Flottille de Gaza: Un acte inhumain de terrorisme d’Etat (Erdogan unleashes his attack dogs on Israel’s security forces)

31 mai, 2010
Gaza flotilla trapCet acte, totalement contraire aux principes du droit international, est un acte inhumain de terrorisme d’Etat. Erdogan
Les mosquées sont nos casernes, les coupoles nos casques, les minarets nos baïonnettes et les croyants nos soldats. Erdogan (1998)
Vous avez la psychologie d’un coupable (…) Vous savez très bien tuer les gens. Erdogan (à Peres, Davos, janvier 2009)
Bienvenue, conquérant de Davos! Slogan accueillant le premier ministre turc à son retour de Davos (janvier 2009)
Recep Tayyip Erdogan a dit la vérité, en faisant triompher la justice, la liberté et le peuple palestinien. Tu nous rappelles la position glorieuse de tes ancêtres ottomans. Que les dirigeants musulmans écoutent comment l’Histoire fait des héros et comment les hommes font l’Histoire. Khalil al-Hayya (chef du Hamas à Gaza, le 30 janvier 2009)
Une flottille de la paix ne vient pas équipée de pistolets, de couteaux, de barres de fer et de battes de base-ball. C’est ce qu’il y avait sur le bateaux, c’est ce qui a accueilli les soldats israéliens. Il ne s’agissait pas d’une opération humanitaire, mais d’une provocation et d’une opération de communication. Daniel Shek (ambassadeur israélien en France)
Les navires marchands battant pavillon des Etats neutres ne peuvent être attaqués que s’ils: (A) transportent de la contrebande ; violent un blocus. Ils ne peuvent être attaqués qu’après avertissement préalable, s’ils refusent clairement et intentionnellement d’obtempérer. Ou bien s’ils refusent d’être visités, s’ils résistent, ou répondent délibérément de manière négative aux offres proposées. Manuel de San Remo (sur le droit international applicable aux conflits armés en mer, paragraphe 67, 1994)
La France a parlé de réaction israélienne disproportionnée, bien sur : toute réaction israélienne, pour la France est disproportionnée. Le rôle des israéliens et des juifs, pour les autorités françaises, est de se faire tuer sans même crier, car un cri lui même serait disproportionné. Guy Mellière
Aucun gouvernement ne laisse des personnes et des marchandises non identifiées violer leurs règlements de frontière et entrer dans leurs pays librement. Si ces activistes se comportaient pareillement aux contrôles de passeport et de sécurité des côtes des États-Unis ou de n’importe quelle autre nation, ignorant leur protocole officiel et attaquant violemment le personnel de sécurité, ils auraient été également arrêtés et détenus. Nul ne devrait trouver surprenant que la marine de n’importe quel pays trouve nécessaire d’arraisonner et de fouiller un navire essayant illégalement d’entrer sur leurs côtes. Ce qui est étonnant, c’est que le personnel de sécurité israélien a été brutalement attaqué avec des couteaux, barres de fer et d’autres armes alors qu’ils suivaient des procédures de sécurité prévisibles et courantes. Standwithus
« L’erreur dans la planification de l’opération a été d’estimer que les passagers [du cargo Marmara] étaient vraiment des militants politiques et des membres de groupes humanitaires qui cherchaient une provocation politique, mais n’utiliseraient pas la violence brutale. Les militaires pensaient qu’ils auraient à faire face à une violence dans le style de Bilin [un village palestinien qui proteste pacifiquement contre la construction du mur de séparation]. A la place, ils ont eu Bangkok [référence aux récents évènements violents dans la capitale thaïlandaise]. Les forces qui ont débarquées des hélicoptères étaient peu nombreuses, à peine quelques douzaines, pas assez pour contenir un groupe important qui les attendait. » Selon le journaliste, les commandos étaient équipés d’armes non-léthales lorsqu’ils sont arrivés sur le pont du bateau, par corde lisse. Devant la dégradation de la situation (deux blessés graves dans leur rang), ils ont obtenus l’autorisation d’ouvrir le feu avec leurs armes de poing.
« La seconde erreur provient du fait que les commandeurs n’ont pas pris assez au sérieux le fait qu’un groupe d’hommes attendaient les soldats sur le pont supérieur. L’auraient-ils pris au sérieux, ils auraient tiré des grenades lacrymogènes et fumigènes depuis l’hélicoptère pour créer un écran de fumée qui leur aurait permis de remplir leur mission, sans que les combattants tombent juste entre les mains des émeutiers, qui les attaquaient sévèrement. » Jean-Dominique Merchet

Après son triomphe de Davos et sa récente mise au pas de l’Armée, le nouveau Poutine d’Ankara tente une Géorgie sur mer!

Barres de fer,  manches de pioche, lance-pierres, billes de verre, couteaux, tentatives d’abattre l’hélicoptère et de lynchage des soldats, usage des armes à feu arrachées aux forces de sécurité …

Alors que, derrière l’habituelle désinformation de nos médias et les non moins habituelles gesticulations de notre Sarko national …

Le monde découvre, grâce aux images diffusées par Israël , la nouvelle panoplie et les nouvelles tactiques des « militants de la paix » du nouveau « Mehmet le conquérant”?

Confirmation, et avec le récit du généralement très bien informé journaliste israélien Ron Ben Yishai du quoditien Yedioth Aharonoth (repris – en ne retenant bien sûr que les « erreurs » israéliennes – par le correspondant militaire de Libération) …

Du véritable piège, sous couvert de convoi humanitaire et du lot habituel d’idiots utiles et de boucliers humains plus ou moins volontaires, qui avait été tendu aux forces de sécurité isréliennes par l’un des bateaux de la prétendue flotille de la paixce matin au large de Gaza …

Comme, derrière l’apparent lourd bilan (9 morts et nombre de blessés), du caractère résolument non-pacifique de l’opération turque.

Mais aussi peut-être des erreurs de l’armée israélienne, ayant apparemment sous-estimé tant la volonté de violence que l’armement des prétendus pacifistes et en fait émeutiers entrainés.

D’où leur manque d’effectifs et d’équipement (pistolets à peinture au lieu de grenades lacrymogènes et fumigènes), les contraignant ainsi à tirer à balles réelles pour se dégager et éviter d’être lynché sur place …

A brutal ambush at sea
Ron Ben-Yishai
Yedioth Aharonoth
05.31.10

Ron Ben Yishai recounts bloody clash aboard Gaza-bound vessel: The lacking crowd-dispersal means, the brutal violence of ‘peace activists,’ and the attempt to bring down an IDF helicopter

Our Navy commandoes fell right into the hands of the Gaza mission members. A few minutes before the takeover attempt aboard the Marmara got underway, the operation commander was told that 20 people were waiting on the deck where a helicopter was to deploy the first team of the elite Flotilla 13 unit. The original plan was to disembark on the top deck, and from there rush to the vessel’s bridge and order the Marmara’s captain to stop.

Officials estimated that passengers will show slight resistance, and possibly minor violence; for that reason, the operation’s commander decided to bring the helicopter directly above the top deck. The first rope that soldiers used in order to descend down to the ship was wrested away by activists, most of them Turks, and tied to an antenna with the hopes of bringing the chopper down. However, Flotilla 13 fighters decided to carry on.

Navy commandoes slid down to the vessel one by one, yet then the unexpected occurred: The passengers that awaited them on the deck pulled out bats, clubs, and slingshots with glass marbles, assaulting each soldier as he disembarked. The fighters were nabbed one by one and were beaten up badly, yet they attempted to fight back.

However, to their misfortune, they were only equipped with paintball rifles used to disperse minor protests, such as the ones held in Bilin. The paintballs obviously made no impression on the activists, who kept on beating the troops up and even attempted to wrest away their weapons.

One soldier who came to the aid of a comrade was captured by the rioters and sustained severe blows. The commandoes were equipped with handguns but were told they should only use them in the face of life-threatening situations. When they came down from the chopper, they kept on shouting to each other “don’t shoot, don’t shoot,” even though they sustained numerous blows.

‘I saw the tip of a rifle’

The Navy commandoes were prepared to mostly encounter political activists seeking to hold a protest, rather than trained street fighters. The soldiers were told they were to verbally convince activists who offer resistance to give up, and only then use paintballs. They were permitted to use their handguns only under extreme circumstances.

The planned rush towards the vessel’s bridge became impossible, even when a second chopper was brought in with another crew of soldiers. “Throw stun grenades,” shouted Flotilla 13’s commander who monitored the operation. The Navy chief was not too far, on board a speedboat belonging to Flotilla 13, along with forces who attempted to climb into the back of the ship.

The forces hurled stun grenades, yet the rioters on the top deck, whose number swelled up to 30 by that time, kept on beating up about 30 commandoes who kept gliding their way one by one from the helicopter. At one point, the attackers nabbed one commando, wrested away his handgun, and threw him down from the top deck to the lower deck, 30 feet below. The soldier sustained a serious head wound and lost his consciousness.

Only after this injury did Flotilla 13 troops ask for permission to use live fire. The commander approved it: You can go ahead and fire. The soldiers pulled out their handguns and started shooting at the rioters’ legs, a move that ultimately neutralized them. Meanwhile, the rioters started to fire back at the commandoes.

“I saw the tip of a rifle sticking out of the stairwell,” one commando said. “He fired at us and we fired back. We didn’t see if we hit him. We looked for him later but couldn’t find him.” Two soldiers sustained gunshot wounds to their knee and stomach after rioters apparently fired at them using guns wrested away from troops.

2 errors

During the commotion, another commando was stabbed with a knife. In a later search aboard the Marmara, soldiers found caches of bats, clubs, knives, and slingshots used by the rioters ahead of the IDF takeover. It appeared the activists were well prepared for a fight.

Some passengers on the ship stood at the back and pounded the soldiers’ hands as they attempted to climb on board. Only after a 30-minute shootout and brutal assaults using clubs and knifes did commandoes manage to reach the bridge and take over the Marmara.

It appears that the error in planning the operation was the estimate that passengers were indeed political activists and members of humanitarian groups who seek a political provocation, but would not resort to brutal violence. The soldiers thought they will encounter Bilin-style violence; instead, they got Bangkok. The forces that disembarked from the helicopters were few; just dozens of troops – not enough to contend with the large group awaiting them.

The second error was that commanders did not address seriously enough the fact that a group of men were expecting the soldiers on the top deck. Had they addressed this more seriously, they may have hurled tear-gas grenades and smoke grenades from the helicopter to create a screen that would have enabled them to carry out their mission, without the fighters falling right into the hands of the rioters, who severely assaulted them.

Voir aussi:

Manuel de San Remo (sur le droit international applicable aux conflits armés en mer, 1994)

67. Les navires marchands battant pavillon des Etats neutres ne peuvent être attaqués que s’ils: (A) transportent de la contrebande ; violent un blocus. Ils ne peuvent être attaqués qu’après avertissement préalable, s’ils refusent clairement et intentionnellement d’obtempérer. Ou bien s’ils refusent d’être visités, s’ils résistent, ou répondent délibérément de manière négative aux offres proposées.

111. La perfidie est interdite. Les actes perfides sont ceux faisant appel, avec l’intention de la tromper, à la bonne foi d’un adversaire pour lui faire croire qu’il a le droit de recevoir ou l’obligation d’accorder la protection prévue par les règles du droit international applicable dans les conflits armés. Les actes perfides comprennent le fait de lancer une attaque tout en feignant:

a) d’avoir un statut civil, neutre ou d’être exempté d’attaque ou de capture, ou d’être placé sous la protection des Nations Unies;

114. Si le commandant d’un navire de guerre soupçonne qu’un navire de commerce arborant un pavillon neutre présente en fait un caractère ennemi, il est habilité à exercer son droit de visite et de perquisition, y compris le droit de déroulement pour perquisition conformément au paragraphe 121.

115. Si le commandant d’un aéronef militaire soupçonne qu’un aéronef civil portant les marques d’un Etat neutre présente en réalité un caractère ennemi, il est habilité à exercer son droit d’interception et, lorsque les circonstances l’exigent, à dérouter l’aéronef pour une visite et une perquisition.

116. Si, après une visite et une perquisition, il y a raisonnablement lieu de supposer que le navire de commerce arborant un pavillon neutre ou que l’aéronef civil portant les marques d’un Etat neutre présente un caractère ennemi, le navire ou l’aéronef peut être capturé comme prise mais doit ultérieurement faire l’objet d’un jugement.

146. Les navires de commerce neutres peuvent être capturés hors des eaux neutres s’ils se livrent à l’une des activités mentionnées au paragraphe 67 ou s’il est établi par une visite et une perquisition ou par tout autre moyen qu’ils:

a) transportent de la contrebande;

b) font route à seule fin de transporter des passagers individuels appartenant aux forces armées ennemies;

c) agissent directement sous contrôle, ordres, affrètement, emploi ou direction ennemie;

d) présentent des documents irréguliers ou frauduleux, ne disposent pas des pièces requises, ou détruisent, rendent illisibles ou dissimulent des documents;

e) violent les règles établies par un belligérant dans la zone immédiate des opérations navales; ou

f) violent ou tentent de violer un blocus.

Voir enfin:

MFA Legal expert Sarah Weiss Maudi on the legal aspect of Gaza aid

Israel ministry of Foreign Affairs

26 May 2010

Transcript:

Interviewer: Today we are with Sarah Weiss Maudi, the Israel Foreign Ministry’s expert on m May aritime and humanitarian law. Sarah, can you explain to us please why Israel may stop ships from entering Gaza?

Ms. Weiss Maudi: Sure. The reason why ships cannot enter Gaza currently is because a maritime blockade is in effect off the coast of Gaza. When a maritime blockade is in effect no ships can enter the blockaded area. This includes both enemy vessels and civilian vessels. The reason why there is a naval blockade in effect off the coast of Gaza is because Israel is currently in a state of armed conflict with the Hamas regime that controls Gaza. The Hamas regime has bombarded Israeli communities in Israel, Israeli civilians in Israel, with weapons that are smuggled to Gaza by various routes, and one of these routes is the sea. Under international law a maritime blockade is a recognized and legitimate tool that can be used during an armed conflict. Various naval handbooks of western states, including the naval handbook of the United States and of the UK, recognize the blockade as a legitimate tool during maritime armed conflict.

Interviewer: So this is a regular maritime procedure?

Ms. Weiss Maudi: This is a regular, recognized maritime procedure. Under international law there are various criteria that need to be in place in order for the blockade to be valid. One of these, for example, is the grant of due notice. Israel has granted due notice and has publicized via the international professional maritime channels the exact coordinates of the maritime blockade.

Interviewer: So this blockade shouldn’t surprise anyone.

Ms. Weiss Maudi: Exactly. Due notice has already been granted.

Interviewer: Okay. Now what about Israel controlling overland supplies in and out of Gaza?

Ms. Weiss Maudi: I think to answer that question we have to look back at the recent history in the Gaza Strip.

In 2005, Israel implemented what is called its disengagement plan and under this disengagement plan Israel withdrew completely from the Gaza Strip – meaning that there is no longer any Israeli military or civilian presence in the Gaza Strip. This ended Israel’s effective control of the area after about 40 years of effective control.

Interviewer: Does this mean that Israel no longer occupies Gaza?

Ms. Weiss Maudi: Correct. Gaza is no longer under Israel’s effective control. What exists today is a state of armed conflict, as I said. Basically, what happened was that Israel had hoped that the disengagement plan would serve as a springboard towards more positive relations with its neighbors in Gaza. Unfortunately, the opposite happened and the Hamas regime, a terrorist regime, seized control of Gaza and stepped up its attacks on civilian targets in Israel proper, in communities and towns adjacent to the Gaza Strip.

So Israel, in response to these attacks on its civilians, undertook a number of measures. And one of these measures was the imposition of economic sanctions against the Hamas regime in Gaza.

Interviewer: Is this a common practice, economic sanctions?

Ms. Weiss Maudi: The imposition of economic sanctions on a terrorist or other regime is a very common practice that has been used many times in modern history. Some examples are the US implementation of economic sanctions on Syria or on Libya. Basically this is a tool to exert economic pressure on a problematic regime. This is not an act of collective punishment. Rather, again, this is a legitimate tool that is used under international law to exert pressure on a regime such as the Hamas regime, which is a terrorist regime.

Interviewer: So how does Israel make sure that while it is pressuring the regime, the citizens don’t get hurt?

Ms. Weiss Maudi: There are certain obligations under international humanitarian law that apply to armed conflict. Basically, Israel must ensure that vital humanitarian goods are supplied to the citizens of the Gaza Strip. Israel supplies vital humanitarian goods on a daily basis – these include baby formula, meat, dairy products etc. and in the last year and a half for example, over a million tons of goods have been transferred to the Gaza Strip.

Interviewer: So everything is transferred?

Ms. Weiss Maudi: No, not everything is transferred. Under international law, a state that is imposing economic sanctions does not need to transfer non-vital goods. This means that goods that would give Hamas a military or economic advantage are not transferred. This is why, for example, Israel limits the transfer of concrete to Hamas. Concrete could be used to cast rockets or it can be used to build reinforced bunkers, and certainly those things would give Hamas a military advantage.

Interviewer: So how are we sure that Israel is implementing these economic sanctions in a way that doesn’t hurt the civilians.

Mr. Weiss Maudi: The Israel Supreme Court constantly reviews the transfer of humanitarian goods to Gaza and makes sure that Israel is meeting its obligations under international law. There have been several Supreme Court cases where they have checked and made sure that Israel meets its obligations both under Israeli domestic law and under international law.Interviewer: Okay. Thank you very much.

Ms. Weiss Maudi: You’re welcome.


Indépendances africaines/35e: La même étrangement familière posture victimaire vis-à-vis des Blancs responsables de tous nos maux (When in doubt, blame the white man!)

31 mai, 2010
Obama's KatrinaLa marée noire BP est en fait le second Katrina de Bush. Joe Klein
Quels que soient ses défauts, Obama est infiniment plus compétent pour faire face à une catastrophe que son prédécesseur. Frank Rich
Comment Bush & Cheney ont préparé la marée noire. Jean-Sébastien Stehli (correspondant du Figaro aux Etats-Unis)
Au bout du compte, les discours n’y feront rien. Si BP peut reboucher le puits à temps pour empêcher une calamité absolue dans le golfe, le président en réchappera politiquement. S’il n’y arrive pas – si la fuite n’est arrêtée avant que les puits de diversion soient terminés en août — cela deviendra le Katrina d’Obama. Ce sera injuste, parce qu’Obama n’est pas plus responsable des dégâts provoqués par l’actuelle catastrophe que Bush ne l’était pour ceux de Katrina. Mais telle est la nature de la politique américaine et son culte de la personnalité présidentiel: nous nous attendons à ce que nos présidents jouent les Superman. (…) Mais bon, quand vous vous oignez vous-même Roi Canute, vous ne devez pas vous étonner quand vos sujets s’attendent à ce que vous commandiez les marées. Charles Krauthammer
Le fait est que Barack Obama a été le compagnon de route d’un nationalisme noir anti-américain plein de haine toute sa vie d’adulte, refusant de prendre position et de dénoncer une idéologie pour qui sa propre mère n’avait pas de place. Et quel mauvais présage de son jugement présidentiel que d’avoir exposé ses deux filles pendant leurs vies entières à ce qui est, pour le moins implicitement, le pire des vitriols anti-blancs? Mais maintenant le projecteur d’une campagne présidentielle a révélé ce coin habituellement caché de la vie noire contemporaine: la complaisance la plus gratuite pour un anti-Américanisme rhétorique comme moyen de renforcement des liens intracommunautaires et d’affirmation de son identité noire. Et pourtant l’image de Jeremiah Wright, en une de tous les journaux télévisés de l’Amérique, nous a prouvé qu’il n’y a aucune vraie différence entre la haine rhétorique et la vraie haine. Shelby Steele
L’indépendance est un leurre, dans notre monde globalisé. L’Afrique, en particulier, souffre encore d’une dépendance au niveau mental, philosophique, économique. Nous cultivons un lien par la négative à l’Europe. Beaucoup d’Africains adoptent une posture victimaire vis-à-vis des anciens colons. On se lamente, on pleure. Nous ne sommes capables de voir en l’autre que le responsable de tous nos maux. Même ceux qui choisissent une attitude plus militante envers l’Europe, comme le président du Zimbabwe Robert Mugabe, élaborent un discours de faux courage. Ils restent profondément colonisés du point de vue politique. Nous nous construisons en fonction du Nord, pour lui montrer ce que nous sommes, pour nous affirmer face à lui. La véritable indépendance adviendra quand cet autre n’aura plus d’importance pour nous. Mia Couto
A l’heure où, face à leur propre Katrina (avec toute l’injustice que suscite, chez les critiques peu regardants, la magnitude de telles catastrophes) et comme pour l’Irak ou la crise financière, le Messie noir de Chicago et sa claque médiatique ont repris leur jeu habituel du c’est-pas-moi-c’est-Bush

Et pour ceux qui ont la mémoire assez longue pour se rappeler, derrière le véritable tsunami d’antibushisme primaire qui avait alors déferlé sur nos médias …

La réalité, au-delà d’un degré de décentralisation proprement incompréhensible pour un Français, d’une Louisiane gouvernée par une démocrate (Kathleen Blanco) et d’une Nouvelle-Orléans dirigée par des noirs largement incompétents et corrompus (du maire Nagin au chef de la police Eddie Compass) …

Dont, outre le refus de nombre d’habitants d’être évacués, la réticence dans un premier temps à faire appel aux autorités fédérales fut pour beaucoup dans le cafouillage initial…

Pour une catastrophe jusque là inédite (qu’on imagine les conséquences, dans un pays qui deux ans plutôt perdait quelque 20 000 personnes âgées dans une canicule (70 000 pour toute l’Europe !), un ouragan de plus de 650 km de rayon, soit 40% de la superficie de la France !), qui, au bout du compte et sur 7 états affectés, fera pourtant 10 fois moins de victimes …

Cet intéressant entretien, dans le journal suisse romand Le Temps, de l’écrivain mozambicain Mia Couto, qui, en ce 35e anniversaire de l’indépendance de son pays et 2e vague des indépendances africaines (et 25e sommet France-Afrique), vient de publier un essai sur « la récupération de la figure de Barack Obama par les élites africaines« .

Pointant la même étrangement familière « posture victimaire » vis-à-vis des Blancs « responsables de tous nos maux »

Comme les mêmes « discours haineux et racistes«  qui ont bercé, tous les dimanches matins, les vingt dernières années de l’ex-sénateur de l’Illinois …

Ou le faux et hypocrite discours d’une africanité fantasmée et à nouveau raciste de ceux qui, de nos Fanon à nos Césaire et de leur négritude ou pensée du peuple noir, « réclament l’Afrique mais ne la vivent pas »…

Et surtout enferment, avec leur idiots utiles blancs à la Bono, les populations qu’ils prétendent représenter dans toujours plus de dépendance et de sous-développement

Extraits :

Quand j’ai écrit cela, je voulais lancer une discussion sur l’hypocrisie en Afrique. Je voulais pointer du doigt les dirigeants du continent. Il y a des discours homophobes, haineux, racistes, dans la bouche de nombreux politiciens africains. Après l’élection américaine, je voyais les leaders africains s’adresser à Obama comme à un frère, alors qu’ils ne partageaient pratiquement aucune de ses vues progressistes. Ils ne devraient pas être invités à cette célébration. D’abord, Obama n’est pas un Africain, il est un Américain. Il est absurde de considérer que quelqu’un est Africain juste parce qu’il a la peau noire ou parce que ses ancêtres viennent d’Afrique. Au nom de cette «africanité» que clament les politiciens, ils fomentent une unité sans principes. Cette catégorie de l’africanité relie nos dirigeants comme une chaîne. Personne, parmi les dirigeants africains, ne renie Robert Mugabe, parce qu’ils le considèrent comme l’un d’entre eux. A mon sens, s’il choisit de gouverner par le racisme, il ne peut être l’un d’entre nous. Les élites africaines incluent Obama dans leur conception d’une africanité
raciste.

La composante raciale est forte. Ce sont des hommes de la diaspora qui ont fondé la négritude ou la pensée du peuple noir, Frantz Fanon, Aimé Césaire. C’est un paradoxe étonnant. Ceux qui réclament l’Afrique ne la vivent pas. Les Africains ne peuvent se satisfaire d’être pensés seulement par des hommes qui vivent en dehors du continent. Notre identité est fondée de l’extérieur, nous sommes construits de l’extérieur. Je rencontre beaucoup d’écrivains africains, de philosophes, de sociologues, qui luttent contre le stéréotype facile de l’africanité. Nous essayons de nous libérer d’une africanité assignée.

Lettres d’Afrique
«L’indépendance est un leurre»
Arnaud Robert
Le Temps
29 mai 2010

Le Mozambicain Mia Couto est un géant de la littérature africaine. L’auteur de «Terre somnambule» vient de signer un essai sur la récupération de la figure de Barack Obama par les élites africaines
Genre: essai
Réalisateurs: Mia Couto
Titre: Et si Obama était Africain…
Studio: Chandeigne, 40 p.

Les Mercedes sont immaculées. Soirée littéraire à Maputo, il y a quelques jours, pour la sortie d’un livre sur l’identité nationale. Les armoires à glace du premier ministre mozambicain musardent sur le trottoir. C’est un pays dont on parle peu, qui célèbre cette année 35 ans d’indépendance. Les stigmates de l’interminable guerre civile sont encore visibles, au carrefour des avenues Vladimir Lénine et Mao Tsé-tung, d’un Etat dirigé par un front de libération communiste, le Frelimo.

L’écrivain Mia Couto s’est battu lui aussi, aux côtés du Frelimo, pour le retour de la démocratie dans cet immense pays côtier, ancienne colonie portugaise. Couto a 55 ans, il est Blanc. Son œuvre, l’une des plus bouleversantes de la littérature contemporaine, traque dans une langue maritime les remous d’une histoire nationale. Son roman Terre somnambule, publié en 1992, ou Tombe, tombe au fond de l’eau, de 1998, rejouent avec grâce l’émancipation de ce finistère.

Parce qu’il se situe à distance de l’anniversaire des indépendances que l’on célèbre cette année, parce qu’il vient aussi de publier un opuscule sur la récupération de la figure de Barack Obama par les élites africaines, Mia Couto est un interlocuteur précieux. Biologiste de formation, occupé aujourd’hui par la sauvegarde de l’environnement, il croit en une littérature africaine. Pour autant qu’elle ne soit pas cadenassée dans ses origines.

Samedi Culturel: On célèbre en 2010 cinquante ans d’indépendance pour dix-sept Etats africains. Est-ce que vous vous reconnaissez dans cette célébration?

Mia Couto: L’indépendance est un leurre, dans notre monde globalisé. L’Afrique, en particulier, souffre encore d’une dépendance au niveau mental, philosophique, économique. Nous cultivons un lien par la négative à l’Europe. Beaucoup d’Africains adoptent une posture victimaire vis-à-vis des anciens colons. On se lamente, on pleure. Nous ne sommes capables de voir en l’autre que le responsable de tous nos maux. Même ceux qui choisissent une attitude plus militante envers l’Europe, comme le président du Zimbabwe Robert Mugabe, élaborent un discours de faux courage. Ils restent profondément colonisés du point de vue politique. Nous nous construisons en fonction du Nord, pour lui montrer ce que nous sommes, pour nous affirmer face à lui. La véritable indépendance adviendra quand cet autre n’aura plus d’importance pour nous.

Quel rôle ont joué les intellectuels dans le processus des indépendances et dans la construction post-coloniale?

Dans le cas du Mozambique, comme dans beaucoup d’autres cas, il y avait peu d’intellectuels capables d’imaginer leur nation. Nous avons connu un type de colonialisme qui n’a pas permis l’ascension d’un groupe représentatif de penseurs. L’administration coloniale, à la fin des années 1950, avait développé une politique d’assimilation. Mais les assimilés noirs qui arrivaient jusqu’à l’école secondaire se comptaient sur les doigts d’une main. J’ai étudié la médecine en 1971. Dans ma faculté, il y avait douze étudiants noirs parmi mille étudiants. Il existait parallèlement une vie intellectuelle blanche, mulâtre, liée à la cause de la libération, cruciale dans la lutte contre la colonie. J’étais un membre du Frelimo. Cela a changé ma vie. A un moment, j’ai décidé de me retirer. Je veux continuer de lutter à ma manière, débarrassé des partis. Je ne suis pas amer, je ne renie pas mon combat. Je m’oppose à l’idée que la politique est sale, que les intellectuels devraient voler au-dessus de ces considérations. Dans certains cas, les écrivains devraient avoir le courage d’offrir leur nom et leur vie à certaines causes. Mais ils doivent aussi savoir se retirer quand les mouvements ont perdu de leur authenticité.

En vous engageant avec le mouvement de libération, avez-vous consciemment pris parti contre vos racines portugaises?

Non, je ne l’ai pas vécu ainsi. Ce n’était pas une option ni un choix, c’était une condamnation. Même dans les pires moments de la guerre, il ne m’est jamais venu à l’esprit que je devais rentrer «chez moi». J’appartiens à ce lieu, au Mozambique. Je sais que mes origines sont portugaises. La première fois où je suis allé voir une voyante au Mozambique, elle m’a dit que ma douleur était liée au fait que je n’avais pas pris soin d’une femme qui s’était occupée de moi quand j’étais enfant. Je n’y ai pas cru, je n’avais gardé aucun souvenir de cet épisode. Mais j’ai tout de même interrogé mes parents. Ils m’ont raconté que nous étions allés au Portugal pour voir ma grand-mère, quand j’avais 2 ans, et qu’elle s’était prise d’affection pour moi. Je pensais n’avoir gardé aucun lien avec le Portugal. Je ne me rappelais d’aucun de mes grands-parents. Cette voyante m’a dit que je devais aller au cimetière et que je devais m’adresser à elle. Je ne suis pas très religieux. Mais je suis allé dans ce cimetière et j’ai vu toutes ces tombes gravées de mon nom, Couto. J’ai été touché. Le Portugal est la terre où reposent mes morts. Je n’ai aucun mort au Mozambique. Ma diaspora, ce sont mes morts. Cela n’a pas facilité mes questions d’identité.

Vos lecteurs résident plutôt au Nord qu’au Sud…

Sans doute. Mais aujourd’hui, il existe en Angola des éditeurs qui publient des écrivains mozambicains. A Maputo, certains professionnels courageux tentent de donner accès à une littérature lusophone d’Afrique. Mais nous manquons de structures commerciales, de marchés. Mes livres sont lus au Mozambique. On s’arrange pour fabriquer des éditions moins chères. Les nouveautés s’épuisent très vite, faute de copies. De plus, les livres ne sont disponibles que dans les capitales. C’est un problème pour tous les écrivains du Mozambique. J’essaie d’y remédier en écrivant pour le théâtre et la radio. Nous élaborons des stratégies pour contourner les problèmes.

Le chauffeur de taxi qui m’a amené chez vous semblait vous considérer comme une célébrité…

C’est très étrange. Plus le niveau d’illettrisme est élevé, plus les écrivains et les philosophes bénéficient d’une aura particulière. Nous occupons une fonction symbolique dans un contexte de dualité entre l’écriture et la parole. Les gens considèrent leur culture orale comme mineure par rapport à la culture écrite. Ils trouvent dans la littérature une sorte de projection dans le futur, dans la modernité. Comme s’ils avaient accès à un autre temps. Pour la plupart, les écrivains vivent dans le monde de demain, ils sont considérés comme des prophètes, des envoyés du futur qui préparent le chemin. Mon pays est une île, éloignée du monde. Au Mozambique, nous avons des attitudes insulaires, nous campons dans notre observation du monde. Quand je vais donner une conférence à l’étranger, des bagagistes ou des balayeurs émigrés viennent me parler. Ils me disent que je les représente bien. Comme si j’étais un footballeur, comme si je partais jouer un match. J’emporte leur drapeau dans le monde. Je leur réponds que mon public est minuscule. Mais, pour mes compatriotes, même pour ceux qui n’ont jamais lu un livre, je suis un ambassadeur.

Vous venez de publier un petit livre sur Barack Obama, qui,
selon vous, ne pourrait être un héros africain…

Quand j’ai écrit cela, je voulais lancer une discussion sur l’hypocrisie en Afrique. Je voulais pointer du doigt les dirigeants du continent. Il y a des discours homophobes, haineux, racistes, dans la bouche de nombreux politiciens africains. Après l’élection américaine, je voyais les leaders africains s’adresser à Obama comme à un frère, alors qu’ils ne partageaient pratiquement aucune de ses vues progressistes. Ils ne devraient pas être invités à cette célébration. D’abord, Obama n’est pas un Africain, il est un Américain. Il est absurde de considérer que quelqu’un est Africain juste parce qu’il a la peau noire ou parce que ses ancêtres viennent d’Afrique. Au nom de cette «africanité» que clament les politiciens, ils fomentent une unité sans principes. Cette catégorie de l’africanité relie nos dirigeants comme une chaîne. Personne, parmi les dirigeants africains, ne renie Robert Mugabe, parce qu’ils le considèrent comme l’un d’entre eux. A mon sens, s’il choisit de gouverner par le racisme, il ne peut être l’un d’entre nous. Les élites africaines incluent Obama dans leur conception d’une africanité
raciste.

Il existe, chez les diasporas d’origine africaine, un concept de la Terre promise proche de celui du peuple juif…

La composante raciale est forte. Ce sont des hommes de la diaspora qui ont fondé la négritude ou la pensée du peuple noir, Frantz Fanon, Aimé Césaire. C’est un paradoxe étonnant. Ceux qui réclament l’Afrique ne la vivent pas. Les Africains ne peuvent se satisfaire d’être pensés seulement par des hommes qui vivent en dehors du continent. Notre identité est fondée de l’extérieur, nous sommes construits de l’extérieur. Je rencontre beaucoup d’écrivains africains, de philosophes, de sociologues, qui luttent contre le stéréotype facile de l’africanité. Nous essayons de nous libérer d’une africanité assignée. Si je veux écrire sur l’histoire d’amour de deux Chinois à New York, j’ai le droit. Je ne suis pas condamné à parler de mon bout de terre.


Mutilations génitales: A partir de quelle quantité de sang les parents seront-ils satisfaits? (From Victorian to Islamic clitorectomies: How much blood will parents be satisfied with?)

30 mai, 2010
AsylumPendant le voyage, en un lieu où Moïse passa la nuit, l’Éternel l’attaqua et voulut le faire mourir. Séphora prit une pierre aiguë, coupa le prépuce de son fils, et le jeta aux pieds (euphémisme pour les organes génitaux) de Moïse, en disant: Tu es pour moi un époux de sang! Et l’Éternel le laissa. Exode 4: 24-26
Toute la jurisprudence islamique, depuis l’avènement de l’islam il y a 14 siècles, reconnait et permet l’excision. Il existe des désaccords concernant le statut de l’excision dans la charia. Certains estiment que l’excision est exigée par la charia tout comme l’est la circoncision masculine. D’autres estiment que c’est une pratique traditionnelle. Mais tout au long de l’histoire de l’islam, jamais personne n’a émis l’idée que l’excision est un crime. Il y a un consensus religieux sur ce point depuis 14 siècles. Muhammad Al-Mussayar, Al-Azhar)
Ma grand-mère était exciseuse. La première fois que je l’ai vu faire, la jeune fille avait 15 ou 16 ans. Moi, j’en avais 7 (…) On est toujours venu me voir même si on savait que c’était interdit en France. Hawa Gréou
Hawa Gréou est devenue le bouc émissaire du procès. Or si elle est coupable d’un crime, les parents ne sont pas complices mais coauteurs de ce même crime. Les complices, ce sont les parquets qui ont classé un nombre non négligeable d’affaires sans instructions, et les médecins qui s’abstiennent de signaler les enfants excisées. Me Chevais
La « mutilation génitale féminine » est avant tout une étiquette désobligeante et subversive L’utilisation préemptive de cette expression est aussi blessante que de commencer une conversation au sujet du droit des femmes à l’IVG en qualifiant l’avortement de « meurtre d’une vie innocente ». Les avocats revendiquant le droit à l’avortement ont raison de s’opposer au dénigrement implicite de cette étiquette; beaucoup de femmes africaines s’opposent pareillement à qualifier de « mutilation» une pratique qu’elles décrivent en termes locaux comme « fête » ou « purification » ou « nettoyage » ou « embellissement ». Il est d’ailleurs significatif que dans la plupart des groupes ethniques où les opérations génitales féminines sont courantes, les opérations génitales masculines sont également courantes et décrites dans les mêmes termes. Richard Shweder (anthropologue, Université de Chicago, 05.12. 07)
Oui, c’est une évidence flagrante qu’il y a des risques liés aux infibulations. Mais il est tout aussi évident qu’une petite entaille, pratique qui ne comporte aucune ablation de tissu ou d’altération définitive des organes génitaux féminins, n’est pas plus risquée que les formes de circoncision masculine ou de piercing qui sont largement (bien qu’évidemment pas uniformément) admises dans la société occidentale. (…) La recherche épidémiologique nous renseigne sur le degré de risque de divers types associé à différentes formes de pratiques. Elle ne nous dit pas quand le risque est trop grand. Et qui décide quand le risque devient trop important ? Cela doit-il être décidé par des organismes internationaux? Des gouvernements ? Quand cela devient-il une nouvelle forme d’impérialisme culturel? Bettina Coquille-Duncan (anthropologue, université de Washington, 28.02.08)
Un des risques pour la science est quand des résultats politiquement corrects sont bien accueillis, aisément publiés et sans cesses cités, alors que des résultats politiquement embarrassants sont ignorés ou marginalisés. Ceci n’est peut-être jamais plus évident que dans l’étude « de la mutilation génitale femelle » où les rôles des chercheurs et des activistes politiques semblent souvent confondus. (…) La question clé est la suivante: Accepterions-nous aussi aisément les résultats de la recherche qui contredisent la connaissance médicale existante dans d’autres domaines que « la mutilation génitale féminine »? Les résultats de la recherche au sujet du diabète ou de l’asthme seraient-ils acceptés par exemple sans les habituelles procédures de contrôle les plus rigoureuses? Sara Johnsdotter et Birgitta Essen (Uppsala University, 23.02.08)
Il serait peut-être plus efficace, en guise de compromis, pour éviter un mal plus grand, que les lois fédérales et les états autorisent les pédiatres à pratiquer une entaille rituelle pour satisfaire la demande des familles. Académie de Pédiatrie Américaine (06.05.10)
Les médecins australiens envisagent d’accepter une forme de mutilation sexuelle chez les nouveau-nés de sexe féminin. La mutilation aurait lieu dans un environnement clinique adapté pour empêcher les pratiques “sauvages” réalisées par les immigrés africains. The Daily Telegraph
A partir de quelle quantité de sang les parents seront-ils satisfaits? Il y a de par le monde des pays où battre sa femme est autorisé, où l’esclavage et les abus sexuels sur les enfants sont permis. Nous n’autorisons pas ces coutumes dans notre pays. Nous n’autorisons pas les gens à pratiquer “un peu d’esclavage” parce qu’ils risquent de le pratiquer malgré tout. Nous n’autorisons pas les gens à battre leur femme “un petit peu”, pour prévenir le fait qu’ils le feront de toute façon. Georganne Chapin (directrice de Intact America)
L’Académie n’avait que des intentions louables, j’en suis convaincu, mais cette recommandation ne fait que créer une confusion sur la possible autorisation, sous une forme ou une autre, des mutilations sexuelles infligées aux filles. C’est un pas dans la mauvaise direction en ce qui concerne la protection des femmes et des jeunes filles. L’excision n’a aucune justification médicale ou thérapeutique, et comme il se doit, elle est interdite aux Etats-Unis. Joseph Crowley (représentant démocrate de New York)
Que va-t-on nous trouver encore ? Des séminaires sur comment frapper sa femme et sur les bénéfices secondaires que l’on en escompte ? La création à Las Vegas d’un lieu dédié aux mariages d’enfants, pour qu’ils n’aillent pas se marier à l’étranger? Pamela Geller
Même si la circoncision était efficace pour empêcher la maladie, l’ablation à la naissance d’une partie du pénis d’un petit bébé pour prévenir la survenue éventuelle d’une maladie plus tard ne semble pas plus raisonnable que l’ablation de routine de sa vésicule biliaire saine à la naissance pour lui éviter le potentiel de calculs biliaires à la fin de sa vie ou de lui arracher des dents saines pour prévenir tout risque ultérieur de caries dentaires. IntactAmerica
C’est une pente glissante où, si vous vous y laissez entrainer, vous vous exposez aux revendications de tous ceux qui sont un peu mécontents de n’importe quelle coutume particulière, quelque répugnante que nous puissions la trouver. Ira Mehlman (Federation for American Immigration Reform)

Le corps médical nous préparerait-il un petit retour au bon vieux temps victorien des clitorectémies thérapeutiques?

A l’heure où, quatorze ans après la première reconnaissance des mutilations génitales comme motif d’attribution du statut de réfugié par les autorités américaines, les motifs comme les possibilités d’abus et de fraude pour l’obtention dudit statut se multiplient (violences conjugales, mariages forcés, homosexualité) …

Et au moment où les vertus médicales supposées de la circoncision masculine sont sérieusement remises en question …

Il ne s’agit bien entendu plus de cautériser des clitoris, infibuler des petites lèvres ou enlever des ovaires pour guérir l’onanisme, les « troubles mentaux » de l’hypersexualité, de la nervosité, de l’hystérie ou du lesbianisme), voire, dans les hôpitaux psychiatriques, la catalepsie, l’hystérie, la mélancolie ou la kleptomanie …

Non, qu’on se rassure, il est tout simplement question, si l’on en croit les toutes récentes recommandations d’associations médicales tant américaine (avant, sous les protestations, leur retrait ultérieur) qu’australienne ou néo-zélandaise, d’apporter la caution de la science à une pratique allégée d’excision …

Et ce bien sûr non pour les filles ou épouses de nos bobos mais pour nos doudous locales et au nom, s’il vous plait, du simple pragmatisme (éviter le mal plus grand des pratiques sauvages ou dans les pays d’origine) …

Etats-Unis : l’Académie de Pédiatrie cautionne l’excision
Pamela Geller
Atlas Shrugs
le 10 mai 2010
Traduit par Jeannot pour Bivouac

Une perte radicale de toute notion du bien et de toute morale, c’est la seule interprétation possible : la civilisation la plus avancée du monde est en train, au nom du poison multiculturel, de cautionner l’excision. [NDLR : l’excision est une mutilation sexuelle consistant en l’ablation partielle ou totale du clitoris].

Une note d’intention récemment publiée aux Etats-Unis propose en effet que les médecins américains soient autorisés à pratiquer sur les filles une forme amoindrie de cet acte ignoble et barbare, afin d’éviter que des familles envoient leurs filles se faire exciser à l’étranger .

D’après le New-York Times, l’Académie de Pédiatrie Américaine (AAP) aurait en effet récemment proposé que les médecins puissent entailler le clitoris des petites filles à l’aide d’une aiguille pour satisfaire aux exigences de mutilation sexuelle des familles musulmanes ou africaines :

“Il serait peut-être plus efficace, en guise de compromis, pour éviter un mal plus grand, que les lois fédérales et les états autorisent les pédiatres à pratiquer une entaille rituelle pour satisfaire la demande des familles”.

Le député Joseph Crowley s’est alarmé du danger potentiel de cette idée : “l’Académie n’avait que des intentions louables, j’en suis convaincu, mais cette recommandation ne fait que créer une confusion sur la possible autorisation, sous une forme ou une autre, des mutilations sexuelles infligées aux filles. C’est un pas dans la mauvaise direction en ce qui concerne la protection des femmes et des jeunes filles. L’excision n’a aucune justification médicale ou thérapeutique, et comme il se doit, elle est interdite aux Etats-Unis.”

Georganne Chapin, directrice de Intact America (association de défense des femmes et de lutte contre l’excision) s’est déclaré “étonnée qu’une assemblée de personnes intelligentes n’aient pas réalisé sur quelle pente suprêmement glissante ils s’engageaient en autorisant l’académie de pédiatrie à pratiquer une “entaille rituelle”.

Chapin se pose la question : “A partir de quelle quantité de sang les parents seront-ils satisfaits ? ” et ajoute : «Il y a de par le monde des pays où battre sa femme est autorisé, où l’esclavage et les abus sexuels sur les enfants sont permis. Nous n’autorisons pas ces coutumes dans notre pays. Nous n’autorisons pas les gens à pratiquer “un peu d’esclavage” parce qu’ils risquent de le pratiquer malgré tout. Nous n’autorisons pas les gens à battre leur femme “un petit peu”, pour prévenir le fait qu’ils le feront de toute façon.

Et Chapin a raison. Que va-t-on nous trouver encore ? Des séminaires sur comment frapper sa femme et sur les bénéfices secondaires que l’on en escompte ? La création à Las Vegas d’un lieu dédié aux mariages d’enfants, pour qu’ils n’aillent pas se marier à l’étranger ?

Autoriser cette “entaille rituelle” n’aura aucunement l’effet positif qu’imaginent ces demeurés bien-pensants. L’effet sera strictement contraire. C’est la misogynie islamique qui vient de recevoir l’approbation officielle de l’Académie de Pédiatrie.

Et ce n’est pas la première fois que le New-York Times approuve tacitement la pratique de l’excision : en janvier 2008, le journal dépeignait sous un jour positif un rituel d’excision dans un article qui ne disait pas un mot de la douleur, du sang, ou des infections qui résultent souvent de ces pratiques.

La mutilation sexuelle des femmes n’est pas la seule des ignobles traditions islamiques qui pénètre en Occident. En Europe et en Amérique, le nombre de meurtres d’honneur est en hausse vertigineuse. Des milliers de filles en Grande-Bretagne sont mutilées, et les autorités ne peuvent pas (ou ne veulent pas) y mettre un terme.

On portera au crédit des médias britanniques qu’au moins un débat public a eu lieu à ce sujet. Nous subissons le même phénomène ici, aux États-Unis, mais en parler publiquement serait vécu comme une insulte au CAIR (Conseil Américan du culte musulman).

La recommandation de l’AAP est un exemple supplémentaire de la progression de la charia aux USA. Malgré la taqîya [NDLR : tromperie et mensonge permis aux musulmans par la charia), il est clair que l’islam reconnait et autorise l’excision, voire l’encourage parfois :

Muhammad Al-Mussayar, un érudit de l’université Al-Azhar, la plus prestigieuse et la plus influente des institutions du monde islamique, a ainsi déclaré que l’islam n’interdisait pas les mutilations sexuelles sur les femmes : “toute la jurisprudence islamique, depuis l’avènement de l’islam il y a 14 siècles, reconnait et permet l’excision. Il existe des désaccords concernant le statut de l’excision dans la charia. Certains estiment que l’excision est exigée par la charia tout comme l’est la circoncision masculine. D’autres estiment que c’est une pratique traditionnelle. Mais tout au long de l’histoire de l’islam, jamais personne n’a émis l’idée que l’excision est un crime. Il y a un consensus religieux sur ce point depuis 14 siècles.”

Et c’est cette pratique qui vient de recevoir l’absolution de l’Académie de pédiatrie américaine (AAP).

Bon sang de bonsoir, il s’agit de nos filles ! C’est notre culture que ces bouffons de dhimmis sans cervelle jettent par dessus bord des deux mains. Quelle que soit la façon d’apprécier ce problème — et le New-York Times est passé maitre dans l’art de cautionner la barbarie en gant de velours — ce qu’a proposé l’AAP est grotesque et n’engendrera qu’une pression toujours accrue de la charia sur les femmes.

Et ce sont nos filles et nos petites filles qui en souffriront.

Article de Pamela Geller (du site Atlas Shrugs), paru le 10 mai 2010 sur le site biggovernment.com (source de l’article) – Traduit par Jeannot pour Bivouac-ID

————————-

En complément : lire (en anglais) le papier du New-York Times évoqué dans l’article de Pamela Geller. Quelques extraits ont été traduits ci-dessous :

“L’intention du comité était d’émettre un avis sur la sécurité [sanitaire] dans un contexte culturellement sensible”.

Selon lui, les membres du comité “sont opposés à toute forme de mutilation sexuelle féminine qui font courir un risque ou provoquent des blessures physiques ou physiologiques” et considèrent l’entaille rituelle comme un “dernier recours”. Cette entaille est “censée être aussi bénigne que le perçage de l’oreille. Il s’agit de prendre une aiguille et de faire sortir une goutte de sang.”

”Si nous disons juste aux parents “Non, ce n’est pas bien”, notre inquiétude est que la famille renvoie l’enfant au pays où la mutilation sera bien plus étendue, et sera peut-être pratiquée sans anesthésie, avec des outils non stérilisés, ou même avec un tesson de verre.”

Actuellement, selon l’Association des Gynécologues Obstétriciens, plus de 130 millions de femmes et filles ont subi des mutilations sexuelles de par le monde. Ces mutilations sont pratiquées essentiellement sur les filles de moins de 15 ans dans des pays comme l’Éthiopie, le Soudan ou la Somalie. Les conséquences peuvent aller de graves complications lors de la grossesse ou lors de l’accouchement, à un dysfonctionnement sexuel.

Le Dr. Friedman Ross déclare également : “si vous médicalisez la mutilation, et déclarez qu’elle est autorisée, certaines personnes vont-elles mal comprendre cette décision et aller au delà d’une petite entaille ? La réponse est oui.” Mais “si les gens se voient refuser de pratiquer leur rituel, sur le clitoris la plupart du temps, le risque est bien plus élevé qu’ils aient recours à des méthodes beaucoup plus dangereuses.»

(New-York Times)

http://www.nytimes.com/1996/06/16/weekinreview/june-9-15-asylum-from-mutilation.html?pagewanted=1

Voir aussi:

The Facts Behind Circumcision

Newborn male circumcision is the most common surgical procedure performed in the U.S. It’s a common misconception that there are tangible health benefits to male circumcision, but the truth is no medical society in the world recommends it. This invasive procedure carries serious health risks, including infection, hemorrhage, surgical mishap, and death, as well many ethical considerations.

Yet, despite these risks, the Centers for Disease Control (CDC) is developing public health recommendations that could mislead more parents into agreeing to circumcision for their newborn baby boys. Intact America is demanding that the CDC issue a truthful statement on the risks and harms of newborn male circumcision.

Get the facts behind circumcision below, then take our interactive quiz and test your knowledge!

Myth – Circumcising baby boys is a safe and harmless procedure.
Fact – As with any surgery, surgically removing part of a baby boy’s healthy genitals causes pain, creates immediate health risks and can lead to serious complications. Risks include infection, hemorrhage, scarring, difficulty urinating, loss of part or all of the penis, and even death. More than 100 circumcision-related deaths are estimated to occur every year in the United States, but the number may be even higher. Circumcision complications can and do occur in even the best clinical settings.

Myth – Circumcision is just a little snip.
Fact – Surgically removing part of a baby boy’s healthy penis is far more than « a snip. » First, a doctor or nurse places the baby on his back, and straps his arms and legs onto a molded plastic board. In the most common method of infant circumcision, the doctor then attaches two hemostats to the foreskin, and inserts a metal instrument under the foreskin to forcibly separate it from the glans (head of the penis). The doctor then slits the foreskin in order to widen its opening for insertion of the circumcision device, against which the foreskin is crushed and then cut off. This operation takes up to fifteen minutes. The amount of skin removed from an infant in a typical circumcision is the equivalent of 15 square inches (the size of a 3 x 5 index card) in an adult male.

Myth – Circumcision is routinely recommended and endorsed by doctors and other health professionals.
Fact – No professional medical association in the United States or anywhere else in the world recommends routine circumcision as a medically necessary procedure. The American Medical Association calls it « non-therapeutic. » At no time in its 75 years has the American Academy of Pediatrics ever recommended infant circumcision.

Myth – The baby does not feel any pain during circumcision.
Fact – Circumcision is painful. Babies are sensitive to pain, just like older children and adults. The younger the baby, the more intense the experience of pain. The analgesics used for circumcision only decrease pain; they do not eliminate it. Furthermore, the open wound left by the removal of the foreskin will continue to cause the baby pain and discomfort, especially during urination and defecation, for the 7-10 days it takes for the wound to heal.

Myth – If I don’t circumcise my son, he will be ridiculed.
Fact – Times have changed and so has people’s understanding of circumcision. Today, half of all baby boys born in the United States will leave the hospital « intact. » The circumcision rate is already estimated to be as low as 30% in the Western United States, and the rate across the United States continues to decline as well. Most medically advanced nations do not « routinely » perform surgical operations to remove healthy flesh from newborn babies, and most have laws to protect girls from genital modification. Approximately 75 % of men in the world are not circumcised and remain intact.

Myth – A boy should look like his father. My husband is circumcised, so my son should also be circumcised.
Fact – Children differ from their parents in all kinds of ways, including eye and hair color, body type, and (of course) size and sexual development. If a parent were missing an eye or had a large birthmark, nobody would suggest that the baby’s eye be removed at birth, or that he be tattooed with a « birthmark » to look like his parent. If a child asks why his penis looks different from that of his father (or a sibling), parents can offer a simple explanation such as, « Daddy (or brother) had a part of his penis removed when he was a baby, but now we know it’s not necessary and we decided not to let anyone do that to you. »

Myth – Routine circumcision of baby boys cannot be compared to Female Genital Mutilation, either as a cultural or medical practice. Female genital cutting is an unjust and inhumane practice, but circumcising boys is justifiable.
Fact – The rationales offered in cultures that promote female genital cutting are similar to those offered in cultures that promote male circumcision. These include hygiene, disease prevention, improved appearance of the genitalia, and social acceptance. Whatever the rationale, forced removal of healthy genital tissue from any child – male or female – is unethical. Boys have the same right as girls to be spared this inhumane, unnecessary surgery.

Myth – To oppose male circumcision is religious and cultural bigotry.
Fact – Many who oppose the painful, risky and permanent alteration of babies’ or children’s genitalia do so precisely because they believe in universal human rights. People of many different religious and cultural traditions agree that all children – regardless of race, ethnicity, or culture of origin – have the right to be protected from bodily harm. In our society, parents have the right to raise their children in accordance with their own cultural and religious standards. However, that right is not limitless. Parents must not (directly, or through the agency of a medical or religious practitioner) inflict irreversible harm on a child.

Myth – Circumcising newborn baby boys produces health benefits in later life.
Fact – Despite common perception, there is NO conclusive link between circumcision and better health. In fact, performing medically unnecessary surgery on a baby boy’s genitals creates immediate health risks. Circumcision-related risks include infection, hemorrhage, scarring, loss of part or all of the penis, and even death. These dangers exist in even the best clinical settings.

Myth – Male circumcision helps prevent HIV.
Fact – Only abstinence or the use of condoms can prevent the spread of sexually transmitted diseases, including HIV/AIDS. Moreover, condom usage protects women as well as men. Even if circumcision were effective for preventing disease, removing part of a baby boy’s penis at birth to prevent the potential for disease in the future makes no more sense than « routinely » removing healthy gall bladders at birth to prevent the potential for gall stones in later life, or removing healthy teeth to prevent dental caries.

Voir également:

Asylum Seeker Is Impostor, INS Says
Woman’s Plea Had Powerful Support
William Branigin and Douglas Farah
Washington Post
December 20, 2000

As the young West African woman languished for two years in an immigration jail in New York, all she had was her story. She said her name was Adelaide Abankwah and that she needed asylum in the United States because, back home in Ghana, she had been chosen « queen mother » of her tribe. If forced to return, she claimed, her people would discover she was not a virgin, as tradition demanded, and would subject her to painful genital mutilation.

The story shocked many who heard it. Feminists and human rights activists rallied to her cause, drawing extensive media coverage and support from celebrities and politicians. Among the famous and influential who sympathized with her were Gloria Steinem, actresses Julia Roberts and Vanessa Redgrave, members of Congress and first lady Hillary Rodham Clinton. After judges twice ruled against her, she was released from detention last year and won asylum from a federal appeals court.

But an Immigration and Naturalization Service investigation has concluded that the story is a fabrication and the woman an impostor, according to INS officials and documents. The confidential INS inquiry — and separately, The Washington Post — found that the woman claiming to be Adelaide Abankwah is actually a 31-year-old former Ghanaian hotel worker named Regina Norman Danson. In an interview, Danson acknowledged her identity but stood by other parts of her story.

Armed with documents collected in Ghana, INS investigators recommended more than a year ago that Danson be prosecuted on a fraud charge. The case was referred to the U.S. attorney’s office in New York, but, according to U.S. officials familiar with the case, the Justice Department has been reluctant to proceed for fear of embarrassing politicians and top administration officials who weighed in on Danson’s behalf. The U.S. attorney’s office declined to comment.

With a forged passport, an innocent demeanor and her startling tale, Danson managed to exploit the weaknesses inherent in U.S. asylum policy. That policy is designed to accommodate people fleeing political persecution abroad, often with false documents or no papers at all. Over the years, it has allowed thousands of genuine refugees to start new lives here, but it is vulnerable to abuse by people whose stories are difficult, if not impossible, to verify.

While Danson has found a job and is awaiting a green card that would make her a legal permanent resident, another young Ghanaian — whose passport Danson used and identity she assumed — has been living a furtive life in Germantown, Md. The real Adelaide Abankwah, a former college student whose passport was stolen in Ghana four years ago, has been afraid to come forward until now, living in fear of deportation because of her own immigration problems unrelated to Danson’s. She objects to Danson’s use of her identity.

« I feel like I’m being buried alive, » Abankwah, 27, said in an interview. « I still want my name. . . . I refuse to let her [Danson] take that name. »

When Danson arrived at New York’s John F. Kennedy International Airport on March 29, 1997, immigration inspectors saw at once that the passport identifying her as Adelaide Abankwah had been altered and moved immediately to deport her. When she expressed fear of returning to Ghana, she was sent to a detention facility in Queens to await an asylum hearing.

Appearing before an immigration judge six months later, she told a tale of persecution at the hands of unnamed tribal elders in her village, Biriwa, about 80 miles west of Ghana’s capital, Accra. She testified that her mother had died in July 1996, leaving her to inherit the position of « queen mother » of her tribe. She said tradition required the new queen mother to remain a virgin until she took office but that she had already had a sexual relationship.

When the truth was discovered, she said, she would be forced to undergo a cutting of the clitoris and labia, sometimes called female circumcision. She said she also would be punished if she refused to accept her selection as queen mother.

Judge Donn Livingston rejected the asylum claim, noting that Ghana had outlawed female genital mutilation in 1994 and that reportedly it was not practiced in the woman’s home region. Her fear of returning to Ghana, he concluded, was not reasonable. The judge also remarked that « there appears to be some question as to the applicant’s identity. »

In July 1998, the Board of Immigration Appeals upheld Livingston’s decision. But feminist groups and politicians had learned of the case and began denouncing her detention. Sen. Charles E. Schumer and Rep. Carolyn B. Maloney, both New York Democrats, visited the woman they knew as Adelaide Abankwah at the detention center and wrote letters to Attorney General Janet Reno to support her asylum request. The women’s rights group Equality Now lobbied the INS, the Justice Department and the White House in a « Free Adelaide » campaign.

Hillary Rodham Clinton « was very helpful in ensuring that INS was aware of the case at the highest level, » said Jessica Neuwirth, president of Equality Now. A spokeswoman for Clinton said recently that « the first lady followed the case very closely » at the time and passed information on it to the National Security Council. Clinton then « welcomed the ultimate outcome [the asylum grant], but she really did not believe it was appropriate to inject herself into the immigration service’s ongoing process, » the spokeswoman said.

However, according to three INS officials who spoke on condition of anonymity, higher-ups in the agency made it clear that Clinton sympathized with the asylum seeker and that top administration officials wanted the woman released to end criticism of the government over the matter.

The INS district office in New York was told that « the White House wants you to release her, so they released her, » one agency insider said. In failing to defend the INS’s handling of the case, the administration « has been willing to allow people working in the field to look terrible to avoid political embarrassment, » he said.

In July 1999, the U.S. Court of Appeals for the Second Circuit reversed the Board of Immigration Appeals, saying the board had been « too exacting both in the quantity and quality of evidence that it required. » The opinion did not mention doubts about the woman’s identity.

But those doubts continued to rankle the INS. Suspecting that the asylum seeker was lying, the INS district office in New York launched a rare investigation into her background. After three months of inquiries, a half-dozen agency investigators assembled what one called « overwhelming evidence » of fraud. Agents in Ghana interviewed the parents of the real Adelaide Abankwah, took statements from tribal leaders and villagers and collected school, employment and other records on both women. An INS report dated Aug. 20, 1999, which later was shown to The Washington Post, stated the agents’ conclusion: The woman in New York was an « impostor » whose « real identity is now established to be Regina Norman Danson. »

Among documents the INS found was a 1996 marriage certificate, contradicting Danson’s claim — central to her case — that she has never been married. In one affidavit, a cousin of Danson’s says she was never « selected to be a queen mother » and had no problems with authorities in Biriwa. Furthermore, Danson’s mother, Esi Esson, was not a tribal queen who had died, another INS report said. Ghanaian police found her in June this year buying fish at Biriwa Beach, and she picked out her daughter from a photo spread, it said.

In Biriwa, a warren of mostly mud-walled, tin-roofed shacks that straddles Ghana’s coastal highway, neither local residents nor record-keepers recall anyone named Adelaide Abankwah. But some remember Regina Danson — a quiet worker at a local hotel who had little education or prospects yet seemed eager to escape Biriwa’s poverty.

At the Biriwa Beach Hotel, run by a German family, Claudia Kleinebudde, the manager, produced photos and employment records of Danson. « She was a cook and was a good worker, » Kleinebudde said.

Danson had never been called Adelaide Abankwah, was not the daughter of any queen mother and never faced genital mutilation, Kleinebudde said. « Her whole story is a complete lie, » she said. « Her name is Regina, and she left because she wanted to go to the United States. »

At the Central House of Chiefs, a ramshackle building just east of Biriwa where records of the region’s chiefdoms are kept, dusty files also contradicted the tale told in New York courts. Registrar Isaac Dadzie-Mensah said Danson was never eligible to be a queen mother since « she is not from the royal family. »

At his house in Biriwa, local chief Nana Kwa Bonko V said a woman who is still alive, Nana Ama Osei II, served as queen mother from 1990 to 1993 and that the position has remained vacant since. Before her, he said, there had been no queen mother in Biriwa for 70 years.

Sitting in a receiving room stuffed with furniture, Bonko said that female circumcision plays no role in his tribe’s tradition and that there is no punishment for rejecting nomination as a queen mother.

Thousands of miles from her village, Danson sat in a New York City coffee shop recently and parried questions about her identity. She admitted that Regina Norman Danson was her original name but denied having lied about her identity in court.

Asked by Judge Livingston three years ago whether she had ever used any other name, she testified that her mother had named her « Kukwa Norman. » Kukwa is a nickname.

She also asserted that the name Adelaide Abankwah was legitimately hers because her great-grandfather had been named Abankwah and she was called « Adelaide » in school.

Told this fall that her school, employment and other records identify her only as Regina Norman Danson, she said that she began using « Adelaide Abankwah » after leaving her hotel job in Biriwa and moving to Accra. She produced an affidavit from a man she said was her uncle to support her other claims.

Speaking hesitant English in a soft, girlish voice, Danson disputed Bonko’s refutation of her story. Informed that police reportedly had found her mother alive in Biriwa, her eyes widened and she fell silent. After a lengthy pause, she reaffirmed her story. Her mother had « started complaining that something was wrong » with the back of her neck in 1996 and died soon afterward, Danson said. She declined to discuss the matter further.

Danson now works selling French beauty products in a store while studying for her high school equivalency diploma. She said she eventually hopes to go to college and become a lawyer.

In Washington, the real Adelaide Abankwah, the daughter of a well-to-do Accra businessman, said she does not know how Danson wound up with her passport. Abankwah said she came to the United States in 1994 and got a student visa the following year.

When her passport was about to expire in 1996, she said, she sent it to her father in Ghana to have it renewed, but her father told her it was stolen from his car in Accra. Eventually, he sent her a new one, Abankwah said.

Abankwah later dropped out of college and lost her student status. In March 1998, she received a letter from the INS ordering her to leave the country. After fleeing briefly to Canada, she returned illegally to the United States last year but fretted that the INS would find her and felt helpless to expose the misuse of her name, she said. Abankwah recently began cooperating with the U.S. attorney’s office in New York in hopes of legalizing her status.

« I have no life, I have no life, » Abankwah said, sobbing. « Friends of mine have graduated from college, and I’m still sitting at home and I can’t do anything. . . . I want to go back to school. I want to be able to work. I want to have a life. »

Farah reported from Biriwa, Ghana.

Voir enfin:

ASSISES DE PARIS EXCISION
Benedicte Fiquet
L’Humanité
17 février 1999
Assises de Paris

Excision : un procès où l’on a beaucoup parlé de prévention

On attendait toujours hier soir le verdict de la cour d’assises de Paris dans le procès des vingt-huit personnes accusées de violences sur mineures. Hawa Gréou, la principale accusée contre laquelle l’avocat général avait réclamé sept années de prison, et les mères et pères de famille, accusés de complicité et contre lesquels le ministère public avait réclamé un maximum de cinq années d’emprisonnement avec sursis, devaient connaître leur sort dans la soirée. La jurisprudence montre que jusqu’ici un tiers des cours d’assises (sept sur vingt-quatre) ont condamné dans des procès similaires les parents à de la prison ferme, entre six et quinze mois, pour une peine d’emprisonnement totale de quatre à cinq ans.

Les jurés parisiens auront-ils été sensibles aux demandes de la partie civile assurant comme Me Weil-Curiel que  » le sursis n’aura aucun impact « , qu’il  » ne sera même pas perçu comme une condamnation  » ?  » Il faut punir sous peine de ne pas envoyer un message clair « , renchérissait Me Gottscheck, chargée de plaider pour les victimes mineures, ce qui est une première dans un procès de ce genre.  » Il faut juger les accusés à la lumière non de la coutume, mais de la loi française, s’attacher au résultat plutôt qu’au mobile.  » Un credo que la défense ne s’était pas privée d’inverser. C’est au contraire le poids de la coutume que les avocats successifs ont souligné, rappelant que les mères inculpées sont elles-mêmes des victimes de l’excision, et insistant sur le déracinement de celles qui sont venues rejoindre en France un mari qu’elles ne connaissaient pas.

Me Ayati a évoqué la marginalisation sans retour d’une femme qui tenterait d’échapper aux contraintes de sa communauté. Un de ses confrères, réfutant le libre arbitre de sa cliente, s’est même prévalu de l’article 122 du Code pénal, un article qui prend en compte les crimes exécutés sous la contrainte. Toujours au nom de la coutume, Me Chevais refusait de faire porter à sa cliente exciseuse l’ensemble des responsabilités.  » Hawa Gréou est devenue le bouc émissaire du procès, s’indignait-il. Or si elle est coupable d’un crime, les parents ne sont pas complices mais coauteurs de ce même crime. Les complices, ce sont les parquets qui ont classé un nombre non négligeable d’affaires sans instructions, et les médecins qui s’abstiennent de signaler les enfants excisées « .

Quant au mobile, la défense en avait fait le second point fort de son argumentation, contestant jusqu’au chef d’accusation de  » complicité de violences volontaires ayant entraîné une mutilation sur mineur de moins de quinze ans « .  » Ces femmes ne sont pas des criminelles, a-t-elle plaidé. L’absence d’intention de nuire permet de les acquitter. Aucune mère n’excise volontairement avec violence.  » Et de rappeler que les affaires d’excision sont jugées aux assises depuis une décision judiciaire (l’arrêt de la cour du 20 août 1983) et non en vertu d’une loi pénale adaptée. En effet, en 1994, l’établissement du nouveau Code pénal aurait pu être l’occasion d’imposer une loi spécifique à l’excision mais les associations consultées avaient alors préféré rester dans le cadre de la mutilation au sens large.  » Pour éviter un texte discriminatoire désignant une communauté particulière « , justifie Me Weil-Curiel.

Bien sûr, les mères restent émouvantes lorsqu’elles affirment :  » On ne veut pas de mal à nos filles, on les veut comme nous « , mais l’argument pourra-t-il se proférer à l’identique ? Le conflit de culture s’est doublé d’un conflit de générations. Pour la première fois, la plainte émanait d’une jeune fille d’origine africaine. Mariatou Koita et sa sour Maimouna ont revendiqué haut et fort leur refus d’une sexualité qui nie leur intégrité. Et ce, sur le terrain de la justice, une démarche qui souligne d’emblée leur volonté d’inscription dans la société française. Toutes les jeunes femmes passées à la barre ont manifesté leur volonté d’en finir avec l’excision. Les moins enclines à accabler leur mère admettaient qu’elles ne reproduiraient pas ce geste sur leurs propres filles. Kadi Koita, militante du GAMS (Groupe pour l’abolition des mutilations sexuelles), témoignait :  » Je me sens plus proche de vous que de mes compatriotes parce que la culture, c’est partager des valeurs et non des coutumes. « 

Et ces parents réunis dans le box des accusés ont-ils compris le choix de leurs filles ? Malheureusement, si on a beaucoup parlé de prévention pendant ce procès, les débats leur ont été bien peu traduits.

