibilité au Parlement les conseillers régionaux, les présidents des assemblées provinciales et les maires de villes de plus de 20 000 habitants.

Voir aussi:

Quand les ressources humaines de TF1 se gèrent à l’Elysée
Par Augustin Scalbert
Rue89
23/05/2007

Le nouveau directeur général de la première chaîne d’Europe, Nonce Paolini, a été intronisé mardi après-midi par le conseil d’administration de TF1. Quant à Laurent Solly, ancien chef de cabinet de Nicolas Sarkozy place Beauvau, il est annoncé comme directeur général adjoint par l’entourage du président de la République… mais pas par la filiale du groupe Bouygues!

Cette information, livrée mardi matin par Libération, sonne un peu comme une redite de l’arrivée à l’antenne de Harry Roselmack, révélée par le président de l’UMP avant même son annonce par TF1.

Sauf qu’il s’agit cette fois du numéro 2 ou 3 de la chaîne, qui perdra dans les prochains mois ses deux figures historiques, Patrick Le Lay et Etienne Mougeotte. Vingt ans après la privatisation de la première chaîne et l’arrivée du duo aux commandes, la fin de l’ère Le Lay-Mougeotte constitue en soi une vraie rupture.

Etienne Mougeotte, vice-président en charge des programmes, partira avant la fin de l’année, mais restera « consultant ». Patrick Le Lay, atteint par la limite d’âge, est désormais « simple » président de TF1 pour un mandat de deux ans, et laisse à Nonce Paolini la direction exécutive de la maison.

Ce Corse de 58 ans, né en banlieue parisienne, a fait l’essentiel de sa carrière chez Bouygues, où il a occupé des postes de directeur de la communication ou de DRH, tantôt à la maison-mère, tantôt chez Bouygues Télécom ou à TF1. Ni ingénieur -contrairement à Le Lay-, ni journaliste -ce qui est le cas de Mougeotte-, mais diplômé de Sciences-Po Paris comme ce dernier, Paolini est apprécié en interne, où il est considéré comme moins sanguin que le Breton et plus diplomate encore que l’ancien vice-président de l’Unef.

« Il a une excellente réputation », affirme un journaliste. « Il est tout à fait légitime à ce poste. Je n’ai jamais entendu la moindre critique à son encontre. » On se souvient toutefois qu’il n’avait pas fait de sentiment en remerciant Anne Sinclair à la fin de 7/7, en 2001.

Les couloirs du siège de Boulogne-Billancourt bruissent désormais d’une question: Robert Namias restera-t-il directeur de l’information? A son passif, une proximité avec le couple Chirac, l’ex-président l’ayant nommé en 2003 à la tête du Conseil national de la sécurité routière, alors que son épouse, la productrice Anne Barrère, s’occupait de l’image de Bernadette Chirac et de l’opération « Pièces jaunes ». A l’actif de Namias cependant, une longue amitié avec son nouveau patron, lui-même très proche de Martin Bouygues. Paolini tranchera.

Impossible d’en savoir plus sur la nomination de Laurent Solly, annoncé depuis la semaine dernière un jour à TF1, et le lendemain chez Bouygues. La direction de TF1 ne fait « pas de déclaration officielle aujourd’hui ».

Cité par Libération, le chargé de communication de Nicolas Sarkozy, Franck Louvrier, affirme que l’ex-directeur adjoint de la campagne du nouveau président arrivera chez TF1 « dans la première quinzaine de juin », après une sorte de stage d’observation dans les différentes directions du groupe.

Enarque et inspecteur des finances, âgé de 37 ans, Laurent Solly a pour seule expérience hors des arcanes du pouvoir un passage de deux ans chez EDF, au début du siècle. En avril 2006, Nicolas Sarkozy avait fait de lui le plus jeune préfet de France, à l’âge de 36 ans. Jean Moulin, lui, en avait 38.

_ Mis à jour le 23/05/2007 à 8h11, après un laconique communiqué du groupe Bouygues qui est venu confirmer, mardi en fin d’après-midi, la nomination de Laurent Solly, devenant donc enfin officielle. Il était temps, puisque son stage d' »intégration » commence dès ce matin…

Voir enfin sur le site « Vie publique » de la Documentation française:

Un parlementaire peut-il avoir plusieurs mandats ?

 La Constitution de 1958 n’a prévu que l’incompatibilité (interdiction d’occuper deux fonctions) entre le mandat de parlementaire et l’appartenance au gouvernement. Cependant, devant le développement considérable, et unique dans les démocraties, du cumul des mandats, le législateur a limité, en 1985 et en 2000, cette pratique.

Outre l’interdiction du cumul des mandats de député et de sénateur, le mandat de parlementaire est désormais incompatible avec l’appartenance au Parlement européen (un parlementaire élu à Strasbourg perd son mandat national), ainsi qu’avec l’exercice de plus d’un des mandats suivants : conseiller régional, conseiller à l’Assemblée de Corse, conseiller général, conseiller de Paris, conseiller municipal d’une commune de plus de 3.500 habitants. Cependant, il n’y a pas de limitation des mandats dans les organismes de coopération entre collectivités locales (communautés urbaine, de communes, d’agglomération, syndicats mixtes ou intercommunaux).

A côté de ces incompatibilités de mandats, il en existe d’autres :

  • avec des fonctions publiques non électives : membre du Conseil constitutionnel, du Conseil économique et social, du Conseil supérieur de la magistrature, du Conseil supérieur de l’audiovisuel, d’un conseil de gouvernement d’une collectivité d’outre-mer, magistrat, fonctionnaire autre que de l’enseignement supérieur ;
  • avec des activités professionnelles qui pourraient créer des conflits d’intérêts (direction d’entreprises nationales, d’établissements publics nationaux, d’entreprises travaillant avec l’État ou les collectivités publiques, avocat plaidant contre l’État ou la puissance publique).

Quelles sont les conditions pour être ministre ?

Il existe plusieurs conditions à remplir pour être ministre. On parle d’incompatibilités gouvernementales.

La première de ces conditions est de ne pas exercer en même temps que ses fonctions ministérielles un mandat parlementaire. C’est une nouveauté de la Constitution de la Ve République à laquelle le général de Gaulle tenait beaucoup. En effet, il considérait que la règle qui prévalait jusque-là, c’est-à-dire la possibilité de cumuler un mandat parlementaire et des fonctions gouvernementales, n’assurait pas suffisamment l’unité du gouvernement. En effet, tout ministre était certain de retrouver son mandat parlementaire en cas d’éclatement du gouvernement.

(…)

 

 Depuis l’année 2000, il existe dans la pratique une autre incompatibilité avec les fonctions ministérielles. Il n’est plus possible d’être ministre et d’être élu à la tête de l’exécutif d’une collectivité locale (communes, départements, régions).


Présidentielle: Heureusement pour nous, la gauche n’a rien compris

21 mai, 2007
SarkoposterLa gauche persiste dans l’erreur. Tant mieux pour moi. Si je suis le candidat de la continuité, je suis mort. Nicolas Sarkozy

Retour sur la campagne victorieuse de Nicolas Sarkozy …

Qui débuta un beau jour d’avril par une tribune du Monde avec son parolier préféré Guaino …

Où il osa tout simplement attaquer la gauche sur son propre terrain, fustigeant « l’inertie » et « l’immobilisme », appelant au « droit d’inventaire » (jamais exercé par Jospin), s’en appropriant – déjà – les figures historiques …

Et ce en… 2002 et pour le compte (cherchez l’erreur !) d’un certain… Chirak !!!

Pas plus qu’il ne suffit d’invoquer le nom du général de Gaulle pour incarner une certaine idée de la France, il ne suffit d’invoquer les grandes figures des luttes sociales pour incarner la justice, la solidarité ou la République.

C’est dans cet esprit que Jacques Chirac est candidat, c’est dans cet esprit que son programme sera appliqué s’il est élu.

POINT DE VUE
Pour en finir avec un mythe
Henri Guaino et Nicolas Sarkozy
Le Monde
Le 11.04.02

Le stéréotype d’une gauche qui aurait le monopole de la justice sociale et du sens de l’Etat a la vie dure. Stéréotype aussi tenace qu’infondé. Non que depuis deux cents ans ce que l’on a appelé « la gauche » n’ait pas contribué au progrès social. Mais sur deux siècles le mot « gauche » n’a cessé de changer de sens, et c’est Jules Ferry, homme classé à droite, qui a institué l’école républicaine laïque et gratuite, le général de Gaulle, contre lequel la gauche défilait en 1958 en criant « Le fascisme ne passera pas », qui a créé la Sécurité sociale et l’assurance-chômage, et le service public et l’Etat républicain doivent davantage à Michel Debré qu’à Guy Mollet ou à François Mitterrand. Pas plus qu’il ne suffit d’invoquer le nom du général de Gaulle pour incarner une certaine idée de la France, il ne suffit d’invoquer les grandes figures des luttes sociales pour incarner la justice, la solidarité ou la République.

A François Mitterrand, qui se prétendait entre les deux tours de l’élection présidentielle de 1965 le « candidat unique des républicains », André Malraux répondait de « laisser dormir la République », lui qui n’avait jamais rien fait pour elle et qui combattait un homme qui l’avait sauvée deux fois. A Lionel Jospin, nous avons envie de dire aujourd’hui : laissez dormir la gauche de Jaurès et de Léon Blum, vous qui n’avez rien de commun avec elle et qui n’êtes que l’héritier d’une gauche dont le principe est le cynisme et non la générosité.

Il y a une mythologie de la gauche qui n’a rien à voir avec les valeurs ni avec la politique de la gauche actuelle, mais qui est extrêmement efficace.

Quelle importance que la gauche ait depuis vingt ans accru les inégalités, laissé se développer le chômage de masse, mis l’école républicaine en crise, déstabilisé le service public, créé des années durant les conditions d’une économie de rentiers, laissé s’installer les ghettos urbains, conforté le communautarisme ? Quelle importance que la loi contre l’exclusion ait été préparée par le gouvernement d’Alain Juppé, que les 35 heures aient freiné la progression des salaires, que la couverture maladie universelle n’ait d’universelle que le nom et que l’ancienne aide médicale des départements fut parfois plus généreuse ? Quelle importance que la gauche ait cédé à la fascination de l’argent roi et que le fameux « droit d’inventaire » jospinien n’ait jamais été exercé ?

La gauche a pour elle sa légende. Elle peut parler de « mystification » à propos du discours de 1995 sur la fracture sociale comme si elle n’avait pas renié toutes ses promesses de 1981, comme si elle n’avait pas déserté le terrain de la souffrance sociale pour celui des revendications identitaires, comme si elle n’avait pas avant 1993 et après 1997 creusé elle-même la fracture sociale. Elle peut s’indigner qu’il y ait des SDF comme si elle n’avait pas elle-même fabriqué de l’exclusion. Cette gauche soi-disant morale a tous les droits. Elle mène croisade contre le mal, contre le capital, contre les tenants de la régression sociale, de la discrimination, de l’inégalité, contre le racisme, contre le fascisme.

Mais cette gauche qui se pare de vertus qu’elle n’a pas ne se contente pas de donner des leçons et de dénigrer ses adversaires. Elle utilise aussi sa rhétorique mythologique pour dresser les catégories sociales les unes contre les autres, les salariés contre les patrons, les pauvres contre les riches, le public contre le privé, les exclus contre les classes moyennes, les chômeurs contre ceux qui ont un emploi, les habitants des banlieues contre ceux des centres-villes, comme jadis on opposait les classes laborieuses aux classes oisives, le prolétariat à la bourgeoisie. Vieux résidus de l’idéologie de la lutte des classes, qui n’expriment plus le souci d’améliorer la condition humaine et de combattre l’exploitation mais seulement la volonté de diviser pour régner. Nous savons trop ce que nous devons aux valeurs de la République pour les laisser préempter par cette gauche imaginaire dont l’argumentaire se réduit aux procès d’intention.

Ce n’est pas parce que nous refusons de confondre l’égalité avec l’égalitarisme, l’Etat avec l’étatisme, le volontarisme politique avec le dirigisme, la démocratie avec le communautarisme, que nous renonçons à promouvoir la justice sociale et l’égalité, bien au contraire. Ce n’est pas parce que nous refusons d’opposer les salariés du public à ceux du privé que nous renonçons à réhabiliter le service public, bien au contraire. Ce n’est pas parce que nous refusons d’opposer l’anticapitalisme radical à la mondialisation que nous renonçons à l’idée que la santé, l’éducation ou la culture ne sont pas des marchandises comme les autres et qu’il faut accroître l’aide au développement, bien au contraire. Ce n’est pas parce que nous voulons encourager l’épargne-retraite que nous renonçons à défendre par tous les moyens la retraite par répartition, bien au contraire.

