Guerre et religion: Attention, un prix Nobel peut en cacher un autre ! (Think not that I am come to send peace on earth)

30 décembre, 2015

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Dieu ne recevra jamais le prix Nobel de la paix. José Artur
Dieu, prix Nobel de la guerre. Cabu (2002, couverture de Charlie hebdo et inscription sur la statue de la République de Paris)
Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix. Je ne vous donne pas comme le monde donne. Jésus (Jean 14: 27)
Ne croyez pas que je sois venu apporter la paix sur la terre; je ne suis pas venu apporter la paix, mais l’épée. Car je suis venu mettre la division entre l’homme et son père, entre la fille et sa mère, entre la belle-fille et sa belle-mère; et l’homme aura pour ennemis les gens de sa maison. Jésus (Matthieu 10 : 34-36)
Pensez-vous que je sois venu apporter la paix sur la terre? Non, vous dis-je, mais la division. Car désormais cinq dans une maison seront divisés, trois contre deux, et deux contre trois; le père contre le fils et le fils contre le père, la mère contre la fille et la fille contre la mère, la belle-mère contre la belle-fille et la belle-fille contre la belle-mère. Jésus (Luc 12: 51-53)
L’heure vient même où qui vous tuera estimera rendre un culte à Dieu. Jean 16: 2
Nous, nous prêchons Christ crucifié; scandale pour les Juifs et folie pour les païens. Paul (I Corinthiens 1: 23)
« Dionysos contre le ‘crucifié’  » : la voici bien l’opposition. Ce n’est pas une différence quant au martyr – mais celui-ci a un sens différent. La vie même, son éternelle fécondité, son éternel retour, détermine le tourment, la destruction, la volonté d’anéantir pour Dionysos. Dans l’autre cas, la souffrance, le « crucifié » en tant qu’il est « innocent », sert d’argument contre cette vie, de formulation de sa condamnation.  (…) L’individu a été si bien pris au sérieux, si bien posé comme un absolu par le christianisme, qu’on ne pouvait plus le sacrifier : mais l’espèce ne survit que grâce aux sacrifices humains… La véritable philanthropie exige le sacrifice pour le bien de l’espèce – elle est dure, elle oblige à se dominer soi-même, parce qu’elle a besoin du sacrifice humain. Et cette pseudo-humanité qui s’institue christianisme, veut précisément imposer que personne ne soit sacrifié. Nietzsche
Peut-on imaginer personnage littéraire plus désagréable que le Dieu de l’Ancien Testament? Jaloux et en étant fier; obsédé de l’autorité, mesquin, injuste et impitoyable; vengeur et sanguinaire tenant de l’épuration ethnique; tyrannique, misogyne, homophobe, raciste, infanticide, génocidaire, fillicide, pestilentiel, mégalomane, sadomasochiste et capricieusement diabolique. Richard Dawkins (2006)
Pour l’islam (…) j’aime bien leur symbole, le croissant de lune, je le trouve beaucoup plus beau que la croix, peut-être parce qu’il n’a pas quelqu’un de cloué dessus. Pat Condell
Je voulais que le choc provoqué nous fasse reprendre conscience du scandale de quelqu’un cloué sur une croix. Par habitude on n’éprouve plus de réelles émotions face à quelque chose de véritablement scandaleux, la crucifixion. Mgr Jean-Michel di Falco (évêque de Gap)
Si le film [de Mel Gibson] avait été projeté avant-guerre en Pologne, il aurait déclenché des pogroms. Meïr Weintrater (directeur de L’Arche)
Il y a une forme de guerre qui est épuisée aujourd’hui, en Europe du moins. Ce que la France a vécu pendant les deux conflits mondiaux, l’Allemagne l’a subi aussi : nous en sommes au même point. Une des sources de l’antiaméricanisme, c’est le fait que les Etats-Unis sont encore capables d’une montée aux extrêmes. En les critiquant pour cette faculté d’accepter le défi de la violence, c’est notre passé que nous condamnons rétrospectivement. Mais si certains sont rassurés parce que la guerre semblée écartée, la guerre au sens européen, le terrorisme forme une métastase qui envahit tout, et qui représente une menace universelle. Par conséquent, nous sommes en train de franchir une étape dans la montée de la violence. (…) Parler de choc des civilisations, c’est dire que c’est la différence qui l’emporte. Alors que je crois, moi, que c’est l’identité des adversaires qui sous-tend leur affrontement. (…) Nolte montre que l’URSS et le IIIe Reich ont été l’un pour l’autre un « modèle repoussoir ». Ce qui illustre la loi selon laquelle ce à quoi nous nous heurtons, c’est ce que nous imitons. Il est frappant qu’un historien pense les rapports d’inimitié en terme d’identité, en terme de copie. Ce que Nolte appelle le modèle repoussoir, c’est ce que la théorie mimétique appelle le modèle obstacle : dans la rivalité, celui qu’on prend pour modèle, on désire ce qu’il désire et par conséquent il devient obstacle. Le rapport mimétique conduit à imiter ses adversaires, tantôt dans les compliments, tantôt dans le conflit. (…) Les islamistes tentent de rallier tout un peuple de victimes et de frustrés dans un rapport mimétique à l’Occident. Les terroristes utilisent d’ailleurs à leurs fins la technologie occidentale : encore du mimétisme. Il y a du ressentiment là-dedans, au sens nietzschéen, réaction que l’Occident a favorisée par ses privilèges. (…) Il ne faut pas faire semblant de croire que, dans leur conception de la violence, le christianisme et l’islam sont sur le même plan. (…) La Croix, c’est le retournement qui dévoile la vérité des religions révélées. Les religions archaïques, c’est le bouc émissaire vrai, c’est-à-dire le bouc émissaire caché. Et la religion chrétienne, c’est le bouc émissaire révélé. Une fois que le bouc émissaire a été révélé, il ne peut plus y en avoir, et donc nous sommes privés de violence. Ceux qui attaquent le christianisme ont raison de dire qu’il est indirectement responsable de la violence, mais ils n’oseraient pas dire pourquoi : c’est parce qu’il la rend inefficace et qu’il fait honte à ceux qui l’utilisent et se réconcilient contre une victime commune. René Girard
Pour restituer à la crucifixion sa puissance de scandale, il suffit de la filmer telle quelle, sans rien y ajouter, sans rien en retrancher. Mel Gibson a-t-il réalisé ce programme jusqu’au bout ? Pas complètement sans doute, mais il en a fait suffisamment pour épouvanter tous les conformismes. René Girard
Le christianisme est la seule religion qui aura prévu son propre échec. Cette prescience s’appelle l’apocalypse. René Girard
Il convient de voir dans les Ecritures judéo-chrétiennes la première révélation complète du pouvoir structurant de la victimisation dans les religions païennes ; quant au problème de la valeur anthropologique de ces Ecritures, il peut et doit être étudié comme un problème purement scientifique, la question étant de savoir si, oui ou non, les mythes deviennent intelligibles, comme je le crois, dès lors qu’on les interprète comme les traces plus ou moins lointaines d’épisodes de persécution mal compris. (…) Ma conclusion est que, dans notre monde, la démythification tire sa force de la Bible. Réponse inacceptable pour ceux qui pensent que tout ce qui risque de placer la Bible sous un jour favorable ne saurait être pris au sérieux par les vrais chercheurs, car il ne peut s’agir que d’une approche religieuse – et donc irrationnelle – qui n’a strictement aucune valeur du point de vue de l’anthropologie. (…) Et pourtant, y a-t-il quelque chose qui soit plus naturel aux chercheurs que de traiter des textes similaires de façon similaire, ne serait-ce que pour voir ce que cela donne ? Un tabou inaperçu pèse sur ce type d’étude comparative. Les tabous les plus forts sont toujours invisibles. Comme tous les tabous puissants, celui-ci est antireligieux, c’est-à-dire, au fond, de nature religieuse. A partir de la Renaissance, les intellectuels modernes ont remplacé les Ecritures judéo-chrétiennes par les cultures anciennes. Puis, l’humanisme de Rousseau et de ses successeurs a glorifié à l’excès les cultures primitives et s’est également détourné de la Bible. Si la lecture que je propose est acceptée, notre vieux système de valeurs universitaires, fondé sur l’élévation des cultures non bibliques aux dépens de la Bible, va devenir indéfendable. Il deviendra clair que le véritable travail de démythification marche avec la mythologie, mais pas avec la Bible, car la Bible elle-même fait déjà ce travail. La Bible en est même l’inventeur : elle a été la première à remplacer la structure victimaire de la mythologie par un thème de victimisation qui révèle le mensonge de la mythologie. René Girard
La nature d’une civilisation, c’est ce qui s’agrège autour d’une religion. Notre civilisation est incapable de construire un temple ou un tombeau. Elle sera contrainte de trouver sa valeur fondamentale, ou elle se décomposera. C’est le grand phénomène de notre époque que la violence de la poussée islamique. Sous-estimée par la plupart de nos contemporains, cette montée de l’islam est analogiquement comparable aux débuts du communisme du temps de Lénine. Les conséquences de ce phénomène sont encore imprévisibles. A l’origine de la révolution marxiste, on croyait pouvoir endiguer le courant par des solutions partielles. Ni le christianisme, ni les organisations patronales ou ouvrières n’ont trouvé la réponse. De même aujourd’hui, le monde occidental ne semble guère préparé à affronter le problème de l’islam. En théorie, la solution paraît d’ailleurs extrêmement difficile. Peut-être serait-elle possible en pratique si, pour nous borner à l’aspect français de la question, celle-ci était pensée et appliquée par un véritable homme d’Etat. Les données actuelles du problème portent à croire que des formes variées de dictature musulmane vont s’établir successivement à travers le monde arabe. Quand je dis «musulmane» je pense moins aux structures religieuses qu’aux structures temporelles découlant de la doctrine de Mahomet. Dès maintenant, le sultan du Maroc est dépassé et Bourguiba ne conservera le pouvoir qu’en devenant une sorte de dictateur. Peut-être des solutions partielles auraient-elles suffi à endiguer le courant de l’islam, si elles avaient été appliquées à temps. Actuellement, il est trop tard ! Les «misérables» ont d’ailleurs peu à perdre. Ils préféreront conserver leur misère à l’intérieur d’une communauté musulmane. Leur sort sans doute restera inchangé. Nous avons d’eux une conception trop occidentale. Aux bienfaits que nous prétendons pouvoir leur apporter, ils préféreront l’avenir de leur race. L’Afrique noire ne restera pas longtemps insensible à ce processus. Tout ce que nous pouvons faire, c’est prendre conscience de la gravité du phénomène et tenter d’en retarder l’évolution. André Malraux (1956)
L’inauguration majestueuse de l’ère « post-chrétienne » est une plaisanterie. Nous sommes dans un ultra-christianisme caricatural qui essaie d’échapper à l’orbite judéo-chrétienne en « radicalisant » le souci des victimes dans un sens antichrétien. (…) Jusqu’au nazisme, le judaïsme était la victime préférentielle de ce système de bouc émissaire. Le christianisme ne venait qu’en second lieu. Depuis l’Holocauste, en revanche, on n’ose plus s’en prendre au judaïsme, et le christianisme est promu au rang de bouc émissaire numéro un. René Girard
Ceux qui considèrent l’hébraïsme et le christianisme comme des religions du bouc émissaire parce qu’elles le rendent visible font comme s’ils punissaient l’ambassadeur en raison du message qu’il apporte. René Girard
Il y a deux grandes attitudes à mon avis dans l’histoire humaine, il y a celle de la mythologie qui s’efforce de dissimuler la violence, car, en dernière analyse, c’est sur la violence injuste que les communautés humaines reposent. (…) Cette attitude est trop universelle pour être condamnée. C’est l’attitude d’ailleurs des plus grands philosophes grecs et en particulier de Platon, qui condamne Homère et tous les poètes parce qu’ils se permettent de décrire dans leurs oeuvres les violences attribuées par les mythes aux dieux de la cité. Le grand philosophe voit dans cette audacieuse révélation une source de désordre, un péril majeur pour toute la société. Cette attitude est certainement l’attitude religieuse la plus répandue, la plus normale, la plus naturelle à l’homme et, de nos jours, elle est plus universelle que jamais, car les croyants modernisés, aussi bien les chrétiens que les juifs, l’ont au moins partiellement adoptée. L’autre attitude est beaucoup plus rare et elle est même unique au monde. Elle est réservée tout entière aux grands moments de l’inspiration biblique et chrétienne. Elle consiste non pas à pudiquement dissimuler mais, au contraire, à révéler la violence dans toute son injustice et son mensonge, partout où il est possible de la repérer. C’est l’attitude du Livre de Job et c’est l’attitude des Evangiles. C’est la plus audacieuse des deux et, à mon avis, c’est la plus grande. C’est l’attitude qui nous a permis de découvrir l’innocence de la plupart des victimes que même les hommes les plus religieux, au cours de leur histoire, n’ont jamais cessé de massacrer et de persécuter. C’est là qu’est l’inspiration commune au judaïsme et au christianisme, et c’est la clef, il faut l’espérer, de leur réconciliation future. C’est la tendance héroïque à mettre la vérité au-dessus même de l’ordre social. René Girard
Nous montons sur nos grands chevaux mais souvenons-nous que pendant les croisades et l’inquisition, des actes terribles ont été commis au nom du Christ. Dans notre pays, nous avons eu l’esclavage, trop souvent justifié par le Christ. Barack Hussein Obama
J’ai un appart tout meublé avec cuisine équipée, deux salles de bains toilettes, et trois chambres, et je paye pas de loyer, ni l’électricité et l’eau. La belle vie quoi !!! […] Et toutes les villes que j’ai faites, en Syrie et maintenant en Irak, je n’ai pas vu un seul mendiant ! […] Tu sais pourquoi ? Parce que les biens sont tellement bien distribués équitablement que tout le monde vit bien. Kahina (épouse d’un des terroristes-suicide du Bataclan)
Le terrorisme a frappé la France, pas pour ce qu’elle fait en Irak, en Syrie ou au Sahel, mais pour ce qu’elle est. Manuel Valls
L’Etat islamique exploite toutes les failles possibles dans un contexte post-colonial fragile, c’est pourquoi il parle aussi des lois de 2004 sur l’interdiction du voile à l’école et de 2010 sur l’interdiction du port du voile intégral. (…) La communication de Daech est stratégiquement mortifère. Tout élément susceptible d’avaliser l’idéologie qui est la sienne est réutilisé. Au final, on ne sait plus trop pourquoi ils nous en veulent. Est-ce une question ontologique ou politique? Le brouillage est volontairement entretenu. Haoues Seniguer (IEP de Lyon)
Pourquoi la France? Pour de nombreuses raisons sans doute. Mais je crois qu’ils considèrent mon pays comme le maillon faible de l’Europe, comme un pays où il serait facile de semer la division. Nicolas Hénin (journaliste, ex-otage de l’EI en Syrie)
La France, c’est une ex-puissance coloniale, notamment au Maghreb et les maghrébins sont parmi les plus nombreux aujourd’hui au sein de l’Etat islamique, or les jihadistes ont la mémoire longue. David Thomson (France Inter)
L’absence d’une communication audible du gouvernement sur les tenants et les aboutissants des attentats du mois de janvier 2015, qui avaient pourtant été les plus meurtriers sur le sol français depuis la guerre d’Algérie, n’a pas été, et continue de ne pas être de nature à renforcer la confiance sur la qualité du système français de lutte contre le terrorisme. Cette erreur ne doit pas être répétée et aggravée : le « vendredi noir » doit être suivi par ce que les spécialistes appellent un « retour d’expérience » (abrégé en RETEX) digne de ce nom, en partie couvert par le secret nécessaire aux opérations de renseignement, mais en partie aussi livré au public. La même observation vaut pour la limitation des effets des attentats. Au sommet de l’Etat, la prise de décision et la communication politique ont été assurées avec efficacité par le président Hollande. Il en allait de même pour la communication sur l’état de l’enquête, gérée avec doigté par le procureur François Molins. Au plan opérationnel, forces de l’ordre, sapeurs-pompiers, services médicaux ont de toute évidence agi avec courage et humanité. Mais que de questions pendantes… Où était la communication opérationnelle, donnant des consignes de comportement aux populations dans et autour des zones menacées ? Le chef de la Metropolitan Police assurait la communication opérationnelle pendant les attentats multiples du 7 juillet 2005 à Londres, dont le nombre et la synchronicité étaient semblables à ceux de Paris. Où était son homologue parisien, le préfet de police Michel Cadot, le soir du 13 novembre ? Où était la plate-forme en ligne permettant à chacun de recevoir des réponses autorisées pendant la crise ? Même la Belgique, dont les Français se sont trop volontiers moqués ces dernières semaines, s’en était dotée pendant le « lockdown » de Bruxelles. Il ne s’agit pas là d’éléments secondaires de gestion d’une crise terroriste. Le terrorisme est un acte de violence qui vise à communiquer la terreur aux populations visées : la contre-communication est essentielle pour inspirer la confiance. Ces interrogations sur le lien entre les autorités et la population, et d’autres du même type, ne devraient même pas surgir, puisque traitées dans le Livre blanc gouvernemental sur le terrorisme, publié il y a dix ans déjà. Ajoutons que ce document public rédigé dans la foulée des attentats de Madrid (191 morts) et de Londres (55 morts) contenait des scénarios de violence terroriste très voisins du « vendredi noir ». (…) les citoyens sont en droit de savoir ce qui s’est passé tout le temps qu’ont duré les attentats, et spécialement pendant les deux heures séparant l’arrivée des forces de l’ordre au Bataclan et le moment de l’assaut. En l’absence d’un récit officiel circonstancié des événements, trop de bruits, pas tous issus d’esprits négatifs, pas tous le produit des rivalités d’un autre âge entre policiers et gendarmes, courent désormais pour pouvoir se contenter d’un « circulez, il n’y a rien à voir ». Peut-être les conditions de l’intervention ont-elles été aussi bonnes que possible, et peut-être en allait-il de même concernant la prise en charge dans l’urgence absolue des blessés innombrables, souvent à l’article de la mort, gisant dans un Bataclan devenu terrain de massacre. Un rapport officiel permettrait d’en apporter la démonstration ou, à défaut, de tirer les leçons d’éventuels dysfonctionnements. Vu l’importance des enjeux, il est dans l’intérêt de tous que le gouvernement et le Parlement prennent ensemble la décision de mettre sur pied une commission nationale d’enquête sur les récents actes terroristes en France, proche du modèle de la commission américaine sur les attentats du 11-Septembre : celle-ci comprenait dix personnes, désignées par l’exécutif et le Congrès et issues à parts égales de la majorité et de l’opposition. Elle œuvra pendant plus de deux ans en ayant un accès pratiquement illimité aux personnes et aux données, ouvertes ou secrètes, utiles à la compréhension des origines et au déroulement du drame. Ce qui est décrit dans le rapport (11-Septembre – Rapport de la commission d’enquête, éditions de l’Equateur, 2004) est rarement agréable à lire mais c’est son caractère détaillé, direct et, en majeure partie, public, qui a permis au contre-terrorisme américain d’éviter un nouveau « 11-Septembre » outre-Atlantique, indépendamment de dérapages (Guantanamo, la torture, l’invasion de l’Irak…) qui n’étaient pas du ressort de cette commission nationale. Certes, une telle initiative transcendant la séparation des pouvoirs serait sans précédent dans notre pays, mais elle ne contreviendrait pas aux principes de l’Etat de droit. Surtout, les attaques du 13 novembre 2015 en France ont été, elles aussi, sans précédent ; ce premier acte de terrorisme de masse sur notre territoire doit aussi être le dernier de son espèce. François Heisbourg
Il est temps ici de rappeler un fait statistique essentiel qui va à l’encontre des idées reçues : les conflits proprement religieux (Kerbela, Saint-Barthélemy, guerre de Trente Ans, hindous contre musulmans…) tuent beaucoup moins de gens que les guerres d’État à État, les guerres civiles et les dictatures ! La religion n’a pas de responsabilité directe dans la plupart des tragédies qui ont ensanglanté la planète jusqu’à l’aube du IIIe millénaire. Ainsi, elle a été totalement absente des grands drames du XXe siècle (plus de 100 millions de victimes), exception faite de la scission Inde-Pakistan: guerres mondiales, répressions nazies et communistes, génocides (les Juifs, comme les Arméniens et les Tutsis, n’ont pas été exterminés en raison de leur religion mais de leur prétendue « race »). D’une exceptionnelle ampleur ont été les méfaits commis par les régimes athées à l’oeuvre en Allemagne mais aussi en URSS et au Mexique des années 1910 aux années 1940, plus tard en Chine et au Cambodge. Guidés par le désir de faire table rase du passé et en particulier du fait religieux, Lénine, Hitler, Staline, Mao, Pol Pot… ont massacré des dizaines de millions d’innocents, soit beaucoup plus que tous les souverains européens depuis l’An Mil. (…) Au Moyen Âge, notons que les croisades apparaissent comme des guerres défensives bien plus que des guerres de religion ou des guerres saintes. Leur objectif premier était de restaurer la sécurité des pèlerinages en Terre sainte, mise à mal par l’irruption des nomades turcs. Si les croisés ont combattu avec la brutalité habituelle de l’époque, ils ne se sont pas pour autant souciés de convertir les infidèles musulmans, encore moins de les exterminer.
Après la Seconde Guerre mondiale, les États arabes du Moyen-Orient apparaissent plus divisés que jamais mais refont leur unité dans la guerre contre Israël. (…) Les nouveaux-venus se font forts de conduire leurs peuples vers des lendemains meilleurs par l’imitation du modèle occidental. Mais leur « modernisation » débouche sur une exaspération des inégalités et, plus insupportable que tout, une défaite humiliante face à Israël en 1967… (…) En 1973, le premier choc pétrolier accroît considérablement les redevances versées à l’Arabie séoudite et aux émirats du Golfe comme le Qatar, également wahhabite. (…) Ces monarchies vont dès lors financer sans limites la construction de mosquées et réislamiser les populations arabes et musulmanes, partout dans le monde, y compris en Europe occidentale.De ce qui précède, l’on voit que derrière les références à la « jihad » se cache un drame simplement humain: la difficulté des pays arabes du Moyen-Orient à accéder à la maturité politique après un millénaire de soumission aux Turcs et un siècle d’échecs successifs. (…)  L’instabilité de la région les empêche d’assimiler comme les Japonais, les Turcs ou les Iraniens la modernité occidentale et technologique. Par dépit, les islamistes ont fait en conséquence le choix de la rejeter et s’en justifient en recourant à une interprétation très personnelle du Coran. On retrouve le même dilemme chez les islamistes du Sahel, qui se sont significativement dénommés Boko Haram (« les livres sont illicites »). C’est aussi pour des motifs similaires que de jeunes Occidentaux, musulmans issus de l’immigration ou fraîchement convertis, rejoignent les rangs de Daech … Victimes d’une immigration débridée qui fabrique à n’en plus finir des « colonies » musulmanes ou africaines à l’écart du reste du pays, les premiers, issus de l’immigration, sont empêchés de s’assimiler à la culture occidentale par la scolarité et la découverte des autres jeunes ; ils sont aussi mal à l’aise dans le pays natif de leurs parents dont ils ne comprennent plus la culture profonde. Quant aux jeunes Français convertis, ils sont tout autant victimes de déculturation dans la « France périphérique » que délaisse la faction dirigeante. Comment répondre dans ces conditions au défi lancé par Daech ? On peut bombarder sa capitale Racca au risque de disperser les métastases islamistes tout autour de la Méditerranée. On peut également, à l’intérieur, prolonger l’état d’urgence au risque de paralyser complètement une économie atone qui n’en demandait pas tant (transports désorganisés, magasins en berne, productivité en baisse…). Mais on peut aussi choisir de s’attaquer à la source de l’islamisme radical qui se situe à Riyad en renonçant s’il le faut au pétrole séoudien. L’occasion n’a jamais été aussi favorable avec un prix très (trop) bas du baril qui menace l’économie des autres pays exportateurs (et contribue à accélérer le réchauffement climatique). On peut également à l’intérieur prendre des mesures drastiques contre les mosquées et les imams financés par des États étrangers, en violation de la loi sur la séparation des Églises et de l’État, agir contre les abus du regroupement familial (mariages forcés d’adolescentes), encourager les personnes qui jouent le jeu de l’assimilation et, plus que tout, valoriser la culture et l’Histoire nationales qui le méritent ô combien … Hérodote
C’est précisément en raison de la mort de l’impérialisme que nous voyons l’apparition du monde pré-moderne. Aujourd’hui, il n’y a aucune puissance coloniale qui accepte de s’atteler à cette tâche, cependant les occasions, peut-être même le besoin de colonisation, sont aussi grands qu’ils ne l’ont jamais été au XIXe siècle. Robert Cooper

Dieu n’est décidément pas près, comme l’avait fameusement annoncé José Artur, de recevoir le prix Nobel de la paix.

A l’heure où avec la furie et la barbarie retrouvées de l’islam suite au retrait du gendarme du monde américain, la religion dont un Occident postmoderne se croyait enfin débarrassé fait un retour fracassant dans l’histoire …

Poursuivant, en ces jours et lieux mêmes où le monde civilisé fête ses racines et sans compter ses luttes internes sunnites-chiites, son épuration multiséculaire des derniers représentants et lieux saints du judaïsme comme du christianisme …

Et où face à une bande d’illuminés tous frais payés profitant lâchement de toutes les facilités de nos sociétés ouvertes comme  des évidentes défaillances de nos gouvernants et services de sécurité – sur lesquelles plus d’un mois après les faits on attend toujours des éclaircissements – pour maximiser les dégâts en tirant littéralement dans le tas de civils désarmés partout où ils peuvent les trouver rassemblés et vulnérables …

Nos beaux esprits et nos belles âmes qui ont tant fait pour déconstruire nos valeurs nous refont le coup du  »ils nous tuent pas pour ce que nous faisons mais pour ce que nous sommes » …

Ou se remettent à accuser une Bible et un judéochristianisme aux effets à la fois effectivement libérateurs et déstabilisateurs voire à chanter le « génie du paganisme » …

Qui prend la peine de rappeler, avec le site Hérodote (qui manque curieusement par ailleurs la dimension évidemment religieuse du génocide turc des chrétiens arméniens et grecs ou ne manque pas par ailleurs de voir du colonialisme partout comme en Palestine), l’évidence statistique qu’avec plus de 100 millions de victimes, les régimes athées et notamment communistes ont fait bien plus de dégâts que toutes les guerres de religion de l’Histoire ?

Et que face à la destruction de ses lieux saints et la mise en péril de ses pèlerinages pacifiques sur des territoires jusque là judaïsés ou christianisés, les croisades que l’on n’arrête pas de nous ressortir étaient en fait des guerres défensives face à des hordes de musulmans fanatisés ?

Mais qui ne voit devant le véritable accident industriel que se révèle être la présidence du plus rapide prix Nobel de la paix de l’histoire et la vacance du pouvoir à la tête du Monde libre dont avait si longtemps rêvé une Europe qui avait pourtant construit sa richesse à l’abri du parapluie nucléaire américain …

A l’heure où avec la division par deux du prix du pétrole entre Ryad et Doha les véritables fourriers du djihad pourraient enfin se voir rappeler à leurs chères études…

La nécessité, comme l’avait si brillamment analysé l’ancien conseiller de Tony Blair Robert Cooper il y a quelques années et au nom du principe biblique de la défense du prochain, d’un nouvel imperium voire d’une nouvelle croisade et d’une recolonisation des états faillis qui prolifèrent ?

Religions

Dieu aime-t-il la guerre ?
C’est au nom de Dieu que les tueurs de l’État islamique sèment la terreur et la guerre de Mossoul à Paris en passant par Bagdad, Beyrouth et Bamako. Faut-il y voir pour autant un retour des guerres de religion ? Si évidente qu’elle paraisse, la référence ne suffit pas à comprendre ce qui motive al-Qaida, Daech et leurs successeurs à venir. Un survol attentif de l’Histoire donne un sens tout autre à ces organisations qualifiées faute de mieux de « terroristes ».
Joseph Savès
Hérodote
13 décembre 2015
Les hommes n’ont pas besoin de Dieu pour s’entretuer
Les atrocités mises en scène par Daech rappellent d’autres mises en scène du temps des guerres de religion, il y a cinq cents ans, des guerres de Vendée, il y a deux cents ans, ou plus près de nous des guerres de Yougoslavie. Les décapitations et la réduction de jeunes filles en esclavage rivalisent dans l’horreur avec les éviscérations, empalements, bûchers, viols collectifs et scènes de cannibalisme d’autrefois.
Les guerres de religion et les guerres civiles dressent en effet les uns contre les autres des gens ordinairement très proches, citoyens du même pays et parfois du même village. D’où le besoin pour chaque camp de se justifier de ses crimes en déshumanisant l’adversaire et en niant sa qualité d’alter ego. C’est hélas ce qui fait toute la différence avec les guerres conventionnelles qui voient des armées régulières s’affronter sur un champ de bataille.
Il est temps ici de rappeler un fait statistique essentiel qui va à l’encontre des idées reçues : les conflits proprement religieux (Kerbela, Saint-Barthélemy, guerre de Trente Ans, hindous contre musulmans…) tuent beaucoup moins de gens que les guerres d’État à État, les guerres civiles et les dictatures !
La religion n’a pas de responsabilité directe dans la plupart des tragédies qui ont ensanglanté la planète jusqu’à l’aube du IIIe millénaire. Ainsi, elle a été totalement absente des grands drames du XXe siècle (plus de 100 millions de victimes), exception faite de la scission Inde-Pakistan: guerres mondiales, répressions nazies et communistes, génocides (les Juifs, comme les Arméniens et les Tutsis, n’ont pas été exterminés en raison de leur religion mais de leur prétendue « race »).
D’une exceptionnelle ampleur ont été les méfaits commis par les régimes athées à l’oeuvre en Allemagne mais aussi en URSS et au Mexique des années 1910 aux années 1940, plus tard en Chine et au Cambodge.
Guidés par le désir de faire table rase du passé et en particulier du fait religieux, Lénine, Hitler, Staline, Mao, Pol Pot… ont massacré des dizaines de millions d’innocents, soit beaucoup plus que tous les souverains européens depuis l’An Mil.
Si nous remontons dans le temps, les préoccupations religieuses sont absentes des guerres de l’Antiquité, tant dans la sphère méditerranéenne que dans le reste du monde. Les cités grecques vénéraient les mêmes divinités mais s’affrontaient avec une grande sauvagerie et n’hésitaient jamais à passer par le fil de l’épée les populations vaincues. Même chose en Afrique jusqu’à l’aube des temps modernes : Chaka a pu fonder l’État zoulou au début du XIXe siècle par des méthodes qui n’ont rien à envier à Staline et Pol Pot.
Au Moyen Âge, notons que les croisades apparaissent comme des guerres défensives bien plus que des guerres de religion ou des guerres saintes. Leur objectif premier était de restaurer la sécurité des pèlerinages en Terre sainte, mise à mal par l’irruption des nomades turcs. Si les croisés ont combattu avec la brutalité habituelle de l’époque, ils ne se sont pas pour autant souciés de convertir les infidèles musulmans, encore moins de les exterminer.
Plus près de nous, la guerre d’Irlande, le conflit israélo-palestinien (?) et également la guerre d’Algérie sont assimilables à des conflits coloniaux entre occupants plus ou moins anciens d’une même terre. Les guerres plus récentes, avant l’éruption islamiste, ont opposé des gens de même religion (Darfour, Congo, Irak-Iran…) au nom de préjugés raciaux ou nationaux.
Cela signifierait-il que Dieu n’a rien à voir avec les guerres ? Que nenni…
Dieu rapproche !
Rappelons pour la forme le sens originel du mot religion, dérivé du latin relegere, « relier ». La religion est ce qui lie normalement les hommes et les rapproche, comme un pont rapproche les deux rives d’un fleuve.
C’est si vrai que, chez les Romains, l’organisation des fêtes religieuses était confiée au magistrat également en charge de l’entretien des ponts, le pontife. Son lointain héritier est le Souverain Pontife, le pape François.
Les Égyptiens, à l’abri du monde extérieur et pénétrés d’un amour profond de la vie, ont pu pendant près de 3 000 ans
cultiver une religion souriante destinée à apprivoiser la mort.
Beaucoup plus impliqués dans les conflits guerriers, les Romains ont développé une religion civile qui avait l’avantage de souder le corps social autour de rituels publics et privés soigneusement codifiés. Ses précoccupations étaient essentiellement utilitaires : prendre de bonnes décisions grâce à la divination et aux aruspices (devins) ; obtenir des dieux la guérison en cas de maladie… Rien de mystique là-dedans et les poètes et penseurs latins se souciaient d’ailleurs très peu de religion. Aucun Romain n’aurait eu non plus l’idée de mourir en martyr au nom de Zeus ou Héra.
On retrouve une religion civile de cette sorte en Chine, autour du confucianisme, et plus près de nous aux États-Unis, où les nombreuses confessions chrétiennes qui se sont développées depuis le XVIIIe siècle privilégient les vertus civiques plutôt que l’introspection spirituelle (mais cela est peut-être en train de changer avec la progression des Églises évangéliques issues du Deep South métissé).
Cette religiosité tranquille convient aux empires qui ne souffrent d’aucune menace. Quel peuple fut moins mystique que les Britanniques au temps de leur splendeur, au XIXe siècle ?… (*).
C’est aussi une forme d’islam tranquille que l’on observe dans l’empire arabo-persan de Bagdad et l’empire ottoman de Constantinople à leur apogée.
Cette histoire-là a commencé au VIIe siècle, quand les cavaliers arabes ont quitté leur péninsule désertique. C’était en vue de s’emparer des richesses de leurs voisins plus que de convertir les âmes. Ils y ont réussi sans trop de difficultés du fait de l’état de décomposition avancée des grands empires antiques.
Après avoir soumis le monde de l’Atlantique à l’Indus, ils se sont vus au siècle suivant ravalés au rang de sous-fifres par les Persans.
C’est ainsi qu’à Bagdad s’épanouit une culture éclectique fécondée par l’Inde, la Perse et la Grèce. À la cour du calife de Bagdad, le poète Abou Nouwas (757-809) chante mieux que quiconque l’amour de la vie et des femmes, des garçons et du vin: « Le vin m’est présenté par un jeune échanson de sexe féminin, mais vêtu en garçon … »
Il serait intéressant d’interpeller l’actuel « calife » de Racca et ses piteux disciples sur ces musulmans qui ont porté l’islam plus haut qu’ils ne le porteront jamais…
Dieu protège !
Cette joie de vivre s’effondre aux alentours de l’An Mil. À Jérusalem, le calife fatimide du Caire détruit le Saint Sépulcre en 1009 dans un accès de fanatisme.
Les nomades turcs installent le chaos au Moyen-Orient et vont jusqu’à menacer l’empire byzantin. Ils interrompent également les pacifiques pèlerinages des chrétiens d’Occident, ce qui provoque l’intervention des croisés comme on l’a vu plus haut.
Dans le même temps, faut-il s’en étonner ? la religion devient le refuge des âmes inquiètes.
En l’an 1019, le calife de Bagdad Al Qadir fait lire au palais et dans les mosquées une épître dite « épître de Qadir » par
laquelle il interdit toute exégèse nouvelle et ferme la porte à l’effort de recherche personnel des musulmans (l’ijithad).
Cette décision va tuer l’esprit critique et favoriser l’imitation servile (le taqlid).
Après le passage des Turcs puis des Mongols, les sociétés islamiques vont retrouver un développement autonome plus ou moins paisible et créatif.
Ainsi en Andalousie et au Maroc, qui a fièrement conservé son indépendance des origines à nos jours (exception faite du bref épisode du protectorat) ; ainsi en Iran (Perse) et dans le sultanat de Delhi. Toutes ces sociétés incluent au Moyen Âge
d’importantes communautés non-musulmanes, parfois ultra-majoritaires comme aux Indes. Les gouvernants ne cherchent pas à les convertir. Ils préfèrent les pressurer d’impôts.
À la fin du Moyen Âge, les Ottomans vont plonger l’islam méditerranéen et proche-oriental dans une longue torpeur dont il ne sortira qu’au XIXe siècle, sous les coups des Occidentaux et en premier lieu de Bonaparte.
Remontons le temps. Nous observons la même quête d’un dieu protecteur chez les peuples souffrants, à commencer par le peuple hébreu.
Les douze tribus d’Abraham établies sur la Terre promise connaissent une succession d’épreuves au 1er millénaire avant notre ère, de l’invasion des Assyriens en 721 av. J.
C. à l’exil de Babylone en 597 av. J.
C.
Ils sont libérés en 539 par les bonnes grâces du Grand Roi des Perses Cyrus II mais c’est pour passer plus tard sous la tutelle d’Alexandre le Grand et de ses successeurs (en grec « diadoques »).
Ces Hébreux, qui vivent alors sur l’une des terres les plus riches du monde, connaissent une démographie très dynamique. Ils sont sans doute plus d’un million rien qu’en Palestine et leur diaspora autour de la Méditerranée est sans doute aussi nombreuse. C’est au total un dixième peut-être de la population de la région.
Leurs épreuves les conduisent à renforcer leur identité à travers le lien ancestral qui les rattache à leur dieu. C’est ainsi qu’entre l’an 500 et l’an 150 av. J.
C., des scribes ou des érudits juifs compilent les archives et les textes anciens de leur communauté au sein de ce qui sera la Bible. À travers cette compilation, ils s’appliquent à témoigner de leur alliance avec un Dieu unique qui s’est manifesté en leur faveur à travers toutes sortes de signes et d’événements.
De fait, les communautés israélites, même dispersées sur toute la surface de la planète, vont résister jusqu’à nos jours à toutes les persécutions, y compris les pires qui soient, sans jamais perdre la foi.
C’est aussi le malheur des temps, la défection des élites et les incursions barbares qui vont aux IIIe et IVe siècles pousser les habitants de l’empire romain vers le dieu protecteur des juifs.
Ils vont l’adopter dans sa version chrétienne, un Messie envoyé pour sauver les hommes et les conduire à la vie éternelle.
Ce Dieu va se montrer d’abord consolateur pendant le long et pénible épisode des invasions barbares. Puis il va devenir très protecteur puisque, à partir de l’An Mil, la chrétienté occidentale ne va plus connaître d’invasions d’aucune sorte jusqu’à nos jours… Une exception dans l’Histoire universelle !
Durablement stabilisées du fait de l’absence de menace extérieure, les sociétés européennes vont peu à peu se pacifier
sous l’impulsion du clergé et donner naissance à des États de droit, fondement indispensable du progrès.
Ces sociétés, soudées par la foi en un même Dieu et la soumission à une même autorité ecclésiastique, vont aussi se montrer impitoyables envers les ferments de division. Ainsi les Cathares sont-ils combattus par les armes et par l’Inquisition, plus brutalement que les musulmans du Proche-Orient.
Au XVIe siècle, les États européens et leurs habitants sont suffisamment assurés de leur force pour n’avoir plus besoin de la protection quelque peu envahissante de l’Église de Rome. Voici la Réforme de Luther et bientôt les guerres de religion.
À l’issue de celles-ci, les Européens vont avancer à tâtons vers un compromis qui concilierait l’athéisme militant, l’indifférence agnostique et une religiosité tranquille « à l’américaine ». Ils s’attirent en 2000 cette remarque désabusée du pape Jean-Paul II: « Pour la première fois de l’histoire de l’humanité, il y a un homme qui vit comme si Dieu n’existait pas, c’est l’homme européen».
Dieu libère !
Justement, en 1978, quelle n’a pas été la surprise des Européens devant la ferveur religieuse qu’a suscitée l’élection de ce même pape dans son pays natal, la Pologne communiste !
Les Polonais ont pu résister à quarante années d’oppressions nazies et soviétiques grâce à leur foi catholique et au dévouement de leur clergé.
L’élection de l’archevêque de Cracovie Karol Wojtyla à la tête de l’Église catholique va relancer leur ardeur comme jamais et, le 31 août 1980, à l’issue des accords de Gdansk qui consacrent le triomphe du syndicat libre Solidarnosc, le très catholique leader syndicaliste Lech Walesa brandit devant ses camarades le stylo avec lequel il a signé les accords. C’est un gadget comme on en voit dans les boutiques de souvenirs du Vatican, avec le portrait du pape polonais. Lech Walesa veut par là signifier que le Souverain Pontife a guidé son bras et inspiré les accords !
Ainsi la foi en Dieu a-t-elle contribué à libérer les Polonais et autres Européens de l’oppression communiste… La suite est plus amère. Sitôt qu’ils ont rejoint l’Occident démocratique, les Polonais ou du moins la plupart d’entre eux se sont abandonnés aux délices païens du consumérisme, avec en prime une natalité en berne.
Même phénomène de l’autre côté de l’Atlantique, où les Français de la Nouvelle-France (Québec) ont pu conserver pendant deux siècles leur identité sous tutelle anglaise grâce à leur foi catholique et à leur clergé. Mais à la fin du XXe siècle, les désillusions indépendantistes et l’humeur fôlatre ont eu raison de leur résistance. Aujourd’hui, le Québec se distingue en Amérique du Nord par son indifférence religieuse et sa très faible natalité tandis que l’identité francophone ne mobilise plus les foules même si elle demeure heureusement très vivante.
Retour en Europe : c’est en invoquant Dieu que le peuple espagnol s’est dressé contre l’occupant français, il y a deux siècles. Pendant que les paysans et les moines se livraient à une guerilla sans merci contre les troupes athées ou anticléricales de Napoléon, la bourgeoisie madrilène, sensible aux « Lumières» venues de France, se complaisait dans la collaboration avec l’occupant.
Le peintre Goya est l’un de ces «afrancesados». Il a pu se racheter une conscience après la libération de son pays en livrant ses sublimes dessins et peintures évoquant les heures héroïques. Il n’a pas manqué de montrer le supplicié du Tres de Mayo dans une attitude christique, les bras en croix, dans une référence évidente à la dimension religieuse du combat.
C’est aussi à des résistants mûs par leur foi chrétienne que se sont heurtés en Russie les soldats de Napoléon. Bien plus tard, en 1941, Staline s’est souvenu de la force mobilisatrice de la foi religieuse. Face à l’invasion allemande, il a promptement oublié ses diatribes athéistes, remisé son projet de société sans Dieu et appelé son peuple à défendre la Sainte Russie.
Dans le monde musulman, c’est au nom d’Allah que l’émir Abd el-Kader se soulève en 1839 contre les Français qui ont occupé Alger et le littoral de son pays. Il est défait huit ans plus tard et honorablement traité par ses vainqueurs. Napoléon III envisagera même de le restaurer comme vice-roi de l’Algérie mais sera renversé parles républicains avant d’avoir pu mener son projet à terme.
Abd el-Kader va faire un émule, un demi-siècle plus tard, en la personne du Mahdi (le «Guide » en arabe).
Ce Soudanais proclame la jihad (« guerre juste ») contre les Anglais et leurs alliés égyptiens. Il s’empare de Khartoum, défendue par le général Gordon, mais ses troupes, après sa mort, finiront par être écrasées sous la puissance de feu des mitrailleuses Maxim de l’armée anglaise.
Néanmoins, quand survient la Première Guerre mondiale, les appels du sultan de Constantinople à la guerre sainte contre les Anglais et les Français tombent à plat dans le monde musulman. Il est vrai que les Turcs sont alliés aux Allemands et aux Austro-Hongrois, eux-mêmes chrétiens…
Jusqu’au milieu du XXe siècle, personne ne parie plus sur les vertus émancipatrices de la religion musulmane. La confrérie des Frères musulmans, fondée en 1928, désespère elle-même d’instaurer en Égypte et dans les autres États arabes des régimes théocratiques fondés sur le Coran et la shari’a (la loi islamique), avec le mot d’ordre: « Le Coran est notre Constitution ; l’islam comme mode de vie » !
Le réveil manqué de l’islam
Après la Seconde Guerre mondiale, les États arabes du Moyen-Orient apparaissent plus divisés que jamais mais refont leur unité dans la guerre contre Israël. Et très tôt les élites s’interrogent sur le modèle de société qui leur permettra de se moderniser enfin.
L’exemple éclatant du Japon et celui, plus mitigé, de la Turquie, les amènent à opter pour une modernisation à marches forcées, sur des bases laïques. De jeunes officiers guidés par Nasser renversent la monarchie en Égypte (1952). Un parti moderniste, laïque et socialiste, le Baas, prend le pouvoir en Syrie (1963) et en Irak (1963).
Les nouveaux-venus se font forts de conduire leurs peuples vers des lendemains meilleurs par l’imitation du modèle occidental. Mais leur « modernisation » débouche sur une exaspération des inégalités et, plus insupportable que tout, une
défaite humiliante face à Israël en 1967…
Voilà qu’un nouvel acteur entre en scène, l’Arabie séoudite.
Cette monarchie familiale née en 1932 applique avec zèle un islam encore plus archaïque et improbable que celui des Frères musulmans, le wahhabisme, d’après un prédicateur du XVIIIe siècle dont descend la famille royale. Mais l’administration des villes saintes de La Mecque et Médine lui vaut d’être ménagée par l’ensemble des musulmans. D’autre part, la sécurité de la famille royale est garantie depuis 1945 par une alliance contre nature avec la première démocratie du monde, les États-Unis !
En 1973, le premier choc pétrolier accroît considérablement les redevances versées à l’Arabie séoudite et aux émirats du Golfe comme le Qatar, également wahhabite.
Ces monarchies vont dès lors financer sans limites la construction de mosquées et réislamiser les populations arabes et musulmanes, partout dans le monde, y compris en Europe occidentale.
Cette réislamisation prend une forme inédite encore jamais vue dans le monde musulman sauf en quelques endroits reculés (Afghanistan, Hedjaz…), avec la promotion du voile intégral, la séparation stricte des  sexes etc.
Les héritiers de l’idéal moderniste et laïc de la Nahda ne vont dès lors cesser de perdre du terrain, y compris dans leurs terres d’élection, le Liban, la Tunisie et, hors du monde arabe, la Turquie…
En 1978, l’URSS ayant envahi l’Afghanistan, les États-Unis, qui n’en sont pas à une aberration près (?), s’associent aux Séoudiens pour financer et armer les brigades islamistes qui vont combattre l’occupant impie. Dans ces brigades figure un jeune Séoudien du nom d’Oussama ben Laden qui fondera plus tard al-Qaida.
La même année, un autre protégé des Américains, le chah d’Iran, ébloui par le mirage pétrolier, est chassé du pouvoir par une première révolution islamique.
Les États-Unis, humiliés par la prise en otages de leur personnel d’ambassade à Téhéran, encouragent le dictateur baasiste
Saddam Hussein à attaquer l’Iran et donner le coup de grâce à la révolution de l’imam Khomeiny.
Colossale erreur qui a pour effet de ressouder les Iraniens autour de l’imam Khomeiny et de fragiliser l’Irak, où la majorité chiite et les Kurdes sont tenus en sujétion par la minorité arabo-sunnite.
L’Iran khomeiniste va résister pendant huit ans avec le seul soutien de l’État d’Israël, selon l’éternel principe géostratégique: « les ennemis de mes ennemis sont mes amis ».
Le chaos de ce début du XXIe siècle s’ébauche donc dans ces années 1980, qui voient d’une part sombrer le monde sunnite sous l’emprise du salafisme (versions wahhabite ou Frères musulmans), d’autre part rebondir le conflit millénaire entre les Arabes et les Persans et entre les musulmans sunnites et chiites !
Il en découle qu’ on ne saurait assimiler les violences des islamistes actuels aux anciennes guerres entre catholiques et protestants. Ces dernières opposaient des compatriotes au nom de pures divergences théologiques tandis que Daech et
al-Qaida revendiquent leur allégeance à l’islam orthodoxe et mènent un combat contre l’Occident dépravé et les Iraniens mécréants.
Les leçons d’un fiasco
De ce qui précède, l’on voit que derrière les références à la « jihad » se cache un drame simplement humain: la difficulté des pays arabes du Moyen-Orient à accéder à la maturité politique après un millénaire de soumission aux Turcs et un siècle d’échecs successifs.
L’instabilité de la région les empêche d’assimiler comme les Japonais, les Turcs ou les Iraniens la modernité occidentale et technologique. Par dépit, les islamistes ont fait en conséquence le choix de la rejeter et s’en justifient en recourant à une
interprétation très personnelle du Coran. On retrouve le même dilemme chez les islamistes du Sahel, qui se sont significativement dénommés Boko Haram (« les livres sont illicites »).
C’est aussi pour des motifs similaires que de jeunes Occidentaux, musulmans issus de l’immigration ou fraîchement convertis, rejoignent les rangs de Daech
… Victimes d’une immigration débridée qui fabrique à n’en plus finir des « colonies » musulmanes ou africaines à l’écart du reste du pays, les premiers, issus de l’immigration, sont empêchés de s’assimiler à la culture occidentale par la scolarité
et la découverte des autres jeunes ; ils sont aussi mal à l’aise dans le pays natif de leurs parents dont ils ne comprennent plus la culture profonde.
Quant aux jeunes Français convertis, ils sont tout autant victimes de déculturation dans la « France périphérique » que délaisse la faction dirigeante.
Comment répondre dans ces conditions au défi lancé par Daech ?
On peut bombarder sa capitale Racca au risque de disperser les métastases islamistes tout autour de la Méditerranée. On
peut également, à l’intérieur, prolonger l’état d’urgence au risque de paralyser complètement une économie atone qui n’en
demandait pas tant (transports désorganisés, magasins en berne, productivité en baisse…).
Mais on peut aussi choisir de s’attaquer à la source de l’islamisme radical qui se situe à Riyad en renonçant s’il le faut au pétrole séoudien. L’occasion n’a jamais été aussi favorable avec un prix très (trop) bas du baril qui menace l’économie des autres pays exportateurs (et contribue à accélérer le réchauffement climatique).
On peut également à l’intérieur prendre des mesures drastiques contre les mosquées et les imams financés par des États étrangers, en violation de la loi sur la séparation des Églises et de l’État, agir contre les abus du regroupement familial (mariages forcés d’adolescentes), encourager les personnes qui jouent le jeu de l’assimilation et, plus que tout, valoriser la culture et l’Histoire nationales qui le méritent ô combien …

2 Autant dire que les actuelles diatribes du Premier ministre israélien Benjamin Nétanyahou contre le Guide de la Révolution iranienne Ali Khamenei sont pure rhétorique (ou totale ânerie); l’un et l’autre n’ont aucune envie d’en découdre, même par l’intermédiaire du Hezbollah chiite libanais, car ce serait faire un trop beau cadeau à leur ennemi commun, les Arabes sunnites du Moyen-Orient.

Voir aussi:

Une violence divine ?
Nicolas Weill et Nicolas Truong
Le Monde
27.12.2015

Les dieux semblaient s’être retirés de notre Occident désenchanté. Les divinités, s’être sagement éclipsées de notre planète mondialisée. Or voici qu’en 2015 le meurtre de masse au nom de Dieu vient frapper au cœur l’Europe. Les attentats de janvier puis les tueries du 13 novembre en plein Paris, le déchaînement spectaculaire des affrontements sanglants au Proche-Orient ont remis la question du lien entre terreur et croyance au cœur de l’actualité. « Toute religion est fondée sur un bouc émissaire », écrivait le philosophe René Girard (1923-2015) récemment disparu, qui avait mis la question de la violence et du sacré au cœur de sa pensée (Le Monde du 5 novembre 2015).Les grandes religions monothéistes, celles qui adhèrent à un Dieu unique et universel, se retrouvent désormais sur le banc des accusés. Au-delà des configurations historiques et politiques du moment, ne serait-il pas envisageable que l’idée même d’une puissance supérieure « une » soit à la source des atrocités qui jalonnent souvent l’histoire de la foi. Conquête de Canaan par Josué guidé par le « Dieu des armées », croisades et inquisitions, djihad et terrorisme sont-ils autant de maladies génétiques des confessions révélées ou bien des déviances par rapport à une doctrine monothéiste qui serait en son foyer pacifique et désarmée ?Pour réfléchir à cette question, en cette période de fêtes endeuillée par l’après-Bataclan, nous nous sommes tournés, non vers les représentants officiels des religions, mais vers des experts, des critiques littéraires, des ethnologues et des sociologues qui scrutent les textes, et notamment les textes sacrés, afin qu’ils nous disent ce qui est fauteur de violence dans le monothéisme.

Vraie et fausse religion

Est-ce la distinction entre vraie et fausse religion que Moïse établit dans le Pentateuque sur le mont Sinaï qui a introduit l’intolérance dans un monde jusque-là foisonnant de divinités non exclusives les unes des autres, s’interroge l’égyptologue allemand Jan Assmann ? Le bibliste Thomas Römer estime plutôt qu’une tradition oubliée de monothéisme ouvert à la pluralité et pacifique est bien présente dans la Bible, parallèlement à une version « ségrégationniste ».

Les écrits sont une chose, leur lecture une autre chose. Ainsi la sociologue Mahnaz Shirali insiste-t-elle sur les dangers d’un « savoir canonisé » qui menace l’islam contemporain, alors que le critique William Marx s’agace de son côté de voir les musulmans « stigmatisés » et enfermés dans une « essence fondamentaliste ». Face à cette guerre des dieux, ne faudrait-il pas, à l’instar de l’ethnologue Marc Augé, chanter le « génie du paganisme », réfractaire au prosélytisme ?

Bible, Coran ou Torah : aucun texte sacré des grandes religions monothéistes n’est exempt de violence. C’est pourquoi le risque réside aujourd’hui dans « la tentation de la lettre brute », insiste l’historien du judaïsme Jean-Christophe Attias, qui en appelle à une « démilitarisation » de l’exégèse. L’adversaire, ce n’est pas le monothéisme, mais le fondamentalisme sous toutes ses formes, résume Jan Assmann. Autant d’invitations à vivre des croyances ouvertes à la pluralité des mondes.

A lire sur le sujet:

– Entretien avec Jan Assmann : « La non-violence absolue est la seule possibilité pour la religion dans notre monde moderne », propos recueillis par Nicolas Weill. Il ne faut pas renoncer aux religions monothéistes sous prétexte qu’elles engendrent du fanatisme mais plutôt les relativiser et les subordonner à un vivre-ensemble civique, selon l’égyptologue allemand. Les travaux de Jan Assmann portent non seulement sur l’Antiquité, mais aussi sur la mémoire de l’Egypte, sur l’invention du monothéisme et les rapports de celui-ci avec la violence. Il s’interroge sur les relations entre l’une et l’autre.

Retrouvons la variante pacifique de la foi, par Thomas Römer, philosophe et bibliste allemand, professeur au Collège de France. La Bible contient deux versions du monothéisme, l’une ségrégationniste et guerrière l’autre inclusive. A nous de choisir.

Contre le dogmatisme, faisons l’éloge de la résistance païenne, par Marc Augé, ethnologue, président de l’Ecole des hautes études en sciences sociales de 1985 à 1995. Le monothéisme a une logique de conquête. Le paganisme, lui, ne connaît pas l’idée d’hérésie. S’il peut être violent, il ne guerroie jamais au nom du prosélytisme.

Démilitarisons notre lecture des textes sacrés, par Jean-Christophe Attias, historien. La Bible est violente, mais ce sont à ses lecteurs de l’humaniser, comme le montre l’exemple des divers usages que les juifs en ont fait à travers leur histoire.

Les fondamentalistes ne sont pas les vrais détenteurs du message coranique, par Mahnaz Shirali, sociologue à Sciences Po. Il faudrait que le Coran fasse enfin l’objet de la critique historique.

L’islam n’est pas terroriste par essence, par William Marx, essayiste, critique et professeur de littératures comparées. Les textes sont une chose, la religion une autre. Le Coran n’a pas le privilège des pages assassines ou sanglantes par rapport à la Bible ou au Nouveau Testament.

Voir également:

Daech nous attaque-t-il vraiment «pour ce que nous sommes»?

La France est, selon certains observateurs, la cible privilégiée de l’organisation Etat islamique. Mais les djihadistes nous visent-ils pour nos valeurs et notre modèle culturel ou pour notre politique étrangère?

«L’Etat islamique ne rêve que d’une chose c’est d’attaquer la France, et ils mettront les moyens nécessaires», expliquait l’ancien juge anti-terroriste Marc Trévidic sur France 2, au lendemain des attentats du vendredi 13 novembre qui ont coûté la vie à 129 personnes dans l’est parisien et à Saint-Denis. Il ajoutait: «Si l’émir de l’Etat islamique demande à mains levées à ses recrues: « qui veut aller faire un attentat en France? », vous allez avoir 200 bras levés en une demi-seconde».

Pourquoi la France? Nombre de spécialistes qui se sont exprimés depuis les attaques assurent que c’est moins ce que la France aurait fait (notamment intervenir en Syrie) que ce qu’elle est qui la rend une cible prioritaire.

Le 14 novembre, dans un entretien à Mediapart, Trévidic soulignait ainsi: «les terroristes détestent notre façon de vivre, notre mixité et notre rapport à la laïcité».

Dans l’avant-propos du dernier numéro de Dabiq, le magazine de propagande de Daech, publié après les attentats de Paris on lit d’ailleurs:

«Les huit chevaliers ont mis Paris à genoux, après des années d’arrogance de la France devant l’islam.»

La même analyse était portée au micro de France Inter par l’historien spécialiste du Moyen-Orient Jean-Pierre Filiu, professeur à Sciences Po:

«Une fois pour toutes, ils faut les poser pour ce qu’ils sont, c’est à dire des barbares, extérieurs à nous, et qui ne se définissent pas par rapport à nous pour ce que nous faisons mais pour ce que nous sommes».

Sous-entendu: nos valeurs, nos mœurs libérales, la laïcité si particulière à la Franceou la liberté d’expression, comme lors des attentats de Charlie Hebdo, il y a à peine plus de dix mois.

Dans son discours à l’Assemblée nationale jeudi 19 novembre pour l’examen du projet de loi sur l’état d’urgence, le Premier ministre Manuel Valls allait encore dans ce sens:

«Le terrorisme a frappé la France, pas pour ce qu’elle fait en Irak, en Syrie ou au Sahel, mais pour ce qu’elle est».

La viralité d’un commentaire sous un article du New York Times qui célébrait le mode de vie français («La France incarne tout ce que les fanatiques religieux haïssent: la jouissance de la vie ici, sur terre, d’une multitude de manières (…) Aucun pays ne profite aussi bien de la vie sur terre que la France»), suggère que beaucoup d’entre nous souscrivons à cette explication. Ou avons envie d’y souscrire. De l’appel à boire et à manger en terrasse, «Tous au bistrot», aux plaidoiries pour la liberté comme la «lettre à Daech» d’un des cousins d’une victime des attentats «Oui, je suis pervers et idolâtre», les très nombreuses réactions traduisent ce sentiment d’avoir été attaqués par haine pour nos valeurs occidentales et leurs symboles, comme la musique.

«Mitrailler une terrasse de café, c’est tuer un mode de vie fondé sur le plaisir et les valeurs intellectuelles –la pensée française est largement redevable aux établissements de boisson– et le terrorisme ne hait rien tant que l’union du plaisir et de la pensée»clamait dans Le Monde l’écrivain Thomas Clerc, auteur de Paris, musée du XXIème siècle. Le dixième arrondissement quelques jours après les attentats.

Attaquer nos valeurs: une explication pratique

Cette lecture d’une haine viscérale des valeurs libérales qui pousserait les partisans/combattants de l’organisation Etat islamique (OEI) à la radicalisation n’est pas partagée par tous les spécialistes du djihadisme et du terrorisme. «Il n’y a pas de haine idéologique du modèle culturel et de l’identité française, c’est une vision un peu romantique pour nous permettre de résister à l’émotion», commente Amel Boubekeur, sociologue de l’université Pierre-Mendès-France de Grenoble et spécialiste des questions d’islam en Europe.

«Premièrement, Daech n’est pas obnubilé par la France, c’est d’abord tout le voisinage immédiat dans le monde arabe qui est concerné», explique la chercheuse associée au Centre Jacques-Berque, à Rabat, au Maroc. La veille des attentats, le 12 novembre, une bombe a tué 43 personnes à Beyrouth, au Liban; le lendemain, une autre à Bagdad, en Irak faisait 18 morts.

Dire que Deach s’en prend à «notre amour des libertés» est une explication «trop simpliste» pour François Burgat, directeur de recherches à l’Institut de recherches et d’études sur le monde arabe et musulman (Iremam) à Aix-en-Provence, qui préfère une lecture beaucoup plus «réaliste» et politique pour ne pas tomber dans le même «aveuglement sectaire [que] nos adversaires]».

L’engagement de la France dans différentes opérations militaires extérieures depuis plusieurs années contre des groupes djihadistes ou en terre d’islam joue dans les décisions de Daech. Depuis janvier 2013, la France est notamment engagée –seule– au Mali, dans le cadre de l’opération «Serval» pour stopper la progression des islamistes et notamment d’Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi). Opération «Serval» remplacée en juillet 2014 par l’opération «Barkhane» aux côtés des forces mauritaniennes, maliennes, burkinabé ou tchadiennes pour poursuivre la lutte contre le terrorisme dans le Sahel.

Et puis, la France, après être intervenue en 2011 en Libye –désormais effondrée et facteur de déstabilisation régionale– sous l’égide de l’Organisation des Nations-unies (Onu), est aujourd’hui impliquée dans la guerre contre Daech en Irak et en Syrie –depuis septembre 2015–, au sein de la coalition internationale menée par les Etats-Unis et la Grande-Bretagne.

Une participation pour l’instant modeste, de l’ordre de 5% des frappes aériennes, mais où elle fait entendre sa voix. «La France est, après les Etats-Unis, en parole sinon en puissance effective, en pointe dans l’engagement militaire contre Daech», explique également François Burgat, auteur de L’islamisme à l’heure d’Al-Qaïda, (La Découverte, 2010) joint par Slate.fr.

Cela va dans le sens de ce que les teroristes ont déclaré devant les otages terrorisés au Bataclan, vendredi 13 novembre, d’après un témoin de la scène qui s’est exprimé auprès de l’Humanité.

«Vous pouvez remercier le président Hollande, parce que c’est grâce à lui que vous subissez ça. Nous, on a laissé nos femmes et nos enfants en Syrie, sous les bombes. On fait partie de ‘l’Etat islamique’ et on est là pour venger nos familles et nos proches de l’intervention française en Syrie.»

David Thomson, qui a publié Les Français jihadistes (Les Arènes, 2015), explique:

«C’est le changement de stratégie de la France, qui a décidé en août 2014 de rejoindre la coalition internationale, qui explique le changement de stratégie de l’EI, qui est passé depuis plus d’un an à une stratégie de djihad global, comparable à ce que faisait Al-Qaïda, et non plus à une stratégie de gain territorial et militaireEn septembre 2014, pour la première fois, le porte-parole officiel de l’EI, Abou Mohammed al-Adnani, enjoint les membres de l’EI à tuer, par tous les moyens et partout, les ressortissants des pays membres de la coalition».

Mais la stratégie militaire de la France ne suffit pas à expliquer qu’elle soit une telle cible. David Thomson nuance d’ailleurs:

«La stratégie de djihad global faisait partie de la génétique de tous les combattants de l’EI avec lesquels je me suis entretenu depuis des années. Tous rêvaient de faire des attentats en France (…). Il ne faut donc pas tout lier aux opérations extérieures de la France».

Deach exploite nos failles

Ni les éléments conjoncturels comme les opérations militaires françaises au Moyen-Orient, ni les éléments plus structurels comme nos valeurs et notre mixité entre musulmans et non-musulmansciblés abondement dans la «littérature» de l’OEI ne suffisent seuls à expliquer pourquoi Daech et ses combattants s’en prennent aujourd’hui aussi violemment à la France.

«Dans les écrits de Daech, on peut lire une détestation séculaire d’un occident qui mépriserait le monde musulman, mais ce n’est pas une idéologie très cohérente», observe Haoues Seniguer, maître de conférences en  sciences politiques à l’IEP de Lyon.

Il appelle à dépasser «cette dialectique ‘ce que nous sommes’/’ce que nous faisons’. L’Etat islamique exploite toutes les failles possibles dans un contexte post-colonial fragile, c’est pourquoi il parle aussi des lois de 2004 sur l’interdiction du voile à l’école et de 2010 sur l’interdiction du port du voile intégral».

«La communication de Daech est stratégiquement mortifère. Tout élément susceptible d’avaliser l’idéologie qui est la sienne est réutilisé. Au final, on ne sait plus trop pourquoi ils nous en veulent. Est-ce une question ontologique ou politique? Le brouillage est volontairement entretenu», conclut Haoues Seniguer, reconnaissant la stratégie opportuniste de l’OEI.

Cela confirme ce qu’explique dans un article publié en français dans le Guardian, le jeudi 19 novembre, le journaliste Nicolas Hénin qui a été otage de l’EI pendant dix mois, en Syrie:

«Pourquoi la France? Pour de nombreuses raisons sans doute. Mais je crois qu’ils considèrent mon pays comme le maillon faible de l’Europe, comme un pays où il serait facile de semer la division.»

Parmi ces failles, ces divisions, comptent celles surgies du passé colonial de la France. «La France, c’est une ex-puissance coloniale, notamment au Maghreb et les maghrébins sont parmi les plus nombreux aujourd’hui au sein de l’Etat islamique, or les jihadistes ont la mémoire longue», soulignait encore David Thomson, sur France Inter.

Le contingent des ressortissants français partis combattre aux côtés de l’organisation Etat islamique est d’ailleurs le plus important pour un pays occidental estimé à au moins «500 sur place dont un quart de femmes», rappellait le journaliste de RFI.

Les dirigeants de Daech en Syrie et en Irak, héritiers de l’idéologie djihadiste à la Al-Qaïda, que Raphaël Liogier, sociologue et philosophe, auteur du tout récent Le complexe de Suez. Le vrai déclin français (et du continent européen) qualifie «d’entrepreneurs de terreur» ont eux «bien compris que le monde avait changé» depuis 2001 et instrumentalisent nos propres failles pour attirer des coreligionnaires.

Dans un article publié mercredi 18 novembre sur The Washington Post, Graig Klein, spécialiste du terrorisme à l’université de Binghamton, à New York, défend par exemple que l’OEI a grandement besoin de nouvelles recrues, et la réponse militaire française aux attentats du 13 novembre pourrait largement contribuer à renforcer le contingent des djihadistes français.

«Plus la France ripostera, plus ce sera facile pour l’Etat islamique de recruter de nouvelles recrues, écrit Graig Klein. Un contreterrorisme violent radicalise les modérés et produit des appels à la vengeance que l’Etat islamique exploite pour recruter de nouveaux soutiens».

Quelle sortie de crise ?

Face à cette stratégie purement opportuniste teintée de nihilisme –«leur but était de faire le maximum de morts», rappelait Jean-Pierre Filiu sur France inter–, notre politique extérieure est-elle remise en question et doit-elle changer pour s’adapter aux fondements de la menace? Plusieurs voix à l’image de l’ancien Premier ministre Dominique de Villepin en septembre 2014 récusent l’idée de faire la «guerre au terrorisme» car «elle ne peut pas être gagnée».

Pour le politologue François Burgat, la sortie de crise doit avant tout être diplomatique, à côté de l’amélioration de la représentation des musulmans en France. «Il faut ainsi travailler réalistement à une sortie de la crise syrienne. Et une telle sortie, qui implique de repenser des pans entiers de notre diplomatie au Proche Orient, ne peut en aucune manière se construire autour du raccourci dangereux du seul affrontement armé avec Daech, qui n’aurait jamais du être notre priorité». Et son collègue, Olivier Roy, professeur à l’Institut universitaire européen de Florence, en Italie, ne dit pas autre chose dans une tribune en français au New York Times:

«Une opération occidentale terrestre massive comme celle conduite en Afghanistan en 2001 est sans doute à exclure; toute intervention de ce type s’enliserait dans d’interminables conflits locaux. Une offensive terrestre coordonnée des acteurs locaux reste improbable tant sont diverses leurs motivations et leurs arrière-pensées. Pour cela il faudrait d’abord trouver un accord politique entre les acteurs régionaux, à commencer par l’Arabie saoudite et l’Iran», écrit-il tout en soulignant que Daech s’est aussi peut-être tiré une balle dans le pied vendredi 13 novembre, en s’isolant encore plus.

«Regardons ce que font les Etats-Unis: la doctrine de Barack Obama est en rupture avec la doctrine des administrations précédentes, l’action multilatérale est valorisée dans l’esprit du discours du Caire de 2009, ils ne se mettent pas en avant et mènent des actions en Syrie très ciblées», propose de son côté Haoues Seniguer de Sciences Po Lyon.

Reste aussi le «problème Bachar al Assad». Pour certains spécialistes comme François Liogier, l’équation ne sera résolue qu’à partir du moment où le dictateur syrien, de la dynastie alaouite, sera parti. Car, Barchar al Assad en massacrant les populations sunnites qui voient dans Daech un moindre mal fait le jeu de l’Etat islamique. Et c’est une des raisons pour lesquelles la France est aussi dans le viseur de l’OEI. Jean-Pierre Filiu:

«La France est le seul pays du monde qui dit que Bachar et Daech, c’est la même chose. Daech adore les gens qui veulent traiter avec Bachar, il ne les menace pas, ne les frappe pas. Par contre, un pays qui met exactement le doigt sur la plaîe comme le notre le gêne infiniment».

Voir encore:

Démilitarisons notre lecture des textes sacrés
Jean-Christophe Attias,

Le Monde

26.12.2015

Belles âmes laïques, pieux « a-théologiens », vous pouvez toujours ­rêver. Ce n’est pas demain que l’on expurgera la Bible ni qu’on la mettra au ­pilon. Il va falloir faire avec elle et avec ceux qui croient que Dieu y parle. Or la ­Bible, oui, est le grand livre des massacres. La ­Bible est violente. Ni plus ni moins que la vie. Bien sûr, décrire la violence est une chose. La prescrire et l’exalter en est une autre. C’est précisément là que le bât blesse. Le Dieu de la Bible est une brute. Il aime le sang des batailles. Il aime le sang des sacrifices  : celui des animaux, celui d’Isaac aussi (épargné quand même in ­extremis).

Le Dieu de la Bible est un Dieu obscur. Il n’a pas de pitié pour les rebelles. Pour les justes non plus, d’ailleurs. Songez à Job. Et il exhorte joyeusement à l’extermination des idolâtres. Mais surtout pas de mauvais exemples, on les élimine. C’est plus sûr. La Bible, c’est cela, et tout le contraire. Car le Dieu de la Bible est aussi celui qui protège la veuve et l’orphelin, a le souci du pauvre et de l’étranger, appelle à aimer son prochain, sait se montrer lent à la colère, pardonne, console et sauve. La Bible, surtout, n’est pas la parole de Dieu, mais la trace du dialogue difficile, contradictoire, entre ce Dieu et les hommes qui ont affaire à lui. Et dans ce dialogue, au fil du temps, Dieu a heureusement perdu un peu de terrain.

Lorsque Dieu décrète le Déluge parce que ses créatures l’ont déçu, Noé ne dit mot. Lorsque Dieu décide de détruire ­Sodome, Abraham, lui, renâcle et négocie : et s’il s’y trouvait trente, vingt ou même dix justes, la ville pécheresse ne mériterait donc pas d’être sauvée ? Abraham n’est pas allé plus loin. Un seul juste n’aurait donc pas suffi ? Et les enfants, il n’y a pas songé ? Dommage. Moïse, plus tard, osera parfois davantage. Il résistera, usera du chantage à la démission, s’offrira même en sacrifice, pour arracher à ce Dieu impatient sinon l’annulation de la peine prononcée contre son peuple, au moins sa réduction ou son étalement.

Un Dieu qui se repent
Ce n’est pas Dieu qui change l’homme. Mais l’homme qui change Dieu, l’humanise, le moralise, et le pousse obstinément sur le chemin du repentir, car Dieu, oui, se repent. Le « premier-né » de Dieu, Israël, lui fait la leçon, et le contraint, s’il est possible, à la clémence. Et ce que certains prophètes ont commencé, dans la Bible elle-même, les sages du judaïsme le poursuivent. Dieu a parlé ? Oui. Eh bien, c’est nous qui allons lui expliquer ce qu’il a voulu dire. Le judaïsme que nous connaissons est né d’une défaite mythifiée : destruction du Temple (et donc disparition de tout culte sacrificiel), exil, dispersion. Cela change tout, évidemment. Défaite du judaïsme rendue plus éclatante, si j’ose dire, par le triomphe insolent du christianisme d’abord, de l’islam plus tard.

Le Tout-Puissant ne l’est donc pas tant que ça. Et le Dieu un est un Dieu divisé : il châtie, oui, mais pleure aussi sur le malheur qu’il provoque, et suit en exil ceux-là mêmes qu’il a exilés. Ce Dieu-là est fragile, faible même, comme ceux qui le vénèrent. Deux ou trois mesures sont alors prises. La première  : ce Dieu-là, le faire taire. Déclarer que le temps de la prophétie est clos. Rappeler que la Loi, la ­Torah, tout entière, a bel et bien été révélée, qu’elle n’est plus dans le Ciel pour qu’on aille l’y chercher, que Dieu lui-même n’a plus à se mêler de son interprétation, et que toute question peut fort bien être tranchée ici-bas, à la majorité. Dieu défait, donc, et d’abord par ses fidèles. Selon une ancienne tradition rabbinique, il n’aurait pas trop mal pris la chose, et se serait écrié, riant : « Mes enfants m’ont vaincu ! »

Seconde mesure  : rappeler que la Bible – la Torah écrite – n’est pas toute la Loi, juste l’une de ses deux faces, que son sens ne se dévoile qu’à ceux qui se munissent des clés aptes à le déverrouiller, et que ces clés, c’est la Torah orale qui les donne  : cet enseignement vivant, sans cesse renouvelé, et en constant débat, de ces générations de sages censées s’être succédé sans interruption de Moïse jusqu’à nous. Ce qui semblait inaltérable et résistant au compromis se révèle soudain étonnamment souple.

Troisième mesure  : confirmer que les portes de l’allégorie sont ouvertes, et que ce qui, dans la Bible, paraît avoir une odeur de cadavre exhale en fait un parfum moins sinistre.

Accès de fièvre messianique
Plus d’un médiéval trouvera, derrière les flots de sang répandus dans l’Ecriture, autre chose qu’un appel à verser à nouveau le sang. Pour Rashi de Troyes (1040-1105), le « glaive » qui, en Psaumes 45,4, fait la « parure » et l’« honneur » du « héros », n’était bien sûr pas un glaive de métal, mais la Torah elle-même, justement. Quant aux chrétiens et aux musulmans, loin d’être de vulgaires idolâtres, n’étaient-ils pas, à leur façon, certes imparfaite, sur le chemin de la vérité et de la connaissance du vrai seul Dieu ? Allait-on leur faire la guerre ? En avait-on d’ailleurs les moyens ?… Démilitarisation du judaïsme ? En un sens.

Celle-ci ne fut jamais absolue. Des juifs surent prendre les armes pour défendre leurs vies. D’autres eurent aussi le goût du martyre, se sacrifiant et sacrifiant les leurs pour échapper au baptême que des croisés en furie voulaient leur imposer, dans l’idée que tout ce sang juif versé obligerait peut-être Dieu à agir enfin. Les accès de fièvre messianique ne manquèrent pas. Les espoirs de revanche ne furent jamais éteints. Mais au fond, cela pouvait attendre un peu.

Le sionisme a rompu avec ces siècles de relatif quiétisme. On peut y voir un juste retour à la normale ou une trahison. Peu importe. Reste qu’assumer la force, la vraie, et ceindre le glaive, le vrai, a ouvert une brèche dans la muraille de l’antique sagesse. La tentation de la lettre brute, à nouveau, menace. Josué, le sanguinaire conquérant de la terre, peut redevenir une référence. Et Pinhas, ce prêtre qui d’un seul coup de lance transperça le couple scandaleux d’un Hébreu et de sa maîtresse idolâtre (Nombres 25), peut redevenir un modèle. La Bible n’est rien. Ses lecteurs – et désormais ses lectrices – sont tout. A nous de tuer la lettre, avant qu’elle ne nous tue.