 

 

 


Terrorisme: La peur des identités hybrides gagne nos sociétés (Millions of Nowhere men unsettled by a modern world they can neither master nor reject)

29 mai, 2010
http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/f/fd/National_Park_Service_9-11_Statue_of_Liberty_and_WTC_fire.jpgNe croyez pas que je sois venu apporter la paix sur la terre; je ne suis pas venu apporter la paix, mais l’épée. Car je suis venu mettre la division entre l’homme et son père, entre la fille et sa mère, entre la belle-fille et sa belle-mère; et l’homme aura pour ennemis les gens de sa maison. Jésus (Matthieu 10: 34-36)
Vous entendrez parler de guerres et de bruits de guerres: gardez-vous d’être troublés, car il faut que ces choses arrivent. (…) Une nation s’élèvera contre une nation, et un royaume contre un royaume, et il y aura, en divers lieux, des famines et des tremblements de terre. Tout cela ne sera que le commencement des douleurs. (…) Cette bonne nouvelle du royaume sera prêchée dans le monde entier, pour servir de témoignage à toutes les nations. Alors viendra la fin. Jésus (Matthieu 24 : 6-8)
Le nombre et le rythme des tentatives d’attentats contre les Etats-Unis au cours des neuf derniers mois ont dépassé les mêmes statistiques durant toute autre période d’une année précédente. Département américain de la sécurité intérieure (21 mai 2010)
Nous avons affaire à des terroristes internationaux. Je crois que nous devons penser à modifier les règles dont disposent les enquêteurs et à mettre en place un système flexible, plus en phase avec la menace à laquelle nous sommes confrontés. Holder.
Lorsqu’il leva la main droite et prononça le fameux «serment de fidélité», ce 17 avril 2009 dans un petit tribunal de Bridgeport dans le Connecticut, Faisal Shahzad, désormais citoyen des États-Unis d’Amérique, réalisait enfin le rêve américain. (…) Le couple intègre la classe moyenne américaine et achète non loin de Bridgeport, pour 273 000 dollars, un joli pavillon avec une petite piscine. Faisal porte des costumes occidentaux pour aller travailler, «à Wall Street», assure-t-il à ses voisins, et des djellabas quand il est en famille. Celui que ses proches au Pakistan décrivent comme un Pakistanais «moderne» se laisse pousser un collier de barbe, mais l’imam de Bridgeport, Cheikh Hassan Abu-Mar, ne l’a «jamais vu» à la mosquée. Les enquêteurs essaient aujourd’hui de comprendre quand et où il s’est radicalisé. C’est vers la mi-2009 que sa vie se désintègre brutalement. Il quitte son emploi sans explication et retourne au Pakistan en juin. Aux voisins, il raconte qu’il déménage dans le Missouri. Mais au moment même où il obtenait la citoyenneté américaine, quelques mois plus tôt, un drame sûrement humiliant s’était produit pour cet immigré qui avait réussi en Amérique. En pleine crise immobilière, la banque avait saisi sa maison, dont il n’arrivait pas à rembourser l’emprunt. L’Amérique réelle était-elle à la hauteur des rêves de cet homme élevé selon des valeurs pakistanaises strictes ? Était-il déçu par ce pays qui mène deux guerres dans des nations musulmanes et lance des drones sur les insurgés talibans, tuant ainsi des victimes civiles dans son propre pays d’origine ? Le Figaro
L’erreur est toujours de raisonner dans les catégories de la « différence », alors que la racine de tous les conflits, c’est plutôt la « concurrence », la rivalité mimétique entre des êtres, des pays, des cultures. La concurrence, c’est-à-dire le désir d’imiter l’autre pour obtenir la même chose que lui, au besoin par la violence. Sans doute le terrorisme est-il lié à un monde « différent » du nôtre, mais ce qui suscite le terrorisme n’est pas dans cette « différence » qui l’éloigne le plus de nous et nous le rend inconcevable. Il est au contraire dans un désir exacerbé de convergence et de ressemblance. (…) Ce qui se vit aujourd’hui est une forme de rivalité mimétique à l’échelle planétaire. (…) Ce sentiment n’est pas vrai des masses, mais des dirigeants. Sur le plan de la fortune personnelle, on sait qu’un homme comme Ben Laden n’a rien à envier à personne. Et combien de chefs de parti ou de faction sont dans cette situation intermédiaire, identique à la sienne. Regardez un Mirabeau au début de la Révolution française : il a un pied dans un camp et un pied dans l’autre, et il n’en vit que de manière plus aiguë son ressentiment. Aux Etats-Unis, des immigrés s’intègrent avec facilité, alors que d’autres, même si leur réussite est éclatante, vivent aussi dans un déchirement et un ressentiment permanents. Parce qu’ils sont ramenés à leur enfance, à des frustrations et des humiliations héritées du passé. Cette dimension est essentielle, en particulier chez des musulmans qui ont des traditions de fierté et un style de rapports individuels encore proche de la féodalité. (…) Cette concurrence mimétique, quand elle est malheureuse, ressort toujours, à un moment donné, sous une forme violente. A cet égard, c’est l’islam qui fournit aujourd’hui le ciment qu’on trouvait autrefois dans le marxisme. René Girard
Des millions de Faisal Shahzad sont déstabilisés par un monde moderne qu’ils ne peuvent ni maîtriser ni rejeter. (…) Le jeune homme qui avait fait tous ses efforts pour acquérir la meilleure éducation que pouvait lui offrir l’Amérique avant de succomber à l’appel du jihad a fait place au plus atteint des schizophrènes. Les villes surpeuplées de l’Islam – de Karachi et Casablanca au Caire – et ces villes d’Europe et d’Amérique du Nord où la diaspora islamique est maintenant présente en force ont des multitudes incalculables d’hommes comme Faisal Shahzad. C’est une longue guerre crépusculaire, la lutte contre l’Islamisme radical. Nul vœu pieu, nulle stratégie de « gain des coeurs et des esprits », nulle grande campagne d’information n’en viendront facilement à bout. L’Amérique ne peut apaiser cette fureur accumulée. Ces hommes de nulle part – Shahzad Faisal, Malik Nidal Hasan, l’émir renégat né en Amérique Anwar Awlaki qui se terre actuellement au Yémen et ceux qui leur ressemblent – sont une race de combattants particulièrement dangereux dans ce nouveau genre de guerre. La modernité les attire et les ébranle à la fois. L’Amérique est tout en même temps l’objet de leurs rêves et le bouc émissaire sur lequel ils projettent leurs malignités les plus profondes. Fouad Ajami
Le problème de fond, c’est qu’aujourd’hui, en sus de cette crise d’identité des minorités hybrides, il existe une crise d’identité plus générale de l’Europe et des États-Unis. Une forme d’anxiété profonde face à l’afflux d’immigrants. En Amérique, un pays qui s’est bâti sur l’immigration, le sentiment général à l’égard des immigrés est en train de changer, se rapprochant de ce qu’il est en Europe. Depuis le 11 Septembre, les musulmans américains deviennent une minorité qui fait peur. Cette peur est le résultat de notre ère globalisée. Dans les pays musulmans, la peur de l’hybride croît également. De la même manière que l’Europe et l’Amérique se sentent physiquement menacées par une invasion musulmane, les populations conservatrices du Pakistan se sentent, elles, menacées par l’invasion du mode de pensée et de vie américain et européen. C’est la raison pour laquelle, l’an dernier, 3 000 personnes ont été tuées par les terroristes en terre pakistanaise. N’oublions jamais que la vraie bataille entre l’islam radical et le reste du monde se déroule là-bas. Mohsin Hamid
Recrudescence des attaques, tentatives et projets d’attaques terroristes sur le sol américain ou européen, nationalisation de terroristes désormais ressortissants américains ou européens et donc difficilement repérables (13 voyages au Pakistan en 7 ans pour le dernier terroriste de Times Square!), connaissant non seulement mieux l’environnement mais servant de surcroit de relais idéologiques aux groupes terroristes sur place, « attentats de petite envergure, faciles à mettre en œuvre contre des cibles accessibles » …Alors que, contre les bondieuseries et les douces rêveries de nos belles âmes et chantres de la diversité et de la mixité sociale à tout va, l’actualité se charge de rappeler le formidable potentiel apocalyptique des temps que nous vivons …Et que, dans la plus grande discrétion et la pure hypocrisie, le Naïf en chef et premier Homme de nulle part de la Maison Blanche abandonne l’une après l’autre les réformes si fortement claironnées contre les prétendues dérives de la politique antiterroriste de son honni prédécesseur …Retour avec le politiste libano-américain Fouad Ajami et l’écrivain pakistano-américain Mohsin Hamid, deux déracinés qui ont réussi eux à mettre à profit leur arrachement aux traditions de leurs pères pour atteindre à plus et non moins de lucidité …Sur ces millions de Faisal Shahzad, tant dans les métropoles surpeuplées de l’Islam que, plus dangereusement encore, au sein de nos propres capitales d’Europe et d’Amérique du Nord …

« Déstabilisés par un monde moderne qu’ils ne peuvent ni maîtriser ni rejeter » et emportés par « la peur des identités hybrides qui gagne nos sociétés »

Confirmations vivantes, comme le rappelait il y a six ans René Girard dans Le Magazine littéraire contre le naïf optimisme de nos Lumières de jadis comme d’aujourd’hui, du redoutable et potentiellement explosif pouvoir libérateur d’un « âge démocratique qui ne conduit pas forcément à l’harmonie », mais au contraire, avec l’abaissement des barrières de classe et de culture, à une violence démultipliée …

« La peur des identités hybrides gagne nos sociétés »
Laure Mandeville
Le Figaro
18/05/2010

Auteur de L’Intégriste malgré lui *, qui met en scène la dérive d’un jeune Américain-Pakistanais parfaitement intégré vers un rejet violent de l’Amérique, l’écrivain Mohsin Hamid tente d’expliquer la crise identitaire qui mène certains musulmans américains jusqu’au terrorisme.

LE FIGARO. – Vous avez récemment écrit un roman dérangeant, dont le héros, un jeune Pakistanais totalement intégré dans la société américaine, ressemble beaucoup à ces terroristes musulmans «maison» qui ont défrayé récemment la chronique politique. Brillant produit de Princeton, votre personnage se retrouve progressivement en rupture d’identité avec l’Amérique, découvrant avec honte et surprise le 11 Septembre qu’il a plaisir à voir s’effondrer les tours du World Trade Center… Quel est selon vous le mécanisme psychologique qui conduit de jeunes musulmans occidentaux à dériver vers la haine de l’occident ?

Mohsin HAMID. – Ce qui est intéressant, c’est que la plupart de ces terroristes ont passé une grande partie de leur vie en Occident ou y sont nés. Mon instinct me pousse à penser que c’est le caractère hybride de l’identité de ces hommes qui a soudain posé problème. Non pas que l’on ne puisse pas vivre avec plusieurs identités. Mais il arrive parfois que deux de nos identités essentielles se retrouvent en conflit et que nous décidions d’en renier une. Cette volonté de rompre avec une de vos identités a des causes multiples. Un traumatisme, une peine amoureuse, comme pour mon héros, une faillite dans le cas de Faisal Shahzad, ou tout simplement le sentiment de ne pas être dans le tableau… Si je franchis ce pas, si je décide de renier mon identité américaine pour me proclamer exclusivement pakistanais et musulman, je ne le fais pas parce que c’est vrai -c’est faux !- mais parce que je veux me libérer de la complexité de mon identité hybride. Beaucoup de gens remplissent ce malaise en sombrant dans la drogue, l’alcool ou… en écrivant des romans. Mais si vous basculez, vous allez chercher un récit idéologique qui justifie votre démarche. Vous dites que les Américains sont en Irak, qu’ils bombardent votre peuple au Pakistan. Vous cherchez à recréer dans le monde extérieur la cassure qui existe à l’intérieur de vous.

N’y a-t-il pas une forme de cercle vicieux inquiétant qui se dessine dans ce face-à-face de l’Occident et de l’islam radical, les affaires comme celle de Times Square risquant de galvaniser le sentiment antimusulman et créant par ricochet de nouvelles fêlures identitaires et de nouveaux apprentis terroristes…

Des millions de musulmans vivent en Occident. Les terroristes ne sont qu’une poignée. Il ne faut donc pas sombrer dans le pessimisme. Dans l’ensemble, nous apprenons à vivre pacifiquement dans la globalité du XXIe siècle. Mais il est vrai que l’enchaînement dont vous parlez est un vrai risque. Car si on commence à penser qu’un Américain-Pakistanais est un oxymoron, une contradiction dans les termes, alors on verra grandir la crise d’identité de la minorité. Le problème de fond, c’est qu’aujourd’hui, en sus de cette crise d’identité des minorités hybrides, il existe une crise d’identité plus générale de l’Europe et des États-Unis. Une forme d’anxiété profonde face à l’afflux d’immigrants. En Amérique, un pays qui s’est bâti sur l’immigration, le sentiment général à l’égard des immigrés est en train de changer, se rapprochant de ce qu’il est en Europe. Depuis le 11 Septembre, les musulmans américains deviennent une minorité qui fait peur. Cette peur est le résultat de notre ère globalisée. Dans les pays musulmans, la peur de l’hybride croît également. De la même manière que l’Europe et l’Amérique se sentent physiquement menacées par une invasion musulmane, les populations conservatrices du Pakistan se sentent, elles, menacées par l’invasion du mode de pensée et de vie américain et européen. C’est la raison pour laquelle, l’an dernier, 3 000 personnes ont été tuées par les terroristes en terre pakistanaise. N’oublions jamais que la vraie bataille entre l’islam radical et le reste du monde se déroule là-bas.

Quelle est l’importance d’Internet dans l’apparition de ces fameux «terroristes maison» occidentaux ?

Dans un monde global qui dilue et isole, Internet nous permet de nous connecter avec des gens qui nous ressemblent. Cela rompt l’isolement de beaucoup de vies, mais cela réduit aussi le spectre de ce que nous lisons, nous enfermant dans un ghetto mental communautaire très dangereux. En bref, Internet nous permet d’atteindre, dans le monde virtuel, une «pureté» idéologique que nous ne pouvons plus trouver dans la culture globale et complexe qui est la nôtre.

Avez-vous éprouvé un jour le même rejet de l’Amérique que votre héros ?

Même si je me sens totalement en accord avec mon identité multiple, pakistanaise, américaine, européenne… je dois dire qu’après le 11 Septembre, quand les tambours de la guerre résonnaient à travers le monde, j’ai ressenti moi aussi cet appel tribal, ce besoin d’une identité musulmane simpliste, même si elle ne correspondait pas à ce que je suis. En écrivant ce livre, j’ai voulu explorer les échos du tribalisme que je ressentais. Mais j’ai aussi voulu prendre le lecteur à témoin un peu comme Camus. Montrer que l’issue de l’histoire dépend aussi de son regard à lui.

Denoël, 2007, traduit par Bernard Cohen (The Reluctant Fundamentalist, 2007).

Voir aussi:

Islam’s Nowhere Men
Fouad Ajami
The WSJ
May 10, 2010

Millions like Faisal Shahzad are unsettled by a modern world they can neither master nor reject.

‘A Muslim has no nationality except his belief, » the intellectual godfather of the Islamists, Egyptian Sayyid Qutb, wrote decades ago. Qutb’s « children » are everywhere now; they carry the nationalities of foreign lands and plot against them. The Pakistani born Faisal Shahzad is a devotee of Sayyid Qutb’s doctrine, and Maj. Nidal Malik Hasan, the Fort Hood shooter, was another.

Qutb was executed by the secular dictatorship of Gamal Abdel Nasser in 1966. But his thoughts and legacy endure. Globalization, the shaking up of continents, the ease of travel, and the doors for immigration flung wide open by Western liberal societies have given Qutb’s worldview greater power and relevance. What can we make of a young man like Shahzad working for Elizabeth Arden, receiving that all-American degree, the MBA, jogging in the evening in Bridgeport, then plotting mass mayhem in Times Square?

The Islamists are now within the gates. They fled the fires and the failures of the Islamic world but brought the ruin with them. They mock national borders and identities. A parliamentary report issued by Britain’s House of Commons on the London Underground bombings of July 7, 2005 lays bare this menace and the challenge it poses to a system of open borders and modern citizenship.

The four men who pulled off those brutal attacks, the report noted, « were apparently well integrated into British society. » Three of them were second generation Britons born in West Yorkshire. The oldest, a 30-year-old father of a 14-month-old infant, « appeared to others as a role model to young people. » One of the four, 22 years of age, was a boy of some privilege; he owned a red Mercedes given to him by his father and was given to fashionable hairstyles and designer clothing. This young man played cricket on the eve of the bombings. The next day, the day of the terror, a surveillance camera filmed him in a store. « He buys snacks, quibbles with the cashier over his change, looks directly at the CCTV camera, and leaves. » Two of the four, rather like Faisal Shahzad, had spent time in Pakistan before they pulled off their deed.

A year after the London terror, hitherto tranquil Canada had its own encounter with the new Islamism. A ring of radical Islamists were charged with plotting to attack targets in southern Ontario with fertilizer bombs. A school-bus driver was one of the leaders of these would-be jihadists. A report by the Canadian Security Intelligence Service unintentionally echoed the British House of Commons findings. « These individuals are part of Western society, and their ‘Canadianness’ makes detection more difficult. Increasingly, we are learning of more and more extremists that are homegrown. The implications of this shift are profound. »

And indeed they are, but how can « Canadianness » withstand the call of the faith and the obligation of jihad? I think of one Egyptian Islamist in London, a man by the name of Yasser Sirri, who gave the matter away some six years ago: « The whole Arab world was dangerous for me. I went to London, » he observed.

In Egypt, three sentences had been rendered against him: one condemned him to 25 years of hard labor, the second to 15 years, and the third to death for plotting to assassinate a prime minister. Sirri had fled Egypt to Yemen, then to the Sudan. But it was better and easier in bilad al-kufar, the lands of unbelief. There is wealth in the West and there are the liberties afforded by an open society.

In an earlier age—I speak here autobiographically, and not of some vanished world long ago but of the 1960s when I made my way to the United States—the world was altogether different. Mass migration from the Islamic world had not begun. The immigrants who turned up in Western lands were few, and they were keen to put the old lands, and their feuds and attachments, behind them. Islam was then a religion of Afro-Asia; it had not yet put down roots in Western Europe and the New World. Air travel was costly and infrequent.

The new lands, too, made their own claims, and the dominant ideology was one of assimilation. The national borders were real, and reflected deep civilizational differences. It was easy to tell where « the East » ended and Western lands began. Postmodernist ideas had not made their appearance. Western guilt had not become an article of faith in the West itself.

Nowadays the Islamic faith is portable. It is carried by itinerant preachers and imams who transmit its teachings to all corners of the world, and from the safety and plenty of the West they often agitate against the very economic and moral order that sustains them. Satellite television plays its part in this new agitation, and the Islam of the tele-preachers is invariably one of damnation and fire. From tranquil, banal places (Dubai and Qatar), satellite television offers an incendiary version of the faith to younger immigrants unsettled by a modern civilization they can neither master nor reject.

And home, the Old Country, is never far. Pakistani authorities say Faisal Shahzad made 13 visits to Pakistan in the last seven years. This would have been unthinkable three or four decades earlier. Shahzad lived on the seam between the Old Country and the New. The path of citizenship he took gave him the precious gift of an American passport but made no demands on him.

From Pakistan comes a profile of Shahzad’s father, a man of high military rank, and of property and standing: He was « a man of modern thinking and of the modern age, » it was said of him in his ancestral village of Mohib Banda in recent days. That arc from a secular father to a radicalized son is, in many ways, the arc of Pakistan since its birth as a nation-state six decades ago. The secular parents and the radicalized children is also a tale of Islam, that broken pact with modernity, the mothers who fought to shed the veil and the daughters who now wish to wear the burqa in Paris and Milan.

In its beginnings, the Pakistan of Faisal Shahzad’s parents was animated by the modern ideals of its founder, Muhammad Ali Jinnah. In that vision, Pakistan was to be a state for the Muslims of the subcontinent, but not an Islamic state in the way it ordered its political and cultural life. The bureaucratic and military elites who dominated the state, and defined its culture, were a worldly breed. The British Raj had been their formative culture.

But the world of Pakistan was recast in the 1980s under a zealous and stern military leader, Zia ul-Haq. Zia offered Pakistan Islamization and despotism. He had ridden the jihad in Afghanistan next door to supreme power; he brought the mullahs into the political world, and they, in turn, brought the militants with them.

***

This was the Pakistan in which young Faisal Shahzad was formed; the world of his parents was irretrievable. The maxim that Pakistan is governed by a trinity—Allah, army, America—gives away this confusion: The young man who would do his best to secure an American education before succumbing to the call of the jihad is a man in the grip of a deep schizophrenia. The overcrowded cities of Islam—from Karachi and Casablanca to Cairo—and those cities in Europe and North America where the Islamic diaspora is now present in force have untold multitudes of men like Faisal Shahzad.

This is a long twilight war, the struggle against radical Islamism. We can’t wish it away. No strategy of winning « hearts and minds, » no great outreach, will bring this struggle to an end. America can’t conciliate these furies. These men of nowhere—Faisal Shahzad, Nidal Malik Hasan, the American-born renegade cleric Anwar Awlaki now holed up in Yemen and their likes—are a deadly breed of combatants in this new kind of war. Modernity both attracts and unsettles them. America is at once the object of their dreams and the scapegoat onto which they project their deepest malignancies.

Mr. Ajami, a professor at Johns Hopkins School of Advanced International Studies and a senior fellow at Stanford University’s Hoover Institution, is the author of « The Foreigner’s Gift » (Free Press, 2007).

Voir également:Les tentatives d’attentats atteignent un record aux USA
Jim Jarrassé
Le Figaro
27/05/2010D’après un rapport confidentiel, ces projets sont difficiles à déceler car de plus en plus d’Occidentaux agissent pour le compte de groupes terroristes sur le sol américain.Un mois après la tentative d’attentat de Times Square, un document confidentiel du département américain de la sécurité intérieure (DHS), révélé par CNN, a de quoi inquiéter. Daté du 21 mai, on y apprend que «le nombre et le rythme des tentatives d’attentats contre les Etats-Unis au cours des neuf derniers mois ont dépassé les mêmes statistiques durant toute autre période d’une année précédente.» En clair, sans être précisément chiffrés, les projets d’attaques terroristes sur le sol américain n’ont jamais été aussi nombreux. Et le DHS de renchérir en assurant qu’étant donné la «fréquence croissante» de ces tentatives d’attentats, les autorités américaines doivent «opérer en partant du principe que des groupes terroristes sont infiltrés dans le pays et sont susceptibles de prévoir un attentat sans prévenir».Pour le département américain de la sécurité intérieure, le danger est donc omniprésent. D’autant que de nouvelles habitudes dans les modes opératoires des terroristes viennent compliquer la donne : auparavant prévues et exécutées par des étrangers mieux surveillés sur le sol américain, les tentatives d’attentats sont désormais en partie l’œuvre de citoyens américains. Des Occidentaux liés à des groupes comme al-Qaida et les talibans pakistanais. A l’instar de Faisal Shahzad, l’auteur présumé de l’attentat raté de Times Square, ou de «Djihad Jane», une blonde aux yeux bleus de Philadelphie accusée d’avoir fomenté un complot avec des terroristes islamistes. Ces Américains, relate le rapport, constituent une menace majeure car ils sont difficilement repérables par les services de renseignement et connaissent bien l’environnement dans lequel ils doivent agir. Ils peuvent de plus acheter aux Etats-Unis tout le matériel nécessaire à leur forfait sans être suspectés.

Des relais idéologiques

Ces ressortissants américains, note aussi le DHS, ne se contentent pas de comploter. Ils servent aussi aux groupes terroristes de relais idéologiques sur le sol américain, appelant les musulmans à attaquer les Etats-Unis. L’exemple le plus flagrant en la matière reste celui d’Anwar al-Aulaqi. Cet Américain de 38 ans, qui fut imam dans plusieurs mosquées du pays, n’a eu cesse de prêcher la propagande djihadiste pendant plusieurs années. En contact étroit avec le tireur de la fusillade de Fort Hood, au Texas, il est considéré par les services antiterroristes américains comme celui qui a recruté et entraîné le Nigérian auteur de l’attentat manqué du vol Amsterdam-Detroit, qui avait failli coûter la vie à 290 passagers. Réfugié au Yémen, il reste très gênant pour les Etats-Unis qui ont décidé de tout faire pour le neutraliser, quitte à commettre un assassinat ciblé. Une décision rare pour un ressortissant américain.

Les buts et les méthodes des terroristes ont changé, conclut le rapport. Loin des attentats du 11 septembre, la tendance est désormais «à des attentats de petite envergure, faciles à mettre en œuvre, contre des cibles accessibles». Reste aux services américains à s’adapter à ces nouvelles menaces, plus discrètes mais toujours dangereuses. Pointé du doigt lors de l’attentat manqué du vol Amsterdam-Detroit, le renseignement est actuellement en phase de restructuration, suite à la démission la semaine dernière de son directeur, Dennis Blair. L’administration Obama, qui publie ce jeudi sa «stratégie de sécurité nationale», un document sur la manière dont les Etats-Unis évaluent et contrent les menaces, assure vouloir s’adapter aux changements tactiques d’al-Qaida.

Voir de plus:

Obama contraint de réviser sa politique antiterroriste
Laure Mandeville
Le Figaro
21/05/2010

Le président américain avait initialement promis de mettre fin aux dérives de l’époque de son prédécesseur, George W. Bush, mais son équipe paraît hésiter, voire reculer sur plusieurs fronts.

Tandis que les nombreuses agences de renseignements américaines chargées d’antiterrorisme continuent de se déchirer – et de s’interroger sur leurs responsabilités respectives dans la foulée de l’attentat terroriste raté de Times Square -, l’Administration Obama semble de son côté peiner à définir une approche juridique et politique cohérente en la matière. Comme si le fait d’être passé si près d’une catastrophe à Times Square avait soudain changé la perspective de la Maison-Blanche.

Le président avait initialement promis de mettre fin aux dérives de l’époque de son prédécesseur, George W. Bush, en annonçant la fin de l’utilisation de la torture, la fermeture rapide de la prison de Guantanamo et le transfert des détenus devant des tribunaux civils. Il avait fait le pari que la lutte contre le terrorisme pouvait se conjuguer avec le respect des principes de la démocratie américaine.

Mais l’équipe démocrate, si elle n’abandonne pas son but, paraît hésiter, voire reculer sur plusieurs fronts sous la pression de l’opposition républicaine. Ainsi la fermeture de Guantanamo, qu’Obama avait prévue pour janvier 2010, pourrait-elle être reportée sine die.

Pas de transfert dans l’Illinois

Le projet de transfert des prisonniers détenus sur une base militaire américaine à Cuba vers une prison de haute sécurité aux États-Unis est également menacé depuis mercredi dernier. L’Administration avait demandé au Congrès d’approuver un budget de 350 millions de dollars pour acheter et rénover un établissement pénitentiaire presque vide à Thomson, dans l’Illinois. Or, le comité des forces armées de la Chambre des représentants vient d’approuver un projet de loi visant à interdire la création, en territoire américain, d’un centre de détention censé accueillir les «ennemis combattants» trop dangereux pour être libérés, quoique ne pouvant être jugés, faute de preuves suffisantes.

L’Administration Obama vient aussi d’annoncer, par la voix de son ministre de la Justice, Eric Holder, qu’elle proposerait une loi permettant aux enquêteurs d’interroger des suspects sans les informer immédiatement de leurs droits à garder le silence et à réclamer un avocat. Il s’agirait de rendre plus flexible la législation dite «Miranda», qui fait référence à une décision de la Cour suprême de 1966 interdisant aux enquêteurs d’utiliser, lors d’un procès, les renseignements obtenus pendant ces premiers interrogatoires.

Attaché à réconcilier lutte antiterroriste et état de droit, Eric Holder avait jusqu’ici insisté sur l’importance de conforter les droits des suspects et de respecter ce que l’on appelle ici la «mirandisation» des prisonniers. Mais les républicains n’ont cessé, au nom de la sécurité nationale, d’appeler à traduire les suspects devant des cours militaires pour contourner la loi «Miranda».

Dans la foulée de l’attentat avorté de Times Square, l’Administration Obama semble finalement se rendre partiellement à leurs raisons, non pas en optant systématiquement pour les tribunaux militaires, mais en levant certaines des contraintes qui compliquent le travail des enquêteurs civils. «Nous avons affaire à des terroristes internationaux. Je crois que nous devons penser à modifier les règles dont disposent les enquêteurs et à mettre en place un système flexible, plus en phase avec la menace à laquelle nous sommes confrontés», a dit Holder.

L’idée du futur projet de loi est de permettre aux enquêteurs de surmonter un déchirant dilemme – obtenir le maximum d’informations lors de l’interrogatoire pour prévenir l’imminence d’un attentat, ou le mener de telle sorte que les accusations puissent être recevables devant un tribunal civil. Après Bush, Obama découvre qu’il n’est pas si facile de conjuguer état de droit et lutte antiterroriste.

Voir enfin:

« Ce qui se joue aujourd’hui est une rivalité mimétique à l’échelle planétaire »
René Girard
Propos recueillis par Henri Tincq
Le Monde
05.11.01.

René Girard , né le 25 décembre 1923 à Avignon, vit depuis 1947 aux Etats-Unis, où il a enseigné à l’université Stanford (Californie). Les attentats du 11 septembre l’ont laissé, d’abord, « engourdi ».Dans cet entretien au Monde, l’anthropologue essaie pour la première fois d’analyser un événement où il reconnaît ses propres thèses sur la rivalité mimétique et le sacrifice du bouc émissaire comme instrument de résolution des cycles de violence. Depuis trente ans, ses ouvrages ont été traduits dans le monde entier : La Violence et le Sacré (Grasset, 1972) ; Des choses cachées depuis la fondation du monde (Grasset, 1978) ; Je vois Satan tomber comme l’éclair (Grasset, 1999). Sa conviction chrétienne s’affermit au fil d’une œuvre dense qui peut se révéler une clé de lecture de la menace terroriste actuelle. Pour lui, la violence n’est pas d’abord politique ou biologique, mais mimétique. Dans un ouvrage qui vient de sortir en France chez Desclée de Brouwer – Celui par qui le scandale arrive (194 p., 19 euros , 124,63 F) –, René Girard revient sur sa conviction que la croix – la mort du Christ – annonce la victoire sur les mythes et régressions les plus archaïques.

Le terrorisme est suscité par un désir exacerbé de convergence et de ressemblance avec l’Occident. L’islam fournit le ciment qu’on trouvait autrefois dans le marxisme. Son rapport mystique avec la mort nous le rend plus mystérieux encore.

« Votre théorie de la « rivalité mimétique » peut-elle s’appliquer à l’actuelle situation de crise internationale ?

– L’erreur est toujours de raisonner dans les catégories de la « différence », alors que la racine de tous les conflits, c’est plutôt la « concurrence », la rivalité mimétique entre des êtres, des pays, des cultures. La concurrence, c’est-à-dire le désir d’imiter l’autre pour obtenir la même chose que lui, au besoin par la violence. Sans doute le terrorisme est-il lié à un monde « différent » du nôtre, mais ce qui suscite le terrorisme n’est pas dans cette « différence » qui l’éloigne le plus de nous et nous le rend inconcevable. Il est au contraire dans un désir exacerbé de convergence et de ressemblance. Les rapports humains sont essentiellement des rapports d’imitation, de concurrence.

« Ce qui se vit aujourd’hui est une forme de rivalité mimétique à l’échelle planétaire. Lorsque j’ai lu les premiers documents de Ben Laden, constaté ses allusions aux bombes américaines tombées sur le Japon, je me suis senti d’emblée à un niveau qui est au-delà de l’islam, celui de la planète entière. Sous l’étiquette de l’islam, on trouve une volonté de rallier et de mobiliser tout un tiers-monde de frustrés et de victimes dans leurs rapports de rivalité mimétique avec l’Occident. Mais les tours détruites occupaient autant d’étrangers que d’Américains. Et par leur efficacité, par la sophistication des moyens employés, par la connaissance qu’ils avaient des Etats-Unis, par leurs conditions d’entraînement, les auteurs des attentats n’étaient-ils pas un peu américains ? On est en plein mimétisme.

– « Loin de se détourner de l’Occident, écrivez-vous dans votre dernier livre, ils ne peuvent pas s’empêcher de l’imiter, d’adopter ses valeurs sans se l’avouer et sont tout aussi dévorés que nous le sommes de la réussite individuelle et collective. » Faut-il comprendre que les « ennemis » de l’Occident font des Etats-Unis le modèle mimétique de leurs aspirations, au besoin en le tuant ?

– Ce sentiment n’est pas vrai des masses, mais des dirigeants. Sur le plan de la fortune personnelle, on sait qu’un homme comme Ben Laden n’a rien à envier à personne. Et combien de chefs de parti ou de faction sont dans cette situation intermédiaire, identique à la sienne. Regardez un Mirabeau au début de la Révolution française : il a un pied dans un camp et un pied dans l’autre, et il n’en vit que de manière plus aiguë son ressentiment. Aux Etats-Unis, des immigrés s’intègrent avec facilité, alors que d’autres, même si leur réussite est éclatante, vivent aussi dans un déchirement et un ressentiment permanents. Parce qu’ils sont ramenés à leur enfance, à des frustrations et des humiliations héritées du passé. Cette dimension est essentielle, en particulier chez des musulmans qui ont des traditions de fierté et un style de rapports individuels encore proche de la féodalité.

– Mais les Américains auraient dû être les moins étonnés de ce qui s’est passé, puisqu’ils vivent en permanence ces rapports de concurrence.

– L’Amérique incarne en effet ces rapports mimétiques de concurrence. L’idéologie de la libre entreprise en fait la solution absolue. Efficace, mais explosive. Ces rapports de concurrence sont excellents si on en sort vainqueurs, mais si les vainqueurs sont toujours les mêmes, alors, un jour ou l’autre, les vaincus renversent la table du jeu. Cette concurrence mimétique, quand elle est malheureuse, ressort toujours, à un moment donné, sous une forme violente. A cet égard, c’est l’islam qui fournit aujourd’hui le ciment qu’on trouvait autrefois dans le marxisme. « Nous vous enterrerons », disait Khrouchtchev aux Américains. Cela avait un côté bon enfant… Ben Laden, c’est plus inquiétant que le marxisme, où nous reconnaissions une conception du bonheur matériel, de la prospérité et un idéal de réussite pas si éloigné de ce qui se vit en Occident.

– Que pensez-vous de la fascination pour le sacrifice chez les kamikazes de l’islam ? Si le christianisme, c’est le sacrifice de la victime innocente, iriez-vous jusqu’à dire que l’islamisme est la permission du sacrifice et l’islam une religion sacrificielle, dans laquelle on retrouve aussi cette notion de « modèle » qui est au cœur de votre théorie mimétique ?

– L’islam entretient un rapport avec la mort qui me convainc davantage que cette religion n’a rien à voir avec les mythes archaïques. Un rapport avec la mort qui, d’un certain point de vue, est plus positif que celui que nous observons dans le christianisme. Je pense à l’agonie du Christ : « Mon Père, pourquoi m’as-tu abandonné ! (…) Que cette coupe s’éloigne de moi. » Le rapport mystique de l’islam avec la mort nous le rend plus mystérieux encore. Au début, les Américains prenaient ces islamistes kamikazes pour des « cowards » (poltrons), mais, très vite, ils ont changé d’appréciation. Le mystère de leur suicide épaississait le mystère de leur action terroriste.

 » Oui, l’islam est une religion du sacrifice dans laquelle on retrouve aussi la théorie du mimétisme et du modèle. Les candidats au suicide ne manquaient déjà pas lorsque le terrorisme semblait échouer. Alors imaginez ce qui se passe aujourd’hui quand il a, si j’ose dire, réussi. Il est évident que dans le monde musulman, ces terroristes kamikazes incarnent des modèles de sainteté.

– Les martyrs de la foi au Christ sont aussi, disaient les Pères de l’Eglise, de la « semence » de chrétiens…

– Oui, mais dans le christianisme, le martyr ne meurt pas pour se faire copier. Le chrétien peut s’apitoyer sur lui, mais il n’envie pas sa mort. Il la redoute, même. Le martyr sera pour lui un modèle d’accompagnement, mais pas un modèle pour se jeter dans le feu avec lui. Dans l’islam, c’est différent. On meurt martyr pour se faire copier et manifester ainsi un projet de transformation politique du monde. Appliqué au début du XXIe siècle, un tel modèle me laisse pantois. Est-il propre à l’islam ? On fait souvent référence à la secte des hachachins au Moyen Age qui se tuaient après avoir donné la mort aux infidèles, mais je ne suis pas capable de comprendre ce geste, encore moins de l’analyser. Il faut seulement le constater.

– Iriez-vous jusqu’à dire que la figure dominante de l’islam est celle du combattant guerrier et que dans le christianisme c’est celle de la victime innocente, et que cette différence irréductible condamne toute tentative de compréhension entre ces deux monothéismes ?

– Ce qui me frappe dans l’histoire de l’islam, c’est la rapidité de sa diffusion. Il s’agit de la conquête militaire la plus extraordinaire de tous les temps. Les barbares s’étaient fondus dans les sociétés qu’ils avaient conquises, mais l’islam est resté tel qu’il était et a converti les populations des deux tiers de la Méditerranée. Ce n’est donc pas un mythe archaïque comme on aurait tendance à le croire. J’irais même jusqu’à dire que c’est une reprise – rationaliste à certains points de vue – de ce qui fait le christianisme, une sorte de protestantisme avant l’heure. Dans la foi musulmane, il y a un aspect simple, brut, pratique qui a facilité sa diffusion et transformé la vie d’un grand nombre de peuples à l’état tribal en les ouvrant au monothéisme juif modifié par le christianisme. Mais il lui manque l’essentiel du christianisme : la croix. Comme le christianisme, l’islam réhabilite la victime innocente, mais il le fait de manière guerrière. La croix, c’est le contraire, c’est la fin des mythes violents et archaïques.

– Mais les monothéismes ne sont-ils pas porteurs d’une violence structurelle, parce qu’ils ont fait naître une notion de Vérité unique, exclusive de toute articulation concurrente ?

– On peut toujours interpréter les monothéismes comme des archaïsmes sacrificiels, mais les textes ne prouvent pas qu’ils le sont. On dit que les Psaumes de la Bible sont violents, mais qui s’exprime dans les psaumes, sinon les victimes des violences des mythes : « Les taureaux de Balaam m’encerclent et vont me lyncher » ? Les Psaumes sont comme une fourrure magnifique de l’extérieur, mais qui, une fois retournée, laisse découvrir une peau sanglante. Ils sont typiques de la violence qui pèse sur l’homme et du recours que celui-ci trouve dans son Dieu.

 » Nos modes intellectuelles ne veulent voir de la violence que dans les textes, mais d’où vient réellement la menace ? Aujourd’hui, nous vivons dans un monde dangereux où tous les mouvements de foule sont violents. Cette foule était déjà violente dans les Psaumes. Elle l’est dans le récit de Job. Elle demande à Job de se reconnaître coupable : c’est un vrai procès de Moscou qu’on lui fait. Procès prophétique. N’est-ce pas celui du Christ adulé par les foules, puis rejeté au moment de la Passion ? Ces récits annoncent la croix, la mort de la victime innocente, la victoire sur tous les mythes sacrificiels de l’Antiquité.

 » Est-ce si différent dans l’islam ? Ils contiennent aussi de formidables intuitions prophétiques sur le rapport entre la foule, les mythes, les victimes et le sacrifice. Dans la tradition musulmane, le bélier sacrifié à Abel est le même que celui qui a été envoyé par Dieu à Abraham pour qu’il épargne son fils. Parce qu’Abel sacrifie des béliers, il ne tue pas son frère. Parce que Caïn ne sacrifie pas d’animaux, il tue son frère. Autrement dit, l’animal sacrificiel évite le meurtre du frère et du fils. C’est-à-dire qu’il fournit un exutoire à la violence. Ainsi y a-t-il, chez Mahomet, des intuitions qui sont au niveau de certains des plus grands prophètes juifs, mais en même temps un souci d’antagonisme et de séparation du judaïsme et du christianisme qui peut rendre notre interprétation négative.

– Vous insistez dans votre dernier livre sur l’autocritique occidentale, toujours présente à côté de l’ethnocentrisme. « Nous autres Occidentaux, écrivez-vous, sommes toujours simultanément nous-mêmes et notre propre ennemi. » Cette autocritique subsiste-t-elle après la destruction des tours ?

– Elle subsiste et elle est légitime pour repenser l’avenir, pour corriger par exemple cette idée d’un Locke ou d’un Adam Smith selon laquelle la libre concurrence serait toujours bonne et généreuse. C’est une idée absurde, et nous le savons depuis longtemps. Il est étonnant qu’après un échec aussi flagrant que celui du marxisme l’idéologie de la libre entreprise ne se montre pas davantage capable de mieux se défendre. Affirmer que « l’histoire est finie » parce que cette idéologie l’a emporté sur le collectivisme, c’est évidemment mensonger. Dans les pays occidentaux, l’écart des salaires s’accroît d’une manière considérable et on va vers des réactions explosives. Et je ne parle pas du tiers-monde. Ce qu’on attend de l’après-attentats, c’est bien sûr une idéologie renouvelée, plus raisonnable, du libéralisme et du progrès. »

Voir enfin:

L’esprit occidental de l’islam radical

Daniel Pipes

First Things

décembre 1995

Version originale anglaise: The Western Mind of Radical Islam

Adaptation française: Anne-Marie Delcambre de Champvert

Fathi ash-Shiqaqi, un jeune Palestinien bien éduqué vivant à Damas, s’est vanté récemment que la littérature européenne lui soit familière. Il a raconté à un journaliste comment il avait lu et aimé Shakespeare, Dostoïevski, Tchekhov, Sartre, et Eliot. Il a parlé de sa passion particulière pour « Œdipe roi » de Sophocle, une œuvre qu’il a lue dix fois dans la traduction anglaise « et chaque fois il a versé des larmes abondantes ». Une telle connaissance du monde de la littérature et une si exquise sensibilité, n’auraient rien de remarquable, si ce n’est sur deux points – à savoir que Shiqaqi était, jusqu’à son assassinat à Malte, il y a quelques semaines, un islamiste (qui est fréquemment appelé musulman « fondamentaliste »[ou encore musulman « intégriste »] et – qu’il avait dirigé le « Islamic Jihad » (le jihad islamique), l’organisation terroriste par excellence qui avait assassiné des dizaines d’Israéliens pendant ces deux dernières années.

La familiarité de Shiqaqi avec tout ce qui a trait à l’Occident correspond au modèle type [de l’islamiste]. Le frère d’Eyad Ismaïl, l’un des auteurs de l’attentat à la bombe du World Trade Center, récemment extradé de Jordanie, dit de lui « il adorait tout ce qui est américain depuis les films de cows-boys jusqu’aux hamburgers». Sa sœur a rappelé son amour pour la télévision américaine et qu’il disait « Je veux vivre en Amérique pour toujours ». La famille a commenté « Il s’est toujours considéré comme fils de l’Amérique ». Sa mère a confirmé qu’il « adorait les Etats-Unis ». Hassan al-Turabi, le dirigeant effectif du Soudan, l’homme qui était derrière les célèbres « maisons fantômes » et la persécution brutale de la large minorité chrétienne de son pays, souvent fait étalage de sa connaissance de l’Occident, racontant à un journaliste français que la plupart des dirigeants appartenant à l’islam militant sont, comme lui-même, « de culture chrétienne, occidentale. Nous parlons vos langues. » Dans une déclaration qui résume entièrement le fait qu’ils soient tournés vers l’Occident, un islamiste à Washington a affirmé : « J’écoute Mozart, je lis Shakespeare, je regarde la Comedy Channel et je crois aussi à l’application de la Charî’a [la loi sacrée islamique]

Ce modèle nous met face à un paradoxe : les intellectuels qui souhaitent renvoyer le monde musulman au septième siècle connaissent fort bien tout ce qui touche à l’occident et ils semblent apprécier au moins quelques aspects. Comment cela peut-il se produire ? Qu’est-ce que cela indique concernant leurs forces actuelles et le futur [de l’islamisme] ?

Les dirigeants islamistes connaissent en général bien l’occident : vu qu’ils y ont vécu, ont appris ses langues et étudié les cultures. Tourabi, du Soudan, a des diplômes supérieurs de l’université de Londres et de la Sorbonne ; il a aussi passé un été aux Etats-Unis, visitant le pays dans le cadre d’un programme gouvernemental financé par le contribuable américain, destiné aux étrangers de haut niveau. Abbasi Madani, un dirigeant du Front Islamique du Salut (FIS), a obtenu un doctorat en éducation de l’université de Londres. Son homologue tunisien, Rashid al-Ghannushi, a passé une année en France et depuis 1993 réside en Grande-Bretagne. Necmettin Erbakan le politicien [ex-premier ministre] de Turquie, a étudié en Allemagne. Mousa Mohamed Abu Marzook, le chef du comité politique du Hamas, a vécu aux Etats-Unis depuis 1980, a un doctorat en ingénierie de l’université de l’Etat de Louisiane et a été classé comme résident permanent aux Etats-Unis depuis 1990. Durant des années il fut capable d’échapper aux pouvoirs de police ; Abu Marzook fut récemment arrêté à l’aéroport de New York en venant enregistrer son fils dans une école américaine.

Effectivement, le fait de vivre en Occident transforme des musulmans indifférents en islamistes. Examinant le cas de Mehdi Bazargan, Hamid Dabashi, un ingénieur iranien qui vécut en France de 1928 à 1935, dissèque le processus d’évolution que de nombreux musulmans subissent :

« En partant du principe conscient ou inconscient, exprimé ou non, qu’ils doivent demeurer fermement attachés à leurs racines islamiques, ils commencent par admirer les réalisations de « l’Occident »…Ils reconnaissent un haut état de conscience de soi idéologique de la part de « l’Occident » qu’ils identifient comme la source et la cause de ses réalisations. Ils se tournent alors vers leur propre société où de telles réalisations technologiques manquent, un fait qu’ils attribuent, alors par retour, à un déficit de conscience de soi. »

La notion clef ici, explique l’analyste français Olivier Roy, est l’idée, plutôt surprenante, que les idéologies sont « la clef du développement technique de l’Occident. Cette hypothèse conduit les Islamistes « à développer une idéologie politique moderne basée sur l’islam, qu’ils voient comme l’unique façon pour eux d’accepter le monde moderne et le meilleur moyen d’affronter l’impérialisme étranger ».

Quelques figures importantes adoptent ce modèle. L’Egyptien Sayyid Qutb alla aux Etats-Unis en 1948 comme admirateur de l’Amérique, puis il est « revenu » à l’islam pendant ses deux années de résident là-bas, devenant un des plus influents penseurs islamistes de notre époque. Ali Shari’ati d’Iran a vécu cinq ans à Paris, de 1960 à 1965 ; de cette expérience sont venues les idées-clef de la Révolution islamique. Dans d’autres cas, les penseurs islamistes ne vivent pas en Occident mais ils absorbent leurs valeurs à distance en apprenant une langue occidentale et en se plongeant dans les idées occidentales, comme l’a fait le journaliste, penseur et politicien indo-pakistanais Sayyid Abul Ala Mawdudi (1903-1979). Dans d’autres cas, ils lisent les œuvres occidentales, cela fait l’affaire. Morteza Motahhari, un des principaux acolytes de l’ayatollah Khomeini, a rédigé, ainsi, en langue persane, une analyse très documentée du marxisme.

Nombre des intellectuels importants de l’islam radical possèdent une formation de base technique certaine. Erbakan est rapidement devenu le top de la profession d’ingénierie en Turquie, où il est professeur titulaire d’une chaire à l’université technique d’Istanbul, directeur d’une entreprise de fabrication de moteurs Diesel et même président de la Chambre de commerce nationale. Layth Shubaylat, un fauteur de troubles jordanien, est aussi président de l’Association des ingénieurs jordaniens. Ces hommes sont particulièrement fiers d’être capables de concurrencer l’Occident dans le domaine où ils sont les plus forts.

Les terroristes eux-mêmes tendent aussi à s’orienter vers les sciences, bien qu’ayant poussé moins loin leur formation. Ramzi Yusuf, accusé d’être le cerveau de l’attentat à la bombe contre le World Trade Center est ingénieur en électronique et expert en explosifs, diplômé de Grande-Bretagne. Nidal Ayyad était un ingénieur chimiste plein d’avenir à Allied Signal ; et Eyad Ismaïl a étudié l’informatique et l’ingéniérie à l’université d’Etat de Wichita. Le même modèle est valable au Moyen-Orient. Salah ‘Ali ‘Uthman, l’un des trois terroristes qui ont attaqué un bus à Jérusalem en juillet 1993, était étudiant en informatique à l’université de Gaza. Le plus célèbre terroriste antisioniste de ces dernières années, Yahya Ayyash était surnommé « l’ingénieur ». De nombreux islamistes égyptiens violemment opposés au régime ont des diplômes scientifiques. Les chefs islamistes ne sont pas des paysans vivant dans une campagne qui ne change pas mais des individus tout à fait urbanisés ; beaucoup d’entre eux sont diplômés de l’université. Bien que tout leur discours tourne autour de recréer la société du Prophète Mahomet, les Islamistes sont des individus modernes à la pointe de tout ce qui touche à la vie moderne.

En contraste avec la familiarité qu’ils ont avec les usages occidentaux, les Islamistes sont éloignés de leur propre culture. Tourabi a déclaré à un journaliste français : je connais l’histoire de France mieux que celle du Soudan ; j’aime votre culture, vos peintres, vos musiciens. » Ayant découvert l’islam alors qu’ils étaient à l’âge adulte, beaucoup d’islamistes ne connaissent rien de leur propre histoire et de leurs propres traditions. Martin Kramer note que certains de « la nouvelle génération » sont des musulmans convertis, born again, connaissant mal la tradition islamique. Le ministre du Culte de la Tunisie Ali Chebbi va plus loin et affirme qu’ils « ignorent les bases mêmes de l’islam ». Comme Mawdudi, ces autodidactes mélangent un peu de ceci et un peu de cela, comme l’explique Seyyed Vali Reza Nasr.

« La formulation de Mawdudi , n’ est pas le moins du monde enracinée dans l’islam traditionnel. Il a adopté des idées et des valeurs, des mécanismes, des procédures, des expressions modernes qu’il a incorporés dans une structure islamique…Il ne cherche pas à ressusciter un ordre atavique mais il cherche à moderniser la conception traditionnelle de la vie et de la pensée islamiques. Sa vision des choses représente une rupture claire avec la tradition islamique et une lecture de l’islam fondamentalement nouvelle qui prend exemple sur la pensée moderne.

A y réfléchir, ce manque de connaissance n’a rien de surprenant. Les islamistes sont des individus éduqués selon des méthodes modernes et qui cherchent des solutions à des problèmes modernes. Le Prophète peut les inspirer mais ils l’approchent à travers le filtre de la fin du vingtième siècle. Et sans le vouloir ils remplacent les usages de l’islam traditionnel par les usages occidentaux.

L’islam traditionnel- la religion extrêmement gratifiante de presque un milliard de fidèles- a développé une civilisation qui, sur plus d’un millénaire, a fourni des directives d’existence aux jeunes comme aux vieux, aux riches comme aux pauvres, aux érudits comme aux ignorants, aux Marocains comme aux Malais. Détachés de leur tradition, les islamistes semblent vouloir l’abandonner dans un effort chimérique pour revenir aux façons de vivre pures et simples de Mahomet. Pour se rattacher spirituellement aux premières années de l’islam, quand le prophète était vivant et la religion était nouvelle, ils cherchent à sauter par-dessus treize siècles. Les questions les plus banales sont une occasion de rappeler le temps du Prophète. C’est ainsi qu’un auteur décrit les « tactiques de survie » utilisées par les étudiants musulmans dans les universités américaines pour conserver leur identité islamique comme étant « très semblables à celles des premiers musulmans durant l’Hégire [ Exil de Mahomet de la Mecque à Médine] »

Cependant les islamistes se voient non pas rattachés à la tradition mais engagés dans une entreprise tout à fait nouvelle. Selon le leader spirituel de l’Iran, Ali Hoseyni Khamenei « Le système islamique que l’imam [Khomeini] a créé…n’a pas existé au cours de l’histoire, excepté au commencement [de l’islam]. De façon similaire, Ghannushi affirme que « l’islam est ancien mais le mouvement islamiste est récent. » En rejetant un millénaire entier, les islamistes jettent une bonne partie de [l’héritage] de leurs propres sociétés, depuis le grand Corpus de savoir coranique jusqu’aux interprétations finement ciselées des interprétations de la loi.

Au contraire, ils admirent l’efficacité des usines et des armées. Le monde musulman leur semble arriéré et ils cherchent à le remettre à jour en lui appliquant des techniques modernes. Quand les choses vont lentement, ils accusent l’Occident de leur refuser la technologie. Ainsi ‘Ali Akbar Mohtashemi, l’Iranien archi-radical déplore, en se plaignant, que « les Etats-Unis et l’Occident ne nous donneront jamais la technologie » pour poursuivre ce qu’il appelle curieusement « la science de l’industrialisation ».

Le but des islamistes s’avère ne pas être un ordre vraiment islamique mais une version très imprégnée de l’Occident. C’est particulièrement apparent dans quatre domaines : la religion, la vie quotidienne, la politique et la loi. Ce n’était certainement pas leur intention, mais les musulmans militants ont introduit quelques notions clairement chrétiennes dans leur islam. L’islam traditionnel était caractérisé par des organisations informelles. Pratiquement toute décision importante- établir un texte canonique du Coran, exclure la recherche philosophique ou choisir des érudits religieux- était prise de manière déstructurée et consensuelle. Cela a été le génie de cette religion, et cela a signifié que les gouvernants qui ont essayé de contrôler l’institution religieuse ont généralement échoué.

Les islamistes ignorant leur héritage, ont établi des structures comme celles d’une église. La tendance a commencé en Arabie saoudite, où les autorités ont créé un tas de nouvelles institutions. Déjà en 1979, Khalid Duren décrivait l’émergence d’une « hiérarchie de prêtres avec tout leur attirail. »

« Un certain nombre de fonctionnaires religieux ont vu le jour dont les postes étaient inconnus auparavant comme par exemple : le Secrétaire de la Ligue Islamique Mondiale, le Secrétaire Général de la Conférence Islamique, le Recteur de l’Université Islamique de Médine- et j’en passe. Pour la première fois dans l’histoire, l’imam de la Ka’ba a été envoyé en tournée dans les pays étrangers, comme si c’était un nonce apostolique. »

La République islamique d’Iran a bientôt suivi le modèle saoudien et est même allée au-delà comme l’explique Shahrough Aklavi, instituant un contrôle du clergé inspiré du modèle catholique.

« La centralisation qui s’est produite dans l’institution religieuse en Iran est sans précédent, et les actions qui ont été entreprises ressemblent à ce qui existe dans la tradition habituelle ecclésiastique de l’église en Occident. Par exemple, en 1982, Khomeini a tout fait pour que son principal rival l’ayatollah Muhammad Kazim Shari’atmadari (décédé en 1986) soit « défroqué » et « excommunié », alors qu’aucun dispositif d’application de ce genre n’a jamais existé en Islam. D’autres orientations, comme le contrôle centralisé sur les budgets, les salaires du corps professoral, les programmes dans les séminaires, la création de milices religieuses, en monopolisant la représentation des intérêts et en élaborant un combat pour la civilisation (Kulturkampf) dans le domaine des arts, de la famille et d’autres questions sociales, révèlent une tendance croissante à créer un « épiscopat islamique » en Iran. »

De manière encore plus frappante, Akhavi note comment Khomeini s’est fait lui-même pape.

« La pratique de Khomeini d’émettre des fatwas faisant autorité, auxquelles il faut obligatoirement obéir, équivaut à conférer au Guide suprême des pouvoirs qui ne sont pas différents de ceux du Pape dans l’Eglise catholique. Après tout, l’obéissance aux fatwas d’un ecclésiastique dans le passé n’a jamais été obligatoire.

En créant cette fausse hiérarchie chrétienne, les islamistes ont inventé quelque chose de plus occidental qu’islamique. De façon similaire, les islamistes ont transformé le vendredi en Sabbat, ce qui n’avait jamais été le cas auparavant. Traditionnellement, le vendredi était un jour de rassemblement pour la prière, pas un jour de repos. En effet, la notion même de Sabbat est étrangère à l’esprit strictement monothéiste de l’islam, qui considère que la notion de Dieu selon laquelle Dieu aurait besoin d’un repos comme bassement anthropomorphique. Au lieu de cela, le Coran prescrit aux musulmans de « laisser de côté leurs occupations » seulement pour faire la prière, et une fois celle-ci terminée, ils doivent « se disperser et chercher la grâce de Dieu » – en d’autres termes, se livrer au commerce. Un jour de repos rappelle tellement la pratique juive ou chrétienne que certaines autorités islamiques découragent de se reposer le vendredi. Dans la plupart des lieux et des époques, les musulmans ont toujours travaillé le vendredi, interrompu seulement par le service religieux.

Dans les temps modernes, les Etats musulmans ont imité l’Europe et adopté un jour de repos. L’empire ottoman a commencé à fermer les bureaux administratifs le mardi, un jour religieusement neutre, en 1829. Lorsque les impérialistes ont imposé le dimanche comme jour de repos hebdomadaire dans leurs colonies, c’est une pratique que beaucoup de dirigeants musulmans ont adoptée à leur tour. Après l’indépendance, pratiquement tous les gouvernements musulmans ont hérité du repos du dimanche et ils l’ont maintenu. S.D Goiten, le principal érudit sur ce sujet, note que les Etats musulmans ont agi ainsi « pour répondre aux exigences de la vie moderne et pour imiter l’Occident. »

Récemment, comme le Dimanche /Samedi ont commencé à être vus comme trop occidentaux, les chefs d’Etat musulmans ont voulu affirmer leur identité en instituant le vendredi comme jour de repos. Peu d’entre eux réalisent que, ce faisant, ils perpétuaient en fait une coutume spécifiquement judéo-chrétienne. Et comme le vendredi se transformait en jour férié ( pour les excursions familiales, les sports de spectacle etc…) les musulmans ont imité le week-end occidental.

Peut-être la plus frappante des occidentalisations que les islamistes ont introduites est celle qui concerne les femmes. Les islamistes en fait ont un point de vue plus semblable au féminisme à l’occidentale qu’à l’islam traditionnel. Les musulmans traditionnels ne prenaient pas soin de la liberté et de l’indépendance de leurs femmes mais les islamistes le font. Ahmad al-Banna, le Fondateur des Frères musulmans d’Egypte, adopte un point de vue féministe qui le conduit à réinterpréter l’histoire musulmane en fonction des normes occidentales. « Les femmes musulmanes ont été libres et indépendantes depuis quinze siècles. Pourquoi devrions-nous suivre l’exemple des femmes occidentales, si dépendantes de leur mari au niveau matériel ? »

Les hommes musulmans traditionnels étaient fiers que leurs femmes restent chez elles ; dans les ménages nantis, elles ne quittaient pratiquement jamais leur foyer. Hasan al-Tourabi a quelque chose de totalement différent à l’esprit ; « Aujourd’hui au Soudan, les femmes sont dans l’armée, dans la police, dans les ministères, partout, sur un pied d’égalité avec les hommes ». Tourabi fièrement parle du mouvement islamique ayant aidé « à libérer les femmes ». Conformément à l’adage que « la meilleure mosquée pour les femmes est l’intérieur de leur maison » , les femmes traditionnelles priaient chez elles, et la partie de la mosquée réservée aux femmes était mince, mais les femmes islamistes, en revanche, participent au culte et les nouvelles mosquées comportent des sections pour femmes beaucoup plus importantes.

Pendant des siècles, le voile des femmes était censé essentiellement les aider à préserver leur vertu ; aujourd’hui, cela sert le but féministe de faciliter une carrière. Les femmes musulmanes qui portent « une tenue islamique » écrit un chercheur occidental,

« sont en général très instruites, souvent dans les plus prestigieuses facultés de médecines, de sciences sociales, de sciences et leur tenue vestimentaire signale que bien qu’elles fassent des études et mènent une carrière dans la sphère publique, elles sont des femmes religieuses, morales. Alors que les autres femmes sont fréquemment harcelées dans les lieux publics, de telles femmes sont respectées et même craintes. A la fin des années 1980, la tenue islamique était devenue la règle pour les femmes de la classe moyenne qui ne voulaient pas compromettre leur réputation en raison de leurs activités publiques. Les boutiques offrent des articles de style parisien adaptés aux normes de la modestie islamique.

L’instauration d’un ordre islamique en Iran, a, peut-être, comble de l’ironie, ouvert de nombreuses possibilités pour les femmes pieuses, de s’accomplir en dehors de la maison. Elles travaillent comme main d’œuvre et servent dans l’armée. Un leader parlementaire se vante, non sans raison, à propos de l’Iran ayant le record du féminisme au Moyen-Orient et souligne le nombre de femmes dans l’enseignement supérieur. C’est ainsi que pour confirmer cela, l’une des petites-filles de Khomeini a fait des études de droit, puis elle est allée vivre à Londres avec son mari, un chirurgien cardiaque en formation. Une autre organise des rencontres sportives féminines.

Curieusement, certains islamistes considèrent le voile représentant non pas des carrières et l’égalité, mais quelque chose de très différent : la sexualité positive. Shabbir Akhtar, un écrivain britannique voit le voile comme servant « à créer une vraie culture érotique dans laquelle est éliminé le besoin d’excitation artificielle que la pornographie procure. Les musulmans traditionnels –il n’est nul besoin d’insister-ne considéraient pas le voile comme un substitut de la pornographie.

L’islam traditionnel a mis l’accent sur les relations de l’homme avec Dieu, minimisant les relations à l’Etat. La loi apparaissait immense, la politique petite. Au long des siècles, les pieux musulmans ont évité le gouvernement, qui ne signifait la plupart du temps pour eux que des ennuis (impôts, conscription, corvée). D’un autre côté, ils ont fait de grands efforts pour vivre selon la chari’a.

Cependant, les islamistes font de la politique le cœur de leur programme. Ils considèrent l’islam moins comme la structure dans laquelle les individus bâtissent leur vie et plus comme une idéologie servant à gouverner des sociétés entières. Déclarant que « l’islam est la solution », ils affirment avec Khamenei d’Iran que l’islam « est riche de préceptes pour gouverner un Etat, gérer une économie, établir des liens sociaux et des relations entre les individus, et des instructions pour diriger une famille ». Pour les islamistes, l’islam représente la voie vers le pouvoir. Comme un haut dignitaire égyptien le fait observer, pour eux « l’islam n’est ni une loi ni une religion, mais un système de gouvernement ». Olivier Roy trouve que l’inspiration [des islamistes] est de loin plus matérielle que spirituelle. « Pour un grand nombre d’entre eux, le retour à la religion a résulté de leur expérience politique, et non de leur foi religieuse. »

De manière révélatrice, les militants comparent l’islam non pas à d’autres religions mais à d’autres idéologies « Nous ne sommes pas socialistes, nous ne sommes pas capitalistes, nous ne sommes pas islamiques » dit Anwar Ibrahim, le dirigeant islamiste malais. Les Frères Musulmans d’Egypte affirment qu’ils ne sont ni socialistes ni capitalistes, mais « musulmans .» Cette comparaison peut sembler excessive- le socialisme et le capitalisme sont universels, l’islam militant est limité aux musulmans- mais cela n’est pas excessif, car les musulmans entendent inculquer leur idéologie aux non-musulmans aussi. Dans un exemple frappant, Khomeiny en janvier 1989, a envoyé une lettre à Mikhail Gorbatchev affirmant l’universalité de l’islam. Notant l’effondrement de l’idéologie communiste, il implora le président soviétique de ne pas se tourner vers l’Occident mais de remplacer par l’islam.

« J’insiste vivement afin que, ayant abattu les murs des fantasmes marxistes, vous ne tombiez pas dans la prison de l’Occident et du grand Satan..Je vous invite sérieusement à étudier et à conduire des recherches sur l’islam. J’annonce ouvertement que la République islamique d’Iran, étant la base la plus grande et la plus puissante du monde islamique, peut facilement contribuer à combler le vide idéologique de votre système. »

Comme l’a interprété un important fonctionnaire iranien, cette lettre « vise à mettre fin à ..ces vues selon lesquelles nous parlerions seulement du monde de l’islam. Nous parlons pour le monde entier ». Il pourrait même se faire – Khomeiny y fait seulement allusion- que l’islam pour lui était devenu si désincarné de la foi qu’il prévoyait qu’un non-musulman comme Gorbatchev pourrait adopter les coutumes islamiques sans pour autant devenir musulman.

Bien que les islamistes rendent hommage à la loi sacrée de l’islam, ils en ont fait un code de type occidental, et trois caractéristiques séculaires de la chari’a disparaissent : son élaboration par des érudits indépendants, sa priorité sur les intérêts de l’Etat, et son application aux personnes plutôt qu’à des territoires.

Au fil des siècles, les juristes ont rédigé et interprété la loi islamique entre eux, avec peu de contrôle par les gouvernements. Ces juristes ont tôt établi qu’ils étaient responsables devant Dieu, et non devant le prince. Joseph Schacht, un éminent spécialiste de ce sujet, explique « le calife, bien qu’il ait été le chef absolu de la communauté des musulmans, n’avait pas le droit de légiférer mais seulement d’édicter des règlements administratifs avec des limites fixées par la loi sacrée. Les souverains essayèrent parfois de dicter leurs conditions aux juristes, mais entre 833 et 849 quatre califes successifs ont imposé leur compréhension de la nature du Coran qu’ils disaient créé par Dieu, par opposition à des savants religieux qui disaient que le Coran avait toujours existé [donc incréé et éternel] ; en dépit des efforts énergiques déployés par les califes (Y compris la flagellation d’une autorité religieuse très respectée), l’effort a échoué, et avec lui les prétentions de politiciens pour définir le contenu de l’islam.

Les juristes conservent le contrôle intégral de la loi islamique jusqu’au XIX ème siècle, lorsque dans leurs colonies les dirigeants britanniques, français, européens et d’autres codifient la charia pour en faire des lois étatiques de style européen. Des Etats musulmans indépendants, tels que l’empire Ottoman ont suivi alors l’exemple européen et ont également à leur tour codifié la chari’a. Avec l’indépendance, tous les dirigeants musulmans ont maintenu l’habitude européenne de garder la loi fermement sous contrôle de l’Etat ; dans les années 1960, il n’y avait qu’en Arabie saoudite où la loi était encore énoncée et définie par les juristes religieux.

A partir de 1969, Mouammar al-Qadhdhafi en Libye a voulu rétablir la prédominance de la charia sur les lois de l’Etat (par exemple, dans les lois pénales). Il l’a fait en tant que dirigeant , en utilisant l’appareil d’Etat pour contraindre les juristes musulmans à exécuter ses ordres. Les islamistes dans de nombreux pays se sont mis ensuite à imiter Qadhdhafi, en disant que l’Etat avait l’autorité d’imposer la charia. Ils n’ont fait aucun effort pour revenir au fonctionnement ancien de la loi par les juristes. Ils ont utilisé à leurs fins islamistes des pratiques introduites par les puissances européennes.

Lorsque les islamistes, en de rares occasions, protestent contre cette domination étatique de la loi, ils le font avec peu de conviction. Tourabi remarque que « le gouvernement islamique n’est pas total, car c’est l’islam qui est un mode de vie global, et si vous le réduisez au gouvernement, alors c’est le gouvernement qui serait tout puissant, et ce n’est pas l’islam. »

L’énorme pouvoir exercé par Tourabi au Soudan fait qu’il est difficile de prendre cette critique au sérieux. Les islamistes utilisent les pratiques étatiques de l’Occident parce que, premièrement, ils connaissent le système occidental beaucoup mieux qu’ils ne connaissent le système musulman traditionnel. En second lieu parce que le retour aux méthodes traditionnelles musulmanes – comme l’a souligné Ann Mayer de la Wharton School-« obligerait les gouvernements à l’abandon du pouvoir qu’ils ont acquis sur les systèmes juridiques au moment de l’adoption des codes juridiques de style européen », ce qu’ils n’ont pas intérêt à faire.

La prise de contrôle de la loi provoque immanquablement des problèmes. Dans le système traditionnel, les juristes maintenaient jalousement leur indépendance dans l’interprétation de la loi. Ils insistaient sur la prédominance absolue des impératifs de Dieu sur les règles des gouvernants. Des actes tels que la prière, le jeûne du Ramadan, ou le pèlerinage à la Mecque, affirmaient-ils, ne devaient jamais être soumis aux caprices des despotes. Les juristes ont, globalement, au fil des siècles, vu leurs exigences satisfaites, car pas un seul roi ou président, ni même un laïc aussi ardent que Kemal Atatürk, en Turquie, n’a eu la témérité d’interférer avec les commandements de Dieu.

Mais ce qu’aucun roi ou président n’a fait, l’ayatollah Khomeiny l’a fait. En janvier 1988, il publia un décret qui carrément enfreignait ce principe ancien islamique. Dans un document remarquable mais peu connu, l’ayatollah a affirmé que « le gouvernement est autorisé de manière unilatérale à empêcher tout élément, qu’il soit spirituel ou matériel, qui constituerait une menace à ses intérêts ». Cela signifie que « pour l’islam, les exigences du gouvernement remplacent tous les autres aspects, y compris même la prière, le jeûne et le pèlerinage à la Mecque ». Le fait de subordonner ces commandements de l’islam à la raison d’Etat a pour effet de dénaturer complètement la chari’a .

Khomeiny- un érudit au sens classique du terme, une autorité en matière de loi islamique et une éminente figure religieuse- a justifié ce décret, au motif que les intérêts de la République islamique étaient synonymes des intérêts de l’islam lui-même. Mais ceci explique à peine une mesure si radicale et sans précédent. La vraie raison réside dans le fait que comme d’innombrables autres dirigeants du XXème siècle, Khomeiny a voulu prendre le contrôle de la vie spirituelle de son pays. Khomeiny semble tout droit sorti du Moyen-Age mais c’était un homme de son temps, profondément influencé par les idées totalitaires émanant de l’Occident.

Dans l’islam traditionnel (comme dans le judaïsme), les lois, à la différence de ce qui prévaut en Occident, s’appliquent à l’individu et non pas aux territoires. Il importe peu de savoir si un musulman vit ici ou là , dans la patrie ou dans la diaspora, il doit suivre la chari’a. A l’inverse, un non-musulman qui vit dans un pays musulman n’a pas à suivre les directives de l’islam. Par exemple, un musulman ne peut pas boire du whisky s’il vit à Téhéran ou à Los Angeles, et un non-musulman peut, lui, boire de l’alcool dans ces deux endroits. Cela conduit à des situations complexes, puisque l’ensemble des règles applicables lorsqu’un musulman vole un musulman diffèrent de celles applicables lorsqu’un chrétien vole un autre chrétien, et ainsi de suite. La clef est de savoir qui vous êtes, non pas où vous êtes.

En revanche, la conception occidentale des lois est basée , elle, sur la notion de juridiction. Un crime commis dans un certain Etat donne lieu à une certaine punition, qui ne sera pas la même dans l’Etat d’à côté. Même les routes ont leurs propres règles. L’important en Occident c’est l’endroit où vous êtes, non pas qui vous êtes.

Ignorants de l’esprit qui sous-tend la chari’a, les islamistes prétendent l’appliquer à des territoires et pas seulement aux personnes ; Tourabi a déclaré ainsi que l’islam « accepte le territoire comme base de compétence »[accepte la notion de juridiction territoriale]. Par conséquent, les différences nationales ont vu le jour. Le gouvernement libyen fait donner des coups de fouet à tous les coupables d’adultère. Le Pakistan fait fouetter les célibataires et lapider les femmes mariées. Le Soudan emprisonne certains et pend les autres. L’Iran applique des peines plus diverses encore, y compris le rasage du crâne et le bannissement pendant une année. Dans les mains des islamistes, la chari’a devient tout simplement une variante des lois territoriales qui prévalent en Occident.

Cette nouvelle compréhension [du droit musulman] la plus spectaculaire concerne les non-musulmans dont l’exclusion millénaire de la chari’a n’est plus et ils doivent vivre dans les pays musulmans comme s’ils étaient musulmans. Umar ‘Abdar-Rahman, le cheikh égyptien emprisonné dans une prison américaine, est catégorique à ce sujet : « Il est bien connu que nulle minorité dans un pays ne peut avoir ses propres lois. » ‘Abd al –Aziz ibn Baz, le chef religieux saoudien, a appelé les non-musulmans à jeûner pendant le Ramadan. En Iran, les femmes étrangères n’ont pas le droit de mettre du vernis à ongle car cela les rendrait impures pour la prière (islamique). A leur entrée dans le pays, les autorités leur fournissent des chiffons imbibés d’essence pour nettoyer les ongles vernis. Un parti islamiste en Malaisie entend règlementer la durée que des femmes et des hommes chinois non musulmans et sans liens de parenté peuvent être autorisés à passer seuls ensemble.

