Crise financière: C’est peut-être le début de la fin de l’empire américain (But where will the world’s capital go now?)

27 septembre, 2008
Après l'empire (Todd)Si quelqu’un a une dette envers Bush, c’est bien moi. Pour ma prédiction sur la fin de l’URSS, j’ai dû attendre tellement longtemps pour que l’union s’effondre que j’étais usé. Grâce à l’équipe Bush, peut-être ai-je inventé la prédiction instantanée. Emmanuel Todd
Si vous demandez à des gens de la Banque centrale européenne ce qui risque d’arriver de pire, la première chose que l’on vous répondra est : ‘Voyons ce qu’en dit Nouriel’. Kenneth Rogoff
Des gens irresponsables se sont bercés d’illusions en se disant que cette crise ne concernait que les subprimes. Or nous avons aussi des problèmes avec les cartes de crédit, les prêts étudiants, les prêts automobiles, les crédits hypothécaires commerciaux et résidentiels, la dette des entreprises et les emprunts qui ont financé les rachats d’entreprises. Ce n’est pas seulement notre marché hypothécaire qui est à haut risque, mais notre système financier dans son ensemble. (…) Nos plus gros bailleurs de fonds sont la Chine, la Russie et les Etats du Golfe. Ce sont des rivaux, non des alliés. Dès lors que vous avez une balance courante déficitaire, vous dépendez du bon vouloir des étrangers. C’est peut-être le début de la fin de l’empire américain. Nouriel Roubini
L’Amérique n’a pas grand-chose à craindre pour l’avenir proche, tout simplement parce que les capitaux étrangers ne peuvent aller nulle part ailleurs. David Goldman (Bank of America Securities, The Wall Street Journal, 13 août 2003)

Après le Mexique (1994), la Thaïlande, l’Indonésie et la Corée (1997), la Russie et le Brésil (1998), l’Argentine (2000), voici maintenant… les Etats-Unis!

A l’heure où, pourrie par des décennies d’argent facile, la prodigue Amérique est menacée par un véritable tchernobyl financier suite au refus, pour la première fois de son histoire, de ses traditionnels bailleurs de fonds de la sortir du trou …

Et où, à l’instar du pro-russe et pro-mollahs Emmanuel Todd se réjouissant de la prétendue confirmation de ses prédictions de fin d’empire un certain 11 septembre, tous les anti-américains de la planète peinent à dissimuler leur joie …

Retour sur le fascinant portrait, dans le NYT du 18 septembre dernier, de l’économiste keynesien de l’université de New York qui en avait il y a deux ans annoncé l’émergence.

Avec juste une petite question que l’on regrette qu’on ne lui ait pas posée:

Mais qu’est-ce que le monde va bien pouvoir faire maintenant… avec tous ces « capitaux qui n’avaient tout simplement nulle part ailleurs où aller » ?

NOURIEL ROUBINI – L’économiste qui a prévu le pire
Stephen Mihm
The New York Times
Traduit par Courrier international
18 sept. 2008

Portrait
Le 7 septembre 2006, Nouriel Roubini, professeur d’économie à l’université de New York, annonça lors d’un débat au Fonds monétaire international (FMI) qu’une crise couvait. Dans les mois et les années à venir, les Etats-Unis auraient de fortes chances de connaître un éclatement de la bulle immobilière tel qu’il ne s’en produit qu’une fois par génération, un choc pétrolier, une chute spectaculaire de l’indice de confiance des consommateurs et, partant, une profonde récession. L’enchaînement des événements n’aurait rien de réjouissant, avec des propriétaires incapables de rembourser leurs emprunts immobiliers, une dépréciation mondiale des milliards de dollars de titres adossés à des crédits hypothécaires et, en dernier ressort, la paralysie du système financier international.

L’assistance se montra sceptique, voire goguenarde. Quand Roubini quitta la tribune, le modérateur de la conférence ironisa, en lançant : “Eh bien, après cela, nous allons sans doute tous avoir besoin d’un petit remontant.” Il est vrai qu’à l’époque, le chômage et l’inflation étaient modérés, et l’économie, bien qu’affaiblie, poursuivait sa croissance en dépit de la hausse du prix du pétrole et du ralentissement du marché de l’immobilier. Il y avait aussi la personnalité de l’intervenant. Nouriel Roubini est un pessimiste notoire. Dans sa réponse à l’exposé, l’économiste Anirvan Banerji remarqua que les prévisions de son collègue ne se fondaient sur aucun modèle mathématique et balaya ses intuitions, dignes d’un Cassandre professionnel.

Les faits ont pourtant très vite donné raison à Roubini. Dès l’année suivante, les émetteurs de prêts hypothécaires à risque [subprimes] ont commencé à se mettre en faillite, les fonds spéculatifs ont amorcé leur plongeon et le marché des actions s’est effondré. Le chômage a augmenté, le dollar s’est dévalorisé. Tous les symptômes d’une crise immobilière de grande ampleur se sont confirmés et, à mesure que la crise des crédits s’est aggravée, un vent de panique a soufflé sur les marchés financiers. A la fin de l’été, la Réserve fédérale (Fed) volait au secours des institutions financières, à travers la première d’une série d’interventions peu orthodoxes dans l’économie, en abaissant ses taux directeurs de 50 points de base et en rachetant des dizaines de milliards de dollars de titres adossés à des créances immobilières.

Quand Nouriel Roubini revint au FMI en septembre 2007, ce fut pour prédire une crise aggravée de la solvabilité qui contaminerait tous les secteurs du système financier. Cette fois-ci, personne ne rit. “En 2006, il est passé pour un fou. En 2007, il est revenu en prophète”, se souvient Prakash Loungani, l’économiste du FMI qui avait convié le professeur aux deux conférences. Tout au long de 2007, dès que les optimistes déclaraient que le pire de la crise était derrière nous, Roubini leur opposait son inébranlable pessimisme. En février 2007, au moment où tout le monde estimait que les vénérables sociétés d’investissement de Wall Street résisteraient à la crise, Roubini a prévenu qu’une ou plusieurs d’entre elles allaient “se ramasser”. Six semaines plus tard, la banque d’affaires Bear Stearns s’est effondrée. Après une série de mesures importantes prises par la Fed au printemps, nombre d’économistes ont salué la reprise économique qui a suivi, assurant que la crise du crédit était terminée et que l’on avait évité la récession. Mais, pour Roubini, ce rebond n’était que l’expression d’une “suffisance délirante” encouragée par une “bande de communicants agissant pour leur propre compte”, et il s’en est tenu à son scénario catastrophe. Toutes ses prédictions ne se sont pas réalisées (et ne se réaliseront peut-être jamais), mais la faillite en juillet 2008 de la banque californienne IndyMac n’a fait qu’attirer davantage l’attention sur l’apparente prescience du professeur d’économie. Du coup, celui qui n’était jusqu’à présent qu’un universitaire respecté mais marginal est devenu un acteur essentiel dans le débat public sur l’économie. Il a été invité à s’exprimer devant le Congrès, le Council on Foreign Relations [un laboratoire d’idées influent, qui publie la revue américaine Foreign Affairs] et le Forum économique mondial de Davos. C’est maintenant un conseiller recherché, qui consacre une grande partie de son temps à rencontrer des gouverneurs de banques centrales et des ministres des Finances en Europe et en Asie. Bien qu’il continue à formuler des prophéties catastrophiques hautes en couleur et résolument non conformistes – particulièrement sur son blog populaire et polémique (www.rgemonitor. com/blog/roubini) – il semblerait que l’establishment économique commence à se rallier – non sans réticences – à sa vision des choses. “Depuis quelques mois, je suis devenu plus pessimiste que la grande majorité, me confiait récemment Lawrence Summers, ancien ministre des Finances de l’administration Clinton. Les écrits de Nouriel ne sont certainement pas étrangers à cela.”

Par une morne et froide journée de l’hiver dernier, j’ai déjeuné avec Roubini dans le quartier de TriBeCa, à New York. “Je ne suis pas pessimiste par nature, a-t-il insisté. Je ne suis pas quelqu’un qui voit les choses en noir.” A en juger par ses manières austères et la mélancolie qu’il dégage, on a pourtant eu du mal à le croire. Cet homme donne l’impression de souffrir en permanence, comme si le poids de ce qu’il savait était presque trop lourd pour lui. Il sourit rarement, et quand cela lui arrive, son visage, surmonté d’une tignasse brune indisciplinée, se tord en une expression qui ressemble plutôt à une grimace. Je l’ai relancé : pas pessimiste, vraiment ? Après un instant de réflexion, il s’est un peu détendu. “Je me soucie davantage que la plupart des gens des risques et des points faibles potentiels”, a-t-il concédé, avec un art sinistre de la litote. Mais, d’après lui, ces inquiétudes le rendent plus réaliste que pessimiste et le placent dans le rôle d’un outsider lucide – qui dénonce la complaisance et dégonfle les discours moralisateurs.

A 50 ans, Nouriel Roubini a été un outsider toute sa vie. Né à Istanbul dans une famille de Juifs iraniens, il a suivi ses parents à Téhéran quand il avait 2 ans, puis à Tel-Aviv et enfin en Italie, où il a grandi et a fait ses études secondaires. Puis, il s’est installé aux Etats-Unis pour passer son doctorat en économie internationale à Harvard. Il parle couramment le farsi, l’hébreu, l’italien et l’anglais. Son accent, un inimitable grondement de polyglotte, respire cette lassitude indissociable de son identité de “nomade planétaire”, comme il se définit lui-même. A Harvard, il avait un talent exceptionnel, se souvient son directeur de thèse Jeffrey Sachs, professeur d’économie à l’université Columbia. Il était dans son élément dans l’univers complexe des mathématiques et il étudiait les institutions politiques et économiques. “C’est un mélange de compétences que l’on trouve rarement chez une seule et même personne”, confie Jeffrey Sachs. Après avoir décroché son doctorat en 1988, Nouriel Roubini a intégré le département d’économie de Yale, où il a fait la connaissance de Robert Shiller, l’économiste désormais célèbre pour ses mises en garde prémonitoires sur la bulle technologique des années 1990, avec lequel il a commencé à échanger des idées.