Jean-Christophe Attias, historien, est titulaire de la chaire de pensée juive médiévale à l’École pratique des hautes études (Sorbonne). Il a récemment publié Moïse fragile, Alma, 276 p., 22 € et dirigé, avec Esther Benbassa, Juifs et musulmans. Retissons les liens !, CNRS Editions, 80 p., 4 €.

Voir de plus:

Retrouvons la variante pacifique de la foi

Thomas Römer
Le Monde

26.12.2015

Les religions monothéistes ont plutôt mauvaise presse. On leur reproche d’engendrer l’intolérance, la violence et les fanatismes. L’actualité semble confirmer une telle appréciation. De nombreux conflits du monde actuel et les attentats terroristes à Paris et ailleurs ont des composantes idéologiques. Au nom du Dieu unique, on tue, on exclut, on prêche la haine et l’intolérance.

Pendant plusieurs siècles, l’avènement du monothéisme a pourtant été considéré comme un progrès intellectuel et philosophique dans l’histoire de l’humanité. Grâce au monothéisme mosaïque, à l’origine du judaïsme et sans lequel ni le christianisme ni l’islam n’auraient vu le jour, l’humanité aurait abandonné la divinisation de la nature et se serait libérée d’une soumission superstitieuse aux éléments cosmiques. Le monothéisme aurait ainsi favorisé l’autonomie de l’homme et sa capacité à contrôler les forces naturelles et cosmiques.

Ce n’est pas un hasard si le premier chapitre de la Bible affirme que l’homme (en tant que mâle et femelle) est créé à l’image de Dieu et qu’il lui incombe de dominer le monde et ce qu’il contient. Le monothéisme serait-il alors le premier pas vers la sortie de la pensée religieuse, comme l’affirment certains philosophes, Marcel Gauchet et d’autres, ou serait-il responsable des catastrophes écologiques que l’humanité n’a cessé de commettre depuis le début de la révolution industrielle et des « guerres de religion » qui perdurent jusqu’à aujourd’hui ?

Un terme tardif
Rappelons d’abord que le mot « monothéisme » n’est entré dans nos langues que tardivement. La Bible ne connaît pas ce terme ni son opposé « polythéisme ». Cette dernière expression semble être attestée pour la première fois chez Philon d’Alexandrie, philosophe juif du premier siècle de l’ère chrétienne, qui oppose le message biblique à la doxa polutheia [l’opinion selon laquelle il y aurait plusieurs dieux] des Grecs. Quant au concept de monothéisme, il semble être un néologisme du XVIIe siècle et aurait été inventé par les platoniciens de Cambridge [un groupe de philosophes anglais] qui voulaient lier rationalité et approche mystique du divin.

Henry More (1614-1687) utilise le terme « monothéisme » pour caractériser et défendre le christianisme contre le déisme [l’idée philosophique d’un Dieu sans lien avec les textes sacrés] mais aussi contre l’accusation juive selon laquelle la doctrine de la Trinité mettrait en question l’idée de l’unité et de l’unicité de Dieu. Le vocable comporte ici un caractère d’exclusion, car il affirme que seul le christianisme rend témoignage au seul vrai Dieu.

Le mot « monothéisme » n’est entré dans nos langues que tardivement. La Bible ne connaît pas ce terme ni son opposé « polythéisme »
A l’opposé, on trouve Henry Bolingbroke (1678-1751) pour qui le monothéisme est l’expérience originelle de toute l’humanité. Pour ce dernier, le monothéisme ne serait pas une spécificité du judaïsme ou du christianisme ; tous les systèmes religieux et philosophiques trouveraient leurs origines dans une idée monothéiste. Il s’agit donc d’une position inclusive. Ainsi l’idée monothéiste peut-elle se comprendre de deux manières opposées : d’une manière inclusive et d’une manière exclusive.

Or ces deux conceptions du monothéisme se trouvent également dans les textes bibliques. Il suffit de penser à la figure centrale du Pentateuque, Moïse, auquel le Musée d’art et d’histoire du judaïsme, à Paris, consacre actuellement une exposition remarquable qui retrace surtout la réception du personnage dans l’art.

Un être violent
Sigmund Freud, dans L’Homme Moïse et la religion monothéiste (Gallimard, Folio, 1993) son « roman historique » consacré à Moïse, avait imaginé un Moïse égyptien, universaliste et empreint de sagesse, assassiné par les Hébreux qui lui auraient substitué un « faux Moïse », violent et ségrégationniste. Bien que cette théorie, qui se fondait d’ailleurs sur les travaux d’un bibliste du nom d’Ernst Sellin [1867-1946, Moïse et son importance dans l’histoire de la religion israélo-juive, Félin, 432 p., 25 €], ne soit pas tenable et que Freud ne l’ait probablement pas considérée comme une hypothèse historique, cette théorie est néanmoins le reflet d’une tension évidente dans les textes qui, dans la Torah, sont liés à Moïse.

Dans de nombreux récits, Moïse apparaît comme un être violent. Dans l’histoire du veau d’or, il est iconoclaste, détruit l’œuvre de son frère Aaron, laquelle représentait Yhwh (Yahvé, Dieu) sous forme bovine, et annonce ainsi le culte aniconique (sans image) du temple de Jérusalem reconstruit à l’époque perse, à la fin du VIe siècle avant l’ère chrétienne. Mais il fait aussi massacrer une grande partie du peuple qui avait vénéré cette statue de Yhwh.

Moïse devient ainsi le champion d’une religion « yahviste » intransigeante. Dans le Deutéronome, qui est conçu comme son testament théologique, il exhorte ses destinataires qui sont, sur le plan de la narration, la deuxième génération du désert, à se séparer strictement d’autres peuples, à ne pas se marier avec eux, à détruire leurs lieux et objets de culte, voire à les exterminer.

Dans certains passages ajoutés au Deutéronome par des scribes de l’époque perse, comme les chapitres 4 et 7, Moïse présente Yhwh certes comme le Dieu unique qui a créé les cieux et la terre, mais qui a, cependant, une relation spécifique avec Israël, puisqu’il l’a « élu » comme sa propriété privée. Pour cette raison, Israël doit se séparer des autres nations. Ce discours deutéronomique, mis dans la bouche de Moïse, correspond alors à un monothéisme exclusif. En revanche, contrairement au christianisme et à l’islam qui ont hérité de ce concept et l’ont « universalisé », le judaïsme n’a pas développé une stratégie missionnaire pour convaincre ou forcer d’autres à adhérer à ce Dieu.

Cohabitation religieuse
A côté du discours ségrégationniste, on trouve également, dans le Pentateuque, des textes qui reflètent une position de cohabitation religieuse. Ainsi, Moïse qui s’était enfui dans le pays de Madian, épouse d’abord Séphora, une madianite, une étrangère donc, de surcroît fille d’un prêtre. Dans le livre des Nombres, il est question d’un (autre ?) mariage de Moïse avec une femme koushite [éthiopienne]. Et Miriam, la sœur de Moïse qui critique cette union avec une femme noire, est frappée par une maladie de peau qui rend celle-ci « blanche comme la neige ». Dans le même contexte, Moïse est d’ailleurs décrit comme étant « l’homme le plus humble sur toute la terre », comme si l’on voulait corriger son caractère colérique présent dans d’autres textes.

La tendance inclusive du monothéisme se présente d’une manière encore plus marquée dans le récit de la vocation de Moïse qui a été rédigée par un groupe de prêtres. Ils développent dans ce récit (au chapitre 6 du livre de l’Exode) l’idée d’une révélation divine en trois étapes.

L’humanité entière connaît Dieu sous le nom d’Elohim, un nom qui en hébreu est à la fois un pluriel et un singulier ; à Abraham et à sa descendance qui inclut les tribus arabes, les Edomites et d’autres peuples à l’est du Jourdain, Dieu s’est fait connaître sous le nom d’El Shaddaï (« dieu des champs »), et c’est seulement à Israël, par l’intermédiaire de Moïse, qu’il révèle son « vrai » nom, Yhwh, nom qui très vite devient, dans le judaïsme, tabou. Selon cette logique, tous les peuples vénèrent le même dieu, même ceux qui ont des panthéons divins, et il n’y a donc aucune raison de s’affronter au nom de Dieu.

Ainsi cohabitent dans la Torah, attachés à la figure de Moïse, deux monothéismes différents et se crée-t-il une tension entre inclusion et ségrégation, entre cohabitation et confrontation. Sur le plan psychologique, on peut faire remarquer que toute identité se construit entre ces pôles mais, sur le plan historique et politique, il faut noter que les religions monothéistes ont souvent favorisé la version exclusive et souvent guerrière du monothéisme. Il est temps de se rappeler la variante pacifique et d’en explorer les voies dans le contexte actuel qui, de nouveau, est dominé par une rhétorique guerrière, fût-elle religieuse ou laïque.

Thomas Römer, philosophe et bibliste, est né à Mannheim (Allemagne) en 1955. Il est professeur au Collège de France depuis 2007 où il occupe la chaire « Milieux bibliques ». Il est l’auteur de Moïse en version originale. Enquête sur le récit de la sortie d’Egypte (Bayard/Labor et Fides, 277 pages, 19,90 €).

Voir de même:

« La non-violence absolue est la seule possibilité pour la religion dans notre monde moderne »
Nicolas Weill (Propos recueillis par)

Le Monde

26.12.2015
Les travaux de l’égyptologue allemand Jan Assmann portent non seulement sur l’Antiquité, mais aussi sur la mémoire de l’Egypte, sur l’invention du monothéisme et les rapports de celui-ci avec la violence. Il s’interroge sur les relations entre l’une et l’autre.

Vous avez dit que nous vivions à une époque où la violence du religieux atteignait des proportions extrêmes. Pensez-vous que celle-ci est intrinsèque au monothéisme ?

Jan Assmann.- La violence religieuse est une violence au nom de Dieu. Toutefois, au moins sur le plan théorique, il faut ici distinguer entre motivation et légitimation, même si elles se confondent souvent dans la pratique. Les atrocités de l’organisation Etat islamique (EI), par exemple, sont-elles motivées par la religion, ou obéissent-elles à des motivations tout autres – cupidité, pulsions sanguinaires, soif de vengeance ou de pouvoir –, le prétexte religieux d’un combat pour la foi n’étant invoqué que pour gagner de nouveaux adeptes, ou pour d’autres raisons encore ?

La violence religieuse n’est pas inhérente au monothéisme au sens où elle découlerait nécessairement de la croyance en un Dieu ou en une vérité uniques, mais elle est inscrite en tant que possibilité dans des religions qui – monothéistes ou pas – se réclament de vérités absolues, révélées, pour nier, voir souvent détruire des traditions plus anciennes et bien établies.

Dans le judaïsme, cela ne concernerait que la période où le peuple élu dut s’imposer contre les Cananéens qui habitaient la Terre promise, en recourant à l’expulsion et à l’extermination ; encore ne s’agit-il pas là de faits réels, mais d’une reconstruction mythique bien plus tardive. La guerre des Maccabées [contre la domination hellénistique de la Judée au IIe siècle av. J.-C.] et la révolte des zélotes [révoltés radicaux contre les Romains au Ier siècle de notre ère] pourraient à la rigueur évoquer une violence à motivation religieuse, mais le judaïsme rabbinique [celui du Talmud élaboré du IIe av. J.-C. au VIe siècle après] a délégitimé la violence et marginalisé les textes qui s’y rapportaient.

Dans l’histoire du christianisme et de l’islam, la violence à motivation religieuse contre les « incroyants » et les « hérétiques » joue un grand rôle. Une importance particulière échoit ici à l’idée apocalyptique de la fin des temps et du jugement dernier, qui repose sur la distinction entre ami et ennemi, entre salut et damnation.

La violence ne naît-elle pas du mélange entre monothéisme et nationalisme ?

Le nationalisme, dès ses débuts, a fait bon ménage avec la violence religieuse. On l’observe depuis les guerres de libération contre Napoléon jusqu’aux deux guerres mondiales et, aujourd’hui, cela reste un élément clé dans les conflits entre hindous et musulmans en Asie du Sud. Les débordements violents commis par des hindous à l’encontre de musulmans (?) me sont toujours opposés comme une preuve du fait que le polythéisme, lui aussi, est violent. Mais l’enjeu est ici nationaliste, et la religion ne joue qu’un rôle légitimateur.

C’est vrai aussi des politiques droitières en Israël. Même si les troupes de l’organisation Etat islamique se composent d’anciens soldats de Saddam Hussein, dans ce cas-ci nous n’avons certainement pas affaire à une violence nationaliste : c’est une soldatesque en maraude qui n’agit pas au nom d’une « patrie » mais pour sa propre cause, et fait passer celle-ci pour la cause d’Allah.

Vous dites qu’il y a un monothéisme intrinsèquement révolutionnaire. Serait-ce la source de sa violence ?

Oui, dans la mesure où celui-ci se réclame d’une révélation appelant à l’inversion voire au bouleversement des ordres existants. Il est vrai que la religion amarnienne [culte solaire institué par le pharaon égyptien Akhenaton entre 1355 et 1337 av. J.-C.] ne se réclame pas d’une révélation comparable à celle du Sinaï, de Jésus, à la révélation du Coran à Mahomet ni à la doctrine du Bouddha. Ici une connaissance cosmologique (tout provient du soleil) a manifestement été transposée en réalité cultuelle et culturelle.

Il serait erroné de jeter le discrédit sur « le monothéisme » dans son ensemble. Seul est en cause le fondamentalisme, sous toutes ses facettes que sont le fanatisme, le zélotisme, le salafisme, voire le terrorisme
Mais peut-être cette connaissance même doit-elle être considérée comme une révélation, lorsqu’on lit par exemple dans le « Grand Hymne » d’Akhenaton : « Tu [Aton] informes [le roi] de tes desseins et de ta puissance. » Aton – « le disque solaire » – est pourtant un dieu qui, dans les textes et les représentations, n’est jamais montré en train de parler, contrairement à Yahvé et à Allah. Reste qu’avec l’introduction de la religion amarnienne, nous avons affaire à une révolution par en haut.

Au fond, ne peut-on pas dire du monothéisme qu’il est par définition politique ?

Oui, du moins on peut l’affirmer sans réserve du premier vrai monothéisme tel que l’illustre la Torah. La théologie de l’alliance, dans la Bible hébraïque, est une idée non moins politique que religieuse. Mais à mon sens il serait tout à fait erroné de jeter le discrédit sur « le monothéisme » dans son ensemble. Seul est en cause le fondamentalisme, sous toutes ses facettes que sont le fanatisme, le zélotisme, le salafisme, voire le terrorisme.

Vous montrez dans vos œuvres que c’est moins l’histoire du monothéisme que la façon dont il a été remémoré qui véhicule en lui sa violence. Pouvez-vous préciser ce point ?

Le monothéisme biblique n’est pas un phénomène du XIVe ou du XIIIe siècle, mais du VIe siècle av. J.-C. Il apparaît sous deux formes : d’abord comme un monothéisme de la fidélité, fondé sur le mythe de la sortie d’Egypte et exigeant de ceux qui ont été alors libérés une fidélité absolue au Dieu libérateur. Ensuite comme un monothéisme de la vérité qui ne reconnaît qu’un Dieu, créateur du ciel et de la terre. Cette dernière orientation nie l’existence d’autres dieux, tandis que le monothéisme de la fidélité la présuppose au contraire.

Notons que seule cette forme originelle du monothéisme, centrale dans la Bible, remémore l’histoire de sa naissance et de ses triomphes par des scènes de violence : les plaies d’Egypte, le massacre qui suit l’épisode du Veau d’or et autres châtiments cruels pendant les quarante années au désert, de même qu’ensuite la tradition évoquant le sort violent réservé aux prophètes, tradition qui s’incarne en premier lieu dans le livre d’Esaïe II (chants du serviteur de l’Eternel) et chez Néhémie : Israël s’est détourné de l’alliance et de la Loi, a tué ceux que Dieu avait envoyés pour le ramener dans le droit chemin.

Les hommes n’ont jamais cessé de se référer à des textes sacrés, notamment à l’Ancien Testament, pour légitimer leurs violences
Sur cette tradition se fonde le Nouveau Testament, et le Coran, lui aussi, vibre de colère contre les ennemis du Prophète. Sigmund Freud voulait ramener cette haine meurtrière à l’ambivalence de la relation au père. Mais elle réside plutôt dans l’ambivalence de la pensée de l’alliance, avec sa dialectique de la fidélité et de la trahison, de la bénédiction et de la malédiction ou – dans une optique chrétienne – du salut et de la damnation.

Le christianisme actuel s’affirme comme une religion pacifique. Mais il n’en a pas été toujours ainsi. Un monothéisme désarmé est-il pensable ?

La non-violence absolue m’apparaît comme la seule possibilité pour la religion – quelle qu’elle soit – de conserver un pouvoir dans notre monde moderne, globalisé. Pouvoir et non-violence ne sont pas contradictoires, Gandhi l’a montré et, à en croire beaucoup de passages du Nouveau Testament (pas tous, loin de là), telle pourrait aussi avoir été la cause défendue par Jésus de Nazareth. Quoi qu’il en soit, la dépolitisation par le christianisme du messianisme juif et le transfert du royaume de Dieu hors de ce monde, où il aurait fait concurrence à l’Empire romain et signifié son renversement, vers un au-delà purement spirituel, est une étape décisive de la pacification du monde.

Dans Moïse et Aaron de Schoenberg, récemment monté à l’Opéra de Paris, on voit dans l’acte II la violence du peuple qui exige la fabrication d’une idole contre l’abstraction du Dieu de Moïse. Une lecture qui vient à l’inverse de l’idée qui veut que le monothéisme biblique soit à l’origine de la violence. Qu’en pensez-vous ?

Malgré tout le bien que je pense du livret de Schoenberg, les scènes où l’on danse autour du Veau d’or représentent pour moi des fantasmes d’atrocités dépassant de très loin celles que l’Ancien Testament attribue aux Cananéens. En revanche, la musique dans ces passages est particulièrement impressionnante. Il est légitime qu’une religion dont la foi est axée sur la révélation d’une vérité absolue développe une notion claire de ce qui est incompatible avec la vérité en question.

Toutefois, si cette incompatibilité supposée repose non sur une expérience historique, mais sur des stéréotypes manichéens et sans fondement concernant l’autre et l’étranger, c’en est fini de cette légitimité. Le polythéisme n’était pas plus évolutif, plus tolérant que le monothéisme, car pour lui le problème de la tolérance ne se posait absolument pas. Il ne connaissait ni l’idée d’une révélation advenue une fois pour toutes et à laquelle tout se ramenait, ni par conséquent la structure même de l’incompatibilité.

Vous affirmez que le monothéisme est l’héritier, moins de la religion antique que des Etats forts voire totalitaires de l’Antiquité, égyptien ou assyrien. D’où le lien indéfectible entre le culte de la loi et la violence. Ce paradigme explicatif s’applique-t-il encore au monothéisme actuel ?

On ne peut sans doute pas l’affirmer de façon aussi générale. Ici encore, je distinguerais entre monothéisme et fondamentalisme. Les fondamentalismes modernes – et le fondamentalisme est un phénomène de la modernité – comportent tous, à un degré quelconque, des traits totalitaires empruntant aux idéologies fascistes, nationalistes et communistes de notre temps.

Le philosophe français René Girard (1923-2015) a tenté d’expliquer la violence religieuse par la théorie du bouc émissaire. Qu’en pensez-vous ?

René Girard était un grand généralisateur qui croyait pouvoir partout retrouver les structures mises en évidence par lui – « bouc émissaire », « désir mimétique » – et les élever au rang d’universaux anthropologiques. Il ne saurait en être question. De plus, il faut soigneusement distinguer entre la violence rituelle (notamment initiatique), la violence sacrificielle et la violence religieuse (au nom de Dieu).

Il va de soi que toutes les religions, y compris polythéistes, sont pétries de violence. Avec l’abolition du sacrifice humain, de la torture initiatique et d’autres rites cruels, on peut même dire que le monothéisme a mis fin à bon nombre de ces violences. En revanche, il en a créé d’autres. Cela vaut d’abord pour les phénomènes du fanatisme et du zélotisme, liés au monothéisme de la fidélité, mais aussi pour ceux d’une orthodoxie répressive née du « monothéisme de la vérité ».

Dans quelle mesure les textes sacrés engendrent-ils de la violence (Bible, Coran), et faut-il les expurger ?

Les hommes n’ont jamais cessé de se référer à des textes sacrés, notamment à l’Ancien Testament, pour légitimer leurs violences. Pendant la première guerre mondiale encore, les Allemands ont justifié leur agression de la Belgique neutre – un crime de guerre caractérisé – en invoquant le Deutéronome (2, 26 et suivants), l’histoire de Sihon roi de Hesbon qui, ayant refusé de laisser les Israélites traverser son territoire, fut réduit à néant ainsi que son pays. Je verrais d’ailleurs dans de tels procédés une violation du troisième commandement, « Tu n’invoqueras pas en vain le nom de l’Eternel » ou, en termes contemporains : « Tu n’invoqueras pas en vain la religion (quelle qu’elle soit) pour un usage politique de la violence » – ce qui se produit en permanence aujourd’hui.

La non-violence absolue m’apparaît comme la seule possibilité pour la religion – quelle qu’elle soit – de conserver un pouvoir dans notre monde moderne
A cette utilisation de certains textes sacrés, il convient de faire obstacle en les replaçant dans leur contexte historique et en les marginalisant. Les textes appelant à la violence doivent être expliqués en relation avec le contexte de leur époque. Il y a là une grande responsabilité pour les prédicateurs et les exégètes.

Vous avez défendu la pertinence des théories de Freud sur Moïse ou sur la religion en général. Croyez-vous qu’elles sont toujours utiles à penser, sinon à guérir, les traumatismes que provoque la violence religieuse actuelle ?

Pour moi les théories de Freud sont erronées, mais intéressantes. Elles nous ont ouvert les yeux sur la dimension psycho-historique du monothéisme, en particulier du monothéisme de la fidélité, réclamant des croyants un examen de soi permanent et un effort intérieur incessant pour retrouver les conditions nécessaires à la proximité avec Dieu, qu’il promet. Ce qui, dans les religions et confessions concernées, a indubitablement fait naître une nouvelle nature de l’âme, c’est-à-dire de nouvelles dispositions psychiques.

On a parfois prétendu que vous prôniez une sorte de retour au paganisme. Comment pourrait évoluer le monothéisme pour en extirper la violence, que celle-ci soit interne (tournée contre ses adeptes) ou externe (guerres saintes, djihad, etc.) ?

Je n’ai jamais prôné de retour au paganisme. Nous ne reviendrons pas au polythéisme ni au cosmothéisme [où Dieu et le monde sont confondus], nous les avons irrévocablement dépassés. Dans mon livre Religio Duplex (Flammarion, 2013), en revanche, j’ai émis l’hypothèse selon laquelle, depuis les philosophes des Lumières comme Locke, Hume, Voltaire, Rousseau, Mendelssohn, Lessing, etc., nous avons également dépassé les conceptions de Dieu qui sont à l’œuvre dans les religions positives ou révélées.

A mon sens, cela ne signifie pourtant pas que nous devions renoncer à celles-ci, mais seulement les relativiser encore un peu plus en les subordonnant aux règles générales d’un vivre-ensemble civique. Cultures et religions n’existeront jamais qu’au pluriel. Jamais le monde globalisé ne pourra s’accorder sur une religion universelle de l’humanité.

La religion universelle qu’avaient en tête les philosophes des Lumières se présente à nous aujourd’hui sous la forme séculière des droits de l’homme. Voilà ce qu’il s’agit de faire prévaloir, non pas aux dépens des religions traditionnelles, mais en alliance avec elles (Traduit de l’allemand par Diane Meur).

Jan Assmann est égyptologue, né en à Langelsheim (Allemagne) en 1938. Il est membre de l’Académie de Heidelberg, de l’Institut allemand d’archéologie et de la Société française d’égyptologie. Outre le monothéisme, ses travaux portent aussi sur la mémoire de l’Egypte à travers les siècles. Il est l’auteur de nombreux ouvrages dont Moïse l’Egyptien. Un essai d’histoire de la mémoire (Aubier, 2001), Violence et Monothéisme (Bayard, 2009) et Religio Duplex : Comment les Lumières ont réinventé la religion des Egyptiens (Flammarion, 2013). Exodus. Die Revolution der Alten Welt, [« Exode, la révolution du monde antique », C.H. Beck, 2015) reste à paraître en français

Voir enfin:

Il faut une commission d’enquête sur les attentats du 13 novembre

Le Monde

06.12.2015

Nos services de renseignement sont certes excellents : la quasi-totalité des auteurs des actes de terrorisme des dernières années avait été fichée en avance. Mais il reste que les attentats de janvier 2015 et le « vendredi noir » du 13 novembre n’ont pu être déjoués. Aussi, l’anticipation a été clairement défaillante. Affirmer qu’il n’y a pas de risque zéro face au terrorisme, ce qui est au demeurant exact, n’excuse pas l’échec. Force est de noter le succès continu de nos services entre 1996 et 2011, avec aucun mort en France, et les échecs successifs subis depuis lors. Le contraste entre les deux parcours n’est pas seulement le produit de la bonne ou de la mauvaise chance.

Certes, nos services de sécurité sont insuffisamment nombreux pour gérer une menace croissante en nombre et en dangerosité : cela aussi est exact, mais ne dispense pas d’examiner d’autres facteurs, telle la mise en cause de la police de proximité et des renseignements généraux pendant le quinquennat précédent. L’on pourra aussi pointer un recrutement encore très policier, fût-ce au meilleur sens du terme, des agents du contre-terrorisme face à Daech [acronyme arabe de l’organisation Etat islamique] dont le spectre de compétences s’est élargi à des domaines (communication, cyberopérations) appelant de nouveaux savoir-faire.

Le gouvernement peut à bon droit faire valoir qu’il a mis en place des réformes essentielles qui n’avaient que trop tardé, avec notamment la création en 2014 de la DGSI [Direction générale de la sécurité intérieure], dotée d’une autonomie budgétaire et de recrutement, et un plan vigoureux d’accroissement des moyens budgétaires et humains d’ici à 2017. S’y ajoutent la mise à jour de la législation et le renforcement ô combien nécessaire de la coopération entre Etats européens… Mais tout cela suffit-il face à la montée des périls ?

L’absence d’une communication audible du gouvernement sur les tenants et les aboutissants des attentats du mois de janvier 2015, qui avaient pourtant été les plus meurtriers sur le sol français depuis la guerre d’Algérie, n’a pas été, et continue de ne pas être de nature à renforcer la confiance sur la qualité du système français de lutte contre le terrorisme. Cette erreur ne doit pas être répétée et aggravée : le « vendredi noir » doit être suivi par ce que les spécialistes appellent un « retour d’expérience » (abrégé en RETEX) digne de ce nom, en partie couvert par le secret nécessaire aux opérations de renseignement, mais en partie aussi livré au public.

Apprendre des dysfonctionnements

La même observation vaut pour la limitation des effets des attentats. Au sommet de l’Etat, la prise de décision et la communication politique ont été assurées avec efficacité par le président Hollande. Il en allait de même pour la communication sur l’état de l’enquête, gérée avec doigté par le procureur François Molins. Au plan opérationnel, forces de l’ordre, sapeurs-pompiers, services médicaux ont de toute évidence agi avec courage et humanité. Mais que de questions pendantes…

Où était la communication opérationnelle, donnant des consignes de comportement aux populations dans et autour des zones menacées ? Le chef de la Metropolitan Police assurait la communication opérationnelle pendant les attentats multiples du 7 juillet 2005 à Londres, dont le nombre et la synchronicité étaient semblables à ceux de Paris. Où était son homologue parisien, le préfet de police Michel Cadot, le soir du 13 novembre ? Où était la plate-forme en ligne permettant à chacun de recevoir des réponses autorisées pendant la crise ? Même la Belgique, dont les Français se sont trop volontiers moqués ces dernières semaines, s’en était dotée pendant le « lockdown » de Bruxelles. Il ne s’agit pas là d’éléments secondaires de gestion d’une crise terroriste.

Le terrorisme est un acte de violence qui vise à communiquer la terreur aux populations visées : la contre-communication est essentielle pour inspirer la confiance. Ces interrogations sur le lien entre les autorités et la population, et d’autres du même type, ne devraient même pas surgir, puisque traitées dans le Livre blanc gouvernemental sur le terrorisme, publié il y a dix ans déjà. Ajoutons que ce document public rédigé dans la foulée des attentats de Madrid (191 morts) et de Londres (55 morts) contenait des scénarios de violence terroriste très voisins du « vendredi noir ».

Il n’y a que des compliments à faire à ceux qui, du président de la République à l’agent de sécurité lambda, ont empêché un carnage au Stade de France. Cependant, les citoyens sont en droit de savoir ce qui s’est passé tout le temps qu’ont duré les attentats, et spécialement pendant les deux heures séparant l’arrivée des forces de l’ordre au Bataclan et le moment de l’assaut. En l’absence d’un récit officiel circonstancié des événements, trop de bruits, pas tous issus d’esprits négatifs, pas tous le produit des rivalités d’un autre âge entre policiers et gendarmes, courent désormais pour pouvoir se contenter d’un « circulez, il n’y a rien à voir ».

Peut-être les conditions de l’intervention ont-elles été aussi bonnes que possible, et peut-être en allait-il de même concernant la prise en charge dans l’urgence absolue des blessés innombrables, souvent à l’article de la mort, gisant dans un Bataclan devenu terrain de massacre. Un rapport officiel permettrait d’en apporter la démonstration ou, à défaut, de tirer les leçons d’éventuels dysfonctionnements.

Vu l’importance des enjeux, il est dans l’intérêt de tous que le gouvernement et le Parlement prennent ensemble la décision de mettre sur pied une commission nationale d’enquête sur les récents actes terroristes en France, proche du modèle de la commission américaine sur les attentats du 11-Septembre : celle-ci comprenait dix personnes, désignées par l’exécutif et le Congrès et issues à parts égales de la majorité et de l’opposition. Elle œuvra pendant plus de deux ans en ayant un accès pratiquement illimité aux personnes et aux données, ouvertes ou secrètes, utiles à la compréhension des origines et au déroulement du drame.

Ce qui est décrit dans le rapport (11-Septembre – Rapport de la commission d’enquête, éditions de l’Equateur, 2004) est rarement agréable à lire mais c’est son caractère détaillé, direct et, en majeure partie, public, qui a permis au contre-terrorisme américain d’éviter un nouveau « 11-Septembre » outre-Atlantique, indépendamment de dérapages (Guantanamo, la torture, l’invasion de l’Irak…) qui n’étaient pas du ressort de cette commission nationale. Certes, une telle initiative transcendant la séparation des pouvoirs serait sans précédent dans notre pays, mais elle ne contreviendrait pas aux principes de l’Etat de droit. Surtout, les attaques du 13 novembre 2015 en France ont été, elles aussi, sans précédent ; ce premier acte de terrorisme de masse sur notre territoire doit aussi être le dernier de son espèce.

François Heisbourg est conseiller spécial à la Fondation pour la recherche stratégique, membre du comité de pilotage du Livre blanc gouvernemental « La France face au terrorisme » (2005).


Histoire des idées: Quand le cannibalisme devient une affaire de goût (Tupi or not tupi, that is the question: Guess where Brazil’s most Brazilian artist discovered her Brazilianness)

29 octobre, 2015
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Syrian refugees carry their children as they jump off an overcrowded dinghy upon arriving on a beach on the Greek island of Kos, after crossing a part of the Aegean sea from Turkey, August 9, 2015. United Nations refugee agency (UNHCR) called on Greece to take control of the "total chaos" on Mediterranean islands, where thousands of migrants have landed. About 124,000 have arrived this year by sea, many via Turkey, according to Vincent Cochetel, UNHCR director for Europe. REUTERS/Yannis Behrakis TPX IMAGES OF THE DAY - RTX1NN3R

Si toutes les valeurs sont relatives, alors le cannibalisme est une affaire de goût. Leo Strauss
Je pense qu’il y a plus de barbarie à manger un homme vivant qu’à le manger mort, à déchirer par tourments et par géhennes un corps encore plein de sentiment, le faire rôtir par le menu, le faire mordre et meurtrir aux chiens et aux pourceaux (comme nous l’avons non seulement lu, mais vu de fraîche mémoire, non entre des ennemis anciens, mais entre des voisins et concitoyens, et, qui pis est, sous prétexte de piété et de religion), que de le rôtir et manger après qu’il est trépassé. Il ne faut pas juger à l’aune de nos critères. (…) Je trouve… qu’il n’y a rien de barbare et de sauvage en cette nation, à ce qu’on m’en a rapporté, sinon que chacun appelle barbarie ce qui n’est pas de son usage. (…) Leur guerre est toute noble et généreuse, et a autant d’excuse et de beauté que cette maladie humaine en peut recevoir ; elle n’a d’autre fondement parmi eux que la seule jalousie de la vertu… Ils ne demandent à leurs prisonniers autre rançon que la confession et reconnaissance d’être vaincus ; mais il ne s’en trouve pas un, en tout un siècle, qui n’aime mieux la mort que de relâcher, ni par contenance, ni de parole, un seul point d’une grandeur de courage invincible ; il ne s’en voit aucun qui n’aime mieux être tué et mangé, que de requérir seulement de ne l’être pas. Ils les traitent en toute liberté, afin que la vie leur soit d’autant plus chère ; et les entretiennent communément des menaces de leur mort future, des tourments qu’ils y auront à souffrir, des apprêts qu’on dresse pour cet effet, du détranchement de leurs membres et du festin qui se fera à leurs dépens. Tout cela se fait pour cette seule fin d’arracher de leur bouche parole molle ou rabaissée, ou de leur donner envie de s’enfuir, pour gagner cet avantage de les avoir épouvantés, et d’avoir fait force à leur constance. Car aussi, à le bien prendre, c’est en ce seul point que consiste la vraie victoire. Montaigne (1580)
Tupi or not Tupi, that is the question. Oswald de Andrade (1928)
Paris a laissé une trace dans mon intellect. Ce fut comme créer en moi une nouvelle nature, et mon amour pour l’Europe a transformé mon amour de la vie en amour de tout ce qui est civilisé. Et en tant que civilisé, j’ai commencé à connaître mon pays. Emiliano Di Cavalcanti
J’ai retrouvé les couleurs que j’avais adorées enfant et qu’on m’avait enseigné plus tard à considérer comme laides et frustes. Tarsila do Amal
 Je me sens de plus en plus brésilienne : je veux être la peintre de mon pays. Ô combien je suis reconnaissante d’avoir passé toute mon enfance à la campagne, dans l’exploitation familiale. Les réminiscences de cette époque deviennent précieuses pour moi. Dans l’art, je veux être la campagnarde de São Bernardo, qui joue avec les poupées en paille, comme dans le dernier tableau que je peins en ce moment. Ne croyez pas que cette tendance soit mal perçue ici. C’est tout le contraire. Ce que l’on veut, c’est que chacun apporte la contribution de son propre pays. C’est ainsi que l’on explique les succès des ballets russes, des gravures japonaises et de la musique noire. Paris en a assez de l’art parisien. Tarsila do Amal
Ma très chère amie Tarsila/Faites attention ! Emplissez-vous bien des théories, des excuses et des choses vues à Paris. Lorsque vous serez de retour, nous allons nous bagarrer, pour sûr. Dès maintenant je vous lance le défi, vous tous ensemble, Tarsila, Osvaldo et Sergio, d’une discussion formidable. Vous êtes parti à Paris en bourgeois. Vous êtes épatés. Et vous êtes devenus des futuristes ! Hi, hi, hi ! Je pleure de jalousie ! Aïe, aïe, aïe ! Quelle pédale ! Mais, c’est vrai que je vous considère, vous tous, comme des paysans de Paris. Vous n’êtes devenus des Parisiens qu’en surface. C’est horrible, Tarsila ! Tarsila, reviens vers toi-même. Laisse tomber Gris et Lhote, patrons de criticismes dégénérés et d’esthésies d’ardents ! Quitte Paris, Tarsila ! Tarsila, reviens dans la forêt vierge, où il n’y a pas d’art nègre, où il n’y a pas de torrent gentil. Il y a la FORÊT VIERGE. J’ai créé le forêtviergisme. Je suis forêtviergiste. C’est de ça que le monde, l’art, le Brésil et ma très chère Tarsila ont besoin. Mário de Andrade
Abaporu (from Tupi-Guaraní language ‘aba’, ‘pora’, and ‘u’, « the man that eats people ») is an oil painting on canvas by the Brazilian painter Tarsila do Amaral, executed in 1928 as a birthday present to the writer Oswald de Andrade, her husband at the time. It is considered the most valuable painting by a Brazilian artist, having reached the value of $1.4 million, paid by the Argentine collector Eduardo Costantini in an auction in 1995. It is currently displayed at the Latin American Art Museum of Buenos Aires (Spanish: Museo de Arte Latinoamericano de Buenos Aires, MALBA) in Buenos Aires, Argentina. The composition: one man, the sun and a cactus – inspired Oswald de Andrade to write the Anthropophagite Manifesto and consequently create Anthropophagic Movement, intended to « swallow » European culture and turn it into something culturally very Brazilian. The style of Abaporu can be traced back to the French modernists, specially Fernand Léger, who taught Tarsila in Paris in 1924. However, the closest resemblance of Abaporu can be found in the Spanish Surrealists, Pablo Picasso and Joan Miró, who also painted a figure with an oversized foot in 1924… Wikipedia
The Manifesto Antropófago (Cannibal Manifesto in English) was published in 1928 by the Brazilian poet and polemicist Oswald de Andrade. The essay was translated to English in 1991 by Leslie Bary; this is the most widely used version. Its argument is that Brazil’s history of « cannibalizing » other cultures is its greatest strength, while playing on the modernists’ primitivist interest in cannibalism as an alleged tribal rite. Cannibalism becomes a way for Brazil to assert itself against European post-colonial cultural domination. The Manifesto’s iconic line is « Tupi or not Tupi: that is the question. » The line is simultaneously a celebration of the Tupi, who practiced certain forms of ritual cannibalism (as detailed in the 16th century writings of André Thévet, Hans Staden, and Jean de Léry), and a metaphorical instance of cannibalism: it eats Shakespeare. Wikipedia
Etrange destinée, étrange préférence que celle de l’ethnographe, sinon de l’anthropologue, qui s’intéresse aux hommes des antipodes plutôt qu’à ses compatriotes, aux superstitions et aux mœurs les plus déconcertantes plutôt qu’aux siennes, comme si je ne sais quelle pudeur ou prudence l’en dissuadait au départ. Si je n’étais pas convaincu que les lumières de la psychanalyse sont fort douteuses, je me demanderais quel ressentiment se trouve sublimé dans cette fascination du lointain, étant bien entendu que refoulement et sublimation, loin d’entraîner de ma part quelque condamnation ou condescendance, me paraissent dans la plupart des cas authentiquement créateurs. (…) Peut-être cette sympathie fondamentale, indispensable pour le sérieux même du travail de l’ethnographe, celui-ci n’a-t-il aucun mal à l’acquérir. Il souffre plutôt d’un défaut symétrique de l’hostilité vulgaire que je relevais il y a un instant. Dès le début, Hérodote n’est pas avare d’éloges pour les Scythes, ni Tacite pour les Germains, dont il oppose complaisamment les vertus à la corruption impériale. Quoique évoque du Chiapas, Las Casas me semble plus occupé à défendre les Indiens qu’à les convertir. Il compare leur civilisation avec celle de l’antiquité gréco-latine et lui donne l’avantage. Les idoles, selon lui, résultent de l’obligation de recourir à des symboles communs à tous les fidèles. Quant aux sacrifices humains, explique-t-il, il ne convient pas de s’y opposer par la force, car ils témoignent de la grande et sincère piété des Mexicains qui, dans l’ignorance où ils se trouvent de la crucifixion du Sauveur, sont bien obligés de lui inventer un équivalent qui n’en soit pas indigne. Je ne pense pas que l’esprit missionnaire explique entièrement un parti-pris de compréhension, que rien ne rebute. La croyance au bon sauvage est peut-être congénitale de l’ethnologie. (…) Nous avons eu les oreilles rebattues de la sagesse des Chinois, inventant la poudre sans s’en servir que pour les feux d’artifice. Certes. Mais, d’une part l’Occident a connu lui aussi la poudre sans longtemps l’employer pour la guerre. Au IXe siècle, le Livre des Feux, de Marcus Graecus en contient déjà la formule ; il faudra attendre plusieurs centaines d’années pour son utilisation militaire, très exactement jusqu’à l’invention de la bombarde, qui permet d’en exploiter la puissance de déflagration. Quant aux Chinois, dès qu’ils ont connu les canons, ils en ont été acheteurs très empressés, avant qu’ils n’en fabriquent eux-mêmes, d’abord avec l’aide d’ingénieurs européens. Dans l’Afrique contemporaine, seule la pauvreté ralentit le remplacement du pilon par les appareils ménagers fabriqués à Saint-Étienne ou à Milan. Mais la misère n’interdit pas l’invasion des récipients en plastique au détriment des poteries et des vanneries traditionnelles. Les plus élégantes des coquettes Foulbé se vêtent de cotonnades imprimées venues des Pays-Bas ou du Japon. Le même phénomène se produit d’ailleurs de façon encore plus accélérée dans la civilisation scientifique et industrielle, béate d’admiration devant toute mécanique nouvelle et ordinateur à clignotants. (…) Je déplore autant qu’un autre la disparition progressive d’un tel capital d’art, de finesse, d’harmonie. Mais je suis tout aussi impuissant contre les avantages du béton et de l’électricité. Je ne me sens d’ailleurs pas le courage d’expliquer leur privilège à ceux qui en manquent. (…) Les indigènes ne se résignent pas à demeurer objets d’études et de musées, parfois habitants de réserves où l’on s’ingénie à les protéger du progrès. Étudiants, boursiers, ouvriers transplantés, ils n’ajoutent guère foi à l’éloquence des tentateurs, car ils en savent peu qui abandonnent leur civilisation pour cet état sauvage qu’ils louent avec effusion. Ils n’ignorent pas que ces savants sont venus les étudier avec sympathie, compréhension, admiration, qu’ils ont partagé leur vie. Mais la rancune leur suggère que leurs hôtes passagers étaient là d’abord pour écrire une thèse, pour conquérir un diplôme, puisqu’ils sont retournés enseigner à leurs élèves les coutumes étranges, « primitives », qu’ils avaient observées, et qu’ils ont retrouvé là-bas du même coup auto, téléphone, chauffage central, réfrigérateur, les mille commodités que la technique traîne après soi. Dès lors, comment ne pas être exaspéré d’entendre ces bons apôtres vanter les conditions de félicité rustique, d’équilibre et de sagesse simple que garantit l’analphabétisme ? Éveillées à des ambitions neuves, les générations qui étudient et qui naguère étaient étudiées, n’écoutent pas sans sarcasme ces discours flatteurs où ils croient reconnaître l’accent attendri des riches, quand ils expliquent aux pauvres que l’argent ne fait pas le bonheur, – encore moins, sans doute, ne le font les ressources de la civilisation industrielle. À d’autres. Roger Caillois (1974)
J’ai réagi contre cette tendance qui consiste à banaliser la notion de racisme, qui désigne une doctrine fausse mais précise à en faire une sorte d’amalgame qui ne veut plus rien dire. Quand on dénonce comme racistes un attachement à certaines valeurs, un manque de goût pour d’autres – attitudes excusables ou blâmables, mais profondément ancrées dans les communautés humaines – on aboutit à ceci : les gens a qui on fait ce reproche se disent « Si c’est ça le racisme, alors, moi, je suis raciste ». Et il me semble qu’on fabrique ainsi des racistes. Claude Lévi-Strauss
Si un corps de garde pouvait être religieux, l’Islam paraîtrait sa religion idéale: stricte observance des règlements (prières cinq fois par jour, chacune exigeant cinquante génuflexions); revues de détail et soins de propreté (les ablutions rituelles); promiscuité masculine dans la vie spirituelle comme dans l’accomplissement des fonctions religieuses; et pas de femmes. (…) En face de la bienveillance universelle du bouddhisme, du désir chrétien de dialogue, l’intolérance musulmane adopte une forme inconsciente chez ceux qui s’en rendent coupables ; car s’ils ne cherchent pas toujours, de façon brutale, à amener autrui à partager leur vérité, ils sont pourtant (et c’est plus grave) incapables de supporter l’existence d’autrui comme autrui. Le seul moyen pour eux de se mettre à l’abri du doute et de l’humiliation consiste dans une “néantisation” d’autrui, considéré comme témoin d’une autre foi et d’une autre conduite. La fraternité islamique est la converse d’une exclusive contre les infidèles qui ne peut s’avouer, puisque, en se reconnaissant comme telle, elle équivaudrait à le reconnaître eux-mêmes comme existants. (…) Plus précisément encore, il m’a fallu rencontrer l’Islam pour mesurer le péril qui menace aujourd’hui la pensée française. Je pardonne mal au premier de me présenter notre image, de m’obliger à constater combien la France est en train de devenir musulmane … Claude Lévi-Strauss (Tristes tropiques)
J’ai commencé à réfléchir à un moment où notre culture agressait d’autres cultures dont je me suis alors fait le défenseur et le témoin. Maintenant, j’ai l’impression que le mouvement s’est inversé et que notre culture est sur la défensive vis-à-vis des menaces extérieures, parmi lesquelles figure probablement l’explosion islamique. Du coup je me sens fermement et ethnologiquement défenseur de ma culture. Claude Lévi-Strauss (Magazine littéraire, 2003)
Si intentionnellement, nous en arrivions à négliger les faibles et les sans défenses, cela ne pourrait être que pour un bénéfice incertain, au prix d’un crime actuel accablant . Nous devons donc accepter les effets, sans aucun doute néfaste, de la survie et de la propagation des faibles. (…) Bien que la lutte pour l’existence ait été et est toujours importante,  il y a, en ce qui concerne les parties les plus hautes de la nature humaine d’autres forces à l’oeuvre plus importante. En effet    les qualités morales progressent, de manière directe ou indirecte, beaucoup plus à travers les effets des coutumes, de la raison, de l’instruction, de la religion, etc., qu’à travers la sélection naturelle. Darwin (1871)
Dans nos sociétés occidentales, nous éloignons les indésirables, tandis que dans d’autres sociétés, on les ingère! Lévi-Strauss va très loin dans le relativisme culturel. Roland Pourtier (géographe)
Notre démocratie extrême, qui enjoint le respect absolu des « identités », rejoint le fondamentalisme qui punit de mort l’apostat. Il n’y a plus de changement légitime, parce qu’il n’y a plus de préférence légitime. Sous le flash de son unité proclamée, l’humanité s’immobilise par une liturgie continuelle et interminable d’adoration de soi. Pierre Manent
L’inauguration majestueuse de l’ère “post-chrétienne” est une plaisanterie. Nous sommes dans un ultra-christianisme caricatural qui essaie d’échapper à l’orbite judéo-chrétienne en “radicalisant” le souci des victimes dans un sens antichrétien. (…) Le mouvement antichrétien le plus puissant est celui qui réassume et “radicalise” le souci des victimes pour le paganiser. (…) Comme les Eglises chrétiennes ont pris conscience tardivement de leurs manquements à la charité, de leur connivence avec l’ordre établi, dans le monde d’hier et d’aujourd’hui, elles sont particulièrement vulnérables au chantage permanent auquel le néopaganisme contemporain les soumet. René Girard
Aujourd’hui on repère les boucs émissaires dans l’Angleterre victorienne et on ne les repère plus dans les sociétés archaïques. C’est défendu. René Girard
Le passage du sacrifice humain au sacrifice animal (…) représente un progrès immense (…) que le judaïsme est le seul à interpréter dans le sacrifice d’Isaac. Le seul à le symboliser dans une grande scène qui est une des premières scènes de l’Ancien Testament. Il ne faut pas oublier ce dont ce texte tient compte et dont la tradition n’a pas assez tenu compte : tout l’Ancien Testament  se situe dans le contexte du sacrifice du premier né. Rattacher le christianisme au sacrifice du premier né est absurde, mais derrière le judaïsme se trouve ce qu’il y a dans toutes les civilisations moyen-orientales, en particulier chez les Phéniciens : le sacrifice des enfants. Lorsque Flaubert le représente dans  Salambo, Sainte-Beuve avait bien tort de se moquer de lui parce que ce dont parle Flaubert est très réel. Les chercheurs ont découvert dans les cimetières de Carthage des tombes qui étaient des mélanges d’animaux à demi-brulés et d’enfants à la naissance à demi-brulés. Il a beaucoup été reproché à Flaubert la scène du dieu Moloch où les parents carthaginois jettent leurs enfants dans la fournaise. Or, les dernières recherches lui donnent raison contre Sainte-Beuve. En définitive, c’est le romancier qui a raison : cette scène est l’un des éléments les plus terrifiants et magnifiques de  Salambo. La mode intellectuelle de ces dernières années selon laquelle la violence a été inventée par le monde occidental à l’époque du colonialisme est une véritable absurdité et les archéologues n’en ont pas tenu compte. Aux Etats-Unis, des programmes de recherche se mettent en place notamment sur les Mayas. Ces derniers ont souvent été considérés comme des « anti-Aztèques » : ils n’auraient pas pratiqué de sacrifices humains. Pourtant, dès que l’on fait la moindre fouille, on découvre des choses extraordinaires : chez les Mayas, il y a des kilomètres carrés de villes enfouies. C’est une population formidable avec de nombreux temples et les traces du sacrifice humain y sont partout : des crânes de petits-enfants mêlés à des crânes d’animaux. (…) Ce qu’il y a de plus frappant dans l’histoire de Caïn et Abel c’est que le texte nous dit : la première société fut fondée par Caïn mais il n’est pas dit comment. En réalité, l’acte fondateur c’est le meurtre d’Abel. (…) Il est facile de trouver les textes évangéliques sur le fait que Satan est meurtrier depuis le commencement : « Vous êtes du diable, votre père. Il était homicide dès le commencement » (St Jean, 8, 44). (…) Il y a peut-être, paradoxalement, une raison qui est visible dans l’islam. Abel est celui qui sacrifie des animaux et nous sommes au stade : Abel n’a pas envie de tuer son frère peut-être parce qu’il sacrifie des animaux et Caïn, c’est l’agriculteur. Et là, il n’y a pas de sacrifices d’animaux. Caïn n’a pas d’autre moyen d’expulser la violence que de tuer son frère. Il y a des textes tout à fait extraordinaires dans le Coran qui disent que l’animal envoyé par Dieu à Abraham pour épargner Isaac est le même animal qui est tué par Abel pour l’empêcher de tuer son frère. Cela est fascinant et montre que le Coran n’est pas insignifiant sur le plan biblique. C’est très métaphorique mais d’une puissance incomparable. Cela me frappe profondément. Vous avez des scènes très comparables dans l’Odyssée, ce qui est extraordinaire. Celles du Cyclope. Comment échappe-t-on au Cyclope ? En se mettant sous la bête. Et de la même manière qu’Isaac tâte la peau de son fils pour reconnaître, croit-il, Jacob alors qu’il y a une peau d’animal, le Cyclope tâte l’animal et voit qu’il n’y a pas l’homme qu’il cherche et qu’il voudrait tuer. Il apparaît donc que dans l’Odyssée l’animal sauve l’homme. D’une certaine manière, le troupeau de bêtes du Cyclope est ce qui sauve. On retrouve la même chose dans les Mille et une nuits, beaucoup plus tard, dans le monde de l’islam et cette partie de l’histoire du Cyclope disparaît, elle n’est plus nécessaire, elle ne joue plus un rôle. Mais dans l’Odyssée il y a une intuition sacrificielle. (…) On peut dire que cela aboutit à des déchaînements de rivalité mimétique, d’opposition de frères ennemis. La principale opposition de frères ennemis dans l’Histoire, c’est bien les juifs et les chrétiens. Mais le premier christianisme est dominé par l’Epître aux Romains qui dit : la faute des juifs est très réelle, mais elle est votre salut. N’allez surtout pas vous vanter vous chrétiens. Vous avez été greffés grâce à la faute des juifs. On voit l’idée que les chrétiens pourraient se révéler tout aussi indignes de la Révélation chrétienne que les juifs se sont révélés indignes de leur révélation. Je crois profondément que c’est là qu’il faut chercher le fondement de la théologie contemporaine. Le livre de Mgr Lustiger, La Promesse, est admirable notamment ce qu’il dit sur le massacre des Innocents et la Shoah. Il faut reconnaître  que le christianisme n’a pas à se vanter. Les chrétiens héritent de Saint Paul et des Evangiles de la même façon que les Juifs héritaient de la Genèse et du Lévitique et de toute la Loi. Mais ils n’ont pas compris cela puisqu’ils ont continué à se battre et à mépriser les Juifs. (…)  ils ont recréé de l’ordre sacrificiel. Ce qui est historiquement fatal et je dirais même nécessaire. Un passage trop brusque aurait été impossible et impensable. Nous avons eu deux mille ans d’histoire et cela est fondamental. Mon travail a un rapport avec la théologie, mais il a aussi un rapport avec la science moderne en ceci qu’il historicise tout. Il montre que la religion doit être historicisée : elle fait des hommes des êtres qui restent toujours violents mais qui deviennent plus subtils, moins spectaculaires, moins proches de la bête et des formes sacrificielles comme le sacrifice humain. Il se pourrait qu’il y ait un christianisme historique qui soit une nécessité historique. Après deux mille ans de christianisme historique, il semble que nous soyons aujourd’hui à une période charnière – soit qui ouvre sur l’Apocalypse directement, soit qui nous prépare une période de compréhension plus grande et de trahison plus subtile du christianisme. Nous ne pouvons pas fermer l’histoire et nous n’en avons pas le droit. (…) Nous sommes encore proches de cette période des grandes expositions internationales qui regardait de façon utopique la mondialisation comme l’Exposition de Londres – la « Fameuse » dont parle Dostoievski, les expositions de Paris… Plus on s’approche de la vraie mondialisation plus on s’aperçoit que la non-différence ce n’est pas du tout la paix parmi les hommes mais ce peut être la rivalité mimétique la plus extravagante. On était encore dans cette idée selon laquelle on vivait dans le même monde :on n’est plus séparé par rien de ce qui séparait les hommes auparavant donc c’est forcément le paradis. Ce que voulait la Révolution française. Après la nuit du 4 août, plus de problème !  (…) L’Amérique connaît bien cela. Il est évident que la non-différence de classe ne tarit pas les rivalités mais les excite à mort avec tout ce qu’il y a de bon et de mortel dans ce phénomène. (…) Je crois que le moment décisif en Occident est l’invention de l’hôpital. Les primitifs s’occupent de leurs propres morts. Ce qu’il y a de caractéristique dans l’hôpital c’est bien le fait de s’occuper de tout le monde. C’est l’hôtel-Dieu donc c’est la charité. Et c’est visiblement une invention du Moyen-Age. Tout ce qu’il y a de bon dans notre société peut faire l’objet d’abus. René Girard
Les Israéliens ne savent pas que le peuple palestinien a progressé dans ses recherches sur la mort. Il a développé une industrie de la mort qu’affectionnent toutes nos femmes, tous nos enfants, tous nos vieillards et tous nos combattants. Ainsi, nous avons formé un bouclier humain grâce aux femmes et aux enfants pour dire à l’ennemi sioniste que nous tenons à la mort autant qu’il tient à la vie. Fathi Hammad (responsable du Hamas, mars 2008)
Les pays européens qui ont transformé la Méditerranée en un cimetière de migrants partagent la responsabilité de chaque réfugié mort. Erdogan
Mr. Kurdi brought his family to Turkey three years ago after fleeing fighting first in Damascus, where he worked as a barber, then in Aleppo, then Kobani. His Facebook page shows pictures of the family in Istanbul crossing the Bosporus and feeding pigeons next to the famous Yeni Cami, or new mosque. From his hospital bed on Wednesday, Mr. Kurdi told a Syrian radio station that he had worked on construction sites for 50 Turkish lira (roughly $17) a day, but it wasn’t enough to live on. He said they depended on his sister, Tima Kurdi, who lived in Canada, for help paying the rent. Ms. Kurdi, speaking Thursday in a Vancouver suburb, said that their father, still in Syria, had suggested Abdullah go to Europe to get his damaged teeth fixed and find a way to help his family leave Turkey. She said she began wiring her brother money three weeks ago, in €1,000 ($1,100) amounts, to help pay for the trip. Shortly after, she said her brother called her and said he wanted to bring his whole family to Europe, as his wife wasn’t able to support their two boys alone in Istanbul. “If we go, we go all of us,” Ms. Kurdi recounted him telling her. She said she spoke to his wife last week, who told her she was scared of the water and couldn’t swim. “I said to her, ‘I cannot push you to go. If you don’t want to go, don’t go,’” she said. “But I guess they all decided they wanted to do it all together.” At the morgue, Mr. Kurdi described what happened after they set off from the deserted beach, under cover of darkness. “We went into the sea for four minutes and then the captain saw that the waves are so high, so he steered the boat and we were hit immediately. He panicked and dived into the sea and fled. I took over and started steering, the waves were so high the boat flipped. I took my wife in my arms and I realized they were all dead.” Mr. Kurdi gave different accounts of what happened next. In one interview, he said he swam ashore and walked to the hospital. In another, he said he was rescued by the coast guard. In Canada, Ms. Kurdi said her brother had sent her a text message around 3 a.m. Turkish time Wednesday confirming they had set off. (…) “He said, ‘I did everything in my power to save them, but I couldn’t,’” she said. “My brother said to me, ‘My kids have to be the wake-up call for the whole world.’” WSJ
Personne ne dit que ce n’est pas raisonnable de partir de Turquie avec deux enfants en bas âge sur une mer agitée dans un frêle esquife. Arno Klarsfeld
Non, Allahou Akbar n’est pas un cri de guerre ! C’est aussi ce que les musulmans murmurent à l’oreille des nouveaux nés…  Libération
L’islamophobie est une vilaine maladie. Mais elle se soigne. Et le remède – résultats garantis – se trouve dans Libération. Ce journal est en pointe dans la recherche visant à éradiquer l’islamophobie. C’est pourquoi dans sa rubrique « Desintox » en partenariat avec Arte (son et image) il a consacré plusieurs minutes à cette terrible maladie dont on sait qu’elle est dangereusement contagieuse. Pasteur avait découvert le vaccin contre la rage. Libération a trouvé le vaccin contre l’islamophobie. Et c’est titré : « Non Allahou Akbar n’est pas un cri de guerre ! ». Nous, intoxiqués que nous étions, on ne savait pas. Le poison était dans nos veines. Quand les égorgeurs de Daesh tranchaient la gorge de leurs prisonniers nous avions entendus sur leurs vidéos : « Allahou Akbar ! ». Les mêmes mots avaient accompagnés dans leur travail Mohammed Merah, Mehdi Nemmouche, les frères Kouachi, Coulibaly. On avait entendu « Alahou Akbar ! » quand les guerriers de Boko Haram convertissaient de force les jeunes chrétiennes qu’ils avaient enlevées. C’est, nous avait-il semblé, en criant « Allahou Akbar ! » que les chébabs somaliens avaient démembrés des enfants (non musulmans) dans un hôtel de Nairobi. Et telles furent les derniers mots, nous avait-on dit, de ceux qui écrasèrent leurs avions le 11 Septembre 2001 sur les Twin Towers. Des dizaines d’autres exemples nous sont fournis par les radios et les télés, toutes apparemment islamophobes. Comment n’aurions-nous pas été intoxiqués ? Heureusement, Libération est là pour nous expliquer qu’en dépit de ces très fâcheuses coïncidences, que « Allahou Akbar n’est pas un cri de guerre ! ». Des détails nous sont donnés pas le journal. Un musulman voyant son équipe marquer un but lors d’un match de foot manifestera sa joie par « Allahou Akbar ! ». Et les premiers mots qu’un musulman murmure à l’oreille de son nouveau-né c’est aussi « Allahou Akbar ! ». Rien que de la joie et de la tendresse. Le zèle de Libération a quelque chose de pathétique. Que ne ferait-on pas pour recouvrir d’un voile épais une mare de sang ? Il faut maintenant aller plus loin et arrêter avec Daesh et consorts. Libération a certainement assez d’influence pour exiger de Canal + la retransmission intégrale des matchs de foot des équipes du Golfe avec les « Allahou Akbar ! » des supporters. Il parait indispensable que les chaines de télé diffusent les images touchantes des papas musulmans chuchotant « Allahou Akbar ! » dans l’oreille de leur nouveau-né. Comme ça on pourra oublier que c’est également ce que chuchotent les hommes de Daesh dans les oreilles des filles yazidis avant de les violer… Atlantico
Les Blancs, ça n’existe pas, mais il y en a trop partout – à l’Assemblée, dans l’entreprise et, bien entendu, à la télé. Cet heureux oxymore qui constitue le cœur du credo antiraciste vient d’être illustré spectaculairement par le CSA. Quelques jours après que toute la France convenable s’était étranglée de rage parce que Nadine Morano avait parlé de « race blanche », le « gendarme de l’audiovisuel » – qui ne traque rien d’autre que de supposés dérapages langagiers – tance la télévision française, coupable de ne montrer que 14 % de « personnes perçues comme non blanches » – non, je n’invente rien, c’est la terminologie employée par nos supposés sages. Et en prime de ne pas montrer sous un assez bon jour les perçus-comme-non-blancs, plutôt délinquants que médecins, plus souvent seconds rôles que héros. La madame Diversité du CSA, Mémona Hintermann, a donc fait la tournée des popotes médiatiques pour déplorer que les télés aient « peur de montrer des Noirs et des Arabes » – elle doit être très colère, Mémona, pour oublier de faire usage des périphrases stupides dictées par les bonnes manières progressistes. Quant à madame Ernotte, la nouvelle patronne de France Télévisions, elle annonçait le Grand soir multiculturel il y a un mois : « On a une télévision d’hommes blancs de plus de 50 ans, et ça, il va falloir que cela change. » Mais pour l’instant, il semble qu’elle ait exclusivement recruté des mâles blancs. Il est vrai qu’ils sont jeunes et de gauche, ce qui efface un peu la pâleur de leur teint. (…) Le plus intéressant, en l’occurrence, c’est la contradiction évidente qu’il y a à dénoncer Morano tout en applaudissant le CSA. (…) En clair, on ne peut voir la diversité ethnique que pour l’exalter. Dans ces conditions,  le CSA a le droit et même le devoir de compter les Blancs et les Noirs. (…) En conséquence, on a le droit de distinguer les Blancs des autres mais pour claironner que les uns sont trop nombreux et les autres pas assez. Ainsi, personne n’aurait embêté madame Morano si elle avait dit, par exemple, que la France devait cesser d’être un pays de race blanche. Du reste, il est très tendance de compter les Blancs pour s’endormir : ainsi a-t-on appris ces jours-ci par un édifiant article du Monde que les théâtres français étaient eux aussi « trop blancs ». Curieusement, on n’imagine pas un de nos innombrables « sages » se plaindre de l’hégémonie « non-blanche » dans le rap ou le R&B. Elisabeth Lévy
On a une télévision d’hommes blancs de plus de 50 ans, et ça, il va falloir que cela change. Delphine Ernotte (France Télévisions)
En France, nous parlons beaucoup, nous faisons beaucoup de rapports, beaucoup de réunions, nous nous gargarisons de la diversité mais à l’arrivée qu’est-ce qu’on fait? Très peu! Il suffit de regarder les écrans. La diversité de la population, on la croise dans les transports, dans les hôpitaux, dans les écoles. Il faut qu’on la croise aussi à la télévision ou à la radio. La diversité doit se distiller à travers les chaînes! Si la télévision publique donne le la, les autres ne pourront pas rester à l’écart. Mais je crois qu’ils n’ont pas envie de prendre ce qu’ils estiment être des risques. Qu’ils aillent dans les écoles, qu’ils aillent dans les universités, qu’ils aillent dans les hôpitaux, ils verront qu’il y a bien des médecins avec des gueules d’Arabes, ou des gueules de Noirs ou de Réunionnais! Il y a vraiment urgence…(…) Ce que j’attends de la télévision, ce sont d’abord des programmes qui nous rassemblent. A la télévision allemande, vous avez une présentatrice d’origine turque avec un co-présentateur de culture hébraïque. Les Allemands parlent beaucoup moins de la diversité que nous, mais qu’est-ce qu’ils font comme boulot! Mémona Hintermann (CSA)
Les résultats de la vague 2015 du baromètre de la diversité ne progressent pas sur le critère de l’origine par rapport à ceux de 2014 avec 14% de personnes perçues comme « non-blanches » présentes à l’antenne. L’étude montre, si l’on croise l’origine avec les données relatives à la catégorie socio-professionnelle, que le taux de personnes perçues comme non-blanches est à 17% pour les CSP- alors qu’il est à 11% pour les CSP+. Quand on évoque les activités marginales ou illégales, le taux de personnes perçues comme non-blanches est de 37%. Ainsi, plus on représente une catégorie sociale élevée moins la part des personnes perçues comme non-blanches est importante. En combinant le critère de l’âge avec l’origine perçue, on peut notamment remarquer que les personnes perçues comme « non-blanches » sont nettement plus représentées chez les moins de 20 ans (18%) qu’au sein de la tranche d’âge « 65 ans et plus » (4%). L’étude du baromètre montre que les personnes perçues comme « non-blanches » sont plus représentées par des hommes (16%) que par des femmes (13%). En termes de rôles, si le taux de personnes perçues comme « non-blanches » est de 21% pour les figurants, il n’est que de 9% pour les héros. De la même manière, s’agissant des attitudes, celles qui sont négatives sont incarnées à 29% par des personnes perçues comme « non-blanches » alors que les attitudes positives ne le sont qu’à 12% pour les personnes perçues comme « non-blanches ». Enfin, le taux de personnes perçues comme handicapées demeure particulièrement faible (0,4% des personnages indexés avec pondération). Baromètre du Conseil supérieur de l’audiovisuel
Ils étaient les témoins d’une autre époque. Chaque fois qu’une personne âgée meurt, c’est une bibliothèque qui disparait. En effet, c’est une partie de notre mémoire collective qui s’est éteinte. Patricia Raichini (maire de Petit-Palais)
En Afrique, chaque fois qu’un vieillard traditionaliste meurt, c’est une bibliothèque inexploitée qui brûle. Amadou Hampâté Bâ (UNESCO, 1960)
Les peuples de race noire n’étant pas des peuples d’écriture ont développé l’art de la parole d’une manière toute spéciale. Pour n’être pas écrite, leur littérature n’en est pas moins belle. Combien de poèmes, d’épopées, de récits historiques et chevaleresques, de contes didactiques, de mythes et de légendes au verbe admirable se sont ainsi transmis à travers les siècles, fidèlement portés par la mémoire prodigieuse des hommes de l’oralité, passionnément épris de beau langage et presque tous poètes ! Amadou Hampâté Bâ (1985)
A l’évidence, la montée du Front National dans les espaces ruraux angoisse les hommes politiques.Se mobiliser pour l’accident de Puisseguin offre aussi la possibilité de s’associer à une peine qui touche d’autres groupes que les agriculteurs, ici un groupe important et des résidents ruraux, les personnes âgées, un groupe consensuel car peu politisé en tant que tel. Les villages français sont pour beaucoup des villages de retraités, souvent en difficulté. (…) Le mondes ouvriers ruraux ont historiquement été moins encadrés par les partis de gauche et des franges plus significatives votent aujourd’hui, partout sur le territoire, pour le Front National à mesure de difficultés croissantes sur le marché de l’emploi. Le deuxième groupe singulier concerne les agriculteurs. Ils sont clairement à droite depuis longtemps, avec d’abord une adhésion très forte pour Jacques Chirac (depuis son passage au Ministère de l’Agriculture en pleine période de croissance), un effondrement notoire sous Sarkozy, et, depuis quelques années, une percée nouvelle du Front National. Cette percée touche les jeunes et les plus petits agriculteurs, les perdants du système, alors même que l’agriculture a depuis toujours puisé dans l’immigration et les fonds européens pour tirer sa force contemporaine. A de quelques exceptions géographiques près, l’électorat agricole vote peu à gauche. A l’inverse, les classes supérieures résident peu à la campagne, ou alors sur un mode temporaire ou secondaire. Mais elles incarnent une campagne récréative, patrimoniale, paysagère et écologique, goûtée par la bourgeoisie diplômée et urbaine qui elle vote pour les partis de gouvernement, qui en quelque sorte angoisse les classes populaires et les petits entrepreneurs des mondes ruraux qui souhaitent avant tout développer les usages productifs des campagnes. Chaque création de parc naturel ou chaque hectare perdu pour un grand projet (ligne TGV, stade, piste cyclable…) est vécu comme une violence de la ville sur la campagne. (…) Particulièrement pour les classes populaires, les enjeux politiques spécifiques aux mondes ruraux concernent avant tout les questions de l’accès aux marchés de l’emploi et aux services (santé, éducation, commerce) incarnés par la ville. Liée à ces enjeux, la question des transports, de l’accès à internet, est essentielle. Pour le groupe agricole, bien sûr, le débat est centré sur la place de l’Europe et la réduction à venir des subventions, mais plus encore, sur le tournant écologique de l’agriculture après des décennies particulièrement réussies de productivisme. Cette réorientation des politiques agricoles occasionne là, un divorce entre les élus et les groupes agricoles qui avancent vers cette échéance à reculons. Gilles Lafferté
En cette période d’anniversaire et à l’approche de la Toussaint, je voudrais combler un oubli de notre gouvernement. Bien involontaire, à n’en pas douter. Je voudrais rappeler le souvenir des deux vraies victimes. Je veux parler de Jean-Jacques le Chenadec et de Jean-Claude Irvoas. Qui sont-ils? Si vous les avez oubliés, vous avez des excuses, parce que ce sont les morts oubliés de ces événements, pire qu’oubliés, tus, escamotés, gommés. Alors pour rappel, Jean-Jacques le Chenadec, est cet homme âgé de 61 ans qui, à Stains, était descendu  en bas de son immeuble  parce que des jeunes mettaient le feu à des poubelles. Ils l’ont tué. Le meurtrier a été condamné à cinq ans de prison; il doit être libre à l’heure qu’il est. Jean-Claude Irvoas, 56 ans, a voulu prendre en photo du mobilier urbain, à Epinay-sur-Seine. Des trafiquants de drogue, croyant qu’il les prenait en photo, l’ont agressé. M. Irvoas, selon l’un des agresseurs,  a prétendu être officier de police. Les quatre dealers l’ont achevé. A Clichy-sous-bois, on inaugure aujourd’hui une allée qui porte le nom des deux jeunes morts dans le transformateur. Il n’y aura pas de plaques commémoratives pour Jean-Jacques le Chenadec et Jean-Claude Irvoas. Une pensée pour les familles de ces deux hommes morts deux fois,  de l’incurie de l’Etat et de son silence. On préfère commémorer la jeunesse qui met la France à feu et à sang. Riposte Laïque
Nous avons collectivement abdiqué. Au nom du communautarisme, nous avons abandonné le modèle républicain. Au nom du différentialisme, l’école a arrêté de jouer son rôle d’assimilation. Pour le dire de manière un peu caricaturale, on a préféré construire des salles de sport en banlieue plutôt que des bibliothèques. Le Comte de Bouderbala, d’origine kabyle, résume ça très bien à travers un sketch où il explique qu’à chaque émeute en Seine-Saint-Denis, on organise un concert de rap. Et d’ironiser sur les fautes de grammaire et de syntaxe des rappeurs. Sous couvert d’antiracisme, on a enfermé ces populations dans leur milieu social et culturel. Une partie des enfants d’immigrés aspire à l’excellence alors que les élites, en particulier de gauche, consciemment ou inconsciemment les tirent vers le bas. Jeannette Bougrab
Dans ce paysage brouillé et opaque, une illumination: le 26 octobre, aux Mureaux, le ministère de la Culture et de la Communication instaure un diplôme national supérieur professionnel de la danse hip-hop. Il va également encourager, de manière sonnante et trébuchante, la réalisation d’œuvres de street art dans le cadre de la commande publique. Il va enfin soutenir le développement de toutes les créativités grâce au Buzz Booster. Quand Fleur Pellerin entend le mot «culture urbaine», elle sort, sous les bravos, son carnet de chèques. (…) Tout se passe comme si, désormais, le moindre cri contestataire, qu’il soit graphique, sonore ou audiovisuel, doit être dans tous les sens du terme, «assisté» par l’Etat providence. André Bercoff
Les Jeux mondiaux des peuples autochtones, (Jogos Mundiais dos Povos Indígenas), est une compétition sportive pour promouvoir la culture des peuples autochtones à travers le sport. L’idée d’une compétition sportive destinée exclusivement aux peuples autochtones, est née en 1975, dans l’esprit de Carlos Terena, un indien Terena. Il raconte qu’il était dans son hamac, et tout en rêvant, il a eu une vision, il a vu de nombreux peuples danser sur un terrain de football. Pendant près de 20 ans, il a cherché à concrétiser son projet, sans succès, jusqu’à sa rencontre dans les années 1990, avec la légende du football, Pelé, alors ministre des sports du Brésil. De cette collaboration, les jeux nationaux des peuples autochtones ont vu le jour en 1996, dans la ville de Goiânia, et connaîtront par la suite plusieurs autres éditions. Puis, devant le succès de ces jeux au Brésil, est apparue l’envie d’internationaliser cette compétition, en intégrant d’autres peuples autochtones, d’autres pays. Outre le sport, cette manifestation a aussi comme vocation de présenter un caractère spirituel à l’évènement. La première édition des jeux mondiaux des peuples autochtones, a lieu à Palmas, dans la capitale de l’État de Tocantins, au Brésil, du 20 octobre au 1er novembre 2015, moins d’un an avant les Jeux olympiques d’été de 2016, qui auront lieu à Rio de Janeiro. Deux mille athlètes, issus de quarante-six ethnies, de vingt pays, s’affronteront à travers des sports connus, tel que le football et l’athlétisme, mais pour l’essentiel, sur des sports traditionnels indigènes. Wikipedia
Qu’une exposition au Musée du quai Branly s’attache à nommer les créateurs de la cour royale d’Abomey est important du point de vue de la connaissance historique. Mais surtout d’un point de vue politique et moral, parce que c’est l’une des premières fois qu’une telle tentative est osée en France. Le temps de l’indistinction et de l’anonymat s’achèverait-il enfin? (…) Le temps de l’art « nègre » ou « africain » finit; celui des artistes africains commence. Le Monde
Cette nouvelle et passionnante approche peut s’appliquer aux artistes d’Abomey, parce que les collections françaises sont d’une exceptionnelle richesse. Elles le sont parce que la France a envahi et détruit le royaume d’Abomey en deux guerres, en 1890 et en 1892, et forcé le roi Béhanzin à l’exil. Ses palais ont été pillés et c’est le produit de ces pillages que l’on étudie avec tant d’intérêt. Le Monde
Les collections françaises conservent des objets arrivés dans des contextes variés, du cadeau diplomatique au don ou aux commandes en passant par le butin de guerre coloniale. (…) Quatorze rois se sont succédés de 1625 à 1900 à Abomey, capitale du royaume du Danhomè. Ils ont rassemblé autour d’eux des artistes d’origines diverses : Yoruba, Fon, Mahi ou Haoussa régis par le même mécénat. Leurs noms se confondent avec l’histoire de l’agrandissement du royaume ; certains ont participé à sa fondation, d’autres y sont arrivés comme esclaves. Gaëlle Beaujean (commissaire de l’exposition)
Guezo fut également un administrateur extrêmement avisé. Grâce aux revenus de la traite, il put abaisser les impôts, stimulant ainsi l’économie agricole et marchande (…) Il fut très aimé et sa mort subite dans une bataille contre les Yorubas fut une véritable tragédie. Wikipedia
Les chefs traditionnels n’ont pas à être reconnus par la Constitution tant qu’ils n’ont pas présenté leurs excuses aux familles des descendants des victimes de l’esclavage. Shehu Sani (président du Congrès des droits civiques nigérian)
Curieusement, c’est au fil des années 1920, avec le long séjour de nombreux artistes brésiliens à Paris, partis pour y perfectionner leur formation, que ces derniers commencèrent à s’intéresser aux particularités de la culture brésilienne. En 1921, Antônio Gomide et Victor Brecheret débarquèrent à Paris, où se trouvait déjà Vicente do Rego Monteiro, suivis en 1923 de Tarsila do Amaral, Oswald de Andrade, Anita Malfatti, Di Cavalcanti et Celso Antônio, parmi beaucoup d’autres artistes (…). C’est à Paris que Di Cavalcanti réalisa ses premiers dessins de mulâtres. Ce sujet fut ensuite associé de façon emblématique à son œuvre et il le revisita tout au long de sa vie. (…) Tarsila do Amaral est peut-être celle qui exprima le mieux cette transformation subite de langage, de thématique et de conscience. En 1921, inscrite à l’Académie Julian, elle s’exerçait à faire des nus postimpressionnistes ; en 1923, élève de Fernand Léger, elle réalisa l’une de ses créations les plus emblématiques, A negra (1923, São Paulo, Museu de Arte Contemporânea da Universidade de São Paulo), considérée comme l’œuvre « pionnière d’un style moderniste brésilien ». Dans une lettre adressée à sa famille, la peintre constatait l’intérêt que les cultures exogènes suscitaient dans les milieux intellectuels français. (…) Ainsi, le voyage de Tarsila do Amaral est considéré comme l’archétype du séjour d’artiste, un cas « paradigmatique du rapport entre une condition sociale aisée, l’acculturation française et l’alignement moderniste ». Mariée au poète moderniste Oswald de Andrade et héritière comme lui d’une fortune considérable issue du café et du capital immobilier, Tarsila do Amaral réussit à intégrer les cercles internationaux de l’avant-garde établis à Paris grâce à de nombreuses stratégies, notamment son inscription en tant qu’élève dans les ateliers déjà célèbres d’Albert Gleizes, d’André Lhote et de Fernand Léger ; la formation d’une collection audacieuse d’œuvres modernistes grâce aux liens directs qu’elle entretenait avec les artistes eux-mêmes ou avec leurs galeristes, comme Léonce Rosenberg ; et le soin avec lequel elle construisit sa propre image de peintre pleinement moderne, comme l’atteste son autoportrait de 1923 (Rio de Janeiro, Museu Nacional de Belas Artes), dans lequel elle porte un manteau de Paul Poiret, dont la réputation de couturier élégant, moderne et « exotique » conférait à ses créations un capital symbolique exploité ici par l’artiste (…). À cette insertion stratégique de la peintre dans l’avant-garde cubiste française s’ajoute un autre élément, plebiscité également par l’intelligentsia brésilienne : la création d’une série d’œuvres modernes en dialogue avec les avant-gardes internationales de son temps mais construite à partir d’éléments considérés comme « nationaux ». Cette « phase Pau-Brasil », comme elle fut nommée, caractérise les productions de Tarsila do Amaral des années 1920. Dans une lettre que lui écrivit Mário de Andrade, chef de file intellectuel du groupe moderniste pauliste, insista sur l’importance pour les artistes brésiliens de rester fidèles à leur mission, à savoir celle de représenter leur pays. Ana Paula Cavalcanti Simioni
L’anthropophagie est une pratique caractéristique des Indiens Tupi vivant au Brésil avant la Conquête. En réactivant ce concept, Oswald de Andrade affirme avec provocation la singularité de la culture brésilienne par rapport à la culture européenne. Suely Rolnik revient quant à elle sur cette notion dans un contexte contemporain mondialisé. Elle pointe ainsi un aspect négatif de l’expérience anthropophage en créant le concept de « subjectivité flexible ». Cette nouvelle subjectivité renvoie à l’hyper-adaptabilité du sujet contemporain aux mondes prêts-à-porter que propose le capitalisme. Cependant, l’anthropophagie peut également être réactivée de manière positive pour construire une expérience critique du monde dans lequel nous évoluons. Monument de la littérature, le Manifeste anthropophage est l’un des textes fondateurs du modermisme brésilien. Son auteur, Oswald de Andrade, est connu pour son œuvre aussi diverse qu’iconoclaste et polémique. Le Manifeste anthropophage est, avec le Manifeste de la poésie Bois Brésil, l’un de ses écrits les plus radicaux. (…) Manger la culture colonisatrice, telle est la revendication du Manifeste anthropophage écrit au Brésil, en 1928. À travers cette poésie savoureuse, Oswald de Andrade prône la dégustation symbolique du colonisateur, affirmant la modernité brésilienne dans un processus de dévoration esthétique et politique qui consiste non pas à singer la modernité européenne mais à la manger, à l’assimiler pour en forger une déclinaison singulière. De Andrade offre ainsi une alternative originale au nivellement culturel et à la fascination pour une culture dominatrice. Dans Anthropophagie zombie, Suely Rolnik revient sur la tradition anthropophage brésilienne, mais note que cette tradition a pris une connotation négative avec l’avènement du capitalisme financier. En effet, si historiquement l’anthropophagie s’affirme comme un concept positif, les troubles d’une « guerre esthétique planétaire » ont dévoilé la face cachée d’une anthropophagie dévoyée. Inspirée par la philosophie de Gilles Deleuze et par son travail avec Félix Guattari, Suely Rolnik montre comment les structures de la subjectivité sont attaquées par le capitalisme financier, l’expérience anthropophage donnant naissance à la subjectivité d’un « peuple de zombies hyperactifs ». Comment réinvestir une anthropophagie positive et émanciper les subjectivités singulières ? Comment remettre le monde à l’œuvre ? L’élaboration critique de l’expérience anthropophage brésilienne pourrait-elle contribuer à problématiser la subjectivité contemporaine propre au régime du capitalisme financier ? Plus spécifiquement : pourrait-elle contribuer à problématiser la politique des relations à l’autre, tout comme le destin des puissances de création, inhérentes à cette nouvelle figure de la subjectivité ? En dernière instance, l’expérience anthropophage pourrait-elle contribuer à « soigner » l’actuelle fascination aveugle devant la flexibilité et la liberté d’hybridation récemment acquises ? Presses du réel

Devinez où la plus brésilienne des artistes a découvert sa brésilianité !