Cette nouvelle interprétation de la loi islamique crèe d’énormes problèmes. Plutôt que de laisser les non-musulmans plus ou moins libres de régler seuls leur propre conduite comme le faisait l’islam traditionnel, l’islamisme fait intrusion dans leur vie et fomente un ressentiment énorme générant des dissensions et conduisant parfois à la violence. Les chrétiens palestiniens qui élèvent des porcs trouvent leurs bêtes mystérieusement empoisonnées. Le million ou deux de chrétiens vivant dans le nord du Soudan ; majoritairement musulman, doit se conformer à la quasi-totalité des règles de la chari’a. Dans le sud du Soudan où règne la loi islamique, la loi islamique prévaut partout où le gouvernement central gouverne, quand bien même « certaines » dispositions n’y sont pas appliquées ; si le gouvernement devait conquérir l’ensemble du sud du pays,il est probable que toutes les dispositions entreraient en vigueur, perspective qui contribue beaucoup à entretenir une guerre civile qui dure depuis quarante ans.

Malgré eux, les islamistes sont des Occidentaux. Même en rejetant l’Occident, ils l’acceptent. Aussi réactionnaires que soient ses intentions, l’islamisme intègre non seulement les idées de l’Occident mais aussi ses institutions. Le rêve islamiste d’effacer le mode de vie occidental de la vie musulmane est, dans ces conditions, incapable de réussir.

Le système hybride qui en résulte est plus solide qu’il n’y paraît. Les adversaires de l’islam militant souvent le rejettent en le qualifiant d’effort de repli pour éviter la vie moderne et ils se consolent avec la prédiction selon laquelle il est dès lors condamné à se trouver à la traîne des avancées de la modernisation qui a eu lieu. Mais cette attente est erronée. Car l’islamisme attire précisément les musulmans qui, aux prises avec les défis de la modernité, sont confrontés à des difficultés, et sa puissance et le nombre de ses adeptes ne cessent de croître. Les tendances actuelles donnent à penser que l’islam radical restera une force pendant un certain temps encore.


Histoire de la mondialisation: On se lève tous pour Danone (Jewish entrepreneurship: How little Danny sold yogurt to the world)

24 mai, 2010
Danone logo
[Abraham] prit du lait fermenté, du lait frais, et le veau qu’on avait préparé, et il les mit devant eux. Genèse 18: 8
Le logo peut également raconter une histoire. Celui de Danone, l’enfant, symbolise une des cibles privilégiées du groupe, spécialisé dans les produits laitiers, les eaux minérales et les biscuits. Mais on peut également souligner la référence à l’histoire de la marque Danone. Au lendemain de la Première guerre mondiale, Isaac Carasso, homme d’affaires espagnol retraité, se trouve une nouvelle passion : la santé. Celle plus particulièrement des jeunes enfants de Barcelone qui, en raison de mauvaises conditions d’hygiène et du climat chaud, souffrent d’affections intestinales. Il crée son fameux yogourt et le baptise Danone qui vient de Danon, diminutif de Daniel en catalan, prénom de son fils, Daniel Carasso qui présidera, plus tard, aux destinées de la marque. Jean Watin-Augouard (historien des marques)
Le petit garçon rappelle un enfant espagnol, Daniel Carasso (…), que son père appelait familièrement Danon.  Antoine Riboud.
A l’heure où, après la Grande Moisson de 1991 et à la veille des renégociations des subventions européennes, l’industrie agro-alimentaire française se paie à nouveau les Champs-Elysées (à 4,2 millions d’euros le coup mais pour un enjeu total de près de 46 milliards d’aides!)Et, sacrifiant à la nouvelle religion verte, tente de faire oublier tant les jacqueries régulières qui bloquent nos routes et vandalisent nos bâtiments publics que la pollution systématique, entre ses lisiers et ses engrais ou ses pesticides, de nos nappes phréatiques …

Retour, un an tout juste après la mort du fils du fondateur (à l’âge vénérable de 103 ans et quelques semaines après le 90e anniversaire de l’entreprise) sur l’une des grandes épopées de l’agro-business hexagonal et mondial

Celle de la famille Carosso et de Danone (du surnom catalan du « petit Daniel »), numéro un mondial des produits laitiers et numéro 2 des biscuits et des eaux minérales

Issue d’une vieille famille juive sépharade qui, après son expulsion d’Espagne au moment de la Reconquista contre les Maures au XVe siècle, se réfugiera dans cette très ancienne et prestigieuse communauté juive de (Thes)salonique (deux célèbres épitres de Paul, le plus ancien texte du Nouveau testament, un président à la France) …

Le père négociant en huile d’olive et agrumes du petit Danon (Isaac Carosso) choisira, via un détour de 3 ans à Lausanne pour soigner son épouse malade, de regagner l’Espagne de ses aïeux et plus précisément Barcelone en 1912 suite à une autre Reconquista (grecque celle-là contre les Jeunes Turcs dont l’un de ses oncles avait participé à la fondation, à Thessalonique même, quatre ans plus tôt – qui, avant le génocide que l’on sait en 1915 des chrétiens arméniens mais aussi grecs et assyriens, avaient tant promis aux minorités de l’ex-empire ottoman) …

Où, inspiré des travaux du prix Nobel et vice-directeur russe de l’Institut Pasteur Élie Metchnikoff sur les vertus des ferments lactiques, il eut l’idée de combiner la longue tradition balkanique et les acquis scientifiques pasteuriens pour lancer, dès 1919 et dans les pharmacies de la ville sous la marque Danone, les premiers pots de yahourt industriels …

Avant de repasser le flambeau au petit Danon qui à partir de 1929 à Paris (avec l’interruption vichyssoise à New York où il créera Dannon en 1942) puis, en fera, multipliant tant les fusions (avec Gervais en 1967 et le bouteillier BSN en 1973) que les innovations (yaourts aromatisés, fruits, gélifiés et veloutés, fromages frais allégés, alicaments), le géant agro-alimentaire présent (15 milliards d’euros de chiffre d’affaires dans plus de 50 pays!) que l’on connaît d’aujourd’hui …

Et « Petit Daniel » devint Danone
Laetitia Clavreul
Le Monde
2 avril 2009

La marque, créée à Barcelone par Isaac Carasso en 1919, fête son 90e anniversaire. A 103 ans, Daniel Carasso veille toujours sur l’héritage
‘homme a 103 ans. La marque de yaourts dont il a inspiré le nom, et que son père avait créée à Barcelone quand il n’était qu’adolescent, en a, elle, 90. Jeudi 2 avril, Daniel Carasso devrait, malgré sa discrétion, faire une apparition publique pour l’anniversaire de Danone ( « petit Daniel », en espagnol), l’une des marques françaises les plus connues à l’étranger, avec L’Oréal et Chanel.

Aujourd’hui encore, l’empreinte de Daniel Carraso reste forte. Pourtant, il a déjà près de 70 ans quand, en 1973, il fusionne son groupe agroalimentaire avec le verrier BSN présidé par Antoine Riboud. L’âge de prendre une retraite amplement méritée. Plus de trente ans plus tard, Daniel Carraso est toujours président d’honneur du groupe et il dispose d’une secrétaire et d’un bureau, au siège, boulevard Haussmann, à Paris. Il y est un des seuls, avec le PDG actuel, Franck Riboud, à déroger à la règle de l’open space. Contrairement au bureau de Franck Riboud, le mobilier y est ancien. Pas de table standard, pas d’ordinateur non plus, mais des pots de yaourt en porcelaine des années 1930, et beaucoup de photos d’archives.

Quand il est à Paris, c’est-à-dire souvent, ce vieux monsieur élégant, très grand, toujours en costume trois-pièces et cravate, passe chez Danone chaque après-midi. L’autre moitié du temps, il vit à Barcelone – sa famille est d’ailleurs restée minoritaire dans la branche espagnole du groupe. Ici, à Paris, le PDG lui-même aime venir échanger avec « Daniel ». « Depuis le décès d’Antoine [Riboud, en 2002], il a pris le rôle du père de l’entreprise, et il joue le jeu », confie Franck Riboud. Ce qui le caractérise le mieux ? Son « optimisme permanent ».

En dépit de son âge, Daniel Carasso aime toujours recevoir les managers de Danone venus du monde entier pour s’informer des produits. « Il pose beaucoup de questions, il nous pousse à aller de l’avant », raconte Agnès Berthet-d’Anthonay, à la direction de la communication. Elle l’a côtoyé quand elle travaillait au centre de recherche du groupe, où il continue d’aller, là aussi, toujours à la recherche d’un contact. Il y a quelques années, il s’est même rendu en Chine, constater l’intérêt qu’avait le groupe à vouloir s’y développer.

Certes, l’homme incarne le mythe Danone, l’histoire de ce yaourt originaire des Balkans lancé en Espagne par son père Isaac en 1919, et par lui-même en France et aux Etats-Unis, où il avait fallu l’appeler « Dannon » pour que la prononciation demeure. Certes, il est le père du yaourt industriel, vendu au départ dans les pharmacies, puis dans les crémeries, où l’on se battait pour avoir du Danone, et, au final dans les rayons de la grande distribution, qui a progressivement pris le pouvoir sur les industriels. Certes, il est aussi la mémoire du groupe, celui qui a connu l’époque où Danone était sans concurrent, puis celle où la société a été rejointe sur le marché des produits laitiers frais en plein essor par des entreprises comme Chambourcy ou Yoplait. Et enfin, l’époque où, cette fois, ce sont des groupes étrangers, Nestlé ou Unilever, qui sont venus conquérir le territoire français.

Mais, plus que des étapes successives, Daniel Carasso incarne surtout une ligne directrice. Et si les Français associent Danone aux Riboud, père et fils, c’est en fait le tandem Carasso qui représente la marque. Aux deux premiers revient sans aucun doute l’héritage social – le double modèle économique et social pensé par Antoine et adapté par Franck à la mondialisation – et la réputation d’entreprise à l’écoute de son environnement. Mais aux Carasso est attachée l’image des produits, ce qui a fait leur succès. En trois mots : la qualité, la publicité et l’innovation. « BSN, c’était de l’industrie lourde, du verre. Daniel nous a apporté la culture du consommateur », explique l’actuel PDG. « La famille Riboud, c’est BSN. Danone, c’est la famille Carasso. Même si après il y a eu symbiose », reconnaît-il.

Avec quatre-vingt-dix ans de recul, entre le Danone actuel et celui de la première moitié du XXe siècle, les parallèles sont étonnants. Notamment l’obsession de la santé. Si, aujourd’hui, le groupe répète à qui veut l’entendre que sa mission est de fournir « la santé par l’alimentation au plus grand nombre », Isaac Carasso, dès l’origine, n’avait pas voulu vendre un banal produit, mais un yaourt sophistiqué et bon pour la santé. Pour se lancer, il s’était d’ailleurs appuyé sur les travaux d’Elie Metchnikoff, chercheur d’origine russe de l’Institut Pasteur, qui avait établi les vertus des ferments lactiques, censés aider à lutter contre les maladies et la vieillesse. Isaac aimait déjà avoir la caution des scientifiques. C’est toujours le cas pour le géant des produits laitiers frais qu’est devenue l’entreprise.

Autre parallèle : le goût de l’innovation. C’est Daniel qui s’est lancé le premier dans le yaourt aromatisé, celui aux fruits, le velouté ou l’allégé. Il y a deux ans, après Actimel ou Danacol, Danone s’est lancé sur le créneau de la dermonutrition, avec Essensis, le « yaourt qui nourrit la peau ». Une innovation pas forcément heureuse – le groupe vient de le retirer des rayons, faute de clients -, mais qui pourrait renaître un jour sous une forme ou sous une autre.

Côté publicité, le registre est similaire : « Danone, le dessert des digestions heureuses ». Est-ce le slogan d’Activia, le yaourt qui facilite le transit intestinal, un des produits phares du groupe ? Non, c’est celui du premier yaourt commercialisé en France, il y a quatre-vingts ans.

Mais si la famille Carasso a jeté les bases du futur groupe, il y avait une ambition que Daniel ne pouvait réaliser seul : « Faire de Danone une marque mondiale », comme il l’explique dans un film réalisé il y a cinq ans par l’entreprise. En 1972, son chemin a croisé celui d’Antoine Riboud, à la tête de BSN, un géant du verre qui, après l’échec de son OPA sur Saint-Gobain, a décidé d’investir dans le contenu. « Il m’a fait rêver, je l’ai fait rêver », raconte M. Carasso, simplement.

En 1994, BSN est même devenu Danone. Aujourd’hui, la marque est présente dans 50 pays ; elle vend 140 millions de pots de yaourt par jour, et 51 milliards chaque année.

Trois histoires imbriquées
Laetitia Clavreul
Le Monde
02.04.09

1919-2009, ces quatre-vingt-dix années racontent l’histoire croisée de deux familles, les Carasso et les Riboud, et d’une marque, Danone.

1919 : Isaac Carasso, Espagnol d’origine juive, dont la famille s’était exilée à Salonique depuis le XVe siècle, lance, de retour à Barcelone, la fabrication de yaourts à partir de ferments issus de l’Institut Pasteur. La méthode est empirique. La marque est recommandée par les médecins.

1929 : Daniel Carasso a 24 ans. Il lance la Société parisienne du yoghourt Danone, dans une petite boutique du 18e arrondissement de Paris. Le père voudrait vendre Danone en pharmacie, le fils veut, lui, toucher une clientèle plus large. Plus tard, alors que la marque est mieux vendue en France qu’en Espagne, il ne manquera pas de tricher sur ses chiffres pour ne pas faire de peine à son père.

1941 : départ pour les Etats-Unis de Daniel Carasso, qui fuit la guerre en Europe. L’année suivante, il y lance Dannon Milk Inc., après le rachat d’une petite affaire de yaourts grecs du Bronx.

1951 : la première usine est construite, à Levallois-Perret. Elle produit 100 000 pots par jour.

1967 : Danone et Gervais, qui collaboraient déjà dans la logistique, fusionnent. La grande distribution demandait au premier d’élargir sa gamme en fromages frais, et au second de faire du yaourt. A la concurrence, ils préfèrent le rapprochement.

1969 : Echec de la tentative d’OPA inamicale, la première en France, de BSN sur Saint-Gobain.

1973 : fusion de BSN et de Gervais Danone. Dans les années 1970, avec l’envolée du pétrole, le secteur du verre va se retrouver en grandes difficultés. BSN, qui souhaite se diversifier dans l’agroalimentaire et avait déjà acheté Evian et Kronenbourg, va progressivement délaisser son métier d’origine.

1987 : lancement de Bio, qui deviendra Activia en 2005. Un des plus grands succès de Danone.

1994 : changement de nom. Le groupe devient Danone et adopte le logo du petit garçon qui regarde une étoile. Il y a derrière « une note affective : le petit garçon rappelle un enfant espagnol, Daniel Carasso (…), que son père appelait familièrement Danon », explique Antoine Riboud.

1996 : Franck Riboud succède à son père à la présidence.

2007 : le groupe se recentre sur le créneau de la santé. Il conserve l’eau en bouteille et les produits laitiers frais, mais cède les biscuits Lu à l’américain Kraft Foods. Dans la foulée, il rachète le néerlandais Numico, spécialiste de l’alimentation infantile et de la nutrition médicale.

Voir également:

Daniel Carasso, 103 ans de yaourts
Libération
02/04/2009

Danone a été créé en 1919 par Isaac Carasso. Le nom de la marque vient du surnom, «Danon», qu’Isaac donnait à son fils Daniel.

A 103 ans, bon pied, bon oeil, Daniel Carasso incarne le mythe de Danone, marque créée en 1919 par son père, à laquelle il a donné son nom, avant de consacrer sa vie à faire de ce pionnier du yaourt industriel un grand groupe mondial.

Né en 1905 à Salonique dans une famille juive d’origine espagnole, le petit Daniel, surnommé «Danon», s’installe avec sa famille à Barcelone en 1916.

Au lendemain de la Première guerre mondiale, son père, Isaac Carasso, est le premier à se lancer dans la fabrication industrielle du yaourt, fabriqué artisanalement depuis toujours dans les Balkans et au Moyen-Orient.

S’appuyant sur les travaux menés au début du siècle par le savant russe Élie Metchnikoff sur les vertus des ferments lactiques, Isaac Carasso créé la marque Danone et commence à diffuser ses produits en Espagne, d’abord à travers les pharmacies, puis les crémeries.

Après des études à l’Ecole supérieure de commerce de Marseille, c’est son fils Daniel qui lancera ensuite les yaourts Danone en France, puis aux Etats-Unis. Fort d’une spécialisation à l’Institut Pasteur sur les pratiques bactériologiques, il crée en 1929 la Société parisienne du yoghourt Danone.

«Lors du lancement, je ne me suis même pas rendu compte de la crise qui sévissait. J’étais plutôt occupé à chercher des crémeries pour vendre mes produits», raconte Daniel Carasso.

Avec la Seconde guerre mondiale et l’occupation nazie, Daniel Carasso quitte la France pour New York où il crée en 1942 la Dannon Milk Products.

Il revient en France après la guerre, où sa société connaît un grand succès grâce à ses inventions, comme les yaourts aromatisés, aux fruits, gélifiés et veloutés ou les fromages frais allégés.

«Mon rêve était de faire de Danone une marque mondiale. J’en étais à ces réflexions lorsque j’ai rencontré Antoine (Riboud, à la tête du groupe BSN). Nos stratégies coïncidaient: lui voulait étoffer son offre alimentaire, nous voulions nous développer à l’international», explique Carasso.

La fusion intervient en 1973, avec Antoine Riboud à la tête de BSN-Gervais-Danone. Le groupe, qui a changé de nom en 1994 pour devenir Danone, produit désormais chaque année 6 milliards de pots de yaourts, desserts et fromages frais.

Toujours élégamment vêtu en costume trois pièces et fou de technologie, Carasso partage sa vie entre Paris et Barcelone. Resté actif malgré son grand âge, ilse rend très régulièrement à son bureau au siège de Danone, pour s’informer des innovations et conseiller Franck Riboud, le PDG du groupe.

(Source AFP)

Voir aussi:

Daniel Carasso
La mort de « M. Danone »
Bruno Abescat
L’Express
18/05/2009

Daniel Carasso, fils du fondateur de Danone, est mort ce dimanche à l’âge de 103 ans. Il y a cinq ans, Bruno Abescat l’avait rencontré pour un grand entretien. Voici les paroles de cet «acteur clef», selon le mot de Félix Torres et Pierre Labasse (1), de l’histoire de la firme alimentaire. Cet Espagnol polyglotte avait accepté de recevoir en exclusivité L’Express à Barcelone, où il résidait – là même où son père, Isaac, avait lancé Danone en 1919 – et de raconter les origines de ce qui est devenu l’une des premières marques alimentaires du monde

Comment votre père a-t-il eu l’idée de faire des yoghourts?

Comme tous les juifs d’Espagne, ma famille a été expulsée en 1492. Elle s’est installée à Salonique, alors dans l’Empire turc, où elle a vécu quatre siècles en gardant la nationalité espagnole. Mon père, Isaac, y est né. Lorsqu’il est rentré à Barcelone, en 1912, il a d’abord repris son métier de négociant en huile d’olive. Ce n’est qu’après la Première Guerre mondiale qu’il s’est lancé dans la fabrication de yoghourts. A Salonique, c’était un produit courant que les commerçants vendaient au kilo dans les rues et dont mon père connaissait les vertus. Mais, pour lui, cette activité ne devait être qu’un hobby!

Quand commence l’histoire de Danone?

En 1919, calle Los Angeles, près des Ramblas, dans un petit atelier au rez-de-chaussée d’une maison dont nous occupions le dernier étage. Mon père a commencé seul, avec un neveu et deux employés. Mais c’était un esprit ouvert, curieux des progrès scientifiques. Sur les conseils de médecins, il a introduit dans ses yoghourts des ferments lactiques qu’il faisait venir de l’Institut Pasteur, à Paris. Son produit était sophistiqué, mais sa réalisation restait empirique: le lait était chauffé dans deux cuves en cuivre étamé – il n’y avait pas d’acier inoxydable – et remué à la main à l’aide de pelles en bois. Je me souviens qu’il faisait très chaud et humide. Puis le liquide, presque bouillant, était versé dans les pots à l’aide de brocs. Sans le savoir, mon père pasteurisait le lait et stérilisait les pots! Les premiers yoghourts, vendus à l’origine dans les pharmacies, devaient être livrés dès le lendemain matin. Pour cela, mon père a eu l’idée de faire appel à des employés de la poste et des tramways.

Il avait aussi le sens du marketing…

Il a tout de suite attaché de l’importance à la présentation et fait spécialement fabriquer des pots et des couvercles en porcelaine décorée qui étaient consignés. Et puis, il a trouvé la marque. Il me surnommait alors affectueusement «Danon» – «petit Daniel» en catalan. Comme il s’agissait d’un nom propre et qu’il ne pouvait pas l’enregistrer sous cette forme, il a ajouté un «e».

Daniel Carasso est l’aîné des trois enfants d’Isaac et son seul fils. Après des études de commerce à Marseille, un stage de bactériologie à l’Institut Pasteur à Paris, et une expérience professionnelle sans lendemain, le jeune homme décide de suivre les traces de son père, mais en France. Le 6 février 1929, la Société parisienne du yoghourt Danone débute son activité dans une boutique du XVIIIe arrondissement. Et la première usine ouvre en 1932, à Levallois-Perret.

Mon rêve était de compléter l’oeuvre paternelle en lui donnant une dimension plus moderne et internationale. J’avais tous les culots. Au début, j’ai même osé mettre sur mes pots une petite étiquette: «Préparé selon les prescriptions du Pr Metchnikoff, de l’Institut Pasteur»… J’étais un peu inconscient!

Très vite, vous faites appel à la pub…

Pour moi, le yoghourt devait être un aliment de santé mais aussi de plaisir, afin de toucher une plus large clientèle. Je suis donc allé voir Etienne Damour, qui dirigeait à l’époque la plus grande agence de publicité de Paris. Je n’avais pas de rendez-vous, et c’est par un coup de chance que j’ai pu lui parler. «Mon petit, m’a-t-il dit, ce n’est pas que vous n’êtes pas méritoire, mais cette maison est beaucoup trop importante pour vous.» Pour autant, il m’a recommandé à un ami, Roger-Louis Dupuy, qui m’a trouvé mon premier slogan: «Délicieux et sain, Danone est le dessert des digestions heureuses».

Vous modernisez aussi la production.

Je ne voulais plus voir, comme en Espagne, des hommes remuer des pelles pour évaporer le lait. J’ai donc expliqué mes besoins à un fabricant d’appareils de laboratoire, M. Lequeux. Pour moi, il a adapté plusieurs procédés – des pales électriques, un système de récupération de la buée… Un sous-traitant de Citroën m’a aussi conçu une machine pour laver les pots. Je crois que je devais intriguer tous ces messieurs.

Quand avez-vous commencé à innover?

J’ai lancé Dany, le premier yoghourt aromatisé aux fruits, en 1937. Contre l’avis général. Surtout, la législation d’alors interdisait d’introduire quoi que ce soit dans un produit laitier. Je suis donc allé voir les gens des fraudes, qui m’ont permis de faire un essai pendant trois mois. Et, finalement, c’est la réglementation qui a été modifiée.

La guerre contraint Daniel Carasso à se réfugier aux Etats-Unis, en novembre 1941, après avoir pris soin de placer l’entreprise entre des mains amies. A New York, il rencontre, par l’entremise de son beau-père, le Dr Herman Baruch.

C’était un homme très important. Lors d’un dîner, apprenant que je faisais des yoghourts à Paris, il m’a raconté que son père médecin lui avait toujours dit que ce produit était merveilleux pour la santé. Il s’est alors tourné vers mon beau-père et a dit: «J’aimerais faire des affaires avec ce garçon.» Son objectif était d’apprendre aux Américains à mieux se nourrir. C’est comme cela, sans un sou, que j’ai pu, avec lui et quelques autres associés, constituer, en 1942, Dannon Milk Products. J’apportais la marque, le know-how et une petite affaire en pleine déconfiture que j’avais rachetée à un couple de Grecs. En échange, j’étais nommé président et je recevais 50% des parts. C’est également sur sa recommandation que j’ai pu rencontrer le grand designer Raymond Loewy. «Danone, le nom ne va pas, m’a-t-il expliqué. Les Américains vont prononcer «Dénoni».» Sur une grande feuille de papier, il a alors écrit «Dannon» en appuyant sur le «a» et en supprimant le «e». Puis il m’a dessiné un logo en ajoutant «real yoghurt». Il ne m’a pas demandé un cent!

Les choses sont plus compliquées avec les syndicats…

Je parlais encore mal l’anglais. Mon avocat me conseillait de ne pas négocier directement. Moi, je pensais malgré tout qu’il fallait que je rencontre personnellement le délégué. Il s’appelait Max Sweeny. C’était un Irlandais, costaud, qui représentait le Syndicat des transporteurs. Il ne voulait pas entrer dans mon bureau de crainte qu’on l’accuse de collusion. Il m’a présenté un contrat, calqué sur les salaires de la profession. Ce projet était insupportable pour ma jeune entreprise et je lui ai dit: «Je veux bien porter l’uniforme, mais à condition que vous me le fassiez sur mesure.» On a eu de longues discussions et on a fini par trouver un terrain d’entente.

De retour en France, Daniel Carasso va bénéficier de l’élévation du niveau de vie. Durant les Trente Glorieuses, Danone multiplie les innovations et change de dimension. Cette rapide expansion pose vite des problèmes logistiques.

J’avais toujours pensé, jusque-là, que je devais contrôler la distribution sans faire appel à des intermédiaires. Danone était un enfant qui devait être choyé par sa mère et non par une nurse. Mais, face à la demande croissante, il fallait s’organiser autrement. C’est pour cela, dans les années 1950, que nous avons noué des accords avec le groupe Gervais, dont les produits étaient complémentaires des nôtres, et créé des centres de distribution communs. Ce partenariat nous a conduits, au printemps 1967, à fusionner. Notre objectif avec Jacques Corbière [président de Gervais] était alors, aussi, de nous diversifier dans l’alimentaire, et nous avons commencé à racheter, dans les pâtes, la société Milliat Frères puis le leader, Panzani, et, dans les conserves, les marques Petitjean et Lhuissier.

Au tournant des années 1970, Gervais Danone est déjà la première affaire française de produits laitiers. Mais la concurrence s’internationalise. De son côté, Antoine Riboud, qui dirige le groupe verrier BSN, cherche à renforcer sa nouvelle branche alimentaire.

J’ai rencontré Antoine Riboud en 1972, à Fontainebleau, lors d’un conseil du Cedep, qui était un organisme de perfectionnement des cadres. J’avais entendu parler de lui à l’occasion de la tentative d’OPA de BSN sur Saint-Gobain. Le courant est tout de suite passé entre nous. Comme moi, Antoine avait envie de faire de Danone une marque consommée dans le monde entier. Nous avons fini par fusionner nos sociétés en 1973. C’est l’une de nos meilleures décisions. En trente ans, les Riboud ont bâti l’un des premiers groupes alimentaires mondiaux.

Aujourd’hui, il se consomme chaque jour dans le monde quelque 80 millions de pots de Danone. Antoine Riboud est décédé le 5 mai 2002, six ans après avoir installé son fils, Franck, aux commandes. Si Danone devait demain faire l’objet d’une OPA, comment réagiriez-vous?

Je me réjouis, d’abord, qu’après tant d’années Danone soit si courtisé! Mais un tel événement m’affecterait, bien sûr. Cela étant, j’ai confiance en Franck pour garder le groupe indépendant. Il en a les atouts.

(1) Mémoire de Danone, par Félix Torres et Pierre Labasse. Le Cherche Midi.

Voir également:

Une marque en pleine santé
Patrick Déniel
LSA
24 juin 2004

La marque n’a cessé de capitaliser sur les valeurs de santé véhiculées par un univers de l’ultra-frais. Quitte à s’y enfermer quelque peu…

En lançant Danacol, un yaourt permettant de diminuer le taux de « mauvais cholestérol », la boucle est somme toute bouclée pour Danone. Qu’on songe en effet que cette marque, « héritière directe des recherches pastoriennes sur le yoghourt et la santé » selon les historiens Félix Torres et Pierre Labasse*, aurait pu être celle… d’un médicament ! Dès 1919, Isaac Carasso, son inventeur, positionne Danone sur le terrain de la santé. Il visite les pharmacies et les médecins susceptibles de prescrire ses yoghourts aux personnes ayant des problèmes intestinaux. En 1919, le produit est vendu dans les officines de Barcelone avec une petite étiquette sur le pot indiquant que le yoghourt Danone est « préparé selon les prescriptions du professeur Metchnikoff de l’Institut Pasteur [qui obtient le prix Nobel pour ses recherches – NDLR] et recommandé par le corps médical ». Son fils, Daniel Carasso, implantera Danone en France dix ans plus tard avec un recours – assez novateur pour l’époque – au marketing. « Délicieux et sain, le Yoghourt Danone est le dessert des digestions heureuses », proclame la première publicité pour la marque en 1930. Danone et santé sont ainsi indissociables.

1996, une mégamarque

Et pourtant, ce positionnement aurait pu être remis en cause en 1996. Le verrier BSN, qui a pris le contrôle de Gervais-Danone en 1973, est alors leader du marché de l’ultra-frais en quantité mais souffre d’un déficit de notoriété. « En 1994, le verre ne représentait déjà plus que 20 % de l’activité de BSN, et il était écrit que le groupe se désengagerait de ce métier. BSN n’évoquait rien, le nom n’était pas vendeur alors que Danone était beaucoup plus parlant auprès de la communauté financière [Gervais Danone est entré en Bourse en 1953 – NDLR] », explique Laurent Sacchi, directeur de la communication du groupe. BSN devient donc Groupe Danone. « À part Unilever [qui a récemment décidé d’identifier l’ensemble de ses produits avec son logo « U » – NDLR], tous les grands groupes alimentaires ont le nom de leur marque principale », poursuit Laurent Sacchi. C’est à cette époque que le groupe rationalise son activité autour de trois métiers : l’ultra-frais, l’eau et les biscuits.

Dans le même temps, Danone, la marque du yaourt, s’installe en mégamarque de l’ultrafrais. Elle chapeaute désormais les sous-marques Charles Gervais, Taillefine et autres Bio (une stratégie qui sera dupliquée avec par la suite avec LU, qui deviendra l’étendard des biscuits). « À ce moment, il a fallu définir ce que représentait la marque Danone en ultrafrais, se souvient Françoise Bonnal, présidente de DDB. C’est le positionnement santé qui a été retenu : la santé radieuse, pas triste, et qui a évolué peu à peu vers la  » santé active « . Mais il y avait d’autres propositions, comme la gourmandise, la qualité : il y a eu des discussions très poussées autour de ce choix. C’est à cette période que s’est mise en place la  » mécanique Danone  » : un ingrédient, un attribut produit et les bénéfices de vie qu’on en retire. »

Toute l’offre ultrafrais du groupe est ainsi recadrée autour de la contribution à la santé. La stratégie paye : pour la première fois, Danone passe devant la somme de ses deux concurrents additionnés, Yoplait et Chambourcy. « Danone fait aujourd’hui un gros tiers du marché et, derrière, Yoplait et Nestlé font ensemble un deuxième tiers. C’est le poids historique de la marque », juge un concurrent. Un autre avoue : « Danone, c’est la marque fondatrice de l’ultrafrais, celle par rapport à laquelle tout le monde se détermine. C’est elle qui instaure les règles. »

À partir de 1994 et de son changement de nom, le groupe Danone décide de faire figurer la marque sur des produits, biscuits ou eaux embouteillées, autres que les produits laitiers frais afin de les faire bénéficier de son prestige et de favoriser leur développement dans certains pays, notent Félix Torres et Pierre Labasse.

40 % des ventes du groupe

« Nous avons une stratégie de marque mondiale avec des déclinaisons adaptées aux goûts et aux textures locales », expliquait Franck Riboud lors de la récente réunion annuelle de ses actionnaires. Et le pari est réussi, constate Chantal Lasocka, directrice adjointe de TNS-Sofres : « Dans notre étude TNS Mega-brand, Danone figure au palmarès des 300 marques stars de l’alimentaire. Elle possède un avantage sur Nestlé et Yoplait, qui ne sont que des marques championnes. »

Aujourd’hui, la marque est une formidable rampe de lancement dans les pays émergents où le groupe n’est pas encore présent, comme ce fut le cas en Turquie où une eau baptisée Hayat a été lancée sous marque Danone. « Nous ne sommes pas obsédés par l’imposition de la marque Danone, relativise Laurent Sacchi. En Argentine, nous avons par exemple gardé La Serenissima, véritable marque patrimoniale des Argentins. Cela n’avait pas de sens d’imposer Danone. Par contre, en Algérie, la marque était déjà très connue via la télévision française avant même d’être présente sur ce marché. De même, nous n’implantons Danone en dehors de l’ultrafrais que si cela a du sens, et que cela n’abîme pas la marque. Nous l’utilisons sur l’activité biscuits en Indonésie ou en Chine, car le biscuit y est considéré comme un aliment de santé et donc cela colle avec les valeurs de la marque. On le fait au cas par cas, notamment sur les eaux si elles ont un positionnement santé. On ne verra jamais un Pépito avec Danone en marque-ombrelle. »

Et la stratégie est payante, si l’on en croit les chiffres présentés par Franck Riboud à ses actionnaires en avril dernier : « La marque Danone, à elle seule, représente 40 % de nos ventes soit 5,2 milliards d’euros [contre 25 % en 1997 – NDLR]. Les ventes ont progressé de 9,3 % en 2003 par rapport à 2002, et de 13 % au premier trimestre 2004. »

Des résultats qui valident le plan de marche retenu en 1996 par le groupe. Pour autant, adopter un positionnement aussi fort pour la marque en jouant la carte de la santé, rien que la santé, n’est pas sans conséquences. D’abord, cela oblige à une exécution produit sans faille et un niveau d’exigence supérieur par rapport à la qualité : sur ce point, de l’avis général, le groupe est en général au rendez-vous.

Le danger de l’escalade

Mais, surtout, c’est prendre le risque de se couper du deuxième levier de l’ultrafrais : le plaisir et la gourmandise. « L’engagement santé est fort mais segmentant, estime Georges Lewy, spécialiste des marques. Quand Danone sort Cremosso, c’est un coup de canif à la crédibilité du discours de marque. Deux options s’offrent à Danone : s’interdire d’aller sur ce terrain et risquer de se couper d’une partie de sa clientèle ou y aller, quitte à faire souffrir le positionnement. » D’où les difficultés structurelles sur la marque Charles Gervais, positionnée sur les desserts. À tel point que le groupe a fini par ôter Danone des packs produits Charles Gervais…

Face à des concurrents qui eux-mêmes attaquent le créneau santé (Nestlé et Yoplait ont lancé il y a quelques semaines des boissons aux probiotiques concurrentes d’Actimel), Danone, opérateur quasi institutionnel de la santé, doit défendre son territoire. « Il y a un danger de surpromesse ou d’escalade », indique Chantal Lasocka (TNS). Quand on aborde le sujet de la communication chez Danone, nombreux sont les interlocuteurs qui évoquent d’emblée le tollé provoqué par le spot télévisé Actimel sorti en 2002 : un petit garçon y joue dans un bac à sable ; il laisse tomber un gâteau et le mange avant d’avaler un Actimel, présenté comme un bouclier contre les bactéries.

Le film, vite retiré des écrans, a laissé des traces. « Bientôt, leurs produits vont être remboursés par la Sécu !, s’amuse un concurrent. Quand on communique sur la santé, il faut être inattaquable ; sinon, on s’expose à un sérieux retour de bâton. Et le récent avis rendu par l’Afssa sur l’efficacité d’Actimel [LSA n°1854, NDLR] est un avertissement. »

« Certaines allégations ont été un peu excessives. On ne se situe pas dans l’univers du médicament, mais dans l’hygiène de vie qui maximise un capital », juge Françoise Bonnal. Reste que, de l’avis général, le positionnement santé de la marque s’est extrêmisée, voire « médicalisé » ces derniers temps avec une communication qui propose rien moins qu’une « cure » de quinze jours pour découvrir les bienfaits d’Actimel ou de Bio. Convaincu ou remboursé ! Un produit comme Danacol joue, quant à lui, la carte du curatif avec une vraie posologie (deux yaourts par jour pour baisser de 10 à 15 % son taux de cholestérol.

Si le contenu de la communication est mis en cause, la manière l’est aussi. « Ce positionnement santé a été matraqué par le biais de spots mécanisés et il a été réaffirmé d’une façon démonstrative,  » lessivière « , qui a ses limites, et qui devient même presque  » discutable  » tant le discours est marketé », estime Georges Lewy, qui voit poindre un possible phénomène de rejet de la marque du côté des jeunes. « Ce matraquage va à l’encontre de cette marque vraie, mythique de la santé. Danone, qui avait un statut de marque attributive, a sans doute changé en devenant une megabrand internationale ; elle a désormais un côté  » world company « . Mais c’est probablement un passage obligé… » La rançon de la gloire en quelque sorte.

* « MÉMOIRE DE DANONE » LE CHERCHE MIDI, 2003.

Voir enfin:

Le Yaourt et la question juive
Yonit MOZES
17 Mai 2010

Tout a commencé en Espagne, en 1492, quand les très catholiques mais peu avisés rois, Isabelle et Ferdinand, expulsèrent de leur pays leurs plus futés et fidèles sujets. La famille Karasu, comme quelques centaines de milliers de leurs coreligionnaires, prirent le chemin de l’exil.

Après quelques siècles d’errements dans le bassin méditerranéen, ils finirent par échouer dans les Balkans, dans la ville de Salonique, alors sous domination turque.

Isaac Carasso – il avait quelque peu trafiqué son nom – Docteur en médecine de son état, remarqua que ses patients souffrant de maux d’estomac, guérissaient en absorbant des yaourts; en bon juif, donc en « sale capitaliste », il fonda une petite entreprise qui fabriquait des yaourts.

En parallèle, Ilya Ilyich Metchnikov, zoologiste, anatomiste et bactériologiste, qui travaillait à Odessa sur le vaccin contre la rage, en eut ras le bol de l’hostilité dont il était l’objet en Russie; il faut préciser que ce savant se prénommait en fait Elie et non Ilya. Copain avec Pasteur, il lui demanda un poste à l’Institut du même nom. Il émigra donc à Paris, devint vice directeur de l’Institut Pasteur, et au passage, décrocha en 1908 le prix Nobel de Médecine pour ses travaux sur la phagocytose. Elie travaillait aussi sur les ferments lactiques; convaincu que le lait caillé, le yaourt et le Kéfir, prolongeait la vie. Isaac Carroso exploita les découvertes d’Elie Metchnikov et se mit à fabriquer les yaourts qui créent des centenaires…

En 1918 La famille d’Isaac Carasso, comme pratiquement tous les juifs, qui y formaient une communauté florissante, quitte Salonique, six ans après la prise de la ville par l’armée grecque, qui, en passant, transforme le nom de Thessalonique en Salonique et immigre… en Espagne ; retour aux sources ! Il y fonde une petite entreprise destinée à produire des yaourts et des centenaires. Isaac a un fils qui s’appelle Daniel. Le petit garçon a bien sûr un diminutif affectueux, comme seuls savent donner les juifs. En catalan, ce diminutif est Danonn, qui signifie « petit Dan ». Le papa Isaac décide donc d’appeler son entreprise de yaourts : Danon.

Daniel reprend l’affaire de son père, mais la guerre le contraint à se refugier aux États-Unis. En 1941 il rencontre à New York un certain docteur Herman Baruch qui, persuadé que le yaourt est merveilleux pour la santé, propose à Daniel de s’associer avec lui, avec comme objectif : apprendre aux Américains à mieux se. nourrir. Le jeune Daniel, complètement fauché, qui ne possède qu’un savoir faire en matière de yaourts, reçoit donc 50 % des parts de « Dannon Milk Products » et en devient le président.

Et c’est là qu’intervient la cerise sur le gâteau : Baruch fait rencontrer à Daniel Carosso le plus grand designer du siècle qui s’appelle, vous l’avez deviné, Raymond Loewy. « Danone, le nom ne va pas du tout, les Américains vont prononcer Dénoni. » leur dit Loewy. Sur une grande feuille de papier, il écrit «Dannon» en appuyant sur le «a» et en supprimant le «e». Puis il dessine un logo en ajoutant «real yoghurt», et en plus, il ne demande pas un sou pour son travail.

La suite vous la connaissez, Antoine Riboud, l’industriel (pas un métier pour un juif, comme rabbin), entre en piste. BSN et DANONE fusionnent, et aujourd’hui 80 millions de pots de Danone sont vendus chaque jour à travers le monde. Mais tout cela aurait-il été possible si quatre immigrés moldaves ou espagnols ou ce que vous voudrez : Isaac, Elie, Hermann et Loewy, expulsés d’Espagne, de Pologne, de Moldavie ou d’ailleurs, n’avaient un jour rêvé de transformer les hommes en centenaires.

Daniel Carosso « petit Dan » est décedé à l’âge de 103 ans il y a exactement 1 an (17 mai 2009). Décidément le génie juif et le yaourt, ça conserve.


Chavouot/Pentecôte: Retour sur la plus grande contribution du Judaïsme à l’humanité (Not in tables of stone, but in fleshy tables of the heart)

23 mai, 2010
https://i1.wp.com/upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/3/32/Decalogue_parchment_by_Jekuthiel_Sofer_1768.jpghttps://i2.wp.com/judaisme.sdv.fr/perso/rneher-b/tabloi/decl1789.jpg
Shavouot
Voici, les jours viennent, dit l’Éternel, Où je ferai avec la maison d’Israël et la maison de Juda une alliance nouvelle (…) Je mettrai ma loi au dedans d’eux, Je l’écrirai dans leur cœur. Jérémie 31 : 31-33
Vous êtes manifestement une lettre de Christ, écrite, par notre ministère, non avec de l’encre, mais avec l’Esprit du Dieu vivant, non sur des tables de pierre, mais sur des tables de chair, sur les coeurs. Paul (2 Corinthiens 3: 3)
La montagne de Sinaï était tout en fumée, parce que l’Éternel y était descendu au milieu du feu; cette fumée s’élevait comme la fumée d’une fournaise, et toute la montagne tremblait avec violence. Exode 19: 18
Le jour de la Pentecôte, ils étaient tous ensemble dans le même lieu.Tout à coup il vint du ciel un bruit comme celui d’un vent impétueux, et il remplit toute la maison où ils étaient assis.Des langues, semblables à des langues de feu, leur apparurent, séparées les unes des autres, et se posèrent sur chacun d’eux. Et ils furent tous remplis du Saint Esprit, et se mirent à parler en d’autres langues, selon que l’Esprit leur donnait de s’exprimer. Actes 2 : 1-4
Écoute, Israël! l’Éternel, notre Dieu, est le seul Éternel. Tu aimeras l’Éternel, ton Dieu, de tout ton coeur, de toute ton âme et de toute ta force. Et ces commandements, que je te donne aujourd’hui, seront dans ton cœur. Tu les inculqueras à tes enfants, et tu en parleras quand tu seras dans ta maison, quand tu iras en voyage, quand tu te coucheras et quand tu te lèveras. Tu les lieras comme un signe sur tes mains, et ils seront comme des fronteaux entre tes yeux. Tu les écriras sur les poteaux de ta maison et sur tes portes. Deutéronome 6: 4-9
Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Lévitique 19: 18
Un des scribes (…) lui demanda: Quel est le premier de tous les commandements? Jésus répondit: Voici le premier: Écoute, Israël, le Seigneur, notre Dieu, est l’unique Seigneur; et: Tu aimeras le Seigneur, ton Dieu, de tout ton coeur, de toute ton âme, de toute ta pensée, et de toute ta force. Voici le second: Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Il n’y a pas d’autre commandement plus grand que ceux-là. Le scribe lui dit: Bien, maître; tu as dit avec vérité que Dieu est unique, et qu’il n’y en a point d’autre que lui, et que l’aimer de tout son coeur, de toute sa pensée, de toute son âme et de toute sa force, et aimer son prochain comme soi-même, c’est plus que tous les holocaustes et tous les sacrifices. Marc 12 : 29-31
Ne croyez pas que je sois venu pour abolir la loi ou les prophètes; je suis venu non pour abolir, mais pour accomplir. Car, je vous le dis en vérité, tant que le ciel et la terre ne passeront point, il ne disparaîtra pas de la loi un seul iota ou un seul trait de lettre, jusqu’à ce que tout soit arrivé.
Vous avez entendu qu’il a été dit aux anciens: Tu ne tueras point; celui qui tuera mérite d’être puni par les juges. Mais moi, je vous dis que quiconque se met en colère contre son frère mérite d’être puni par les juges; que celui qui dira à son frère: Raca! mérite d’être puni par le sanhédrin; et que celui qui lui dira: Insensé! mérite d’être puni par le feu de la géhenne.Si donc tu présentes ton offrande à l’autel, et que là tu te souviennes que ton frère a quelque chose contre toi, laisse là ton offrande devant l’autel, et va d’abord te réconcilier avec ton frère; puis, viens présenter ton offrande. (…) Vous avez appris qu’il a été dit: Tu ne commettras point d’adultère. Mais moi, je vous dis que quiconque regarde une femme pour la convoiter a déjà commis un adultère avec elle dans son coeur. (…) Vous avez appris qu’il a été dit: oeil pour oeil, et dent pour dent. Mais moi, je vous dis de ne pas résister au méchant. Si quelqu’un te frappe sur la joue droite, présente-lui aussi l’autre. (…) Vous avez appris qu’il a été dit: Tu aimeras ton prochain, et tu haïras ton ennemi. Mais moi, je vous dis: Aimez vos ennemis, bénissez ceux qui vous maudissent, faites du bien à ceux qui vous haïssent, et priez pour ceux qui vous maltraitent et qui vous persécutent, afin que vous soyez fils de votre Père qui est dans les cieux; car il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et il fait pleuvoir sur les justes et sur les injustes. Jésus (Matthieu 5: 17-45)
Tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le de même pour eux, car c’est la loi et les prophètes. Jésus (Matthieu 7: 12)
Ne fais pas à ton prochain ce que tu ne veux pas qu’il te fasse. Voilà toute la Torah. Hillel
Le Judaïsme a abandonné la lecture quotidienne des proclamations des ‘sectaires’ (Chrétiens) (Berachot 12a). Les partisans de Paul croyaient que seuls les Dix Commandements et non le reste de la loi mosaïque étaient divins, éternels et obligatoires. Dans ce contexte, pour les Juifs, donner la priorité au Décalogue aurait pu signifier un accord avec les sectaires, aussi la lecture quotidienne a été abandonnée de façon à montrer que toutes les autres 613 mitzvot étaient des commandements divins. Raymond Apple
Les pommes du voisin sont les meilleures. Proverbe yiddish
Si le Décalogue consacre son commandement ultime à interdire le désir des biens du prochain, c’est parce qu’il reconnaît lucidement dans ce désir le responsable des violences interdites dans les quatre commandements qui le précèdent. Si on cessait de désirer les biens du prochain, on ne se rendrait jamais coupable ni de meurtre, ni d’adultère, ni de vol, ni de faux témoignage. Si le dixième commandement était respecté, il rendrait superflus les quatre commandements qui le précèdent. Au lieu de commencer par la cause et de poursuivre par les conséquences, comme ferait un exposé philosophique, le Décalogue suit l’ordre inverse. Il pare d’abord au plus pressé: pour écarter la violence, il interdit les actions violentes. Il se retourne ensuite vers la cause et découvre le désir inspiré par le prochain. René Girard

Nouveau tremblement de terre, nouvelles langues de feu, nouveau Sinaï, nouvelle alliance, nouveaux prophètes …

En cette veille de lundi de Pentecôte, pathétique vestige (supprimé puis rétabli, après les 15 000 morts de personnes âgées de l’été 2003), de toute une semaine de fête sous l’Ancien régime, célébrant l’expérience mystique fondatrice de l’Eglise primitive…

Retour à ce qui devint l’objet d’une simple fête agricole à l’origine (célébrant les moissons de blé sept semaines après la récolte de l’orge, d’où son nom hébreu de Shavouot ou « semaines » et grec de « pentecôte » ou « 50e jour ») …

A savoir, 50 jours après la commémoration de la fin de l’esclavage des Hébreux en Egypte (la Pâque), la fondation même du peuple d’Israël, à savoir la Torah qui lui fut donnée via Moïse au Mont Sinaï  …

Et, via sa réinterprétation chrétienne et en dépit du schisme qui vit le Judaïsme abandonner la lecture quotidienne des 10 Paroles pour ne pas donner raison aux ‘sectaires’ chrétiens, la « plus grande contribution du Judaïsme à l’humanité » toute entière …

Dont la formidable modernité et universalité, comme l’a très finement analysé René Girard, découvre, derrière les violences interdites des meurtre, adultère, vol et faux témoignage, l’ultime cause du “désir inspiré par le prochain” …

Le dixième et dernier commandement
René Girard
Extraits de Je vois Satan tomber comme l’éclair
1999

Un examen attentif montre qu’il existe dans la Bible et les Evangiles une conception originale et méconnue du désir et de ses conflits. Pour appréhender son ancienneté, on peut remonter au récit de la Chute dans la Genèse, ou à la seconde moitié du Décalogue, tout entière consacrée à l’interdiction de la violence contre le prochain.

Les commandements six, sept, huit et neuf sont aussi simples que brefs. Ils interdisent les violences les plus graves dans l’ordre de leur gravité :
Tu ne tueras point.
Tu ne commettras point d’adultère.
Tu ne voleras point.
Tu ne porteras pas de faux témoignage contre ton prochain.

Le dixième et dernier commandement tranche sur ceux qui le précèdent et par sa longueur et par son objet : au lieu d’interdire une action il interdit un désir :
Tu ne convoiteras pas la maison de ton prochain. Tu ne convoiteras pas la femme de ton prochain, ni son serviteur, ni sa servante, ni son bœuf, ni son âne, rien de ce qui est à lui. (Ex 20, 17)

Sans être vraiment trompeuses les traductions modernes lancent les lecteurs sur une fausse piste. Le verbe « convoiter » suggère qu’il doit s’agir ici d’un désir hors du commun, un désir pervers réservé aux pécheurs endurcis. Mais le terme hébreu traduit par « convoiter » signifie tout simplement « désirer ». C’est lui qui désigne le désir d’Eve pour le fruit défendu, le désir du péché originel. L’idée que le Décalogue consacrerait son commandement suprême, le plus long de tous, à la prohibition d’un désir marginal, réservé à une minorité, n’est guère vraisemblable. Dans le dixième commandement, il doit s’agir du désir de tous les hommes, du désir tout court. […]

Si les individus sont naturellement enclins à désirer ce que leurs prochains possèdent, ou même simplement désirent, il existe au sein des groupes humains une tendance très forte aux conflits rivalitaires. Si elle n’était pas contrecarrée, cette tendance menacerait en permanence l’harmonie et même la survie de toutes les communautés. […]

Le législateur qui interdit le désir des biens du prochain s’efforce de résoudre le problème numéro un de toute communauté humaine : la violence interne. […]

Ce que le dixième commandement esquisse, sans le définir explicitement, c’est une « révolution copernicienne » dans l’intelligence du désir. On croit que le désir est objectif ou subjectif mais, en réalité, il repose sur un autrui qui valorise les objets, le tiers le plus proche, le prochain. Pour maintenir la paix entre les hommes, il faut définir l’interdit en fonction de cette redoutable constatation : le prochain est le modèle de nos désirs. C’est ce que j’appelle le désir mimétique. […]

La source principale de la violence entre les hommes c’est la rivalité mimétique. Elle n’est pas accidentelle mais elle n’est pas non plus le fruit d’un « instinct d’agression » ou d’une « pulsion agressive ».

Les rivalités mimétiques peuvent devenir si intenses que les rivaux se discréditent réciproquement, ils se dérobent leurs possessions, ils subornent leurs épouses respectives et, finalement, ils ne reculent même plus devant le meurtre.

Je viens de mentionner à nouveau, le lecteur l’aura remarqué, dans l’ordre inverse du Décalogue cette fois, les quatre violences majeures interdites par les quatre commandements qui précèdent le dixième, ceux que j’ai déjà cités au début de ce chapitre.

Si le Décalogue consacre son commandement ultime à interdire le désir des biens du prochain, c’est parce qu’il reconnaît lucidement dans ce désir le responsable des violences interdites dans les quatre commandements qui le précèdent.

Si on cessait de désirer les biens du prochain, on ne se rendrait jamais coupable ni de meurtre, ni d’adultère, ni de vol, ni de faux témoignage. Si le dixième commandement était respecté, il rendrait superflus les quatre commandements qui le précèdent.

Au lieu de commencer par la cause et de poursuivre par les conséquences, comme ferait un exposé philosophique, le Décalogue suit l’ordre inverse. Il pare d’abord au plus pressé : pour écarter la violence, il interdit les actions violentes. Il se retourne ensuite vers la cause et découvre le désir inspiré par le prochain. C’est donc cela qu’il interdit mais il ne peut l’interdire que dans la mesure où les objets désirés sont légalement possédés par un des deux rivaux. Il ne peut pas décourager toutes les rivalités de désir.

Voir aussi:

Qui connaît les 10 ? Au sujet de la plus grande contribution du Judaïsme à l’humanité.
Raymond Apple
Jerusalem Post
Adaptation française de Sentinelle 5770
20 mai 2010

En dépit d’un lourd et persistant contentieux théologique entre Juifs et Chrétiens, il tombe sous l’évidence que, l’urgence du moment, devrait amener les responsables et les militants chrétiens du rapprochement entre les deux traditions, à un plus grand discernement dans les priorités d’action. En effet, la diabolisation croissante de l’Etat d’Israël sous les coups de butoir d’un antisionisme qui dissimule très mal les rictus grimaçants d’un antisémitisme renaissant, devrait amener les tenants du rapprochement judéo chrétien à ne pas perdre de vue, cette fois ci, les primautés qui imposent, pour l’heure, de privilégier l’action à toute autre forme d’intervention, de discours notamment.

Parmi les rares oeuvres d’art retrouvées dans la plupart des synagogues, il y a les Tables des Dix Commandements. Ils occupent une place d’honneur et sont considérés être les enseignements les plus élevés de la Bible. De fait, de l’ensemble du don de la Torah que les Juifs célèbrent à Chavouot, les Commandements sont la partie qui a été disséminée le plus largement au-delà du Judaïsme. Pourtant, ils n’ont pas eu un trajet facile.

La Chrétienté en particulier a généré tant de problèmes au Judaïsme avec le Décalogue que, bien que le Midrash célèbre ses louanges poétiques pour la Révélation, nos sages ont délibérément retiré les Dix Commandements de la liturgie quotidienne. Qu’ils aient fait partie du service quotidien dans le Temple, c’est noté dans la Mishna (Tamid 5:1), reflété dans le Papyrus Nash dans lequel ils sont à côté avec le Shema Ysrael, et confirmé par des fragments de tefilin retrouvés dans les grottes de Qumran.

Le Judaïsme a abandonné la lecture quotidienne des proclamations des ‘sectaires’ (Chrétiens) (Berachot 12a). Les partisans de Paul croyaient que seuls les Dix Commandements et non le reste de la loi mosaïque étaient divins, éternels et obligatoires. Dans ce contexte, pour les Juifs, donner la priorité au Décalogue aurait pu signifier un accord avec les sectaires, aussi la lecture quotidienne a été abandonnée de façon à montrer que toutes les autres 613 mitzvot étaient des commandements divins.

Depuis lors, le Décalogue n’a pas constitué une partie du service officiel, bien que certaines personnes l’ajoutent à leurs prières personnelles et que les commentateurs aient confirmé que les enseignements des Dix Commandements étaient suggérés dans le Shema.

Joseph H. Hertz, qui fut Grand rabbin de Grande Bretagne et du Commonwealth de 1913 à sa mort en 1946, écrivait : « Les Maîtres du Talmud étaient très prudents pour souligner que les Dix Commandements ne contenaient pas la totalité des devoirs de l’homme. Le Décalogue a posé les fondations de la Religion et de la Moralité, mais n’était pas en lui-même la structure totale du devoir de l’homme ». Maïmonide s’opposait à soutenir les Dix Commandements quand ils venaient dans la lecture de la Torah des parashiot de Yithro et Va’et’hanan, ainsi que pendant Chavouot, à moins qu’on ne se tienne toujours debout pendant la lecture de la Torah, « car cela pourrait conduire à l’idée fausse qu’une partie de la Torah est plus importante qu’une autre ».

Le Décalogue est fréquemment cité dans le Nouveau testament, mais les attitudes chrétiennes à l’égard des Commandements varient. Du fait que certaines lois étaient sources d’embarras, les commandements sur l’idolâtrie et le Shabbat ont reçu une réinterprétation. La phrase « Tu ne… pas » fut désapprouvée comme trop négative et défavorable comparée aux formulations chrétiennes de l’éthique.

Selon l’Encyclopaedia Britannica, le Décalogue « était sans importance particulière jusqu’en 1246, quand il fut pour la première fois incorporé dans un manuel d’instruction pour ceux venant en confession. La division traditionnelle des commandements en deux « tables de devoirs envers D.ieu et envers l’homme a rendu possible un regard sur la seconde table comme une déclaration succincte des ‘loi de nature’ dans le cadre de la théologie chrétienne médiévale ».

Le Protestantisme, a inclus les Dix Commandements dans des manuels d’instruction. Martin Luther posa le sceau de l’approbation protestante quand il écrivit : « En dehors des Dix Commandements, il n’existe pas de bien ni d’œuvre pensables plaisant à D.ieu ».

Chaque version est d’accord : le Décalogue comprend Dix Commandements, ni plus ni moins. La Bible utilise dix comme unité de base, probablement parce que c’est conforme aux dix doigts des mains et aux dix orteils, puis qu’il est devenu le premier point d’arrêt commode en arithmétique. Dix est le groupe social de base, d’où a germé l’idée du minyan. Il y a nombre de décennies et de jubilés dans les lois de la Torah, qui comprend elle-même cinq livres, exactement la moitié de dix. Dans le Psaume 119, il y a dix synonymes pour le concept de mitzva.

Tous les dix Commandements ne sont pas des lois dans le sens usuel du mot. Le premier ne nous ordonne pas explicitement de faire quelque chose, et il ne peut être examiné dans une Cour de justice. Mais il identifie le législateur, D.ieu qui a racheté le Peuple de l’esclavage. Maïmonide le voit comme un commandement à l’esprit – « Sache qu’il existe une Cause Première amenant tout le reste dans l’existence » – pas un commandement à croire, puisque personne ne peut obliger une personne à croire s’il ne le veut pas. Un autre avis dit que c’était un commandement pour accepter la souveraineté de D.ieu : « Le Monarque dont les grandes actions en ton nom, dont tu as été le témoin et que tu expérimentées, voilà le Monarque à qui tu dois loyauté et dont les commandements t’imposent obéissance ».

Le problème disparaît, cependant, quand nous remarquons que la Torah appelle le Décalogue Aseret Hadibrot, les « Dix Mots », ou « Dix déclarations » – à savoir les dix principes. Le terme anglais [et français] Décalogue comporte la même idée puisqu’il provient du grec « dix mots ».

La Chrétienté, souhaitant maintenir l’idée des dix lois, a considéré « Je suis le Seigneur ton D.ieu » comme un simple préambule. Les églises grecques et protestantes divisent le Deuxième Commandement en deux, séparant la loi contre le polythéisme et la loi contre l’idolâtrie. Les catholiques romains et les luthériens divisent la loi contre la convoitise en deux.

La loi contre la convoitise est encore un problème en cela qu’aucun tribunal terrestre ne peut être dans votre esprit et vous punir d’être envieux. Si le Décalogue est considéré comme un ensemble de principes et pas de lois, cela devient un avertissement s’opposant aux faits. Une illustration en est donnée par Abraham Ibn Ezra. Il dit qu’un paysan peut envier la bonne fortune d’un autre paysan plus prospère. Mais il est peu enclin à envier la fille du Roi parce qu’il sait qu’il ne pourra pas la posséder sauf dans un monde de rêves. Un croyant sait que ce qui lui a été attribué a été décidé par D.ieu, et alors qu’il peut être ambitieux, il n’a pas le droit de vouloir l’impossible, comme le paysan de se marier à une princesse.

Si « Ne convoite pas » est considéré comme une loi, cela nous montre que c’est le tribunal céleste qui sera tenu pour responsable de nos infractions. Certains préceptes sont aussi passibles de poursuites sur terre, en particulier tuer et voler, mais cela ne porte pas atteinte au statut du décalogue comme un ensemble d’obligations morales envers D.ieu.

Les rabbins soulignent que bien que convoiter se situe dans le cœur et l’esprit de l’homme, cela peut mener à la transgression d’autres préceptes. Si vous convoitez fortement quelque chose qui appartient à votre voisin, vous pouvez vous trouver à dire des mensonges de façon à l’acquérir (transgression de « Tu ne commettras pas de faux témoignages »), à le voler (« Tu ne voleras pas »), ni même prendre la femme de ton voisin (« Tu ne commettras pas l’adultère »), et même à tuer ton voisin (« Tu ne tueras pas »).

Les cinq derniers commandements sont brefs, précis, presque en staccato. Alors que les cinq premiers appellent au respect de D.ieu, les cinq derniers commandent le respect de la vie humaine et les concepts de mariage, de propriété et de possessions, de réputation et d’intégrité. Tous sont négatifs : « Tu ne… pas ».

Les négations sont claires, sans ambiguïté et concises. Essayez de les modifier en quelque chose de positif et le résultat sera verbeux et imprécis : « Respecte la vie humaine » est très bien, mais « Tu ne tueras pas » est plus clair. Comme Rabbi Solomon Goldman l’a écrit : “ Le D.ieu tout puissant a dit avec une voix de tonnerre à travers les siècles : « Tu ne… pas » Jamais ! Jamais ! Jamais !

L’universitaire chrétien W.R. Matthews a écrit : “Ni les Juifs ni les Chrétiens ne tiennent les prohibitions pour suffisantes, ou que la bonté morale consiste à les observer. Ce qui est maintenu est qu’une telle série de commandements négatifs est une aide indispensable pour le développement moral et ne peut avec sûreté être rejeté même par des personnes de bonne maturité ».

Quand nous étions enfants, nous réalisions qu’il il y a une différence entre le bien et le mal quand nous entendions “Ne fais pas” : « Ne touche pas le feu brûlant… Ne traverse pas la route seul… » dit Matthews. « ‘Tu ne… pas’ n’est pas le dernier mot de la morale, mais c’est le premier mot ».

Il n’y a pas de groupe ou de société humaine qui n’ait pas formulé de lois de ce type. Chaque société développe une loi contre le meurtre. Ainsi le Sixième Commandement contribue-t-il à quelque chose vers quoi nous ne nous serions pas élevés nous-mêmes ? Fondamentalement, le lien entre « Je suis le Seigneur ton D.ieu » et « Tu ne tueras pas ».

Ne pas tuer est ainsi non seulement un conseil de prudence qui reconnaît qu’un tel acte invite aux représailles et à la vengeance et met chacun en danger, mais il a une motivation plus élevée, fondée sur le principe qu’il y a un D.ieu qui a fait l’homme à son image (un concept à comprendre non pas de façon littérale mais dans un sens éthique et intellectuel). L’homme fait partie de D.ieu, et tuer un être humain c’est diminuer D.ieu.

Quelle que soit la provocation, quand une personne est provoquée et fortement tentée, la pensée de D.ieu devrait la retenir de transgresser. Les sages disent que quand Joseph fut tenté par la femme de Putiphar, son père apparut à l’oeil de son esprit et il sut qu’il ne pouvait pas pêcher ; au surplus, quand la pensée de Dieu nous apparaît, nous savons que nous ne pouvons pas commettre un pêché.

Le commandement contre le meurtre a aussi de plus larges implications. Ce ne sont seulement des actes qui peuvent être meurtriers ; il y a aussi des attitudes meurtrières.

La Torah (Deut. 21) a établi un rituel à suivre si un cadavre était trouvé et que personne ne savait qui avait tué la personne. Les Anciens de la ville la plus proche devaient se laver les mains et dire : « Nos mains n’ont pas répandu ce sang, ni nos yeux ne l’ont vu ». Quelqu’un aurait-il pu suspecter les Pères de la cité ? Les Anciens impliquaient : « Cet homme n’est pas venu vers nous affamé et nous aurions manqué de le nourrir. Il n’est pas venu vers nous sans amis et nous aurions manqué de montrer du souci pour son bien-être ». Si des problèmes sociaux existent et que nous échouons à les régler de façon adéquate, nous sommes dans une certain mesure coupables de meurtre parce que nous en avons abandonné d’autres à leur destin et montré que leur vie ne valait pas la peine d’être sauvée.

Les tables des Dix Commandements, selon la tradition rabbinique, ont été préparées la veille de la création, précédant l’histoire et l’humanité et indépendantes du temps et du lieu. Elles ont été taillées dans le Trône de Saphir de Gloire et étaient donc majestueuses, splendides et d’origine divine. Le fait qu’il y en avait deux symbolisait l’harmonie entre le double devoir de l’homme, la première table représentant le devoir à l’égard de D.ieu et la seconde le devoir envers les autres hommes. Cette symétrie a été rendue possible en plaçant cinq commandements sur chaque table, mais exigeait que le cinquième (le respect pour les parents) soit interprété comme un devoir envers D.ieu.

Personne, cependant, n’est certain de la forme exacte des tables. Les grandes compilations rabbiniques, les Talmuds de Babylone et de Jerusalem, relatent des traditions contradictoires. La vision babylonienne était que les tables mesuraient environ 55 centimètres carrés, alors que le Talmud de Jerusalem les voyait rectangulaires, d’environ 55 centimètres sur 28.

Aucun ne les voyait avec des sommets en forme d’arches ou de dômes, bien que ce soit généralement la manière dont elles ont été figurées depuis de siècles. Elles sont entrées dans l’art chrétien en Italie, où elles avaient la forme de deux rectangles. Selon le Pr. d’Etudes Juives G.B. Sarfatti, elles acquirent un sommet en arche sous l’influence du diptyque, un registre plié en deux feuilles avec des sommets courbés utilisé par les Romains pour lister les noms des magistrats et plus tard par l’église catholique pour enregistrer les noms des personnes décédées à commémorer par des oblations. Ce dessin se répandit dans de nombreuses branches de l’art religieux dans l’architecture et fit son chemin vers les vitraux en arche des abbayes et des églises.

Comme nous pouvons le voir d’après la statue de la Cathédrale Lincoln et à partir d’autres sources contemporaines, même de vieilles Haggadot, l’insigne juif dans l’Angleterre médiévale prit la forme des tables du Décalogue.

Des communautés juives elles-mêmes ont commencé de représenter les Dix Commandements vers le 13ème siècle ; le Décalogue devint finalement une caractéristique très répandue des synagogues, presque toujours avec la forme arrondie introduite par les artistes chrétiens au Moyen-âge.

Ces temps-ci, certains artistes juifs préfèrent la forme carrée ou rectangulaire connue au temps du Talmud, mais c’est encore l’exception plutôt que la règle. Les Dix Commandements sont présents dans beaucoup de domaines de l’art rituel juif, depuis les rideaux de l’Arche jusqu’aux pinces des Talit. Ils figurent souvent sur les plastrons de la Torah et les Hanoukiot. Presque partout, ils dominent l’arche de la synagogue. Dans certains lieux, la mehitza (partition entre les sièges des hommes et des femmes) est décorée par une ligne joignant les tables de commandements.

Bien qu’il existe une opinion répandue que le symbole caractéristique juif soit la Magen David (Etoile de David), le Décalogue est plus ancien et a une plus grande authenticité. Sa signification théologique repose sur l’équilibre des dimensions intérieures et extérieures de l’être juif.

L’auteur est rabbin émérite de la Grande Synagogue à Sydney.

Voir enfin:

Qu’est-ce que la Pentecôte ?

15 mai 2007La Pentecôte est des plus grandes fêtes chrétiennes. Eclairage sur ce temps important de l’année liturgique.

La Pentecôte vient du grec ancien cinquantième (jour après Pâques) ; en grec moderne, on prononce [pénticosti]. Cette fête chrétienne a des origines juives que le Christ va venir complètement accomplir.

Les origines juives de la Pentecôte

A l’origine, la Pentecôte est une fête juive, comme Pâques. Une fête agricole devenue une fête religieuse. Elle porte le nom de shavou’ot ou fête des semaines car elle a lieu 7 semaines après Pâque. On l’appelle aussi la fête des prémices, Pâque étant la fête des semences.

Dans un second temps, la Pentecôte prendra un sens religieux. Elle rappelle l’événement historique du don de la Torah au Sinaï. Ainsi Shavou’ot (la Pentecôte juive) est la conclusion, la clôture de Pesah (Pâque juive). C’est en effet pour lui donner la Torah que Dieu a fait sortir Israël d’Egypte : la véritable liberté consiste à accepter de suivre la Loi de Dieu !

La Pentecôte après la résurrection : la Pentecôte chrétienne

Le Livre des Actes des apôtres (2,1-13) rapporte l’évènement qui s’est passé au Cénacle à Jérusalem, en l’an 30 ou 33 de notre ère, le jour de la fête juive de la Pentecôte, 50 jours après la résurrection du Christ. « Quand le jour de la Pentecôte fut arrivé, ils (les apôtres) se trouvèrent tous ensemble. Tout à coup survint du ciel un bruit comme celui d’un violent coup de vent. La maison où ils se tenaient en fut toute remplie ; alors leur apparurent comme des langues de feu qui se partageaient et il s’en posa sur chacun d’eux. Ils furent tous remplis d’Esprit Saint et se mirent à parler d’autres langues ».

Ainsi, la Pentecôte chrétienne est la fête du don de l’Esprit Saint.

Que signifie cet événement ?

Le récit des Actes des Apôtres fait état « d’un grand bruit » venu du ciel, d’un « violent coup de vent » et de « langues de feu » et qui se posent sur chacun des apôtres. Le bruit, le vent et le feu symbolisent la présence de Dieu ; ils sont une manifestation de la puissance divine, C’est le renouvellement de la théophanie du Sinaï dont la Pentecôte juive est la commémoration.

Si le feu symbolise la présence divine, les langues de feu qui se divisent au-dessus des têtes des apôtres signifie la descente sur eux de l’Esprit de Dieu. Elles symbolisent le don fait à chacun d’eux pour le rendre apte à annoncer, avec une langue de feu, l’Évangile à tous les hommes.