Pour un économiste international comme Nouriel Roubini, les années 1990 ont été riches en événements. Tout au long de cette décennie, les économies émergentes ont été les unes après les autres frappées de plein fouet par la crise, à commencer par le Mexique en 1994. Des mouvements de panique ont balayé l’Asie, et notamment la Thaïlande, l’Indonésie et la Corée en 1997 et 1998. En 1998, l’économie russe et l’économie brésilienne ont implosé. En 2000, l’Argentine a suivi. Nouriel Roubini a étudié ces pays et a très vite identifié des faiblesses communes. Avant d’être touchés par la crise, la plupart d’entre eux présentaient un énorme déficit de la balance courante (ce qui, en gros, revient à dire qu’ils dépensaient beaucoup plus qu’ils ne gagnaient) et ils finançaient généralement ces déficits en empruntant à l’étranger selon des modalités qui les exposaient à l’équivalent d’une panique bancaire. Dotés de systèmes bancaires mal réglementés, ils étaient minés par des emprunts excessifs et une politique de prêts à tout-va. La gouvernance d’entreprise était souvent médiocre et le clientélisme endémique. Le travail de Roubini se distingue non seulement par ses conclusions, mais aussi par sa méthode. En exploitant largement les comparaisons transnationales et les analogies historiques, il utilise un cadre subjectif et non technique, semblable à ceux adoptés par des économistes populaires comme Paul Krugman et Joseph Stiglitz pour sensibiliser le grand public. Nouriel Roubini tient toutefois à souligner qu’il reste un économiste rigoureusement universitaire. “Quand j’évalue les données en présence, je puise dans vingt années d’expérience accumulée en utilisant des modèles”, précise-t-il. Pour autant, son approche ne correspond pas à l’idéal universitaire actuel, qui veut qu’un économiste élabore un modèle afin de s’en tenir à un ensemble de données mathématiques et de limiter ses impressions subjectives. Nouriel Roubini compare son style à celui d’un décideur comme Alan Greenspan, l’ancien président de la Fed, dont on disait (peut-être à tort) qu’il étudiait d’énormes quantités de données économiques techniques dans son bain, cherchant à sentir vers où soufflait le vent de l’économie. Roubini se réclame également d’un exemple idéologiquement plus à son goût, celui de l’approche globale et cosmopolite de l’économiste légendaire John Maynard Keynes [1883-1946], qu’il qualifie en exagérant à peine de “plus brillant des économistes, qui n’a jamais écrit une seule équation”. Le livre que Nouriel Roubini a finalement publié (en collaboration avec son collègue Brad Setser) sur la crise des marchés émergents, Bailouts or Bail-Ins? [Renflouements ou interventions du secteur privé ? Peterson Institute, 2004, non traduit en français] est un pavé de plus de 400 pages qui ne comporte pas une seule équation.

Après avoir analysé les marchés qui se sont effondrés dans les années 1990, le professeur à l’université de New York s’est demandé quel serait le prochain pays dont l’économie succomberait aux mêmes pressions. Sa réponse avait de quoi surprendre : les Etats-Unis. “Les Etats-Unis ressemblent au plus gros marché émergent qui soit”, a-t-il alors pensé. Bien entendu, les Etats-Unis n’étaient pas un marché émergent : c’étaient (et c’est encore) la première économie du monde. Pourtant, plusieurs caractéristiques de l’économie américaine le troublaient, à commencer par un déficit budgétaire qui, en 2004, atteignait 600 milliards de dollars. Il a commencé à s’intéresser de très près aux dangers de ce déficit. Il s’est ensuite interrogé sur les divers effets de la forte progression du crédit – et notamment de la plus grosse bulle immobilière de l’histoire du pays – amorcée en 2003, après que la Réserve fédérale eut ramené ses taux à près de 0 %. Nouriel Roubini en a vite conclu que cette bulle éclaterait bientôt.

C’est vers la fin 2004 qu’il a commencé à parler d’un “scénario catastrophe d’atterrissage forcé pour les Etats-Unis”. Il prévoyait alors que les investisseurs étrangers cesseraient de financer le déficit budgétaire et celui de la balance courante et abandonneraient le dollar, semant un vent de panique dans l’économie. Ces problèmes, qu’il appelait le “double déraillement du train financier”, risquaient, selon lui, de se produire en 2005 ou, au plus tard, en 2006. Pourtant, à la fin de 2006, les déraillements ne s’étaient pas produits. Kenneth Rogoff, un économiste de Harvard qui connaît Nouriel Roubini depuis plusieurs décennies, juge très précieux l’empressement de son confrère à envisager des situations hypothétiques en total décalage avec la vision consensuelle de la plupart des économistes. “Si vous demandez à des gens de la Banque centrale européenne ce qui risque d’arriver de pire, la première chose que l’on vous répondra est : ‘Voyons ce qu’en dit Nouriel’”, explique-t-il. Kenneth Rogoff nous met toutefois en garde contre la tentation d’assimiler cette capacité à de la prédiction. En d’autres termes, Roubini est sans doute le genre d’économiste que l’on peut consulter sur l’éventualité d’un effondrement du marché des obligations municipales, mais ce n’est pas nécessairement à lui que l’on fera appel pour prédire, par exemple, l’augmentation de la demande mondiale en trombones.

“C’est peut-être le début de la fin de l’empire américain”

Ses défenseurs assurent que le pessimisme de Nouriel Roubini n’a rien de gratuit. “Si les facteurs sous-jacents portaient à l’optimisme, Nouriel serait optimiste”, explique son ancien directeur d’études Jeffrey Sachs. De fait, Roubini est capable de se montrer optimiste – ou, du moins, de se garder de pronostics trop catastrophistes. Il est, par exemple, d’accord avec la grande majorité des économistes pour penser que le pétrole va repasser sous la barre des 100 dollars dans les mois prochains [ce qui s’est produit à Londres le 10 septembre dernier], à la faveur d’une contraction de la demande mondiale. “Cela ne m’amuse pas de dire que nous allons droit vers une grande crise comparable à celle de 1929. Je suis quelqu’un de raisonnable”, ajoute-t-il.

Quand on lui demande quelles évolutions économiques il voit se profiler à l’horizon et comment nous devons nous y préparer, il répond qu’il faut d’abord commencer par reconnaître l’ampleur du problème. “Nous sommes en récession et il est absurde de le nier”, tranche-t-il. Depuis des mois, il annonce une récession de dix-huit mois qui sera “la plus grave que le pays ait connue depuis celle de 1929”. Il est certes persuadé que l’économie américaine amorcera une reprise technique d’ici à la fin de l’année prochaine, mais les licenciements, faillites d’entreprises et autres entraves à la croissance n’en continueront pas moins à faire des dégâts pendant des années.

Nouriel Roubini a recommandé à plusieurs responsables de haut niveau, parmi lesquels les gouverneurs de la Réserve fédérale et des hauts fonctionnaires du ministère des Finances, de préparer une réponse énergique à la crise. Il a applaudi des deux mains quand la Fed a ramené ses taux d’intérêt de 5,25 % à 2 % l’été dernier. Il a aussi soutenu sa décision d’organiser le sauvetage de Bear Stearns. Il estime que ces initiatives ont évité la catastrophe, mais que, à l’avenir, ce sont les emprunteurs hypothécaires qui devraient être renfloués, et non les investisseurs. Les Etats-Unis sont donc confrontés à un choix difficile mais simple. Soit l’Etat cautionne plus de 1 000 milliards de dollars de crédits à haut risque (en échange de quoi les prêteurs devront accepter de réduire les mensualités), soit les banques et les autres institutions détenant ces créances – ou les titres complexes qui en sont dérivés – coulent. “On nationalise les banques ou on nationalise les prêts hypothécaires, résume-t-il. Sinon, tout le monde sera carbonisé.”

Depuis des mois, il répète que le coût réel de la crise immobilière ne se limitera pas à 300 milliards de dollars – le montant de l’enveloppe prévu par la loi sur l’immobilier votée en juillet 2008 – mais sera plutôt compris entre 1 000 et 1 500 milliards de dollars. Mais le plus important est de bien comprendre que le problème dépasse la crise immobilière. “Des gens irresponsables se sont bercés d’illusions en se disant que cette crise ne concernait que les subprimes. Or nous avons aussi des problèmes avec les cartes de crédit, les prêts étudiants, les prêts automobiles, les crédits hypothécaires commerciaux et résidentiels, la dette des entreprises et les emprunts qui ont financé les rachats d’entreprises, rappelle-t-il. Ce n’est pas seulement notre marché hypothécaire qui est à haut risque, mais notre système financier dans son ensemble.”

Nouriel Roubini soutient que la plupart des pertes dues à ces créances insolvables n’ont toujours pas été épongées, et qu’à elle seule la facture des crédits hypothécaires commerciaux douteux pourrait contribuer à jeter des centaines de banques locales dans les bras de la Federal Deposit Insurance Corporation [qui assure une partie des dépôts des particuliers]. “Un bon tiers des banques régionales ne s’en sortiront pas”, prédit-il. Ces renflouements alourdiront à leur tour de plusieurs centaines de milliards de dollars une dette fédérale déjà colossale, et il va bien falloir que quelqu’un, quelque part, finance cette dette, ainsi que celle accumulée par les consommateurs et les entreprises. “Nos plus gros bailleurs de fonds sont la Chine, la Russie et les Etats du Golfe, souligne Roubini. Ce sont des rivaux, non des alliés.” Les Etats-Unis s’en sortiront probablement tant bien que mal, mais c’est un pays différent qui émergera de la crise, et il occupera une place différente dans le monde. “Dès lors que vous avez une balance courante déficitaire, vous dépendez du bon vouloir des étrangers”, rappelle-t-il. “C’est peut-être le début de la fin de l’empire américain”, conclut-il d’un air résigné.

