Rwanda/20e: Levons le secret défense sur le rôle de la France (Will France ever come clean about its role in the Rwandan genocide ?)

6 avril, 2014
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Dans ces pays là, un génocide, ce n’est pas trop important. François Mitterrand
Un dramatique cortège de négligences, d’insouciances, d’incompétences, d’hésitations et d’erreurs, a créé les conditions d’une tragédie sans nom. Et donc j’assume ici devant vous la responsabilité de mon pays, des autorités politiques et militaires belges, et au nom de mon pays, au nom de mon peuple, je vous demande pardon pour ça. Guy Verhofstadt (premier ministre belge, 7 janvier 2000)
Ce qu’il s’est passé ici est une défaite pour l’humanité. Ce qu’il s’est passé ici a laissé une trace indélébile. (…) Ce qu’il s’est passé ici oblige la communauté internationale, dont la France, à réfléchir à ses erreurs qui l’ont empêchée de prévenir et d’arrêter ce crime épouvantable. Nicolas Sarkozy  (25 février 2010)
Il faut ouvrir les ventres de ces Tutsis que vous tuez pour qu’ils coulent et que les satellites ne les voient pas. Soldats français au Rwanda lors du génocide (cité par Andrew Wallis)
Nous livrons des munitions aux FAR en passant par Goma. Mais bien sûr nous le démentirons si vous me citez dans la presse. Philippe Jehanne (correspondant de la DGSE, à l’historien Gérard Prunier, en plein génocide rwandais, le 19 mai 1994)
On avait ordre de ne pas bouger, de ne rien faire, surtout pas bouger, rien faire. (…) Les gens nous parlaient d’une vallée, Bisesero, où il y aurait des Tutsis armés jusqu’aux dents. Un jour, on a désobéi (…) aux ordres de notre propre chef (…) le commandant Marin Gillier. Il nous avait interdit d’aller là-bas.» En allant à Bisesero, «on a découvert le pot aux roses : c’est une vallée où 10 000 victimes avaient été tuées. Il en restait 800 dans un état lamentable. Là on s’est rendu compte que c’était pas du tout les Tutsis qui tuaient les Hutus, c’étaient les Hutus qui tuaient les Tutsis, qui les massacraient carrément, tous les jours. Adjudant Thierry Prungnaud (ancien gendarme du GIGN, France Culture, le 22 avril 2005)
Monsieur,… la situation dans mon pays devient de plus en plus critique… Vu l’évolution actuelle du conflit, je vous confirme mon accord pour recruter, pour le gouvernement rwandais, 1000 hommes devant combattre aux côtés des Forces Armées Rwandaises. Augustin Bizimana (ministre de la Défense rwandais, lettre « au Capitaine Paul Barril », 27 avril 1994)
On nous dit qu’au Rwanda, la France aurait commis une “faute politique”. C’est trop ou trop peu. De quelle faute s’agit-il? Il faut l’expliquer! Aurions-nous, par exemple, pris systématiquement le parti d’un camp contre l’autre, des Hutus contre les Tutsis? C’est une contre-vérité. Pendant la période où j’ai conduit la diplomatie française (d’avril 1993 à mai 1995), nous avons fait tous les efforts possibles pour aider à la réconciliation des Rwandais. (…)  l’opération Turquoise (…) a parfaitement accompli la mission qui lui avait été assignée, dans les conditions de temps et de lieu prévues. La présence de l’armée française a permis de sauver des dizaines de milliers de vie et d’arrêter le flux de plusieurs millions de personnes qui fuyaient vers le Zaïre voisin (devenu République Démocratique du Congo). Son intervention est à l’honneur de la France. Dès lors, de quelle faute nous parle-t-on? (…) La diplomatie française ne devrait pas s’écarter de la voie de la vérité et de la dignité.  Alain Juppé (27.04.08)
Ce que je sais, c’est qu’à l’époque, loin de prendre parti pour un camp contre l’autre, le gouvernement français a tout fait pour réconcilier le gouvernement du Président Habyarimana, légalement élu, et le leader du Front Patriotique Rwandais (FPR) , le colonel Kagamé qui, de l’Ouganda où il se trouvait en exil, se lançait dans la reconquête du territoire de son pays. C’est ce qu’on a appelé le processus d’Arusha, du nom de la ville de Tanzanie où se déroulaient les négociations. Ce processus, lancé dès 1992 , a abouti en août 1993 à une série d’accords qui actaient la réconciliation nationale, le départ des troupes françaises présentes au Rwanda, la mise en place d’une force des Nations Unies, la MINUAR, pour surveiller la bonne application de l’accord, et la création d’un gouvernement de transition consacrant la réintégration des exilés tutsis. Nous avons presque réussi à convaincre les parties de respecter cet accord. Nous avons retiré les forces françaises de l’opération Noroît qui étaient présentes sur le sol rwandais depuis octobre 1990 pour protéger les 600 ressortissants français du Rwanda (à l’exception de 24 coopérants militaires dans le cadre d’un détachement d’assistance technique). Une Assemblée nationale de transition s’est installée en mars 1994. Bref le processus de paix semblait bien engagé… jusqu’à l’attentat du 6 avril 1994 qui a évidemment ruiné les efforts de la diplomatie française. Ce que je sais aussi, c’est que loin de se taire sur ce qui s’est alors passé au Rwanda, le gouvernement français a, par ma voix, solennellement dénoncé le génocide dont des centaines de milliers de Tutsis étaient les victimes. Je l’ai dit le 15 mai 1994 à l’issue de la réunion du Conseil des Ministres de l’Union Européenne à Bruxelles, et de nouveau le 18 mai à l’Assemblée Nationale au cours de la séance des questions d’actualité. Ce que je sais, c’est que la communauté internationale a fait preuve d’une passivité, voire d’un « aveuglement » scandaleux. Malgré ce qui se passait sur le terrain et que l’on savait, malgré les appels de son Secrétaire général en exercice, Boutros Boutros-Ghali, qui réclamait l’envoi rapide de 5 000 Casques bleus, le Conseil de Sécurité a été incapable de prendre la moindre décision… sauf celle de ramener les effectifs de la MINUAR de 2548 à 270 hommes (21 avril 1994). Devant la carence de la communauté internationale et les obstacles mis par certaines grandes puissances aux demandes du Secrétaire général de l’ONU, la France a été la seule à avoir un sursaut de courage. J’ai longuement expliqué, à l’époque, l’initiative qui a abouti à l’opération Turquoise, c’est-à-dire à l’envoi d’une force internationale, principalement constituée de militaires français. Le gouvernement français a obtenu le feu vert du Conseil de Sécurité par la résolution  n°929 en date du 22 juin 1994. Le Secrétaire d’Etat américain, Warren Christopher, m’a fait personnellement part de son admiration pour cette initiative de la France. Ce que je sais enfin, c’est que l’opération Turquoise s’est exactement déroulée dans les conditions fixées par la résolution des Nations Unies. Elle a permis de sauver des centaines de milliers de vies. Je me souviens de l’accueil que réservaient à nos soldats les réfugiés qui fuyaient les combats opposant le FPR (Front Patriotique Rwandais du colonel Kagamé) et les FAR (Forces Armées Rwandaises). Turquoise a également protégé des dizaines de sites de regroupement de civils tutsis et permis  aux ONG d’accéder en toute sécurité à ces populations. Son mandat n’était en aucune manière de faire la guerre, mais de mener une opération humanitaire, nettement définie dans le temps et dans l’espace. Elle l’a remplie dans des conditions qui font honneur à l’armée française et à notre pays. Jusqu’à ce qu’enfin arrivent sur place les Casques bleus de la MINUAR II, fin août 1994. Tout cela, je l’ai déclaré en détail devant la mission parlementaire sur le génocide du Rwanda qu’a présidée en 1998 M. Paul Quilès. On peut se référer à ses conclusions,  ou , si l’on cherche un texte plus synthétique, à l’article que Paul Quilès a publié le 28 mars 2009 dans le Figaro, sous le titre « Rwanda: cessons de diaboliser la France ». Aujourd’hui, il est utile que la France et le Rwanda dissipent les malentendus et se réconcilient. Il reste nécessaire que les coupables de cet abominable génocide soient poursuivis, traduits en justice et châtiés, où qu’ils se trouvent. Mais il ne serait pas acceptable de ré-écrire une autre Histoire. Alain Juppé (2010)
Procéder à des opérations d’instruction, réaliser une assistance technique militaire en temps de paix ne pose pas de problèmes particuliers en termes de principes. Intervenir sur la base d’un accord de défense ou en vertu d’un engagement politique aux côtés d’un Etat auquel un autre Etat souhaite apporter son soutien dans le cas d’une agression extérieure, ne soulève pas non plus de questions d’ordre éthique. Il s’agit là d’un jeu classique d’alliances exprimant tel ou tel équilibre politique. Que l’agression ne puisse être véritablement caractérisée comme une agression extérieure, que le pays qui la subit soit lui-même auteur ou complice d’exactions graves sur ses propres populations en représailles aux offensives qui le menacent et la situation devient dès lors beaucoup plus complexe. Comment peut-on alors concevoir une aide et un engagement extérieurs qui ne soient pas perçus comme un engagement direct ? Autrement dit, la seule présence militaire française sur le terrain, prolongée après les dernières évacuations des ressortissants français à Ruhengeri fin janvier 1991, ne signifie-t-elle pas, lorsqu’elle devient aussi déterminante sur l’issue des combats, que la France s’est trouvée à la limite de l’engagement direct, même si elle n’a pas participé aux combats aux côtés des FAR, comme le firent pendant quelques jours, en octobre 1990, les forces armées zaïroises ? Paul Quilès (Rapport d’information, 1998)
Dès lors, deux questions se posent : quels sont les moyens de poursuivre le travail de vérité historique, qui ne saurait être la préoccupation de la seule France? Pourquoi la recherche de la vérité est-elle si difficile face à la manipulation? 1)- Depuis 1994, de nombreux travaux ont analysé par le détail le génocide du Rwanda : enquêtes, commissions parlementaires, rapports d’institutions internationales, travaux menés par des ONG et des chercheurs. Il devrait être possible –pourquoi pas sous l’égide de l’ONU- de soumettre l’ensemble de ces documents à l’examen d’une commission constituée de personnalités indépendantes à l’expertise reconnue. Ainsi pourrait être établie, à l’intention des gouvernements et des opinions, une analyse impartiale et incontestable, qui apporterait une contribution essentielle à la réconciliation et à la reconstruction dans la région des Grands Lacs. 2)- Tant qu’un tel travail n’aura pas été réalisé, la manipulation risque de se poursuivre, dans la mesure où elle prend sa source dans la convergence des intérêts : intérêts de ceux qui veulent écrire une histoire du génocide légitimant leur pouvoir ; intérêts de ceux qui aimeraient que leurs responsabilités soient oubliées ou édulcorées. – Parmi les premiers, se trouve le gouvernement rwandais, qui souhaite que soit minorée sa responsabilité dans la déstabilisation de la Région des Grands Lacs depuis son avènement au pouvoir, que ne soit jamais établie son éventuelle implication dans l’attentat contre l’avion d’Habyarimana -élément déclenchant du génocide-, que soit occultée la part de cynisme qui conduisit le FPR à privilégier parfois la logique de l’affrontement à celle de la paix. De ce point de vue, la diabolisation d’une puissance comme la France, dont la présence en Afrique est suffisamment entachée d’erreurs pour que sa condamnation apparaisse vraisemblable, constitue une aubaine dont le gouvernement rwandais use et abuse, sans aucune retenue. – Parmi les seconds, figurent ceux qui n’ont pas pris la mesure des évènements qui se produisaient au Rwanda en 1994 et qui par indifférence, par cynisme ou par intérêt, ont accepté que les Nations Unies retirent une grande partie de leurs forces présentes sur place (la MINUAR) au moment où se déclenchait le génocide, en prenant bien soin de ne jamais qualifier les massacres. Les Etats-Unis sont ici en première ligne, ce qui ne les empêche pas de bénéficier de l’amitié et de la compréhension du gouvernement rwandais. Il est vrai que l’un comme l’autre ne voient que des avantages à ce que la culpabilité de la communauté internationale soit incarnée par la seule France. Paul Quilès
Il est rigoureusement faux que la France ait aidé en quelque manière les auteurs du génocide à préparer leur forfait. Bien au contraire avant mars 1993 (date de prise de fonction du gouvernement Balladur) comme après cette date, notre pays a tout fait pour pousser à la réconciliation des deux camps. Il a efficacement oeuvré à la conclusion des accords d’Arusha qui posaient les bases de cette réconciliation et qui ont été salués positivement par M. Kagamé lui-même. Il est rigoureusement faux que la France n’ait pas dénoncé le déclenchement du génocide en le qualifiant en ces termes même. Mes déclarations publiques en font foi, en mai 1994, au conseil des ministres des affaires étrangères de l’Union Européenne comme à l’Assemblée Nationale. Quand aux accusations portées contre notre Armée, elles sont tout simplement honteuses. Nos soldats ont exécuté strictement la mission qui leur avait été assignée par le gouvernement, en application d’une résolution très précise du Conseil de sécurité des Nations Unies. Ils l’ont fait avec le courage et la discipline qui les caractérisent. Je me souviens de l’accueil enthousiaste que leur ont réservé les centaines de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants qu’ils ont protégés. Sans doute subsiste-t-il encore des zones d’ombre sur cette période tragique. Malgré les investigations de l’ONU, de la justice française, de la justice espagnole, on ne sait toujours pas qui sont les auteurs de l’attentat contre l’avion qui transportait le Président Habyarimana et le Président du Burundi le 6 avril 1994 . C ‘est le lendemain de cet attentat qu’ont commencé les massacres de 800 000 Tutsi (et Hutu modérés). En connaître les auteurs serait de première importance pour comprendre l’enchaînement des faits. On peut espérer, comme la mission Quilès, que « la vérité fera peu à peu son chemin. C’est ainsi que le souvenir des victimes du génocide ne se confondra pas avec les intérêts de ceux qui prétendent parler en leur nom ». En attendant que vienne la vérité, on ne peut tolérer la véritable entreprise de falsification historique qui veut faire porter à la France la culpabilité du génocide. La communauté internationale a failli, c’est un fait. Elle a été incapable de prévenir et d’arrêter le génocide. Mais la communauté internationale, ce n’est pas la France seule. C’est le Conseil de sécurité des Nations Unies dont Kofi Annan qui dirigeait alors le Département des Opérations de Maintien de la Paix a décrit plus tard la paralysie. Il écrit: « Les Français ont poussé dès le début des négociations d’Arusha pour qu’une force de l’ONU soit déployée au Rwanda en soutien de l’accord de paix. Hormis côté français, il y avait au début peu d’appétence chez les membres permanents du Conseil de sécurité pour mandater une nouvelle force de maintien de la paix… » Plus loin, il ajoute: « Nous devons reconnaître que le monde a échoué face au mal. La communauté internationale et les Nations Unies n’ont pu mobiliser la volonté politique de l’affronter. » La « communauté internationale » , ce sont aussi les Etats-Unis, très influents dans la région et dont le Président Clinton lui-même a reconnu l’inaction. Ce sont aussi les pays européens dont certains avaient des responsabilités historiques dans la région. La France a été la seule puissance à agir. Il serait aujourd’hui intolérable que nous soyons désignés comme les principaux coupables. J’appelle le Président de la République et le gouvernement français à défendre sans ambiguïté l’honneur de la France, l’honneur de son Armée, l’honneur de ses diplomates. Alain Juppé (2013)
L’implication française est beaucoup plus terrible encore puisqu’elle a été un soutien logistique à l’armée d’Habyarimana. Il semble que même après le début du génocide, l’armée française – ou au moins une partie parce que ce n’est pas sûr que cela ait été décidé en haut lieu – ait continué à fournir des armes aux tueurs. (…) L’armée française a également installé la « zone turquoise ». C’était une décision politique prise dans les bureaux de François Mitterrand. Cette zone a été instaurée dans la région ouest du pays pour permettre pendant deux mois, mi-juin jusqu’à mi-août, à la communauté hutue de s’échapper et donc de protéger en son sein – toute la communauté n’était pas meurtrière – des génocidaires qui s’y cachaient. Jean Hatzfeld
Les puissances occidentales aimeraient que le Rwanda soit un pays ordinaire, comme si rien ne s’était passé, ce qui présenterait l’avantage de faire oublier leurs propres responsabilités, mais c’est impossible. Prenez le cas de la France. Vingt ans après, le seul reproche admissible à ses yeux est celui de ne pas en avoir fait assez pour sauver des vies pendant le génocide. C’est un fait, mais cela masque l’essentiel : le rôle direct de la Belgique et de la France dans la préparation politique du génocide et la participation de cette dernière à son exécution même. Interrogez les rescapés du massacre de Bisesero en juin 1994 et ils vous diront ce que les soldats français de l’opération Turquoise y ont fait. Complices certes, à Bisesero comme dans toute la zone dite “humanitaire sûre”, mais aussi acteurs.  (…) Nous verrons ce qu’il adviendra de cette condamnation en appel. Pour le reste, je ne pense pas qu’il s’agisse là d?une évolution particulièrement positive. Pour un criminel condamné après vingt ans, combien la justice française en a-t-elle escamoté ? Nous ne sommes pas dupes de ce petit jeu. On nous présente cette sentence comme un geste, presque comme une faveur de la France à l?égard du Rwanda, alors que c?est le rôle de la France dans le génocide qu?il conviendrait d’examiner. Paul Kagamé
Si l’opération Turquoise a permis par endroits de sauver des vies, elle a ailleurs, comme à Bisesero, du 27 au 30 juin, laissé les tueurs finir librement leur besogne. Elle a créé un véritable sanctuaire, défendu militairement, dans lequel les responsables du génocide ne pouvaient être inquiétés, puis elle a organisé leur fuite vers le Zaïre. Continuez-vous à prétendre, M. Juppé, contre l’évidence des faits, que l’État français s’est opposé à la passivité de l’ONU devant le génocide des Tutsi ? Et que l’opération Turquoise n’était qu’une opération humanitaire, dont le but était de lutter contre ce génocide ? (…) Vingt ans après, alors que notre justice vient pour la première fois de juger, et de déclarer coupable de génocide, un Rwandais séjournant en France, n’est-il pas grandement temps d’oser regarder le passé en face ? Nous souhaitons que l’État qui nous représente ait la dignité de reconnaître ses erreurs. C’est la seule attitude qui puisse nous paraître respectable, aujourd’hui, devant la souffrance immense générée par le génocide des Tutsi. Le mandat que vous aviez à l’époque, les décisions que vous avez prises, la manière dont vous les avez défendues jusqu’à présent, font de vous un acteur majeur de la politique française au Rwanda. Les mensonges de ceux qui nous gouvernaient en 1994, concernant l’aide fournie à la réalisation du génocide des Tutsi, nous concernent au plus haut point. Votre discours, qui entre en contradiction avec les faits avérés, pourrait être qualifié de révisionniste. Il nous paraît inacceptable qu’un homme tenant des propos sur un génocide visant à tromper ses concitoyens puisse représenter la population bordelaise. C’est également notre dignité qui est en jeu ! Nous vous invitons donc, encore une fois, à répondre avec clarté et honnêteté aux questions que nous vous posons. Lettre ouverte à M. Juppé
La classe politique française n’est pas particulièrement connue pour sa capacité à admettre ses erreurs. Nos politiciens se sentent au dessus de toute repentance. La particularité réside aussi dans le fait que le génocide s’est produit en période de cohabitation entre le gouvernement d’Edouard Balladur et le président François Mitterrand. C’est donc un cas spécial où il n’existe pas de clivage gauche-droite. Pourtant sans le soutien de Paris au régime du président Juvénal Habyarimana, le génocide n’aurait jamais pu avoir lieu. La France a fourni un parapluie militaire en repoussant les offensives du Front Patriotique Rwandais. Sans cet appui, le régime de l’époque n’aurait jamais eu le temps de préparer la tentative d’extermination de la population Tutsi. D’un autre coté, les militaires français présents au Rwanda étaient hautement qualifiés, je ne vois pas comment ils n’auraient pas été au courant de ce qui se tramait. Pour moi la connivence est évidente, les Français savaient qu’il y avait un génocide en préparation. Jean-François Dupaquier (journaliste, écrivain et témoin expert au Tribunal Pénal International pour le Rwanda)
Je crois que l’aide militaire de la France est progressivement devenue plus active sous forme de conseils, d’assistance, d’instructions aux Forces armées rwandaises (FAR). Il y a eu, en effet, une sorte de cobelligérance. Quand l’armée française a participé à l’élaboration de plans de bataille. Elle a même envoyé des conseillers pour instruire les FAR au maniement de matériels sophistiqués. Est-ce qu’il y a eu même des engagements directs ? Un journaliste, correspondant de guerre d’un journal de l’est-africain, m’a dit avoir vu aux jumelles des blancs avec les FAR aux combats. Les militaires du FPR lui ont dit que c’étaient des Français, mais il n’a pas pu les approcher. L’imbrication de l’armée française avec l’armée rwandaise est incontestable. (…) Selon moi, un pays se grandit quand il reconnait ses erreurs et ses fautes. Je n’ai pas changé. Le rapport fait état de « fautes d’appréciations ». Il y a des erreurs telles qu’il n’est pas impensable de les qualifier de fautes. C’était la première fois dans l’Histoire de la Ve république que le législatif contrôlait l’exécutif dans le domaine réservé de la défense ! Pierre Brana (co-rapporteur de la Mission d’information parlementaire sur le Rwanda)
Depuis 20 ans, les travaux de nombreux chercheurs, journalistes, juristes, organisations de la société civile et des rescapés et de leurs familles, ont démontré l’implication française dans le dernier génocide du XXe siècle. Des procédures judiciaires sont en cours, mettant potentiellement en cause des Français (enquête sur l’attentat contre l’avion du président rwandais, plaintes de rescapé-e-s tutsi contre des militaires français, plainte contre Paul Barril ex-gendarme de l’Elysée). Mais l’Etat français continue de nier son rôle et met un frein à la justice, en dissimulant un grand nombre de documents officiels, tels que les archives sur les opérations militaires françaises au Rwanda, ou les archives de l’Elysée non expurgées. Si les autorités politiques et militaires françaises n’avaient rien à se reprocher, comme elles ne cessent de l’affirmer, pourquoi refuseraient-elles de rendre publics ces documents ? Survie

En ce triste 20e anniversaire du début du dernier génocide du XXe siècle …

Dont, par l’indélicatesse du président rwandais, la France va se voir priver

Comment ne pas s’étonner du refus continué dudit gouvernement français …

D’ouvrir les archives qui pourraient enfin démontrer à la face du monde …

Qu’aucun de ses dirigeants politiques et militaires de l’époque n’ont aidé en quelque manière les génocidaires ?