Enfin, le récit fait mention du don des langues que reçoivent les apôtres et les disciples pour leur permettre d’annoncer la Bonne Nouvelle de l’Évangile à tous les hommes, à toutes les nations. On peut y voir une réponse à l’épisode de la Tour de Babel. En effet, lors de la Tour de Babel, les hommes avaient été divisés dans leur volonté d’être plus grand que Dieu.

A la Pentecôte, les peuples divisés se retrouvent unis lorsque l’Esprit Saint se manifeste. L’humanité est appelée à vivre cette unité, non pas sans Dieu mais en lui.

Continuité et nouveauté

On peut résumer en disant que si la Pentecôte juive célèbre les origines du peuple hébreu comme peuple choisi dans l’Alliance au Sinaï, la Pentecôte que fêtent les chrétiens célèbre la naissance de l’Église, ce nouveau peuple de Dieu, aux dimensions universelles, qui a pris forme lorsque Jésus ressuscité « a reçu du Père l’Esprit Saint promis et il l’a répandu » (Ac 2,33) sur le groupe de ses apôtres et disciples qui ont cru en Lui et ont reçu la mission d’être ses témoins partout dans le monde.

Ainsi, il y a une continuité dans la nouveauté : rassembler le peuple de Dieu. Cette dernière notion devient simplement plus large avec la venue de l’Esprit promis par Jésus. Pentecôte est un nouvel événement fondateur d’une Alliance nouvelle et d’un peuple nouveau.


Juifs utiles: Ne pas désespérer Gaza (From Shutzjude to JCall: Looking back at the long tradition of useful Jews)

22 mai, 2010
Protected Jew  certificate (Prussia, 1833)Qu’on nous trompe, qu’on nous leurre
Nous donnant le mal pour bien
Celui qui n’en savait rien
Et qui pour mal le bien tient
N’est-ce pas pour le bien qu’il meurt ?
Louis Aragon
Dans sa dernière signification, l’émancipation juive consiste à émanciper l’humanité du judaïsme. Marx
Les médecins français estiment qu’un très grand service a été rendu à la cause de la paix par la mise hors d’état de nuire de ce groupe de criminels, d’autant plus odieux qu’ils ont abusés de la confiance naturelle de leurs malades pour attenter à leur vie. Raymond Leibovici (chirurgien, ancien membre du mouvement de résistance communiste Front national)
Pour moi, l’image correspondait à la réalité de la situation non seulement à Gaza, mais aussi en Cisjordanie. L’armée israélienne ripostait au soulèvement palestinien par l’utilisation massive de tirs à balles réelles. (…) Du 29 septembre à la fin octobre 2000, 118 Palestiniens sont morts, parmi eux 33 avaient moins de 18 ans. Onze Israéliens ont été tués, tous adultes. Charles Enderlin
A Gaza et dans les territoires occupés, ils ont [les meurtres de violées] représenté deux tiers des homicides » (…) Les femmes palestiniennes violées par les soldats israéliens sont systématiquement tuées par leur propre famille. Ici, le viol devient un crime de guerre, car les soldats israéliens agissent en parfaite connaissance de cause. Sara Daniel (Le Nouvel Observateur, le 8 novembre 2001)
On a peine à imaginer qu’une nation de fugitifs issus du peuple le plus longtemps persécuté dans l’histoire de l’humanité, ayant subi les pires humiliations et le pire mépris, soit capable de se transformer en deux générations en peuple dominateur et sûr de lui, et à l’exception d’une admirable minorité en peuple méprisant ayant satisfaction à humilier.Les juifs d’Israël, descendants des victimes d’un apartheid nommé ghetto, ghettoîsent les palestiniens. Les juifs qui furent humiliés, méprisés, persécutés, humilient, méprisent, persécutent les palestiniens. Les juifs qui furent victimes d’un ordre impitoyable imposent leur ordre impitoyable aux palestiniens. Les juifs victimes de l’inhumanité montrent une terrible inhumanité . Les juifs, boucs émissaires de tous les maux, ‹ bouc-émissarisent › Arafat et l’Autorité palestinienne, rendus responsables d’attentats qu’on les empêche d’empêcher. Edgar Morin
Vous n’êtes pas professeur ! Vous êtes sioniste ! Vous êtes raciste ! Assassin d’enfants! ! Gaza ! Check points ! Le mur ! Apartheid ! Goldstone ! Assassins ! Assassins ! Slogans entendus récemment à Normale Sup
Des « pieux » mensonges de Sartre pour ne pas désespérer Billancourt, couvrant ainsi les crimes communistes dont il devenait complice de fait… aux mensonges et falsifications de la meute anti-israélienne, couvrant ainsi les crimes terroristes arabo-islamistes dont ils se rendent complices, existe-il une différence de nature? (…) De quoi auraient l’air une Sallenave ou un Pascal Boniface ou encore une Leïla Shahid sans l’appoint d’un quelconque supplétif juif? David Dawidowicz

Dhimmis, juifs de cour, juifs protégés, juifs utiles, compagnons de route, alterjuifs …

A l’heure où, après le Hezbollah à la Sorbonne, un universitaire israélien se voit à son tour conspué lors d’un colloque à Normale Sup

Et où notre Debray national enlève publiquement le bas …

Pendant qu’un Pascal Boniface s’inquiète sur une chaine publique de l’absence, dans la liste des otages français dans le monde récemment mentionnés par le président Sarkozy, du membre franco-palestinien d’une organisation terroriste actuellement détenu en Israël pour tentative d’assassinat du chef du parti Shass …

Et qu’un ancien critique des cahiers du cinéma nous sort en plein Cannes un publi-reportage de 3h pour le maitre-terroriste Carlos …

Retour, après le tout récent « Appel à la Raison » Jcall (« European Jewish Call for Reason ») qui a vu quelque 3 000 Juifs d’Europe, y compris des personnalités comme Bernard Henri-Levy, Alain Finkielkraut ou Daniel Cohn-Bendit, pétitionner contre l’actuelle politique étrangère israélienne …

Et avec une tribune de 2005 de David Dawidowicz, sur la longue tradition des juifs utiles.

Cette petite cohorte de pétitionnaires gauchistes, qui sans aller jusqu’à la conversion d’un Leopold Weiss mais à l’instar de ceux du Troisième Reich ou de Staline (comme avant eux des juifs de cour européens ou « protégés » de Frédéric II ou dhimmis de l’Islam), « se proclament juifs juste le temps d’une nuisance antijuive » …

Extraits:

Un militant communiste, quelle que soit son obédience ou sa chapelle, n’est plus un Juif, un Chrétien, un Arabe ou un Français; il est communiste; il a changé de religion et d’identité, il est mentalement prisonnier d’un dogme; Le communisme est désormais sa «Oumma» qui transcende les clivages nationaux. Cela expliquerait pourquoi on passe si aisément du communisme stalinien ou trotskiste au fondamentalisme islamiste; cela expliquerait aussi le nombre de convertis à l’islam djihadiste venus des rangs trotskistes. Ce n’est qu’un changement de totalitarisme, ces convertis ne s’y sentent donc pas dépaysés… Roger Garaudy, ex-membre du comité central du PCF, ou «Carlos», serial killer appointé par le Kremlin, en sont des célèbres illustrations.

Que ces cocos ne viennent surtout pas nous raconter que leur démarche est dictée par la compassion et la quête de justice pour le peuple palestinien. Ou alors, il s’agit d’une compassion bien étriquée et exclusive. Elle ne s’est jamais manifestée en faveur des dizaines de millions de victimes du bolchevisme léniniste, trotskiste, stalinien, maoïste ou polpotiste. Jamais en faveur des centaines de milliers de Tchétchènes victimes de la répression meurtrière de l’ex-URSS, jamais pour les millions de victimes du racisme anti-noir arabe du Soudan, ni pour les infortunés habitants de l’Aceth, soumis au racket et aux effroyables exactions de l’armée indonésienne. Elle ne se manifestera jamais en faveur des centaines de millions de femmes victimes du machisme des abrutis obsédés sexuels dans l’islam, jamais pour les otages assassinés par les narco-marxistes d’Amérique du Sud, jamais en faveur des victimes du totalitarisme castriste, jamais non plus contre la colonisation du Tibet par la Chine communiste. «Les Juifs utiles» ou l’éternel retour.

« Les Juifs utiles » ou l’éternel retour
David Dawidowicz
Libertyvox
02/07/2005

Il est une catégorie d’êtres humains qui hérisse la Rédaction de Libertyvox. Hitler les appelait les “Juifs Utiles”, Staline en faisait grand usage et notre bonne gauche française semble en avoir autant que les djihadistes des kamikazes. A la faveur de l’appel de Libération pour la défense de Morin, David Dawidowicz a décidé de leur régler leur compte. Âmes sensibles s’abstenir!

«Tes fils accourent; tes destructeurs et tes démolisseurs sortiront du milieu de toi»
(Isaïe, le prophète annonçant le rétablissement d’Israël)

Daniel Ben Saïd, Rony Brauman, Suzanne de Brunhoff, Liliane Cardova-Kaczeginsky, Marc Cramer, Joss Dray, Rachel Garbaz, Gisèle Halimi, Samuel Johsua, Francis Kahn, Pierre Khalfa, Hubert Krivine, Isabelle Kzwykowski, Dominique Lévy, Henri Maler, Willy Rozenbaum, Nicolas Shushani, Catherine Samary, Michèle Sibony, Pierre Vidal-Nacquet, Olivia Zémor ont en commun d’être juifs. Juifs de circonstance occasionnellement juifs, juste le temps de cosigner un article anti-israélien, mais toujours et avant tout communistes, quelle que soit leur chapelle dans le grouillement de l’idéologie gauchiste. C’est ce que j’ai découvert dans l’article paru dans le Monde du 6 avril 2002 intitulé «Soutenir Israël? Pas en notre nom».

À cette brochette d’obsédés pathologiques de l’antisionisme, il n’aurait manqué qu’une signature, celle de Maxime Rodinson, autre ennemi du sionisme. Mais deux raisons en expliquent l’absence: cet homme était déjà mort, ce qui me semble une raison suffisante, mais il faut ajouter que, fidèle au fondamentalisme marxiste selon lequel les Juifs, qui ne sont qu’une classe sociale, n’existent pas plus en tant que religion qu’en en tant que peuple, il avait au moins la probité intellectuelle de ne jamais s’exprimer en tant que Juif. C’est un choix qui, pour être discutable, n’en est pas moins respectable. Voilà une honnêteté qui fait cruellement défaut à ces juifs intermittents, révolutionnaires en chambre qui manient la signature comme d’autres la voiture piégée; les deux se complètent du reste.

Mais pourquoi donc revenir sur cet article vieux de 3 ans? C’est qu’il n’a rien perdu de son actualité.

Les signataires illustrent ce phénomène que l’on nommait sous le Troisième Reich les «Juifs utiles», ceux que l’on épargnait momentanément car ils rendaient encore service. Certes, pour ces Juifs de la période tragique, il ne s’agissait pas d’un libre choix mais d’une chance de gagner du temps dans l’espoir ténu de survivre à l’horrible régime. Ces juifs-là n’étaient que des otages en sursis.

Mais sans jamais utiliser cette dénomination, c’est le communisme sous toutes ses formes qui a le plus largement utilisé et utilise encore ce genre de juifs, à la différence près que cette fois-ci, ils agissaient ou agissent davantage par conviction que par opportunisme ou nécessité. Ayant abandonné leur identité et leur culture juive pour n’être plus que des communistes, ils furent relativement nombreux dans les rangs révolutionnaires russes et ont grandement contribué à la prise du pouvoir bolchevik de 1917. Puis, devenant moins utiles, Staline, après avoir fait déporter son rival Lev Bronstein Dawidowicz, dit «Trotski», qu’il fit par la suite assassiner au Mexique en 1940, élimina peu à peu les Juifs du Parti et de l’appareil d’Etat, généralement à sa manière, c’est-à-dire par quelques procès truqués, accusations mensongères et éliminations physiques. Cela ne contribua pas peu à la réactivation du vieil antisémitisme russe, mais aussi à une prise de conscience identitaire chez les Juifs «d’en bas», chez ceux qui ne souscrivaient pas au système ou n’accédaient pas à la nomenklatura ou plus simplement parce que leur «nationalité juive» qui figurait sur leur passeport, sans leur conférer un territoire national, les exposait à l’antisémitisme ambiant entretenu par l’Etat.

Un Litvinov, commissaire du peuple aux affaires étrangères, devenant momentanément inopportun, mais prudemment gardé en réserve, donc en vie, fut remplacé par Molotov, plus présentable en tant qu’«aryen», lorsqu’il s’est agi de négocier le pacte germano-soviétique de 1939. Un chef d’Etat communiste ne pouvait tout de même pas imposer au nazi Von Ribbentrop un interlocuteur juif! Puis, le même Litvinov fut ressorti de sa trappe pour représenter l’URSS aux Etats-Unis après la rupture par Hitler du pacte germano-soviétique. Le système communiste aux abois avait alors besoin d’un Juif utile pour amadouer les Américains. De même, après l’effondrement du système nazi, les militants communistes d’origine juive furent fort utiles à Staline pour mettre en place, dans les pays satellites, des gouvernements sous tutelle soviétique jusqu’au jour où, n’étant plus d’une grande utilité, ou que leur «qualité» de juif rendait le pouvoir communiste impopulaire, ils furent à leur tour victimes dans leurs pays, du glacis soviétique, de procès truqués selon le modèle moscovite.

Cela n’empêchait pas les communistes et leurs compagnons de route «progressistes» des pays occidentaux de soutenir aveuglement la «patrie du prolétariat», récusant grâce à l’alibi fourni par les supplétifs communistes juifs, toute accusation d’antisémitisme de la part de l’URSS.

Ainsi dans les pays bourgeois de l’Occident, gare à celui qui osait critiquer les méthodes staliniennes ou même douter des bienfaits du régime! Aussitôt, la meute communiste, renforcée par les sympathisants et compagnons de route, se ruait sur le blasphémateur, un peu comme le font de nos jours les protestataires contre la récente condamnation du Monde pour écrits antisémites de Morin, Sallenave and Co.

Jean Paul Sartre, qui alors pensait à notre place, comme le font encore les «penseurs» professionnels du Monde Diplomatique, se fendait d’une pièce de théâtre satirique pour dénoncer comme imposteur Kravtchenko, cet ingénieur transfuge de l’Union Soviétique qui avait «choisi la liberté» en Occident. Or, Sartre connaissait la vérité, mais il mentait «pour ne pas désespérer Billancourt», choisissant ainsi de désespérer les goulags. Et lorsque l’immortel Staline, miné par la paranoïa et l’alcool, approchait enfin du terme de sa vie, il parut tellement incroyable et inconcevable qu’un tel surhomme pût mourir comme un vulgaire mortel, qu’aussitôt il fut question, comme récemment pour un Yasser Arafat canonisé par Chirac, d’un complot ourdi par une brochette de médecins pour assassiner le «génial petit père des peuples».

Ce fut le fameux Procès des Blouses Blanches, juifs pour la plupart. Et lorsque l’Occident accusa l’Union Soviétique d’antisémitisme, les journaux publièrent des déclarations collectives signées par des médecins, intellectuels communistes et compagnons de route, à grand renfort de militants et sympathisants «progressistes» juifs devenus utiles en la circonstance, jurant les grands dieux que ces médecins moscovites avaient bel et bien attenté à la vie de Staline. Nous étions déjà en plein délire.

Parmi les noms de ces «témoins» signataires, je me souviens encore du Dr Leibovici, bourgeois cossu des beaux quartiers, au demeurant plutôt sympathique, que je connaissais pour m’avoir un jour opéré. Lorsque j’eus l’occasion de lui demander de quelle preuve il disposait pour affirmer que les «Blouses Blanches» étaient coupables, il me répondit « Rien! Mais je fais confiance au Parti. Le doute ne peut que servir les objectifs des impérialistes ennemis de l’URSS. Souviens-toi que sans l’URSS, le monde serait aujourd’hui sous la domination nazie et tu serais déjà parti en fumée».

Alors, des «pieux» mensonges de Sartre pour ne pas désespérer Billancourt, couvrant ainsi les crimes communistes dont il devenait complice de fait… aux mensonges et falsifications de la meute anti-israélienne, couvrant ainsi les crimes terroristes arabo-islamistes dont ils se rendent complices, existe-il une différence de nature?

Parmi les actuels pétitionnaires de Libé contre la condamnation des menteurs et diffamateurs du Monde, condamnation qui met mal à l’aise les menteurs et faussaires de Libération et autres Nouvel Obs ou Marianne, peut-être quelques-uns d’entre eux, suffisamment âgés, étaient-ils naguère «témoins» à charge contre les Blouses Blanches et protestaient-ils avec indignation contre l’accusation d’antisémitisme dans ce Procès.

Tiens! je relève dans «l’appel de Libération» la signature de Pierre Vidal-Nacquet, nullement gêné de joindre son nom à ceux de quelques fachos notoires et de quelques négationnistes.

Ce Pierrot là, même s’il n’est qu’un gauchiste dans les normes, mérite une mention particulière. Lui qui a naguère si vigoureusement combattu le négationnisme qualifié d’extrême droite, n’a pas hésité, par fidélité à son idéologie, à devenir à son tour un négationniste contre Israël dans un Atlas Historique édité sous sa direction par Hachette en 1987. Ce bouquin est illustré d’une carte du Proche-Orient indiquant les diverses ethnies ou religions peuplant cette région. En se référant à la légende, on situe les Chiites, les Sunnites, les Druzes, les Chrétiens, les Alaouites et puis, à l’emplacement d’Israël, difficile à déchiffrer, c’est la mention Palestine qui est inscrite sur le maigre espace de l’Etat d’Israël. Or, devinez quelle est la religion de cet espace israélien? Réponse: Sunnite! Donc musulmane (voir la carte). Israël, par le tour de passe-passe du truqueur gauchiste, est Judenrein, nettoyé de toute présence juive. Vidal-Nacquet les a rejetés à la mer, réalisant ainsi sur le papier, en attendant «mieux», le vieux rêve de Hussein Amin, de Choukeiri , d’Arafat et du Hamas. Certes, ce fond de couleur sunnite est moucheté de petits points rouges, telle une vilaine maladie de la peau, que la légende désigne par «kibboutzim». L’étudiant qui ferait confiance à Vidal-Nacquet ne saurait jamais que ce pays est peuplé de Juifs et se demanderait quelle est cette étrange ethnie appelée «kibboutzim». Sprechen Sie Kibbutzich? Do you speak Kibbutzic?

Dans son avant-propos de l’Atlas, Vidal-Nacquet écrit «il y a des cartes qui n’ont pas besoin d’un long contrepoint textuel». On ne saurait mieux dire. Cette affirmation, véritable aveu, mérite de figurer sous sa carte

Il aura fallu le dérapage antisémite du Monde pour «apprendre», en dépit du négationnisme de Vidal-Nacquet, que ce sont les Juifs, et non des «kibboutzim» ou des «sunnites» qui constituent la majorité de l’Etat d’Israël. Notons bien qu’en 1987, date de l’édition en cause, Israël était gouverné par la gauche travailliste. Sharon, bouc émissaire des antisémites de gauche, était dans l’opposition.

Du reste, ce Vidal-Nacquet n’en est pas à une imposture près. En décembre 2000, il lançait une pétition pour rouvrir les dossiers des crimes français en Algérie. Ah le grand cœur! Ah l’homme assoiffé de justice! Ah l’historien scrupuleux en quête perpétuelle de la vérité historique! Ah le justicier pourchassant les tortionnaires! Mais neuf ans auparavant, estimant que le temps ayant fait son oeuvre, il s’érigeait en défenseur d’une amnistie pour faits liés à une autre guerre coloniale. Contradiction? Que nenni! Constance dans la vertu à géométrie variable. En 1991, il s’agissait d’éviter des poursuites à Georges Boudarel, ce militant communiste français qui, s’étant mis au service du Vietminh, avait «tourmenté» les officiers français prisonniers en Indochine. Ceux qui ont «séjourné» dans les camps de prisonniers de guerre appellent ce genre d’individus des traîtres. Ceux qui ont goûté aux camps de concentration appelaient ça des kapos. Mais ils sont comme ça, les ardents pourfendeurs d’Israël. Un kapo ou un traître, pourvu qu’il soit communiste, est au-dessus de ces jugements mesquins de petits-bourgeois attardés.

Cela répond à la perplexité de mes amis devant ces agitateurs gauchistes juifs appuyant les campagnes anti-israéliennes aux relents d’antisémitisme. Ils s’étonnent de trouver des Juifs parmi les ennemis d’Israël et apportant leur soutien à l’idéologie palestinienne. C’est qu’un militant communiste, quelle que soit son obédience ou sa chapelle, n’est plus un Juif, un Chrétien, un Arabe ou un Français; il est communiste; il a changé de religion et d’identité, il est mentalement prisonnier d’un dogme; Le communisme est désormais sa «Oumma» qui transcende les clivages nationaux. Cela expliquerait pourquoi on passe si aisément du communisme stalinien ou trotskiste au fondamentalisme islamiste; cela expliquerait aussi le nombre de convertis à l’islam djihadiste venus des rangs trotskistes. Ce n’est qu’un changement de totalitarisme, ces convertis ne s’y sentent donc pas dépaysés… Roger Garaudy, ex-membre du comité central du PCF, ou «Carlos», serial killer appointé par le Kremlin, en sont des célèbres illustrations.

En 1939, lorsque Staline, devenu l’allié d’Hitler, va lui fournir tout le carburant, les matières premières et la sécurité sur son flanc oriental pour l’aider à liquider la Pologne et à se ruer ensuite sur la Hollande, la Belgique et la France, on peut affirmer que l’URSS était devenue notre ennemie. Or, Maurice Thorez, secrétaire Général du Parti Communiste Français, déserte l’armée française et s’enfuit à Moscou pour se mettre au service de l’URSS, alliée de l’Allemagne nazie. A-t-il trahi la France et les Français? Pas plus ni moins qu’un des nombreux Georges Boudarel du sérail communiste. Dans la vision d’un communiste, le seul crime inexpiable serait de trahir le Parti. Le F. (français) du P.C.F ne fut donc qu’une imposture. Alors il en va de même pour cette minable petite cohorte gauchiste, se proclamant juifs juste le temps d’une nuisance antijuive. De quoi auraient l’air une Sallenave ou un Pascal Boniface ou encore une Leïla Shahid sans l’appoint d’un quelconque supplétif juif? Un Edgar Morin, Juif utile, est bien l’homme qu’il faut pour ce genre de service.

Que ces cocos ne viennent surtout pas nous raconter que leur démarche est dictée par la compassion et la quête de justice pour le peuple palestinien. Ou alors, il s’agit d’une compassion bien étriquée et exclusive. Elle ne s’est jamais manifestée en faveur des dizaines de millions de victimes du bolchevisme léniniste, trotskiste, stalinien, maoïste ou polpotiste. Jamais en faveur des centaines de milliers de Tchétchènes victimes de la répression meurtrière de l’ex-URSS, jamais pour les millions de victimes du racisme anti-noir arabe du Soudan, ni pour les infortunés habitants de l’Aceth, soumis au racket et aux effroyables exactions de l’armée indonésienne. Elle ne se manifestera jamais en faveur des centaines de millions de femmes victimes du machisme des abrutis obsédés sexuels dans l’islam, jamais pour les otages assassinés par les narco-marxistes d’Amérique du Sud, jamais en faveur des victimes du totalitarisme Castriste, jamais non plus contre la colonisation du Tibet par la Chine communiste. Ni José Bové, ni la Sallenave, pas plus que cette Olivia Zémor, juive d’un jour, n’y ont jamais fourré leur nez.

Curieusement, leur sens de l’humain ne se manifeste de façon fracassante que lorsque le prétendu oppresseur est américain ou surtout juif. Les autres victimes n’ayant pas la chance d’avoir des oppresseurs juifs, les Sallenave, Pascal Boniface, Edgar Morin, Olivia Zémor et autres zigotos psychopathes gauchistes, obsédés par les Juifs, sont en panne d’encre pour signer des manifestes dénonçant les oppresseurs de ces peuples relégués dans l’oubli et devenus des «causes orphelines».

Faites donc un test: cherchez laquelle des causes défendues ou ayant été défendues par nos gauchistes et autres humanistes pro palestiniens , permet aux sujets qu’elle prétend avoir libérés, de pratiquer la religion de leur choix, en dehors de celle obligatoire imposée par le pouvoir, de choisir son parti politique en dehors du parti imposé. Laquelle de ces causes a aboli la peine de mort, établi l’égalité absolue entre les hommes et les femmes, offert la pleine liberté d’association, accordé la liberté d’expression, permis aux francs-maçons d’ouvrir une Loge? Ce sont pourtant là des critères de «bonne conduite» démocratique et de respect des droits de l’homme.

Mais nos totalitaires ont tellement réussi à marquer les consciences au fer rouge de la dichotomie droite- gauche, la vertu étant bien entendu de gauche et la droite suspecte de tous les vices cachés, que cette vision imposée devient un instrument de chantage contre un public pris en otage. Même les Juifs constamment agressés et fustigés et acculés à la défensive par un Pascal Boniface pour leur manque d’enthousiasme à se joindre aux ramassis pro-palestiniens, hésitent à se référer à des auteurs qui sont favorables aux Juifs et à Israël, mais dont le seul tort est d’être étiquetés de droite ou «politiquement incorrect». Qui oserait se référer à Maurice Dantec ou à Oriana Fallacci? Pourtant, ces auteurs qualifiés de «sulfureux» par nos bobos bien pensants, n’ont jamais atteint la virulence et la mauvaise foi des signataires de l’article «Le Cancer» complaisamment publié par Le Monde en 2002. Ils n’ont jamais mystifié leurs lecteurs par des montages ou des photos falsifiés comme l’ont maintes fois fait Libération ou certaines chaînes télé publiques ou «franco-allemande». Alors merde à ces imposteurs stalinoïdes s’érigeant en donneurs de leçons de vertu.

Très modestement, même s’il doit se priver de quelques plumes de valeur mais trop soucieux de leur avenir politique, et quitte à perdre quelques abonnés frileux, Libertyvox ose ce que les timorés n’osent pas: chercher la vérité, chercher les réponses là où elles se trouvent, sans se laisser impressionner par les chiens qui aboient… La devise de Libertyvox pourrait être «Fais ce que dois, advienne que pourra». Les timorés, pour leur part, s’y prennent un peu comme cet ivrogne de la blague qui, de nuit, cherche au pied d’un lampadaire sa clé qu’il sait avoir perdue ailleurs parce que là, c’est éclairé. C’est plus rassurant et plus confortable.

Mais les imposteurs qui ont encore l’impudence de prétendre gouverner nos pensées, ne perdront jamais leur impudence. Louis Aragon, le chantre du communisme, leur a déjà prévu un émouvant plaidoyer:

Qu’on nous trompe, qu’on nous leurre
Nous donnant le mal pour bien
Celui qui n’en savait rien
Et qui pour mal le bien tient
N’est-ce pas pour le bien qu’il meurt ?
(Louis Aragon)

Moyennant quoi, un gauchiste n’est jamais coupable.

L’ennui, c’est que tout «cloche» dans ce «psaume» du vieux stalinien non repenti: 1) Nul de ceux que nous fustigeons ne peut prétendre être «celui qui n’en savait rien». 2) Celui qui prétend que c’est «pour le bien qu’il meurt» ne fait que mourir par kamikaze ou djihadiste interposé. Nos mystificateurs faussaires gauchistes peuvent nous tromper à répétition mais ne peuvent mourir à répétition. N’est-t-il dès lors pas plus facile et plus gratifiant de chanter la mort délibérée des «désespérés», des «démunis», de «ceux qui n’ont rien à perdre»? Eux, les «en tant que», les «penseurs à notre place», les «damnés de la terre», les «forçats de la faim» meurent généralement dans leur lit des suites d’une surcharge pondérale ou d’intempérance.

Notes:

1: Grand Muphti de Jérusalem ayant initié le terrorisme anti-juif dans les années 1929-1933. Réfugié chez Hitler, il endosse l’uniforme SS à la tête d’une légion musulmane spécialisée dans les «nettoyages ethniques» en Yougoslavie. C’est la grande figure de la «Résistance» palestinienne. Il est aussi le grand père de Leila Shahid, fidèle ambassadrice de Yasser Arafat en France. Quelle belle cause gauchiste!

2: Dirigeant des Palestiniens avant Yasser Arafat. À la veille de la guerre des Six Jours, sûr de la défaire d’Israël, il annonçait que les Juifs qui auront eu la chance de survivre seront rejetés à la mer.

3: La charte du Hamas prévoit que les Juifs seront tous expulsés de la «Palestine» et l’entité «Sioniste» d’Israël gommée de la carte.

4: Quelques «bonnes» causes: URSS, Chine communiste, Vietminh, Cambodge khmer rouge, Algérie du FLN, OLP Autorité palestinienne, Cuba, Sentiers Lumineux, Farc etc…

Voir aussi:

Soutenir Israël ? Pas en notre nom !

Le Monde
06.04.02

Le Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF) appelle à manifester le 7 avril, non seulement pour protester contre les attaques de lieux de culte, mais pour « soutenir Israël ». Alors que le nettoyage militaire bat son plein dans les territoires occupés, ce soutien prend une signification bien particulière. Prétendant parler au nom des Juifs du monde entier, les dirigeants israéliens et les porte-parole communautaires usurpent la mémoire collective du judéocide et commettent un détournement d’héritage. Reprenant le mot d’ordre des opposants américains aux croisades impériales, nous répondons : « Pas en notre nom ! » Ariel Sharon a en effet résolu, avec le soutien de George W. Bush, d’écraser la résistance palestinienne, de détruire ses institutions, d’humilier ses dirigeants et d’acculer leur peuple à un nouvel exode. Le jour de Pâques, les informations télévisées nous ont offert le spectacle dégoûtant d’un président « étasunien », affalé en tenue décontractée de week-end, réclamant cyniquement un surcroît d’efforts et de bonne volonté à un Yasser Arafat assiégé dans ses locaux, privé d’eau, et éclairé à la bougie ! Devant la tragique solitude du peuple palestinien, la « communauté internationale » rivalise en démissions et capitulations honteuses.

Les ministres travaillistes israéliens exécutent docilement la politique du pire ! Les dirigeants arabes ne font rien pour faire respecter les droits du peuple palestinien. Prompts à emboîter le pas aux légions impériales américaines au nom du droit international, les dirigeants européens se contentent au mieux de bonnes paroles lorsque les troupes de Sharon bafouent ouvertement les résolutions de l’ONU ! Les belles âmes intellectuelles, qui se sont émues, à juste titre, du sort des réfugiés kosovars ou des bombardements sur Grozny, se taisent sur le sort des réfugiés palestiniens et se lavent les mains devant les murs calcinés et les ruines de Ramallah !

Pleins de compassion pré-électorale envers les victimes d’actes antisémites que rien, et certainement pas le soutien au peuple palestinien, ne peut justifier, nos gouvernants deviennent pudiquement silencieux devant les crimes commis par les troupes d’occupation en Cisjordanie ! Ceux et celles qui justifient le droit au retour des juifs en Israël, au nom d’un droit du sang millénaire, refusent le droit du sol aux Palestiniens ! Les dignitaires des Nations unies s’accommodent des humiliations infligées à l’Autorité palestinienne ! Ceux qui prétendent administrer la justice universelle détournent la tête devant les « liquidations extra-judiciaires », les exécutions sommaires de prisonniers, et les crimes de guerre d’Ariel Sharon !

Reconnu par l’Autorité palestinienne et par nombre de gouvernements arabes, le fait national israélien est désormais établi de manière irréversible. Mais une paix durable exige la reconnaissance réciproque de deux peuples et leur coexistence fondée sur les droits égaux. Les Israéliens ont un Etat souverain, une armée puissante, un territoire ; les Palestiniens sont parqués dans des camps depuis un demi-siècle, soumis aux brutalités et aux humiliations, assiégés sur un territoire en peau de chagrin : grande comme un département français, la Cisjordanie est lacérée de routes stratégiques, criblée de plus de 700 check points, hérissée de colonies. Il n’y a pas symétrie entre occupants et occupés.

Le retrait inconditionnel de l’armée israélienne des territoires occupés et le démantèlement des colonies ne constitueraient même pas une réparation de l’injustice faite aux Palestiniens, mais seulement l’application d’un droit formellement reconnu depuis trente-cinq ans, des résolutions 242 et 337 de l’ONU jusqu’à la résolution 1042 du Conseil de sécurité. Bush demande au contraire toujours davantage de concessions et de gages aux victimes. Sharon séquestre leurs représentants, dynamite leurs maisons, tandis que son armée bloque les secours sanitaires. Cette politique du pire conduit tout droit à la catastrophe non seulement le peuple palestinien menacé d’un nouvel exode purificateur, mais aussi le peuple israélien entraîné dans la spirale suicidaire de ses dirigeants. Car quel peut être l’avenir d’un Etat fondé sur l’oppression, l’injustice et le crime ? Et quel peut être l’avenir d’un peuple fuyant ses malheurs et ses angoisses dans une escalade meurtrière ?

Il était prévisible qu’à force d’assimiler le judaïsme à la raison d’Etat israélienne et de présenter les institutions juives comme des ambassades officieuses d’Israël, les apprentis sorciers du Grand Israël finiraient par être pris au mot, ce qui n’en rend pas moins odieux et inadmissibles des attentats contre des synagogues et des écoles.

Nous condamnons les agressions qui visent une communauté en tant que telle et rendent les juifs collectivement responsables des exactions commises par le gouvernement israélien. Nous condamnons toute dérive antisémite de la lutte contre sa politique. Nous condamnons, pour raisons tant morales que politiques, les attentats contre les populations civiles en Israël. Les actions contre les colonies et l’armée d’occupation relèvent en revanche d’une résistance historiquement légitime et d’une défense de droits imprescriptibles. Il y a trois mois encore, le ministre israélien de l’intérieur Ouzi Landau annonçait dans Le Monde (14 décembre 2001) une « lutte à mort » contre les Palestiniens, aussi longtemps que ces derniers auraient une goutte d’espoir. Ce désespoir sciemment entretenu constitue ainsi le terreau dans lequel s’enracine la violence extrême.

Alors que Sharon avait promis la sécurité aux Israéliens, leur pays est devenu l’endroit du monde où les juifs sont le plus en insécurité. Liant le sort de son peuple à la guerre illimitée contre le terrorisme décrétée par George W. Bush, il était pourtant clair que sa politique du pire deviendrait une machine infernale à fabriquer des kamikazes. Dénonçant toute dérive raciste ou antisémite en France comme au Moyen-Orient, solidaires des droits nationaux et démocratiques du peuple palestinien, nous refusons l’escalade guerrière et sa chronique d’un désastre annoncé. Nous exigeons l’application des résolutions de l’ONU, le retrait inconditionnel d’Israël des territoires occupés, le démantèlement des colonies et la reconnaissance immédiate par l’Union européenne d’un Etat palestinien laïque et souverain.

BRAUMAN RONY,HALIMI GISELE,VIDAL NAQUET PIERRE

Voir également:

Israël-Palestine: Le cancer
Edgar MORIN
Avec S. Nair et D. Sallenave
Le Monde
4 juin 2002

Le cancer israélo-palestinien s’est formé à partir d’une pathologie territoriale : la formation de deux nations sur une même contrée, source de deux pathologies politiques, l’une née de la domination, l’autre de la privation. Il s’est développé d’une part en se nourrissant de l’angoisse historique d’un peuple persécuté dans le passé et de son insécurité géographique, d’autre part du malheur d’un peuple persécuté dans son présent et privé de droit politique.

La justification.

Dans l’opprimé d’hier l’oppresseur de demain disait Victor Hugo. Israël se présente comme le porte-parole des juifs victimes d’une persécution multiséculaire jusqu’à la tentative d’extermination nazie. Sa naissance attaquée par ses voisins arabes a failli être sa mort. Depuis a naissance, Israël est devenu une formidable puissance régionale, bénéficiant de l’appui des Etats-unis, dotée de l’arme nucléaire.

Et pourtant Sharon a prétendu lutter pour la survie d’Israël en opprimant et asphyxiant la population palestinienne, en détruisant des écoles archives, cadastres, éventrant des maisons, brisant des canalisations et procédant à Jenine à un carnage dont il interdit de connaître l’ampleur. L’argument de la survie n’a pu jouer qu’en ressuscitant chez les israéliens les angoisses de 1948, le spectre d’Auschwitz, et donnant à un passé aboli une présence hallucinatoire. Ainsi la nouvelle Intifada a réveillé une angoisse qui a amené au pouvoir le reconquistador Sharon.

En fait Sharon compromet les chances de survie d’Israël dans le Moyen-Orient en croyant assurer dans l’immédiat la sécurité israélienne par la terreur. Sharon ignore que le triomphe d’aujourd’hui prépare le suicide de demain. A court terme, le Hamas fait la politique de Sharon, mais à moyen terme, c’est Sharon qui fait la politique du Hamas.

Si, en deçà d’un certain seuil, l’Intifada a poussé Israël à négocier, au-delà elle a ranimé l’angoisse de la proie, exaspérée par les attentats suicides, et la répression impitoyable semble une juste réponse à la menace. Si rien ne l’arrête de l’extérieur, l’Israël de Sharon va au minimum vers la bantoustandisation des territoires palestiniens morcelés.

L’unilatéralisme

C’est la conscience d’avoir été victime qui permet à Israël de devenir oppresseur du peuple palestinien. Le mot  » Shoah  » qui singularise le destin victimaire juif et banalise tous les autres (ceux du goulag, des Tsiganes, des Noirs esclavagisés, des Indiens d’Amériques) devient la légitimation d’un colonialisme, d’une apartheid et d’une ghettoïsation pour les palestiniens.

La conscience victimaire comporte évidemment une vision unilatérale de la situation et des événements.

Au départ du sionisme la formule « un peuple sans terre pour une terre sans peuple  » a occulté le peuplement palestinien antérieur. Le droit des juifs à une nation a occulté le droit des palestiniens à leur nation.

Le droit au retour des réfugiés palestiniens est vu aujourd’hui, non comme un droit symétrique è celui du retour de juifs qui n’ont jamais vécu en Palestine, mais à la fois comme un sacrilège et comme une demande de suicide démographique d’Israël. Alors qu’il aurait pu être considéré comme une réparation aux modalités négociables.

Il est horrible de tuer des civils selon un principe de culpabilité collective, comme le font les attentats-suicides, mais c’est un principe appliqué par Israël frappant, depuis le temps de Sabra et Chatila et du Liban Nord jusqu’à aujourd’hui et hélas probablement demain, des civils, femmes et enfants, et en détruisant la maison et les cultures des familles d’auteurs d’attentat. Les victimes civiles palestiniennes sont désormais quinze à vingt fois plus nombreuses que les victimes israéliennes. Est ce que la pitié doit être exclusivement réservée aux unes et non aux autres ?

Israël voit son terrorisme d’Etat contre les civils palestiniens comme auto-défense et ne voit que du terrorisme dans la résistance palestinienne.

L’unilatéralisme attribue à Arafat seul l’échec des ultimes négociations entre Israël et l’autorité palestinienne ; il camoufle le fait que sans cesse depuis les accords d’Oslo la colonisation s’est poursuivie dans les territoires occupés, et considère comme  » offre généreuse » une restitution restreinte et morcelé de territoires, comportant maintien de colonies, et contrôle israélien de la vallée du Jourdain. L’histoire complexe des négociations est effacée par la vision unilatérale d’une  » offre généreuse  » reçue par un refus global, et l’interprétation de ce soi-disant refus global comme une volonté de détruire Israël.

L’unilateralisme masque la dialectique infernale repression-attentat, elle-même alimentée par les forces extrémistes dans les deux camps.

L’unilatéralisme masque le fait que la tournée de Sharon sur l’esplanade de la Mosquée n’a pu que renforcer le cercle vicieux infernal qui favorise le pire dans les deux camps. Le pourrissement de la guerre d’Algérie après 1957 a favorisé le pire du côté français, avec trois putschs militaires qui auraient pu instaurer une dictature durable en France, et le pire du côté algérien, en accroissant le caractère despotique du FLN, ce qui a conduit à une tragédie qui n’a pas cessé 40 ans plus tard.

Le cercle infernal où tout accroissement du pire de l’un accroît le pire de l’autre a donné le pouvoir au clan nationaliste-intégriste en Israël, a installé des officiers issus des colonies à la tête de Tsahal, a transformé des éléments de cette armée de réoccupation en soldatesque pillant et tuant parfois jusqu’au massacre (Jenine). Il a accru le rayonnement et l’emprise des mouvements religieux fanatiques sur la jeunesse palestinienne.

Certes il y a également un unilatéralisme palestinien, mais sur l’essentiel, depuis l’abandon par la charte de l’OLP du principe d’élimination d’Israël, l’autorité palestinienne a reconnu a son occupant l’existence de nation souveraine que celui-ci lui refuse encore. Sharon a toujours refusé, le principe  » la paix contre la terre « , n’a jamais reconnu les accords d’Oslo et a considéré Rabin comme un traître.

La fausse symétrie

En Occident, les médias parlent sans cesse de la guerre israélo-palestinienne ; mais cette fausse symétrie camoufle la disproportion des moyens, la disproportion des morts, la guerre de chars, hélicoptères, missiles contre fusils et kalachnikovs ; la fausse symétrie masque la totale inégalité dans le rapport des forces et elle masque l’évidence simple que le conflit oppose des occupants qui aggravent leur occupation et des occupés qui aggravent leur résistance. La fausse symétrie occulte l’évidence que le droit et la justice sont du côté des opprimés. La fausse symétrie met sur le même plan les deux camps, alors que l’un fait la guerre à l’autre qui n’a pas les moyens de la faire et n’oppose que des actes sporadiques de résistance ou de terrorisme. De même il y a fausse symétrie entre Sharon et Arafat, l’un maître d’une formidable puissance, capable de défier les Nations Unies et les objurgations (certes molles) des Etats-Unis, l’autre de plus en plus impuissant dans la séquestration dont il est victime. Une sinistre farce consiste à demander à Arafat d’empêcher les attentats tout en l’empêchant d’agir,

L’oppresseur d’aujourd’hui

Ce qu’on a peine à imaginer c’est qu’une nation de fugitifs, issus du peuple le plus longtemps persécuté dans l’histoire de l’humanité, ayant subis les pires humiliations et le pire mépris soit capable de se transformer en deux générations non seulement en  » peuple dominateur et sur de lui « , mais, à l’exception d’une admirable minorité, en peuple méprisant ayant satisfaction à humilier. Les médias rendent mal les multiples et incessantes manifestations de mépris, les multiples et incessantes humiliations subies aux contrôles, dans les maisons, dans les rues. Cette logique du mépris et de l’humiliation, elle n’est pas le propre des Israéliens, elle est le propre de toutes les occupations où le conquérant se voit supérieur face à un peuple de sous humains. Et dès qu’il y a signe ou mouvement de révolte, alors le dominant se montre impitoyable. Il est juste qu’Israël rappelle à la France sa répression coloniale durant la guerre d’Algérie ; mais cela indique qu’Israël fait pour la Palestine au moins ce que la France a fait en Algérie. Dans les derniers temps de la reconquête de la Cisjordanie, Tsahal s’est livré à des actes de pillage, destructions gratuites, homicides, exécutions où le peuple élu agit comme la race supérieure. On comprend que cette situation dégradante suscite sans cesse de nouveaux résistants, dont de nouvelles bombes humaines. Qui ne voit que les chars et les canons, mais ne voit pas le mépris et l’humiliation n’a qu’une vision unidimensionnelle de la tragédie palestinienne.

Du terrorisme

Le mot terrorisme fut galvaudé par tous les occupants, conquérants, colonialistes pour qualifier les résistances nationales. Certaines d’entre, elles, comme du temps de l’occupation nazie sur l’Europe ont certes comporté une composante terroriste, c’est-à-dire frappant principalement des civils. Mais il est indu de réduire une résistance nationale à sa composante terroriste, si importante soit elle. Et surtout il n’y a pas de commune mesure entre un terrorisme de clandestins et un terrorisme d’Etat disposant d’armes massives. Au moment où le gouvernement sharonien a dénoncé la bombe humaine qui a fait six morts à Jérusalem, il a occulté la terreur pratiquée à Jenine. De même qu’il y a disproportion entre les armes, il y a disproportion entre les deux Terreurs.

L’horreur et l’indignation devant des victimes civiles massacrées par une bombe humaine doivent-elles disparaître quand ces victimes sont palestiniennes et massacrées par des bombes inhumaines ?

Les bombes humaines

Il ne faut pas craindre de s’interroger sur ces jeunes gens et jeunes filles devenues bombes humaines.

Le désespoir, certes les a animés, mais cette composante ne suffit pas. Il y a également une très forte motivation de vendetta, qui dans sa logique archaïque si profonde surtout en Méditerranée, demande de porter la vengeance, non pas nécessairement sur l’auteur du forfait mais sur sa communauté. C’est aussi un acte de révolte absolue, par lequel l’enfant qui a vu l’humiliation subie par son père, par les siens, a le sentiment de restaurer un honneur perdu et de trouver enfin dans une mort meurtrière sa propre dignité et sa propre liberté. Enfin, il y a l’exaltation du martyre, qui par un sacrifice de sa personne féconde la cause de l’émancipation de son peuple. Évidemment derrière ces actes, il y a une organisation politico-religieuse, qui fournit les explosifs, la stratégie, et conforte par l’endoctrinement la volonté de martyre et l’absence de remords. Et la stratégie des bombes humaines est très efficace pour torpiller tout compromis, toute paix avec Israël, de façon à sauvegarder les chances futures de l’élimination de l’Etat d’Israël. La bombe humaine acte existentiel extrême au niveau d’un adolescent, est aussi un acte politique au niveau d’une organisation extrémiste.

L’affreux paradoxe

Et nous voici à l’incroyable paradoxe. Les juifs d’Israël, descendants des victimes d’un apartheid nommé ghetto, ghettoisent les palestiniens. Les juifs qui furent humiliés, méprisés, persécutés humilient, méprisent, persécutent les palestiniens. Les juifs qui furent victimes d’un ordre impitoyable imposent leur ordre impitoyable aux palestiniens. Les juifs victimes de l’inhumanité montrent une terrible inhumanité. Les juifs, bouc émissaire de tous les maux, bouc-émissarisent Arafat et l’autorité palestinienne, rendus responsables d’attentats qu’on leur empêche d’empêcher.

La course à l’abîme

Une nouvelle vague d’antijudaisme, issue du cancer israélo-palestinien s’est propagée dans tout le monde arabo-islamique, et une rumeur planétaire attribue même la destruction des deux tours de Manhattan à une ruse judéo-américaine pour justifier la répression contre le monde islamique.

De leur côté, les israéliens voisins crient  » mort aux arabes  » après un attentat. Un anti-arabisme se répand dans le monde juif. Les instances  » communautaires  » qui s’autoproclament représentantes des juifs dans les pays occidentaux tendent à refermer le monde juif sur lui-même dans une fidélité inconditionnelle à’Israël.

La dialectique des deux haines s’entretenant l’une l’autre, celle des deux mépris, le mépris du dominant israélien sur l’arabe colonisé, mais aussi le nouveau mépris anti-juif nourri de tous les ingrédients de l’antisémitisme européen classique, cette dialectique est en cours d’exportation

Avec l’aggravation de la situation en Israël-Palestine la double intoxication, l’antijuive et la judéocentrique, va se développer partout où coexistent populations juives et musulmanes. Le cancer israélo-palestinien est en cours de métastases dans le monde.

Le cas français est significatif. En dépit de la guerre d’Algérie et de ses séquelles, en dépit de la guerre d’Irak, et en dépit du cancer israélo-palestinien, juifs et musulmans coexistent en paix en France. Cependant une ségrégation commence. Une rancœur sourde contre les juifs identifiés à Israël couvait dans la jeunesse d’origine maghrébine. De leur côté, les institutions juives dites communautaires entretenaient l’exception juive au sein de la nation française et la solidarité inconditionnelle à Israël.

C’est l’impitoyable répression, menée par Sharon, qui a fait passer l’anti-judaïsme mental à l’acte le plus virulent de haine, l’atteinte au sacré de la synagogue et des tombes. Mais cela conforte la stratégie du Likoud : démontrer que les juifs ne sont pas chez eux en France, que l’antisémitisme est de retour, les inciter à partir en Israël. Ne devons-nous pas au contraire mobiliser l’idée française de citoyenneté comme pouvoir de fraternisation entre musulmans et juifs ?

L’issue

Y a-t-il une issue ? Une haine apparemment inextinguible est au fond du cœur de presque tous les palestiniens et comporte le souhait de faire disparaître Israël ; chez les israéliens, le mépris est de plus en plus haineux, et également semble inextinguible. Mais la haine séculaire entre Français et Allemands, aggravée par la seconde guerre mondiale, a pu se volatiliser en vingt années. De grands gestes de reconnaissance de la dignité de l’autre peuvent, surtout en Méditerranée, changer la situation. Des sémites (n’oublions pas que plus de 40 % des israéliens d’aujourd’hui viennent de pays arabes) peuvent bien un jour reconnaître leur identité cousine, leur langue voisine, leur Dieu commun,

L’énormité de la punition qui s’abat sur un peuple coupable d’aspirer à sa libération vont-il enfin provoquer une réaction dans le monde, autres que de timides objurgations ? l’ONU sera-t’elle capable de décider d’une force d’interposition ? Sharon ne peut qu’être contraint à renoncer à sa politique.

Il y eut le 11 septembre un électrochoc qui au contraire l’a encouragé. La  » guerre au terrorisme » américain lui a permis d’inclure la résistance palestinienne dans le terrorisme ennemi de l’Occident, de façon à ce que le tête-à-tête Israélo-Palestinien devienne un face à face non entre deux nations mais entre deux religions et deux civilisations, et s’inscrive dès lors dans une grande croisade contre la barbarie intégriste

L’électrochoc inverse est en fait advenu. C’est l’offre saoudienne de reconnaissance définitive d’Israël par tous les pays arabes en échange du retour aux frontières de 1967 conformément à toutes les résolutions des Nations Unies. Cette offre permettrait non seulement une paix globale entre nations mais une paix religieuse qui serait consacrée par le pays responsable des lieux saints de l’Islam. On peut donc envisager une conférence internationale pour arriver à un accord comportant une garantie internationale.

. De toutes façons, les Etats-Unis, dont la responsabilité est écrasante disposent du moyen de pression décisif en menaçant de suspendre leur aide, et du moyen de garantie décisif en signant alliance de protection avec Israël.

Le problème n’est pas seulement moyen-oriental ; le Moyen-Orient est une zone sismique de la planète où s’affrontent est-ouest, nord-sud, riches-pauvres, laïcité-religion, religions entre elles.. Ce sont ces antagonismes que le cancer israélo-palestinien risque de déchaîner sur la planète. Ses métastases se répandent déjà sur le monde islamique, le monde juif, le monde chrétien. Le problème n’est pas seulement une affaire où vérité et justice sont inséparables. C’est aussi le problème d’un cancer qui ronge notre monde et mène à des catastrophes planétaires en chaîne.

Edgar Morin. Sami Naïr. Danièle Sallenave.

Voir enfin:

En témoignage de solidarité avec Edgar Morin, Sami Naïr et Danièle Sallenave

Après leur condamnation pour «diffamation raciale» à la suite d’un article sur Israël et la Palestine.
Libération
24 juin 2005

Infirmant le jugement rendu en leur faveur par le tribunal de grande instance de Nanterre, la cour d’appel de Versailles vient de condamner pour «diffamation raciale» Edgar Morin, Sami Naïr et Danièle Sallenave, signataires d’un article intitulé «Israël-Palestine : le cancer» publié dans le Monde du 4 juin 2002. Faisant état, sur la base de faits internationalement condamnés, de la politique de répression israélienne, alors particulièrement violente, cet article s’inquiète des conséquences désastreuses de ce conflit dans le monde, notamment en France, où il suscite judéophobie et arabophobie. L’article souligne avec indignation et douleur que l’expérience des persécutions et humiliations bimillénaires subies par les Juifs n’aura nullement empêché persécutions et humiliations des Palestiniens. Dans l’esprit des auteurs, cette constatation comportait un respect de mémoire rendu à un passé de souffrance. L’imputation de diffamation raciale s’appuie sur la façon dont, dans deux passages, extraits de deux paragraphes différents, s’était exprimée cette indignation douloureuse.

Or, par principe élémentaire de connaissance et de jugement, on sait que toute phrase s’éclaire par le texte où elle s’inscrit et que tout texte s’explique par son contexte. De fait, le reste du texte confirme que les critiques s’adressent non à un peuple mais à un occupant ; une phrase de l’article lui-même éclaire sans ambiguïté cette évidence : «Cette logique du mépris et de l’humiliation, écrivent les auteurs, n’est pas le propre des Israéliens, elle est le propre de toutes les occupations, où le conquérant se voit supérieur face à un peuple de sous-humains.»

Quant au contexte, les auteurs de l’article sont connus pour être, dans leurs personnes et leurs écrits, des ennemis de tous les racismes et de toutes les discriminations. Edgar Morin est internationalement reconnu comme un humaniste ayant toute sa vie condamné toute forme de déni d’autrui. Sami Naïr et Danièle Sallenave sont également connus pour les combats politiques et intellectuels qu’ils ont menés contre toutes les formes de discrimination. C’est pourquoi :

Nous nous élevons contre une pratique de lecture qui isole un fragment de texte du texte lui-même et de son contexte. Cette méthode a conduit à imputer aux auteurs une position qui est exactement contraire à leur intention.

Nous nous inquiétons légitimement de toute mesure qui tend à réduire la liberté de critique à l’encontre de la politique d’un Etat quel qu’il soit. Nous craignons que la sanction d’un antisémitisme imaginaire ne contribue à l’expansion néfaste de l’antisémitisme réel.

Nous exprimons notre profonde préoccupation face à un jugement sanctionnant un article qui plaide clairement, à travers une analyse équitable et complexe, pour la paix et la fraternité entre les protagonistes de la tragédie israélo-palestinienne.

Parmi les premiers signataires :

Laure Adler écrivaine, Marine et Jean Baudrillard philosophes, Esther Benbassa directrice d’études à l’EPHE, Sophie Calle, artiste Olivier Cohen éditeur, Jean Daniel directeur du Nouvel Observateur, Régis Debray écrivain et philosophe, Jean-Claude Guillebaud écrivain et éditeur, Stéphane Hessel ancien ambassadeur de France, Emmanuel Le Roy Ladurie professeur au Collège de France, Olivier Mongin directeur de la revue Esprit, Edwy Plénel journaliste, Alain Touraine directeur d’études à l’EHESS.


Islamophobie: Les temps sont durs pour les musulmans en Occident (These are uneasy times for the West’s Muslims)

19 mai, 2010
Muslim Protests London 5C’était une cité fortement convoitée par les ennemis de la foi et c’est pourquoi, par une sorte de syndrome mimétique, elle devint chère également au cœur des Musulmans. Emmanuel Sivan
Le journaliste Alain Gresh, ainsi que les sociologues Abdellali Hajjat et Marwan Mohammed notent entre autres une utilisation de l’expression « délire islamophobe » dès 1925 en France7. Le terme « islamophobie » était même apparu dès 1910 dans l’ouvrage d’Alain Quellien La politique musulmane dans l’Afrique Occidentale Française, ainsi que dans d’autres publications de la même époque, comme l’ouvrage de Maurice Delafosse Haut-Sénégal-Niger publié en 1912. Mais son usage se répandit dans le langage commun essentiellement à partir des attentats du 11 septembre 2001, qui, revendiqués par des musulmans affirmant agir au nom de l’islam, provoquèrent des actes de rétorsion envers des musulmans dans plusieurs pays, principalement occidentaux. Wikipedia
Les croisades et l’invasion de l’Europe par les Turcs avaient déjà engendré une suspicion permanente entre le monde de l’islam et l’Occident. Ensuite, le colonialisme qui, sous le visage du christianisme, s’est imposé à l’Orient a aggravé le malentendu. J’insiste sur ce terme de malentendu car la vraie nature de l’islam et de l’Orient, comme celle de l’Occident et du christianisme n’ont rien d’antagoniste. Dans le passé ils ont beaucoup appris l’un de l’autre. Les guerres étaient économiques et politiques, mais comme les guerriers se réclamaient de l’islam et du christianisme, le conflit s’est étendu aux religions. Le 11-Septembre a tout précipité. Et ce pour deux raisons. D’abord, les terroristes qui ont mis en danger la vie d’innocents ont commis leur crime au nom de l’islam, dénaturant une religion qui prône miséricorde et compassion. Ensuite, ceux qui poursuivent des politiques bellicistes ont pris prétexte de ces crimes pour attiser une sorte d’islamophobie en Occident, justifiant leurs visées expansionnistes. Mohammad Khatami (le Monde, 28.09.06)
L’islamophobie (…) réfère à une hostilité non fondée et à la peur envers l’islam, et en conséquence la peur et l’aversion envers tous les musulmans ou la majorité d’entre eux. Il se réfère également aux conséquences pratiques de cette hostilité en termes de discrimination, préjugés et traitement inégal dont sont victimes les musulmans (individus et communautés) et leur exclusion des sphères politiques et sociales importantes. Ce terme a été inventé pour répondre à une nouvelle réalité: la discrimination croissante contre les musulmans qui s’est développée ces dernières années. Doudou Diène (rapporteur spécial des Nations unies, 2007)
Une explication un moment à la mode de la judéophobie ( de l’  » antisémitisme  » ) a été que les antisémites appartenaient à un type caractérologique défini comme  » personnalité autoritaire « . On supposait en même temps implicitement que les Juifs eux-mêmes ne pouvaient être des  » personnalités autoritaires « . Si sophistiquées que puissent être les théories en question, elles reposent sur la même base sentimentale, la même perception diffuse, la même sensibilité dont on comprend fort bien qu’elle soit exacerbée. Les Juifs, dénoncés pendant longtemps comme une vermine malfaisante par nature, massacrés par millions, ne peuvent souffrir qu’on vienne reprocher à certains d’entre eux quelque chose. Les judéophiles, émus par leurs souffrances, se sentant collectivement coupables d’y avoir contribué (au moins par la passivité massive des groupes auxquels ils appartenaient en Europe), ne peuvent supporter des critiques à ce peuple qui a beaucoup souffert. Derrière chaque critique, ils subodorent (et parfois à juste titre) les relents des judéophobies d’autrefois ou les germes de judéophobies nouvelles. Il serait rationnel d’examiner chaque critique pour sa valeur propre et de refuser toute généralisation essentialiste de type judéophobe. Mais c’est bien là qu’apparemment une attitude dont l’humanité dans sa masse est incapable. Au mythe de la culpabilité totale, elle ne sait opposer que le mythe de l’innocence totale. Il est tout à fait nécessaire de remarquer que le même processus, très exactement, se fait jour chez les Arabes, les Palestiniens, les arabophiles et palestinophiles (entre autres). Non pas chez tous assurément (et certainement pas chez Waël Zu’ayter), mais chez beaucoup. Les souffrances des Palestiniens, la culpabilité à cet égard de Juifs sionistes ont entraîné certains à ne plus supporter qu’on parle des fautes, erreurs, crimes de certains Palestiniens ou Arabes non plus que des souffrances juives. Celles-ci, difficiles à mettre en doute absolument, ont été minimisées au maximum. De façon ridicule et odieuse, on discute le nombre de Juifs assassinés. On le réduit d’un million, de deux millions, de quelques millions! Comme si cette arithmétique macabre excusait l’énormité du crime ! Maxime Rodinson
Premier argument contre son emploi : il reviendrait à interdire toute critique de l’islam comme religion. Pourtant, quand la presse ou des intellectuels dénoncent la  » judéophobie « , personne ne pense qu’il s’agit ainsi d’un refus de la critique de la religion juive ; en revanche, pour certains, il définit mieux que l’antisémitisme certaines formes nouvelles de haine des juifs. S’il est vrai que certaines musulmans peuvent brandir l’islamophobie pour bannir toute critique de l’islam, cela ne doit pas nous décourager : la judéophobie ou l’antisémitisme est aussi utilisé par certains pour interdire toute critique de la politique israélienne. Faut-il bannir l’usage de ces mots pour autant ? (…) Il faut revenir un moment sur les origines du mot islamophobie. Une recherche sur la base du Monde indique que ce quotidien a utilisé deux fois le terme entre le 1er janvier 1987 et le 10 septembre 2001, l’une en 1994, l’autre en février 2001. Soheib Bencheikh, souvent présenté comme le porte-parole d’un islam libéral, l’utilise comme titre de chapitre dans Marianne et le Prophète ; il écrit que l’islam suscite en France  » un sentiment de rejet quasi unanime, implicite dans les discours, et assez catégorique dans l’imaginaire collectif des Français.  » Si on consulte la base du Monde diplomatique avant 11 septembre 2001, le terme est utilisé deux fois : l’une dans un reportage sur Marseille (juillet 1997), qui reprend des citations de Soheib Bencheikh et l’autre par Tariq Ramadan (avril 1998), qui cite l’étude commandée en Grande-Bretagne par le Runnymede Trust en 1997, dirigée par le professeur Gordon Conway, Islamophobia : Fact Not Fiction, octobre 1997. Quant à l’affirmation de Caroline Fourest et Fiammetta Venner, dans Tirs Croisés, selon lesquels le mot aurait été inventé par les mollahs pour contrer les critiques du régime iranien, elle ne repose sur aucune source précise ; et leur livre est tellement approximatif dans ses références et citations, qu’on ne saurait prendre leur affirmation pour argent comptant – d’ailleurs on trouve le terme déjà utilisé dans un texte de 1925, leurs auteurs parlant d’un  » accès de délire islamophobe « . Quoiqu’il en soit, le terme  » islampohobie « , utilisé très ponctuellement jusqu’au 11 septembre 2001, est devenu d’usage courant, non seulement en France mais aussi aux Etats-Unis et dans tous les pays européens. Il semble donc répondre à une conjoncture nouvelle. (…) C’est ce nouveau masque du vieux fond de racisme anti-arabe et anti-Maghrébin conjugué avec l’idée d’une  » menace  » internationale que le terme  » islamophobie  » recouvre. Dans un texte qui critique son usage , la Licra affirme :  » Il n’est pas sûr, voire peu probable, qu’il y ait un rejet [en France] de l’islam, mais plutôt un rejet des pratiques intégristes (…) L’acceptation des Musulmans et du culte musulman progresse de façon nette « . Mais on peut en dire autant du judaïsme : tous les sondages le montrent, la judéophobie est en recul dans l’opinion. Faut-il pour autant renoncer à prendre en compte les actes, très réels, d’hostilité aux juifs, même s’ils ne sont que l’expression d’une minorité ? Pour les musulmans, le rejet, même en recul, reste beaucoup plus large. L’article de la Licra lui-même reconnaît que, sur l’islam, selon un sondage de l’Ifop fait au lendemain du 11 septembre 2001, les adjectifs à connotation négative  » restent majoritaires « , même s’ils sont  » souvent moins choisis  » qu’il y a dix ans. Et des expressions d’hostilité à l’islam s’expriment plus librement dans les médias, mais aussi dans la rue, par de nombreuses agressions. Il est significatif qu’après tout le débat sur le foulard à l’école, les cas rapportés de musulmans agressés ou discriminés pour raison de leur religion se soient multipliés. Il est évident qu’il y a un recoupement entre racisme anti-Maghrébin et islamophobie, sans doute renforcé par la visibilité d’une partie de la jeune génération, qui s’affirme  » musulmane  » sur la scène publique et ne rase plus les murs. Il se développe ainsi un nouveau racisme anti-Arabe, porté par une partie des intellectuels et des médias, qui se camoufle sous le drapeau de la lutte contre l’islam. Sans parler de la jonction entre une partie de la droite extrême et de l’extrême droite juive, qui s’est opérée sur le terrain de la haine des musulmans, comme en témoigne l’itinéraire d’un Alexandre Del Valle ou les sites Internet dénoncés par un rapport du MRAP.(…) En conclusion, et pour éviter toute ambiguïté, je voudrais reprendre une réflexion de Maxime Rodinson sur la manière dont un groupe donné perçoit l’hostilité de la société. Cette hostilité, dit-il, aussi réelle soit-elle, suscite dans le groupe visé  » une hypersensibilité aux critiques, aux attaques et des fantasmes interprétatifs qui décèlent des agressions, des manifestations d’hostilité, même là où il n’y en a pas, dans des attitudes, des paroles, des gestes indifférents. Cette orientation de la perception aboutit même assez souvent à l’élaboration d’un mythe, à la supposition d’une hostilité mythique. Cette mythification de l’hostilité ressentie est souvent utilisée, plus ou moins consciemment, par les cadres dirigeants du groupe visé dans des buts réalistes, stratégiques et tactiques. Ils élaborent une idéologie d’intouchabilité, favorablement accueillie par la communauté, le groupe qu’ils guident, car elle légitime ses réactions spontanées, elle en fait pratiquement un groupe tabou .  » A cette logique, n’échappent pas les  » musulmans  » et il est évident que l’on ne doit pas céder à la tentation d’en faire  » un groupe à part « , un groupe – ou plutôt des groupes, tant est grande leur diversité – au-dessus de la critique. Mais ce n’est vraiment pas le risque que nous courons aujourd’hui. Alain Gresh
L’équation fondamentale qui sous-tend ce soupçon est celle-ci : ‘Islam = non intégration + violence + antisémitisme + oppression de la femme. Laurent Mucchielli
On assiste à l’émergence d’une ‘nouvelle islamophobie’, rejet spécifique de l’Islam et de ses valeurs, distinct du ressentiment anti-immigrés, masqué sous les dehors d’une défense de la laïcité et des valeurs républicaines. Dans les deux cas c’est le contexte international qui viendrait altérer les perceptions des groupes en cause, avec l’amalgame entre musulmans, ‘islamisme’ radical et terrorisme d’un côté et entre juifs, Israéliens et ‘sionisme’ de l’autre. Dans les deux cas, c’est l’autonomie de ces attitudes par rapport aux préjugés anciens, à fondements religieux, racial ou nationaliste, qui est postulée. Enfin tant le profil des judéophobes que des ‘islamophobes’ trancherait par rapport à celui des racistes ordinaires. Ces derniers sont socialement et culturellement défavorisés et plus nombreux à droite et à l’extrême droite. Ces nouveaux préjugés se développeraient au contraire dans les milieux intellectuels et cultivés, et dans les cercles de la gauche et de l’extrême gauche, parfois au nom même des valeurs laïques et antiracistes qu’ils défendent. Vincent Geisser
Le vote de la loi Stasi interdisant le port de signes religieux à l’école, loi souvent perçue comme ‘islamophobe’, a provoqué un débat plus large sur la place de l’Islam et l’intégration des musulmans dans la société française. Le débat s’est nourri de l’actualité internationale, avec en Irak la prise en otage des deux journalistes français Christian Chesnot et Georges Malbruneau durant l’été, et la solidarité manifestée par les musulmans de France à cette occasion, les attentats du 11 septembre à Madrid, l’assassinat du cinéaste Théo Van Gogh aux Pays-Bas par un fanatique musulman. Nona Meyer et Guy Michelat (Cevipof)
Ce mot a une histoire, qu’il vaut mieux connaître avant de l’utiliser à la légère. Il a pour la première fois été utilisé en 1979, par les mollahs iraniens qui souhaitaient faire passer les femmes qui refusaient de porter le voile pour de « mauvaises musulmanes » en les accusant d’être « islamophobes ». Il a été réactivité au lendemain de l’affaire Rushdie, par des associations islamistes londoniennes comme Al Muhajiroun ou la Islamic Human Rights Commission dont les statuts prévoient de « recueillir les informations sur les abus des droits de Dieu ». De fait, la lutte contre l’islamophobie rentre bien dans cette catégorie puisqu’elle englobe tous les atteintes à la morale intégriste (homosexualité, adultère, blasphème etc). Les premières victimes de l’islamophobie sont à leurs yeux les Talibans, tandis que les « islamophobes » les plus souvent cités par ces groupes s’appellent Salman Rushdie ou Taslima Nasreen ! En réalité, loin de désigner un quelconque racisme, le mot islamophobie est clairement pensé pour disqualifier ceux qui résistent aux intégristes : à commencer par les féministes et les musulmans libéraux. Caroline Fourest et Fiammetta Venner (2003)
La requalification, par des chercheurs et des fonctionnaires onusiens, du racisme et de la xénophobie en « islamophobie » permet de ramener la question du racisme à une dimension étroitement religieuse, obligeant la victime à s’identifier elle-même prioritairement comme musulmane pour faire entendre sa voix citoyenne. Cette perspective induit inévitablement une visibilité de l’appartenance religieuse dans l’espace public où s’exprimeraient les discriminations et violences anti-musulmanes, cela autorise alors à cibler les pays laïcs cherchant à pacifier le « vivre-ensemble » en rendant leur espace public neutre en matière de religion. Barabara Lefèbvre

Victime des banques arrêté pour avoir voulu exercé, par voiture piégée interposée, son droit de réponse contre une chaine de télévision de Times Square ayant insulté le Prophète …

Père de famille nantais inquiété pour ses maitresses …

Femme en voile intégral trainée en justice pour avoir vengé son honneur bafoué dans un commerce de la région nantaise …

Réalisateur menacé pour avoir tenté de rétablir la vérité historique …

Activiste grossièrement diffamé, dans son éthique professionnelle et à la veille de son procès, par un film présenté à Cannes …

Militants molestés pour avoir tenté de corriger aux cris d’Allah akbar un dessinateur qui avait insulté leur religion …

Membres d’un mouvement pro-palestinien empêchés de défendre leurs idées par les forces de l’ordre …

Résidents privés bientôt peut-être d’apéros géants du vendredi matin dans les rues du 18e arrondissement de Paris …

Iraniens expulsés pour avoir puni comme il se doit un ancien premier ministre du Shah ou pour simple shopping nucléaire …

Joueuses de football iraniennes interdites de hijab intégral pour les premiers Jeux Olympiques de la Jeunesse de Singapour d’août prochain …

Star de l’équipe de France honteusement conspué pour un mariage de quelques heures avec une call girl qui avait dépassé 17 ans …

Jeune collégien interpellé pour « jeux interdits » dans un cimetière …

Jeune fille poursuivie pour avoir manifesté un peu vigoureusement sa désapprobation suite au refus d’une conductrice de bus de la déposer là où elle voulait descendre …

Champions d’Europe privés de Coupe du monde pour cause de « caractère difficile, égo sur-dimensionné, absence de respect des autres et des coutumes en vigueur au sein de l’équipe de France » …

Lauréate du concours de beauté Miss America montrée du doigt
pour une vieille vidéo de dance à la barre et une grande famille de héros nationaux

Porteuses de voile intégral enceintes soupçonnées
de priver leurs futurs bébés de vitamine D …

Les temps sont durs, on le voit en ce jour où un projet d’interdiction du voile intégral est présenté en Conseil des ministres pendant que nos amis grecs se remémorent l’autre génocide turc, pour les musulmans européens et occidentaux …

Et bien peu immaculée la conception d’un terme comme celui d’ « islamophobie » …

Véritable et si commode machine de guerre (idéologique) concoctée, probablement sur le modèle de l’antisémitisme (comme une sorte de « contre-sionisme« ), par les Iraniens et leurs pantins onusiens (comme le Sénégalais Diène) au lendemain du 11/9 puis plus tard relayée par leurs idiots utiles en France (Gresh, Geisser, Delthombe, Ramadan, MRAP, etc.)  …

Pour tenter de faire condamner par la loi au niveau international toute critique de l’islam en ramenant systématiquement celle-ci à une question de racisme …

Montée des sentiments anti-islamiques suite aux restrictions sur le voile
Edward Cody
The Washington Post
15 mai 2010
traduit par Bivouac

Depuis qu’elle a commencé à porter le voile intégral il y a 6 semaines, nous dit Selma, les gens la fixent, froncent les sourcil ou marmonnent sur son passage, elle se fait traiter de fantôme, et un policier l’a forcée à soulever son voile pour montrer son visage.