Chrono
• 29 mars 1958
Naissance de N. Roubini à Istanbul. Sa famille déménage à Téhéran puis à Tel-Aviv, avant de s’installer en Italie en 1962.

• 1988
Obtient son doctorat en économie internationale à Harvard, aux Etats-Unis.

• 1995
Nommé professeur d’économie à la Stern School of Business de l’université de New York.

• 1997
Fonde le site d’information économique Roubini’s Global Macroeconomic and Financial Policy, devenu en 2004 RGE Monitor (Rgemonitor.com).

• 1998-1999 Devient l’un des conseillers économiques de la Maison-Blanche, alors occupée par Bill Clinton.

• 2000-2001 Conseiller auprès du ministre des Finances américain, Larry Summers.

• Septembre 2006 Annonce l’effondrement du marché de l’immobilier américain lors d’un débat organisé par le FMI, organisme auquel il collabore régulièrement.

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Election américaine: Le seul candidat démocrate sérieux qui pouvait perdre en une année comme celle-ci (The Obama mystery deepens)

26 septembre, 2008
Obama mystery posters (Ray Noland, Chicago, summer 2007)Mao poster
Les gens veulent une certaine mystique. Ils ne veulent pas un gars ordinaire. Ray Noland (artiste de rue de Chicago)
Les affiches et pochoirs sont apparus une nuit de nulle part, placardés par des mains invisibles sur tous les coins de rue et bâtiments désaffectés de la ville. (…) Petite mais colorée partie de l’iconographie d’Obama, les affiches mystérieuses sont apparues pour la première fois cet été à Chicago et ont depuis essaimé jusqu’aux rues de Detroit, New York ou de Californie. Colleen Mastony (Chicago Tribune, le 7 février 2008)
Si Obama était blanc, il ne serait pas dans cette position. Et s’il était une femme, il ne serait pas dans cette position. Il a beaucoup de chance d’être ce qu’il est. Geraldine Ferraro (mars 2008)
La crise des « subprimes » qui sème actuellement la panique dans les marchés financiers (…) a été provoquée par l’imposition du politiquement correct sur l’industrie de prêt hypothèquaire sous l’Admistration Clinton. (…) Maintenant, pour un coût de centaines de milliards de dollars, les contribuables de la classe moyenne vont devoir renflouer les deux plus importants groupes de soutien des Démocrates: les riches banquiers de Wall Street et les RMIstes. Ann Coulter
Barack Obama serait-il, comme le rappelait récemment VDH, « le seul candidat démocrate sérieux qui pouvait perdre en une année comme celle-ci »?

Alors que, sur fond de mère de toutes les crises financières faussement attribuée comme à l’habitude au seul bouc émissaire universel Bush, nos médias toujours si prompts à mettre en avant leur objectivité, s’étonnent encore ouvertement (le NYT encore ce matin) que le candidat républicain à l’élection présidentielle américaine soit « encore perçu dans les sondages comme plus compétent en relations internationales » …

Et qu’à à peine plus d’un mois d’une élection théoriquement gagnée d’avance pour les Démocrates, leur candidat peine toujours à s’imposer dans l’opinion …

Retour, avec un récent commentaire dans le journal genevois Le temps (merci drzz), du nécessairement partisan (il est républicain) spécialiste américain des relations transatlantiques du fameux « think tank » londonien Chatham House (Institut Royal des Affaires Internationales), sur ce que l’on est bien obligé d’appeler le mystère Obama.

A savoir, comme le rappelait à ses dépens il y a quelques mois une ex-membre influente de la campagne démocrate, la position tout à fait singulière d’un candidat qui, légèreté de son bilan oblige, « n’aurait aucune chance s’il était blanc ».

Dans une élection, que, règle de l’alternance et défaveur de Bush obligent comme on l’a déjà dit, les Démocrates ne pouvaient en théorie pas perdre.

Mais aussi en plus dans un pays manifestement prêt, tous les sondages l’indiquent, à élire un noir …

Robert McGeehan: « L’Amérique est prête à élire un Noir, mais pas Barack Obama »

ETATS-UNIS. Américain et républicain vivant en Grande-Bretagne depuis trente ans, Robert McGeehan est un analyste politique respecté et engagé.

Frédéric Koller
Le Temps
18 septembre 2008

Le Temps: Quel peut être l’impact de la crise financière sur l’élection américaine?

Robert McGeehan: Les milieux d’affaires pensent qu’elle peut aider John McCain car il est perçu comme plus conservateur, plus expérimenté et plus à même de prendre des mesures sensées pour restaurer la santé de l’économie.

– Cette crise n’est-elle pas au contraire la démonstration de la faillite de trente ans de dérégulation dont les républicains – mais aussi Clinton en son temps – se sont faits les champions et dont Barack Obama pourrait profiter pour se profiler comme un nouveau Roosevelt?

– Bien sûr, et il va le faire. Il sera tentant pour les démocrates d’accuser les républicains d’incompétence économique. Mais je pense qu’au niveau gouvernemental ce sera difficile de le démontrer. Les mauvaises décisions ont été faites dans le secteur économique et non dans le secteur gouvernemental.

– Cette crise, et plus généralement l’économie, ne devient-elle pas la question clé de ces élections?

– Pas encore. Si l’élection avait lieu aujourd’hui, l’impact ne serait pas décisif. Si cela empire, si cela devient visible avec des gens qui font la queue pour du boulot ou un bol de soupe, alors ce sera très mauvais pour tout gouvernement quel qu’il soit.

– Quels sont les enjeux décisifs?

– Si la situation économique n’empire pas, la politique étrangère, malgré les progrès en Irak, va rester importante simplement parce que les Etats-Unis sont impliqués dans tellement d’endroits dans le monde et parce que le monde devient de plus en plus complexe et dangereux.

– Les valeurs morales, qui avaient permis à George Bush de remporter une seconde élection, jouent-elles encore un rôle important?

– Oui, probablement, car il y a une base républicaine qui ne votera jamais démocrate mais qu’il faut convaincre de voter républicain plutôt que rester à la maison. C’est l’effet magique de Sarah Palin qui a énergisé la campagne de McCain. Elle lui a probablement permis de gagner plus de 2 millions de votes.

– Pensez-vous que cet effet Palin peut durer ou va-t-elle «exploser en vol»?

– Le fait d’être une inconnue est favorable car tout le monde veut savoir qui elle est. Elle représente quelque chose de nouveau, éloigné de l’establishment de Washington, l’idée de frontière, elle est comme issue du XIXe siècle. Il y aura probablement un petit scandale avec le troopergate (ndlr: un abus de pouvoir de Palin qui a limogé le commissaire à la Sécurité publique de l’Alaska). Cela pourrait être dangereux politiquement car elle est jusqu’ici perçue comme une personne de bonne morale.

– Une victoire de McCain pourrait-elle se résumer à un troisième mandat pour Bush, comme disent les démocrates?

– Non. Bush et McCain ont été des ennemis politiques. Ils ont été en concurrence pour la présidence en 2000. McCain a été très critique et souvent en désaccord avec les politiques de Bush. Même s’il a approuvé la guerre en Irak, il a condamné tout le reste concernant la gestion de la guerre.

– John McCain était le favori des néo-conservateurs en 2000…

– Plus ou moins. Bush l’était aussi puisqu’il a mis beaucoup de leurs représentants au gouvernement et au Pentagone.

– De ce point de vue, Bush et McCain se rejoignent. On peut en conclure que leur politique étrangère pourrait être comparable.

– Cela se peut. Mais McCain a aussi répété qu’il chercherait la coopération des alliés de l’Amérique comme le père Bush le fit lors de la première guerre du Golfe.

– La fin de Bush signifie-t-elle la fin de la domination des idéologues néo-conservateurs?

– Mes amis de Washington me disent que les neocons sont toujours vivants, toujours actifs et toujours puissants car ils ont l’argent et les réseaux d’influence. Ils auront probablement un bon accès à McCain s’il est élu. Mais McCain a une forte personnalité et n’est pas facilement influençable.

– L’Amérique est-elle prête à élire un Noir?

– Oui. Mais pas ce Noir. Obama n’a que trois ans d’expérience en tant que sénateur. S’il était Blanc, il n’aurait aucune chance. En 1996, le général Colin Powell était dans la course à la nomination pour le Parti républicain. J’aurais voté pour lui. Mais il a finalement décidé de renoncer, le jour où (Yitzhak) Rabin a été assassiné (ndlr: en 1995). Sa femme pensait que c’était simplement trop dangereux pour un Noir. Je pense qu’il aurait pu gagner. Obama est aussi en danger. Plus il se rapprochera de la présidence, plus il deviendra une cible. Le nombre de personne qui songent à le faire est minuscule, mais ils sont réels, stupides, désagréables, Blancs et ils ont des fusils. Ils sont sérieux et très dangereux.


ONU/Iran: Une poignée de sionistes règne sur l’économie mondiale (It’s Protocols of Zion time again at the UN this week)

25 septembre, 2008
Iran's top comedian hits BroadwayUn gouvernement composé d’une poignée de sionistes règne sur l’économie mondiale et exerce son influence massive sur les prises de décisions politiques à l’échelle universelle (…) contrôlant les centres financiers internationaux, les partis politiques, dans le seul but qu’ils servent aveuglément les intérêts égoïstes de l’entité implantée au cœur du Moyen Orient sous le nom d’Israël. Ahmadinejad
Etrange coïncidence à nouveau du calendrier que cette conjonction cette semaine à New York …
Des réunions de la dernière chance pour tenter de résoudre, pour les Etats-Unis mais aussi le reste de la planète et à la veille d’une élection présidentielle elle-même capitale, la crise que vient de produire la funeste conjugaison des bonnes intentions du plus pur étatisme alliées aux plus sophistiqués montages de la finance de Wall street.