En ces temps décidément étranges …

Où à deux mois d’élections annoncées catastrophiques pour le parti au pouvoir, un tragique accident de la circulation se voit transmué en véritable 11 septembre national …

Où la mort de  personnes âgées qu’on avait laissées mourir par dizaine de milliers lors d’une canicule certes historique se voit dorénavant, reprenant la phrase célèbre d’un écrivain africain tentant de revaloriser les traditions orales d’un continent alors largement arriéré il y a quelques cinquante ans, qualifiée de bibliothèque qui disparait

Où, pour apaiser la fureur de nos chères têtes blondes qui en trois semaines d’émeutes il y a tout juste dix ans ont fait passer par le feu quelques 300 bâtiments publics et 10 000 voitures mais aussi laissé sur le carreau deux hommes un peu trop blancs, nos plus hautes autorités inaugurent en grande pompe, entre BEP de hip hop ou de street art, une stèle et une rue en l’honneur de deux jeunes imprudents qui s’étaient électrocutés eux-mêmes en fuyant dans un transformateur les policiers qui les poursuivaient …

Où, entre la course à l’adoption et l’allaitement de bébés africains, nos stars les plus célébrées du cinéma ou de la chanson se dévouent corps et âme, rivalisant de générosité pour apaiser des caméras et des médias toujours plus insatiables…

Où, pour apaiser une culpabilité toujours plus inexpiable, une Europe qui n’ose plus évoquer ses propres racines et n’arrive même plus à assurer sa propre reproduction ou même à intégrer ses minorités extra-européenes, s’offre littéralement à l’invasion de millions de damnés de la terre qui, entre boucliers humains et chantage à l’émotion et au nom d’une religion et une idéologie toujours plus violente et intolérante, n’hésitent pas à sacrifier leurs enfants …

Où, pour avoir tenté d’avertir leurs concitoyens contre la catastrophe que nos gouvernants nous préparent, nos lanceurs d’alerte voient leurs paroles, dirigeants, partis ou pays affublés du statut infamant de fascistes et de racistes …

Pendant qu’en un pays où le comptage ethnique est toujours interdit par la loi et toute tentative de mesurer l’étendue des problèmes immédiatement dénoncée comme raciste, l’on peut en revanche décompter les membres de la seule race blanche à condition bien sûr de dire qu’il y en a trop ou même des « personnes perçues comme non-blanches » à condition cette fois de dire qu’il n’y en pas assez

Où, sous prétexte qu’il n’est pas blanc, un président américain et chef supposé du Monde libre qui danse avec les tyrans et abandonne des peuples entiers aux pires massacres et exactions tout en multipliant dans la plus grande opacité et indifférence les exécutions extra-judiciaires, se voit traiter, prix Nobel de la paix compris, en véritable messie …

Où, pour préserver les prétendus droits d’une idéologie hégémonique et d’une religion proprement génocidaire et entre attaques au couteau de boucher et résolutions onusiennes, un  pays d’à peine 20 000 km2 et 8 millions d’habitants sur un ensemble de quelque 7 millions de km2 et plus de 400 millions d’habitants se voit interdit de prier sur ses propres lieux saints et mis au ban des nations

Et à l’heure où après avoir célébré l’art nègre et l’art négrier, le Pays autoproclamé des droits de l’homme réouvre son deuxième musée ethnographique

Et où, avec une cinquantaine d’ethnies originaires de 23 pays représentées, le Brésil inaugure les premiers Jeux mondiaux des peuples indigènes

Comment ne pas repenser …

A ce manifeste fondateur du mouvement moderniste brésilien des années 20  qui, comme son titre l’indique et selon le retournement désormais devenu classique du stigmate en mot d’ordre à la Black is beautiful …

Réactivait, derrière le titre provocateur, la pratique alors condamnée du cannibalisme des Indiens Tupi d’avant la conquête coloniale pour imposer la singularité de la culture brésilienne en ne revendiquant rien de moins que la dévoration de la culture européenne ?

Mais comment ne pas aussi se rappeler sa plus célèbre protagoniste et inspiratrice, la peintre brésilienne et épouse de l’auteur dudit manifeste Tarsila do Amaral

Qui, dans son célèbre tableau Abaporu et une lettre à sa famille, en révélait le ressort caché …

A savoir derrière le détournement iconoclaste tant de la célèbre formule de Shakespeare que de la fameuse sculpture de Rodin …

La redécouverte, par ses maitres parisiens après Montaigne et dans le musée même que l’on réouvre à grande pompe aujourd’hui, d’une primitivité jusque-là dénigrée …

Et considérée depuis, dans un de ces renversements radicaux dont notre époque s’est fait la spécialité et dont on peut constater chaque jour un peu plus les effets, comme le nec plus ultra de la modernité  ?

Le modernisme brésilien, entre consécration et contestation

Ana Paula Cavalcanti Simioni
Traduction de Carlos Spilak
p. 325-342
Résumé
Au Brésil, les créations artistiques de ce qu’on a appelé le premier modernisme brésilien (aux environs de 1920-1940) ont acquis une réelle consécration. Ce sont plus que des objets esthétiques, on leur attribue des valeurs symboliques. Le présent article prétend analyser le processus social qui a élaboré cette consécration en considérant trois moments. Le premier se caractérise par l’émergence de l’histoire de l’art moderne au Brésil, fondée sur les actions et les discours divulgués par les protagonistes du mouvement eux-mêmes. Le deuxième se réfère à l’institutionnalisation de la valeur des œuvres et des artistes. Un processus qui impliqua divers autres agents comme les interventions du milieu universitaire, les acquisitions officielles de fonds réalisées par le régime autoritaire du Brésil et les stratégies du marché de l’art entre la fin des années 1960 et le milieu des années 1970. Pour finir, du milieu des années 1970 à nos jours encore, se manifeste un révisionnisme critique des limites formelles, politiques et historiques de ce mouvement. À la fois objet de dévotion et de rejet, le modernisme brésilien se présente comme un fait culturel d’une importance sans pareille pour le domaine artistique brésilien.

Cet article est une traduction de : Modernismo brasileiro: entre a consagração e a contestação

1En 1995, le collectionneur argentin Eduardo Constantini fit l’acquisition, chez Christie’s à New York, de la toile Abaporu de Tarsila do Amaral, achevée en 1928. S’agissant du prix le plus élevé jamais atteint par une peinture brésilienne sur le marché international (1,3 million de dollars), cette transaction acquit un statut emblématique, renforcée par l’émoi qu’elle suscita au Brésil. L’exposition actuelle du tableau dans l’important Museo de Arte Latinoamericano de Buenos Aires (MALBA), à l’ombre d’œuvres d’artistes consacrés tels que Frida Kahlo, Wilfredo Lam, Xul Solar et Antonio Berni, n’a pas suffi à apaiser le sentiment que la vente du tableau à l’étranger représentait une perte pour la culture nationale. L’importance de cet épisode met en évidence la valeur paradigmatique de cette œuvre, aux côtés d’autres peintures et sculptures réalisées par les artistes désignés comme les « modernistes » brésiliens. En effet, le modernisme brésilien, dont la première phase de production artistique s’étend des années 1920 aux années 1940, s’est consolidé en prenant une place unique dans l’histoire culturelle du Brésil. Ses œuvres principales furent alors perçues, et le sont encore, comme des artefacts matériels susceptibles de cristalliser symboliquement une culture nationale de portée internationale. Elles se virent attribuer non seulement des qualités artistiques, mais aussi des valeurs culturelles et politiques plus larges, devenant ainsi des symboles identitaires.

2La glorification du modernisme brésilien est un processus qui traverse tout le xxe siècle et qui implique un ensemble d’acteurs – critiques, historiens, commissaires d’expositions – ainsi que diverses pratiques sociales, y compris le marché de l’art, les acquisitions effectuées par les musées et même, parfois, des politiques culturelles explicites mises en œuvre par l’État au niveau national ou régional. Ce processus peut être sommairement divisé en trois grandes phases. La première, qui s’étend de 1917 aux années 1940, est marquée par la construction d’une histoire de l’art moderne au Brésil qui donne la parole aux participants mêmes du mouvement. Une deuxième période, des années 1940 à la fin des années 1970, est celle de la consécration institutionnelle du modernisme en tant que valeur de l’art moderne au Brésil, un développement favorisé par la publication de travaux universitaires et par l’acquisition officielle de fonds reconnus ayant appartenu à des modernistes. À la fin des années 1970, enfin, s’ouvre une phase de révision critique marquée par l’émergence de contestations portant sur le caractère moderne du modernisme brésilien, mettant en évidence les limites formelles de ce mouvement ainsi que la place centrale occupée par certains groupes et certaines régions du pays dans cette construction discursive et canonique, tandis que des tentatives furent engagées pour repenser, de façon plus nuancée, la portée et la spécificité de ces productions au Brésil.

Les premiers temps du modernisme
1  Le Brésil est composé de vingt-six États et du district fédéral (ou se trouve Brasília, la capitale (…)
3Les origines du modernisme au Brésil demeurent un sujet de désaccord. Les différends que suscite cette question révèlent non seulement des dichotomies entre des modes d’interprétation et de définition du terme même de modernisme, mais aussi des clivages régionaux qui divisent des groupes d’intellectuels, des universités – dont le prestige est hiérarchiquement différencié –, des musées, des galeries et des collectionneurs brésiliens1.
2  L’idée de la Semaine de Deauville comme modèle pour la Semaine d’art moderne de 1922 a été proposé (…)
4Toutefois, selon le point de vue le plus répandu, le déclenchement du mouvement moderniste peut être situé en 1922, à São Paulo. Au mois de février de cette année, une série de manifestations littéraires, musicales et artistiques, appelée la Semaine d’art moderne (en référence à des modèles étrangers, notamment la Semaine de Deauville)2, se déroula au Théâtre municipal de São Paulo, une institution phare de l’élite locale conservatrice, inaugurée en 1914. Pour beaucoup d’auteurs, cet épisode est considéré comme le moment d’éclosion du modernisme national et un jalon majeur de l’histoire de l’art brésilien. En effet, la conception du modernisme comme un produit éminemment pauliste, promu initialement par les protagonistes du mouvement, fut reprise et réaffirmée dans les études publiées dans les années 1970 (Amaral, 1970 ; Brito, [1958] 1974 ; Almeida, [1961] 1976).
3  Anita Malfatti étudia la peinture à Berlin sous Fritz Burger et Lovis Corinth de 1910 à 1914, puis (…)
5L’adoption de la « Semaine de 22 » comme point de départ reflète le processus de construction de la mémoire du modernisme brésilien, nourrie initialement par des textes diffusés par les intellectuels et artistes qui appartenaient eux-mêmes au cercle moderniste. L’identification d’un groupe en tant que tel remonte cependant à 1917, année où Anita Malfatti, artiste pauliste revenue au Brésil après avoir effectué des études en Allemagne et aux États-Unis3, exposa des œuvres qui choquèrent la société locale. Ses nus vigoureux au fusain et, en particulier, ses peintures expressionnistes, qui présentent un chromatisme libre et des sujets humains inhabituels – des immigrés (O Japonês, 1915-1916, São Paulo, Instituto de Estudos Brasileiros), des fous (A boba, 1915-1916, Museu da Arte Contemporânea da Universidade de São Paulo) – furent fort mal reçus par un public habitué aux esthétiques naturalistes et postimpressionnistes dominantes.
4  Monteiro Lobato, « A Propósito da Exposição Malfatti », dans O Estado de S. Paulo, 20 décembre 191 (…)
5  « […] em termos concretos, toda a vida intelectual era dominada pela grande imprensa, que constitu (…)
6  Plusieurs des premiers articles des modernistes ont été publiés dans les livres de Marta R. Batist (…)
6La même année, en réaction à l’exposition au Théâtre municipalMarcela Mastrocola2014-09-29T11:43:00, le critique le plus important de São Paulo, Monteiro Lobato, publia un article dont la question centrale, « Paranoïa ou mystification ? », exprimait son rejet des avant-gardes, entendu globalement comme un courant opposé à la figuration naturaliste4 (voir Chiarelli, 1995). La critique sévère déployée par Lobato contre le travail de Malfatti – il considérait les déformations comme du mauvais goût – interpella plusieurs jeunes écrivains et artistes, dont Oswald de Andrade, Menotti del Picchia et Emiliano Di Cavalcanti, qui se mirent à défendre Malfatti dans les journaux. Ce faisant, ces intellectuels et artistes commencèrent à se reconnaître et à agir en tant que groupe, soutenu principalement par la grande presse. São Paulo, bien qu’elle fût la ville la plus riche du Brésil – grâce aux capitaux cumulés par les exportations de café, à un processus de modernisation accéléré par l’arrivée récente de nombreux immigrés et à un développement d’industrialisation embryonnaire – possédait alors relativement peu d’institutions culturelles. Parmi celles qui existaient, on peut citer la faculté de droit (Faculdade de Direito) ; le Museu Paulista, fondé en 1895 et rattaché plus tard à l’Universidade de São Paulo ; la Pinacoteca do Estado de São Paulo, inaugurée en 1905 (l’unique musée de la ville consacré exclusivement aux beaux-arts) ; et le Liceu de Artes e Ofícios, un centre de formation d’artistes dédié plus aux arts appliqués qu’aux beaux-arts. Ainsi que le souligne le sociologue Sergio Miceli, pendant cette période « toute la vie intellectuelle était dominée par la grande presse, qui constituait la principale instance de production culturelle de l’époque et qui concédait la plupart des récompenses et des positions intellectuelles »5. Les journaux et les magazines illustrés constituaient donc le lieu où ces intellectuels se retrouvaient, exposaient leurs travaux et diffusaient leurs idéaux. Grâce aux organes de presse de la ville, la première génération de modernistes s’imposa donc localement, peu à peu. Plusieurs relevaient ainsi le défi des critiques lancées par Lobato contre Malfatti : au plaidoyer publié par Oswald de Andrade dans le Jornal do Commercio en 1918 s’ajoutèrent les textes de Menotti Del Picchia, parus dans le Correio Paulistano en 1920, et de Mário de Andrade, diffusés dans le Jornal de Debates en 19216.

7Bien que ces écrivains ne se soient pas rassemblés autour de principes cohérents pouvant donner lieu à des manifestes, ils se voyaient et étaient perçus par leurs adversaires comme des « futuristes », en référence au célèbre Manifeste du futurisme (1909) de l’Italien Filippo Tommaso Marinetti. Soucieux de dépasser tout ce qu’ils considéraient comme rétrograde dans la culture brésilienne – non seulement les traditions agraire, régionale, populaire, mais aussi celles académique et parnassienne –, ils cherchaient à être en phase avec le cosmopolitisme rayonnant des avant-gardes européennes. Dans cette optique, ils développèrent à travers leurs œuvres une image de São Paulo ouverte à la modernisation, en constante mutation, libérée du passé et dirigée toujours vers l’avenir. Dans ce désir de transformation immédiate, cette ville émergeait comme « un mythe technicisé » (Fabris, 1994a), lieu de destruction des traditions, aspirant à des innovations en tout genre, réceptive à de nouveaux langages artistiques et à des transformations sociales, politiques et culturelles dans le sillon des vagues d’immigration. Même si cette image d’un São Paulo moderne reflétait plus les souhaits des « futuristes » que l’expérience au quotidien des habitants de la métropole, de telles images sont, encore aujourd’hui, ancrées dans un imaginaire qui conçoit la ville comme porte-flambeau de la nation.

8Orientée vers cet idéal, la production des « futuristes » ne revendiquait pas alors les particularités de la culture brésilienne ; bien au contraire, elle aspirait à élever la culture nationale, perçue comme arriérée, au niveau des expériences internationales, considérées comme cosmopolites et progressistes. Cette ambition se trouve notamment exprimée dans le roman de Mário de Andrade Pauliceia desvairada (1922) et dans l’album Fantoches da meia-noite (1921) de Di Cavalcanti. En effet, les œuvres exposées pendant la « Semaine de 22 » – à l’exception de celles envoyées par Anita Malfatti et John Graz – ne furent perçues ni comme radicalement modernes au vu des esthétiques postimpressionnistes et néocoloniales régnantes, ni comme empreintes d’un esprit nationaliste (Amaral, 1970).

7  « […] Paris pôs uma marca na minha inteligência. Foi como criar em mim uma nova natureza e o meu a (…)
9Curieusement, c’est au fil des années 1920, avec le long séjour de nombreux artistes brésiliens à Paris, partis pour y perfectionner leur formation, que ces derniers commencèrent à s’intéresser aux particularités de la culture brésilienne. En 1921, Antônio Gomide et Victor Brecheret débarquèrent à Paris, où se trouvait déjà Vicente do Rego Monteiro, suivis en 1923 de Tarsila do Amaral, Oswald de Andrade, Anita Malfatti, Di Cavalcanti et Celso Antônio, parmi beaucoup d’autres artistes (Batista, 2012). C’est à Paris que Di Cavalcanti réalisa ses premiers dessins de mulâtres. Ce sujet fut ensuite associé de façon emblématique à son œuvre et il le revisita tout au long de sa vie. Dans son autobiographie, Di Cavalcanti explique : « Paris a laissé une trace dans mon intellect. Ce fut comme créer en moi une nouvelle nature, et mon amour pour l’Europe a transformé mon amour de la vie en amour de tout ce qui est civilisé. Et en tant que civilisé, j’ai commencé à connaître mon pays »7.
8  « […] pioneira de um estilo modernista brasileiro » (Amaral, [1975] 2003, p. 97).
9  « […] Sinto-me cada vez mais brasileira: quero ser a pintora de minha terra, Como agradeço por t (…)
10Tarsila do Amaral est peut-être celle qui exprima le mieux cette transformation subite de langage, de thématique et de conscience. En 1921, inscrite à l’Académie Julian, elle s’exerçait à faire des nus postimpressionnistes ; en 1923, élève de Fernand Léger, elle réalisa l’une de ses créations les plus emblématiques, A negra (1923, São Paulo, Museu de Arte Contemporânea da Universidade de São Paulo), considérée comme l’œuvre « pionnière d’un style moderniste brésilien »8. Dans une lettre adressée à sa famille, la peintre constatait l’intérêt que les cultures exogènes suscitaient dans les milieux intellectuels français : « Je me sens de plus en plus brésilienne : je veux être la peintre de mon pays. Ô combien je suis reconnaissante d’avoir passé toute mon enfance à la campagne, dans l’exploitation familiale. Les réminiscences de cette époque deviennent précieuses pour moi. Dans l’art, je veux être la campagnarde de São Bernardo, qui joue avec les poupées en paille, comme dans le dernier tableau que je peins en ce moment. Ne croyez pas que cette tendance soit mal perçue ici. C’est tout le contraire. Ce que l’on veut, c’est que chacun apporte la contribution de son propre pays. C’est ainsi que l’on explique les succès des ballets russes, des gravures japonaises et de la musique noire. Paris en a assez de l’art parisien »9.
10  « […] paradigmático da relação entre condição abastada, aculturação francesa e alinhamento moderni (…)
11Ainsi, le voyage de Tarsila do Amaral est considéré comme l’archétype du séjour d’artiste, un cas « paradigmatique du rapport entre une condition sociale aisée, l’acculturation française et l’alignement moderniste »10. Mariée au poète moderniste Oswald de Andrade et héritière comme lui d’une fortune considérable issue du café et du capital immobilier, Tarsila do Amaral réussit à intégrer les cercles internationaux de l’avant-garde établis à Paris grâce à de nombreuses stratégies, notamment son inscription en tant qu’élève dans les ateliers déjà célèbres d’Albert Gleizes, d’André Lhote et de Fernand Léger ; la formation d’une collection audacieuse d’œuvres modernistes grâce aux liens directs qu’elle entretenait avec les artistes eux-mêmes ou avec leurs galeristes, comme Léonce Rosenberg ; et le soin avec lequel elle construisit sa propre image de peintre pleinement moderne, comme l’atteste son autoportrait de 1923 (Rio de Janeiro, Museu Nacional de Belas Artes), dans lequel elle porte un manteau de Paul Poiret, dont la réputation de couturier élégant, moderne et « exotique » conférait à ses créations un capital symbolique exploité ici par l’artiste (Miceli, 2003).
11  Le pau-brasil, ou bois-brésil, une espèce végétale qui était abondante au moment de l’arrivée des (…)
12  En français dans le texte.
13  « Tarsila, minha querida amiga/Cuidado! Fortifiquem-se bem de teorias e desculpas e coisas vistas (…)
12À cette insertion stratégique de la peintre dans l’avant-garde cubiste française s’ajoute un autre élément, plebiscité également par l’intelligentsia brésilienne : la création d’une série d’œuvres modernes en dialogue avec les avant-gardes internationales de son temps mais construite à partir d’éléments considérés comme « nationaux ». Cette « phase Pau-Brasil »11, comme elle fut nommée, caractérise les productions de Tarsila do Amaral des années 1920. Dans une lettre que lui écrivit Mário de Andrade, chef de file intellectuel du groupe moderniste pauliste, insista sur l’importance pour les artistes brésiliens de rester fidèles à leur mission, à savoir celle de représenter leur pays : « Ma très chère amie Tarsila/Faites attention ! Emplissez-vous bien des théories, des excuses et des choses vues à Paris. Lorsque vous serez de retour, nous allons nous bagarrer, pour sûr. Dès maintenant je vous lance le défi, vous tous ensemble, Tarsila, Osvaldo et Sergio, d’une discussion formidable. Vous êtes parti à Paris en bourgeois. Vous êtes épatés12. Et vous êtes devenus des futuristes ! Hi, hi, hi ! Je pleure de jalousie ! Aïe, aïe, aïe ! Quelle pédale ! Mais, c’est vrai que je vous considère, vous tous, comme des paysans de Paris. Vous n’êtes devenus des Parisiens qu’en surface. C’est horrible, Tarsila ! Tarsila, reviens vers toi-même. Laisse tomber Gris et Lhote, patrons de criticismes dégénérés et d’esthésies d’ardents ! Quitte Paris, Tarsila ! Tarsila, reviens dans la forêt vierge, où il n’y a pas d’art nègre, où il n’y a pas de torrent gentil. Il y a la FORÊT VIERGE. J’ai créé le forêtviergisme. Je suis forêtviergiste. C’est de ça que le monde, l’art, le Brésil et ma très chère Tarsila ont besoin. […] Je t’embrasse très amicalement, Mário »13.
13Tout au long des années 1920, cette vision du modernisme comme un mouvement de valeur nationale et internationale dont le point de départ serait la « Semaine de 22 » se constitua comme un dogme, grâce, comme nous l’avons vu, à la place occupée par ses membres dans la presse de l’époque, devenue une sorte d’arène permettant la propagation des idéaux du groupe. Menotti del Picchia, l’un de ses plus ardents défenseurs, détenait une colonne quotidienne dans le Correio Paulistano, tandis qu’Oswald de Andrade possédait une liberté totale d’écrire dans le Jornal do Commercio, tout comme dans l’éminente revue O Pirralho, dont il était propriétaire. Ce n’est pas un hasard si la plus importante manifestation des modernistes en tant que groupe fut la parution, à l’issue de la « Semaine de 22 », de la revue Klaxon, vitrine de leur production littéraire, plastique et intellectuelle, en circulation de 1922 à 1923 (Moraes, 2011, p. 163-167).

14Hissé au statut de premier mouvement considéré comme authentiquement brésilien, assimilé à un cri de la conscience nationale, le modernisme brésilien a investi certains groupes et certains acteurs du mouvement d’un statut de grande importance ; ils sont ainsi devenus des symboles culturels – et politiques – des pouvoirs de transformation issus des nations « périphériques ». Andrea Giunta analyse la force des stratégies périphériques qui permirent à plusieurs artistes latino-américains, et en particulier ceux du mouvement Pau-Brasil né avec Tarsila do Amaral et Oswald de Andrade, de s’approprier des structures formelles primitives, en déplaçant le sens de « l’altérité » vers le centre du discours des avant-gardes. Ce faisant, les modernes contribuaient activement à développer le discours universalisant de la modernité (Giunta, 2011, p. 300). Discours qui, dans le cas des « modernités périphériques » (Sarlo, 1988), semblaient posséder la force d’une action libératrice. Les périphéries participent enfin à des mouvements culturels centraux mais à partir de valeurs et de stratégies qui leur étaient propres.

14  Feijoada est un plat traditionnel des esclaves au Brésil composé de haricots et de morceaux de via (…)
15Si les années 1920 furent une décennie d’effervescence du modernisme en devenir, les années 1930 s’annoncèrent comme une période de maturation et d’institutionnalisation. Le gouvernement de Getúlio Vargas (1937-1945), pour s’opposer au libéralisme et au régionalisme qui avaient caractérisé la Première République, mena une politique centralisatrice qui avait pour but de créer un « nouvel homme brésilien ». Dès lors, la culture et l’éducation devinrent prioritaires, nécessaires pour modeler l’« âme de la nation » (Schwarztman, 1984). Une série de politiques culturelles furent instaurées dans le but de promouvoir l’intégration nationale au moyen de symboles qui, aujourd’hui encore, sont des emblèmes de « brésilianité », comme la feijoada14 ; la capoeira et la samba, pratiques auparavant combattues car associées au passé esclavagiste, sont maintenant considérées comme des signes de convivialité pacifique entre races et cultures qui permettent de célébrer le « métissage » comme un élément national d’assimilation (Schwarcz, 1995).
15  En français dans le texte.
16  Pierre calcaire blanche utilisée pour la statuaire et les travaux d’architecture. Elle sert aussi (…)
16Dans le domaine des arts et de l’architecture, le ministère dirigé par Gustavo Capanema prit la décision de faire du domaine de la culture une affaire d’État en lui attribuant des subventions qui permettaient la réalisation de commandes et en créant une intelligentsia, un corps techniquement qualifié pour assurer leur mise en œuvre (Miceli, [2001] 2005). On inaugura un champ fructueux de possibilités pour les intellectuels, les artistes et les architectes, dont plusieurs d’orientation moderniste, qui furent appelés à participer à un régime clairement autoritaire. Le cas le plus emblématique en est le siège du ministère de l’Éducation et de la Santé, dont la construction devait matérialiser les discours sur la nation. À la suite d’un concours officiel, l’architecte néocolonial Archimedes Memória fut retenu, ce qui déplut au ministre, désireux d’un langage plus moderne. Capanema annula le concours et choisit pour concevoir le nouveau siège l’architecte urbaniste d’orientation moderniste Lúcio Costa, dont le projet avait été initialement refusé. Se forma alors une équipe composée d’Affonso Reidy, de Carlos Leão, de Jorge Moreira et d’Oscar Niemeyer, auxquels il faut ajouter l’aide précieuse de Le Corbusier, l’architecte moderniste franco-suisse qui jouissait alors d’une relative renommée internationale. L’édifice constitue une parfaite synthèse visuelle du modernisme brésilien. D’un côté, il intègre des éléments du paradigme international défendu par Le Corbusier – l’utilisation de pilotis pour libérer le rez-de-chaussée, d’une façade vitrée, d’un plan libre et de brise-soleil15, facteurs associés à un discours progressiste destiné à la célébration du futur. De l’autre, il relit et réinsère une supposée « tradition » architecturale brésilienne, dans la mesure où il utilise des matériaux comme les azulejos blancs et bleus, conçus par le peintre le plus célèbre de l’époque, Candido Portinari, pour recouvrir les murs extérieurs de l’édifice ; les bois nobles nationaux (comme le sucupira) pour confectionner le plancher ; le lioz16 portugais pour revêtir les étages nobles et le gneiss carioca pour les parois latérales, deux pierres qui étaient très employées par les sculpteurs baroques. Constitué d’éléments qui matérialisent la récupération imaginaire d’un certain passé lié au baroque, cet édifice réunit le futur et le passé (Williams, 2001 ; Cavalcanti, 2006).
17À l’intérieur se détache l’ensemble des peintures commandées à Candido Portinari, qui avait remporté un succès en 1934 avec la composition O Mestiço (1934, São Paulo, Pinacoteca do Estado de São Paulo), qui montrait sa capacité à rendre héroïques des figures de Noirs et de métis issus des classes populaires. Son appréhension visuelle des questions raciales concordait avec le discours alors en vigueur dans les milieux intellectuels nationaux, et son art rencontra vite l’approbation de l’Estado Novo, dont il rejoignait les idéaux. Portinari réalisa dix panneaux pour le ministère, chacun figurant un des moments spécifiques des divers cycles économiques qui constituent la trajectoire de la nation : Bois-Brésil, Caoutchouc, Sucre, Café, etc. En combinant les éléments classiques et modernes et en jouant de la déformation anatomique et des éléments expressionnistes, l’artiste créait des tensions non seulement entre les plans de la composition, mais aussi entre l’idéologie travailliste et raciale propagée par le gouvernement d’une part et la représentation particulière de l’héroïsme élaborée dans la série d’autre part. Le peintre osait représenter les Noirs et les Métis comme les protagonistes de l’histoire du pays : hommes et femmes anonymes, force de travail expropriée et martyrisée (Fabris, 1996).

17  Le complexe de la Pampulha, situé au bord d’un lac artificiel, à 18 kilomètres de Belo Horizonte, (…)
18Avec l’Estado Novo, le modernisme prit un relief considérable. Après le ministère de l’Éducation et de la Santé, le Conjunto da Pampulha, construit entre 1942 et 194317, rassembla également des noms importants de l’architecture et des beaux-arts. Réalisé à Belo Horizonte, le projet consacra définitivement Niemeyer et Portinari en tant que représentants respectivement de l’architecture et de la peinture moderniste brésilienne. D’autres commandes importantes suivirent, comme le parc d’Ibirapuera à São Paulo, inauguré en 1954, et la ville de Brasília, construite entre 1956 et 1960. Le modernisme devint l’image de marque du pays.
18  Portinari of Brazil, (cat. expo., New York, The Museum of Modern Art, 1940), New York, 1940 ; Braz (…)
19Pendant l’Estado Novo, une série d’événements visant à construire une image positive du Brésil fut organisée dans l’optique d’une politique de rapprochement entre les États-Unis et l’Amérique latine. En 1940, l’exposition Portinari of Brazil eut lieu au Museum of Modern Art (MoMA) à New York, suivie en 1943 de la très importante Brazil Builds, également au MoMA18. Conçue par le directeur de l’institution, Philip Goodwin, elle fut accompagnée d’un catalogue qui devint une référence internationale concernant l’architecture brésilienne, représentée tant par les édifices baroques que par des créations modernistes. Il ne faut pas non plus oublier la présence du Brésil à l’Exposition universelle de New York en 1939-1940, dont le pavillon a été dessiné par Costa et Niemeyer. Dans la décennie suivante, la renommée internationale de Niemeyer et de Portinari fut définitivement confirmée par leur collaboration à la construction du siège des Nations Unies à New York entre 1947 et 1953 : l’architecte carioca était l’un des co-auteurs du projet architectural, et le peintre pauliste réalisa deux immenses panneaux représentant la Guerre et la Paix. La bataille pour étendre et consolider le modernisme brésilien était gagnée.
20Le modernisme s’imposa comme canon national incontestable jusqu’à l’arrivée, dans les années 1950, des langages constructivistes. L’introduction des courants abstraits, en particulier avec l’inauguration de la Bienal de São Paulo en 1951, remit en cause la dominance des langages figuratifs constitutifs du programme type moderniste qui s’était propagé au Brésil depuis les années 1920. Au fil des années 1950, on assista à l’ascension de l’abstraction géométrique (plus connue au Brésil sous le nom de concrétisme) comme une nouvelle avant-garde nationale (Brito, 1985 ; Couto, 2004). La montée de l’art abstrait entraîna la dépréciation de la production des générations précédentes et, par conséquent, une certaine marginalisation des œuvres et des artistes modernistes.

La consécration historique du modernisme
19  La première partie de l’article a d’abord été publiée en 1953, dans un magazine allemand intitulé (…)
20  « […] libertação de uma série de recalques históricos, sociais, étnicos, que são trazidos triunfal (…)
21  « […] o mulato e no negro são definitivamente incorporados como temas de estudo, inspiração, exemp (…)
21En 1952, l’année du trentième anniversaire de la « Semaine de 1922 », il y avait donc peu de choses à célébrer. Cependant, au moment même où le modernisme commençait à s’essouffler, un processus visant à inscrire ce mouvement dans l’histoire se mit en marche. L’origine de cette consécration historique n’est pas à chercher dans le domaine artistique, dominé par les concrétistes, mais dans le milieu universitaire. En 1953, Antonio Candido de Mello e Souza, l’un des intellectuels brésiliens les plus respectés – marié à Gilda de Mello e Souza, critique et professeur d’esthétique, cousine de Mário de Andrade – développa, dans un essai intitulé « Literatura e cultura de 1900 a 1945 », une idée déjà présente dans les écrits de Mário de Andrade. Ce dernier, prônant une mise en valeur de la culture locale, avait renoué notamment avec certaines prémisses du romantisme brésilien, une sorte d’esthétique officielle du Second Empire brésilien (1840-1889). Pour Antonio Candido de Mello e Souza, la dialectique entre le localisme et le cosmopolitisme soulevée par Mário de Andrade était un paradigme persistant qui avait constitué la « loi d’évolution de notre vie spirituelle » (Souza, [1965] 2000, p. 101)19. L’intellectuel identifiait le romantisme et le modernisme comme les deux moments où ce processus avait atteint son sommet. Cependant, alors que le romantisme brésilien n’avait pu rompre complètement avec le modèle européen, le modernisme avait promu d’après lui une réelle autonomie culturelle en encourageant la « libération d’une série de refoulés historiques, sociaux, ethniques, qui remontent triomphalement à la surface de la conscience littéraire. Ce sentiment de triomphe, qui marque la fin de la position d’infériorité dans le dialogue séculaire avec le Portugal – et qui ne le prend même plus en compte – définit l’originalité spécifique du modernisme dans la dialectique de l’universel et du particulier »20. Cette transformation, selon lui, avait trouvé son impulsion dans la réinterprétation d’un héritage historique – éloigné en tout de l’Europe et difficile à dépasser – marqué par l’esclavage, le métissage et le rapport à la nature et au paysage. Selon l’auteur, c’est avec le modernisme que « les handicaps, supposés ou réels, sont réinterprétés comme des atouts » et, enfin, « le mulâtre et le noir sont définitivement intégrés comme des sujets d’études, d’inspiration, d’exemple. Le primitivisme devient désormais une source du beau et non plus une entrave à l’élaboration de la culture. Et cela dans la littérature, la peinture, la musique et les sciences de l’homme »21.
22En raison de son importance littéraire, esthétique et également politique, la publication d’Antonio Candido de Mello e Souza joua un rôle fondamental dans la diffusion de l’idée du modernisme comme un modèle canonique pour le Brésil. La position qu’il occupait dans la culture brésilienne y a également contribué : professeur de grande renommée à l’Universidade de São Paulo, il forma des générations d’enseignants, de chercheurs et de critiques toujours en exercice aujourd’hui dans les domaines artistiques et littéraires. Comme nous avons pu le remarquer, il existait une continuité intellectuelle entre la pensée de la génération moderniste des années 1920 et les analyses de Candido Mello e Souza, ou encore celles d’autres intellectuels qui se réunirent dès les années 1940 autour de la revue Clima (Pontes, 1998 ; Passiani, 2003). Le fait que plusieurs représentants de premier plan de la revue, y compris Candido, Gilda de Mello e Souza, Paulo Emilio Sales Gomes et Décio de Almeida Prado, aient été professeurs à l’Universidade de São Paulo, l’une des plus importantes du pays, rendit possible la réalisation de ce que Pierre Bourdieu appelle « l’imposition de la consécration des producteurs et des produits » du champ littéraire et artistique (Bourdieu, [1992] 1996, p. 253). Leurs publications, réalisées à l’intérieur du système universitaire et perçues comme des référents de qualité, de rigueur et d’érudition, bénéficiaient du sceau de l’autorité concrète et symbolique concédée par l’institution.

23À la suite de l’article d’Antonio Candido de Mello e Souza parurent quantité d’ouvrages de nature semblable, dans lesquels on peut identifier des thématiques récurrentes telles que la place centrale de l’intelligentsia pauliste dans la diffusion du modernisme à l’échelle nationale ; la « Semaine de 1922 » comme événement fondateur ; et la capacité du mouvement à synchroniser la production culturelle brésilienne à celle des plus importants centres de son époque, permettant ainsi de dépasser le retard historique supposé du Brésil tout en exaltant les particularités locales, populaires et métisses, liées à la prétendue reconquête de la culture nationale.

24Au-delà de ces éléments plus substantiels, un autre aspect commun est le caractère téléologique de ces récits, qui ont eu tendance à relier différents faits historiques de façon chronologique en vue d’établir un enchaînement logique entre la constitution du groupe moderniste en 1917, la « Semaine de 22 » et des épisodes plus récents, dont le plus important fut la fondation à São Paulo du Museu de Arte Moderna (MAM) en 1948 et du Museu de Arte de São Paulo (MASP) en 1949. Cette approche caractérise des publications considérées jusqu’à présent comme des ouvrages de référence pour l’histoire de l’art brésilien, comme l’História do modernismo no Brasil de Mário da Silva Brito, publié originellement en 1958 (Brito, [1958] 1974), et De Anita ao Museu de Paulo Mendes de Almeida, dont la première édition date de 1961 (Almeida, [1961] 1976). Souvent consultés pour leur contenu informatif présumé, ces deux ouvrages sont en fait entièrement structurés selon un parti pris esthétique implicite qui consiste à présenter la fondation des musées comme la somme des actions entreprises par les modernistes à partir des années 1920.

25En parallèle au surgissement des ouvrages cités plus haut, qui appartiennent à l’historiographie moderniste, il faut signaler un autre type de publication paru pendant cette période, moins analytique mais tout aussi important pour la dissémination plus généralisée des connaissances sur la génération des années 1920 : des témoignages et des mémoires des protagonistes de la première génération moderniste. En 1954 parut le Testamento de Mário de Andrade e outras reportagens de Francisco de Assis Barbosa (Barbosa, 1954) puis, en 1955, les mémoires de Di Cavalcanti, intitulé Viagem da minha vida: o testamento da Alvorada (Di Cavalcanti, [1955] 1995) ; deux ans après, Manuel Bandeira publia son récit semi-autobiographique Itinerário a Pasárgada (Bandeira, 1957), et l’année suivante parut un recueil des lettres de Mário de Andrade, Cartas a Manuel Bandeira (Andrade, Bandeira, 1958 ; sur la correspondance entre les deux écrivains, voir Moraes, 2000). La mise à disposition – souvent par des défenseurs plus jeunes, tels que Candido et Gilda de Mello e Souza – de ce matériau participa de façon décisive à légitimer les revendications des modernistes des années 1920 et 1930 quant à leur signification pour la culture nationale (Coelho, 2012).

26Pendant les années 1960, non seulement de nouvelles publications vinrent renforcer le triomphe du modernisme, mais aussi certaines actions, notamment conduites par l’État, étayèrent le processus de sa consécration. Les nombreuses études existantes sur l’intervention de l’État dans le domaine des arts plastiques pendant la dictature militaire de 1964 à 1988 (voir, par exemple, Ridenti, 2000 ; Napolitano, 2011) donnent en général la priorité à l’analyse d’œuvres et d’artistes vus à travers le prisme de la résistance, la conséquence étant de focaliser l’attention sur les directives visant à limiter et à entraver la liberté artistique. Le régime militaire provoqua une production intense de textes, certains rédigés par les artistes eux-mêmes, critiquant les limites à la création artistique imposées par l’État autoritaire. Toutefois, il importe de souligner que l’interférence de l’État dans le domaine des arts plastiques ne se cantonna pas seulement à une dynamique négative, coercitive, celle d’un État censeur ; on peut y déceler aussi un programme constructif de promotion de certaines tendances, de certains groupes et/ou de certains langages artistiques, bien que soumis aux orientations idéologiques autoritaires (Durand, [1989] 2009 ; Ortiz, 1988).

22  Voir le site des archives : http://www.casaguilhermedealmeida.org.br (consulté le 15 septembre 2013).
27L’acquisition des collections modernistes, quasiment dans leur ensemble, soutenue par le pouvoir public, en est un exemple révélateur. En 1968, grâce à l’entremise de Candido de Mello e Souza, l’Universidade de São Paulo put acquérir la collection d’art de Mário de Andrade, accompagnée des archives personnelles de l’écrivain – réunissant une impressionnante collection de lettres échangées avec les personnalités de son époque – et de sa bibliothèque (Batista, Lima, 1998). Cette acquisition fut suivie, l’année suivante, de celle de la collection, des archives et de la bibliothèque d’un autre grand écrivain et collectionneur moderniste, Guilherme de Almeida, par l’État de São Paulo22. L’achat de tels ensembles documentaires mit en évidence une préférence de l’État pour des mémoires et des productions modernistes, alors même qu’aucune politique semblable d’acquisition, de mécénat ou de soutien direct n’était menée en direction des artistes vivants (Brito, [1975] 2005). La portée posthume de ces acquisitions mérite d’être signalée, dans la mesure où leur dimension publique implique un accès permanent et renouvelé à ces sources, suscitant des recherches (universitaires ou autre) en continu, et augmentant leur importance et leur légitimité jusqu’à nos jours (Coelho, 2012).
28C’est également à cette même époque, entre le milieu des années 1960 et le milieu des années 1970, que se consolida un marché de l’art au Brésil, grâce notamment à l’appui indirect de l’État, qui mit en place des accords avec le système bancaire national afin d’octroyer des lignes de crédit spécifiques pour l’acquisition d’œuvres d’art. Pendant cette décennie de miracle économique, l’œuvre d’art devint un objet d’investissement, participant ainsi à la constitution d’un marché de biens symboliques au Brésil (Ortiz, 1988). S’agissant initialement de ventes de bienfaisance, ce système, alimenté par des ventes aux enchères, assuma peu à peu un caractère commercial, et les prix pratiqués ont commencé à servir de références pour les galeries privées, alors en plein essor.

29Dans ce contexte, les œuvres des artistes modernistes brésiliens devinrent progressivement les marchandises les plus convoitées. À la fin des années 1960, et selon une stratégie purement commerciale, des marchands d’art à São Paulo firent l’acquisition à bas prix d’œuvres de peintres modernistes faiblement cotés et relativement oubliés, et se mirent à les stocker. En même temps, ils investirent dans la constitution d’une histoire de la peinture brésilienne à partir du matériel qu’ils détenaient, faisant publier des livres sur les artistes concernés, dont ils exposaient aussi les œuvres dans leurs galeries (Durand, [1989] 2009 ; Bueno, 2012). Ce processus de valorisation marchande de la production moderniste fut concomitant avec la disparition des membres les plus remarquables du mouvement (Lasar Segall décèda en 1957, José Gianini Pancetti en 1959, Candido Portinari et Alberto da Veiga Guignard en 1962, Anita Malfatti en 1964, Vicente do Rego Monteiro en 1970, et Tarsila do Amaral et Flávio de Carvalho en 1973), circonstance qui augmenta la rareté de leurs œuvres, datées et limitées, et fit grimper leur cote sur un marché caractérisé par la circulation de biens en quantité restreinte.

30Le cinquantenaire de la Semaine d’art moderne, célébré en 1972, marqua l’apogée de la consécration du modernisme, désormais encensé par la critique, l’université, le marché, les musées, les collectionneurs et même, bien qu’indirectement, par l’État. Durant les années 1970, plusieurs de ses membres les plus connus firent l’objet d’études monographiques rigoureuses, effectuées par des chercheurs réputés, en général liés à l’université. Ces ouvrages furent rapidement publiés et constituent encore maintenant les principaux livres de référence sur chacun de ces artistes. Ainsi Portinari, pintor social, mémoire de deuxième cycle soutenu par Annateresa Fabris en 1975 (Fabris, [1975] 1990), Tarsila, sua obra e seu tempo, thèse de doctorat soutenu par Aracy Amaral en 1975 (Amaral, [1975] 2003), et, en 1980, Anita Malfatti e o início da arte moderna no Brasil, mémoire de deuxième cycle soutenu par Marta Rossetti Batista (Batista, [1980] 2006). Reconnus en tant que groupe, les modernistes furent également compris comme des singularités artistiques, des puissances créatives individualisées. Le cycle de consécration touchait à sa fin.

Le modernisme en débat
31Les critiques contre ce phénomène ne tardèrent pas à surgir. Déjà en 1975, dans un article important intitulé « Análise do circuito », Ronaldo Brito souligna les limites et les vices du rapport entre l’art et le marché de l’art au Brésil au début des années 1970 (Brito, [1975] 2005). Se gardant d’adopter le ton optimiste et flatteur qui prédominait dans les discours de l’époque sur la croissance du marché de l’art, vue comme l’un des signes de la transformation économique du pays, l’auteur exposa dans ce texte son caractère limité et élitiste. Les critiques et les historiens n’échappèrent pas non plus aux reproches : plutôt que d’accomplir leurs tâches en toute indépendance, ils s’étaient faits les « inventeurs » d’auteurs et d’artistes oubliés du passé, les inscrivant dans une tradition culturelle nationale et dressant une histoire de l’art brésilien dont les contours reflétaient non pas ses aspects formels et esthétiques, mais plutôt les intérêts des galeries qu’ils représentaient (Brito, [1975] 2005, p. 58).

23  « […] paradoxalmente às custas da conquista cultural moderna por excelência: a autonomia da experi (…)
32Ronaldo Brito revint à plusieurs reprises dans ses écrits sur les limites du modernisme brésilien, esquissant au fil de ses écrits une approche interprétative réfractaire à l’historiographie dominante. À la rigueur, pour Brito, ainsi que pour la génération qui lui succéda et qui détient aujourd’hui une position prestigieuse dans la critique culturelle nationale, les premières productions modernistes ne furent pas proprement modernes. Appelées a posteriori à représenter une « culture authentiquement nationale », elles furent plutôt conçues dans l’optique d’« un rite de passage vers la modernité ». Et elles ouvrirent ce chemin « paradoxalement aux dépens de la conquête culturelle moderne par excellence : l’autonomie de l’expérience du moi lyrique moderne et son abandon total à l’aventure de l’œuvre »23. De son point de vue, ce fut seulement dans les années 1950, avec le triomphe au Brésil de l’abstraction (le concrétisme) et en particulier avec l’internationalisation suscitée par la Bienal de São Paulo, que se constitua au Brésil une conscience esthétique proprement moderne (Brito, 1985).
24  Sur l’importance de Clement Greenberg pour la critique brésilienne, voir Fabris, 1994a et Couto, 2 (…)
33C’est ainsi qu’apparaît une contradiction intéressante : ce qui semblait être la force culturelle du premier modernisme – sa capacité à incarner un art à la fois national et moderne – fut également sa limite. Pour des auteurs comme Ronaldo Brito, Rodrigo Naves (Naves, 1996) et même Tadeu Chiarelli (Chiarelli, 2012), les modernistes des années 1920 à la fin des années 1940, en répondant aux exigences idéologiques du moment, furent incités à figurer dans leurs œuvres une supposée réalité nationale. Ils restèrent ainsi prisonniers d’un schéma traditionnel de représentation, avec des référents visuels précis, ce qui donna lieu à une conception presque narrative de la peinture. Comme l’affirme Brito, les toiles de cette première génération « signifient beaucoup » ; leurs auteurs étaient enfermés dans une rhétorique sociale et humaine qui ne leur permettait pas de considérer l’espace de la toile comme pleinement autonome, un champ de recherches éminemment formelles (Brito, 1985, p. 13). À la différence du modernisme français, dont ils se réclamaient les héritiers éloignés, les modernistes brésiliens se limitèrent au sujet, à l’asservissement de la peinture à un contenu. Dans les Cinq filles à Guaratinguetá d’Emiliano Di Cavalcanti, par exemple, une relecture des Demoiselles d’Avignon de Pablo Picasso, le thème de la prostituée et du nu féminin semblait inspirer l’artiste bien plus que la dissolution de la perspective qui fait de l’œuvre de Picasso un jalon dans l’histoire de l’art. De même, Tarsila do Amaral, en formation dans l’atelier de Léger, choisit comme modèle Paysages animés, la série la moins audacieuse et la plus figurative de son maître, sans conserver sa critique de la modernité (Miceli, 2003). Il convient cependant de remarquer que les critiques à propos du caractère peu moderne du modernisme brésilien relèvent d’une perspective théorico-méthodologique particulière, établie notamment par Clement Greenberg24. Celle-ci privilégie l’auto-référentialité comme critère de valeur, excluant ainsi les injonctions sociales, historiques et politiques qui forment le contexte de l’œuvre. Cette approche mit en avant certains modes d’expression artistiques, comme la peinture et la sculpture, ce qui signifie l’exclusion a priori de certains mouvements et pratiques artistiques tels que l’Art nouveau, l’Art déco, le design et la mode, ou encore certains courants artistiques figuratifs, par exemple le surréalisme. Enfin, faisant abstraction des contextes et des conditions de création, elle prend pour acquis que la logique de développement des champs artistiques français et nord-américain est exemplaire, et les présente comme des modèles abstraits et universels à suivre, notamment par des pays dont la vie artistique possède une histoire propre, souvent distincte de celles désignées comme exemplaires.
25  « Paradoxal vanguarda a nossa, dividida entre passado e presente, ainda incerta sobre o significad (…)
34Dans le cas brésilien, ce dernier aspect est décisif. Si l’historienne de l’art Annateresa Fabris convient que les œuvres des modernistes ne sont pas modernes selon la perspective soutenue par le paradigme greenbergien, elle affirme qu’elles le furent d’un autre point de vue, dans la mesure où elles suscitèrent une conscience esthétique culturelle nouvelle et radicale au sein de la société locale (Fabris, 1994b). Aussi est-il possible de penser qu’il y eût au Brésil une avant-garde avant le modernisme, ou mieux encore, un modernisme qui s’affirma non par des langages artistiques en voie d’autonomisation, mais par des stratégies d’intervention collectives et par le rapport avec le public qu’il visait à provoquer. Comme elle l’affirme : « Elle est paradoxale, notre avant-garde, partagée entre le passé et le présent, encore dubitative au sujet de la signification de l’art moderne, polémique dans quelques-unes de ses propositions les plus extrémistes mais tout de même consciente de la nécessité d’une action violente si l’on souhaite imprimer de nouveaux rythmes à la création culturelle au Brésil »25.
35Outre les divergences quant à la définition du modernisme et la conciliation de l’expérience historique particulière du cas brésilien avec des concepts prétendument universels, d’autres tensions traversent aujourd’hui le débat historiographique. Parmi elles, on trouve la question géopolitique qui étaie les récits modernistes. Celle-ci consiste à mettre en cause la croyance largement répandue que le modernisme brésilien est un produit pauliste à l’origine qui se serait propagé dans tout le Brésil à partir de cet épicentre. Plusieurs études des dernières années insistent sur l’importance des arts graphiques et de quelques œuvres plastiques réalisées à Rio de Janeiro au tournant du xxe siècle, et leur rôle dans la formation d’une nouvelle conception visuelle propre aux transformations urbaines en cours dans la capitale sous la Première République – conception qui aurait précédé la conscience moderne urbaine revendiquée par les défenseurs de la « Semaine de 22 » (Velloso, 1996 ; Herkenhoff, 2002). D’autres études dénoncent les récits qui tendent à méconnaître et à sous-estimer la dynamique propre de la production et de la circulation des œuvres dans d’autres capitales régionales (Bulhões, 1995 ; Tejo, 2012).

36Il faut encore mentionner les nombreux travaux universitaires qui proposent une réinterprétation des critiques lancées par les modernistes de São Paulo contre les pratiques académiques (Coli, 2005 ; Migliaccio, 2000 ; Marques, 2001 ; Chiarelli, 2010 ; Dazzi, 2011). Les recherches actuelles sur la création au Brésil autour de 1900 montrent que la vision d’une académie restée hostile aux intenses transformations politiques et sociales survenues à la suite de la proclamation de la République en 1889 est incorrecte. Ces analyses ont considérablement élargi la compréhension de la signification historique du terme moderne au Brésil, contestant ainsi le monopole revendiqué par les travaux canoniques sur le modernisme produits dans les années 1970 et 1980.

37Ces différends à propos des origines, des dates, des lieux et des significations de ce qui est ou n’est pas moderne au Brésil font remonter à la surface la vitalité et la place centrale de ce sujet pour l’art et la culture du Brésil. Plutôt que de chercher une issue à cette impasse, il nous semble préférable d’invoquer Pierre Bourdieu, qui caractérisa l’art moderne justement comme une lutte permanente entre les membres du domaine artistique pour imposer leur propre définition de ce que sont l’art et l’artiste (Bourdieu, [1992] 1996, p. 255-281). Le concept de modernisme n’impliquerait donc pas un style unique, facilement identifiable par des caractéristiques formelles ou historiques précises et dont les origines et les maîtres seraient indiscutables ; il s’agit plutôt d’un concept en négociation permanente, dont le sens spécifique est revendiqué par chacun des groupes, des artistes, des critiques et des historiens impliqués dans cet univers concurrentiel, tous convaincus de leurs croyances, passionnés par ce qu’ils font et incertains quant aux victoires futures.
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– Moraes, 2000 : Marco Antonio Moraes éd., Correspondência Mário de Andrade & Manuel Bandeira, São Paulo, 2000.

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– Rubino, 1992 : Silvana Rubino, As fachadas da história, mémoire de Master, Universidade Estadual de Campinas, 1992.

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– Schwartzman, 1984 : Simon Schwartzman et al., Tempos de Capanema, São Paulo/Rio de Janeiro, 1984.

– Schwarcz, 1995 : Lília Schwarcz, « Complexo de Zé Carioca. Notas sobre uma identidade mestiça e malandra », dans Revista Brasileira de Ciências Sociais, 10/29, octobre 1995, p. 6-29.

– Souza, (1953) 2000 : Antonio Candido de Mello e Souza, « Literatura e cultura de 1900 a 1945 », dans Literatura e sociedade, São Paulo, (1953) 2000.

– Tejo, 2012 : Cristiana Tejo et al., Uma história da arte?, Recife, 2012.

– Velloso, 1996 : Mônica Pimenta Velloso, Modernismo no Rio de Janeiro: Turunas e Quixotes, Rio de Janeiro, 1996.

– Williams, 2001 : Daryle Williams, Culture Wars in Brazil: The First Vargas Regime, 1930-1945, Durham (VA), 2001.
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Notes
1  Le Brésil est composé de vingt-six États et du district fédéral (ou se trouve Brasília, la capitale fédérale), dotés d’une relative autonomie politique, économique et juridique, et marqués par plusieurs clivages internes et d’inégalités à différents niveaux. Chaque État a généralement un système universitaire, avec des institutions publiques (fédérales et/ou de l’État) et d’autres privées. Le pays possède de nombreux centres intellectuels et culturels, mais les ressources sont concentrées surtout dans les États de São Paulo, Rio de Janeiro, Minas Gerais, Rio Grande do Sul, Pernambuco, Bahia et Brasília. Ces divisions entraînent des partis pris historiographiques relativement distincts, la géopolitique étant l’un des axes qui articulent le débat, aux côtés d’autres perspectives théoriques et méthodologiques plus générales. Le marché de l’art est plutôt concentré à São Paulo et à Rio de Janeiro, qui se disputent le titre de « capitale artistique et intellectuelle » du pays, malgré l’importance de la production historiographique des autres États. Sur le champ artistique brésilien, les musées et les politiques publiques, voir Fialho, 2012 ; sur la concentration d’expositions et de commissaires à São Paulo et à Rio de Janeiro, consulter Cypriano, 2012.

2  L’idée de la Semaine de Deauville comme modèle pour la Semaine d’art moderne de 1922 a été proposée par Marinette Prado, épouse de Paulo Prado, un riche intellectuel de São Paulo qui était l’un des mécènes de la « Semaine de 22 ». Selon son témoignage recueilli par Aracy Amaral, la Semaine de Deauville se tenait chaque l’été, depuis le xixe siècle, et proposait des expositions de peinture, de mode, etc. (voir Amaral, 1998, p. 128-129).

3  Anita Malfatti étudia la peinture à Berlin sous Fritz Burger et Lovis Corinth de 1910 à 1914, puis rentra au Brésil en 1914 au début de la Première Guerre mondiale. Dès l’année suivante, toujours grâce à des subventions et des ressources familiales, elle poursuivit ses études de peinture à New York. Élève dans un premier temps à la Art Students League, elle étudia ensuite sous Homer Bross à la Independent School of Art, où elle resta jusqu’à son retour définitif au Brésil en 1917 (Batista, [1985] 2006).

4  Monteiro Lobato, « A Propósito da Exposição Malfatti », dans O Estado de S. Paulo, 20 décembre 1917.

5  « […] em termos concretos, toda a vida intelectual era dominada pela grande imprensa, que constituía a principal instância de produção cultural da época e que fornecia a maioria das gratificações e posições intelectuais » (Miceli, [2001] 2005, p. 17).

6  Plusieurs des premiers articles des modernistes ont été publiés dans les livres de Marta R. Batista (Batista, 1972) et Mário da Silva Brito (Brito, [1958] 1974).

7  « […] Paris pôs uma marca na minha inteligência. Foi como criar em mim uma nova natureza e o meu amor à Europa transformou meu amor à vida em amor a tudo que é civilizado. E como civilizado comecei a conhecer minha terra » (Di Cavalcanti, [1955] 1995, p. 142).

8  « […] pioneira de um estilo modernista brasileiro » (Amaral, [1975] 2003, p. 97).

9  « […] Sinto-me cada vez mais brasileira: quero ser a pintora de minha terra, Como agradeço por ter passado na fazenda a minha infância toda. As reminiscências desse tempo vão se tornando preciosas para mim. Quero, na arte, ser a caipirinha de São Bernardo, brincando com bonecas de mato, como no ultimo quadro que estou pintando. Não pensem que essa tendência é mal vista aqui. Pelo contrario. O que se quer aqui é que cada um traga contribuição do seu próprio país. Assim se explicam os sucessos dos bailados russos, das gravuras japonesas e da musica negra. Paris está farta de arte parisiense (Amaral, [1975] 2003, p. 78).

10  « […] paradigmático da relação entre condição abastada, aculturação francesa e alinhamento modernista » (Durand, [1989] 2009, p. 77).

11  Le pau-brasil, ou bois-brésil, une espèce végétale qui était abondante au moment de l’arrivée des Portugais dans le Nouveau Monde, a donné son nom au pays. La revendication de cette expression par les modernistes locaux reflétait donc l’importance qu’ils attribuaient aux questions « natives ».

12  En français dans le texte.

13  « Tarsila, minha querida amiga/Cuidado! Fortifiquem-se bem de teorias e desculpas e coisas vistas em Paris. Quando vocês aqui chegarem, temos briga, na certa. Desde já, desafio vocês todos juntos, Tarsila, Osvaldo e Sergio para uma discussão formidável. Vocês foram a Paris como burgueses. Estão épatés. E se fizeram futuristas! hi! hi! hi! choro de inveja UI! Ui! Ui! Mas que viado! Mas é verdade que considero vocês todos uns caipiras em Paris. Vocês se parisianizaram na epiderme. Isso é horrível! Tarsila, Tarsila, volta para dentro de ti mesma. Abandona o Gris e o Lhote, empresários de criticismos decrépitos e de estesias de ardentes! Abandona Paris! Tarsila! Tarsila!Vem para a mata virgem, onde não há arte negra, onde não há também arroios gentis. Há MATA VIRGEM. Criei o matavirgismo. Sou matavirgista. Disso é que o mundo, a arte, o Brasil e minha queridíssima Tarsila precisam. […] Um abraço muito amigo do Mário » (Mário de Andrade, dans Amaral, [1975] 2003, p. 369).

14  Feijoada est un plat traditionnel des esclaves au Brésil composé de haricots et de morceaux de viande de porc mélangés à du riz blanc (introduit par des immigrés japonais au xixe siècle) et à du chou (une plante indigène). Pendant la période du gouvernement de Getúlio Vargas, il était exalté comme étant « la nourriture typique nationale » car il permettait de célébrer la notion de mixité culturelle/raciale prônée par le régime.

15  En français dans le texte.

16  Pierre calcaire blanche utilisée pour la statuaire et les travaux d’architecture. Elle sert aussi à faire des plaques de revêtement.

17  Le complexe de la Pampulha, situé au bord d’un lac artificiel, à 18 kilomètres de Belo Horizonte, se composait de quatre bâtiments : le casino (devenu le musée d’art), la Maison de bals (devenue le Centre d’études sur l’urbanisme, l’architecture et le design), le Yacht Club et la merveilleuse église São Francisco de Assis, entièrement décorée par Portinari. Ce fut le premier grand projet d’Oscar Niemeyer.

18  Portinari of Brazil, (cat. expo., New York, The Museum of Modern Art, 1940), New York, 1940 ; Brazil Builds: Architecture New and Old, 1652-1942, Philip L. Goodwin éd., (cat. expo., New York, The Museum of Modern Art, 1943), New York, 1943.

19  La première partie de l’article a d’abord été publiée en 1953, dans un magazine allemand intitulé Staden-Jahrbuch, puis dans la première édition du livre de Cândido Mello e Souza, Literatura e sociedade: estudos de teoria et história literária, paru à São Paulo en 1965 (Coelho, 2012, p. 90).

20  « […] libertação de uma série de recalques históricos, sociais, étnicos, que são trazidos triunfalmente à tona da consciência literária. Este sentimento de triunfo, que assinala o fim da posição de inferioridade no diálogo secular com Portugal e já nem o leva mais em conta define a originalidade própria do Modernismo na dialética do geral e do particular » (Souza, [1953] 2000, p. 110).

21  « […] o mulato e no negro são definitivamente incorporados como temas de estudo, inspiração, exemplo. O primitivismo é agora fonte de beleza e não mais empecilho à elaboração da cultura. Isso na literatura, na pintura, na música, nas ciências do homem » (Cândido, [1953] 2000, p. 110).

22  Voir le site des archives : http://www.casaguilhermedealmeida.org.br (consulté le 15 septembre 2013).

23  « […] paradoxalmente às custas da conquista cultural moderna por excelência: a autonomia da experiência do eu lírico moderno e sua entrega total à aventura da obra » (Brito, [1975] 2005, p. 137).

24  Sur l’importance de Clement Greenberg pour la critique brésilienne, voir Fabris, 1994a et Couto, 2004, ainsi qu’un entretien avec le critique d’art Rodrigo Naves : http://www.forumpermanente.org/rede/numero/rev-numero7/entrevRodrigoNav (consulté le 15 septembre 2013).

25  « Paradoxal vanguarda a nossa, dividida entre passado e presente, ainda incerta sobre o significado da arte moderna, polêmica em relação a algumas de suas propostas mais extremistas, mas assim mesmo consciente da necessidade de uma ação violenta se se quisessem imprimir novos ritmos à criação cultural no Brasil » (Fabris, 1994a, p. 24-25).

Auteur
Ana Paula Cavalcanti Simioni
Docteur en sociologie de l’Universidade de São Paulo, elle est enseignante-chercheuse à l’Instituto de Estudos Brasileiros à l’Universidade de São Paulo, où elle développe ses recherches sur l’art et le genre au Brésil, les pratiques et les créations modernistes brésiliennes, et l’art et la culture sous la Première République brésilienne (1889-1930).

Voir aussi:

Manifeste anthropophage / Anthropophagie zombie
Oswald de Andrade / Suely Rolnik [tous les titres]
BlackJack éditions
paru en novembre 2011
édition française
14,5 x 21 cm (broché)
108 pages
14.00 €
ISBN : 978-2-91806-322-3
EAN : 9782918063223
en stock

Un dialogue entre deux appropriations singulières du concept d’anthropophagie à deux moments historiques clés : une nouvelle traduction du poème culte et fondateur de la modernité brésilienne d’Oswald de Andrade, prônant l’ingestion symbolique du colonisateur et de sa culture, publiée en regard d’une analyse par Suely Rolnik d’une expérience anthropophagique contemporaine dévoyée dans le contexte du capitalisme financier.
Et si l’anthropophagie nous permettait de penser notre contemporanéité ? En confrontant le Manifeste anthropophage et Anthropophagie Zombie, cet opus orchestre un dialogue entre deux appropriations singulières du concept d’anthropophagie à deux moments historiques clés : l’avènement de la modernité dans le poème culte d’Oswald de Andrade et l’avènement du capitalisme financier dans le texte de Suely Rolnik. L’anthropophagie est une pratique caractéristique des Indiens Tupi vivant au Brésil avant la Conquête. En réactivant ce concept, Oswald de Andrade affirme avec provocation la singularité de la culture brésilienne par rapport à la culture européenne. Suely Rolnik revient quant à elle sur cette notion dans un contexte contemporain mondialisé. Elle pointe ainsi un aspect négatif de l’expérience anthropophage en créant le concept de « subjectivité flexible ». Cette nouvelle subjectivité renvoie à l’hyper-adaptabilité du sujet contemporain aux mondes prêts-à-porter que propose le capitalisme. Cependant, l’anthropophagie peut également être réactivée de manière positive pour construire une expérience critique du monde dans lequel nous évoluons.

Monument de la littérature, le Manifeste anthropophage est l’un des textes fondateurs du modermisme brésilien. Son auteur, Oswald de Andrade, est connu pour son œuvre aussi diverse qu’iconoclaste et polémique. Le Manifeste anthropophage est, avec le Manifeste de la poésie Bois Brésil, l’un de ses écrits les plus radicaux. Blackjack éditions en propose ici une nouvelle traduction, largement annotée. Manger la culture colonisatrice, telle est la revendication du Manifeste anthropophage écrit au Brésil, en 1928. À travers cette poésie savoureuse, Oswald de Andrade prône la dégustation symbolique du colonisateur, affirmant la modernité brésilienne dans un processus de dévoration esthétique et politique qui consiste non pas à singer la modernité européenne mais à la manger, à l’assimiler pour en forger une déclinaison singulière. De Andrade offre ainsi une alternative originale au nivellement culturel et à la fascination pour une culture dominatrice.

Dans Anthropophagie zombie, Suely Rolnik revient sur la tradition anthropophage brésilienne, mais note que cette tradition a pris une connotation négative avec l’avènement du capitalisme financier. En effet, si historiquement l’anthropophagie s’affirme comme un concept positif, les troubles d’une « guerre esthétique planétaire » ont dévoilé la face cachée d’une anthropophagie dévoyée. Inspirée par la philosophie de Gilles Deleuze et par son travail avec Félix Guattari, Suely Rolnik montre comment les structures de la subjectivité sont attaquées par le capitalisme financier, l’expérience anthropophage donnant naissance à la subjectivité d’un « peuple de zombies hyperactifs ».

Comment réinvestir une anthropophagie positive et émanciper les subjectivités singulières ? Comment remettre le monde à l’œuvre ? L’élaboration critique de l’expérience anthropophage brésilienne pourrait-elle contribuer à problématiser la subjectivité contemporaine propre au régime du capitalisme financier ? Plus spécifiquement : pourrait-elle contribuer à problématiser la politique des relations à l’autre, tout comme le destin des puissances de création, inhérentes à cette nouvelle figure de la subjectivité ? En dernière instance, l’expérience anthropophage pourrait-elle contribuer à « soigner » l’actuelle fascination aveugle devant la flexibilité et la liberté d’hybridation récemment acquises ?

Oswald de Andrade est né à Sao Paulo en 1890. Avec l’écrivain, poète et critique Mario de Andrade, le poète Menotti del Picchia et les peintres Anita Malfatti et Tarsila do Amaral, Oswald de Andrade forme le Groupe des Cinq, qui agita la vie culturelle et artistique brésilienne dans les années 20. De Andrade fut l’un des propagateurs les plus actifs des idées modernistes, promouvant notamment la Semaine de l’Art moderne (festival de littérature, de musique et d’arts plastiques) en février 1922, au Théâtre municipal de São Paulo. Le but recherché – et atteint – était de révéler et mettre en valeur la singularité de l’identité culturelle et artistique brésilienne. Oswald de Andrade tisse ainsi des liens avec l’avant-garde artistique et littéraire brésilienne puis européenne, en particulier lors de ses fréquents séjours à Paris, entre 1923 et 1929. Il fait alors la rencontre de Blaise Cendrars, avec lequel il nouera une relation étroite. Oswald de Andrade est mort en 1954 à Sao Paulo.
Voir aussi Haroldo de Campos : Une poétique de la radicalité – Essai sur la poésie d’Oswald de Andrade.

Philosophe, psychothérapeute et critique d’art, Suely Rolnik est professeur au Centre de recherches sur la subjectivité de l’université de Sao Paulo. Elle enseigne également dans le cadre du programme d’études indépendantes du musée d’art contemporain de Barcelone. Elle articule ses recherches en arts autour de l’interface politique clinique. En 2007, les Empêcheurs de penser en rond publient Micropolitiques, ouvrage que Suely Rolnik et Félix Guattari ont écrit ensemble. Elle a écrit Schizoanalyse et anthropophagie pour le livre Gilles Deleuze, une vie philosophique (Empêcheurs de penser en rond, 1998). Elle a enfin écrit avec Corinne Diserens un ouvrage référent sur l’artiste brésilienne Lygia Clark : Nous sommes le moule. À vous de donner le souffle. Lygia Clark, de l’œuvre à l’événement (musée des Beaux-Arts de Nantes, 2005) ; on lui doit également l’édition, sous la forme d’un coffret de dix DVD, d’un ensemble d’entretiens autour des pratiques expérimentales de Lygia Clark (Archive pour une œuvre-événement – Projet d’activation de la mémoire corporelle d’une trajectoire artistique et son contexte, 2011).