«En Belgique, il est interdit d’afficher et de pousser ses convictions religieuses jusqu’à leur aboutissement logique», ajoute-elle. Cette jeune bruxelloise de 22 ans a demandé que son nom ne soit pas révélé pour éviter des problèmes à sa famille.

Les temps sont malaisés pour les 15 millions de musulmans d’Europe de l’Ouest, non seulement pour les fondamentalistes comme Selma, mais aussi pour la grande majorité de ceux qui veulent trouver leur place en tant que musulmans sans entrer en conflit avec les traditions séculaires et les traditions chrétiennes du continent qu’ils ont adopté pour y élire domicile.

En réponse à une vague de ressentiment qui traverse les sociétés européennes, plusieurs gouvernements ont commencé à légiférer et à imposer des restrictions sur la plus visible des pratiques islamiques : le voile intégral.

Sorti des lambris des parlements et des ministères, les sentiments anti-islamiques [en Europe] remontent à la surface en une déferlante d’insultes sur Internet ou d’attaques contre les symboles musulmans.

En Belgique, la Chambre des représentant a voté le 29 avril une interdiction du voile intégral en public, une décision qui en fait le premier pays d’Europe Occidentale à prendre une telle mesure. Certaines municipalités, dont Bruxelles, ont adopté des réglementations anti-voile au niveau local. Les législateurs expliquent qu’ils ont voulu envoyer un signal aux fondamentalistes musulmans, et préserver la dignité et le droit des femmes.

En France, reprenant les mêmes arguments, l’Assemblée Nationale a voté à une large majorité un texte déclarant le voile intégral “contraire aux valeurs de la république“. Les députés considèrent la décision comme un premier pas vers une loi similaire à celle votée en Belgique. Le gouvernement conservateur de Nicolas Sarkozy a déclaré son intention de faire voter une loi interdisant le voile, malgré l’avis contraire de la Cour Constitutionnelle française, qui juge une telle décision anticonstitutionnelle et contraire à la règlementation sur les droits de l’homme.

En France, pays où les musulmans sont estimés à 5 millions de personnes (la plus large communauté d’Europe), la population a apporté un large soutien à cette volonté affichée du gouvernement Sarkozy. De récents sondages indiquent que deux tiers des personnes interrogées sont en faveur d’une interdiction partielle ou totale du voile intégral.

Des propositions de loi identiques ont été déposées aux Pays-Bas et en Italie, bien que l’adoption de ces textes soit plus incertaine. Dans ces deux pays, plusieurs villes ont imposé des interdictions locales. Une immigrant tunisienne a ainsi récemment reçu une amende de 500 euros à Novara, dans le nord de l’Italie, pour avoir circulé dans la rue le visage couvert.

En Suisse, où la construction de minarets est interdite depuis novembre dernier, la ministre de la justice a déclaré que le gouvernement avait l’intention d’user des mêmes méthodes pour interdire le voile intégral.

Pour Isabel Soumaya [photo ci-contre], vice-présidente de l’Association des Musulmans de Belgique, seules quelques douzaines de femmes sur les 600.000 musulmans du pays, portent le voile intégral.

Convertie à l’islam il y a 20 ans, Soumaya porte un voile qui lui couvre les cheveux, mais pas de voile intégral. «En désignant du doigt ces femmes», déclare-t-elle, le législateur belge «exploite les peurs de l’électorat». «C‘est du racisme, et une forme d’islamophobie. Les tensions se font plus vives, déclare-t-elle, car les immigrés d’Afrique du Nord, venues dans les années 60 et 70, ont maintenant des enfants et des petits enfants qui ont grandi ici».

«Et, ajoute-elle, la 2e et la 3e génération de musulmans, n’ont pas l’intention de retourner en Afrique du nord et ne ressentent plus le besoin de baisser la tête comme leurs prédécesseurs».

(source) Traduit par Jeannot pour Bivouac-ID.

Voir aussi

L’Europe foyer du racisme anti islamique ?
Barbara Lefèbvre
Le Meilleur des mondes
Septembre 2007

Le 14 septembre dernier, aux palais des Nations Unies à Genève, Doudou Diène a présenté au Conseil des droits de l’Homme son dernier rapport, publié le 21 août dans la perspective de cette 6ème session du CDH. Une fois encore, l’attention du Rapporteur spécial s’est fixée sur « l’islamophobie » décrite comme la forme de racisme ayant le plus progressé « depuis les évènements du 11 septembre ». Aux fins d’objectivité, il n’ignore pas les autres formes de racisme puisqu’il précise en introduction qu’il « n’établit aucune hiérarchie dans la discrimination qui vise les différentes religions » ; il évoque l’antisémitisme et la « christianophobie », non sans ambiguïté. Néanmoins, en étudiant ce texte, on relève que selon Doudou Diène c’est l’Islam et les musulmans qui sont aujourd’hui les principales victimes du racisme dans le monde, ou plus exactement dans la sphère occidentale. Sur les 48 paragraphes consacrés aux « formes de discrimination des religions », 21 concernent ce qu’il nomme « l’islamophobie », 7 à l’antisémitisme, 5 à la « christianophobie » et 6 pour « les autres formes de discriminations religieuses » (hindouisme, bouddhisme, syncrétismes etc.)

Le plus frappant reste la localisation du phénomène « islamophobie ». Comme dans tous les précédents rapports rédigés par M. Diène depuis 2002, celui de la 6ème session cible les démocraties occidentales, singulièrement l’Europe qui apparaît comme le foyer du racisme anti-islamique. On trouvera dans la réception du rapport par l’Assemblée du CHD un indice de son objectivité : un concert de félicitations chaleureuses et de surenchères d’exemples accusant l’Occident, venues de « démocraties » où le racisme n’existe pas telles que l’Iran, l’Algérie, la Syrie, le Soudan, rejointes par des nations membres du groupe des Non Alignés. Seuls la Belgique et les Pays-Bas ont critiqué ouvertement le rapport, la France, plus timide, s’est contentée d’une clarification sur les points du rapport la concernant.

Doudou Diène reprend dans le rapport d’août 2007, l’essentiel de ce qu’il écrivait déjà en 2003 et les années suivantes. Son constat demeure inchangé et se résume ainsi : après les attentats du 11 septembre 2001, une vague d’islamophobie a submergé le monde occidental où l’on assimile désormais islam et terrorisme, musulman et auteur potentiel d’attentat. La profondeur de cette « islamophobie » est telle qu’au fil des ans ce racisme a gagné les classes politiques, intellectuelles et médiatiques des démocraties occidentales conduisant à la stigmatisation et à la discrimination institutionnalisées des minorités musulmanes. Son constat est partagé par l’ensemble des pays membres du NAM (Mouvement des Non Alignés), soit 69% des membres de l’ONU, et de l’OIC (Conférence des Organisations islamiques)(1).

Qu’est-ce que « l’islamophobie » selon le Rapporteur spécial ?

Comme le rappelle Malka Marcovich, le concept d’islamophobie a fait son apparition dès le lendemain des attentats du 11 septembre, par la voix du président iranien Khatami qui voyait dans le 11/09 le début d’un courant anti-musulman conduit par l’Occident. La guerre contre le terrorisme est alors devenue l’argument récurent pour expliquer le racisme anti-musulman occidental. Les gouvernements occidentaux profiteraient du contexte international pour réprimer leurs minorités musulmanes.

Le prédécesseur de Doudou Diène, Maurice Glélé-Ahanzo l’affirme déjà dans son rapport de mars 2002, tout comme le Rapporteur spécial contre le terrorisme, Martin Sheinin, en octobre 2006. En 2004, M. Diène proposait à la CDH une définition qu’il réitère cette année : « Ce terme réfère à une hostilité non fondée et à la peur envers l’Islam, et en conséquence la peur et l’aversion envers tous les musulmans ou la majorité d’entre eux. Il se réfère également aux conséquences pratiques de cette hostilité en termes de discrimination, préjugés et traitement inégal dont sont victimes les musulmans (individus et communautés) et leur exclusion des sphères politiques et sociales importantes. Ce terme a été inventé pour répondre à une nouvelle réalité: la discrimination croissante contre les musulmans qui s’est développée ces dernières années ».

Nier l’existence d’un racisme à l’égard des individus de culture musulmane serait faux, mais ce qui pose problème dans cette définition c’est l’essentialisation opérée par le qualificatif « musulmans ». Cela induit en effet que chaque individu s’identifie lui-même et est identifié par la collectivité en fonction de son appartenance religieuse. Comment M. Diène peut-il caractériser certaines discriminations comme relevant de l’islamophobie et non du racisme au faciès le plus courant ? Parce qu’il semble que pour le Rapporteur spécial, la religion est l’identifiant primordial d’un individu. Ainsi, pour désigner les victimes du racisme, le mot « citoyen » n’apparaît nulle part dans son rapport. Cela est révélateur de l’inquiétante focalisation du CDH sur la dimension religieuse de tous problèmes politiques, économiques ou sociaux. Cette attention est le résultat pour partie de l’action des pays membres de l’OIC ayant entamé, depuis 2001, un efficace lobbying pour voir « la diffamation des religions » (entendre l’islam) définie comme un racisme.

En France, le terme « islamophobie » a été popularisé fin 2003 par Vincent Geisser dans un ouvrage intitulé La nouvelle islamophobie, se voulant une réponse à l’étude de Pierre-André Taguieff sur les nouvelles formes de l’antisémitisme, La nouvelle judéophobie publiée en 2002. Cette mise en regard n’est pas un hasard et se retrouve dans les assemblées onusiennes de Genève comme dans les rapports de M. Diène. Par le parallèle entre antisémitisme et « islamophobie » est établie, en creux, une concurrence visant à valoriser l’importance du second phénomène. La hiérarchisation entre les racismes est donc pratiquée par le Rapporteur spécial bien qu’il s’en défende. En minimisant la portée et la réalité des nouveaux visages de l’antisémitisme, M. Diène, à l’instar de l’OIC, espère porter davantage l’attention de l’opinion sur ce qui est tenu, désormais, au CDH, pour la véritable mutation contemporaine du racisme : « l’islamophobie ». Souvent, cela conduit à dévoyer et instrumentaliser la définition de l’antisémitisme pour l’appliquer à la rhétorique raciste anti-islamique. Ainsi, à l’ONU, des pays comme la Syrie, l’Egypte ou l’Algérie énoncent régulièrement que « les Arabes » sont, autant que les Juifs, victimes de l’antisémitisme puisqu’ils sont « des Sémites ». On ne reprendra pas ici le non-sens de l’analogie. Rappelons simplement que le mot « antisémitisme » fut inventé en Europe à la fin du 19ème siècle, époque où la terminologie racialiste est omniprésente pour caractériser les groupes humains. Mais le sens du mot se limite au racisme anti-juif tel qu’il est apparu à l’époque contemporaine, mêlant les caractères de l’anti-judaïsme religieux à des considérations politiques (les Juifs comme peuple et non comme religion) décrivant les Juifs comme un peuple perverti, cosmopolite, comploteur et oppresseur par excellence.

La requalification, par des chercheurs et des fonctionnaires onusiens, du racisme et de la xénophobie en « islamophobie » permet de ramener la question du racisme à une dimension étroitement religieuse, obligeant la victime à s’identifier elle-même prioritairement comme musulmane pour faire entendre sa voix citoyenne. Cette perspective induit inévitablement une visibilité de l’appartenance religieuse dans l’espace public où s’exprimeraient les discriminations et violences anti-musulmanes, cela autorise alors à cibler les pays laïcs cherchant à pacifier le « vivre-ensemble » en rendant leur espace public neutre en matière de religion.
Qu’entend le Rapporteur spécial par « diffamation des religions » ?

La première partie du rapport est consacrée au « contexte politique et idéologique actuel » dont M. Diène nous indique qu’il est marqué par « une tendance croissante » à la « diffamation des religions ». Rien de nouveau, ces précédents rapports relevaient déjà ce point, en écho aux demandes de résolution présentées à plusieurs reprises par l’OIC depuis 2003 visant à « lutter contre la diffamation des religions ». Celles-ci ont abouti à la suite de l’affaire des caricatures fin 2005 qui a constitué pour le CDH l’illustration de « l’islamophobie » occidental contre laquelle il fallait concentrer l’action onusienne toute affaire cessante (le Soudan, le Tibet, Cuba, la Tchétchénie, etc.)

En mars 2007, lors de la 4ème session du CDH, une résolution présentée par le Pakistan au nom de l’OIC est adoptée(2). Elle rappelle la « profonde préoccupation face à la montée de la discrimination à l’égard des musulmans » exprimé par la Conférence islamique de décembre 2005 (on relèvera l’indétermination, notamment géographique, de cette « montée »). L’affiliation de l’islam « avec le terrorisme, la violence et les violations des droits de l’homme » est dénoncée comme caractéristique de ces attaques. Cette résolution commandait également au Rapporteur spécial, M. Doudou Diène, de se pencher sur « toutes les manifestations de la diffamation des religions et en particulier sur les incidences graves de l’islamophobie sur l’exercice de tous les droits ».

Dans son rapport, M. Diène décrit le contexte prévalant à cette « diffamation des religions » qui, au fil des pages, se transforme en « discrimination religieuse ». Il y stigmatise les démocraties occidentales où « la banalisation du racisme et de la xénophobie par leur instrumentalisation politique et électorale » a conduit les partis, les médias et finalement les opinions publiques à se rallier aux arguments des « promoteurs d’idées nationalistes et d’extrême-droite » ; les « partis démocratiques traditionnels » étant selon M. Diène « de plus en plus nombreux » à cibler « les minorités ethniques et religieuses, et les immigrés et réfugiés en particulier ». Ainsi, se dessine l’image de pays occidentaux n’ayant plus de démocratique que le titre tant ils apparaissent gangrenés par le racisme véhiculé par « le concept manichéen d’un choc des civilisations et des religions ». Ce concept est, d’après le Rapporteur spécial, totalement intégré au « mode de pensée et à la rhétorique des élites politiques, intellectuelles et médiatiques ».

Doudou Diène, passant de la diffamation à la « discrimination religieuse », considère qu’elles relèvent toutes deux d’une « violence idéologique encouragée par des élites », le « rôle légitimant de la violence intellectuelle » banaliserait alors le racisme anti-religieux et favoriserait le passage à l’acte : « agressions contre les adeptes d’une religion ou attaques contre leur lieu de culte et de culture et, de plus en plus leur utilisation de signes religieux ».

Selon le Rapporteur spécial, la « diffamation des religions » joue donc un rôle éminent « dans la légitimation des discours discriminatoires et racistes » qui semblent être la prérogative des démocraties occidentales. De ce fait, l’équation « diffamation des religions = racisme » est admise par les institutions onusiennes, étant entendu que le sens du mot « diffamation » n’est jamais éclairci. Il semble que le terme s’étende au-delà du sens originel (porter atteinte à l’honneur, à la réputation de quelqu’un) pour qualifier toutes les formes de critiques politiques ou philosophiques d’une religion. Les écrivains, journalistes, essayistes qui émettent, en particulier, des critiques sur l’instrumentalisation politique d’une religion à des fins de haine et de terreur doivent être mis à l’index puisqu’en vertu de cette nouvelle norme internationale, ils portent atteinte « à l’honneur de l’ensemble d’une communauté religieuse ». L’Inquisition, version ONU-Genève 2007 !

Les combats démocratiques qui furent menés pour la liberté de critiquer les dérives du pouvoir religieux, notamment en Europe, au cours des siècles passés, que des hommes et des femmes mènent encore au péril de leur vie dans de nombreux pays, sont battus en brèche par le CDH onusien sous la pression d’une majorité de membres y instrumentalisant le droit international pour y voir valider leur vision sociale et politique d’un autre âge.

Ce qui est extrêmement inquiétant, c’est la régulière mise en accusation de la liberté d’expression par le Rapporteur spécial, rejoignant ici la Rapporteure spécial sur la tolérance religieuse, Asma Jahangir et le Rapporteur spécial sur la liberté d’expression, Ambeyi Ligabo. Tous deux observent, en Occident, une « instrumentalisation croissante de la liberté d’expression » visant à diffamer l’islam et les musulmans et à rendre acceptables les discriminations et agressions à leur encontre. Au sein du CDH, dans la perspective ouverte par le lobbying de l’OIC, l’objectif de ces émissaires est de contraindre les pays démocratiques à limiter la liberté d’expression en terme de critique des religions, en l’occurrence l’islam. Pour cela, dès son introduction, Doudou Diène « appelle tous les acteurs concernés à s’interroger sur la complémentarité entre la liberté d’expression et la liberté de religion et sur l’équilibre à préserver entre ces deux droits ». La formulation est habilement jargonneuse mais illustre la confusion, entretenue et volontaire, entre le droit à la critique d’une religion et le droit de culte. Dans quel pays d’Europe, M. Diène a-t-il constaté des législations interdisant à des fidèles de pratiquer individuellement et collectivement leur culte ? Les quelques débats municipaux qu’il évoquent relatifs à l’érection de minaret n’ont pas conduit pour autant au strict refus de construire de mosquées. Lorsque ce fut le cas, les communautés ont eu recours à la justice administrative.

Le racisme anti-musulman intrinsèque à l’Europe

Malka Marcovich l’a souligné dans sa synthèse : depuis 2003, Doudou Diène réitère les mêmes constats sur cette « violence intellectuelle » censée légitimer la diffamation des religions, banaliser et encourager le racisme anti-musulman. Cette « légitimation intellectuelle du racisme » (rapport 2004), il la voit à l’œuvre spécifiquement dans les démocraties occidentales.

Il convient de souligner la méthode et la rhétorique du Rapporteur spécial. Ces constats restent d’ordre général et, concernant « l’islamophobie », ne sont incarnés qu’au travers d’exemples européens. Ainsi, en terminant la lecture de ce rapport, le lecteur a le sentiment que les faits présentés au fil des pages ne sont imputables qu’à l’espace civilisationnel occidental. Et cela, bien que M. Diène s’insurge contre la vision d’une « civilisation européenne » fondée sur « le dogme du caractère chrétien » qu’il affirme très prégnant au sein des sociétés européennes. M. Diène ne s’attarde pas sur la distinction entre les pays européens où l’imprégnation religieuse est très variable. En effet, quel point commun entre les sociétés hollandaise ou française largement athées et la société polonaise profondément catholique?

D’un côté, donc, M. Diène décrit une Europe en proie à une « crise de l’identité européenne » dont « témoigne la montée de l’islamophobie ». Une Europe qui apparaît campée sur des positions rétrogrades tel le nationalisme, toujours présenté comme négatif puisqu’associé aux courants d’extrême-droite, et l’ethnocentrisme (« une idéologie manichéenne du type guerre froide (…) le nous face à eux, les lumières face à l’obscurantisme, la civilisation face à la barbarie »). De l’autre, il entend démontrer que l’Europe ne peut revendiquer une identité propre puisque « la place de l’islam est une question de plus en plus centrale dans la construction de la nouvelle identité européenne ». Selon lui, des forces travaillent à ralentir l’évolution inéluctable de ce qu’il nomme « le multiculturalisme » : « la reconnaissance et l’acceptation de l’identité multiculturelle de la nouvelle Europe ont également été freinées ». Les mots employés par M. Diène pour décrire ce qu’il appelle « la crise de l’identité européenne » peuvent sembler anodins, mais ils suggèrent en fait une alliance idéologique contre-nature entre les mouvements nationalistes d’extrême-droite et ce qu’il qualifie de « rhétorique laïciste virulente », dirigée exclusivement contre l’islam.

M. Diène ne perçoit visiblement pas que « l’identité européenne », que défendent les démocrates en s’insurgeant contre les intégrismes religieux, est fondée non pas sur la culture chrétienne ou le rejet de l’Autre, mais sur une longue histoire de luttes pour la paix et le respect des droits humains. Cette identité européenne là, a de quoi nous rendre fiers, et elle s’incarne notamment, depuis 1957, dans le projet européen.

M. Diène ajoute que « l’islamophobie » est si anciennement ancrée sur le continent européen que nos sociétés ne peuvent s’apercevoir de l’enracinement du racisme antimusulman. Son travail consiste à nous ouvrir les yeux. Ainsi pour replacer les faits dans la longue durée : « l’islamophobie se caractérise en Europe par sa profondeur historique ». Il remonte au temps des croisades, et dans un rapport de février 2006 à la Reconquista du 15ème siècle. Il souhaite éclairer le lecteur sur les racines de ce racisme que nous aurions tort de considérer comme nouveau puisqu’il est presque aussi ancien que l’Europe. Et le Rapporteur spécial de s’improviser psychanalyste de l’inconscient des masses, nous serions face au « retour du refoulé historique de l’imaginaire islamophobe en Occident » (2006). Il reprend l’exemple du « refoulé » des croisades moyenâgeuses dans son rapport d’août 2007 mais complète sa « réflexion » : « Si au cours des siècles passés, le moteur de l’islamophobie était la religion, il semble que ce soit la dimension politique qui domine aujourd’hui ». On ne peut s’empêcher de reconnaître le procédé créant une analogie entre l’antisémitisme occidental et ce qu’il nomme « islamophobie ». Quant au « refoulé » de l’esprit de croisades, on pourrait conseiller à M. Diène de visiter quelques collèges et lycées de France, d’Italie ou du Royaume-Uni pour qu’il constate la réalité des connaissances historiques de la jeunesse européenne sur les croisades, bien loin – et c’est heureux – d’être galvanisée par les récits de leurs professeurs à la gloire des moines-soldats et autres chevaliers progromistes.

Dans le rapport présenté à la 6ème session, les quelques exemples précis « d’islamophobie » donnés par M. Diène concernent toujours un pays européen, puisque c’est là que se trouvent les fondamentaux de ce racisme anti-musulman :

* La « légitimation de la violence intellectuelle », traduire par libre exercice du droit à critiquer les religions, M. Diène confondant a priori islamisme et islam.
* L’instrumentalisation de la guerre contre le terrorisme pour « restreindre ou méconnaître l’exercice des droits civils et politique » des minorités musulmanes ; il précise que les « droits économiques, sociaux et culturels, en particulier ceux des minorités, des immigrés et des étrangers, ont été délibérément bafoués ou relégués au second plan au nom de la protection de l’identité nationale ».
* Le « refus de la diversité » avec une « défense de l’identité fondées sur des valeurs intangibles ». Selon M. Diène, « la montée de l’islamophobie témoigne d’une crise de l’identité européenne », par le « rejet dogmatique du multiculturalisme », « la reconnaissance et l’acceptation de l’identité multiculturelle de la nouvelle Europe ont également été freinées ». Il faut entendre par « multiculturalisme » non pas la prise en compte de la diversité ethnique et culturelle européenne, mais l’acceptation d’une équivalence en droit entre les valeurs démocratiques universelles adoptées au cours de l’histoire européenne et des valeurs religieuses prétendument fondées sur une vérité révélée.
* Une « opinion publique prédisposée à se montrer discriminatoire à l’égard d’une communauté religieuse ».
* Cette prédisposition s’expliquant par l’activisme idéologique de « certains prétendus intellectuels et observateurs politiques et sociaux » qui tiennent des « propos explicitement diffamatoires à l’égard de l’islam » en associant « islam et terrorisme » et par « la manipulation et citation sélective de textes sacrés, en particulier du Coran »
* Cette propagande « islamophobe » largement pratiquée en Europe est due à la recrudescence d’une « rhétorique laïciste virulente entraînant une plus grandes discrimination des musulmans ».

Le tableau, dressé par M. Diène au fil de son rapport, sur le climat régnant en Europe est quasiment apocalyptique en matière de respect des droits de l’Homme. A le lire, on se demande pourquoi l’Europe continue d’être une terre d’asile et d’exil rêvée pour des milliers de migrants venus du monde musulman en quête d’un refuge ou d’un emploi ? Si personne, a fortiori la LICRA qui lutte depuis 80 ans contre le racisme, ne pourrait nier l’existence de mouvements racistes et la réalité de pratiques discriminatoires en Europe, on ne peut souscrire à l’outrance de la description faite par le Rapporteur spécial. Il dépeint des sociétés européennes où règne une violence raciste permanente, « institutionnalisée » et largement diffusée par des « élites » manipulatrices et acceptée par une opinion publique travaillée par des « peurs anciennes qui découlent soit de l’ignorance soit d’un esprit de croisade refoulé ».

M. Diène affirme avoir constaté une recrudescence des « violences et voies de fait dont leurs lieux de culte, leurs centres culturels, leurs commerces et entreprises et leurs biens sont la cible depuis les évènements du 11 septembre ». Plus loin, il prévient de l’imminence d’une « violence religieuse perpétrée sur une grande échelle, comme les massacres et les pogroms ». Aux agressions physiques contre des femmes dont on arracherait le voile « en public », s’ajoutent la difficulté pour les seules minorités musulmanes européennes « d’observer leurs pratiques religieuses (régimes alimentaires, rites funéraires etc.) ». Le « etc. » comprend bien entendu la question du port du hijab, le voile islamique, dans certains espaces publics et pour les agents de l’Etat.

Nous l’avons compris, la laïcité est la cible principale du Rapporteur spécial, rejoignant ici les pays musulmans membres du NAM et bien sûr de l’OIC, qui multiplient depuis des années leurs attaques contre le principe de laïcité qui ne serait rien d’autre que discriminante et raciste. Doudou Diène écrivait dans un précédent rapport que « la laïcité avait mené à la suspicion de la croyance religieuse ».

La France, une cible de choix pour M. Diène

On a vu que le Rapporteur spécial s’attache à identifier « islamophobie » et Europe, par extension « espace occidental », mais un pays semble particulièrement ciblé au fil du rapport par des citations directes ou des formules permettant son identification. La France est en effet le seul exemple récurent du rapport, tandis que des faits relevant de « l’islamophobie » en Allemagne, Suisse, Pologne ou aux Pays-Bas ne font l’objet que d’une citation. C’est qu’en France, la situation est grave : il y existe une véritable « islamophobie » d’Etat !

Doudou Diène affirme qu’en Europe, les « partis démocratiques » ont intégré dans leurs programmes les idées émanant de « plates-formes racistes et xénophobes ». Ces partis « démocratiques traditionnels sont maintenant de plus en plus nombreux à avoir recours au langage de la crainte et de l’exclusion, prenant pour cible les minorités ethniques ou religieuses en général, et les immigrés et réfugiés en particulier ». On ne peut s’empêcher d’y lire une critique de la campagne présidentielle française au cours de laquelle le candidat Nicolas Sarkozy fut largement accusé d’utiliser le langage du Front National.

M. Diène se garde de toute critique frontale contre les régimes autoritaires d’Amérique du sud, d’Asie ou d’Afrique, mais n’épargne pas ces démocrates occidentaux qui « compromettent les droits de l’homme ». en prétextant « protéger la sécurité nationale, des gouvernements ont adopté des politiques qui servent dans la pratique à restreindre ou méconnaitre l’exercice des droits civils et politiques (…) et économiques, sociaux et culturels, en particulier ceux des minorités , des immigrés et des étrangers ». M. Diène appuie son affirmation en précisant que ces droits ont été « bafoués ou relégués au second plan au nom de la protection de l’identité nationale ».

Cette formule qui a fait tant débat en France tout au long de la campagne présidentielle est répétée à maintes reprises dans le rapport permettant au lecteur d’identifier la France comme un de ces Etats officiellement discriminant. C’est un droit, voire un devoir citoyen, de critiquer l’usage politicien du concept d’ « identité nationale ». On est libre de regretter de la voir accolée au nom d’un ministère, de trouver que sa proximité avec le terme « immigration » est plus que maladroite, néanmoins l’idée d’une « identité nationale » n’est pas une ineptie. Elle doit être pensée non comme exclusive et xénophobe, mais en tant que notion sociopolitique, avec des termes permettant de rendre compte de la construction historique d’une identité française ayant donné le jour à notre démocratie moderne. Cette identité française républicaine est constituée de valeurs humaines universelles, dont la laïcité est une des clés de voute. Ces valeurs doivent être comprises, admises et transmises par toute personne aspirant à vivre en France. Mais M. Diène préfère voir dans l’expression « identité nationale » un visage du racisme occidental.En effet, selon son analyse, accepter les principes et les lois du pays d’accueil n’est pas une requête recevable s’il faut en passer par le renoncement ou l’adaptation de certaines de ses traditions coutumières ou culturelles incompatibles avec les valeurs nationales de la société d’accueil. Pour le Rapporteur spécial, une telle exigence est signe « d’islamophobie » : « il s’ensuit un discours qui cherche bien souvent à convaincre les musulmans établis à l’étranger qu’ils doivent ‘assimiler’ les cultures locales, en leur demandant implicitement ou explicitement de renoncer à leur patrimoine culturel et religieux, voire à leur visibilité ». La polygamie, le mariage forcée, le crime d’honneur et autre lapidation, la stigmatisation du corps féminin comme objet de convoitise à cacher sont-ils véritablement les clefs de voute du patrimoine islamique ? Ce serait insulter l’islam et ses croyants que l’insinuer comme le fait involontairement M. Diène. Beaucoup de dissidents de pays musulmans autocratiques luttent chaque jour contre ces pratiques rétrogrades, mais à Genève, dans le confort feutré du CDH, c’est le différentialisme qui règne et conduit à qualifier les démocraties d’intolérance.

Plus loin, ce point est repris : « des questions comme l’immigration, l’identité nationale, la sécurité nationale et la lutte contre le terrorisme sont groupées dans une même rhétorique politique qui sert à justifier une discrimination ouverte à l’égard des musulmans, qu’il soient ou non citoyens du pays ». Pour appuyer son propos, le Rapporteur spécial vise et dénonce « les tentatives de plusieurs pays pour se doter d’un organisme gouvernemental chargé de l’identité nationale et de l’immigration, dont la plus récente est celle de la France ». Pour le Conseil des droits de l’homme qui a validé le constat et félicité son Rapporteur spécial, le ministère français de Brice Hortefeux est une illustration de la «tendance islamophobe » qui se trouve « légitimée idéologiquement » par ce type de structures étatiques.

La France est clairement nommée à deux autres reprises pour des faits « islamophobes » datant de 2006 : l’affaire des 72 (sur 83 000 salariés) employés bagagistes de la zone aéroportuaire de Roissy et la tentative d’incendie criminelle de la mosquée de Quimper. Ces exemples sont donnés sans préciser les faits, les actions en justice des personnes incriminées ou victimes, ou les résultats d’enquête.

La République française est également ciblée à travers les accusations contre le « laïcisme antireligieux » dont elle semble être l’incarnation. M. Diène évoque « une forme particulièrement préoccupante de discrimination à l’égard de l’islam » dans ce qu’il nomme « une hostilité croissante qui vise les signes religieux ». Il relève l’action « en France et en Allemagne de groupes d’extrême droite faisant ouvertement campagne – parfois avec succès – contre la construction de mosquées ». Là encore, ni fait précis, ni exemple daté ne sont rapportés, l’objectif étant de créer le sentiment que, dans ces pays, les institutions démocratiques sont gangrénés par le racisme antimusulman, à l’échelle locale comme nationale. Inutile donc pour M. Diène de rappeler et valoriser les mécanismes de régulation administrative et judiciaire propres à un Etat démocratique qui permettent à toute personne ou communauté religieuse organisée s’estimant discriminées de faire valoir ses droits.

La législation française est mise en cause indirectement lorsque le Rapporteur spécial pointe « la violence idéologique institutionnalisée par des règles écrites ou tacites et par des comportements qui se traduisent dans la pratique par une discrimination sociale et des restrictions à la liberté de religion. Outre les législations de plus en plus ouvertement discriminatoires, différentes mesures » sont évoquées sans précision supplémentaire de l’auteur du rapport, elles viseraient pourtant à restreindre « l’utilisation de signes religieux ». On ne peut s’empêcher d’ y lire une critique de la loi du 15 mars 2004 sur l’interdiction du port ostensible de signes religieux par les élèves dans les établissements publics.

L’enjeu de l’« utilisation de signes religieux » est évoqué à plusieurs reprises par M. Diène, il est intéressant de relever le terme « utilisation ». En effet, un signe religieux se porte, mais quel sens lui donner s’agissant de « utiliser » ? Quelle fin précise sert-il ? Exposer et afficher physiquement vis-à-vis d’autrui qui l’on est, ou servir un culte ? Dans le cas du hijab, son port n’a aucun caractère d’obligation dicté par le droit coranique, il résulte d’une interprétation des textes religieux et d’un usage coutumier visant à limiter la visibilité de la femme dans l’espace public. Néanmoins, dans les pays démocratiques où la religion islamique est minoritaire, il a aussi une vocation de prosélytisme. Il sert de porte-drapeau à la diffusion d’un islam politique, d’abord en direction de coreligionnaires dont les islamistes estiment qu’ils ne pratiquent pas « le vrai islam ». Dans ce cas, il est « utilisé » par les femmes qui l’arborent pour imposer dans l’espace public la vision intégriste de la femme, espérant qu’elle devienne par capillarité et habitude, le signe, voire l’insigne, de LA femme de culture musulmane. M. Diène ne semble jamais dans son rapport entrevoir la possibilité que le signe religieux puisse être oppressif ou discriminant pour celui qui le porte, il s’agit pour lui de l’expression d’un libre choix. Sa connaissance sociologique des populations qu’il dit défendre ne semble donc pas entière.

Pour le Rapporteur spécial, toute entrave à « la visibilité » religieuse est un signe de racisme anti-musulman. Il insiste sur une agression qu’il qualifie de « fréquente » consistant à « arracher aux musulmanes leur hijab (foulard) en public, en accompagnant habituellement ce geste d’insultes et de menaces ». M. Diène se garde de donner des précisions sur ce fait grave, l’idée étant de laisser penser que ces comportements répréhensibles sont si courants en Europe qu’il n’est pas nécessaire de les localiser. De même, il choisit d’ignorer les rendus de justice qui auraient rétablies ces victimes dans leur droit de se promener librement coiffées d’une voile islamique. Rappelons que selon le Rapporteur spécial, c’est « la rhétorique laïciste virulente en train de prospérer » qui conduit à « une plus grande discrimination des musulmans ».

Cette présentation de la situation française paraît aujourd’hui validée par les instances onusiennes. On la retrouve ainsi dans le compte-rendu réalisé le 28 septembre dernier par Madame Gay J. Mc Dougall, Experte indépendante des Nations Unies sur les questions relatives aux minorités. Après une semaine en France (Paris, Marseille, Strasbourg et leurs banlieues) fin septembre au cours de laquelle elle a rencontré des représentants du gouvernement, des ONG, des associations, des chefs religieux et diverses personnalités, elle dresse un tableau inquiétant du sort des « nouvelles minorités » à savoir les « populations d’origine nord-africaine, d’Afrique sub-saharienne, les musulmans et celles originaires des DOM-TOM ». Les migrants asiatiques ou est-européens, et leurs descendants nés en France, ne sont pas du tout évoqués, ils semblent épargnés ! En revanche, les minorités précitées « en dépit de leur grand attachement au principe d’égalité et aux valeurs de la France » sont victimes d’une situation catastrophique : « discrimination raciale », « aucun espoir de promotion sociale en raison de la couleur de leur peau, de leur religion, de leur nom de famille ou de leur adresse », des populations « piégées dans des ghettos urbains » qui « se sentent rejetés par une conception rigide de l’identité nationale française qui ne leur correspond pas ».

Madame Mc Dougall met en cause l’opinion publique française et l’Etat en ajoutant que la discrimination est « répandue, enracinée et institutionnalisée ». La France a inscrit dans sa Constitution « la promesse d’égalité » mais selon l’Experte indépendante, ce n’est qu’une « vision et non pas la réalité de la France moderne ». Mais connaît-elle un Etat démocratique où règne une parfaite égalité entre ses citoyens ? Madame Mac Dougall feint d’ignorer qu’une démocratie, consciente de ses imperfections, inscrit ses idéaux dans ses principes fondamentaux afin de s’attacher à leur complète réalisation. Seuls les régimes autocratiques ou totalitaires sont convaincus de la perfection de leur mode de gouvernement et ne se remettent jamais en cause. Que dire de la notion d’égalité dans les constitutions cubaine ou iranienne ?

Personne, la LICRA moins encore que tout autre organisme, ne peut nier la réalité des discriminations vécues par les populations vivant dans les quartiers de relégation sociale que sont les banlieues des agglomérations ou certains quartiers des grandes villes. Il convient de déployer tous les efforts politiques et économiques, à l’échelle locale comme nationale, pour y remédier. Mais les victimes de ces discriminations ne sont pas qualifiables exclusivement à travers un critère ethnique ou religieux contrairement à la méthode de Madame Mc Dougall. Il existe aussi dans ces quartiers populaires d’autres citoyens victimes de cette discrimination socio-économique : Français de plusieurs générations, Français d’origine sud-européenne ou issus de famille rapatriées d’Afrique du Nord, récents migrants asiatiques, sud-américains ou européens. Mais ceux-là n’interpellent pas l’Experte indépendante de l’ONU qui, à l’instar de Doudou Diène, demeure concentrée sur les populations issues des anciennes colonies françaises.

Même si cela n’est pas explicitement évoqué, on comprend que ces observateurs lisent les crises sociales françaises à l’aune des théories des post-colonial studies. Ces dernières sont intéressantes, mais plus complexes que la lecture qui en est faite par ceux qui sont en quête d’une cause et d’une grille de lecture uniques aux problèmes de société traversés depuis quinze ans par tous les pays d’accueil de migrants, qu’ils aient été ou non une ancienne puissance coloniale (voir les cas du Canada, de l’Italie ou du Danemark).

Autre facteur d’explication régulièrement invoqué par M. Diène : les effets du 11 septembre et de la « guerre mondiale contre le terrorisme ». Comme on l’a vu, les vraies victimes en sont les populations musulmanes vivant dans les démocraties ciblées par les terroristes islamistes. Si les problèmes d’intégration des migrants récents et de leurs enfants nés dans le pays d’accueil sont, certes, aggravés par les tensions géopolitiques internationales. L’explication demeure sommaire !

Pour régler tous ces problèmes, Madame Mc Dougall et M. Diène ont la solution : « la discrimination positive » et pour qu’elle s’applique à ceux qui en ont « vraiment » besoin, « la société française » ne doit pas percevoir « comme une menace (…) la reconnaissance de l’origine ethnique, de la religion et de l’héritage de chacun ». Revoilà l’idée de fichiers et quotas ethniques. A quand la mention religieuse sur la carte d’identité ? Se trouve ainsi répudiée l’idée républicaine égalitaire selon laquelle c’est le mérite et la volonté individuelle qui doivent être récompensés et non une gratification socio-économique en fonction de l’origine culturelle. Mais c’est l’objectif des partisans du multiculturalisme version différentialiste aujourd’hui aux commandes des sous-commissions des Nations Unies et qui se voient systématiquement félicités et missionnés par les délégués des autocraties siégeant à l’ONU ou au CDH.

Enfin, on est étonné d’apprendre en fin de compte-rendu que l’Experte indépendante se penchera dans son rapport intégral présenté au CDH sur les situations des « Roms, des Bretons et de la communauté juive ». Pourquoi ces trois groupes ? Impossible d’en savoir davantage. Quid des Corses, des Basques, des Auvergnats, des Chtis, des Bouddhistes, des Sikhs, etc. ?

Les démocraties islamophobes s’exposent aux représailles …

Dans son rapport, M. Diène entend aussi alerter les pays abritant des minorités musulmanes discriminées : « la montée de l’islamophobie augmente les risques de troubles sociaux ». A-t-il à l’esprit les émeutes françaises de novembre 2005 dont les motivations et les facteurs de déclenchement sont demeurés obscurs à l’opinion comme aux politiques ?

Selon le Rapporteur spécial, « l’exclusion » s’aggravant est un « cercle vicieux » qui va « conduire en fin de compte à l’extrémisme ». Ce serait le « sentiment d’infériorité culturelle et de vulnérabilité sociale chez les jeunes musulmans » qui place les plus «marginalisés » sous la férule de « certains groupes qui leur offrent une identité réaffirmée et des motifs de fierté ». Qui sont précisément ces « groupes » ? Quels sont leurs objectifs ? Et de quels « motifs de fierté » s’agit-il ? Nous ne le saurons pas. Quoiqu’il en soit, le message est clair : le développement du radicalisme islamiste chez les jeunes générations et les risques potentiels qu’ils font courir à leurs concitoyens dans le cas d’un prosélytisme djihadiste, sont en tout premier lieu imputables à la société d’accueil raciste et discriminante. Le même argument invoqué immédiatement après les attentats du 11 septembre est repris : les Etats-Unis avaient payé au prix fort leur impérialisme outrancier et leur légèreté géostratégique au Moyen-Orient.

Le propos de M. Diène vise à culpabiliser les démocraties et à déculpabiliser ceux qui en contestent les fondements et le mode de vie au nom de la différence culturelle. Si l’universalité des droits humains est parfois maladroitement invoquée par les Etats occidentaux, cela ne remet pas en cause sa validité et ne peut autoriser la contestation systématique de ses fondements à l’origine même de la création de la SDN puis de l’ONU.

L’argumentation du Rapporteur spécial s’étend d’ailleurs aux Etats musulmans qui maltraitent des minorités chrétiennes. Ces dernières attisent le feu par le « prosélytisme virulent de certains groupes évangéliques », et par le fait que la théorie du choc des civilisations émane d’une pensée chrétienne ayant « identifié implicitement l’Occident avec le christianisme ». Par conséquent, M. Diène voit dans les violences contre les chrétiens un des « effets pervers » de la théorie de Huntington. Une fois encore, c’est l’arrogance occidentale qui récolte ce qu’elle sème. Et le Rapporteur spécial de nous répéter plus loin l’origine de ce « prosélytisme virulent » qui expose les minorités chrétiennes aux foudres des majorités musulmanes ou hindouistes : « certains groupes évangéliques, en particulier ceux d’origine nord-américaine ». Qualifiés quelques pages plus loin de « puissants », ils sont également accusés de « mener une vaste campagne (…) pour diaboliser le vaudou en général et le candomblé au Brésil et la Santeria en particulier » ; ces « campagnes de diabolisation (…) ont pour effet de favoriser certaines formes de christianophobie », argument permettant de nouveau de minimiser la responsabilité des agresseurs, à moins qu’il ne s’agisse de laisser entendre que les Etats-Unis seraient partout les fauteurs de trouble ?
Pour conclure

M. Diène conclut son rapport par une série de recommandations où il ne met plus en exergue l’islam mais parle de « religions » de façon générale. Parmi ces recommandations, se trouve l’injonction aux Etats signataires de mettre en application le Programme de Durban (2001) et de créer à l’échelle nationale des structures visant à promouvoir « le dialogue entre les cultures et les religions ». Pour M. Diène, le racisme contemporain est donc avant tout un problème de conflictualité religieuse.

Il revient ensuite sur la problématique liberté d’expression versus liberté de religion pour encourager le CDH à « envisager d’adopter des règles complémentaires sur les relations réciproques entre liberté d’expression, liberté de religion et non-discrimination ». Autant dire qu’il s’agit de limiter de façon normative la première au nom de la seconde grâce à l’invocation de la « diffamation des religions » considérée comme une forme du racisme par le Rapporteur spécial.

Enfin, il renouvelle ses attaques contre la laïcité en appelant à la « vigilance pour maintenir l’équilibre entre la laïcité et le respect de la liberté de religion ». En identifiant la première à « une culture et une rhétorique antireligion », il explique qu’elle est « une source essentielle de diffamation des toutes les religions et de discriminations contre les croyants et les pratiquants ». A aucun moment, M. Diène ne met en valeur la dimension pacificatrice de la pratique sociale laïque. A le lire, elle n’est qu’un moyen autoritaire déployé par une société intolérante et fondamentalement raciste afin d’empêcher la visibilité religieuse des minorités. Le Rapporteur spécial a visiblement beaucoup à apprendre sur le concept de laïcité, qui est marqué par la complexité et une profondeur philosophico-historique. Mais peut-on lui en tenir rigueur lorsqu’en France même, pays ayant développé au fil des siècles une vision et une pratique sociale extrêmement élaborée de sa laïcité, nombre de nos dirigeants, de nos intellectuels ou de nos relais médiatiques en ignorent le sens profond et sont souvent incapables de la défendre à l’extérieur comme à l’intérieur. Pourtant, c’est la laïcité qui a mis fin aux conflits religieux en Europe car elle garantit la sérénité d’un espace public neutre où chacun doit se faire une place pour ce qu’il est, et non ce qu’il paraît être.

QUI EST DOUDOU DIENE ?

M. Diène est né en 1941 au Sénégal. Diplômé en droit public à l’université de Caen et en sciences politique à l’IEP de Paris, il siège à l’Unesco comme représentant du Sénégal de 1972 à 1977, et devient Vice-président et Secrétaire du groupe Afrique puis du groupe des 77. Cette présence et connaissance des rouages internes de la machine onusienne lui permettent d’intégrer l’administration de l’ONU en 1977. C’est à l’Unesco qu’il fait carrière et publie divers ouvrages issus de ses actions dans les années 1980-1990 dans le domaine du Dialogue Interculturel puis Interreligieux. En 2002, la Commission des droits de l’Homme (devenue Conseil des droits de l’Homme en juin 2006) le nomme Rapporteur spécial sur les formes contemporaines de racisme, de discrimination raciale, de xénophobie et de l’intolérance qui y est associée. En quoi consiste officiellement son mandat ? Examiner tous les incidents illustrant les formes contemporaines de racisme et de discrimination, évaluer les mesures prises par les gouvernements pour y remédier, enfin, remettre un rapport annuel au CHD et à l’Assemblée Générale pour les informer de ces analyses. Où M. Diène trouve-t-il toutes les informations nécessaires à la formulation de ces constats ? Impossible de le savoir en lisant la vingtaine de pages, en moyenne, de ces rapports puisqu’il ne cite aucune source : pas de références chiffrées, mais de fréquentes généralisations à partir d’un fait observé dans un pays et relayé par les médias. D’ailleurs, M. le Rapporteur Spécial semble conscient de cette faiblesse puisque le 14 septembre dernier à la tribune, il concluait en demandant au Président du CDH d’envisager la création d’un « observatoire permettant de quantifier les phénomènes » qu’il étudie pourtant dans ses rapports sans paraître soucieux de leur représentativité. Depuis 2002, M. Diène semble s’astreindre à visiter et auditer en particulier les pays démocratiques (Australie, Etats-Unis, Europe). Sans doute y met-on à sa disposition plus de matériel que dans des pays autoritaires qu’il se garde, le plus souvent, de critiquer nommément.
______________________________

NOTES

(1) La lecture du rapport de Malka Marcovich rédigé en mai 2007 pour la LICRA (L’ONU, laboratoire de haine) est indispensable pour tous les militants. A télécharger sur le site http://www.licra.org.

Voir également:

ISLAMOPHOBIE ?!

Caroline Fourest et Fiammetta Venner,

Fondatrices de la revue ProChoix et auteures de Tirs Croisés, la laïcité à l’épreuve des intégrismes juif, chrétien et musulman (éd. Calmann-Lévy).

Prochoix news

12 novembre 2003

Le mot « islamophobie » est aujourd’hui très largement repris, du MRAP à Jean-Pierre Raffarin, et plus maladroitement encore par Claude Imbert du Point. Il est dans l’air d’un temps où l’on s’obstine à vouloir réduire la question du racisme et de l’intégration à une question confessionnelle, comme si tous français originaires du Maghreb étaient tous musulmans pratiquants et comme si l’enclavement des banlieues n’était plus qu’une question de choc des religions. En cela, le remplacement du mot « racisme » par « islamophobie » correspond bien à la politique menée par Nicolas Sarkozy. La création artificielle d’un Conseil français du culte musulman n’a pas eu seulement pour effet désastreux d’amalgamer les musulmans libéraux et les musulmans extrémistes de l’UOIF, elle donne surtout le sentiment de vouloir traiter le dossier de l’exclusion sociale uniquement par le biais de l’intégration religieuse : les banlieusards révoltés par les bavures n’ont qu’à adresser leurs réclamations à des imams puisque le retour à la religion semble être la seule médiation possible proposée par le ministère de l’intérieur…

Plus inquiétant, de plus en plus de militants de gauche, y compris antiracistes, participent à cet amalgame en faisant de la question du foulard islamique une question de « racisme » et non plus une question d' »intégrisme ». Comme s’il n’était plus possible d’être à la fois antiraciste et opposé aux interprétations sexistes du Coran sous peine de se voir traités d' »islamophobes ». Les militants laïques, ceux qui ne souhaitent pas voir de signes religieux ostentatoires et prosélytes entrer à l’école, ceux qui s’opposent aux diktats de la religion des extrémistes, sont aussitôt soupçonnés de racisme. Comment en est-on arrivé là ? Par quel retournement de situation hallucinant, le débat public français a-t-il pu être piégé et verrouillé à ce point ? La réponse tient en un seul mot : « ISLAMOPHOBIE ».

Ce mot a une histoire, qu’il vaut mieux connaître avant de l’utiliser à la légère. Il a pour la première fois été utilisé en 1979, par les mollahs iraniens qui souhaitaient faire passer les femmes qui refusaient de porter le voile pour de « mauvaises musulmanes » en les accusant d’être « islamophobes ». Il a été réactivité au lendemain de l’affaire Rushdie, par des associations islamistes londoniennes comme Al Muhajiroun ou la Islamic Human Rights Commission dont les statuts prévoient de « recueillir les informations sur les abus des droits de Dieu ». De fait, la lutte contre l’islamophobie rentre bien dans cette catégorie puisqu’elle englobe tous les atteintes à la morale intégriste (homosexualité, adultère, blasphème etc). Les premières victimes de l’islamophobie sont à leurs yeux les Talibans, tandis que les « islamophobes » les plus souvent cités par ces groupes s’appellent Salman Rushdie ou Taslima Nasreen ! En réalité, loin de désigner un quelconque racisme, le mot islamophobie est clairement pensé pour disqualifier ceux qui résistent aux intégristes : à commencer par les féministes et les musulmans libéraux.

Au même moment, en France, les intégristes chrétiens ont d’ailleurs entamé très exactement la même démarche. L’AGRIF, l’association de Bernard Antony (FN) qui s’est beaucoup impliqué dans les campagnes contre Scorsese, ont imaginé un moyen beaucoup plus efficace de lutter contre le blasphème : faire des procès pour « racisme anti-chrétien ». La seule différence entre les deux démarches tient aux contre-feux qu’ils rencontrent. En effet, personne n’est dupe lorsque l’Agrif fait des procès pour « racisme anti-chrétien ». Tout le monde sait qu’il s’agit en réalité de lutter contre toute critique de la religion. En revanche, tout le monde est tombé dans le panneau de l' »islamophobie ». Après avoir gagné les associations antiracistes anglaises, le mot a été intronisé en France par Tariq Ramadan, dont la double casquette de musulman réformiste fondamentaliste et de militant tiersmondiste a permis sa diffusion rapide vers l’extrême gauche. Depuis, il piège nos débats ne mettant systématiquement en situation d’accusés, mieux que ne l’aurait fait une fatwa, toutes celles et tous ceux qui osent résister aux interprétations politiques et radicales de l’Islam… Un livre sur La nouvelle islamophobie, de Vincent Geisser, ne vient-il pas de qualifier de « facilitateurs d’islamophobie » pêle-mêle les associations comme SOS racisme, les recteurs et les imams libéraux proches de la Mosquée de Paris et les journalistes d’investigation enquêtant sur le terrorisme islamiste ? La boucle est bouclée. Qui osera encore s’opposer au voile ou aux autres interprétations archaïques de l’Islam sans avoir peur d’être traités d' »islamophobes » ?

Hier encore, à l’occasion de l’affaire Rushdie ou Scorsese, la presse et les associations de droits de l’homme se soudaient pour dire non aux « croisés de l’ordre moral » que sont les intégristes… Aujourd’hui, c’est tout le contraire. Les opposants au voile sont traités de « croisés de la laïcité » voire « d’ayatollahs de la laïcité » dans les pages du Monde (sic). Tandis que les militants et les militantes intégristes de l’UOIF (une organisation dont le Conseil européen de la Fatwa approuve les attentats kamikazes) sont invités sur tous les plateaux télé pour y jouer les victimes… Preuve que le mot a tenu toutes ses promesses.

Non seulement, il sert merveilleusement la lutte contre le blasphème mais il évacue totalement la question du racisme. Car c’est de « brulôt islamophobe » et non de « brulôt raciste » que le MRAP a traité le livre d’Oriana Fallacci. Au lieu de poursuivre les passage clairement racistes (et il y en avait), l’association a préféré poursuivre également les passages simplement critiques envers l’islam. Résultat, le MRAP a été débouté et l’auteure peut parader. Pire, La Ligue des droits de l’homme, qui jadis soutenait Salman Rusdhie, s’est récemment jointe aux associations musulmanes qui avaient attaqué les Versets Satanniques. Leur cible commune ? Une phrase de Houellebecq disant « quand on lit le Coran, on est effondré ». Rien de très alarmant, du moins si l’on considère que l’on peut toujours critiquer la religion et surtout que Houellebecq n’est pas tendre avec les autres religions. Voilà bien la situation intenable dans laquelle nous a conduit le concept d' »islamophobie ». Plus personne ne parle de racisme (le seul vrai fléau qu’il faut combattre) mais si Salman Rushdie sortait aujoud’hui ses Versets satanniques, certaine associations antiracistes seraient aux côtés des islamistes pour le traiter d » »islamophobe » !

Voir encore:

À propos de l’islamophobie

Plaidoyer en faveur d’un concept controversé

Alain Gresh

Le Monde diplomatique

4 mars 2004

L’utilisation du mot islamophobie a suscité un débat légitime, qui mérite approfondissement. Le terme est-il le mieux à même de rendre compte de certains phénomènes que nous connaissons en France, et plus largement dans le monde occidental ?

Une remarque sémantique préalable.  » Phobie  » vient du mot grec  » phobos  » qui signifie fuite (due à la panique), d’où un effroi, une peur intense et irraisonnée. C’est ce caractère  » irraisonné  » que met en avant le terme  » islamophobie « , et non une critique rationnelle. Premier argument contre son emploi : il reviendrait à interdire toute critique de l’islam comme religion. Pourtant, quand la presse ou des intellectuels dénoncent la  » judéophobie « , personne ne pense qu’il s’agit ainsi d’un refus de la critique de la religion juive ; en revanche, pour certains, il définit mieux que l’antisémitisme certaines formes nouvelles de haine des juifs. S’il est vrai que certaines musulmans peuvent brandir l’islamophobie pour bannir toute critique de l’islam, cela ne doit pas nous décourager : la judéophobie ou l’antisémitisme est aussi utilisé par certains pour interdire toute critique de la politique israélienne. Faut-il bannir l’usage de ces mots pour autant ?

Chacun a le droit, en France, de critiquer les religions. Le blasphème est même autorisé. Durant ces derniers mois, on a vu fleurir les références à Voltaire et il est vrai qu’il fait partie de l’héritage culturel française. Mais quand il s’attaquait à l’Eglise catholique, il prenait des risques sérieux en s’en prenant à une puissance temporelle et spirituelle omniprésente ; dénoncer l’islam dans notre société ne comporte pas de danger, si ce n’est de s’acquérir une notoriété facile. Nombre de ceux qui se réfèrent à Voltaire ne semblent en avoir gardé qu’un souvenir assez vague. S’il a publié une pièce, assez mauvaise – le théâtre ne fut pas son point fort -, dénonçant Mahomet, il a aussi écrit , en 1770 :

 » Dans cette prodigieuse étendue de pays [terres gouvernées par le Koran] il n’y a pas un seul mahométan qui ait le bonheur de lire nos livres sacrés et très peu de littérateurs parmi nous connaissent le Koran. Nous nous en faisons presque toujours une idée ridicule, malgré les recherches de nos véritables savants. L’Alcoran passe encore aujourd’hui pour le livre le plus élégant et le plus sublime qui ait encore été écrit dans cette langue. Nous avons imputé à l’Alcoran une infinité de sottises qui n’y furent jamais . « 

Entre l’appréciation de Voltaire et celle de Houellebecq ( » La religion la plus con, c’est quand même l’islam. Quand on lit le Coran, on est effondré, effondré ! La Bible, au moins, c’est très beau parce que les juifs ont une sacré talent littéraire « ), il y a l’abîme qui sépare la volonté de savoir de l’ignorance érigée en argument.

D’autres publicistes s’indignent : on aurait le droit de critiquer le pape Jean-Paul II et l’islam serait au-dessus de tout jugement ! Mais cela est-il vrai ? Bien sûr, on peut trouver des caricatures insultantes du pape, mais l’image globale qui se dégage du personnage est-elle vraiment négative ? On a célébré récemment le vingt-cinquième anniversaire du pontificat de Jean-Paul II et les éloges ont très largement dominé ; pourtant, au même moment, un documentaire de la BBC révélait que des envoyés spéciaux du Vatican envoyé en Afrique expliquaient aux populations que le préservatif ne protégeait pas contre le sida ! Imaginons un instant l’inverse : un haut dignitaire musulman ayant envoyé des missionnaires pour tenir le même discours ; peut-on imaginer un instant que les médias français donneraient de ce personnage, indépendamment de ce prêche, une image positive ?

Quoiqu’il en soit, je le répète, le droit de critiquer les religions est imprescriptible. Et chaque pamphlet hostile à l’islam n’est pas forcément  » islamophobe « . Alors, pour éviter toute ambiguïté, ne vaudrait-il pas mieux préférer au terme  » islamophobie  » celui de  » racisme  » (anti-arabe, ou anti-maghrébin) ?

Il faut revenir un moment sur les origines du mot islamophobie. Une recherche sur la base du Monde indique que ce quotidien a utilisé deux fois le terme entre le 1er janvier 1987 et le 10 septembre 2001, l’une en 1994, l’autre en février 2001. Soheib Bencheikh, souvent présenté comme le porte-parole d’un islam libéral, l’utilise comme titre de chapitre dans Marianne et le Prophète ; il écrit que l’islam suscite en France  » un sentiment de rejet quasi unanime, implicite dans les discours, et assez catégorique dans l’imaginaire collectif des Français.  » Si on consulte la base du Monde diplomatique avant 11 septembre 2001, le terme est utilisé deux fois : l’une dans un reportage sur Marseille (juillet 1997), qui reprend des citations de Soheib Bencheikh et l’autre par Tariq Ramadan (avril 1998), qui cite l’étude commandée en Grande-Bretagne par le Runnymede Trust en 1997, dirigée par le professeur Gordon Conway, Islamophobia : Fact Not Fiction, octobre 1997.

Quant à l’affirmation de Caroline Fourest et Fiammetta Venner, dans Tirs Croisés, selon lesquels le mot aurait été inventé par les mollahs pour contrer les critiques du régime iranien, elle ne repose sur aucune source précise ; et leur livre est tellement approximatif dans ses références et citations, qu’on ne saurait prendre leur affirmation pour argent comptant – d’ailleurs on trouve le terme déjà utilisé dans un texte de 1925, leurs auteurs parlant d’un  » accès de délire islamophobe « .

Quoiqu’il en soit, le terme  » islampohobie « , utilisé très ponctuellement jusqu’au 11 septembre 2001, est devenu d’usage courant, non seulement en France mais aussi aux Etats-Unis et dans tous les pays européens. Il semble donc répondre à une conjoncture nouvelle.

Il nous faut distinguer deux niveaux : celui du monde et celui de la France. Le premier nous amène à nous pencher sur la politique américaine, telle qu’elle se déploie après le 11 septembre 2001. Jusque-là, elle était marquée par une attitude ambiguë : un politique anti-Arabe et pro-israélienne ; une alliance avec un certain nombre de groupes islamistes et l’Arabie saoudite dans la lutte contre l’URSS et le communisme, alors même que la révolution iranienne crée une certaine inquiétude. Le thème de la  » menace islamique  » est limité à certains cercles intellectuels, proche des thèses du gouvernement israélien. Après le 11 septembre, cette vision devient celle de l’administration Bush : l’Occident est confronté à un nouvel ennemi, aussi dangereux que l’étaient en leur temps le nazisme et le communisme. Fleurissent alors des ouvrages sur la IIIème guerre mondiale, au moment même où l’administration Bush met en oeuvre une stratégie militaire et politique d’intervention et d’hégémonie. Sans développer une argumentation détaillée, faisons deux remarques sur cette comparaison :

– La  » menace soviétique  » fut largement gonflée dans les années 1980 par l’administration Reagan et par quelques intellectuels ; l’émission  » La guerre en face « , avec Yves Montand, selon un scénario de Jean-Claude Guillebaud et Laurent Joffrin, pouvait faire croire, sans rire, à une invasion de l’ouest du continent, sur FR3 le 18 avril 1985 – non, ce n’était pas le 1er avril ; combien d’intellectuels français ont soutenu les moudjahidin afghans, sans aucun esprit critique (notamment sur la question de leur vision de l’islam), au nom de la lutte contre la  » menace soviétique  » ?

– la  » menace islamique  » n’est jamais vraiment définie. Bien sûr, il existe des groupes terroristes qu’il faut combattre, qui mènent une croisade au nom de leur interprétation de l’islam. Mais ces groupes sont minoritaires et, contrairement au communisme par exemple, sont bien incapables d’attirer de leur côté une partie significative des opinions occidentales ; d’autre part, ces mouvements ne s’appuient sur aucune puissance étatique significative, comme le nazisme (avec l’Allemagne hitlérienne) ou le communisme (avec l’URSS et aussi la Chine).

Cette vision d’un  » danger mondial  » – qui met dans le même sac la lutte en Tchétchénie, celle en Palestine et Al-Qaida – s’accompagne, en France de certaines particularités dues, à la fois à l’histoire coloniale et à la présence de nombreux immigrés venant notamment d’Afrique du Nord. La vision de l’islam a toujours été négative durant la période coloniale et les propos ouvertement racistes sont monnaie courante. La résistance des Algériens à la pénétration coloniale – et notamment le refus de se convertir (comme en Cochinchine ou en Afrique noire) – sont interprétées comme une preuve de fanatisme. En Algérie, on divise la population entre les Français de souche et les Français musulmans, ces derniers étant des nationaux mais pas des citoyens. L’accession de l’Algérie à l’indépendance et la fin de l’empire colonial provoque quelques changements. Les immigrés, désignés d’abord comme Nord-Africains puis comme Arabes, vivent un racisme quotidien et les attaques de l’extrême droite. La place accordée à l’islam dans ces campagnes tend à diminuer, même si quelques livres tentent de redorer ce thème : Le Radeau de la méduse, de Jean-Pierre Péroncel-Hugoz (1982) et De l’islam en général et du monde moderne en particulier de Jean-Claude Barreau (1991).

La montée du Front national et la concurrence entre la droite et lui dans les années 1980 va durcir à nouveau certains discours, comme celui de Jacques Chirac parlant des  » odeurs « . En même temps, le racisme s’abrite de plus en plus derrière les  » différences  » culturelles ou religieuses, qui mettraient en danger l’identité de la France. Dès la fin des années 1980, notamment avec la première affaire du foulard, émerge l’argument selon lequel l’obstacle à l’intégration serait religieux et culturel – c’est l’islam, dans son essence même hostile à la laïcité et à la démocratie, qui créerait un obstacle à l’assimilation des immigrés.

C’est ce qu’explique, par exemple, Claude Imbert, directeur du Point, selon lequel on a atteint  » les limites de la tolérance  » :

 » Les Français n’ont jamais craint l’immigration [assertion que dément toute l’histoire du XXème siècle], parce qu’ils ont toujours réussi à l’intégrer. Mais, avec plus de trois millions de musulmans, ils voient désormais que la magie du creuset national n’opèrera pas comme jadis avec Polonais, Italiens, Espagnols et autres Portugais. La difficulté nouvelle n’est nullement raciale : elle est culturelle, religieuse et tient à l’islam. « 

Et de nous éclairer par  » quelques vérités  » : l’islam a une  » propension à mêler le spirituel et le temporel  » ; il  » a développé dans certaines de ses traditions un fanatisme abominable « . Rien sur le chômage ou le racisme qui frappe les jeunes d’origine maghrébine, mais quelques variations essentialistes sur l’islam, qui deviendront l’un des thèmes favoris du directeur du Point au cours des années qui suivent : l’islam est incompatible avec  » nos  » libertés, avec  » nos  » sociétés, avec la démocratie. On comprend qu’il se revendique d’abord  » un peu islamophobe « , puis islamophobe tout court.

On voit s’affirmer une vision essentialiste de l’islam politique : celui-ci serait monolithique et se résumerait à l’application de la charia, aucune différence n’est faite entre les divers courants, qualifiés tous d’intégristes pour le discréditer, mais sans qu’on puisse savoir exactement ce que ce terme recouvre. Ainsi on met dans le même sac, le Hamas et Al-Qaida, les Frères musulmans égyptiens et le Jihad, l’insurrection tchétchène et le parti de l’Islah au Yémen. En France, on confond allègrement l’Union des organisations islamiques de France (UOIF )- elle-même divisée en multiples courants et tendances -, le Collectif des musulmans de France, les groupes salafites. Alors que nous reconnaissons que, au nom du christianisme, se sont construits des courants aussi divers que la théologie de la libération et l’Opus Dei, nous sommes aveugles devant les clivages dans les organisations islamiques : du Coran, on  » déduirait  » une seule politique, une seule vision du monde. Se renforce dans l’opinion l’idée d’une menace omniprésente à la démocratie (avec un composante internationale) et à la laïcité, renforcée par l’existence d’une  » cinquième colonne  » massive que sont les musulmans. Personne n’a relevé cette affirmation de Jean-François Revel, dans son livre L’Obsession anti-américaine. Il se félicite du fait que George W. Bush et plusieurs dirigeants européens se soient rendus dans des mosquées après le 11 septembre, pour éviter notamment aux Etats-Unis que les Arabo-Américains ne deviennent des cibles de « représailles indignes « . Et il affirme :

 » Ce scrupule démocratique honore Américains et Européens, mais ne doit pas les rendre aveugles devant la haine pour l’Occident de la majorité des musulmans vivant parmi nous .  » Vous avez bien lu :  » la majorité des musulmans « . Je ne sais si notre philosophe propose de les expulser, mais sa remarque définit bien le discours islamophobe : sous couvert de critique de la religion, on stigmatise toute une communauté, renvoyée à son  » identité  » musulmane, qui serait  » naturelle « ,  » biologique « . Cet amalgame entre religion et communauté est proprement scandaleux et il suscite aujourd’hui un trouble important chez ce que l’on nomme les  » musulmans « , y compris les athées ou ceux qui n’accordent aucun poids à la religion.

C’est ce nouveau masque du vieux fond de racisme anti-arabe et anti-Maghrébin conjugué avec l’idée d’une  » menace  » internationale que le terme  » islamophobie  » recouvre. Dans un texte qui critique son usage , la Licra affirme :

 » Il n’est pas sûr, voire peu probable, qu’il y ait un rejet [en France] de l’islam, mais plutôt un rejet des pratiques intégristes (…) L’acceptation des Musulmans et du culte musulman progresse de façon nette « .

Mais on peut en dire autant du judaïsme : tous les sondages le montrent, la judéophobie est en recul dans l’opinion. Faut-il pour autant renoncer à prendre en compte les actes, très réels, d’hostilité aux juifs, même s’ils ne sont que l’expression d’une minorité ? Pour les musulmans, le rejet, même en recul, reste beaucoup plus large. L’article de la Licra lui-même reconnaît que, sur l’islam, selon un sondage de l’Ifop fait au lendemain du 11 septembre 2001, les adjectifs à connotation négative  » restent majoritaires « , même s’ils sont  » souvent moins choisis  » qu’il y a dix ans. Et des expressions d’hostilité à l’islam s’expriment plus librement dans les médias, mais aussi dans la rue, par de nombreuses agressions. Il est significatif qu’après tout le débat sur le foulard à l’école, les cas rapportés de musulmans agressés ou discriminés pour raison de leur religion se soient multipliés.

Il est évident qu’il y a un recoupement entre racisme anti-Maghrébin et islamophobie, sans doute renforcé par la visibilité d’une partie de la jeune génération, qui s’affirme  » musulmane  » sur la scène publique et ne rase plus les murs. Il se développe ainsi un nouveau racisme anti-Arabe, porté par une partie des intellectuels et des médias, qui se camoufle sous le drapeau de la lutte contre l’islam. Sans parler de la jonction entre une partie de la droite extrême et de l’extrême droite juive, qui s’est opérée sur le terrain de la haine des musulmans, comme en témoigne l’itinéraire d’un Alexandre Del Valle ou les sites Internet dénoncés par un rapport du MRAP. Ces  » nouveaux habits du racisme  » s’inscrit dans une vision du monde marquée par le  » choc des civilisations « , par la guerre qui serait engagée entre la civilisation et la barbarie. Ainsi, un ouvrage qui a marqué les esprits en France et reçu un éloge presque unanime, Les Territoires perdus de la République, développe un telle vision dont Emmanuel Brenner, son coordinateur se fait l’expression :

 » Evoquer un conflit de valeurs, c’est aujourd’hui prendre le risque de se voir cataloguer partisan des thèses de Samuel Huntington et de son « choc des civilisations ». Refuser de voir et de nommer un péril ne l’a jamais fait reculer. Il l’a seulement exacerbé . « 

Cette perspective n’est pas seulement, ni même principalement française – même si elle a, dans notre pays, une dimension propre liée à l’histoire coloniale sur laquelle il faudrait revenir plus longuement (en Algérie aussi,  » nous  » voulions libérer les femmes en les dévoilant). Elle est partie des Etats-Unis et sert de cadre de pensée à l’administration Bush. Elle permet d’inscrire chaque fait isolé dans une vision apocalyptique : un musulman qui effectue ses cinq prières et porte la barbe est  » un intégriste  » ; un attentat du Hamas comme le port du foulard par une jeune fille font partie d’une stratégie planétaire. Le terme d’islamophobie a l’avantage de rendre compte aussi d’un phénomène international. Aucun terme, aussi précis soit-il, ne peut définir une réalité complexe. Mais  » islamophobie  » me semble le mieux convenir, avec les restrictions que j’ai définies au début de ce texte. Il ne s’agit pas d’un usage  » exclusif  » – les termes de  » racisme « ,  » discrimination « , etc. restent, malheureusement aussi d’actualité.