Comme de ce spectacle proprement surréaliste (très off-broadway!) que le siège lui aussi new-yorkais de l’organisation censée promouvoir la paix mondiale nous offre devant salle quasiment comble chaque fin de septembre depuis maintenant trois ans:

La version chaque fois renouvelée de la Conférence de Wannsee (dite de la « solution finale ») ou au choix du Protocole des sages de Sion (le « complot mondial de la juiverie internationale »).

Par le chef d’un Etat qui, assis sur l’une des plus grandes réserves connues de pétrole et de gaz en est réduit faute d’essence à monter entre deux pendaisons d’homosexuels des défilés militaires Potemkine, soutient non seulement l’essentiel des mouvements terroristes du monde mais prépare ostensiblement les moyens nucléaires de mettre sa menace à exécution …

Diatribe antisémite d’Ahmadinejad à l’ONU

Le président iranien, Mahmoud Ahmadinejad, a déclaré mardi, lors d’un discours prononcé dans le cadre de l’assemblée générale des Nations unies, mais en l’absence des représentants américain et israélien, que «le régime sioniste se trouve actuellement sur le chemin de son anéantissement».

Mêlant des considérations se voulant érudites et «théologiques» à des motifs classiques de l’antisémitisme, puisés entre autres sources dans les pages du célèbre faux, intitulé « Les protocoles des Sages de Sion », il a notamment estimé qu’un gouvernement «composé d’une poignée de sionistes» règne sur «l’économie mondiale» et exerce son influence «massive» sur les prises de décisions politiques à l’échelle universelle.

«Les sionistes assassins et usurpateurs poursuivent depuis plus de soixante ans leur entreprise exterminatrice en Palestine», a affirmé le chef du régime des mollahs, «et afin de renforcer leur pouvoir, ils ont fait venir des gens des quatre coins du monde pour les installer dans un pays dont ils ont massacré les véritables propriétaires».

Après une brève parenthèse consacrée au dossier du programme nucléaire que tente de développer la République islamique «à des fins strictement civiles et pacifiques», a-t-il assuré, Ahmadinejad a repris sa diatribe anti-israélienne en prévenant les «nations européennes et américaine» que les «menteurs sionistes» exploitent leur «rectitude» et leur «sincérité», en contrôlant les «centres financiers internationaux», les «organisations humanitaires», les «partis politiques», dans le seul but qu’ils «servent aveuglément les intérêts égoïstes de l’entité implantée au cœur du Moyen Orient sous le nom d’Israël».

Selon lui, «les citoyens de la grande nation américaine, et ceux des pays européens, sont désormais forcés de satisfaire les exigences de plus en plus démesurées de la clique sioniste».

Il a par ailleurs souligné que Téhéran «salue» et «soutient» la «résistance palestinienne» et a l’intention de proposer à l’ONU une solution à l’ensemble des problèmes régionaux en «exigeant» l’organisation d’un «libre référendum à travers toute la Palestine et à l’issue duquel seront posées les bases du pouvoir qui sera édifié sur les ruines du sionisme».


Crise financière: Attention, une folie peut en cacher une autre (It’s the government, stupid!)

23 septembre, 2008

Le gouvernement n’est pas la solution à nos problèmes. Le gouvernement est le problème. Ronald Reagan
Ainsi nous sommes arrivés à l’un de ces grands moments de l’histoire. L’agitation financière globale a arraché presque tout le monde à leurs catégories idéologiques normales. La pression de la réalité nous oblige à repenser le rapport entre le gouvernement et l’économie. David Brooks
Il est vrai que Fanny Mae a prêté plus d’argent à plus de minorités et d’individus défavorisés que n’importe quelle autre compagnie dans l’histoire. Daniel Mudd (Président intérimaire de Fanny Mae, 2005)
Il existe des moyens d’accroître massivement les erreurs d’appréciation sur les marchés. Comment ? En centralisant les décisions de manière telle que ces erreurs ne puissent plus se compenser statistiquement. Or, il n’y a que les décideurs politiques qui aient accumulé suffisamment de pouvoir pour mettre ainsi en échec la loi des grands nombres. En outre, alors que les investisseurs sont responsables de leurs choix de placement, et risquent la prison s’ils violent leurs engagements, ces deux disciplines-là sont épargnées au décideur « public ». C’est donc toujours la politisation des décisions qui crée les risques majeurs évitables. (…) le point commun le plus frappant c’est le souci des hommes de l’Etat de faire échapper les mauvais gestionnaires aux conséquences de leurs fautes.
L’étatisation des choix remplace par définition les décisions dispersées et responsables par des décisions centralisées et irresponsables : ce qui ne peut qu’aggraver les pertes. Georges Lane et François Guillaumat

Et si cette prétendue démonstration de la « folie des marchés » était en fait la confirmation de l’intuition de Reagan?

A l’heure où, en un énième contresens, notre Sarkozy national enfourche à nouveau son cheval anticapitaliste pour, avec la vielle antienne des « patrons voyous » et de « la finance folle » et entre deux coupes de champagne avec l’inévitable Bono, rivaliser une énième fois avec le petit facteur de son Neuilly natal …

Et où ceux qui, à la Soros en ont le plus bénéficié et soutiennent le prétendu changement, en profitent aujourd’hui pour cracher dans la soupe …

Petit retour à la réalité avec un papier de l’économiste français de l’Université George Mason Frédéric Sautet qui, avec quelques autres, rappelle que, loin d’être le fait du manque de contrôle, la crise actuelle apparaît au contraire largement liée à l’action réglementatrice de l’Etat lui-même.

Et notamment de la Réserve fédérale américaine (dont l’ancien patron, encensé de tous, Alan Greenspan) qui avec moult réductions des taux d’intérêt et de promesses d’interventions avait largement poussé les feux inflationnistes.

Et encouragé, via les entreprises de refinancement hypothécaire para-étatiques (la Federal National Mortgage Association dite « Fanny Mae » et la Federal Home Loan Mortgage Corporation dite « Freddie Mac », créées respectivement en 1938 par FDR et 1970 par Nixon), l’attribution de prêts hypothécaires à des millions d’Américains modestes ou membres des minorités qui ont pu ainsi accéder à la propriété, mais aussi hélas à combien de centaines de milliers d’insolvables (les fameux « prêts NINJA »: « No Income, No Job, no Assets ») pour des logements dont ils n’avaient en fait pas les moyens réels de se payer.

Faisant de ce fait exploser, via de nouveaux produits et instruments financiers et au-delà de toute raison, tant la rentabilité et les gains des banques que les risques de pertes.

En un mot, quelqu’un aurait-il oublié de rappeler à notre zélé maitre-renfloueur de l’Elysée et aux nombreux renfloueurs forcés de Crédit lyonnais et autres Arcelor que nous sommes…

Que, sous les airs innocents de leurs folkoriques surnoms, les deux entreprises hypothécaires par qui tout a commencé sont en fait de véritables monstres d’irresponsabilité, combinant, dans le pire des mélanges des genres, la légitimité et garantie implicite de l’Etat fédéral américain qui les avait initialement créées avec une direction d’actionnaires privés appuyés par une véritable armée de lobbyistes ou membres du Congrès grassement rémunérés?

Les limites du nouvel interventionnisme
Frédéric Sautet
Le Figaro
18/09/2008

Pour l’auteur, économiste au Mercatus Center (George Mason University), les problèmes financiers et économiques que le monde connaît aujourd’hui sont avant tout d’ordre institutionnel.

La tragédie qui est en train de se jouer à Wall Street, qui compte désormais parmi ses victimes trois des plus grandes banques d’investissements, les grands noms du marché du prêt immobilier américain, ainsi qu’un géant de l’assurance, ne s’est révélée au public qu’il y a quelques mois avec la crise du subprime. Elle avait pourtant commencé il y a déjà longtemps…

Le diagnostic de cette situation n’est pas facile à établir. Certains, comme Joseph Stiglitz, pensent que la nouvelle crise offre une preuve supplémentaire que le capitalisme ne fonctionne pas bien, et doit être réinventé ou, a minima, davantage contrôlé. D’autres y voient le reflet conjoncturel du mauvais climat économique dû à l’expansion de la dette publique américaine, à la baisse du dollar, ou encore à la hausse du prix du pétrole.

Si la conjoncture ne peut provoquer une telle crise, même si elle peut contribuer à l’aggraver, il est tout aussi surprenant de soutenir que le manque de contrôle serait la cause première du mal actuel. En effet, le secteur financier américain est déjà extrêmement réglementé et supervisé par plusieurs organisations gouvernementales. D’ailleurs, les «hedge funds», qui sont moins réglementés que le reste du secteur financier, semblent être beaucoup moins sensibles aux remous actuels.

Il existe en réalité une autre interprétation des difficultés actuelles, liée à la qualité des règles qui gouvernent les marchés financiers. En d’autres termes, les problèmes financiers et économiques que le monde connaît aujourd’hui sont avant tout, à l’origine, des problèmes institutionnels.

Poser le sujet sous cet angle nous fait remonter quelques années en arrière, avec la flambée des valeurs informatiques liées à l’explosion d’Internet. Alan Greenspan, alors à tête de la Réserve fédérale, décide en effet, au début des années 2000, d’assouplir avec force la politique monétaire pour essayer de contrôler la réduction de la bulle spéculative sans entraîner de crise généralisée. Cette politique volontariste a introduit un surplus de liquidités dans le système qui a notamment permis, avec le développement de nouveaux instruments financiers, d’offrir des prêts hypothécaires à une population grandissante d’acquéreurs – pas toujours solvables – de biens immobiliers. L’effet inflationniste de cette stratégie monétaire se fit d’ailleurs principalement sentir sur le marché de la propriété immobilière où tout le monde avait fini par croire que les prix ne cesseraient plus d’augmenter. Mais les arbres ne poussent pas jusqu’au ciel : la valeur des actifs dépend, in fine, de leur utilité économique.