Génocide des Tutsi au Rwanda : levons le secret défense sur le rôle de la France

2,739 signatures. Atteignons 3,000
Pourquoi c’est important

C’est maintenant ou jamais : avec le triste anniversaire approchant, François Hollande et Jean-Yves le Drian doivent briser la loi du silence et nous devons nous mobiliser pour obtenir la vérité.

En 1994, le génocide des Tutsi au Rwanda a fait entre 800 000 et 1 million de victimes, massacrées pour la seule raison qu’elles étaient tutsi ou opposées au génocide. Des dirigeants politiques et militaires français ont apporté leur soutien aux génocidaires avant, pendant et après le génocide.

20 ans après, toute la lumière doit être faite sur la politique de la France au Rwanda.

Depuis 20 ans, les travaux de nombreux chercheurs, journalistes, juristes, organisations de la société civile et des rescapés et de leurs familles, ont démontré l’implication française dans le dernier génocide du XXe siècle. Des procédures judiciaires sont en cours, mettant potentiellement en cause des Français (enquête sur l’attentat contre l’avion du président rwandais, plaintes de rescapé-e-s tutsi contre des militaires français, plainte contre Paul Barril ex-gendarme de l’Elysée).

Mais l’Etat français continue de nier son rôle et met un frein à la justice, en dissimulant un grand nombre de documents officiels, tels que les archives sur les opérations militaires françaises au Rwanda, ou les archives de l’Elysée non expurgées. Si les autorités politiques et militaires françaises n’avaient rien à se reprocher, comme elles ne cessent de l’affirmer, pourquoi refuseraient-elles de rendre publics ces documents ?

Considérant qu’il est urgent et indispensable de faire avancer la justice, et que les citoyen-ne-s français-e-s, les rescapé-e-s et les familles des victimes ont le droit de connaître toute la vérité, nous demandons pour le 20e anniversaire du génocide la déclassification et la publication de tous les documents se rapportant à l’action de la France au Rwanda de 1990 à 1994 dans ses volets diplomatiques, militaires, politiques, et financiers.

En savoir plus :

Le Monde

http://www.lemonde.fr/international/article/2010/07/30/des-documents-francais-sur-le-genocide-rwandais-ne-seront-pas-declassifies_1394124_3210.html

Le Nouvel Observateur

http://tempsreel.nouvelobs.com/monde/20140207.OBS5581/rwanda-une-barbouze-francaise-au-c-ur-du-genocide.html

Survie

http://survie.org/genocide

Voir aussi:

Rwanda : respect de la mémoire] Lettre ouverte à Alain Juppé

Communiqué de presse
avril 2014

Monsieur Alain Juppé,

Nous, habitants de Bordeaux, et citoyens attentifs au respect de la mémoire des victimes du génocide des Tutsi au Rwanda, constatons que depuis 20 ans vous tenez, concernant ce crime, un discours qui entre en contradiction avec la réalité des faits. Il suscite de graves interrogations sur votre rôle à l’époque, ainsi que sur celui de notre État, auxquelles nous vous invitons à répondre.

Vous étiez ministre des affaires étrangères d’avril 1993 à avril 1995. Au cours de cette période, au Rwanda, se mettait en place et se réalisait un génocide : en 1994, il y a 20 ans, plus de 800 000 personnes furent assassinées pour la seule raison que la mention Tutsi figurait sur leurs cartes d’identité. Les forces armées rwandaises (FAR) et les milices civiles réalisèrent les massacres. Ce crime, organisé et rapide, dura 3 mois !

L’État français, jusqu’en 1994, était particulièrement proche des autorités rwandaises. La présence militaire sur place est un des aspects les plus visibles de cette proximité : de 1990 à la fin du génocide, 3 opérations françaises se déployèrent au Rwanda, et il n’y eut que quelques mois au cours desquels notre armée ne fut pas présente en nombre sur le territoire de ce petit pays. Depuis 20 ans, des historiens, des écrivains, des journalistes, des associations, ainsi que des organisations internationales (1), accusent les autorités françaises d’avoir une responsabilité coupable dans la réalisation du génocide, ou d’avoir été complices de celui-ci.

Environ 10 ans après les faits, des responsables politiques français commencèrent à parler « d’erreur criminelle » (B. Kouchner), puis « d’aveuglement » (N. Sarkozy), pour qualifier les décisions prises par notre État à cette époque (2). Mais votre position est toute autre. Selon vous, la France n’a rien à se reprocher, bien au contraire. Vos arguments sont clairs, vous les développez par exemple sur votre blog, dans un article mis en ligne le 1er mars 2010.

Concernant les accusations dirigées contre vous, vous vous contentez de les balayer d’un revers de la main, au seul motif qu’elles ne seraient « évidemment qu’un tissu d’allégations mensongères ». Mais lorsque vous exposez votre vision des événements, force est de constater que vous omettez et contredisez des faits avérés, afin de produire un discours dédouanant les dirigeants français de toute responsabilité.

Selon vous, M. Juppé, « le gouvernement français a tout fait pour réconcilier le gouvernement du président Habyarimana, légalement élu, et le leader du front patriotique rwandais (FPR) », « bref le processus de paix semblait bien engagé… jusqu’à l’attentat du 6 avril 1994 qui a évidemment ruiné les efforts de la diplomatie française. ».

Vous offrez, en quelques phrases, un vernis démocratique au régime de Juvénal Habyarimana, arrivé en pouvoir en 1973 par un coup d’état, et vous légitimez ainsi l’aide que lui offraient les autorités françaises. Mais vous fermez les yeux sur tous les éléments qui montraient la préparation du génocide : le massacre des Bagogwe en 1991 ; celui des Tutsi dans le Bugesera, dans la région de Kibuye et dans le nord-ouest en 1992 et 1993 ; ainsi que les nombreux rapports, français (3) et internationaux, qui en attestent. Les plus notables, publiés en 1993, sont celui de 4 ONG (4), dont la FIDH, et celui de la commission des droits de l’Homme de l’ONU (5). Ils interrogent déjà sur la possibilité de qualifier ces massacres de génocide. Ils démontrent également qu’ils sont encadrés par les autorités administratives et l’armée rwandaise, à une époque où les forces militaires françaises collaborent étroitement avec celles-ci.

Devant la multitude de ces voyants rouges (6), n’aurait-il pas été de votre devoir de dénoncer les crimes du régime et d’appeler à suspendre notre coopération, plutôt que de les camoufler derrière le paravent des accords d’Arusha ?

Ce processus de paix, bien engagé selon vous, était pourtant qualifié par le président Habyarimana de « chiffon de papier » (7). Pouviez-vous réellement ignorer que l’État français enfreignait ses clauses, notamment en poursuivant les fournitures d’armes au régime raciste de Kigali bien après sa signature définitive (le 04 août 1993) : la Mission des Nations unies pour l’assistance au Rwanda (MINUAR) intercepta, sur l’aéroport de la capitale, une livraison en janvier 1994 (8) ; selon Edouard Balladur, la dernière autorisation d’exportation de matériel de guerre date du 6 avril (9) ? Enfin, et c’est beaucoup plus grave, Human Rights Watch révèle, après une enquête menée en 1995, qu’au moins 5 livraisons d’armes en provenance de la France et à destination des forces génocidaires ont eu lieu via l’aéroport de Goma, à la frontière zaïroise (10). Elles s’effectuèrent après le 17 mai, alors que plus personne ne pouvait ignorer qu’un génocide était en cours, et que l’ONU venait de décréter un embargo sur les armes.

Les témoignages qui étayent ces conclusions sont-ils tous, eux aussi, mensongers ? Vous admettiez pourtant, durant le génocide, ne pas connaître les décisions de l’Élysée concernant les ventes d’armes (11). N’est-ce pas plutôt ces dernières qui ruinèrent les efforts de la diplomatie française, si ces efforts ont existé ? Et l’État français ne doit-il pas se reprocher cette aide aux génocidaires ? Par ailleurs, vous écrivez : « loin de se taire sur tout ce qui s’est alors passé au Rwanda, le gouvernement français a, par ma voix, solennellement dénoncé le génocide dont des centaines de milliers de Tutsis étaient les victimes. ». C’est vrai, vous avez dénoncé le génocide, et vous étiez le premier responsable politique français à le faire, à un moment où il devenait impossible de nier son existence, et où l’État devait corriger sa position. C’était le 16 mai 1994, cinq semaines après le début des massacres, alors que certains médias français employèrent le mot de génocide dès le 11 avril (12), et que l’ordre d’opération d’Amaryllis (13), daté du 8 avril, mentionnait que « les membres de la garde présidentielle ont mené […] l’arrestation et l’élimination des opposants et des Tutsis ». Les autorités françaises savaient. Elles étaient les mieux placées pour connaître exactement ce qui se passait au Rwanda, bien avant le 16 mai.

Mais quand, devant l’évidence des faits, vous dénoncez les responsables des massacres, c’est pour mieux mentir sur leur chronologie en prétendant, le 18 mai à l’assemblée nationale, qu’ils sont la conséquence d’une nouvelle attaque du FPR (14). Or le FPR, en 1994, n’est intervenu qu’après le début du génocide (15), et il était la seule force sur place à mettre fin à celui-ci. Présenter les choses comme vous le faisiez, n’était-ce pas une manière de détourner les accusations qui visaient ses véritables auteurs ?

De plus, le 16 juin, dans une tribune accordée au journal Libération (16), vous parlez des « responsables de ces génocides » au Rwanda, au pluriel, laissant entendre qu’il y aurait eu un second génocide, commis par une autre partie que vous ne nommez pas. Cette thèse, que plus personne n’ose sérieusement soutenir aujourd’hui, permettait de dédouaner les responsables des tueries, en prétendant qu’ils ne faisaient que se défendre… Vous repreniez ainsi l’argument qu’employaient les génocidaires pour exterminer la population civile Tutsi. Quels éléments pouvaient être suffisants pour vous permettre d’évoquer un second génocide, alors que le rapport de l’ONU d’août 1993 (17) ne vous avait, lui, pas alerté ? Oseriez-vous encore, M. Juppé, laisser entendre qu’en 1994 plusieurs génocides étaient commis au Rwanda ?

Nous l’avons vu, les autorités françaises connaissaient la nature et l’ampleur des massacres, dès le commencement de ceux-ci (18). Pouviez-vous ignorer qu’un génocide était en cours lorsque vous receviez à Paris, le 27 avril, le ministre des affaires étrangères du gouvernement intérimaire rwandais, ainsi que l’idéologue extrémiste Jean-Bosco Barayagwiza ? Ce dernier est l’un des fondateurs de la RTLM, la radio appelant aux tueries, qui fut un outil fondamental du génocide (19). Il a été condamné à 32 ans de prison par le Tribunal Pénal International pour le Rwanda. La réception de ces personnes au Quai d’Orsay, mais aussi à l’Élysée et à Matignon, « rendait le génocide respectable », pour employer les mots de l’historienne Alison Des Forges (20). La Belgique et les USA leur avaient fermé leurs portes, la France fut le seul pays occidental à traiter avec eux.

Cette réception, M. Juppé, vous la taisez. Vous ne pouvez pas même la justifier par une condamnation verbale des responsabilités portées par vos hôtes. Celle-ci n’a pas existé… Vous écrivez enfin « Ce que je sais, c’est que la communauté internationale a fait preuve d’une passivité, voire d’un « aveuglement » scandaleux. […] le conseil de sécurité a été incapable de prendre la moindre décision… sauf celle de ramener les effectifs de la MINUAR de 2548 à 270 hommes (21 avril 1994) » ; « Devant la carence de la communauté internationale […], la France a été la seule à avoir un sursaut de courage. J’ai longuement expliqué, à l’époque, l’initiative qui a abouti à l’opération Turquoise ».

Là encore, vous contredisez les faits. La France ne s’est nullement opposée à la passivité de la communauté internationale que vous dénoncez. Elle y a participé, en votant la résolution 912 du conseil de sécurité de l’ONU, réduisant l’effectif de la MINUAR à 270 hommes, le 21 avril 1994, 14 jours après le début du génocide. Vous avez vous même déclaré, lors du conseil des ministres restreint du 13 avril 1994, être favorable à la suspension de la MINUAR (21), à un moment où le pire pouvait encore être évité. Ce n’est que dans un second temps, au mois de juin, alors que le génocide touche à sa fin, que l’État français prend la décision d’intervenir. Ce n’est pas un moment anodin : Kigali menace de tomber aux mains du FPR, qui s’oppose militairement aux forces armées rwandaises et stoppe l’extermination des Tutsi.

Faut-il rappeler que l’opération Turquoise, qualifiée d' »humanitaire », était lourdement armée (22) et composée en grande partie de l’élite des forces spéciales (23) ? Et que la France a imposé unilatéralement, sans l’accord du conseil de sécurité, une « zone humanitaire sûre » dans laquelle les tueurs ne seront pas désarmés, les responsables ne seront pas arrêtés, et depuis laquelle la RTLM, qui appelait aux massacres, pourra continuer à émettre sans souffrir de tentative de brouillage ni de neutralisation (24) ?

Les forces françaises avaient pourtant le devoir d’interrompre le génocide et d’arrêter les coupables, notamment à partir du 28 juin, date de sa reconnaissance par l’ONU : la France est signataire de la Convention de 1948 pour la prévention et la répression du crime de génocide, et l’opération « humanitaire », placée dans le cadre du chapitre VII (25) de la charte de l’ONU, pouvait recourir à « tous les moyens nécessaires pour atteindre les objectifs humanitaires énoncés » (26). Mais les objectifs militaires sur place étaient tout autre, comme en témoignent des propos d’officiers (27), ainsi que l’ordre d’opération de Turquoise appelant à inciter les autorités locales à rétablir leur autorité (28). Il s’agit bien ici des autorités qui ordonnaient et organisaient le génocide !

Si l’opération Turquoise a permis par endroits de sauver des vies, elle a ailleurs, comme à Bisesero, du 27 au 30 juin, laissé les tueurs finir librement leur besogne (29). Elle a créé un véritable sanctuaire, défendu militairement, dans lequel les responsables du génocide ne pouvaient être inquiétés, puis elle a organisé leur fuite vers le Zaïre (30).

Continuez-vous à prétendre, M. Juppé, contre l’évidence des faits, que l’État français s’est opposé à la passivité de l’ONU devant le génocide des Tutsi ? Et que l’opération Turquoise n’était qu’une opération humanitaire, dont le but était de lutter contre ce génocide ?

Aux premiers jours du génocide, les extrémistes hutu se retrouvaient à l’ambassade de France. Les discussions devant aboutir à la formation du gouvernement génocidaire s’y tinrent en partie, avec la participation de l’ambassadeur J.-M. Marlaud, donc sous votre responsabilité directe (31). Durant la même période, tout près de l’ambassade, Madame Agathe Uwilingiyimana, première ministre dite hutu modérée, favorable aux accords de paix, se faisait assassiner, comme beaucoup des responsables politiques partageant ses opinions. Vous n’avez jamais eu un mot pour dénoncer ces assassinats ! Mais vous avez traité, comme nous l’avons vu, avec le gouvernement génocidaire, le reconnaissant de fait et lui offrant la caution de la France.

En 1998, lors de votre audition par la mission d’information parlementaire, vous avez évoqué ces faits par un euphémisme particulièrement surprenant, parlant du « départ des hutus modérés » (32). Plus qu’une maladresse, n’était-ce pas là, encore une fois, une manière de dédouaner les criminels avec qui vous traitiez, et de refaire le passé ?

Vingt ans après, alors que notre justice vient pour la première fois de juger, et de déclarer coupable de génocide, un Rwandais séjournant en France, n’est-il pas grandement temps d’oser regarder le passé en face ? Nous souhaitons que l’État qui nous représente ait la dignité de reconnaître ses erreurs. C’est la seule attitude qui puisse nous paraître respectable, aujourd’hui, devant la souffrance immense générée par le génocide des Tutsi.

Le mandat que vous aviez à l’époque, les décisions que vous avez prises, la manière dont vous les avez défendues jusqu’à présent, font de vous un acteur majeur de la politique française au Rwanda. Les mensonges de ceux qui nous gouvernaient en 1994, concernant l’aide fournie à la réalisation du génocide des Tutsi, nous concernent au plus haut point. Votre discours, qui entre en contradiction avec les faits avérés, pourrait être qualifié de révisionniste. Il nous paraît inacceptable qu’un homme tenant des propos sur un génocide visant à tromper ses concitoyens puisse représenter la population bordelaise. C’est également notre dignité qui est en jeu ! Nous vous invitons donc, encore une fois, à répondre avec clarté et honnêteté aux questions que nous vous posons.