En conclusion, et pour éviter toute ambiguïté, je voudrais reprendre une réflexion de Maxime Rodinson sur la manière dont un groupe donné perçoit l’hostilité de la société. Cette hostilité, dit-il, aussi réelle soit-elle, suscite dans le groupe visé  » une hypersensibilité aux critiques, aux attaques et des fantasmes interprétatifs qui décèlent des agressions, des manifestations d’hostilité, même là où il n’y en a pas, dans des attitudes, des paroles, des gestes indifférents. Cette orientation de la perception aboutit même assez souvent à l’élaboration d’un mythe, à la supposition d’une hostilité mythique. Cette mythification de l’hostilité ressentie est souvent utilisée, plus ou moins consciemment, par les cadres dirigeants du groupe visé dans des buts réalistes, stratégiques et tactiques. Ils élaborent une idéologie d’intouchabilité, favorablement accueillie par la communauté, le groupe qu’ils guident, car elle légitime ses réactions spontanées, elle en fait pratiquement un groupe tabou .  » A cette logique, n’échappent pas les  » musulmans  » et il est évident que l’on ne doit pas céder à la tentation d’en faire  » un groupe à part « , un groupe – ou plutôt des groupes, tant est grande leur diversité – au-dessus de la critique. Mais ce n’est vraiment pas le risque que nous courons aujourd’hui.

P.-S. Alain Gresh est rédacteur en chef du Monde diplomatique

Voir de plus:

Le MRAP assure la défense de l’islam

Athéisme.org

Entre une conférence avec Tariq Ramadan et une poussée de colère contre les laïques, Mouloud Aounit dispose de peu de temps pour lutter efficacement contre le racisme. Depuis 2003, le MRAP se perd régulièrement dans l’impasse de la défense de l’indéfendable : critiquer l’islam serait du racisme. L’organisation use à satiété du terme islamophobie pour désigner comme du racisme la critique de l’islam alors qu’elle doit être pratiquée au même titre que pour n’importe quelle autre secte. Sous le fallacieux prétexte que l’examen libre de l’islam serait une insulte envers les musulmans, le MRAP n’économise pas ses efforts, et ses amitiés fondamentalistes, pour tenter de museler la contestation par l’intimidation et les hauts cris.

Une chronologie, non exhaustive, des actions et déclarations pro-islamiques du MRAP et de son très irritable secrétaire général permet d’en juger aisément :

Septembre 2003 : le MRAP soutient les sœurs Levy pour porter le voile islamique dans le lycée Henri Wallon à Aubervilliers

Le père des deux filles, qui est aussi l’avocat du MRAP, a exprimé toute l’exécration de la laïcité observée au MRAP en qualifiant les laïques d' »ayatollahs de la laïcité », une formule complaisamment reprise par Xavier Ternisien dans Le Monde. Quant à Mouloud Aounit, il a déclaré que l’exclusion des deux sœurs « est une terrible défaite pour la laïcité, une victoire vénéneuse de l’intolérance » (Libération, 22 octobre 2003). Dans l’émission de Thierry Ardisson Tout le monde en parle, il ne dit pas un mot de protestation devant l’expression d’un véritable cliché antisémite par Alma Levy. A l’animateur qui lui demandait si le nom Levy n’est pas trop dur à porter, celle-ci répond : « Non, non… ça va. Au contraire, mon frère ça l’arrange quand il va chez le banquier ! » (cité par Caroline Fourest, Frère Tariq, p. 365).

20 septembre 2003 : le MRAP organise un colloque à l’Assemblée nationale intitulé Du racisme anti-arabe à l’islamophobie

Septembre 2003 – février 2004 : le MRAP organise la cabale contre l’enseignant Louis Chagnon

En septembre 2003, le cours de Louis Chagnon sur le début de l’islam et les activités guerrières de Mahomet lui vaut des attaques de la part du MRAP et de la LDH. Le MRAP dépose une plainte pour « provocation à la haine raciale envers des personnes de confession musulmane » mais, après que le rectorat ait donné un blâme à l’enseignant, le MRAP la retire le 12 février 2004, afin d’éviter que la question soit abordée par un tribunal, trop peu sûr du résultat. Mais Louis Chagnon décide de se retourner contre le MRAP pour diffamation et l’affaire a été plaidée le 10 février 2005. La Procureur de la République a confirmé le caractère diffamatoire des propos du MRAP. Elle a estimé que « la démarche du MRAP n’est pas loyale », qu’il y a « beaucoup d’hypocrisie dans la démarche du MRAP » et n’a pas hésité à employer le mot de tartufferie à son égard.

24 octobre 2003 : dans un communiqué de presse réagissant aux propos de Claude Imbert, qui s’était déclaré « un peu islamophobe », le MRAP assimile la critique de l’islam au racisme anti-musulman

« Ces propos blessants sont inacceptables de la part du fondateur et éditorialiste d’un grand hebdomadaire français qui affiche, revendique, et justifie son racisme viscéral à l’endroit des musulmans », communiqué de presse du 24 octobre 2003. Le MRAP refuse d’admettre qu’attaquer une religion n’est pas jeter l’opprobre sur les croyants.

Selon le MRAP, ces propos sont « d’autant plus inacceptables qu’ils participent à une inquiétante et insupportable banalisation de l’islamophobie, derrière laquelle se dissimule la haine des populations arabo-musulmanes » (Le Nouvel Observateur 27 octobre 2003). Le MRAP s’égare, intentionnellement, en prétendant que critiquer l’islam est haïr les musulmans. Ce faisant, il insulte en fait les musulmans en supposant que tous adhèrent à l’ensemble du Coran, y compris à ses préceptes les plus barbares et misogynes qui sont précisément la cause de l’islamophobie.

30 octobre 2003 : tribune de Mouloud Aounit dans Libération où il se repaît, jusqu’à l’indigestion, du terme islamophobie qu’il assimile à du racisme.

2003 : la section de Paris du MRAP prend la défense de Tariq Ramadan à propos de son texte sur les intellectuels juifs (Caroline Fourest, Frère Tariq, p. 384)

15 novembre 2003 : Mouloud Aounit participe avec Tariq Ramadan à une conférence au Forum Social Européen à Ivry sur Seine

20 novembre 2003 : le MRAP pour le port du voile islamique à l’école

Le MRAP considère qu’une loi contre les signes religieux à l’école ferait « le jeu de l’extrême droite » et prétend, contre toute évidence, qu’il n’y a « pas plus de 10 cas litigieux par an » dans les affaires de voile islamique (déclaration du Bureau national du MRAP du 20 novembre 2003) alors qu’ils se comptent par centaines !

Novembre 2003 : Mouloud Aounit s’énerve contre Caroline Fourest lors d’un débat en l’accusant de faire « des amalgames qui excitent la peur » (Caroline Fourest, Frère Tariq, p. 360)

Décembre 2003 : Mouloud Aounit participe à une conférence sur l’islamophobie avec Tariq Ramadan et Vincent Geisser à Saint Etienne

Écouter la conférence sur le site du centre islamique Tawhid de Lyon.

14 février 2004 : le MRAP pour le port du voile islamique à l’école

Le MRAP apporte sa signature à un texte du collectif « Une école pour toutes et pour tous, contre les lois d’exclusion » qui considère la loi contre les signes religieux à l’école comme une loi raciste (liste des signataires).

2 avril 2004 : Mouloud Aounit bénéficie d’une tribune sur oumma.com

30 avril 2004 : Mouloud Aounit intervient sur OummaTV

Voir la vidéo réalisée pour oumma.com

21 mai 2004 : collaboration de Mouloud Aounit avec Tariq Ramadan

L’université de Jussieu à Paris décide de ne pas accorder de salle pour une conférence où devait participer Mouloud Aounit aux côtés de Tariq Ramadan (Caroline Fourest, Frère Tariq, p. 407)

7 novembre 2004 : MRAP et UOIF, même combat

Le MRAP accepte la présence de l’UOIF dans une manifestation antiraciste dont l’appel est aussi signé par le Collectif Une école pour toutes et tous, le Collectif des Musulmans de France (pro-Ramadan) et la Fédération Nationale des Musulmans de France.

18 novembre 2004 : le MRAP use de la calomnie pour museler, sans succès, la critique de l’islam

Le MRAP diffuse un communiqué de presse calomniateur et mensonger où, à l’aide de citations tronquées, il profère des accusations injurieuses, autant qu’infondées, d’antisémitisme et d’appartenance à l’extrême droite. Par le même canal, sur sa liste de diffusion électronique, le MRAP diffuse un article ahurissant de Vincent Geisser paru sur oumma.com pour qui la critique du judaïsme relève de l’antisémitisme. Aucun droit de réponse n’est accepté par cette organisation qui prétend pourtant défendre les libertés. Entre la manipulation des textes et le mépris pour le droit de la presse, le MRAP s’enfonce un peu plus dans l’abjection et la malhonnêteté.

3, 4 et 5 décembre 2004 : un Congrès national houleux

Au Congrès national du MRAP, réélection difficile de Mouloud Aounit par 131 voix contre 83 (Le Figaro 6 décembre 2004). Le Congrès a entériné l’utilisation du terme islamophobie à une courte majorité.

17 décembre 2004 : le MRAP considère le Comité contre l’islamophobie en France comme une source d’information fiable

Dans un communiqué réagissant à l’agression inadmissible d’une musulmane voilée, le MRAP se réfère à un « rapport » calamiteux du Comité contre l’islamophobie en France, renommé « Observatoire contre l’islamophobie » par le MRAP. Ce rapport range sans aucune distinction des sites internet laïques, athées et rationalistes aux côtés de sites d’extrême droite. Le MRAP se nourrit abondamment de ce genre d’amalgames.

6 janvier 2005 : Mouloud Aounit plus halal que halal

Au journal de 13h de France 2, Mouloud Aounit demande que des repas halal soient proposés dans les écoles et sa colère habituelle s’abat sur Jean-Yves Vayssières de l’Union des Familles Laïques qui défendait la stricte application des principes laïques à l’école. Dans Respublica n° 321 (7 janvier 2005), Michèle Vianès décrit la scène : « Les hurlements, éructations suivis de menaces d’ouverture d’école coranique du président du MRAP, utilisant le discours communautaro-religieux habituel de l’UOIF, ont été immédiats dès qu’il a entendu les mots de laïcité et de République. »

13 janvier 2005 : Mouloud Aounit pour le rétablissement du délit de blasphème

Au journal de 13h de France 3, dans une réaction aux propos pro-nazis de Le Pen, Mouloud Aounit demande que soit rétabli le délit de blasphème : « La justice doit être d’une fermeté exemplaire pour éviter non seulement la récidive mais aussi pour prévenir et de montrer qu’aujourd’hui si la liberté d’expression est un bien fondamental qui fait partie des droits de l’homme, la liberté de blasphémer et la liberté d’ouvrir le champ au racisme doit être condamnée avec la plus grande fermeté » (transcription exacte des propos entendus). Voir aussi L’Express du 24 janvier 2005.

14 janvier 2005 : le MRAP pour le port du voile islamique à l’école

Lors de sa rencontre avec Jean-Pierre Raffarin, Mouloud Aounit a poursuivi son combat antilaïque en voulant dénoncer « un certain nombre de dérapages au niveau de l’utilisation de la loi sur la laïcité » (Associated Press 14 janvier 2005) !

15 janvier 2005 : contestation interne au MRAP

La fronde au sein du MRAP donne de la voix contre la défense systématique de l’islam pratiquée par la direction nationale. Un « communiqué interne destiné aux adhérents du MRAP » est diffusé sur internet après le Conseil National du 15 janvier 2005.

4 février 2005 : la phobie de l’islamophobie

Mouloud Aounit demande à la Ligue de l’Enseignement que le terme « islamophobie » soit placé sur le document de présentation de la Semaine d’éducation contre le racisme du 21 au 26 mars (AFP 4 février 2005).

8 mars 2005 :

Mouloud Aounit proteste contre l’exclusion du collectif Une école pour toutes et tous des signataires de l’appel à manifester pour le droit des femmes le 8 mars (AFP 7 mars 2005). Normal, ce collectif a grossi les rangs du MRAP au cours de l’année 2004, dont Pierre Tévanian, président du MRAP Paris 20ème.

15 mars 2005 : le MRAP pour le voile islamique à l’école

Dans un communiqué de presse du 15 mars 2005, le MRAP manifeste une fois de plus son opposition à la loi contre les signes religieux à l’école. Cette loi aurait « des incidences non négligeables et particulièrement inquiétantes dans le développement du racisme anti-musulman » ! Le MRAP se désole en outre que le débat sur le voile à l’école ait « dégradé la perception de l’islam par l’opinion publique ». Mais motus sur le contenu raciste, guerrier et misogyne du Coran…

15 mars 2005 : une démission au Bureau National du MRAP

Après plus de 9 ans de participation à la direction nationale du MRAP, Isabelle Sirot démissionne du Bureau National du mouvement et explique sa décision : « Je ne resterai pas dans une association qui ne défend plus les valeurs universelles de l’antiracisme et qui favorise par ses prises de positions le communautarisme, pilier du racisme « . Elle dénonce « le dernier communiqué du 8 mars sans allusions aux discriminations faites aux femmes » ainsi que « l’entrisme fait par le groupuscule communautaire « une école pour tous » ». Enfin elle révèle que « le MRAP a perdu 8 % de ses adhérents en 2004 » !

7 avril 2005 : Mouloud Aounit pour le voile à l’école

Au cinéma Cin’Hoche de Bagnolet, une intervention de Mouloud Aounit est prévue à l’issue de la projection du film de Jérôme Host « Un racisme à peine voilé » pour apporter son soutien aux musulmanes voilées. Mais la municipalité en décide autrement en annulant la projection du film.

8 mai 2005 : le MRAP et la Marche des Indigènes de la République

Dans une acrobatie intellectuelle qui aurait rendu jaloux les Jésuites les plus expérimentés, le MRAP explique dans un communiqué qu’il sera présent « à sa manière » à la Marche des Indigènes de la République le 8 mai 2005 à Paris, bien qu’il n’en ait pas signé l’Appel (« certaines de ses formulations n’ont pas reçu l’agrément du mouvement ») : « une délégation du MRAP sera présente à la Marche et y diffusera la Déclaration adoptée à cet égard par le Conseil national du MRAP le 12 mars 2005. »

Octobre 2005 : démission de Pierre Tévanian

Roulé dans la farine par Dieudonné, plus expert que lui en joutes oratoires, Pierre Tévanian, animateur du collectif islamogauchiste Une école pour toutes et tous et accusé, à tort, d’antisémitisme, démissionne du MRAP. Sa carrière y aura été brève puisqu’il y avait adhéré au printemps 2004. Son credo politique se limite à considérer que, finalement, tout est racisme et colonialisme. Victime de méthodes qu’il a lui-même pratiquées en d’autres circonstances (il avait traité Michel Onfray de raciste, c’est dire la lucidité du personnage…), Tévanian est l’arroseur arrosé. Son amateurisme en politique aura eu raison de son militantisme puisqu’il a annoncé suspendre pour au moins un an tout engagement public…

1er février 2006 : les caricatures de Mahomet

Après la publication des caricatures de Mahomet dans France Soir le 1er février, le MRAP exprime sa « consternation devant une inquiétante et piteuse provocation » (AFP 1er février 2006).

4 février 2006 : le MRAP porte plainte contre France Soir

Le MRAP porte plainte contre France Soir pour la publication du dessin représentant une bombe dans le turban de Mahomet au titre de « provocation et incitation à la haine raciale » (AFP 4 février 2006). Le MRAP estime qu’il s’agit d’un « détournement raciste de la liberté d’expression ». C’est pourtant mal connaître le personnage réellement raciste de Mahomet qui a lui-même encouragé le recours à la violence et au meurtre pour affirmer l’islam (cf. les hadiths).

7 février 2006 : 12 élus du BN opposés à la plainte contre France Soir

La contestation se poursuit au sein du MRAP. Douze élus de la Direction Nationale du MRAP estiment que le fait d’engager des poursuites contre le journal France Soir est une grave erreur et demandent son réexamen : Frédérique Ferry (Membre du Conseil d’Administration et Présidente du Comité de Nancy), Jean-Marc Bourquin (Membre du bureau exécutif, comité de St Denis, 93), Nadia Kurys (vice-présidente, membre du bureau exécutif, fédération de l’Ardèche), Horiya Mekrelouf (Membre du Conseil d’Administration, Présidente du Comité de Marseille), Anne Savigneux ( Membre du bureau exécutif, Présidente du Comité de Bourgoin-Jallieu), Gérard Kerforn (Membre du Conseil d’Administration, Président de la fédération des Landes), Maya Vigier (Membre du Conseil d’Administration, Comité de Paris 5e-13e), Christian Delarue (Membre du Bureau exécutif et du Conseil d’Administration, Vice-président du Comité d’Ille et vilaine), Emmanuelle Le Chevallier (Membre du Conseil d’Administration, fédération de Paris), René Meyer (Membre du Conseil d’Administration, Président du Comité de Toulouse), Yves Loriette (Membre du Conseil d’Administration, Président de la Fédération du Val-de-Marne), Didier Poupardin (Membre du Conseil d’Administration, secrétaire de la Fédération du Val-de-Marne).

8 février 2006 : des comités et des fédérations ou responsables locaux s’opposent à la plainte contre France Soir

Dans un texte intitulé « Pas en notre nom ! « , des comités et des fédérations ou responsables locaux s’opposent à la plainte contre France Soir : « Les soussignés sont fondamentalement attachés à la liberté de culte. Ils affirment que la liberté de conscience comporte le droit d’être athée ou de pratiquer toute religion, mais aussi le droit de critiquer et de porter en dérision toutes les religions. […] Mais ils se dissocient de la décision du conseil d’administration du MRAP qui a décidé de poursuivre France Soir. Cette action en justice que le MRAP voudrait placer à l’aune d’une préoccupation antiraciste, se trouve diluée dans un contexte de violence et de racisme de masse dans certains pays du monde. »

Février 2006 : encore des contestations au MRAP

La Fédération du MRAP de Seine-Maritime et les comités du MRAP de Rouen et de Dieppe diffusent une déclaration intitulée : « Pourquoi nous nous désolidarisons de l’action en justice intentée par le MRAP contre France Soir ».

13 février 2006 : Aounit est attaqué de toutes parts

L’obsession islamophile de Mouloud Aounit lui vaut des critiques nombreuses dans la presse : Marianne le 10 février, Charlie Hebdo le 15 février qui brocarde « l’imam Aounit » et rebaptise le MRAP « Mouvement contre le Racisme et pour l’Amitié du Prophète », Libération le 6 février dans le courrier d’un lecteur intitulé « Mrap et Mollahs, même combat ? » ainsi que dans un article du 9 février. Aounit contre-attaque piteusement dans un communiqué le 13 février.

26 février 2006 : le MRAP refuse de participer à la manifestation à la mémoire d’Ilan Halimi

Le 26 février est organisée une manifestation à la mémoire d’un jeune homme juif torturé par des sauvages. Affirmant protester contre la présence annoncée de De Villiers, le MRAP a annulé sa participation mais De Villiers sera finalement chassé du cortège, preuve de l’hypocrisie de cet argument.

Mars 2006 : Jean Ferrat exprime son désaccord avec le MRAP à propos de la plainte contre France Soir

Dans une lettre ouverte à Mouloud Aounit (voir Respublica 428 du 17 mars 2005), Jean Ferrat déclare : « Je suis certainement un des plus anciens adhérents du MRAP mais c’est la première fois que je me demande si je ne vais pas être obligé de démissionner de l’association », « Je trouve la position du MRAP extrêmement grave pour notre mouvement et au delà pour l’avenir de notre démocratie laïque. Je me vois donc forcé de me désolidariser entièrement de cette position et de cette action et de le faire savoir publiquement. » Le festival anti-Aounit continue !

28 avril 2006 : le MRAP prend ses distances avec ses membres signataires d’une pétition « Contre un nouvel obscurantisme »

Le 28 avril 2006, Libération publie une pétition de Caroline Fourest, Corinne Lepage et Pierre Cassen intitulée « Contre un nouvel obscurantisme » et qui entend lutter contre toutes les formes de racisme (antiarabe, antijuif, antifemme ou antihomosexuel) et le fanatisme religieux. La pétition ayant été signée par Alain Callès (ancien président du Mrap), Emmanuelle Le Chevallier (membre du conseil d’administration du Mrap) et Nadia Kurys (membre du bureau exécutif national et de la présidence nationale du Mrap), le MRAP a émis un communiqué de presse ce même jour afin de prendre ses distances avec ces initiatives : « les signataires ne sauraient d’aucune manière engager le MRAP dans la mesure où celui-ci n’a pas délibéré sur le soutien à ce texte. »

7 juin 2006 : dans Le Monde, un article calamiteux pour Aounit

Parution dans Le Monde d’un article de Jean-Baptiste de Montvalon intitulé L’ « islamophobie » secoue le MRAP, un papier calamiteux pour Aounit. Celui-ci obtiendra de faire passer sa version des choses dans une tribune publiée le 16 juin : les sujets litigieux y sont soit évités, soit contestés avec la langue de bois habituelle.

7 octobre 2006 : Le Mouvement de Respect d’Allah et du Prophète

Le festival anti-Aounit continue avec un article de Guy Konopnicki paru dans Marianne le 7 octobre : « Le Mouvement de Respect d’Allah et du Prophète » ! Après les menaces de morts reçues par Robert Redeker, l’auteur écrit :

« Là-dessus, le Mrap intervient par la voix de Mouloud Aounit. Il admet, bien sûr, que les menaces de mort ne se justifient pas. Mais il les justifie aussitôt, en accusant Redeker d’avoir provoqué, insulté la conscience musulmane, en touchant à Mahomet. Le Mrap est ainsi devenu une institution jouant de l’antiracisme pour interdire toute critique de l’islam.

Le sigle a encore changé de signification. C’est donc le Mouvement pour le Respect d’Allah et du Prophète. Je ne respecte pas Allah, ni Mahomet. Guère plus Moïse ou Jésus. Ou Bouddah, ou même Guevara. Je tiens le principe de respect pour une saloperie. C’en est une autre que d’utiliser une organisation antiraciste pour interdire toute critique de l’idéologie coranique. »

25 octobre 2006 : pour Aounit, Redeker = Ben Laden

Le 25 octobre 2006, Mouloud Aounit est invité sur le plateau de « L’arène de France », l’émission de Stéphane Bern sur France 2. Avec pour thème  » Peut-on critiquer les religions ? « , il s’agissait de proposer un débat à la suite des menaces de mort proférées contre Robert Redeker pour sa tribune contre l’islam, parue dans Le Figaro : Mouloud Aounit, en très grande forme ce soir-là, n’a pas hésité à établir un lien entre Robert Redeker et Oussama Ben Laden !

Dès le lendemain, un communiqué est diffusé par les opposants du MRAP à Aounit (Respublica n°482, 31 octobre 2006) :

– « le président du MRAP aurait dû défendre l’exercice d’un droit fondamental: la liberté d’expression. Mais notre président a choisi un autre camp : celui des religieux qui voudraient limiter cette liberté. « ;

– « Nous déclarons nous désolidariser de cette dérive du président de notre mouvement. »

8 novembre 2006 : Aounit sur oumma.com

Nouvelle vidéo de Mouloud Aounit sur oumma.com, pour le collectif « l’Egalité d’abord ! », en prélude implicite à son soutien à Marie-Georges Buffet aux élections présidentielles de mai 2007, et à sa propre candidature aux élections législatives de juin 2007.

27 janvier 2007 : Aounit aux côtés du PCF et président du MRAP ?

En préparation des élections présidentielles, Mouloud Aounit est très engagé aux côtés de Marie-George Buffet, la candidate communiste. Le 27 janvier, lors de l’assemblée générale du MRAP, un tiers des membres du conseil d’administration ont demandé la démission d’Aounit, la confusion des rôles étant incompatible avec l’indépendance du mouvement. Pourtant, Aounit n’entend pas démissionner mais seulement se mettre en retrait de son rôle de porte-parole, une concession toutefois insuffisante (nouvelobs.com, 29 janvier 2007).

5 février 2007 : un an après, le MRAP est toujours contre une des caricatures de Mahomet

A la veille du procès de Charlie Hebdo pour la parution des caricatures de Mahomet, le MRAP confirme, dans un communiqué, qu’il considère qu’une des caricatures est « une caricature raciste : celle représentant le prophète avec une bombe sur la tête « , et termine en rappelant « qu’il a engagé uniquement des poursuites judiciaires contre France Soir pour provocation à la haine et non contre Charlie Hebdo au motif que cet hebdomadaire inscrit son identité dans une tradition satirique connue de longue date. « 

9 février 2007 : des militants du MRAP s’opposent à Aounit en soutenant Charlie Hebdo dans son procès sur les caricatures de Mahomet

Le texte des militants du MRAP sur le site de Prochoix.

22 mai 2007 : Aounit candidat aux élections législatives et président du MRAP ?

Candidat à un mandat de député dans la 3e circonscription de Seine-Saint-Denis (élection des 10 et 17 juin 2007), Mouloud Aounit refuse de quitter son poste de Président du MRAP comme le lui demandent 26 militants du MRAP (cf. leur texte sur le site de Prochoix), dont des membres du conseil d’administration. Comme Aounit se présente en tant que « candidat des populations issues de l’immigration », les signataires estiment que sa candidature est « incompatible avec la présidence d’un mouvement qui repose sur des valeurs universelles » (nouvelobs.com, 23 mai 2007). Aounit use du MRAP comme d’un instrument personnel pour assurer son autopromotion, au mépris de l’indépendance du mouvement. Mais le résultat du 10 juin ne fut pas vraiment celui attendu avec un piteux 3,24 % des suffrages exprimés. Allah sait l’ingratitude des infidèles !

Octobre 2007 : procès du MRAP contre Fanny Truchelut

Le 2 octobre a eu lieu au tribunal de Grande Instance d’Epinal le procès intenté par le MRAP, la LDH et la LICRA contre la propriétaire d’un gîte des Vosges qui, en août 2006, avait demandé que les principes laïques soient respectés dans les parties communes du logement et, concrètement, qu’une musulmane y enlève son voile. Les avocats du Mrap, Gérard Welzer, et de la LDH, Michel Tubiana, ont pu s’acharner sur Fanny Truchelut en dressant d’elle le portrait calomniateur d’une raciste, catholique d’extrême droite, alors qu’il s’agit simplement d’une femme athée qui refuse la soumission à des religions machistes et l’oppression des femmes qui en résulte (Riposte Laïque n° 6, 5 octobre 2007). Le 9 octobre, Fanny Truchelut a été condamnée pour « discrimination religieuse » à quatre mois de prison avec sursis et à 8400 euros d’amende et de dommages et intérêts.

Décembre 2007 : le MRAP doit condamner le mouvement des Indigènes de la République

Sept membres du CA du MRAP demandent à la direction du mouvement une « condamnation sans appel et dans les plus brefs délais du Mouvement des Indigènes – mouvement qu’à ce jour le MRAP soutient toujours, suite à la décision de son conseil d’administration du 12 mars 2005 », après les propos insupportablement compréhensifs des Indigènes de la République à l’égard du groupuscule noir antisémite Tribu K (Respublica n° 572, vendredi 14 décembre 2007).

9 janvier 2008 : la fédération des Landes du MRAP ne participera pas au congrès national

En raison des nombreuses déviations de la direction nationale du MRAP, la fédération des Landes annonce qu’elle ne participera pas au congrès national de Saint-Denis. Sont en cause la déliquescence de la structure nationale, des moyens d’expression interne confisqués, des entorses graves au principe de laicité, et le développement d’une version corporatiste de l’antiracisme (cf. le texte de la déclaration sur le site du MRAP des Landes).

Avril 2008: un article calamiteux pour Mouloud Aounit dans Le Courrier de l’Atlas

« Un congrès largement boycotté, une direction contestée dans ses orientations « communautaristes », un fonctionnement dénoncé comme antidémocratique, des démissions en chaîne, des effectifs en chute libre… Rien ne va plus au Mrap. » L’article dévastateur de Yann Barte dans le Courrier de l’Atlas d’avril 2008 : http://vigilance-laique.over-blog.com/article-18368149.html .

19 juin 2008: Mouloud Aounit favorable aux revendications communautaristes concernant la séparation des sexes dans les lieux publics

Dans le journal de France 2 du 19 juin, Mouloud Aounit a défendu les revendications religieuses les plus rétrogrades en acceptant le principe de la séparation des sexes dans les gymnases et les piscines. Des militants du MRAP ont immédiatement demandé sa démission de la fonction de président du MRAP : « sa déclaration communautariste remet en cause la mixité de la société et entre en contradiction avec 60 ans d’existence du MRAP » (Respublica n° 593, mercredi 25 juin 2008).

3 septembre 2008: procès en appel de Fanny Truchelut

A Nancy, le 3 septembre, les trois mêmes avocats du MRAP, de la LDH et de la LICRA ont livré la deuxième salve contre Fanny Truchelut, accusée de racisme pour avoir simplement demandé à une musulmane de retirer son voile. Le verdict a été rendu le 8 octobre et il demeure insupportable bien qu’il allège un peu le précédent : deux mois de prison avec sursis et 4000 euros d’amende. Dans quel pays vit-on ? Est-il acceptable de menacer une femme d’une incarcération pour avoir refusé, dans un gite, le port du voile islamique, ce torchon dont le rejet condamne les femmes à mort dans certains pays ?

17 septembre 2008: le MRAP accuse de racisme une auto-école

En septembre 2008, une musulmane voilée, Sabeh Kadi, voit son inscription à des cours d’auto-école refusée du fait du port de son voile, comme précisé dans le règlement de cette société d’auto-école de Seine-Saint-Denis (Cabriolet Roadster des Pavillons-sous-Bois, lepoint.fr 18 septembre 2008). Comme il l’avait fait pour Louis Chagnon, enseignant, Fanny Truchelut, gérante d’un gite dans les Vosges, et d’autres, le MRAP aboie et crie au racisme alors qu’il s’agit d’une simple prescription bien compréhensible en matière de laïcité et de sécurité routière. Dans son communiqué, le MRAP annonce qu’il dépose une plainte et qu’il saisit la HALDE. La chasse est lancée.

3 janvier 2009: le MRAP aux côtés du Hamas à Paris

Le samedi 3 janvier, plus de 20 000 personnes ont défilé à Paris contre le bombardement de Gaza par l’armée israélienne. Le massacre s’élevait, à cette date, à plus de 300 morts dont beaucoup de civils, et il n’a cessé de croître depuis. Cependant, une partie importante du cortège manifestait moins pour la paix et l’arrêt de la guerre que contre l’Etat d’Israël, les sionistes, les juifs, avec d’insupportables parallèles avec le nazisme. Le vrai vainqueur de la journée a été le Hamas, dont la lutte armée reçoit aussi le soutien inconditionnel des Indigènes de la République. En 2006, le MRAP avait annulé sa participation à la manifestation du 26 février à la mémoire d’Ilan Halimi, torturé par des sauvages, en protestation à la présence de De Villiers dans le cortège qui, d’ailleurs, en avait été chassé. Ce 3 janvier, le MRAP n’a pas jugé que ces organisations et individus gêneraient sa présence et promenait donc ses drapeaux dans le cortège.

15 septembre 2009: plainte du MRAP contre Sihem Habchi de Ni Putes Ni Soumises

Le fauve qui rongeait sa corde depuis des années a enfin libéré ses pulsions : le MRAP a déposé une plainte contre la présidente de Ni Putes Ni Soumises, coupable de douter de l’efficacité de l’organisation, autrefois antiraciste, dans la promotion de l’émancipation des femmes. Dans France Soir du 14 septembre 2009, Sihem Habchi déclare : « Quand je vois le MRAP (Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples), la LDH (Ligue des droits de l’homme), ou la Ligue de l’enseignement, tentés d’accepter l’excision comme une pratique culturelle, je prends conscience que ce ne sont pas ces gens-là qui vont m’aider à être libre. » L’occasion était trop belle pour, enfin, attaquer une organisation abhorrée par le magma de l’islam politique français et que les puritains musulmans écrivent « Ni **** Ni Soumises » dans les forums sur internet.

janvier 2010: le MRAP confond critique de l’islam et racisme

De plus en plus seul à croire en lui-même, le MRAP a tenté de se rappeler aux souvenirs des antiracistes en publiant début 2010 un document PDF intitulé Internet, enjeu de la lutte contre le racisme. Le document se présente comme une recension de sites internet racistes, tâche fort louable, mais le MRAP semble, dès le début, peu assuré de sa démarche : un préambule prévient que la méthode adoptée « a conduit à identifier aussi des sites contre lesquelles aucune accusation de racisme ne peut être lancée. » La stratégie est donc des plus crapuleuses : on juxtapose des sites clairement racistes et d’autres qui ne le sont pas afin de reporter sur ceux-ci la condamnation de ceux-là. C’est ainsi que la monumentale encyclopédie sur les origines de l’islam http://islam-documents.org figure dans le rapport du MRAP (page 56), non dans la catégorie des sites racistes mais dans celle des sites « islamophobes durs et mous, affichés et masqués ». Par cette classification, les inquisiteurs du MRAP le décrivent comme un des sites « susceptibles de favoriser le racisme contre l’ensemble des musulmans, du seul fait de leur appartenance, à des degrés divers, à cette religion. » Et on reste dans un flou malsain en découvrant que islam-documents.org est rangé dans une sous-catégorie fumeuse : « tous les sites mentionnés sous cette rubrique ne sont pas forcément racistes, mais la plupart sont au minimum racisants. » En résumé, un site pas raciste mais susceptible de favoriser le racisme, un site pas raciste mais racisant : les contorsions calomniatrices de ces champions de la sémantique sont dignes des prouesses les plus absconses des meilleurs théologiens qui tentent d’expliquer que, même avant l’invention de l’islam, Mahomet était déjà musulman. Une déception cependant : atheisme.org est absent de la liste des sites islamophobes. Très vexant.

Première version le 23 février 2005.

Actualisé le 26 mars 2006, le 22 avril 2009 et le 12 mars 2010

Voir enfin:

Antisémitisme éternel ou judéophobies multiples

Conclusion d’un article de Maxime Rodinson, prix 1995 de l’Union Rationaliste

in Peuple juif ou problème juif ?, 1979, repris aux Editions La découverte/Poche, numéro 23

A la mémoire de Waël Zu’ayter

[ancien chef du bureau romain de l’OLP, assassiné le 16 octobre 1972 par le MOSSAD ]

J’ai connu assez Waël pour être sûr qu’il adhérerait à mes conclusions et surtout qu’il les appliquerait tout aussi bien à ses compatriotes palestiniens et arabes, même si la lutte très dure où ils étaient engagés pouvait lui interdire de s’en désolidariser à tout moment.

Il faut poursuivre un travail acharné de démythification qui est une lutte. Les Juifs – j’ai écrit la même chose des musulmans – sont spécifiques, mais leur destinée a été forgée par l’action de facteurs qui ne sont nullement exceptionnels. Ils ont été persécutés comme beaucoup d’autres pour des raisons qui n’ont rien de métaphysique, mais qui se rattachent aux tristes ressorts sociaux de l’histoire humaine. C’est à ceux-ci que se rapporte l’hostilité qu’ils ont rencontrée sous ses formes les plus variées, des plus bénignes aux plus atroces. Ils ont réagi comme les autres individus et groupes avec les mêmes perceptions partiellement déformées et mythifiées qu’impose le type de conscience idéologique à tout homme et à toute communauté humaine. Ils peuvent commettre comme les autres de fautes ou des crimes, ils ne sauraient être toujours et partout innocents. Leurs qualités comme leurs défauts doivent être justiciables des mêmes règles de raisonnement ( quant à leur analyse ) et de jugement moral que les autres. On doit louer leurs qualités, leurs oeuvres intéressantes ou bénéfiques, on doit les défendre contre le dénigrement, les tracasseries, les persécutions. On doit critiquer leurs défauts, condamner les fautes et les crimes que certains d’entre eux peuvent commettre.

Comme je l’ai déjà noté, ces critiques, ces condamnations, les luttes qu’elles sont susceptibles d’entraîner peuvent avoir pour résultat, étant donné la déplorable tendance des idéologies humaines à une vision essentialiste, de développer aussi des effets néfastes. De la critique d’un Juif ou d’un groupe juif, certains peuvent tirer la conclusion à nouveau que l’essence du Juif est malfaisante. Mais si ce fait impose la prudence, l’honnêteté, des précautions constantes pour ne pas donner prise à la généralisation, il en est ainsi pour toutes les communautés. La critique des actes d’un Arabe ou d’un groupe d’Arabes peut entraîner ( et a en fait entraîné ) à un anti-arabisme total et sans nuances. L’ironie ou l’indignation à l’égard du maréchal Idi Amin Dada ou de l’empereur Bokassa Ier peuvent développer des complexes de dénigrement à l’égard de la masse des ethnies mélanodermes. Elles apportent une certaine aide à l’entreprise sud-africaine d’humiliation, d’assujettissement, d’oppression, de persécution des Noirs. Est-ce une raison pour s’abstenir, pour construire un tabou autour de tout un peuple, un groupe, un ensemble d’hommes, au risque – très grand lui aussi – de développer chez lui un complexe de supériorité dont l’expérience historique a montré ( et montre tous les jours ) le caractère terriblement malfaisant ?

Il faudrait renoncer à l’idée profondément enracinée dans la conscience idéologique des militants que toute action ( et les jugements sont des actions ) est univoque, ne peut aboutir qu’à une même catégorie de résultats, bons ou mauvais. Une action utile et nécessaire a, le plus souvent, aussi certaines conséquences nocives. L’inverse est également vrai. Cela devrait – en principe – être facile à comprendre pour les disciples de la pensée marxiste qui, à la suite de Hegel, mettait la contradiction au coeur de l’Etre. Mais, encore une fois en ce cas, les idéologies spontanément engendrées par les situations concrètes, par les nécessités de la lutte prévalent sur les principes théoriques auxquels on a adhéré idéalement. Argument de plus pour la sociologie marxiste d’ailleurs !

Il faut pourtant agir et la parole est une action. Ne pas agir aussi. Se taire, approuver, critique ou laisser critiquer, se joindre à des critiques, tout cela a également des conséquences. Une pause dans la critique des idéologies juives et judéophiles s’imposait lorsque se déchaînaient la propagande, puis les brimades, puis les persécutions et les massacres judéophobes. Actuellement, le danger semble moindre que ceux qu’encourage l’absence de critique, pour les Juifs sans doute en priorité. Ces idéologies ont entraîné ceux-ci sur les chemins de la déraison, dans une vision totalement fausse et nocive pour eux-mêmes des problèmes du Proche-Orient et souvent du monde en général, vers l’approbation moutonnière d’actes absurdes ou criminels, comme l’assassinat de Waël Zu’ayter par des terroristes d’Etat, vers un narcissisme ethnocentrique intense. Les conséquences d’un tel état d’esprit ont toujours été fatales aux peuples qui s’y sont complu. Il n’y a pas de raison qu’il en soit autrement dans ce cas-là.

Il faut revenir à quelque modestie, à quelque humilité, à quelque compréhension des autres, bref à la raison. Il est indispensable maintenant de dénoncer toute la pensée essentialiste apologétique juive. Il est facile d’en montrer le caractère fallacieux, comme il a été facile de démontrer rationnellement la vanité des essentialismes dénigrants judéophobes – ce qui ne les a pas découragés. Je ne veux pas nier le caractère très particulier de l’histoire juive, les qualités des penseurs et idéologues juifs de l’Antiquité qui, aidées immensément par les circonstances concrètes comme ne l’ont pas été celles des penseurs de Moab, d’Ammon, d’Edom ou de Dedan, ont acquis à leurs idées un succès aussi immense. On ne peut pas nier non plus les qualités de pensée de beaucoup de ceux qui leur ont succédé dans le judaïsme. Il faut admettre assurément que des Hébreux et des Juifs ont souvent atteint ( à côté de bien d’autres ) certains sommets de la pensée humaine, que leurs thèses étaient ou sont restées d’une certaine manière spécifiques et, en ce sens, uniques.

Mais la pensée juive antique et médiévale n’est pas tout entière située du côté de ce que nous avons appris à considérer comme le Bien. Des courants de pensée non moins hébraïques et juifs ont été étroits, barbares, fanatiques, d’un ethnocentrisme farouche. Si les Juifs ont été plus souvent persécutés que persécuteurs, cela ne vient pas de leurs qualités supérieures ( thèse dont on ne voit pas en quoi elle diffère des thèses habituellement appelées racistes ) mais du fait qu’ils ont été, pendant la plus grande partie de leur histoire, sans pouvoir. Les Etats juifs de l’Antiquité ont traité leurs voisins avec cette même barbarie ( commune à l’époque ) dont ceux-ci en usaient avec eux. Quand de rares Etats juifs ont surgi plus tard, ils ont repris des pratiques semblables. L’Etat juif d’Arabie du Sud sous Dhou Nowâs au VIe siècle a commis contre les chrétiens des atrocités qui firent une impression d’horreur sur les contemporains. Ne parlons pas de l’Etat d’Israël d’aujourd’hui. Quelque excuse qu’on veuille lui accorder, il faut une forte dose d’aveuglement idéologique pour ne pas reconnaître au strict minimum que sa conduite vis-à-vis des Palestiniens n’a pas été exemplaire.

Or toutes les théories dont il vient d’être question aboutissent pratiquement à déclarer les Juifs incapables de faire subir aux autres les maux dont ils ont été victimes. Encore un exemple entre mille. Une explication un moment à la mode de la judéophobie ( de l’  » antisémitisme  » ) a été que les antisémites appartenaient à un type caractérologique défini comme  » personnalité autoritaire « . On supposait en même temps implicitement que les Juifs eux-mêmes ne pouvaient être des  » personnalités autoritaires « .

Si sophistiquées que puissent être les théories en question, elles reposent sur la même base sentimentale, la même perception diffuse, la même sensibilité dont on comprend fort bien qu’elle soit exacerbée. Les Juifs, dénoncés pendant longtemps comme une vermine malfaisante par nature, massacrés par millions, ne peuvent souffrir qu’on vienne reprocher à certains d’entre eux quelque chose. Les judéophiles, émus par leurs souffrances, se sentant collectivement coupables d’y avoir contribué (au moins par la passivité massive des groupes auxquels ils appartenaient en Europe), ne peuvent supporter des critiques à ce peuple qui a beaucoup souffert. Derrière chaque critique, ils subodorent (et parfois à juste titre) les relents des judéophobies d’autrefois ou les germes de judéophobies nouvelles. Il serait rationnel d’examiner chaque critique pour sa valeur propre et de refuser toute généralisation essentialiste de type judéophobe. Mais c’est bien là qu’apparemment une attitude dont l’humanité dans sa masse est incapable. Au mythe de la culpabilité totale, elle ne sait opposer que le mythe de l’innocence totale.

Il est tout à fait nécessaire de remarquer que le même processus, très exactement, se fait jour chez les Arabes, les Palestiniens, les arabophiles et palestinophiles (entre autres). Non pas chez tous assurément (et certainement pas chez Waël Zu’ayter), mais chez beaucoup. Les souffrances des Palestiniens, la culpabilité à cet égard de Juifs sionistes ont entraîné certains à ne plus supporter qu’on parle des fautes, erreurs, crimes de certains Palestiniens ou Arabes non plus que des souffrances juives. Celles-ci, difficiles à mettre en doute absolument, ont été minimisées au maximum. De façon ridicule et odieuse, on discute le nombre de Juifs assassinés. On le réduit d’un million, de deux millions, de quelques millions! Comme si cette arithmétique macabre excusait l’énormité du crime !

On me permettra une anecdote personnelle. Sur le bruit de mon activité antisioniste, une jeune Autrichienne m’écrivit un jour une lettre me demandant de la documentation pour prouver que le nombre des victimes (parmi lesquelles se trouvaient des êtres qui m’étaient des plus chers) n’avait pas été si grand. Je lui répondis de la façon la plus sévère. Quelque temps après, elle m’envoya une seconde lettre quelque peu hystérique. Ainsi, me disait-elle, vous niez les crimes des sionistes à l’égard des Arabes et des Palestiniens, vous vous rangez avec eux. Et d’énumérer ces atrocités, ces crimes, ces fautes dont elle ignorait apparemment que j’avais moi-même dressé le tableau, quoique avec plus d’esprit critique et de mesure, au point de m’attirer une solide réputation d’antisémite juif. Découragé par cette incapacité (fort répandue) à comprendre que ceux qui infligeaient des torts aux autres pouvaient eux-mêmes en avoir subi, et de plus graves, je m’abstiens de répondre. Comment ne pas désespérer des capacités de lucidité de l’esprit humain quand de telles passions sont en jeu !

Il faut lutter pourtant, car les chances de la raison, si elles sont réduites normalement, peuvent se développer elles aussi à la faveur de circonstances prévisibles ou non. Il faut lutter car les conséquences des idéologies dénoncées ici s’avèrent chaque jour plus malfaisantes.

Notons seulement la plus nocive actuellement : l’aveuglement largement répandu chez les Juifs devant les conséquences du projet sioniste et de sa réalisation. Le sionisme a été un choix historique, inscrit depuis longtemps dans les faits, et il n’est plus question de remettre en cause le résultat auquel il est arrivé, la nation israélienne, même si ses fruits amers peuvent permettre de douter pour le moins de la sagesse dudit choix. Mais le refus obstiné de comprendre et de reconnaître que ses conséquences ont apporté à d’autres – les Palestiniens au premier chef – un désastre immotivé (comme le reconnaît maintenant le monde entier) est une erreur fatale.

Ce refus enfonce la masse des Juifs du monde dans une attitude d’isolement au milieu de la communauté internationale et des communautés nationales au sein desquelles ils sont insérés. Il les conduit à des alignements politiques contre nature à côté des forces les plus rétrogrades. Cela ne peut que scier les branches sur lesquelles ils sont assis, entraîner les conséquences pour eux-mêmes les plus fatales.

Au Proche-Orient même, ce refus a bloqué toutes les chances de dialogue avec les Palestiniens et les Arabes. Comme je l’ai écrit depuis longtemps, provoquant un déluge d’insultes et de menaces, on peut parler de tout avec les Arabes et même des conditions de la perpétuation dans la Palestine historique d’une ethnie nouvelle (israélienne de souche juive), dotée d’une structure politique propre, mais à condition de commencer par reconnaître le tort qui leur a été porté.

C’est ce refus, cette conviction du droit total, éternel, exclusif des Juifs à la terre de Palestine qui animent les comportements les plus suicidaires des dirigeants israéliens et d’une grande partie de la population qu’ils encadrent. Ainsi la fondation continuelle de nouvelles colonies juives sur les terres palestiniennes conquises en 1967, ce qui ne peut que provoquer l’inquiétude, le désespoir, des difficultés supplémentaires apportées aux négociations nécessaires. Ainsi le refus de négocier avec l’Organisation de libération de la Palestine, seule organisation capable d’entraîner l’acquiescement de la plus grande partie des Palestiniens à un compromis sur les revendications spontanées de ce peuple. Et cela sous le prétexte que cette organisation a été impliquée, partiellement, dans des opérations terroristes, alors qu’Israël n’a conquis son indépendance à l’égard du mandat britannique que par une série d’opérations de même nature !

Que l’esprit de Waël nous guide sur cette voie difficile ! Si difficile que beaucoup peuvent légitimement hésiter à s’y engager. Mais, encore une fois, si ce n’est nous, qui donc ? Et si ce n’est maintenant, quand donc ? Après le nouveau Massada que préparent avec obstination, par des chemins peut-être encore une fous temporairement et mortellement victorieux, les chefs que s’est donnés Israël ?


Antisémitisme: Debray enlève le bas (French ex-marxist revolutionary does his antisemitic coming out)

17 mai, 2010
Image result for Myriam j'enlève le basVous me disiez: « La grandeur de mon pays n’a pas de prix. Tout est bon qui la consomme. Et dans un monde où plus rien n’a de sens, ceux qui, comme nous, jeunes Allemands, ont la chance d’en trouver un au destin de leur nation doivent tout lui sacrifier. » Je vous aimais alors, mais c’est là que, déjà, je me séparais de vous. « Non, vous disais-je, je ne puis croire qu’il faille tout asservir au but que l’on poursuit. Il est des moyens qui ne s’excusent pas. Et je voudrais pouvoir aimer mon pays tout en aimant la justice. Je ne veux pas pour lui de n’importe quelle grandeur, fût-ce celle du sang et du mensonge. C’est en faisant vivre la justice que je veux le faire vivre. » Vous m’avez dit : « Allons, vous n’aimez pas votre pays ». Albert Camus (Lettres à un ami allemand, 1943)
Je voudrais seulement prévenir un malentendu. Lorsque l’auteur de ces lettres dit « vous », il ne veut pas dire « vous autres Allemands », mais « vous autres nazis ». Albert Camus (Lettres à un ami allemand, préface à l’édition italienne, 1943)
J’observe simplement un phénomène de translation, de transmission et de continuité. Cela étant, vous ne pouvez tout de même pas empêcher quelqu’un de s’attendrir de la disparition de sa langue. Il n’y a certes rien de catastrophique, il ne s’agit que d’une mutation; mais enfin, un «gallo-ricain» du troisième siècle peut éprouver quelque nostalgie à l’égard de son grand-père burgonde, même si une avance technique et culturelle est avérée (…) Je suis post-hégélien, comme tous les post-marxistes: hégélien par l’idée de la négation qui dépasse, de l’Aufheben –toute transmission est une Aufheben (en allemand: dépasser), une négation transformatrice. Le Soleil de l’histoire se lève à l’est et se couche à l’ouest. Naturellement, je ne pense pas que l’Etat prussien de 1840 marque le dernier terme de l’histoire! Toutefois, la catégorie conceptuelle de société civile subordonnée par l’Etat me plaît, j’y vois le lieu de la synthèse gouvernementale, animée par la rationalité. Chez Fukuyama, me déplaît cette prétention à dire: nous, capitalisme libéral, nous avons vaincu l’URSS, donc l’histoire est terminée! (…) « Tout advient par discorde et nécessité ». Le refus du mot d’Héraclite par les Etats-Unis m’apparaît en effet symptomatique du refus de la douleur, des larmes que tout un chacun éprouve du fait même de vivre. Ils troquent la fin du sacré contre l’épanouissement individuel, qui peut ressembler au dernier homme de Nietzsche. Demeure cependant un invariant hégélien: on ne se pose qu’en s’opposant –à ceci près qu’il faut éviter que l’opposition devienne extrême. Fort heureusement, pour l’instant, elle est symbolique, informationnelle, économique. Je ne crois pas que le glucide ait raison de tout, que le sacré puisse vaincre toutes les autres saveurs. (…) J’observe plutôt un tournant du synthétique à l’analytique, du social à l’individuel. La société des individus n’est plus incluse dans une totalité qui la dépasse, au profit de la recherche de l’intérêt de chacun, comme logique régulatrice du devenir. En un mot, c’est la civilisation du tout-à-l’ego. C’était ce que l’esprit jacobin que je suis entendait par tournant de droite. Mais il existe en effet un second sens, celui de résurrection identitaire, de retour de l’identitaire. (…) Je distingue deux courants ayant participé à la minoration de la philosophie française. D’abord, à partir des années 1940, on assiste à une germanisation de la philosophie française par influences husserlienne, heideggérienne, herméneutique et néo-hégélienne: se transmet un jargon calqué de l’allemand. Puis vient à partir des années 1960 une influence américaine: c’est le «linguistic turn». Cette philosophie du langage s’aggrave par la spécialisation extrême, ce que Comte tançait d’ « l’idiotie dispersive » –en cela, le positivisme critiquait l’empirisme comme culte du fait. C’est alors la fin d’une certaine culture française: Montaigne, Pascal, Descartes, Montesquieu, Valéry sont dénigrés comme penseurs parce que prosateurs. On les moque comme « philosophes continentaux » –dénigrement que j’avais déjà déploré dans Le pouvoir intellectuel en France. Quand on fait de la philosophie, de deux choses l’une: ou bien on fait un article philosophique savant, avec des notes, un jargon, une bibliographie, une lourdeur, une lenteur commandée par la patience du concept, et on n’est pas beaucoup lu, sinon par quelques collègues qui le plus souvent ne vous lisent pas. Ou bien on enlève les échafaudages, on ne jargonne pas, on se donne deux fois plus de mal –et on est deux fois moins récompensé. (…) L’historien Arnold Toynbee distinguait deux types de réponses des cultures dominées confrontées à un culture dominante. Soit on est hérodien, alors on peut passer un compromis –comme le Japon Meiji qui adopta la technique occidentale pour maintenir la culture nippone–, et on peut s’intégrer comme les musulmans progressistes, urbanisés qui peuplent le pourtour méditerranéen. Soit on est zélote: alors on se replie dans son désert et on livre combat avec son identité archaïque. L’islam semble déchiré entre ces deux voies, et ne me paraît pas porteur des ferments nécessaires d’une civilisation pour émerger. Il n’a ni la capacité technologique, ni littéraire, ni productive, ni cinématographique. Aussi ne constitue-t-il pas une menace à long-terme. Certes, la violence islamiste prend une ampleur démesurée par le truchement de la vidéo-sphère, mais elle ne saurait prévaloir à long terme. Nous devons cependant lui reconnaître une supériorité: l’acceptation de la mort… (…) le parallèle avec Mishima est intéressant. En fin de compte, le zélote, tout comme la forteresse, est suicidaire. Elle est néanmoins porteuse d’espoir, en cela qu’elle marque un repère nationaliste pour l’avenir… (…) Le cas de la Chine est très intéressant: c’est une civilisation suffisamment ancienne et massive pour pouvoir jouer à force égale avec l’Occident. Ils ont été très hérodiens au plan économique et industriel depuis Deng Xiaoping, avec cependant des poussées idéologiques de zélotisme pour maintenir une posture nationale-communiste. Le marxisme a été en cela une façon d’occidentaliser l’Orient, même si paradoxalement, l’Orient s’en est servi de résistance: en 1911, Lu Xun s’écriait: «A bas la médecine chinoise!» Pendant longtemps, les Chinois ont joué Marx contre Confucius. (…) La notion d’identité me gêne (…), car elle implique un état statique, limité, défini. Or s’il devait y avoir quelque chose comme une identité, il faudrait la comprendre comme processus, travail de soi sur soi –mais à partir d’un héritage qui limite les capacités heuristiques de ce travail de soi sur soi. Je préfère le terme de «personnalité». (…) [Mai 68] est un oubli fâcheux. Mai 68 a été un mouvement d’américanisation accélérée, qui a promu la société civile contre l’Etat, la jouissance contre l’institution. Une grande poussée californienne qui s’est faite, comme d’habitude, sous le drapeau rouge: pour tourner à droite, il faut mettre le clignotant à gauche. C’est à partir de là que nous nous sommes acclimatés aux métiers de la communication et du marketing qu’occupent à merveille les soixante-huitards. (…) Jugeons sur pièces (…) et laissons le temps faire son ouvrage! Il est certain qu’Emmanuel Macron constitue une personnalité contradictoire et donc, à ce titre, fort intéressante. Régis Debray
Changez les noms. Mettez ici à la place d’Itzhak Shamir et de Menahem Begin, anciens terroristes promus chefs de gouvernement, quelques noms de Palestiniens emprisonnés ou pourchassés, et vous ne perdrez pas tout espoir de voir un jour la paix. Régis Debray
J’ai trouvé des minorités chrétiennes assaillies par la violence, par l’exode, la dénatalité, le chômage. Entre l’étau israélien et l’hostilité islamique, ils sont suspects pour tout le monde. L’Occident les lâche : trop arabes pour la droite et trop chrétiens pour la gauche. Ce sont pourtant eux qui ont modernisé le monde arabe. Au Xe siècle, ils ont traduit en arabe la culture grecque et au XXe, ils ont été à la pointe de la laïcisation. Ils ont joué un peu le même rôle que les Juifs en Occident au XIXe et subissent un antichristianisme qui rappelle l’antisémitisme d’antan. Et l’invasion américaine en Irak a empiré la donne, en provoquant l’exode massif des chrétiens assimilés à une cinquième colonne. M. Bush a pour ainsi dire islamisé à mort toute la région. (…) Il est grotesque et contre-productif de couper les ponts avec ces forces-là. Nous entretenons leur expansion. Les Américains bien sûr, mais aussi les Européens qui se cachent derrière eux. La religion prend la relève d’une faillite des mouvements laïcs, à laquelle nous avons contribué. (…) Je suis partagé entre mon admiration éthico-intellectuelle pour un formidable exploit de modernité laïque et suis rebuté par la remontée d’un nationalisme théologique qui fait revenir au premier plan l’archaïque et le tribal. Quand je vois des colons, francophones ou américains, arborer devant le mur des Lamentations I am a superjew et faire les fiers-à-bras en tee-shirt devant les Arabes, je suis consterné. (…) L’Europe paie largement l’Autorité palestinienne et ses 150 000 fonctionnaires. Elle finance aussi les infrastructures des Territoires, routes, écoles, hôpitaux. Israël les démolit régulièrement. L’Europe paie et se tait ! Elle aurait pu conditionner son aide à l’Autorité, qui soulage l’occupant, au respect des accords et du calendrier en Cisjordanie, où la colonisation continue de plus belle. L’Europe s’offre une bonne conscience avec de l’humanitaire. Pourtant, sortir de sa passivité serait servir les intérêts à long terme d’Israël. Mais l’Europe ne peut pas se distinguer de l’Amérique pour des raisons historiques : elle craint de se faire taxer d’antisémitisme. Régis Debray (2009)
Cet essentialisme culturel ne me dit rien qui vaille. (…) je le trouve moralement dangereux: mine de rien, il réinstalle Israël au cœur d’une toile d’araignée d’où, armé de ses trois armes absolues – la Bombe, la Bible et l’Holocauste –, il manipulerait le monde. Elie Barnavi (Réponse à Régis Debray)
Tout ce que vous diagnostiquez du conflit israélo-palestinien est vrai, m’a-t-on répondu en substance, mais en France il n’est pas possible de dire publiquement ce que vous écrivez. Le déni de réalité, les faux-fuyants, la pénombre règnent, dans notre pays, autour de l’Israël d’aujourd’hui. Le jour où l’on m’a fait cette réponse, je me suis promis d’écrire un autre livre, engagé, celui-là, simplement pour me mettre en accord avec moi-même, avec ce que j’ai vu là-bas. (…) Abraham le prophète a des disciples, Jacob le patriarche a des descendants. Tout est là (…) Je refuse la supposée illégitimité des goys à aborder ces questions-là. Israël se présente comme le champion de l’Occident au Proche-Orient : en tant qu’Occidental, j’ai le droit de dire à mon soi-disant champion ce que m’inspirent ses pratiques. Et puis je suis homme, et rien de ce qui est humain ne m’est étranger. Au fond, je me suis débarrassé d’un pavé sur la langue. Je ne voulais pas crever sans l’avoir fait. (…) Devant ces check- points où se presse à l’aube un bétail humain infiniment patient, infiniment soumis malgré l’exaspération, j’ai eu honte. Il y a deux Israël, et je ne désespère pas de voir l’un prendre le dessus sur l’autre. Alors oui, je plonge dans la fosse, je quitte mon dégagement, je fais l’intellectuel, tant pis pour moi, par acquit de conscience. (…) Oui, Israël est le peuple de la transmission, de la mémoire. Or la transmission suppose de se mettre à part, de se démarquer, elle recèle une dose de repli sur soi, une possibilité d’autisme et de narcissisme : voilà sans doute pourquoi la dialectique israélienne, à la fois inquiétante et admirable, m’ébranle tant. J’avoue mon ambivalence, mais je demande simplement la liberté de juger et de lever un certain nombre d’inhibitions. (…) Si les synagogues déploient le drapeau et battent tambour, comment veux-tu que le Maghrébin de Barbès prenne au sérieux les appels à ne pas confondre les juifs de France et l’Etat d’Israël ? Régis Debray
Tout cela pourrait être dit plus simplement et, en toute hypothèse, plus brièvement. La société israélienne souffre d’une déficience immunitaire politique. Cette maladie n’est pas apparue avec Netanyahou et Liebermann; elle prend ses racines dans la désastreuse faillite de Camp David II et dans la deuxième Intifada. (…) En Israël, le sionisme n’est pas une idéologie. Comme projet global de renaissance nationale, il est mort et enterré. Aujourd’hui, il n’est plus qu’un slogan politique ou un autre mot pour désigner le patriotisme. Aviad Kleinberg (historien israélien, Le Point, 13. 05. 10)
Debray (…) multiplie les pirouettes dialectiques (…) ce procédé lui permet en outre d’affirmer une chose puis d’apporter un bémol ou un contrepoint et, donc, de se mettre à couvert. Comme s’il avait peur. Dans ses « Lettres à un ami allemand », Camus est très sévère, mais il ne joue pas à dire oui et non en même temps. Et ça a une autre allure. Sur le fond, Debray est totalement dans l’air du temps, en phase complète avec la doxa, avec les lieux communs anti-israéliens qu’affectionnent les médias et les bons esprits, et il joue les mousquetaires. (…) Je pourrais évidemment reprendre à mon compte une partie de ses propos. Mais c’est précisément cet entrelacement de vérités et d’erreurs qui fait le caractère pervers du livre. A l’arrivée, je ne retrouve rien, sous sa plume, des Israéliens et de l’Israël que je connais. Non seulement il n’aime pas particulièrement Israël, ce qui est son droit, mais il n’y comprend rien, ce qui est plus fâcheux dès lors qu’il se pique d’écrire sur le sujet. Claude Lanzmann

A découvrir vite dans son « teasing » du Point …

Le 19 mai, Debray enlève le bas!

Issu d’une lutte de décolonisation, symbole du colonialisme ?, « Etat colonial », coloniser, exproprier, déraciner, bétail humain, maisons palestiniennes détruites, Palestiniens détenus, barrages, vexations et brutalités gratuites, loi du retour permettant à un coreligionnaire étranger tombé de la planète Mars, New York ou Odessa de traiter l’autochtone en étranger, fierté retrouvée, dégradation, morcellement méthodique du voisin, « réprimer, faire peur et humilier », 43 % des Palestiniens au-dessous du seuil de pauvreté), guerre coloniale vieille école, mousqueton et sagaie, bombardier et molotov, dont enfants et femmes, barbare avec les faibles, dignitaires de la communauté pa assez gallicans, singularité d’existence, supériorité d’espèce, rue juive aveuglée par la Shoah, talismans rhétoriques, fausses analogies, présent psychotique, abus de mémoire, tellement victimes que plus responsables, peur qui fait de plus en plus peur aux voisins, hantises de survie, tradition juive qui déborde et dépasse le fait culturel israélien né qu’au dernier quart du XIXe siècle, diplomatie calibrée pour la vidéosphère, tempère le bulldozer par la flûte enchantée. Quand on a saisi qu’une fausse impression répandue est un fait vrai qui dispense d’aller au fait, on ne peut plus parler de rideau de fumée parce que c’est la chose même qui part en fumée. Ainsi le « processus de paix », formule géniale. C’est le processus qui compte, non son résultat. L’annonce et le commentaire, le bruit suscité, l’interminable clapotis d’éditoriaux, chroniques, colloques, et non son application matérielle et concrète, colons et anticolons, ambiguïté, ambivalence., « Etat juif et démocratique, spécialité, esprit maison , tantôt Job tantôt Josué, Hamlet un soir et Siegfried au matin …

Quelle meilleure controverse pour lancer un livre et relancer une carrière un peu flageolante?

Après les coups de sang éditoriaux annuels contre les m’as-tu-vu du Festival d’Avignon, l’obscénité démocratique, Venise, les Lumières, la dictature du jeunisme, les dérives de la presse écrite, les intellectuels, la religion…

Après les petits coups de main occasionnels à ses compères en fausses écritures …

Voici, de l’ex-guevariste et sherpa mitterrandien revenu de tout (enlèvement du nazi Klaus Barbie compris?) et dénonciateur patenté de la médiocrité des autres,… le contre Israël (créneau ô combien porteur)!

Avec tous les mots et les allusions (lettrées ou bibliques) qu’il faut distillés comme il se doit dans l’actuelle livraison du Point (il manque « apartheid », mais il doit bien être quelque part dans le reste du bouquin) …

Et naturellement les points d’interrogation ou les guillemets de rigueur (on vous dit « colonialisme »?, pas colonialisme !) …

Et surtout, derrière les appels du pied et les clins d’œil compréhensifs à nos pauvres Maghrébins, les cautions qu’il faut (le « refus de la novlangue, « l’ami juif ») …

Bien sûr, alors que « l’icône noire du terrorisme préislamiste » (dixit Le Point) « fait l’évènement à Cannes » avec une série sur Canal + et un film (sans compter l’interview « exclusif » du même numéro du Point), il se trouvera toujours des esprits chagrins pour s’étonner de l’absence des mots qui fâchent comme « irrédentisme arabe« , « terrorisme » ou « jihad » …

La charge de Régis Debray contre Israël
Violaine de Montclos
Le Point
13 mai 2010

Brûlot. Dans « A un ami israélien », à paraître le 19 mai chez Flammarion, l’écrivain dénonce la politique de l’Etat hébreu. Polémique en vue.

Il attend les coups. Il sait d’avance à quelles suspicions, à quels anathèmes l’expose la publication de ce brûlot qui va sans doute clairsemer les rangs de ses amitiés. Le destinataire de cette lettre « A un ami israélien », Elie Barnavi (qui répond à la fin du livre), historien et ancien ambassadeur d’Israël en France, lui a pleinement conservé la sienne. Mais on a semble-t-il là-bas, en Israël, une liberté de parole et de contestation sur le destin de l’Etat juif que l’on n’a pas de ce côté-ci de la Méditerranée.

Envoyé au Proche-Orient par le président Chirac pour y sonder les coexistences religieuses, Debray transforme en 2008 son « rapport » présidentiel – l’hôte de l’Elysée ayant changé – en un bel ouvrage : « Un candide en Terre sainte » (Gallimard, repris en « Folio »), ou les vagabondages d’un laïque lettré sur les chemins entrelacés des religions du Livre. Il remet tout de même aux autorités une note diplomatique… qui sera balayée d’un revers courtois de la main.«  » Tout ce que vous diagnostiquez du conflit israélo-palestinien est vrai , m’a-t-on répondu en substance,mais en France il n’est pas possible de dire publiquement ce que vous écrivez. »Le déni de réalité, les faux-fuyants, la pénombre règnent, dans notre pays, autour de l’Israël d’aujourd’hui. Le jour où l’on m’a fait cette réponse, je me suis promis d’écrire un autre livre, engagé, celui-là, simplement pour me mettre en accord avec moi-même, avec ce que j’ai vu là-bas », dit-il.

Et il n’a pas retenu sa plume. Substituant les termes qu’il croit justes aux euphémismes de la « novlangue » diplomatique : « boucler une population » plutôt qu’« évacuer un territoire »,« peine de mort » plutôt qu’« exécution judiciaire »,« mur » plutôt que « clôture de sécurité ». Exhortant d’une prose grondante, érudite et lumineuse l’Israël d’Abraham à prendre le pas sur celui, aujourd’hui triomphant, de Jacob.« Abraham le prophète a des disciples, Jacob le patriarche a des descendants. Tout est là. » S’aventurant enfin en zone interdite, celle de la mémoire de l’Holocauste, dont la sacralisation pénitentielle aveuglerait l’Occident sur le conflit colonisateur que mène, ici et maintenant, Israël. Les mots sont mille fois soupesés mais les choses sont dites, et l’on va sursauter.

Il devine les attaques, le procès en illégitimité que certains instruiront sans doute. Au nom de quoi, au nom de qui Debray tance-t-il, de nos rives pacifiées, un peuple dont il n’est pas et qui se vit aujourd’hui comme un peuple en guerre ?« Je refuse la supposée illégitimité des goys à aborder ces questions-là. Israël se présente comme le champion de l’Occident au Proche-Orient : en tant qu’Occidental, j’ai le droit de dire à mon soi-disant champion ce que m’inspirent ses pratiques. Et puis je suis homme, et rien de ce qui est humain ne m’est étranger. Au fond, je me suis débarrassé d’un pavé sur la langue. Je ne voulais pas crever sans l’avoir fait. » La phrase est grave, mais Debray n’a pas le masque ombrageux et les accents grandioses qu’on lui connaît parfois. Il a le sourire de celui qui vient, après tant d’années à l’observer de loin, d’entrer à nouveau dans la mêlée.

« J’ai eu honte ». Drapé dans la légende de ses vies successives – Debray le guevariste emprisonné dans les geôles boliviennes, Debray l’ex-sherpa mitterrandien désabusé du pouvoir -, le Commandeur avait fini par se pétrifier dans la posture distante de l’homme revenu de tout. Décryptant de son regard de biais notre société de l’image et les innombrables dégoûts que celle-ci lui inspire. Livrant avec une régularité de métronome de brillants « dégagements » sur le monde tel qu’il va. Une intelligence ample, parfois prise en défaut de paradoxe, jamais d’érudition. Une prose irradiante, dont la sophistication agace certains de ses contempteurs, mais qui saisit le réel comme une plasticienne. Et en dénonce infatigablement la médiocrité. Sauf que ses coups de sang éditoriaux publiés presque chaque année « contre » – contre les m’as-tu-vu du Festival d’Avignon, contre l’obscénité démocratique, contre Venise, contre les Lumières, contre la dictature du jeunisme, contre les dérives de la presse écrite, contre les intellectuels – ont tout de même fini par lui façonner un encombrant double médiatique qui distribue d’un peu trop loin les bons et les mauvais points.« On a fait de moi un bougon, un Alceste. J’ai sans doute ma part de responsabilité dans la construction de ce personnage, mais il est un peu étouffant. » Le voilà qui respire enfin. Avec ce livre-là, Debray quitte son rocher : le médiologue qui préfère d’ordinaire le décryptage aux tentatives illusoires d’influencer le cours des choses s’avance cette fois en intellectuel, au sens littéral.« Devant ces check- points où se presse à l’aube un bétail humain infiniment patient, infiniment soumis malgré l’exaspération, j’ai eu honte. Il y a deux Israël, et je ne désespère pas de voir l’un prendre le dessus sur l’autre. Alors oui, je plonge dans la fosse, je quitte mon dégagement, je fais l’intellectuel, tant pis pour moi, par acquit de conscience. »

Il y a évidemment une forme de paradoxe à voir ce chantre du réenchantement du monde, cet apôtre de la transmission, dénoncer les dérives d’un Etat qui symbolise justement une victoire, improbable et magnifique, de l’héritage transmis. Israël ne réalise-t-il pas, en maintenant un fil millénaire, en inscrivant chacun de ses citoyens dans la continuité d’un « nous » culturel et religieux, ce que Debray appelle depuis toujours de ses voeux ?« Oui, Israël est le peuple de la transmission, de la mémoire. Or la transmission suppose de se mettre à part, de se démarquer, elle recèle une dose de repli sur soi, une possibilité d’autisme et de narcissisme : voilà sans doute pourquoi la dialectique israélienne, à la fois inquiétante et admirable, m’ébranle tant. J’avoue mon ambivalence, mais je demande simplement la liberté de juger et de lever un certain nombre d’inhibitions. Je sais qu’on va me tomber dessus, mais il y a quand même un privilège à l’âge : cela m’est indifférent. »

Extraits :

De l’Etat colonial

« Israël, issu d’une lutte de décolonisation, symbole du colonialisme ? (…) Le hic n’est pas là. Il est qu’Israël n’a cessé, depuis, d’enfoncer le fer dans la plaie en y jetant chaque jour du sel, en rendant insupportable l’inévitable. Il est que l’« Etat colonial » n’a pas cessé de coloniser, d’exproprier et de déraciner. Dix-huit mille maisons palestiniennes détruites. Sept cent cinquante mille Palestiniens, depuis 1967, arrêtés à un moment ou un autre. Onze mille détenus pour l’heure. Cinq cents à six cents barrages en Cisjordanie, lieux de vexations et de brutalités gratuites. En adoptant une loi du retour permettant à un coreligionnaire étranger tombé de la planète Mars, New York ou Odessa de traiter l’autochtone en étranger, lequel doit lui mendier ensuite une autorisation pour accéder à son champ et voir sécher ses oliviers. Il n’était pas écrit que la fierté retrouvée d’un peuple signifierait un jour la dégradation, le morcellement méthodique du voisin ni que « réprimer, faire peur et humilier » puisse devenir une consigne. Il n’était pas dit que passer pour les uns de la survie à la vie en condamnerait des centaines de milliers d’autres, musulmans et chrétiens, à faire le chemin inverse (43 % des Palestiniens vivent au-dessous du seuil de pauvreté).
Dans une guerre coloniale vieille école, entre le mousqueton et la sagaie, le bombardier et le molotov, le napalm et le plastic, le ratio des pertes entre l’armée régulière et les irréguliers est en général à chaque cran de un à dix. Vous l’avez fait passer de un à cent. Sans coup férir. Impeccable. Mille quatre cent cinquante Palestiniens tués, dont quatre cent dix enfants et cent quatre femmes, contre treize Israéliens, d’après les chiffres de l’Unicef.