En plus d’une politique monétaire laxiste, l’accroissement de l’utilisation des innovations financières, tels que les produits dérivés, créa un effet de levier considérable et augmenta très nettement la rentabilité des banques. Beaucoup, y compris dans l’industrie financière, ne comprirent cependant pas entièrement la portée de ces nouveaux instruments. Mais chacun y voyait un intérêt à court terme. Cependant, lorsque, comme c’était le cas à l’époque, l’effet de levier est important, certes la rentabilité comme les gains sont importants, mais on a oublié que les pertes pouvaient être tout aussi conséquentes. Les banques d’investissement ont alors pris, à l’évidence, des positions qu’elles n’auraient jamais prises si la politique monétaire avait été plus conforme à la réalité et si, autre facteur d’accélération de la crise, les banquiers n’avaient pu, en aucun cas, parier sur l’intervention publique pour les sauver du marasme en cas de problème.

Or, dans un premier temps, le gouvernement américain s’est précipité au chevet de l’ensemble des établissements bancaires d’ampleur défaillants, afin de rassurer les marchés. Lehman Brothers fait sur ce point figure d’exception. Si, à première vue, ces tentatives de sauvetage public peuvent paraître opportunes, une telle infusion de liquidités comporte cependant, consubstantiellement, une illusion : le gouvernement n’ayant pas de ressources illimitées pour sauver le système de la faillite, la seule ressource dont il dispose, au final, c’est l’argent des contribuables (impôts et inflation)… Et cette solution ne peut résoudre, à elle seule, le problème fondamental de moyen/long terme qu’est la raréfaction de l’épargne réelle.

L’insolvabilité de grands établissements financiers montre à quel point leurs activités n’étaient plus créatrices de valeur. L’accès au crédit artificiellement bon marché – car subventionné par les contribuables – a promu la construction de beaucoup trop de biens immobiliers qui n’auraient pas dû être construits compte tenu de la capacité (ou plutôt de l’incapacité) à payer d’une grande partie des acheteurs. Les banques d’investissement ont tiré parti de règles du jeu détachées de la réalité qui leur ont donné la capacité de vendre des produits en ayant peu d’épargne réelle, donc peu de lien de responsabilité. Aujourd’hui, les banques, et l’économie réelle, payent le prix de dix années de crédit rendu trop facile par des réglementations bancaires inadéquates. En jouant avec les taux et en garantissant la solvabilité de la plupart des établissements financiers, le gouvernement américain a sans doute cru bien faire. Mais il a finalement introduit des effets pervers au cœur du système économique et financier. Pour s’en sortir, il n’y a, hélas, désormais d’autre issue que d’accepter les faillites bancaires et de renoncer, au plus vite, à ce nouvel interventionnisme qui, à court terme, paraît rassurant, mais qui, à moyen et long terme, alimente des tsunamis économico-financiers devenant véritablement incontrôlables.


Afghanistan: Oui, la guerre froide est bien de retour! (Yes, the Cold War is really back!)

19 septembre, 2008
Le peuple de Paris ne tolérera pas de criminel de guerre dans la capitale. PCF (Déclaration à l’occasion de la nomination à la tête du siège des forces de l’OTAN en France du général Ridgway, dit « Ridgway la peste », ex-commandant victorieux des forces de l’ONU en Corée, avril 1952)
Dans la mesure où nous avons sur place un bataillon, il a besoin d’essence, de produits. Naturellement, vous avez des mouvements de troupes. Général Nikolaï Ouvarov (porte-parole du ministère de la Défense sur l’avancée de quatre mois d’une rotation de troupes en Géorgie… à 3 h du matin!)
C’est une politique d’alignement sur les Etats-Unis, dont on sait les erreurs passées et dont on subodore les erreurs futures. Marine Le Pen
Pas un homme, pas un sou pour la guerre impérialiste! La mort au combat, en août dernier, de dix jeunes soldats a brusquement rappelé aux Français que, sans qu’ils aient été consultés, leur armée était engagée aux côtés des forces américaines et de celles de l’OTAN dans une guerre sanglante qui leur remet douloureusement en mémoire celles menées contre les peuples vietnamien et algérien. PCF
20 septembre: Manifestations pour le retrait des troupes impérialistes d’Afghanistan Titre de tract LCR
– pas d’engagement de la France dans la défense des intérêts américains qui ne sont pas ceux de la grande majorité du peuple américain qui s’est prononcé à plusieurs reprises contre l’intervention
– liberté et indépendance pour le peuple afghan en vertu du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Parti des travailleurs

Alors que l’ancien kégébiste d’outre-Oural vient d’obtenir, d’une courageuse Union européenne et dans la large indifférence de nos belles âmes, un énième mois supplémentaire pour terminer son (longuement préparé) nettoyage ethnique de la Géorgie …

Après le récent publireportage des journalistes-combattants de Paris-Match pour les égorgeurs (?) et détrousseurs de cadavres …

Et pendant que leur poulain munichois du parti démocrate américain appelait encore tout récemment (cherchez l’erreur!) pour l’intensification de ladite guerre …

Pour les paléontologues friands de fossiles vivants, cette manif annoncée pour demain place de la République à Paris (c’est les talibans qui doivent se frotter les mains, eux qui vont jusqu’à accuser notre Sarkozy national de n’avoir pas tenu ses promesses de campagne!) …

Qui, après les soudaines sorties du placard des idiots utiles d’époque Pete Seeger, Morton Sobell et John Le Carré, nous promet, sans parler des jubilations d’un Borloo, le retour d’un unanimisme qu’on n’avait pas vu, à l’exception des grandes heures des manifs pacifistes d’il y a cinq ans contre l’Opération Liberté pour l’Irak (manque plus que les cris de mort aux juifs qui résonnaient alors dans nos rues!), depuis les années 50 et 60

Où, de l’extrême-droite à l’extrême-gauche en passant pas les verts et les socialistes et les maitre communistes du défaitisme révolutionnaire et prenant prétexte des dix soldats récemment tombés dans une embuscade en Afghanistan, on en appelle au retrait des troupes françaises de la guerre qui jusqu’ici ne disait pas son nom

N’hésitant pas, pour combler les désirs des plus nostalgiques et des plus exigeants sur la qualité de la marchandise, à ressortir de la naphtaline et de leurs musées des accessoires les plus beaux slogans des années 50 et 60 sur l’impérialisme (naturellement américain) comme sur « les peuples algériens et vietnamiens » ou… « la liberté pour le peuple afghan et le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes » !

Peut-être aurons-nous même droit (qui sait?)… aux manifestations contre « Ridgway la peste » et ç des toiles d’un nouveau Picasso contre « la guerre impérialiste américaine »?


Idiots utiles: Le coco Le Carré sort du placard (Commie Le Carre comes out of the closet)

16 septembre, 2008
Russia house (John le Carre)Je remercie John Le Carré de nous rafraîchir à tous la mémoire en nous montrant à quel point il peut être un imbécile pompeux. Salman Rushdie
Quand vous tuez cent civils innocents et un terroriste, est-ce que vous gagnez ou perdez la guerre contre le terrorisme ? (…) Israël a fait au Liban ce qu’il lui avait fait il y a vingt ans : il a saccagé son infrastructure et infligé une punition collective à une démocratie fragile, multiculturelle et résiliente qui s’efforçait de réconcilier ses différences confessionnelles et de vivre en bonne harmonie avec ses voisins. John Le Carré

Après Pete Seeger et Morton Sobell… John Le Carré!

« Pire que le McCarthyisme, pire que la Baie des cochons et à long terme potentiellement pire que la guerre du Vietnam », « la Junte de Bush et ses conspirateurs », « la junte néoconservatrice qui contrôle les Etats-Unis et qui a pratiquement fait d’Israël le prisme de toute politique » …

Pour ceux qui les avaient oubliées, ces analyses d’un gauchisme échevelé sur la guerre d’Irak, de l’un des plus grands romanciers d’espionnage de la guerre froide et ancien espion lui-même du célèbre MI6 …

S’éclairent d’un nouveau jour quand on apprend que le pourfendeur systématique d’Israël qui, au moment de sa fatwa iranienne, avait accusé Rushdie d’avoir volontairement provoqué les musulmans avec les Versets sataniques …

Avait lui-même, comme il vient de le révéler au Times, été tenté de passer à la Philby dans le camp soviétique dans les années 60…

Et qu’il n’avait apparemment été retenu que par les risques pour sa vie!

Ex-espion de Sa Majesté, John Le Carré a eu la tentation de passer à l’Est
LE MONDE
15.09.08

lI y a eu L’Espion qui venait du froid. Il y a maintenant « l’espion qui faillit trahir ». Le premier est le roman qui a rendu John Le Carré célèbre il y a quarante-cinq ans. Le second fait la « une » d’un supplément du Sunday Times dans son édition du dimanche 14 septembre… et n’est autre que l’auteur du premier.

A 76 ans, l’ancien espion du MI6, les services secrets britanniques, devenu écrivain à succès, a révélé à l’hebdomadaire dominical qu’il avait été tenté de passer de l’autre côté.

On savait David Cornwell, de son vrai nom, de gauche. Mais de là à l’imaginer suppôt du régime soviétique… « Je n’étais pas tenté pour des raisons idéologiques. Oh mon Dieu, non, non et non », s’empresse-t-il de rassurer son interlocuteur du Sunday Times. « Mais quand on espionne intensément et qu’on se rapproche toujours plus (…), le pas à franchir semble si petit », poursuit le romancier, dont le dernier livre, A Most Wanted Man (« Un homme très recherché »), sort actuellement en Angleterre. A passer son temps sur un sujet, on finirait donc par avoir envie de le rejoindre, pour l’étudier d’encore plus près, pour valider ses théories et ses croyances.

C’était au tout début des années 1960, quand David Cornwell travaillait encore pour les services secrets de Sa Majesté. Il n’a pas sauté le pas. Et n’a plus eu à se poser la question par la suite.