Il nous faut sortir des schémas manichéens. L’Etat républicain a vocation à transcender les intérêts particuliers, non à les nier. A l’inverse, la concurrence ne résout pas tous les problèmes et l’entreprise privée n’a pas le monopole de la création de richesse. Le secteur public ne se contente pas de consommer des ressources, il contribue au bien-être, à la productivité globale du pays et à la compétitivité des entreprises. L’hôpital crée de la valeur ajoutée, l’école aussi. Il ne faut pas confondre la fin et les moyens : la compression des coûts, la réduction des effectifs, la privatisation, pour nécessaires qu’elles soient parfois, ne sont pas des fins en soi.

Nous savons d’expérience que le rationnement budgétaire fondé sur une approche exclusivement comptable est la pire des méthodes parce qu’elle génère souvent plus de dysfonctionnements et de gaspillages qu’elle n’en supprime. Il faut chercher avant tout à accroître la productivité de la dépense, à améliorer l’efficacité des services publics à partir de critères qui ne peuvent pas être exclusivement financiers. On n’améliorera le fonctionnement du secteur public ni en le paupérisant ni en dévalorisant le travail des fonctionnaires. Quoi qu’on en dise, comparé à bien d’autres pays, nous avons tout lieu d’être fiers de notre Etat, de notre fonction publique, de nos entreprises publiques. Plus qu’ailleurs sans doute, pour des raisons à la fois géographiques et culturelles, ils sont nécessaires à l’égalité des territoires, à la cohésion, à l’unité de la nation.

Nous sommes convaincus que nous ne corrigerons pas les dysfonctionnements et les dérives bureaucratiques, et que nous ne restaurerons pas la nécessaire autorité de l’Etat, en dénigrant nos enseignants, nos policiers, nos gendarmes, nos infirmiers, nos cheminots, nos postiers, nos électriciens… Mais à la gauche actuelle, qui sert des clientèles, nous voulons opposer une conception de la réforme de l’Etat et de la politique sociale fondée sur le critère de l’intérêt général et du bien commun.

Laissons de côté les étiquettes du XIXe siècle : le socialisme qui voulait le tout-Etat et l’assistanat généralisé, le libéralisme qui prônait l’Etat minimum et le moins-disant social. Laissons de côté les politiques de la table rase qui finissent toujours mal parce qu’elles oublient que les peuples ont une histoire. Cherchons plutôt la synthèse entre l’égalité et la liberté, la justice et l’efficacité, en prenant l’histoire là où elle en est, en tirant les conséquences du progrès des techniques et des engagements internationaux et européens auxquels nous avons collectivement souscrit. La clé de voûte du pacte républicain, c’est bien sûr le principe d’égalité, c’est aussi la morale de l’effort, du mérite, de l’utilité sociale, l’autonomie et la dignité du citoyen forgées dans le travail. C’est donc vers l’objectif central de la réhabilitation du travail que doivent tendre toutes nos politiques dans les années qui viennent. Les principes qui doivent guider l’action sont l’évaluation, la récompense du mérite, la cohésion sociale, l’égalité devant le service public et devant la loi, l’égalité des chances. Le front est large : de l’école à la fiscalité, de l’aménagement du territoire à la politique de la ville, de l’administration à la Sécurité sociale, des entreprises publiques aux entreprises privées.

C’est dans cet esprit qu’il faut à l’école redonner aux enfants le goût de l’effort et rétablir l’autorité des maîtres au lieu de demander aux élèves ce qu’ils ont envie d’apprendre. C’est dans cet esprit qu’il faut réformer l’Etat en rendant à ceux qui le servent leur fierté et leur dignité par la reconnaissance de la valeur de leur travail, de leur dévouement et de leurs compétences. C’est dans cet esprit qu’il faut décloisonner et déconcentrer l’administration et la Sécurité sociale, développer la culture de l’évaluation. C’est dans cet esprit qu’il faut redéfinir clairement les missions de service public et les faire respecter. C’est dans cet esprit qu’il faut davantage aider financièrement les jeunes à poursuivre leurs études et à mener à bien des projets personnels. C’est dans cet esprit qu’il faut développer la formation tout au long de la vie et donner à chaque chômeur la possibilité réelle de retrouver un emploi.

C’est dans cet esprit qu’il faut lutter par tous les moyens contre le chômage et la précarité, et pour la croissance qui crée l’emploi. C’est dans cet esprit qu’il faut abaisser les charges sociales qui alourdissent le coût du travail et qu’il faut baisser l’impôt sur le revenu qui décourage le travail. C’est dans cet esprit qu’il faut assouplir la loi sur les 35 heures et instaurer la retraite à la carte, pour permettre à ceux qui le veulent de travailler plus. C’est dans cet esprit qu’il faut encourager massivement la création d’entreprises. C’est dans cet esprit qu’il faut rénover notre protection sociale pour éliminer les « trappes à pauvreté » et les « trappes à bas salaires ». C’est dans cet esprit qu’il faut s’opposer au repli du service public dans les zones rurales et les quartiers en difficulté… Qui sait ce que serait la politique d’une gauche plurielle écartelée entre trois gauches antagonistes et l’extrême gauche si M. Jospin était élu ?

Au mythe de la gauche morale, le moment est venu d’opposer une grande ambition sociale et la volonté de restaurer l’autorité et le prestige de l’Etat. Le moment est venu d’opposer aux slogans creux la citoyenneté concrète et de faire respecter la république en faisant respecter ceux qui la servent. Lorsque l’Etat est pauvre, c’est la république qui est abaissée. Lorsque les enseignants, les pompiers, les policiers sont agressés, c’est la république qui est humiliée. Lorsque l’égalité devant le service public n’est plus assurée, c’est la république qui se défait. Ni dissolution de l’Etat, ni démantèlement des services publics, ni recul de la protection sociale, mais, au contraire, déchirer le voile de la mythologie pour regarder en face la régression sociale et l’affaiblissement de l’Etat qui, depuis vingt ans, se nourrissent du conservatisme et du clientélisme, reprendre en avant la marche du progrès social en refondant notre pacte républicain en accord avec ces réalités de notre temps que sont la mondialisation et l’Europe afin que, dans le monde tel qu’il est, le travail ne soit pas la seule variable d’ajustement, que le lien social et le lien civique soient préservés, voilà l’objectif.

Dans une société où l’effort, le travail, le mérite seront de nouveau encouragés, valorisés, il n’y aura pas moins de ressources pour la solidarité, pour la protection sociale, pour les retraites et pour le service public, il y en aura davantage. C’est dans cet esprit que Jacques Chirac est candidat, c’est dans cet esprit que son programme sera appliqué s’il est élu. C’est dans cet esprit que la droite et le centre gouverneront si les Français leur accordent leur confiance.

Voir aussi l’excellent récit du Nouvel Obs:

Quelques semaines avant la réélection de Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy signe avec Henri Guaino – devenu aujourd’hui la « plume » de ses discours – une tribune dans « le Monde » intitulée « Pour en finir avec un mythe ». Tout l’esprit de sa future campagne y figure déjà. Il y fustige « le stéréotype d’une gauche soi-disant morale qui aurait le monopole de la justice sociale et du sens de l’Etat » qui a « déserté le terrain de la souffrance sociale pour celui des revendications identitaires » . « Laissez dormir la gauche de Jaurès et de Léon Blum » , conclut alors le duo Sarko-Guaino. Déjà.

« Si le PS se blairise, s’il se modernise en économie et évolue sur l’insécurité et l’immigration, nous sommes morts». Patrick Devedjian

«La gauche ne veut pas comprendre que les gens ne me rendent pas responsable des violences. Ils pensent que c’est d’abord la société qui est violente et ils me font crédit d’essayer de lutter contre. Oui, ils me font crédit . La gauche n’arrive pas à intégrer ça . C’est pourtant ce qui se passe » . Nicolas Sarkozy

Sarkozy n’a écouté que ses intuitions et son expérience, accumulée depuis des années. Place Beauvau, il possédait une petite armoire dans laquelle il avait enfermé ses petits secrets. Depuis le début de sa carrière, mais plus encore depuis l’échec de Balladur en 1993, il a gardé tout ce qui pouvait lui servir un jour : des notations personnelles sur les hommes, des impressions de la rue, de la vie quotidienne, de ce qui fonctionne ou non dans la société, l’administration, les magasins ou les entreprises, des idées griffonnées à la va-vite, une dépêche AFP, un communiqué, un petit article de la presse régionale, la relation d’un fait divers, les récriminations des uns et des autres. Bref, tout ce qu’il jugeait significatif de l’état d’esprit de la population ou de son évolution. « On s’est tous juré , un jour ou l’autre , de noter ce qui ne marche pas, ce qu’on pourrait améliorer . La plupart du temps, on oublie » , racontait-il, voici quelques années. Pas lui. Il a tout conservé. Scrupuleusement. Pour pouvoir, le moment venu, étayer ses démonstrations par des exemples, des détails concrets. C’est dire qu’il est fin prêt lorsqu’il est désigné candidat en janvier 2007.

Depuis le temps qu’il en rêvait…
La longue marche du président Sarko
L’élection du candidat de l’UMP est à la fois le triomphe d’un homme, le fruit d’une stratégie audacieuse et l’aboutissement de la reconstruction d’une vraie droite en France. Pour gagner, Sarkozy a su faire oublier ses trois anciens mentors : Pasqua, Balladur et surtout… Chirac. Comment célébrer l’alliance majoritaire des très riches et des classes populaires ? C’est la clé d’une victoire imaginée dès le lendemain de la présidentielle de 2002. Un récit de Carole Barjon
Le Nouvel Observateur
Le 10 Mai 2007

C’est une victoire éclatante, presque un triomphe. Un choc pour la France. Pour ceux qui l’attendaient aussi bien que pour ceux qui le redoutaient. 53 % ! Dans ce chiffre, il y a tout l’espoir des uns et la colère des autres. Ce score dessine le visage d’une nouvelle France politique : une droite plébiscitée et populaire face à une gauche amère, désavouée par le peuple.

Sarkozy-le-rouleau-compresseur a tout écrasé sur son passage. En un dimanche, tout semble avoir été oublié. La violence du personnage, les pressions sur la presse que l’on dénonçait quelques semaines plus tôt, la menace de main mise sur tous les leviers de l’Etat. Son score est inespéré pour un candidat issu de la majorité sortante. Depuis que la Cinquième existe, on n’avait jamais vu ça. Dans le livre des records, Sarkozy s’approche du niveau des plus grands : de Gaulle ( 55, 2 % en 1965 ) et Mitterrand ( 54, 01 en 1988 ) Après douze ans de pouvoir chiraquien et cinq ans au gouvernement, le candidat de l’UMP était logiquement promis aux enfers de l’opposition, conformément à la loi de l’alternance. Seul Giscard, sorte d’accident de l’histoire, avait réussi à incarner le changement dans la continuité, en 1974, mais après une campagne éclair due à la mort de Pompidou.

Sarkozy a réussi, après presque cinq ans au gouvernement, à gagner une élection dans laquelle la gauche disposait de formidables atouts. Un véritable tour de force qui efface toutes les humiliations du passé, la défaite avec Balladur en 1993, son échec personnel aux élections européennes de 1999. Ultime satisfaction : ce vote, comme l’a noté le sociologue Jean Viard qui parle de « vote restructurant » , n’est pas – pour la première fois depuis longtemps – un choix par défaut mais un vote d’adhésion.

Ce sacre, c’est l’aboutissement d’une longue marche vers le pouvoir entamée à la fin des années 1970, à l’époque où, à cet ami qui lui prédisait une carrière de ministre, Sarkozy répliquait : « Non, président de la République » . Il l’a toujours dit : « Ceux qui réussissent sont ceux qui le veulent plus que les autres. Et moi, j’en ai plus envie que d’autres . » De cette profession de foi, il a fait sa marque de fabrique. Sarkozy-la-gagne. Un jour qu’il commentait l’engagement résolu du « Nouvel Observateur » en faveur du référendum constitutionnel européen de 2005, il a eu ce mot qui dit tout : « Vous avez défendu vos idées , oui, mais vous avez perdu ! » Du Sarkozy tout craché. La culture du résultat, la réussite, le succès, c’est cela qui compte d’abord. Que valent les idées si on ne les fait pas passer ?

Ses convictions, il en a, à vrai dire, peu changé sur le fond. Chabaniste à ses débuts, il fut chiraquien puis balladurien. Il a souvent changé de mentor, pas de parti. Après la présidentielle de 1974, sollicité pour rejoindre les troupes du nouveau pouvoir giscardien, le jeune Sarkozy décline l’invitation : « Non merci. Je ne vais pas à la soupe ». Son interlocuteur, Hugues Dewavrin, alors jeune-giscardien, qui avait tenté cette mission impossible, en est resté bluffé, convaincu après cela qu’avec un tel tempérament « le petit Nicolas » parviendrait un jour aux sommets de l’Etat.