Si la barbarie affecte l’ensemble du monde, par quel miracle les victimes de la plus grande des barbaries, et leurs descendants, y auraient-ils échappé ? A force de se répéter que pour faire la paix il faut de la force, ils se sont pliés à cette règle morne et jamais fatiguée qui veut que l’on soit barbare avec les faibles.

Aux dignitaires de la communauté

C’est une revendication élémentaire que les juifs de la diaspora ne paient pas les pots cassés, ici, du combat que vous menez là-bas. La distinction devrait aller de soi. Mais n’est-ce pas aux dignitaires de la communauté qu’il faudrait la rappeler ? Ne pourraient-ils se montrer quelque peu gallicans ? La communion avec Rome ne conduit pas l’Eglise de France à prendre fait et cause pour M. Berlusconi. Et le recteur de la mosquée de Paris ne descend pas sur les Champs-Élysées quand triomphe l’équipe de foot algérienne. Voir le grand rabbin de France manifester dans la rue, sous le drapeau bleu et blanc, devant l’ambassade d’Israël, son appui à l’entrée de vos chars dans Gaza froisse les règles et l’instinct de laïcité. Enrégimenter le bon Dieu dans des combats par nature douteux est chose déconseillée en République. La religion, soit. Le nationalisme, hélas, même s’il déshonore le patriotisme. Une singularité d’existence n’est pas une supériorité d’espèce. Mais la capucinade, halte-là. Question de principe. Et pour tes frères, de prudence. Si les synagogues déploient le drapeau et battent tambour, comment veux-tu que le Maghrébin de Barbès prenne au sérieux les appels à ne pas confondre les juifs de France et l’Etat d’Israël ?

De la mémoire

La mémoire a ses assassins. Elle a aussi ses envoûtés. Personne ne placera sur le même plan les pathologies négationnistes et les intoxications mémorielles. Un méchant délire et une mauvaise habitude. La tragédie du Proche-Orient, c’est que la rue arabe est aveugle à la Shoah, tandis que la rue juive – la nôtre aussi – est aveuglée par la Shoah.

La fixation hypnotique sur les traces et cicatrices d’un passé traumatisant, qui permet d’exorciser l’actualité avec toutes sortes de talismans rhétoriques et de fausses analogies, ne fabrique pas seulement le présent psychotique qui désole un Avraham Burg (1). L’abus de mémoire ne permet plus de regarder l’histoire en face, et d’y faire face,hic et nunc. Tellement victimes que plus responsables. Pour nous, Européens, le danger est autre : tellement pénitents que distraits.

1. « Vaincre Hitler. Pour un judaïsme plus humaniste et universaliste », d’Avraham Burg (Fayard, 2008).

« Il n’est de mémoire que sur fond d’oubli, cet oubli menaçant et pourtant nécessaire », écrit Vidal-Naquet (2). Le bon usage du nécessaire doit admettre le jour, inéluctable, où il passera du psychique au culturel, de l’agenda à la chronologie. Des droits sur nous ? Peut-être. Mais votre droit de vivre dans l’indépendance, ce n’est pas de la Shoah que vous le tirez, mais d’une décision majoritaire de l’Assemblée des nations. La création de l’Etat d’Israël est la culmination d’une odyssée qui n’a pas commencé en 1942. Le génocide a hâté mais non déclenché cette naissance. Il a facilité son acceptation internationale, il n’en est pas à l’origine. La déclaration Balfour sur le foyer national juif date de 1917. La Shoah n’a pas fondé l’Etat. Elle fonde votre peur, qui fait de plus en plus peur à vos voisins : deux hantises de survie s’alimentent l’une l’autre.

Désacralisation n’est pas profanation. La déconsécration de la Shoah, que l’on peut retarder mais non empêcher, ne facilitera pas, bien au contraire, sa réécriture ou son escamotage. Elle rattachera la catastrophe à une longue enfilade, trois millénaires. Libérant l’horizon pour d’autres points de repère, d’autres racines, plus anciennes, plus profondes. La tradition juive, tout ce que les juifs ont construit, pensé, écrit pendant vingt-cinq siècles, dans toutes les langues, déborde et dépasse le fait culturel israélien, dont l’idée n’est née qu’au dernier quart du XIXe siècle.

Une diplomatie calibrée pour la vidéosphère

Sans vouloir te flagorner [NDLR : il s’adresse à Elie Barnavi], vue avec un peu de recul et sur la durée, votre diplomatie ou votre communication – c’est devenu synonyme – me paraît proche du chef-d’oeuvre. (…) Vous avez compris qu’en vidéosphère, ce n’est pas Billancourt mais CNN et le New York Times qu’il ne faut pas désespérer. A l’ogre médiatique vos dirigeants donnent, tous les six mois, une « date butoir », un « nouveau départ », un énième « plan de paix » à gloser et à déglutir. La diplomatie postmoderne, comme la peinture pour Léonard de Vinci,è cosa mentale. La vôtre tempère le bulldozer par la flûte enchantée. Quand on a saisi qu’une fausse impression répandue est un fait vrai qui dispense d’aller au fait, on ne peut plus parler de rideau de fumée parce que c’est la chose même qui part en fumée. Ainsi le « processus de paix », formule géniale. C’est le processus qui compte, non son résultat. L’annonce et le commentaire, le bruit suscité, l’interminable clapotis d’éditoriaux, chroniques, colloques, et non son application matérielle et concrète.

Les deux Israël

Il y a deux Israël. Sans doute plus mais au moins deux. Depuis toujours. Le royaume d’Israël, au nord, et celui de Juda, au sud, réunis en un seul par David, légendaire et courte idylle. Il y a aujourd’hui, même si le second déborde sur le premier, Tel-Aviv et Jérusalem. Laïques et religieux. Colons et anticolons. Rabin et l’assassin de Rabin. L’Israël généalogique et l’Israël vocationnel. Les deux s’enlacent et se combattent. C’est une étreinte et c’est une lutte. Jacob avec l’Ange, sur le Yabboq. Il n’y a pas de raison pour que ce combat finisse; ni votre ambiguïté; ni notre ambivalence. « Un Etat juif et démocratique… » Un casse-tête que ce et. Un cercle carré pour le goy, un exploit possible pour l’élu ? Tout homme est deux hommes, mais ce face-à-face, ce divorce intime, c’est, si tu me permets, votre spécialité. Votre esprit maison peut être tantôt Job tantôt Josué. Hamlet un soir et Siegfried au matin. (…)

Vous marchez sur vos deux pieds, me diras-tu. Vos amis, eux, ne savent plus trop sur quel pied danser. »

« A un ami israélien », de Régis Debray (Café Voltaire, Flammarion, 160 pages, 12 E). Parution le 19 mai.

Voir aussi:

« Debray ne comprend rien à Israël »

Le Point

13/05/201

 Propos recueillis par Elisabeth Lévy

Le Point : Vous avez accepté – sans enthousiasme excessif – de lire le texte adressé par Régis Debray « à un ami israélien ». Il vous a énervé ?

Claude Lanzmann : Je ne sais pas si énervé est le mot juste, il m’a surtout ennuyé. Debray est à l’acmé de ses tics : il multiplie les pirouettes dialectiques que je qualifierai, pour ma part, de formules. Il écrit par formules et chacune de ses formules, au lieu de faire progresser la pensée, la bloque. On dirait qu’il a besoin de se prouver à chaque phrase qu’il est intelligent, et cela donne des puérilités de chansonnier. On en trouve cent exemples dans son livre. Mais ce procédé lui permet en outre d’affirmer une chose puis d’apporter un bémol ou un contrepoint et, donc, de se mettre à couvert. Comme s’il avait peur. Dans ses « Lettres à un ami allemand », Camus est très sévère, mais il ne joue pas à dire oui et non en même temps. Et ça a une autre allure. Sur le fond, Debray est totalement dans l’air du temps, en phase complète avec la doxa, avec les lieux communs anti-israéliens qu’affectionnent les médias et les bons esprits, et il joue les mousquetaires. Cela n’est pas nouveau : il y a dans sa détestation d’Israël une constance qui l’empêche de voir juste. Cela étant, cela m’attriste car je le connais depuis très longtemps. J’ai publié son premier article dans Les Temps modernes : comme il revenait d’Amérique latine, il était truffé d’espagnolismes et je l’ai récrit : il n’y avait pas toutes ces formules.

S’adresse-t-il à un ami israélien ou à ses compatriotes juifs ?

Sur la quatrième de couverture, il se présente lui-même comme un gentil qui aurait, de ce fait, les coudées plus franches pour dire la vérité. Un gentil, c’est un non-juif. Debray ne parle pas aux Israéliens, il parle aux juifs, et pas à n’importe quels juifs : à ceux qui se réclament du défunt camp de la paix. En somme à ceux qui pensent comme lui.

Vous ne pouvez pas tout récuser en bloc. Ses observations ne contiennent-elles selon vous aucune vérité ?

Je pourrais évidemment reprendre à mon compte une partie de ses propos. Mais c’est précisément cet entrelacement de vérités et d’erreurs qui fait le caractère pervers du livre. A l’arrivée, je ne retrouve rien, sous sa plume, des Israéliens et de l’Israël que je connais. Non seulement il n’aime pas particulièrement Israël, ce qui est son droit, mais il n’y comprend rien, ce qui est plus fâcheux dès lors qu’il se pique d’écrire sur le sujet.

Pour lui, Israël est né d’un crime fondateur mais, dit-il, c’est le cas de tous les Etats. Peut-être est-ce une pirouette, mais est-ce faux pour autant ?

Si crime originel il y a, il faut le situer dans son contexte historique. Tout d’abord, le conflit entre juifs et Arabes de Palestine n’a pas commencé en 1948 – pensez aux massacres de Hébron en 1929. Surtout, quand il évoque la naissance d’Israël, Debray passe sous silence le refus arabe du plan de partage de l’Onu, l’entrée en guerre immédiate de cinq pays arabes. Alors, peut-être y avait-il, comme il l’écrit, 60 000 hommes du côté israélien contre 40 000 du côté arabe (d’où tient-il cela ? quelles sont ses sources ? il ne les indique jamais). Mais il oublie qu’une partie de ceux qui combattaient sous la bannière de l’Etat juif étaient des volontaires européens qui savaient à peine se servir d’un fusil ou des survivants qui n’étaient pas encore sortis de leur cauchemar. Certes, les Israéliens n’ont pas été des anges, mais on ne peut pas tout simplifier. De même, lorsqu’il évoque les milliers de Palestiniens détenus en Israël, il se garde de rappeler que les Israéliens les libèrent par centaines pour récupérer un seul homme kidnappé, voire un cadavre. Mais les Palestiniens ne rendent pas leurs prisonniers.

Sans doute partagerez-vous au moins l’inquiétude de Debray – et de Barnavi – sur le poids croissant des religieux dans la politique israélienne ?

D’abord, on exagère beaucoup l’influence des religieux, même si elle est réelle. La majorité des Israéliens se veut encore laïque, mais elle est tolérante : j’ai toujours été frappé non pas par l’antagonisme entre ces deux mondes, mais par leur capacité à coexister de façon plutôt civilisée – ce qu’on appelle le statu quo. Par ailleurs, je ne comprends pas pourquoi Debray, qui tire de sa fréquentation des dignitaires chrétiens ou musulmans tant d’enseignements, montre aussi peu d’empathie pour le monde religieux juif. Jusqu’à la création de l’Etat, c’est la religion qui a préservé l’existence juive. De plus, de quels religieux parle-t-on ? Des ultra-orthodoxes qui considèrent le sionisme comme une hérésie, de ces soldats qui, sur le canal de Suez, refusaient de porter le casque parce que, disaient-ils, c’est la kippa qui les protégeait ? Il subsiste chez beaucoup de juifs une dimension mystique que Debray ne voit pas ou n’aime pas et pour laquelle j’ai une forme de tendresse.

Vous savez bien qu’il s’agit de tout autre chose. Après 1967 et surtout après 1977 et la victoire du Likoud allié aux nationaux-religieux, la colonisation de la Cisjordanie et de Gaza a été menée sous la bannière divine.

Les kibboutz aussi, c’était de la colonisation. Le problème, comme l’observe Debray, est qu’Israël n’a pas de frontières. Mais ce flottement géographique ne peut être imputé au seul Israël, l’irrédentisme arabe y a une grande part. De plus, les Israéliens n’ont cessé de rendre des territoires. Et personne ne songe aujourd’hui à construire de nouvelles colonies. Seulement, les gens qui vivent dans celles qui existent font des enfants. Vous ne pouvez pas les empêcher de construire de nouveaux logements, d’ailleurs même les Américains y ont renoncé.

Admettez que, pour nos esprits laïques, il n’est pas si simple de comprendre cette religion qui est aussi un peuple, et encore moins cet Etat qui se veut juif et démocratique. Quand Debray dit que l’Etat des juifs est devenu l’Etat juif, est-il encore dans l’erreur ?

Israël a, dès sa naissance, été un Etat juif, mais il n’a jamais été l’Etat des seuls juifs. Et Ben Gourion, tout athée qu’il était, a voulu que ce soit un Etat juif parce qu’il savait que la religion en serait non la loi, mais le ciment.

En tout cas, la situation semble aujourd’hui bloquée. Quel est votre diagnostic ?

On ne résoudra pas cette guerre de cent ans avec des slogans simples ni en ironisant sur le processus permanent et la paix qui ne vient jamais. Elie Barnavi espère que le salut viendra de Washington. Je trouve cette position étonnante. Aucun Américain n’a versé une goutte de sang pour Israël et c’est très bien comme ça. Mais à quoi aurait-il servi de créer un Etat juif pour remettre son destin entre les mains de l’Amérique ?

En attendant, en plus de soixante ans, Israël s’est normalisé et, par voie de conséquence, a commis des fautes et parfois des crimes.

Tant que la menace de guerre ou de mort violente est omniprésente, la normalisation est très relative. Debray ricane parce que les Israéliens ne parlent pas de « mur de séparation » mais de « clôture de sécurité ». Qu’il le veuille ou pas, c’est une clôture de sécurité et sa construction a fait cesser les attentats. Mais Israël n’est pas, ne sera peut-être jamais, un pays très normal.

Peut-on disculper l’Israélien d’aujourd’hui au nom des souffrances du rescapé d’hier ou, comme l’écrit Debray, « superposer le rescapé de 1945 au Robocop de 2010 » ?

Robocop ? De qui parle-t-il ? Des jeunes gens qui risquent leur vie pour défendre leur pays entouré d’ennemis ? Du fils de David Grossman, Uri, mort à 28 ans le dernier jour de la guerre contre le Hezbollah ? Dira-t-il à Grossman que son fils était un Robocop ? Que sait Debray de l’armée israélienne, que peut-il comprendre de la vie de ces familles qui, durant la période des attentats-suicides, empêchaient leurs enfants de fréquenter les mêmes cafés pour ne pas risquer d’en perdre plusieurs d’un coup ? Qui l’autorise à parler de la sorte ? C’est insupportable. J’ai rencontré Uri, qui devait avoir une dizaine d’années, alors que j’interviewais son père pour le tournage de « Tsahal ». J’entends encore David me dire : « Nous naissons vieux avec toute cette histoire sur nous. Mais il est difficile de trouver un Israélien qui parle librement d’Israël en 2025 parce que nous sentons peut-être que nous ne disposons pas d’autant d’avenir. » Robocop… c’est indigne ou dérisoire. Chaque Israélien ressent à l’intérieur de lui une faiblesse, une vulnérabilité ontologique. Debray, contrairement à ce qu’il écrit, n’a aucune empathie pour cette peur.

Parlons de la France. Debray pense qu’on en fait un peu trop sur l’antisémitisme. Le juif français est-il, comme il l’écrit, le « chouchou de la République » ?

Cela a été vrai, cela l’est beaucoup moins aujourd’hui, même si les réflexes persistent, notamment dans le monde politique. Le dîner du CRIF est un rituel un peu absurde, même si j’y assiste également. Mais quelle importance ? De plus, l’anti-israélisme, tout aussi pavlovien dans certains médias et certains milieux, est autrement plus prégnant. Il est indéniable, par ailleurs, que les juifs jouent un rôle important dans la vie économique et intellectuelle du pays, mais peut-on en conclure qu’il existe un pouvoir juif qui s’imposerait à la République ? Si les juifs étaient le centre du monde, ils n’auraient pas été massacrés.

D’accord, mais la guerre est finie et la Shoah appartient heureusement à l’Histoire. Au-delà de Debray, beaucoup de gens pensent que la France n’a pas souffert d’un déficit mais d’un excès de mémoire. Cela vous choque-t-il quand il écrit que le « magistère Lavisse » a cédé la place au « magistère Lanzmann » ?

Cette pirouette – une de plus – n’a aucune importance. Autrefois, Debray considérait « Shoah » comme une oeuvre inscrite dans la nécessité de la transmission, mais il ne peut résister à un bon mot. Du reste, son livre contient des phrases bien plus choquantes telles que celle-ci : « La place faite à l’antisémitisme sur le théâtre de nos vertus est due à l’indiscutable singularité de la Shoah. » Il refuse de parler d’unicité. Même cette « singularité », on a l’impression qu’il aimerait la discuter et que seul le pouvoir d’intimidation des juifs l’en empêche. Cette « indiscutable singularité » est une véritable obscénité : quand trois mille juifs, hommes, femmes et enfants, étaient asphyxiés ensemble dans une des grandes chambres à gaz de Birkenau, se consolaient-ils en pensant à l’« indiscutable singularité » de leur sort ? Il y a sans doute eu des excès dans la « mobilisation mémorielle ». Mais ne vous y trompez pas : « ce » n’est pas fini et ça ne finira pas. On ne se débarrasse pas d’un crime d’une telle magnitude. Que certains aient fait de la mémoire un usage politique, qu’on s’en soit servi comme d’un outil ne change rien au fait qu’elle est d’abord l’expression d’une douleur qui ne peut s’apaiser. Oui, les outrances, les rituels, les commémorations, l’« oblique génuflexion des dévots pressés », selon la formule que Debray emprunte à Flaubert et que j’avais utilisée avant lui à ce sujet, peuvent énerver. Ceux que ça énerve n’ont qu’à soigner leurs nerfs

Régis Debray ou la médiocrité d’une certaine pensée française et occidentale
Lucien Oulahbib

Régis Debray vient de se fendre d’une énième diatribe contre Israël (le Point en publie les bonnes feuilles), du moins, principe de précaution oblige, d’un certain Israël, et ce pour son bien. Bien sûr. Au nom d’Israël, comme d’aucuns s’agitent au nom de la Terre, ce sieur professe, sermonne, se prend pour une réincarnation de Bernanos matiné de Maritain et de Blondel, ou alors n’est pas Alain ou Valéry qui veut. Ne parlons pas de Hugo, Zola, Balzac. Profitons de l’occasion d’ailleurs pour esquisser un tri.

Il est certes sans doute vain de contribuer objectivement à la décantation historique inéluctable qui de toute façon s’effectue en permanence en indiquant les individus, philosophes, scientifiques, artistes, personnages pieux, fabuleux, qui apportent quelque chose à l’aventure humaine.

Qui se souviendra d’un Debray dans cent ans? Comparé à un Platon, Aristote, Hegel… Idem pour les Foucault, Bourdieu etc, ou le sous nietzschéisme et le marxisme vulgaire en pack de six, s’horrifiant d’observer qu’il existe du pouvoir de la domination, appelant non pas à les civiliser mais à les supprimer, et toute la sociologie et la philosophie des générations actuelles d’intellectuels sont charpentées de ce bois vermoulu, pas étonnant dans ce cas que les formateurs issus de leurs cours n’ont plus cours y compris dans les cours d’école, chassez le naturel il revient au galop, en pis.

Par contre, et sans spécialement user de l’argument d’autorité, vous n’entendrez guère parler ou peu d’un Raymond Boudon, Jean Baechler, une Chantal Delsol, un Shmuel Trigano, Jean-Pierre Bensimon, mais un peu plus heureusement d’un Pascal Bruckner, d’un Yves Roucaute, d’un Pierre-André Taguieff, pas du tout d’un WVO Quine… Pourtant ces gens tiennent bien la rampe du temps. Même s’ils restent dans l’ombre, (malgré leurs titres académiques, par exemple Boudon, membre d’une dizaine d’académies, Roucaute détenteur de deux agrégations, doctorat etc… Delsol, Baechler, membres de l’Institut…); mais ils ne sont pas estampillés enfants terribles, (ils ne sont pas de la gôche ! celle qui veut raser et baiser gratis) et aussi parce que le phénomène de la répercussion médiatique qui a tant profité aux artistes, aux musiciens particulièrement, donnent de la surface bien plus à l’ivraie qu’au bon grain du fait que ce dernier se tient à distance du spectacle permanent.

Et, comme celui-ci a horreur du vide, il le remplit par exemple avec les Laurey et Hardy de l’entartrage happening, par exemple les Miller et Bonnaud de chez Durand qui, face à la démographe Michèle Tribalat, (une femme qui compte désormais : de plus en plus notre Alfred Sauvy) s’entêtaient à lui asséner que rien n’a changé rien ne bouge concernant l’immigration, Miller s’acharnant à effacer ses propres racines (alors qu’un breton, un corse, en seront fiers, affirmant que la plupart des immigrés actuels veulent devenir français, ce qui est faux, surtout lorsqu’ils sont élevés dans le mensonge.
Il n’y a qu’à voir la manière dont un cinéaste trafique le 8 mai 1945 à Sétif, toute une génération est assise entre deux chaises en réalité : ou continuer à répandre de la fausse monnaie et pérorer chez Ruq-Dur-Ardi-Tad ou alors méditer dans le silence (et un peu d’internet) l’effondrement du radeau France s’enfonçant en même temps que le Titanic Occident.

Rappelez-vous : si l’on en croit BHL (qui s’y connaît en entartrage) :  » Il valait mieux se tromper avec Sartre qu’avoir raison avec Aron », on voit bien le résultat, tant BHL, tout comme Finkielkraut (au bout du compte, et sa confrontation si molle avec Badiou, relaté sur ce blog, en fut un exemple), a décidé de raisonner non pas certes comme Debray sur Israël, mais pas si loin que cela au bout du compte (à dormir debout) à savoir nier déjà la nature humaine et donc également l’avidité de puissance des palestiniens. Oslo oublié bien sûr. 1947, acceptation des juifs, refus des arabes, que dire de plus ? 1917, (plan Balfour) aussi, et rien à voir avec la Shoah pourtant. Dès la victoire des nazis en 1933 au fond les nationalistes arabomusulmans ne voulaient plus entendre parler d’une Palestine « multicuturelle »… Qui osera le dire que les palestiniens veulent expulser tous les juifs des territoires ? Septembre 1971, le roi de Jordanie tue 15000 palestiniens, qui s’en souvient ?…On peut continuer à l’infini, même s’il faut se rappeler aussi que Rabin a été assassiné par un juif.

Seulement, Debray, sur Europe 1 ce jeudi de l’Ascension, persiste et signe dans l’ignorance têtue de l’eurocentriste tiersmondiste post-guevariste, en critiquant les organisations juives qui soutiennent Israël, justifiant en quelque sorte le fait que des juifs soient attaqués dans les rues en France, demandant même un « dialogue » avec le Hamas, on croit rêver, un Hamas qui massacre les palestiniens du Fatah sans que l’on ne dise rien, comme le FLN algérien massacrait ceux qui n’était pas de son bord. Mais devait-on dialoguer avec Hitler lorsque l’on savait que ce dernier n’en avait cure malgré le change donné à Chamberlain et consorts ? Et pourquoi le nationalisme, le désir de puissance, ne devraient être que l’apanage des Juifs et des Occidentaux ? N’est-ce pas là véhiculer encore le vieil adage antisémite du peuple dominateur? Postmarxisme et rousseauisme voient uniquement la cause du mal dans la propriété privée et l’existence du groupe, on en est encore là (et Mélanchon, nouveau Pivert annone l’ensemble). Debray, comme BHL (qui ne jure que par Deleuze et Foucault c’est dire), comme Finkielkraut (sans Heidegger, qui est-il au fond?), n’ont rien appris, n’ont rien compris, ce ne sont pas des politiques de toute façon mais des « intello », blablabla, ils ne veulent pas voir que le nationalisme arabe et musulman n’a pas encore fait son bilan critique et raisonne encore en terme de supériorité à la manière nazie, faisons le bilan du monde arabo-islamique, comparons-le avec l’Asie, l’Amérique du Sud, et même l’Afrique, et l’on verra bien quels sont les réels obstacles à un réel développement de qualité.

On sent bien décidément que le tri a commencé, que la page se tourne, et qu’il faut laisser la place aux vrais penseurs, pas aux pseudo intellos de pacotille. Mais telles ces étoiles mortes dont la lumière luit encore dans le ciel, leur présence se fait encore oppressante, (on en a encore pour des années sans doute), alors qu’ils n’ont « plus » rien à dire, alors qu’ils sont en réalité de plus en plus des obstacles pour l’émergence, enfin, de la vérité sur cette question (eh hop les hyènes se mirent à ricaner en lisant l’avant dernier mot). Wait and see donc.

Voir encore:

« Des propos de salon »
Aviad Kleinberg

Le Point

13/05/2010

L’adresse de Régis Debray à un ami israélien est en réalité destinée à un Israélien vivant sinon physiquement, du moins mentalement et culturellement en Europe. Un Israélien d’Israël aura du mal à se frayer un chemin à travers ce dédale fait de métaphores brillantes, d’ironie sophistiquée et, finalement, de préoccupations très françaises. Un sioniste de gauche entendra l’écho de ses propres inquiétudes dans les avertissements autosatisfaits et quelque peu paternalistes de Debray. A l’occasion, il les fera complètement siens. En tout cas, il sera rarement surpris et encore moins choqué.

Tout cela pourrait être dit plus simplement et, en toute hypothèse, plus brièvement. La société israélienne souffre d’une déficience immunitaire politique. Cette maladie n’est pas apparue avec Netanyahou et Lieberman ; elle prend ses racines dans la désastreuse faillite des discussions de Camp David II et dans la deuxième Intifada.

Incongru. La classe moyenne israélienne a perdu ses illusions sur le processus de paix et pris ses distances avec la politique. Les bourgeois ont voté pour Tzipi Livni, dont l’immobilisme total est parfaitement en phase avec leurs aspirations. Nous n’avons pas de véritable opposition politique. Le bateau de l’Etat navigue à vue, allant là où le poussent les vents du monde global et un groupe très étroit de politiciens cyniques et corrompus.

Dans ces conditions, les développements de Debray sur les mutations du sionisme paraissent hors de propos. Sionisme des kibboutz ou sionisme à kippa ? Ici, la question semble parfaitement incongrue. En Israël, le sionisme n’est pas une idéologie. Comme projet global de renaissance nationale, il est mort et enterré. Aujourd’hui, il n’est plus qu’un slogan politique ou un autre mot pour désigner le patriotisme. Un sioniste israélien croit à la légitimité de l’Etat juif et se soucie des intérêts de celui-ci. C’est tout. Il faut admettre que ce n’est pas très passionnant intellectuellement, mais, de fait, les idées politiques des Israéliens sont terriblement pauvres. Cette faiblesse intellectuelle est l’un des symptômes de la maladie nationale, de même que notre renoncement à toute utopie – à l’origine, le sionisme avait l’ambition d’inventer un nouvel avenir – et notre indifférence aux dilemmes éthiques – trop « chichiteux » pour les pragmatiques que nous sommes.

Nous avons certainement besoin d’être tirés de notre sommeil. Hélas, les propos de salon sont trop élégants pour nous réveiller

Voir enfin:

Régis Debray - Élie Barnavi : le Proche-Orient, l’islam et nous

Le Figaro
08/02/2008

Le philosophe Régis Debray et l’ancien ambassadeur d’Israël en France Élie Barnavi, débattent de la situation en Israël, des religions et du rôel de l’Europe.

LE FIGARO. Régis Debray, vous évoquez dans la préface de votre livre un «voyage au bout de la haine» . Faut-il penser que vous êtes revenu de Terre sainte encore plus désabusé sur les capacités de tolérance des religions ?

Régis DEBRAY. Disons plus lucide, et encore plus inquiet. Le drame réside en ceci que les religions révélées sont autant meurtrières que vivifiantes. La cohésion collective qu’elles assurent implique une démarcation par rapport à l’identité voisine. Autrement dit les religions, et plus largement les cultures, construisent des murs en même temps que des rassemblements. Et je ne vois pas comment on peut unir sans séparer. Cette dimension tragique est inhérente non au spirituel mais au fait collectif du religieux.

Vous évoquez longuement vos rencontres avec les chrétiens d’Orient. Le moins qu’on puisse dire est que vous êtes pessimiste quant à leur avenir.

R. D. J’ai trouvé des minorités chrétiennes assaillies par la violence, par l’exode, la dénatalité, le chômage. Entre l’étau israélien et l’hostilité islamique, ils sont suspects pour tout le monde. L’Occident les lâche : trop arabes pour la droite et trop chrétiens pour la gauche. Ce sont pourtant eux qui ont modernisé le monde arabe. Au Xe siècle, ils ont traduit en arabe la culture grecque et au XXe, ils ont été à la pointe de la laïcisation. Ils ont joué un peu le même rôle que les Juifs en Occident au XIXe et subissent un antichristianisme qui rappelle l’antisémitisme d’antan. Et l’invasion américaine en Irak a empiré la donne, en provoquant l’exode massif des chrétiens assimilés à une cinquième colonne. M. Bush a pour ainsi dire islamisé à mort toute la région.

E. B. D’accord pour le constat. J’ajouterais que vu d’Israël le dialogue est d’autant plus difficile que les chrétiens se veulent encore plus arabes que les autres Arabes. Certains d’entre eux, comme les Grecs orthodoxes, sont violemment antisionistes. Sans compter qu’une dimension antisémite reste vive. Les Églises d’Orient, hostiles à Vatican II, n’ont pas admis que le pape aille à la synagogue de Rome ni à Jérusalem pour nouer des relations avec Israël. Si on ajoute à cela que Bethléem n’est plus une ville chrétienne on comprend leur désarroi. Finalement, c’est en Israël que les Églises se portent le mieux puisque la liberté de conscience y est garantie et qu’elles ont moins à y subir qu’ailleurs la pression islamiste.

Au fil de vos rencontres, on a parfois l’impression que vous faites preuve de compréhension à l’égard des islamistes, notamment ceux du Hezbollah…

R. D. Attention, oui, fascination, non. Il est grotesque et contre-productif de couper les ponts avec ces forces-là. Nous entretenons leur expansion. Les Américains bien sûr, mais aussi les Européens qui se cachent derrière eux. La religion prend la relève d’une faillite des mouvements laïcs, à laquelle nous avons contribué.

E. B. Régis Debray sous-estime les responsabilités du monde musulman dans ses propres déboires. Il y a une crise de l’islam comme civilisation. Tous les ismes, socialisme, nationalisme etc. que la modernité occidentale a proposés au monde arabe se sont écroulés. Et il ne reste plus en lice que l’islam politique. On nous invite à distinguer différents types d’islamisme, entre d’une part celui qui accepterait la règle du jeu et d’autre part un fondamentalisme de type al-Qaida. Il y a des nuances entre eux, mais tous les islamistes, il suffit de voir leurs 6 000 sites sur Internet, partagent une même lecture dogmatique de l’islam qui constitue un danger non seulement pour nous Occidentaux, mais aussi pour les musulmans qui en sont les premières victimes.

Cette radicalisation n’était-elle pas l’intérêt d’Israël ?

R. D. De fait, Israël a favorisé l’éclosion du Hamas, pour faire pièce au Fatah. Même s’il vaut mieux, pour la propagande, avoir un ennemi outrancier que raisonnable, je crains que les événements lui donnent tort…

Régis Debray, votre évocation d’Israël, qualifié de «démocratie ethnique», est équivoque. On sent que vous êtes déchiré entre admiration et réprobation…

R. D. Je reconnais mon ambivalence. Israël de 1948 n’est pas celui de 2008. Je suis partagé entre mon admiration éthico-intellectuelle pour un formidable exploit de modernité laïque et suis rebuté par la remontée d’un nationalisme théologique qui fait revenir au premier plan l’archaïque et le tribal. Quand je vois des colons, francophones ou américains, arborer devant le mur des Lamentations I am a superjew et faire les fiers-à-bras en tee-shirt devant les Arabes, je suis consterné.

Dans La Révolution européenne,Elie Barnavi et Krzysztof Pomian font l’éloge de l’Europe comme la meilleure du monde possible. Que peut-elle faire pour cette région du monde ?

R. D. L’Europe paie largement l’Autorité palestinienne et ses 150 000 fonctionnaires. Elle finance aussi les infrastructures des Territoires, routes, écoles, hôpitaux. Israël les démolit régulièrement. L’Europe paie et se tait ! Elle aurait pu conditionner son aide à l’Autorité, qui soulage l’occupant, au respect des accords et du calendrier en Cisjordanie, où la colonisation continue de plus belle. L’Europe s’offre une bonne conscience avec de l’humanitaire. Pourtant, sortir de sa passivité serait servir les intérêts à long terme d’Israël. Mais l’Europe ne peut pas se distinguer de l’Amérique pour des raisons historiques : elle craint de se faire taxer d’antisémitisme.

COMPLEMENT:

Comment nous sommes devenus américains

La culture française peut-elle encore être autre chose que l’affirmation d’un certain particularisme au sein d’une civilisation occidentale finalement américaine? Pour le philosophe Régis Debray, le glas a sonné sur la vieille civilisation européenne désormais en marche au rythme des GAFAM. Dans ces propos libres, il revient sur ce constat posé au gré de son dernier livre, Civilisation. Comment nous sommes devenus américains (Gallimard, 2017).

Nonfiction: Dans Civilisation, vous répétez, en bon homme de science, que la fin de la civilisation européenne ne doit pas susciter de nostalgie, et que d’une destruction peut naître une heureuse nouveauté. Cependant, les pages où vous vous peignez en Hibernatus dévoilent un Debray mélancolique, qui ne reconnaît plus sa chère patrie. N’y a-t-il pas contradiction entre ce postulat de neutralité et la tristesse qui paraît parfois vous accabler?

Régis Debray: Il faut voir dans l’ouvrage deux étapes. La première étape, c’est le constat de la métamorphose du paysage français, tant intellectuel que commercial. Je me borne à dresser un procès-verbal, en me référant au passé. Dans la deuxième étape, j’essaie de prendre sur moi, de prendre du champ. La réflexion historique sur la longue durée témoigne que la métamorphose est une donnée constante de l’histoire: c’est le processus sans fin de la refonte civilisationnelle. La fin du monde n’est jamais la fin du monde: la fin de l’hégémonie européenne n’est pas la fin d’une certaine idée faustienne de l’homme. J’observe simplement un phénomène de translation, de transmission et de continuité. Cela étant, vous ne pouvez tout de même pas empêcher quelqu’un de s’attendrir de la disparition de sa langue. Il n’y a certes rien de catastrophique, il ne s’agit que d’une mutation; mais enfin, un «gallo-ricain» du troisième siècle peut éprouver quelque nostalgie à l’égard de son grand-père burgonde, même si une avance technique et culturelle est avérée.

Vous faites de nombreuses références à Hegel, notamment à sa dialectique historique. Vous refusez néanmoins l’idée de fin de l’histoire, et vous en prenez vertement à Fukuyama, qui s’inspire directement de la prose hégélienne.

Je suis post-hégélien, comme tous les post-marxistes: hégélien par l’idée de la négation qui dépasse, de l’Aufheben –toute transmission est une Aufheben (en allemand: dépasser), une négation transformatrice. Le Soleil de l’histoire se lève à l’est et se couche à l’ouest. Naturellement, je ne pense pas que l’Etat prussien de 1840 marque le dernier terme de l’histoire! Toutefois, la catégorie conceptuelle de société civile subordonnée par l’Etat me plaît, j’y vois le lieu de la synthèse gouvernementale, animée par la rationalité. Chez Fukuyama, me déplaît cette prétention à dire: nous, capitalisme libéral, nous avons vaincu l’URSS, donc l’histoire est terminée!

Mais Fukuyama ne rappelle-t-il pas à bon droit le «dernier homme» décrit par Nietzsche dans Ainsi parlait Zarathoustra? Vous semblez voir dans le lénifiant Américain la figure du dernier homme…

«Tout advient par discorde et nécessité». Le refus du mot d’Héraclite par les Etats-Unis m’apparaît en effet symptomatique du refus de la douleur, des larmes que tout un chacun éprouve du fait même de vivre. Ils troquent la fin du sacré contre l’épanouissement individuel, qui peut ressembler au dernier homme de Nietzsche. Demeure cependant un invariant hégélien: on ne se pose qu’en s’opposant –à ceci près qu’il faut éviter que l’opposition devienne extrême. Fort heureusement, pour l’instant, elle est symbolique, informationnelle, économique. Je ne crois pas que le glucide ait raison de tout, que le sacré puisse vaincre toutes les autres saveurs.

Vous évoquiez dans votre précédent ouvrage, Allons aux faits, un tournant «sinistrogyre» au vingtième siècle –vous repreniez l’heureuse formule de Thibaudet. Ne pensez-vous pas que le vingt-et-unième siècle sera destrogyre, comme le laissent augurer les populismes et autoritarismes de droite?

J’observe plutôt un tournant du synthétique à l’analytique, du social à l’individuel. La société des individus n’est plus incluse dans une totalité qui la dépasse, au profit de la recherche de l’intérêt de chacun, comme logique régulatrice du devenir. En un mot, c’est la civilisation du tout-à-l’ego. C’était ce que l’esprit jacobin que je suis entendait par tournant de droite. Mais il existe en effet un second sens, celui de résurrection identitaire, de retour de l’identitaire.

Vous critiquez le repli de l’université française sur ses chaires, sur le commentaire. En quoi cette forclusion est-elle, selon vous, reliable à l’influence de la civilisation américaine?

Je distingue deux courants ayant participé à la minoration de la philosophie française. D’abord, à partir des années 1940, on assiste à une germanisation de la philosophie française par influences husserlienne, heideggérienne, herméneutique et néo-hégélienne: se transmet un jargon calqué de l’allemand. Puis vient à partir des années 1960 une influence américaine: c’est le «linguistic turn». Cette philosophie du langage s’aggrave par la spécialisation extrême, ce que Comte tançait d’«l’idiotie dispersive» –en cela, le positivisme critiquait l’empirisme comme culte du fait. C’est alors la fin d’une certaine culture française: Montaigne, Pascal, Descartes, Montesquieu, Valéry sont dénigrés comme penseurs parce que prosateurs. On les moque comme «philosophes continentaux» –dénigrement que j’avais déjà déploré dans Le pouvoir intellectuel en France.

Quand on fait de la philosophie, de deux choses l’une: ou bien on fait un article philosophique savant, avec des notes, un jargon, une bibliographie, une lourdeur, une lenteur commandée par la patience du concept, et on n’est pas beaucoup lu, sinon par quelques collègues qui le plus souvent ne vous lisent pas. Ou bien on enlève les échafaudages, on ne jargonne pas, on se donne deux fois plus de mal –et on est deux fois moins récompensé.

À la fin de votre livre, vous dites de la civilisation arabe qu’elle ne saurait constituer une menace sérieuse pour la culture européenne. Cela dit, comment interprétez-vous le malaise que connaît présentement l’islam?

L’historien Arnold Toynbee distinguait deux types de réponses des cultures dominées confrontées à un culture dominante. Soit on est hérodien, alors on peut passer un compromis –comme le Japon Meiji qui adopta la technique occidentale pour maintenir la culture nippone–, et on peut s’intégrer comme les musulmans progressistes, urbanisés qui peuplent le pourtour méditerranéen. Soit on est zélote: alors on se replie dans son désert et on livre combat avec son identité archaïque. L’islam semble déchiré entre ces deux voies, et ne me paraît pas porteur des ferments nécessaires d’une civilisation pour émerger. Il n’a ni la capacité technologique, ni littéraire, ni productive, ni cinématographique. Aussi ne constitue-t-il pas une menace à long-terme. Certes, la violence islamiste prend une ampleur démesurée par le truchement de la vidé-sphère, mais elle ne saurait prévaloir à long-terme. Nous devons cependant lui reconnaître une supériorité: l’acceptation de la mort…

Il est amusant que vous fassiez référence aux Meiji: Mishima a en fin de compte considéré que la technique avait phagocyté la culture, de là sa dérive suicidaire.

Oui, le parallèle avec Mishima est intéressant. En fin de compte, le zélote, tout comme la forteresse, est suicidaire. Elle est néanmoins porteuse d’espoir, en cela qu’elle marque un repère nationaliste pour l’avenir…

Il y a aussi l’exemple de la Chine où, sous couvert de capitalisme hypermoderne, l’Empire du Milieu reste tout confucéen.

Le cas de la Chine est très intéressant: c’est une civilisation suffisamment ancienne et massive pour pouvoir jouer à force égale avec l’Occident. Ils ont été très hérodiens au plan économique et industriel depuis Deng Xiaoping, avec cependant des poussées idéologiques de zélotisme pour maintenir une posture nationale-communiste. Le marxisme a été en cela une façon d’occidentaliser l’Orient, même si paradoxalement, l’Orient s’en est servi de résistance: en 1911, Lu Xun s’écriait: «A bas la médecine chinoise!» Pendant longtemps, les Chinois ont joué Marx contre Confucius.

Un mot n’apparaît guère sous votre plume: celui d’«identité». François Jullien (que vous citez dans votre livre), dans un récent entretien pour Nonfiction, refuse cette notion. Quel statut conférez-vous précisément à «l’identité culturelle»?

J’apprécie beaucoup François Jullien, en effet. La notion d’identité me gêne aussi, car elle implique un état statique, limité, défini. Or s’il devait y avoir quelque chose comme une identité, il faudrait la comprendre comme processus, travail de soi sur soi –mais à partir d’un héritage qui limite les capacités heuristiques de ce travail de soi sur soi. Je préfère le terme de «personnalité».

Au milieu de l’ouvrage, vous faites une chronologie des événements ayant accéléré l’américanisation de l’Europe. À la grande surprise du lecteur, mai 68 n’apparaît pas: pourquoi ne retenez-vous pas cette date comme pertinente?

Vous avez raison, c’est un oubli fâcheux. Mai 68 a été un mouvement d’américanisation accélérée, qui a promu la société civile contre l’Etat, la jouissance contre l’institution. Une grande poussée californienne qui s’est faite, comme d’habitude, sous le drapeau rouge: pour tourner à droite, il faut mettre le clignotant à gauche. C’est à partir de là que nous nous sommes acclimatés aux métiers de la communication et du marketing qu’occupent à merveille les soixante-huitards.

L’ouvrage se conclut sur une note d’espoir: il faudrait à la France un homme providentiel, avec un caractère de zélote et une intelligence d’Hérode. Bien que vos interventions récentes aient été critiques à l’égard d’Emmanuel Macron, ne pensez-vous pas qu’il incarne cette ambivalence, au regard des griefs à l’encontre de sa verticalité?

Jugeons sur pièces, voulez-vous, et laissons le temps faire son ouvrage! Il est certain qu’Emmanuel Macron constitue une personnalité contradictoire et donc, à ce titre, fort intéressante.


Polémique Bouchared: La sauvagerie de cette tuerie dont seule l’armée française assume l’entière responsabilité (From El-Halia to Melouza: Looking back at the FLN’s unspeakable barbarity)

16 mai, 2010
El-Halia massacre (FLN, 1957)Melouza massacre (FLN, 1962)Algerian working for the French (FLN, 1957)Cette violence irrépressible il le montre parfaitement, n’est pas une absurde tempête ni la résurrection d’instincts sauvages ni même un effet du ressentiment : c’est l’homme lui-même se recomposant. Cette vérité, nous l’avons sue, je crois, et nous l’avons oubliée : les marques de la violence, nulle douceur ne les effacera : c’est la violence qui peut seule les détruire. Et le colonisé se guérit de la névrose coloniale en chassant le colon par les armes. Quand sa rage éclate, il retrouve sa transparence perdue, il se connaît dans la mesure même où il se fait ; de loin nous tenons sa guerre comme le triomphe de la barbarie ; mais elle procède par elle-même à l’émancipation progressive du combattant, elle liquide en lui et hors de lui, progressivement, les ténèbres coloniales. Dès qu’elle commence, elle est sans merci. Il faut rester terrifié ou devenir terrible ; cela veut dire : s’abandonner aux dissociations d’une vie truquée ou conquérir l’unité natale. Quand les paysans touchent des fusils, les vieux mythes pâlissent, les interdits sont un à un renversés : l’arme d’un combattant, c’est son humanité. Car, en ce premier temps de la révolte, il faut tuer : abattre un Européen c’est faire d’une pierre deux coups, supprimer en même temps un oppresseur et un opprimé : restent un homme mort et un homme libre ; le survivant, pour la première fois, sent un sol national sous la plante de ses pieds. Sartre (préface aux « Damnés de la terre », 1961)
Un drame affreux vient d’ensanglanter la terre algérienne déjà si éprouvée par les crimes sans nom d’un colonialisme aux abois. Toute la population mâle du douar de Melouza a été sauvagement assassinée. Si ce carnage s’inscrit normalement dans la longue liste des crimes collectifs organisés avec préméditation et exécutés froidement par l’armée française dite de « pacification », il dépasse de beaucoup tout ce que tout esprit sain peut imaginer. Aux crimes délibérés s’ajoute cette fois une exploitation politique savamment orchestrée. […] En fait, l’abominable machination politico-militaire tend à démontrer qu’avec le départ de la France, l’Algérie serait à feu et à sang. […] C’est pourquoi, le F.L.N. peut s’adresser solennellement à la conscience universelle pour proclamer à la face du monde civilisé son indignation devant la sauvagerie de cette tuerie dont seule l’armée française assume l’entière responsabilité. Tract du FLN (1957)
Ne l’oublions pas, ce n’est pas une paisible communauté villageoise que le FLN a attaqué, mais un véritable camp de guerre du MNA, dont les hommes utilisaient la population comme bouclier. Mohammedi Saïd (31 octobre 1991).
Le bilan officiel des pertes militaires françaises (Français de métropole et d’Algérie, légionnaires, « Français musulmans ») est le plus précis et le moins contesté : près de 25 000 morts (dont 15 500 au combat ou par attentat), 65 000 blessés (dont 35 600 dans les mêmes conditions), et 485 disparus. Le nombre des civils français d’Algérie victimes du terrorisme est connu avec la même précision jusqu’à la date du cessez-le-feu : 2 788 tués, 7 541 blessés et 875 disparus. Mais le nombre des Européens enlevés après le 19 mars 1962 est beaucoup plus controversé, et leur sort reste aujourd’hui encore un enjeu politique1. Trois estimations semblent à retenir : – La Croix-Rouge internationale aurait reçu, au 1er septembre 1962, 4 500 demandes de recherches concernant des Européens d’Algérie. – Le gouvernement français a présenté à la fin de 1964 des « chiffres vérifiés et irréfutables » : sur 3 018 civils européens disparus du 19 mars au 31 décembre 1962, 745 avaient été retrouvés ; sur les 2 273 restants, 1 165 étaient certainement décédés ; 135 enquêtes restaient en cours ; les 973 autres ayant été closes faute de renseignements2. – Mais en 1965, l’Association de défense des familles des disparus déclarait posséder un fichier tenu à jour de 2 500 noms ; elle estime pourtant leur nombre à plus de 6 500, et certains vont jusqu’à 9 000, mais sans prouver ces chiffres3. Les pertes de la population algérienne musulmane sont les plus difficiles à évaluer ; c’est à leur sujet que les estimations des deux camps divergent le plus. Alors que les militaires français reconnaissent avoir tué 141 000 « rebelles », les autorités algériennes glorifient, depuis l’indépendance, leur « million et demi de martyrs ». De nombreux auteurs, tel Henri Alleg4, se contentent d’un million ; c’est le chiffre le plus souvent cité en France, même dans des manuels scolaires. (…) mais (…) on peut avoir une idée des pertes subies par la population musulmane algérienne grâce à l’analyse démographique. Or la comparaison des recensements de 1954 (8,7 millions) et de 1966 (12 millions), montre un fort accroissement, que la guerre a freiné sans l’interrompre. Commentant les premiers résultats du recensement de 1966, le géographe André Prenant6 remarquait que cet accroissement de 3 355 000 personnes en moins de douze ans « dément les chiffres de pertes de guerre souvent cités ». Le même auteur estime que la différence entre la population musulmane de 1966 et le chiffre prévisible par extrapolation des taux de croissance antérieurs au 1er novembre 1954 s’élève à environ 500 000 personnes. Or cette différence résulte de trois facteurs : d’une part l’excédent de décès causé directement ou non par la guerre (pertes dues aux combats, aux attentats, aux exécutions, aux suites de blessures ou à l’aggravation des conditions de vie des civils dans les zones interdites ou dans les camps de regroupement…) ; d’autre part, dans une moindre mesure, le déficit de naissances entraîné par les pertes et les séparations de familles ; enfin, le départ définitif de 140 000 musulmans menacés de représailles et ayant opté pour la nationalité française de 1962 à 1967. On peut donc estimer sans invraisemblance que le nombre des morts se situe entre 300 000 et 400 000 ; ordre de grandeur que pourraient affiner l’analyse de la structure par âges, et des enquêtes locales systématiques. Par rapport à une population algérienne de 9 ou 10 millions, c’est une perte aussi lourde que les 1 350 000 morts français de la Première Guerre mondiale dans une France de 39 millions d’habitants. N’est-ce pas déjà beaucoup, pour une « guérilla » ? Guy Pervillé
Coloniser, exterminer : sur la guerre et l’État colonial (…) appartient avant tout au genre de l’histoire des idées : il juxtapose des textes écrits par des acteurs ou des commentateurs de la colonisation. Sans remettre en cause la légitimité a priori d’une telle approche, on peut s’interroger sur sa pertinence quand il s’agit de faire une histoire de la violence politique moderne. En outre, le maniement des textes en question est dépourvu de la rigueur requise par le genre : ils sont souvent cités dans le désordre chronologique le plus complet, en passant d’un registre de discours à l’autre et avec bien peu d’éléments de contexte. Ainsi, dans les premières pages, outre les extraits d’un manuel scolaire intitulé Petit Jean (1884), se succèdent des citations de deux professeurs d’histoire (Gaffarel, 1883 et Gsell, 1932), d’un médecin (Bonnafont, 1846), d’un militaire, haut fonctionnaire colonial et homme politique (Lanessan, 1886), d’un ambassadeur en Syrie (Guys, 1866), d’un publiciste spécialiste de la « question coloniale » (Léopold de Saussure, 1899), d’un professeur de droit colonial à la faculté de Paris (Maunier, 1932), d’un professeur aux arts et métiers (Moll, 1845), d’un officier (Chatelain, 1828), de deux professeurs de droit de la faculté d’Alger (Larcher et Rectenwald, 1902), mais aussi de Buffon, de Molière et de Maupassant, en passant par Marx et Engels (tous deux condamnés pour avoir « oublié » le sort des colonisés) et bien d’autres encore. L’auteur justifie ces constants va-et-vient par le « refus de l’enfermement chronologique et disciplinaire » (p. 22). Cela ne devrait pourtant pas le dispenser d’expliciter le principe de sélection et d’organisation des très nombreuses citations qui forment la trame de son livre. Si le lecteur peut en découvrir un, ce n’est autre que la maximisation des effets rhétoriques induits par l’assemblage hétéroclite de citations exprimant avec emphase un mépris total à l’égard des indigènes algériens ou justifiant l’usage de la violence. Il en retirera l’impression que, de 1830 à 1962, l’élite française dans son ensemble a plus ou moins ardemment souhaité l’extermination des Algériens et que les rapports entre colons et colonisés étaient faits d’une « violence permanente et banale » (p. 155), cristallisée dans les institutions de l’État colonial. De nombreux travaux ont pourtant montré que nulle part la domination coloniale ne s’est réduite au seul usage de la violence et que l’opinion française à l’égard de la colonisation était bien plus ambivalente que le tableau ici dressé ne le laisse supposer Au-delà de ces évidences, la démonstration comporte bien d’autres limites. (…) Aucune donnée n’est fournie quant à la diffusion et la réception des textes cités : le plus souvent, l’auteur se contente de noter qu’il s’agit d’un « ouvrage important », qui n’a pas « pu être ignoré », écrit par un auteur « connu » et dont l’opinion n’est « pas isolée ». Cet impressionnisme lui permet de mettre sur le même plan les arguments les plus répandus (par exemple, ceux de Paul Leroy-Beaulieu, dont l’ouvrage a connu de nombreuses rééditions et est constamment cité par ses contemporains) et des livres obscurs, comme le semi-pornographique L’art d’aimer aux colonies du docteur Jacobus. On pourrait mettre le procédé sur le compte d’une analyse du discours inspirée de Michel Foucault, dont Olivier Le Cour Grandmaison se réclame à maintes reprises. Mais pourquoi écarter systématiquement de la démonstration des voix qui se sont élevées contre la violence coloniale, pourtant citées ça et là en notes de bas de page ? Cette lecture uniformisatrice d’« un » discours colonial oublie la « multiplicité ouverte » et « l’aléa » qui font l’ordre du discours chez Michel Foucault. De plus, rien ne garantit que ces textes, dont les auteurs sont pour la plupart parisiens, soient au centre de l’histoire de la France en Algérie : nous ne savons rien de leurs effets sur les acteurs en situation coloniale. Du reste, le registre des pratiques n’est que très rarement évoqué : ne sont mentionnés que les actes les plus épouvantables, et tout particulièrement ceux que l’auteur regroupe sous la catégorie de « massacres coloniaux ». Or l’analyse des pratiques en situation coloniale fait apparaître une histoire très différente de celle que ce collage de textes à l’usage du public métropolitain donne à voir : on observe des stratégies de contournement et de résistance, mais aussi des conflits internes à la puissance coloniale. Ainsi le Code de l’indigénat, fondamental pour comprendre la condition des indigènes et abondamment cité dans l’ouvrage, fait figure de texte comme un autre, alors qu’il s’agit d’un dispositif juridique et réglementaire dont les effets ne peuvent être appréhendés que par une analyse des pratiques qu’il a générées. Or il est clair que ce régime, tout exorbitant des principes du droit métropolitain qu’il ait pu être, a aussi contribué à limiter la violence exercée par les fonctionnaires locaux parce qu’il imposait un cadre à leurs actions. Il a été à l’origine de nombreux débats à tous les niveaux de l’administration coloniale, constat qui oblige à sortir de la logique monolithique qui est celle d’Olivier Le Cour Grandmaison. Surtout, il a alimenté l’opposition politique au régime colonial et cristallisé les mobilisations et les résistances des indigènes, qui sont finalement les grands oubliés de cet ouvrage centré sur la perspective de la France. Fondamentalement, la lecture d’Olivier Le Cour Grandmaison s’ancre dans un refus de l’histoire. Négliger les débats internes aux milieux coloniaux ou encore les tensions entre les textes et les pratiques conduit à gommer les dynamiques historiques au profit d’une interprétation qui uniformise la longue et complexe trajectoire des rapports entre la France et l’Algérie. À le suivre, la période 1830-1962 n’aurait été qu’une succession de massacres (…). Un racisme sans histoire en aurait été le principal élément. C’est oublier que le racisme n’est pas une idéologie a priori mais se construit dans des rapports de pouvoir. C’est négliger que la perception des uns et des autres a constamment évolué : il a fallu attendre les années 1880 pour que la figure de « l’indigène » soit cristallisée autour du régime de l’indigénat, devenu loi en 1881, tandis qu’au même moment le « Français » d’Algérie sort du creuset de la population méditerranéenne avec la grande loi sur la nationalité de 1889 qui transforme les enfants d’Espagnols, d’Italiens et de Maltais en citoyens. C’est négliger également toutes les lignes de fracture au sein de chacune des populations en présence, ainsi que les nombreux passages individuels d’un « camp » à l’autre : naturalisations, mais aussi conversions au christianisme ou à l’islam, pratiques sans doute minoritaires mais qui signalent des porosités dans « le grand partage ». (…) Enfin, la démonstration n’est pas exempte de contradictions internes. Elle hésite en permanence entre le trope de l’exception (la violence se déploie en Algérie avec une « intensité exceptionnelle », les techniques de combat sont « exceptionnelles » par rapport au droit de la guerre en vigueur en Europe, l’État y est « d’exception ») et l’accent mis sur la continuité avec la métropole par le biais des importations (les stratégies de la guerre sociale au XIXe siècle auraient été importées d’Algérie comme l’ont été les techniques de gouvernement des régimes modernes, qu’ils soient démocratiques – comme la Troisième République des camps d’internement – ou totalitaires). (…) Et si l’auteur justifie le très polémique « exterminer » de son titre en proposant que l’on s’affranchisse d’Auschwitz pour penser la situation coloniale (à supposer que cela soit possible), on peut remarquer que c’est bien à Auschwitz que sa démonstration revient, comme nécessairement, puisqu’il se demande dans ses ultimes développements si « ceux qui rêvaient de bouleverser la carte raciale de l’Algérie en massacrant certaines tribus arabes, [ne] sont pas les ancêtres, pas si lointains que cela, des adeptes du Lebensraum » (p. 321). En fin de compte, il est permis de s’interroger sur la fonction que remplit un tel ouvrage aujourd’hui. En se concentrant sur les aspects les plus spectaculairement sombres des guerres coloniales, il est, en quelque, sorte, le pendant de la loi du 23 février 2005, qui dispose que « les programmes scolaires reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord ». Est-il nécessaire de rappeler qu’il ne peut être question de choisir entre ces deux positions ? Que la violence du rapport colonial s’est déployée sous d’autres formes que la guerre et l’« extermination », formes dont la complexité demeure insaisissable si l’on s’en tient aux seuls textes à destination d’un public métropolitain ? À lire ce travail, qui se veut avant tout polémique, il importerait surtout de se demander pourquoi de si nombreuses voix aujourd’hui recourent de nouveau au lexique de la guerre pour décrire la longue durée des rapports entre la France et l’Algérie. Emmanuelle Saada
ll y a eu entre les différents courants de la résistance algérienne des liquidations internes, des exécutions sommaires. Il y a eu un jeu de pouvoir, un rapport de forces qui a évolué. Donc tout cela serait remis au jour si on ouvrait les archives complètement. C’est peut-être une des raisons qui expliquent le mutisme algérien. Gisèle Halimi

Attention: une sauvagerie peut en cacher une autre !

Massacres d’enfants, égorgements, viols, mutilations, balles bourrées de poils et de bris de lames de rasoir …

Adversaires politiques massacrés au fusil, au couteau, à coups de pioche, taillés en pièces …

Loyalistes lapidés, éventrés, baïonnette, énucléés, ébouillantés vivant, promenés habillés en femmes, nez, oreille, et lèvres coupés, émasculés, enterrés vivants dans la chaux ou même dans le ciment, brûlés vifs à l’essence, enterré vivant la tête dépassant et recouverte de miel, crucifiés sur des portes, nus sous le fouet en traînant des charrues, les muscles arrachés avec des tenailles …

Suite au retour en force de la bonne conscience anti-coloniale

Avec, sur fond de guerre des mémoires et guerre des chiffres, le dernier film de Rachid Bouchared à Cannes (« Hors la loi ») dans lequel il prétend « rétablir la vérité historique » …

Retour, via le témoignage d’une rescapée, sur l’une des dates les plus occultées du conflit franco-algérien

La barbarie sans nom du massacre d’El-Halia (et Ain-Abid) en août 1955 …

Mais aussi, outre les crimes de guerre contre le parti rival de la MNA (faussement attribués de surcroit à l’Armée française), la terrible barbarie des exactions, après les accords de paix, contre les loyalistes

Le 20 août 1955, j’étais à El-Halia

Le 20 août 1955, « une date terrible, une date inoubliable » dira Yves Courrière dans son « Histoire de la guerre d’Algérie » (éd. Taillandier). Ce jour-là, Zighout Youssef, le chef de la wilaya 2, lance la population civile de certains douars du Nord-Constantinois contre les Européens. A EI-Halia, petit centre minier près de Philippeville, trente-deux personnes sont assassinées dans des conditions barbares. Marie-Jeanne Pusceddu témoigne.

Je m’appelle Marie-Jeanne Pusceddu, je suis Pieds-Noirs, née à Philippeville en 1938 de parents français, d’origine italienne. Mes parents étaient des ouvriers; toute ma famille, frères, oncles, cousins, travaillait à la mine d’El-Halia, près de Philippeville. Ce petit village d’El-Halia n’était qu’un village de mineurs, d’artisans qui travaillaient dur dans la mine de fer.

Il y avait également des ouvriers arabes avec qui nous partagions, au , moment de nos fêtes respectives, nos pâtisseries et notre amitié. Ils avaient leurs coutumes, différentes des nôtres, nous nous respections. Nous étions heureux.

Les « événements d’Algérie » ont commencé en 1954. Mais pour nous, la vie était la même, nous ne nous méfions pas de nos amis arabes.

Je me suis mariée le 13 août 1955, nous avons fait une belle fête et tous nos amis étaient là, notamment C…, le chauffeur de taxi arabe que nous connaissions bien… Avec mon mari, nous sommes partis en voyage de noces.

Le 19 août 1955, avec mon mari André Brandy (ingénieur des mines employé au Bureau de la recherche minière d’Algérie), nous avons pris le taxi de C…pour rentrer à El-Halia. Pendant le trajet, C… nous dit : « Demain, il y aura une grande fête avec beaucoup de viande ». Je lui répondis : « Quelle fête ? Il n’y a pas de fête ». Je pensais qu’il plaisantait…

Le lendemain, 20 août, tous les hommes étaient au travail à la mine sauf mon mari. Il était juste midi, nous étions à table, quand soudain, des cris stridents, les youyous des mauresques et des coups de feu nous ont surpris. Au même moment, ma belle-sœur Rosé, sa petite dernière Bernadette (trois mois) dans les bras arrive, affolée, suivie de ses enfants, Geneviève 8 ans, Jean-Paul 5 ans, Nicole 14 ans, Anne-Marie 4 ans. Son aîné Roger, âgé de 17 ans, était à la mine avec son père. Avec ma mère, mon frère Roland de 8 ans, Suzanne ma sœur de 10 ans, Olga mon autre sœur de 14 ans et mon mari, nous avons compris qu’il se passait quelque chose de grave. Les cris étaient épouvantables. Ils criaient : « Nous voulons les hommes ». Je dis à mon mari : « Vite, va te cacher dans la buanderie ! ».

Nous nous sommes enfermés dans la maison, mais les fellaghas ont fait irruption en cassant la porte à coup de hache. À notre grande stupeur, c’était C…, le chauffeur de taxi, « l’ami » qui avait assisté à mon mariage. Je le revois encore comme si c’était hier. Il nous a poursuivis de la chambre à la salle à manger, puis dans la cuisine; nous étions pris au piège. C…, avec son fusil de chasse, nous menaçait. Il a immédiatement tire sur ma pauvre mère, en pleine poitrine, elle essayait de protéger mon petit frère Roland. Elle est morte sur le coup avec Roland dans ses bras, lui aussi gravement atteint. Ma belle-sœur Rosé a été tuée dans le dos. Elle gardait son bébé contre le mur, ma jeune sœur Olga s’est jetée, dans une crise d’hystérie, sur le fusil, il a tiré à bout portant, la blessant salement. Il nous narguait avec son fusil.

Bravement et affolée, je lui dis : « Vas-y ! Tire ! Il ne reste plus que moi ». Il a tiré, j’ai reçu la balle à hauteur de la hanche, je n’ai même pas réalisé et il est parti.

J’ai pris les enfants, les ai cachés sous le lit avec moi, mais je souffrais trop et je voulais savoir si mon mari était toujours vivant. Je suis allée dans la buanderie et me suis cachée avec lui derrière la volière. Les fellaghas, les fils de C…, sont revenus. Ils se dirigeaient vers nous en entendant un bruit, mais l’un d’eux a dit en arabe : « C’est rien, c’est les oiseaux ». Et nous sommes restés, apeurés, désemparés, sans bouger jusqu’à cinq heures de l’après-midi. Les cris, les youyous stridents, la fumée, le feu, quel cauchemar !…

Un avion de tourisme est passé au-dessus du village et a donné l’alerte. L’armée est arrivée à dix-sept heures. Et là, nous sommes rentrés dans la maison pour constater l’horreur. Mon petit frère Roland respirait encore; il est resté cinq jours dans le coma et nous l’avons sauvé. Malheureusement, ma sœur Olga a été violée et assassinée, ma sœur Suzanne, blessée à la tête, elle en porte encore la marque. Puis l’armée nous a regroupés. Ma famille Azeï, tous massacrés au couteau, la sœur de ma mère, son mari, ses deux filles dont l’une était paralysée, l’une des filles qui était en vacances avec son bébé a été, elle aussi/ assassinée à coups de couteau (c’est la fiancée de son frère, qui s’était cachée, qui a tout vu et nous l’a raconté). Le bébé avait été éclaté contre le mur. Puis, mon cousin a été tué à coups de fourchette au restaurant de la mine, le frère de ma mère. Pierrot Scarfoto a été, lui aussi massacré, en voulant sauver ses enfants, à coups de couteau, les parties enfoncées dans la bouche, ainsi que mon neveu Roger, âgé de 17 ans. Mon père, sourd de naissance, blessé à coups de couteau, s’était réfugié dans une galerie abandonnée. Il n’a pas entendu l’armée, on ne l’a retrouvé que quinze jours plus tard, mort à la suite de ses blessures. Il a dû souffrir le martyre. Mon jeune frère Julien a été également massacré.

Treize membres de ma famille ont ainsi été martyrisés, massacrés par le F.L.N.

Je suis restée à l’hôpital près de trois mois, j’avais fait une hémorragie interne avec infection, car les balles fabriquées étaient bourrées de poils, de bris de lames de rasoir.

Nous avions échappé à la mort, mais pas à la souffrance. Mon mari fut muté à Bougie, mais le chantier ayant subi une attaque, il a dû fermer; puis à Ampère, près de Sétif, et finalement au Sahara. Mais les femmes n’étaient pas admises. J’ai été recueillie avec mes deux frères à Lacaune-les-Bains, chez les sœurs de Saint-Vincent-de-Faul, j’y étais déjà venue plus jeune.

Le fellagha meurtrier de ma famille a été arrêté, j’ai dû venir témoigner pendant trois ans en Algérie, car j’étais le seul témoin. Mon témoignage fut mis en doute, du moins la façon dont les miens ont été massacrés. Ils ont déterré ma mère pour voir si je disais la vérité, je n’en pouvais plus. On a retiré plusieurs balles et la seule chose de positive dans tout ce cauchemar, c’est le collier qu’elle portait et que l’on m’a remis; collier dont je ne me séparerai jamais.

Voir aussi:

MASSACRE D’UNE FAMILLE EN ORANIE
Jean-Claude KESSLER

Témoignage recueilli par Hervé CUESTA dans le dernier numéro d’Aux Echos d’Alger

Depuis quelques jours une espèce d’hystérie collective s’est emparée de la presse et de l’audiovisuel mettant en cause le comportement de l’armée Française durant la guerre d’Algérie. D’anciens soldats du contingent éprouvent aujourd’hui, disent-ils, un besoin impérieux de parler…. de dénoncer Certaines dérives qu’aurait pu commettre notre armée durant ce conflit. Aussi, j’ai décidé à mon tour de parler, de raconter…

Tout ce qui va suivre est un témoignage destiné aux générations présentes et à venir, afin de ne jamais oublier le martyre qu’ont subit ces Français d’Algérie, véritable génocide que la France a caché.

Je veux raconter…

Les toutes premières victimes innocentes, qui au lendemain de la Toussaint sanglante, pour la plupart des femmes et des enfants, étaient retrouvées affreusement mutilées, mais ceci n’allait être que le prélude d’une extermination qui devait durer plus de sept ans.

Alors que je me trouvais avec mon unité en Oranie, nous étions chargés d’assurer la protection de femmes isolées et au cours de la journée nous passions les voir afin de les rassurer. Je me souviens en particulier d’une famille de cultivateurs dont leur ferme n’était qu’à une vingtaine de kilomètres de notre base, elle était composée du père, de la mère et de quatre enfants dont l’aînée, une fillette de quatorze ans et le dernier âgé seulement de quelques mois, ils avaient installé sur le toit une sirène à air comprimé qu’ils devaient déclencher en cas d’attaque. Je me souviens de cette nuit où le hurlement lugubre de la sirène semblait nous dire : « dépêchez-vous » .

Je veux vous raconter ce que nous avons retrouvé à notre arrivée :
La grange était en feu, dans la cour la fillette était au sol, morte et entièrement dévêtue, après l’avoir violée ils lui avaient tranche la tête et déposée entre ses jambes nues. Mes hommes et moi étions pétrifiés, incapable de bouger, le plus jeune du groupe a vomi et a refusé d’aller plus loin.