La trahison, effective celle-ci, d’un autre agent britannique, Kim Philby, passé à l’Est en 1963, l’a contraint à changer de vie. L’agent double Philby avait livré à Moscou l’identité de nombreux collègues du MI6, dont beaucoup ont ensuite été assassinés. Sans doute cette expérience a-t-elle définitivement ôté à David Cornwell toute envie de travailler pour l’ennemi communiste, quand bien même cela aurait été à titre expérimental et ethnologique.

OCCASION UNIQUE

D’ailleurs quand, en 1987, un intermédiaire russe a contacté John Le Carré pour lui proposer de rencontrer Kim Philby, qui devait mourir un an plus tard, il a refusé catégoriquement. Que rêver de mieux, pourtant, pour un expert du roman d’espionnage ? Une occasion unique, historique même. « C’était juste inenvisageable », explique John Le Carré au Sunday Times, avant d’ajouter que Philby « a toujours été tenté par la corruption. Et il a envoyé nombre d’agents britanniques à la mort, plus de 40 en Albanie… »

Voir aussi:

John Le Carré et le crocodile islamiste

Quand un maître du roman d’espionnage se mêle de juger Israël à l’aune de ses préjugés, il faut lui « remonter les bretelles ». C’est ce que font, avec modération mais sans complexes et avec brio, les quatre signataires du texte que voici. Bien envoyé ! (Menahem Macina).

Le Monde du 13/09/2006

Le Monde a publié dans son édition du 7 septembre un article de John Le Carré à propos de la récente guerre au Liban et de l’action menée par Israël. Le positionnement de ce texte, exceptionnellement en « une » du journal et non en page « Débats », lui confère un statut particulier. Est-ce un éditorial ? Exprime-t-il la position du journal ?

D’un écrivain dont l’oeuvre témoigne du souci porté aux demi-teintes, on attendrait une « interpellation » d’une autre teneur à propos d’un conflit complexe qui ne pâtit que trop des imprécateurs et des donneurs de leçons. Mais voilà. Habité par un venin qu’il peine à contrôler (la réunion de ces deux termes : « zélote égaré », pour désigner Israël mériterait de figurer dans un florilège des métaphores antijuives), John Le Carré est à mille lieues ici de l’éthique de l’écrivain comme de celle du politique.

Son article est une charge contre le seul coupable et le seul responsable, selon lui, des malheurs du Proche-Orient : Israël. Il nous présente une puissante armée de soudards, dirigée par des chefs incultes et barbares, qui ravage le Liban. Elle serait d’ailleurs coutumière du fait. A partir d’une comptabilité morbide des pertes, John Le Carré montre le déséquilibre des forces, ce qui lui permet, sans y toucher, de monter en épingle l’arrogante puissance de l’Etat juif.

Sous le prétexte du rapt de deux soldats, voilà une horde enivrée par le plaisir de la destruction du pays voisin sans que par ailleurs ces destructions n’aient une quelconque efficacité militaire contre un ennemi bien plus faible et potentiellement sympathique. Cet ennemi, le Hezbollah, n’est jamais présenté. Son mentor iranien est lui aussi absent de l' »interpellation ». Les méthodes de guerre du Hezbollah consistant à installer des sites de fusée Katioucha au coeur des populations civiles ne sont pas mentionnées par notre agent secret. Les déclarations du président iranien (« Israël doit être rayé de la carte »), de sa créature libanaise, leurs projets politiques, les bombardements répétés des localités du nord d’Israël, la volonté exterminatrice du chef du Hezbollah ou d’Ahmadinejad ne font pas partie des éléments culturels ou idéologiques pris en compte par notre expert en intelligence qu’est John Le Carré.

Pas un mot

Pas un mot non plus sur la complaisance ou la duplicité de cet Etat libanais, qui a laissé s’installer, contre sa propre souveraineté, le « Parti de Dieu » et son armée. Pas de renvoi non plus à la guerre libano-libanaise qui a ravagé ce pays pendant plus de dix ans. Pas un mot sur la mainmise de la Syrie sur le Liban, pas un mot sur l’assassinat de celles et ceux, journalistes libanais, qui avaient dénoncé cette colonisation. Pas un mot sur l’élimination des chrétiens d’Orient par les islamistes, sauf quand délibérément ils acceptent leur servitude. Pas un mot enfin sur les projets nucléaires de l’Iran.

Non, le seul fautif, c’est Israël. Le barbare, c’est Israël. Celui qui fabrique du terrorisme, c’est Israël. Israël a sûrement de grands torts, en premier lieu d’avoir sous-estimé les capacités militaires du Hezbollah. En Israël, l’heure est aujourd’hui à la recherche des causes internes qui ont mené à cette situation. Preuve, s’il en était besoin, de l’extraordinaire vitalité démocratique de ce pays. Mais quoi, la démocratie, autrement dit la liberté d’opinion, l’exercice de l’esprit critique, le statut des femmes, tout cela compte pour rien dans les options politiques de quelques grandes consciences européennes à la John Le Carré.

Pour ceux-là, triste tradition européenne, la liberté est un artefact. La vision de bataillons d’enfants armés et enrégimentés – ces membres de la Hitlerjugend à la sauce islamiste – hurlant à la destruction d’Israël ne les trouble pas le moins du monde. Et sans doute John Le Carré n’est-il pas loin de croire, pour paraphraser la formule célèbre de Churchill, que la disparition d’Israël calmera à tout jamais les appétits du crocodile islamiste, espérant, de ce fait – pauvre espérance -, que le crocodile négligera de s’attaquer à lui. En 1938, l’Europe, croyant pouvoir protéger son confort, a pactisé avec Hitler. Elle avait cru sans doute trouver dans le chancelier allemand un facteur de stabilité dans la région.

On connaît la formule de Churchill adressée à Neville Chamberlain après les accords de Munich : « Vous avez choisi le déshonneur pour éviter la guerre ; vous aurez la guerre avec le déshonneur. » Face à l’islamisme radical, Israël est en première ligne. Tout comme, en 1938, les juifs se voyaient être la première proie désignée par le nazisme. On sait ce qui s’en est ensuivi pour l’humanité entière.

Le jour où le monde occidental prendra conscience que la paix et la démocratie sont des valeurs suffisamment chères pour mériter d’être défendues au prix de lourds sacrifices, alors sa vision d’Israël changera peut-être, mais ce sera un peu tard pour tout le monde.

Signataires :

Philippe Gumplowicz, universitaire ;
Marc Lefèvre, physicien (tous deux membres fondateurs des Amis de La Paix maintenant) ;
Pierre-André Taguieff, sociologue et politologue ;
Jacques Tarnero, chercheur.

————————

Et voici le Point de vue exprimé par l’écrivain auquel les signataires du texte précédent ont « remonté les bretelles ».

Interpellation

John Le Carré

Le Monde du 06.09.06

Répondez un peu à cette question, je vous prie. Quand vous tuez cent civils innocents et un terroriste, est-ce que vous gagnez ou perdez la guerre contre le terrorisme ? « Ah, me rétorquerez-vous, mais ce terroriste aurait pu tuer deux cents personnes, mille personnes, plus encore ! » Se pose alors une autre question : si, en tuant cent personnes innocentes, vous provoquez l’émergence future de cinq nouveaux terroristes et leur procurez une base populaire qui jure de leur fournir aide et soutien, garantissez-vous un avantage aux prochaines générations de vos concitoyens, ou vous êtes-vous créé l’ennemi que vous méritez ?

Le 12 juillet, le chef d’état-major de l’armée israélienne nous a gratifiés d’un aperçu des subtilités de la pensée militaire de son pays. Les opérations militaires prévues au Liban, nous déclara-t-il, « allaient renvoyer ce pays vingt ans en arrière ». Eh bien, j’étais là-bas il y a vingt ans, et ce n’était pas joli, joli. Après sa déclaration, le général a tenu sa promesse. J’écris ceci vingt-huit jours exactement après que le Hezbollah a enlevé deux soldats israéliens, pratique militaire assez fort courante que les Israéliens eux-mêmes ne s’interdisent pas.

Au cours de ces vingt-huit jours, neuf cent trente-deux Libanais ont été tués et plus de trois mille blessés. Neuf cent treize mille sont devenus des réfugiés. Le nombre de victimes israéliennes s’élève à quatre-vingt-quatre morts et huit cent soixante-sept blessés. Au cours de la première semaine du conflit, le Hezbollah tirait environ quatre-vingt-dix roquettes par jour sur Israël. Un mois plus tard – en dépit de huit mille sept cents sorties effectuées par les forces aériennes israéliennes sans qu’elles rencontrent la moindre résistance, et qui provoquèrent la paralysie de l’aéroport international de Beyrouth et la destruction de centrales électriques, de dépôts de carburant, de flottilles de pêche, de cent quarante-sept ponts et de soixante-douze axes routiers -, le Hezbollah porta sa moyenne quotidienne de tirs de roquettes à cent soixante-neuf. Et les deux soldats israéliens qui étaient la raison affichée de toute cette agitation ne sont toujours pas rentrés chez eux.

Alors oui, comme nous en avions été avertis, Israël a fait au Liban ce qu’il lui avait fait il y a vingt ans : il a saccagé son infrastructure et infligé une punition collective à une démocratie fragile, multiculturelle et résiliente qui s’efforçait de réconcilier ses différences confessionnelles et de vivre en bonne harmonie avec ses voisins.

Il y a encore un mois à peine, les Etats-Unis faisaient du Liban le modèle de ce que les autres pays du Proche-Orient pourraient devenir. Le Hezbollah, pensait-on avec un optimisme peut-être excessif dans la communauté internationale, allait peu à peu couper ses liens avec la Syrie et l’Iran et se muer en une force politique et non plus purement militaire. Et voilà qu’aujourd’hui l’Arabie entière célèbre cette force armée, la réputation de suprématie militaire dont jouissait Israël est en miettes et l’image dissuasive à laquelle il tenait tant ne dissuade plus personne. Et les Libanais sont devenus les dernières victimes d’une catastrophe globale qui est l’oeuvre de zélotes égarés et ne paraît avoir aucune issue.

Traduit de l’anglais par Gilles Berton.