Sarkozy a gagné seul. Seul contre tous : contre la gauche, contre le Front national, contre Chirac. Dès l’origine, il savait qu’il lui faudrait rassembler, réaliser la synthèse du gaullisme du pompidolisme et… du mitterrandisme. Il avait deux obsessions : remiser au vestiaire le képi de Pasqua et la chaise à porteurs de Balladur. Il a réussi parce qu’il a neutralisé ses trois pères en politique : Pasqua, Balladur et Chirac. Il a battu le premier, effacé le deuxième et vampirisé le troisième. Sur le papier, c’est aussi simple que ça. En pratique, ce fut une tout autre histoire…

« Cette campagne, il la gagnera ou la perdra seul » , assurait-on ces derniers mois à son quartier général parisien de la rue d’Enghien, alors qu’il n’entendait déjà plus personne. Sarkozy n’a écouté que ses intuitions et son expérience, accumulée depuis des années. Place Beauvau, il possédait une petite armoire dans laquelle il avait enfermé ses petits secrets. Depuis le début de sa carrière, mais plus encore depuis l’échec de Balladur en 1993, il a gardé tout ce qui pouvait lui servir un jour : des notations personnelles sur les hommes, des impressions de la rue, de la vie quotidienne, de ce qui fonctionne ou non dans la société, l’administration, les magasins ou les entreprises, des idées griffonnées à la va-vite, une dépêche AFP, un communiqué, un petit article de la presse régionale, la relation d’un fait divers, les récriminations des uns et des autres. Bref, tout ce qu’il jugeait significatif de l’état d’esprit de la population ou de son évolution.
« On s’est tous juré , un jour ou l’autre , de noter ce qui ne marche pas, ce qu’on pourrait améliorer . La plupart du temps, on oublie » , racontait-il, voici quelques années. Pas lui. Il a tout conservé. Scrupuleusement. Pour pouvoir, le moment venu, étayer ses démonstrations par des exemples, des détails concrets. C’est dire qu’il est fin prêt lorsqu’il est désigné candidat en janvier 2007.

Car c’est en 2002 que Sarkozy a réellement entamé sa campagne présidentielle. Lorsque Chirac réélu lui donne le choix entre Bercy ou le ministère de l’Intérieur, il n’hésite pas. C’est place Beauvau, il le sent, qu’il sera en phase avec les aspirations du pays. C’est de là, en luttant contre l’insécurité et l’immigration, qu’il pourra le mieux réduire le Front national – « Le Pen, je vais le bouffer » , disait-il – et mettre la gauche face à ses contradictions.

Pari tenu. Au premier tour, le 22 avril dernier, il a pulvérisé le Front national. Au second, il a confirmé sa percée dans des secteurs traditionnellement acquis à la gauche. Certes, le fond de son électorat reste celui de la droite de toujours : les personnes âgées dont le poids est aujourd’hui décisif au sein de la société française, les hauts revenus ainsi que les artisans, les petits commerçants, agriculteurs. Mais tout de même : il a rallié le vote ouvrier, notamment dans le Nord et le Pas-de-Calais. Il a atteint son but : attirer les catégories populaires dans le giron de la droite républicaine.

C’était son objectif depuis 2002. Quelques semaines avant la réélection de Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy signe avec Henri Guaino – devenu aujourd’hui la « plume » de ses discours – une tribune dans « le Monde » intitulée « Pour en finir avec un mythe ». Tout l’esprit de sa future campagne y figure déjà. Il y fustige « le stéréotype d’une gauche soi-disant morale qui aurait le monopole de la justice sociale et du sens de l’Etat » qui a « déserté le terrain de la souffrance sociale pour celui des revendications identitaires » . « Laissez dormir la gauche de Jaurès et de Léon Blum » , conclut alors le duo Sarko-Guaino. Déjà.

Au fond, pour Sarkozy l’élimination de Lionel Jospin au premier tour de la présidentielle, le 21 avril 2002, n’avait rien d’un accident. Il en fait depuis longtemps l’analyse. « La gauche est enfermée dans ses vieux schémas » , observait-il peu après la réélection de Chirac. Sarkozy a beaucoup d’appétit et l’esprit large… Il veut séduire les catégories populaires mais aussi les classes moyennes et même l’élite intellectuelle, même les « bobos ». « C’est aussi vous que je veux convaincre » , lance-t-il ainsi un jour au « Nouvel Observateur », alors qu’il est au zénith dans les sondages. Mais pour désarçonner la gauche, il doit lui donner des gages. D’où ses prise de position en faveur de l’abolition de la double peine pour les étrangers en situation irrégulière – qu’il fera voter – ou du vote des étrangers aux élections locales – qu’il avancera un temps avant de l’abandonner prudemment en cours de campagne pour ne pas trop heurter les électeurs frontistes.

Dès son arrivée place Beauvau, le futur président a pris la gauche à revers. Avec son assentiment. A Sangatte, lorsqu’il va ordonner la fermeture du centre de réfugiés, on le voit bras dessus, bras dessous avec Jack Lang, devenu plus tard porte-parole de la candidate socialiste. Guy Bedos, Pierre Arditi et même Bertrand Tavernier, lui apportent leur soutien. Il jubile. Il est sûr d’être dans la bonne direction. Et pas seulement sur le terrain de l’insécurité ou de l’immigration.

Car Sarkozy n’a jamais pensé que le silence de l’opinion face, par exemple, aux grèves à répétition dans les transports valait approbation. Il n’a jamais cru, sauf pour les retraites et le CPE, à la thèse des grèves par procuration en vogue depuis les mouvements de 1995. « Quelle bêtise ! disait-il. Les gens ne disent rien parce qu’ils sont civilisés et démocrates . Mais ils n’en pensent pas moins. Et à la fin ils votent » . Et de conclure souvent : « La gauche persiste dans l’erreur . Tant mieux pour moi » .

Mêmes certitudes après les élections régionales de 2004. Pour le ministre de l’Intérieur d’alors, la Berezina de la droite ne signifie en rien une adhésion du peuple français à la gauche ou au PS. Les satisfecit que s’accorde alors le premier secrétaire du PS François Hollande lui semblent « à côté de la plaque» . A ses yeux, les résultats expriment surtout un double rejet : celui de Jean-Pierre Raffarin et donc de Jacques Chirac qui a maintenu le Premier ministre à son poste envers et contre tout.

La séquence des émeutes de novembre 2005 ne fait que le conforter dans son analyse. « Heureusement pour nous, la gauche n’a rien compris. Elle conserve ses réflexes » , observe alors, un mois après les événements, Patrick Devedjian qui redoutait pourtant encore une mue du Parti socialiste : « Si le PS se blairise, s’il se modernise en économie et évolue sur l’insécurité et l’immigration, nous sommes morts». A l’époque, Sarkozy décrypte ainsi la situation : « La gauche ne veut pas comprendre que les gens ne me rendent pas responsable des violences. Ils pensent que c’est d’abord la société qui est violente et ils me font crédit d’essayer de lutter contre. Oui, ils me font crédit . La gauche n’arrive pas à intégrer ça . C’est pourtant ce qui se passe » .

Lorsque surviendront, fin mars 2007, les violences de la gare du Nord, probablement l’un des tournants de cette campagne présidentielle, il n’a pas changé d’avis et bondit sur l’occasion que lui offre la première réaction de Ségolène Royal. Comme il avait sauté quelques semaines auparavant sur l’occasion de prendre à contre-pied François Hollande au moment de l’arrestation de Cesare Battisti, n’oubliant pas que le premier secrétaire du PS était allé visiter en prison cet ancien membre des PAC ( Prolétaires Armés pour le Communisme ) réfugié en France.

Une analyse de longue date donc, qui vaut pour la gauche mais aussi pour Chirac. Sarkozy n’a pas oublié qu’au début des émeutes de 2005 le président de la République et les siens avaient entonné à mi-voix l’air favori de l’opposition : « Sarkozy facteur de désordre ».

De quoi Nicolas Sarkozy est-il aujourd’hui le plus fier ? Est-ce d’avoir vaincu la gauche, d’avoir réduit le FN ou d’avoir enfoncé Chirac ? Les trois sans doute. Mais tout de même ! Quelle incroyable revanche pour le pestiféré, « le traître » de 1995 sifflé ensuite à Vincennes par le conseil national du RPR ! Quelle claque magistrale pour Chirac, « abonné » depuis 1988 à ses 20 % au premier tour, ce fameux noyau dur qu’il n’a jamais su ou pu élargir. Chirac qui n’a cessé de répéter que Sarkozy n’était « pas un rassembleur » . Chirac tétanisé par son échec à l’élection présidentielle de 1988 et dont la carrière se sera faite parallèlement à la montée du FN et malgré elle. Chirac dont il pense que la droite – aussi bien son électorat que ses élus – ne lui a jamais vraiment pardonné la dissolution de 1997.

Chirac devant lequel il a dû mettre un genou à terre, après la trahison de 1993, lorsqu’il a remis les pieds pour la première fois à l’Elysée, à l’occasion de la cérémonie des voeux du Nouvel An en 1996. Chirac qui ne l’a pas nommé à Matignon en 2002 et ne lui a proposé « que » l’Intérieur. Il lui avait alors dit, bravache : « Pourquoi me faites-vous confiance pour être votre numéro deux puisque vous ne me faites pas confiance pour être votre numéro un ? » Chirac qui l’a tenu en lisière pendant cinq ans. Chirac enfin « qui s’est complètement trompé » sur son analyse des résultats de l’élection de 2002. « Ah, ça oui. C’était même notre objectif de le démontrer. C’est comme ça qu’on a construit la campagne » , souligne aujourd’hui un proche du nouveau président.

Dès le 21 avril 2002, la divergence d’analyse entre Chirac et Sarkozy est en effet patente. Le premier s’engage sur un discours à tous les républicains. Le second pense, en revanche, qu’il faut élargir la majorité, répondre à « l’immense sentiment d’exaspération du peuple » mais ne renoncer en rien au programme de la droite, selon lui, validé malgré tout lors de ce premier tour. Pour Sarkozy il faut profiter du fait que la gauche est décapitée pour mener, très vite, quelques réformes difficiles comme celle des retraites, de l’école ou l’instauration du service minimum.
C’est de cette conviction que Chirac s’est trompé qu’il tire la certitude qu’il devra, lui, incarner la « rupture ». Il le martèle alors à ses proches : « Si je suis le candidat de la continuité, je suis mort » . Il multiplie donc les provocs en France comme à l’étranger, en Chine ou aux Etats-Unis. Partout dans le monde, il n’a pas de mots assez durs, en privé, sur la présidence de Chirac. Au point que les diplomates se renseignent auprès de leurs autres sources : « Mais qu’est-ce qui se passe en France ? » Lorsqu’il critiquera, sur le sol américain, la politique de la France sur l’Irak, la question de son départ est posée dans le premier cercle chiraquien. « Il aurait fallu le virer à ce moment-là , dit un ancien ministre, mais Chirac a eu peur » .

Du coup, Sarkozy se croit tout permis. A l’approche du référendum européen de 2005 et alors que la victoire du non paraît inéluctable, il confie : « Il y a un ressentiment incroyable contre Chirac » . Puis il se pince les lèvres de crainte d’en dire trop. Mais il va quand même jusqu’à comparer son président, un jour de 14-Juillet, à « Louis XVI en train de monter ses serrures à Versailles tandis que la France gronde »… Quand Sarkozy dénonce, pendant toute sa campagne présidentielle, « l’inertie » et « l’immobilisme » , il désigne le PS et sa candidate mais c’est aussi à Chirac qu’il pense. Il estime avoir tellement bien réussi à se différencier de ce dernier qu’il se permet de jouer franc jeu à la télévision lorsqu’on l’interroge sur son bilan et ses échecs ( la Corse ou l’augmentation des violences contre les personnes ). « Je parie sur l’intelligence des Français , dit-il. Les gens ne sont pas bêtes . Ils savent bien qu’on ne résout pas tout d’un coup de baguette magique. Ils me laissent une chance parce que je désigne les objectifs qui sont aussi les leurs, parce que je parle de leurs problèmes comme eux » .