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Signataires :

AUBRY Patrick, réalisateur, Pessac
BOURREAU Pierre, chercheur en informatique, Bordeaux
CATTIER Emmanuel, Commission d’Enquête Citoyenne pour la vérité sur l’implication française dans le génocide des Tutsi
CLARKE Bruce, plasticien
COURTOUX Sharon, membre fondateur de l’association Survie
DELTOMBE Thomas, éditeur et journaliste
DIA Thierno I., analyste de l’image, Bordeaux
DIOP Boubacar Boris, écrivain
FANON MENDES FRANCE Mireille, membre de la Fondation Frantz Fanon
GALABERT Jean-Luc, psychologue
GAUTHIER Alain, président du CPCR
GODARD Marie Odile, maître de conférences en psychologie à Amiens
GOUTEUX Bruno, journaliste et webmaster
GRANDCHAMP Simon, ingénieur, Bordeaux
GRENIER Etienne, avocat, Bordeaux
HANNA Gilbert, syndicaliste et journaliste à la clé des ondes, Bordeaux
KAYIMAHE Vénuste (rwandais et rescapé, écrivain, employé au Centre d’échanges culturels franco-rwandais à Kigali de 1975 à 2000)
LAINÉ Anne, cinéaste, présidente d’Appui Rwanda
DE LA PRADELLE Géraud, professeur émérite
LE COUR GRANDMAISON Olivier, universitaire
LEMOINE Benoît, président de Survie Gironde, Bordeaux
MABON Armelle, historienne
MESTRE Claire, médecin et anthropologue, Bordeaux
MOREL Jacques, auteur de La France au cœur du génocide des Tutsi
MUGICA Romain, psychologue, Gradignan
MUKANTABANA Adélaïde, Rwandaise et rescapée, Bègles
NDIAYE Abdourahmane, économiste, Bordeaux
NONORGUES Marie-Paule, avocate, Bordeaux
LES OGRES DE BARBACK, artistes
OUEDRAOGO Dragoss, anthropologue, cinéaste, réalisateur, Bordeaux
PETITDEMANGE Cécile, étudiante à Sciences Po Bordeaux
ROBERT Nicolas, infirmier, Bordeaux
DE SAINT-EXUPÉRY Patrick, auteur de L’inavouable, la France au Rwanda (Ed. des Arènes, 2004), Complices de l’inavouable, la France au Rwanda (Ed. des Arènes, 2009), La fantaisie des Dieux, Rwanda 94 (Récit graphique en bd, avec Hippolyte, Ed. des Arenes, 2014)
SITBON Michel, éditeur et journaliste
SOW Cheikh, militant d’éducation populaire et artiste, Bègles
TARRIT Fabrice, président de Survie
TOBNER Odile, ancienne présidente de Survie
TOULABOR Comi, directeur de recherche à Sciences Po Bordeaux
TRYO, artistes

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Notes :

1. Parmis lesquels : Marcel Kabanda, Jean-Pierre Chrétien, Alison Des Forges, Gérard Prunier, Catherine Coquery-Vidrovitch (historiens), Colette Braeckman, Patrick de Saint-Exupéry, Jean-François Dupaquier, Laure de Vulpian (journalistes), Boubacar Boris Diop, Jacques Morel (écrivains), FIDH, Human Rights Watch, Survie, etc.

2. Auparavant les USA, par les voix de B. Clinton et M. Albright, ont reconnu leurs erreurs et présenté des excuses, le secrétaire général de l’ONU Kofi Annan a exprimé ses regrets, le Premier ministre belge G. Verhofstadt a déclaré « au nom de mon pays et de mon peuple, je demande pardon ».

3. Par exemple l’ambassadeur français à Kigali Georges Martres adresse, le 15 octobre 1990, au Quai d’Orsay un télégramme où il utilise les termes de « génocide » et d' »élimination totale des Tutsi » :  » [la population rwandaise d’origine tutsi] compte encore sur une victoire militaire, grâce à l’appui en hommes et en moyens venus de la diaspora. Cette victoire militaire, même partielle, lui permettrait, d’échapper au génocide. » En 1998, G. Martres déclare à la Mission d’Information Parlementaire : « Le génocide était prévisible dès cette époque [fin 1990] ». L’attaché de défense à Kigali, le colonel R. Galinié, écrit dans un message envoyé à Paris le 24 octobre 1990 l’éventualité de « l’élimination physique à l’intérieur du pays des Tutsis, 500 000 à 700 000 personnes, par les Hutus, 7 millions d’individus… »

4. Rapport de la Commission internationale d’enquête sur les violations des Droits de l’homme au Rwanda depuis le 1er octobre 1990 ; (7-21 janvier 1993) réalisé par la Fédération Internationale des Droits de l’Homme (Paris), Africa Watch (une division de Human Rights Watch, New York), l’Union Inter-Africaine des Droits de l’Homme et des Peuples, (Ouagadougou), le Centre International des Droits de la Personne et du Développement Démocratique (Montréal). Mars 1993. Dans ses conclusions, la Commission aborde directement la question du génocide : « Les témoignages prouvent que l’on a tué un grand nombre de personnes pour la seule raison qu’elles étaient Tutsi. La question reste de savoir si la désignation du groupe ethnique « Tutsi » comme cible à détruire relève d’une véritable intention, au sens de la Convention, de détruire ce groupe ou une part de celui-ci « comme tel. […] La Commission estime que, quoi qu’il en soit des qualifications juridiques, la réalité est tragiquement identique : de nombreux Tutsis, pour la seule raison qu’ils appartiennent à ce groupe, sont morts, disparus ou gravement blessés et mutilés ; ont été privés de leurs biens ; ont dû fuir leur lieu de vie et sont contraints de se cacher ; les survivants vivent dans la terreur. » http://cec.rwanda.free.fr/documents/doc/RapportMars93/ComIntMars93.pdf J. Carbonare, l’un des membres de cette commission déclare le 28 janvier 1993 au journal de 20h de France 2 : « Ce qui nous a beaucoup frappé au Rwanda, c’est à la fois l’ampleur, la systématisation, l’organisation même, de ces massacres. […] Il y a un mécanisme qui se met en route […] On a parlé de purification ethnique, de génocide, de crimes contre l’humanité […] nous insistons beaucoup sur ces mots ». Vidéo visible ici :
http://survie.org/genocide/il-y-a-vingt-ans/article/il-y-a-20-ans-le-genocide-des

5. Rapport présenté par M. Waly Bacre Ndiaye, rapporteur spécial, sur la mission qu’il a effectué au Rwanda du 8 au 17 avril 1993. Août 1993. Le Rapporteur Spécial de l’ONU soulève explicitement la question de savoir si les massacres peuvent être qualifiés de génocide : « Il ressort très clairement des cas de violences intercommunautaires portés à l’attention du Rapporteur spécial que les victimes des attaques, des Tutsi dans l’écrasante majorité des cas, ont été désignés comme cible uniquement à cause de leur appartenance ethnique, et pour aucune autre raison objective. On pourrait donc considérer que les alinéas a) et b) de l’article II [qui porte définition du génocide dans la convention de 1948] sont susceptibles de s’appliquer […] » http://survie.org/IMG/pdf/rapport-Bacre-Ndiaye-Rwanda-1993.pdf

6. Auxquels s’ajoutent : l’article de l’historien J.-P. Chrétien dénonçant en mars 1993 dans la revue Esprit « un dévoiement tragique vers un génocide », le fax du général R. Dallaire (MINUAR) du 11 janvier 1994, transmis le lendemain à l’ambassade de France, et démontrant la préparation des massacres.

7. Alison Des Forges, Aucun témoin ne doit survivre. Le génocide au Rwanda. Karthala, Human Rights Watch, Fédération internationale des Droits de l’homme, avril 1999.

8. La France a livré des armes dans la nuit du 21 au 22 janvier 1994 : « Un DC-8 français transportant un chargement d’armes comprenant 90 caisses de mortiers de 60 mm, fabriqués en Belgique mais provenant de France, atterrit en secret dans la nuit. La MINUAR découvrit ce chargement qui violait les termes des accords d’Arusha, et plaça les armes sous la garde conjointe de la MINUAR et de l’armée rwandaise. » (Alison Des Forges, cf. note 7). La mission d’information parlementaire relève que « le dernier agrément délivré par la CIEEMG [Commission interministérielle d’étude des exportations de matériel de guerre, à laquelle participe le ministère des affaires étrangères] concernant des ventes de matériels de guerre au Rwanda remonte au 20 janvier 1994 ». Elle relève également 6 Autorisations d’Exportation de Matériels de Guerre en 1994, dont une de 50 mitrailleuses en date du 22 avril ! Ce sont 6 livraisons d’armes officielles en violation des accords de paix.

9. Edouard Balladur, L’opération Turquoise : courage et dignité, Le Figaro, 23 août 2004.

10. Rapport HRW, Rwanda/Zaire, Réarmement dans l’impunité. Le soutien international aux perpétrateurs du génocide rwandais, mai 1995 : « Certaines livraisons d’armes à Goma parmi les premières après le 17 mai étaient des envois du gouvernement français pour les FAR.  » et plus loin :  » le consul français [en réalité officiellement pro-consul] a signalé d’autres livraisons d’armes à l’aéroport de Goma pour les FAR de mai à juillet, provenant d’autres sources que le gouvernement français. ([…] Il a ajouté […] qu’elles pourraient provenir de marchands d’armes français opérant à titre privé. Les ventes d’armes, même par des sociétés privées, doivent être autorisées par le gouvernement français.) »

11. Le 12 juin 1994, le président et la directrice des opérations de MSF, P. Biberson et B. Vasset, rencontrent A. Juppé et lui demandent : « On dit qu’il y a des livraisons d’armes au gouvernement rwandais ou au gouvernement intérimaire ou au gouvernement en fuite, est-ce qu’il est exact que la France continue des livraisons d’armes à Goma ? » A. Juppé répond : « Écoutez, tout ça c’est très confus, il y avait effectivement des accords de coopération ou de défense avec le gouvernement, il y a peut-être eu des reliquats, mais en ce qui concerne mes services, je peux vous dire que depuis fin mai il n’y a certainement plus aucune livraison d’armes au régime Habyarimana » » Mais en même temps, il dit en regardant de l’autre côté de la Seine, donc vers l’Élysée : « Mais ce qui peut se passer là-bas, moi je n’en sais rien. » L. Binet, Génocide des Rwandais Tutsis, Médecins sans Frontières, 2003

12. Le 11 avril 1994 J.-P. Ceppi parle dans Libération du « génocide des Tutsis de Kigali » et M. Mukabamano, journaliste à RFI, déclare au Parisien : « C’est un véritable génocide » ; le 19 avril Human Rights Watch informe le président du Conseil de sécurité que les massacres en cours au Rwanda constituent « un génocide » ; le 24 avril L’ONG Oxfam parle de « génocide », etc.

13. Lors de l’opération Amaryllis du 9 au 14 avril, 1 464 militaires français du 1er, 3e, 8e RPIMa et du COS, évacuent exclusivement les ressortissants européens et des extrémistes Hutus. Les militaires ont reçu l’ordre de ne pas réagir aux massacres. L’historien Gérard Prunier écrit : « quelques Tutsi réussissent à embarquer à bord de camions en route pour l’aéroport : ils doivent descendre des véhicules au premier barrage de la milice et ils sont massacrés sous les yeux de soldats français ou belges qui, conformément aux ordres, ne réagissent pas. ». Le rapport de la Mission d’information parlementaire française de 1998 conclus : « Il semble donc […] que le traitement accordé à l’entourage de la famille Habyarimana ait été beaucoup plus favorable que celui réservé aux employés tutsis dans les postes de la représentation française – ambassade, centre culturel, Mission de coopération »

14. « Face à l’offensive du front patriotique rwandais, les troupes gouvernementales rwandaises se sont livrées à l’élimination systématique de la population tutsie, ce qui a entraîné la généralisation des massacres. ». SECONDE SESSION ORDINAIRE DE 1993-1994 (4e SÉANCE) COMPTE RENDU INTÉGRAL, 2° séance du mercredi 18 mai 1994. JO de la République Française, débats parlementaires, assemblée nationale, 19 mai 1994.

15. Audition du Colonel Balis (MINUAR) : « Le 7 avril, vers 9 h 30 m et 11 h 30 m, j’ai pu convaincre le FPR de rester dans son cantonnement, mais une colonne du FPR est malgré tout sortie vers 16 h 30 m. Ils ont alors créé une zone de sécurité. » Sénat de Belgique – commission des affaires étrangères : Commission d’enquête parlementaire concernant les événements du Rwanda 1-611/(7-15) 1997/1998. Sénat belge, 6 décembre 1997.

16. A. Juppé, « Point de vue » Intervenir au Rwanda, Libération, 16 juin 1994 : « La France n’aura aucune complaisance à l’égard des assassins ou de leurs commanditaires. La France, seul pays occidental représenté au niveau ministériel à la session extraordinaire de la Commission des droits de l’homme à Genève, exige que les responsables de ces génocides soient jugés ».

17. Voir note 5.

18. Voir notes 6 et 13.

19. On pouvait y entendre, entre autres appels aux massacres : « bonjour, je suis un petit garçon de huit ans. Est-ce que je suis assez grand pour tuer un tutsi ? Réponse de l’animateur : comme c’est mignon ! Tout le monde peut le faire, tu sais. » J.-P. Chrétien, Rwanda, les médias du génocide. Ed. Karthala, 2002.

20. Voir note 7.

21. A. Juppé : « Aux Nations-Unies, le Secrétaire général doit rendre demain son rapport. Trois solutions sont envisageables : le maintien de la MINUAR, sa suspension avec le maintien éventuel d’un contingent symbolique ou un retrait total. Les Belges sont favorables à une suspension et c’est aussi mon avis. » Conseil restreint du 13 avril 1994. Document disponible ici :
http://www.francerwandagenocide.org/documents/ConseilRestreint13avril1994.pdf

22. Figurent sur la liste officielle déclarée à l’ONU : 8 avions Mirage, 12 automitrailleuses, 6 mortiers lourds. Auxquels s’ajoutent des avions Mirage IV-P, des hélicoptères de combat Gazelle, etc. G. Prunier, conseiller au ministère de la Défense en 1994, écrit : « la puissance de feu prévue par les forces françaises semble disproportionnée pour une mission humanitaire », Rwanda : le génocide. Dagorno, 1997.

23. Turquoise est composée notamment d’officiers et soldats : du Commandement des Opérations Spéciales (qui réunit des spécialistes de l’action et du renseignement sous l’autorité directe du chef d’état-major des armées), du 1er régiment de parachutistes d’infanterie de marine (forces spéciales), du GIGN et de L’EPIGN (Escadron parachutiste de la gendarmerie nationale), du 3e Régiment d’infanterie et de chars de marine (RICM), du 11e Régiment d’artillerie de marine), de la Légion étrangère, du 2e Régiment étranger d’infanterie, du commando de marine, de spécialistes des opérations en « zone hostile » du 13e Régiment de Dragons Parachutistes.

24. La résolution 925 du 8 juin du Conseil de sécurité exige : « que toutes les parties mettent fin immédiatement à toute incitation à la violence ou à la haine ethnique, en particulier par le biais des moyens d’information ». On peut lire le 28 juin dans le rapport de la Commission des Droits de l’homme de l’ONU que « l’intention claire et non équivoque » de commettre le génocide « se trouve bien contenue dans les appels incessants au meurtre lancés par les médias, en particulier la RTLM ». Le 1er Juillet, le représentant de la France à l’ONU parle de faire cesser ces émissions : « Je voudrais insister avant de conclure sur la responsabilité particulière des médias qui incitent à la haine ethnique et à la violence. La France demande instamment aux responsables des radios concernées, et en premier lieu à la Radio Mille Collines, de mettre fin à cette propagande criminelle. La France fera tout son possible pour obtenir la cessation de ces émissions. » Mais selon le général R. Dallaire, la RTLM émet encore le 1er août en direction des camps.

25. Il est important de noter que le 20 juin le représentant de la France à l’ONU fait la demande explicite d’une intervention sous chapitre VII autorisant, contrairement à la MINUAR, l’usage de la force : « nos gouvernements souhaitent disposer, comme cadre juridique de leur intervention, d’une résolution placée sous le Chapitre VII de la Charte des Nations Unies ». Lettre datée du 20 juin 1994, adressée au secrétaire général par le représentant permanent de la France auprès de l’organisation des nations unies. http://www.francerwandagenocide.org/documents/S1994-734.pdf

26. ONU, S/RES/929 (1994). http://www.francerwandagenocide.org/documents/94s929.pdf On peut lire également dans l’ordre d’opérations de Turquoise (voir note 28) « mettre fin aux massacres partout où cela sera possible, éventuellement en utilisant la force » ; « tout en étant en mesure d’intervenir à tout moment, éventuellement par la force, au profit de la population menacée » ; « marquer si nécessaire par l’usage de la force la volonté française de faire cesser les massacres et de protéger les populations » ; « la légitime défense élargie comporte l’emploi de la force dans les situations suivantes : – menaces sur nos forces, – menaces dans la mission de protection des personnes, soit contre nos forces, soit contre les populations protégées, – obstruction dans l’exécution de la mission de nos forces »

27. L’adjudant-chef du GIGN T. Prungnaud explique que « la mission, au départ, c’était d’intervenir sur des massacres soi-disant de Hutu qui seraient massacrés par des Tutsi » (voir note 29) ; le colonel D. Tauzin déclare dans The Guardian du 01 juillet 1994 : « Nous ne sommes pas en guerre avec le gouvernement du Rwanda ou ses forces armées. Ce sont des organisations légitimes. » ; Le général R. Dallaire (MINUAR) déjeune le 30 juin avec des officiers français et rapporte ce qu’il a entendu : « Ils refusaient d’accepter l’existence d’un génocide et le fait que les dirigeants extrémistes, les responsables et certains de leurs anciens collègues fassent partie d’une même clique. Ils ne cachaient pas leur désir de combattre le FPR » R. Dallaire, J’ai serré la main du diable – La faillite de l’humanité au Rwanda. Libre expression, 2003.

28. « Affirmer auprès des autorités locales rwandaises, civiles et militaires, notre neutralité et notre détermination à faire cesser les massacres sur l’ensemble de la zone contrôlée par les forces armées rwandaises en les incitant à rétablir leur autorité ». On peut y lire également que « plusieurs centaines de milliers de personnes d’ethnies hutue et tutsie ont été exterminées ». Ordre d’opérations de Turquoise, 22 juin 1994. Document consultable à l’adresse :
http://jacques.morel67.pagesperso-orange.fr/a/turquoise-ordreop.pdf

29. P. de Saint-Exupéry, L’inavouable – La France au Rwanda. Les Arènes, 2004. L. de Vulpian et T. Prungnaud, Silence Turquoise. Don Quichotte, 2012.

30. Le mensuel de la Légion étrangère, Képi Blanc, d’octobre 1994 confirme que : « Battue sur le terrain, l’armée ruandaise se replie, en désordre, vers la « zone humanitaire sûre ». L’E.M.T. [l’état-major tactique de l’opération Turquoise] provoque et organise l’évacuation du gouvernement de transition ruandais vers le
Zaïre. Le 17 juillet, le gouvernement ruandais passe au Zaïre. ».

31. Auditions de l’ambassadeur Jean-Michel Marlaud par la Mission d’Information Parlementaire, Enquête sur la tragédie rwandaise 1990-1994 [140, Tome III, Auditions, Vol. 1, pp. 296-297].

32. Auditions d’Alain Juppé par la Mission d’Information Parlementaire, 21 avril 1998, Enquête sur la tragédie rwandaise 1990-1994 [140, Tome III, Auditions, vol. 1, p.91].

Voir également:

Génocide au Rwanda: Kagame accuse une nouvelle fois la France
AFP/Jeune Afrique
05/04/2014

Le président rwandais Paul Kagame accuse une nouvelle fois la France de « participation » à l' »exécution » du génocide de 1994, dans une interview à paraître dimanche dans l’hebdomadaire Jeune Afrique, à la veille des cérémonies marquant le 20e anniversaire des massacres.

Evoquant la question des responsabilités, le président rwandais dénonce le « rôle direct de la Belgique et de la France dans la préparation politique du génocide et la participation de cette dernière à son exécution même ». Il accuse les soldats français de l’opération militaro-humanitaire Turquoise, déployée en juin 1994 sous mandat de l’ONU dans le sud du pays, d’avoir été « complices certes » mais aussi « acteurs » des massacres.