Voir également:

Published on Wednesday, January 15, 2003 by the Times/UK
The United States of America Has Gone Mad
by John le Carré

America has entered one of its periods of historical madness, but this is the worst I can remember: worse than McCarthyism, worse than the Bay of Pigs and in the long term potentially more disastrous than the Vietnam War.

The reaction to 9/11 is beyond anything Osama bin Laden could have hoped for in his nastiest dreams. As in McCarthy times, the freedoms that have made America the envy of the world are being systematically eroded. The combination of compliant US media and vested corporate interests is once more ensuring that a debate that should be ringing out in every town square is confined to the loftier columns of the East Coast press.

The imminent war was planned years before bin Laden struck, but it was he who made it possible. Without bin Laden, the Bush junta would still be trying to explain such tricky matters as how it came to be elected in the first place; Enron; its shameless favouring of the already-too-rich; its reckless disregard for the world’s poor, the ecology and a raft of unilaterally abrogated international treaties. They might also have to be telling us why they support Israel in its continuing disregard for UN resolutions.

But bin Laden conveniently swept all that under the carpet. The Bushies are riding high. Now 88 per cent of Americans want the war, we are told. The US defence budget has been raised by another $60 billion to around $360 billion. A splendid new generation of nuclear weapons is in the pipeline, so we can all breathe easy. Quite what war 88 per cent of Americans think they are supporting is a lot less clear. A war for how long, please? At what cost in American lives? At what cost to the American taxpayer’s pocket? At what cost — because most of those 88 per cent are thoroughly decent and humane people — in Iraqi lives?

How Bush and his junta succeeded in deflecting America’s anger from bin Laden to Saddam Hussein is one of the great public relations conjuring tricks of history. But they swung it. A recent poll tells us that one in two Americans now believe Saddam was responsible for the attack on the World Trade Centre. But the American public is not merely being misled. It is being browbeaten and kept in a state of ignorance and fear. The carefully orchestrated neurosis should carry Bush and his fellow conspirators nicely into the next election.

Those who are not with Mr Bush are against him. Worse, they are with the enemy. Which is odd, because I’m dead against Bush, but I would love to see Saddam’s downfall — just not on Bush’s terms and not by his methods. And not under the banner of such outrageous hypocrisy.

The religious cant that will send American troops into battle is perhaps the most sickening aspect of this surreal war-to-be. Bush has an arm-lock on God. And God has very particular political opinions. God appointed America to save the world in any way that suits America. God appointed Israel to be the nexus of America’s Middle Eastern policy, and anyone who wants to mess with that idea is a) anti-Semitic, b) anti-American, c) with the enemy, and d) a terrorist.

God also has pretty scary connections. In America, where all men are equal in His sight, if not in one another’s, the Bush family numbers one President, one ex-President, one ex-head of the CIA, the Governor of Florida and the ex-Governor of Texas.

Care for a few pointers? George W. Bush, 1978-84: senior executive, Arbusto Energy/Bush Exploration, an oil company; 1986-90: senior executive of the Harken oil company. Dick Cheney, 1995-2000: chief executive of the Halliburton oil company. Condoleezza Rice, 1991-2000: senior executive with the Chevron oil company, which named an oil tanker after her. And so on. But none of these trifling associations affects the integrity of God’s work.

In 1993, while ex-President George Bush was visiting the ever-democratic Kingdom of Kuwait to receive thanks for liberating them, somebody tried to kill him. The CIA believes that “somebody” was Saddam. Hence Bush Jr’s cry: “That man tried to kill my Daddy.” But it’s still not personal, this war. It’s still necessary. It’s still God’s work. It’s still about bringing freedom and democracy to oppressed Iraqi people.

To be a member of the team you must also believe in Absolute Good and Absolute Evil, and Bush, with a lot of help from his friends, family and God, is there to tell us which is which. What Bush won’t tell us is the truth about why we’re going to war. What is at stake is not an Axis of Evil — but oil, money and people’s lives. Saddam’s misfortune is to sit on the second biggest oilfield in the world. Bush wants it, and who helps him get it will receive a piece of the cake. And who doesn’t, won’t.

If Saddam didn’t have the oil, he could torture his citizens to his heart’s content. Other leaders do it every day — think Saudi Arabia, think Pakistan, think Turkey, think Syria, think Egypt.

Baghdad represents no clear and present danger to its neighbours, and none to the US or Britain. Saddam’s weapons of mass destruction, if he’s still got them, will be peanuts by comparison with the stuff Israel or America could hurl at him at five minutes’ notice. What is at stake is not an imminent military or terrorist threat, but the economic imperative of US growth. What is at stake is America’s need to demonstrate its military power to all of us — to Europe and Russia and China, and poor mad little North Korea, as well as the Middle East; to show who rules America at home, and who is to be ruled by America abroad.

The most charitable interpretation of Tony Blair’s part in all this is that he believed that, by riding the tiger, he could steer it. He can’t. Instead, he gave it a phoney legitimacy, and a smooth voice. Now I fear, the same tiger has him penned into a corner, and he can’t get out.

It is utterly laughable that, at a time when Blair has talked himself against the ropes, neither of Britain’s opposition leaders can lay a glove on him. But that’s Britain’s tragedy, as it is America’s: as our Governments spin, lie and lose their credibility, the electorate simply shrugs and looks the other way. Blair’s best chance of personal survival must be that, at the eleventh hour, world protest and an improbably emboldened UN will force Bush to put his gun back in his holster unfired. But what happens when the world’s greatest cowboy rides back into town without a tyrant’s head to wave at the boys?

Blair’s worst chance is that, with or without the UN, he will drag us into a war that, if the will to negotiate energetically had ever been there, could have been avoided; a war that has been no more democratically debated in Britain than it has in America or at the UN. By doing so, Blair will have set back our relations with Europe and the Middle East for decades to come. He will have helped to provoke unforeseeable retaliation, great domestic unrest, and regional chaos in the Middle East. Welcome to the party of the ethical foreign policy.

There is a middle way, but it’s a tough one: Bush dives in without UN approval and Blair stays on the bank. Goodbye to the special relationship.

I cringe when I hear my Prime Minister lend his head prefect’s sophistries to this colonialist adventure. His very real anxieties about terror are shared by all sane men. What he can’t explain is how he reconciles a global assault on al-Qaeda with a territorial assault on Iraq. We are in this war, if it takes place, to secure the fig leaf of our special relationship, to grab our share of the oil pot, and because, after all the public hand-holding in Washington and Camp David, Blair has to show up at the altar.

“But will we win, Daddy?”

“Of course, child. It will all be over while you’re still in bed.”

“Why?”

“Because otherwise Mr Bush’s voters will get terribly impatient and may decide not to vote for him.”

“But will people be killed, Daddy?”

“Nobody you know, darling. Just foreign people.”

“Can I watch it on television?”

“Only if Mr Bush says you can.”

“And afterwards, will everything be normal again? Nobody will do anything horrid any more?”

“Hush child, and go to sleep.”

Last Friday a friend of mine in California drove to his local supermarket with a sticker on his car saying: “Peace is also Patriotic”. It was gone by the time he’d finished shopping.

Voir enfin:

If Le Carre Could Vote

By John Le Carre
October 20, 2004
Maybe there’s one good reason – just one – for reelecting George W. Bush, and that’s to force him to live with the consequences of his appalling actions and answer for his own lies, rather than wish the job on a Democrat who would then get blamed for his predecessor’s follies.

Probably no American president in history has been so universally hated abroad as Bush: for his bullying unilateralism, his dismissal of international treaties, his reckless indifference to the aspirations of other nations and cultures, his contempt for institutions of world government, and above all for misusing the cause of anti-terrorism in order to unleash an illegal war – and now anarchy – upon a country that like too many others around the world was suffering under a hideous dictatorship but had no hand in the events of 9/11, no weapons of mass destruction and no record of terrorism except as an ally of the United States in a dirty war against Iran.

Is your president a great war leader because he allowed himself to be manipulated by a handful of deluded ideologues? Is Tony Blair, my prime minister, a great war leader because he committed Britain’s troops, foreign policy and domestic security to the same harebrained adventure?

You are voting in November. We will vote next year. Yet the outcome in both countries will in large part depend on the same question: How long can the lies last now that the truth has finally been told? The Iraq war was planned long before 9/11. Osama bin Laden provided the excuse. Iraq paid the price. American kids paid the price. British kids paid the price. Our politicians lied to us.

While Bush was waging his father’s war at your expense, he was also ruining your country. He made your rich richer and your poor and unemployed more numerous. He robbed your war veterans of their due and reduced your children’s access to education. And he deprived more Americans than ever before of healthcare.

Now he’s busy cooking the books, burying deficits and calling in contingency funds to fight a war that his advisors promised him he could light and put out like a candle.

Meanwhile, your Patriot Act has swept aside constitutional and civil liberties that took brave Americans 200 years to secure and were once the envy of a world that now looks on in horror, not just at Guantanamo and Abu Ghraib but at what you are doing to yourselves.

But please don’t feel isolated from the Europe you twice saved. Give us back the America we loved, and your friends will be waiting for you. Here in Britain, for as long as we have Tony Blair singing the same lies as George W. Bush, your nightmares will be ours.


France: Vous avez dit fille ainée de l’Eglise? (Elder daughter of which Church?)

15 septembre, 2008
Bien entendu nous n’allons rien faire. Claude Cheysson (ministre de Mitterrand, après le coup de force du général Jaruzelski du 13 décembre 1981)
C’est donc un pays difficile que le Pape visite. Les catholiques lui montreront des réussites réelles et peut-être quelques villages à la Potemkine. En face, on criera à la reconquête, on protestera au nom de la « laïcité » et des « Lumières ». Rémy Braque

Etrange hasard du calendrier, cette conjonction ce weekend de la Foire du Trône patronale annuelle du « Parti des 75 000 fusillés qui étaient 4 000″ (alias fête de l’Humanité) …

Et de la visite du Pape pour le 150e anniversaire de la foire des miracles de Lourdes et, comme le rappelle le philosophe Rémy Braque, de quelques villages Potemkine …

Comme un ultime rappel de la double vocation et (de Mao à Castro et… Robespierre!) la singulière nostalgie et faiblesse pour le totalitarisme de ce pays qui, de Pépin le bref à Bonaparte, fit et défit la Papauté et fut, jusqu’il n’y a pas si longtemps, fille ainée de l’Eglise catholique comme du plus meurtrier de ses clones, l’Eglise communiste.