Reste à incarner cette rupture mais sans effrayer le bourgeois. Première étape : faire oublier Balladur. Sarkozy est un homme qui sait tirer les leçons de ses échecs passés. La campagne de Balladur qui fut aussi la sienne, il l’a disséquée, décortiquée, analysée sous toutes les coutures. « L’erreur de Balladur est d’être resté immobile , accroché à son bilan gouvernemental , a-t-il souvent expliqué. Il n’a pas su être audacieux » . Et, ajoutait-il en confidence : « Il n’a pas assez donné de lui-même . Dans une campagne, il faut se donner. »

Autre enseignement : les balladuriens, et notamment le clan Sarkozy, ont donné d’eux une image détestable à l’époque, notamment au Parlement avec le fameux « t’es avec nous ou contre nous ? » , prononcé sur un ton menaçant. Depuis son arrivée place Beauvau, Sarkozy s’est employé cette fois, sinon à séduire les parlementaires – ceux de l’UMP comme ceux de l’UDF – du moins à les convaincre du bien-fondé de sa stratégie. « Le ralliement massif des députés UDF entre les deux tours n’est pas le fruit du hasard , observe Frédéric Lefebvre, conseiller parlementaire de Sarkozy. On travaille avec eux depuis des années . » Soit. Disons plutôt que les députés ont compris d’eux-mêmes où se trouvait la puissance. Et on sait que Sarkozy ne plaisante pas avec les rapports de force…

Deuxième étape : opérer une métamorphose à la hauteur de l’enjeu présidentiel. « J’ai changé … » Pour cela, il s’en remet à Henri Guaino, le véritable artisan de la victoire de Sarkozy. Sarkozy a plusieurs fois croisé la route, ou plutôt le fer, de cet économiste gaulliste féru d’histoire. Souverainiste, séguiniste, pasquaïen, Guaino est, sous l’ère Balladur, le chantre de « l’autre politique » qui donne des boutons à l’ancien Premier ministre. Il apportera sa pierre au projet présidentiel de Chirac en 1995 et à la fameuse « fracture sociale ». Sarkozy est alors ministre du Budget puis porte-parole du candidat Balladur. Tout les oppose donc. Ils se revoient au RPR lorsque Séguin en prend la tête et apprennent à s’apprécier. Mais ils ne se rencontrent vraiment qu’à la veille de la présidentielle de 2002 lorsqu’ils décident d’écrire ensemble leur tribune dans « le Monde ». Au début de l’année 2006, Guaino vient trouver Sarkozy. «Tu ne seras jamais élu si tu es un candidat libéral, atlantiste et communautaire , lui dit-il. Aux Français , tu dois parler de la France. Je peux t’y aider » . Quelques mois plus tard, Sarkozy prononce à Nîmes un discours remarqué sur la France. Depuis, Guaino est devenu son unique parolier. Jaurès (dont le nom fut prononcé 27 fois à Toulouse ), Blum, de Gaulle, Jules Ferry, tout cela, c’est Guaino. L’ancien commissaire au Plan a ramené la République, la France et la Nation dans la campagne. La mue du candidat est telle qu’il y croit lui-même. « J’ai changé… »

Retour sur terre au moment du débat de l’entre-deux-tours contre Ségolène Royal. Oublier Balladur ? Pas si facile apparemment. Tétanisé à l’idée de commettre la faute, Sarkozy se cramponne. Et réduit le champ de ses réponses à leur plus simple expression. Plutôt petit bras que gaffeur ou roquet. C’est ainsi qu’on passe de De Gaulle à Pompidou, de la France de Victor Hugo à celle de Balzac ( une France de propriétaires ). Sarkozy a fait la campagne déguisé en Jean Jaurès. Voici que resurgit l’ancien ministre du Budget de Balladur. « Le seul objectif était d’éviter l’agressivité . Du coup, il a fonctionné sur ses automatismes » . En effet. Mais qu’importe, pour lui, si Ségolène le double sur son propre terrain, celui du volontarisme. Tant pis s’il déçoit un électorat séduit par son discours musclé ! Sarkozy estime qu’il pouvait se le permettre. Parce qu’il a commencé cette campagne il y a bien longtemps, parce qu’il avait installé son personnage, parce qu’il avait déjà convaincu de sa poigne et de son autorité, il a fait le pari qu’il pouvait passer, l’espace d’une joute télévisée, pour un demi-sel et que les Français, là encore, lui feraient crédit et comprendraient sa tactique.

Le candidat a surtout parié, en cette fin de campagne, sur l’échec de la stratégie de diabolisation – « Sarkozy pire que Le Pen » – menée par la gauche et surtout l’extrêmegauche. Qui s’est levé pour condamner les propos de Le Pen le qualifiant de « candidat venu de l’immigration , juif par sa mère ? », interroge un proche conseiller de Sarkozy. Pas grand-monde, à dire vrai. Il n’a pas échappé au président de l’UMP, que, hormis une brève condamnation de Ségolène Royal elle-même un matin à la radio, la gauche avait été bien discrète sur le sujet. Il ne lui a pas échappé qu’au Parti socialiste un simple communiqué de Faouzi Lamdaoui, obscur secrétaire national à l’Egalité et au Partenariat équitable, a dénoncé « ces propos inacceptables » qui « relèvent de la xénophobie exprimée régulièrement par cet homme d’extrême-droite», mais qu’il a ajouté : « Sarkozy (…) est pris au piège de sa propre surenchère identitaire malsaine avec Jean-Marie Le Pen » . Sous-entendu : il ne l’a pas volé. Commentaire sur le moment d’un proche conseiller du candidat : « Ce jour-là , la gauche a perdu son âme » . Le même s’indigne : « A part quelques éditorialistes ( NDLR : notamment Jean Daniel dans “ le Nouvel Observateur” ), qui, à gauche, se réjouit du recul historique de Jean-Marie Le Pen ? »

Voilà pourquoi Nicolas Sarkozy s’est senti autorisé à dénoncer à plusieurs reprises en fin de campagne « la faillite morale » et « la dérive sectaire d’une petite gauche qui n’admet pas de pouvoir avoir tort » . En privé, il n’est pas en reste. « Ça me sert, confie-t-il à ses fidèles, la semaine dernière . Les gens ne supportent plus le sectarisme » . Voilà pourquoi il pensait aussi obtenir une victoire franche, voire massive. Voilà pourquoi il apparaissait aux siens étonnamment calme cette dernière semaine, songeant à se mettre au vert quelques jours avant de prendre ses fonctions le 16 mai.

« Oser être de droite » : c’était le titre d’une interview du député-maire de Neuilly aux « Echos » en 1998. Sarkozy a tenu son pari : rendre sa fierté à une droite désormais décomplexée. Mais, déjà, les amis du nouveau président préviennent, comme s’il fallait se méfier de cette large victoire. « On ferait une grave erreur de penser que c’est celle de la droite sur la gauche », remarque Henri Guaino. C’est d’abord une victoire du volontarisme politique. « On ne s’y trompe pas, c’est l’élection de la dernière chance, relève l’ex-ministre de la Santé Xavier Bertrand. La participation massive et le recul du Front national sont un appel des Français aux partis de gouvernement . C’est comme s’ils nous avaient dit : bon, on essaie encore une fois. Après, si on ne répond pas aux attentes, on aura les extrêmes ». Comment mieux dire que Sarkozy n’a pas droit à l’erreur ?

Présidentielle : Heureusement pour nous, la gauche n’a rien compris

« La gauche persiste dans l’erreur . Tant mieux pour moi »

« Si je suis le candidat de la continuité, je suis mort » .

Retour sur la campagne victorieuse de Nicolas sarkozy…

A l’époque où il montait (avec son parolier préféré Guaino et dans une tribune du Monde) sa machine de guerre de 2007…

Fustigeant l’inertie » et « l’immobilisme» et appelant au «droit d’inventaire» comme à la démystification de la gauche tout en s’en appropriant les figures historiques …

En… 2002 et pour (cherchez l’erreur !)… Chirak !!!

Pas plus qu’il ne suffit d’invoquer le nom du général de Gaulle pour incarner une certaine idée de la France, il ne suffit d’invoquer les grandes figures des luttes sociales pour incarner la justice, la solidarité ou la République.

C’est dans cet esprit que Jacques Chirac est candidat, c’est dans cet esprit que son programme sera appliqué s’il est élu.

Lundi 21 mai 2007

POINT DE VUE
Pour en finir avec un mythe
PAR HENRI GUAINO ET NICOLAS SARKOZY
Le Monde
Le 11.04.02
http://abonnes.lemonde.fr/cgi-bin/ACHATS/acheter.cgi?offre=ARCHIVES&type_item=ART_ARCH_30J&objet_id=750366

Le stéréotype d’une gauche qui aurait le monopole de la justice sociale et du sens de l’Etat a la vie dure. Stéréotype aussi tenace qu’infondé. Non que depuis deux cents ans ce que l’on a appelé « la gauche » n’ait pas contribué au progrès social. Mais sur deux siècles le mot « gauche » n’a cessé de changer de sens, et c’est Jules Ferry, homme classé à droite, qui a institué l’école républicaine laïque et gratuite, le général de Gaulle, contre lequel la gauche défilait en 1958 en criant « Le fascisme ne passera pas », qui a créé la Sécurité sociale et l’assurance-chômage, et le service public et l’Etat républicain doivent davantage à Michel Debré qu’à Guy Mollet ou à François Mitterrand. Pas plus qu’il ne suffit d’invoquer le nom du général de Gaulle pour incarner une certaine idée de la France, il ne suffit d’invoquer les grandes figures des luttes sociales pour incarner la justice, la solidarité ou la République.

A François Mitterrand, qui se prétendait entre les deux tours de l’élection présidentielle de 1965 le « candidat unique des républicains », André Malraux répondait de « laisser dormir la République », lui qui n’avait jamais rien fait pour elle et qui combattait un homme qui l’avait sauvée deux fois. A Lionel Jospin, nous avons envie de dire aujourd’hui : laissez dormir la gauche de Jaurès et de Léon Blum, vous qui n’avez rien de commun avec elle et qui n’êtes que l’héritier d’une gauche dont le principe est le cynisme et non la générosité.

Il y a une mythologie de la gauche qui n’a rien à voir avec les valeurs ni avec la politique de la gauche actuelle, mais qui est extrêmement efficace.

Quelle importance que la gauche ait depuis vingt ans accru les inégalités, laissé se développer le chômage de masse, mis l’école républicaine en crise, déstabilisé le service public, créé des années durant les conditions d’une économie de rentiers, laissé s’installer les ghettos urbains, conforté le communautarisme ? Quelle importance que la loi contre l’exclusion ait été préparée par le gouvernement d’Alain Juppé, que les 35 heures aient freiné la progression des salaires, que la couverture maladie universelle n’ait d’universelle que le nom et que l’ancienne aide médicale des départements fut parfois plus généreuse ? Quelle importance que la gauche ait cédé à la fascination de l’argent roi et que le fameux « droit d’inventaire » jospinien n’ait jamais été exercé ?

La gauche a pour elle sa légende. Elle peut parler de « mystification » à propos du discours de 1995 sur la fracture sociale comme si elle n’avait pas renié toutes ses promesses de 1981, comme si elle n’avait pas déserté le terrain de la souffrance sociale pour celui des revendications identitaires, comme si elle n’avait pas avant 1993 et après 1997 creusé elle-même la fracture sociale. Elle peut s’indigner qu’il y ait des SDF comme si elle n’avait pas elle-même fabriqué de l’exclusion. Cette gauche soi-disant morale a tous les droits. Elle mène croisade contre le mal, contre le capital, contre les tenants de la régression sociale, de la discrimination, de l’inégalité, contre le racisme, contre le fascisme.

Mais cette gauche qui se pare de vertus qu’elle n’a pas ne se contente pas de donner des leçons et de dénigrer ses adversaires. Elle utilise aussi sa rhétorique mythologique pour dresser les catégories sociales les unes contre les autres, les salariés contre les patrons, les pauvres contre les riches, le public contre le privé, les exclus contre les classes moyennes, les chômeurs contre ceux qui ont un emploi, les habitants des banlieues contre ceux des centres-villes, comme jadis on opposait les classes laborieuses aux classes oisives, le prolétariat à la bourgeoisie. Vieux résidus de l’idéologie de la lutte des classes, qui n’expriment plus le souci d’améliorer la condition humaine et de combattre l’exploitation mais seulement la volonté de diviser pour régner. Nous savons trop ce que nous devons aux valeurs de la République pour les laisser préempter par cette gauche imaginaire dont l’argumentaire se réduit aux procès d’intention.

Ce n’est pas parce que nous refusons de confondre l’égalité avec l’égalitarisme, l’Etat avec l’étatisme, le volontarisme politique avec le dirigisme, la démocratie avec le communautarisme, que nous renonçons à promouvoir la justice sociale et l’égalité, bien au contraire. Ce n’est pas parce que nous refusons d’opposer les salariés du public à ceux du privé que nous renonçons à réhabiliter le service public, bien au contraire. Ce n’est pas parce que nous refusons d’opposer l’anticapitalisme radical à la mondialisation que nous renonçons à l’idée que la santé, l’éducation ou la culture ne sont pas des marchandises comme les autres et qu’il faut accroître l’aide au développement, bien au contraire. Ce n’est pas parce que nous voulons encourager l’épargne-retraite que nous renonçons à défendre par tous les moyens la retraite par répartition, bien au contraire.

Il nous faut sortir des schémas manichéens. L’Etat républicain a vocation à transcender les intérêts particuliers, non à les nier. A l’inverse, la concurrence ne résout pas tous les problèmes et l’entreprise privée n’a pas le monopole de la création de richesse. Le secteur public ne se contente pas de consommer des ressources, il contribue au bien-être, à la productivité globale du pays et à la compétitivité des entreprises. L’hôpital crée de la valeur ajoutée, l’école aussi. Il ne faut pas confondre la fin et les moyens : la compression des coûts, la réduction des effectifs, la privatisation, pour nécessaires qu’elles soient parfois, ne sont pas des fins en soi.