Ces accusations, maintes fois démenties par Paris, reprennent celles déjà formulées par Kigali à plusieurs reprises et notamment en août 2008 à l’occasion de la publication du rapport de la commission d’enquête rwandaise sur le rôle supposé de la France dans le génocide qui a fait, selon l’ONU, quelque 800. 000 morts, essentiellement tutsi, entre avril et juillet 1994.

Revenant dans Jeune Afrique sur « le cas de la France », Paul Kagame constate que « vingt ans après, le seul reproche admissible (aux) yeux (de la France) est celui de ne pas en avoir fait assez pour sauver des vies pendant le génocide ». « C?est un fait, mais cela masque l?essentiel: le rôle direct de la Belgique (ancienne puissance coloniale) et de la France dans la préparation politique du génocide et la participation de cette dernière à son exécution même ».

« Interrogez les rescapés du massacre de Bisesero en juin 1994 et ils vous diront ce que les soldats français de l?opération Turquoise y ont fait. Complices certes, à Bisesero comme dans toute la zone dite +humanitaire sûre+, mais aussi acteurs », accuse Paul Kagame.

En 2008, la commission d’enquête avait déjà évoqué l’affaire du village de Bisesero (ouest), où jusqu’à 50. 000 Tutsis avaient trouvé refuge, accusant l’armée française « d’avoir retardé sciemment de trois jours le sauvetage de près de 2. 000 survivants afin de laisser le temps aux tueurs de les achever ».

Les déclarations de Paul Kagame, ancien chef de la rébellion tutsi à la tête du Rwanda depuis 1994, surviennent alors que les relations franco-rwandaises, rompues entre 2006 et 2009, semblaient s’être apaisées, surtout depuis la condamnation en mars dernier à 25 ans de prison du premier Rwandais jugé en France pour le génocide des Tutsi.

Condamné pour génocide et complicité de crimes contre l’humanité, Pascal Simbikangwa, ex-officier de la garde présidentielle, a nié toutes les charges pesant contre lui et a fait appel.

« Nous verrons ce qu?il adviendra de cette condamnation en appel », commente Paul Kagame dans Jeune Afrique. « Pour le reste, je ne pense pas qu?il s?agisse là d?une évolution particulièrement positive », déclare-t-il, alors que le Rwanda a pendant des années fustigé la France pour sa lenteur à poursuivre les génocidaires présumés.

« Pour un criminel condamné après vingt ans, combien la justice française en a-t-elle escamoté ? », s’interroge M. Kagamé. « Nous ne sommes pas dupes de ce petit jeu. On nous présente cette sentence comme un geste, presque comme une faveur de la France à l?égard du Rwanda, alors que c?est le rôle de la France dans le génocide qu?il conviendrait d?examiner », insiste-t-il.

La France doit être représentée lundi à Kigali aux commémorations marquant le 20ème anniversaire du génocide au Rwanda par la ministre de la Justice Christiane Taubira.

Voir encore:

RWANDA. « Un pays se grandit quand il reconnaît ses erreurs »
Christophe Boltanski
Le Nouvel Observateur
04-04-2014

Le rôle de la France dans le génocide rwandais reste à éclaircir. Interview de Pierre Brana, co-rapporteur de la Mission d’information parlementaire qui a travaillé sur le sujet

En 1998, le député socialiste Pierre Brana était co-rapporteur, avec Bernard Cazeneuve, de la Mission d’information parlementaire chargée d’examiner le rôle de la France au Rwanda. 20 ans après le génocide, il revient sur les zones d’ombres des relations entre les deux pays

Une commission d’enquête parlementaire aurait-elle permis d’aller plus loin dans la recherche de la vérité ?

– J’aurais préféré une commission d’enquête, car les auditions ayant lieu sous serment, elles sont plus solennelles, à la hauteur de la gravité d’un événement pareil. Des députés firent valoir que des personnes étrangères risquaient de refuser de venir s’exprimer si c’était le cas. D’autres soulignèrent qu’une commission d’enquête est limitée à six mois alors que nos travaux ont duré neuf mois. Je ne suis pas sûr qu’une commission d’enquête, même si elle avait ma préférence, aurait permis d’aller plus loin.

Avez-vous pu interroger toutes les personnes souhaitées ?

– Oui, à une exception que je regrette : Paul Barril. Parce qu’au début, plusieurs membres de la mission estimaient que son audition n’apporterait pas grand-chose. Quand il a été finalement décidé de l’interroger, c’était trop tard.

En octobre 1990, la France intervient militairement au Rwanda. Cette opération baptisée Noroît a-t-elle une base légale ?

– Non. L’opération Noroît, du moins lors de son lancement, n’a pas de base juridique. Il existait bien le 1er octobre 1990, un accord d’assistance militaire qui datait de 1975, mais il recouvrait que l’organisation et l’instruction de la gendarmerie. Ce n’est que vingt-trois mois après que, se rendant compte de l’illégalité de la situation, les autorités françaises signent le 26 août 1992 un avenant remplaçant les termes de « gendarmerie rwandaise » par « Forces armées rwandaises ». Parler d’opération « secrète » n’est pas excessif. Michel Rocard (alors premier ministre Ndlr) dit qu’elle n’a été discutée qu’en deux, trois minutes en conseil des ministres.

En allant combattre les rebelles tutsi du FPR (Front patriotique rwandais), les militaires français viennent défendre un régime contre une agression extérieure ou participer à une guerre civile ?

– Lors de la Mission, on nous avait présenté l’attaque du FPR comme une offensive « ougando-tutsi ». Pour en savoir plus, je suis allé sur le terrain. En Ouganda, en septembre1998. J’ai rencontré différentes personnalités en activité lors de Noroît. Toutes m’ont dit que les descendants des réfugiés tutsis qui avaient fui le Rwanda, lors de la Révolution de 1959, voulaient revenir dans leur pays. D’autant qu’à partir de 1986, l’opposition ougandaise faisait campagne contre cette présence rwandaise et trouvait un incontestable écho auprès de la population locale. Des demandes ont été faites par les autorités ougandaises auprès du président rwandais, Juvénal Habyarimana, pour qu’il accepte leur retour. Il a répondu qu’il n’y avait « pas de place dans (son) pays pour les accueillir ». C’est alors que les militaires tutsis quittent l’armée ougandaise, en emportant armes et matériel, et passent à l’attaque pour obtenir par la force ce qu’ils n’avaient pas pu obtenir par la négociation. C’est donc bien davantage d’une guerre civile qu’il s’agit que d’une agression extérieure.

Dans sa lutte contre le FPR, l’armée française a-t-elle, à certain moment, basculé dans la cobelligérance aux côtés des Forces armées rwandaises ? Sommes-nous certains qu’il n’y a pas eu, de sa part, d’engagement direct ?

– Je crois que l’aide militaire de la France est progressivement devenue plus active sous forme de conseils, d’assistance, d’instructions aux Forces armées rwandaises (FAR). Il y a eu, en effet, une sorte de cobelligérance. Quand l’armée française a participé à l’élaboration de plans de bataille. Elle a même envoyé des conseillers pour instruire les FAR au maniement de matériels sophistiqués. Est-ce qu’il y a eu même des engagements directs ? Un journaliste, correspondant de guerre d’un journal de l’est-africain, m’a dit avoir vu aux jumelles des blancs avec les FAR aux combats. Les militaires du FPR lui ont dit que c’étaient des Français, mais il n’a pas pu les approcher. L’imbrication de l’armée française avec l’armée rwandaise est incontestable.

Que savait la Mission d’information parlementaire sur l’opération Chimère de février-mars 1993 ? Son chef, le général Didier Tauzin, a expliqué dans un livre (« Je demande justice pour la France et ses soldats ») qu’il a pris, de facto, la tête de l’état-major rwandais.

– Nous lui répondons indirectement dans notre rapport lorsque nous écrivons : « Comment la France a-t-elle pu en février-mars 93 en arriver à ce point d’engagement qui conduit certains militaires français à considérer qu’à travers la mission d’assistance opérationnelle qu’ils mènent, ils dirigent et commandent indirectement une armée, en l’occurrence celle d’un Etat étranger ». C’est très clair !

Quelle part a joué dans l’engagement militaire français au Rwanda le complexe dit « de Fachoda », cette peur de perdre du terrain face à l’Afrique anglophone ?

– Le complexe de Fachoda a joué une part non négligeable si j’en crois la réaction des députés membres de la mission et celle de l’exécutif de l’époque. Il est vrai que le FPR parlait l’anglais suite à son long séjour en Ouganda anglophone. Et les Forces armées rwandaises parlaient le français. Ça a joué incontestablement. Les députés mettaient en avant la volonté des Américains d’étendre leur influence en Afrique. Mes entretiens au Pentagone m’ont fait relativiser cette théorie. Le Rwanda était un petit pays, dénué de toutes richesses, sans importance stratégique. Je ne crois pas que les Etats-Unis s’intéressaient au Rwanda. Mais ce complexe a joué sur le Président et sur beaucoup de militaires, de politiques aussi, tous imprégnés de l’Histoire de la France et de la Grande Bretagne en Afrique. Ce fil rouge était très fort.

Officiellement, la France s’engage militairement pour faciliter un accord de paix. En pratique, a-t-elle pesé de tout son poids pour permettre la conclusion puis l’application des accords dits d’Arusha ?

– Il y a eu plusieurs accords d’Arusha qui étaient des chiffons de papier pour Habyarimana. L’établissement de la paix nécessitait une acceptation en retour des réfugiés, la fin de la discrimination ethnique et la démocratisation. Le multipartisme n’a été instauré qu’en juin 1991, sous la pression. Les quotas ethniques (pas plus de 9% de Tutsi) existaient pour l’institution scolaire et l’accès aux emplois publics. Et le pouvoir réagissait peu aux massacres ethniques quand il ne les encourageait pas. Conformément aux principes énoncés par François Mitterrand dans son discours de La Baule, la France demandait la démocratisation du régime mais sans jamais y subordonner son aide militaire. Faute d’une telle mise en demeure, le pouvoir rwandais a louvoyé en laissant traîner les choses. Un exemple : la carte d’identité qui mentionnait l’appartenance ethnique de son possesseur. Un outil très dangereux dans un pays où des massacres ethniques ont été nombreux. On sait bien le rôle joué pendant le génocide par ces mentions, qui équivalaient à des sentences de mort. La France avait demandé la suppression de toute mention ethnique. Elle a même envisagé de financer l’opération. Habyarimana a d’abord semblé d’accord mais il n’a rien fait. Il n’y a eu aucun commencement d’application. Et la France n’a pas lancé d’ultimatum alors qu’on assistait à une dérive raciste et à la multiplication des appels aux meurtres. La France n’a pas pesé de tout son poids pour faciliter l’établissement de la paix. Pourquoi ? Cela fait partie des interrogations qui continuent de se poser.

Un génocide ou du moins des massacres de très grande ampleur étaient-ils prévisibles ?

– En 1992-93, il apparaissait nettement que le génocide était prévisible. Lors de son audition, Georges Martres, qui était ambassadeur de France à Kigali de 1989 à 1993, a déclaré que le génocide était « prévisible dès octobre 1993, sans pour autant qu’on puisse en imaginer l’ampleur ». Il a, du reste, ajouté que le génocide constituait une hantise quotidienne pour les Tutsis. Ça nous a amené à écrire qu’avec « une telle clairvoyance qui n’apparait pas tout le temps dans les dépêches diplomatiques, on peut s’étonner de l’inaction des autorités françaises ». Les médias qui prônaient des positions extrêmement racistes n’étaient pas empêchés par le pouvoir en place. Au contraire, ils étaient encouragés. Radio des Mille Collines appelait à l’extermination des Tutsis, des « cancrelats », comme elle disait, à une solution radicale, finale. Il y avait un climat extrêmement lourd, signe d’un orage que l’on voyait monter.

Comment expliquez-vous la différence d’appréciation de la situation entre la Direction des renseignements militaires (DRM) et la DGSE ?

– Je me souviens surtout du peu d’informations apportées par les services de renseignement. Tous les documents que nous leur avons demandés ont été déclassifiés. Nous n’avons pas essuyé de refus. Mais nous ont-ils tout donné ? Je l’ignore. La DRM s’est occupée du Rwanda de juin 1992 à décembre 1993, surtout. La DRM et la DGSE ont même indiqué que le 6 avril 1994, ils ne disposaient de personne sur place. Ce qui est curieux. Elles ont reconnu que si la coopération entre leurs services était bonne, la coordination faisait défaut. Et j’ai retrouvé dans le rapport le passage suivant que je cite : « S’agissant du renseignement qui n’a pas permis d’alerter à temps les responsables politiques des risques de dérive du régime rwandais, une politique adaptée aux nouvelles données du monde de l’après-guerre froide notamment en Afrique doit être défini. L’enjeu ne peut plus être d’appuyer des régimes favorables à nos intérêts quelques soient leurs pratiques intérieures. La pratique du renseignement doit évoluer en conséquence ».

Après le début du génocide, 394 Rwandais ont été évacués de Kigali par les soldats français dans le cadre de l’opération Amaryllis. Qui étaient-ils ? Qui a pris la décision de les évacuer ?

– En pareil cas, la règle veut que l’ambassadeur de France établisse les listes et l’ordre de priorité des personnalités françaises et étrangères à évacuer. Bien entendu, en pratique, les choses sont beaucoup plus compliquées. Des décisions ponctuelles peuvent être prises sur le terrain. On en a cité certaines. Globalement, 1238 personnes ont été évacuées par la France dont 454 Français et 784 étrangers parmi lesquels 612 Africains dont 394 Rwandais. Pour ces Rwandais, il semble bien qu’il y ait eu deux poids deux mesures. Le traitement accordé à l’entourage de la famille Habyarimana est bien plus favorable qu’aux employés tutsis de la représentation française. Au fond, qu’on le veuille ou non, la France était alliée au pouvoir rwandais. Or les Tutsis de la représentation française, par le fait même de leur carte d’identité, étaient plus menacés que les autres. Ça fait partie des interrogations lourdes. Le général Christian Quesnot qui était le chef d’Etat-major du Président Mitterrand, d’avril 1991 à septembre 1995, a estimé lors de son audition que l’union des forces d’évacuation avec celles de la Mission des Nations unies, la Minuar, aurait permis d’arrêter le génocide dès son commencement. Pourquoi la France n’a-t-elle pas pesé immédiatement auprès de l’ONU pour réagir dans les plus brefs délais ? Pourquoi a-t-elle voté, le 21 avril 1994, en plein génocide, la résolution 912 qui décide de réduire drastiquement les effectifs de la Minuar ? On a fait comme les autres. Mais ce n’est pas une excuse. L’Onu va attendre deux mois avant d’admettre qu’un génocide est en train de se produire alors qu’il est connu dès ses débuts. Reconnaître des actes de génocide, comme le fait le conseil de sécurité dans sa résolution, le 8 juin 1994, entraîne l’obligation d’intervenir, d’après la chartre de l’ONU. Or on n’avait pas très envie d’intervenir.

La France a-t-elle livré des armes aux forces rwandaises durant le génocide en dépit de l’embargo onusien ?

– Cette question fait partie incontestablement des zones d’ombres. Sur ces accusations, on a eu des informations contradictoires sans pouvoir démêler le vrai du faux.

L’opération Turquoise lancée le 22 juin 1994 par la France répond-elle à une logique purement humanitaire ?

– Cette opération a eu des aspects incontestablement humanitaires : des civils ont été soignés, des secours ont été apportés, des vies sauvées. Mais pourquoi envoie-t-on des Français qui ont été précédemment en poste au Rwanda ? Certes, il peut être répondu qu’ils connaissent le terrain. Mais on mettait ces militaires dans une situation impossible : de compagnons d’arme des FAR, ils passent à un statut d’impartialité. Cela les amenait à traiter de la même manière leurs amis et leurs ennemis d’hier. On peut regretter que l’armée française dans cette zone ne procède pas au désarmement systématique des milices et des FAR alors que la résolution du conseil de sécurité avait autorisé la France à recourir « à tous les moyens ». Pourquoi n’a-t-on pas, également, procédé à l’arrestation des membres du gouvernement génocidaire pour les garder et les remettre à la justice internationale en cours de création ? C’est plus que regrettable. Je sais bien que ces arrestations ne figuraient pas dans le mandat, mais on aurait pu le faire de façon conservatoire.

Le Premier ministre Edouard Balladur et le Président Mitterrand divergeaient-ils sur les objectifs de Turquoise ?

– Effectivement, il y avait deux options envisagées, comme l’a reconnu le Premier ministre : celle d’une interposition entre le FPR et les FAR. Ce qui impliquait une action de guerre. Et celle d’une intervention strictement humanitaire. On sait que c’est cette deuxième option qui a été choisie. En annexe du rapport, nous publions une lettre d’Edouard Balladur dans laquelle il précise : « Il n’était pas question (aux) yeux (du président Mitterrand) d’arrêter les auteurs du génocide et il n’était pas question aux miens de permettre à ceux-ci de se réfugier au Zaïre ».

En 2010, Nicolas Sarkozy a admis que la France avait commis des « erreurs » au Rwanda. Faut-il aller plus loin à l’occasion de ce vingtième anniversaire ?

– J’ai une position bien connue qui m’a valu d’âpres accrochages avec mes collègues. Selon moi, un pays se grandit quand il reconnait ses erreurs et ses fautes. Je n’ai pas changé. Le rapport fait état de « fautes d’appréciations ». Il y a des erreurs telles qu’il n’est pas impensable de les qualifier de fautes. C’était la première fois dans l’Histoire de la Ve république que le législatif contrôlait l’exécutif dans le domaine réservé de la défense ! Aller plus loin ? Bien sûr, les moyens parlementaires sont bien moindres que ceux d’un simple juge d’instruction. Je considère notre rapport comme une plateforme de données à partir desquelles les chercheurs et les journalistes d’investigation, et pourquoi pas les juges, pourront s’appuyer pour aller plus loin. Pour moi, c’est une base de départ, pas une base d’arrivée.

Propos recueillis par Christophe Boltanski – Le Nouvel Observateur

Voir également:

Rwanda: « Sans le soutien de Paris au Régime Habyarimana, le génocide n’aurait pas eu lieu »

Karim Ben Said
L’Express
05/04/2014

A l’occasion du 20ème anniversaire du génocide rwandais, Jean-François Dupaquier, journaliste, écrivain et témoin expert au Tribunal Pénal International pour le Rwanda revient sur l’éventuelle responsabilité de la France dans le drame. Un jugement sévère.

Pourquoi l’éventuelle responsabilité de la France avant le génocide reste-t-elle un sujet tabou dans la classe politique?

La classe politique française n’est pas particulièrement connue pour sa capacité à admettre ses erreurs. Nos politiciens se sentent au dessus de toute repentance. La particularité réside aussi dans le fait que le génocide s’est produit en période de cohabitation entre le gouvernement d’Edouard Balladur et le président François Mitterrand. C’est donc un cas spécial où il n’existe pas de clivage gauche-droite.

Pourtant sans le soutien de Paris au régime du président Juvénal Habyarimana, le génocide n’aurait jamais pu avoir lieu. La France a fourni un parapluie militaire en repoussant les offensives du Front Patriotique Rwandais. Sans cet appui, le régime de l’époque n’aurait jamais eu le temps de préparer la tentative d’extermination de la population Tutsi.

D’un autre coté, les militaires français présents au Rwanda étaient hautement qualifiés, je ne vois pas comment ils n’auraient pas été au courant de ce qui se tramait. Pour moi la connivence est évidente, les Français savaient qu’il y avait un génocide en préparation.

En accablant la France, Kigali ne cherche-t-il pas à se dédouaner d’une tragédie qui fut avant tout Rwandaise?