Et qui, via son tout puissant et tout-compatissant Etat-Providence et derrière les cris d’orfraie contre le simple rappel, par notre Sarkozy national, de ses racines (judéo-)chrétiennes (qui nous changeait un peu de celui des prétendues racines musulmanes du prédécesseur!), continue à les subventionner toutes les deux.

De l’entretien des lieux de culte et des salaires des enseignants des « écoles libres » dans toute la France ou des officiers des cultes dans les régions concordataires (est et DOMTOM).

Aux subventions de la presse des successeurs des hérauts de la dictature du prolétariat, les Marie-France Buffet comme le postier Besancenot.

Pourtant, derrière la fausse symétrie et les apparences trompeuses d’égale folklorisation, l’Histoire retiendra que lorsqu’il fut question de la la mise au pas du premier syndicat libre de l’Europe non encore libérée une certaine nuit de décembre 1981, c’est l’église de Karol Wojtyla qui tint tête quand le PCF bénit et l’Etat français consentit …

Le PCF est-il devenu une simple attraction foraine ?
Rodolphe Geisler
Le Figaro
12/09/2008

Loin, très loin de sa splendeur d’hier, le Parti communiste ne cesse de voir fondre son électorat. Premier parti de France en 1945, il est aujourd’hui quasi inexistant : 1,93 % à la à la présidentielle de 2007. Son audience dans l’opinion est des plus faibles. Selon un sondage OpinionWay, cette semaine, 1 % des sympathisants de gauche citent Marie-George Buffet comme «premier opposant», quand ils sont 21% à citer le leader de la Ligue communiste révolutionnaire Olivier Besancenot.

Le PCF est-il pour autant mort ? Celui qui se faisait appeler à la Libération le «Parti des 75 000 fusillés», chiffre depuis contesté par les historiens, reste un parti fort de 10 000 élus. Ce n’est pas rien. Mais pour combien de temps encore ? Après avoir perdu son groupe autonome à l’Assemblée nationale en 2007, ses élus sont essentiellement des «barons» locaux. Plus souvent réélus sur leurs noms que sur leur étiquette communiste. Cet héritage a subi de nouvelles fissures aux dernières élections municipales, où plusieurs de ses bastions sont tombés. Le plus emblématique a été celui de Montreuil, où la sénatrice verte Dominique Voynet a ravi à Jean-Pierre Brard la mairie, communiste depuis 1944.

Le Parti communiste français reste plus que jamais une spécificité française. Presque partout en Europe, voire dans le monde, les anciens partis communistes ont abandonné toute référence au communisme dans leur nom. Chez nous, la mutation engagée par Robert Hue dans les années 1990 a échoué. Aujourd’hui, les «orthodoxes», l’un des courants minoritaires, cherchent même à réintroduire le marteau et la faucille comme emblème. «Fiers de nos couleurs», martèle le député du Rhône André Gerin, candidat déclaré à la succession de la secrétaire nationale, Marie-George Buffet, au congrès de décembre.

Marie-George Buffet, qui succéda à Robert Hue en 2001, elle, ne sait dire qu’une chose : «rassemblement». Rassemblement des communistes, rassemblement de la gauche. Elle le répète depuis des années. En vain. Sa proposition d’une candidature unique de la gauche pour la présidentielle de 2007 s’est soldée par six candidatures au premier tour.

Parallèlement, son parti périclite, vieillit. Les jeunes, du moins ceux qui se revendiquent de la mouvance antilibérale, se tournent, pour la plupart sans le savoir, vers l’ennemi héréditaire des «vieux stals» (staliniens) du PCF, à savoir vers le leader trotskiste de la LCR, Olivier Besancenot.

À ce titre, la dernière campagne présidentielle a été instructive. Les jeunes remplissaient les Zénith de province où s’exprimait Olivier Besancenot, quand Marie-George Buffet était en peine d’en trouver… Peu de jeunes donc, et de moins en moins d’anciens.

Depuis l’époque d’un certain Georges Marchais, qui prônait alors la «préférence nationale» comme remède au chômage, beaucoup de vieux militants ont en effet rejoint le rang du FN dans les années 1990. Anciens et jeunes ont été séduits par la fonction tribunitienne occupée en 2002 par Jean-Marie Le Pen et en 2007 par Olivier Besancenot. Mais, semble-t-il, perdue pour le PCF.

Aujourd’hui, Besancenot nargue le «vieux PCF». En s’invitant à la Fête de l’Humanité, ce week-end, il devrait une nouvelle fois ravir la vedette. Si la LCR a depuis de nombreuses années un stand dans les travées de La Courneuve, la présence du médiatique facteur, qui lancera en janvier son Nouveau Parti anticapitaliste (NPA), devrait cette année prendre une autre tournure. Tout au plus lui offrir un ballon d’essai pour son nouveau parti. Et reléguer ainsi le PCF au rôle de gentil organisateur de la Fête de l’Huma. Mais peut-être est-ce ça aujourd’hui le PCF : une sympathique attraction foraine.

Voir aussi:

Le Pape, les intellectuels et la culture française

Rémi Brague
Le Figaro
12/09/2008

Pour le philosophe Rémi Brague, le Pape s’est adressé, vendredi à l’occasion de la rencontre des Bernardins, à un milieu intellectuel qui est le reflet des fractures historiqueset idéologiques françaises.

Dans quel état le Pape trouve-t-il la France ? Quelle image s’en fait-il ? Pour lui comme pour beaucoup d’intellectuels étrangers, la France est avant tout le français et ce qui s’y est écrit. Lorsqu’ils sont catholiques, il est naturel qu’ils privilégient des écrivains comme Claudel, Péguy ou Bernanos. Le Pape a parmi ses théologiens préférés Hans Urs von Balthasar, Suisse alémanique mais parfait connaisseur de la langue et de la littérature française, qui a passé la dernière guerre à Lyon, chez les jésuites de Fourvière.

On y trouve aussi des Français, tous les artisans de la grande renaissance des études catholiques qui commença dans les années 1950 avec d’admirables études sur les sources du christianisme : la Bible, les Pères de l’Église, la scolastique médiévale.

Les PP. Bouyer, Chenu, Congar, Daniélou et de Lubac furent des références pour le jeune Joseph Ratzinger, comme ils le restent pour les catholiques du monde entier qui essaient de penser leur foi. Mais pour le Pape comme pour tous les étrangers, même les mieux avertis, il faut tenir compte d’un certain retard. Nous avons tous tendance à photographier les cultures étrangères dans l’état où elles étaient au moment où, étudiants, nous les avons découvertes. Ainsi, pour beaucoup, la pensée française, c’est encore Sartre et Camus et, en face, Gilson et Maritain. Ou, une génération plus tard, Foucault et Deleuze, voire les «nouveaux philosophes».

Il n’est pas question de porter un diagnostic d’ensemble sur la culture française d’aujourd’hui. Ce qui s’exporte n’est pas toujours de la meilleure qualité. Le temps fera son œuvre de sélection. Et, surtout, la culture française n’est pas unifiée. En matière de religion, elle est au contraire profondément divisée.

La France est depuis des siècles un pays double. Elle est d’une part le pays de Vincent de Paul et de Thérèse de Lisieux, celui qui a fourni les gros bataillons de missionnaires au XIXe siècle. Elle est le pays des grands écrivains catholiques. Au XXe siècle, elle a produit des théologiens du même niveau que les Allemands.

Mais elle est aussi le pays de l’anticléricalisme. C’est en France que l’État moderne, dès Philippe le Bel, s’est opposé le plus violemment au Pape, jusqu’à le kidnapper. C’est là que Louis XIV est arrivé à kidnapper, cette fois en bloc, l’Église de France, non sans la complicité de celle-ci, et à la mettre à son service. La France est le pays de la Révolution. Celle-ci tenta d’abord de réaliser le rêve des rois en faisant de l’Église, avec la Constitution civile du Clergé, un instrument de l’État. Puis elle voulut en finir avec le christianisme par une persécution sanglante. C’est en France que la bourgeoisie radicale du XIXe siècle réussit à détourner le mécontentement populaire sur «les curés».

L’anticléricalisme combat les vices du clergé et ses prétentions à tout régenter. Il peut le faire au nom même des exigences du christianisme auxquelles les chrétiens, même les clercs, ne sont que rarement fidèles. Mais en France la haine du christianisme comme tel, surtout catholique, prit dès le XVIIe siècle une virulence particulière.

Les Lumières françaises, à la différence du reste de l’Europe, tournèrent parfois à un athéisme radical. Depuis peu, cette haine s’étale avec une violence accrue. Et peu importe qu’elle fasse mine de porter sur «les religions», «les monothéismes», etc. ou qu’elle avoue franchement son véritable objet.

C’est donc un pays difficile que le Pape visite. Les catholiques lui montreront des réussites réelles et peut-être quelques villages à la Potemkine. En face, on criera à la reconquête, on protestera au nom de la «laïcité» et des «Lumières». Des deux côtés, on se plaindra. Le Pape est assez fine mouche pour ne pas se laisser duper ou impressionner.

Mais je crains que, des deux côtés, les Français ne ratent l’occasion de se poser quelques bonnes questions : comment vivre en paix les uns avec les autres, et avec le passé de tous ? Peut-on prendre comme principe : n’importe quoi, le meilleur comme le pire (les exemples sont au choix), mais en tout cas pas le christianisme ? Un peuple qui renonce à sa foi peut-il encore désirer vivre ? J’espère que le Pape les aidera à se les poser.


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