Nous savons d’expérience que le rationnement budgétaire fondé sur une approche exclusivement comptable est la pire des méthodes parce qu’elle génère souvent plus de dysfonctionnements et de gaspillages qu’elle n’en supprime. Il faut chercher avant tout à accroître la productivité de la dépense, à améliorer l’efficacité des services publics à partir de critères qui ne peuvent pas être exclusivement financiers. On n’améliorera le fonctionnement du secteur public ni en le paupérisant ni en dévalorisant le travail des fonctionnaires. Quoi qu’on en dise, comparé à bien d’autres pays, nous avons tout lieu d’être fiers de notre Etat, de notre fonction publique, de nos entreprises publiques. Plus qu’ailleurs sans doute, pour des raisons à la fois géographiques et culturelles, ils sont nécessaires à l’égalité des territoires, à la cohésion, à l’unité de la nation.

Nous sommes convaincus que nous ne corrigerons pas les dysfonctionnements et les dérives bureaucratiques, et que nous ne restaurerons pas la nécessaire autorité de l’Etat, en dénigrant nos enseignants, nos policiers, nos gendarmes, nos infirmiers, nos cheminots, nos postiers, nos électriciens… Mais à la gauche actuelle, qui sert des clientèles, nous voulons opposer une conception de la réforme de l’Etat et de la politique sociale fondée sur le critère de l’intérêt général et du bien commun.

Laissons de côté les étiquettes du XIXe siècle : le socialisme qui voulait le tout-Etat et l’assistanat généralisé, le libéralisme qui prônait l’Etat minimum et le moins-disant social. Laissons de côté les politiques de la table rase qui finissent toujours mal parce qu’elles oublient que les peuples ont une histoire. Cherchons plutôt la synthèse entre l’égalité et la liberté, la justice et l’efficacité, en prenant l’histoire là où elle en est, en tirant les conséquences du progrès des techniques et des engagements internationaux et européens auxquels nous avons collectivement souscrit. La clé de voûte du pacte républicain, c’est bien sûr le principe d’égalité, c’est aussi la morale de l’effort, du mérite, de l’utilité sociale, l’autonomie et la dignité du citoyen forgées dans le travail. C’est donc vers l’objectif central de la réhabilitation du travail que doivent tendre toutes nos politiques dans les années qui viennent. Les principes qui doivent guider l’action sont l’évaluation, la récompense du mérite, la cohésion sociale, l’égalité devant le service public et devant la loi, l’égalité des chances. Le front est large : de l’école à la fiscalité, de l’aménagement du territoire à la politique de la ville, de l’administration à la Sécurité sociale, des entreprises publiques aux entreprises privées.

C’est dans cet esprit qu’il faut à l’école redonner aux enfants le goût de l’effort et rétablir l’autorité des maîtres au lieu de demander aux élèves ce qu’ils ont envie d’apprendre. C’est dans cet esprit qu’il faut réformer l’Etat en rendant à ceux qui le servent leur fierté et leur dignité par la reconnaissance de la valeur de leur travail, de leur dévouement et de leurs compétences. C’est dans cet esprit qu’il faut décloisonner et déconcentrer l’administration et la Sécurité sociale, développer la culture de l’évaluation. C’est dans cet esprit qu’il faut redéfinir clairement les missions de service public et les faire respecter. C’est dans cet esprit qu’il faut davantage aider financièrement les jeunes à poursuivre leurs études et à mener à bien des projets personnels. C’est dans cet esprit qu’il faut développer la formation tout au long de la vie et donner à chaque chômeur la possibilité réelle de retrouver un emploi.

C’est dans cet esprit qu’il faut lutter par tous les moyens contre le chômage et la précarité, et pour la croissance qui crée l’emploi. C’est dans cet esprit qu’il faut abaisser les charges sociales qui alourdissent le coût du travail et qu’il faut baisser l’impôt sur le revenu qui décourage le travail. C’est dans cet esprit qu’il faut assouplir la loi sur les 35 heures et instaurer la retraite à la carte, pour permettre à ceux qui le veulent de travailler plus. C’est dans cet esprit qu’il faut encourager massivement la création d’entreprises. C’est dans cet esprit qu’il faut rénover notre protection sociale pour éliminer les « trappes à pauvreté » et les « trappes à bas salaires ». C’est dans cet esprit qu’il faut s’opposer au repli du service public dans les zones rurales et les quartiers en difficulté… Qui sait ce que serait la politique d’une gauche plurielle écartelée entre trois gauches antagonistes et l’extrême gauche si M. Jospin était élu ?

Au mythe de la gauche morale, le moment est venu d’opposer une grande ambition sociale et la volonté de restaurer l’autorité et le prestige de l’Etat. Le moment est venu d’opposer aux slogans creux la citoyenneté concrète et de faire respecter la république en faisant respecter ceux qui la servent. Lorsque l’Etat est pauvre, c’est la république qui est abaissée. Lorsque les enseignants, les pompiers, les policiers sont agressés, c’est la république qui est humiliée. Lorsque l’égalité devant le service public n’est plus assurée, c’est la république qui se défait. Ni dissolution de l’Etat, ni démantèlement des services publics, ni recul de la protection sociale, mais, au contraire, déchirer le voile de la mythologie pour regarder en face la régression sociale et l’affaiblissement de l’Etat qui, depuis vingt ans, se nourrissent du conservatisme et du clientélisme, reprendre en avant la marche du progrès social en refondant notre pacte républicain en accord avec ces réalités de notre temps que sont la mondialisation et l’Europe afin que, dans le monde tel qu’il est, le travail ne soit pas la seule variable d’ajustement, que le lien social et le lien civique soient préservés, voilà l’objectif.

Dans une société où l’effort, le travail, le mérite seront de nouveau encouragés, valorisés, il n’y aura pas moins de ressources pour la solidarité, pour la protection sociale, pour les retraites et pour le service public, il y en aura davantage. C’est dans cet esprit que Jacques Chirac est candidat, c’est dans cet esprit que son programme sera appliqué s’il est élu. C’est dans cet esprit que la droite et le centre gouverneront si les Français leur accordent leur confiance.

Voir aussi :

Quelques semaines avant la réélection de Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy signe avec Henri Guaino – devenu aujourd’hui la « plume » de ses discours – une tribune dans « le Monde » intitulée « Pour en finir avec un mythe ». Tout l’esprit de sa future campagne y figure déjà. Il y fustige « le stéréotype d’une gauche soi-disant morale qui aurait le monopole de la justice sociale et du sens de l’Etat » qui a « déserté le terrain de la souffrance sociale pour celui des revendications identitaires » . « Laissez dormir la gauche de Jaurès et de Léon Blum » , conclut alors le duo Sarko-Guaino. Déjà.

« Si le PS se blairise, s’il se modernise en économie et évolue sur l’insécurité et l’immigration, nous sommes morts». Patrick Devedjian

«La gauche ne veut pas comprendre que les gens ne me rendent pas responsable des violences. Ils pensent que c’est d’abord la société qui est violente et ils me font crédit d’essayer de lutter contre. Oui, ils me font crédit . La gauche n’arrive pas à intégrer ça . C’est pourtant ce qui se passe » . Nicolas Sarkozy

Sarkozy n’a écouté que ses intuitions et son expérience, accumulée depuis des années. Place Beauvau, il possédait une petite armoire dans laquelle il avait enfermé ses petits secrets. Depuis le début de sa carrière, mais plus encore depuis l’échec de Balladur en 1993, il a gardé tout ce qui pouvait lui servir un jour : des notations personnelles sur les hommes, des impressions de la rue, de la vie quotidienne, de ce qui fonctionne ou non dans la société, l’administration, les magasins ou les entreprises, des idées griffonnées à la va-vite, une dépêche AFP, un communiqué, un petit article de la presse régionale, la relation d’un fait divers, les récriminations des uns et des autres. Bref, tout ce qu’il jugeait significatif de l’état d’esprit de la population ou de son évolution. « On s’est tous juré , un jour ou l’autre , de noter ce qui ne marche pas, ce qu’on pourrait améliorer . La plupart du temps, on oublie » , racontait-il, voici quelques années. Pas lui. Il a tout conservé. Scrupuleusement. Pour pouvoir, le moment venu, étayer ses démonstrations par des exemples, des détails concrets. C’est dire qu’il est fin prêt lorsqu’il est désigné candidat en janvier 2007.

Depuis le temps qu’il en rêvait…
La longue marche du président Sarko
L’élection du candidat de l’UMP est à la fois le triomphe d’un homme, le fruit d’une stratégie audacieuse et l’aboutissement de la reconstruction d’une vraie droite en France. Pour gagner, Sarkozy a su faire oublier ses trois anciens mentors : Pasqua, Balladur et surtout… Chirac. Comment célébrer l’alliance majoritaire des très riches et des classes populaires ? C’est la clé d’une victoire imaginée dès le lendemain de la présidentielle de 2002. Un récit de Carole Barjon
Le Nouvel Observateur
Le 10 Mai 2007
http://hebdo.nouvelobs.com/hebdo/parution/p2218/dossier/a343393-la_longue_marche_du_président_sarko.html

C’est une victoire éclatante, presque un triomphe. Un choc pour la France. Pour ceux qui l’attendaient aussi bien que pour ceux qui le redoutaient. 53 % ! Dans ce chiffre, il y a tout l’espoir des uns et la colère des autres. Ce score dessine le visage d’une nouvelle France politique : une droite plébiscitée et populaire face à une gauche amère, désavouée par le peuple.

Sarkozy-le-rouleau-compresseur a tout écrasé sur son passage. En un dimanche, tout semble avoir été oublié. La violence du personnage, les pressions sur la presse que l’on dénonçait quelques semaines plus tôt, la menace de main mise sur tous les leviers de l’Etat. Son score est inespéré pour un candidat issu de la majorité sortante. Depuis que la Cinquième existe, on n’avait jamais vu ça. Dans le livre des records, Sarkozy s’approche du niveau des plus grands : de Gaulle ( 55, 2 % en 1965 ) et Mitterrand ( 54, 01 en 1988 ) Après douze ans de pouvoir chiraquien et cinq ans au gouvernement, le candidat de l’UMP était logiquement promis aux enfers de l’opposition, conformément à la loi de l’alternance. Seul Giscard, sorte d’accident de l’histoire, avait réussi à incarner le changement dans la continuité, en 1974, mais après une campagne éclair due à la mort de Pompidou.

Sarkozy a réussi, après presque cinq ans au gouvernement, à gagner une élection dans laquelle la gauche disposait de formidables atouts. Un véritable tour de force qui efface toutes les humiliations du passé, la défaite avec Balladur en 1993, son échec personnel aux élections européennes de 1999. Ultime satisfaction : ce vote, comme l’a noté le sociologue Jean Viard qui parle de « vote restructurant » , n’est pas – pour la première fois depuis longtemps – un choix par défaut mais un vote d’adhésion.

Ce sacre, c’est l’aboutissement d’une longue marche vers le pouvoir entamée à la fin des années 1970, à l’époque où, à cet ami qui lui prédisait une carrière de ministre, Sarkozy répliquait : « Non, président de la République » . Il l’a toujours dit : « Ceux qui réussissent sont ceux qui le veulent plus que les autres. Et moi, j’en ai plus envie que d’autres . » De cette profession de foi, il a fait sa marque de fabrique. Sarkozy-la-gagne. Un jour qu’il commentait l’engagement résolu du « Nouvel Observateur » en faveur du référendum constitutionnel européen de 2005, il a eu ce mot qui dit tout : « Vous avez défendu vos idées , oui, mais vous avez perdu ! » Du Sarkozy tout craché. La culture du résultat, la réussite, le succès, c’est cela qui compte d’abord. Que valent les idées si on ne les fait pas passer ?

Ses convictions, il en a, à vrai dire, peu changé sur le fond. Chabaniste à ses débuts, il fut chiraquien puis balladurien. Il a souvent changé de mentor, pas de parti. Après la présidentielle de 1974, sollicité pour rejoindre les troupes du nouveau pouvoir giscardien, le jeune Sarkozy décline l’invitation : « Non merci. Je ne vais pas à la soupe ». Son interlocuteur, Hugues Dewavrin, alors jeune-giscardien, qui avait tenté cette mission impossible, en est resté bluffé, convaincu après cela qu’avec un tel tempérament « le petit Nicolas » parviendrait un jour aux sommets de l’Etat.