Aujourd’hui, Kigali ne cherche plus à accabler la France. Du coté rwandais, on cherche au contraire à tendre la main à la France. L’an dernier l’état-major de l’armée rwandaise a proposé à l’état-major de l’armée française de se rencontrer pour tourner définitivement la page au nom la fraternité d’armes, mais les Français ont refusé.

A Paris, les militaires considèrent toujours qu’ils ont subi une défaite au Rwanda et gardent une volonté de revanche, dommageable pour les relations franco-rwandaises.

La France refuse toujours de déclassifier les documents relatifs au Rwanda. Faut-il y voir un aveu de culpabilité?

Absolument. D’autant plus que les archives que la France refuse de dévoiler, portent sur la période charnière de l’histoire de la présence française au Rwanda.

Pour le peu qu’on en sache, ces documents sont absolument accablants. Les protagonistes cherchent à ce que ces archives ne soient pas dévoilées de leur vivant.

Que peuvent contenir ces documents?

Ce ne sont bien évidemment que des supputations, mais ces documents pourraient contenir la preuve que la France connaissait parfaitement la réalité de la guerre civile et a choisi d’y participer sérieusement, en comprenant que cela pouvait passer par l’extermination. Il faut comprendre qu’il n’y a pas de prescription lorsqu’il s’agit de génocide. De fait, plusieurs hauts responsables pourraient être condamnés.

L’association Survie accuse des dirigeants politiques et militaires français d’avoir apporté un soutien actif aux génocidaires. Ce jugement est-il excessif?

Je ne peux pas parler au nom de cette association à laquelle je n’appartiens pas, mais il existe des indices graves et concordants laissant supposer que des haut gradés, des politiciens et des mercenaires français, sont impliqués à un degré qu’il faudra déterminer, dans l’attentat du 6 avril 1994 contre le président Juvénal Habyarimana.

Le verdict du récent procès Pascal Simbikangwa est-il de nature à pacifier les relations franco-rwandaises?

C’est certainement un pas important, Pascal Simbikangwa faisait partie du cercle intermédiaire responsable du génocide. Cette condamnation intervient après 19 ans et rompt avec les anciens dysfonctionnements de la justice. La création du pôle génocide permet aux Rwandais d’entrevoir une lueur d’espoir. Toujours est-il que les principaux coupables du génocide sont toujours dans la nature.

Peut-on parler, s’agissant du pouvoir de Paul Kagamé, de dérive autocratique?

Qu’aurait-il pu faire en prenant en charge le pays en 1994 ? Un pays traumatisé, détruit ? C’est vrai qu’il tient le pays d’une main de fer, mais s’il ne l’avait pas fait, il y aurait eu une vengeance massive de la part des Tutsis vainqueurs. C’est un homme d’Etat exceptionnel mais certainement autoritaire.

Les Rwandais pourront-ils un jour tourner la page de la décennie 1990? Si oui, à quel prix?

L’idéologie de haine, qualifiée injustement d’ethnique, qui a conduit au génocide remonte aux années 1950. Depuis les années 1930 déjà, les cartes d’identités ethniques ont été imposées. Le génocide a profondément bouleversé les Rwandais. Aujourd’hui encore, les survivants vivent aux côtés de leurs voisins génocidaires, et cela rend les choses difficiles. Même si le régime actuel a pris plusieurs dispositions « anti-divisionnisme », il faudra probablement plusieurs générations pour passer d’une mémoire vive à une mémoire apaisée. Les Gacacas, tribunaux communautaires mis en place dans les provinces, ont été insuffisants. Les peines qui y ont été prononcées sont modestes et symboliques. Les Rwandais sont obligés de cohabiter mais la réconciliation véritable ne peut se faire que s’il y a des excuses sincères.

 Voir encore:

Les documents sur le génocide au Rwanda toujours classés « Secret défense »
Karim Ben Said
L’Express
28/03/2014

A quelques jours du vingtième anniversaire du déclenchement génocide rwandais dans lequel plus de 800000 Tutsi et Hutus modérés ont péri entre avril et juillet 1991, l’association Survie demande la levée du  » secret défense  » sur le rôle la France.

L’association Survie demande à Jean Yves le Drian tous les documents se rapportant à l’action de la France au Rwanda de 1990 à 1994.

L’association Survie demande à François Hollande et à Jean Yves le Drian, ministre de la Défense, de « déclassifier et de publier tous les documents se rapportant à l’action de la France au Rwanda de 1990 à 1994 dans ses volets diplomatiques, militaires, politiques et financiers ».

Mathieu Lopes, vice-président de l’association, estime que ces documents sont cruciaux pour déterminer les responsabilités et faire avancer les dossiers juridiques en cours: « A titre d’exemple, les militaires français ont été les premiers à s’être rendus sur les lieux de l’attentat contre le président Juvénal Habyarimana et disposent d’un rapport, qui, jusqu’à ce jour n’a jamais été dévoilé », explique-t-il.
« Complicité de génocide »

L’association, qui affirme militer en particulier contre la « Françafrique » est partie civile dans une plainte contre X déposée pour « complicité de génocide et complicité de crime contre l’humanité ». Elle est également à l’origine de l’ouverture, en juin 2013, d’une instruction à l’encontre du capitaine Paul Barril, ex-super gendarme de l’Elysée, soupçonné d’avoir joué un rôle trouble au Rwanda.

La Commission consultative du secret de la défense, saisie en juillet 2010 par le ministre de la Défense d’alors, Hervé Morin, suite à la demande de la juge d’instruction Florence Michon, a déjà donné un avis défavorable à une demande similaire.

Le 6 avril 1994, le président rwandais Juvénal Habyarimana est assassiné. S’en suit alors un massacre visant à exterminer la population Tutsi et perpétré par les fanatiques du « Hutu Power » par les Hutus. Depuis vingt ans, la France est accusée d’avoir soutenu le régime rwandais « avant, pendant et après » le génocide.

 Voir de même:

Juppé à nouveau questionné sur son rôle pendant le génocide rwandais

L’Express

04/04/2014
Un collectif de citoyens a demandé à l’ancien ministre des Affaires étrangères d’expliquer sa position sur le massacre de 1994 et l’opération Turquoise lancée à l’époque.

Quel était le « rôle politique » d’Alain Juppé pendant le génocide au Rwanda? Dans une lettre ouverte, un collectif de citoyens a interpellé le maire de Bordeaux sur cette question, à l’approche du 20e anniversaire du massacre.

Alain Juppé était ministre des Affaires étrangères à l’époque du génocide de 1994, stoppé par le Front patriotique rwandais (FPR aujourd’hui au pouvoir) de Paul Kagame. Les massacres avaient fait en 100 jours quelque 800 000 victimes selon l’ONU, principalement dans la minorité tutsi.

En reprenant le portefeuille en 2011, Alain Juppé avait dit n’avoir aucune intention « ni de serrer la main » de Paul Kagame ni de se rendre au Rwanda, tant qu’y circulerait un rapport accusant la France de complicité avec les génocidaires.

L’opération Turquoise mise en cause

« Oseriez-vous encore, M. Juppé, laisser entendre qu’en 1994 plusieurs génocides étaient commis au Rwanda? (…) Continuez-vous à prétendre contre l’évidence des faits, que l’État français s’est opposé à la passivité de l’ONU devant le génocide des Tutsi? Et que l’opération Turquoise n’était qu’une opération humanitaire, dont le but était de lutter contre ce génocide? », interrogent les signataires.

« J’ai été le premier responsable politique français à (dénoncer le génocide, ndlr) devant le Conseil des ministres de l’Union européenne d’abord puis à l’Assemblée nationale le 18 mai 1994 », a déclaré ce vendredi Alain Juppé dans une réponse à cette lettre. Il a également souligné que la France avait de son côté lancé l’opération Turquoise « face à l’inaction internationale » et dénoncé « l’opération de falsification historique dont la France est régulièrement la cible depuis 20 ans ».

 Voir aussi:

Rwanda, boulet moral pour Juppé
6 octobre 2011

Billets d’Afrique et d’ailleurs…
ThèmesRwandaComplicité de la France dans le génocide des Tutsi au RwandaAlain Juppé

Alain Juppé reprochant à Bernard-Henri Lévy, dans l’avion pré­ sidentiel de retour du voyage officiel en Libye : « Vous avez dit que j’étais complice des génocidaires du Rwanda. Alors, que sortant d’une réunion des ministres européens en 1994, j’avais déclaré que c’était un génocide » L’argument est court, très court pour sa défense.

Un argument déjà utilisé lors de son audition devant la mission d’information parlementaire de 1998, devant laquelle il avait expliqué avoir utilisé le mot de « génocide », le 15 mai 1994, à l’issue de la réunion à Bruxelles du Conseil des ministres de l’Union européenne.

Une déclaration qui intervenait dix jours après celle du Secrétaire général de l’Onu, Boutros Boutros Ghali et alors, qu’à cette date, la majeure partie du génocide avait déjà eu lieu. Prise de conscience tardive ? Bien que sûr que non puisque le gouvernement français avait été alerté de longue date sur le génocide qui se préparait et qu’il n’ignorait rien des massacres en cours depuis le 7 avril.

Pis, en plein génocide, le 27 avril 1994, Jérô­me Bicamumpaka, ministre des Affaires étrangères du gouvernement intérimaire qui est en train de commettre le génocide, et Jean-Bosco Barayagwiza, extrémiste de la Coalition pour la défense de la République (CDR), étaient reçus à Paris, et par l’Élysée et par Alain Juppé, ministre des Affaires étrangères du gouvernement Balladur.

Le gouvernement français, par la voix de Juppé, attend donc le 15 mai pour qualifier l’extermination des Tutsi rwandais de génocide. Jusque-là, Paris feignait de ne voir au Rwanda, qu’une banale guerre civile. Mais il faut sûrement comprendre ce réveil tardif par les succès militaires de l’offensive du FPR de Paul Kagamé. Car parler enfin de « génocide » sur le plan diplomatique ouvrait la voie légale d’une intervention militaire de l’Onu.

Devant les difficultés à mettre sur pied une Minuar 2, c’est l’opération Tur­quoise menée par l’armée française qui la remplaça et débarqua au Rwanda, le 22 juin. Officiellement neutre, Turquoise a permis officieusement de couvrir la fuite de centaines de génocidaires vers le Zaïre dont le président Théodore Sindikubwabo et… Jérôme Bicamumpaka, reçu deux mois plus tôt par Juppé.

Et, alors que Kagamé était en visite officielle à Paris, Juppé, depuis Pékin, déclarait qu’il ne changerait pas ses « convictions » au sujet du génodice. « Je suis très décontracté (…) » ajoutait-il. Au regard de l’Histoire, il n’y pourtant pas de quoi.

Voir de même:

Rwanda: Paris boycotte les 20 ans du génocide
Le Figaro
05/04/2014

La France a décidé samedi d’annuler sa participation aux commémorations du 20e anniversaire du génocide rwandais, après une nouvelle charge du président Paul Kagame l’accusant d’avoir « participé » aux massacres qui ont fait 800.000 morts en 1994.

Cette décision marque un nouveau coup d’arrêt à la normalisation des relations entre les deux pays, empoisonnées par le soupçon malgré une réconciliation officielle en 2010. Au coeur du contentieux, la question du soutien de la France et de son armée au régime hutu rwandais, coupable du génocide contre la minorité tutsi.

Dans une interview à paraître dans l’hebdomadaire Jeune Afrique dimanche, veille des commémorations du 20e anniversaire, le président Kagame a dénoncé le « rôle direct » de la Belgique, ancienne puissance coloniale, et de la France « dans la préparation politique du génocide » et « la participation de cette dernière à son exécution même ».

Il a également accusé les soldats français de l’opération militaro-humanitaire Turquoise, déployée en juin 1994 sous mandat de l’ONU dans le sud du pays, d’avoir été « complices certes » mais aussi « acteurs » des massacres qui se sont déroulés entre avril et juin 1994.

Pour Paris, qui a annulé le déplacement prévu lundi à Kigali de la ministre de la Justice Christiane Taubira, les déclarations du président Kagame « sont en contradiction avec le processus de dialogue et de réconciliation engagé depuis plusieurs années ».
« La France regrette de ne pouvoir prendre part aux commémorations du 20e anniversaire du génocide car elle tient à s’incliner devant la mémoire des victimes et à s’associer au deuil des familles et du peuple rwandais », a souligné le porte-parole du ministère français des Affaires étrangères, Romain Nadal.

Maintes fois démenties par Paris, les accusations du président Kagame, ancien chef de la rébellion tutsi à la tête du Rwanda depuis 1994, reprennent celles déjà formulées par Kigali à plusieurs reprises et notamment en août 2008 à l’occasion de la publication du rapport de la commission d’enquête rwandaise sur le rôle supposé de la France dans le génocide.

En janvier dernier, les militaires français nommément cités par Kigali, et notamment le général Jean-Claude Lafourcade, patron de l’opération Turquoise, avaient jugé que « leur honneur était sauf », considérant que le gouvernement rwandais avait été « incapable d’apporter la moindre preuve » de ses accusations « infondées, indignes et inacceptables ».

Paris et Bruxelles comme « exutoires »

Les nouvelles déclarations de Paul Kagame surviennent alors que les relations franco-rwandaises, rompues entre 2006 et 2009, semblaient s’être apaisées, surtout depuis la condamnation en mars à 25 ans de prison de Pascal Simbikangwa, premier Rwandais jugé en France pour génocide.

Un procès dont Paul Kagame a également minimisé l’enjeu: « On nous présente cette sentence comme un geste, presque comme une faveur de la France à l’égard du Rwanda, alors que c’est le rôle de la France dans le génocide qu’il conviendrait d’examiner », a-t-il insisté.

Pour le sociologue André Guichaoua, spécialiste du Rwanda et témoin-expert auprès du Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR), le président Kagame, par ses propos, « se moque des avancées comme des usages diplomatiques ».

M. Guichaoua relève par ailleurs que « les derniers mois ont été marqués par d’importants revers diplomatiques et politiques rwandais ». « On peut se demander si la France et la Belgique, étonnamment associée à ces graves accusations en tant qu’ex-puissance tutélaire, ne servent pas d’exutoires à l’expression d’une animosité plus profonde du chef de l’État rwandais vis-à-vis de bien d’autres pays et institutions internationales qui n’hésitent plus à mettre en cause sa gouvernance autoritaire personnelle et ses interventions à l’extérieur du pays ».

Cette nouvelle « sortie » de Paul Kagame survient en effet alors qu' »il est actuellement en position délicate vis-à-vis de ses alliés traditionnels (Etats-Unis, Afrique du sud…) en raison du +traitement+ de ses opposants », abonde Antoine Glaser, expert des relations franco-africaines et auteur de « AfricaFrance – Quand les dirigeants africains deviennent maîtres du jeu » (Fayard).

Après avoir bénéficié depuis le génocide d’une forme de « diplomatie dérogatoire en matière de démocratie et de droits de l’homme », selon les termes de M. Guichaoua, le président Kagame a été sévèrement critiqué ces derniers mois pour son rôle jugé déstabilisateur dans l’est de la République démocratique du Congo, et plus récemment pour son implication supposée dans l’élimination d’opposants en exil.

Par ailleurs, estime M. Glaser, Paul Kagame, qui avait adressé une invitation personnelle à son homologue français François Hollande, n’était « sans doute pas très heureux que le chef de l’Etat français se fasse représenter par sa ministre de la Justice ».

Voir enfin:

L’honneur de la France
Alain Juppé
5 avril 2014

Je connais trop les exigences de la « realpolitik » pour ne pas comprendre la prudence de la ligne diplomatique que suit la France depuis plusieurs années dans sa relation avec le Rwanda. Ce pays joue un rôle économique et politique important dans la région des Grands Lacs et en Afrique en général. Nous avons eu raison de choisir la voie de la réconciliation avec ses dirigeants.

Mais pas à n’importe quel prix! Pas au prix de la falsification de l’histoire qui ne cesse de se propager à l’encontre de la France, de ses dirigeants politiques, de ses diplomates et de son Armée.

En écrivant cela je ne pense pas au récent libelle publié à Bordeaux et dont je suis la cible unique, comme si, à la date des faits, il n’y avait pas eu un Président de la République, et , successivement, deux Premiers Ministres, deux Ministres des Affaires Etrangères et deux Ministres de la Défense. Je m’attendais à ce que la « Juppémania » ambiante déclenche les coups bas.

Mais ce n’est plus de cela qu’il s’agit désormais. C’est d’une inacceptable mise en cause de la France par le Président du Rwanda, qui dans un article à paraître dimanche dans Jeune Afrique accuse notre pays d’avoir organisé et encouragé le génocide, d’en avoir été complice et même acteur.

Ces accusations, on le sait, sont totalement infondées. La mission parlementaire présidée en 1998 par Paul Quilès et dont le rapporteur était Bernard Cazeneuve, actuel ministre de l’Intérieur, a apporté un éclairage rigoureux sur les événements. M.Quilès en résumait ainsi le contenu dans un article publié le 11 septembre 2009 dans « International et défense »: « Cessons de diaboliser la France ».

Il est rigoureusement faux que la France ait aidé en quelque manière les auteurs du génocide à préparer leur forfait. Bien au contraire avant mars 1993 (date de prise de fonction du gouvernement Balladur) comme après cette date, notre pays a tout fait pour pousser à la réconciliation des deux camps. Il a efficacement oeuvré à la conclusion des accords d’Arusha qui posaient les bases de cette réconciliation et qui ont été salués positivement par M. Kagamé lui-même.

Il est rigoureusement faux que la France n’ait pas dénoncé le déclenchement du génocide en le qualifiant en ces termes même. Mes déclarations publiques en font foi, en mai 1994, au conseil des ministres des affaires étrangères de l’Union Européenne comme à l’Assemblée Nationale.

Quand aux accusations portées contre notre Armée, elles sont tout simplement honteuses. Nos soldats ont exécuté strictement la mission qui leur avait été assignée par le gouvernement, en application d’une résolution très précise du Conseil de sécurité des Nations Unies. Ils l’ont fait avec le courage et la discipline qui les caractérisent. Je me souviens de l’accueil enthousiaste que leur ont réservé les centaines de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants qu’ils ont protégés.

Sans doute subsiste-t-il encore des zones d’ombre sur cette période tragique. Malgré les investigations de l’ONU, de la justice française, de la justice espagnole, on ne sait toujours pas qui sont les auteurs de l’attentat contre l’avion qui transportait le Président Habyarimana et le Président du Burundi le 6 avril 1994 . C ‘est le lendemain de cet attentat qu’ont commencé les massacres de 800 000 Tutsi (et Hutu modérés). En connaître les auteurs serait de première importance pour comprendre l’enchaînement des faits. On peut espérer, comme la mission Quilès, que « la vérité fera peu à peu son chemin. C’est ainsi que le souvenir des victimes du génocide ne se confondra pas avec les intérêts de ceux qui prétendent parler en leur nom ».

En attendant que vienne la vérité, on ne peut tolérer la véritable entreprise de falsification historique qui veut faire porter à la France la culpabilité du génocide.

La communauté internationale a failli, c’est un fait. Elle a été incapable de prévenir et d’arrêter le génocide. Mais la communauté internationale, ce n’est pas la France seule. C’est le Conseil de sécurité des Nations Unies dont Kofi Annan qui dirigeait alors le Département des Opérations de Maintien de la Paix a décrit plus tard la paralysie. Il écrit: « Les Français ont poussé dès le début des négociations d’Arusha pour qu’une force de l’ONU soit déployée au Rwanda en soutien de l’accord de paix. Hormis côté français, il y avait au début peu d’appétence chez les membres permanents du Conseil de sécurité pour mandater une nouvelle force de maintien de la paix… » Plus loin, il ajoute: « Nous devons reconnaître que le monde a échoué face au mal. La communauté internationale et les Nations Unies n’ont pu mobiliser la volonté politique de l’affronter. » La « communauté internationale » , ce sont aussi les Etats-Unis, très influents dans la région et dont le Président Clinton lui-même a reconnu l’inaction. Ce sont aussi les pays européens dont certains avaient des responsabilités historiques dans la région. La France a été la seule puissance à agir.