Voir également:

Feu et plumes: coup d’envoi en Amazonie des premiers jeux mondiaux indigènes

AFP/RTBF
26 octobre 2015

Les premiers « Jeux mondiaux des peuples indigènes », s’ouvrent vendredi soir à Palmas, la capitale de l’Etat amazonien du Tocantins, au nord du Brésil, avec une cinquantaine d’ethnies originaires de 23 pays.

Ce sera l’occasion pour 1.800 athlètes de peuples indigènes d’Amérique latine mais aussi de Mongolie, d’Éthiopie, Canada, Japon ou Nouvelle Zélande entre autres, de s’affronter notamment au « rokra », un lointain cousin du hockey joué dans les champs avec des bâtons et des noix de coco, ainsi qu’en canoë, au javelot, au tir à l’arc ou à la lutte.

Ces jeux mondiaux sont issus des jeux indigènes brésiliens, créés en 1996. Quelque 700 des 1.800 athlètes inscrits sont Brésiliens, de 24 ethnies différentes. Les compétitions commenceront samedi et se dérouleront jusqu’au 31 octobre. Pour le sacro-saint dieu football, les tournois sont déjà en cours.

Le Conseil missionnaire indigène (Cimi), lié à l’église catholique brésilienne, a indiqué à l’AFP que certaines ethnies brésiliennes qui « boycottent » les jeux avaient prévu de faire une manifestation pour défendre leurs droits et notamment celui à la terre.

Ils critiquent l’expansion des agriculteurs sur les terres traditionnelles des peuples autochtones du Brésil. Jeudi soir, les athlètes indigènes se sont livrés à des rituels avant les jeux et ont éclairé d’un feu sacré la ville amazonienne de Palmas. Coiffés de parures de plumes, les corps enduits de peintures ancestrales, ils ont chanté et dansé.

Voir encore:

Les Indiens du Brésil disputent leurs « JO », avant le Mondial de foot

Le Parisien

16 Nov. 2013

Tronc d’arbre sur l’épaule, le visage crispé par l’effort, un guerrier surgit dans un nuage de poussière: à Cuiaba, l’une des villes hôtes du Mondial-2014 de football, les tribus indiennes du Brésil disputent « leurs » olympiades.

Dans la tribune, pas de « ola », de perruques fluo, de vuvuzelas ou d’hymnes nationaux. Teint cuivré, parures de plumes pour certains, les supporteurs encouragent leurs champions par des chants ancestraux au rythme des maracas.Pipe à la main, Tawra et les membres de sa tribu des Kariri-Xoco dansent en cercle autour de Tawani, pour célébrer sa participation au tir à l’arc. « Rena, reia, reia raoi!!! », scandent-ils pour donner des forces à leur champion, plongé dans un état léthargique. Course avec tronc Des rituels de ce type se répètent lors des 12es Jeux des Peuples indigènes. Ils ont été déclarés ouverts avec un grand « feu sacré », à moins de 1.000 jours des JO-2016 de Rio de Janeiro.Quelque 1.500 indigènes de 49 tribus brésiliennes et des représentants de 15 pays ont participé à ces olympiades indiennes qui s’achevaient samedi dans la capitale du Mato Grosso (centre-ouest).Au programme, le traditionnel tir à l’arc, ou le jet de lance bien sûr. Mais aussi des disciplines plus insolites, comme la « course avec tronc » où les relayeurs de chaque équipe se transmettent des cylindres de bois de plus de 100 kg! « Nous voulons montrer que nous avons une réelle authenticité, une très grande diversité », explique Jaruco Tanao, qui a voyagé quatre jours en bateau et en bus depuis Acre (nord) pour participer à ces Jeux.La plupart ont accompli de longs périples pour se rendre à Cuiaba, comme Zuri Duarte, 21 ans, de la tribu Harakmbut, qui représente le Pérou. Pour beaucoup, membres de tribus éclatées sur d’immenses territoires et sans contact entre elles, c’est une occasion unique d’échanger avec d’autres cultures indigènes ancestrales.Iguandili Lopez, du Panama, exécute la danse de son peuple, les Gunas, avec des Pataxo, reconnaissables à leurs corps peints en jaune. Keyuk Yanten, un Tewelche de Patagonie, chante avec des Mapuche du sud du Chili. »Cela me fascine que les tribus brésiliennes maintiennent cette pureté », confie Iguandili.Quelque 900.000 indigènes vivent aujourd’hui au Brésil. Ils ne représentent plus aujourd’hui que 0,5% d’une population de 200 millions d’habitants. Fils d’une « blanche » et d’un indien, Tawra explique que sa tribu est l’une de celles, encore nombreuses, qui luttent pour la reconnaissance de leurs territoires ancestraux, occupés par des agriculteurs. « Je me sens surtout indien. Nous autres, nous apprenons de la nature elle-même, nous, nous vivons en elle », explique le jeune homme. Un but = une flèche Les amphitryons de ces Jeux, les indiens Pareci du Mato Grosso, pratiquent un dérivé du football, ou plutôt une sorte de « headball », puisqu’il ne se joue qu’avec la tête. Chaque point gagné –en évitant qu’une petite balle ne touche la poussière avant d’avoir été frappée d’une tête souvent plongeante –, permet de gagner une flèche appartenant à l’équipe rivale.Cette discipline n’était pas encore officielle, mais en démonstration. Tout comme le tir à la sarbacane, ou le Javari, un jeu consistant à esquiver des flèches en se protégeant le corps d’un tube.Mais quand il s’agit de football, tous se lancent sur la pelouse avec la même passion que n’importe quel Brésilien.Le gouvernement étudie une proposition pour organiser un Mondial de football indigène en mai 2014, à quelques semaines du Mondial officiel organisé par la Fifa.L’équipe féminine de foot des Kariri Xoco l’emporte finalement aux tirs au but sur celle des Zuri. Mais le football n’est pas vraiment le fort des compétitrices qui éclatent de rire sans arrêt sur le terrain écrasé de chaleur.Une gaieté générale à peine troublée par les sanglots stridents d’une petite fille, qui ne veut pas que sa mère entre en jeu.

Voir de plus:

Protest Erupts During World Indigenous Games in Brazil
Jenny Barchfield, Associated press
PALMAS, Brazil

ABC news

ct 28, 2015
A noisy demonstration broke out Wednesday during the 100-meter dash competition at the World Indigenous Games, forcing a premature end to the day’s events at what organizers have described as the indigenous Olympics.

The protesters, a boisterous crowd made up mostly of native Brazilians in traditional dress, were outraged over a land demarcation proposal that they say would be catastrophic for Brazil’s 300 or so surviving tribes.

The proposed constitutional amendment would transfer the right to demarcate indigenous lands from the executive branch to Brazil’s Congress, which is heavily influenced by the powerful big agriculture lobby that has fought against indigenous reserves in the past.

A committee in the Chamber of Deputies approved the proposal late Tuesday, though it must get through the full lower house and Senate, then be signed by President Dilma Rousseff in order to become law.

Brandishing handwritten banners against the proposal, around 100 demonstrators breezed past security guards and onto the floor of the sporting arena in Palmas. Hundreds of others ran to join the group as spectators cheered them on.

The announcer initially ignored the mass of protesters — although, dressed in feathers body paint, with some brandishing spears or bows and arrows, they proved impossible to ignore.

Narube Werreria, a young woman from the Karaja nation, scrambled up into the VIP area and seized the microphone to deliver a heated attack on the proposal.

« When we were here at the games, they were there in Congress plotting to steal our lands, » she yelled. « Soon, there will be no more indigenous peoples, no more forest, no more animals. »

The protest was loud but peaceful. After about 20 minutes, the demonstrators turned and filed quietly out of the arena.

The crowd of a couple thousand spectators booed when organizers finally announced an end to the day’s activities, inviting the crowd to return Thursday.

Panamanian Cesar Cires had been slated to take part in a demonstration of the traditional games of his Ngabe-Bugle people, but his event was among the activities scrapped.

Still, Cires said he supported the demonstrators.

« We travelled a long way to be here, so it is a bit disappointing, » he said. « But we as indigenous people understand our Brazilian brothers’ plight. Next time, we’ll join the protest, too. »

Voir par ailleurs:

Salma Hayek donne le sein à un mystérieux bébé africain

Staragora

11/02/2009

L’Afrique fait décidément un drôle d’effet à nos amies les stars. Après la course à l’adoption faite par Madonna et Angelina Jolie (qui a des vus sur un orphelin en Namibie), voilà que c’est au tour de Salma Hayek de se retrouver en Sierra Leone, avec un nouveau né dans les bras. On le voit même en train de téter ses généreuses mamelles !

En visite dans un pays ravagé par des années de guerres civiles, l’actrice de 42 ans a offert son lait à un petit bébé dont la mère trop amoindrie n’était plus en été d’allaiter. Un geste remarquable, fait avec autant de modestie que de naturel.

Salma raconte que sa grand-mère, vivant autrefois dans un village déshérité du Mexique, avait fait exactement pareil avec un petit enfant, laissé à l’abandon, qui pleurait dans la rue.

Divorcée du richissime homme d’affaires français Pinault, l’actrice a une fille, Valentina, 1 an.

Ambassadrice pour l’UNICEF, Salma Hayek joue les mères de substitution photo et vidéo

Voir encore:

2005 : ils s’en foutent de la mort de Le Chenadec et d’Irvoas
Monique Bousquet

Ripost laïque

27 octobre 2015

Hier, 26 octobre, dix ans après les émeutes des banlieues, notre Premier Ministre réunissait aux Mureaux  un comité interministériel.

C’est ainsi que nous avons pu le voir  accompagné de pas moins de  17 ministres et d’élus toutes écharpes tricolores dehors, marcher dans les rues  des Mureaux dans ce qui ressemblait  à une commémoration solennelle de ces événements qui ont sidéré le monde entier et dans lesquels une certaine presse étrangère voyait un conflit ethnique.

Qu’y avait-il à commémorer? Il est vrai qu’en France les élus ont honte de nos victoires. Il suffit de visiter le mémorial élevé à Poitiers qui qualifie la bataille de « victoire truquée » et  Charles Martel de bâtard illégitime,  ou d’observer les commémorations des batailles napoléoniennes qu’affectionnent tant les Anglo-Saxons, auxquels la France n’hésite pas à prêter un navire pour rejouer la défaite de Trafalgar tout en refusant de  célébrer Austerlitz ou les nombreuses autres victoires de l’Empereur.

On préfère le compassionnel, là on sait faire.  Nées en Belgique, les marches blanches ont traversé le Quiévrain pour devenir notre spécialité. En toutes circonstances. De « Je suis Charlie » à l’effroyable accident de Puisseguin.

D’ailleurs, notre Premier Ministre l’a bien dit. « Il ne s’agit pas d’acheter la paix sociale ». Qui aurait pu penser une chose pareille!  Ni d’aller à la pêche aux voix. Honni soit qui mal y pense! Simplement donner des signes de reconnaissance à la banlieue, commémorer en quelque sorte un événement qui fera date dans l’Histoire de France –  et je ne doute pas qu’il entrera bientôt dans nos manuels scolaires – et lancer un énième Plan Marshall qui ressemble, comme les précédents,  à des mesures expiatoires.

Interviewé pour l’occasion dans l’émission des Grandes Gueules, un élu décelait un léger mieux. Il y a moins d’agressions, avançait-il,  mais elles sont plus violentes. Les victimes, on ose l’espérer, apprécieront certainement la délicate différence. Mais, le chômage, le manque de moyens… poursuit-il avec le ton de circonstance.  Bref, le maire réclame des subventions. Pour les élus, les problèmes de banlieue sont avant tout sociaux et économiques.

A quoi il ne faut pas manquer d’ajouter les problèmes de discrimination dont se prétendent victimes les jeunes de banlieue, qui ne sauraient être le fait que d’un racisme atavique, latent même chez les meilleurs d’entre nous. Blogueuse au Bondy Blog, créé par des journalistes suisses venus s’installer en 2005 à Bondy, en plein cœur des événements, Widad Kefti s’indigne qu’encore aujourd’hui, il n’y ait quasiment pas de journalistes non-Blancs à Libération, au Monde, et même à Mediapart. On notera au passage les arguties de notre novlangue, qui interdisent aux Blancs de se définir comme Blancs mais autorise son contraire.

Aussi, notre gouvernement passe-t-il à la vitesse supérieure et annonce une série de mesures coercitives  qui n’épargneront ni les maires, ni la police, ni l’école.  Il promet des passages en force contre les maires récalcitrants, des caméras-piétons, des testings, une carte scolaire plus rigide, qui laissent entrevoir des lendemains soviétoïdes.

Alors en cette période d’anniversaire et à l’approche de la Toussaint, je voudrais combler un oubli de notre gouvernement. Bien involontaire, à n’en pas douter.

Je voudrais rappeler le souvenir des deux vraies victimes. Je veux parler de Jean-Jacques le Chenadec et de Jean-Claude Irvoas.

Qui sont-ils? Si vous les avez oubliés, vous avez des excuses, parce que ce sont les morts oubliés de ces événements, pire qu’oubliés, tus, escamotés, gommés.

Alors pour rappel, Jean-Jacques le Chenadec, est cet homme âgé de 61 ans qui, à Stains, était descendu  en bas de son immeuble  parce que des jeunes mettaient le feu à des poubelles. Ils l’ont tué. Le meurtrier a été condamné à cinq ans de prison; il doit être libre à l’heure qu’il est.

Jean-Claude Irvoas, 56 ans, a voulu prendre en photo du mobilier urbain, à Epinay-sur-Seine. Des trafiquants de drogue, croyant qu’il les prenait en photo, l’ont agressé. M. Irvoas, selon l’un des agresseurs,  a prétendu être officier de police. Les quatre dealers l’ont achevé.

A Clichy-sous-bois, on inaugure aujourd’hui une allée qui porte le nom des deux jeunes morts dans le transformateur. Il n’y aura pas de plaques commémoratives pour Jean-Jacques le Chenadec et Jean-Claude Irvoas.

Une pensée pour les familles de ces deux hommes morts deux fois,  de l’incurie de l’Etat et de son silence. On préfère commémorer la jeunesse qui met la France à feu et à sang.

Voir également:

Les agresseurs du photographe d’Épinay aux assises

Stéphane Durand-Souffland
Le Figaro

02/01/2010

La mort de Jean-Claude Irvoas avait suscité un vif émoi en octobre 2005. Ni les témoignages, ni la séquence filmée par la caméra de surveillance, n’expliquent les constatations du légiste.

Dans l’après-midi du 27 octobre 2005 à Épinay-sur-Seine (Seine-Saint-Denis), une brève altercation mettait aux prises un homme et trois individus. Le premier chutait lourdement sur le trottoir : il succombait peu après, en dépit de tentatives de réanimation.

Il s’appelait Jean-Claude Irvoas. Salarié par un spécialiste de l’éclairage urbain, âgé de 56 ans, il voulait photographier un lampadaire pour enrichir son catalogue. Sa compagne et sa fille ont assisté à la scène tragique, filmée de surcroît par une caméra de vidéosurveillance.

Condamnés par la cour d’assises de Seine-Saint-Denis en 2007, ses agresseurs présumés ont fait appel et comparaissent à nouveau, à Paris, à partir de mardi et jusqu’à vendredi prochain.

L’affaire avait suscité un vif émoi à Épinay-sur-Seine et fait grand bruit, à l’époque, dans un contexte d’émeutes urbaines dont elle était toutefois déconnectée. L’extrême droite avait tenté de la récupérer pour crier au racisme antiblanc, alors que trois des quatre individus concernés sont d’origine européenne.

Jean-Claude Irvoas est mort car Samba Diallo, Sébastien Béliny, Benoît Kusonika et Icheme Brighet, qui ont reconnu leur participation, voulaient lui dérober son appareil numérique. Le premier, en effet, «dealait» du cannabis : il a cru que M. Irvoas le photographiait. Celui-ci, espérant effrayer ses agresseurs, avait prétendu qu’il était «flic à Nanterre»…

90 secondes d’échauffourée
L’échauffourée n’a duré que 90 secondes, comme l’avait révélé Le Figaro après avoir pu visionner les images saisies par le dispositif de vidéosurveillance installé par la municipalité dans ce quartier bien connu pour être le théâtre d’un trafic de stupéfiants. Reste que ni les témoignages humains, ni la brève séquence captée par la bande magnétique, n’expliquent les constatations du médecin légiste. Tant les agresseurs présumés que les proches de la victime font état d’un unique coup violent qui aurait déséquilibré le photographe amateur ; or plusieurs traces relevées sur le corps de ce dernier laissent penser qu’il a été molesté avec davantage d’acharnement.

À l’issue du procès de novembre 2007, l’avocat général avait requis des peines allant de cinq à dix-huit ans d’emprisonnement pour les quatre comparses. Après un délibéré de plus de sept heures, la cour et les jurés ont revu à la baisse les sanctions : deux ans de prison pour Sébastien Béliny, simple guetteur, douze années de réclusion pour MM. Diallo et Brighet, complices du crime, et, enfin, quinze pour Benoît Kusonika, son auteur. Ce jeune homme né à Limoges, 25 ans lors des faits, se montrait parfois violent avec sa compagne d’alors. Il avait passé une nuit blanche et fumé quelques joints lorsque son chemin a croisé celui de la victime.

Au procès de Bobigny, le père de M. Kusonika avait demandé pardon à la partie civile. Évoquant la victime, il déclarait ainsi : «Cet homme-là, c’est moi, c’est nous, c’est tout le monde ici ! Ç’aurait pu être n’importe qui.»

Voir de plus:

Peines allégées en appel contre les assassins de Jean-Claude Irvoas

Georges Brenier

RTL

09/01/2010

La cour d’assises de Paris a légèrement réduit vendredi soir les peines infligées en appel aux trois agresseurs de Jean-Claude Irvoas, un père de famille de 56 ans battu à mort lors des émeutes de 2005, alors qu’il photographiait des lampadaires à Epinay-sur-Seine (Seine-Saint-Denis). Ainsi, Benoît Kusonika, seul accusé à reconnaître avoir frappé Jean-Claude Irvoas, alors consultant pour un spécialiste de l’éclairage urbain, a vu sa condamnation passer de 15 à 14 ans de réclusion criminelle. Samba Diallo et Icheme Brighet, qui avaient été condamnés le 23 novembre 2007 à douze ans de réclusion par la cour d’assises de Seine-Saint-Denis, ont vu leurs peines passer à respectivement 10 et 11 ans.

A l’issue de près de sept heures de délibéré, Sébastien Béliny a vu confirmée sa peine de deux ans d’emprisonnement  pour « complicité de vol avec violences ayant entraîné la mort ».

Jeudi, l’avocat général François-Louis Coste avait requis une peine de cinq ans dont trois ans avec sursis contre Béliny, de 18 ans contre Kusonika et de 15 ans contre les deux autres.

En dépit de ce nouveau procès,  le doute subsiste pourtant sur huit des coups portés à la victime. Car si neuf lésions ont été relevées par les médecins, seul l’un des coups – celui qui  a provoqué la chute mortelle de la victime – a été reconnu par Kusonika.

Épinay : la fille de la victime raconte l’agression mortelle
Anne-Charlotte De Langhe
Le Figaro

22/11/2007

Le 27 octobre 2005, Jean-Claude Irvoas a été victime d’une agression «très rapide» par des jeunes le soupçonnant d’être un policier.

D’emblée, un mauvais pressentiment. Le 27 octobre 2005, lorsque son père pénètre en voiture dans le quartier chaud d’Orgemont, Floriane Irvoas éprouve un réel malaise. «De la peur», même. L’adolescente, alors âgée de 16 ans, vient de déjeuner en famille au bord du lac d’Enghien. Mais pour les besoins de son métier, Jean-Claude Irvoas tient à clôturer la balade par une halte rue de Marseille, à Épinay-sur-Seine (Seine-Saint-Denis). Le temps pour lui de prendre quelques clichés d’un lampadaire conçu par la société qui l’emploie. Quelques minutes, à peine, qui conduiront à l’agression mortelle de ce consultant de 56 ans par quatre jeunes hommes, que juge depuis mardi par la cour d’assises de Seine-Saint-Denis à Bobigny.

À la barre, Floriane raconte. «Avant de se garer, mon père nous a dit : “Mettez vos casques !”. Il plaisantait mais je n’étais pas rassurée.» Brigitte, elle, demande à son époux de «faire vite». «Je savais qu’il était chanceux et qu’il ne lui arrivait jamais rien», confie-t-elle à son tour. Muni de l’appareil photo numérique de Floriane, Jean-Claude Irvoas descend de son véhicule et fait plusieurs mètres à pied. Repéré par Sébastien Béliny, aujourd’hui accusé de complicité, le quinquagénaire intrigue un groupe de jeunes. «Y’a un mec qui prend des photos», prévient Béliny, inquiet d’un éventuel repérage policier dans ce secteur, chasse gardée des dealers d’Épinay.

Samba Diallo, Benoît Kusonika et Icheme Brighet suivent alors Jean-Claude Irvoas. Les déclarations confuses des accusés n’ont jusqu’à présent pas permis de dire si le vol était leur seul mobile. Depuis la banquette arrière du véhicule familial, Floriane, elle, aperçoit son père revenir. «J’étais soulagée, dit-elle. Mais lorsque j’ai vu qu’il était suivi par trois individus, dont un avec une capuche, je me suis dit : “Il va se passer quelque chose.”» En effet, Samba Diallo saisit le bras de Jean-Claude Irvoas, le traîne à l’abri de feuillus, avant d’être rejoint par Brighet et Kusonika. Une agression «très, très rapide», confiera un enquêteur de la brigade criminelle, préférant parler d’un «acte lâche et stupide» plutôt que d’un «lynchage».

Caméra de surveillance
Immortalisée par une caméra de vidéosurveillance, la scène reste cependant à jamais obscurcie par la présence dans le champ de vision d’un saule pleureur. Pour se défaire de l’emprise de ses agresseurs, Jean-Claude Irvoas aurait prétendu être «un flic de Nanterre». À ces mots, Benoît Kusonika aurait, lui, «pété les plombs», assénant à l’homme le coup de poing fatal.

Aussi, à l’heure où Brigitte portait secours à son mari, «du sang plein les mains» et sous le nez de passants pour la plupart indifférents, Diallo et Béliny filaient se changer les idées au centre commercial de Villetaneuse. Non sans avoir pris soin de modifier leur tenue vestimentaire afin de ne pas être repérés. Un classique dans la cité : «Lorsqu’on fait un p’tit coup, tout de suite après on se change», dira Samba Diallo.

Voir de même:

Emeutes de 2005 : cinq ans de prison pour l’agresseur de Le Chenadec
Le Parisien

12 Juin 2009

Salaheddine Alloul a été condamné vendredi soir à cinq ans de prison pour le coup mortel qui a entraîné la mort de Jean-Jacques Le Chenadec. Le drame s’était déroulé le 4 novembre 2005, un de ces soirs d’émeutes qui embrasaient les banlieues.

La victime était d’ailleurs descendue avec l’un de ses voisins éteindre un feu de poubelles, lorsqu’avait éclaté une altercation avec un groupe de jeunes.

L’avocate générale Agnès Thibault avait requis vendredi après-midi «8 à 10 ans de prison» contre ce jeune homme jugé depuis mercredi aux assises de Bobigny (Seine-Saint-Denis).  Frappé d’un coup de poing, au pied de son immeuble de Stains, la victime, âgée de 61 ans, avait sombré dans le coma et était décédée deux jours plus tard.

Durant le procès, l’accusé de 22 ans a nié avoir frappé Le Chenadec. Les témoins qui ont permis son arrestation en juillet 2007 sont aussi revenus sur leurs déclarations. Mais pour la substitut du procureur, pas doute «Alloul est bien le bon coupable». Pour elle, il a agi «dans un coup de colère, il a perdu la maîtrise de soi. Il ne voulait pas la mort de Jean-Jacques Le Chenadec, c’est pourquoi il a autant de mal à admettre sa responsabilité aujourd’hui», a-t-elle estimé. S’il n’y a pas de preuves matérielles dans le dossier _ «ni empreintes ADN, ni caméras de videosurveillance» _ il y a suffisamment d’éléments, selon Agnès Thibault, pour confondre Salaheddine Alloul. A commencer par ce «menton en galoche», décrit par Jean-Pierre Moreau, le voisin, présent à côté de la victime.

L’avocat de Salaheddine Alloul a plaidé vendredi après-midi. Le verdict est attendu dans la soirée.

Voir de même:

La loi du silence pèse au procès de l’affaire Jean-Jacques Le Chenadec
PROCES Cet homme était décédé après avoir reçu un coup de poing mortel lors des émeutes à Stains (Seine-Saint-Denis), en novembre 2005. Les témoins ont défilé à la barre sans apporter de réponses.

William Molinié

20 minutes

12.06.2009

Motus et bouche cousue, hier, aux assises de Bobigny, où s’est ouvert,mercredi, le procès de l’affaire Jean-Jacques Le Chenadec. Cet homme était décédé après avoir reçu un coup de poing mortel lors des émeutes à Stains (Seine-Saint-Denis), en novembre 2005. Les témoins ont défilé à la barre sans apporter de réponses. Au contraire, la quinzaine de jeunes présents le soir du drame n’ont fait qu’ajouter du flou aux contours déjà bien troubles de l’affaire. « C’est comme ça depuis quatre ans. C’est vraiment lourd à porter », assure, la gorge serrée, Colette, la veuve de la victime.

Les témoins appelés à la barre, pour la plupart des jeunes habitants du quartier, sont revenus sur leurs dépositions, assurant que l’actuel accusé, Salaheddine Alloul, n’était pas le coupable. Avec des arguments bien différents, frôlant parfois la limite de « l’insolence », selon les termes de l’avocat général. L’un accuse l’officier de police de lui avoir « fait dire ce qu’il voulait entendre », l’autre soutien qu’il « s’est trompé », un dernier invoque un « défaut de mémoire ». Même sous la menace d’une comparution immédiate pour faux témoignage, ils maintiendront, contrairement à leurs premières dépositions, que Salah est innocent. Pourquoi ce revirement ? Certains évoquent des pressions. « J’ai été obligé de dire que Salah était coupable pour sauver ma peau », jurera un des témoins et ami de l’accusé, faisant référence à cette fameuse loi de la cité qui interdirait de « balancer les coupables », comme l’évoquait à la barre un officier du service de la police judiciaire du 93. L’avocat de la famille concluait en ces termes, excédé : « J’ai trop de respect pour ma robe pour concourir à ce bal de faux témoins. » Depuis le début du procès, le principal accusé clame son innocence. Il affirme avoir frappé le voisin présent en bas de l’immeuble, M. Moreau, mais pas Jean-Jacques Le Chenadec. « Je suis très choquée par ce procès car aujourd’hui, je ne sais toujours pas qui a tué « le vieux », comme ils l’appellent, et ça, ça me fait très mal », concluait Colette. Le procès s’achève ce soir. Avec l’espoir pour la famille que la soi-disante « omerta » qui pèse sur ce dossier tombe avant les plaidoiries.

Voir encore:

Image of Drowned Syrian Boy Echoes Around World
Details emerge about 3-year-old from Syria who died off Turkish coast
Joe Parkinson in Istanbul and
David George-Cosh in Toronto
Sept. 3, 2015
His name was Aylan. He was 3 years old, from war-torn Syria.

His final journey was supposed to end in sanctuary in Europe; instead it claimed his life and highlighted the plight of desperate people caught in the gravest refugee crisis since World War II.

The images of the toddler’s lifeless body on a Turkish beach have reverberated across the globe, stirring public outrage and embarrassing political leaders as far away as Canada, where authorities had rejected an asylum application from the boy’s relatives.

The child pictured facedown in red T-shirt and shorts was identified as Aylan Kurdi, a Syrian Kurd from Kobani, a town near the Turkish border that has witnessed months of heavy fighting between Islamic State and Syrian Kurdish forces.

He drowned after the 15-foot boat ferrying him from the Turkish beach resort of Bodrum to the Greek island of Kos capsized shortly before dawn on Wednesday, killing 12 passengers. Aylan’s 5-year-old brother, Galip, and his mother, Rehan, were also among the dead. His father, Abdullah, was the only family member to survive.

On Thursday, a distraught Mr. Kurdi, 40, told reporters he was preparing to take the bodies back to Kobani for burial and would stay there.

“From now on, I will live (in Kobani) too. I want to be buried with my family,” he said outside the morgue in the nearby town of Mugla.

Mr. Kurdi brought his family to Turkey three years ago after fleeing fighting first in Damascus, where he worked as a barber, then in Aleppo, then Kobani. His Facebook page shows pictures of the family in Istanbul crossing the Bosporus and feeding pigeons next to the famous Yeni Cami, or new mosque.

From his hospital bed on Wednesday, Mr. Kurdi told a Syrian radio station that he had worked on construction sites for 50 Turkish lira (roughly $17) a day, but it wasn’t enough to live on. He said they depended on his sister, Tima Kurdi, who lived in Canada, for help paying the rent.

Ms. Kurdi, speaking Thursday in a Vancouver suburb, said that their father, still in Syria, had suggested Abdullah go to Europe to get his damaged teeth fixed and find a way to help his family leave Turkey. She said she began wiring her brother money three weeks ago, in €1,000 ($1,100) amounts, to help pay for the trip.

Shortly after, she said her brother called her and said he wanted to bring his whole family to Europe, as his wife wasn’t able to support their two boys alone in Istanbul.

The father of 3-year-old Aylan Kurdi, whose body washed ashore on a Turkish beach, spoke with reporters after harrowing images of his dead son were published across the globe. Image: Associated Press
“If we go, we go all of us,” Ms. Kurdi recounted him telling her. She said she spoke to his wife last week, who told her she was scared of the water and couldn’t swim.

“I said to her, ‘I cannot push you to go. If you don’t want to go, don’t go,’” she said. “But I guess they all decided they wanted to do it all together.”

At the morgue, Mr. Kurdi described what happened after they set off from the deserted beach, under cover of darkness.

“We went into the sea for four minutes and then the captain saw that the waves are so high, so he steered the boat and we were hit immediately. He panicked and dived into the sea and fled. I took over and started steering, the waves were so high the boat flipped. I took my wife in my arms and I realized they were all dead.”

Mr. Kurdi gave different accounts of what happened next. In one interview, he said he swam ashore and walked to the hospital. In another, he said he was rescued by the coast guard.

“My kids were the most beautiful children in the world,” he said outside the morgue. “They woke me up every morning to play with them. They are all gone now. Now all I want to do is sit next to the grave of my wife and children.”

In Canada, Ms. Kurdi said her brother had sent her a text message around 3 a.m. Turkish time Wednesday confirming they had set off. The next time she spoke to him, he was in shock, telling her how he fought vainly to keep his two boys alive in the water, one tucked under each arm.

“They screamed ‘Daddy, please don’t die,” she said he told her. One by one, as he realized they were dead, he closed his eyes and let go, she said.

“He said, ‘I did everything in my power to save them, but I couldn’t,’” she said. “My brother said to me, ‘My kids have to be the wake-up call for the whole world.’”

Social Reactions

Mr. Kurdi said he had paid smugglers some €4,000 for safe passage to Greece. Turkish news agencies reported Thursday that police had detained four Syrians suspected of involvement in arranging the boat.

Across the world, news organizations published a variety of iterations of the image of the boy, with many expressing editorial outrage at the perceived inaction of developed nations to help refugees.

The focus of Canada’s national election campaign shifted Thursday to the country’s response to the migrant crisis, with Prime Minister Stephen Harper defending his government’s track record on refugee issues and pledging to do more.

Canadian media had cited Ms. Kurdi in Wednesday reports saying Aylan’s family had applied to immigrate to Canada, but she said on Thursday that the application was for another brother, Mohammad. That application was rejected because “it did not meet regulatory requirements for proof of refugee status recognition,” Canada’s immigration department said.

President Recep Tayyip Erdogan of Turkey—which has taken 1.7 million of Syria’s estimated 4 million refugees—castigated Europe for what he said was its failure to address the migration wave and the conflicts behind it.

He accused the European Union of bickering over distribution of immigrants while much poorer nations like Turkey, Jordan and Lebanon take in millions of refugees from Syria, Iraq and beyond.

“The European nations that have turned the Mediterranean into a grave for immigrants share the sin for each immigrant’s death,” Mr. Erdogan said. “It is not only immigrants who are drowning in the Mediterranean, it is also our humanity.”

In the U.K., where the government is facing mounting calls to offer more asylum spots for refugees, an online petition urging Prime Minister David Cameron to accept more asylum seekers surged to more than 300,000 signatures from 40,000 a day earlier.

Mr. Cameron said he was “deeply moved” by the photos of the deaths and pledged to fulfill Britain’s “moral responsibility.” French Prime Minister Manuel Valls said the images showed the need for urgent action by Europe.

Morning television shows across Europe were already comparing the image’s power to Nick Ut’s Pulitzer Prize-winning 1972 photograph of a 9-year-old Vietnamese girl running naked, suffering agonizing burns from a napalm attack.

Nilufer Demir, the photographer from Turkey’s Dogan News Agency who captured the pictures of Aylan on the beach, said her “blood froze” when she saw the body.

“The only thing I could do was to make his scream heard,” said Ms. Demir, who has been photographing immigration since 2003. “I hope something changes after today.”

—Karen Leigh in Dubai and Emre Peker in Ankara contributed to this article.

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Voir enfin:

Banlieues : quand le gouvernement instaure un diplôme national supérieur de hip-hop
André Bercoff
Le Figaro
27/10/2015

Après sa visite aux Mureaux, Manuel Valls a annoncé une batterie de mesures pour les banlieues : parmi celles-ci, l’instauration d’un diplôme national de hip-hop et le soutien à la réalisation d’oeuvres de street-art. La réaction d’André Bercoff.

André Bercoff est journaliste et écrivain. Son dernier livre Bernard Tapie, Marine Le Pen, la France et moi est paru en octobre 2014 chez First.

Une bonne nouvelle n’arrive heureusement jamais seule. En même temps que la décélération des chiffres du chômage – hirondelle qui, si elle ne fait pas le printemps, rend quelques couleurs au teint des princes qui nous gouvernent – la montagne des Mureaux n’a pas accouché que de souris. On le sait: la Commission Interministérielle à l’Egalité et à la Citoyenneté s’est réunie le 26 octobre dernier pour parachever le énième plan sur les banlieues, le lien social, le vivre et se loger ensemble, la diversité, la proximité et autres facteurs indispensables d’une France que l’on espère, un jour, un peu plus apaisée qu’aujourd’hui.

Il serait facile d’ironiser, de parler de cautères sur des jambes de bois, des 50 milliards déjà déversés sur les cités sans que diminuent d’un centimètre carré les territoires perdus de la République, qui ne sont pas perdus pour tout le monde. Drogue et délinquance, communautarisme et exclusion, incivilités et tensions, précarité et chômage: ne jetons pas la pierre aux gouvernements successifs qui ont tout essayé, tout donné, tout distribué, sauf l’essentiel: un cap, une autorité et la conscience qu’au-delà d’une certaine limite, les tickets hors-la-loi ne sont plus valables. Courage du pouvoir et pouvoir du courage: vertus rares.

Dans ce paysage brouillé et opaque, une illumination: le 26 octobre, aux Mureaux, le ministère de la Culture et de la Communication instaure un diplôme national supérieur professionnel de la danse hip-hop. Il va également encourager, de manière sonnante et trébuchante, la réalisation d’œuvres de street art dans le cadre de la commande publique. Il va enfin soutenir le développement de toutes les créativités grâce au Buzz Booster. Quand Fleur Pellerin entend le mot «culture urbaine», elle sort, sous les bravos, son carnet de chèques.

Point de méprise: le hip-hop, le street art et les musiques urbaines peuvent engendrer de très belles œuvres et font partie intégrale, sinon intégrée, du paysage contemporain. Mais ce qui est hallucinant, c’est cette rage étatique de tout récupérer dès l’embryon, dans des domaines dont la qualité, l’originalité et le talent sont dus essentiellement à leur ADN rebelle, marginal, souterrain. Tout se passe comme si, désormais, le moindre cri contestataire, qu’il soit graphique, sonore ou audiovisuel, doit être dans tous les sens du terme, «assisté» par l’Etat providence. Que les grands esprits de tous les temps aient eu besoin de mécènes, cela est établi ; que le moindre graffiteur en mal de muraille se transforme en intermittent du spectacle, ce n’est peut-être pas la meilleure manière de l’encourager dans l’extension sablonneuse et malaisée des champs de la création véritable.

Le souci, aussi généreux que monomaniaque, de mettre, dès ses balbutiements, n’importe quel débutant en couveuse ne produira jamais, au mieux, que des poulets en batterie. La «mère des arts, des armes et des lois» mérite tout de même autre chose et peut-être que tout cela ne soit pas exprimé qu’en anglais.


Imperialisme musulman: Attention, un colonialisme peut en cacher un autre (No imperialism or colonialism, please, we’re Muslims !)

6 août, 2015

imageL’Arabie Saoudite n’est rien d’autre qu’un Daesh qui a réussi. Éric Zemmour
Obama demande pardon pour les faits et gestes de l’Amérique, son passé, son présent et le reste, il s’excuse de tout. Les relations dégradées avec la Russie, le manque de respect pour l’Islam, les mauvais rapports avec l’Iran, les bisbilles avec l’Europe, le manque d’adulation pour Fidel Castro, tout lui est bon pour battre la coulpe de l’Amérique. Plus encore, il célèbre la contribution (totalement inexistante) de l’Islam à l’essor de l’Amérique, et il se fend d’une révérence au sanglant et sectaire roi d’Arabie, l’Abdullah de la haine. Il annule la ceinture anti-missiles sise en Alaska et propose un désarmement nucléaire inutile. (…) Plus encore, cette déplorable Amérique a semé le désordre et le mal partout dans le monde. Au lieu de collaborer multilatéralement avec tous, d’œuvrer au bien commun avec Poutine, Chavez, Ahmadinejad, Saddam Hussein, Bachir al-Assad, et Cie, l’insupportable Bush en a fait des ennemis. (…) Il n’y a pas d’ennemis, il n’y a que des malentendus. Il ne peut y avoir d’affrontements, seulement des clarifications. Laurent Murawiec
Voilà plus de 60 ans que les gouvernements américains successifs s’opposent à la nation iranienne. En 1332 [1953] avec un coup d’Etat ils ont renversé le gouvernement national de l’Iran et l’ont remplacé par un régime dur, impopulaire et despotique. (…) Le 15 Khordad 1342 [5 juin 1963] ils ont humilié notre nation et ont tué 15 000 personnes de cette nation et ont exilé le chef de notre nation [Ajatollah Khomeini]. En 57 [1978] ils ont tué plus de 1 500 personnes sur la place des martyrs et les tueurs ont reçu le soutien du président américain. Ils ont soutenu la dictature jusqu’au dernier jour. Ils se sont opposés à la révolution de la nation iranienne en quête de liberté, indépendance et justice. Mahmoud Ahmadinejad (discours de Kermanshah, le 28 janvier 2009)
En pleine Guerre froide, les États-Unis ont joué un rôle dans le renversement d’un gouvernement iranien démocratiquement élu. Barack Hussein Obama
“We know they don’t need to have an underground, fortified facility like Fordo in order to have a peaceful program.” Obama (Dec. 7, 2013)
Iran has never intended and will never wish to develop nuclear weapons. Hassan Rouhani (Apr. 9, 2015)
Head of the Atomic Energy Organization of Iran (AEOI) Ali Akbar Salehi also (…) pointed to “unfounded allegations” by some world powers over the past 10 years against Iran’s nuclear program and said it has been proved that such false claims have aimed to “exert cruel and illegal pressure [on the country] to prevent the Iranian nation and government’s march on the path of all-out development and progress.” Presstv.ir
We’re not fixated on Iran specifically accounting for what they did at one point in time or another. We know what they did. We have no doubt. We have absolute knowledge with respect to the certain military activities they were engaged in. What we’re concerned about is going forward.” Kerry (Jun. 6, 2015)
Every one in the world knows that our Supreme Leader (Ayatollah Seyed Ali Khamenei) has placed a religious ban on the development, use or acquisition of military nuclear technology and Iran has never been after atomic bombs. » Hassan Rouhani (Jul. 14, 2015)
« I recognize that resorting to force may be tempting in the face of the rhetoric and behavior that emanates from parts of Iran. It is offensive. It is incendiary. We do take it seriously. But superpowers should not act impulsively in response to taunts, or even provocations that can be addressed short of war. Just because Iranian hard-liners chant ‘death to America’ does not mean that that’s what all Iranians believe. In fact, it’s those hard-liners who are most comfortable with the status quo. It’s those hard-liners chanting ‘death to America’ who have been most opposed to the deal. They’re making common cause with the Republican caucus.” Obama (Aug. 6, 2015)
A senior intelligence official, when asked about the satellite imagery, told us the IAEA was also familiar with what he called « sanitization efforts » since the deal was reached in Vienna, but that the U.S. government and its allies had confidence that the IAEA had the technical means to detect past nuclear work anyway. Bloomberg
What’s curious is that the deal that the Obama Administration now celebrates is based on the same principles that the White House now derides as fairy tales. Like parents putting their children to bed, the White House once sang lullabies to congress and U.S. allies to quiet their concerns about the administration’s diplomatic approach to the Iranian nuclear program. Comparing the administration’s past public statements about the deal with its current positions is a lesson in the political uses of fairy tales … Tablet
The French Revolution, he insists, was a continental attempt to imitate England’s Glorious Revolution, and as soon as it went beyond installing a constitutional monarchy and descended into Jacobinism it drowned democracy itself in blood. Jacobin democracy—populist, egalitarian, naturally inclined to see Marx as the heir of Robespierre—is European. Real democracy—an independent civil society, rule of law, constitutional checks and balances—is an invention of « Anglo-Celtic civilization. »
Britain was lucky, rather than predestined, to be free. Liberty, he argues, is a happy accident of England’s history: « Since the collapse of Rome, there has never been any significant period in Britain when the state was strong enough to enforce its will without considerable concessions to the rights and liberties of important sections of its subjects and without reliance upon consent. » In Britain—and in America—society created and controlled the state. In continental Europe, the state created and controlled both society and nation.
In Conquest’s view, South Africa, India, and democratic Nigeria share more with Canada, the US, and Britain than they do with African and Asian neighbors with political cultures of non-English origin. Common institutions—liberal constitutionalism, the rule of law, checks and balances, and common values like tolerance and individual rights—as well as a common language provide the basis for « a more fruitful unity » than, for example, common membership in the divided and generally impotent United Nations. Michael Ignatief
“The mere existence of the U.S.S.R., and its ideas, distorted the way in which many people over the whole world thought about society, the economy, human history. Many were seduced by the comfortable word ‘socialism,’ even to the extent of rejecting the Western ideas of free discussion, political compromise, plural society, piecemeal practicality, change without chaos.” Robert Conquest
« The Arab conquerors acted in a typically imperialist fashion from the start, subjugating indigenous populations, colonizing their lands, and expropriating their wealth, resources, and labor. (…) From the first Arab-Islamic empire of the mid-seventh century to the Ottomans, the last great Muslim empire, the story of Islam has been the story of the rise and fall of universal empires and, no less important, of imperialist dreams.” Ephraim Karsh
Whether it was the Romans in Gaul, the Arabs throughout the Mediterranean and Southern Asia, the Huns in Eastern Europe, the Mongols in China, the Turks in the Middle East and the Balkans, the Bantu in southern Africa, the Khmer in East Asia, the Aztecs in Mexico, the Iroquois in the Northeast, or the Sioux throughout the Great Plains, human history has been stained by man’s continual use of brutal violence to acquire land and resources and destroy or replace those possessing them. Scholars may find subtle nuances of evil in the European version of this ubiquitous aggression, but for the victims such fine discriminations are irrelevant. (…) Yet this ideologically loaded and historically challenged use of words like “colonial” and “colonialist” remains rife in analyses of the century-long disorder in the Middle East. Both Islamists and Arab nationalists, with sympathy from the Western left, have blamed the European “colonialists” for the lack of development, political thuggery, and endemic violence whose roots lie mainly in tribal culture, illiberal shari’a law, and sectarian conflicts … Bill Thornton

Cachez cet imperialisme et ce colonialisme que je ne saurai voir !

Au lendemain de la signature d’un accord historique …

Sur le programme nucleaire inexistant …

D’un pays en train d’en effacer les dernieres traces …

Par un president americain expurgeant une faute imaginaire

 Et combattant un ennemi sans nom

Quel meilleur hommage en cette disparition de celui qui fut si longtemps seul, pendant la guerre froide, a denoncer les mensonges du monde communiste …

Que ce rappel par l’islamologue Bruce Thornton et le site The Muslim issue …

Que l’imperialisme et le colonialisme occidentaux dont tant les islamistes que leurs idiots utiles nous rabattent les oreilles …

Ne sont non seulement pour rien dans la situation actuelle du Moyen-Orient …

Mais qu’ils ont historiquement peu a apprendre des quelque quinze siècles d’imperialisme musulman …

Y compris celui qui de Chypre a la Papouasie occidentale (respectivement depuis 41 et 49 ans) …

Et sans parler de la  pretendue et oxymorique Republique islamique d’Iran comme du soi-disant Etat islamique …

Continue a sevir dans la plus grande indifference, voire la complicite du pretendu Monde libre ?

MUSLIMS WORLDWIDE
West Papua: The small island where 15% of population have been killed by Muslims
The Muslim issue

August 2, 2015

Muslims are slaughtering the aboriginals of West Papua after taking occupation by force, and killing their dreams of independence granted onto them.

It’s so easy to forget that Muslim violence and oppression is an everyday reality in many small places around the world too.

The people of West Papua have been suffering under Indonesian occupation since 1962. Over 500,000 civilians have been killed, and thousands more have been raped, tortured and imprisoned by Muslims. Foreign media and human rights groups are banned from operating in West Papua, so people rarely hear about the situation there.

The Indonesian archipelago has been an important trade region since at least the 7th century, when Srivijaya and then later Majapahit traded with China and India. Local rulers gradually absorbed foreign cultural, religious and political models from the early centuries CE, and Hindu and Buddhist kingdoms flourished.

Indonesian history has been influenced by foreign powers drawn to its natural resources. Muslim traders brought the now-dominant Islam, while European powers brought Christianity and fought one another to monopolise trade in the Spice Islands of Maluku during the Age of Discovery. Following three and a half centuries of Dutch colonialism, Indonesia was granted its independence from the Dutch after World War II.The Dutch tried to avoid a Muslim takeover of the region and to prepare the natives for independence, the Dutch significantly raised development spending off its low base, began investing in Papuan education, and encouraged Papuan nationalism. But once the Dutch left freedom did not last long and the Muslims quickly moved in and took over.

Indonesia’s history has since been turbulent under its Muslim rule, with challenges posed by natural disasters, mass slaughter, corruption, separatism, a democratisation process, and periods of rapid economic change.

West Papua – The Secret War in Asia

The following short film gives a good introduction to what is happening in West Papua.

History

West Papua was colonised by the Netherlands in 1898, along with the islands that now make up Indonesia. When the Republic of Indonesia became an independent nation state in 1949, West Papua remained under Dutch control. The Dutch government began preparing West Papua for its own independence throughout the 1950s. At the end of 1961, West Papua held a Congress at which its people declared independence, and raised their new flag – the Morning Star.

But within months the dream was dead. The Indonesian Muslim military invaded West Papua and conflict broke out between the Netherlands, Indonesia and the indigenous population regarding control of the territory. The US intervened and engineered an agreement between Indonesia and the Netherlands, which in 1962 gave control of West Papua to the United Nations and one year later transferred control to Indonesia. The Papuans were never consulted. However, the agreement did promise them their right to self determination – a right which is guaranteed by the UN to all people in the world.

Act of No Choice

By 1969 there was widespread resistance to Indonesian rule. The Indonesian military had killed and imprisoned thousands of Papuans in the seven years it had occupied the country – yet it was under these conditions that the people were supposed to exercise their right to self determination. It was agreed that the UN should oversee a plebiscite of the people of West Papua, in which they would be given two choices: to remain part of Indonesia or to become an independent nation. This vote was to be called the ‘Act of Free Choice.’

Protests at Act of Free Choice

West Papuans holding placards, calling for UN assitance, after Indonesia’s invasion of West Papua in 1962

But the Act was a sham. Instead of overseeing a free and fair election, the UN stood by while Indonesia rigged the vote. Declaring that the Papuans were too ‘primitive’ to cope with democracy, the Indonesian military hand-picked just 1,026 ‘representative’ Papuans, out of a population of one million, bribed them and threatened to kill them and their families if they voted the wrong way. So strong was the intimidation that despite widespread opposition to Indonesian rule, all 1,026 voted to remain a part of Indonesia. Despite protests from the Papuans, a critical report by a UN official and condemnation of the vote in the international media, the UN shamefully sanctioned the result and West Papua has remained under control of the Indonesian state ever since. The Papuans now dub this episode ‘the Act of No Choice’.

Consigning the fate of a million people to live under the brutal occupation that ensued is one of the most shameful chapters in the history of the UN. Recently there have been a number of detailed reports that heavily criticise the actions of Indonesia, the UN, and its member states during this period. One of the aims of the Free West Papua Campaign is to persuade the UN to review its role in this event and allow the Papuans a true act of self determination.

The People and Land Under Attack

Freeport Mine

Since the first days of Indonesian occupation, the people and land of West Papua have been under relentless attack. In an attempt to control the Papuans, and to claim the land to make way for resource extraction, the Indonesian army has systematically murdered, raped and tortured people in numbers that could constitute a genocide. One of the worst examples of this is the displacement and killing of thousands of people to make way for the giant American- and British-owned Freeport mine, the largest gold mine in the world, which has reduced a sacred mountain to a crater and poisoned the local river system. In a further attempt to eradicate Papuan culture, around one million people from overcrowded shanty towns across Indonesia have been moved into ‘transmigration’ camps cut into the forests.

Resistance to Indonesian Colonialism

Resistance to the Indonesian occupation started from the first days after the invasion. An armed guerrilla group called the OPM (Free Papua Movement) was formed in 1970 to resist the colonisation of West Papua. The OPM carried out a number of guerrilla attacks on the Indonesian military and on the holdings of multinational companies who had taken Papuan land and resources – including a successful attempt to close down the Freeport gold and copper mine. Armed mostly with bows and arrows, the small, ragged but determined OPM fought an almost unknown war against the well-armed, Western-backed Indonesian military for decades.

Recent Years

Following the fall of the Indonesian military dictator, General Suharto, in 1998, a political space briefly opened up in West Papua. The Morning Star flag was flown again and a huge public congress was held in the year 2000 with hundreds of delegates from tribes all across Papua. The Congress rejected the result of the 1969 Act of Free Choice and reaffirmed West Papua as an independent nation. It also gave power to the newly formed Papuan Presidium Council (PDP) to gain world recognition for West Papua’s independence. But these hopes were soon dashed. Fearing secession, the army moved in, and hundreds of people were shot and arrested for public flag raisings and independence rallies. Then, in November 2001, the charismatic president of the PDP, Theys Eluay, was assassinated by Indonesian soldiers.

Independence aspirations continued to be publicly demonstrated and whilst on the ground the police and military continued to respond with violence and intimidation, the Indonesian state attempted to quell these hopes by passing special autonomy legislation. The legislation was supposed to devolve some power and distribute more resources to West Papua but it is widely regarded as a failure by the indigenous Papuans with corruption leading to money being hoarded or misspent.

In recent years a new independence organisation, the KNPB (National Committee for West Papua) has become prominent. Under its guidance huge independence rallies have been held across West Papua and the West Papuan’s voice is united more than ever. As a result, many of its members have been arrested, tortured and killed. In 2012, the KNPB chairman Mako Tabuni was killed by Indonesian police, whilst many others face lengthy jail sentences of up to fifteen years just for raising the West Papuan flag.

Today West Papua’s tragedy continues with ongoing reports of villages being burnt, Papuans being arrested, tortured and shot and the beautiful natural wilderness being devastated by logging, mining, agricultural and biofuel interests.

“I recognise the inalienable right of the indigenous people of West Papua to self-determination which was violated in the 1969 “Act of Free Choice”. The human rights of each of us are undermined if the human rights of others are denied.”

But there is good news too. The issue of West Papua is creeping up the international agenda as campaign groups, Papuan leaders-in-exile and concerned people all over the world alert their leaders to the injustice that is happening in West Papua.

Despite a ban on foreign journalists, media outlets are beginning to cover the story and have exposed leaked videos of West Papuans being tortured by their Muslim occupiers.

With the advent of the International Parliamentarians for West Papua (IPWP) and the International Lawyers for West Papua (ILWP) politicians and lawyers are beginning to engage with the issue. Things are moving in the right direction – but they need to move faster if more bloodshed is to be avoided, and the people of West Papua’s cry for freedom is finally to be heard.

Ahmad Zainuddin a member of the House of Representatives claims that West Papuan people voted to join Indonesia with the 1969 Act of free choice.

Ahmad Zainuddin, a member of the House of Representatives in Jakarta, Indonesia, claims that West Papuan people voted to join Indonesia with the 1969 Act of free choice.

West Papau occupied region filled with muslim violence

Herded up like cattle and led away onto Indonesian army trucks to be tortured and then murdered. This is the reality of life in occupied West Papua. A land where over 500,000 people have been murdered by the Indonesian army, and thousands more have ‘disappeared’, been raped, tortured and imprisoned.

Voir aussi:

The Truth About Western “Colonialism”

Bruce Thornton

Hoover
July 29, 2015

Language is the first casualty of wars over foreign policy. To paraphrase Thucydides, during ideological conflict, words have to change their ordinary meaning and to take that which is now given them.

One word that has been central to our foreign policy for over a century is “colonialism.” Rather than describing a historical phenomenon––with all the complexity, mixture of good and evil, and conflicting motives found on every page of history––“colonialism” is now an ideological artifact that functions as a crude epithet. As a result, our foreign policy decisions are deformed by self-loathing and guilt eagerly exploited by our adversaries.
The great scholar of Soviet terror, Robert Conquest, noted this linguistic corruption decades ago. Historical terms like “imperialism” and “colonialism,” Conquest wrote, now refer to “a malign force with no program but the subjugation and exploitation of innocent people.” As such, these terms are verbal “mind-blockers and thought-extinguishers,” which serve “mainly to confuse, and of course to replace, the complex and needed process of understanding with the simple and unneeded process of inflammation.” Particularly in the Middle East, “colonialism” has been used to obscure the factual history that accounts for that region’s chronic dysfunctions, and has legitimized policies doomed to fail because they are founded on distortions of that history.

The simplistic discrediting of colonialism and its evil twin imperialism became prominent in the early twentieth century. In 1902 J.A. Hobson’s influential Imperialism: A Study reduced colonialism to a malign economic phenomenon, the instrument of capitalism’s “economic parasites,” as Hobson called them, who sought resources, markets, and profits abroad. In 1917, Vladimir Lenin, faced with the failure of classical Marxism’s historical predictions of the proletarian revolution, in 1917 built on Hobson’s ideas in Imperialism: The Highest Stage of Capitalism. Now the indigenous colonized peoples would perform the historical role of destroying capitalism that the European proletariat had failed to fulfill.

These ideas influenced the anti-colonial movements after World War II. John-Paul Sartre, in his introduction to Franz Fanon’s anti-colonial screed The Wretched of the Earth, wrote, “Natives of the underdeveloped countries unite!” substituting the Third World for classic Marxism’s “workers of the world.” This leftist idealization of the colonial Third World and its demonization of the capitalist West have survived the collapse of the Soviet Union and the discrediting of Marxism, and have become received wisdom both in academe and popular culture. It has underwritten the reflexive guilt of the West, the idea that “every Westerner is presumed guilty until proven innocent,” as French philosopher Pascal Bruckner writes, for the West contains an “essential evil that must be atoned for,” colonialism and imperialism.

This leftist interpretation of words like colonialism and imperialism transforms them into ideologically loaded terms that ultimately distort the tragic truths of history. They imply that Europe’s explorations and conquests constituted a new order of evil. In reality, the movements of peoples in search of resources, as well as the destruction of those already in possession of them, is the perennial dynamic of history.

Whether it was the Romans in Gaul, the Arabs throughout the Mediterranean and Southern Asia, the Huns in Eastern Europe, the Mongols in China, the Turks in the Middle East and the Balkans, the Bantu in southern Africa, the Khmer in East Asia, the Aztecs in Mexico, the Iroquois in the Northeast, or the Sioux throughout the Great Plains, human history has been stained by man’s continual use of brutal violence to acquire land and resources and destroy or replace those possessing them. Scholars may find subtle nuances of evil in the European version of this ubiquitous aggression, but for the victims such fine discriminations are irrelevant.

Yet this ideologically loaded and historically challenged use of words like “colonial” and “colonialist” remains rife in analyses of the century-long disorder in the Middle East. Both Islamists and Arab nationalists, with sympathy from the Western left, have blamed the European “colonialists” for the lack of development, political thuggery, and endemic violence whose roots lie mainly in tribal culture, illiberal shari’a law, and sectarian conflicts.

Moreover, it is blatant hypocrisy for Arab Muslims to complain about imperialism and colonialism. As Middle East historian Efraim Karsh documents in Islamic Imperialism, “The Arab conquerors acted in a typically imperialist fashion from the start, subjugating indigenous populations, colonizing their lands, and expropriating their wealth, resources, and labor.” Indeed, if one wants to find a culture defined by imperialist ambitions, Islam fits the bill much better than do Europeans and Americans, latecomers to the great game of imperial domination that Muslims successfully played for a thousand years.

“From the first Arab-Islamic empire of the mid-seventh century to the Ottomans, the last great Muslim empire,” Karsh writes, “the story of Islam has been the story of the rise and fall of universal empires and, no less important, of imperialist dreams.”

A recent example of this confusion caused by careless language can be found in commentary about the on-going dissolution of Iraq caused by sectarian and ethnic conflicts. There is a growing consensus that the creation of new nations in the region after World War I sowed the seeds of the current disorder. Ignoring those ethnic and sectarian differences, the British fashioned the nation of Iraq out of three Ottoman provinces that had roughly concentrated Kurds, Sunni, and Shi’a in individual provinces.

There is much of value to be learned from this history, but even intelligent commentators obscure that value with misleading words like “colonial.” Wall Street Journal writer Jaroslav Trofimov, for example, recently writing about the creation of the Middle Eastern nations, described France and England as “colonial powers.” Similarly, columnist Charles Krauthammer on the same topic used the phrase “colonial borders.” In both instances, the adjectives are historically misleading.

France and England, of course, were “colonial powers,” but their colonies were not in the Middle East. The region had for centuries been under the sovereignty of the Ottoman Empire. Thus Western “colonialism” was not responsible for the region’s dysfunctions. Rather, it was the incompetent policies and imperialist fantasies of the Ottoman leadership during the century before World War I, which culminated in the disastrous decision to enter the war on the side of Germany, that bear much of the responsibility for the chaos that followed the defeat of the Central Powers.

Another important factor was the questionable desire of the British to create an Arab national homeland in the ruins of the Ottoman Empire, and to gratify the imperial pretensions of their ally the Hashemite clan, who shrewdly convinced the British that their self-serving and marginal actions during the war had been important in fighting the Turks.

Obviously, the European powers wanted to influence these new nations in order to protect their geopolitical and economic interests, but they had no desire to colonize them. Idealists may decry that interference, or see it as unjust, but it is not “colonialism” rightly understood.

No more accurate is Krauthammer’s use of “colonial borders” to describe the region’s nations. Like all combatants in a great struggle, in anticipation of the defeat of the Central Powers, the British and French began planning the settlement of the region in 1916 in a meeting that produced the Sykes-Picot agreement later that year. But there is nothing unexceptional or untoward in this. In February 1945, Churchill, Roosevelt, and Stalin met in Yalta to negotiate their spheres of influence in Germany and Eastern Europe after the war. It would be strange if the Entente powers had notlaid out their plans for the territories of the defeated enemy.

Thus as part of the peace treaties and conferences after World War I, the French and British were given, under the authority of negotiated treaties and the supervision of the League of Nations, the “mandates” over the former Ottoman territories lying between Egypt and Turkey. In 1924 the goal of the mandates was spelled out in Article 22 of the League of Nations Covenant: “Certain communities formerly belonging to the Turkish Empire have reached a stage of development where their existence as independent nations can be provisionally recognized subject to the rendering of administrative advice and assistance by a Mandatory until such time as they are able to stand alone. The wishes of these communities must be a principal consideration in the selection of the Mandatory.”

Thus the nations created in the old Ottoman territory were sanctioned by international law as the legitimate prerogative of the victorious Entente powers. There was nothing “colonial” about the borders of the new nations.

One can legitimately challenge the true motives of the mandatory powers, doubt their sincerity in protesting their concern for the region’s peoples, or criticize their borders for serving European interests rather than those of the peoples living there. But whatever their designs, colonizing was not one of them. Indeed, by 1924 colonialism had long been coming into question for many in the West, and at the time of the post-war settlement the reigning ideal was not colonialism, but ethnic self-determination as embodied in the nation-state, as Woodrow Wilson had called for in February 1918: “National aspirations must be respected; people may now be dominated and governed only by their own consent.” The Anglo-French Declaration issued a few days before the war ended on November 11, 1918 agreed, stating that their aims in the former Ottoman territories were “the establishment of National Governments and administrations deriving their authority from the initiative and free choice of the indigenous populations.”

Again, one can question the wisdom of trying to create Western nation-states and political orders in a region still intensely tribal, with a religion in which the secular nation is an alien import. That incompatibility continues to be an ongoing problem nearly a century later, as we watch the failure of nation-building in Iraq and Afghanistan, and the hopes of the Arab Spring dashed in the violence and disorder of the Arab Winter.

But whatever the sins of the Europeans in the Middle East, colonialism is not one of them. The misuse of the term may sound trivial, but it legitimizes the jihadist narrative of Western guilt and justified Muslim payback through terrorist violence, now perfumed as “anticolonial resistance.” It reinforces what Middle East scholar J.B. Kelly called the “preemptive cringe,” the willingness of the West to blame itself for the region’s problems, as President Obama did in his 2009 Cairo speech when he condemned the “colonialism that denied rights and opportunities to many Muslims.”

This apologetic stance has characterized our foreign policy and emboldened our enemies for half a century. Today the region is in more danger of collapse into widespread violence and more of a threat to our national interests than at any time in the last fifty years. Perhaps we should start crafting our foreign policy on the foundations of historical truth and precise language.

Voir aussi:

The Triumph of Robert Conquest
He chronicled the Soviet terror that so many in the West refused to see.

WSJ

Aug. 5, 2015

Robert Conquest was born in 1917, the year of the Russian Revolution, so it seems fitting that he outlived the Soviet Union by more than 25 years.

The indefatigable historian, and enemy, of Soviet totalitarianism died Tuesday at age 98.

Conquest’s major themes were reality and delusion. “The Great Terror” (1968) was the first and still definitive treatment of Stalin’s purges, gulags, show trials and secret police, meticulously documenting the enormity of the death toll. “Harvest of Sorrow” (1986) chronicled what he called the “terror famines” that followed agricultural collectivization.

When sources inside Russia were few and most Kremlinologists were oblivious, these classics contributed immensely to understanding the nature of the Communist project. They also helped shape the response that won the Cold War; Reagan and Thatcher were among his readers.

Still, until Moscow opened the archives post-1989, leftist intellectuals and especially academics denied the realities Conquest exposed, claiming he exaggerated Stalin’s evil. That debate is now closed beyond challenge.

Conquest dedicated his later years at Stanford’s Hoover Institution to plumbing delusion, which he defined as “massive reality denial,” or why Russia had so many apologists and sympathizers. He blamed the persistence of destructive beliefs and the bottomless human capacity for self-deception.

“The mere existence of the U.S.S.R., and its ideas, distorted the way in which many people over the whole world thought about society, the economy, human history,” Conquest wrote in these pages in 1992. “Many were seduced by the comfortable word ‘socialism,’ even to the extent of rejecting the Western ideas of free discussion, political compromise, plural society, piecemeal practicality, change without chaos.”

Conquest added that the lessons of the bloody 20th century “have not yet been learned, or not adequately so.” Many today across the world still offer solace to dictators and mass murderers, whatever their reasons, so Conquest’s insights into human deception remain and will always be relevant.

Right now the United States of America is being led by the ideological heir of Lenin and Stalin, Barack Hussein Obama. A man raised and mentored by hardcore Communists. I have not read the « Great Terror », but I have read and own « Harvest of Sorrow » and the level of abject depravity depicted is beyond description, reducing Ukraine to the cannibalization of children. A systemic war against « the peasantry and the Kulaks » so brutal that it led Stalin’s wife, Nadya, to commit suicide from guilt. This ideology, morphed and re-marketed to fit 21st Century America, is alive and well in the policies of Barack Obama, who has wrecked the greatest nation in the course of human history with his Third World Bolshevism, paraded as democratic socialism.
Let us use the work of Dr. Conquest as a catalyst and a warning of the detriment a cult of personality wedded to totalitarian ideology can have on a people and a society, so as to stop what happened in the Soviet Union and Nazi Germany from happening here, or else we are going to need historian’s like Robert Conquest to document Obama’s crimes and atrocities against America. You think we would have learned.

It is human nature not to want to believe the worst. It is what makes Leftism possible. To support Leftist causes, one is required to look away, to deny reality. One can only defend their extreme position on abortion if one does not look at sonograms or the recent videos of Planned Parenthood and refuse to hear the gruesome details of partial birth abortion. And so it is with the Iran peace ‘deal’; to support it one is required to ignore the anti-Semitic, anti American pronouncements of Iran’s leaders, their history of deception, their open support for terrorism, and the violent subjugation of their people . Obama argues that his critics are wrong to take things at face value and that the price of their misjudgment will be war. But if Obama is wrong, if the Ayatollah really means what he says, if history really does teach us, what will the price of Obama’s misjudgment be? Peace? Yep, you would have to believe that too.


Rwanda/20e: Levons le secret défense sur le rôle de la France (Will France ever come clean about its role in the Rwandan genocide ?)