Sarkozy a gagné seul. Seul contre tous : contre la gauche, contre le Front national, contre Chirac. Dès l’origine, il savait qu’il lui faudrait rassembler, réaliser la synthèse du gaullisme du pompidolisme et… du mitterrandisme. Il avait deux obsessions : remiser au vestiaire le képi de Pasqua et la chaise à porteurs de Balladur. Il a réussi parce qu’il a neutralisé ses trois pères en politique : Pasqua, Balladur et Chirac. Il a battu le premier, effacé le deuxième et vampirisé le troisième. Sur le papier, c’est aussi simple que ça. En pratique, ce fut une tout autre histoire…

« Cette campagne, il la gagnera ou la perdra seul » , assurait-on ces derniers mois à son quartier général parisien de la rue d’Enghien, alors qu’il n’entendait déjà plus personne. Sarkozy n’a écouté que ses intuitions et son expérience, accumulée depuis des années. Place Beauvau, il possédait une petite armoire dans laquelle il avait enfermé ses petits secrets. Depuis le début de sa carrière, mais plus encore depuis l’échec de Balladur en 1993, il a gardé tout ce qui pouvait lui servir un jour : des notations personnelles sur les hommes, des impressions de la rue, de la vie quotidienne, de ce qui fonctionne ou non dans la société, l’administration, les magasins ou les entreprises, des idées griffonnées à la va-vite, une dépêche AFP, un communiqué, un petit article de la presse régionale, la relation d’un fait divers, les récriminations des uns et des autres. Bref, tout ce qu’il jugeait significatif de l’état d’esprit de la population ou de son évolution.
« On s’est tous juré , un jour ou l’autre , de noter ce qui ne marche pas, ce qu’on pourrait améliorer . La plupart du temps, on oublie » , racontait-il, voici quelques années. Pas lui. Il a tout conservé. Scrupuleusement. Pour pouvoir, le moment venu, étayer ses démonstrations par des exemples, des détails concrets. C’est dire qu’il est fin prêt lorsqu’il est désigné candidat en janvier 2007.

Car c’est en 2002 que Sarkozy a réellement entamé sa campagne présidentielle. Lorsque Chirac réélu lui donne le choix entre Bercy ou le ministère de l’Intérieur, il n’hésite pas. C’est place Beauvau, il le sent, qu’il sera en phase avec les aspirations du pays. C’est de là, en luttant contre l’insécurité et l’immigration, qu’il pourra le mieux réduire le Front national – « Le Pen, je vais le bouffer » , disait-il – et mettre la gauche face à ses contradictions.

Pari tenu. Au premier tour, le 22 avril dernier, il a pulvérisé le Front national. Au second, il a confirmé sa percée dans des secteurs traditionnellement acquis à la gauche. Certes, le fond de son électorat reste celui de la droite de toujours : les personnes âgées dont le poids est aujourd’hui décisif au sein de la société française, les hauts revenus ainsi que les artisans, les petits commerçants, agriculteurs. Mais tout de même : il a rallié le vote ouvrier, notamment dans le Nord et le Pas-de-Calais. Il a atteint son but : attirer les catégories populaires dans le giron de la droite républicaine.

C’était son objectif depuis 2002. Quelques semaines avant la réélection de Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy signe avec Henri Guaino – devenu aujourd’hui la « plume » de ses discours – une tribune dans « le Monde » intitulée « Pour en finir avec un mythe ». Tout l’esprit de sa future campagne y figure déjà. Il y fustige « le stéréotype d’une gauche soi-disant morale qui aurait le monopole de la justice sociale et du sens de l’Etat » qui a « déserté le terrain de la souffrance sociale pour celui des revendications identitaires » . « Laissez dormir la gauche de Jaurès et de Léon Blum » , conclut alors le duo Sarko-Guaino. Déjà.

Au fond, pour Sarkozy l’élimination de Lionel Jospin au premier tour de la présidentielle, le 21 avril 2002, n’avait rien d’un accident. Il en fait depuis longtemps l’analyse. « La gauche est enfermée dans ses vieux schémas » , observait-il peu après la réélection de Chirac. Sarkozy a beaucoup d’appétit et l’esprit large… Il veut séduire les catégories populaires mais aussi les classes moyennes et même l’élite intellectuelle, même les « bobos ». « C’est aussi vous que je veux convaincre » , lance-t-il ainsi un jour au « Nouvel Observateur », alors qu’il est au zénith dans les sondages. Mais pour désarçonner la gauche, il doit lui donner des gages. D’où ses prise de position en faveur de l’abolition de la double peine pour les étrangers en situation irrégulière – qu’il fera voter – ou du vote des étrangers aux élections locales – qu’il avancera un temps avant de l’abandonner prudemment en cours de campagne pour ne pas trop heurter les électeurs frontistes.

Dès son arrivée place Beauvau, le futur président a pris la gauche à revers. Avec son assentiment. A Sangatte, lorsqu’il va ordonner la fermeture du centre de réfugiés, on le voit bras dessus, bras dessous avec Jack Lang, devenu plus tard porte-parole de la candidate socialiste. Guy Bedos, Pierre Arditi et même Bertrand Tavernier, lui apportent leur soutien. Il jubile. Il est sûr d’être dans la bonne direction. Et pas seulement sur le terrain de l’insécurité ou de l’immigration.

Car Sarkozy n’a jamais pensé que le silence de l’opinion face, par exemple, aux grèves à répétition dans les transports valait approbation. Il n’a jamais cru, sauf pour les retraites et le CPE, à la thèse des grèves par procuration en vogue depuis les mouvements de 1995. « Quelle bêtise ! disait-il. Les gens ne disent rien parce qu’ils sont civilisés et démocrates . Mais ils n’en pensent pas moins. Et à la fin ils votent » . Et de conclure souvent : « La gauche persiste dans l’erreur . Tant mieux pour moi » .

Mêmes certitudes après les élections régionales de 2004. Pour le ministre de l’Intérieur d’alors, la Berezina de la droite ne signifie en rien une adhésion du peuple français à la gauche ou au PS. Les satisfecit que s’accorde alors le premier secrétaire du PS François Hollande lui semblent « à côté de la plaque» . A ses yeux, les résultats expriment surtout un double rejet : celui de Jean-Pierre Raffarin et donc de Jacques Chirac qui a maintenu le Premier ministre à son poste envers et contre tout.

La séquence des émeutes de novembre 2005 ne fait que le conforter dans son analyse. « Heureusement pour nous, la gauche n’a rien compris. Elle conserve ses réflexes » , observe alors, un mois après les événements, Patrick Devedjian qui redoutait pourtant encore une mue du Parti socialiste : « Si le PS se blairise, s’il se modernise en économie et évolue sur l’insécurité et l’immigration, nous sommes morts». A l’époque, Sarkozy décrypte ainsi la situation : « La gauche ne veut pas comprendre que les gens ne me rendent pas responsable des violences. Ils pensent que c’est d’abord la société qui est violente et ils me font crédit d’essayer de lutter contre. Oui, ils me font crédit . La gauche n’arrive pas à intégrer ça . C’est pourtant ce qui se passe » .

Lorsque surviendront, fin mars 2007, les violences de la gare du Nord, probablement l’un des tournants de cette campagne présidentielle, il n’a pas changé d’avis et bondit sur l’occasion que lui offre la première réaction de Ségolène Royal. Comme il avait sauté quelques semaines auparavant sur l’occasion de prendre à contre-pied François Hollande au moment de l’arrestation de Cesare Battisti, n’oubliant pas que le premier secrétaire du PS était allé visiter en prison cet ancien membre des PAC ( Prolétaires Armés pour le Communisme ) réfugié en France.

Une analyse de longue date donc, qui vaut pour la gauche mais aussi pour Chirac. Sarkozy n’a pas oublié qu’au début des émeutes de 2005 le président de la République et les siens avaient entonné à mi-voix l’air favori de l’opposition : « Sarkozy facteur de désordre ».

De quoi Nicolas Sarkozy est-il aujourd’hui le plus fier ? Est-ce d’avoir vaincu la gauche, d’avoir réduit le FN ou d’avoir enfoncé Chirac ? Les trois sans doute. Mais tout de même ! Quelle incroyable revanche pour le pestiféré, « le traître » de 1995 sifflé ensuite à Vincennes par le conseil national du RPR ! Quelle claque magistrale pour Chirac, « abonné » depuis 1988 à ses 20 % au premier tour, ce fameux noyau dur qu’il n’a jamais su ou pu élargir. Chirac qui n’a cessé de répéter que Sarkozy n’était « pas un rassembleur » . Chirac tétanisé par son échec à l’élection présidentielle de 1988 et dont la carrière se sera faite parallèlement à la montée du FN et malgré elle. Chirac dont il pense que la droite – aussi bien son électorat que ses élus – ne lui a jamais vraiment pardonné la dissolution de 1997.

Chirac devant lequel il a dû mettre un genou à terre, après la trahison de 1993, lorsqu’il a remis les pieds pour la première fois à l’Elysée, à l’occasion de la cérémonie des voeux du Nouvel An en 1996. Chirac qui ne l’a pas nommé à Matignon en 2002 et ne lui a proposé « que » l’Intérieur. Il lui avait alors dit, bravache : « Pourquoi me faites-vous confiance pour être votre numéro deux puisque vous ne me faites pas confiance pour être votre numéro un ? » Chirac qui l’a tenu en lisière pendant cinq ans. Chirac enfin « qui s’est complètement trompé » sur son analyse des résultats de l’élection de 2002. « Ah, ça oui. C’était même notre objectif de le démontrer. C’est comme ça qu’on a construit la campagne » , souligne aujourd’hui un proche du nouveau président.

Dès le 21 avril 2002, la divergence d’analyse entre Chirac et Sarkozy est en effet patente. Le premier s’engage sur un discours à tous les républicains. Le second pense, en revanche, qu’il faut élargir la majorité, répondre à « l’immense sentiment d’exaspération du peuple » mais ne renoncer en rien au programme de la droite, selon lui, validé malgré tout lors de ce premier tour. Pour Sarkozy il faut profiter du fait que la gauche est décapitée pour mener, très vite, quelques réformes difficiles comme celle des retraites, de l’école ou l’instauration du service minimum.
C’est de cette conviction que Chirac s’est trompé qu’il tire la certitude qu’il devra, lui, incarner la « rupture ». Il le martèle alors à ses proches : « Si je suis le candidat de la continuité, je suis mort » . Il multiplie donc les provocs en France comme à l’étranger, en Chine ou aux Etats-Unis. Partout dans le monde, il n’a pas de mots assez durs, en privé, sur la présidence de Chirac. Au point que les diplomates se renseignent auprès de leurs autres sources : « Mais qu’est-ce qui se passe en France ? » Lorsqu’il critiquera, sur le sol américain, la politique de la France sur l’Irak, la question de son départ est posée dans le premier cercle chiraquien. « Il aurait fallu le virer à ce moment-là , dit un ancien ministre, mais Chirac a eu peur » .

Du coup, Sarkozy se croit tout permis. A l’approche du référendum européen de 2005 et alors que la victoire du non paraît inéluctable, il confie : « Il y a un ressentiment incroyable contre Chirac » . Puis il se pince les lèvres de crainte d’en dire trop. Mais il va quand même jusqu’à comparer son président, un jour de 14-Juillet, à « Louis XVI en train de monter ses serrures à Versailles tandis que la France gronde »… Quand Sarkozy dénonce, pendant toute sa campagne présidentielle, « l’inertie » et « l’immobilisme » , il désigne le PS et sa candidate mais c’est aussi à Chirac qu’il pense. Il estime avoir tellement bien réussi à se différencier de ce dernier qu’il se permet de jouer franc jeu à la télévision lorsqu’on l’interroge sur son bilan et ses échecs ( la Corse ou l’augmentation des violences contre les personnes ). « Je parie sur l’intelligence des Français , dit-il. Les gens ne sont pas bêtes . Ils savent bien qu’on ne résout pas tout d’un coup de baguette magique. Ils me laissent une chance parce que je désigne les objectifs qui sont aussi les leurs, parce que je parle de leurs problèmes comme eux » .