Il serait aujourd’hui intolérable que nous soyons désignés comme les principaux coupables. J’appelle le Président de la République et le gouvernement français à défendre sans ambiguïté l’honneur de la France, l’honneur de son Armée, l’honneur de ses diplomates.

Voir enfin:

1. La présence française à la limite de l’engagement direct

RAPPORT D’INFORMATION
MISSION D’INFORMATION(1) DE LA COMMISSION DE LA DÉFENSE NATIONALE ET DES FORCES ARMÉES ET DE LA COMMISSION DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES, sur les opérations militaires menées par la France, d’autres pays et l’ONU au Rwanda entre 1990 et 1994.

Président
M. Paul QUILÈS,
Rapporteurs
MM. Pierre BRANA et Bernard CAZENEUVE
Députés

a) L’engagement sur le terrain

Procéder à des opérations d’instruction, réaliser une assistance technique militaire en temps de paix ne pose pas de problèmes particuliers en termes de principes. Intervenir sur la base d’un accord de défense ou en vertu d’un engagement politique aux côtés d’un Etat auquel un autre Etat souhaite apporter son soutien dans le cas d’une agression extérieure, ne soulève pas non plus de questions d’ordre éthique. Il s’agit là d’un jeu classique d’alliances exprimant tel ou tel équilibre politique.

Que l’agression ne puisse être véritablement caractérisée comme une agression extérieure, que le pays qui la subit soit lui-même auteur ou complice d’exactions graves sur ses propres populations en représailles aux offensives qui le menacent et la situation devient dès lors beaucoup plus complexe. Comment peut-on alors concevoir une aide et un engagement extérieurs qui ne soient pas perçus comme un engagement direct ? Autrement dit, la seule présence militaire française sur le terrain, prolongée après les dernières évacuations des ressortissants français à Ruhengeri fin janvier 1991, ne signifie-t-elle pas, lorsqu’elle devient aussi déterminante sur l’issue des combats, que la France s’est trouvée à la limite de l’engagement direct, même si elle n’a pas participé aux combats aux côtés des FAR, comme le firent pendant quelques jours, en octobre 1990, les forces armées zaïroises ?

L’activité des instructeurs et formateurs du DAMI Panda a constitué une source de polémique portant principalement sur le degré d’engagement personnel des instructeurs aux côtés des personnels rwandais en formation. Le Général Jean Varret, ancien chef de la MMC, a fait état devant la Mission des possibles divergences d’interprétation des consignes par les personnels du DAMI Panda.

Il a précisé à la Mission qu’il s’était déplacé en mai 1992 au Rwanda et que des rumeurs existaient en France sur le comportement du DAMI Panda. Il a fait remarquer que “ sur place, il se trouvera toujours des hommes pour se vanter d’actions qu’ils auraient aimé réaliser mais qu’ils n’ont en réalité pas faites ”. La Mission a par ailleurs reçu des informations selon lesquelles les militaires français étaient très fortement impliqués sur le terrain, qu’ils se disaient que l’ennemi, venu d’Ouganda, menaçait les ressortissants français et que, dans un tel contexte, étant donné la faible compétence de l’armée rwandaise, il n’est pas absurde de penser que certains aient pu aider à régler les tirs de certaines armes d’artillerie comme les mortiers.

Le Général Jean Varret a confirmé à la Mission que “ des instructeurs-pilotes se trouvaient à bord d’hélicoptères Gazelle envoyés sur place aux côtés des Rwandais et qu’ils n’avaient pas été engagés. Ils n’étaient présents que pour faire de l’instruction de pilotage et de tir. ” Il a également affirmé que “ les troupes françaises n’avaient pas arrêté l’offensive du FPR en octobre 1990 ”.

En réponse aux nombreuses questions des membres de la Mission portant sur un éventuel engagement des personnels du DAMI Panda auprès des FAR dans la guerre que celles-ci menaient contre le FPR, les responsables du DAMI, interrogés par la Mission, ont précisé qu’il n’entrait pas dans les missions du DAMI Panda de participer à des actions armées.

Le Lieutenant-Colonel Jean-Jacques Maurin a fait remarquer qu’en près de trois ans et demi de présence française au Rwanda, entre 3 500 et 4 000 soldats français s’y sont succédé et que pas une seule perte n’a été enregistrée à l’exception des personnels français de l’avion présidentiel, des deux coopérants assassinés le 8 avril et d’un adjudant-chef du 8ème RPIMA qui, à l’issue d’un cross de cohésion de sa compagnie autour de l’hôtel Méridien à Kigali, a été victime d’une crise cardiaque.

Les propos du Colonel Didier Tauzin, qui a lui aussi commandé le DAMI Panda, permettent de mieux comprendre la confusion possible sur le rôle des hommes du détachement. Il a précisé que, dans la mesure où l’armée rwandaise était, au départ, dans une position défensive, la situation sur le théâtre imposait une proximité des instructeurs. Il a ainsi indiqué que, très souvent, en offensive, les troupes se répartissent dans la profondeur, c’est-à-dire qu’un bataillon motorisé de 800 hommes se répartit éventuellement sur une quinzaine de kilomètres, mais qu’en défensive, l’armée se doit d’être soudée et la profondeur du dispositif est forcément réduite. Il a analysé que, si la logistique est assez loin derrière, à un ou deux kilomètres maximum selon le terrain, les troupes elles-mêmes opèrent sur cinq cents mètres. En conséquence, selon lui, même si l’instruction se déroule à l’arrière, elle se situe inévitablement à proximité du front.

Il a souligné que sur le terrain, il n’y avait jamais plus de cinquante hommes, éparpillés dans les montagnes, avec une forte végétation sur 250 kilomètres de front et que, quand les artilleurs faisaient de l’instruction, ils n’étaient pas au pied de la pièce en train de tirer, mais se trouvaient à l’arrière. Il a également indiqué qu’éventuellement, si l’artilleur local était “ perdu dans ses comptes ”, ceux-ci l’aidaient, mais pour se retirer ensuite à l’arrière, et fait valoir qu’il était hors de question de procéder autrement, compte tenu des consignes données par le chef d’état-major des armées.

Enfin, s’agissant d’une éventuelle acquisition du renseignement par des commandos de recherche et d’action en profondeur français (CRAP), le Général Jean Rannou, ancien Chef du Cabinet militaire du ministère de la Défense, a regretté que l’on assimile en permanence ce que font les gens à l’idée que l’on a de ce qu’ils font et a précisé que si les DAMI se trouvaient effectivement près de la frontière nord, aucun ordre d’intervention n’y a jamais été donné, car cela ne correspondait pas au rôle des troupes françaises.

Si les missions du DAMI Panda sont clairement délimitées par les directives de l’état-major, force est de constater qu’un doute peut peser sur leurs modalités d’exécution. Certes, l’absence de victime dans les rangs du DAMI conforte le principe du non-engagement des militaires français aux côtés des FAR. En effet, alors que le conflit entre les FAR et le FPR a fait de très nombreuses victimes dans l’armée rwandaise, un engagement physique des éléments français aux côtés du FAR se serait inévitablement traduit par quelques pertes ou blessures dans les rangs du personnel du DAMI.

Par ailleurs, l’une des missions du DAMI était l’acquisition du renseignement et l’on constate que parmi l’ensemble des messages militaires envoyés par l’attaché de Défense à l’état-major des armées dressant un panorama de la situation militaire sur le terrain, aucun ne porte trace de renseignements ayant une qualification d’origine et de degré de certitude permettant de l’attribuer à une observation directe de militaires français dans la zone de combat.

Toutefois, la Mission ne peut totalement écarter l’idée qu’un instructeur français aurait pu, pour des raisons diverses, apporter ponctuellement un concours plus effectif lors de l’aide au maniement d’une pièce de mortier ou dans une autre situation, malgré les consignes diffusées par l’état-major des armées, tant il paraît difficile, en situation critique, de déterminer la limite exacte au delà de laquelle l’instruction et la formation pourraient être assimilées à un engagement réel. Cette ambiguïté apparaît consubstantielle à la notion d’assistance opérationnelle en temps de crise ou de guerre.

Si la France n’est pas allée aux combats, elle est toutefois intervenue sur le terrain de façon extrêmement proche des FAR. Elle a, de façon continue, participé à l’élaboration des plans de bataille, dispensé des conseils à l’état-major et aux commandements de secteurs, proposant des restructurations et des nouvelles tactiques. Elle a envoyé sur place des conseillers pour instruire les FAR aux maniement d’armes perfectionnées. Elle a enseigné les techniques de piégeage et de minage, suggérant pour cela les emplacements les plus appropriés.

Cette présence auprès des FAR s’est-elle doublée d’une participation des militaires français à des opérations de police et de maintien de l’ordre ? Les militaires français ont-il procédé à des vérifications d’identité ?

b) Les contrôles d’identité

La présence de militaires français du détachement Noroît devait satisfaire au double objectif contradictoire d’être à la fois discrète et visible. D’après les ordres d’opération, il convient d’adopter une attitude discrète, de limiter les déplacements au strict nécessaire, de n’accorder aucun entretien à la presse sans autorisation du Chef d’état-major des Armées.

Mais, en même temps, la simple présence des soldats de Noroît s’est révélée dissuasive et sécurisante. De la vient que les autorités rwandaises aient souhaité leur maintien, parce que les militaires français, en tenue française à la différence des personnels coopérants de la MAM, étaient visibles à Kigali et dans un rayon d’une dizaine de kilomètres autour de la capitale. Les entrées et les sorties de la ville étaient soumises à des contrôles effectués à des “ barrières ” par la Gendarmerie rwandaise. Les militaires français ont-ils procédé à de telles opérations ? De nombreuses critiques ont été faites à ce sujet. Devant la Mission, M. Jean-Hervé Bradol s’est déclaré “ particulièrement choqué par la part que prenaient les militaires français à certaines fonctions de police dans le pays, notamment le contrôle routier à la sortie nord de Kigali ” précisant que, soit les militaires français restaient postés dans leur guérite en observant les militaires rwandais, soit ils examinaient eux-mêmes les papiers, comme il en fut témoin en juin-juillet 1993.

Sur le contrôle direct opéré par les militaires français, le Général Dominique Delort s’est exprimé devant la Mission. Il a indiqué que les deux axes principaux Byumba-Kigali au nord et Ruhengeri-Kigali à l’ouest étaient particulièrement fréquentés et qu’il était difficile de positionner des unités au nord de la ville sans avoir des renseignements sur ces grands axes menant à la capitale.

Il a précisé qu’il avait alors décidé d’installer sur chacun de ces axes, à quelques kilomètres de l’entrée de la ville, deux points de contrôle, tenus par des soldats français les trente-six premières heures, avant que soient obtenus du Chef d’état-major des FAR les gendarmes rwandais pour assurer eux-mêmes le contrôle.

Sur la réalité du contrôle, les dires de M. Jean-Hervé Bradol sont bien confirmés ; en revanche, il semble qu’il ait commis une erreur de date, puisque le Général Dominique Delort, alors Colonel, a été désigné commandant des opérations en février-mars 1993, soit quelques mois plus tôt. Sous son commandement, plusieurs ordres d’opérations ont été établis. L’ordre de conduite n° 5, daté du 12 février 1993 prévoit, en cas de rupture du cessez-le-feu, de “ jeter un dispositif d’observation sur les axes nord… et de reconnaître les positions d’arrêt dans cette zone, dans un rayon de 5 km, en vue d’une éventuelle action d’arrêt ultérieure ”. La 4ème compagnie Noroît doit notamment à cet effet surveiller les débouchés des axes : Ruhengeri/Kigali et Gitarama/Kigali à l’ouest ; Byumba/Kigali au nord ; les points de passage obligé sur l’axe Muhazi/Kigali, et se trouver en mesure d’interdire ces débouchés sur préavis d’une heure.

La mise en place du dispositif de surveillance prévu par l’ordre de conduite est extrêmement précise :

— position d’observation du volume du groupe :

— point OSCAR – secteur ouest : à hauteur virage piste Murehe ;

— point CHARLIE – secteur centre : mouvement de terrain ;

— point ECHO – secteur est : carrefour pistes :

— de nuit, resserrement du dispositif au plus près des axes (volume : 1 binôme en sonnette) ;

— relève des postes toutes les 72 heures.

· Quant à l’ordre de conduite n° 7 du 20 février 1993, il prévoit, pour parer à toute tentative d’infiltration du FPR ou tout risque d’arrivée en masse de populations sur la capitale, qui menacent de compromettre la sécurité dans Kigali, donc la sécurité des ressortissants français, la mise en place, le 20 février à 16 heures, d’un dispositif de contrôle, destiné à :

“ — empêcher tout élément FPR de franchir :

– à l’ouest, le débouché des axes Ruhengeri/Kigali et Gitarama/Kigali,

– au nord, le débouché de l’axe Byumba/Kigali à hauteur de la sucrerie ;

— Pour cela, renseigner en avant et à l’est du dispositif par le DAMI, en liaison avec FAR,

– premier temps : mettre en place immédiatement un dispositif d’arrêt de compagnie sur les débouchés cités,

– deuxième temps : renforcer la défense de l’aéroport et du dispositif de protection des ressortissants ”.

· L’ordre d’opération n° 3 du 2 mars 1993 indique que le renseignement s’étend jusqu’à 10 km de la capitale et qu’il convient de surveiller les accès nord et ouest en faisant un effort du nord-ouest au nord-est, et d’être en mesure de les interdire temporairement.

Puis il est précisé : “ pour conserver toute liberté d’action dans la ville :

— en permanence maintenir un dispositif de contrôle dans la zone d’intérêt, sous forme de patrouille et de check-points en liaison avec la Gendarmerie rwandaise ;

— sur ordre, être en mesure de basculer sur un dispositif d’arrêt temporaire, tout en déclenchant le plan d’évacuation ”.

Ces instructions sont ensuite explicitées à l’attention de chacune des compagnies présentes sur le terrain, qui doit être en mesure :
pour le 2/8 RPIMA – de surveiller dans un rayon de 10 km entre Gihogwe et pont de la briqueterie inclus ;
– d’interdire les axes Ruhengeri/Kigali et axe Gitarama/Kigali.
pour le CEA/21 RIMA – de surveiller dans un rayon de 10 km entre Gihogwe exclu et la ligne Kabubu et Nouba inclus ;
– d’interdire l’axe Byumba à la hauteur de la sucrerie.
pour la SML 2/68e RA

(section de mortiers lourds)
– de surveiller sous forme de patrouilles la zone d’intérêt entre Nouba exclus et Rusoro inclus – effort à l’est ;
– sur ordre, d’appuyer l’action d’arrêt des unités à l’extérieur.

· Les règles de comportement sur les “ check-points ” prévoient :

— un dispositif limité au volume d’une équipe ;

— une action limitée au soutien de la Gendarmerie rwandaise chargée des opérations de contrôle ;

— la remise de tout suspect, armement ou document saisis à la disposition de la Gendarmerie rwandaise.

Vis-à-vis de la presse et du GOMN, il est précisé :

— aucune interview – accès des positions interdit ;

— laisser effectuer des prises de vues sans les faciliter ;

— orienter tout journaliste vers l’ambassade de France.

Il ressort de l’ensemble de ces éléments que les forces françaises ont, entre février et mars 1993, mis en place, sur ordre de l’état-major des armées, un dispositif de surveillance des accès de Kigali très développé, prêt à se transformer éventuellement en interdiction d’accès dans de très brefs délais, afin d’assurer l’évacuation des ressortissants français, mais aussi de prévenir les infiltration du FPR.

Cette surveillance active, sous forme de patrouille et de “ check-points ”, même si elle s’effectue en liaison avec la Gendarmerie rwandaise, conduit incontestablement à pratiquer des contrôles sur les personnes. Si les règles de comportement aux “ check-points ” font référence à la “ remise de tout suspect, armement ou documents saisis à la disposition de la Gendarmerie rwandaise ”, on voit mal comment une telle procédure peut avoir lieu si préalablement il n’y a pas eu une opération de contrôle d’identité ou de fouille.

Comment, dans ces conditions, définir “ l’action limitée au soutien de la Gendarmerie rwandaise chargée des opérations de contrôle ” si ce n’est sous la forme d’une coopération ? Comment expliquer enfin les consignes interdisant l’accès des positions à la presse et au GOMN, sinon par l’existence d’un engagement des forces françaises dans des opérations de police qui sont, par principe, du ressort des autorités nationales et qu’il était préférable de ne pas mettre en évidence ?

c) L’interrogation des prisonniers

De nombreuses affirmations et rumeurs ont circulé à ce sujet, notamment dans la presse.

Au cours de son audition, le Colonel Bernard Cussac a souhaité faire le point sur cette question et a déclaré qu’il avait été le seul et unique militaire français à avoir rencontré des prisonniers militaires. Il a indiqué qu’il avait voulu ainsi, en les rencontrant, non seulement montrer aux militaires rwandais que les prisonniers militaires étaient susceptibles de fournir des renseignements intéressants pour mieux conduire les opérations militaires futures, mais surtout faire œuvre humanitaire en offrant à ces derniers un sauf-conduit pour la vie.

Dans un message qu’il adresse le 31 juillet 1991 (n° 202) à ses supérieurs hiérarchiques ainsi qu’au cabinet du Ministre de la Défense et au ministère de la Coopération, le Colonel Bernard Cussac précise qu’il était accompagné du Lieutenant-Colonel Gilles Chollet, commandant le DAMI, ce qui contredit légèrement sa déclaration devant la Mission. Il fait ensuite état, dans ce message, du déroulement de l’entretien par les officiers rwandais et indique qu’il demande au commandant rwandais de faire soigner le prisonnier, le Lieutenant Aroni Bagambana.

La Mission a par ailleurs eu communication d’une liste d’une vingtaine de prisonniers entendus par les FAR établie à la date du 12 août 1991.

Ce document montre à la fois la jeunesse des soldats du FPR, certains d’entre eux ayant seulement 14 ou 16 ans, la plupart autour d’une vingtaine d’années, mais aussi le manque d’expérience de ces combattants qui, pour la moitié d’entre eux, à peine engagés au FPR se retrouvent quelques jours plus tard capturés par les FAR, alors que l’autre moitié faisait partie de la NRA.

A propos d’interrogatoires musclés de prisonniers du FPR, auxquels les militaires français auraient assisté, Mme Alison Des Forges a, lors de son audition, indiqué que M. James Gasana avait fait état de la présence d’agents français au centre de documentation, endroit bien connu pour être le lieu de torture de la Gendarmerie et de la police rwandaise. Surpris par une telle affirmation, le Président de la Mission a demandé des vérifications à la suite desquelles Mme Alison Des Forges a reconnu dans un courrier adressé à la Mission qu’elle s’était trompée.

2. Les livraisons d’armes

Cette question a fait l’objet de nombreuses affirmations, souvent imprécises, parfois inexactes. La Mission n’entend pas sur ce problème épuiser la réalité du sujet et notamment elle ne prétend pas, s’agissant du trafic d’armes, élucider tous les cas évoqués à travers différents articles ou ouvrages, de marchés parallèles ou de livraisons effectuées au moment des massacres, en avril 1994, ou après la déclaration d’embargo des Nations Unies le 17 mai 1994.