6 avril, 2014
https://avaazdo.s3.amazonaws.com/b874c5da24566c689f50d73fb0998745.jpg
Dans ces pays là, un génocide, ce n’est pas trop important. François Mitterrand
Un dramatique cortège de négligences, d’insouciances, d’incompétences, d’hésitations et d’erreurs, a créé les conditions d’une tragédie sans nom. Et donc j’assume ici devant vous la responsabilité de mon pays, des autorités politiques et militaires belges, et au nom de mon pays, au nom de mon peuple, je vous demande pardon pour ça. Guy Verhofstadt (premier ministre belge, 7 janvier 2000)
Ce qu’il s’est passé ici est une défaite pour l’humanité. Ce qu’il s’est passé ici a laissé une trace indélébile. (…) Ce qu’il s’est passé ici oblige la communauté internationale, dont la France, à réfléchir à ses erreurs qui l’ont empêchée de prévenir et d’arrêter ce crime épouvantable. Nicolas Sarkozy  (25 février 2010)
Il faut ouvrir les ventres de ces Tutsis que vous tuez pour qu’ils coulent et que les satellites ne les voient pas. Soldats français au Rwanda lors du génocide (cité par Andrew Wallis)
Nous livrons des munitions aux FAR en passant par Goma. Mais bien sûr nous le démentirons si vous me citez dans la presse. Philippe Jehanne (correspondant de la DGSE, à l’historien Gérard Prunier, en plein génocide rwandais, le 19 mai 1994)
On avait ordre de ne pas bouger, de ne rien faire, surtout pas bouger, rien faire. (…) Les gens nous parlaient d’une vallée, Bisesero, où il y aurait des Tutsis armés jusqu’aux dents. Un jour, on a désobéi (…) aux ordres de notre propre chef (…) le commandant Marin Gillier. Il nous avait interdit d’aller là-bas.» En allant à Bisesero, «on a découvert le pot aux roses : c’est une vallée où 10 000 victimes avaient été tuées. Il en restait 800 dans un état lamentable. Là on s’est rendu compte que c’était pas du tout les Tutsis qui tuaient les Hutus, c’étaient les Hutus qui tuaient les Tutsis, qui les massacraient carrément, tous les jours. Adjudant Thierry Prungnaud (ancien gendarme du GIGN, France Culture, le 22 avril 2005)
Monsieur,… la situation dans mon pays devient de plus en plus critique… Vu l’évolution actuelle du conflit, je vous confirme mon accord pour recruter, pour le gouvernement rwandais, 1000 hommes devant combattre aux côtés des Forces Armées Rwandaises. Augustin Bizimana (ministre de la Défense rwandais, lettre « au Capitaine Paul Barril », 27 avril 1994)
On nous dit qu’au Rwanda, la France aurait commis une “faute politique”. C’est trop ou trop peu. De quelle faute s’agit-il? Il faut l’expliquer! Aurions-nous, par exemple, pris systématiquement le parti d’un camp contre l’autre, des Hutus contre les Tutsis? C’est une contre-vérité. Pendant la période où j’ai conduit la diplomatie française (d’avril 1993 à mai 1995), nous avons fait tous les efforts possibles pour aider à la réconciliation des Rwandais. (…)  l’opération Turquoise (…) a parfaitement accompli la mission qui lui avait été assignée, dans les conditions de temps et de lieu prévues. La présence de l’armée française a permis de sauver des dizaines de milliers de vie et d’arrêter le flux de plusieurs millions de personnes qui fuyaient vers le Zaïre voisin (devenu République Démocratique du Congo). Son intervention est à l’honneur de la France. Dès lors, de quelle faute nous parle-t-on? (…) La diplomatie française ne devrait pas s’écarter de la voie de la vérité et de la dignité.  Alain Juppé (27.04.08)
Ce que je sais, c’est qu’à l’époque, loin de prendre parti pour un camp contre l’autre, le gouvernement français a tout fait pour réconcilier le gouvernement du Président Habyarimana, légalement élu, et le leader du Front Patriotique Rwandais (FPR) , le colonel Kagamé qui, de l’Ouganda où il se trouvait en exil, se lançait dans la reconquête du territoire de son pays. C’est ce qu’on a appelé le processus d’Arusha, du nom de la ville de Tanzanie où se déroulaient les négociations. Ce processus, lancé dès 1992 , a abouti en août 1993 à une série d’accords qui actaient la réconciliation nationale, le départ des troupes françaises présentes au Rwanda, la mise en place d’une force des Nations Unies, la MINUAR, pour surveiller la bonne application de l’accord, et la création d’un gouvernement de transition consacrant la réintégration des exilés tutsis. Nous avons presque réussi à convaincre les parties de respecter cet accord. Nous avons retiré les forces françaises de l’opération Noroît qui étaient présentes sur le sol rwandais depuis octobre 1990 pour protéger les 600 ressortissants français du Rwanda (à l’exception de 24 coopérants militaires dans le cadre d’un détachement d’assistance technique). Une Assemblée nationale de transition s’est installée en mars 1994. Bref le processus de paix semblait bien engagé… jusqu’à l’attentat du 6 avril 1994 qui a évidemment ruiné les efforts de la diplomatie française. Ce que je sais aussi, c’est que loin de se taire sur ce qui s’est alors passé au Rwanda, le gouvernement français a, par ma voix, solennellement dénoncé le génocide dont des centaines de milliers de Tutsis étaient les victimes. Je l’ai dit le 15 mai 1994 à l’issue de la réunion du Conseil des Ministres de l’Union Européenne à Bruxelles, et de nouveau le 18 mai à l’Assemblée Nationale au cours de la séance des questions d’actualité. Ce que je sais, c’est que la communauté internationale a fait preuve d’une passivité, voire d’un « aveuglement » scandaleux. Malgré ce qui se passait sur le terrain et que l’on savait, malgré les appels de son Secrétaire général en exercice, Boutros Boutros-Ghali, qui réclamait l’envoi rapide de 5 000 Casques bleus, le Conseil de Sécurité a été incapable de prendre la moindre décision… sauf celle de ramener les effectifs de la MINUAR de 2548 à 270 hommes (21 avril 1994). Devant la carence de la communauté internationale et les obstacles mis par certaines grandes puissances aux demandes du Secrétaire général de l’ONU, la France a été la seule à avoir un sursaut de courage. J’ai longuement expliqué, à l’époque, l’initiative qui a abouti à l’opération Turquoise, c’est-à-dire à l’envoi d’une force internationale, principalement constituée de militaires français. Le gouvernement français a obtenu le feu vert du Conseil de Sécurité par la résolution  n°929 en date du 22 juin 1994. Le Secrétaire d’Etat américain, Warren Christopher, m’a fait personnellement part de son admiration pour cette initiative de la France. Ce que je sais enfin, c’est que l’opération Turquoise s’est exactement déroulée dans les conditions fixées par la résolution des Nations Unies. Elle a permis de sauver des centaines de milliers de vies. Je me souviens de l’accueil que réservaient à nos soldats les réfugiés qui fuyaient les combats opposant le FPR (Front Patriotique Rwandais du colonel Kagamé) et les FAR (Forces Armées Rwandaises). Turquoise a également protégé des dizaines de sites de regroupement de civils tutsis et permis  aux ONG d’accéder en toute sécurité à ces populations. Son mandat n’était en aucune manière de faire la guerre, mais de mener une opération humanitaire, nettement définie dans le temps et dans l’espace. Elle l’a remplie dans des conditions qui font honneur à l’armée française et à notre pays. Jusqu’à ce qu’enfin arrivent sur place les Casques bleus de la MINUAR II, fin août 1994. Tout cela, je l’ai déclaré en détail devant la mission parlementaire sur le génocide du Rwanda qu’a présidée en 1998 M. Paul Quilès. On peut se référer à ses conclusions,  ou , si l’on cherche un texte plus synthétique, à l’article que Paul Quilès a publié le 28 mars 2009 dans le Figaro, sous le titre « Rwanda: cessons de diaboliser la France ». Aujourd’hui, il est utile que la France et le Rwanda dissipent les malentendus et se réconcilient. Il reste nécessaire que les coupables de cet abominable génocide soient poursuivis, traduits en justice et châtiés, où qu’ils se trouvent. Mais il ne serait pas acceptable de ré-écrire une autre Histoire. Alain Juppé (2010)
Procéder à des opérations d’instruction, réaliser une assistance technique militaire en temps de paix ne pose pas de problèmes particuliers en termes de principes. Intervenir sur la base d’un accord de défense ou en vertu d’un engagement politique aux côtés d’un Etat auquel un autre Etat souhaite apporter son soutien dans le cas d’une agression extérieure, ne soulève pas non plus de questions d’ordre éthique. Il s’agit là d’un jeu classique d’alliances exprimant tel ou tel équilibre politique. Que l’agression ne puisse être véritablement caractérisée comme une agression extérieure, que le pays qui la subit soit lui-même auteur ou complice d’exactions graves sur ses propres populations en représailles aux offensives qui le menacent et la situation devient dès lors beaucoup plus complexe. Comment peut-on alors concevoir une aide et un engagement extérieurs qui ne soient pas perçus comme un engagement direct ? Autrement dit, la seule présence militaire française sur le terrain, prolongée après les dernières évacuations des ressortissants français à Ruhengeri fin janvier 1991, ne signifie-t-elle pas, lorsqu’elle devient aussi déterminante sur l’issue des combats, que la France s’est trouvée à la limite de l’engagement direct, même si elle n’a pas participé aux combats aux côtés des FAR, comme le firent pendant quelques jours, en octobre 1990, les forces armées zaïroises ? Paul Quilès (Rapport d’information, 1998)
Dès lors, deux questions se posent : quels sont les moyens de poursuivre le travail de vérité historique, qui ne saurait être la préoccupation de la seule France? Pourquoi la recherche de la vérité est-elle si difficile face à la manipulation? 1)- Depuis 1994, de nombreux travaux ont analysé par le détail le génocide du Rwanda : enquêtes, commissions parlementaires, rapports d’institutions internationales, travaux menés par des ONG et des chercheurs. Il devrait être possible –pourquoi pas sous l’égide de l’ONU- de soumettre l’ensemble de ces documents à l’examen d’une commission constituée de personnalités indépendantes à l’expertise reconnue. Ainsi pourrait être établie, à l’intention des gouvernements et des opinions, une analyse impartiale et incontestable, qui apporterait une contribution essentielle à la réconciliation et à la reconstruction dans la région des Grands Lacs. 2)- Tant qu’un tel travail n’aura pas été réalisé, la manipulation risque de se poursuivre, dans la mesure où elle prend sa source dans la convergence des intérêts : intérêts de ceux qui veulent écrire une histoire du génocide légitimant leur pouvoir ; intérêts de ceux qui aimeraient que leurs responsabilités soient oubliées ou édulcorées. – Parmi les premiers, se trouve le gouvernement rwandais, qui souhaite que soit minorée sa responsabilité dans la déstabilisation de la Région des Grands Lacs depuis son avènement au pouvoir, que ne soit jamais établie son éventuelle implication dans l’attentat contre l’avion d’Habyarimana -élément déclenchant du génocide-, que soit occultée la part de cynisme qui conduisit le FPR à privilégier parfois la logique de l’affrontement à celle de la paix. De ce point de vue, la diabolisation d’une puissance comme la France, dont la présence en Afrique est suffisamment entachée d’erreurs pour que sa condamnation apparaisse vraisemblable, constitue une aubaine dont le gouvernement rwandais use et abuse, sans aucune retenue. – Parmi les seconds, figurent ceux qui n’ont pas pris la mesure des évènements qui se produisaient au Rwanda en 1994 et qui par indifférence, par cynisme ou par intérêt, ont accepté que les Nations Unies retirent une grande partie de leurs forces présentes sur place (la MINUAR) au moment où se déclenchait le génocide, en prenant bien soin de ne jamais qualifier les massacres. Les Etats-Unis sont ici en première ligne, ce qui ne les empêche pas de bénéficier de l’amitié et de la compréhension du gouvernement rwandais. Il est vrai que l’un comme l’autre ne voient que des avantages à ce que la culpabilité de la communauté internationale soit incarnée par la seule France. Paul Quilès
Il est rigoureusement faux que la France ait aidé en quelque manière les auteurs du génocide à préparer leur forfait. Bien au contraire avant mars 1993 (date de prise de fonction du gouvernement Balladur) comme après cette date, notre pays a tout fait pour pousser à la réconciliation des deux camps. Il a efficacement oeuvré à la conclusion des accords d’Arusha qui posaient les bases de cette réconciliation et qui ont été salués positivement par M. Kagamé lui-même. Il est rigoureusement faux que la France n’ait pas dénoncé le déclenchement du génocide en le qualifiant en ces termes même. Mes déclarations publiques en font foi, en mai 1994, au conseil des ministres des affaires étrangères de l’Union Européenne comme à l’Assemblée Nationale. Quand aux accusations portées contre notre Armée, elles sont tout simplement honteuses. Nos soldats ont exécuté strictement la mission qui leur avait été assignée par le gouvernement, en application d’une résolution très précise du Conseil de sécurité des Nations Unies. Ils l’ont fait avec le courage et la discipline qui les caractérisent. Je me souviens de l’accueil enthousiaste que leur ont réservé les centaines de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants qu’ils ont protégés. Sans doute subsiste-t-il encore des zones d’ombre sur cette période tragique. Malgré les investigations de l’ONU, de la justice française, de la justice espagnole, on ne sait toujours pas qui sont les auteurs de l’attentat contre l’avion qui transportait le Président Habyarimana et le Président du Burundi le 6 avril 1994 . C ‘est le lendemain de cet attentat qu’ont commencé les massacres de 800 000 Tutsi (et Hutu modérés). En connaître les auteurs serait de première importance pour comprendre l’enchaînement des faits. On peut espérer, comme la mission Quilès, que « la vérité fera peu à peu son chemin. C’est ainsi que le souvenir des victimes du génocide ne se confondra pas avec les intérêts de ceux qui prétendent parler en leur nom ». En attendant que vienne la vérité, on ne peut tolérer la véritable entreprise de falsification historique qui veut faire porter à la France la culpabilité du génocide. La communauté internationale a failli, c’est un fait. Elle a été incapable de prévenir et d’arrêter le génocide. Mais la communauté internationale, ce n’est pas la France seule. C’est le Conseil de sécurité des Nations Unies dont Kofi Annan qui dirigeait alors le Département des Opérations de Maintien de la Paix a décrit plus tard la paralysie. Il écrit: « Les Français ont poussé dès le début des négociations d’Arusha pour qu’une force de l’ONU soit déployée au Rwanda en soutien de l’accord de paix. Hormis côté français, il y avait au début peu d’appétence chez les membres permanents du Conseil de sécurité pour mandater une nouvelle force de maintien de la paix… » Plus loin, il ajoute: « Nous devons reconnaître que le monde a échoué face au mal. La communauté internationale et les Nations Unies n’ont pu mobiliser la volonté politique de l’affronter. » La « communauté internationale » , ce sont aussi les Etats-Unis, très influents dans la région et dont le Président Clinton lui-même a reconnu l’inaction. Ce sont aussi les pays européens dont certains avaient des responsabilités historiques dans la région. La France a été la seule puissance à agir. Il serait aujourd’hui intolérable que nous soyons désignés comme les principaux coupables. J’appelle le Président de la République et le gouvernement français à défendre sans ambiguïté l’honneur de la France, l’honneur de son Armée, l’honneur de ses diplomates. Alain Juppé (2013)
L’implication française est beaucoup plus terrible encore puisqu’elle a été un soutien logistique à l’armée d’Habyarimana. Il semble que même après le début du génocide, l’armée française – ou au moins une partie parce que ce n’est pas sûr que cela ait été décidé en haut lieu – ait continué à fournir des armes aux tueurs. (…) L’armée française a également installé la « zone turquoise ». C’était une décision politique prise dans les bureaux de François Mitterrand. Cette zone a été instaurée dans la région ouest du pays pour permettre pendant deux mois, mi-juin jusqu’à mi-août, à la communauté hutue de s’échapper et donc de protéger en son sein – toute la communauté n’était pas meurtrière – des génocidaires qui s’y cachaient. Jean Hatzfeld
Les puissances occidentales aimeraient que le Rwanda soit un pays ordinaire, comme si rien ne s’était passé, ce qui présenterait l’avantage de faire oublier leurs propres responsabilités, mais c’est impossible. Prenez le cas de la France. Vingt ans après, le seul reproche admissible à ses yeux est celui de ne pas en avoir fait assez pour sauver des vies pendant le génocide. C’est un fait, mais cela masque l’essentiel : le rôle direct de la Belgique et de la France dans la préparation politique du génocide et la participation de cette dernière à son exécution même. Interrogez les rescapés du massacre de Bisesero en juin 1994 et ils vous diront ce que les soldats français de l’opération Turquoise y ont fait. Complices certes, à Bisesero comme dans toute la zone dite “humanitaire sûre”, mais aussi acteurs.  (…) Nous verrons ce qu’il adviendra de cette condamnation en appel. Pour le reste, je ne pense pas qu’il s’agisse là d?une évolution particulièrement positive. Pour un criminel condamné après vingt ans, combien la justice française en a-t-elle escamoté ? Nous ne sommes pas dupes de ce petit jeu. On nous présente cette sentence comme un geste, presque comme une faveur de la France à l?égard du Rwanda, alors que c?est le rôle de la France dans le génocide qu?il conviendrait d’examiner. Paul Kagamé
Si l’opération Turquoise a permis par endroits de sauver des vies, elle a ailleurs, comme à Bisesero, du 27 au 30 juin, laissé les tueurs finir librement leur besogne. Elle a créé un véritable sanctuaire, défendu militairement, dans lequel les responsables du génocide ne pouvaient être inquiétés, puis elle a organisé leur fuite vers le Zaïre. Continuez-vous à prétendre, M. Juppé, contre l’évidence des faits, que l’État français s’est opposé à la passivité de l’ONU devant le génocide des Tutsi ? Et que l’opération Turquoise n’était qu’une opération humanitaire, dont le but était de lutter contre ce génocide ? (…) Vingt ans après, alors que notre justice vient pour la première fois de juger, et de déclarer coupable de génocide, un Rwandais séjournant en France, n’est-il pas grandement temps d’oser regarder le passé en face ? Nous souhaitons que l’État qui nous représente ait la dignité de reconnaître ses erreurs. C’est la seule attitude qui puisse nous paraître respectable, aujourd’hui, devant la souffrance immense générée par le génocide des Tutsi. Le mandat que vous aviez à l’époque, les décisions que vous avez prises, la manière dont vous les avez défendues jusqu’à présent, font de vous un acteur majeur de la politique française au Rwanda. Les mensonges de ceux qui nous gouvernaient en 1994, concernant l’aide fournie à la réalisation du génocide des Tutsi, nous concernent au plus haut point. Votre discours, qui entre en contradiction avec les faits avérés, pourrait être qualifié de révisionniste. Il nous paraît inacceptable qu’un homme tenant des propos sur un génocide visant à tromper ses concitoyens puisse représenter la population bordelaise. C’est également notre dignité qui est en jeu ! Nous vous invitons donc, encore une fois, à répondre avec clarté et honnêteté aux questions que nous vous posons. Lettre ouverte à M. Juppé
La classe politique française n’est pas particulièrement connue pour sa capacité à admettre ses erreurs. Nos politiciens se sentent au dessus de toute repentance. La particularité réside aussi dans le fait que le génocide s’est produit en période de cohabitation entre le gouvernement d’Edouard Balladur et le président François Mitterrand. C’est donc un cas spécial où il n’existe pas de clivage gauche-droite. Pourtant sans le soutien de Paris au régime du président Juvénal Habyarimana, le génocide n’aurait jamais pu avoir lieu. La France a fourni un parapluie militaire en repoussant les offensives du Front Patriotique Rwandais. Sans cet appui, le régime de l’époque n’aurait jamais eu le temps de préparer la tentative d’extermination de la population Tutsi. D’un autre coté, les militaires français présents au Rwanda étaient hautement qualifiés, je ne vois pas comment ils n’auraient pas été au courant de ce qui se tramait. Pour moi la connivence est évidente, les Français savaient qu’il y avait un génocide en préparation. Jean-François Dupaquier (journaliste, écrivain et témoin expert au Tribunal Pénal International pour le Rwanda)
Je crois que l’aide militaire de la France est progressivement devenue plus active sous forme de conseils, d’assistance, d’instructions aux Forces armées rwandaises (FAR). Il y a eu, en effet, une sorte de cobelligérance. Quand l’armée française a participé à l’élaboration de plans de bataille. Elle a même envoyé des conseillers pour instruire les FAR au maniement de matériels sophistiqués. Est-ce qu’il y a eu même des engagements directs ? Un journaliste, correspondant de guerre d’un journal de l’est-africain, m’a dit avoir vu aux jumelles des blancs avec les FAR aux combats. Les militaires du FPR lui ont dit que c’étaient des Français, mais il n’a pas pu les approcher. L’imbrication de l’armée française avec l’armée rwandaise est incontestable. (…) Selon moi, un pays se grandit quand il reconnait ses erreurs et ses fautes. Je n’ai pas changé. Le rapport fait état de « fautes d’appréciations ». Il y a des erreurs telles qu’il n’est pas impensable de les qualifier de fautes. C’était la première fois dans l’Histoire de la Ve république que le législatif contrôlait l’exécutif dans le domaine réservé de la défense ! Pierre Brana (co-rapporteur de la Mission d’information parlementaire sur le Rwanda)
Depuis 20 ans, les travaux de nombreux chercheurs, journalistes, juristes, organisations de la société civile et des rescapés et de leurs familles, ont démontré l’implication française dans le dernier génocide du XXe siècle. Des procédures judiciaires sont en cours, mettant potentiellement en cause des Français (enquête sur l’attentat contre l’avion du président rwandais, plaintes de rescapé-e-s tutsi contre des militaires français, plainte contre Paul Barril ex-gendarme de l’Elysée). Mais l’Etat français continue de nier son rôle et met un frein à la justice, en dissimulant un grand nombre de documents officiels, tels que les archives sur les opérations militaires françaises au Rwanda, ou les archives de l’Elysée non expurgées. Si les autorités politiques et militaires françaises n’avaient rien à se reprocher, comme elles ne cessent de l’affirmer, pourquoi refuseraient-elles de rendre publics ces documents ? Survie

En ce triste 20e anniversaire du début du dernier génocide du XXe siècle …

Dont, par l’indélicatesse du président rwandais, la France va se voir priver

Comment ne pas s’étonner du refus continué dudit gouvernement français …

D’ouvrir les archives qui pourraient enfin démontrer à la face du monde …

Qu’aucun de ses dirigeants politiques et militaires de l’époque n’ont aidé en quelque manière les génocidaires ?

Génocide des Tutsi au Rwanda : levons le secret défense sur le rôle de la France

2,739 signatures. Atteignons 3,000
Pourquoi c’est important

C’est maintenant ou jamais : avec le triste anniversaire approchant, François Hollande et Jean-Yves le Drian doivent briser la loi du silence et nous devons nous mobiliser pour obtenir la vérité.

En 1994, le génocide des Tutsi au Rwanda a fait entre 800 000 et 1 million de victimes, massacrées pour la seule raison qu’elles étaient tutsi ou opposées au génocide. Des dirigeants politiques et militaires français ont apporté leur soutien aux génocidaires avant, pendant et après le génocide.

20 ans après, toute la lumière doit être faite sur la politique de la France au Rwanda.

Depuis 20 ans, les travaux de nombreux chercheurs, journalistes, juristes, organisations de la société civile et des rescapés et de leurs familles, ont démontré l’implication française dans le dernier génocide du XXe siècle. Des procédures judiciaires sont en cours, mettant potentiellement en cause des Français (enquête sur l’attentat contre l’avion du président rwandais, plaintes de rescapé-e-s tutsi contre des militaires français, plainte contre Paul Barril ex-gendarme de l’Elysée).

Mais l’Etat français continue de nier son rôle et met un frein à la justice, en dissimulant un grand nombre de documents officiels, tels que les archives sur les opérations militaires françaises au Rwanda, ou les archives de l’Elysée non expurgées. Si les autorités politiques et militaires françaises n’avaient rien à se reprocher, comme elles ne cessent de l’affirmer, pourquoi refuseraient-elles de rendre publics ces documents ?

Considérant qu’il est urgent et indispensable de faire avancer la justice, et que les citoyen-ne-s français-e-s, les rescapé-e-s et les familles des victimes ont le droit de connaître toute la vérité, nous demandons pour le 20e anniversaire du génocide la déclassification et la publication de tous les documents se rapportant à l’action de la France au Rwanda de 1990 à 1994 dans ses volets diplomatiques, militaires, politiques, et financiers.

En savoir plus :

Le Monde

http://www.lemonde.fr/international/article/2010/07/30/des-documents-francais-sur-le-genocide-rwandais-ne-seront-pas-declassifies_1394124_3210.html

Le Nouvel Observateur

http://tempsreel.nouvelobs.com/monde/20140207.OBS5581/rwanda-une-barbouze-francaise-au-c-ur-du-genocide.html

Survie

http://survie.org/genocide

Voir aussi:

Rwanda : respect de la mémoire] Lettre ouverte à Alain Juppé

Communiqué de presse
avril 2014

Monsieur Alain Juppé,

Nous, habitants de Bordeaux, et citoyens attentifs au respect de la mémoire des victimes du génocide des Tutsi au Rwanda, constatons que depuis 20 ans vous tenez, concernant ce crime, un discours qui entre en contradiction avec la réalité des faits. Il suscite de graves interrogations sur votre rôle à l’époque, ainsi que sur celui de notre État, auxquelles nous vous invitons à répondre.

Vous étiez ministre des affaires étrangères d’avril 1993 à avril 1995. Au cours de cette période, au Rwanda, se mettait en place et se réalisait un génocide : en 1994, il y a 20 ans, plus de 800 000 personnes furent assassinées pour la seule raison que la mention Tutsi figurait sur leurs cartes d’identité. Les forces armées rwandaises (FAR) et les milices civiles réalisèrent les massacres. Ce crime, organisé et rapide, dura 3 mois !

L’État français, jusqu’en 1994, était particulièrement proche des autorités rwandaises. La présence militaire sur place est un des aspects les plus visibles de cette proximité : de 1990 à la fin du génocide, 3 opérations françaises se déployèrent au Rwanda, et il n’y eut que quelques mois au cours desquels notre armée ne fut pas présente en nombre sur le territoire de ce petit pays. Depuis 20 ans, des historiens, des écrivains, des journalistes, des associations, ainsi que des organisations internationales (1), accusent les autorités françaises d’avoir une responsabilité coupable dans la réalisation du génocide, ou d’avoir été complices de celui-ci.

Environ 10 ans après les faits, des responsables politiques français commencèrent à parler « d’erreur criminelle » (B. Kouchner), puis « d’aveuglement » (N. Sarkozy), pour qualifier les décisions prises par notre État à cette époque (2). Mais votre position est toute autre. Selon vous, la France n’a rien à se reprocher, bien au contraire. Vos arguments sont clairs, vous les développez par exemple sur votre blog, dans un article mis en ligne le 1er mars 2010.

Concernant les accusations dirigées contre vous, vous vous contentez de les balayer d’un revers de la main, au seul motif qu’elles ne seraient « évidemment qu’un tissu d’allégations mensongères ». Mais lorsque vous exposez votre vision des événements, force est de constater que vous omettez et contredisez des faits avérés, afin de produire un discours dédouanant les dirigeants français de toute responsabilité.

Selon vous, M. Juppé, « le gouvernement français a tout fait pour réconcilier le gouvernement du président Habyarimana, légalement élu, et le leader du front patriotique rwandais (FPR) », « bref le processus de paix semblait bien engagé… jusqu’à l’attentat du 6 avril 1994 qui a évidemment ruiné les efforts de la diplomatie française. ».

Vous offrez, en quelques phrases, un vernis démocratique au régime de Juvénal Habyarimana, arrivé en pouvoir en 1973 par un coup d’état, et vous légitimez ainsi l’aide que lui offraient les autorités françaises. Mais vous fermez les yeux sur tous les éléments qui montraient la préparation du génocide : le massacre des Bagogwe en 1991 ; celui des Tutsi dans le Bugesera, dans la région de Kibuye et dans le nord-ouest en 1992 et 1993 ; ainsi que les nombreux rapports, français (3) et internationaux, qui en attestent. Les plus notables, publiés en 1993, sont celui de 4 ONG (4), dont la FIDH, et celui de la commission des droits de l’Homme de l’ONU (5). Ils interrogent déjà sur la possibilité de qualifier ces massacres de génocide. Ils démontrent également qu’ils sont encadrés par les autorités administratives et l’armée rwandaise, à une époque où les forces militaires françaises collaborent étroitement avec celles-ci.

Devant la multitude de ces voyants rouges (6), n’aurait-il pas été de votre devoir de dénoncer les crimes du régime et d’appeler à suspendre notre coopération, plutôt que de les camoufler derrière le paravent des accords d’Arusha ?

Ce processus de paix, bien engagé selon vous, était pourtant qualifié par le président Habyarimana de « chiffon de papier » (7). Pouviez-vous réellement ignorer que l’État français enfreignait ses clauses, notamment en poursuivant les fournitures d’armes au régime raciste de Kigali bien après sa signature définitive (le 04 août 1993) : la Mission des Nations unies pour l’assistance au Rwanda (MINUAR) intercepta, sur l’aéroport de la capitale, une livraison en janvier 1994 (8) ; selon Edouard Balladur, la dernière autorisation d’exportation de matériel de guerre date du 6 avril (9) ? Enfin, et c’est beaucoup plus grave, Human Rights Watch révèle, après une enquête menée en 1995, qu’au moins 5 livraisons d’armes en provenance de la France et à destination des forces génocidaires ont eu lieu via l’aéroport de Goma, à la frontière zaïroise (10). Elles s’effectuèrent après le 17 mai, alors que plus personne ne pouvait ignorer qu’un génocide était en cours, et que l’ONU venait de décréter un embargo sur les armes.

Les témoignages qui étayent ces conclusions sont-ils tous, eux aussi, mensongers ? Vous admettiez pourtant, durant le génocide, ne pas connaître les décisions de l’Élysée concernant les ventes d’armes (11). N’est-ce pas plutôt ces dernières qui ruinèrent les efforts de la diplomatie française, si ces efforts ont existé ? Et l’État français ne doit-il pas se reprocher cette aide aux génocidaires ? Par ailleurs, vous écrivez : « loin de se taire sur tout ce qui s’est alors passé au Rwanda, le gouvernement français a, par ma voix, solennellement dénoncé le génocide dont des centaines de milliers de Tutsis étaient les victimes. ». C’est vrai, vous avez dénoncé le génocide, et vous étiez le premier responsable politique français à le faire, à un moment où il devenait impossible de nier son existence, et où l’État devait corriger sa position. C’était le 16 mai 1994, cinq semaines après le début des massacres, alors que certains médias français employèrent le mot de génocide dès le 11 avril (12), et que l’ordre d’opération d’Amaryllis (13), daté du 8 avril, mentionnait que « les membres de la garde présidentielle ont mené […] l’arrestation et l’élimination des opposants et des Tutsis ». Les autorités françaises savaient. Elles étaient les mieux placées pour connaître exactement ce qui se passait au Rwanda, bien avant le 16 mai.

Mais quand, devant l’évidence des faits, vous dénoncez les responsables des massacres, c’est pour mieux mentir sur leur chronologie en prétendant, le 18 mai à l’assemblée nationale, qu’ils sont la conséquence d’une nouvelle attaque du FPR (14). Or le FPR, en 1994, n’est intervenu qu’après le début du génocide (15), et il était la seule force sur place à mettre fin à celui-ci. Présenter les choses comme vous le faisiez, n’était-ce pas une manière de détourner les accusations qui visaient ses véritables auteurs ?

De plus, le 16 juin, dans une tribune accordée au journal Libération (16), vous parlez des « responsables de ces génocides » au Rwanda, au pluriel, laissant entendre qu’il y aurait eu un second génocide, commis par une autre partie que vous ne nommez pas. Cette thèse, que plus personne n’ose sérieusement soutenir aujourd’hui, permettait de dédouaner les responsables des tueries, en prétendant qu’ils ne faisaient que se défendre… Vous repreniez ainsi l’argument qu’employaient les génocidaires pour exterminer la population civile Tutsi. Quels éléments pouvaient être suffisants pour vous permettre d’évoquer un second génocide, alors que le rapport de l’ONU d’août 1993 (17) ne vous avait, lui, pas alerté ? Oseriez-vous encore, M. Juppé, laisser entendre qu’en 1994 plusieurs génocides étaient commis au Rwanda ?

Nous l’avons vu, les autorités françaises connaissaient la nature et l’ampleur des massacres, dès le commencement de ceux-ci (18). Pouviez-vous ignorer qu’un génocide était en cours lorsque vous receviez à Paris, le 27 avril, le ministre des affaires étrangères du gouvernement intérimaire rwandais, ainsi que l’idéologue extrémiste Jean-Bosco Barayagwiza ? Ce dernier est l’un des fondateurs de la RTLM, la radio appelant aux tueries, qui fut un outil fondamental du génocide (19). Il a été condamné à 32 ans de prison par le Tribunal Pénal International pour le Rwanda. La réception de ces personnes au Quai d’Orsay, mais aussi à l’Élysée et à Matignon, « rendait le génocide respectable », pour employer les mots de l’historienne Alison Des Forges (20). La Belgique et les USA leur avaient fermé leurs portes, la France fut le seul pays occidental à traiter avec eux.

Cette réception, M. Juppé, vous la taisez. Vous ne pouvez pas même la justifier par une condamnation verbale des responsabilités portées par vos hôtes. Celle-ci n’a pas existé… Vous écrivez enfin « Ce que je sais, c’est que la communauté internationale a fait preuve d’une passivité, voire d’un « aveuglement » scandaleux. […] le conseil de sécurité a été incapable de prendre la moindre décision… sauf celle de ramener les effectifs de la MINUAR de 2548 à 270 hommes (21 avril 1994) » ; « Devant la carence de la communauté internationale […], la France a été la seule à avoir un sursaut de courage. J’ai longuement expliqué, à l’époque, l’initiative qui a abouti à l’opération Turquoise ».

Là encore, vous contredisez les faits. La France ne s’est nullement opposée à la passivité de la communauté internationale que vous dénoncez. Elle y a participé, en votant la résolution 912 du conseil de sécurité de l’ONU, réduisant l’effectif de la MINUAR à 270 hommes, le 21 avril 1994, 14 jours après le début du génocide. Vous avez vous même déclaré, lors du conseil des ministres restreint du 13 avril 1994, être favorable à la suspension de la MINUAR (21), à un moment où le pire pouvait encore être évité. Ce n’est que dans un second temps, au mois de juin, alors que le génocide touche à sa fin, que l’État français prend la décision d’intervenir. Ce n’est pas un moment anodin : Kigali menace de tomber aux mains du FPR, qui s’oppose militairement aux forces armées rwandaises et stoppe l’extermination des Tutsi.

Faut-il rappeler que l’opération Turquoise, qualifiée d' »humanitaire », était lourdement armée (22) et composée en grande partie de l’élite des forces spéciales (23) ? Et que la France a imposé unilatéralement, sans l’accord du conseil de sécurité, une « zone humanitaire sûre » dans laquelle les tueurs ne seront pas désarmés, les responsables ne seront pas arrêtés, et depuis laquelle la RTLM, qui appelait aux massacres, pourra continuer à émettre sans souffrir de tentative de brouillage ni de neutralisation (24) ?

Les forces françaises avaient pourtant le devoir d’interrompre le génocide et d’arrêter les coupables, notamment à partir du 28 juin, date de sa reconnaissance par l’ONU : la France est signataire de la Convention de 1948 pour la prévention et la répression du crime de génocide, et l’opération « humanitaire », placée dans le cadre du chapitre VII (25) de la charte de l’ONU, pouvait recourir à « tous les moyens nécessaires pour atteindre les objectifs humanitaires énoncés » (26). Mais les objectifs militaires sur place étaient tout autre, comme en témoignent des propos d’officiers (27), ainsi que l’ordre d’opération de Turquoise appelant à inciter les autorités locales à rétablir leur autorité (28). Il s’agit bien ici des autorités qui ordonnaient et organisaient le génocide !

Si l’opération Turquoise a permis par endroits de sauver des vies, elle a ailleurs, comme à Bisesero, du 27 au 30 juin, laissé les tueurs finir librement leur besogne (29). Elle a créé un véritable sanctuaire, défendu militairement, dans lequel les responsables du génocide ne pouvaient être inquiétés, puis elle a organisé leur fuite vers le Zaïre (30).

Continuez-vous à prétendre, M. Juppé, contre l’évidence des faits, que l’État français s’est opposé à la passivité de l’ONU devant le génocide des Tutsi ? Et que l’opération Turquoise n’était qu’une opération humanitaire, dont le but était de lutter contre ce génocide ?

Aux premiers jours du génocide, les extrémistes hutu se retrouvaient à l’ambassade de France. Les discussions devant aboutir à la formation du gouvernement génocidaire s’y tinrent en partie, avec la participation de l’ambassadeur J.-M. Marlaud, donc sous votre responsabilité directe (31). Durant la même période, tout près de l’ambassade, Madame Agathe Uwilingiyimana, première ministre dite hutu modérée, favorable aux accords de paix, se faisait assassiner, comme beaucoup des responsables politiques partageant ses opinions. Vous n’avez jamais eu un mot pour dénoncer ces assassinats ! Mais vous avez traité, comme nous l’avons vu, avec le gouvernement génocidaire, le reconnaissant de fait et lui offrant la caution de la France.

En 1998, lors de votre audition par la mission d’information parlementaire, vous avez évoqué ces faits par un euphémisme particulièrement surprenant, parlant du « départ des hutus modérés » (32). Plus qu’une maladresse, n’était-ce pas là, encore une fois, une manière de dédouaner les criminels avec qui vous traitiez, et de refaire le passé ?

Vingt ans après, alors que notre justice vient pour la première fois de juger, et de déclarer coupable de génocide, un Rwandais séjournant en France, n’est-il pas grandement temps d’oser regarder le passé en face ? Nous souhaitons que l’État qui nous représente ait la dignité de reconnaître ses erreurs. C’est la seule attitude qui puisse nous paraître respectable, aujourd’hui, devant la souffrance immense générée par le génocide des Tutsi.

Le mandat que vous aviez à l’époque, les décisions que vous avez prises, la manière dont vous les avez défendues jusqu’à présent, font de vous un acteur majeur de la politique française au Rwanda. Les mensonges de ceux qui nous gouvernaient en 1994, concernant l’aide fournie à la réalisation du génocide des Tutsi, nous concernent au plus haut point. Votre discours, qui entre en contradiction avec les faits avérés, pourrait être qualifié de révisionniste. Il nous paraît inacceptable qu’un homme tenant des propos sur un génocide visant à tromper ses concitoyens puisse représenter la population bordelaise. C’est également notre dignité qui est en jeu ! Nous vous invitons donc, encore une fois, à répondre avec clarté et honnêteté aux questions que nous vous posons.

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Signataires :

AUBRY Patrick, réalisateur, Pessac
BOURREAU Pierre, chercheur en informatique, Bordeaux
CATTIER Emmanuel, Commission d’Enquête Citoyenne pour la vérité sur l’implication française dans le génocide des Tutsi
CLARKE Bruce, plasticien
COURTOUX Sharon, membre fondateur de l’association Survie
DELTOMBE Thomas, éditeur et journaliste
DIA Thierno I., analyste de l’image, Bordeaux
DIOP Boubacar Boris, écrivain
FANON MENDES FRANCE Mireille, membre de la Fondation Frantz Fanon
GALABERT Jean-Luc, psychologue
GAUTHIER Alain, président du CPCR
GODARD Marie Odile, maître de conférences en psychologie à Amiens
GOUTEUX Bruno, journaliste et webmaster
GRANDCHAMP Simon, ingénieur, Bordeaux
GRENIER Etienne, avocat, Bordeaux
HANNA Gilbert, syndicaliste et journaliste à la clé des ondes, Bordeaux
KAYIMAHE Vénuste (rwandais et rescapé, écrivain, employé au Centre d’échanges culturels franco-rwandais à Kigali de 1975 à 2000)
LAINÉ Anne, cinéaste, présidente d’Appui Rwanda
DE LA PRADELLE Géraud, professeur émérite
LE COUR GRANDMAISON Olivier, universitaire
LEMOINE Benoît, président de Survie Gironde, Bordeaux
MABON Armelle, historienne
MESTRE Claire, médecin et anthropologue, Bordeaux
MOREL Jacques, auteur de La France au cœur du génocide des Tutsi
MUGICA Romain, psychologue, Gradignan
MUKANTABANA Adélaïde, Rwandaise et rescapée, Bègles
NDIAYE Abdourahmane, économiste, Bordeaux
NONORGUES Marie-Paule, avocate, Bordeaux
LES OGRES DE BARBACK, artistes
OUEDRAOGO Dragoss, anthropologue, cinéaste, réalisateur, Bordeaux
PETITDEMANGE Cécile, étudiante à Sciences Po Bordeaux
ROBERT Nicolas, infirmier, Bordeaux
DE SAINT-EXUPÉRY Patrick, auteur de L’inavouable, la France au Rwanda (Ed. des Arènes, 2004), Complices de l’inavouable, la France au Rwanda (Ed. des Arènes, 2009), La fantaisie des Dieux, Rwanda 94 (Récit graphique en bd, avec Hippolyte, Ed. des Arenes, 2014)
SITBON Michel, éditeur et journaliste
SOW Cheikh, militant d’éducation populaire et artiste, Bègles
TARRIT Fabrice, président de Survie
TOBNER Odile, ancienne présidente de Survie
TOULABOR Comi, directeur de recherche à Sciences Po Bordeaux
TRYO, artistes

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Notes :

1. Parmis lesquels : Marcel Kabanda, Jean-Pierre Chrétien, Alison Des Forges, Gérard Prunier, Catherine Coquery-Vidrovitch (historiens), Colette Braeckman, Patrick de Saint-Exupéry, Jean-François Dupaquier, Laure de Vulpian (journalistes), Boubacar Boris Diop, Jacques Morel (écrivains), FIDH, Human Rights Watch, Survie, etc.

2. Auparavant les USA, par les voix de B. Clinton et M. Albright, ont reconnu leurs erreurs et présenté des excuses, le secrétaire général de l’ONU Kofi Annan a exprimé ses regrets, le Premier ministre belge G. Verhofstadt a déclaré « au nom de mon pays et de mon peuple, je demande pardon ».

3. Par exemple l’ambassadeur français à Kigali Georges Martres adresse, le 15 octobre 1990, au Quai d’Orsay un télégramme où il utilise les termes de « génocide » et d' »élimination totale des Tutsi » :  » [la population rwandaise d’origine tutsi] compte encore sur une victoire militaire, grâce à l’appui en hommes et en moyens venus de la diaspora. Cette victoire militaire, même partielle, lui permettrait, d’échapper au génocide. » En 1998, G. Martres déclare à la Mission d’Information Parlementaire : « Le génocide était prévisible dès cette époque [fin 1990] ». L’attaché de défense à Kigali, le colonel R. Galinié, écrit dans un message envoyé à Paris le 24 octobre 1990 l’éventualité de « l’élimination physique à l’intérieur du pays des Tutsis, 500 000 à 700 000 personnes, par les Hutus, 7 millions d’individus… »

4. Rapport de la Commission internationale d’enquête sur les violations des Droits de l’homme au Rwanda depuis le 1er octobre 1990 ; (7-21 janvier 1993) réalisé par la Fédération Internationale des Droits de l’Homme (Paris), Africa Watch (une division de Human Rights Watch, New York), l’Union Inter-Africaine des Droits de l’Homme et des Peuples, (Ouagadougou), le Centre International des Droits de la Personne et du Développement Démocratique (Montréal). Mars 1993. Dans ses conclusions, la Commission aborde directement la question du génocide : « Les témoignages prouvent que l’on a tué un grand nombre de personnes pour la seule raison qu’elles étaient Tutsi. La question reste de savoir si la désignation du groupe ethnique « Tutsi » comme cible à détruire relève d’une véritable intention, au sens de la Convention, de détruire ce groupe ou une part de celui-ci « comme tel. […] La Commission estime que, quoi qu’il en soit des qualifications juridiques, la réalité est tragiquement identique : de nombreux Tutsis, pour la seule raison qu’ils appartiennent à ce groupe, sont morts, disparus ou gravement blessés et mutilés ; ont été privés de leurs biens ; ont dû fuir leur lieu de vie et sont contraints de se cacher ; les survivants vivent dans la terreur. » http://cec.rwanda.free.fr/documents/doc/RapportMars93/ComIntMars93.pdf J. Carbonare, l’un des membres de cette commission déclare le 28 janvier 1993 au journal de 20h de France 2 : « Ce qui nous a beaucoup frappé au Rwanda, c’est à la fois l’ampleur, la systématisation, l’organisation même, de ces massacres. […] Il y a un mécanisme qui se met en route […] On a parlé de purification ethnique, de génocide, de crimes contre l’humanité […] nous insistons beaucoup sur ces mots ». Vidéo visible ici :
http://survie.org/genocide/il-y-a-vingt-ans/article/il-y-a-20-ans-le-genocide-des

5. Rapport présenté par M. Waly Bacre Ndiaye, rapporteur spécial, sur la mission qu’il a effectué au Rwanda du 8 au 17 avril 1993. Août 1993. Le Rapporteur Spécial de l’ONU soulève explicitement la question de savoir si les massacres peuvent être qualifiés de génocide : « Il ressort très clairement des cas de violences intercommunautaires portés à l’attention du Rapporteur spécial que les victimes des attaques, des Tutsi dans l’écrasante majorité des cas, ont été désignés comme cible uniquement à cause de leur appartenance ethnique, et pour aucune autre raison objective. On pourrait donc considérer que les alinéas a) et b) de l’article II [qui porte définition du génocide dans la convention de 1948] sont susceptibles de s’appliquer […] » http://survie.org/IMG/pdf/rapport-Bacre-Ndiaye-Rwanda-1993.pdf

6. Auxquels s’ajoutent : l’article de l’historien J.-P. Chrétien dénonçant en mars 1993 dans la revue Esprit « un dévoiement tragique vers un génocide », le fax du général R. Dallaire (MINUAR) du 11 janvier 1994, transmis le lendemain à l’ambassade de France, et démontrant la préparation des massacres.

7. Alison Des Forges, Aucun témoin ne doit survivre. Le génocide au Rwanda. Karthala, Human Rights Watch, Fédération internationale des Droits de l’homme, avril 1999.

8. La France a livré des armes dans la nuit du 21 au 22 janvier 1994 : « Un DC-8 français transportant un chargement d’armes comprenant 90 caisses de mortiers de 60 mm, fabriqués en Belgique mais provenant de France, atterrit en secret dans la nuit. La MINUAR découvrit ce chargement qui violait les termes des accords d’Arusha, et plaça les armes sous la garde conjointe de la MINUAR et de l’armée rwandaise. » (Alison Des Forges, cf. note 7). La mission d’information parlementaire relève que « le dernier agrément délivré par la CIEEMG [Commission interministérielle d’étude des exportations de matériel de guerre, à laquelle participe le ministère des affaires étrangères] concernant des ventes de matériels de guerre au Rwanda remonte au 20 janvier 1994 ». Elle relève également 6 Autorisations d’Exportation de Matériels de Guerre en 1994, dont une de 50 mitrailleuses en date du 22 avril ! Ce sont 6 livraisons d’armes officielles en violation des accords de paix.

9. Edouard Balladur, L’opération Turquoise : courage et dignité, Le Figaro, 23 août 2004.

10. Rapport HRW, Rwanda/Zaire, Réarmement dans l’impunité. Le soutien international aux perpétrateurs du génocide rwandais, mai 1995 : « Certaines livraisons d’armes à Goma parmi les premières après le 17 mai étaient des envois du gouvernement français pour les FAR.  » et plus loin :  » le consul français [en réalité officiellement pro-consul] a signalé d’autres livraisons d’armes à l’aéroport de Goma pour les FAR de mai à juillet, provenant d’autres sources que le gouvernement français. ([…] Il a ajouté […] qu’elles pourraient provenir de marchands d’armes français opérant à titre privé. Les ventes d’armes, même par des sociétés privées, doivent être autorisées par le gouvernement français.) »

11. Le 12 juin 1994, le président et la directrice des opérations de MSF, P. Biberson et B. Vasset, rencontrent A. Juppé et lui demandent : « On dit qu’il y a des livraisons d’armes au gouvernement rwandais ou au gouvernement intérimaire ou au gouvernement en fuite, est-ce qu’il est exact que la France continue des livraisons d’armes à Goma ? » A. Juppé répond : « Écoutez, tout ça c’est très confus, il y avait effectivement des accords de coopération ou de défense avec le gouvernement, il y a peut-être eu des reliquats, mais en ce qui concerne mes services, je peux vous dire que depuis fin mai il n’y a certainement plus aucune livraison d’armes au régime Habyarimana » » Mais en même temps, il dit en regardant de l’autre côté de la Seine, donc vers l’Élysée : « Mais ce qui peut se passer là-bas, moi je n’en sais rien. » L. Binet, Génocide des Rwandais Tutsis, Médecins sans Frontières, 2003

12. Le 11 avril 1994 J.-P. Ceppi parle dans Libération du « génocide des Tutsis de Kigali » et M. Mukabamano, journaliste à RFI, déclare au Parisien : « C’est un véritable génocide » ; le 19 avril Human Rights Watch informe le président du Conseil de sécurité que les massacres en cours au Rwanda constituent « un génocide » ; le 24 avril L’ONG Oxfam parle de « génocide », etc.

13. Lors de l’opération Amaryllis du 9 au 14 avril, 1 464 militaires français du 1er, 3e, 8e RPIMa et du COS, évacuent exclusivement les ressortissants européens et des extrémistes Hutus. Les militaires ont reçu l’ordre de ne pas réagir aux massacres. L’historien Gérard Prunier écrit : « quelques Tutsi réussissent à embarquer à bord de camions en route pour l’aéroport : ils doivent descendre des véhicules au premier barrage de la milice et ils sont massacrés sous les yeux de soldats français ou belges qui, conformément aux ordres, ne réagissent pas. ». Le rapport de la Mission d’information parlementaire française de 1998 conclus : « Il semble donc […] que le traitement accordé à l’entourage de la famille Habyarimana ait été beaucoup plus favorable que celui réservé aux employés tutsis dans les postes de la représentation française – ambassade, centre culturel, Mission de coopération »

14. « Face à l’offensive du front patriotique rwandais, les troupes gouvernementales rwandaises se sont livrées à l’élimination systématique de la population tutsie, ce qui a entraîné la généralisation des massacres. ». SECONDE SESSION ORDINAIRE DE 1993-1994 (4e SÉANCE) COMPTE RENDU INTÉGRAL, 2° séance du mercredi 18 mai 1994. JO de la République Française, débats parlementaires, assemblée nationale, 19 mai 1994.

15. Audition du Colonel Balis (MINUAR) : « Le 7 avril, vers 9 h 30 m et 11 h 30 m, j’ai pu convaincre le FPR de rester dans son cantonnement, mais une colonne du FPR est malgré tout sortie vers 16 h 30 m. Ils ont alors créé une zone de sécurité. » Sénat de Belgique – commission des affaires étrangères : Commission d’enquête parlementaire concernant les événements du Rwanda 1-611/(7-15) 1997/1998. Sénat belge, 6 décembre 1997.

16. A. Juppé, « Point de vue » Intervenir au Rwanda, Libération, 16 juin 1994 : « La France n’aura aucune complaisance à l’égard des assassins ou de leurs commanditaires. La France, seul pays occidental représenté au niveau ministériel à la session extraordinaire de la Commission des droits de l’homme à Genève, exige que les responsables de ces génocides soient jugés ».

17. Voir note 5.

18. Voir notes 6 et 13.

19. On pouvait y entendre, entre autres appels aux massacres : « bonjour, je suis un petit garçon de huit ans. Est-ce que je suis assez grand pour tuer un tutsi ? Réponse de l’animateur : comme c’est mignon ! Tout le monde peut le faire, tu sais. » J.-P. Chrétien, Rwanda, les médias du génocide. Ed. Karthala, 2002.

20. Voir note 7.

21. A. Juppé : « Aux Nations-Unies, le Secrétaire général doit rendre demain son rapport. Trois solutions sont envisageables : le maintien de la MINUAR, sa suspension avec le maintien éventuel d’un contingent symbolique ou un retrait total. Les Belges sont favorables à une suspension et c’est aussi mon avis. » Conseil restreint du 13 avril 1994. Document disponible ici :
http://www.francerwandagenocide.org/documents/ConseilRestreint13avril1994.pdf

22. Figurent sur la liste officielle déclarée à l’ONU : 8 avions Mirage, 12 automitrailleuses, 6 mortiers lourds. Auxquels s’ajoutent des avions Mirage IV-P, des hélicoptères de combat Gazelle, etc. G. Prunier, conseiller au ministère de la Défense en 1994, écrit : « la puissance de feu prévue par les forces françaises semble disproportionnée pour une mission humanitaire », Rwanda : le génocide. Dagorno, 1997.

23. Turquoise est composée notamment d’officiers et soldats : du Commandement des Opérations Spéciales (qui réunit des spécialistes de l’action et du renseignement sous l’autorité directe du chef d’état-major des armées), du 1er régiment de parachutistes d’infanterie de marine (forces spéciales), du GIGN et de L’EPIGN (Escadron parachutiste de la gendarmerie nationale), du 3e Régiment d’infanterie et de chars de marine (RICM), du 11e Régiment d’artillerie de marine), de la Légion étrangère, du 2e Régiment étranger d’infanterie, du commando de marine, de spécialistes des opérations en « zone hostile » du 13e Régiment de Dragons Parachutistes.

24. La résolution 925 du 8 juin du Conseil de sécurité exige : « que toutes les parties mettent fin immédiatement à toute incitation à la violence ou à la haine ethnique, en particulier par le biais des moyens d’information ». On peut lire le 28 juin dans le rapport de la Commission des Droits de l’homme de l’ONU que « l’intention claire et non équivoque » de commettre le génocide « se trouve bien contenue dans les appels incessants au meurtre lancés par les médias, en particulier la RTLM ». Le 1er Juillet, le représentant de la France à l’ONU parle de faire cesser ces émissions : « Je voudrais insister avant de conclure sur la responsabilité particulière des médias qui incitent à la haine ethnique et à la violence. La France demande instamment aux responsables des radios concernées, et en premier lieu à la Radio Mille Collines, de mettre fin à cette propagande criminelle. La France fera tout son possible pour obtenir la cessation de ces émissions. » Mais selon le général R. Dallaire, la RTLM émet encore le 1er août en direction des camps.

25. Il est important de noter que le 20 juin le représentant de la France à l’ONU fait la demande explicite d’une intervention sous chapitre VII autorisant, contrairement à la MINUAR, l’usage de la force : « nos gouvernements souhaitent disposer, comme cadre juridique de leur intervention, d’une résolution placée sous le Chapitre VII de la Charte des Nations Unies ». Lettre datée du 20 juin 1994, adressée au secrétaire général par le représentant permanent de la France auprès de l’organisation des nations unies. http://www.francerwandagenocide.org/documents/S1994-734.pdf

26. ONU, S/RES/929 (1994). http://www.francerwandagenocide.org/documents/94s929.pdf On peut lire également dans l’ordre d’opérations de Turquoise (voir note 28) « mettre fin aux massacres partout où cela sera possible, éventuellement en utilisant la force » ; « tout en étant en mesure d’intervenir à tout moment, éventuellement par la force, au profit de la population menacée » ; « marquer si nécessaire par l’usage de la force la volonté française de faire cesser les massacres et de protéger les populations » ; « la légitime défense élargie comporte l’emploi de la force dans les situations suivantes : – menaces sur nos forces, – menaces dans la mission de protection des personnes, soit contre nos forces, soit contre les populations protégées, – obstruction dans l’exécution de la mission de nos forces »

27. L’adjudant-chef du GIGN T. Prungnaud explique que « la mission, au départ, c’était d’intervenir sur des massacres soi-disant de Hutu qui seraient massacrés par des Tutsi » (voir note 29) ; le colonel D. Tauzin déclare dans The Guardian du 01 juillet 1994 : « Nous ne sommes pas en guerre avec le gouvernement du Rwanda ou ses forces armées. Ce sont des organisations légitimes. » ; Le général R. Dallaire (MINUAR) déjeune le 30 juin avec des officiers français et rapporte ce qu’il a entendu : « Ils refusaient d’accepter l’existence d’un génocide et le fait que les dirigeants extrémistes, les responsables et certains de leurs anciens collègues fassent partie d’une même clique. Ils ne cachaient pas leur désir de combattre le FPR » R. Dallaire, J’ai serré la main du diable – La faillite de l’humanité au Rwanda. Libre expression, 2003.

28. « Affirmer auprès des autorités locales rwandaises, civiles et militaires, notre neutralité et notre détermination à faire cesser les massacres sur l’ensemble de la zone contrôlée par les forces armées rwandaises en les incitant à rétablir leur autorité ». On peut y lire également que « plusieurs centaines de milliers de personnes d’ethnies hutue et tutsie ont été exterminées ». Ordre d’opérations de Turquoise, 22 juin 1994. Document consultable à l’adresse :
http://jacques.morel67.pagesperso-orange.fr/a/turquoise-ordreop.pdf

29. P. de Saint-Exupéry, L’inavouable – La France au Rwanda. Les Arènes, 2004. L. de Vulpian et T. Prungnaud, Silence Turquoise. Don Quichotte, 2012.

30. Le mensuel de la Légion étrangère, Képi Blanc, d’octobre 1994 confirme que : « Battue sur le terrain, l’armée ruandaise se replie, en désordre, vers la « zone humanitaire sûre ». L’E.M.T. [l’état-major tactique de l’opération Turquoise] provoque et organise l’évacuation du gouvernement de transition ruandais vers le
Zaïre. Le 17 juillet, le gouvernement ruandais passe au Zaïre. ».

31. Auditions de l’ambassadeur Jean-Michel Marlaud par la Mission d’Information Parlementaire, Enquête sur la tragédie rwandaise 1990-1994 [140, Tome III, Auditions, Vol. 1, pp. 296-297].

32. Auditions d’Alain Juppé par la Mission d’Information Parlementaire, 21 avril 1998, Enquête sur la tragédie rwandaise 1990-1994 [140, Tome III, Auditions, vol. 1, p.91].

Voir également:

Génocide au Rwanda: Kagame accuse une nouvelle fois la France
AFP/Jeune Afrique
05/04/2014

Le président rwandais Paul Kagame accuse une nouvelle fois la France de « participation » à l' »exécution » du génocide de 1994, dans une interview à paraître dimanche dans l’hebdomadaire Jeune Afrique, à la veille des cérémonies marquant le 20e anniversaire des massacres.

Evoquant la question des responsabilités, le président rwandais dénonce le « rôle direct de la Belgique et de la France dans la préparation politique du génocide et la participation de cette dernière à son exécution même ». Il accuse les soldats français de l’opération militaro-humanitaire Turquoise, déployée en juin 1994 sous mandat de l’ONU dans le sud du pays, d’avoir été « complices certes » mais aussi « acteurs » des massacres.

Ces accusations, maintes fois démenties par Paris, reprennent celles déjà formulées par Kigali à plusieurs reprises et notamment en août 2008 à l’occasion de la publication du rapport de la commission d’enquête rwandaise sur le rôle supposé de la France dans le génocide qui a fait, selon l’ONU, quelque 800. 000 morts, essentiellement tutsi, entre avril et juillet 1994.

Revenant dans Jeune Afrique sur « le cas de la France », Paul Kagame constate que « vingt ans après, le seul reproche admissible (aux) yeux (de la France) est celui de ne pas en avoir fait assez pour sauver des vies pendant le génocide ». « C?est un fait, mais cela masque l?essentiel: le rôle direct de la Belgique (ancienne puissance coloniale) et de la France dans la préparation politique du génocide et la participation de cette dernière à son exécution même ».

« Interrogez les rescapés du massacre de Bisesero en juin 1994 et ils vous diront ce que les soldats français de l?opération Turquoise y ont fait. Complices certes, à Bisesero comme dans toute la zone dite +humanitaire sûre+, mais aussi acteurs », accuse Paul Kagame.

En 2008, la commission d’enquête avait déjà évoqué l’affaire du village de Bisesero (ouest), où jusqu’à 50. 000 Tutsis avaient trouvé refuge, accusant l’armée française « d’avoir retardé sciemment de trois jours le sauvetage de près de 2. 000 survivants afin de laisser le temps aux tueurs de les achever ».

Les déclarations de Paul Kagame, ancien chef de la rébellion tutsi à la tête du Rwanda depuis 1994, surviennent alors que les relations franco-rwandaises, rompues entre 2006 et 2009, semblaient s’être apaisées, surtout depuis la condamnation en mars dernier à 25 ans de prison du premier Rwandais jugé en France pour le génocide des Tutsi.

Condamné pour génocide et complicité de crimes contre l’humanité, Pascal Simbikangwa, ex-officier de la garde présidentielle, a nié toutes les charges pesant contre lui et a fait appel.

« Nous verrons ce qu?il adviendra de cette condamnation en appel », commente Paul Kagame dans Jeune Afrique. « Pour le reste, je ne pense pas qu?il s?agisse là d?une évolution particulièrement positive », déclare-t-il, alors que le Rwanda a pendant des années fustigé la France pour sa lenteur à poursuivre les génocidaires présumés.

« Pour un criminel condamné après vingt ans, combien la justice française en a-t-elle escamoté ? », s’interroge M. Kagamé. « Nous ne sommes pas dupes de ce petit jeu. On nous présente cette sentence comme un geste, presque comme une faveur de la France à l?égard du Rwanda, alors que c?est le rôle de la France dans le génocide qu?il conviendrait d?examiner », insiste-t-il.

La France doit être représentée lundi à Kigali aux commémorations marquant le 20ème anniversaire du génocide au Rwanda par la ministre de la Justice Christiane Taubira.

Voir encore:

RWANDA. « Un pays se grandit quand il reconnaît ses erreurs »
Christophe Boltanski
Le Nouvel Observateur
04-04-2014

Le rôle de la France dans le génocide rwandais reste à éclaircir. Interview de Pierre Brana, co-rapporteur de la Mission d’information parlementaire qui a travaillé sur le sujet

En 1998, le député socialiste Pierre Brana était co-rapporteur, avec Bernard Cazeneuve, de la Mission d’information parlementaire chargée d’examiner le rôle de la France au Rwanda. 20 ans après le génocide, il revient sur les zones d’ombres des relations entre les deux pays

Une commission d’enquête parlementaire aurait-elle permis d’aller plus loin dans la recherche de la vérité ?

– J’aurais préféré une commission d’enquête, car les auditions ayant lieu sous serment, elles sont plus solennelles, à la hauteur de la gravité d’un événement pareil. Des députés firent valoir que des personnes étrangères risquaient de refuser de venir s’exprimer si c’était le cas. D’autres soulignèrent qu’une commission d’enquête est limitée à six mois alors que nos travaux ont duré neuf mois. Je ne suis pas sûr qu’une commission d’enquête, même si elle avait ma préférence, aurait permis d’aller plus loin.

Avez-vous pu interroger toutes les personnes souhaitées ?

– Oui, à une exception que je regrette : Paul Barril. Parce qu’au début, plusieurs membres de la mission estimaient que son audition n’apporterait pas grand-chose. Quand il a été finalement décidé de l’interroger, c’était trop tard.

En octobre 1990, la France intervient militairement au Rwanda. Cette opération baptisée Noroît a-t-elle une base légale ?

– Non. L’opération Noroît, du moins lors de son lancement, n’a pas de base juridique. Il existait bien le 1er octobre 1990, un accord d’assistance militaire qui datait de 1975, mais il recouvrait que l’organisation et l’instruction de la gendarmerie. Ce n’est que vingt-trois mois après que, se rendant compte de l’illégalité de la situation, les autorités françaises signent le 26 août 1992 un avenant remplaçant les termes de « gendarmerie rwandaise » par « Forces armées rwandaises ». Parler d’opération « secrète » n’est pas excessif. Michel Rocard (alors premier ministre Ndlr) dit qu’elle n’a été discutée qu’en deux, trois minutes en conseil des ministres.

En allant combattre les rebelles tutsi du FPR (Front patriotique rwandais), les militaires français viennent défendre un régime contre une agression extérieure ou participer à une guerre civile ?

– Lors de la Mission, on nous avait présenté l’attaque du FPR comme une offensive « ougando-tutsi ». Pour en savoir plus, je suis allé sur le terrain. En Ouganda, en septembre1998. J’ai rencontré différentes personnalités en activité lors de Noroît. Toutes m’ont dit que les descendants des réfugiés tutsis qui avaient fui le Rwanda, lors de la Révolution de 1959, voulaient revenir dans leur pays. D’autant qu’à partir de 1986, l’opposition ougandaise faisait campagne contre cette présence rwandaise et trouvait un incontestable écho auprès de la population locale. Des demandes ont été faites par les autorités ougandaises auprès du président rwandais, Juvénal Habyarimana, pour qu’il accepte leur retour. Il a répondu qu’il n’y avait « pas de place dans (son) pays pour les accueillir ». C’est alors que les militaires tutsis quittent l’armée ougandaise, en emportant armes et matériel, et passent à l’attaque pour obtenir par la force ce qu’ils n’avaient pas pu obtenir par la négociation. C’est donc bien davantage d’une guerre civile qu’il s’agit que d’une agression extérieure.

Dans sa lutte contre le FPR, l’armée française a-t-elle, à certain moment, basculé dans la cobelligérance aux côtés des Forces armées rwandaises ? Sommes-nous certains qu’il n’y a pas eu, de sa part, d’engagement direct ?

– Je crois que l’aide militaire de la France est progressivement devenue plus active sous forme de conseils, d’assistance, d’instructions aux Forces armées rwandaises (FAR). Il y a eu, en effet, une sorte de cobelligérance. Quand l’armée française a participé à l’élaboration de plans de bataille. Elle a même envoyé des conseillers pour instruire les FAR au maniement de matériels sophistiqués. Est-ce qu’il y a eu même des engagements directs ? Un journaliste, correspondant de guerre d’un journal de l’est-africain, m’a dit avoir vu aux jumelles des blancs avec les FAR aux combats. Les militaires du FPR lui ont dit que c’étaient des Français, mais il n’a pas pu les approcher. L’imbrication de l’armée française avec l’armée rwandaise est incontestable.

Que savait la Mission d’information parlementaire sur l’opération Chimère de février-mars 1993 ? Son chef, le général Didier Tauzin, a expliqué dans un livre (« Je demande justice pour la France et ses soldats ») qu’il a pris, de facto, la tête de l’état-major rwandais.

– Nous lui répondons indirectement dans notre rapport lorsque nous écrivons : « Comment la France a-t-elle pu en février-mars 93 en arriver à ce point d’engagement qui conduit certains militaires français à considérer qu’à travers la mission d’assistance opérationnelle qu’ils mènent, ils dirigent et commandent indirectement une armée, en l’occurrence celle d’un Etat étranger ». C’est très clair !

Quelle part a joué dans l’engagement militaire français au Rwanda le complexe dit « de Fachoda », cette peur de perdre du terrain face à l’Afrique anglophone ?

– Le complexe de Fachoda a joué une part non négligeable si j’en crois la réaction des députés membres de la mission et celle de l’exécutif de l’époque. Il est vrai que le FPR parlait l’anglais suite à son long séjour en Ouganda anglophone. Et les Forces armées rwandaises parlaient le français. Ça a joué incontestablement. Les députés mettaient en avant la volonté des Américains d’étendre leur influence en Afrique. Mes entretiens au Pentagone m’ont fait relativiser cette théorie. Le Rwanda était un petit pays, dénué de toutes richesses, sans importance stratégique. Je ne crois pas que les Etats-Unis s’intéressaient au Rwanda. Mais ce complexe a joué sur le Président et sur beaucoup de militaires, de politiques aussi, tous imprégnés de l’Histoire de la France et de la Grande Bretagne en Afrique. Ce fil rouge était très fort.

Officiellement, la France s’engage militairement pour faciliter un accord de paix. En pratique, a-t-elle pesé de tout son poids pour permettre la conclusion puis l’application des accords dits d’Arusha ?

– Il y a eu plusieurs accords d’Arusha qui étaient des chiffons de papier pour Habyarimana. L’établissement de la paix nécessitait une acceptation en retour des réfugiés, la fin de la discrimination ethnique et la démocratisation. Le multipartisme n’a été instauré qu’en juin 1991, sous la pression. Les quotas ethniques (pas plus de 9% de Tutsi) existaient pour l’institution scolaire et l’accès aux emplois publics. Et le pouvoir réagissait peu aux massacres ethniques quand il ne les encourageait pas. Conformément aux principes énoncés par François Mitterrand dans son discours de La Baule, la France demandait la démocratisation du régime mais sans jamais y subordonner son aide militaire. Faute d’une telle mise en demeure, le pouvoir rwandais a louvoyé en laissant traîner les choses. Un exemple : la carte d’identité qui mentionnait l’appartenance ethnique de son possesseur. Un outil très dangereux dans un pays où des massacres ethniques ont été nombreux. On sait bien le rôle joué pendant le génocide par ces mentions, qui équivalaient à des sentences de mort. La France avait demandé la suppression de toute mention ethnique. Elle a même envisagé de financer l’opération. Habyarimana a d’abord semblé d’accord mais il n’a rien fait. Il n’y a eu aucun commencement d’application. Et la France n’a pas lancé d’ultimatum alors qu’on assistait à une dérive raciste et à la multiplication des appels aux meurtres. La France n’a pas pesé de tout son poids pour faciliter l’établissement de la paix. Pourquoi ? Cela fait partie des interrogations qui continuent de se poser.

Un génocide ou du moins des massacres de très grande ampleur étaient-ils prévisibles ?

– En 1992-93, il apparaissait nettement que le génocide était prévisible. Lors de son audition, Georges Martres, qui était ambassadeur de France à Kigali de 1989 à 1993, a déclaré que le génocide était « prévisible dès octobre 1993, sans pour autant qu’on puisse en imaginer l’ampleur ». Il a, du reste, ajouté que le génocide constituait une hantise quotidienne pour les Tutsis. Ça nous a amené à écrire qu’avec « une telle clairvoyance qui n’apparait pas tout le temps dans les dépêches diplomatiques, on peut s’étonner de l’inaction des autorités françaises ». Les médias qui prônaient des positions extrêmement racistes n’étaient pas empêchés par le pouvoir en place. Au contraire, ils étaient encouragés. Radio des Mille Collines appelait à l’extermination des Tutsis, des « cancrelats », comme elle disait, à une solution radicale, finale. Il y avait un climat extrêmement lourd, signe d’un orage que l’on voyait monter.

Comment expliquez-vous la différence d’appréciation de la situation entre la Direction des renseignements militaires (DRM) et la DGSE ?

– Je me souviens surtout du peu d’informations apportées par les services de renseignement. Tous les documents que nous leur avons demandés ont été déclassifiés. Nous n’avons pas essuyé de refus. Mais nous ont-ils tout donné ? Je l’ignore. La DRM s’est occupée du Rwanda de juin 1992 à décembre 1993, surtout. La DRM et la DGSE ont même indiqué que le 6 avril 1994, ils ne disposaient de personne sur place. Ce qui est curieux. Elles ont reconnu que si la coopération entre leurs services était bonne, la coordination faisait défaut. Et j’ai retrouvé dans le rapport le passage suivant que je cite : « S’agissant du renseignement qui n’a pas permis d’alerter à temps les responsables politiques des risques de dérive du régime rwandais, une politique adaptée aux nouvelles données du monde de l’après-guerre froide notamment en Afrique doit être défini. L’enjeu ne peut plus être d’appuyer des régimes favorables à nos intérêts quelques soient leurs pratiques intérieures. La pratique du renseignement doit évoluer en conséquence ».

Après le début du génocide, 394 Rwandais ont été évacués de Kigali par les soldats français dans le cadre de l’opération Amaryllis. Qui étaient-ils ? Qui a pris la décision de les évacuer ?

– En pareil cas, la règle veut que l’ambassadeur de France établisse les listes et l’ordre de priorité des personnalités françaises et étrangères à évacuer. Bien entendu, en pratique, les choses sont beaucoup plus compliquées. Des décisions ponctuelles peuvent être prises sur le terrain. On en a cité certaines. Globalement, 1238 personnes ont été évacuées par la France dont 454 Français et 784 étrangers parmi lesquels 612 Africains dont 394 Rwandais. Pour ces Rwandais, il semble bien qu’il y ait eu deux poids deux mesures. Le traitement accordé à l’entourage de la famille Habyarimana est bien plus favorable qu’aux employés tutsis de la représentation française. Au fond, qu’on le veuille ou non, la France était alliée au pouvoir rwandais. Or les Tutsis de la représentation française, par le fait même de leur carte d’identité, étaient plus menacés que les autres. Ça fait partie des interrogations lourdes. Le général Christian Quesnot qui était le chef d’Etat-major du Président Mitterrand, d’avril 1991 à septembre 1995, a estimé lors de son audition que l’union des forces d’évacuation avec celles de la Mission des Nations unies, la Minuar, aurait permis d’arrêter le génocide dès son commencement. Pourquoi la France n’a-t-elle pas pesé immédiatement auprès de l’ONU pour réagir dans les plus brefs délais ? Pourquoi a-t-elle voté, le 21 avril 1994, en plein génocide, la résolution 912 qui décide de réduire drastiquement les effectifs de la Minuar ? On a fait comme les autres. Mais ce n’est pas une excuse. L’Onu va attendre deux mois avant d’admettre qu’un génocide est en train de se produire alors qu’il est connu dès ses débuts. Reconnaître des actes de génocide, comme le fait le conseil de sécurité dans sa résolution, le 8 juin 1994, entraîne l’obligation d’intervenir, d’après la chartre de l’ONU. Or on n’avait pas très envie d’intervenir.

La France a-t-elle livré des armes aux forces rwandaises durant le génocide en dépit de l’embargo onusien ?

– Cette question fait partie incontestablement des zones d’ombres. Sur ces accusations, on a eu des informations contradictoires sans pouvoir démêler le vrai du faux.

L’opération Turquoise lancée le 22 juin 1994 par la France répond-elle à une logique purement humanitaire ?

– Cette opération a eu des aspects incontestablement humanitaires : des civils ont été soignés, des secours ont été apportés, des vies sauvées. Mais pourquoi envoie-t-on des Français qui ont été précédemment en poste au Rwanda ? Certes, il peut être répondu qu’ils connaissent le terrain. Mais on mettait ces militaires dans une situation impossible : de compagnons d’arme des FAR, ils passent à un statut d’impartialité. Cela les amenait à traiter de la même manière leurs amis et leurs ennemis d’hier. On peut regretter que l’armée française dans cette zone ne procède pas au désarmement systématique des milices et des FAR alors que la résolution du conseil de sécurité avait autorisé la France à recourir « à tous les moyens ». Pourquoi n’a-t-on pas, également, procédé à l’arrestation des membres du gouvernement génocidaire pour les garder et les remettre à la justice internationale en cours de création ? C’est plus que regrettable. Je sais bien que ces arrestations ne figuraient pas dans le mandat, mais on aurait pu le faire de façon conservatoire.

Le Premier ministre Edouard Balladur et le Président Mitterrand divergeaient-ils sur les objectifs de Turquoise ?

– Effectivement, il y avait deux options envisagées, comme l’a reconnu le Premier ministre : celle d’une interposition entre le FPR et les FAR. Ce qui impliquait une action de guerre. Et celle d’une intervention strictement humanitaire. On sait que c’est cette deuxième option qui a été choisie. En annexe du rapport, nous publions une lettre d’Edouard Balladur dans laquelle il précise : « Il n’était pas question (aux) yeux (du président Mitterrand) d’arrêter les auteurs du génocide et il n’était pas question aux miens de permettre à ceux-ci de se réfugier au Zaïre ».

En 2010, Nicolas Sarkozy a admis que la France avait commis des « erreurs » au Rwanda. Faut-il aller plus loin à l’occasion de ce vingtième anniversaire ?

– J’ai une position bien connue qui m’a valu d’âpres accrochages avec mes collègues. Selon moi, un pays se grandit quand il reconnait ses erreurs et ses fautes. Je n’ai pas changé. Le rapport fait état de « fautes d’appréciations ». Il y a des erreurs telles qu’il n’est pas impensable de les qualifier de fautes. C’était la première fois dans l’Histoire de la Ve république que le législatif contrôlait l’exécutif dans le domaine réservé de la défense ! Aller plus loin ? Bien sûr, les moyens parlementaires sont bien moindres que ceux d’un simple juge d’instruction. Je considère notre rapport comme une plateforme de données à partir desquelles les chercheurs et les journalistes d’investigation, et pourquoi pas les juges, pourront s’appuyer pour aller plus loin. Pour moi, c’est une base de départ, pas une base d’arrivée.

Propos recueillis par Christophe Boltanski – Le Nouvel Observateur

Voir également:

Rwanda: « Sans le soutien de Paris au Régime Habyarimana, le génocide n’aurait pas eu lieu »

Karim Ben Said
L’Express
05/04/2014

A l’occasion du 20ème anniversaire du génocide rwandais, Jean-François Dupaquier, journaliste, écrivain et témoin expert au Tribunal Pénal International pour le Rwanda revient sur l’éventuelle responsabilité de la France dans le drame. Un jugement sévère.

Pourquoi l’éventuelle responsabilité de la France avant le génocide reste-t-elle un sujet tabou dans la classe politique?

La classe politique française n’est pas particulièrement connue pour sa capacité à admettre ses erreurs. Nos politiciens se sentent au dessus de toute repentance. La particularité réside aussi dans le fait que le génocide s’est produit en période de cohabitation entre le gouvernement d’Edouard Balladur et le président François Mitterrand. C’est donc un cas spécial où il n’existe pas de clivage gauche-droite.

Pourtant sans le soutien de Paris au régime du président Juvénal Habyarimana, le génocide n’aurait jamais pu avoir lieu. La France a fourni un parapluie militaire en repoussant les offensives du Front Patriotique Rwandais. Sans cet appui, le régime de l’époque n’aurait jamais eu le temps de préparer la tentative d’extermination de la population Tutsi.

D’un autre coté, les militaires français présents au Rwanda étaient hautement qualifiés, je ne vois pas comment ils n’auraient pas été au courant de ce qui se tramait. Pour moi la connivence est évidente, les Français savaient qu’il y avait un génocide en préparation.

En accablant la France, Kigali ne cherche-t-il pas à se dédouaner d’une tragédie qui fut avant tout Rwandaise?

Aujourd’hui, Kigali ne cherche plus à accabler la France. Du coté rwandais, on cherche au contraire à tendre la main à la France. L’an dernier l’état-major de l’armée rwandaise a proposé à l’état-major de l’armée française de se rencontrer pour tourner définitivement la page au nom la fraternité d’armes, mais les Français ont refusé.

A Paris, les militaires considèrent toujours qu’ils ont subi une défaite au Rwanda et gardent une volonté de revanche, dommageable pour les relations franco-rwandaises.

La France refuse toujours de déclassifier les documents relatifs au Rwanda. Faut-il y voir un aveu de culpabilité?

Absolument. D’autant plus que les archives que la France refuse de dévoiler, portent sur la période charnière de l’histoire de la présence française au Rwanda.

Pour le peu qu’on en sache, ces documents sont absolument accablants. Les protagonistes cherchent à ce que ces archives ne soient pas dévoilées de leur vivant.

Que peuvent contenir ces documents?

Ce ne sont bien évidemment que des supputations, mais ces documents pourraient contenir la preuve que la France connaissait parfaitement la réalité de la guerre civile et a choisi d’y participer sérieusement, en comprenant que cela pouvait passer par l’extermination. Il faut comprendre qu’il n’y a pas de prescription lorsqu’il s’agit de génocide. De fait, plusieurs hauts responsables pourraient être condamnés.

L’association Survie accuse des dirigeants politiques et militaires français d’avoir apporté un soutien actif aux génocidaires. Ce jugement est-il excessif?

Je ne peux pas parler au nom de cette association à laquelle je n’appartiens pas, mais il existe des indices graves et concordants laissant supposer que des haut gradés, des politiciens et des mercenaires français, sont impliqués à un degré qu’il faudra déterminer, dans l’attentat du 6 avril 1994 contre le président Juvénal Habyarimana.

Le verdict du récent procès Pascal Simbikangwa est-il de nature à pacifier les relations franco-rwandaises?

C’est certainement un pas important, Pascal Simbikangwa faisait partie du cercle intermédiaire responsable du génocide. Cette condamnation intervient après 19 ans et rompt avec les anciens dysfonctionnements de la justice. La création du pôle génocide permet aux Rwandais d’entrevoir une lueur d’espoir. Toujours est-il que les principaux coupables du génocide sont toujours dans la nature.

Peut-on parler, s’agissant du pouvoir de Paul Kagamé, de dérive autocratique?

Qu’aurait-il pu faire en prenant en charge le pays en 1994 ? Un pays traumatisé, détruit ? C’est vrai qu’il tient le pays d’une main de fer, mais s’il ne l’avait pas fait, il y aurait eu une vengeance massive de la part des Tutsis vainqueurs. C’est un homme d’Etat exceptionnel mais certainement autoritaire.

Les Rwandais pourront-ils un jour tourner la page de la décennie 1990? Si oui, à quel prix?

L’idéologie de haine, qualifiée injustement d’ethnique, qui a conduit au génocide remonte aux années 1950. Depuis les années 1930 déjà, les cartes d’identités ethniques ont été imposées. Le génocide a profondément bouleversé les Rwandais. Aujourd’hui encore, les survivants vivent aux côtés de leurs voisins génocidaires, et cela rend les choses difficiles. Même si le régime actuel a pris plusieurs dispositions « anti-divisionnisme », il faudra probablement plusieurs générations pour passer d’une mémoire vive à une mémoire apaisée. Les Gacacas, tribunaux communautaires mis en place dans les provinces, ont été insuffisants. Les peines qui y ont été prononcées sont modestes et symboliques. Les Rwandais sont obligés de cohabiter mais la réconciliation véritable ne peut se faire que s’il y a des excuses sincères.

 Voir encore:

Les documents sur le génocide au Rwanda toujours classés « Secret défense »
Karim Ben Said
L’Express
28/03/2014

A quelques jours du vingtième anniversaire du déclenchement génocide rwandais dans lequel plus de 800000 Tutsi et Hutus modérés ont péri entre avril et juillet 1991, l’association Survie demande la levée du  » secret défense  » sur le rôle la France.

L’association Survie demande à Jean Yves le Drian tous les documents se rapportant à l’action de la France au Rwanda de 1990 à 1994.

L’association Survie demande à François Hollande et à Jean Yves le Drian, ministre de la Défense, de « déclassifier et de publier tous les documents se rapportant à l’action de la France au Rwanda de 1990 à 1994 dans ses volets diplomatiques, militaires, politiques et financiers ».

Mathieu Lopes, vice-président de l’association, estime que ces documents sont cruciaux pour déterminer les responsabilités et faire avancer les dossiers juridiques en cours: « A titre d’exemple, les militaires français ont été les premiers à s’être rendus sur les lieux de l’attentat contre le président Juvénal Habyarimana et disposent d’un rapport, qui, jusqu’à ce jour n’a jamais été dévoilé », explique-t-il.
« Complicité de génocide »

L’association, qui affirme militer en particulier contre la « Françafrique » est partie civile dans une plainte contre X déposée pour « complicité de génocide et complicité de crime contre l’humanité ». Elle est également à l’origine de l’ouverture, en juin 2013, d’une instruction à l’encontre du capitaine Paul Barril, ex-super gendarme de l’Elysée, soupçonné d’avoir joué un rôle trouble au Rwanda.

La Commission consultative du secret de la défense, saisie en juillet 2010 par le ministre de la Défense d’alors, Hervé Morin, suite à la demande de la juge d’instruction Florence Michon, a déjà donné un avis défavorable à une demande similaire.

Le 6 avril 1994, le président rwandais Juvénal Habyarimana est assassiné. S’en suit alors un massacre visant à exterminer la population Tutsi et perpétré par les fanatiques du « Hutu Power » par les Hutus. Depuis vingt ans, la France est accusée d’avoir soutenu le régime rwandais « avant, pendant et après » le génocide.

 Voir de même:

Juppé à nouveau questionné sur son rôle pendant le génocide rwandais

L’Express

04/04/2014
Un collectif de citoyens a demandé à l’ancien ministre des Affaires étrangères d’expliquer sa position sur le massacre de 1994 et l’opération Turquoise lancée à l’époque.

Quel était le « rôle politique » d’Alain Juppé pendant le génocide au Rwanda? Dans une lettre ouverte, un collectif de citoyens a interpellé le maire de Bordeaux sur cette question, à l’approche du 20e anniversaire du massacre.