Reste à incarner cette rupture mais sans effrayer le bourgeois. Première étape : faire oublier Balladur. Sarkozy est un homme qui sait tirer les leçons de ses échecs passés. La campagne de Balladur qui fut aussi la sienne, il l’a disséquée, décortiquée, analysée sous toutes les coutures. « L’erreur de Balladur est d’être resté immobile , accroché à son bilan gouvernemental , a-t-il souvent expliqué. Il n’a pas su être audacieux » . Et, ajoutait-il en confidence : « Il n’a pas assez donné de lui-même . Dans une campagne, il faut se donner. »

Autre enseignement : les balladuriens, et notamment le clan Sarkozy, ont donné d’eux une image détestable à l’époque, notamment au Parlement avec le fameux « t’es avec nous ou contre nous ? » , prononcé sur un ton menaçant. Depuis son arrivée place Beauvau, Sarkozy s’est employé cette fois, sinon à séduire les parlementaires – ceux de l’UMP comme ceux de l’UDF – du moins à les convaincre du bien-fondé de sa stratégie. « Le ralliement massif des députés UDF entre les deux tours n’est pas le fruit du hasard , observe Frédéric Lefebvre, conseiller parlementaire de Sarkozy. On travaille avec eux depuis des années . » Soit. Disons plutôt que les députés ont compris d’eux-mêmes où se trouvait la puissance. Et on sait que Sarkozy ne plaisante pas avec les rapports de force…

Deuxième étape : opérer une métamorphose à la hauteur de l’enjeu présidentiel. « J’ai changé … » Pour cela, il s’en remet à Henri Guaino, le véritable artisan de la victoire de Sarkozy. Sarkozy a plusieurs fois croisé la route, ou plutôt le fer, de cet économiste gaulliste féru d’histoire. Souverainiste, séguiniste, pasquaïen, Guaino est, sous l’ère Balladur, le chantre de « l’autre politique » qui donne des boutons à l’ancien Premier ministre. Il apportera sa pierre au projet présidentiel de Chirac en 1995 et à la fameuse « fracture sociale ». Sarkozy est alors ministre du Budget puis porte-parole du candidat Balladur. Tout les oppose donc. Ils se revoient au RPR lorsque Séguin en prend la tête et apprennent à s’apprécier. Mais ils ne se rencontrent vraiment qu’à la veille de la présidentielle de 2002 lorsqu’ils décident d’écrire ensemble leur tribune dans « le Monde ». Au début de l’année 2006, Guaino vient trouver Sarkozy. «Tu ne seras jamais élu si tu es un candidat libéral, atlantiste et communautaire , lui dit-il. Aux Français , tu dois parler de la France. Je peux t’y aider » . Quelques mois plus tard, Sarkozy prononce à Nîmes un discours remarqué sur la France. Depuis, Guaino est devenu son unique parolier. Jaurès (dont le nom fut prononcé 27 fois à Toulouse ), Blum, de Gaulle, Jules Ferry, tout cela, c’est Guaino. L’ancien commissaire au Plan a ramené la République, la France et la Nation dans la campagne. La mue du candidat est telle qu’il y croit lui-même. « J’ai changé… »

Retour sur terre au moment du débat de l’entre-deux-tours contre Ségolène Royal. Oublier Balladur ? Pas si facile apparemment. Tétanisé à l’idée de commettre la faute, Sarkozy se cramponne. Et réduit le champ de ses réponses à leur plus simple expression. Plutôt petit bras que gaffeur ou roquet. C’est ainsi qu’on passe de De Gaulle à Pompidou, de la France de Victor Hugo à celle de Balzac ( une France de propriétaires ). Sarkozy a fait la campagne déguisé en Jean Jaurès. Voici que resurgit l’ancien ministre du Budget de Balladur. « Le seul objectif était d’éviter l’agressivité . Du coup, il a fonctionné sur ses automatismes » . En effet. Mais qu’importe, pour lui, si Ségolène le double sur son propre terrain, celui du volontarisme. Tant pis s’il déçoit un électorat séduit par son discours musclé ! Sarkozy estime qu’il pouvait se le permettre. Parce qu’il a commencé cette campagne il y a bien longtemps, parce qu’il avait installé son personnage, parce qu’il avait déjà convaincu de sa poigne et de son autorité, il a fait le pari qu’il pouvait passer, l’espace d’une joute télévisée, pour un demi-sel et que les Français, là encore, lui feraient crédit et comprendraient sa tactique.

Le candidat a surtout parié, en cette fin de campagne, sur l’échec de la stratégie de diabolisation – « Sarkozy pire que Le Pen » – menée par la gauche et surtout l’extrêmegauche. Qui s’est levé pour condamner les propos de Le Pen le qualifiant de « candidat venu de l’immigration , juif par sa mère ? », interroge un proche conseiller de Sarkozy. Pas grand-monde, à dire vrai. Il n’a pas échappé au président de l’UMP, que, hormis une brève condamnation de Ségolène Royal elle-même un matin à la radio, la gauche avait été bien discrète sur le sujet. Il ne lui a pas échappé qu’au Parti socialiste un simple communiqué de Faouzi Lamdaoui, obscur secrétaire national à l’Egalité et au Partenariat équitable, a dénoncé « ces propos inacceptables » qui « relèvent de la xénophobie exprimée régulièrement par cet homme d’extrême-droite», mais qu’il a ajouté : « Sarkozy (…) est pris au piège de sa propre surenchère identitaire malsaine avec Jean-Marie Le Pen » . Sous-entendu : il ne l’a pas volé. Commentaire sur le moment d’un proche conseiller du candidat : « Ce jour-là , la gauche a perdu son âme » . Le même s’indigne : « A part quelques éditorialistes ( NDLR : notamment Jean Daniel dans “ le Nouvel Observateur” ), qui, à gauche, se réjouit du recul historique de Jean-Marie Le Pen ? »

Voilà pourquoi Nicolas Sarkozy s’est senti autorisé à dénoncer à plusieurs reprises en fin de campagne « la faillite morale » et « la dérive sectaire d’une petite gauche qui n’admet pas de pouvoir avoir tort » . En privé, il n’est pas en reste. « Ça me sert, confie-t-il à ses fidèles, la semaine dernière . Les gens ne supportent plus le sectarisme » . Voilà pourquoi il pensait aussi obtenir une victoire franche, voire massive. Voilà pourquoi il apparaissait aux siens étonnamment calme cette dernière semaine, songeant à se mettre au vert quelques jours avant de prendre ses fonctions le 16 mai.

« Oser être de droite » : c’était le titre d’une interview du député-maire de Neuilly aux « Echos » en 1998. Sarkozy a tenu son pari : rendre sa fierté à une droite désormais décomplexée. Mais, déjà, les amis du nouveau président préviennent, comme s’il fallait se méfier de cette large victoire. « On ferait une grave erreur de penser que c’est celle de la droite sur la gauche », remarque Henri Guaino. C’est d’abord une victoire du volontarisme politique. « On ne s’y trompe pas, c’est l’élection de la dernière chance, relève l’ex-ministre de la Santé Xavier Bertrand. La participation massive et le recul du Front national sont un appel des Français aux partis de gouvernement . C’est comme s’ils nous avaient dit : bon, on essaie encore une fois. Après, si on ne répond pas aux attentes, on aura les extrêmes ». Comment mieux dire que Sarkozy n’a pas droit à l’erreur ?


Investiture de Nicolas Sarkozy: La France, elle a 17 ans (Retour sur une querelle d’héritiers)

20 mai, 2007
marlyLa France, elle a 17 ans, le visage de Guy Môquet quand il est fusillé. Nicolas Sarkozy (Investiture de l’UMP, 14 janvier 2007)
J’interdis à ce ministre d’Etat qui fait la chasse aux enfants dans les écoles, qui veut emprisonner les mineurs, d’utiliser le nom de Guy Môquet, ce jeune communiste fusillé à Chateaubriand, par les nazis, à 17 ans! Marie-George Buffet (meeting du Zénith, 23 janvier 2007)

Quel meilleur signe de la fin du gaullisme et de toute une époque que de voir cette interminable querelle d’héritiers qu’a été la campagne culminer cette semaine avec l’investiture du successeur de Jacques Chirac?

Après les douze longues années de cynisme et d’immobilisme du gérontocrate corrézien, l’arrivée d’un jeune cinquantenaire ne pouvait certes que faire basculer irrémédiablement dans le périmé et le ringard toute la génération de son prédécesseur.

D’autant que celui-ci multiplie de surcroit les images nouvelles comme l’émotion apparemment non feinte du nouveau président lui-même ou la présence à ses côtés de toute sa famille (recomposée) réunie autour de lui (« clan Kennedy » pour la servilité incarnée d’une Chazal pour TFI, « famille princière Grimaldi » pour la rancoeur à peine dissimulée d’un Schneidermann pour Libération).

Sans parler, après la reprise dès le 1er tour de l’idée nationale longtemps confisquée par le FN, de la razzia sans vergogne des idées de ses concurrents.

Ainsi l’idée bayrouiste du choix des meilleurs de chaque camp (avec l’entrée de centristes et de socialistes au gouvernement ) ainsi que le féminisme « royaliste » avec pour la première fois un vrai gouvernement paritaire (sept ministres sur quinze).

Comme les droits de l’homme et la défense des opprimés de son discours de victoire (la référence au Darfour, l’appel au fondateur de MSF et MDM Kouchner) ainsi que la compassion incarnée par l’héritier de l’abbé Pierre Martin Hirsch nommé secrétaire d’Etat.

Ou l’écologie avec le réchauffement climatique et la création d’un puissant ministère du développement durable avec à sa tête le poids lourd (certes pas de première jeunesse) Alain Juppé.

Mais c’est surtout, pour une gauche ayant déja perdu avec Giscard « le monopole du coeur », au niveau de l’héritage historique et des références prestigieuses (« les grands hommes ») que l’impact est probablement le plus fort (certains poussant l’accusation de captation d’héritage jusqu’à parler de… profanation ! – voir ci-dessous).

Ainsi, après l’invocation abondamment commentée de Jaurès et Blum pendant la campagne, c’est avec l’hommage à Clémenceau (héros de la Première Guerre mais aussi patron de l’Aurore qui publié le « J’accuse de Zola » et patron de Georges Mandel, assassiné par la Vichy et dont Sarkozy fera une biographie en 94) le choix de la figure emblématique de l’icône communiste et martyr du PCF Guy Môquet (jeune militant communiste fusillé par les nazis en 1941) qui fut la vraie nouveauté de sa cérémonie d’intronisation.

Sans parler, après Malraux (lors de la panthéonisation de Jean Moulin), de l’appropriation la « Marseillaise de la Résistance », le très beau « Chant des partisans ».

Surtout qu’entre nous,

« C’est nous qui brisons les barreaux des prisons pour nos frères.
Il y a des pays où les gens au creux des lits font des rêves »,

ça a quand même plus d’allure que « Qu’un sang impur abreuve nos sillons! », non?

Faut dire qu’elle a été écrite par une autre immigrée rescapée du monde communiste comme le père de Sarkozy et volontaire des FFI à Londres, la musicienne russe Anna Betoulinski (dite Marly).

Qui, même si elle garde l’imagerie de son pays d’origine (« paysans, ouvriers, mine ») et les références révolutionnaires au sang (« Ohé, les tueurs à la balle et au couteau, tuez vite ! Demain du sang noir sèchera au grand soleil sur les routes ») savait elle de quoi elle parlait (père fusillé par les bolchéviques) et avait d’ailleurs fini sa vie en Amérique (décédée l’an dernier en Alaska) …

Que se réclame-t-il de Guy Môquet, adolescent assassiné, l’homme de droite qui stigmatise et criminalise la jeunesse des banlieues.

Nicolas Sarkozy n’est pas digne des figures de gauche dont il se réclame.
Notre panthéon profané
Par Mehdi OURAOUI
Libération
vendredi 27 avril 2007
Mehdi Ouraoui universitaire.
Dernier ouvrage paru : les Grands Discours socialistes français du XXe siècle. Préface de François Hollande (éditions Complexe). Le blog de Mehdi Ouraoui : http://desmotsetdebats.blogs.liberation.fr

Pendant la campagne, Nicolas Sarkozy s’est souvent posé en héritier de Jean Jaurès et de la gauche de jadis. Lorsqu’il invoque, à des fins partisanes les mânes des hommes illustres de la République, Nicolas Sarkozy profane notre panthéon commun. En particulier, la captation de l’héritage de la gauche par le candidat UMP ne procède d’aucune volonté de rassembler le Français, mais d’une stratégie électorale fondée sur la confusion des repères politiques et d’une attaque virulente contre la «gauche d’aujourd’hui». Il y a cinq ans déjà, le 11 avril 2002, dans les colonnes du Monde, Nicolas Sarkozy et Henri Guaino prétendaient donner des leçons de socialisme à Lionel Jospin : «Laissez dormir la gauche de Jaurès et de Léon Blum, vous qui n’avez rien de commun avec elle et qui n’êtes que l’héritier d’une gauche dont le principe est le cynisme et non la générosité.»

L’apostrophe surprend, d’autant que, pour sa part, le candidat de la droite a choisi d’ignorer l’héritage historique de sa famille politique. Aux Guizot, Thiers, Barrès et Pompidou ascendance peu enviable , il préfère les figures tutélaires de la gauche : Jaurès, Blum, Mendès France, Mitterrand. Il ne s’agit pas d’une approche pacifiée de l’histoire de France. Le Comité de vigilance face aux usages publics de l’histoire en particulier Gérard Noiriel _ a montré l’intérêt stratégique qu’il y avait pour Nicolas Sarkozy à se forger une image consensuelle en s’appropriant les figures incontestées de l’histoire républicaine. En convoquant plus particulièrement les mythes de la gauche, tout en prônant une politique résolument ancrée à droite, Nicolas Sarkozy tente de conquérir des suffrages au-delà de son seul camp.