Sur la base des informations qu’elle a pu obtenir, la Mission a cherché d’abord à faire précisément le point sur les livraisons d’armes de la France au Rwanda réalisées dans un cadre légal entre 1990 et le 8 avril 1994, date à laquelle toute exportation a été suspendue. Ce travail qui n’avait pu être entrepris jusqu’à présent, faute d’éléments disponibles, lui a paru nécessaire, car il permet, en complément des différents développements qui viennent d’être présentés, de mieux comprendre la dimension de l’engagement de la France au Rwanda.

a) Les procédures applicables à l’exportation de matériels de guerre

L’exportation des matériels de guerre s’effectue en deux étapes. Il est tout d’abord nécessaire d’obtenir de la commission interministérielle pour l’étude des exportations de matériel de guerre (CIEEMG) un agrément préalable qui peut être délivré, soit pour les prospections de marchés, soit pour les négociations de contrats, soit pour les ventes d’armement. L’obtention de l’agrément “ vente ” de la CIEEMG ne vaut pas pour autant autorisation d’exportation. L’industriel qui a signé un contrat de vente d’équipements, d’armes ou de munitions doit ensuite obtenir, pour les exporter, une autorisation d’exportation des matériels de guerre (AEMG) auprès de la délégation générale pour l’armement du ministère de la Défense.

Après avis favorable du ministère de la Défense et du ministère des Affaires étrangères, l’AEMG est accordée par le SGDN, service directement rattaché au Premier Ministre. L’autorisation est valable un an ; elle est revêtue d’un numéro de douane. L’AEMG est exigée à l’appui de la déclaration d’exportation, lors du passage en douane ; elle est ensuite imputée en quantité et en valeur lors de chaque opération, car un contrat bénéficiaire d’une AEMG peut être exécuté en plusieurs livraisons.

Une attestation de passage en douane (APD), transmise par les services des douanes à la direction de la protection et de la sécurité du ministère de la Défense, permet de contrôler l’utilisation des AEMG et de s’assurer des livraisons effectives.

Cette procédure à deux niveaux s’applique aussi bien pour les contrats de vente commerciaux que pour les cessions directes de matériels de guerre.

Les cessions directes peuvent être réalisées à titre onéreux ou à titre gratuit. Elles consistent, à partir d’une demande d’un Etat étranger, à prélever sur les stocks des armées les matériels souhaités. A la différence des contrats commerciaux, il ne s’agit pas d’armes neuves. Les cessions à titre gratuit doivent être autorisées expressément par le Ministre de la Défense, les cessions à titre onéreux ne nécessitent pas une telle autorisation. En cas de cession directe, la procédure est plus rapide, puisque les deux étapes de l’obtention de l’agrément de la CIEEMG et de la délivrance de l’AEMG se confondent. Dans les faits, bien souvent les cessions directes s’effectuent sans qu’il y ait une AEMG ni même délivrance d’une régularisation postérieure de la procédure. Le Rwanda n’a pas échappé à cette pratique.

b) La livraison d’armes au Rwanda par la France
de 1990 à 1994

LES AGRÉMENTS DÉLIVRÉS PAR LA CIEEMG

Valeur en millions de francs
50 19 116 191 48 122 44 1
Source : ministère de la Défense

L’année 1994 n’est pas significative, puisque le dernier agrément délivré par la CIEEMG concernant des ventes de matériels de guerre au Rwanda remonte au 20 janvier 1994.

(1) Les autorisations d’exportation de matériels de guerre (AEMG)

· Les AEMG au Rwanda, de 1990 à 1994, ont porté principalement sur les matériels suivants :
Armes

· Exprimées en valeur, les AEMG représentent sur la période du 1er janvier 1990 au 6 avril 1994, date de la dernière AEMG, un total d’environ 137 millions de francs ainsi répartis :

(2) Les cessions directes

· Les cessions directes de matériels de guerre au Rwanda, de 1990 à 1994, ont concerné principalement les matériels suivants :

Les cessions directes onéreuses ont porté essentiellement sur l’achat de munitions -cartouches de 90mm à obus explosif, obus explosifs de mortiers de 120mm- de matériels et vêtements -tentes, parkas, parachutes…- et de pièces de rechange pour hélicoptères Alouette II. Les cessions directes à titre gratuit ont concerné, outre des matériels similaires à ceux décrits ci-dessus, des radars Rasura, des mitrailleuses, des canons de 105mm, c’est-à-dire des matériels plus importants et plus coûteux.

Dans l’ensemble, ces cessions directes, à titre gratuit comme à titre onéreux, n’ont que très rarement fait l’objet d’une AEMG et ont été réalisées directement.

Parmi les opérations de cessions directes bénéficiant d’une AEMG, on trouve l’exportation de 6 radars Rasura, de 50 mitrailleuses de 12,7 mm, de pièces de rechange pour Alouette II, de cartouches à obus explosifs de 90 mm. Soit 5 opérations sur 36 au total.

31 cessions directes d’armes et munitions au Rwanda ont donc été réalisées sans respect des procédures, mais cette situation, qui n’est pas propre au Rwanda, ne peut donc être retenue comme illustrative d’une quelconque spécificité. Il y a cependant là une question de principe, qui méritait d’être soulignée.

· En valeur, les cessions directes représentent un total d’environ 42 millions de francs ainsi répartis.

Les pics que constituent les années 1992 et 1993 montrent que les cessions directes d’armements prélevés sur les stocks de l’armée se sont réalisées à une période où se déroulaient sur le terrain des affrontements violents (offensives de Byumba en 1992 et de Ruhengeri en 1993) et où se tenaient en parallèle les négociations d’Arusha.

c) La politique de la France de 1990 à 1994

La France a livré des armes au Rwanda mais elle n’a pas répondu systématiquement à ses demandes. Quelques heures après l’offensive du 1er octobre 1990, le Président Juvénal Habyarimana demande assistance à la France et souhaite notamment que lui soit fourni un appui aérien. Le Général Jean Varret, entendu par la Mission, a déclaré que cette demande du Président rwandais d’un appui-feu Jaguar “ lui était apparue hors de propos ” et a indiqué lui avoir répondu que “ ce n’était pas là le but de l’action de la France ”, mais que “ cette demande avait néanmoins été transmise à Paris ”.

Cet appui-feu ne sera pas accordé au Rwanda, au grand regret du Président Juvénal Habyarimana, qui a insisté à plusieurs reprises, n’hésitant pas à forcer le trait en allant jusqu’à dire, le 6 octobre, que son armée devait faire face à “ des masses d’assaillants … dont beaucoup sont drogués ”, puis le 7 octobre “ que la phase diplomatique est dépassée et que si les avions français n’interviennent pas sous 24 ou 36 heures, Kigali ne pourra pas tenir ”.

La transformation des graves incidents survenus dans Kigali dans la nuit du 4 au 5 octobre à l’instigation de Tutsis ou de sympathisants de la cause FPR, en attaque de la capitale par des éléments du FPR venus de l’extérieur, participe incontestablement du même désir d’obtenir de la France cet appui-feu aérien “ aussi rapide que discret et efficace ”.

Il apparaît également que la France, tout en procédant à des livraisons d’armes ou de munitions, en aurait conditionné l’utilisation à des moments stratégiques dans l’évolution du conflit. Telle est notamment l’analyse faite par M. James Gasana, ancien Ministre rwandais de la Défense, devant la Mission. Selon lui, la France considérait que le Gouvernement rwandais ne pourrait concevoir la nécessité d’une négociation politique avec le FPR que si ce dernier prenait possession d’une partie du territoire.

M. James Gasana a déclaré que la France avait pour cela permis au FPR en mai 1992 de conquérir une partie de la commune de Muyumba, les commandes passées à la France n’ayant pas été livrées à temps. Sur cette affaire, un télégramme diplomatique, daté du 12 mars 1992, de l’ambassade de France à Kigali indique que le Général Jean Varret, lors de son audience avec le Président Juvénal Habyarimana, a rappelé les efforts faits par la France pour répondre à des demandes de munitions dont la fourniture avait été retardée pour des raisons strictement administratives et techniques. M. James Gasana a également précisé “ qu’en juin 1992, alors que les forces rwandaises venaient d’acquérir des obusiers français de 105 mm, la France leur en a refusé l’utilisation alors que les FAR étaient en mesure de reprendre le contrôle des hauteurs des communes du Kiyombe et Kivuye. La perte de ces hauteurs dont le FPR conservera le contrôle sera un des facteurs déterminants de la suite de la guerre. L’autorisation d’agir ne sera donnée que lorsque, après avoir décidé d’acheter des obusiers 125 mm à l’Egypte, les instructeurs égyptiens arriveront à Kigali ”.

M. James Gasana a par ailleurs souligné que les prix des armes légères françaises étaient supérieurs à ceux pratiqués par la concurrence. La législation rwandaise sur les marchés publics adoptée en 1992 exigeant au moins trois offres par lot de commande, la France ne figurait pas parmi les plus gros fournisseurs.

Compte tenu des informations dont la Mission a disposé, il est certain que l’Afrique du Sud figure en bonne place parmi les fournisseurs du Rwanda en armement et met par la même occasion le Rwanda en situation de violation de la convention 558 du 13 décembre 1984 qui déclare l’embargo à l’encontre de l’Afrique du Sud, avec laquelle théoriquement il est interdit de commercer.

En revanche, il paraît plus difficile de souscrire à l’analyse de M. James Gasana, estimant qu’en 1992, la France aurait volontairement et indirectement laissé le FPR progresser territorialement dans la mesure où la France a apporté régulièrement au Rwanda de 1990 à 1994 un soutien en matériel, armements et munitions. Le fait que certaines demandes comme l’appui-feu aérien aient été refusées ne contredit pas cet état de fait mais signifie simplement que, compte tenu du dimensionnement de l’armée rwandaise, une telle demande a semblé inappropriée.

L’étude des AEMG de 1990 à 1994, confrontée aux informations fournies par la Direction générale des douanes sur la même période, permet de dire que l’ensemble des matériels de guerre dont l’exportation a été autorisée ont été effectivement livrés au Rwanda.

Ainsi, deux postes de tir pour missile Milan fournis par Euromissile ont bénéficié d’une AEMG le 29 mai 1990 et sont passés en douane le 4 juillet 1990.

En 1991, l’Office général de l’air reçoit pour des rechanges d’hélicoptères Gazelle, Alouette et Ecureuil une autorisation d’exportation le 18 décembre 1991 qui seront exportés le 8 avril 1992, d’après les statistiques douanières.

En 1992, Eurocopter reçoit une autorisation d’exportation datée du 27 janvier portant sur trois hélicoptères Gazelle SA 342 avec des capabilités d’armement (parties fixes et mobiles pour canon-lance roquettes et canon axial) et des pièces de rechanges. Le marché représentant environ 42 millions de francs s’effectuera en plusieurs fois entre le 22 avril et le 6 novembre 1992. Les trois hélicoptères Gazelle ont été exportés aux dates suivantes : 22 avril 1992, 1er juillet 1992, 9 octobre 1992.

Ce marché correspond à une commande passée par le Gouvernement rwandais le 20 avril 1991 qui à l’époque souhaitait donner la priorité en matière d’armement aux hélicoptères de combat. Il faut rappeler à ce sujet qu’un hélicoptère Gazelle avait été abattu en octobre 1990 par le FPR.

La France a d’autre part assuré le suivi de cette livraison puisque plusieurs AEMG ultérieures concernent des pièces de rechange de ces hélicoptères Gazelle qui seront notamment exportées en 1993 par l’Office général de l’air ou la société Eurocopter.

Outre les matériels conventionnels classiques, la France a également livré au Rwanda via la société Thomson-CSF de nombreux équipements de cryptophonie avec accessoire et maintenance, plusieurs centaines d’émetteurs-récepteurs, dont certains portatifs, ainsi que quatre postes téléphoniques numériques de haute sécurité TRC 7700 exportés le 4 mai 1992 d’après les statistiques douanières.

Les livraisons d’armes et de matériel vont se poursuivre après l’offensive sur Byumba menée en juin 1992 et la conclusion d’un accord de cessez-le -feu signé en juillet 1992 à Arusha, constituant le point de départ des négociations du même nom. L’ouverture des négociations d’Arusha que la France soutient activement sur un plan diplomatique, ne constitue pas aux yeux du ministère des Affaires étrangères un élément nouveau susceptible de modifier l’environnement contractuel des commandes d’armes et de munitions passées par le Rwanda.

Ainsi le 12 août 1992, le Quai d’Orsay considère-t-il que les termes de l’accord d’Arusha ne sont pas de nature à remettre en cause la cession de 2 000 obus de 105 mm, de 20 mitrailleuses de 12,7 mm et de 32 400 cartouches.

Les autorités françaises ont par ailleurs tenu à ce que les forces armées rwandaises soient toujours régulièrement approvisionnées en munitions lors des différentes offensives sérieuses menées par le FPR.

Ainsi en février 1993, alors que le détachement Noroît vient d’être renforcé d’une compagnie des EFAO en raison de l’aggravation de la situation sur le terrain, l’état-major des armées rappelle à l’attaché de défense qu’il lui revient de “ faire en sorte que l’armée rwandaise ne se trouve pas en rupture de stocks de munitions sensibles… et que les livraisons aux FAR de matériels militaires s’effectuent dans la plus grande discrétion ”.

De fait, dans la chronologie qu’il établit dans son rapport de fin de mission, le Colonel Philippe Tracqui, commandant le détachement Noroît pour la période allant du 8 février 1993 au 21 mars 1993, note “ vendredi 12 février 1993 : poser d’un DC8 avec 50 mitrailleuses 12,7 mm plus 100 000 cartouches pour les FAR. Mercredi 17 février 1993 : poser d’un Boeing 747 avec déchargement discret par les FAR d’obus de 105 mm et de roquettes de 68 mm (Alat) ”.

Les livraisons d’armes et de munitions, jointes à l’opération d’assistance opérationnelle menée quelques jours plus tard à partir du 23 février par le Lieutenant-Colonel Didier Tauzin, permettront aux FAR de redresser spectaculairement la situation en une quinzaine de jours face au FPR.

La France n’est pas la seule à fournir des armes aux FAR. L’Afrique du Sud, l’Egypte, la Russie ou Israël comptent aussi parmi les fournisseurs du Rwanda. D’après les relevés établis par les militaires français présents au Rwanda -commandant des opérations ou attaché de défense- des livraisons de matériels de guerre ont été régulièrement effectuées par ces pays dès l’offensive d’octobre 1990.

Le 4 décembre 1990, le Ministre de la Défense rwandais commande à l’Egypte trois Gazelle roquettes ainsi que des munitions et à l’URSS du matériel d’artillerie sol-sol et sol-air.

Le 15 juillet 1991, le chargé d’affaires russe indique à l’attaché de défense français que le Rwanda a passé commande à titre onéreux à son pays de 50 mortiers, 6 obusiers, 30 mitrailleuses et de missiles SA 16 dont le nombre n’est pas précisé, ainsi que des munitions correspondant à ces armements. Le chargé d’affaires russe indique que la commande est prête à livrer sous réserve de la confirmation du Rwanda qui devra alors verser une provision.

En avril et mai 1992, plusieurs rotations d’appareils en provenance d’Afrique du Sud ou d’Egypte livrent aux FAR des munitions, essentiellement des cartouches et des obus.

Début novembre 1992, l’attaché de défense recense l’arrivée de 7 avions cargo sud-africains qui livrent à nouveau des mortiers, des mitrailleurs, des fusils, grenades… et indique que c’est dans un cadre défensif que ces achats ont été réalisés, car dans l’hypothèse d’une reprise du conflit sur l’ensemble du front, les stocks permettent aux FAR de tenir au mieux quinze jours. Il relève également des livraisons de munitions par Israël à cette même période.

La presse a par ailleurs fait état d’une violation par la France de l’embargo posé par elle le 8 avril et par l’ONU le 17 mai. Il est ainsi reproché à la SOFREMAS, société française d’exploitation de matériels et systèmes d’armement contrôlé par l’Etat d’avoir rompu l’embargo en procédant à des livraisons via Goma au Zaïre. De même, la société Luchaire, dépendant à 100 % de Giat Industries, aurait également procédé par ce biais à des livraisons.

Dans son rapport de mai 1995, Human Rights Watch indique avoir appris du personnel de l’aéroport et d’un homme d’affaires local que cinq convois étaient arrivés à Goma en mai et juin 1994 contenant de l’armement et des munitions venant de France et destinés aux FAR.

Sur ces différents points, la Mission n’a pas pu recueillir à ce jour d’éléments probants, en dépit des demandes qu’elle a formulées pour obtenir, notamment de l’association Human Rights Watch, copie des documents ou bordereaux relatifs à la SOFREMAS et trouvés au Zaïre dans un bus abandonné près de Goma.

En revanche, sur la livraison d’armes effectuée par l’Egypte en 1992 et qui aurait reçu la caution bancaire du Crédit Lyonnais, son Président Jean Peyrelevade a adressé au Président de la Mission les précisions suivantes “ les recherches auxquelles nous nous sommes livrés font apparaître que l’ambassade d’Egypte auprès du Royaume-Uni disposait d’un compte à notre agence de Londres, de même que les forces armées égyptiennes auprès de notre agence du Caire. Mais ni dans une agence, ni dans l’autre, il n’a été identifié aucune implication par voie de garantie ou de crédit documentaire dans l’exécution du contrat sur lequel vous m’interrogez ”.

L’élément de preuve sur lequel s’appuie l’association Human Rights Watch pour déceler la présence de la France derrière l’Egypte n’est que la reproduction d’un contrat sans en-tête et non signé qui vise effectivement trois parties, le Gouvernement rwandais dit “ l’acheteur ”, le Gouvernement égyptien dit “ le fournisseur ” et la caution bancaire dite “ la banque ” qui reste non identifiée, puisque la version anglaise laisse même apparaître un blanc à côté du nom de la banque. Dans ces conditions, il est apparu difficile à la Mission de tirer de ces quelques éléments des conclusions définitives.

De façon générale, qu’il y ait eu du trafic d’armes incontrôlé, cela est plus que probable si l’on se réfère par exemple aux transactions menées par la société Dyl-Invest. Comme l’a fait remarquer M. Ahmedou Ould-Abdallah à la Mission, l’Afrique est aujourd’hui remplie d’armes venues du trafic et, selon lui, il est illusoire de prétendre pouvoir un jour arriver à contrôler et sanctionner ces flux illicites.

En revanche, la violation de l’embargo et les exportations illégales d’armements, qui auraient été connues des autorités françaises et qu’elles auraient laissé se produire n’ont pas été démontrées.

On sait au contraire que les fournisseurs ayant “ pignon sur rue ” se sont, pour certains, posé des questions quant à la nécessité, avant même le prononcé de l’embargo par la France, de poursuivre certaines livraisons. Ainsi la Mission a-t-elle eu connaissance du fait que la société Thomson-Brandt s’est interrogée sur le bien fondé de la livraison de 2 000 obus supplémentaires au Rwanda en février 1994.

La question a enfin été soulevée de la livraison éventuelle, après la décision d’embargo, de pièces de rechange pour des hélicoptères Alouette II.

D’après les documents actuellement en sa possession, la Mission juge que cette exportation s’est faite avant l’embargo, même si cette cession onéreuse a connu une procédure compliquée.

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Génocide rwandais: Attention, un déni peut en cacher un autre! (Will France ever come clean about its part in Rwanda’s 1994 genocide ?)