Alain Juppé était ministre des Affaires étrangères à l’époque du génocide de 1994, stoppé par le Front patriotique rwandais (FPR aujourd’hui au pouvoir) de Paul Kagame. Les massacres avaient fait en 100 jours quelque 800 000 victimes selon l’ONU, principalement dans la minorité tutsi.

En reprenant le portefeuille en 2011, Alain Juppé avait dit n’avoir aucune intention « ni de serrer la main » de Paul Kagame ni de se rendre au Rwanda, tant qu’y circulerait un rapport accusant la France de complicité avec les génocidaires.

L’opération Turquoise mise en cause

« Oseriez-vous encore, M. Juppé, laisser entendre qu’en 1994 plusieurs génocides étaient commis au Rwanda? (…) Continuez-vous à prétendre contre l’évidence des faits, que l’État français s’est opposé à la passivité de l’ONU devant le génocide des Tutsi? Et que l’opération Turquoise n’était qu’une opération humanitaire, dont le but était de lutter contre ce génocide? », interrogent les signataires.

« J’ai été le premier responsable politique français à (dénoncer le génocide, ndlr) devant le Conseil des ministres de l’Union européenne d’abord puis à l’Assemblée nationale le 18 mai 1994 », a déclaré ce vendredi Alain Juppé dans une réponse à cette lettre. Il a également souligné que la France avait de son côté lancé l’opération Turquoise « face à l’inaction internationale » et dénoncé « l’opération de falsification historique dont la France est régulièrement la cible depuis 20 ans ».

 Voir aussi:

Rwanda, boulet moral pour Juppé
6 octobre 2011

Billets d’Afrique et d’ailleurs…
ThèmesRwandaComplicité de la France dans le génocide des Tutsi au RwandaAlain Juppé

Alain Juppé reprochant à Bernard-Henri Lévy, dans l’avion pré­ sidentiel de retour du voyage officiel en Libye : « Vous avez dit que j’étais complice des génocidaires du Rwanda. Alors, que sortant d’une réunion des ministres européens en 1994, j’avais déclaré que c’était un génocide » L’argument est court, très court pour sa défense.

Un argument déjà utilisé lors de son audition devant la mission d’information parlementaire de 1998, devant laquelle il avait expliqué avoir utilisé le mot de « génocide », le 15 mai 1994, à l’issue de la réunion à Bruxelles du Conseil des ministres de l’Union européenne.

Une déclaration qui intervenait dix jours après celle du Secrétaire général de l’Onu, Boutros Boutros Ghali et alors, qu’à cette date, la majeure partie du génocide avait déjà eu lieu. Prise de conscience tardive ? Bien que sûr que non puisque le gouvernement français avait été alerté de longue date sur le génocide qui se préparait et qu’il n’ignorait rien des massacres en cours depuis le 7 avril.

Pis, en plein génocide, le 27 avril 1994, Jérô­me Bicamumpaka, ministre des Affaires étrangères du gouvernement intérimaire qui est en train de commettre le génocide, et Jean-Bosco Barayagwiza, extrémiste de la Coalition pour la défense de la République (CDR), étaient reçus à Paris, et par l’Élysée et par Alain Juppé, ministre des Affaires étrangères du gouvernement Balladur.

Le gouvernement français, par la voix de Juppé, attend donc le 15 mai pour qualifier l’extermination des Tutsi rwandais de génocide. Jusque-là, Paris feignait de ne voir au Rwanda, qu’une banale guerre civile. Mais il faut sûrement comprendre ce réveil tardif par les succès militaires de l’offensive du FPR de Paul Kagamé. Car parler enfin de « génocide » sur le plan diplomatique ouvrait la voie légale d’une intervention militaire de l’Onu.

Devant les difficultés à mettre sur pied une Minuar 2, c’est l’opération Tur­quoise menée par l’armée française qui la remplaça et débarqua au Rwanda, le 22 juin. Officiellement neutre, Turquoise a permis officieusement de couvrir la fuite de centaines de génocidaires vers le Zaïre dont le président Théodore Sindikubwabo et… Jérôme Bicamumpaka, reçu deux mois plus tôt par Juppé.

Et, alors que Kagamé était en visite officielle à Paris, Juppé, depuis Pékin, déclarait qu’il ne changerait pas ses « convictions » au sujet du génodice. « Je suis très décontracté (…) » ajoutait-il. Au regard de l’Histoire, il n’y pourtant pas de quoi.

Voir de même:

Rwanda: Paris boycotte les 20 ans du génocide
Le Figaro
05/04/2014

La France a décidé samedi d’annuler sa participation aux commémorations du 20e anniversaire du génocide rwandais, après une nouvelle charge du président Paul Kagame l’accusant d’avoir « participé » aux massacres qui ont fait 800.000 morts en 1994.

Cette décision marque un nouveau coup d’arrêt à la normalisation des relations entre les deux pays, empoisonnées par le soupçon malgré une réconciliation officielle en 2010. Au coeur du contentieux, la question du soutien de la France et de son armée au régime hutu rwandais, coupable du génocide contre la minorité tutsi.

Dans une interview à paraître dans l’hebdomadaire Jeune Afrique dimanche, veille des commémorations du 20e anniversaire, le président Kagame a dénoncé le « rôle direct » de la Belgique, ancienne puissance coloniale, et de la France « dans la préparation politique du génocide » et « la participation de cette dernière à son exécution même ».

Il a également accusé les soldats français de l’opération militaro-humanitaire Turquoise, déployée en juin 1994 sous mandat de l’ONU dans le sud du pays, d’avoir été « complices certes » mais aussi « acteurs » des massacres qui se sont déroulés entre avril et juin 1994.

Pour Paris, qui a annulé le déplacement prévu lundi à Kigali de la ministre de la Justice Christiane Taubira, les déclarations du président Kagame « sont en contradiction avec le processus de dialogue et de réconciliation engagé depuis plusieurs années ».
« La France regrette de ne pouvoir prendre part aux commémorations du 20e anniversaire du génocide car elle tient à s’incliner devant la mémoire des victimes et à s’associer au deuil des familles et du peuple rwandais », a souligné le porte-parole du ministère français des Affaires étrangères, Romain Nadal.

Maintes fois démenties par Paris, les accusations du président Kagame, ancien chef de la rébellion tutsi à la tête du Rwanda depuis 1994, reprennent celles déjà formulées par Kigali à plusieurs reprises et notamment en août 2008 à l’occasion de la publication du rapport de la commission d’enquête rwandaise sur le rôle supposé de la France dans le génocide.

En janvier dernier, les militaires français nommément cités par Kigali, et notamment le général Jean-Claude Lafourcade, patron de l’opération Turquoise, avaient jugé que « leur honneur était sauf », considérant que le gouvernement rwandais avait été « incapable d’apporter la moindre preuve » de ses accusations « infondées, indignes et inacceptables ».

Paris et Bruxelles comme « exutoires »

Les nouvelles déclarations de Paul Kagame surviennent alors que les relations franco-rwandaises, rompues entre 2006 et 2009, semblaient s’être apaisées, surtout depuis la condamnation en mars à 25 ans de prison de Pascal Simbikangwa, premier Rwandais jugé en France pour génocide.

Un procès dont Paul Kagame a également minimisé l’enjeu: « On nous présente cette sentence comme un geste, presque comme une faveur de la France à l’égard du Rwanda, alors que c’est le rôle de la France dans le génocide qu’il conviendrait d’examiner », a-t-il insisté.

Pour le sociologue André Guichaoua, spécialiste du Rwanda et témoin-expert auprès du Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR), le président Kagame, par ses propos, « se moque des avancées comme des usages diplomatiques ».

M. Guichaoua relève par ailleurs que « les derniers mois ont été marqués par d’importants revers diplomatiques et politiques rwandais ». « On peut se demander si la France et la Belgique, étonnamment associée à ces graves accusations en tant qu’ex-puissance tutélaire, ne servent pas d’exutoires à l’expression d’une animosité plus profonde du chef de l’État rwandais vis-à-vis de bien d’autres pays et institutions internationales qui n’hésitent plus à mettre en cause sa gouvernance autoritaire personnelle et ses interventions à l’extérieur du pays ».

Cette nouvelle « sortie » de Paul Kagame survient en effet alors qu' »il est actuellement en position délicate vis-à-vis de ses alliés traditionnels (Etats-Unis, Afrique du sud…) en raison du +traitement+ de ses opposants », abonde Antoine Glaser, expert des relations franco-africaines et auteur de « AfricaFrance – Quand les dirigeants africains deviennent maîtres du jeu » (Fayard).

Après avoir bénéficié depuis le génocide d’une forme de « diplomatie dérogatoire en matière de démocratie et de droits de l’homme », selon les termes de M. Guichaoua, le président Kagame a été sévèrement critiqué ces derniers mois pour son rôle jugé déstabilisateur dans l’est de la République démocratique du Congo, et plus récemment pour son implication supposée dans l’élimination d’opposants en exil.

Par ailleurs, estime M. Glaser, Paul Kagame, qui avait adressé une invitation personnelle à son homologue français François Hollande, n’était « sans doute pas très heureux que le chef de l’Etat français se fasse représenter par sa ministre de la Justice ».

Voir enfin:

L’honneur de la France
Alain Juppé
5 avril 2014

Je connais trop les exigences de la « realpolitik » pour ne pas comprendre la prudence de la ligne diplomatique que suit la France depuis plusieurs années dans sa relation avec le Rwanda. Ce pays joue un rôle économique et politique important dans la région des Grands Lacs et en Afrique en général. Nous avons eu raison de choisir la voie de la réconciliation avec ses dirigeants.

Mais pas à n’importe quel prix! Pas au prix de la falsification de l’histoire qui ne cesse de se propager à l’encontre de la France, de ses dirigeants politiques, de ses diplomates et de son Armée.

En écrivant cela je ne pense pas au récent libelle publié à Bordeaux et dont je suis la cible unique, comme si, à la date des faits, il n’y avait pas eu un Président de la République, et , successivement, deux Premiers Ministres, deux Ministres des Affaires Etrangères et deux Ministres de la Défense. Je m’attendais à ce que la « Juppémania » ambiante déclenche les coups bas.

Mais ce n’est plus de cela qu’il s’agit désormais. C’est d’une inacceptable mise en cause de la France par le Président du Rwanda, qui dans un article à paraître dimanche dans Jeune Afrique accuse notre pays d’avoir organisé et encouragé le génocide, d’en avoir été complice et même acteur.

Ces accusations, on le sait, sont totalement infondées. La mission parlementaire présidée en 1998 par Paul Quilès et dont le rapporteur était Bernard Cazeneuve, actuel ministre de l’Intérieur, a apporté un éclairage rigoureux sur les événements. M.Quilès en résumait ainsi le contenu dans un article publié le 11 septembre 2009 dans « International et défense »: « Cessons de diaboliser la France ».

Il est rigoureusement faux que la France ait aidé en quelque manière les auteurs du génocide à préparer leur forfait. Bien au contraire avant mars 1993 (date de prise de fonction du gouvernement Balladur) comme après cette date, notre pays a tout fait pour pousser à la réconciliation des deux camps. Il a efficacement oeuvré à la conclusion des accords d’Arusha qui posaient les bases de cette réconciliation et qui ont été salués positivement par M. Kagamé lui-même.

Il est rigoureusement faux que la France n’ait pas dénoncé le déclenchement du génocide en le qualifiant en ces termes même. Mes déclarations publiques en font foi, en mai 1994, au conseil des ministres des affaires étrangères de l’Union Européenne comme à l’Assemblée Nationale.

Quand aux accusations portées contre notre Armée, elles sont tout simplement honteuses. Nos soldats ont exécuté strictement la mission qui leur avait été assignée par le gouvernement, en application d’une résolution très précise du Conseil de sécurité des Nations Unies. Ils l’ont fait avec le courage et la discipline qui les caractérisent. Je me souviens de l’accueil enthousiaste que leur ont réservé les centaines de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants qu’ils ont protégés.

Sans doute subsiste-t-il encore des zones d’ombre sur cette période tragique. Malgré les investigations de l’ONU, de la justice française, de la justice espagnole, on ne sait toujours pas qui sont les auteurs de l’attentat contre l’avion qui transportait le Président Habyarimana et le Président du Burundi le 6 avril 1994 . C ‘est le lendemain de cet attentat qu’ont commencé les massacres de 800 000 Tutsi (et Hutu modérés). En connaître les auteurs serait de première importance pour comprendre l’enchaînement des faits. On peut espérer, comme la mission Quilès, que « la vérité fera peu à peu son chemin. C’est ainsi que le souvenir des victimes du génocide ne se confondra pas avec les intérêts de ceux qui prétendent parler en leur nom ».

En attendant que vienne la vérité, on ne peut tolérer la véritable entreprise de falsification historique qui veut faire porter à la France la culpabilité du génocide.

La communauté internationale a failli, c’est un fait. Elle a été incapable de prévenir et d’arrêter le génocide. Mais la communauté internationale, ce n’est pas la France seule. C’est le Conseil de sécurité des Nations Unies dont Kofi Annan qui dirigeait alors le Département des Opérations de Maintien de la Paix a décrit plus tard la paralysie. Il écrit: « Les Français ont poussé dès le début des négociations d’Arusha pour qu’une force de l’ONU soit déployée au Rwanda en soutien de l’accord de paix. Hormis côté français, il y avait au début peu d’appétence chez les membres permanents du Conseil de sécurité pour mandater une nouvelle force de maintien de la paix… » Plus loin, il ajoute: « Nous devons reconnaître que le monde a échoué face au mal. La communauté internationale et les Nations Unies n’ont pu mobiliser la volonté politique de l’affronter. » La « communauté internationale » , ce sont aussi les Etats-Unis, très influents dans la région et dont le Président Clinton lui-même a reconnu l’inaction. Ce sont aussi les pays européens dont certains avaient des responsabilités historiques dans la région. La France a été la seule puissance à agir.

Il serait aujourd’hui intolérable que nous soyons désignés comme les principaux coupables. J’appelle le Président de la République et le gouvernement français à défendre sans ambiguïté l’honneur de la France, l’honneur de son Armée, l’honneur de ses diplomates.

Voir enfin:

1. La présence française à la limite de l’engagement direct

RAPPORT D’INFORMATION
MISSION D’INFORMATION(1) DE LA COMMISSION DE LA DÉFENSE NATIONALE ET DES FORCES ARMÉES ET DE LA COMMISSION DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES, sur les opérations militaires menées par la France, d’autres pays et l’ONU au Rwanda entre 1990 et 1994.

Président
M. Paul QUILÈS,
Rapporteurs
MM. Pierre BRANA et Bernard CAZENEUVE
Députés

a) L’engagement sur le terrain

Procéder à des opérations d’instruction, réaliser une assistance technique militaire en temps de paix ne pose pas de problèmes particuliers en termes de principes. Intervenir sur la base d’un accord de défense ou en vertu d’un engagement politique aux côtés d’un Etat auquel un autre Etat souhaite apporter son soutien dans le cas d’une agression extérieure, ne soulève pas non plus de questions d’ordre éthique. Il s’agit là d’un jeu classique d’alliances exprimant tel ou tel équilibre politique.

Que l’agression ne puisse être véritablement caractérisée comme une agression extérieure, que le pays qui la subit soit lui-même auteur ou complice d’exactions graves sur ses propres populations en représailles aux offensives qui le menacent et la situation devient dès lors beaucoup plus complexe. Comment peut-on alors concevoir une aide et un engagement extérieurs qui ne soient pas perçus comme un engagement direct ? Autrement dit, la seule présence militaire française sur le terrain, prolongée après les dernières évacuations des ressortissants français à Ruhengeri fin janvier 1991, ne signifie-t-elle pas, lorsqu’elle devient aussi déterminante sur l’issue des combats, que la France s’est trouvée à la limite de l’engagement direct, même si elle n’a pas participé aux combats aux côtés des FAR, comme le firent pendant quelques jours, en octobre 1990, les forces armées zaïroises ?

L’activité des instructeurs et formateurs du DAMI Panda a constitué une source de polémique portant principalement sur le degré d’engagement personnel des instructeurs aux côtés des personnels rwandais en formation. Le Général Jean Varret, ancien chef de la MMC, a fait état devant la Mission des possibles divergences d’interprétation des consignes par les personnels du DAMI Panda.

Il a précisé à la Mission qu’il s’était déplacé en mai 1992 au Rwanda et que des rumeurs existaient en France sur le comportement du DAMI Panda. Il a fait remarquer que “ sur place, il se trouvera toujours des hommes pour se vanter d’actions qu’ils auraient aimé réaliser mais qu’ils n’ont en réalité pas faites ”. La Mission a par ailleurs reçu des informations selon lesquelles les militaires français étaient très fortement impliqués sur le terrain, qu’ils se disaient que l’ennemi, venu d’Ouganda, menaçait les ressortissants français et que, dans un tel contexte, étant donné la faible compétence de l’armée rwandaise, il n’est pas absurde de penser que certains aient pu aider à régler les tirs de certaines armes d’artillerie comme les mortiers.

Le Général Jean Varret a confirmé à la Mission que “ des instructeurs-pilotes se trouvaient à bord d’hélicoptères Gazelle envoyés sur place aux côtés des Rwandais et qu’ils n’avaient pas été engagés. Ils n’étaient présents que pour faire de l’instruction de pilotage et de tir. ” Il a également affirmé que “ les troupes françaises n’avaient pas arrêté l’offensive du FPR en octobre 1990 ”.

En réponse aux nombreuses questions des membres de la Mission portant sur un éventuel engagement des personnels du DAMI Panda auprès des FAR dans la guerre que celles-ci menaient contre le FPR, les responsables du DAMI, interrogés par la Mission, ont précisé qu’il n’entrait pas dans les missions du DAMI Panda de participer à des actions armées.

Le Lieutenant-Colonel Jean-Jacques Maurin a fait remarquer qu’en près de trois ans et demi de présence française au Rwanda, entre 3 500 et 4 000 soldats français s’y sont succédé et que pas une seule perte n’a été enregistrée à l’exception des personnels français de l’avion présidentiel, des deux coopérants assassinés le 8 avril et d’un adjudant-chef du 8ème RPIMA qui, à l’issue d’un cross de cohésion de sa compagnie autour de l’hôtel Méridien à Kigali, a été victime d’une crise cardiaque.

Les propos du Colonel Didier Tauzin, qui a lui aussi commandé le DAMI Panda, permettent de mieux comprendre la confusion possible sur le rôle des hommes du détachement. Il a précisé que, dans la mesure où l’armée rwandaise était, au départ, dans une position défensive, la situation sur le théâtre imposait une proximité des instructeurs. Il a ainsi indiqué que, très souvent, en offensive, les troupes se répartissent dans la profondeur, c’est-à-dire qu’un bataillon motorisé de 800 hommes se répartit éventuellement sur une quinzaine de kilomètres, mais qu’en défensive, l’armée se doit d’être soudée et la profondeur du dispositif est forcément réduite. Il a analysé que, si la logistique est assez loin derrière, à un ou deux kilomètres maximum selon le terrain, les troupes elles-mêmes opèrent sur cinq cents mètres. En conséquence, selon lui, même si l’instruction se déroule à l’arrière, elle se situe inévitablement à proximité du front.

Il a souligné que sur le terrain, il n’y avait jamais plus de cinquante hommes, éparpillés dans les montagnes, avec une forte végétation sur 250 kilomètres de front et que, quand les artilleurs faisaient de l’instruction, ils n’étaient pas au pied de la pièce en train de tirer, mais se trouvaient à l’arrière. Il a également indiqué qu’éventuellement, si l’artilleur local était “ perdu dans ses comptes ”, ceux-ci l’aidaient, mais pour se retirer ensuite à l’arrière, et fait valoir qu’il était hors de question de procéder autrement, compte tenu des consignes données par le chef d’état-major des armées.

Enfin, s’agissant d’une éventuelle acquisition du renseignement par des commandos de recherche et d’action en profondeur français (CRAP), le Général Jean Rannou, ancien Chef du Cabinet militaire du ministère de la Défense, a regretté que l’on assimile en permanence ce que font les gens à l’idée que l’on a de ce qu’ils font et a précisé que si les DAMI se trouvaient effectivement près de la frontière nord, aucun ordre d’intervention n’y a jamais été donné, car cela ne correspondait pas au rôle des troupes françaises.

Si les missions du DAMI Panda sont clairement délimitées par les directives de l’état-major, force est de constater qu’un doute peut peser sur leurs modalités d’exécution. Certes, l’absence de victime dans les rangs du DAMI conforte le principe du non-engagement des militaires français aux côtés des FAR. En effet, alors que le conflit entre les FAR et le FPR a fait de très nombreuses victimes dans l’armée rwandaise, un engagement physique des éléments français aux côtés du FAR se serait inévitablement traduit par quelques pertes ou blessures dans les rangs du personnel du DAMI.

Par ailleurs, l’une des missions du DAMI était l’acquisition du renseignement et l’on constate que parmi l’ensemble des messages militaires envoyés par l’attaché de Défense à l’état-major des armées dressant un panorama de la situation militaire sur le terrain, aucun ne porte trace de renseignements ayant une qualification d’origine et de degré de certitude permettant de l’attribuer à une observation directe de militaires français dans la zone de combat.

Toutefois, la Mission ne peut totalement écarter l’idée qu’un instructeur français aurait pu, pour des raisons diverses, apporter ponctuellement un concours plus effectif lors de l’aide au maniement d’une pièce de mortier ou dans une autre situation, malgré les consignes diffusées par l’état-major des armées, tant il paraît difficile, en situation critique, de déterminer la limite exacte au delà de laquelle l’instruction et la formation pourraient être assimilées à un engagement réel. Cette ambiguïté apparaît consubstantielle à la notion d’assistance opérationnelle en temps de crise ou de guerre.

Si la France n’est pas allée aux combats, elle est toutefois intervenue sur le terrain de façon extrêmement proche des FAR. Elle a, de façon continue, participé à l’élaboration des plans de bataille, dispensé des conseils à l’état-major et aux commandements de secteurs, proposant des restructurations et des nouvelles tactiques. Elle a envoyé sur place des conseillers pour instruire les FAR aux maniement d’armes perfectionnées. Elle a enseigné les techniques de piégeage et de minage, suggérant pour cela les emplacements les plus appropriés.

Cette présence auprès des FAR s’est-elle doublée d’une participation des militaires français à des opérations de police et de maintien de l’ordre ? Les militaires français ont-il procédé à des vérifications d’identité ?

b) Les contrôles d’identité

La présence de militaires français du détachement Noroît devait satisfaire au double objectif contradictoire d’être à la fois discrète et visible. D’après les ordres d’opération, il convient d’adopter une attitude discrète, de limiter les déplacements au strict nécessaire, de n’accorder aucun entretien à la presse sans autorisation du Chef d’état-major des Armées.

Mais, en même temps, la simple présence des soldats de Noroît s’est révélée dissuasive et sécurisante. De la vient que les autorités rwandaises aient souhaité leur maintien, parce que les militaires français, en tenue française à la différence des personnels coopérants de la MAM, étaient visibles à Kigali et dans un rayon d’une dizaine de kilomètres autour de la capitale. Les entrées et les sorties de la ville étaient soumises à des contrôles effectués à des “ barrières ” par la Gendarmerie rwandaise. Les militaires français ont-ils procédé à de telles opérations ? De nombreuses critiques ont été faites à ce sujet. Devant la Mission, M. Jean-Hervé Bradol s’est déclaré “ particulièrement choqué par la part que prenaient les militaires français à certaines fonctions de police dans le pays, notamment le contrôle routier à la sortie nord de Kigali ” précisant que, soit les militaires français restaient postés dans leur guérite en observant les militaires rwandais, soit ils examinaient eux-mêmes les papiers, comme il en fut témoin en juin-juillet 1993.

Sur le contrôle direct opéré par les militaires français, le Général Dominique Delort s’est exprimé devant la Mission. Il a indiqué que les deux axes principaux Byumba-Kigali au nord et Ruhengeri-Kigali à l’ouest étaient particulièrement fréquentés et qu’il était difficile de positionner des unités au nord de la ville sans avoir des renseignements sur ces grands axes menant à la capitale.

Il a précisé qu’il avait alors décidé d’installer sur chacun de ces axes, à quelques kilomètres de l’entrée de la ville, deux points de contrôle, tenus par des soldats français les trente-six premières heures, avant que soient obtenus du Chef d’état-major des FAR les gendarmes rwandais pour assurer eux-mêmes le contrôle.

Sur la réalité du contrôle, les dires de M. Jean-Hervé Bradol sont bien confirmés ; en revanche, il semble qu’il ait commis une erreur de date, puisque le Général Dominique Delort, alors Colonel, a été désigné commandant des opérations en février-mars 1993, soit quelques mois plus tôt. Sous son commandement, plusieurs ordres d’opérations ont été établis. L’ordre de conduite n° 5, daté du 12 février 1993 prévoit, en cas de rupture du cessez-le-feu, de “ jeter un dispositif d’observation sur les axes nord… et de reconnaître les positions d’arrêt dans cette zone, dans un rayon de 5 km, en vue d’une éventuelle action d’arrêt ultérieure ”. La 4ème compagnie Noroît doit notamment à cet effet surveiller les débouchés des axes : Ruhengeri/Kigali et Gitarama/Kigali à l’ouest ; Byumba/Kigali au nord ; les points de passage obligé sur l’axe Muhazi/Kigali, et se trouver en mesure d’interdire ces débouchés sur préavis d’une heure.

La mise en place du dispositif de surveillance prévu par l’ordre de conduite est extrêmement précise :

— position d’observation du volume du groupe :

— point OSCAR – secteur ouest : à hauteur virage piste Murehe ;

— point CHARLIE – secteur centre : mouvement de terrain ;

— point ECHO – secteur est : carrefour pistes :

— de nuit, resserrement du dispositif au plus près des axes (volume : 1 binôme en sonnette) ;

— relève des postes toutes les 72 heures.

· Quant à l’ordre de conduite n° 7 du 20 février 1993, il prévoit, pour parer à toute tentative d’infiltration du FPR ou tout risque d’arrivée en masse de populations sur la capitale, qui menacent de compromettre la sécurité dans Kigali, donc la sécurité des ressortissants français, la mise en place, le 20 février à 16 heures, d’un dispositif de contrôle, destiné à :

“ — empêcher tout élément FPR de franchir :

– à l’ouest, le débouché des axes Ruhengeri/Kigali et Gitarama/Kigali,

– au nord, le débouché de l’axe Byumba/Kigali à hauteur de la sucrerie ;

— Pour cela, renseigner en avant et à l’est du dispositif par le DAMI, en liaison avec FAR,

– premier temps : mettre en place immédiatement un dispositif d’arrêt de compagnie sur les débouchés cités,

– deuxième temps : renforcer la défense de l’aéroport et du dispositif de protection des ressortissants ”.

· L’ordre d’opération n° 3 du 2 mars 1993 indique que le renseignement s’étend jusqu’à 10 km de la capitale et qu’il convient de surveiller les accès nord et ouest en faisant un effort du nord-ouest au nord-est, et d’être en mesure de les interdire temporairement.

Puis il est précisé : “ pour conserver toute liberté d’action dans la ville :

— en permanence maintenir un dispositif de contrôle dans la zone d’intérêt, sous forme de patrouille et de check-points en liaison avec la Gendarmerie rwandaise ;

— sur ordre, être en mesure de basculer sur un dispositif d’arrêt temporaire, tout en déclenchant le plan d’évacuation ”.

Ces instructions sont ensuite explicitées à l’attention de chacune des compagnies présentes sur le terrain, qui doit être en mesure :
pour le 2/8 RPIMA – de surveiller dans un rayon de 10 km entre Gihogwe et pont de la briqueterie inclus ;
– d’interdire les axes Ruhengeri/Kigali et axe Gitarama/Kigali.
pour le CEA/21 RIMA – de surveiller dans un rayon de 10 km entre Gihogwe exclu et la ligne Kabubu et Nouba inclus ;
– d’interdire l’axe Byumba à la hauteur de la sucrerie.
pour la SML 2/68e RA

(section de mortiers lourds)
– de surveiller sous forme de patrouilles la zone d’intérêt entre Nouba exclus et Rusoro inclus – effort à l’est ;
– sur ordre, d’appuyer l’action d’arrêt des unités à l’extérieur.

· Les règles de comportement sur les “ check-points ” prévoient :

— un dispositif limité au volume d’une équipe ;

— une action limitée au soutien de la Gendarmerie rwandaise chargée des opérations de contrôle ;

— la remise de tout suspect, armement ou document saisis à la disposition de la Gendarmerie rwandaise.

Vis-à-vis de la presse et du GOMN, il est précisé :

— aucune interview – accès des positions interdit ;

— laisser effectuer des prises de vues sans les faciliter ;

— orienter tout journaliste vers l’ambassade de France.

Il ressort de l’ensemble de ces éléments que les forces françaises ont, entre février et mars 1993, mis en place, sur ordre de l’état-major des armées, un dispositif de surveillance des accès de Kigali très développé, prêt à se transformer éventuellement en interdiction d’accès dans de très brefs délais, afin d’assurer l’évacuation des ressortissants français, mais aussi de prévenir les infiltration du FPR.

Cette surveillance active, sous forme de patrouille et de “ check-points ”, même si elle s’effectue en liaison avec la Gendarmerie rwandaise, conduit incontestablement à pratiquer des contrôles sur les personnes. Si les règles de comportement aux “ check-points ” font référence à la “ remise de tout suspect, armement ou documents saisis à la disposition de la Gendarmerie rwandaise ”, on voit mal comment une telle procédure peut avoir lieu si préalablement il n’y a pas eu une opération de contrôle d’identité ou de fouille.

Comment, dans ces conditions, définir “ l’action limitée au soutien de la Gendarmerie rwandaise chargée des opérations de contrôle ” si ce n’est sous la forme d’une coopération ? Comment expliquer enfin les consignes interdisant l’accès des positions à la presse et au GOMN, sinon par l’existence d’un engagement des forces françaises dans des opérations de police qui sont, par principe, du ressort des autorités nationales et qu’il était préférable de ne pas mettre en évidence ?

c) L’interrogation des prisonniers

De nombreuses affirmations et rumeurs ont circulé à ce sujet, notamment dans la presse.

Au cours de son audition, le Colonel Bernard Cussac a souhaité faire le point sur cette question et a déclaré qu’il avait été le seul et unique militaire français à avoir rencontré des prisonniers militaires. Il a indiqué qu’il avait voulu ainsi, en les rencontrant, non seulement montrer aux militaires rwandais que les prisonniers militaires étaient susceptibles de fournir des renseignements intéressants pour mieux conduire les opérations militaires futures, mais surtout faire œuvre humanitaire en offrant à ces derniers un sauf-conduit pour la vie.

Dans un message qu’il adresse le 31 juillet 1991 (n° 202) à ses supérieurs hiérarchiques ainsi qu’au cabinet du Ministre de la Défense et au ministère de la Coopération, le Colonel Bernard Cussac précise qu’il était accompagné du Lieutenant-Colonel Gilles Chollet, commandant le DAMI, ce qui contredit légèrement sa déclaration devant la Mission. Il fait ensuite état, dans ce message, du déroulement de l’entretien par les officiers rwandais et indique qu’il demande au commandant rwandais de faire soigner le prisonnier, le Lieutenant Aroni Bagambana.

La Mission a par ailleurs eu communication d’une liste d’une vingtaine de prisonniers entendus par les FAR établie à la date du 12 août 1991.

Ce document montre à la fois la jeunesse des soldats du FPR, certains d’entre eux ayant seulement 14 ou 16 ans, la plupart autour d’une vingtaine d’années, mais aussi le manque d’expérience de ces combattants qui, pour la moitié d’entre eux, à peine engagés au FPR se retrouvent quelques jours plus tard capturés par les FAR, alors que l’autre moitié faisait partie de la NRA.

A propos d’interrogatoires musclés de prisonniers du FPR, auxquels les militaires français auraient assisté, Mme Alison Des Forges a, lors de son audition, indiqué que M. James Gasana avait fait état de la présence d’agents français au centre de documentation, endroit bien connu pour être le lieu de torture de la Gendarmerie et de la police rwandaise. Surpris par une telle affirmation, le Président de la Mission a demandé des vérifications à la suite desquelles Mme Alison Des Forges a reconnu dans un courrier adressé à la Mission qu’elle s’était trompée.

2. Les livraisons d’armes

Cette question a fait l’objet de nombreuses affirmations, souvent imprécises, parfois inexactes. La Mission n’entend pas sur ce problème épuiser la réalité du sujet et notamment elle ne prétend pas, s’agissant du trafic d’armes, élucider tous les cas évoqués à travers différents articles ou ouvrages, de marchés parallèles ou de livraisons effectuées au moment des massacres, en avril 1994, ou après la déclaration d’embargo des Nations Unies le 17 mai 1994.

Sur la base des informations qu’elle a pu obtenir, la Mission a cherché d’abord à faire précisément le point sur les livraisons d’armes de la France au Rwanda réalisées dans un cadre légal entre 1990 et le 8 avril 1994, date à laquelle toute exportation a été suspendue. Ce travail qui n’avait pu être entrepris jusqu’à présent, faute d’éléments disponibles, lui a paru nécessaire, car il permet, en complément des différents développements qui viennent d’être présentés, de mieux comprendre la dimension de l’engagement de la France au Rwanda.

a) Les procédures applicables à l’exportation de matériels de guerre

L’exportation des matériels de guerre s’effectue en deux étapes. Il est tout d’abord nécessaire d’obtenir de la commission interministérielle pour l’étude des exportations de matériel de guerre (CIEEMG) un agrément préalable qui peut être délivré, soit pour les prospections de marchés, soit pour les négociations de contrats, soit pour les ventes d’armement. L’obtention de l’agrément “ vente ” de la CIEEMG ne vaut pas pour autant autorisation d’exportation. L’industriel qui a signé un contrat de vente d’équipements, d’armes ou de munitions doit ensuite obtenir, pour les exporter, une autorisation d’exportation des matériels de guerre (AEMG) auprès de la délégation générale pour l’armement du ministère de la Défense.

Après avis favorable du ministère de la Défense et du ministère des Affaires étrangères, l’AEMG est accordée par le SGDN, service directement rattaché au Premier Ministre. L’autorisation est valable un an ; elle est revêtue d’un numéro de douane. L’AEMG est exigée à l’appui de la déclaration d’exportation, lors du passage en douane ; elle est ensuite imputée en quantité et en valeur lors de chaque opération, car un contrat bénéficiaire d’une AEMG peut être exécuté en plusieurs livraisons.

Une attestation de passage en douane (APD), transmise par les services des douanes à la direction de la protection et de la sécurité du ministère de la Défense, permet de contrôler l’utilisation des AEMG et de s’assurer des livraisons effectives.

Cette procédure à deux niveaux s’applique aussi bien pour les contrats de vente commerciaux que pour les cessions directes de matériels de guerre.

Les cessions directes peuvent être réalisées à titre onéreux ou à titre gratuit. Elles consistent, à partir d’une demande d’un Etat étranger, à prélever sur les stocks des armées les matériels souhaités. A la différence des contrats commerciaux, il ne s’agit pas d’armes neuves. Les cessions à titre gratuit doivent être autorisées expressément par le Ministre de la Défense, les cessions à titre onéreux ne nécessitent pas une telle autorisation. En cas de cession directe, la procédure est plus rapide, puisque les deux étapes de l’obtention de l’agrément de la CIEEMG et de la délivrance de l’AEMG se confondent. Dans les faits, bien souvent les cessions directes s’effectuent sans qu’il y ait une AEMG ni même délivrance d’une régularisation postérieure de la procédure. Le Rwanda n’a pas échappé à cette pratique.

b) La livraison d’armes au Rwanda par la France
de 1990 à 1994

LES AGRÉMENTS DÉLIVRÉS PAR LA CIEEMG

Valeur en millions de francs
50 19 116 191 48 122 44 1
Source : ministère de la Défense

L’année 1994 n’est pas significative, puisque le dernier agrément délivré par la CIEEMG concernant des ventes de matériels de guerre au Rwanda remonte au 20 janvier 1994.

(1) Les autorisations d’exportation de matériels de guerre (AEMG)

· Les AEMG au Rwanda, de 1990 à 1994, ont porté principalement sur les matériels suivants :
Armes

· Exprimées en valeur, les AEMG représentent sur la période du 1er janvier 1990 au 6 avril 1994, date de la dernière AEMG, un total d’environ 137 millions de francs ainsi répartis :

(2) Les cessions directes

· Les cessions directes de matériels de guerre au Rwanda, de 1990 à 1994, ont concerné principalement les matériels suivants :

Les cessions directes onéreuses ont porté essentiellement sur l’achat de munitions -cartouches de 90mm à obus explosif, obus explosifs de mortiers de 120mm- de matériels et vêtements -tentes, parkas, parachutes…- et de pièces de rechange pour hélicoptères Alouette II. Les cessions directes à titre gratuit ont concerné, outre des matériels similaires à ceux décrits ci-dessus, des radars Rasura, des mitrailleuses, des canons de 105mm, c’est-à-dire des matériels plus importants et plus coûteux.

Dans l’ensemble, ces cessions directes, à titre gratuit comme à titre onéreux, n’ont que très rarement fait l’objet d’une AEMG et ont été réalisées directement.

Parmi les opérations de cessions directes bénéficiant d’une AEMG, on trouve l’exportation de 6 radars Rasura, de 50 mitrailleuses de 12,7 mm, de pièces de rechange pour Alouette II, de cartouches à obus explosifs de 90 mm. Soit 5 opérations sur 36 au total.

31 cessions directes d’armes et munitions au Rwanda ont donc été réalisées sans respect des procédures, mais cette situation, qui n’est pas propre au Rwanda, ne peut donc être retenue comme illustrative d’une quelconque spécificité. Il y a cependant là une question de principe, qui méritait d’être soulignée.

· En valeur, les cessions directes représentent un total d’environ 42 millions de francs ainsi répartis.

Les pics que constituent les années 1992 et 1993 montrent que les cessions directes d’armements prélevés sur les stocks de l’armée se sont réalisées à une période où se déroulaient sur le terrain des affrontements violents (offensives de Byumba en 1992 et de Ruhengeri en 1993) et où se tenaient en parallèle les négociations d’Arusha.

c) La politique de la France de 1990 à 1994

La France a livré des armes au Rwanda mais elle n’a pas répondu systématiquement à ses demandes. Quelques heures après l’offensive du 1er octobre 1990, le Président Juvénal Habyarimana demande assistance à la France et souhaite notamment que lui soit fourni un appui aérien. Le Général Jean Varret, entendu par la Mission, a déclaré que cette demande du Président rwandais d’un appui-feu Jaguar “ lui était apparue hors de propos ” et a indiqué lui avoir répondu que “ ce n’était pas là le but de l’action de la France ”, mais que “ cette demande avait néanmoins été transmise à Paris ”.

Cet appui-feu ne sera pas accordé au Rwanda, au grand regret du Président Juvénal Habyarimana, qui a insisté à plusieurs reprises, n’hésitant pas à forcer le trait en allant jusqu’à dire, le 6 octobre, que son armée devait faire face à “ des masses d’assaillants … dont beaucoup sont drogués ”, puis le 7 octobre “ que la phase diplomatique est dépassée et que si les avions français n’interviennent pas sous 24 ou 36 heures, Kigali ne pourra pas tenir ”.

La transformation des graves incidents survenus dans Kigali dans la nuit du 4 au 5 octobre à l’instigation de Tutsis ou de sympathisants de la cause FPR, en attaque de la capitale par des éléments du FPR venus de l’extérieur, participe incontestablement du même désir d’obtenir de la France cet appui-feu aérien “ aussi rapide que discret et efficace ”.

Il apparaît également que la France, tout en procédant à des livraisons d’armes ou de munitions, en aurait conditionné l’utilisation à des moments stratégiques dans l’évolution du conflit. Telle est notamment l’analyse faite par M. James Gasana, ancien Ministre rwandais de la Défense, devant la Mission. Selon lui, la France considérait que le Gouvernement rwandais ne pourrait concevoir la nécessité d’une négociation politique avec le FPR que si ce dernier prenait possession d’une partie du territoire.

M. James Gasana a déclaré que la France avait pour cela permis au FPR en mai 1992 de conquérir une partie de la commune de Muyumba, les commandes passées à la France n’ayant pas été livrées à temps. Sur cette affaire, un télégramme diplomatique, daté du 12 mars 1992, de l’ambassade de France à Kigali indique que le Général Jean Varret, lors de son audience avec le Président Juvénal Habyarimana, a rappelé les efforts faits par la France pour répondre à des demandes de munitions dont la fourniture avait été retardée pour des raisons strictement administratives et techniques. M. James Gasana a également précisé “ qu’en juin 1992, alors que les forces rwandaises venaient d’acquérir des obusiers français de 105 mm, la France leur en a refusé l’utilisation alors que les FAR étaient en mesure de reprendre le contrôle des hauteurs des communes du Kiyombe et Kivuye. La perte de ces hauteurs dont le FPR conservera le contrôle sera un des facteurs déterminants de la suite de la guerre. L’autorisation d’agir ne sera donnée que lorsque, après avoir décidé d’acheter des obusiers 125 mm à l’Egypte, les instructeurs égyptiens arriveront à Kigali ”.

M. James Gasana a par ailleurs souligné que les prix des armes légères françaises étaient supérieurs à ceux pratiqués par la concurrence. La législation rwandaise sur les marchés publics adoptée en 1992 exigeant au moins trois offres par lot de commande, la France ne figurait pas parmi les plus gros fournisseurs.

Compte tenu des informations dont la Mission a disposé, il est certain que l’Afrique du Sud figure en bonne place parmi les fournisseurs du Rwanda en armement et met par la même occasion le Rwanda en situation de violation de la convention 558 du 13 décembre 1984 qui déclare l’embargo à l’encontre de l’Afrique du Sud, avec laquelle théoriquement il est interdit de commercer.

En revanche, il paraît plus difficile de souscrire à l’analyse de M. James Gasana, estimant qu’en 1992, la France aurait volontairement et indirectement laissé le FPR progresser territorialement dans la mesure où la France a apporté régulièrement au Rwanda de 1990 à 1994 un soutien en matériel, armements et munitions. Le fait que certaines demandes comme l’appui-feu aérien aient été refusées ne contredit pas cet état de fait mais signifie simplement que, compte tenu du dimensionnement de l’armée rwandaise, une telle demande a semblé inappropriée.

L’étude des AEMG de 1990 à 1994, confrontée aux informations fournies par la Direction générale des douanes sur la même période, permet de dire que l’ensemble des matériels de guerre dont l’exportation a été autorisée ont été effectivement livrés au Rwanda.

Ainsi, deux postes de tir pour missile Milan fournis par Euromissile ont bénéficié d’une AEMG le 29 mai 1990 et sont passés en douane le 4 juillet 1990.

En 1991, l’Office général de l’air reçoit pour des rechanges d’hélicoptères Gazelle, Alouette et Ecureuil une autorisation d’exportation le 18 décembre 1991 qui seront exportés le 8 avril 1992, d’après les statistiques douanières.

En 1992, Eurocopter reçoit une autorisation d’exportation datée du 27 janvier portant sur trois hélicoptères Gazelle SA 342 avec des capabilités d’armement (parties fixes et mobiles pour canon-lance roquettes et canon axial) et des pièces de rechanges. Le marché représentant environ 42 millions de francs s’effectuera en plusieurs fois entre le 22 avril et le 6 novembre 1992. Les trois hélicoptères Gazelle ont été exportés aux dates suivantes : 22 avril 1992, 1er juillet 1992, 9 octobre 1992.

Ce marché correspond à une commande passée par le Gouvernement rwandais le 20 avril 1991 qui à l’époque souhaitait donner la priorité en matière d’armement aux hélicoptères de combat. Il faut rappeler à ce sujet qu’un hélicoptère Gazelle avait été abattu en octobre 1990 par le FPR.

La France a d’autre part assuré le suivi de cette livraison puisque plusieurs AEMG ultérieures concernent des pièces de rechange de ces hélicoptères Gazelle qui seront notamment exportées en 1993 par l’Office général de l’air ou la société Eurocopter.

Outre les matériels conventionnels classiques, la France a également livré au Rwanda via la société Thomson-CSF de nombreux équipements de cryptophonie avec accessoire et maintenance, plusieurs centaines d’émetteurs-récepteurs, dont certains portatifs, ainsi que quatre postes téléphoniques numériques de haute sécurité TRC 7700 exportés le 4 mai 1992 d’après les statistiques douanières.

Les livraisons d’armes et de matériel vont se poursuivre après l’offensive sur Byumba menée en juin 1992 et la conclusion d’un accord de cessez-le -feu signé en juillet 1992 à Arusha, constituant le point de départ des négociations du même nom. L’ouverture des négociations d’Arusha que la France soutient activement sur un plan diplomatique, ne constitue pas aux yeux du ministère des Affaires étrangères un élément nouveau susceptible de modifier l’environnement contractuel des commandes d’armes et de munitions passées par le Rwanda.

Ainsi le 12 août 1992, le Quai d’Orsay considère-t-il que les termes de l’accord d’Arusha ne sont pas de nature à remettre en cause la cession de 2 000 obus de 105 mm, de 20 mitrailleuses de 12,7 mm et de 32 400 cartouches.

Les autorités françaises ont par ailleurs tenu à ce que les forces armées rwandaises soient toujours régulièrement approvisionnées en munitions lors des différentes offensives sérieuses menées par le FPR.

Ainsi en février 1993, alors que le détachement Noroît vient d’être renforcé d’une compagnie des EFAO en raison de l’aggravation de la situation sur le terrain, l’état-major des armées rappelle à l’attaché de défense qu’il lui revient de “ faire en sorte que l’armée rwandaise ne se trouve pas en rupture de stocks de munitions sensibles… et que les livraisons aux FAR de matériels militaires s’effectuent dans la plus grande discrétion ”.

De fait, dans la chronologie qu’il établit dans son rapport de fin de mission, le Colonel Philippe Tracqui, commandant le détachement Noroît pour la période allant du 8 février 1993 au 21 mars 1993, note “ vendredi 12 février 1993 : poser d’un DC8 avec 50 mitrailleuses 12,7 mm plus 100 000 cartouches pour les FAR. Mercredi 17 février 1993 : poser d’un Boeing 747 avec déchargement discret par les FAR d’obus de 105 mm et de roquettes de 68 mm (Alat) ”.

Les livraisons d’armes et de munitions, jointes à l’opération d’assistance opérationnelle menée quelques jours plus tard à partir du 23 février par le Lieutenant-Colonel Didier Tauzin, permettront aux FAR de redresser spectaculairement la situation en une quinzaine de jours face au FPR.

La France n’est pas la seule à fournir des armes aux FAR. L’Afrique du Sud, l’Egypte, la Russie ou Israël comptent aussi parmi les fournisseurs du Rwanda. D’après les relevés établis par les militaires français présents au Rwanda -commandant des opérations ou attaché de défense- des livraisons de matériels de guerre ont été régulièrement effectuées par ces pays dès l’offensive d’octobre 1990.

Le 4 décembre 1990, le Ministre de la Défense rwandais commande à l’Egypte trois Gazelle roquettes ainsi que des munitions et à l’URSS du matériel d’artillerie sol-sol et sol-air.

Le 15 juillet 1991, le chargé d’affaires russe indique à l’attaché de défense français que le Rwanda a passé commande à titre onéreux à son pays de 50 mortiers, 6 obusiers, 30 mitrailleuses et de missiles SA 16 dont le nombre n’est pas précisé, ainsi que des munitions correspondant à ces armements. Le chargé d’affaires russe indique que la commande est prête à livrer sous réserve de la confirmation du Rwanda qui devra alors verser une provision.

En avril et mai 1992, plusieurs rotations d’appareils en provenance d’Afrique du Sud ou d’Egypte livrent aux FAR des munitions, essentiellement des cartouches et des obus.

Début novembre 1992, l’attaché de défense recense l’arrivée de 7 avions cargo sud-africains qui livrent à nouveau des mortiers, des mitrailleurs, des fusils, grenades… et indique que c’est dans un cadre défensif que ces achats ont été réalisés, car dans l’hypothèse d’une reprise du conflit sur l’ensemble du front, les stocks permettent aux FAR de tenir au mieux quinze jours. Il relève également des livraisons de munitions par Israël à cette même période.

La presse a par ailleurs fait état d’une violation par la France de l’embargo posé par elle le 8 avril et par l’ONU le 17 mai. Il est ainsi reproché à la SOFREMAS, société française d’exploitation de matériels et systèmes d’armement contrôlé par l’Etat d’avoir rompu l’embargo en procédant à des livraisons via Goma au Zaïre. De même, la société Luchaire, dépendant à 100 % de Giat Industries, aurait également procédé par ce biais à des livraisons.

Dans son rapport de mai 1995, Human Rights Watch indique avoir appris du personnel de l’aéroport et d’un homme d’affaires local que cinq convois étaient arrivés à Goma en mai et juin 1994 contenant de l’armement et des munitions venant de France et destinés aux FAR.

Sur ces différents points, la Mission n’a pas pu recueillir à ce jour d’éléments probants, en dépit des demandes qu’elle a formulées pour obtenir, notamment de l’association Human Rights Watch, copie des documents ou bordereaux relatifs à la SOFREMAS et trouvés au Zaïre dans un bus abandonné près de Goma.

En revanche, sur la livraison d’armes effectuée par l’Egypte en 1992 et qui aurait reçu la caution bancaire du Crédit Lyonnais, son Président Jean Peyrelevade a adressé au Président de la Mission les précisions suivantes “ les recherches auxquelles nous nous sommes livrés font apparaître que l’ambassade d’Egypte auprès du Royaume-Uni disposait d’un compte à notre agence de Londres, de même que les forces armées égyptiennes auprès de notre agence du Caire. Mais ni dans une agence, ni dans l’autre, il n’a été identifié aucune implication par voie de garantie ou de crédit documentaire dans l’exécution du contrat sur lequel vous m’interrogez ”.

L’élément de preuve sur lequel s’appuie l’association Human Rights Watch pour déceler la présence de la France derrière l’Egypte n’est que la reproduction d’un contrat sans en-tête et non signé qui vise effectivement trois parties, le Gouvernement rwandais dit “ l’acheteur ”, le Gouvernement égyptien dit “ le fournisseur ” et la caution bancaire dite “ la banque ” qui reste non identifiée, puisque la version anglaise laisse même apparaître un blanc à côté du nom de la banque. Dans ces conditions, il est apparu difficile à la Mission de tirer de ces quelques éléments des conclusions définitives.

De façon générale, qu’il y ait eu du trafic d’armes incontrôlé, cela est plus que probable si l’on se réfère par exemple aux transactions menées par la société Dyl-Invest. Comme l’a fait remarquer M. Ahmedou Ould-Abdallah à la Mission, l’Afrique est aujourd’hui remplie d’armes venues du trafic et, selon lui, il est illusoire de prétendre pouvoir un jour arriver à contrôler et sanctionner ces flux illicites.

En revanche, la violation de l’embargo et les exportations illégales d’armements, qui auraient été connues des autorités françaises et qu’elles auraient laissé se produire n’ont pas été démontrées.

On sait au contraire que les fournisseurs ayant “ pignon sur rue ” se sont, pour certains, posé des questions quant à la nécessité, avant même le prononcé de l’embargo par la France, de poursuivre certaines livraisons. Ainsi la Mission a-t-elle eu connaissance du fait que la société Thomson-Brandt s’est interrogée sur le bien fondé de la livraison de 2 000 obus supplémentaires au Rwanda en février 1994.

La question a enfin été soulevée de la livraison éventuelle, après la décision d’embargo, de pièces de rechange pour des hélicoptères Alouette II.

D’après les documents actuellement en sa possession, la Mission juge que cette exportation s’est faite avant l’embargo, même si cette cession onéreuse a connu une procédure compliquée.


Columbus Day/521e: Au commencement le Monde entier était Amérique (There was no « Europe » before 1492: How Columbus discovered Europe)

15 octobre, 2013
https://i2.wp.com/libcom.org/files/images/history/Indians.jpghttps://jcdurbant.files.wordpress.com/2013/10/9d7d3-columbus.gifAinsi au commencement le Monde entier était Amérique, et plus que ce ne l’est maintenant; car nulle part on ne connaissait de chose telle que l’Argent. Trouvez quelque chose ayant son Usage et sa Valeur parmi ses Voisins, et vous verrez le même Homme commencer rapidement à agrandir ses Possessions. John Locke
Hey Americans! Feeling uncomfortable with Columbus Day? You are cordially invited to celebrate Canadian Thanksgiving. Stephanie Carvin (University of Ottawa)
America, as it appears in these famous words from the Two Treatises of Government, is John Locke’s political Genesis. For Locke, America is the beginning of civilization, to the extent that it reveals civil society’s natural origins. But Locke’s vision of the new world is a ‘beginning’ for the old world, in a different, although equally profound, sense. Steeped in the colonial zeal of his patron, the Earl of Shaftesbury, John Locke saw America as the second Garden of Eden; a new beginning for England should she manage to defend her claims In the American continent against those of the Indians and other European powers. America, like the world described in the original Genesis, is England’s second chance at paradise, providing the colonial masters of the old world, with a land full of all the promise known in that first Idyllic state. America thus represents for Locke and his readers a two-sided Genesis, a place to find both the origins of their past and the promise of their future. It is the role of America and Its native inhabitants In Locke’s political theory which has been previously overlooked in scholarship on the Two Treatises. Given the number of specific references In this work to America, and Locke’s lifelong Involvement In the colonization of the new world, it Is Indeed surprising that so little has been written on the subject. The oversight is Important for without considering Locke’s use of  America and its inhabitants in light of the collection of American ‘travelogues’ within his own personal library and the political needs of Shaftesbury’s colonial enterprise in Carolina, an important aspect of the Two Treaties will be missed. This thesis will argue that Locke’s Two treatises of Government were a defense of England’s colonial policy in the new world against the counterclaims of the Indians and other European powers to the continent. In particular, it will be shown that the famous chapter on property, which contains most of the references to to American Indians in the Two treatises, was written to justify the dispossession of the American Indians of their land, through a vigorous defense of England’s ‘superior’ claims to proprietorship. Morag Barbara Arneil
Columbus’s voyages caused almost as much change in Europe as in the Americas. This is the other half of the vast process historians now call the Columbian exchange. Crops, animals, ideas, and diseases began to cross the oceans regularly. Perhaps the most far-reaching impact of Columbus’s findings was on European Christianity. In 1492 all of Europe was in the grip of the Catholic Church. As Larousse puts it, before America, « Europe was virtually incapable of self-criticism. » After America, Europe’s religious uniformity was ruptured. For how were these new peoples to be explained? They were not mentioned in the Bible. The Indians simply did not fit within orthodox Christianity’s explanation of the moral universe. Moreover, unlike the Muslims, who might be written off as « damned infidels, » Indians had not rejected Christianity, they had just never encountered it. Were they doomed to hell? Even the animals of America posed a religious challenge. According to the Bible, at the dawn of creation all animals lived in the Garden of Eden. Later, two of each species entered Noah’s ark and ended up on Mt. Ararat. Since Eden and Mt. Ararat were both in the Middle East, where could these new American species have come from? Such questions shook orthodox Catholicism and contributed to the Protestant Reformation, which began in 1517. Politically, nations like the Arawaks-without monarchs, without much hierarchy-stunned Europeans. In 1516 Thomas More’s Utopia, based on an account of the Incan empire in Peru, challenged European social organization by suggesting a radically different and superior alternative. Other social philosophers seized upon the Indians as living examples of Europe’s primordial past, which is what John Locke meant by the phrase « In the beginning, all the world was America. » Depending upon their political persuasion, some Europeans glorified Indian nations as examples of simpler, better societies, from which European civilization had devolved, while others maligned the Indian societies as primitive and underdeveloped. In either case, from Montaigne, Montesquieu, and Rousseau down to Marx and Engels, European philosophers’ concepts of the good society were transformed by ideas from America. America fascinated the masses as well as the elite. In The Tempest, Shakespeare noted this universal curiosity: « They will not give a doit to relieve a lambe beggar, they will lay out ten to see a dead Indian. » Europe’s fascination with the Americas was directly responsible, in fact, for a rise in European self-consciousness. From the beginning America was perceived as an « opposite » to Europe in ways that even Africa never had been. In a sense, there was no « Europe » before 1492. People were simply Tuscan, French, and the like. Now Europeans began to see similarities among themselves, at least as contrasted with Native Americans. For that matter, there were no « white » people in Europe before 1492. With the transatlantic slave trade, first Indian, then African, Europeans increasingly saw « white » as a race and race as an important human characteristic. James W. Loewen

Attention: une découverte peut en cacher une autre !

En ce 521e anniversaire de la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb

Qui, politiquement correct oblige, se voit accuser de tous les maux de la terre …

Et où nos amis canadiens en profitent discrètement pour fêter leur Thanksgiving

Retour sur l’autre découverte que rendit possible celle de Colomb avec ses inexplicables « Indiens » et ce nouveau jardin d’Eden extra-biblique …

Mais aussi l’immensité des nouveaux espaces ouverts qui inspirera à Locke sa fameuse définition de la propriété

A savoir au-delà naturellement de la justification des visées coloniales de son employeur le comte de Shaftesbury

L’autodécouverte, par l’Europe elle-même, de sa propre identité …

Essai sur la véritable Origine, l’Étendue et la Fin du Gouvernement Civil.

John Locke

Chapitre V

De la Propriété.

25. Que nous considérions la Raison naturelle, qui nous dit que les Hommes, à la naissance, ont droit à la Conservation de soi, et donc au Boire et au Manger, et à ces autres choses que la Nature procure pour leur Subsistance; ou la Révélation, qui nous représente ces Concessions que Dieu a faites du Monde à Adam, et Noé, et ses Fils, il est très clair, que Dieu, comme le dit le Roi David, Ps. CXV. xvi. a donné la Terre aux Enfants des Hommes, l’a donnée à l’Humanité en commun. Mais ceci étant supposé, il subsiste pour certains une très grande difficulté, comment quiconque pourrait-il jamais devenir Propriétaire de quoi que ce soit: je ne me bornerai pas à répondre que s’il est difficile de comprendre la Propriété, dans l’hypothèse que Dieu donna le Monde à Adam et à sa Postérité en commun; il est impossible que qui que ce soit, sauf un Monarque universel, devienne Propriétaire, dans l’hypothèse que Dieu donna le Monde à Adam et à ses Héritiers dans l’ordre de Succession. Mais je tâcherai de montrer comment les Hommes ont pu devenir Propriétaires de parties différentes de ce que Dieu donna à l’Humanité en commun, et ceci sans Contrat exprès de tous les Usagers.

26. Dieu, qui a donné le Monde aux Hommes en commun, leur a aussi raison donnée pour l’utiliser au mieux et à la commodité de la Vie. La Terre, et tout ce qui s’y trouve, est donnée aux Hommes pour le Soutien et le Confort de leur existence. Et bien que tous les Fruits qu’elle produit naturellement, et toutes les Bêtes qu’elle nourrit, appartiennent à l’Humanité en commun, en tant qu’ils sont produits par la main spontanée de la Nature; et bien que personne n’ait à l’origine de Domination privée, à l’exclusion du reste de l’Humanité, sur n’importe lequel d’entre eux, en tant qu’ils sont dans leur état naturel: cependant, donnés pour être utilisés par les Hommes, il doit nécessairement y avoir un moyen ou un autre de les approprier avant qu’ils ne puissent servir ou bénéficier à qui que ce soit. Les Fruits, ou le Gibier, qui nourrissent l’Indien sauvage, ne connaissant point la Clôture et encore Tenancier en commun, doivent être à lui et tellement à lui, c’est-à-dire partie de lui-même, que personne ne peut plus y avoir droit, avant de pouvoir lui être d’aucun bien pour le Soutien de sa Vie.

27. Bien que la Terre, et toutes les Créatures inférieures soient communes à tous les Hommes, cependant chacun d’eux est Propriétaire de sa propre Personne. Sur elle nul n’a de Droit sauf lui-même. On peut dire que le Labeur de son Corps, et l’Ouvrage de ses mains sont proprement à lui. A tout objet, donc, qu’il tire de l’État où la Nature l’a procuré et laissé, il a mêlé son Travail, et joint quelque chose qui est son bien, et le fait par là sa Propriété. En le retirant de l’état commun où la Nature l’a placé, ce Travail lui a annexé quelque chose, qui exclut les autres Hommes du droit d’usage. Car, Propriété incontestable de celui qui le fournit, personne d’autre ne peut avoir droit à ce à quoi il est désormais joint, du moins là où il en reste assez, et d’aussi bonne qualité, en commun pour d’autres.

28. Celui qui se nourrit de Glands ramassés sous un Chêne, ou de Pommes cueillies sur l’Arbre dans les Bois, se les est certainement appropriés. On ne peut nier qu’ils ne soient à lui. Je demande alors, à partir de quand? Au moment où il les a digérés? mangés? fait bouillir? ramenés chez lui? ou ramassés? Il est évident que rien ne le pourrait, si les cueillir d’abord ne le faisait. Ce travail les a mis à part de ceux qui sont en commun. Il leur a ajouté quelque chose de plus que ce qu’avait fait la Nature, la commune Mère de tout; et ainsi ils sont devenus son droit privé. Et dira-t-on qu’il n’avait point droit aux Glands ou aux Pommes qu’il s’est ainsi appropriés, parce qu’il n’avait pas le consentement de toute l’Humanité pour les faire siens? Était-ce donc un Vol que de supposer à lui ce qui appartenait à tous en Commun? S’il fallait un tel consentement, l’Homme serait mort de faim, nonobstant l’Abondance que Dieu lui a donnée. On voit dans les Communaux, qui le restent par Contrat, que c’est le fait de prendre une partie de ce qui est commun et de la retirer de l’état où la Nature la laisse, qui fait naître la Propriété; sans laquelle le Communal n’ait d’aucune utilité. Et prendre telle ou telle partie ne dépend pas du consentement exprès de tous les Usagers. Ainsi l’Herbe que mon Cheval a broutée; la Tourbe que mon Serviteur a découpée; et le Minerai que j’ai extrait n’importe où je partage avec d’autres un droit d’usage, deviennent ma Propriété, sans assignation ni consentement de quiconque. Le travail qui était mien, en les retirant de cet état commun où ils étaient, y a fixé ma Propriété.

29. S’il fallait un consentement explicite de tous les Usagers à tous ceux qui s’approprient une partie de ce qui est donné en commun, Enfants ou Serviteurs ne pourraient pas couper la Viande que leur Père ou leur Maître leur a fourni en commun, sans leur assigner de part en particulier. Bien que l’Eau à la Fontaine soit à tout le monde, qui peut douter que dans le Pichet elle ne soit qu’à celui qui l’a tirée? Son travail l’a retirée des mains de la Nature, où elle était en commun et appartenait également à tous ses Enfants, et l’a par là appropriée à lui-même.

30. Ainsi cette Loi de la raison fait du Cerf le bien de l’Indien qui l’a tué; il est permis que les biens auxquels il a appliqué son travail soient à lui, bien qu’auparavant chacun en eût le droit d’usage. Et parmi ceux qui passent pour la partie Policée de l’Humanité, qui ont fait et multiplié les Lois positives pour déterminer la Propriété, ce Droit de la Nature originel pour faire naître la Propriété, dans ce qui était auparavant en commun, a encore cours; c’est en vertu de lui que le Poisson capturé dans l’Océan, ce grand Communal encore subsistant de l’Humanité; ou l’Ambre gris qui y est pris, deviennent par le Travail, qui les retire de l’état commun où la Nature les laissait, la Propriété de celui qui s’en donne la peine. Et même parmi nous, la Hase, que l’on court, est pensée comme lui appartenant par son poursuivant au cours de la Chasse. Puisqu’étant une Bête qui passe encore pour commune, et n’est Possession privée de Personne; quiconque a employé autant de travail à quoi que ce soit, que la débusquer et la poursuivre, l’a retirée par là de l’état de Nature où elle était commune, et a fait naître une Propriété.

31. On objectera peut-être à ceci, Que si cueillir des Glands, ou d’autres Fruits de la Terre, &c. donne droit à eux, alors n’importe qui peut accaparer autant qu’il veut. A quoi je Réponds, Non. Le même Droit de la Nature, qui nous donne par ce moyen la Propriété, limite également cette Propriété aussi. Dieu nous a donné toutes choses richement, 1 Tim. vi. 17. est la Voix de Raison confirmée par l’Inspiration. Mais jusqu’où nous l’a-t-il donné? Pour jouir. Autant que quelqu’un peut en utiliser en faveur de la vie avant qu’il ne se gâte; autant il peut y fixer une Propriété par son travail. Tout ce qui est au-delà, est plus que sa part, et appartient à autrui. Dieu n’a rien créé pour que l’Homme le gâte ou le détruise. Et ainsi vu l’abondance des Vivres naturels qu’il y avait longtemps dans le Monde, le peu de consommateurs, et la petitesse de la fraction des vivres sur lesquels l’industrie d’un Individu pouvait s’étendre et qu’elle pouvait accaparer au détriment d’autrui; surtout s’il restait dans les limites mises par la raison à ce qui pouvait lui servir; Querelles ou Litiges sur la Propriété ainsi établie n’avaient donc guère de place.

32. Mais l’objet principal de Propriété n’étant pas maintenant les Fruits de la Terre, ni les Bêtes qui y subsistent, mais la Terre elle-même; comme ce qui englobe et comporte tout le reste: je pense qu’il est évident, que la Propriété en ce qui la concerne s’acquière aussi comme la précédente. Autant de Terres qu’un Homme Laboure, Plante, Améliore, Cultive, et dont il peut utiliser le Produit, autant est sa Propriété. Par son Travail il les enclôt, pour ainsi dire, du Communal. Et cela n’invalidera pas son droit de dire que Tout autre y a un Titre égal, et qu’il ne peut donc approprier, enclore, sans le Consentement de tous ses Co-Usagers, de toute l’Humanité. Dieu, quand il donna le Monde en commun à toute l’Humanité, commanda aussi à l’Homme de travailler, et l’Indigence de son État le lui imposa. Dieu et sa Raison lui commandaient de soumettre la Terre, c’est-à-dire de l’améliorer en faveur de la Vie, et ce faisant d’y dépenser quelque chose qui était son bien, son travail. Celui qui, Obéissant à ce Commandement de Dieu, en soumettait, labourait et ensemençait une partie, lui annexait ainsi quelque chose qui était sa Propriété, à laquelle autrui n’avait point de Titre, ni ne pouvait lui prendre sans lui léser.

33. Et cette appropriation d’une parcelle de Terre, moyennant son amélioration, ne nuisait à personne, puisqu’il y en avait encore assez, et d’aussi bonne; et plus que ne pouvait utiliser celui qui était encore dépourvu. Si bien qu’en effet, il ne restait jamais moins aux autres de la clôture pour soi. Car celui qui laisse autant qu’un autre peut utiliser, fait comme s’il ne prenait rien. Personne ne pouvait s’estimer lésé par ce qu’un autre buvait, même s’il s’agissait d’une bonne Gorgée, si toute une Rivière de la même Eau lui restait pour étancher sa Soif. Et il en est exactement de même pour la Terre, là où, comme de l’Eau, il y en a assez.

34. Dieu donna le Monde aux Hommes en Commun; mais puisqu’il le leur donna pour leur bien, et pour les plus grandes Commodités de la Vie qu’ils étaient capables d’en tirer, on ne peut supposer que ce fût pour qu’il restât toujours en commun et non cultivé. Il le donna à l’usage de l’Industrieux et du Rationnel (et le Travail devait être son Titre); non à la Fantaisie ou à la Cupidité du Querelleur et du Chicaneur. Celui qui en avait d’aussi bon pour l’améliorer que ce qui était déjà pris, n’avait pas à se plaindre, ne devait pas se mêler de ce qui était déjà amélioré par le Travail d’un autre: S’il le faisait, il est évident qu’il voulait profiter de la Peine d’autrui, à laquelle il n’avait point droit, et non du Sol que Dieu lui avait donné à travailler en commun avec les autres, et dont il restait d’aussi bonne qualité que ce qui était déjà possédé, et plus qu’il ne savait en faire, ou que son Industrie pouvait attraper.

35. Il est vrai, dans la Terre qui est commune en Angleterre, ou ailleurs, où il y a une Abondance de Gens sous Gouvernement, qui ont Monnaie et Commerce, personne ne peut enclore ou approprier quelque partie que ce soit, sans le consentement de tous ses Co-Usagers: parce qu’elle est laissée en commun par Contrat, c’est-à-dire par le Droit foncier, qui ne doit pas être violé. Et, si elle est Commune, relativement à certains, elle ne l’est pas à toute l’Humanité; mais elle est la co-propriété de telle Contrée, ou de telle Paroisse. En outre, le restant, après une telle clôture, ne serait pas aussi bon au reste des Usagers que ne l’était le tout, quand ils pouvaient tous l’utiliser: alors qu’au commencement et au premier peuplement du grand Communal du Monde, il en était tout autrement. La Loi sous laquelle était l’Homme, était plutôt pour l’appropriation. Dieu Commandait, et ses Besoins le forçaient au travail. C’était sa Propriété qu’on ne pouvait lui prendre partout où il l’avait fixée. Et de là nous voyons que soumettre ou cultiver la Terre, et avoir la Domination, vont ensemble. L’un donnait Titre à l’autre. Si bien que Dieu, en commandant de soumettre, donnait Pouvoir d’approprier. Et la Condition de la Vie Humaine, qui nécessite Labeur et Matières à travailler, introduit nécessairement les Possessions privées.

36. La Nature a bien établi la mesure de la Propriété, par l’étendue du Travail humain, et la Commodité de la Vie humaine: il n’y avait personne dont Travail pût soumettre ou approprier tout: ni la Jouissance consommer plus qu’une petite partie; si bien que personne ne pouvait, par ce moyen, empiéter sur le droit d’autrui, ou acquérir, pour lui, une Propriété aux dépens de son Voisin, qui trouverait encore place pour une Possession aussi bonne, et aussi grande (après que l’autre a pris la sienne) qu’avant son appropriation. Cette mesure limitait la Possession de chacun à une Proportion très modérée, et telle qu’il pouvait s’approprier, sans Léser qui que ce soit aux Premiers Ages du Monde, quand les Hommes risquaient plus de se perdre, en s’écartant de leur Compagnie, dans les alors vastes Déserts de la Terre, que d’être empêchés de s’établir par manque de place. Et la même mesure vaut encore, sans nuire à qui que ce soit, aussi plein que le Monde paraisse. Car, si un Homme, ou une Famille, dans l’état où ils étaient au premier peuplement du Monde par les Enfants d’Adam, ou de Noé, s’établissait dans quelque endroit vacant d’Amérique situé à l’intérieur des terres, nous verrions que les Possessions qu’il pourrait se constituer, en fonction des mesures que nous avons données, ne seraient pas très grandes, et que, même aujourd’hui, elles ne nuiraient pas au reste de l’Humanité, ou ne lui donnerait pas de raison de se plaindre, ou de s’estimer lésé par l’Usurpation de cet Homme, quoique la Race humaine se soit maintenant disséminée aux quatre coins du Monde, et surpasse infiniment le petit nombre qu’elle était au commencement. Bien plus, l’étendue du Sol vaut si peu, sans travail, que j’ai entendu dire qu’en Espagne même, on peut être autorisé à labourer, semer et moissonner, sans être inquiété, sur une Terre à laquelle l’on n’a d’autre Titre que l’usage qu’on en fait. Mais qu’au contraire les Habitants s’estiment obligés par celui dont l’Industrie sur une Terre négligée, et donc vaine, a accru le fonds de Grains, dont ils avaient besoin. Mais quoi qu’il en soit de ceci, je ne m’y appuierai point; Voici ce que j’ose affirmer hardiment, la même Règle de Propriété, (à savoir) que chacun devait avoir autant qu’il pouvait utiliser, subsisterait encore dans le Monde, sans gêner personne, puisqu’il y a assez de Terres dans le Monde pour suffire au double d’Habitants, si l’Invention de l’Argent, et la Convention tacite des Hommes pour lui mettre une valeur, n’avaient introduit (par Consentement) des Possessions plus grandes, et Droit à celles-ci; je vais bientôt montrer plus en détail comment cela s’est fait.

37. Il est certain, Qu’au commencement, avant que le désir d’avoir plus que les Hommes n’avaient besoin, n’eût modifié la valeur intrinsèque des choses, qui ne dépend que de leur utilité pour la Vie humaine; ou n’eût convenu qu’un petit morceau de Métal jaune, qui se conserverait sans s’user ni s’altérer, vaudrait un grand morceau de Viande ou tout un tas de Grains; quoique les Hommes eussent chacun Droit de s’approprier, par leur Travail, autant de choses de la Nature qu’ils pouvaient utiliser: ce ne pouvait cependant pas être beaucoup, ni nuire à autrui, là où ceux qui utiliseraient la même Industrie en trouvaient encore tout aussi abondamment. J’ajoute, que celui qui s’approprie de la Terre par son travail, ne diminue pas mais accroît le fonds commun de l’humanité. Car les vivres servant au soutien de la vie humaine, qui sont produits par acre de terre enclose et cultivée, représentent (sans exagération) dix fois plus que ceux rendus par acre de Terre, d’une égale richesse, restant vaine en commun. Et donc on peut vraiment dire de celui qui enclôt la Terre et obtient de dix acres une plus grande abondance de commodités de la vie que celle qu’il pourrait avoir de cent laissées à la Nature, qu’il donne quatre-vingt-dix acres à l’Humanité. Car son travail le pourvoit maintenant de vivres tirés de dix acres, qui n’étaient le produit que de cent restant en commun. J’ai évalué ici très bas la terre amélioration en n’envisageant son produit que dans le rapport de dix à un, alors qu’il est beaucoup plus près de cent à un. Car franchement, mille acres dans les bois sauvages et dans les terres vaines incultes d’Amérique laissées à la Nature, sans aucune amélioration, labour ou culture, rendraient-ils aux habitants nécessiteux et miséreux autant de commodités de la vie que ne le font dix acres de terres d’égale fertilité dans le Devonshire où elles sont bien cultivées?

Avant l’appropriation des Terres, quiconque cueillait autant de Fruits sauvages, tuait, capturait ou domestiquait autant de Bêtes qu’il pouvait; quiconque employait sa Peine sur n’importe lequel des Produits spontanés de la Nature, à le modifier d’une façon ou d’une autre, à partir de l’état que lui donne la Nature, en y plaçant quoi que ce soit de son Travail, en devenait Propriétaire: Mais s’il périssait, en sa Possession, sans leur bonne et due utilisation; si les Fruits pourrissaient, ou le Gibier se putréfiait avant qu’il n’ait pu les consommer, il enfreignait le Droit coutumier de la Nature, et s’exposait à châtiment; il envahissait la part de son Voisin, car il n’avait point Droit, au-delà de ce que son Usage en demandait, et ils pouvaient servir à le pourvoir des Commodités de la Vie.