Surtout, le confusionnisme historique est une arme puissante, et la droite et l’extrême droite françaises se saisissent de plus en plus souvent des traditions politiques de leurs adversaires. Le procédé n’est pas l’apanage de Nicolas Sarkozy : Jean-Marie Le Pen se rend en pèlerinage républicain à Valmy et cite Aimé Césaire, François Bayrou se réclame de Pierre Mendès France davantage que de Valéry Giscard d’Estaing. Au-delà des considérations électorales, il faut y déceler à la fois un symptôme et un facteur de la crise identitaire que traverse notre pays. Dans le discours de Nicolas Sarkozy, la confusion des mémoires et des identités politiques est générale : la droite et la gauche seraient semblables, elles n’auraient ni histoire ni bilan, ou plutôt elles auraient les mêmes. Les slogans simplificateurs et la communication émotionnelle viennent effacer les lignes, rendre illisibles les clivages. Et pourtant, que se réclame-t-il de Jaurès, défenseur des mineurs grévistes de Carmaux, l’homme de droite qui veut revenir sur toutes les conquêtes sociales du monde du travail. Que se réclame-t-il de Blum, inventeur des 40 heures et des congés payés, l’homme de droite qui propose pour seul horizon de «travailler plus pour gagner plus». Que se réclame-t-il de Guy Môquet, adolescent assassiné, l’homme de droite qui stigmatise et criminalise la jeunesse des banlieues et du CPE, qui la frappe au lieu de l’entendre. Que se réclame-t-il de Mendès France, artisan de la décolonisation, l’homme de droite qui fustige la «repentance française» et dont le groupe parlementaire inscrit dans la loi les «aspects positifs de la présence française outre-mer». Que se réclame-t-il de Mitterrand, révolutionnaire d’Epinay et de Cancún, l’homme de droite qui ne croit qu’aux vertus de la mondialisation libérale. L’oeuvre et la mémoire de ces grands hommes méritent d’être respectées. L’insincérité de Nicolas Sarkozy doit être dévoilée, non par «communautarisme historique», mais à l’inverse pour préserver le patrimoine commun de tous les Français.

Mais, jusque dans sa propre famille de pensée, les grandes figures de la droite républicaine le désigneraient-elles comme leur successeur ? Rien n’est moins sûr. Est-il l’héritier de Jules Ferry, pionnier de l’école républicaine, lorsqu’il fustige le «pédagogisme» et «l’école de l’égalitarisme» ? Est-il l’héritier de Georges Mandel, résistant du Massilia, lorsqu’il loue les qualités du post-fasciste Gianfranco Fini ? Est-il l’héritier de Michel Debré, fondateur de la Ve République, lorsque, pendant cinq ans, il affronte le chef de l’Etat dans des guerres picrocholines ? Est-il l’héritier du général de Gaulle, qui en 1966 défiait le géant américain aux portes du Vietnam, lorsqu’il va sur la pointe des pieds à Washington critiquer «l’arrogance» de la diplomatie française ? Nicolas Sarkozy, atlantiste, communautariste et libéral, incarne une nouvelle droite, agressive et décomplexée, en rupture avec l’héritage historique de notre pays. A Nicolas Sarkozy, on pourrait répondre aussi : laissez dormir la gauche de Jaurès et de Léon Blum.

Voir aussi:

Le chant des partisans

Paroles: Maurice Druon, Joseph Kessel. Musique: Anna Marly 1943
note: Textes original en russe d’Anna Marly, puis adapté en français.

Ami, entends-tu le vol noir des corbeaux sur nos plaines ?
Ami, entends-tu les cris sourds du pays qu’on enchaîne ?
Ohé, partisans, ouvriers et paysans, c’est l’alarme.
Ce soir l’ennemi connaîtra le prix du sang et les larmes.

Montez de la mine, descendez des collines, camarades !
Sortez de la paille les fusils, la mitraille, les grenades.
Ohé, les tueurs à la balle et au couteau, tuez vite !
Ohé, saboteur, attention à ton fardeau : dynamite…

C’est nous qui brisons les barreaux des prisons pour nos frères.
La haine à nos trousses et la faim qui nous pousse, la misère.
Il y a des pays où les gens au creux des lits font des rèves.
Ici, nous, vois-tu, nous on marche et nous on tue, nous on crève…

Ici chacun sait ce qu’il veut, ce qu’il fait quand il passe.
Ami, si tu tombes un ami sort de l’ombre à ta place.
Demain du sang noir sèchera au grand soleil sur les routes.
Chantez, compagnons, dans la nuit la Liberté nous écoute…

Ami, entends-tu ces cris sourds du pays qu’on enchaîne ?
Ami, entends-tu le vol noir des corbeaux sur nos plaines ?
Oh oh oh oh oh oh oh oh oh oh oh oh oh oh oh oh…


Gouvernement Fillon II: Plus ça change … (Vers la chiraquisation de Sarkozy le soixante-huitard?)

19 mai, 2007
Plus ca changeMai 68 a été une fausse révolution mais qui a fait peur comme une vraie … Pierre Bourdieu

Après la promesse d’une équipe “resserrée, à quand… un ministre de la maternité et de la tarte aux pommes?

A l’heure où, après avoir dûment « requis l’onction de l’épiscopat syndical » et largement entamé les génuflexions de rigueur devant leur pouvoir (abrogation des lois Robien) et même repris la « TVA sociale » un temps évoquée par le PS, notre nouveau président nous sort un gouvernement à 32 ministres et sous-ministres …

Petit retour, après le « Manifeste d’Euston » ou les fameux « sarkozystes de gauche » avant lui, sur un papier de Pascal Bruckner d’il y a un mois sur la posture paradoxale de la « révolution conservatrice » de Nicolas Sarkozy « le soixante-huitard » et la bataille à fronts renversés de la campagne présidentielle, où la gauche se retrouvait à défendre le statu quo.

Mais aussi… sur l’éventuelle chiraquisation dans laquelle il pourrait retomber?

Cette trajectoire étonnante du maire de Neuilly-sur-Seine illustre un phénomène paradoxal, à savoir que depuis une trentaine d’années le conservatisme est passé peu à peu dans le camp de celle qui fait profession de le combattre: la gauche. Ce conservatisme s’énonce toujours dans le langage de la révolution, dans une rhétorique de l’anticapitalisme empruntée à la mouvance communiste. Bolchevique dans l’opposition, mais libéral au pouvoir où il privatise à tour de bras, le Parti socialiste est resté prisonnier de son surmoi gauchisant, des groupes trotskistes, altermondialistes, écologistes, dont il persiste à singer l’idéologie. Tous les partisans de l’immobilisme qui se battent uniquement pour «préserver les intérêts acquis» se doivent d’emprunter le discours du mouvement, au point que le gauchisme était devenu, avant l’irruption de Ségolène Royal sur la scène, la maladie sénile du socialisme.

Le conservatisme est passé dans le camp de celle qui est censée le combattre: la gauche.
Sarkozy, le soixante-huitard
Pascal BRUCKNER
Libération
Le 14 mai 2007

Dans l’histoire de France, on le sait, la Restauration ne fut pas le rétablissement de l’Ancien Régime, mais sa liquidation douce, l’acclimatation des idées révolutionnaires au XIXe siècle, la perte de pouvoir progressive de la monarchie et de l’Eglise au profit des républicains. Pareillement, le réquisitoire anti-68 de Nicolas Sarkozy ne doit pas masquer qu’il en est l’héritier plus que le pourfendeur. Son slogan de candidat «Ensemble tout devient possible » et la croyance dans les vertus de l’action collective sont aux antipodes du pessimisme historique de la droite (et fait écho à ce mot de Dostoïevski : « Si Dieu n’existe pas, tout est permis» ).

Le style nerveux, dynamique de l’homme, s’il est classique dans le message, est moderne dans la forme. Rien à voir avec l’allure empesée, louis-philipparde, d’un Balladur ou d’un Giscard. Son volontarisme dément le déterminisme philosophique qu’il afficha lors de ses entretiens avec Michel Onfray à propos des prédispositions génétiques des pédophiles. Sa vie privée de père de famille recomposée, ses démêlés conjugaux et son rapport décomplexé à l’argent sont typiquement post-soixante-huitards. Une Cécilia Sarkozy eût été impensable sous de Gaulle et Pompidou, quand le féminisme était encore balbutiant. Enfin, sans Mai 68 et son esprit de générosité, jamais les Français n’auraient élu un fils d’immigré, juif et hongrois : souvenons-nous des avanies, des insultes que dut subir dans les années 50, pour cause de judéité, un Mendès-France (surnommé « Mendès, pas France» ). C’est plutôt Ségolène Royal, grande femme sage au sourire de Madone, au message évangélique « Aimons-nous les uns les autres», qui incarnerait la France d’hier, malgré sa défense de 68.

Cette trajectoire étonnante du maire de Neuilly-sur-Seine illustre un phénomène paradoxal, à savoir que depuis une trentaine d’années le conservatisme est passé peu à peu dans le camp de celle qui fait profession de le combattre: la gauche. Ce conservatisme s’énonce toujours dans le langage de la révolution, dans une rhétorique de l’anticapitalisme empruntée à la mouvance communiste. Bolchevique dans l’opposition, mais libéral au pouvoir où il privatise à tour de bras, le Parti socialiste est resté prisonnier de son surmoi gauchisant, des groupes trotskistes, altermondialistes, écologistes, dont il persiste à singer l’idéologie. Tous les partisans de l’immobilisme qui se battent uniquement pour «préserver les intérêts acquis» se doivent d’emprunter le discours du mouvement, au point que le gauchisme était devenu, avant l’irruption de Ségolène Royal sur la scène, la maladie sénile du socialisme.

Ce nouveau passéisme enrobé dans le langage des sans-culottes est assez déconcertant de prime abord, puisqu’il superpose slogans subversifs et revendications corporatistes. Ici, le sens manifeste doit s’entendre à l’inverse du sens réel: sous la mousse verbale, sous l’appel au soulèvement, il faut comprendre éloge de l’ordre établi, respect du statu quo. Ce camouflage langagier manifeste surtout une même frayeur face à la marche du temps et aux transformations du monde. A tort ou à raison, les socialistes donnent le sentiment de vouloir geler l’Histoire et d’avoir choisi le parti de l’inertie.

Depuis Mitterrand, deux conservatismes, de droite et de gauche, se coalisent pour freiner toute réforme d’envergure. L’accusation de «réactionnaire» lancée à l’endroit de certains intellectuels par les gardiens de l’orthodoxie est à cet égard révélatrice: quiconque ne parle pas la novlangue progressiste est immédiatement frappé d’anathèmes. Invoquer le poids des traditions, rappeler l’importance du facteur national, protester contre le délabrement scolaire, l’infantilisation de l’individu, vaut à certains d’être voués aux gémonies. En d’autres termes est qualifié de «réactionnaire» quiconque fait preuve d’intelligence et envisage les problèmes dans leur complexité. Il faut savoir gré à Ségolène Royal de s’être battue à fronts renversés, d’avoir introduit dans sa campagne des thèmes tabous dans son camp: le drapeau, la patrie, la famille, le travail, la Marseillaise… Tandis que son concurrent invoquait les mânes de Léon Blum et Jean Jaurès, et faisait l’éloge du labeur ouvrier. Si bien qu’à un certain moment, les deux candidats semblaient se répondre l’un l’autre, par-delà leurs divergences, comme atteints d’écholalie. On l’a beaucoup dit : un souffle d’air frais a balayé la France durant ces élections. Notre vieux pays, délaissant mythes et fables, a accepté le diagnostic sans concession posé sur lui.

La rage souvent abjecte que Nicolas Sarkozy a suscitée vient de là: il a volé à la gauche son trésor et sa langue, il l’a dépouillée comme un bandit de grand chemin, il l’a même, crime de lèse-majesté, privé de son meilleur ennemi, Jean-Marie Le Pen. Il a renvoyé la gauche à ses archaïsmes, à ses radotages, à ses lubies. Le roi est nu. Au Parti socialiste de savoir s’il veut mourir, pour mieux ressusciter comme la plupart des gauches européennes, ou dépérir dans le culte des pensées mortes: rien de plus narcissique que l’utopie quand elle préfère la sécheresse de l’idée à la richesse de la réalité. Il serait triste que le camp de la rose, déjà vaincu, se laisse en outre déposséder de sa rénovation par un leader du centre droit, François Bayrou.

Le nouveau président a trop promis pour avoir droit à l’erreur. Il a gagné cette élection sur un double message: ordre et rupture. Le pari est audacieux mais risqué. Nicolas Sarkozy n’aime rien tant que les grands écarts: il s’affiche libéral et dirigiste, patriote et européen, laïc et croyant, gaulliste et atlantiste. Selon qu’il penchera d’un côté ou de l’autre, toute son action s’en trouvera modifiée. Contrairement à ce qu’il dit, c’est l’économie de marché, et non Mai 68, qui détruit les valeurs dont la droite se veut le défenseur. C’est le capital, Marx l’a souvent écrit, qui bouleverse familles, lignages, moeurs, transgresse les frontières, casse les solidarités et fait de chaque individu un agent rationnel soucieux avant tout de sa réussite et de son bonheur.

Nicolas Sarkozy réussira-t-il à être à la fois Thatcher et Blair, celui qui réforme en profondeur et celui qui adoucit la dureté des réformes ? Pourra-t-il condenser en un quinquennat deux séquences historiques qui ont pris trente ans en Grande-Bretagne ? Ou bien renoncera-t-il au changement pour chausser peu à peu les bottes de Mitterrand et de Chirac ? La vraie rupture n’est jamais tranquille.


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