Nous nous sommes dirigés vers l’entrée de la maison et là, dans la grande pièce qui servait de séjour, j’ai découvert ce qu’on appelle l’horreur, le père était étendu près de la grande table qui occupait le centre de cette pièce, son visage, les yeux grand ouvert disaient encore sa souffrance et sa bouche entre-ouverte avait vainement tenté de prendre un peu d’air quand ils l’ont égorgé, son pantalon était rabattu sur ses chaussures.

Il était émasculé et il y avait du sang partout sur le sol.

Sur la grande table gisait sa femme, la jupe retroussée sur sa poitrine, une grande plaie allant du pubis jusqu’à la taille et par où s’échappaient ses viscères qui pendaient le long de la table.

Un peu plus loin sur le sol, une « bouillie » sanguinolente qui de prime abord ne ressemblait à rien, était en fait les deux garçons sur qui les terroristes s’étaient acharnés probablement à coup de barre transformant leur tête en une espèce de galette rouge dont la cervelle striait de blanc cette flaque.

Enfin je dois raconter aussi comment nous avons découvert le quatrième enfant. Un bébé d’une quinzaine de mois, comment décrire la scène tant cela est hideux, dans la cheminée éteinte ils s’étaient servi du tournebroche pour empaler l’enfant, le pique qui traversait son corps ressortait près du cou, sa tête pendait et ses mains touchaient les cendres du foyer.

Il flottait dans la pièce une odeur fade, et je sais à présent ce que l’on appelle l’odeur de la mort ; Les corps étaient encore chauds preuve que le massacre venait d’avoir lieu, les ***** ne devaient pas être bien loin.

Nous avons roulé les cadavres dans nos toiles de tentes afin de les ramener à notre camp, et j’ai du personnellement retirer le pique qui empalait le bébé car les hommes qui m’accompagnaient ont refusé de toucher le petit corps meurtri et je ne voulais pas, par respect pour cet enfant dont le seul crime avait été de naître européen, que d’autres le voient.

Peut-on imaginer que des êtres humains puissent commettre de tels actes au nom d’une quelconque idéologie sans devenir eux-mêmes des animaux.

Voir également :

http://mdame.unblog.fr/2007/06/24/1957-melouza-un-oradour-sur-glanes/

1957 MELOUZA un Oradour sur Glanes
24 juin, 2007

Village de MELOUZA

Bilan: 315 morts, 150 blessés.

Motif invoqué : refus de soumission au F.L.N.

Nous sommes le 28 mai 1957, dans le village de Melouza en Kabylie. La cible du FLN, ce n’est plus les Européens cette fois, mais ses propres frères. C’est à Melouza en effet que le FLN a décidé de « punir » le MNA, l’organisation rivale qui lui fait de l’ombre dans la région.

Au début de l’après-midi , sous les ordres de Mohamedi Saïd, ( ancien de l’abwer, le renseignement allemand pendant la seconde guerre mondiale) commandant de la willaya 3, une bande F.L.N. , renforcée par de nombreux habitants des environs, prélevés de force, encercle la partie est du douar.

Ce petit territoire comporte une population de 3395 habitants groupés en 5 mechtas; son centre est la mechta Kasba où vivent 700 personnes. Les rebelles fouillent chaque mechta, pillent, extirpent les hommes et les jeunes gens qu’ils refoulent jusqu’au lieu du massacre. En fin d’après-midi, tout le monde est parqué dans la mechta, et dès la tombée de la nuit commence l’exécution systématique de tous les hommes présents. Saahnoun ordonnera à ses hommes de massacrer tous les civils.

« Et c’est le massacre, la folie sanguinaire. Au fusil, au couteau, à coups de pioche, les fellaghas taillent en pièces leurs prisonniers… Des flots de sang s’écoulent maintenant des maisons transformées en abattoirs humains. Le massacre dure une demi-heure à peine. Aux cris, aux supplications, aux coups de feu, aux hurlements des djounouds déchaînés succède un silence pesant. Abdelkader Sahnoun réunit ses hommes. Il faut fuir. Maculés de sang, les yeux égarés, ils regagnent la zone Est. »

La tuerie se termina vers 16 heures… C’est le groupe d’un nommé Chaffaï qui aura la charge d’achever les blessés. Peu après, les femmes maintenues à distance se précipitent

« Hagardes, se déchirant le visage de leurs ongles, comme prises de folie, elles allaient d’une maison à l’autre, glissant dans des flaques de sang gluant, retournant les cadavres pour retrouver un fils, un frère, un mari. Le village n’était plus qu’un hurlement. Dans chaque gourbi, le même spectacle. Des corps affreusement mutilés, des cadavres dont le visage gardait l’empreinte d’une terreur indicible, et du sang partout, en mares, en plaques, en traînées sur le sol et sur les murs. Et flottant dans l’atmosphère, cette odeur lourde, chaude et fade, du sang et des corps en décomposition. »

Dans les maisons et les ruelles transformées en abattoir, l’armée française, à son arrivée sur les lieux deux jours plus tard, dénombrera 315 cadavres.

Le martyre de Melouza fut abondamment exploité par la propagande de la gauche française, qui expliqua le massacre par les sentiments profrançais des habitants du village, alors qu’il s’agissait d’un conflit fratricide. Les victimes étaient des maquisards ARABES

Le “général” Bellounis, effrayé par le carnage, demanda quelques jours plus tard un rendez-vous au capitaine Combette, responsable de la région et lui annonça qu’il se ralliait à l’armée française.

Voir aussi:

La vérité sur la tragédie des Harkis
Le Point
8 février 2002

La guerre d’Algérie s’arrête officiellement le 19 mars 1962. Pourtant, elle n’est pas finie pour les Harkis. Au moins 50 000 vont être victimes des pires exactions de la part du nouveau pouvoir. Aujourd’hui, il est temps de se souvenir de ces musulmans.

Dillem Areski était un harki. Un parmi ces 200 000 Français musulmans qui ont combattu aux côtés de la France pendant la guerre d’Algérie. Dans la nuit du 26 janvier dernier, une patrouille de police a découvert son corps dans une rue du 19e arrondissement de Paris. A 59 ans, SDF, il aurait dû finir dans une fosse commune. Mais une association d’anciens officiers français en Algérie ne l’a pas voulu. Le soldat a été enterré in extremis dans le carré musulman du cimetière de Thiais (Val-de-Marne), aux côtés d’autres harkis sans famille. Dillem Areski s’était engagé à 17 ans dans l’armée française. C’était en 1959, après que toute sa famille eut été assassinée par le FLN. Son père, adjudant-chef de l’armée française pendant la Seconde Guerre mondiale, refusait de se battre contre la France. Les faits d’armes de Dillem Areski au sein du 3e régiment parachutiste d’infanterie de marine (RPIMA) lui vaudront trois citations. Partisan de l’Algérie française, il quitte l’armée et embarque clandestinement en juin 1962 pour la France.

Un drame parmi d’autres. Il illustre le destin tragique de ces musulmans d’Algérie qui avaient choisi le “parti de la France”. A côté des Dillem Areski qui ont pu gagner la France et ont sombré dans l’oubli une fois arrivés en métropole, il y a tous ceux qui ont payé de leur vie le fait de n’avoir pu s’enfuir à temps. Car, après le cessez-le-feu du 19 mars 1962, qui précédait de quelques mois l’indépendance de l’Algérie, scellée par les accords d’Evian, des dizaines de milliers de harkis et de pieds-noirs ont été abandonnés par l’armée française aux représailles du FLN. Pendant quarante ans, cette page douloureuse de notre histoire a été trop rarement évoquée. Jusqu’à ce que, le 25 septembre 2001, lors de la 1re Journée nationale d’hommage aux harkis, le président Jacques Chirac déclare enfin : « Le moment est venu pour nous tous, Français, de porter un regard de vérité sur une histoire méconnue, une histoire déformée, une histoire effacée. »

Le 19 mars 1962, les harkis sont désarmés dans le cadre du cessez-le-feu et leurs unités, dissoutes, tandis que l’armée française entame son retrait du territoire algérien. Désormais, la sécurité des anciens « supplétifs » ne repose plus que sur les accords d’Evian, qui garantissent en principe l’absence de représailles. « J’avais sous mes ordres une cinquantaine de moghaznis qui faisaient office de gendarmes locaux et protégeaient les dix-huit villages dont j’avais la charge », raconte Daniel Abolivier, à l’époque lieutenant de l’armée de l’air, détaché à la section administrative spécialisée (SAS) d’Irdjen, en Kabylie. « Après le cessez-le-feu, un colonel m’a convoqué avec la vingtaine d’officiers SAS de la région pour nous dire : vous allez désarmer vos hommes. Nous avons protesté en disant qu’ils allaient être massacrés. Il a répondu : vous le ferez comme tout le monde. C’est comme cela que j’ai eu mes galons en Indochine et j’espère passer bientôt général. » Ecoeuré par « la lâcheté » de certains officiers supérieurs, le lieutenant Daniel Abolivier démissionnera de l’armée et deviendra instituteur. Dans certains commandos de harkis, le désarmement s’est carrément fait sous la pression d’unités blindées.

De la Kabylie à l’Oranais, les anciens partisans de la France se retrouvent ainsi sans arme, en butte à la vindicte des « marsiens », ces combattants de la dernière heure qui ont rejoint le FLN à partir de mars 1962. « Les désarmer puis les abandonner, c’était envoyer un message d’encouragement au FLN : faites-en ce que vous voulez, on vous les laisse », dénonce Daniel Abolivier. Dès la nuit du 19 mars 1962, le maire musulman de Saint-Denis-du-Sig-en-Oranie est égorgé, défiguré et mutilé, ainsi qu’une douzaine de moghaznis. Parmi les victimes figure l’ordonnance d’un jeune sous-officier français, Jean-Pierre Chevènement.

Le général François Meyer a lui aussi vécu cette période sanglante comme lieutenant au 23e régiment de spahis, dans le Sud oranais. A la brasserie de l’Ecole militaire, où il nous a donné rendez-vous, il a accepté d’évoquer ses souvenirs : « En avril 1962, j’ai retrouvé les corps de 22 de mes anciens supplétifs, ainsi que celui du maire de Bou Alam, dans trois charniers. » Certains ont été égorgés, d’autres massacrés à coups de pierre. Le 26 avril, François Meyer rejoint en hélicoptère le poste militaire de Géryville lorsqu’il aperçoit au sol un groupe d’hommes qui fait de grands signes. « C’étaient les harkis du poste d’Agneb. Ils se sentaient menacés et voulaient partir en France, mais nos hélicoptères étaient pleins. Je leur ai promis de prévenir le poste de Géryville. Nous n’avons plus jamais entendu parler d’eux. » Le lendemain, à l’Assemblée nationale, le Premier ministre, Georges Pompidou, assure que « toutes les dispositions ont été prises pour qu’il n’y ait pas de représailles ».

Licenciés avec prime

Pierre Messmer, à l’époque ministre des Armées, fournit une explication au moins partielle en nous recevant dans son bureau de chancelier à l’Institut de France : « Nous avons proposé aux harkis de s’engager dans l’armée française. Ceux qui l’ont fait ont été protégés. Très peu malheureusement ont choisi cette option. » Sauf que beaucoup de ces supplétifs ne réunissaient pas les conditions pour intégrer l’armée française. Qui plus est, s’engager signifiait laisser la famille à la merci des vengeances du FLN. Une autre possibilité était de signer un « contrat de réflexion de six mois non renouvelable en tant que personnel civil », ce qui impliquait d’aller vivre désarmé au milieu d’une population désormais acquise au FLN.

Seulement 1 000 harkis souscriront un engagement dans l’armée et 2 000 un contrat civil. La grande majorité sera licenciée avec prime, ce qui implique qu’ils sont retournés dans leur village en espérant se noyer dans la masse et se faire oublier. D’autres ont déserté en emportant des armes afin de se racheter aux yeux du FLN. Le général Meyer se souvient : « Certains des spahis m’ont dit en partant : « On aurait aimé que cela finisse autrement, mais maintenant c’est fichu, et notre pays, c’est ici. » Je les revois encore s’éloigner. Certains seront suppliciés, on leur épinglera à même la peau leur médaille de l’armée française. » Reste le départ pour la France. En mars 1962, il n’est pas officiellement proposé. « Celui qui souhaitait être rapatrié devait prouver qu’il était « particulièrement menacé » afin d’être inscrit sur une liste, avant de retourner attendre dans son village », indique François Meyer. Pas étonnant que les candidats au départ n’aient pas été légion, 1 500 au total. « Au début du mois d’avril, des moghaznis que je connaissais ont demandé de partir pour la France. Le commandement local leur a signifié d’attendre dans leurs douars. Plusieurs d’entre eux ont été enlevés et assassinés seize jours plus tard. »

Une liste noire

Pendant ce temps, le FLN ne fait pas grand mystère du sort qu’il réserve aux anciens alliés de la France. Le commandant de la wilaya 5, qui est la structure administrative des rebelles pour l’Oranie, annonce que le « jugement final » des harkis aura bientôt lieu et recommande d’inscrire leurs noms sur « une liste noire qu’il faudra conserver minutieusement ». Ces ordres, interceptés par l’armée française, figurent aujourd’hui dans les archives militaires.

Ce n’est que le 11 avril 1962 que Louis Joxe, ministre d’Etat aux Affaires algériennes, demande au haut-commissaire en Algérie de recenser les supplétifs menacés qui souhaitent venir en France et de les regrouper pour les protéger. Mais l’instruction arrive trop tard, la plupart sont déjà repartis dans leurs villages. Pour le transfert en métropole, Louis Joxe précise que « les problèmes d’hébergement et de recasement font l’objet d’études poursuivies par une commission interministérielle ». La veille, le président de la commission, le conseiller d’Etat Michel Massenet, a rendu un rapport dans lequel il préconise d’importants transferts. « Les musulmans fidèles ont besoin de notre aide et on n’a pas le droit de les abandonner », écrit-il. Neuf jours plus tard, la commission est dissoute…

Sur les 300 harkis du commando Georges, pour la plupart anciens combattants du FLN « retournés », seule une soixantaine sera rapatriée en France à la fin de la guerre. Les autres seront massacrés. « Ils ont été tués à coups de pierre, de baïonnette, leur sergent a eu les yeux crevés puis il a été ébouillanté vivant dans un chaudron », indique René Bail, ancien photographe militaire qui a suivi le commando en Algérie. En septembre 1959, de Gaulle en avait décoré plusieurs de la croix de la Valeur militaire en les félicitant d’avoir, entre la rébellion et la France, choisi la France…

En mai 1962, le plan général de rapatriement promis par la France n’a toujours pas débuté. « C’est la cause première du drame », estime le général Maurice Faivre [8], vice-président de la Commission française d’histoire militaire. L’ancien soldat nous reçoit dans sa bibliothèque où trônent les fanions des escadrons qu’il a commandés en Algérie. « Les instances parisiennes étaient persuadées que les accords d’Evian suffisaient à garantir la sécurité des Français musulmans », assure le général.

Certains officiers décident de faire passer clandestinement en métropole leurs anciens supplétifs. Le lieutenant Abolivier réunit ses hommes. « Je leur ai dit : ceux qui le souhaitent peuvent venir en France avec moi. Avec l’aide d’un sous-préfet nous avons fait des faux papiers et monté un réseau pour les accueillir en métropole. Seuls les plus âgés ont décidé de rester. »

Des rapatriements clandestins

A Paris, on supporte mal ces rapatriements clandestins. Le 12 mai, Louis Joxe adresse au haut-commissaire de la République en Algérie un message en priorité absolue dans lequel il indique : « Les supplétifs débarqués en métropole en dehors du plan général de rapatriement seront en principe renvoyés en Algérie. » Louis Joxe demande en prime des « sanctions appropriées » contre ceux qui participent à ces filières clandestines. Il précise également qu’il faut « éviter de donner la moindre publicité à cette mesure ». Jusqu’à présent, l’Histoire n’avait retenu que le message du ministre des Affaires algériennes. Le Point est aujourd’hui en mesure de révéler que l’ordre a été relayé le jour même par le ministre des Armées, Pierre Messmer, dans un message secret de trois pages, n° 1334. Un document que Pierre Messmer n’a pas souhaité commenter.

Il faudra attendre le 26 mai pour que le ministère des Armées se décide à ouvrir deux camps en métropole afin d’accueillir les harkis menacés. Le général Meyer a organisé un des premiers convois officiels, qui quitte l’Algérie le 13 juin, soit trois mois après le cessez-le-feu. « J’avais prévenu mon colonel que je ne partirais pas sans les familles de mes soldats. » Quelques semaines plus tard, l’officier réitère. Mais cette fois le sauvetage manque de tourner court. Le 5 juillet, l’Algérie fête son indépendance, dans les rues l’ambiance est survoltée. « La population insultait les hommes et les femmes assis dans les camions », se souvient le général. Le convoi est stoppé par un barrage de l’Armée de libération nationale (ALN) qui refuse de laisser partir les « traîtres ». Le convoi passera en force sous la menace des automitrailleuses. Une fois à Oran, aucune caserne militaire ne veut des familles. « Heureusement, l’amiral a accepté de nous accueillir dans la citadelle de Mers el-Kébir pendant cinq jours, jusqu’à ce que le bateau arrive. » Finalement, le lieutenant Meyer ramènera en France 300 anciens harkis, moghaznis et spahis avec femmes et enfants.

Mais les rapatriements qui se font au compte-gouttes vont bientôt s’arrêter sur l’initiative de Pierre Messmer. Le 19 juillet 1962, dans un message estampillé « extrême urgence » adressé à Louis Joxe, il demande que cesse l’accueil des anciens supplétifs dans les camps militaires français, en raison de la « somme de charges et d’efforts considérables » que cela représente. « L’armée est ainsi arrivée à la limite du concours qu’elle peut accorder », écrit-il. Aujourd’hui, Pierre Messmer estime que cette décision était justifiée : « Nous n’avions plus de places dans les camps, l’armée supportait seule la charge des rapatriements. Il y avait quasiment 1 million de pieds-noirs à rapatrier et nos militaires qui revenaient avec leur matériel. »

Pourtant, en Algérie, les exactions redoublent. « A partir de juillet 1962 débute une vague de massacres organisés dans pratiquement toutes les régions d’Algérie », indique l’historien Maurice Faivre. Dans une note confidentielle adressée en 1963 au vice-président du Conseil d’Etat, Jean-Marie Robert, le sous-préfet d’Akbou, en Kabylie, fait état de 2 000 victimes dans son arrondissement, entre mars et décembre 1962. Il rapporte que des « massacres généralisés » ont eu lieu « dans des villages qui avaient été les premiers à se rallier à la France en 1957 ». Quelques dizaines de harkis furent « promenés habillés en femmes, nez, oreille, et lèvres coupés, émasculés, enterrés vivants dans la chaux ou même dans le ciment, ou brûlés vifs à l’essence ». Les élus ne furent pas épargnés : cinq des onze maires de l’arrondissement d’Akbou furent ainsi tués. Le document relate aussi le supplice d’un conseiller général qui avait pris position pour la France : « Il fut enterré vivant le 7 août, la tête dépassant et recouverte de miel. » Son agonie, « le visage mangé par les abeilles et les mouches », dura cinq heures. Et le sous-préfet de préciser : « Les supplices dans cette région n’atteignirent pas la cruauté de ceux d’un arrondissement voisin à quelque 15 kilomètres de là : harkis morts, crucifiés sur des portes, nus sous le fouet en traînant des charrues, ou les muscles arrachés avec des tenailles. » Selon Maurice Faivre : « 50 000 à 70 000 Français musulmans auraient disparu ou auraient été tués en Algérie entre mars 1962 et la fin de l’année 1966. »

Des « sauvetages »

Pendant que se déroulent les massacres, les militaires français ont pour consigne de rester l’arme au pied. Le 24 août 1962, dans une note sur la protection des harkis, l’état-major Interarmées précise qu’il ne faut « procéder en aucun cas à des opérations de recherche dans les douars de harkis ou de leurs familles ». Pierre Messmer a confié au Point avoir demandé au général de Gaulle au mois de juin 1962 « l’intervention de l’armée à trois endroits différents pour faire cesser les exactions commises par le FLN. Le général m’a dit : il n’en est pas question, vous allez recommencer la guerre d’Algérie. Il avait raison ». Cette passivité est mal vécue par les militaires. Le rapport sur le moral de l’année 1962 du général Masson, en poste à Alger, en atteste. Il évoque « le sentiment de culpabilité » des militaires vis-à-vis « des Européens et plus encore des harkis livrés sans défense à la vengeance d’Algériens fanatiques ».

C’est le Premier ministre Georges Pompidou qui prendra l’initiative d’autoriser à nouveau les arrivées d’anciens supplétifs sur le sol français. Nous sommes le 19 septembre 1962. « 50 000 personnes, engagés démobilisés, supplétifs et familles, ont pu être rapatriées entre 1962 et 1965 », précise le général Faivre. Au moins 40 000 autres ont pu gagner la France grâce aux filières clandestines. La plus importante d’entre elles sera montée par Nicolas d’Andoque, un ancien lieutenant qui organisera des milliers de « sauvetages » avec l’aide, à Paris, de l’Association des anciens des affaires algériennes, constituée d’ex-officiers SAS. Des familles de harkis sont cachées là où l’on peut, dans plusieurs propriétés privées et même dans les locaux d’une banque. En fait, les harkis n’étaient pas les bienvenus sur le sol français. Les autorités françaises, obnubilées par la lutte contre Organisation de l’armée secrète (OAS), les considéraient comme des recrues potentielles pour le groupe terroriste. Le 16 mai 1962, Louis Joxe annonce au Comité des affaires algériennes : « Il faut combattre une infiltration qui, sous prétexte de bienfaisance, aura pour effet de nous faire accueillir des éléments indésirables. » Surtout, le gouvernement est persuadé que les harkis ne pourront pas s’intégrer à la société française. Dès novembre 1961, Alain Peyrefitte, qui sera nommé un an plus tard ministre délégué chargé des Rapatriés, explique clairement dans son livre « Faut-il partager l’Algérie ? » (Plon) pourquoi l’arrivée en France des anciens supplétifs n’est pas souhaitable. Ils sont trop nombreux ! « Environ 1 100 000 », a-t-il calculé en tenant compte du « coefficient familial appliqué aux familles musulmanes ». Un afflux de réfugiés qui provoquerait selon lui « un grave traumatisme » et « ôterait toute retenue à la bête hideuse du racisme que la présence de 400 000 musulmans en France n’est déjà pas loin de lâcher ». Et Alain Peyrefitte de conclure : « Voulant être humain, on serait inhumain. » Inhumain, le sort des harkis le sera…

Jean-Michel Décugis, Christophe Labbé, Olivia Recasens
_____________________________
Concluons avec Michel Tubiana, président de la Ligue des droits de l’Homme.

« La République a commis en 1962, en Algérie, un crime d’Etat. En laissant les supplétifs algériens qu’il avait employés, le gouvernement français les a sciemment exposés aux massacres qui ont été commis. Nul n’ignorait que la violence de la guerre d’Algérie ne pouvait qu’engendrer de tels comportements : cette chronique annoncée d’un massacre met en évidence la responsabilité conjointe de ceux qui l’ont perpétré mais aussi de ceux qui l’ont autorisé. »

Michel Tubiana [9]
Notes
[1] Voir sur ce site la guerre révolutionnaire et la tragédie des harkis, par Pierre Vidal-Naquet.

[2] On englobe sous le terme de harkis plusieurs catégories de personnes : 61 000 harkis au sens propre (membres des « harkas », groupes militaires supplétifs), 62 000 GAD (groupes d’autodéfense constitués de civils volontaires), 19 000 moghaznis (dont la mission était de protéger les 700 sections administratives spécialisées – SAS), 8 600 GMS (groupes mobiles de sécurité recrutés essentiellement parmi les anciens combattants musulmans) et 2 270 sentinelles. Soit près de 153 000 hommes. Auxquels s’ajoutaient environ 50 000 élus et fonctionnaires musulmans. (Chiffres de janvier 1961).

Actuellement, le terme harki est utilisé pour désigner les personnes résidant en France qui se considèrent descendants des précédents.

[3] Référence http://www.elysee.fr/elysee/elysee…..

[4] Entretien de Pierre Messmer avec Philippe Bernard, publié dans Le Monde du 25 sept 2001.

[5] Les deux derniers paragraphes sont partiellement repris de l’article de Guy Pervillé « la tragédie des harkis : qui est responsable ? », publié dans L’Histoire N°231, avril 1999.

[6] Recueilli par Anne-Charlotte De Langhe, publié dans Le Figaro le 29 août 2001.

[7] En complément de l’article déjà cité écrit en 1962 par Pierre Vidal-Naquet, on peut consulter :
Mohand HAMOUMOU, Et ils sont devenus harkis, préface de Dominique Schnapper, Fayard, Paris, 1993, 364 p.
Charles-Robert AGERON, « Les supplétifs algériens dans l’armée française pendant la guerre d’Algérie », in Vingtième siècle, revue d’histoire, n°48, octobre-décembre 1995, pp. 3-20.
Tom CHARBIT, Les harkis, La Découverte, coll. « Repères », Paris, 2005, 120 p..

[8] « Les archives inédites de la politique algérienne », L’Harmattan.

[9] « Harkis : un crime d’État », Michel Tubiana, Libération, lundi 10 septembre 2001.

Voir enfin:

La Torture ! Il faut en parler!

Sail ould laid, qui refusait de quitter son travail chez un proprietaire européen est mutile et assassiné par les rebelles FLN, le 26 janvier 1957.

Le texte ci-dessous provient du livre « ASPECTS VERITABLES DE LA REBELLION ALGERIENNE » Il date de 1957. Il est aujourd’hui hélas encore d’actualité.

 » Aux excès et aux injustices des propagandes qui entendent faire apparaître la rébellion algérienne comme un mouvement populaire, comme le soulèvement unanime d’un peuple dressé contre ses oppresseurs, nous avons été contraints de répondre par des faits et des documents irréfutables dans leur brutalité et leur horreur. Ces documents n’auraient jamais été livrés à la connaissance de l’opinion, si les bourreaux n’avaient entrepris de se présenter en victimes, si les criminels ne s’étaient mués en accusateurs. ”

La liste des atrocités commises par les rebelles en ALGERIE dès 1954 est tellement longue que nous en évoquerons que quelques-unes. Les photos sont dures, cruelles,

Mais la vérité doit être sue, à défaut que justice ne se fasse !

Les manuels scolaires, les médias, les politiques, ne parlent jamais des atrocités commises par le FLN pendant la guerre d’ALGERIE. Avec notre site, nous espérons faire connaître la vérité. Pour ceux qui voudraient un complément d’information ou pour ceux qui douteraient de l’authenticité de ces faits, nous tenons un livre à leur disposition.

EL – HALIA

Le village d’EL-Halia est situé à une quinzaine de kilomètres à l’est de Philippeville. Il comprenait 130 habitants européens (hommes, femmes et enfants), employés de bureau, cadres techniques et ouvriers spécialisés de la mine. Ces Européens vivaient en bons termes avec les ouvriers musulmans qui depuis le début des évènements leur avaient affirmé qu’ils n’avaient rien à craindre et qu’ils sauraient les défendre si une bande de hors-la-loi tentait un coup de main.

C’était un village de travailleurs où régnait la paix.

Le 20 août, entre 11 H 55 et 12 heures, le petit centre était attaqué aux deux extrémités par quatre bandes opérant avec une simultanéité parfaite.

L’effet de surprise fut d’autant plus grand que les attaquants ouvriers ou anciens ouvriers – étaient tous connus des Européens.

Au même moment, une embuscade placée sur la route, à 1,500 KM, surprit un des camions de la société dont le chauffeur fut égorgé, et la camionnette du courrier transportant trois Européens qui furent tués et une Européenne qui grièvement blessée et laissée pour morte sur le terrain, put être sauvée.

Au village, les hommes habitant la première et la dernière maison furent surpris sur la route à proximité de chez eux et égorgés.

Les autres, soit 10 Européens, parvinrent à se barricader dans les maisons. Certains armés de fusils et réunis dans le même logement, purent résister ; les autres, non armés, furent égorgés ou échappèrent au massacre en se cachant ou s’enfuyant.

Toutes les femmes et les enfants découverts furent égorgés. Aux ateliers, tous les ouvriers furent abattus sans qu’ils aient pu résister. Parmi les rescapés, six familles seulement durent leur salut à la défense armée ; certains autres échappèrent aux recherches par chance et par suite du manque de cohésion des insurgés.

Au bout d’une heure d’attaque, les ouvriers musulmans étrangers à la région qui avaient assisté jusque-là en spectateurs aux scènes qui se déroulaient sous leurs yeux, se précipitèrent  » à la curée  » sous les you-you d’encouragement des femmes et se joignirent aux assaillants.

Le massacre se généralisa : les portes des habitations furent dynamitées. Les émeutiers, une fois dans les maisons, cherchaient dans les placards, sous les lits, des hommes, des femmes et des enfants qu’ils connaissaient pour la plupart depuis des années, pour les abattre à coups de fusil, mais surtout à l’aide de haches, de serpes et de coutelas.

Certains recherchèrent avec acharnement leurs camarades de travail européens et les membres des familles qui manquaient parmi les cadavres, pour les exterminer à leur tour. Ils appliquaient à la lettre la consigne de fanatisme aveugle et xénophobe qui leur avaient été données : celle d’exterminer tous les Européens.

Les victimes furent égorgées, mutilées, dépecées avec une sauvagerie indescriptible : une femme fut éventrée et son nouveau-né introduit dans la blessure béante. D’autres femmes furent violées. Des bébés de quelques mois eurent le crane fracassé contre les murs. De jeunes enfants furent égorgés d’ « une oreille à l’autre et leur corps lardé à coup de couteau. Et lorsqu’ils ne trouvèrent plus d ‘Européens vivants dans le centre, ils saccagèrent les maisons puis les dynamitèrent. Il y eut, dans ce seul village, 33 tués, 15 blessés et 2 disparus : parmi eux 21 enfants ou adolescents de moins de 20 ans….

La Liste des victimes du massacre de El-HALIA

18 MAI 1956 – LE MASSACRE DE PALESTRO

Les rebelles torturent le jeune medecin auxiliaire, Maurice Feignon, au fer rouge et au liquide bouillant avant de l’égorgé.

Le 18 mai 1956, de jeunes appelés du 11/9e RIC tombent dans une embuscade. Submergés par un ennemi supérieur en nombre, plusieurs d’entres eux résisteront avant de tomber – blessés mais vivants – entre les mains de leurs tortionnaires.

Quand le lieutenant Poinsignon, lieutenant commandant la 6è compagnie du 11/9e RIC, arrivera sur les lieux, il découvrira une véritable boucherie :  » On s’était acharné avec une incroyable sauvagerie  » Chargé, le 20 mai, d’identifier les dépouilles des malheureux, il aura le plus grand mal à reconnaître les restes des hommes qu’il avait sous ses ordres.

Ce que nous avons vu était tel que j’ai demandé par écrit un examen médico-légal pour déterminer les causes de la mort et si les mutilations avaient précédé ou suivi celle-ci. Je n’en ai jamais connu les résultats ; je n’ai même jamais su si cette autopsie avait bien été faite…. Torturés à mort, les jeunes soldats ont eu les yeux crevés… Les corps ont été vidés de leurs entrailles et bourrés de cailloux. Le FLN leur ont zébré les pieds à coups de couteau et leur ont coupé les testicules….

27 MAI 1957 – MELOUZA

Le lundi 27 mai, deux bandes fellaghas, fortes de 220 hommes environ encerclent le douar de Beni llmane (MELOUZA). La première est commandée par le chef FLN Sahnoun. L’autre par Si M’Ahmed. Dans la matinée du 29 mai, Saahnoun ordonnera à ses hommes de massacrer tous les civils. La tuerie se terminera vers 16 heures… C’est le groupe d’un nommé Chaffaï qui aura la charge d’achever les blessés. Au total, on relèvera 303 morts et 150 blessés – tous mutilés – sur le terrain.

TORTURE EN ALGERIE ?

Ces quatre musulmans voulaient vivre en harmonie avec les européens; ils seront décapités par le FLN. Les têtes de ces quatre hommes seront découvertes le 28 fevrier 1956 sur la route nationale. Les corps ne furent jamais retrouvés.

Une campagne sans précédent bat son plein depuis plusieurs semaines sur le territoire national, traînant dans la boue l’Armée Française et, par conséquent, la France.

Lancée par le Parti communiste, relayée bien entendu par « L’Humanité », soutenue par nos adversaires « de tout poil », pseudo-intellectuels gauchisants, « Porteurs de valises » en mal de réhabilitation, cette campagne rencontre un écho complaisant et amplifié auprès de certains médias spécialisés dans ce type d’exercice, avides de sensationnel commode et d’images-choc. Chaînes télévisuelles (la palme revenant sans conteste à « La Cinq »…talonnée par notre chaîne  » nationale  » France 3 …), Presse écrite (« Le Monde » éternel hélas, Le Nouvel-Obs., Libération…), Radios (France-Inter…). Tout un chacun y va de son couplet, dans un climat de surenchère avide : c’est à qui exhibera les photographies les plus sanglantes, accumulera les « témoignages » les plus croustillants.

Mais tout de même, pourquoi un tel acharnement, plus de quarante ans après ? Un certain nombre d’éléments conjoncturels semblent à l’origine du phénomène :

* La visite à Paris du Président Bouteflika, véritable boute-feu qui a ravivé passions et rancoeurs en dépit du lustre indécent de la réception qui lui a été réservée ;
* Les déclarations imprudentes du Premier Ministre à l’occasion du Congrès du C.R.I.F. encourageant, de façon inespérée, la pétition initiée par  » L’Humanté  »
* L’acharnement des déserteurs et  » porteurs de valises  » soucieux de réhabilitation transformant leur trahison en titre de gloire
* La.vindicte des  » victimes  » contre leurs « bourreaux  » gommant leur propre engagement dans le terrorisme aveugle.
* L’invitation indécente sur les plateaux de France 3 de YACEF SAADI, chef des tueurs de la Casbah, venu spécialement plastronner aux côtés du Président de notre Assemblée Nationale et claironner  » En guerre révolutionnaire, tous les moyens sont bons !  »
* Les interviews maladroites et habilement orientées de Généraux aujourd’hui séniles, cibles privilégiées des attaques les plus venimeuses, ont semblé constituer autant d’opportunités aux  » chasseurs  » embusqués, patients et obstinés, à l’affût depuis tant d’années pour lancer leurs attaques contre certains maillons supposés vulnérables.

Eh bien  » OUI  » il y a eu torture en Algérie. Souvenons-nous !

Elle a commencé dans la matinée du 1er novembre 1954, sur la piste poussiéreuse qui mène d’Arris à Biskra par les gorges de Tighanimine. les cibles ? Un couple d’Instituteurs métropolitains, les époux Monnerot installés depuis peu à Tifelfel… Guy Monnerot est abattu d’une rafale de Sten en même temps que le Caïd Hadj Sadok qui tente de s’interposer… Première d’une longue liste, Mme Monnerot est violentée, grièvement blessée et laissée pour morte. Les auteurs ? Une dizaine de  » vaillants  » militants du tout jeune Front de Libération Nationale, sous l’autorité de Chihani Bachir… Rappelons, puisque nécessaire, quelques unes des étapes marquantes sur ce long chemin du calvaire : le 20 août 1955 à midi, le petit centre minier d’El-Halia voit déferler la populace, armée de faux, de serpes, de machettes : femmes, enfants sont odieusement égorgés, éventrés… Le 25 février 1956, au col de Sakamody, un car et deux voitures tombent dans une embuscade huit personnes sont tuées sauvagement, parmi elles le sergent Abid Lazidi, une famille de touristes malouins est décimée : sous le yeux de M Robert Salle, garroté, sa belle-mère, son épouse et sa fillette âgée de sept ans sont violées puis égorgées… L’homme est alors égorgé à son tour… Le 8 mars1956, à 4 km de Palestro, sept fermiers français sont massacrés : M Bénéjean père, sa femme (55 ans) leurs deux fils, Michel et André, M Lucien Servat, son père, sa mère, sa femme et le petit Gérard, 5 ans… A Alger, les équipes de Ben M’Hidi (Ali la Pointe, Belkacem Bouchafa, Debih Cherif, Yacef Saadi) entament la série d’attentats aveugles : le 30 septembre trois bombes explosent au Milk Bar, rue d’Isly, à la Cafeteria, rue Michelet (3 tués, 62 blessés) ; le 26 janvier 1957, trois bombes explosent dans trois cafés, l’Otomatic, la Cafeteria, le Coq Hardi (5 morts, 40 blessés) ; le 10 février 1957, trois bombes explosent dans le Stade d’El-Biar et le Stade Municipal (12 morts, 45 blessés)… En Kabylie,  » la nuit rouge de la Soummam « , dirigée par Amirouche, sacrifie le millier d’habitants du douar Ioun-Dagen et le 28 mai 1957, à Mechta Kasba, à 12 km de Melouza, 300 Arabes pro-M.N.A. sont sauvagement massacrés par les Kabyles F.L.N. Arrêtons là : huit longues années verront se succéder les monstruosités, horrible mélange de cruauté et de sadisme n’épargnant ni l’âge, ni le sexe.

Moins affichée, la torture s’est poursuivie, contre l’O.A.S., à partir d’octobre 1961, avec l’engagement contre nature des  » Barbouzes  » du Mouvement Pour la Communauté (M.P.C.) créé en 1959 par Jacques Dauer (en Algérie,  » Mouvement pour la Coopération « ), sous l’impulsion de Me Lemarchand, Roger Frey, Alexandre Sanguinetti, animé par Lucien Bitterlin et André Goulay. Cette organisation parallèle allait employer pendant près d’un an les moyens les plus extrêmes pour tenter de démanteler les réseaux de l’Organisation Secrète. Entraînant dans ses activités sanglantes plus de deux cents hommes employés à plein temps, l’opération allait coûter un milliard et demi d’anciens francs. Installés à l’origine dans la villa Andréa (Dar Es Saada), sur El-Biar, les Barbouzes allaient peu à peu développer leur implantation, dans différentes villas des hauteurs d’Alger, organisées en centres de torture. Les policiers de la  » mission C  » aux Tagarins, les gardes mobiles de l’Ecole de Police d’Hussein-Dey, les gendarmes du Colonel Debrosse (impliqués notamment dans les sévices infligés à Mme Salasc – alors qu’elle était enceinte – et à Claude Rodenas) ne se sont pas montrés en reste…

Et l’Armée Française, dans tout cela ? Elle aurait dû, aux yeux de certains, juges intransigeants, implacables, rester stoïque, le regard fixé sur la ligne bleue des djebels ! Pantalon garance et gants blancs… Pourquoi pas ? Eh bien non ! l’Armée française a pratiqué l’interrogatoire musclé, violent, c’est un secret de polichinelle. Ces méthodes qui répugnent ont été mises en œuvre dans un contexte donné, sur une durée limitée (essentiellement pendant la  » bataille d’Alger « ) et dirigées contre des individus convaincus de préparer des attentats contre des civils. Ces méthodes n’ont jamais été généralisées, systématisées, comme cela a trop souvent été affirmé. Elles n’ont été mises en application que pour prévenir d’autres attentats plus meurtriers encore. Ce n’est pas beau, certes, mais la guerre – et surtout celle-là – n’est pas belle ! L’Armée française a assumé, elle, sa mission, coûte que coûte, alors que la classe politique avait totalement abdiqué… Comme toujours quand la Patrie est en danger !

Et voilà nos  » oies blanches « , confortablement carrées dans leur fauteuil discourant, tranchant, jugeant de tout et de tous… Oubliant aussi… Ils en rêvent tellement et depuis si longtemps : voir ces vieux Soldats, ces Officiers, la poitrine chargée de médailles qu’ils n’auront jamais eues, traînés devant les prétoires pour plaider, argumenter, expliquer l’inexplicable… Car qui n’a pas vécu ces moments douloureux ne pourra jamais comprendre… Ces scènes leur rappelleraient ces doux souvenirs d’interminables défilés devant la barre de tribunaux d’exception de tant de glorieux Combattants demeurés fidèles à la parole donnée, tel le Commandant Elie Denoix de Saint-Marc, et tant d’autres ?.. Mais aujourd’hui, les Juges se sont effacés, ce sont les Journalistes qui tiennent désormais leur rôle et combien en abusent ! Leurs jugements sont prononcés bien avant d’entendre la défense… D’ailleurs qui pourrait écouter une défense à laquelle nul n’accorde jamais la parole ?

Mais cette parole, nous Rapatriés, victimes sacrifiées et témoins génants, nous l’avons encore, nous la conserverons autant qu’il le faudra autant qu’il se pourra… Pour rétablir notre vérité, pour gueuler notre vérité,

LA VERITE !

Extrait de FRANCE-HORIZON , JOURNAL DE L’ANFANOMA.

GUERRE D’ALGERIE – F.L.N. – ARMÉE FRANÇAISE

Les sévices, la question, la torture… Soudain, avec la bataille d’Alger, nos assassins lointains avaient trouvé un bon javelot à planter dans le dos du soldat, surtout s’il portait l’uniforme de para, une arme enfin capable de détruire à la fois la dernière raison de son combat et la dernière valeur qui lui valait le respect de la nation : son honneur et son courage.

L’interrogatoire, sévère ou non, ne pouvait qu’être un acte de violence physique ou mentale. Il rejoignait ces besognes qui étaient passées pour nécessaires ou tout au moins pardonnables dans l’autre guerre dont la cause était juste – le bombardement des populations civiles, l’exécution sommaire de l’ennemi sans uniforme, la balle dans le dos de l’officier allemand qui s’égare dans la nuit ou dans la tête du prisonnier encombrant -, mais qui deviennent exécrables dans une guerre dont la cause est réputée mauvaise.

Là où le jeune officier voyait dans son prisonnier sa seule chance d’atteindre les racines de la terreur et de sauver des innocents au prix de sa propre innocence, le rhéteur lointain y voyait l’être humain qu’un autre être dégrade. Depuis son univers sans doutes, sans enfants crucifiés, sans filles empalées, sans hommes émasculés, sans membres épars dans le sang, il ne s’abaissait pas à comprendre celui qui voulait éviter le retour de ces spectacles. Il se serait montré scandalisé si on avait osé lui parler de la connivence qui se crée entre l’interrogateur et l’interrogé, ou encore de la brutalité comme d’un rite qui permet à l’interrogé d’offrir un visage héroïque avant de dénoncer les siens…

Extrait du onzième commandement d’ANDRÉ ROSSFELDER.

Voir par ailleurs:

Combien de morts pendant la guerre d’Algérie ?

140 000, 500 000, 1 000 000, 1 500 000… Combien de morts, en réalité, pendant la guerre d’Algérie ?

Vingt ans après la fin de la guerre d’Algérie, le sol de ce malheureux pays livre encore des charniers. Celui de Khen-chela, avec ses 1 000 ou 1 200 cadavres, est le plus important mais non le seul ni le dernier. Les polémiques relancées périodiquement par ces macabres découvertes ne font pas mieux connaître le lourd bilan de cette guerre. Les estimations les plus diverses continuent de s’affronter : elles varient du simple au décuple (de 141 000 à 1 500 000) sur le nombre des victimes algériennes. Dans une question aussi grave, une telle incertitude est inadmissible. Il est temps de chercher à établir, sinon l’exacte vérité, au moins le chiffre le plus vraisemblable. Qu’on nous pardonne d’évoquer avec une apparente froideur cette sinistre comptabilité.

Le bilan officiel des pertes militaires françaises (Français de métropole et d’Algérie, légionnaires, « Français musulmans ») est le plus précis et le moins contesté : près de 25 000 morts (dont 15 500 au combat ou par attentat), 65 000 blessés (dont 35 600 dans les mêmes conditions), et 485 disparus.

Le nombre des civils français d’Algérie victimes du terrorisme est connu avec la même précision jusqu’à la date du cessez-le-feu : 2 788 tués, 7 541 blessés et 875 disparus. Mais le nombre des Européens enlevés après le 19 mars 1962 est beaucoup plus controversé, et leur sort reste aujourd’hui encore un enjeu politique1. Trois estimations semblent à retenir :

– La Croix-Rouge internationale aurait reçu, au 1er septembre 1962, 4 500 demandes de recherches concernant des Européens d’Algérie.

– Le gouvernement français a présenté à la fin de 1964 des « chiffres vérifiés et irréfutables » : sur 3 018 civils européens disparus du 19 mars au 31 décembre 1962, 745 avaient été retrouvés ; sur les 2 273 restants, 1 165 étaient certainement décédés ; 135 enquêtes restaient en cours ; les 973 autres ayant été closes faute de renseignements2.

– Mais en 1965, l’Association de défense des familles des disparus déclarait posséder un fichier tenu à jour de 2 500 noms ; elle estime pourtant leur nombre à plus de 6 500, et certains vont jusqu’à 9 000, mais sans prouver ces chiffres3.

Les pertes de la population algérienne musulmane sont les plus difficiles à évaluer ; c’est à leur sujet que les estimations des deux camps divergent le plus. Alors que les militaires français reconnaissent avoir tué 141 000 « rebelles », les autorités algériennes glorifient, depuis l’indépendance, leur « million et demi de martyrs ». De nombreux auteurs, tel Henri Alleg4, se contentent d’un million ; c’est le chiffre le plus souvent cité en France, même dans des manuels scolaires. Mais, dans leur Histoire de la guerre d’Algérie\ qui est la première mise au point historique sur celle-ci, Bernard Droz et Evelyne Lever jugent « de l’ordre du possible […] un chiffre gravitant autour de 500 000 morts ». C’est cette estimation qui semble la plus vraisemblable, mais elle est probablement encore au-dessus de la vérité.

En effet, on peut avoir une idée des pertes subies par la population musulmane algérienne grâce à l’analyse démographique. Or la comparaison des recensements de 1954 (8,7 millions) et de 1966 (12 millions), montre un fort accroissement, que la guerre a freiné sans l’interrompre. Commentant les premiers résultats du recensement de 1966, le géographe André Prenant6 remarquait que cet accroissement de 3 355 000 personnes en moins de douze ans « dément les chiffres de pertes de guerre souvent cités ». Le même auteur estime que la différence entre la population musulmane de 1966 et le chiffre prévisible par extrapolation des taux de croissance antérieurs au 1er novembre 1954 s’élève à environ 500 000 personnes. Or cette différence résulte de trois facteurs : d’une part l’excédent de décès causé directement ou non par la guerre (pertes dues aux combats, aux attentats, aux exécutions, aux suites de blessures ou à l’aggravation des conditions de vie des civils dans les zones interdites ou dans les camps de regroupement…) ; d’autre part, dans une moindre mesure, le déficit de naissances entraîné par les pertes et les séparations de familles ; enfin, le départ définitif de 140 000 musulmans menacés de représailles et ayant opté pour la nationalité française de 1962 à 1967. On peut donc estimer sans invraisemblance que le nombre des morts se situe entre 300 000 et 400 000 ; ordre de grandeur que pourraient affiner l’analyse de la structure par âges, et des enquêtes locales systématiques. Par rapport à une population algérienne de 9 ou 10 millions, c’est une perte aussi lourde que les 1 350 000 morts français de la Première Guerre mondiale dans une France de 39 millions d’habitants. N’est-ce pas déjà beaucoup, pour une « guérilla » ?

Cet ordre de grandeur est d’ailleurs admis en privé par d’anciens chefs de l’ALN7. D’où vient alors la thèse officielle en Algérie du million et demi de martyrs ? Elle prolonge les affirmations de propagande lancées en pleine guerre. Dès 1959, le FLN accusait la France d’avoir tué un million d’Algériens (cf. encadré « Les pertes en Algérie », p. 92). Mais il n’en fournissait pas d’autres preuves que des « évaluations multiples faites par des Algériens, des Français et des observateurs étrangers ». Cette estimation arbitraire lui permettait d’affirmer que la « guerre de libération » menée par l’ALN était « cent fois moins meurtrière » que la « guerre d’extermination » menée par l’armée française.

Le détournement de cadavres

Cette dernière affirmation soulève un problème encore plus épineux que le précédent : comment attribuer à chacun des deux camps la part qui lui est imputable dans ce triste bilan ? Les uns et les autres tendent à minimiser leurs responsabilités en majorant celles de leurs ennemis. Ils se rejettent la paternité de nombreux massacres, en s’accusant mutuellement de détournement de cadavres. Dans ces conditions, il n’est guère possible de les départager sans soulever de vives controverses. Nous nous y risquerons pourtant, en partant des statistiques et des estimations les plus vraisemblables.

Le bilan officiel des « rebelles » tués dans les opérations militaires et policières des « forces de l’ordre » s’élevait à 77 000 au 1er octobre 1958, 100 000 au 1er janvier 1961, et 141 000 au 19 mars 1962. Mais ce chiffre, bien que peut-être gonflé par des doubles comptes, est sans doute inférieur à la réalité, car il ne comprend pas les morts inavouables ou inconnus (victimes de la répression extra-legale, combattants morts de leurs blessures, surmortalité civile…). C’est pourquoi Paul Delouvrier et le général de Gaulle jugèrent bon de le réévaluer à 145 000 en novembre 1959, et 150 000 en décembre ; ce qui permit au FLN d’affirmer, avec une apparence de raison, que le nombre des victimes algériennes avait doublé depuis octobre 1958. De Gaulle porta son estimation à 200 000 en novembre 1960 et la répéta inchangée en avril 19628. On peut y ajouter la plupart des 12 000 victimes qu’il attribue à l’OAS dans ses Mémoires d’espoir, mais il semble difficile d’en imputer beaucoup plus à la répression française.

L’Algérie passe sous silence le nombre des « traîtres » tués par les « patriotes », à moins qu’elle ne les comprenne implicitement dans le million et demi de martyrs. Au contraire, les autorités françaises en ont tenu un compte minutieux jusqu’au 19 mars 1962 : 16 378 civils « français musulmans » tués, 13 610 blessés et 13 296 disparus. Mais ces chiffres sont certainement inférieurs à la réalité, dans la mesure où une partie de la population échappait au contrôle français. L’incertitude est encore plus grande sur le sort des anciens soldats et supplétifs musulmans enlevés et massacrés après le cessez-le-feu. Les estimations ont varié entre 10 000 et 300 000 ; elles varient encore de 30 000 à 150 000. Ce dernier chiffre semble fondé sur la différence entre le nombre des Musulmans armés par la France (qui atteignit un maximum de 210 000 en 1960), et celui des 60 000 adultes qui purent s’y réfugier9. Il est pourtant sûr que les anciens « harkis » n’ont pas tous été tués ; mais le silence persistant des autorités algériennes devant des accusations aussi graves n’a rien de convaincant.

Et les épurations ?

A quoi il faut ajouter le nombre inconnu de milliers de victimes des épurations internes du FLN (souvent provoquées par les machinations des services secrets français), des affrontements sanglants qui l’opposèrent à son rival le MNA et parfois à ses hôtes tunisiens et marocains, enfin des luttes incessantes pour le pouvoir qui éclatèrent au grand jour après l’indépendance.

Dans ces conditions d’incertitude, la structure du bilan d’ensemble dépend largement des convictions de chacun. Les partisans de l’Algérie française suivent les estimations du général Jacquin l0, qui conclut à un total de 375 000 morts algériens, dont seulement 141 000 par l’action directe des forces françaises, et la majorité, soit 234 000, par le fait des « rebelles ». Mais une telle répartition ne va pas de soi, si l’on s’en tient aux faits les mieux établis. Ceux-ci semblent plutôt démentir également les versions officielles des deux parties. En effet, les « forces de l’ordre » semblent avoir tué, jusqu’au 19 mars 1962, beaucoup plus de « rebelles » que ceux-ci de « Français musulmans », ce qui contredit la thèse de la « pacification ». Mais les « patriotes » algériens avaient eux-mêmes tué davantage de « traîtres » que d’ennemis ; et les règlements de comptes qui suivirent le cessez-le-feu tendirent à rétablir l’équilibre des pertes infligées au peuple algérien par les deux camps. Quel que soit le bilan définitif, ces observations contraires au mythe du soulèvement national unanime suggèrent qu’une guerre civile entre Algériens accompagna la guerre franco-algérienne.

Note:

1. Voir les articles de France-Soir sur la détention en Algérie de certains de ces disparus avant le voyage officiel du président Mitterrand en 1981. 2. Déclaration de J. de Broglie au Sénat, cf. Le Monde, 26 novembre 1964. 3. G. Israël : Le dernier jour de l’Algérie française, Paris, Laffont, 1972, p 324-326. 4. La guerre dAlgérie, Paris, Temps actuels, 1981, 3 vol., t. III, p. 423. 5. B. Droz, É. Lever, Histoire de la guerre d’Algérie, Paris, Le Seuil, coll. « Points-Histoire », 1982. 6. A. Prenant, « Premières données sur le recensement de la population de l’Algérie (1966) », Bulletin de l’Association des Géographes Français, n° 357-358, nov-déc. 1967, p. 53-68. 7. 300 000 selon Knm, 350 000 selon un autre (non nommé), d’après le général Jacquin. 8. Ch. de Gaulle, conférence de presse du 23 octobre 1958 et du 10 novembre 1959 ; R. Tournoux, Jamais dit, p. 207-208, et La tragédie du général, p 362 et 405, Paris, Pion. 9. N. d’Andoque, Guerre et paix en Algérie, Paris, SPL, 1977, p. 191. 10. Général H. Jacquin, « le prix d’une guerre», Historia Magazine n° 371/112, p. 3 210-3 213. Chiffres repris en tableau dans H. Le Mire, Histoire militaire de la guerre dAlgérie, Paris, Albin Michel, 1982, p. 385-386.

Encadré:
Les pertes en Algérie

« Le renouvellement incessant de l’ALN est invoqué par les Français pour expliquer la constance remarquable qu’ils assignent aux effectifs de l’ALN depuis trois ans.

« Or, en octobre 1958, le géneral de Gaulle « déplorait » déjà la mort de 77 000 rebelles tués au combat depuis novembre 1954, et de 7 200 soldats français.

« En octobre 1959, M. Delouvrier, pour démentir le chiffre de 1 million de victimes, avance le chiffre de 150 000 victimes du côté algérien.

« Pour restituer leur valeur à ces chiffres, il faut rappeler : « 1) qu’en avril 1956, M. Daniel Mayer, alors membre de la SFIO, signalait déjà qu’en additionnant les communiqués officiels sur la guerre, on arrivait au chiffre de 75 000 Algériens tués ; « 2) qu’au cours de l’été 1956, dans l’entourage de M. Robert Lacoste, le nombre des victimes (combattants et surtout civils algériens) couramment admis était de l’ordre de 300 000 : « 3) que le chiffre de 900 000 à un million de victimes résulte d’évaluations multiples faites par des Algériens, des Français et des observateurs étrangers : bien plus, ce million de victimes algériennes était admis dans le proche entourage de M. Delouvrier, à Alger, au début de l’année 1959.

« Il ne s agit pas pour nous de nous livrer à une arithmétique macabre. Mais le monde doit savoir que depuis cinq ans, la guerre qui ravage notre sol, les bombardements de villages des Aurès, du Nord-Constantinois, de la Kabylie et de l’Ouarsenis, les ratissages, le napalm, les regroupements et la famine constituent le visage quotidien de la pacification pour notre peuple.

« Cette « pacification » que les Nations Unies n’ont pas osé condamner l’an dernier, et qui, de l’aveu même des Français, a fait 70 000 morts de plus.

« L’ALN fait la guerre, certes, mais son action est tout de même cent fois moins meurtrière que celle de l’armée française. En Algérie, l’ALN mène une guerre de libération ; l’armée française mène une guerre d’extermination. »

Voir enfin:

OLIVIER LE COUR GRANDMAISON Coloniser, exterminer : sur la guerre et l’État colonial Paris, Fayard, 2005, 365 pages

Emmanuelle Saada

Critique internationale

2006/3 (no 32), pages 211 à 216

1Au moment où la question coloniale ressurgit à la fois comme objet de recherche et comme enjeu de débat politique, Olivier Le Cour Grandmaison propose une lecture générale de l’histoire coloniale française à partir du cas algérien. À l’instar d’un nombre croissant d’historiens français et étrangers, il s’attache à extraire l’histoire coloniale des périphéries où elle a longtemps été cantonnée pour montrer qu’elle est partie intégrante de l’histoire de France et, au-delà, de celle des démocraties modernes. Sa thèse se décline en effet sur deux registres. Premièrement, pour ce qui est du cas français, depuis le XIXe siècle, les forces politiques progressistes, démocratiques ou républicaines, se seraient accommodées de l’intense violence qui a marqué l’histoire de la présence française en Algérie de 1830 à 1962. Pire, elles l’auraient justifié comme le seul moyen de conquérir et de dominer une population qu’un racisme généralisé conduisait à considérer comme barbare. En témoigneraient les écrits de Tocqueville sur l’Algérie que l’auteur mobilise abondamment à l’appui de son réquisitoire. Par ailleurs, ces « noces sanglantes » de la République et du libéralisme avec le colonialisme (p. 15) s’observeraient aussi en métropole : ainsi les techniques de « guerre totale » expérimentées dans le laboratoire algérien auraient-elles été importées afin de mater l’insurrection parisienne de 1848. Deuxièmement, à un niveau plus profond que celui de l’histoire des idées politiques et à une échelle plus large que celle de l’Algérie française, Olivier Le Cour Grandmaison se propose de montrer ce que les diverses formes de la violence politique déployées à partir du XXe siècle doivent à l’expérience coloniale. Les techniques de la guerre totale, la politique antisémite de Vichy, bien sûr, mais aussi l’internement administratif, pratiqué dès 1938 à l’égard des « étrangers indésirables » puis étendu par le régime de Vichy (p. 210-214), et son avatar contemporain, le placement en centre de rétention (p. 340) et, plus généralement, toutes les formes de la « lutte contre le terrorisme », quelles soient américaines, israéliennes ou européennes, trouveraient leur origine dans les procédés mis en œuvre pour conquérir puis dominer les populations coloniales. On le voit, le spectre est large et le projet ambitieux. À maints égards, l’auteur reprend le chantier ouvert par Hannah Arendt, qui suggérait que l’impérialisme, en faisant de la race le fondement du corps politique et de la bureaucratie l’instrument de domination par excellence, aurait préparé l’avènement du totalitarisme  [1][1]Hannah Arendt, L’impérialisme (1951), Paris, Fayard, 1982..

2Ce projet est toutefois mal servi par les modalités de la démonstration.

3Tout d’abord, l’ouvrage appartient avant tout au genre de l’histoire des idées : il juxtapose des textes écrits par des acteurs ou des commentateurs de la colonisation. Sans remettre en cause la légitimité a priori d’une telle approche, on peut s’interroger sur sa pertinence quand il s’agit de faire une histoire de la violence politique moderne. En outre, le maniement des textes en question est dépourvu de la rigueur requise par le genre : ils sont souvent cités dans le désordre chronologique le plus complet, en passant d’un registre de discours à l’autre et avec bien peu d’éléments de contexte. Ainsi, dans les premières pages, outre les extraits d’un manuel scolaire intitulé Petit Jean (1884), se succèdent des citations de deux professeurs d’histoire (Gaffarel, 1883 et Gsell, 1932), d’un médecin (Bonnafont, 1846), d’un militaire, haut fonctionnaire colonial et homme politique (Lanessan, 1886), d’un ambassadeur en Syrie (Guys, 1866), d’un publiciste spécialiste de la « question coloniale » (Léopold de Saussure, 1899), d’un professeur de droit colonial à la faculté de Paris (Maunier, 1932), d’un professeur aux arts et métiers (Moll, 1845), d’un officier (Chatelain, 1828), de deux professeurs de droit de la faculté d’Alger (Larcher et Rectenwald, 1902), mais aussi de Buffon, de Molière et de Maupassant, en passant par Marx et Engels (tous deux condamnés pour avoir « oublié » le sort des colonisés) et bien d’autres encore. L’auteur justifie ces constants va-et-vient par le « refus de l’enfermement chronologique et disciplinaire » (p. 22). Cela ne devrait pourtant pas le dispenser d’expliciter le principe de sélection et d’organisation des très nombreuses citations qui forment la trame de son livre. Si le lecteur peut en découvrir un, ce n’est autre que la maximisation des effets rhétoriques induits par l’assemblage hétéroclite de citations exprimant avec emphase un mépris total à l’égard des indigènes algériens ou justifiant l’usage de la violence. Il en retirera l’impression que, de 1830 à 1962, l’élite française dans son ensemble a plus ou moins ardemment souhaité l’extermination des Algériens et que les rapports entre colons et colonisés étaient faits d’une « violence permanente et banale » (p. 155), cristallisée dans les institutions de l’État colonial. De nombreux travaux ont pourtant montré que nulle part la domination coloniale ne s’est réduite au seul usage de la violence  [2][2]Pour l’Algérie, on ne mentionnera que les classiques : Jacques… et que l’opinion française à l’égard de la colonisation était bien plus ambivalente que le tableau ici dressé ne le laisse supposer  [3][3]C.-R. Ageron, France coloniale ou parti colonial ?, Paris, PUF,….

4Au-delà de ces évidences, la démonstration comporte bien d’autres limites. Les éléments sur lesquels elle se fonde sont souvent connus, comme les liens entre question sociale et question coloniale qu’Olivier Le Cour Grandmaison semble découvrir (p. 15). Aucune donnée n’est fournie quant à la diffusion et la réception des textes cités : le plus souvent, l’auteur se contente de noter qu’il s’agit d’un « ouvrage important », qui n’a pas « pu être ignoré », écrit par un auteur « connu » et dont l’opinion n’est « pas isolée » (p. 36,57,61, 63,67,114,120,124,145 notamment). Cet impressionnisme lui permet de mettre sur le même plan les arguments les plus répandus (par exemple, ceux de Paul Leroy-Beaulieu, dont l’ouvrage a connu de nombreuses rééditions et est constamment cité par ses contemporains) et des livres obscurs, comme le semi-pornographique L’art d’aimer aux colonies du docteur Jacobus  [4][4]Paul Leroy-Beaulieu, De la colonisation chez les peuples…. On pourrait mettre le procédé sur le compte d’une analyse du discours inspirée de Michel Foucault, dont Olivier Le Cour Grandmaison se réclame à maintes reprises. Mais pourquoi écarter systématiquement de la démonstration des voix qui se sont élevées contre la violence coloniale, pourtant citées ça et là en notes de bas de page ? Cette lecture uniformisatrice d’« un » discours colonial oublie la « multiplicité ouverte » et « l’aléa » qui font l’ordre du discours chez Michel Foucault  [5][5]Michel Foucault, L’ordre du discours, Paris, Gallimard, 1971,…. De plus, rien ne garantit que ces textes, dont les auteurs sont pour la plupart parisiens, soient au centre de l’histoire de la France en Algérie : nous ne savons rien de leurs effets sur les acteurs en situation coloniale. Du reste, le registre des pratiques n’est que très rarement évoqué : ne sont mentionnés que les actes les plus épouvantables, et tout particulièrement ceux que l’auteur regroupe sous la catégorie de « massacres coloniaux ». Or l’analyse des pratiques en situation coloniale fait apparaître une histoire très différente de celle que ce collage de textes à l’usage du public métropolitain donne à voir : on observe des stratégies de contournement et de résistance, mais aussi des conflits internes à la puissance coloniale. Ainsi le Code de l’indigénat, fondamental pour comprendre la condition des indigènes et abondamment cité dans l’ouvrage, fait figure de texte comme un autre, alors qu’il s’agit d’un dispositif juridique et réglementaire dont les effets ne peuvent être appréhendés que par une analyse des pratiques qu’il a générées. Or il est clair que ce régime, tout exorbitant des principes du droit métropolitain qu’il ait pu être, a aussi contribué à limiter la violence exercée par les fonctionnaires locaux parce qu’il imposait un cadre à leurs actions. Il a été à l’origine de nombreux débats à tous les niveaux de l’administration coloniale, constat qui oblige à sortir de la logique monolithique qui est celle d’Olivier Le Cour Grandmaison  [6][6]Voir Isabelle Merle, « De la “légalisation” de la violence en…. Surtout, il a alimenté l’opposition politique au régime colonial et cristallisé les mobilisations et les résistances des indigènes, qui sont finalement les grands oubliés de cet ouvrage centré sur la perspective de la France.

5Fondamentalement, la lecture d’Olivier Le Cour Grandmaison s’ancre dans un refus de l’histoire. Négliger les débats internes aux milieux coloniaux ou encore les tensions entre les textes et les pratiques conduit à gommer les dynamiques historiques au profit d’une interprétation qui uniformise la longue et complexe trajectoire des rapports entre la France et l’Algérie. À le suivre, la période 1830-1962 n’aurait été qu’une succession de massacres (dans une formulation ambiguë, l’auteur nous dit p. 22 : « Il ne s’agit pas d’affirmer que, de 1830 à 1962, le « même » fut toujours à l’œuvre mais d’atteindre, au-delà de la singularité des événements, des représentations, des logiques et des pratiques qui permettent de comprendre l’importance et la réitération des massacres perpétrés en cette colonie »). Un racisme sans histoire en aurait été le principal élément. C’est oublier que le racisme n’est pas une idéologie a priori mais se construit dans des rapports de pouvoir. C’est négliger que la perception des uns et des autres a constamment évolué : il a fallu attendre les années 1880 pour que la figure de « l’indigène » soit cristallisée autour du régime de l’indigénat, devenu loi en 1881, tandis qu’au même moment le « Français » d’Algérie sort du creuset de la population méditerranéenne avec la grande loi sur la nationalité de 1889 qui transforme les enfants d’Espagnols, d’Italiens et de Maltais en citoyens. C’est négliger également toutes les lignes de fracture au sein de chacune des populations en présence, ainsi que les nombreux passages individuels d’un « camp » à l’autre : naturalisations, mais aussi conversions au christianisme ou à l’islam, pratiques sans doute minoritaires mais qui signalent des porosités dans « le grand partage ». Quand Olivier Le Cour Grandmaison affirme : « Dans la colonie, il n’existe pas de peuple, mais deux collectivités farouchement opposées qui entretiennent de purs rapports de force toujours susceptibles de déboucher sur une confrontation armée » (p. 230), il balaie d’un revers de main les très nombreux travaux sociologiques, historiques et anthropologiques, qui, en France comme ailleurs, ont souligné depuis plus d’un demi-siècle les « tensions » de l’Empire  [7][7]Frederick Cooper, Ann Laura Stoler (eds), Tensions of Empire.….

6Enfin, la démonstration n’est pas exempte de contradictions internes. Elle hésite en permanence entre le trope de l’exception (la violence se déploie en Algérie avec une « intensité exceptionnelle », les techniques de combat sont « exceptionnelles » par rapport au droit de la guerre en vigueur en Europe, l’État y est « d’exception ») et l’accent mis sur la continuité avec la métropole par le biais des importations (les stratégies de la guerre sociale au XIXe siècle auraient été importées d’Algérie comme l’ont été les techniques de gouvernement des régimes modernes, qu’ils soient démocratiques – comme la Troisième République des camps d’internement – ou totalitaires). Cette contradiction n’est pas résolue par la notion bien vague de « champ d’expérience », censée permettre de penser en même temps la « permanence » et le « changement » (p. 23). En définitive, et malgré les nombreuses allusions aux travaux de Michel Foucault, la démonstration en revient à la vieille notion « d’origine » (p. 337) et à une vision très problématique de l’histoire comme continuité nécessaire dans laquelle « les faits s’enchaînent et s’engendrent en un flux ininterrompu »  [8][8]Roger Chartier, « “La chimère de l’origine”. Foucault, les…. Et si l’auteur justifie le très polémique « exterminer » de son titre en proposant que l’on s’affranchisse d’Auschwitz pour penser la situation coloniale (à supposer que cela soit possible), on peut remarquer que c’est bien à Auschwitz que sa démonstration revient, comme nécessairement, puisqu’il se demande dans ses ultimes développements si « ceux qui rêvaient de bouleverser la carte raciale de l’Algérie en massacrant certaines tribus arabes, [ne] sont pas les ancêtres, pas si lointains que cela, des adeptes du Lebensraum » (p. 321).

7En fin de compte, il est permis de s’interroger sur la fonction que remplit un tel ouvrage aujourd’hui. En se concentrant sur les aspects les plus spectaculairement sombres des guerres coloniales, il est, en quelque, sorte, le pendant de la loi du 23 février 2005, qui dispose que « les programmes scolaires reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord ». Est-il nécessaire de rappeler qu’il ne peut être question de choisir entre ces deux positions ? Que la violence du rapport colonial s’est déployée sous d’autres formes que la guerre et l’« extermination », formes dont la complexité demeure insaisissable si l’on s’en tient aux seuls textes à destination d’un public métropolitain ? À lire ce travail, qui se veut avant tout polémique, il importerait surtout de se demander pourquoi de si nombreuses voix aujourd’hui recourent de nouveau au lexique de la guerre pour décrire la longue durée des rapports entre la France et l’Algérie.

Notes

  • [1]
    Hannah Arendt, L’impérialisme (1951), Paris, Fayard, 1982.
  • [2]
    Pour l’Algérie, on ne mentionnera que les classiques : Jacques Berque, Le Maghreb entre deux guerres, Paris, Le Seuil, 1962 et le toujours inégalé Charles-Robert Ageron, Les Algériens musulmans et la France (1871-1919), 2 vol., Paris, PUF, 1968.
  • [3]
    C.-R. Ageron, France coloniale ou parti colonial ?, Paris, PUF, 1978 et Raoul Girardet, L’idée coloniale en France de 1871 à 1962, Paris, La Table Ronde, 1972.
  • [4]
    Paul Leroy-Beaulieu, De la colonisation chez les peuples modernes, Paris, Guillaumin, 1874 ; Xavier Jacobus, L’art d’aimer aux colonies, Paris, Éditions G. Anquetil, 1927.
  • [5]
    Michel Foucault, L’ordre du discours, Paris, Gallimard, 1971, p. 28.
  • [6]
    Voir Isabelle Merle, « De la “légalisation” de la violence en contexte colonial. Le régime de l’indigénat en question », Politix, 66,2004, p. 137-162.

 

  • [7]
    Frederick Cooper, Ann Laura Stoler (eds), Tensions of Empire. Colonial Cultures in a Bourgeois World, Berkeley, University of California Press, 1997. Pour des approches très diverses de ces « tensions », voir Georges Balandier, « La situation coloniale : approche théorique », Cahiers internationaux de sociologie, XI, 1951, p. 44-79 ; Ann Laura Stoler, Carnal Knowledge and Imperial Power, Race and the Intimate in Colonial Rule, Berkeley, University of California Press, 2002 et Isabelle Merle, Expériences coloniales, La Nouvelle-Calédonie (1853-1920), Paris, Belin, 1995.
  • [8]
    Roger Chartier, « “La chimère de l’origine”. Foucault, les Lumières et la Révolution française », dans Au bord de la falaise, Paris, Albin Michel, 1998, p. 135.

 


%d blogueurs aiment cette page :