38. Les mêmes mesures gouvernaient également la Possession de la Terre: Tout ce qu’il labourait et moissonnait, mettait en réserve et employait avant que cela ne se perdît, lui appartenait en propre; tout ce qu’il clôturait, pouvait nourrir, et employer, Bétail et Produit, était aussi à lui. Mais si l’Herbe de son Enclos pourrissait sur le Sol, ou si les Fruits de son plantage s’abîmaient sans être cueillis, et mis en réserve, cette partie de la Terre, nonobstant sa clôture, devait encore être tenue pour Terre Vaine, et pouvait être Possession de n’importe qui d’autre. Ainsi, au commencement, Caïn pouvait prendre autant de Sol qu’il pouvait en labourer, et dont il pouvait faire sa propre Terre, et cependant en laisser assez aux moutons d’Abel pour y paître; un petit nombre d’Acres servait à leurs deux Possessions. Mais à mesure que les Familles s’accroissaient, et que l’Industrie augmentait leur Fonds, leurs Possessions s’étendaient avec leur besoin; mais c’était communément sans aucune propriété permanente du sol qu’elles utilisaient, jusqu’à ce qu’elles se fussent unies, établies ensemble, et qu’elles eussent construit des Cités, et donc que, par consentement, elles en vinrent à fixer les limites de leurs Territoires distincts, à convenir de leurs frontières avec leurs Voisins, et par des Lois internes, à établir les Propriétés des membres de la même Société. Car l’on voit, dans cette partie du Monde habitée en premier, et donc susceptible d’être la mieux peuplée, même en des temps aussi éloignés que celui d’Abraham, qu’elles erraient avec leur petit et gros Bétail, qui était leur substance, librement partout; et qu’il en était ainsi d’Abraham, dans un Pays où il était Étranger. D’où il ressort, qu’au moins une grande partie de la Terre restait en commun; que les Habitants ni ne l’évaluaient, ni n’en revendiquaient la Propriété sur plus qu’ils ne pouvaient utiliser. Mais quand il n’y avait pas au même endroit assez de place pour que leurs Troupeaux paissent ensemble, par consentement, comme le firent Abraham et Lot, Genèse xiii. 5. ils séparaient et étendaient leur pâture, où cela leur convenait le mieux. Et c’est ce qui fit qu’Esaü quitta son Père et son Frère, et s’établit dans la Montagne de Séïr, Gen. xxxvi. 6.

39. Et ainsi, sans prêter de Domination et de propriété privées à Adam, sur le Monde entier, à l’exclusion de tous les autres Hommes, ce qui ne peut être prouvé, ni être à l’origine de la propriété de qui que ce soit; mais en supposant le Monde donné comme ce le fut aux Enfants des Hommes en commun, on voit comment le travail pouvait faire des Hommes des titres distincts à des parcelles différentes, pour leurs usages privés; où il ne pouvait y avoir d’incertitude juridique, ni de place pour les différends.

40. Et il n’est pas aussi étrange que peut-être a priori il paraît, que la Propriété du travail puisse l’emporter sur la Communauté de la Terre. Car c’est en effet le Travail qui met la différence de valeur sur toute chose; et, quiconque s’interroge sur la différence entre un Acre de Terre plantée en Tabac ou en Sucre, ensemencée en Blé ou en Orge; et un Acre de la même Terre restant en commun, sans Culture, trouvera que l’amélioration du travail fait de loin la plus grande partie de la valeur. Je pense que ce ne sera en faire une Évaluer très modeste que de dire, que 9/10 des Produits de la Terre utiles à la Vie humaine sont les effets du Travail: bien plus, si l’on veut correctement estimer les choses à leur stade final, et calculer les différentes Dépenses qu’elles nécessitent, ce qui en elles est dû purement à la Nature, et ce qui l’est au travail, on trouvera que dans la plupart d’entre elles 99/100 sont à mettre intégralement au compte du travail.

41. Il n’y en a pas démonstration plus claire, que les diverses Nations Américaines, riches en Terre, et pauvres dans tous les Conforts de la Vie; qui, quoique la Nature les ait pourvues aussi libéralement que n’importe quel autre peuple des matières de l’Abondance, c’est-à-dire d’un Sol fécond, apte à produire copieusement, ce qui pourrait servir de nourriture, vêtement, et contentement; n’ont pas, faute de l’améliorer par le travail, la centième partie des Commodités dont nous jouissons: Et le Roi d’un vaste Territoire fécond là-bas se nourrit, se loge et s’habille plus mal qu’un Journalier en Angleterre.

42. Pour rendre ceci un peu plus clair, il suffit de suivre quelques uns des Vivres ordinaires, dans leurs différentes étapes, avant leur stade final, et de voir combien ils reçoivent de leur valeur de l’Industrie Humaine. Pain, Vin et Drap sont d’un usage quotidien, et de grande abondance, cependant nonobstant, Glands, Eau et Feuilles, ou Peaux constitueraient notre Pain, notre Boisson et notre Vêtement, si le travail ne nous fournissait pas de ces Denrées plus utiles. Car tout ce que le Pain vaut de plus que les Glands, le Vin que l’Eau, et le Drap ou la Soie que les Feuilles, les Peaux ou la Mousse, est intégralement dû au travail et à l’industrie. Les uns étant la Nourriture et le Vêtement dont la Nature inassistée nous pourvoit; les autres les vivres que notre industrie et nos peines nous préparent, quiconque calculera de combien la valeur de ceux-ci excède la valeur de ceux-là, verra alors combien le travail fait de loin la plus grande partie de la valeur des choses, dont nous jouissons en ce Monde: Et le sol qui produit les matières, doit à peine y être compté, comme toute autre partie, ou au plus que comme une infime partie; Si infime que, même parmi nous, la Terre totalement laissée à la Nature, que n’améliorent pas les Pâture, Labours, ou Plantage est appelée, comme elle l’est en effet, vaine; et l’on trouvera que son profit se monte à presque rien. Ceci montre, combien le nombre des hommes doit être préféré à la grandeur des dominations, et que l’accroissement des terres et leur bon emploi sont le grand art de gouvernement. Et le Prince qui sera assez sage et divin pour établir des lois libérales pour assurer protection et donner encouragement à l’honnête industrie humaine contre l’oppression du pouvoir et l’étroitesse partisane deviendra vite trop fort pour ses Voisins. Mais c’est là une parenthèse. Revenons à notre propos.

43. Un Acre de Terre qui rend ici Vingt Boisseaux de Blé, et un autre en Amérique, qui, identiquement Cultivé, en rendrait autant, ont sans doute la même Valeur naturelle, intrinsèque. Mais cependant le Bienfait que l’Humanité retire de l’un, en un an, vaut 5 l. et de l’autre probablement pas un Penny, si tout le Rapport qu’un Indien en tire était évalué, et vendu ici; du moins, à vrai dire, pas 1/1000. C’est donc le Travail qui met la plus grande partie de la Valeur sur la Terre, sans lequel elle vaudrait à peine quelque chose: c’est à lui que l’on doit la plus grande partie de tous ses Produits utiles: car tout ce que la Paille, le Son, le Pain, de cet Acre de Blé, valent de plus que le Produit d’un Acre d’aussi bonne Terre, qui reste vaine, est intégralement l’Effet du Travail. Car ce ne sont pas simplement la Peine du Laboureur, le Labeur du Moissonneur et du Batteur, et la Sueur du Boulanger, qui doivent être comptés dans le Pain que nous mangeons; le Travail de ceux qui ont dressé les Boeufs, qui ont extrait et travaillé le Fer et les Pierres, qui ont abattu et façonné le Bois employé pour la Charrue, le Moulin, le Four, ou n’importe lequel des innombrables Ustensiles requis pour ce Blé, depuis son existence de semence à semer jusqu’à celle sous forme de Pain, tous doivent être imputés au Travail et reçus comme un effet de celui-ci: La Nature et la Terre n’ont fourni que les Matières en elles-mêmes presque sans valeur. Combien étrange serait le Catalogue des choses fournies et utilisées par l’Industrie pour chaque Miche de Pain avant son stade final, si nous pouvions en suivre la trace: Fer, Arbres, Cuir, Écorce, Bois, Pierre, Briques, Charbons, Glu, Drap, Teintures, Poix, Goudron, Mâts, Cordes, et toutes les Matières utilisées dans le Navire qui a apporté n’importe laquelle des Denrées employées par n’importe lequel des Ouvriers, à n’importe quel stade de l’Ouvrage, toutes Matières dont il serait presque impossible, du moins trop long, de faire le compte.

44. D’après tout ceci il est évident que, quoique les choses de la Nature soient données en commun, cependant l’Homme (en étant Maître de lui-même, et Propriétaire de sa propre Personne, ainsi que des actions ou du Travail de celle-ci) avait en soi le grand Fondement de la Propriété; et ce qui formait la plus grande partie de ce qu’il appliquait au Soutien ou au Confort de son existence, quand l’Invention et les Arts eurent amélioré les commodités de la Vie, était parfaitement son bien propre, et n’appartenait pas en commun à autrui.

45. Ainsi le Travail, au Commencement, donnait-il un Droit de Propriété, partout où quiconque se plaisait à l’employer, sur ce qui était en commun, qui resta, longtemps, la partie de loin la plus grande, et est encore plus que l’Humanité n’en utilise. Au début, les Hommes, pour la plupart, se contentaient de ce que la Nature inassistée Offrait à leurs Nécessités: et bien que par la suite, dans les parties du Monde (où l’accroissement des Gens et du Fonds, avec l’Usage de l’Argent) avait rendu la Terre rare et ce faisant de quelque Valeur, les diverses Communautés eussent établi les Frontières de leurs Territoires distincts, et par des Lois internes réglementé les Propriétés des Individus de leur Société, et qu’ainsi, par Contrat et Convention, elles eussent établi la Propriété engendrée par le Travail et l’Industrie; et par des Alliances, conclues entre plusieurs États et Royaumes, niant expressément ou tacitement toute Revendication et Droit sur la Terre en Possession d’autrui, elles eussent, par Consentement commun, renoncé à prétendre au Droit d’usage naturel, qu’elles avaient à l’origine sur ces Pays, et qu’ainsi, par convention positive, elles eussent établi une Propriété parmi elles, sur des Parties et Parcelles distinctes de la Terre: néanmoins il subsiste encore de vastes Étendues de Terre à découvrir, (dont les Habitants n’ont pas rejoints le reste de l’Humanité, dans le consentement à l’Usage de son Argent commun) qui restent vaines, et surpassent ce qu’en font les Gens qui y habitent, ou ce qu’ils peuvent en utiliser, et donc qui restent encore en commun. Quoique ceci puisse à peine exister dans la partie de l’Humanité qui a consenti à l’usage de l’Argent.

46. La plus grande partie des choses réellement utiles à la Vie humaine, et dont la nécessité de subsister fit s’occuper les premiers Usagers du Monde, comme elle le fait maintenant aux Américains, sont généralement des choses de brève durée; qui, si elles ne sont pas utilisées, s’altéreront et périront d’elles-mêmes: L’Or, l’Argent, et les Diamants sont choses, auxquelles la Fantaisie ou la Convention ont mis de la Valeur, plus que l’Usage réel, et le Soutien nécessaire de la Vie. Maintenant de toutes ces choses que la Nature a fournies en commun, chacun avait Droit (comme il a été dit) à autant qu’il pouvait utiliser, et était Propriétaire de tout ce qu’il pouvait effectuer avec son Travail: tout ce à quoi son Industrie pouvait s’appliquer, dont elle pouvait modifier l’État dans lequel la Nature l’avait mis, était à lui. Quiconque cueillait Cent Boisseaux de Glands ou de Pommes, en avait donc la Propriété; ils étaient ses Biens dès qu’il les avait cueillis. Il devait seulement veiller à les utiliser avant qu’ils ne se perdissent; sinon il prenait plus que sa part et volait autrui. Et c’était d’ailleurs aussi stupide que malhonnête que d’amasser plus qu’il n’en pouvait en utiliser. S’il en donnait une fraction à n’importe qui d’autre, de sorte qu’elle ne pérît point inutilement en sa Possession, c’était aussi en faire usage. Et si aussi il troquait des Prunes qui auraient pourri en une Semaine, contre des Noix qui pouvaient rester bonnes à manger pendant toute une Année, il ne lésait point; il ne gaspillait pas le Fonds commun; ne détruisait aucune part de la portion de Biens appartenant à autrui, tant que rien ne périssait dans ses mains inutilement. Derechef, s’il voulait donner ses Noix contre un morceau de Métal dont la couleur plaisait; ou échanger son Mouton contre des Coquillages, ou de la Laine contre un Caillou brillant ou un Diamant, et les conserver toute sa Vie, il n’usurpait pas le Droit d’autrui, il pouvait entasser autant de ces choses durables qu’il voulait; le dépassement des limites de sa juste Propriété ne résidant pas dans la grandeur de sa Possession, mais dans ce que quelque chose y périsse inutilement.

47. Et ainsi vint l’usage de l’Argent, quelque chose durable que les Hommes pouvaient conserver sans qu’il se perdît, et que par mutuel consentement ils pouvaient accepter en échange des Choses nécessaires à la Vie vraiment utiles, mais périssables.

48. Et comme les degrés différents d’Industrie tendaient à donner aux Hommes des Possessions en Proportions différentes, cette Invention de l’Argent leur donna l’occasion de continuer à les agrandir. Car soit une Ile, coupée de tout Commerce avec le reste du Monde, où ne vivraient qu’une centaine de Familles, mais où il y aurait Moutons, Chevaux et Vaches, et d’autres Animaux utiles, des Fruits sains, et assez de Terres à Blé pour cent mille fois autant, mais rien qui soit, du fait de sa Généralité ou de sa Périssabilité, propre à occuper la place de l’Argent: Quelle raison quelqu’un pourrait-il y avoir d’agrandir ses Possessions au-delà de l’usage de sa Famille, et d’un approvisionnement abondant pour sa Consommation soit en produits sa propre Industrie, soit en produits qu’il pourrait troquer contre des Denrées pareillement utiles et périssables avec d’autres? Là où il n’y a rien à la fois de durable et de rare, et d’une valeur qui fasse qu’on l’amasse, on ne tendra pas à agrandir ses Possessions de Terre, si riche et si libre qu’elle fût. Car je vous le demande, Que vaudraient pour quelqu’un Dix Mille ou Cent Mille Acres d’excellente Terre, déjà cultivée, et également bien pourvue en Bétail, au milieu des Parties de l’Amérique à l’intérieur des terres, sans l’espoir de Commercer avec d’autres Parties du Monde, de tirer de l’Argent de la Vente du Produit? Enclore ne vaudrait pas la peine, et nous le verrions restituer au Communal sauvage de la Nature, tout ce qui dépasserait les Commodités de la Vie qu’il en pourrait tirer pour lui et sa Famille.

49. Ainsi au commencement le Monde entier était Amérique, et plus que ce ne l’est maintenant; car nulle part on ne connaissait de chose telle que l’Argent. Trouvez quelque chose ayant son Usage et sa Valeur parmi ses Voisins, et vous verrez le même Homme commencer rapidement à agrandir ses Possessions.

50. Mais puisque l’Or et l’Argent, peu utiles à la Vie humaine proportionnellement à la Nourriture, au Vêtement et au Transport, ne tiennent leur valeur que du consentement des Hommes dont le Travail fait cependant, en grande partie, la mesure, il est évident que les Hommes ont convenu d’une Possession disproportionnée et inégale de la Terre, quand ils ont par un consentement tacite et volontaire inventé la façon, dont un homme peut honnêtement posséder plus de terres qu’il ne peut lui-même en utiliser de produit, en recevant en échange du surplus, de l’Or et de l’Argent, ces métaux qui, ne se perdant ni ne s’altérant dans les mains du possesseur, peuvent être amassés sans léser qui que ce soit. Ce partage des choses, dans une inégalité des possessions privées, les hommes l’ont rendu réalisable hors des limites de la Société, et sans contrat, uniquement en mettant une valeur à l’or et sur l’argent et en convenant tacitement d’utiliser l’Argent. Car dans les Gouvernements les Lois règlent le droit de propriété, et des constitutions positives déterminent la possession de la Terre.

51. Et ainsi je pense qu’il est très facile de concevoir, sans aucune difficulté, comment le Travail a pu d’abord faire naître un titre de Propriété sur les choses communes de la Nature, et comment le dépenser pour notre usage le limitait. Si bien qu’il ne pouvait y avoir de sujet de différend sur le Titre, ni d’incertitude sur la grandeur de la Possession qu’il donnait. Droit et Commodité allaient de pair; car comme un Homme avait Droit à tout ce sur quoi il pouvait employer son Travail, il n’avait point la tentation de travailler pour plus qu’il pouvait utiliser. Il n’y avait pas place pour Controverse sur le Titre, ni pour Empiétement sur le Droit d’autrui; la Portion qu’un Homme se taillait se voyait aisément; et il lui était aussi inutile que malhonnête de s’en tailler une trop grande, ou de prendre plus qu’il n’avait besoin.

Columbus, the Indians and the ‘discovery’ of America

Howard Zinn on the « discovery » of America, the treatment of the native population and how it was justified as « progress ».

Arawak men and women, naked, tawny, and full of wonder, emerged from their villages onto the island’s beaches and swam out to get a closer look at the strange big boat. When Columbus and his sailors came ashore, carrying swords, speaking oddly, the Arawaks ran to greet them, brought them food, water, gifts. He later wrote of this in his log:

They … brought us parrots and balls of cotton and spears and many other things, which they exchanged for the glass beads and hawks’ bells. They willingly traded everything they owned… . They were well-built, with good bodies and handsome features…. They do not bear arms, and do not know them, for I showed them a sword, they took it by the edge and cut themselves out of ignorance. They have no iron. Their spears are made of cane… . They would make fine servants…. With fifty men we could subjugate them all and make them do whatever we want.

These Arawaks of the Bahama Islands were much like Indians on the mainland, who were remarkable (European observers were to say again and again) for their hospitality, their belief in sharing. These traits did not stand out in the Europe of the Renaissance, dominated as it was by the religion of popes, the government of kings, the frenzy for money that marked Western civilization and its first messenger to the Americas, Christopher Columbus.

Columbus wrote:

As soon as I arrived in the Indies, on the first Island which I found, I took some of the natives by force in order that they might learn and might give me information of whatever there is in these parts.

The information that Columbus wanted most was: Where is the gold? He had persuaded the king and queen of Spain to finance an expedition to the lands, the wealth, he expected would be on the other side of the Atlantic-the Indies and Asia, gold and spices. For, like other informed people of his time, he knew the world was round and he could sail west in order to get to the Far East.

Spain was recently unified, one of the new modern nation-states, like France, England, and Portugal. Its population, mostly poor peasants, worked for the nobility, who were 2 percent of the population and owned 95 percent of the land. Spain had tied itself to the Catholic Church, expelled all the Jews, driven out the Moors. Like other states of the modern world, Spain sought gold, which was becoming the new mark of wealth, more useful than land because it could buy anything.

There was gold in Asia, it was thought, and certainly silks and spices, for Marco Polo and others had brought back marvelous things from their overland expeditions centuries before. Now that the Turks had conquered Constantinople and the eastern Mediterranean, and controlled the land routes to Asia, a sea route was needed. Portuguese sailors were working their way around the southern tip of Africa. Spain decided to gamble on a long sail across an unknown ocean.

In return for bringing back gold and spices, they promised Columbus 10 percent of the profits, governorship over new-found lands, and the fame that would go with a new tide: Admiral of the Ocean Sea. He was a merchant’s clerk from the Italian city of Genoa, part-time weaver (the son of a skilled weaver), and expert sailor. He set out with three sailing ships, the largest of which was the Santa Maria, perhaps 100 feet long, and thirty-nine crew members.

Columbus would never have made it to Asia, which was thousands of miles farther away than he had calculated, imagining a smaller world. He would have been doomed by that great expanse of sea. But he was lucky. One-fourth of the way there he came upon an unknown, uncharted land that lay between Europe and Asia-the Americas. It was early October 1492, and thirty-three days since he and his crew had left the Canary Islands, off the Atlantic coast of Africa. Now they saw branches and sticks floating in the water. They saw flocks of birds.

These were signs of land. Then, on October 12, a sailor called Rodrigo saw the early morning moon shining on white sands, and cried out. It was an island in the Bahamas, the Caribbean sea. The first man to sight land was supposed to get a yearly pension of 10,000 maravedis for life, but Rodrigo never got it. Columbus claimed he had seen a light the evening before. He got the reward.

So, approaching land, they were met by the Arawak Indians, who swam out to greet them. The Arawaks lived in village communes, had a developed agriculture of corn, yams, cassava. They could spin and weave, but they had no horses or work animals. They had no iron, but they wore tiny gold ornaments in their ears.

This was to have enormous consequences: it led Columbus to take some of them aboard ship as prisoners because he insisted that they guide him to the source of the gold. He then sailed to what is now Cuba, then to Hispaniola (the island which today consists of Haiti and the Dominican Republic). There, bits of visible gold in the rivers, and a gold mask presented to Columbus by a local Indian chief, led to wild visions of gold fields.

On Hispaniola, out of timbers from the Santa Maria, which had run aground, Columbus built a fort, the first European military base in the Western Hemisphere. He called it Navidad (Christmas) and left thirty-nine crewmembers there, with instructions to find and store the gold. He took more Indian prisoners and put them aboard his two remaining ships. At one part of the island he got into a fight with Indians who refused to trade as many bows and arrows as he and his men wanted. Two were run through with swords and bled to death. Then the Nina and the Pinta set sail for the Azores and Spain. When the weather turned cold, the Indian prisoners began to die.

Columbus’s report to the Court in Madrid was extravagant. He insisted he had reached Asia (it was Cuba) and an island off the coast of China (Hispaniola). His descriptions were part fact, part fiction:

Hispaniola is a miracle. Mountains and hills, plains and pastures, are both fertile and beautiful … the harbors are unbelievably good and there are many wide rivers of which the majority contain gold. . . . There are many spices, and great mines of gold and other metals….

The Indians, Columbus reported, « are so naive and so free with their possessions that no one who has not witnessed them would believe it. When you ask for something they have, they never say no. To the contrary, they offer to share with anyone…. » He concluded his report by asking for a little help from their Majesties, and in return he would bring them from his next voyage « as much gold as they need … and as many slaves as they ask. » He was full of religious talk: « Thus the eternal God, our Lord, gives victory to those who follow His way over apparent impossibilities. »

Because of Columbus’s exaggerated report and promises, his second expedition was given seventeen ships and more than twelve hundred men. The aim was clear: slaves and gold. They went from island to island in the Caribbean, taking Indians as captives. But as word spread of the Europeans’ intent they found more and more empty villages. On Haiti, they found that the sailors left behind at Fort Navidad had been killed in a battle with the Indians, after they had roamed the island in gangs looking for gold, taking women and children as slaves for sex and labor.

Now, from his base on Haiti, Columbus sent expedition after expedition into the interior. They found no gold fields, but had to fill up the ships returning to Spain with some kind of dividend. In the year 1495, they went on a great slave raid, rounded up fifteen hundred Arawak men, women, and children, put them in pens guarded by Spaniards and dogs, then picked the five hundred best specimens to load onto ships. Of those five hundred, two hundred died en route. The rest arrived alive in Spain and were put up for sale by the archdeacon of the town, who reported that, although the slaves were « naked as the day they were born, » they showed « no more embarrassment than animals. » Columbus later wrote: « Let us in the name of the Holy Trinity go on sending all the slaves that can be sold. »

But too many of the slaves died in captivity. And so Columbus, desperate to pay back dividends to those who had invested, had to make good his promise to fill the ships with gold. In the province of Cicao on Haiti, where he and his men imagined huge gold fields to exist, they ordered all persons fourteen years or older to collect a certain quantity of gold every three months. When they brought it, they were given copper tokens to hang around their necks. Indians found without a copper token had their hands cut off and bled to death.

The Indians had been given an impossible task. The only gold around was bits of dust garnered from the streams. So they fled, were hunted down with dogs, and were killed.

Trying to put together an army of resistance, the Arawaks faced Spaniards who had armor, muskets, swords, horses. When the Spaniards took prisoners they hanged them or burned them to death. Among the Arawaks, mass suicides began, with cassava poison. Infants were killed to save them from the Spaniards. In two years, through murder, mutilation, or suicide, half of the 250,000 Indians on Haiti were dead.

When it became clear that there was no gold left, the Indians were taken as slave labor on huge estates, known later as encomiendas. They were worked at a ferocious pace, and died by the thousands. By the year 1515, there were perhaps fifty thousand Indians left. By 1550, there were five hundred. A report of the year 1650 shows none of the original Arawaks or their descendants left on the island.

The chief source-and, on many matters the only source-of information about what happened on the islands after Columbus came is Bartolome de las Casas, who, as a young priest, participated in the conquest of Cuba. For a time he owned a plantation on which Indian slaves worked, but he gave that up and became a vehement critic of Spanish cruelty. Las Casas transcribed Columbus’s journal and, in his fifties, began a multivolume History of the Indies. In it, he describes the Indians. They are agile, he says, and can swim long distances, especially the women. They are not completely peaceful, because they do battle from time to time with other tribes, but their casualties seem small, and they fight when they are individually moved to do so because of some grievance, not on the orders of captains or kings.

Women in Indian society were treated so well as to startle the Spaniards. Las Casas describes sex relations:

Marriage laws are non-existent men and women alike choose their mates and leave them as they please, without offense, jealousy or anger. They multiply in great abundance; pregnant women work to the last minute and give birth almost painlessly; up the next day, they bathe in the river and are as clean and healthy as before giving birth. If they tire of their men, they give themselves abortions with herbs that force stillbirths, covering their shameful parts with leaves or cotton cloth; although on the whole, Indian men and women look upon total nakedness with as much casualness as we look upon a man’s head or at his hands.

The Indians, Las Casas says, have no religion, at least no temples. They live in

large communal bell-shaped buildings, housing up to 600 people at one time … made of very strong wood and roofed with palm leaves…. They prize bird feathers of various colors, beads made of fishbones, and green and white stones with which they adorn their ears and lips, but they put no value on gold and other precious things. They lack all manner of commerce, neither buying nor selling, and rely exclusively on their natural environment for maintenance. They are extremely generous with their possessions and by the same token covet the possessions of then; friends and expect the same degree of liberality. …

In Book Two of his History of the Indies, Las Casas (who at first urged replacing Indians by black slaves, thinking they were stronger and would survive, but later relented when he saw the effects on blacks) tells about the treatment of the Indians by the Spaniards. It is a unique account and deserves to be quoted at length:

Endless testimonies . .. prove the mild and pacific temperament of the natives…. But our work was to exasperate, ravage, kill, mangle and destroy; small wonder, then, if they tried to kill one of us now and then…. The admiral, it is true, was blind as those who came after him, and he was so anxious to please the King that he committed irreparable crimes against the Indians….

Las Casas tells how the Spaniards « grew more conceited every day » and after a while refused to walk any distance. They « rode the backs of Indians if they were in a hurry » or were carried on hammocks by Indians running in relays. « In this case they also had Indians carry large leaves to shade them from the sun and others to fan them with goose wings. »

Total control led to total cruelty. The Spaniards « thought nothing of knifing Indians by tens and twenties and of cutting slices off them to test the sharpness of their blades. » Las Casas tells how « two of these so-called Christians met two Indian boys one day, each carrying a parrot; they took the parrots and for fun beheaded the boys. »

The Indians’ attempts to defend themselves failed. And when they ran off into the hills they were found and killed. So, Las Casas reports, « they suffered and died in the mines and other labors in desperate silence, knowing not a soul in the world to whom they could turn for help. » He describes their work in the mines:

… mountains are stripped from top to bottom and bottom to top a thousand times; they dig, split rocks, move stones, and carry dirt on then: backs to wash it in the rivers, while those who wash gold stay in the water all the time with their backs bent so constantly it breaks them; and when water invades the mines, the most arduous task of all is to dry the mines by scooping up pansful of water and throwing it up outside….

After each six or eight months’ work in the mines, which was the time required of each crew to dig enough gold for melting, up to a third of the men died.

While the men were sent many miles away to the mines, the wives remained to work the soil, forced into the excruciating job of digging and making thousands of hills for cassava plants.

Thus husbands and wives were together only once every eight or ten months and when they met they were so exhausted and depressed on both sides … they ceased to procreate. As for the newly born, they died early because their mothers, overworked and famished, had no milk to nurse them, and for this reason, while I was in Cuba, 7000 children died in three months. Some mothers even drowned their babies from sheer desperation…. hi this way, husbands died in the mines, wives died at work, and children died from lack of milk . .. and in a short time this land which was so great, so powerful and fertile … was depopulated. … My eyes have seen these acts so foreign to human nature, and now I tremble as I write. …

When he arrived on Hispaniola in 1508, Las Casas says, « there were 60,000 people living on this island, including the Indians; so that from 1494 to 1508, over three million people had perished from war, slavery, and the mines. Who in future generations will believe this? I myself writing it as a knowledgeable eyewitness can hardly believe it…. »

Thus began the history, five hundred years ago, of the European invasion of the Indian settlements in the Americas. That beginning, when you read Las Casas-even if his figures are exaggerations (were there 3 million Indians to begin with, as he says, or less than a million, as some historians have calculated, or 8 million as others now believe?)-is conquest, slavery, death. When we read the history books given to children in the United States, it all starts with heroic adventure-there is no bloodshed-and Columbus Day is a celebration.

Past the elementary and high schools, there are only occasional hints of something else. Samuel Eliot Morison, the Harvard historian, was the most distinguished writer on Columbus, the author of a multivolume biography, and was himself a sailor who retraced Columbus’s route across the Atlantic. In his popular book Christopher Columbus, Mariner, written in 1954, he tells about the enslavement and the killing: « The cruel policy initiated by Columbus and pursued by his successors resulted in complete genocide. »

That is on one page, buried halfway into the telling of a grand romance. In the book’s last paragraph, Morison sums up his view of Columbus:

He had his faults and his defects, but they were largely the defects of the qualities that made him great-his indomitable will, his superb faith in God and in his own mission as the Christ-bearer to lands beyond the seas, his stubborn persistence despite neglect, poverty and discouragement. But there was no flaw, no dark side to the most outstanding and essential of all his qualities-his seamanship.

One can lie outright about the past. Or one can omit facts which might lead to unacceptable conclusions. Morison does neither. He refuses to lie about Columbus. He does not omit the story of mass murder; indeed he describes it with the harshest word one can use: genocide.

But he does something else-he mentions the truth quickly and goes on to other things more important to him. Outright lying or quiet omission takes the risk of discovery which, when made, might arouse the reader to rebel against the writer. To state the facts, however, and then to bury them in a mass of other information is to say to the reader with a certain infectious calm: yes, mass murder took place, but it’s not that important-it should weigh very little in our final judgments; it should affect very little what we do in the world.

It is not that the historian can avoid emphasis of some facts and not of others. This is as natural to him as to the mapmaker, who, in order to produce a usable drawing for practical purposes, must first flatten and distort the shape of the earth, then choose out of the bewildering mass of geographic information those things needed for the purpose of this or that particular map.

My argument cannot be against selection, simplification, emphasis, which are inevitable for both cartographers and historians. But the map-maker’s distortion is a technical necessity for a common purpose shared by all people who need maps. The historian’s distortion is more than technical, it is ideological; it is released into a world of contending interests, where any chosen emphasis supports (whether the historian means to or not) some kind of interest, whether economic or political or racial or national or sexual.

Furthermore, this ideological interest is not openly expressed in the way a mapmaker’s technical interest is obvious (« This is a Mercator projection for long-range navigation-for short-range, you’d better use a different projection »). No, it is presented as if all readers of history had a common interest which historians serve to the best of their ability. This is not intentional deception; the historian has been trained in a society in which education and knowledge are put forward as technical problems of excellence and not as tools for contending social classes, races, nations.

To emphasize the heroism of Columbus and his successors as navigators and discoverers, and to de-emphasize their genocide, is not a technical necessity but an ideological choice. It serves- unwittingly-to justify what was done. My point is not that we must, in telling history, accuse, judge, condemn Columbus in absentia. It is too late for that; it would be a useless scholarly exercise in morality. But the easy acceptance of atrocities as a deplorable but necessary price to pay for progress (Hiroshima and Vietnam, to save Western civilization; Kronstadt and Hungary, to save socialism; nuclear proliferation, to save us all)-that is still with us. One reason these atrocities are still with us is that we have learned to bury them in a mass of other facts, as radioactive wastes are buried in containers in the earth. We have learned to give them exactly the same proportion of attention that teachers and writers often give them in the most respectable of classrooms and textbooks. This learned sense of moral proportion, coming from the apparent objectivity of the scholar, is accepted more easily than when it comes from politicians at press conferences. It is therefore more deadly.

The treatment of heroes (Columbus) and their victims (the Arawaks)-the quiet acceptance of conquest and murder in the name of progress-is only one aspect of a certain approach to history, in which the past is told from the point of view of governments, conquerors, diplomats, leaders. It is as if they, like Columbus, deserve universal acceptance, as if they-the Founding Fathers, Jackson, Lincoln, Wilson, Roosevelt, Kennedy, the leading members of Congress, the famous Justices of the Supreme Court-represent the nation as a whole. The pretense is that there really is such a thing as « the United States, » subject to occasional conflicts and quarrels, but fundamentally a community of people with common interests. It is as if there really is a « national interest » represented in the Constitution, in territorial expansion, in the laws passed by Congress, the decisions of the courts, the development of capitalism, the culture of education and the mass media.

« History is the memory of states, » wrote Henry Kissinger in his first book, A World Restored, in which he proceeded to tell the history of nineteenth-century Europe from the viewpoint of the leaders of Austria and England, ignoring the millions who suffered from those statesmen’s policies. From his standpoint, the « peace » that Europe had before the French Revolution was « restored » by the diplomacy of a few national leaders. But for factory workers in England, farmers in France, colored people in Asia and Africa, women and children everywhere except in the upper classes, it was a world of conquest, violence, hunger, exploitation-a world not restored but disintegrated.

My viewpoint, in telling the history of the United States, is different: that we must not accept the memory of states as our own. Nations are not communities and never have been, The history of any country, presented as the history of a family, conceals fierce conflicts of interest (sometimes exploding, most often repressed) between conquerors and conquered, masters and slaves, capitalists and workers, dominators and dominated in race and sex. And in such a world of conflict, a world of victims and executioners, it is the job of thinking people, as Albert Camus suggested, not to be on the side of the executioners.

Thus, in that inevitable taking of sides which comes from selection and emphasis in history, I prefer to try to tell the story of the discovery of America from the viewpoint of the Arawaks, of the Constitution from the standpoint of the slaves, of Andrew Jackson as seen by the Cherokees, of the Civil War as seen by the New York Irish, of the Mexican war as seen by the deserting soldiers of Scott’s army, of the rise of industrialism as seen by the young women in the Lowell textile mills, of the Spanish-American war as seen by the Cubans, the conquest of the Philippines as seen by black soldiers on Luzon, the Gilded Age as seen by southern farmers, the First World War as seen by socialists, the Second World War as seen by pacifists, the New Deal as seen by blacks in Harlem, the postwar American empire as seen by peons in Latin America. And so on, to the limited extent that any one person, however he or she strains, can « see » history from the standpoint of others.

My point is not to grieve for the victims and denounce the executioners. Those tears, that anger, cast into the past, deplete our moral energy for the present. And the lines are not always clear. In the long run, the oppressor is also a victim. In the short run (and so far, human history has consisted only of short runs), the victims, themselves desperate and tainted with the culture that oppresses them, turn on other victims.

Still, understanding the complexities, this book will be skeptical of governments and their attempts, through politics and culture, to ensnare ordinary people in a giant web of nationhood pretending to a common interest. I will try not to overlook the cruelties that victims inflict on one another as they are jammed together in the boxcars of the system. I don’t want to romanticize them. But I do remember (in rough paraphrase) a statement I once read: « The cry of the poor is not always just, but if you don’t listen to it, you will never know what justice is. »

I don’t want to invent victories for people’s movements. But to think that history-writing must aim simply to recapitulate the failures that dominate the past is to make historians collaborators in an endless cycle of defeat. If history is to be creative, to anticipate a possible future without denying the past, it should, I believe, emphasize new possibilities by disclosing those hidden episodes of the past when, even if in brief flashes, people showed their ability to resist, to join together, occasionally to win. I am supposing, or perhaps only hoping, that our future may be found in the past’s fugitive moments of compassion rather than in its solid centuries of warfare.

That, being as blunt as I can, is my approach to the history of the United States. The reader may as well know that before going on.

What Columbus did to the Arawaks of the Bahamas, Cortes did to the Aztecs of Mexico, Pizarro to the Incas of Peru, and the English settlers of Virginia and Massachusetts to the Powhatans and the Pequots.

The Aztec civilization of Mexico came out of the heritage of Mayan, Zapotec, and Toltec cultures. It built enormous constructions from stone tools and human labor, developed a writing system and a priesthood. It also engaged in (let us not overlook this) the ritual killing of thousands of people as sacrifices to the gods. The cruelty of the Aztecs, however, did not erase a certain innocence, and when a Spanish armada appeared at Vera Cruz, and a bearded white man came ashore, with strange beasts (horses), clad in iron, it was thought that he was the legendary Aztec man-god who had died three hundred years before, with the promise to return-the mysterious Quetzalcoatl. And so they welcomed him, with munificent hospitality.

That was Hernando Cortes, come from Spain with an expedition financed by merchants and landowners and blessed by the deputies of God, with one obsessive goal: to find gold. In the mind of Montezuma, the king of the Aztecs, there must have been a certain doubt about whether Cortes was indeed Quetzalcoatl, because he sent a hundred runners to Cortes, bearing enormous treasures, gold and silver wrought into objects of fantastic beauty, but at the same time begging him to go back. (The painter Durer a few years later described what he saw just arrived in Spain from that expedition-a sun of gold, a moon of silver, worth a fortune.)

Cortes then began his march of death from town to town, using deception, turning Aztec against Aztec, killing with the kind of deliberateness that accompanies a strategy-to paralyze the will of the population by a sudden frightful deed. And so, in Cholulu, he invited the headmen of the Cholula nation to the square. And when they came, with thousands of unarmed retainers, Cortes’s small army of Spaniards, posted around the square with cannon, armed with crossbows, mounted on horses, massacred them, down to the last man. Then they looted the city and moved on. When their cavalcade of murder was over they were in Mexico City, Montezuma was dead, and the Aztec civilization, shattered, was in the hands of the Spaniards.

All this is told in the Spaniards’ own accounts.

In Peru, that other Spanish conquistador Pizarro, used the same tactics, and for the same reasons- the frenzy in the early capitalist states of Europe for gold, for slaves, for products of the soil, to pay the bondholders and stockholders of the expeditions, to finance the monarchical bureaucracies rising in Western Europe, to spur the growth of the new money economy rising out of feudalism, to participate in what Karl Marx would later call « the primitive accumulation of capital. » These were the violent beginnings of an intricate system of technology, business, politics, and culture that would dominate the world for the next five centuries.

In the North American English colonies, the pattern was set early, as Columbus had set it in the islands of the Bahamas. In 1585, before there was any permanent English settlement in Virginia, Richard Grenville landed there with seven ships. The Indians he met were hospitable, but when one of them stole a small silver cup, Grenville sacked and burned the whole Indian village.

Jamestown itself was set up inside the territory of an Indian confederacy, led by the chief, Powhatan. Powhatan watched the English settle on his people’s land, but did not attack, maintaining a posture of coolness. When the English were going through their « starving time » in the winter of 1610, some of them ran off to join the Indians, where they would at least be fed. When the summer came, the governor of the colony sent a messenger to ask Powhatan to return the runaways, whereupon Powhatan, according to the English account, replied with « noe other than prowde and disdaynefull Answers. » Some soldiers were therefore sent out « to take Revenge. » They fell upon an Indian settlement, killed fifteen or sixteen Indians, burned the houses, cut down the corn growing around the village, took the queen of the tribe and her children into boats, then ended up throwing the children overboard « and shoteinge owit their Braynes in the water. » The queen was later taken off and stabbed to death.

Twelve years later, the Indians, alarmed as the English settlements kept growing in numbers, apparently decided to try to wipe them out for good. They went on a rampage and massacred 347 men, women, and children. From then on it was total war.

Not able to enslave the Indians, and not able to live with them, the English decided to exterminate them. Edmund Morgan writes, in his history of early Virginia, American Slavery, American Freedom:

Since the Indians were better woodsmen than the English and virtually impossible to track down, the method was to feign peaceful intentions, let them settle down and plant their com wherever they chose, and then, just before harvest, fall upon them, killing as many as possible and burning the corn… . Within two or three years of the massacre the English had avenged the deaths of that day many times over.

In that first year of the white man in Virginia, 1607, Powhatan had addressed a plea to John Smith that turned out prophetic. How authentic it is may be in doubt, but it is so much like so many Indian statements that it may be taken as, if not the rough letter of that first plea, the exact spirit of it:

I have seen two generations of my people the…. I know the difference between peace and war better than any man in my country. I am now grown old, and must the soon; my authority must descend to my brothers, Opitehapan, Opechancanough and Catatough-then to my two sisters, and then to my two daughters-I wish them to know as much as I do, and that your love to them may be like mine to you. Why will you take by force what you may have quietly by love? Why will you destroy us who supply you with food? What can you get by war? We can hide our provisions and run into the woods; then you will starve for wronging your friends. Why are you jealous of us? We are unarmed, and willing to give you what you ask, if you come in a friendly manner, and not so simple as not to know that it is much better to eat good meat, sleep comfortably, live quietly with my wives and children, laugh and be merry with the English, and trade for their copper and hatchets, than to run away from them, and to lie cold in the woods, feed on acorns, roots and such trash, and be so hunted that I can neither eat nor sleep. In these wars, my men must sit up watching, and if a twig break, they all cry out « Here comes Captain Smith! » So I must end my miserable life. Take away your guns and swords, the cause of all our jealousy, or you may all die in the same manner.

When the Pilgrims came to New England they too were coming not to vacant land but to territory inhabited by tribes of Indians. The governor of the Massachusetts Bay Colony, John Winthrop, created the excuse to take Indian land by declaring the area legally a « vacuum. » The Indians, he said, had not « subdued » the land, and therefore had only a « natural » right to it, but not a « civil right. » A « natural right » did not have legal standing.

The Puritans also appealed to the Bible, Psalms 2:8: « Ask of me, and I shall give thee, the heathen for thine inheritance, and the uttermost parts of the earth for thy possession. » And to justify their use of force to take the land, they cited Romans 13:2: « Whosoever therefore resisteth the power, resisteth the ordinance of God: and they that resist shall receive to themselves damnation. »

The Puritans lived in uneasy truce with the Pequot Indians, who occupied what is now southern Connecticut and Rhode Island. But they wanted them out of the way; they wanted their land. And they seemed to want also to establish their rule firmly over Connecticut settlers in that area. The murder of a white trader, Indian-kidnaper, and troublemaker became an excuse to make war on the Pequots in 1636.

A punitive expedition left Boston to attack the NarraganseIt Indians on Block Island, who were lumped with the Pequots. As Governor Winthrop wrote:

They had commission to pat to death the men of Block Island, but to spare the women and children, and to bring them away, and to take possession of the island; and from thence to go to the Pequods to demand the murderers of Captain Stone and other English, and one thousand fathom of wampum for damages, etc. and some of their children as hostages, which if they should refuse, they were to obtain it by force.

The English landed and killed some Indians, but the rest hid in the thick forests of the island and the English went from one deserted village to the next, destroying crops. Then they sailed back to the mainland and raided Pequot villages along the coast, destroying crops again. One of the officers of that expedition, in his account, gives some insight into the Pequots they encountered: « The Indians spying of us came running in multitudes along the water side, crying, What cheer, Englishmen, what cheer, what do you come for? They not thinking we intended war, went on cheerfully… -« 

So, the war with the Pequots began. Massacres took place on both sides. The English developed a tactic of warfare used earlier by Cortes and later, in the twentieth century, even more systematically: deliberate attacks on noncombatants for the purpose of terrorizing the enemy. This is ethno historian Francis Jennings’s interpretation of Captain John Mason’s attack on a Pequot village on the Mystic River near Long Island Sound: « Mason proposed to avoid attacking Pequot warriors, which would have overtaxed his unseasoned, unreliable troops. Battle, as such, was not his purpose. Battle is only one of the ways to destroy an enemy’s will to fight. Massacre can accomplish the same end with less risk, and Mason had determined that massacre would be his objective. »

So the English set fire to the wigwams of the village. By their own account: « The Captain also said, We must Burn Them; and immediately stepping into the Wigwam … brought out a Fire Brand, and putting it into the Matts with which they were covered, set the Wigwams on Fire. » William Bradford, in his History of the Plymouth Plantation written at the time, describes John Mason’s raid on the Pequot village:

Those that scaped the fire were slaine with the sword; some hewed to peeces, others rune throw with their rapiers, so as they were quickly dispatchte, and very few escaped. It was conceived they thus destroyed about 400 at this time. It was a fearful sight to see them thus frying in the fyer, and the streams of blood quenching the same, and horrible was the stincke and sente there of, but the victory seemed a sweete sacrifice, and they gave the prayers thereof to God, who had wrought so wonderfully for them, thus to inclose their enemise in their hands, and give them so speedy a victory over so proud and insulting an enimie.

As Dr. Cotton Mather, Puritan theologian, put it: « It was supposed that no less than 600 Pequot souls were brought down to hell that day. »

The war continued. Indian tribes were used against one another, and never seemed able to join together in fighting the English. Jennings sums up:

The terror was very real among the Indians, but in rime they came to meditate upon its foundations. They drew three lessons from the Pequot War: (1) that the Englishmen’s most solemn pledge would be broken whenever obligation conflicted with advantage; (2) that the English way of war had no limit of scruple or mercy; and (3) that weapons of Indian making were almost useless against weapons of European manufacture. These lessons the Indians took to heart.

A footnote in Virgil Vogel’s book This Land Was Ours (1972) says: « The official figure on the number of Pequots now in Connecticut is twenty-one persons. »

Forty years after the Pequot War, Puritans and Indians fought again. This time it was the Wampanoags, occupying the south shore of Massachusetts Bay, who were in the way and also beginning to trade some of their land to people outside the Massachusetts Bay Colony. Their chief, Massasoit, was dead. His son Wamsutta had been killed by Englishmen, and Wamsuttas brother Metacom (later to be called King Philip by the English) became chief. The English found their excuse, a murder which they attributed to Metacom, and they began a war of conquest against the Wampanoags, a war to take their land. They were clearly the aggressors, but claimed they attacked for preventive purposes. As Roger Williams, more friendly to the Indians than most, put it: « All men of conscience or prudence ply to windward, to maintain their wars to be defensive. »

Jennings says the elite of the Puritans wanted the war; the ordinary white Englishman did not want it and often refused to fight. The Indians certainly did not want war, but they matched atrocity with atrocity. When it was over, in 1676, the English had won, but their resources were drained; they had lost six hundred men. Three thousand Indians were dead, including Metacom himself. Yet the Indian raids did not stop.

For a while, the English tried softer tactics. But ultimately, it was back to annihilation. The Indian population of 10 million that lived north of Mexico when Columbus came would ultimately be reduced to less than a million. Huge numbers of Indians would the from diseases introduced by the whites. A Dutch traveler in New Netherland wrote in 1656 that « the Indians … affirm, that before the arrival of the Christians, and before the smallpox broke out amongst them, they were ten times as numerous as they now are, and that their population had been melted down by this disease, whereof nine-tenths of them have died. » When the English first settled Martha’s Vineyard in 1642, the Wampanoags there numbered perhaps three thousand. There were no wars on that island, but by 1764, only 313 Indians were left there. Similarly, Block Island Indians numbered perhaps 1,200 to 1,500 in 1662, and by 1774 were reduced to fifty-one.

Behind the English invasion of North America, behind their massacre of Indians, their deception, their brutality, was that special powerful drive born in civilizations based on private property. It was a morally ambiguous drive; the need for space, for land, was a real human need. But in conditions of scarcity, in a barbarous epoch of history ruled by competition, this human need was transformed into the murder of whole peoples. Roger Williams said it was

a depraved appetite after the great vanities, dreams and shadows of this vanishing life, great portions of land, land in this wilderness, as if men were in as great necessity and danger for want of great portions of land, as poor, hungry, thirsty seamen have, after a sick and stormy, a long and starving passage. This is one of the gods of New England, which the living and most high Eternal will destroy and famish.

Was all this bloodshed and deceit-from Columbus to Cortes, Pizarro, the Puritans-a necessity for the human race to progress from savagery to civilization? Was Morison right in burying the story of genocide inside a more important story of human progress? Perhaps a persuasive argument can be made-as it was made by Stalin when he killed peasants for industrial progress in the Soviet Union, as it was made by Churchill explaining the bombings of Dresden and Hamburg, and Truman explaining Hiroshima. But how can the judgment be made if the benefits and losses cannot be balanced because the losses are either unmentioned or mentioned quickly?

That quick disposal might be acceptable (« Unfortunate, yes, but it had to be done ») to the middle and upper classes of the conquering and « advanced » countries. But is it acceptable to the poor of Asia, Africa, Latin America, or to the prisoners in Soviet labor camps, or the blacks in urban ghettos, or the Indians on reservations-to the victims of that progress which benefits a privileged minority in the world? Was it acceptable (or just inescapable?) to the miners and railroaders of America, the factory hands, the men and women who died by the hundreds of thousands from accidents or sickness, where they worked or where they lived-casualties of progress? And even the privileged minority-must it not reconsider, with that practicality which even privilege cannot abolish, the value of its privileges, when they become threatened by the anger of the sacrificed, whether in organized rebellion, unorganized riot, or simply those brutal individual acts of desperation labeled crimes by law and the state?

If there are necessary sacrifices to be made for human progress, is it not essential to hold to the principle that those to be sacrificed must make the decision themselves? We can all decide to give up something of ours, but do we have the right to throw into the pyre the children of others, or even our own children, for a progress which is not nearly as clear or present as sickness or health, life or death?

What did people in Spain get out of all that death and brutality visited on the Indians of the Americas? For a brief period in history, there was the glory of a Spanish Empire in the Western Hemisphere. As Hans Koning sums it up in his book Columbus: His Enterprise:

For all the gold and silver stolen and shipped to Spain did not make the Spanish people richer. It gave their kings an edge in the balance of power for a time, a chance to hire more mercenary soldiers for their wars. They ended up losing those wars anyway, and all that was left was a deadly inflation, a starving population, the rich richer, the poor poorer, and a ruined peasant class.

Beyond all that, how certain are we that what was destroyed was inferior? Who were these people who came out on the beach and swam to bring presents to Columbus and his crew, who watched Cortes and Pizarro ride through their countryside, who peered out of the forests at the first white settlers of Virginia and Massachusetts?

Columbus called them Indians, because he miscalculated the size of the earth. In this book we too call them Indians, with some reluctance, because it happens too often that people are saddled with names given them by their conquerors.

And yet, there is some reason to call them Indians, because they did come, perhaps 25,000 years ago, from Asia, across the land bridge of the Bering Straits (later to disappear under water) to Alaska. Then they moved southward, seeking warmth and land, in a trek lasting thousands of years that took them into North America, then Central and South America. In Nicaragua, Brazil, and Ecuador their petrified footprints can still be seen, along with the print of bison, who disappeared about five thousand years ago, so they must have reached South America at least that far back

Widely dispersed over the great land mass of the Americas, they numbered approximately 75 million people by the rime Columbus came, perhaps 25 million in North America. Responding to the different environments of soil and climate, they developed hundreds of different tribal cultures, perhaps two thousand different languages. They perfected the art of agriculture, and figured out how to grow maize (corn), which cannot grow by itself and must be planted, cultivated, fertilized, harvested, husked, shelled. They ingeniously developed a variety of other vegetables and fruits, as well as peanuts and chocolate and tobacco and rubber.

On their own, the Indians were engaged in the great agricultural revolution that other peoples in Asia, Europe, Africa were going through about the same time.

While many of the tribes remained nomadic hunters and food gatherers in wandering, egalitarian communes, others began to live in more settled communities where there was more food, larger populations, more divisions of labor among men and women, more surplus to feed chiefs and priests, more leisure time for artistic and social work, for building houses. About a thousand years before Christ, while comparable constructions were going on in Egypt and Mesopotamia, the Zuni and Hopi Indians of what is now New Mexico had begun to build villages consisting of large terraced buildings, nestled in among cliffs and mountains for protection from enemies, with hundreds of rooms in each village. Before the arrival of the European explorers, they were using irrigation canals, dams, were doing ceramics, weaving baskets, making cloth out of cotton.

By the time of Christ and Julius Caesar, there had developed in the Ohio River Valley a culture of so-called Moundbuilders, Indians who constructed thousands of enormous sculptures out of earth, sometimes in the shapes of huge humans, birds, or serpents, sometimes as burial sites, sometimes as fortifications. One of them was 3 1/2 miles long, enclosing 100 acres. These Moundbuilders seem to have been part of a complex trading system of ornaments and weapons from as far off as the Great Lakes, the Far West, and the Gulf of Mexico.

About A.D. 500, as this Moundbuilder culture of the Ohio Valley was beginning to decline, another culture was developing westward, in the valley of the Mississippi, centered on what is now St. Louis. It had an advanced agriculture, included thousands of villages, and also built huge earthen mounds as burial and ceremonial places near a vast Indian metropolis that may have had thirty thousand people. The largest mound was 100 feet high, with a rectangular base larger than that of the Great Pyramid of Egypt. In the city, known as Cahokia, were toolmakers, hide dressers, potters, jewelry makers, weavers, salt makers, copper engravers, and magnificent ceramists. One funeral blanket was made of twelve thousand shell beads.

From the Adirondacks to the Great Lakes, in what is now Pennsylvania and upper New York, lived the most powerful of the northeastern tribes, the League of the Iroquois, which included the Mohawks (People of the Flint), Oneidas (People of the Stone), Onondagas (People of the Mountain), Cayugas (People at the Landing), and Senecas (Great Hill People), thousands of people bound together by a common Iroquois language.

In the vision of the Mohawk chief Iliawatha, the legendary Dekaniwidah spoke to the Iroquois: « We bind ourselves together by taking hold of each other’s hands so firmly and forming a circle so strong that if a tree should fall upon it, it could not shake nor break it, so that our people and grandchildren shall remain in the circle in security, peace and happiness. »

In the villages of the Iroquois, land was owned in common and worked in common. Hunting was done together, and the catch was divided among the members of the village. Houses were considered common property and were shared by several families. The concept of private ownership of land and homes was foreign to the Iroquois. A French Jesuit priest who encountered them in the 1650s wrote: « No poorhouses are needed among them, because they are neither mendicants nor paupers.. . . Their kindness, humanity and courtesy not only makes them liberal with what they have, but causes them to possess hardly anything except in common. »

Women were important and respected in Iroquois society. Families were matrilineal. That is, the family line went down through the female members, whose husbands joined the family, while sons who married then joined their wives’ families. Each extended family lived in a « long house. » When a woman wanted a divorce, she set her husband’s things outside the door.

Families were grouped in clans, and a dozen or more clans might make up a village. The senior women in the village named the men who represented the clans at village and tribal councils. They also named the forty-nine chiefs who were the ruling council for the Five Nation confederacy of the Iroquois. The women attended clan meetings, stood behind the circle of men who spoke and voted, and removed the men from office if they strayed too far from the wishes of the women.

The women tended the crops and took general charge of village affairs while the men were always hunting or fishing. And since they supplied the moccasins and food for warring expeditions, they had some control over military matters. As Gary B. Nash notes in his fascinating study of early America, Red, White, and Black: « Thus power was shared between the sexes and the European idea of male dominancy and female subordination in all things was conspicuously absent in Iroquois society. »

Children in Iroquois society, while taught the cultural heritage of their people and solidarity with the tribe, were also taught to be independent, not to submit to overbearing authority. They were taught equality in status and the sharing of possessions. The Iroquois did not use harsh punishment on children; they did not insist on early weaning or early toilet training, hut gradually allowed the child to learn self-care.

All of this was in sharp contrast to European values as brought over by the first colonists, a society of rich and poor, controlled by priests, by governors, by male heads of families. For example, the pastor of the Pilgrim colony, John Robinson, thus advised his parishioners how to deal with their children: « And surely there is in all children … a stubbornness, and stoutness of mind arising from natural pride, which must, in the first place, be broken and beaten down; that so the foundation of their education being laid in humility and tractableness, other virtues may, in their time, be built thereon. »

Gary Nash describes Iroquois culture:

No laws and ordinances, sheriffs and constables, judges and juries, or courts or jails-the apparatus of authority in European societies-were to be found in the northeast woodlands prior to European arrival. Yet boundaries of acceptable behavior were firmly set. Though priding themselves on the autonomous individual, the Iroquois maintained a strict sense of right and wrong…. He who stole another’s food or acted invalourously in war was « shamed » by his people and ostracized from their company until he had atoned for his actions and demonstrated to their satisfaction that he had morally purified himself.

Not only the Iroquois but other Indian tribes behaved the same way. In 1635, Maryland Indians responded to the governor’s demand that if any of them lolled an Englishman, the guilty one should be delivered up for punishment according to English law. The Indians said:

It is the manner amongst us Indians, that if any such accident happen, wee doe redeeme the life of a man that is so slaine, with a 100 armes length of Beades and since that you are heere strangers, and come into our Countrey, you should rather conform yourselves to the Customes of our Countrey, than impose yours upon us….

So, Columbus and his successors were not coming into an empty wilderness, but into a world which in some places was as densely populated as Europe itself, where the culture was complex, where human relations were more egalitarian than in Europe, and where the relations among men, women, children, and nature were more beautifully worked out than perhaps any place in the world.

They were people without a written language, but with their own laws, their poetry, their history kept in memory and passed on, in an oral vocabulary more complex than Europe’s, accompanied by song, dance, and ceremonial drama. They paid careful attention to the development of personality, intensity of will, independence and flexibility, passion and potency, to their partnership with one another and with nature.

John Collier, an American scholar who lived among Indians in the 1920s and 1930s in the American Southwest, said of their spirit: « Could we make it our own, there would be an eternally inexhaustible earth and a forever lasting peace. »

Perhaps there is some romantic mythology in that. But the evidence from European travelers in the sixteenth, seventeenth, and eighteenth centuries, put together recently by an American specialist on Indian life, William Brandon, is overwhelmingly supportive of much of that « myth. » Even allowing for the imperfection of myths, it is enough to make us question, for that time and ours, the excuse of progress in the annihilation of races, and the telling of history from the standpoint of the conquerors and leaders of Western civilization.


Impostures littéraires: Ces sornettes qui n’attendrissent que les toubabs (Looking back at France’s fake minority misery lit: Have a lie, will travel)

4 mars, 2013
J’ai arrangé ma biographie parce que je pensais que cela aurait plus d’impact. Mon témoignage ne repose pas uniquement sur des événements que j’ai vécus personnellement mais aussi sur des drames vécus par d’autres, des anonymes dont la voix est trop souvent tue. Omar Ba
Pourquoi ne dit-il pas que c’est un roman qu’il imaginé en s’inspirant des récits des aventuriers au lieu de vouloir nous faire gober ces sornettes qui n’attendrissent que les Tubaab (Occidentaux) à qui il peut raconter qu’il dormait dans les arbres, avec tous les membres de sa famille, pendant que des lions affamés rôdaient autour ? En tout cas, il ne manque pas d’imagination. J’aime bien le passage où il écrit que sa mère lui avait donné un grigri qu’il avait attaché autour de sa taille avec un fil en peau de léopard. Ça fait très exotique en effet. Signalons qu’il avait auparavant publié deux livres sans succès. Cette fois-ci, il a mis le paquet. Bravo ! La littérature sénégalaise a de beaux jours devant elle. Bathie Ngoye Thiam
Nous restons cependant solidaires de la cause et de l’analyse qu’Omar Ba défend dans son essai, parce qu’il n’y a pas de doute possible sur la tragédie de l’immigration clandestine. Son histoire personnelle est un canevas complexe, comme celle de beaucoup d’immigrés venus d’Afrique portés par l’espoir violent d’atteindre l’eldorado. Ils vivent dans la peur et sont probablement obligés de mentir pour survivre en Europe. Max Milo (éditeur)
Pendant près de vingt ans, Elissa Rhaïs ne cessera de publier avec un succès grandissant. Kerkeb, danseuse berbère, La Fille des pachas, L’Andalouse, Les Juifs ou la Fille d’Eléazar.. Truffés d’épices, d’eau de rose et de proverbes locaux, sa douzaine de romans, ses nouvelles et ses pièces de théâtre ressuscitaient les coutumes, les couleurs, les saveurs d’un Proche-Orient de légende. Traversés par la passion, muselés par les tabous, ensanglantés par la fatalité, ce n’était que contes merveilleux et tragiques; mirages situés à mi-chemin des Mille et une Nuits et des ouvrages de Pierre Loti ou des frères Tharaud. Conférences, chroniques dans les journaux, voyages, réceptions : Elissa Rhaïs, qui jamais ne se déplaçait sans celui qu’elle présentait comme son fils aîné, Raoul, de dix-huit ans son cadet, fut reçue partout et partout honorée. Dans son appartement luxueux du boulevard Saint-Jacques, les admirateurs qui lui faisaient fête s’appelaient Gide, Mauriac, Colette, Morand ou Sarah Bernhardt. Sa gloire était telle, et son talent – que seul le critique Billy, à l’époque, osa mettre en doute -, et ses mérites, que plus d’une personnalité la soutint lorsqu’elle s’avisa d’aspirer à la Légion d’honneur. Barthou et Poincaré furent de ceux-là, qui en 1938 lui accordaient leur appui. En vue de lui décerner la rosette, on procède donc à l’enquête d’usage… En 1939, le scandale éclate : Leila Bou Mendil (également connue. sous le nom de Rosine Boumendil), alias Elissa Rhaïs, est illettrée, presque analphabète! Elle n’a fait que signer les livres écrits par son prétendu fils, en fait un parent pauvre, Raoul Dahan, qu’elle tient sous sa coupe financière et amoureuse depuis plus de vingt ans. (…) Le scandale est étouffé. Le monde de l’édition, victime de la géniale imposture, opte pour la conspiration du silence. La France en guerre a d’autres. drames à pleurer. Toute trace s’apprête à disparaître de la naguère célèbre Elissa Rhaïs… Toute trace? Pas forcément. Car Raoul Dahan, plus anonyme que jamais, mais marié et père de famille, va, sur son lit de mort, confier à son fils son secret et tous ses manuscrits précieusement conservés. Quatorze ans plus tard, en 1982, ce fils prendra la plume. Sous le nom de Paul Tabet, il clamera à la face du monde la fabuleuse histoire d’un jeune homme pauvre, juif d’Alger pétri de culture française, qui, tombé sous la coupe d’une énergique cousine, la laissera signer les milliers de pages qu’il écrira au fil de vingt années. Le Figaro

Suite à notre dernier billlet des impostures littéraires

Retour sur le cas particulier, de nos Beyala à nos Ba ou à nos Smaïl ou à nos Rhaïs, des histoires pour toubabs …

L’écrivain Calixthe Beyala est de nouveau soupçonnée de plagiat

Jean-Luc Douin

Le Monde

26.11.96

ALIXTHE BEYALA, récente lauréate du Grand Prix du roman de l’Académie française pour Les Honneurs perdus (Albin Michel), est-elle victime de « persécution » et de « haine raciale » des « journalistes de gauche » ? C’est ce qu’elle a prétendu après avoir pris connaissance des accusations portées, dimanche soir 24 novembre, par Pierre Assouline lors du rendez-vous hebdomadaire « RTL-Lire ». Le journaliste, biographe de Georges Simenon, a affirmé en direct sur l’antenne que Calixthe Beyala, déjà condamnée en mai pour contrefaçon partielle du roman d’Howard Buten, Quand j’avais cinq ans je m’ai tué, dans son livre Le Petit Prince de Belleville, avait récidivé en faisant « des emprunts flagrants à deux reprises à l’écrivain nigérian Ben Okri ».

Pierre Assouline a cité les deux passages plagiés de La Route de la faim (Julliard), que Calixthe Beyala a sans doute « beaucoup aimé ». L’un, aux pages 27-29 du roman de la Camerounaise, ressemble étrangement à la page 56 du roman du Nigérian lauréat du Booker Prize (l’équivalent britannique du Goncourt). Tous deux décrivent une scène où une femme attrape un homme par les parties. « Tout le déroulement est exactement le même, les mots et les expressions reviennent », explique Pierre Assouline. Chez Beyala, il est écrit : « Sa femme ne l’écouta pas. Elle l’attrapa par le pantalon et le traîna. Il tenta de se libérer de cette poigne de fer qui, en plus du pantalon, agrippait ses testicules. » Chez Ben Okri, « sa femme cessa de l’écouter. Quand nous passames devant la foule, nous vimes qu’elle avait entrepris de le trainer en le tirant par son pantalon. Il essayait de se libérer de sa poigne de fer qui, sous le pantalon, avait même agrippé ses parties génitales. »

COINCIDENCES ÉTRANGES

Autres exemples : des coïncidences étranges entre les pages 117 à 122 chez Calixthe Beyala et l’épilogue de Ben Okri, ainsi qu’entre les pages 136 et 147 chez Beyala et les pages 161 à 166 et 171 à 174 chez Ben Okri. Tous deux évoquent « un village africain où deux partis politiques promettent de la nourriture en échange de votes, mais la nourriture est avariée et provoque une épidémie. La seule différence, note Pierre Assouline, est que chez Ben Okri il s’agit de lait en poudre et chez Beyala de maïs. »

Le commentaire du directeur de la rédaction de « Lire » est ironique : la condamnation de Calixthe Beyala « aurait dû inciter les académiciens français à être plus circonspects. Ils ont plongé comme un seul homme. Quelque chose me dit qu’ils vont bientôt le regretter. » Ce ne fut pas le cas au moment de l’attribution du prix. Plusieurs académiciens avaient volé au secours de leur lauréate en déclarant qu’il y avait des gens très bien qui s’étaient livrés au plagiat, sans conséquences. Il semble néanmoins que l’Académie française ait cautionné des pratiques douteuses en accordant son label à un « contrefacteur et récidiviste ». Calixthe Beyala, elle, ne désarme pas et accuse ses accusateurs de « malveillance et de méchanceté. Je gêne parce que je suis femme, et noire ». Elle ajoute qu’elle en a « assez ! », et envisage de poursuivre Pierre Assouline pour diffamation.

Voir également:

Paul Smaïl est… Jack-Alain Léger

26/02/2009

Un ovni littéraire sort en librairie en 1997 : un certain Paul Smaïl publie Vivre me tue (Balland) qui se présente comme un récit autobiographique. L’auteur serait un jeune Beur, titulaire d’un DEA de littérature comparée, qui cite Genet, Melville ou Conrad. Pour survivre, il travaille la nuit dans un hôtel fréquenté par les prostituées. Il veut s’en sortir. Smaïl décrit une banlieue comme on l’a rarement fait.

C’est sûr, ça sent le vécu. Le livre est plébiscité. Smaïl continue d’écrire. En 2001, il publie aux Éditions Denoël un autre livre dont on parle beaucoup, Ali le magnifique.

On finit par apprendre que derrière Paul Smaïl se cache l’écrivain Jack-Alain Léger, auteur d’une œuvre qui compte une vingtaine de récits et romans. D’ailleurs, l’année de la parution de Vivre me tue était sorti également Ma vie (titre provisoire), signé Jack-Alain Léger…

Ce dernier n’a qu’une obsession : qu’on lise une œuvre pour elle-même, sans préjugés sur l’auteur. Comme il l’a dit lui-même, Jack-Alain Léger – c’est son nom de plume «officiel» – aime porter des masques et varier les pseudonymes : il s’est appelé au fil des ans Melmoth, Dashiell Hedayat, Eve Saint-Roche…

Voir de plus:

Mais qui est donc Chimo?

Olivier Le Naire

L’Express

25/04/1996

Lila dit ça est arrivé chez Plon sous forme de deux cahiers d’écolier. Roman sur le sexe, la banlieue et le mystère, ce texte signé Chimo ne peut être l’oeuvre que d’un écrivain confirmé. A L’Express, nous penchons pour Ravalec. Et vous?

Lila dit ça est arrivé chez Plon sous forme de deux cahiers d’écolier. Roman sur le sexe, la banlieue et le mystère, ce texte signé Chimo ne peut être l’oeuvre que d’un écrivain confirmé. A L’Express, nous penchons pour Ravalec. Et vous?

Rédigés à la main, d’une écriture maladroite, les deux cahiers Clairefontaine ont atterri sur le bureau d’Olivier Orban, le directeur des éditions Plon, un jour de décembre 1995. Le début du texte donnait le ton, déconcertant: « Elle s’arrête, elle commence par me dire ça: ??Tu vois que j’ai le visage de l’ange, que tout le monde me le dit. Tu vois mes yeux qui sont clairs et bleus que tu leur donnerais jusqu’au fond de ta poche. » » S’il n’avait été remis à l’éditeur par un cabinet d’avocats, s’il n’était signé d’un certain Chimo – manifestement un pseudo – le manuscrit aurait été écarté. Seulement, voilà, il y avait cette énigme et le précédent célèbre de Romain Gary, qui, sous le masque d’Emile Ajar, remporta le Goncourt 1975. Orban poursuit donc sa lecture.

Maladroite de prime abord, l’oeuvre prend vite son envol. Elle raconte l’histoire de Lila, jeune fille de banlieue à l’imagination et à la sensualité exacerbées. « Pas une meuf ni une gonzesse ou une mousmée ni une fendue ni une nana », simplement une fleur troublante qui bouleverse Chimo, ado timide et plutôt romantique. Quand elle lui propose, dès la page 3, de lui « montrer sa chatte », Chimo admire sans voix le spectacle de Lila, jupe au vent, exhibant son irréfutable blondeur le temps d’une glissade en toboggan. On la retrouve bientôt en amazone sur la barre du vélo de notre narrateur: « Tu veux la revoir? » La longue scène qui s’ensuit restera à coup sûr dans les annales de la littérature érotique (et de l’acrobatie), tant elle révolutionne le genre. On salue l’exploit. Mais Lila dit ça – joli titre – est bien plus qu’un simple ouvrage à ne tenir que d’une main. Si Lila nous émeut, c’est d’abord pour son charme déconcertant. Cette fragile ingénuité qui tranche si poétiquement avec la cochonne brutalité de ses propos. Le portrait de cet ange pervers, la minutie avec laquelle est recréé l’univers de la banlieue, la construction du récit sont à l’évidence d’un écrivain confirmé. Mais qui?

Bien des noms circulent déjà. On évoque les connaisseurs de la banlieue: Tournier, Picouly; les accros de l’érotisme littéraire, comme Ravalec et le jeune Yann Moix; on parle aussi de Pennac, Queffélec, Serguine. L’analyse graphologique trahirait, paraît-il, un homme, ordonné, intelligent, d’une affectivité pathologique et masochiste. Une chose est sûre, celui qui se cache derrière Chimo (mioche en verlan?) est d’abord un gros malin. Non seulement il a su capter l’attention de l’éditeur, mais encore il a éveillé la curiosité de la critique. Mieux, Lila dit ça, au carrefour de ces dernières terres d’aventures que sont le sexe, la banlieue et le mystère, s’arrache à l’étranger (Plon a déjà vendu pour 1,4 million de francs de droits en Europe, et les enchères montent aux Etats-Unis et au Japon). On négocie même l’adaptation au cinéma. Qui touchera ce pactole?

A L’Express, nous parions sur Vincent Ravalec, qui se fit connaître par la fausse recommandation adressée à Françoise Verny pour se faire éditer chez Flammarion. On retrouve dans Lila dit ça – en meilleur – l’univers riche, poétique et en partie mystique de son dernier roman, Wendy. On retrouve aussi cette sensibilité touchante mais parfois fleur bleue d’un écrivain qui ne maîtrise pas encore parfaitement son écriture, a fortiori lorsqu’il cherche à la contrefaire sur un ton prétendument populaire. Lila dit ça, comme Wendy, pèche par la faiblesse de certaines métaphores (« [ses seins] beaux comme la beauté », « Je me mets du courage à la bouche »…), ses lieux communs (« [dans la banlieue] il fait très chaud, étouffant mais jamais beau ») et ses tournures aussi loufoques que gratuites. Et pourtant, le talent est là, indéniable. Comme dirait Jacques Pradel: « Vincent, si vous vous reconnaissez, appelez-nous! »

Lila dit ça, par Chimo. Plon, 172 p., 89 F.

Voir encore:

Vu & commenté

Le récit de l’unique survivant

Dominique Dhombres

Le Monde

27.05.08

Omar Ba était monté avec une cinquantaine d’autres malheureux dans une pirogue qui devait les emmener aux Canaries. C’était en septembre 2000. Tous les autres sont morts, il a survécu. Ce jeune Sénégalais a fini par arriver en France, où il étudie la sociologie. Il racontait sa traversée de l’enfer à Thierry Demaizière, dimanche 25 mai, dans le « Sept à huit » de TF 1. C’est un témoignage bouleversant sur le calvaire enduré par les clandestins qui, chaque jour ou presque, tentent d’atteindre l’Europe de cette façon.

Ils partent des côtes sénégalaises sur des embarcations de fortune et mettent le cap sur les Canaries, province espagnole, et donc terre européenne. Beaucoup périssent en mer. Ce que décrit Omar Ba, c’est ce qui se passe à bord d’une de ces pirogues lorsqu’il n’y a plus rien à manger ni à boire. Il avait 21 ans lorsqu’il est parti, attiré par l’Europe telle qu’il la voyait à la télé, jolies filles et châteaux. Il a payé son passeur 2 000 euros. Les passagers quittent les côtes africaines avec environ 200 litres d’eau, 100 litres de gazole, 4 grands sacs de riz et deux réchauds pour le cuire. « Dès le troisième jour, il n’y a pratiquement plus de riz ni d’eau, et la pirogue commence à couler parce qu’il y a trop de personnes à bord », explique-t-il. C’est alors que le passager le plus costaud, Mourad, décide de jeter les plus faibles par-dessus bord. « Il commence par Abdou, qui souffrait de douleurs pulmonaires, et le balance à la mer. » Sept seront éliminés ainsi.

Dès lors, plus personne ne dort. « On se dit : il ne faut pas dormir ! » Dès qu’on somnole, on a peur d’être jeté par-dessus bord. Certains préfèrent se suicider.

Pour couronner le tout, la pirogue essuie une tempête et d’autres passagers tombent encore à l’eau sous l’effet des vagues. Il ne reste qu’une dizaine de clandestins, sous un soleil de plomb, dans une pirogue qui dérive depuis longtemps, moteur éteint. « Le plus terrible, c’est la nuit et l’odeur des cadavres. A bord, il y en a qui sont morts. Le soleil accélère la décomposition des corps. Une odeur insupportable. » Mourad se suicide, apparemment en buvant ce qui reste de gazole dans le moteur. Omar survit, mais ne parle plus. « Dans ces conditions-là, on cesse de penser. On devient animal. On ne dit plus rien.

Tous les mots deviennent tabous. Le mot «mort», par exemple, alors qu’on est entouré de cadavres. »

Il a le réflexe de crier avec ce qui lui reste de forces lorsqu’il aperçoit un navire espagnol qui se dirige vers la pirogue. Il s’évanouit. Lorsqu’il revient à lui, on lui donne le choix entre un verre de Coca et de l’eau fraîche. Il raconte son aventure dans Soif d’Europe, un livre qui vient de paraître aux éditions du Cygne.

Voir aussi:

Contre-enquête sur un affabulateur

Benoît Hopquin

Le Monde

08.07.09

Le Sénégalais Omar Ba raconte dans deux livres largement promus dans les médias son odyssée de clandestin. Problème : tout ou presque est faux

Depuis un an, Omar Ba est un clandestin très visible. Le Sénégalais écume les plateaux de télévision et les radios, publie tribunes et entretiens, multiplie les conférences. Abord avenant, visage éminemment sympathique, discours convaincu et convaincant, il raconte au bord des larmes son odyssée de Dakar à Paris, via les Canaries, Lampedusa, Ceuta et Melilla. Entre 2000 et 2002, affirme-t-il, il a ainsi frappé à toutes les portes dérobées de l’Europe, traversé les mers et les déserts. Un périple poignant, jonché des cadavres de ses frères d’infortune.

Aujourd’hui nanti d’un titre de séjour, le jeune homme a fait paraître Je suis venu, j’ai vu, je n’y crois plus (Ed. Max-Milo, 256 p., 18 €). Un chant d’amour déçu sur l’Europe, ce continent magnifié en eldorado par l’Afrique. L’auteur adresse une supplique aux candidats à l’exil : « Ne venez pas ! » Sous la plume d’un homme qui a bravé la mort pour atteindre ce paradis rêvé, le message n’en a que plus de force.

Las ! Cette épopée est largement inventée. Omar Ba a décrit son parcours dans un précédent livre : Soif d’Europe. Témoignage d’un clandestin (Editions du Cygne, 2008). Un récit à la première personne, truffé d’incohérences et d’anachronismes. Les descriptions des lieux, les noms des rues, les situations, en Libye, sur l’île italienne de Lampedusa, autour de l’enclave espagnole de Melilla, à Madrid, aux Canaries ou à Paris ne collent pas. Certains centres de rétention administrative n’existaient même pas au moment où il est censé les avoir fréquentés. La présentation des procédures espagnoles ou italiennes est fausse.

Omar Ba assure être arrivé en France à l’automne 2002, puis avoir été expulsé en novembre. Il aurait dormi dans les rues de Paris, le 1er novembre, fouillant les poubelles recouvertes de neige : il faisait 10 degrés cette nuit-là dans la capitale. La description de son expulsion est également truffée d’invraisemblances procédurales : le ministère de l’immigration et le service juridique de la Cimade, l’association qui défend les sans-papiers, arrivent à cette même conclusion. Son avocat, un certain Patrice Clément, est inconnu au barreau. Le tribunal de Bobigny, où est censé avoir été jugé le clandestin, n’a gardé nulle trace de son passage.

Plus probant encore, un compatriote d’Omar Ba, Abdoul Aziz Sow, a expliqué au Monde que l’auteur était étudiant en sociologie à l’université Gaston-Berger, à Saint-Louis du Sénégal, durant la période supposée de son voyage. Photo d’époque à l’appui, cet assistant en droit, qui vit toujours à Saint-Louis, assure qu’ils occupaient des chambres mitoyennes sur le campus. « Il est libre d’écrire ce qu’il veut, de faire gober des histoires aux Toubabs [Blancs], mais il n’a pas le droit de raconter des choses qu’il n’a pas vécues », estime l’ami déçu.

Rencontré longuement à trois reprises par Le Monde, mis en face de ces contradictions, Omar Ba a longtemps hurlé à la cabale. « Ce que je dis, je l’ai vu et je l’ai vécu », maintenait-il. Acculé, il est finalement revenu sur son histoire, au moins partiellement. Non, il n’a jamais été en Libye ni sur l’île italienne de Lampedusa. Non, il n’a jamais dormi dans les rues de Paris, n’a jamais été arrêté ni expulsé. Oui, il était bien étudiant à l’université Gaston-Berger de Saint-Louis, de 2001 à 2003. Oui, il est bien arrivé en France en 2003 avec un banal visa d’étudiant et a suivi pendant deux ans des cours de sociologie à l’université de Saint-Etienne. En 2005, il est ensuite venu à Paris afin de s’inscrire à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS), section sociologie des médias.

Mais le récit reste en partie vrai, persiste l’intéressé. Il se serait, en fait, déroulé durant huit mois et non trois ans, entre avril et décembre 2006. L’auteur aurait antidaté les faits pour éviter d’éventuelles poursuites des services de l’immigration. A la fin de 2005, ne parvenant pas à faire renouveler son titre de séjour en France et donc à s’inscrire à l’EHESS, le Sénégalais serait retourné à Dakar pour obtenir un nouveau visa. Il se serait retrouvé coincé sur place et aurait donc pris des chemins clandestins pour revenir en Europe.

Mais même ainsi remanié, son périple comporte toujours des incohérences. A l’aller, il aurait convoyé une voiture, embarqué à Marseille et débarqué au Maroc. Cette liaison maritime n’existe pas, assure-t-on au Port autonome de Marseille. Au retour, les conditions de la traversée jusqu’aux îles Canaries, telles que présentées, diffèrent notablement des témoignages des clandestins que Le Monde avait pu recueillir sur place, en 2006 justement. Mêmes erreurs dans la description de l’assaut de Melilla : les protections décrites ne correspondent pas aux nouvelles défenses installées autour de l’enclave en 2006.

Le dossier d’Omar Ba à l’EHESS contredit sa nouvelle histoire. L’étudiant était bien inscrit en 2005, avec des papiers parfaitement en règle. Il s’y est surtout fait remarquer par ses absences, conduisant sa directrice d’études à interrompre la collaboration. A l’automne 2006, alors qu’il était censé crapahuter comme clandestin loin de la France, il faisait le siège de l’EHESS, à Paris, pour obtenir sa réinscription. Il a alors fourni de fausses attestations et l’école l’a radié. Une restauratrice francilienne, qui a employé l’étudiant comme extra, assure également que son employé avait des papiers en bonne et due forme à cette époque.

L’homme a déjà un lourd passif. Le parquet d’Evry recense huit dossiers au nom d’Omar Ba, « né en 1982, à Thiès (Sénégal) », les date et lieu de naissance officiels du personnage. Le parquet de Créteil a également son nom dans ses fichiers, pour une affaire de faux et usage de faux en écriture privée qui attend d’être jugée. Interrogé à ce sujet, Omar Ba assure n’avoir « aucun commentaire à faire ».

L’éditeur Max Milo se dit « surpris et troublé » par ces faits. « Nous restons cependant solidaires de la cause et de l’analyse qu’Omar Ba défend dans son essai, parce qu’il n’y a pas de doute possible sur la tragédie de l’immigration clandestine, poursuit l’éditeur. Son histoire personnelle est un canevas complexe, comme celle de beaucoup d’immigrés venus d’Afrique portés par l’espoir violent d’atteindre l’eldorado. Ils vivent dans la peur et sont probablement obligés de mentir pour survivre en Europe. »

Modeste maison animée par des hommes de bonne volonté, les Editions du Cygne, qui ont publié Soif d’Europe, avouent leur embarras. Youssef Jebri, le directeur de collection qui a aidé Omar Ba, affirme qu’il n’avait pas les moyens de vérifier l’exactitude des descriptions. « S’il a menti, explique-t-il, cela fera du mal à la cause des clandestins qu’il prétend défendre. »

« Soif d’Europe » : L’imposture d’un immigré

Bathie Ngoye Thiam

16 juillet 2008

Nombreux sont ceux qui, comme moi, ont été affligés en voyant sur TF1, dans le magazine « 7 à 8 » du 25 mai 2008, un immigré raconter son « odyssée infernale » pour arriver en Europe, son « voyage au bout l’enfer ». Mon Dieu ! Quelle aventure ! Mais, à la fin de l’émission, il déclare que s’il a une haine, c’est envers son pays qui n’a pas su lui donner les raisons de rester chez lui. Ce pays est … le Sénégal.

Alors là, je n’ai pu m’empêcher de regarder encore l’émission sur le Net et de lire quelques unes de ses interviews, car beaucoup de journaux français ont consacré des pages entières à l’histoire de ce garçon qui hait son pays. Il s’appelle Omar Ba et était étudiant à l’université Gaston Berger de Saint-Louis.

L’immigration est un sujet d’actualité. Il y a plein de discours là-dessus, de débats, de livres, de films. Depuis quelques années, les clandestins ont commencé à parler, racontant leur vécu et leur traversée du désert. L’un des plus médiatisés est Kinsley, un jeune Camerounais qui avait quitté son pays en 2004 pour rejoindre la France en passant par le Maroc. Son périple fut un cauchemar.

« Au Maroc, ils sont 18 à voyager à l’arrière d’un camion avec moins de deux litres d’eau par jour à se partager, sous la chaleur du désert. »

« Deux personnes perdront la vie lors du voyage, suite à un premier naufrage. Mais ne pouvant pas faire marche arrière, Kingsley ne se décourage pas et décide de retenter sa chance, et réussi à arriver sur les côtes espagnoles. »

Son histoire, émouvante, est plausible, vraie, et il y a des témoins, comme le montre un reportage d’« Envoyé Spécial », sur France 2 .

Le réalisateur Cédric Klapish s’en est inspiré pour faire un film « Paris ». Kinsley y joue son propre rôle. Après les dures épreuves, enfin le succès.

Omar Ba, notre cher compatriote, s’est sans doute dit : « Voilà un bon créneau… » Il raconte alors « son » aventure tirée par les cheveux, tellement il en rajoute et s’y perd.

Des Africains ont marché dans le désert pour se rendre en Europe, ont pris des pirogues, se sont cachés dans des bateaux, etc. Nous avons souvent entendu leurs terribles péripéties. Omar, lui, les aurait vécues toutes ou presque.

Il dit qu’ils étaient 50 dans une pirogue pour se rendre clandestinement en Europe. Tous les autres seraient morts, donc il n’y a personne pour le contredire. Mais tout le monde n’est pas dupe. Dans un discours ponctué de « c’était affreux », « c’était atroce », « c’était l’horreur », il tente de toucher les âmes sensibles et crédules.

Il quitte le Sénégal, dit-il, le 5 septembre 2000. Des navires heurtent des pirogues, des passagers se noient, leur pirogue prend l’eau, il est arrête au Tchad et jeté en prison, on le largue avec d’autres prisonniers en plein désert sans eau ni nourriture, l’un d’eux, épuisé, s’affale et le sable, poussé par le vent, l’ensevelit aussitôt, des soldats tirent sur eux, il est arrêté et tabassé par la gendarmerie royale marocaine, il se retrouve en Lybie où il prend une pirogue dans la quelle se trouve, entre autres passagers, une jeune Somalienne qui va mourir, laissant son bébé, son corps est jeté à la mer, la pirogue chavire à cause d’une tempête, beaucoup meurent noyés, il est repêché par des policiers italiens, etc. Il a survécu à tout cela. Superman n’aurait pas fait mieux. Le revoilà au Maroc. Septembre 2001. Un an déjà.

L’aventure, la « vraie » commence. Ils sont 50 dans une pirogue de 30 places.

« Survivre, dit-il au début de l’émission, pour moi, c’était partir. »

Seulement, en 2000, quand il « partait », l’alternance politique venait d’avoir lieu au Sénégal. L’espoir se lisait partout. Les jeunes étaient les plus enthousiastes. Personne ne pensait à aller risquer sa vie dans l’Atlantique. Omar dit qu’il avait 20 ans (parfois c’est 21) et qu’il était parti pour soulager sa famille. Il dit qu’il ne mangeait pas tous les jours, pourtant il était étudiant. Or, il est bien connu que dans les familles très pauvres, on retire les enfants de l’école pour qu’ils aillent travailler. Et il me semble aussi que ces pirogues dont il parle n’ont commencé à transporter des clandestins qu’en 2003. Les aventuriers d’avant cette date voyageaient autrement. Mais bon…

Dans l’émission « 7 à 8 » de TF1 , il dit qu’il avait payé deux millions de francs CFA au passeur, et dans le livre qu’il a écrit pour raconter son histoire et qui a comme titre « Soif d’Europe : Témoignage d’un clandestin », on lit : « À présent celui qui entend son nom (lu par le passeur, la nuit, au bord de la mer) verse les cinq cent mille francs CFA du billet, environ sept cent soixante euros. » Il devait relire son livre avant d’aller à la télé. Et le plus drôle est que le passeur leur demande de montrer leurs passeports. Il ne manquait plus que ça.

Ils avaient quatre sacs de riz. Il écrit : « On est obligé de se serrer la ceinture pour ne pas manquer de nourriture. Au lieu de deux repas quotidiens nous n’en prenons qu’un. » Le troisième jour, il n’y avait plus de riz. Est-ce que 50 personnes, ne mangeant qu’une fois par jour, peuvent finir quatre sacs de riz en moins de trois jours ? Ils devaient être bien petits, ces sacs.

(3ème jour toujours) La pirogue, raconte-il, commence à couler parce qu’il y avait trop de personnes à bord. Cela veut-t-il dire que pendant trois jours la pirogue n’avait pas senti qu’elle était surchargée ?

Un Gambien nommé Mourad (prénom pas très commun en Gambie) décide alors d’alléger la pirogue. Il prend des gens et les jette à la mer. Voyons ! Même des enfants de cinq ans auraient du mal à y croire. Les aventuriers de l’époque étaient des « guerriers », des durs à cuire. Et même s’ils étaient des poltrons, ils n’allaient pas se laisser faire. La logique dicte que les autres (ils étaient 50 dans la pirogue) se jettent sur Mourad. Même si Mourad était aussi herculéen que nos lutteurs, seul avec 49 femmes, ces dernières se seraient ruées sur lui pour le livrer aux requins au lieu de le regarder les jeter une par une par-dessus bord. Dans le récit d’Omar, Mourad en a jeté sept qui hurlaient, se débattaient, gémissaient. « C’était atroce, dit-il, on les entendait respirer sous l’eau. » Pendant ce temps, les autres, attendant tranquillement leur tour, se disaient : « Je ne dois pas dormir sinon il va me surprendre et me jeter. » Qui peut croire cela ? Omar continue : « Y en a qui se sont suicidés parce qu’il y avait plus à boire, y avait plus à manger. » Depuis que les pirogues partent vers l’Europe, c’est la première fois que j’entends parler de gens qui se sont donné la mort parce qu’ils avaient faim et soif. Ces gens sont coriaces et ont toujours l’espoir de s’en sortir, jusqu’à leur dernier souffle. Regardez à la télé les pirogues qui arrivent en Espagne. Il y a souvent des morts et des gens déshydratés ou dans un état lamentable, mais on ne parle pas de suicidés.

Après, il nous dit qu’ils n’étaient plus qu’une dizaine parce que la pirogue qui tanguait en avait jeté quelques uns. Ici, un petit calcul s’impose. Ils étaient 50. Mourad en jette 7. Il reste donc 43. Maintenant, il n’en reste plus que 10. Et 43-10 = 33. Veut-il nous faire croire que 33 se sont suicidés ou sont tombés accidentellement dans l’océan ? Ça fait quand même beaucoup et ce n’est pas du tout facile à avaler. L’instinct de survie est plus tenace que ça. Aussi, pense-t-on à se compter quand on est dans une telle situation pour savoir si on est neuf ou dix ?

Il pousse le bouchon plus loin en disant que l’odeur des cadavres dans la pirogue les importunait. Mais voyons ! Pourquoi ces 10 survivants sont-ils restés avec des cadavres en putréfaction dans la pirogue pendant une semaine ? Omar dit que l’odeur était insupportable. Dans ce cas, mon cher, on prie pour eux et on les balance dans la mer. Ou bien ?

Mourad se suicide, selon Omar, en buvant du gasoil. Tiens ! Comment ce monstre, comme il l’appelle, qui tue pour sauver sa peau, peut-il avoir des problèmes avec sa conscience au point de se suicider ? Le comble, Omar dit que dans ces conditions-là, on cesse de penser, on devient animal. Comment donc imaginer que Mourad, un monstre dès le départ, se mette, lui, à penser ?

Brusquement, Omar s’endort ou s’évanouit après avoir utilisé sa dernière énergie pour lancer un cri de détresse en voyant un navire se diriger vers leur pirogue. Ça me rappelle le film « Titanic » et le radeau de la Méduse, mais ici, une partie du film est « volé ». On ne saura pas comment sont morts les neuf autres. Il se réveille, récupéré par un cargo espagnol qui l’a « débarqué à Fuerteventura, aux Canaries, au milieu des gens qui bronzaient sur la plage. » Oh ! Que c’est émouvant ! J’en pleure presque… de honte, oui. Les journalistes devraient faire des recherches pour retrouver ce cargo. Omar doit quand même se souvenir de la date.

Il dit, parlant de son arrivée en Europe : « Pour la première fois de ma vie, j’ai eu le choix entre le Coca et l’eau, une eau fraîche en plus. » Alors là, c’est vraiment trop. S’il avait deux millions de francs CFA à payer au passeur, il avait donc de quoi s’acheter une bouteille de Coca et de l’eau fraîche dans n’importe quelle ville du Sénégal.

Il va encore plus loin, déclarant que nos familles préfèrent que leurs fils soient au fond de l’océan plutôt que de les voir revenir d’Europe les mains vides. Ah Bon ? J’en apprends des choses.

Il raconte : « Aux Canaries, les autorités m’ont mis dans un avion pour Barcelone. Et j’ai rejoint Paris dans un camion de fruits de mer. J’ai failli mourir gelé dans la chambre froide. » Ndeysaan ! Passez-moi un mouchoir, waay, pour que j’essuie mes larmes. Rester vivant dans la chambre froide, de Barcelone à Paris, même un esquimau aurait du mal à le faire. Ce garçon est vraiment très fort. Il poursuit : « À Paris, je me suis fait expulser. Retour au Sénégal… Finalement, j’ai eu une bourse pour aller étudier en France. »

Ah bon ? Pour avoir une bourse, je croyais qu’il faut soit avoir le bras long, c’est-à-dire connaître des gens très influents, ce qui signifie riches, ou être un excellent étudiant. Quelqu’un qui ne mange pas tous les jours n’a pas dans son entourage des riches qui veulent l’aider. Et un brillant étudiant, sachant qu’il a un bel avenir devant lui, ne laisse pas tomber ses études pour aller risquer sa vie dans la mer. Et puis, comment peut-il abandonner ses études pendant plus de trois ans à essayer de se rendre en France, puis retourner au Sénégal et obtenir une bourse ?

Supposons que son histoire est vraie. Dans ce cas, comment ose-t-il, maintenant qu’il est bien installé à Paris, dire qu’il hait son pays (le Sénégal) alors qu’après toutes ses terribles aventures infructueuses, c’est ce pays qui lui a donné une bourse d’étudiant, donc un billet d’avion pour voyager confortablement et un séjour en toute légalité en France ? Si ce n’est pas de l’ingratitude, dites-moi ce que c’est.

Il y a dans ses paroles et écrits un manque criant de crédibilité. La partie la plus hilarante de l’interview est quand il fait semblant d’être sur le point de pleurer et dit « excusez-moi » Ha ! Ha ! Pourquoi ne dit-il pas que c’est un roman qu’il imaginé en s’inspirant des récits des aventuriers au lieu de vouloir nous faire gober ces sornettes qui n’attendrissent que les Tubaab (Occidentaux) à qui il peut raconter qu’il dormait dans les arbres, avec tous les membres de sa famille, pendant que des lions affamés rôdaient autour ? En tout cas, il ne manque pas d’imagination. J’aime bien le passage où il écrit que sa mère lui avait donné un grigri qu’il avait attaché autour de sa taille avec un fil en peau de léopard. Ça fait très exotique en effet. Signalons qu’il avait auparavant publié deux livres sans succès. Cette fois-ci, il a mis le paquet. Bravo ! La littérature sénégalaise a de beaux jours devant elle.

Mais on peut gagner de l’argent sans mentir et sans cracher sur son pays d’origine.

Bathie Ngoye Thiam, Un Sénégalais choqué par cette histoire à dormir debout.

Voir encore:

La rocambolesque imposture d’Elissa Rhaïs

Laurence Vidal

Le Figaro

28/03/1996

L’empire français brillait de tous ses feux. Dans la capitale, la mode était à l’exotisme, à l’orientalisme et au paternalisme colonial. En cet automne 1919, une musulmane anonyme débarquait à Paris avec ses trois enfants. Riche de deux manuscrits et d’une lettre de recommandation, celle qui se faisait appeler Elissa Rhaïs partait à la conquête des lettres. Bientôt, son nom serait sur toutes les lèvres.. Tandis que les éditions Plon publiaient Saada la Marocaine, un roman, la nouvelle Le Café chantant trouvait place dans les colonnes de La Revue des Deux-Mondes, alors antichambre de l’Académie française.

Aussitôt la critique s’émouvait qu’une «petite musulmane d’Algérie» eût «toute jeune exprimé le désir de fréquenter l’école française de Blida et d’apprendre notre langue». Ici, on saluait «ce talent naturel si franc, cet art de pousser le récit à sa fin, ce don d’évoquer les choses et les gens, de les faire vivre dans leur milieu et parler avec leur accent». Ailleurs, on s’extasiait sur ce «bavardage oriental tempéré par la mesure française». Partout, de La Revue bleue au Journal des débats ou aux Nouvelles Littéraires, on accueillait à bras ouverts cette petite musulmane courageuse et géniale, dont «la plume magique» et «la rare puissance d’évocation» n’avaient pas fini d’épater.

Pendant près de vingt ans, Elissa Rhaïs ne cessera de publier avec un succès grandissant. Kerkeb, danseuse berbère, La Fille des pachas, L’Andalouse, Les Juifs ou la Fille d’Eléazar.. Truffés d’épices, d’eau de rose et de proverbes locaux, sa douzaine de romans, ses nouvelles et ses pièces de théâtre ressuscitaient les coutumes, les couleurs, les saveurs d’un Proche-Orient de légende. Traversés par la passion, muselés par les tabous, ensanglantés par la fatalité, ce n’était que contes merveilleux et tragiques; mirages situés à mi-chemin des Mille et une Nuits et des ouvrages de Pierre Loti ou des frères Tharaud. Conférences, chroniques dans les journaux, voyages, réceptions : Elissa Rhaïs, qui jamais ne se déplaçait sans celui qu’elle présentait comme son fils aîné, Raoul, de dix-huit ans son cadet, fut reçue partout et partout honorée. Dans son appartement luxueux du boulevard Saint-Jacques, les admirateurs qui lui faisaient fête s’appelaient Gide, Mauriac, Colette, Morand ou Sarah Bernhardt. Sa gloire était telle, et son talent – que seul le critique Billy, à l’époque, osa mettre en doute -, et ses mérites, que plus d’une personnalité la soutint lorsqu’elle s’avisa d’aspirer à la Légion d’honneur. Barthou et Poincaré furent de ceux-là, qui en 1938 lui accordaient leur appui.

En vue de lui décerner la rosette, on procède donc à l’enquête d’usage… En 1939, le scandale éclate : Leila Bou Mendil (également connue. sous le nom de Rosine Boumendil), alias Elissa Rhaïs, est illettrée, presque analphabète! Elle n’a fait que signer les livres écrits par son prétendu fils, en fait un parent pauvre, Raoul Dahan, qu’elle tient sous sa coupe financière et amoureuse depuis plus de vingt ans. Lorsque, en décembre, reçue au ministère de l’Instruction publique, où elle espère l’annonce officieuse de sa décoration, Elissa Rhaïs se voit démasquée, elle s’évanouit. De ce coma, elle ne se relèvera pas. Et mourra quelques mois plus tard, oubliée de tous.

Le scandale est étouffé. Le monde de l’édition, victime de la géniale imposture, opte pour la conspiration du silence. La France en guerre a d’autres. drames à pleurer. Toute trace s’apprête à disparaître de la naguère célèbre Elissa Rhaïs… Toute trace? Pas forcément. Car Raoul Dahan, plus anonyme que jamais, mais marié et père de famille, va, sur son lit de mort, confier à son fils son secret et tous ses manuscrits précieusement conservés. Quatorze ans plus tard, en 1982, ce fils prendra la plume (1). Sous le nom de Paul Tabet, il clamera à la face du monde la fabuleuse histoire d’un jeune homme pauvre, juif d’Alger pétri de culture française, qui, tombé sous la coupe d’une énergique cousine, la laissera signer les milliers de pages qu’il écrira au fil de vingt années. Dans ce récit romanesque en diable, où certains noms sont maquillés, et qu’il présente, précisément, comme un «roman», Paul Tabet racontera au passage le personnage extrême de Leïla Bou Mendil, née en 1882 à Blida, de père musulman et de mère juive, mariée à l’âge de 17 ans, recluse quinze ans durant dans un harem, où elle frôle la folie. De cette même Leïla/Rosine, rendue à la liberté par la mort de son mari, bientôt riche héritière, et qui s’entiche du timide cousin dont elle fait son secrétaire et son amant. D’elle, toujours, immonde et fascinante, ancienne captive devenue geôlière, qui conte à son «protégé» les récits merveilleux entendus au harem, histoires qui nourriront les premiers textes de Raoul. D’elle, enfin, splendide comédienne qui, se joue du Tout-Paris avec un panache qui force l’admiration…

Après la mort d’Elissa Rhaïs, Raoul n’écrira plus. De toute façon, les portes de l’édition lui sont fermées. Et lorsque, au nom du père, Paul Tabet exhume le passé, et la mystification, il est violemment contesté par les parents d’Elissa, qui, à leur tour, l’accusent… d’imposture. La réédition, cette année, du roman Le Sein blanc ressemble à une réhabilitation. On y découvre l’atmosphère hautement sentimentale, faite d’amours impossibles, de violences cachées et d’interdits vengeurs, qui fit le succès d’Elissa Rhaïs.

Mais si le charme désuet est indéniable, de cet Orient d’Epinal plus conforme aux goûts des années 20 qu’aux nôtres, le plus romanesque est ailleurs : dans la maléfique emprise qu’exerça autrefois une femme blessée sur un très jeune homme, histoire d’une fabuleuse fusion d’identités, contée par Paul Tabet avec une grande sensibilité.

(1) Elissa Rhaïs, par Paul Tabet, Grasset, 1982.

LE SEIN BLANCD’ELISSA RHAÏS.L’Archipel, 98 F.

Voir enfin:

FRANCE 2 20.50

ELISSA RHAIS, une imposture littéraire

Paul De Brem

La Vie

9 septembre 1993

Dans les années 30, en Algérie, une riche et magnifique jeune femme, mi-juive mi-arabe, et qui vit seule avec ses domestiques, accueille chez elle Raoul, le fils d’une parente. Leïla et Raoul tombent amoureux. Lui, fasciné par ses talents de conteuse, écrit la vie de Leïla dans un roman qui connaît un grand succès. Elle, pourtant analphabète, s’en prétend l’auteur sous le pseudonyme d’Elissa Rhaïs, afin de pénétrer les milieux littéraires parisiens, d’en devenir la coqueluche et d’obtenir la revanche sur la vie qu’elle attend depuis toujours.

Elissa Rhaïs est l’histoire vraie d’une imposture littéraire, révélée au grand public en 1982 par le propre fils de Raoul, lequel lui a tout raconté avant de mourir, et confirmée par des études graphologiques. Le téléfilm tiré de cette rocambolesque histoire, admirablement interprétée par Anne Canovas et Emmanuel Salinger, explore aussi les complexes relations amoureuses entre une très séduisante dissimulatrice un rien mythomane et son « nègre », tenu par son amour de cacher la vérité et de jouer le rôle que sa maîtresse lui impose.

Elle, particulièrement, paraît mystérieuse: d’où lui vient ce désir de mystification ? Sensuel et somptueux, le Maghreb évoqué ici par des images très soignées est celui des fontaines, des mosaïques et de la lumière. Ce téléfilm français décidément très riche se veut aussi une réflexion sur la vérité en littérature: à quel moment une histoire vraie, mais romancée, devient-elle mensonge ?


Classes moyennes: L’addition des tares de la société américaine et de notre vieux socialisme continental (Back in ’55 we were makin’ thunderbirds)

11 février, 2012
We were makin’ thunderbirds They were long and low and sleek and fast They were all you ever heard Back in ’55 We were makin’ thunderbirds Now the years have flown and the plants have changed And you’re lucky if you work … Bob Seger
La pièce de Patrick Süskind, La Contrebasse, fournit une image particulièrement réussie de l’expérience douloureuse que peuvent avoir tous ceux qui, comme le contrebassiste au sein de l’orchestre, occupent une position inférieure et obscure à l’intérieur d’un univers prestigieux et privilégié, expérience d’autant plus douloureuse sans doute que cet univers, auquel ils participent juste assez pour éprouver leur abaissement relatif, est situé plus haut dans l’espace social. Cette misère de position, relative au point de vue de celui qui l’éprouve en s’enfermant dans les limites du microcosme, est vouée à paraître « toute relative », comme on dit, c’est-à-dire tout à fait irréelle, si, prenant le point de vue du macrocosme, on la compare à la grande misère de condition ; référence quotidiennement utilisée à des fins de condamnation (« tu n’as pas à te plaindre ») ou de consolation (« il y a bien pire, tu sais »). Pierre Bourdieu
La difficulté est de vivre avec un revenu égalitaire de pays socialiste dans un pays qui ne l’est pas. Louis Chauvel
Ce qui frappe Caroline Ibos, c’est la « confiance fondée sur rien ». Des femmes diplômées censées être rationnelles confient « ce qu’elles ont de plus cher » (et les clés de l’appartement) à une quasi inconnue, dont elles vérifient rarement les références, le titre de séjour si elles sont étrangères ou le niveau d’études. Le fait qu’elles soient mères compte davantage : c’est sur une capacité d’amour intuitivement perçue qu’elles recrutent. Sur l’intérêt porté à l’enfant, sur une gaieté, une douceur, un corps de nourrice… Autant de stéréotypes attachés aux mères dont ces femmes actives tentent justement de s’affranchir pour elles-mêmes ! Autre surprise, pour la chercheuse : des personnes éduquées, non racistes, s’approprient à cette occasion une vulgate raciste qui circule oralement au sujet des nounous. « Les Africaines sont maternelles mais peu portées sur les tâches ménagères », « Les Asiatiques sont propres mais froides »… (…) Or il s’avère bien compliqué d’être employeuse à l’intérieur de sa propre maison. D’avoir une domestique, sans forcément disposer des codes de la grande bourgeoisie. Les employeuses ressentent un certain inconfort : elles se rendent compte de leur pouvoir quasiment sans limites, si ce n’est celles que leur impose leur propre sens moral. « Elles savent qu’elles en demandent trop, résume Mme Ibos, mais la nounou leur permet de réaliser leur rêve de réussite familiale et sociale. » (…)   Elles disent souvent : «Une bonne nounou, c’est une nounou qui ne fait pas ce travail que pour l’argent.» Malentendu fondamental ! Elle est là pour gagner sa vie, même si elle fait preuve de sollicitude et d’affection envers les enfants. » (…) Aux yeux des nourrices, le couple et la famille française ne fonctionnent pas très bien. Elles n’envient guère ces femmes qui les emploient. « Ma patronne, elle a une belle maison mais elle est malheureuse. » Leur vie est dure, elles travaillent tout le temps, sont stressées, ne savent pas se détendre. « La figure de la nounou éclaire les relations restées inégales entre sexe autour des questions domestique et familiale. Les femmes fuient l’humiliation en humiliant une tierce personne », pose l’universitaire. Au lieu d’affronter d’épuisants et humiliants conflits avec leur compagnon, les employeuses se déchargent sur elles. Les chemises ne sont pas repassées ? « La nounou ne fait plus rien… »
Femmes noires au service de familles blanches, effectuant des tâches dévaluées, la situation de ces employées parle aussi du fossé entre les « races », à en croire Mme Ibos. L’une voit sa patronne comme toute-puissante et riche, l’autre demeure sous l’influence de préjugés. Ce que les parents n’imaginent pas, c’est la rancoeur, profonde et douloureuse, vis-à-vis de la colonisation, chez ces migrantes qui arrivent d’une ancienne colonie française. Elles disent : « Je fais l’Antillaise », avec ce sentiment que se perpétue la domination coloniale.
Mais ce que le livre de Caroline Ibos raconte peut-être le mieux, c’est la confrontation, en appartement, de classes sociales distinctes. Situation exceptionnelle dans la société française, où ces deux bouts de l’échelle sociale se croisent parfois mais ne se côtoient pas. « Pour les employeuses, être confrontées à la faiblesse de l’autre est une souffrance. Les signes de pauvreté gênent – le manteau moche dans l’entrée, les sandales portées pieds nus l’hiver… Ils sont le rappel de ce qu’elles ont envie d’oublier, de tout ce dont elles ne peuvent se sentir totalement irresponsables. » De ce contre quoi est construit l’appartement familial, havre de paix dans un monde violent.
Avec la nounou, la bulle protectrice éclate. Arrivent le politique, la misère du monde. Au final, cette proximité des classes ne les rapproche pas, constate, pessimiste, Mme Ibos. « L’employeuse fait bien de petits cadeaux compassionnels, mais réserve sa pitié à des causes ou des victimes bien plus éloignées d’elle. Entre les deux femmes, aucune vraie relation ne se tisse. » Paradoxalement, comprend-on, cette confrontation de classes est moins douloureuse côté nounous. Elles ne la vivent pas entièrement comme une humiliation parce qu’elles ne sont pas réduites à leur condition de domestique. Elles sont aussi autre chose. En Afrique, elles ont un lieu de réussite. Elles pourront se faire construire une maison. Le Monde
Chantal, nounou, 33 ans est ivoirienne. Cela fait dix ans qu’elle garde des enfants dans des familles françaises. Elle a une fille de 16 ans au pays, rêve de devenir caissière pour ne plus avoir affaire aux parents. Pascale Kremer
Quand on embauche quelqu’un à domicile, dans son intimité, qu’on n’a jamais employé personne auparavant, on est mal à l’aise. Quelle est la bonne distance ? C’est une relation compliquée. On est dans la dépendance. Le lundi matin, j’attends la nounou comme la Madone, le bébé dans les bras, devant la porte. Elle le sait… Ma première nounou était ivoirienne, je l’ai recrutée alors qu’elle n’avait pas l’air organisée, pour sa chaleur humaine avec l’enfant. Au début, c’est toujours très bien. Puis, au bout d’une année, il y a comme une fatigue réciproque. Elle rentrait tard en plein hiver avec mon fils, il a attrapé une pneumonie, j’ai perdu confiance. J’ai embauché une nounou algérienne très professionnelle. C’était une femme intelligente, on prenait un café ensemble le matin, une proximité s’est installée. Je lui rendais des services mais elle, elle râlait quand j’avais un quart d’heure de retard. Là, j’ai compris que j’avais un problème de positionnement, qu’on peut être gentille, intellectuelle de gauche, mais qu’il faut rester dans une relation professionnelle où tout est contractualisé. Ma nounou actuelle est tibétaine. L’avantage, c’est que je ne ressens pas de ressentiment envers la France, comme avec les nounous d’origine africaine pour qui, quoi qu’on fasse, la relation est décryptée à travers le filtre exploiteur-exploité. Charlotte (chercheuse et employeuse d’une nounou tibétaine)
En caricaturant, à l’ouest, la référence serait la nurse anglaise, stricte et froide. Avoir une nounou qui garde les enfants, leur apprend l’anglais et fait le ménage: c’est un rêve de parent! Dans les quartiers nord et est, les familles disent par contre plus souvent privilégier la tendresse dans l’éducation et emploient plus souvent des nounous africaines. Caroline Ibos
Le recours à ces nurses anglaises version XXIe siècle n’est plus l’apanage des seuls Parisiens ou des plus fortunés. Avec les aides de la CAF (Caisse d’allocations familiales) pour la garde d’enfant et après déduction d’impôts, ce service coûte en moyenne 4 ou 5 euros l’heure. « Embaucher une étudiante anglophone anglaise le mercredi ou pour la sortie des classes revient moins cher que de payer une garde et des cours d’anglais en plus », souligne Catherine Leroy, créatrice de l’agence Le Répertoire de Gaspard. Quant aux traditionnelles jeunes filles au pair anglaises, logées par les familles, elles se font rares. «Confrontées à une demande forte, elles n’acceptent plus que des offres dans le centre de Paris et demandent parfois 150 euros par semaine», commente Linda Bergonzi, créatrice de la plate-forme d’annonces ABC Families. « Nous sommes sollicités par des familles franco-françaises plutôt aisées mais aux profils très variés qui estiment que leurs enfants doivent travailler leur accent dès le plus jeune âge », décrit Antoine Gentil, fondateur et directeur de Babyspeaking. Les autres demandes émanent d’expatriés de retour en France et désireux d’entretenir les acquis de leurs petits dans une autre langue. «Certains cherchent des baby-sitters qui parlent allemand, espagnol, chinois ou russe», précise Antoine Gentil. Après quatre ans passés à Madrid, Mathilde mise par exemple sur une jeune fille hispanophone pour éviter que ses filles de 6 et 9 ans «perdent» leur espagnol. Le Figaro
En France, nous avons tendance à ne traiter des problèmes qu’avec retard (…) parvenus aujourd’hui au troisième stade que constitue la découverte des « classes moyennes à la dérive », je crains qu’il ne nous faille bientôt aider des dizaines de millions de nos concitoyens. Avec l’argent de qui ? C’est là qu’est la clé du paradoxe français. D’un côté, les inégalités de rémunération ont explosé avec une polarisation des revenus salariaux aussi forte qu’aux Etats-Unis  (…) D’un autre côté, la France fait partie des très rares pays développés où les inégalités de revenu disponible après impôt n’ont quasiment pas évolué en trente ans – si l’on oublie le patrimoine, bien sûr. (…) Mais, du point de vue des classes moyennes au travail aujourd’hui – fonctionnaires, salariés du secteur privé ou chefs d’entreprise de taille intermédiaire –, ce très haut niveau de protection va de pair avec le sentiment de tenir la société à bout de bras (par les cotisations sociales, les impôts et les contributions de tous ordres) pour ne jamais, au bout du compte, jouir vraiment du système. (…) Beaucoup ont l’impression de payer à fonds perdus pour un système de santé dont on ne bénéficie jamais (…) dans un pays qui redistribue 56% de son PIB (…) Il règne, au cœur même de la société française, le sentiment obscur que personne ne bénéficie positivement du système alors que quelques-uns en abusent véritablement. (…) dans un pays où la dépense publique est si forte (…) C’est pourquoi, sans dédouaner de ses responsabilités le capitalisme conservateur qui caractérise notre pays, où il est plus facile d’être rentier qu’entrepreneur, nous devons nous interroger sur le rôle ou la responsabilité qu’ont pu avoir certains gouvernements socialistes dans leur action vis-à-vis du salariat, voire à l’égard de l’idée même de travail, en particulier vis-à-vis de la notion de « travail fier » que nous devons à Victor Hugo. (…) Dès lors, coincées entre un faux libéralisme qui ne fait de place qu’à l’initiative des héritiers et un faux socialisme qui a remplacé l’idée de justice sociale par une pensée rigide d’ayants-droit, les catégories moyennes risquent bien de subir l’addition des tares de la société américaine et des tares de notre vieux socialisme continental : société statutaire calcifiée, égalitarisme de privilégiés hypocrites, absence de professionnalisme frisant la désinvolture, identification de la pensée 1968 à l’idée d’avenir, clientélisme voire système de resquille et de fraude généralisées… Louis Chauvel

« Société statutaire calcifiée, égalitarisme de privilégiés hypocrites, absence de professionnalisme frisant la désinvolture, identification de la pensée 1968 à l’idée d’avenir, clientélisme voire système de resquille et de fraude généralisées », « deuil de ce qui faisait son identité : le travail fier » …

« Coincées entre un faux libéralisme (…) d’héritiers et un faux socialisme (…) d’ayants-droit » et  exposées à « l’addition des tares de la société américaine et de notre vieux socialisme continental »  …

Avec le « sentiment de tenir la société à bout de bras (…) pour ne jamais, au bout du compte, jouir vraiment du système (…) et le sentiment obscur que personne ne bénéficie positivement du système alors que quelques-uns en abusent véritablement » (…)

A l’heure où, fidèle à son habitude, la France ne s’est toujours pas résolue à faire les réformes que les pays nordiques comme la Nouvelle Zélande ou le Canada ont faites depuis au moins deux  décennies

Se prépare à remettre au pouvoir un parti qui, toujours pas  revenu de ses illusions socialisantes, a largement contribué à l’anomie actuelle …

Comment ne pas reconnaitre, dans le portrait ô combien ressemblant qu’en fait le spécialiste des classes moyennes Louis Chauvel dans le magazine Books, le sort particulièrement difficile de nombre d’entre nous?

Comme, dans le recours aux nounous africaines épinglé par la sociologue Caroline Ibos,  les tentatives de plus en plus désespérées des derniers rescapés qui (s’ils n’ont été – nos deux chercheurs se gardent bien d’en parler! –  définitivement rétamés par le divorce) peuvent encore se payer nos centre-villes  (ou en tout cas, à défaut de l’ouest, leurs quartiers nord ou est) pour « réaliser leur rêve de réussite familiale et sociale »?

Louis Chauvel : « Les classes moyennes françaises sont écartelées »

Malgré une polarisation des revenus aussi forte qu’aux États-Unis, les inégalités ne se sont pas creusées en France ces trente dernières années. Notre modèle, fondé sur la redistribution, est-il tenable ? Le sociologue Louis Chauvel fait le point sur la question.

Faites-vous pour l’avenir des classes moyennes françaises un diagnostic aussi lugubre que Don Peck, dans son enquête parue dans The Atlantic et traduite dans le numéro de février de Books, pour les classes moyennes américaines ?

Le problème, en France, est que les classes moyennes tombent de plus haut. Dans les années 1990 encore, aussi bien chez les sociologues Henri Mendras et Alain Touraine que dans la vision d’un Jacques Delors, la question sociale était marquée par l’opposition suivante. D’un côté, les classes moyennes – deux Français sur trois, disait Giscard D’Estaing en 1977 – incarnaient le bel équilibre d’un confort intermédiaire, modeste et harmonieux. De l’autre, les extrêmes, à l’écart de ce monde parfait : les « nouveaux pauvres », qui en étaient exclus par le bas, et les privilégiés, qui en étaient exclus par le haut. Ce beau rêve des classes moyennes stables et équilibrées, qui frise l’idéal social d’Aristote ou de Confucius, se délite et laisse place à une réalité plus inquiétante : aujourd’hui, c’est au centre même de la société que nous mesurons des tensions nouvelles, qui ne sont pas fantasmées et psychologiques, mais bien réelles.

Dans Les classes moyennes à la dérive, en 2006, j’ai utilisé la métaphore du morceau de sucre au fond de la tasse à café pour caractériser la dynamique sociale française : dans la partie haute du sucre, rien ne se passe, en apparence, alors que la déliquescence qui ronge les parties inférieures remonte progressivement par capillarité, et que tout l’édifice finira par s’écrouler si rien n’est fait.

En France, nous avons tendance à ne traiter des problèmes qu’avec retard. Il nous a fallu dix années de chômage de masse pour détecter enfin, au milieu des années 1980, la « nouvelle pauvreté », et nous avons inventé le RMI en 1989 ; il couvre aujourd’hui un million de personnes. Il a fallu attendre le milieu des années 1990, et Emmanuel Todd, pour prendre conscience de la nouvelle fracture sociale – la rupture entre les classes populaires et les classes moyennes ; pour colmater la brèche, nous avons inventé la CMU (4 millions de bénéficiaires) et la Prime pour l’emploi (9 millions). Si nous allons au bout de cette logique, parvenus aujourd’hui au troisième stade que constitue la découverte des « classes moyennes à la dérive », je crains qu’il ne nous faille bientôt aider des dizaines de millions de nos concitoyens. Avec l’argent de qui ?

C’est là qu’est la clé du paradoxe français. D’un côté, les inégalités de rémunération ont explosé avec une polarisation des revenus salariaux aussi forte qu’aux Etats-Unis, comme le montre David Autor, du MIT. Il en résulte l’apparition d’un large sous-prolétariat exclu de l’« emploi décent », si l’on veut bien désigner ainsi le travail stable de niveau intermédiaire caractéristique de la société salariale des années 1970. D’un autre côté, la France fait partie des très rares pays développés où les inégalités de revenu disponible après impôt n’ont quasiment pas évolué en trente ans – si l’on oublie le patrimoine, bien sûr. Cette stabilité serait une très bonne chose s’il s’agissait d’éviter les dégradations humaines et sociales liées à la pauvreté de masse telle qu’on peut l’observer dans des régions entières des Etats-Unis : Detroit, Baltimore ou Pittsburgh sont autant de noms qui évoquent l’horreur postindustrielle américaine. Mais, du point de vue des classes moyennes au travail aujourd’hui – fonctionnaires, salariés du secteur privé ou chefs d’entreprise de taille intermédiaire –, ce très haut niveau de protection va de pair avec le sentiment de tenir la société à bout de bras (par les cotisations sociales, les impôts et les contributions de tous ordres) pour ne jamais, au bout du compte, jouir vraiment du système. Pour ne rien dire des affres d’un monde du travail qui, dans le public comme dans le privé, apparaît comme un lieu de maltraitance systémique, où le management semble parfois vouloir dégoûter les salariés.

Beaucoup ont l’impression de payer à fonds perdus pour un système de santé dont on ne bénéficie jamais (en ville, où sont les généralistes à 23 euros disponibles hors des heures de bureau et que la mutuelle remboursera intégralement ?), pour une retraite lointaine dont l’horizon s’éloigne à mesure que l’on s’en approche, pour un parc de logements sociaux où abondent les situations d’injustice flagrante. Si les mannes célestes de l’Etat pourvoyeur de bien-être allaient réellement, en France, dans le sens de la justice sociale, dans un pays qui redistribue 56% de son PIB, il n’y aurait pas de problème. Mais les classes moyennes n’y croient plus.

Il règne, au cœur même de la société française, le sentiment obscur que personne ne bénéficie positivement du système alors que quelques-uns en abusent véritablement. Pour le salarié de niveau intermédiaire, le travail régulier, qualifié, inscrit dans le long terme, ne rapporte plus : en 1970, la seule possession d’un diplôme permettait de se loger sans l’aide de personne ; en 2012, quel que soit le milieu social, le soutien des parents reste essentiel pour les moins de 50 ans. En définitive, beaucoup peinent à comprendre comment, dans un pays où la dépense publique est si forte, les difficultés sociales peuvent être aussi prégnantes. C’est pourquoi, sans dédouaner de ses responsabilités le capitalisme conservateur qui caractérise notre pays, où il est plus facile d’être rentier qu’entrepreneur, nous devons nous interroger sur le rôle ou la responsabilité qu’ont pu avoir certains gouvernements socialistes dans leur action vis-à-vis du salariat, voire à l’égard de l’idée même de travail, en particulier vis-à-vis de la notion de « travail fier » que nous devons à Victor Hugo. Entre la retraite à 60 ans, les 35 heures, le décrochement du salaire net par rapport au vrai coût de la vie, et notamment du logement, l’explosion du coût des mutuelles, la difficulté croissante à se soigner ou accéder au logement social lorsqu’on n’a pas toute sa semaine pour soi, la figure du travailleur se rapproche de celle du martyr pour les membres concernés des classes moyennes.

Dès lors, coincées entre un faux libéralisme qui ne fait de place qu’à l’initiative des héritiers et un faux socialisme qui a remplacé l’idée de justice sociale par une pensée rigide d’ayants-droit, les catégories moyennes risquent bien de subir l’addition des tares de la société américaine et des tares de notre vieux socialisme continental : société statutaire calcifiée, égalitarisme de privilégiés hypocrites, absence de professionnalisme frisant la désinvolture, identification de la pensée 1968 à l’idée d’avenir, clientélisme voire système de resquille et de fraude généralisées… Tels sont les reproches que les classes moyennes en souffrance adressent au système social contemporain (1). La décennie sera marquée par cette prise de conscience. Les Français ne deviendront jamais des Américains, mais les membres d’une société à statut (ce que les Etats-Unis ne seront jamais) privés de protection sociale.

La désindustrialisation touche-t-elle également la France de manière redoublée ?

Depuis trente ans, face à la révolution des transports maritimes et aériens qui a mis en concurrence directe des ouvriers à 2 000 dollars par mois avec des ouvriers à 100 dollars, les pays développés ont réagi très diversement. La stratégie implicite des Etats-Unis est très simple : ce défi n’est pas si grave tant que le travail reste au centre de tout, chose possible à condition de laisser filer les inégalités ; résultat, les Etats-Unis deviennent à la fois un pays hyper développé et un pays en développement. Et l’on voit des communautés urbaines opulentes jouir d’un bien-être de niveau helvétique alors qu’à quelques kilomètres de là, il est des quartiers où l’espérance de vie peut-être comparable à celle de certains pays africains. Les meilleures universités peuvent être des ilôts géographiques cotoyant les pires difficultés sociales. Surtout, pour les classes moyennes inférieures, le travail industriel, riche et qualifiant, parti au loin, est remplacé par un travail de service pauvre. Cette équation, intenable en France, fonctionne aux Etats-Unis parce la population est convaincue qu’il n’existe pas de sot métier pour qui sait en saisir les opportunités. Pour renouveler chaque fois le rêve américain, l’exemple du balayeur devenu manager ou P-DG est sans cesse rappelé. Evidemment, cet exemple n’a pas de réalité statistique très différente de celle qu’elle a en Europe, mais chaque nouvelle génération d’immigrant (des fondateurs aux Irlandais, puis des Italiens aux Hispaniques, et maintenant des Chinois aux Indiens) a eu plus que l’espoir de se faire une place au soleil.

Cela étant, bien sûr, une partie des Américains entretient le souvenir de l’âge d’or des classes moyennes dans les années 1950, une période qui a réellement existé, quand l’ouvrier presque analphabète pouvait devenir technicien et avait la quasi-certitude de pouvoir envoyer ses enfants à l’Université. Cette mémoire d’un âge d’or perdu se transmet, en Amérique, sur plusieurs générations. Depuis les années 1970 et la mise en concurrence de l’ouvrier américain avec celui des pays à bas salaire, les Etats-Unis ont maintenu l’hypothèse que le marché permettrait spontanément la conversion du mécanicien automobile en mécanicien d’aviation ou en spécialiste de la logistique. En réalité, autour de Detroit, Flint, Cleveland, Philadelphie et tant d’autres villes industrielles, des banlieues de toutes appartenances ethniques sont devenues des déserts économiques peuplés d’une humanité en deuil de ce qui faisait son identité : le travail fier. L’anthropologue Katherine Newman, dans son livre Falling from Grace (« déchoir »), paru en 1999, décrivait ainsi fort bien l’expérience d’individus confrontés à la déchéance sociale. Une moitié de la population parvient à sortir grandie de l’épreuve, mais pas l’autre.

Voir aussi:

Les mères et leurs nounous, je t’aime moi non plus

Pascale Kremer

Le Monde

01.02.12

Pour la première fois, une sociologue décrypte les relations complexes entre les parents et leurs employées à domicile d’origine africaine

Une poignée de femmes noires, dans un square, serrées à trois ou quatre par banc, surveillent des enfants blancs. Personne ne les remarque, la scène est, à Paris, d’une absolue banalité. Caroline Ibos, elle, a pris le temps de les voir. Cette enseignante en sociologie politique à l’université Rennes-II a mené une enquête inédite sur les nounous africaines qui viennent garder à domicile les enfants des couples bi-actifs parisiens. Durant trois ans, fréquentant jour après jour le même square, elle a gagné la confiance d’une douzaine de femmes ivoiriennes qui se sont confiées, puis elle est passée de l’autre côté du miroir, rencontrant quelques dizaines d’employeurs français.

Son livre, Qui gardera nos enfants ? (Flammarion), sort le 8 février. Passionnant. Révélateur d’un état de la société française – inégalité des sexes dans la sphère domestique, étanchéité des classes sociales, persistances de préjugés raciaux… Et sans doute un rien perturbant pour les parents puisque ces nounous introduites dans l’intimité des foyers se sont transformées à cette occasion en ethnologues des familles françaises.

Tout commence par un recrutement qui tient du cérémonial. C’est en général un samedi après-midi, l’appartement est bien rangé, le ou les enfant(s) à garder et leurs parents sont installés au salon, dans une mise en scène de la famille idéale. La postulante est d’abord jugée sur sa ponctualité et sa capacité à trouver le domicile. Puis la future employeuse dirige l’entretien, le père allant et venant le plus souvent.

Ce qui frappe Caroline Ibos, c’est la « confiance fondée sur rien ». Des femmes diplômées censées être rationnelles confient « ce qu’elles ont de plus cher » (et les clés de l’appartement) à une quasi inconnue, dont elles vérifient rarement les références, le titre de séjour si elles sont étrangères ou le niveau d’études. Le fait qu’elles soient mères compte davantage : c’est sur une capacité d’amour intuitivement perçue qu’elles recrutent. Sur l’intérêt porté à l’enfant, sur une gaieté, une douceur, un corps de nourrice…

Autant de stéréotypes attachés aux mères dont ces femmes actives tentent justement de s’affranchir pour elles-mêmes ! Autre surprise, pour la chercheuse : des personnes éduquées, non racistes, s’approprient à cette occasion une vulgate raciste qui circule oralement au sujet des nounous. « Les Africaines sont maternelles mais peu portées sur les tâches ménagères », « Les Asiatiques sont propres mais froides »… Il est vrai que saisir une personne à partir de stéréotypes « permet implicitement de justifier sa subordination sociale », analyse Caroline Ibos.

Dans les faits, nous explique-t-elle, la relation employeur/domestique se résume à une relation asymétrique et difficile entre deux femmes. Très vite, le père s’éclipse, pour ne réapparaître le cas échéant qu’au moment du licenciement. Or il s’avère bien compliqué d’être employeuse à l’intérieur de sa propre maison. D’avoir une domestique, sans forcément disposer des codes de la grande bourgeoisie. Les employeuses ressentent un certain inconfort : elles se rendent compte de leur pouvoir quasiment sans limites, si ce n’est celles que leur impose leur propre sens moral. « Elles savent qu’elles en demandent trop, résume Mme Ibos, mais la nounou leur permet de réaliser leur rêve de réussite familiale et sociale. »

Corvéables à merci, les nounous ont le sentiment de n’avoir jamais de répit, de recommencer éternellement les mêmes tâches fastidieuses. Avec le temps, se rajoutent tout un tas de petites missions (« Vous passerez au pressing ? », « Vous rapporterez le pain ? »). Elles ont été embauchées pour s’occuper des enfants, mais, peu à peu, l’ordre des priorités s’inverse. Ce qui compte, c’est que l’appartement soit bien rangé le soir. D’où leur impression d’être femmes de ménage avec enfants à charge, un brin méprisées. Pas de discussion, par exemple, sur l’éducation des enfants, elles se contenteront d’appliquer les consignes.

D’où aussi une fréquente dégradation des relations employeur-employé. Tant que l’enfant est bébé, la nounou a du temps pour nettoyer et ranger. Mais quand il commence à marcher, elle joue avec lui. La mère comprend, bien sûr, mais une insatisfaction s’installe. Et quand la relation s’envenime, les nounous mettent la pédale douce sur le ménage. Elles l’ont avoué à Caroline Ibos, c’est là leur vengeance politique. Pourquoi, d’ailleurs, se donner tant de mal pour un travail qui n’est « pas reconnu comme un vrai travail » ? « Pour la patronne, disent-elles, c’est comme si c’était un plaisir de s’occuper de ses enfants… »

Il y a du vrai dans leurs propos. Les employeuses entendues par Caroline Ibos estiment souvent que cette mission, certes mal payée, précaire, ingrate, relève de la vocation naturelle pour une mère. « Ce qui apaise leur conscience. Elles disent souvent : «Une bonne nounou, c’est une nounou qui ne fait pas ce travail que pour l’argent.» Malentendu fondamental ! Elle est là pour gagner sa vie, même si elle fait preuve de sollicitude et d’affection envers les enfants. » Au parc, les nounous lui ont confié qu’elles aimaient les enfants dont elles s’occupaient, mais aussi qu’elles les oubliaient très vite une fois parties.

Le regard qu’elles portent sur eux, empreint lui aussi de stéréotypes, n’est pas toujours tendre. Elles les voient trop gâtés, mal élevés. Avec des parents qui seraient soumis aux caprices, craignant sans cesse de les voir perdre leur temps, ne leur transmettant pas de valeurs morales, les incitant à être dans l’égoïsme et la domination, trop précocement attachés à l’argent. « La patronne a tellement peur de ses enfants que quand elle fait une chose qui ne plaît pas, elle dit que c’est moi ! Elle dit : «Les enfants, Aurore veut que vous mangiez des carottes !» », lit-on dans l’enquête. Mais Caroline Ibos souligne aussi que les nounous s’inspirent finalement beaucoup de cette éducation pour leurs propres enfants, comme si elles intériorisaient un modèle de réussite à la française.

Aux yeux des nourrices, le couple et la famille française ne fonctionnent pas très bien. Elles n’envient guère ces femmes qui les emploient. « Ma patronne, elle a une belle maison mais elle est malheureuse. » Leur vie est dure, elles travaillent tout le temps, sont stressées, ne savent pas se détendre. « La figure de la nounou éclaire les relations restées inégales entre sexe autour des questions domestique et familiale. Les femmes fuient l’humiliation en humiliant une tierce personne », pose l’universitaire. Au lieu d’affronter d’épuisants et humiliants conflits avec leur compagnon, les employeuses se déchargent sur elles. Les chemises ne sont pas repassées ? « La nounou ne fait plus rien… »

Femmes noires au service de familles blanches, effectuant des tâches dévaluées, la situation de ces employées parle aussi du fossé entre les « races », à en croire Mme Ibos. L’une voit sa patronne comme toute-puissante et riche, l’autre demeure sous l’influence de préjugés. Ce que les parents n’imaginent pas, c’est la rancoeur, profonde et douloureuse, vis-à-vis de la colonisation, chez ces migrantes qui arrivent d’une ancienne colonie française. Elles disent : « Je fais l’Antillaise », avec ce sentiment que se perpétue la domination coloniale.

Mais ce que le livre de Caroline Ibos raconte peut-être le mieux, c’est la confrontation, en appartement, de classes sociales distinctes. Situation exceptionnelle dans la société française, où ces deux bouts de l’échelle sociale se croisent parfois mais ne se côtoient pas. « Pour les employeuses, être confrontées à la faiblesse de l’autre est une souffrance. Les signes de pauvreté gênent – le manteau moche dans l’entrée, les sandales portées pieds nus l’hiver… Ils sont le rappel de ce qu’elles ont envie d’oublier, de tout ce dont elles ne peuvent se sentir totalement irresponsables. » De ce contre quoi est construit l’appartement familial, havre de paix dans un monde violent.

Avec la nounou, la bulle protectrice éclate. Arrivent le politique, la misère du monde. Au final, cette proximité des classes ne les rapproche pas, constate, pessimiste, Mme Ibos. « L’employeuse fait bien de petits cadeaux compassionnels, mais réserve sa pitié à des causes ou des victimes bien plus éloignées d’elle. Entre les deux femmes, aucune vraie relation ne se tisse. » Paradoxalement, comprend-on, cette confrontation de classes est moins douloureuse côté nounous. Elles ne la vivent pas entièrement comme une humiliation parce qu’elles ne sont pas réduites à leur condition de domestique. Elles sont aussi autre chose. En Afrique, elles ont un lieu de réussite. Elles pourront se faire construire une maison

Voir également:

Les mères et leurs nounous, je t’aime moi non plus

« Les patrons sont égoïstes. Ils en veulent toujours plus »

Le Monde

01.02.12

Du côté de la patronne comme de la nounou, difficile d’échapper à la relation exploiteur-exploité

Chantal, nounou, 33 ans est Ivoirienne. Cela fait dix ans qu’elle garde des enfants dans des familles françaises. Elle a une fille de 16 ans au pays, rêve de devenir caissière pour ne plus avoir affaire aux parents.

Mes premiers employeurs, ils me faisaient travailler plus de douze heures par jour et ils ne payaient pas les heures supplémentaires. Je me sentais exploitée, on s’est très bien engueulés, ils m’ont licenciée en disant que je ne faisais pas le travail… Ensuite il y a eu deux familles, je suis restée quatre ans à chaque fois. Il y a toujours des hauts et des bas. On rend des services, on est là plus tôt, plus tard, quand ils ont besoin, mais quand nous on a besoin d’un jour de récupération pour faire un papier ou aller chez le docteur, ce n’est jamais possible. Pourtant, c’est prévu dans la convention collective [des employés de maison]. J’ai une amie qui l’a, je l’ai lue. Les patrons, ils pensent qu’on ne connaît pas nos droits, ils nous prennent pour des naïfs qui viennent d’Afrique. Une fois, j’ai demandé à arriver une demi-heure plus tard, j’avais un rendez-vous à la mairie pour un HLM, la patronne n’a pas voulu, j’étais écoeurée.

Les patrons sont égoïstes. Ils rentrent le soir, les enfants sont heureux, propres, la maison est bien rangée, ils ne font pas un compliment et ils demandent aux enfants comment ça s’est passé, pas à moi. Ça, ça m’énerve ! Ils ne vous disent jamais qu’ils sont satisfaits de votre travail, que grâce à vous, leurs enfants vont bien, qu’ils commencent à respecter, à écouter. Il n’y a pas de reconnaissance. Ils en veulent toujours plus. C’est un travail très ingrat, je suis gravement épuisée. Toutes mes copines au square en ont marre. »

Charlotte, employeuse, est chercheuse, mère de deux enfants de 2 et 11 ans gardés par une nounou tibétaine.

Quand on embauche quelqu’un à domicile, dans son intimité, qu’on n’a jamais employé personne auparavant, on est mal à l’aise. Quelle est la bonne distance ? C’est une relation compliquée. On est dans la dépendance. Le lundi matin, j’attends la nounou comme la Madone, le bébé dans les bras, devant la porte. Elle le sait… Ma première nounou était ivoirienne, je l’ai recrutée alors qu’elle n’avait pas l’air organisée, pour sa chaleur humaine avec l’enfant. Au début, c’est toujours très bien. Puis, au bout d’une année, il y a comme une fatigue réciproque. Elle rentrait tard en plein hiver avec mon fils, il a attrapé une pneumonie, j’ai perdu confiance. J’ai embauché une nounou algérienne très professionnelle. C’était une femme intelligente, on prenait un café ensemble le matin, une proximité s’est installée. Je lui rendais des services mais elle, elle râlait quand j’avais un quart d’heure de retard. Là, j’ai compris que j’avais un problème de positionnement, qu’on peut être gentille, intellectuelle de gauche, mais qu’il faut rester dans une relation professionnelle où tout est contractualisé. Ma nounou actuelle est tibétaine. L’avantage, c’est que je ne ressens pas de ressentiment envers la France, comme avec les nounous d’origine africaine pour qui, quoi qu’on fasse, la relation est décryptée à travers le filtre exploiteur-exploité. »

Propos recueillis par P. Kr.

Voir de même:

Les « nounous » dont rêvent les parents exigeants

Agnès Leclair

Le Figaro

08/02/2012

Une enquête décrypte les liens complexes qui se tissent entre les mères et les femmes qui gardent leurs enfants. (Avec une vidéo BFMTV)

De Mary Poppins à Bécassine, la figure de la «nounou» a toujours nourri l’imaginaire populaire et culturel. A l’heure de la mondialisation et des couples bi-actifs, comment sont perçues ces nounous souvent venues des pays du sud et quels liens tissent-elles avec les familles issues de la bourgeoisie des grandes capitales occidentales qui leurs confient leurs enfants?

Pour la première fois, ces rapports employeurs/employés qui se tissent au sein de l’intimité familiale sont décrits et analysés par la sociologue Caroline Ibos, professeur à l’université Rennes-II. Après trois ans d’enquête et des entretiens avec des employées ivoiriennes et leurs employeurs parisiens, elle publie aujourd’hui un essai intitulé Qui gardera nos enfants? (1).

«Les Asiatiques seraient minutieuses mais froides avec les enfants»

«Le recrutement des nounous, estime-t-elle, est encore largement influencé par des stéréotypes culturels». Une sorte de «théorie des races spontanée et orale» sur les nounous présiderait au choix des parents.

Selon ces clichés, «les Asiatiques seraient propres et minutieuses mais froides avec les enfants: les Maghrébines sévères à en être dures, susceptibles mais responsables ; les Colombiennes dociles mais sournoises ; les Africaines nonchalantes, maternelles mais peu portées sur les activités ménagères», rapporte Caroline Ibos.

La fidèle gouvernante noire du film culte Autant en emporte le vent a apparemment marqué durablement les esprits. Elle est encore citée comme référence par certains parents comme cette mère de famille qui vante les mérites des Africaines qui «s’attachent aux mômes comme la nounou de Scarlett o’Hara», raconte le sociologue.

«Les parents sont souvent perdus, démunis quand ils cherchent une garde d’enfant car il y a beaucoup d’affect qui rentre en jeu. Nounou, ce n’est pas un métier comme un autre», explique Cécile Altherr de Family Sphere, réseau d’agences spécialisées dans la garde d’enfants à domicile.

«S’ils évoquent la couleur de peau, nous leur rappelons qu’il s’agit de discrimination»

«Ceux qui s’adressent à nous ne demandent généralement pas une nationalité précise, constate la responsable du Répertoire de Gaspard, une association spécialisée dans le recrutement sur mesure de nounous. Ils veulent avant tout être rassurés. S’ils évoquent la couleur de peau, nous leur rappelons qu’il s’agit de discrimination, que c’est interdit, et qu’une nounou doit être choisie pour ses diplômes ou ses compétences».

À Paris, une typologie des familles peut être esquissée en fonction de leur préjugés et de leurs choix en matière de garde d’enfant, s’amuse cependant Caroline Ibos. «En caricaturant, à l’ouest, la référence serait la nurse anglaise, stricte et froide. Avoir une nounou qui garde les enfants, leur apprend l’anglais et fait le ménage: c’est un rêve de parent!, décrit-elle. Dans les quartiers nord et est, les familles disent par contre plus souvent privilégier la tendresse dans l’éducation et emploient plus souvent des nounous africaines».

Voir aussi:

Garde d’enfants : la mode des baby-sitters anglophones

Agnès Leclair

Le Figaro

31/08/2011

De plus en plus de parents cherchent à initier leurs petits à l’anglais à la maison, dès 12 mois.

Apprendre une seconde langue dès le berceau: beaucoup de parents en rêvent pour leur enfant. Aujourd’hui, ils sont de plus en plus nombreux à passer à l’acte en faisant appel à une baby-sitter étrangère pour s’occuper de leurs petits.

La perle rare convoitée en cette période de rentrée est une «nounou» anglophone. Anglaise, australienne ou américaine, elle étudie dans une université française pour un ou deux ans et s’est déjà occupée de bambins. À l’aise pour les surveiller au parc ou leur donner un bain, elle leur apprendra également à décliner les couleurs de l’arc-en-ciel dans la langue de Shakespeare et leur inculquera le nom des aliments en cuisinant des «chocolate chip cookies».

Jeunes filles au pair plus rares

Les sites d’annonces spécialisés regorgent de demandes: «French family looking for a native English-speaking baby sitter.» Plusieurs agences se sont lancées dans le recrutement de gardes d’enfants en langue étrangère. Créée en 2009 à Paris, la société Babyspeaking a déployé cette année une antenne à Lyon et une autre à Lille. Le recours à ces nurses anglaises version XXIe siècle n’est plus l’apanage des seuls Parisiens ou des plus fortunés. Avec les aides de la CAF (Caisse d’allocations familiales) pour la garde d’enfant et après déduction d’impôts, ce service coûte en moyenne 4 ou 5 euros l’heure.

«Embaucher une étudiante anglophone anglaise le mercredi ou pour la sortie des classes revient moins cher que de payer une garde et des cours d’anglais en plus», souligne Catherine Leroy, créatrice de l’agence Le Répertoire de Gaspard. Quant aux traditionnelles jeunes filles au pair anglaises, logées par les familles, elles se font rares. «Confrontées à une demande forte, elles n’acceptent plus que des offres dans le centre de Paris et demandent parfois 150 euros par semaine», commente Linda Bergonzi, créatrice de la plate-forme d’annonces ABC Families.

«Nous sommes sollicités par des familles franco-françaises plutôt aisées mais aux profils très variés qui estiment que leurs enfants doivent travailler leur accent dès le plus jeune âge», décrit Antoine Gentil, fondateur et directeur de Babyspeaking. Les autres demandes émanent d’expatriés de retour en France et désireux d’entretenir les acquis de leurs petits dans une autre langue. «Certains cherchent des baby-sitters qui parlent allemand, espagnol, chinois ou russe», précise Antoine Gentil. Après quatre ans passés à Madrid, Mathilde mise par exemple sur une jeune fille hispanophone pour éviter que ses filles de 6 et 9 ans «perdent» leur espagnol.

Ouverture sur le monde

Dans d’autres familles, l’initiation peut démarrer très jeune. Dès douze mois. «Certains parents cherchent des nounous qui puissent aller chercher des enfants à la crèche et former leur oreille très tôt à l’anglais. Il y a peut-être eu un effet “Chatel” car la demande est plus importante cette année», souligne Catherine Leroy. En janvier, le ministre de l’Éducation nationale, Luc Chatel, avait en effet plaidé en faveur de l’apprentissage de l’anglais en maternelle.

Soizic, maman d’une petite Morgane de deux ans et demi, ne s’attend cependant pas à des miracles. La fillette, gardée depuis l’année dernière par une Australienne quelques heures par semaine, se familiarise doucement à ces nouvelles sonorités mais ne disserte pas dans deux langues. «Elle dit des petits mots mais on ne fait pas de décompte! Tout passe par le jeu, les chansons. Nous voulons avant tout qu’elle s’amuse et lui offrir une ouverture sur le monde», décrit Soizic.

«Les parents ne s’attendent pas à ce que leur enfant devienne bilingue en quelques mois, renchérit Antoine Gentil. Il y aura cependant des résultats au bout de plusieurs mois si la garde est régulière.» Nombre de parents ayant appris une seconde langue au collège et sans beaucoup la pratiquer à l’oral espèrent avant tout que leur progéniture sera plus à l’aise qu’eux à l’étranger et moins stressés par des questions d’accents. «Ceux qui sont très ambitieux doivent faire attention de ne pas bloquer leur enfant. Après la crèche ou l’école, ils sont fatigués et la qualité du contact avec la baby-sitter doit passer avant le cours de langue» , prévient Catherine Leroy.

  Voir enfin:

L’espace des points de vue

Pierre Bourdieu, In La misère du monde, dir., Seuil, 1993, pp. 9,10 & 11.

Pour comprendre ce qui se passe dans des lieux qui, comme les « cités »ou les « grands ensembles », et aussi nombre d’établissements scolaires, rapprochent des gens que tout sépare, les obligeant à cohabiter, soit dans l’ignorance ou dans l’incompréhension mutuelle, soit dans le conflit, latent ou déclaré, avec toutes les souffrances qui en résultent, il ne suffit pas de rendre raison de chacun des points de vue saisi à l’état séparé. Il faut aussi les confronter comme ils le sont dans la réalité, non pour les relativiser, en laissant jouer à l’infini le jeu des images croisées, mais, tout au contraire, pour faire apparaître, par le simple effet de la juxtaposition, ce qui résulte de l’affrontement des visions du monde différentes ou antagonistes : c’est-à-dire, en certains cas, le tragique qui naît de l’affrontement sans concession ni compromis possible de points de vue incompatibles, parce que également fondés en raison sociale.

Si les entretiens ont été conçus et construits comme des ensembles autosuffisants, susceptibles d’être lus isolément (et dans un ordre quelconque), ils ont été distribués de manière à ce que les gens appartenant à des catégories qui ont des chances d’être rapprochées, voire confrontées, dans l’espace physique (comme les gardiens de HLM et les habitants, adultes ou adolescents, ouvriers, artisans ou commerçants, de ce genre de résidence) se trouvent aussi rapprochés dans la lecture. On espère ainsi produire deux effets : faire apparaître que les lieux dits « difficiles »(comme aujourd’hui la « cité »ou l’école) sont d’abord difficiles à décrire et à penser et qu’il faut substituer aux images simplistes, et unilatérales (celles que véhicule la presse notamment), une représentation complexe et multiple, fondée sur l’expression des mêmes réalités dans des discours différents, parfois inconciliables ; et, à la manière de romanciers tels que Faulkner, Joyce ou Virginia Woolf, abandonner le point de vue unique, central, dominant, bref quasi divin, auquel se situe volontiers l’observateur, et aussi son lecteur (aussi longtemps au moins qu’il ne se sent pas concerné), au profit de la pluralité des perspectives correspondant à la pluralité des points de vue coexistants et parfois directement concurrents. note1(1)

Ce perspectivisme n’a rien d’un relativisme subjectiviste, qui conduirait à une forme de cynisme ou de nihilisme. Il est en effet fondé dans la réalité même du monde social et il contribue à expliquer une grande part de ce qui advient dans ce monde, et, en particulier, nombre des souffrances nées de la collision des intérêts, des dispositions et des styles de vie différents que favorise la cohabitation, notamment au lieu de résidence ou au lieu de travail, de gens différant sous tous ces rapports. C’est à l’intérieur de chacun des groupes permanents (voisins de quartier ou d’immeuble, collègues de bureau, etc.), horizon vécu de toutes les expériences, que sont perçues et vécues, avec toutes les erreurs (de cible notamment) résultant de l’effet d’écran, les oppositions, en matière de style de vie surtout, qui séparent des classes, des ethnies ou des générations différentes. Même si l’on rencontre parfois des personnes que leur trajectoire, autant que leur position, incline à une vision déchirée et divisée contre elle-même (je pense à cette marchande d’articles de sport d’une cité « difficile »qui se sent fondée à se défendre avec vigueur contre les agressions des jeunes, tout en portant sur eux un regard compréhensif), la confrontation directe des différences a pour effet de favoriser la lucidité intéressée et partielle de la polémique (c’est le cas, par exemple, lorsque telle immigrée espagnole invoque la différence entre les structures des familles européennes, qui combinent un taux de fécondité faible et, souvent, une forte discipline de vie, et les familles maghrébines, très prolifiques et souvent vouées à l’anomie par la crise de l’autorité paternelle résultant de la condition de l’exilé, mal adapté et parfois placé sous la dépendance de ses propres enfants).

Il n’est pas jusqu’à l’expérience de la position occupée dans le macrocosme social qui ne soit déterminée ou, au moins, altérée par l’effet directement éprouvé des interactions sociales à l’intérieur de ces microcosmes sociaux, bureau, atelier, petite entreprise, voisinage et aussi famille étendue. La pièce de Patrick Süskind, La contrebasse, fournit une image particulièrement réussie de l’expérience douloureuse que peuvent avoir du monde social tous ceux qui, comme le contrebassiste au sein de l’orchestre, occupent une position inférieure et obscure à l’intérieur d’un univers prestigieux et privilégié, expérience d’autant plus douloureuse sans doute que cet univers, auquel ils participent juste assez pour éprouver leur abaissement relatif, est situé plus haut dans l’espace global. Cette misère de position, relative au point de vue de celui qui l’éprouve en s’enfermant dans les limites du microcosme, est vouée à paraître « toute relative », comme on dit, c’est-à-dire tout à fait irréelle, si, prenant le point de vue du macrocosme, on la compare à la grande misère de condition ; référence quotidiennement utilisée à des fins de condamnation (« tu n’as pas à te plaindre ») ou de consolation (« il y a bien pire, tu sais »). Mais, constituer la grande misère en mesure exclusive de toutes les misères, c’est s’interdire d’apercevoir et de comprendre toute une part des souffrances caractéristiques d’un ordre social qui a sans doute fait reculer la grande misère (moins toutefois qu’on ne le dit souvent) mais qui, en se différenciant, a aussi multiplié les espaces sociaux (champs et sous-champs spécialisés), qui ont offert les conditions favorables à un développement sans précédent de toutes les formes de la petite misère. Et l’on n’aurait pas donné une représentation juste d’un monde qui, comme le cosmos social, a la particularité de produire d’innombrables représentations de lui-même, si l’on n’avait pas fait leur place dans l’espace des points de vue à ces catégories particulièrement exposées à la petite misère que sont toutes les professions qui ont pour mission de traiter la grande misère ou d’en parler, avec toutes les distorsions liées à la particularité de leur point de vue.

On pourrait aussi invoquer le modèle du Don Quichotte qui, notamment en donnant des noms différents, expliqués par des justifications étymologiques diverses, aux mêmes personnages, ou en jouant sur les niveaux de langue, tente de restituer la « multivalence que les mots possèdent pour les différents esprits »et, du même coup, la pluralité des perspectives qui font la complexité et l’ambiguïté de l’existence humaine (cf. L. Spitzer, Linguistic Perspectivism in the « Don Quijote », Linguistics and Literary History : Essays in Linguistics, Princeton University Press, Princeton, 1948, p. 41-85).


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