3 février, 2013

On nous dit qu’au Rwanda, la France aurait commis une “faute politique”. C’est trop ou trop peu. De quelle faute s’agit-il? Il faut l’expliquer! Aurions-nous, par exemple, pris systématiquement le parti d’un camp contre l’autre, des Hutus contre les Tutsis? C’est une contre-vérité. Pendant la période où j’ai conduit la diplomatie française (d’avril 1993 à mai 1995), nous avons fait tous les efforts possibles pour aider à la réconciliation des Rwandais. (…) l’opération Turquoise (…) a parfaitement accompli la mission qui lui avait été assignée, dans les conditions de temps et de lieu prévues. La présence de l’armée française a permis de sauver des dizaines de milliers de vie et d’arrêter le flux de plusieurs millions de personnes qui fuyaient vers le Zaïre voisin (devenu République Démocratique du Congo). Son intervention est à l’honneur de la France. Dès lors, de quelle faute nous parle-t-on? (…) La diplomatie française ne devrait pas s’écarter de la voie de la vérité et de la dignité. Alain Juppé (27.04.08)
Je ne comprends plus (…) de voir les autorités israéliennes, apparemment soutenues par l’immense majorité de leurs citoyens, se fourvoyer à ce point. Où donc l’attaque sauvage qu’elles mènent contre Gaza peut-elle les mener? Il y a d’abord la morale. Les écoles de l’ONU ou les convois humanitaires constituent-ils des objectifs militaires? Et que répondre aux responsables du Comité International de la Croix-Rouge (CICR) quand ils déclarent: “L’armée israélienne n’a pas respecté ses obligations requises par le droit international humanitaire. Le retard dans l’autorisation d’accès aux services de secours est intolérable.” Les images qui nous montrent des enfants blessés, des enfants morts ne sont pas des montages médiatiques! (…) L’isolement dans lequel Israël risque de s’enfermer est suicidaire. Le conseil de sécurité des Nations Unies vient d’adopter à l’unanimité, à l’exception des Etats-Unis qui n’ont pas voté contre mais se sont abstenus, la résolution 1860 qui demande un cessez le feu immédiat. Ce devrait être le signal, pour le gouvernement israélien, que maintenant, c’est assez. Alain Juppé
Les Israéliens se sont surarmés et en faisant cela, ils font la même faute que les Américains, celle de ne pas avoir compris les leçons de la deuxième guerre mondiale, car il n’y a jamais rien de bon à attendre d’une guerre. Et la force peut détruire, elle ne peut jamais rien construire, surtout pas la paix. Le fait d’être ivre de puissance et d’être seul à l’avoir, si vous n’êtes pas très cultivé, enfant d’une longue histoire et grande pratique, vous allez toujours croire que vous pouvez imposer votre vision. Israël vit encore cette illusion, les Israéliens sont probablement dans la période où ils sont en train de comprendre leurs limites. C’était Sharon le premier général qui s’est retiré de la bande de Gaza car il ne pouvait plus la tenir. Nous défendons absolument le droit à l’existence d’Israël et à sa sécurité, mais nous ne défendons pas son droit à se conduire en puissance occupante, cynique et brutale … Michel Rocard (Al Ahram, 2006)
C’est une stratégie de communication à l’américaine qui a été choisise. l’armée s’applique à tout contrôler. il fallait éviter un décompte macabre des morts djihadistes, comme ce fut ler cas à Gaza au moment de l’opéraion osraéelienne. Conseiller de l’Elysée (en privé, « Mali: une communication blindée », Le Canard enchainé, 30.01.13)
Il faut ouvrir les ventres de ces Tutsis que vous tuez pour qu’ils coulent et que les satellites ne les voient pas. Soldats français au Rwanda lors du génocide (cité par Andrew Wallis)
Nous livrons des munitions aux FAR en passant par Goma. Mais bien sûr nous le démentirons si vous me citez dans la presse. Philippe Jehanne (correspondant de la DGSE, à l’historien Gérard Prunier, en plein génocide rwandais, le 19 mai 1994)
On avait ordre de ne pas bouger, de ne rien faire, surtout pas bouger, rien faire. (…) Les gens nous parlaient d’une vallée, Bisesero, où il y aurait des Tutsis armés jusqu’aux dents. Un jour, on a désobéi (…) aux ordres de notre propre chef (…) le commandant Marin Gillier. Il nous avait interdit d’aller là-bas.» En allant à Bisesero, «on a découvert le pot aux roses : c’est une vallée où 10 000 victimes avaient été tuées. Il en restait 800 dans un état lamentable. Là on s’est rendu compte que c’était pas du tout les Tutsis qui tuaient les Hutus, c’étaient les Hutus qui tuaient les Tutsis, qui les massacraient carrément , tous les jours. Adjudant Thierry Prungnaud (ancien gendarme du GIGN, France Culture, le 22 avril 2005)
Monsieur,… la situation dans mon pays devient de plus en plus critique… Vu l’évolution actuelle du conflit, je vous confirme mon accord pour recruter, pour le gouvernement rwandais, 1000 hommes devant combattre aux côtés des Forces Armées Rwandaises. Augustin Bizimana (ministre de la Défense rwandais, lettre « au Capitaine Paul Barril », 27 avril 1994)
L’implication française est beaucoup plus terrible encore puisqu’elle a été un soutien logistique à l’armée d’Habyarimana. Il semble que même après le début du génocide, l’armée française – ou au moins une partie parce que ce n’est pas sûr que cela ait été décidé en haut lieu – ait continué à fournir des armes aux tueurs. (…) L’armée française a également installé la « zone turquoise ». C’était une décision politique prise dans les bureaux de François Mitterrand. Cette zone a été instaurée dans la région ouest du pays pour permettre pendant deux mois, mi-juin jusqu’à mi-août, à la communauté hutue de s’échapper et donc de protéger en son sein – toute la communauté n’était pas meurtrière – des génocidaires qui s’y cachaient. Jean Hatzfeld

Combien de temps la France pourra-t-elle encore nier la réalité de son soutien aux génocidaires rwandais il y a bientôt 20 ans?

Contrat d’assistance daté, demande signée du ministre de la Défense rwandais de centaines de mercenaires (1000), factures d’hommes, d’armes et de munitions (cartouches, obus, mortiers, grenades… pour plus de 3 millions de dollars), faux certificats de décès, fausse boîte noire, faux missiles, faux témoins, juge aux ordres

Alors qu’aux Etats-Unis, le plus rapide prix Nobel de la paix de l’histoire qui a éliminé plus de terroristes en quatre ans que n’en a incarcéré la prison toujours ouverte de Guantanamo et laissé mourir le premier ambassadeur américain en 33 ans nous sort, après sa larme du massacre de Newton et avec l’étrange indulgence de sa classe médiatique, une photo de sa prétendue longue pratique du tir aux pigeons

Pendant que, devant les menaces vides du Leader-de-derrière de Washington, Israël est bien obligé de prendre les choses en main face aux tentatives de transport d’armes de la Syrie vers le Hezbollah …

Et que, poussé par la nécessité et certes le manque de lucidité de ses prédécesseurs en Libye, un nouveau gouvernement socialiste toujours incapable de transporter ou renseigner ses troupes et qui n’a toujours pas pris la mesure de la catastrophe qui se prépare sur son propre territoire joue pour une énième fois les sauveurs de l’Afrique …

Lui aussi avec la bénédiction peu regardante d’une claque médiatique si prompte d’habitude  à dénoncer les bavures des autres, en profite, entre deux hochets au Marais et demain à Barbès, pour se refaire une santé sondagière …

Qui (merci yms), après bientôt deux décennies d’enfumage dont notamment la fausse attribution aux Toutsis de l’attentat contre l’avion du président rwandais ayant servi de déclencheur au génocide, aura le courage de reprendre les informations accablantes que vient de sortir tant Libération que Le Parisien suite aux nouvelles perquisitions au domicile de l’ancien patron du GIGN et maitre ès coups tordus de la Mitterrandie depuis recyclé dans le conseil aux financiers du jihad ?

Exclusif.

Rwanda : des pièces accablantes pour la France

Des documents saisis chez le capitaine Paul Barril apportent de nouvelles preuves sur le rôle de la France dans le génocide tutsi, en1994,auRwanda.

Le Parisien

Elisabeth Fleury (avec N.J.)

24.01.2013

C’est une lettre de quelques lignes, tapée à la machine. Signée par Augustin Bizimana, le ministre de la Défense rwandais, elle est adressée « au Capitaine Paul Barril ». « Monsieur,… la situation dans mon pays devient de plus en plus critique… Vu l’évolution actuelle du conflit, je vous confirme mon accord pour recruter, pour le gouvernement rwandais, 1000 hommes devant combattre aux côtés des Forces Armées Rwandaises.

» La missive insiste sur « l’urgence » de la requête. Elle est datée du 27 avril 1994.

A cette date, le génocide rwandais a commencé depuis trois semaines. Depuis que, le 6 avril, l’avion du président Juvénal Habyarimana a été abattu. Les Hutus, accusant les Tutsis du Front patriotique rwandais (FPR) d’avoir commis l’attentat, lancent un effroyable génocide. Hommes, femmes, vieillards, enfants : en quatre mois, essentiellement à coups de machette, ils massacrent 800000 Tutsis (évaluation de l’ONU).

3M$ de factures d’armes, de munitions et d’hommes

Quatre ans après l’attentat contre le président rwandais, une enquête est ouverte en France pour déterminer qui a abattu l’aéronef. Très rapidement, en dépit des très nombreuses contradictions et insuffisances de ses investigations, le juge Bruguière accuse le FPR.

Mais, depuis que son successeur Marc Trévidic a repris le dossier, les cartes ont été entièrement rebattues. Le rôle des autorités françaises dans le génocide apparaît particulièrement ambigu. A ce titre, la lettre au capitaine Barril, récemment versée au dossier et dont nous nous sommes procuré la copie, est saisissante.

Lorsqu’il est sollicité par le ministre de la Défense rwandais, le capitaine Barril n’est pas n’importe qui. « Paul Barril, à cette époque, c’est la France, résume une source judiciaire. Faire appel à lui, c’est faire appel à la France. » Ancien patron du GIGN, cela fait déjà plusieurs années que, avec sa société Secrets, Barril travaille dans l’ombre, à la demande de François de Grossouvre (un conseiller de Mitterrand), pour le gouvernement rwandais. Officiellement, Barril est d’abord chargé d’« une mission d’infiltration » au service du gouvernement rwandais, avant d’être sollicité par la veuve Habyarimana pour enquêter sur les auteurs de l’attentat. Officieusement, son rôle est nettement plus discutable.

L’été dernier, à la demande du juge Trévidic, une série de perquisitions menées chez Barril et auprès de son entourage ont permis de mettre la main sur des documents accablants. Outre la demande de 1000 mercenaires, les enquêteurs ont récupéré des factures d’armes, de munitions et d’hommes, liées à « un contrat d’assistance » passé entre Barril et le gouvernement rwandais et daté du 28 mai 1994. Cartouches, obus, mortiers, grenades… le montant global dépasse les 3 M$. Le 20 décembre dernier, le juge Trévidic interroge le capitaine Barril sur ces documents. Le contrat d’assistance? « Cela n’a jamais existé », prétend l’intéressé. Les factures? « Cela ne s’est jamais fait. » Paul Barril, qui se présente désormais comme conseiller auprès des autorités qatariennes, a une expression pour résumer tout cela : « C’est de la mayonnaise africaine. » Une mayonnaise de près d’un million de morts.

Voir aussi:

Rwanda : trois fantômes et un mystère

Enquête Le faux certificat de décès d’un gendarme français mort en avril 1994 à Kigali après l’attentat contre l’avion du président Habyarimana renforce les doutes sur le rôle de Paris.

Maria Malagardis

Libération

9 janvier 2013

En enquêtant sur l’attentat contre l’avion du président rwandais Juvénal Habyarimana, le juge parisien Marc Trévidic a peut-être ressuscité trois fantômes : ceux de trois Français, décédés dans des circonstances étranges, peu après cet attentat mystérieux. Alain Didot, gendarme, sa femme Gilda, et René Maier, lui aussi gendarme, sont retrouvés morts dans la villa des deux premiers à Kigali, les 12 et 13 avril 1994. Leurs corps sont rapatriés en France, via Bangui en Centrafrique.

Or, Libération est en mesure d’affirmer que le certificat de décès d’au moins une de ses trois victimes françaises est un faux. Pour quelle raison rédiger un faux en écriture ? A l’issue d’une audition qui s’est révélée capitale, le juge l’aurait découvert presque par hasard. Dans un compte rendu, reprenant l’essentiel du procès-verbal et que Libération a pu consulter à Kigali, le juge Trévidic aurait jugé ces faits «gravissimes» et de nature à réorienter sa propre enquête sur l’attentat, en s’interrogeant sur l’attitude de Paris lors de ce moment clé de l’histoire du pays, basculant aussitôt après l’attentat dans un génocide.

Le faux certificat porte la signature du docteur Michel Thomas qui, à cette époque, était effectivement basé à Bangui, devenue la plaque tournante des évacuations du Rwanda en avril 1994. Entendu fin mai par le juge parisien, l’ancien médecin militaire a été catégorique : il n’a jamais établi ce document qui évoque non pas René, mais «Jean» Maier. Bien plus, il aurait relevé plusieurs anomalies. Il ne disposait pas du tampon officiel qui figure sur le certificat et établissait toujours ses actes de façon manuscrite (contrairement au faux présenté, tapé à la machine ou à l’ordinateur). Le médecin aurait également émis des doutes sur la conclusion générale de ce curieux certificat qui évoque un décès «accidentel», causé par des «balles d’arme à feu», sans détailler ou localiser le nombre d’impacts.

«Chagrin». L’audition du docteur Thomas jette ainsi un trouble singulier sur le rôle joué par la France au moment de l’attentat. Car il est évident qu’un faux certificat de «genre de mort» concernant un militaire français n’a pu être établi sans l’aval de certains responsables à Paris. Or, ce curieux maquillage s’est accompagné à l’époque d’une volonté de faire taire les familles des victimes. Gaëtan Lana, le frère de Gilda Didot, s’en souvient encore : «Quelque temps après l’enterrement, un haut gradé est venu trouver mes parents et leur a fait signer un papier dans lequel ils s’engageaient à ne jamais entamer d’enquête sur la mort de ma sœur. A l’époque, mes parents étaient dévastés par le chagrin, ils ont signé.» Une injonction au silence qui rappelle la situation vécue par les familles françaises de l’équipage de l’avion du président Habyarimana. Me Laurent Curt, avocat de la veuve du pilote, a raconté comment sa cliente avait été «encouragée à ne pas porter plainte» au lendemain de l’attentat. Il faudra donc attendre quatre ans, en 1998, pour qu’une instruction soit ouverte, très opportunément au moment où se constitue la mission d’information parlementaire sur le rôle de la France au Rwanda. Pourquoi une telle chape de plomb ? Qu’est-ce que Paris veut cacher dans ce drame ? Et en quoi Didot et Maier peuvent-ils être concernés ou impliqués dans la tragédie rwandaise ?

Arrivé au Rwanda en 1992, l’adjudant-chef Alain Didot était conseiller technique chargé des transmissions radio : il formait l’armée rwandaise et assurait la maintenance des différents réseaux radio, de l’ambassade de France, en passant par la mission de coopération française, jusqu’à l’armée rwandaise. Il avait installé à son domicile tout un équipement qui lui permettait de suivre un large éventail de conversations. Aurait-il surpris des discussions qu’il n’aurait pas dû entendre ? Notamment entre le 6 avril, jour de l’attentat, et le 8, date de son décès supposé ? Ce n’est qu’une hypothèse. René Maier, lui, débarque au Rwanda en septembre 1993. Apparemment, il est envoyé comme conseiller technique de police judiciaire. Mais il semble s’être beaucoup occupé de transmission radio. C’est ce que laisse entendre le supérieur des deux hommes, le colonel Bernard Cussac, alors chef de la mission de coopération militaire, qui désignera Didot et Maier, comme «des transmetteurs» devant la mission d’information parlementaire.

C’est aussi ce que soutient le capitaine Zacharie Maboyi, rencontré à Kigali il y a un mois : en 1994, cet officier était incorporé aux Forces armées rwandaises et suivait des cours de transmissions radio. Il connaissait bien Didot et Maier, et affirme que les deux hommes étaient tous deux chargés des transmissions. D’après Maboyi, ils étaient également en contact régulier avec l’état-major rwandais, et même avec le colonel Theoneste Bagosora, un officier à la retraite qui sera par la suite considéré comme «le cerveau du génocide».

Que savaient-ils ? Que soupçonnaient-ils lorsque l’avion du Président est abattu, le 6 avril au soir ? Didot et sa femme sont alors chez eux, non loin de l’Assemblée nationale, le CND, où sont cantonnés les rebelles du Front patriotique rwandais (FPR) depuis la signature des accords de paix en 1993. Comme les rebelles sont immédiatement accusés d’être responsables de l’attentat par la radio officielle, le quartier est rapidement sous tension. Officiellement, René Maier quitte vite son domicile, situé dans un camp de gendarmerie tout proche, pour rejoindre les Didot et assurer «la veille radio». Mais en réalité, personne n’a certifié avoir vu Maier chez les Didot. A partir de là, tout est flou. Longtemps a prévalu la thèse d’une «bavure» du FPR, qui aurait tué les Didot et Maier en les prenant pour des espions. Mais, dans ce cas, pourquoi Paris aurait-il empêché l’enquête ? Pourquoi aurait-on établi de faux certificats de décès ? La France n’était pas l’alliée du FPR, bien au contraire. Deux jours après l’attentat, la zone est encore sous le contrôle des Forces régulières rwandaise. Tôt le matin ce 8 avril, Alain Didot appelle les parents de sa femme. «Ils ont trouvé sa voix bizarre, tendue. Et derrière lui, mes parents ont clairement entendu une voix d’homme qui répétait : « raccroche, raccroche »», se souvient Gaëtan Lana, le frère de Gilda. Didot est donc vivant le 8 au matin. Pourtant, les trois premiers certificats de décès, dont le faux concernant Maier, sont datés du 6 avril, donc du jour de l’attentat. Gaëtan Lana se souvient que, quelques mois plus tard, ses parents ont soudain reçu un nouvel «acte de décès», annoté de manière manuscrite par le procureur de Nantes, qui mentionnait un changement de date. En réalité, pendant plusieurs années, des responsables français vont, eux aussi, donner des dates différentes, entretenant cette étrange confusion. Officiellement, le décès des trois Français n’est signalé que le 10 avril, lorsque les Casques bleus belges de la Mission de l’ONU pour l’assistance au Rwanda, la Minuar, sont sollicités pour aller récupérer les corps.

«Gêne française». C’est le major belge Jean Théry, un médecin militaire, qui est chargé de l’opération. Dans des conditions difficiles, car la villa des Didot se situe alors sur la ligne de front entre FPR et armée rwandaise. Il devra se rendre à trois reprises au domicile des Didot, entre le 11 et le 13 avril, avant de trouver les corps sommairement enterrés. A chaque fois, il y retourne «sur l’insistance des Français». «On m’a suggéré de regarder aussi dans le jardin», se rappelle-t-il. Il y trouvera effectivement les corps. Mais qui est ce «on» si perspicace ? «Je ne me souviens plus, ça fait près de vingt ans ! Peut-être ce colonel français avec qui nous étions en contact ?» suggère Théry. Après tant d’années, il garde surtout l’impression vague d’une «gêne française» sur «cette drôle d’affaire, pas très claire».

Une impression partagée par les familles des trois victimes. Hier, Gaëtan Lana a retrouvé pour Libération le premier certificat de décès de sa sœur : également signé par le docteur Michel Thomas. Un faux de plus ? Ce document-là n’a pas été présenté au médecin par le juge. Dans un dossier qui, depuis l’ouverture de l’instruction en 1998, a vu se multiplier les usages de faux – fausse boîte noire, faux missiles, faux témoins -, ces certificats de décès ne sont peut-être qu’une manipulation de plus. Mais aussi certainement un nouvel indice qui pointe vers Paris pour comprendre ce qui s’est passé dans le ciel du Rwanda, ce 6 avril 1994, vers 20 h 30. A la veille d’un génocide.

Voir également:

Rwanda, le rapport qui met fin à des années de flou

Tanguy Berthemet

10/01/2012

Selon la justice française, des extrémistes hutus ont abattu l’avion présidentiel en 1994.

Le rapport des experts de plusieurs centaines de pages sur les circonstances de l’attentat contre l’avion du président rwandais Juvénal Habyarimana lève le voile sur un mystère vieux de dix-sept ans. Le récit, commandé par les juges français Marc Trévédic et Nathalie Poux et dévoilé mardi aux parties civiles, conclut que l’appareil a été abattu par deux missiles tirés depuis la colline de Kanombé, où se trouvait un camp militaire. «Cela met fin à des années de manipulations et de mensonges», s’est félicité Me Bernard Maingain, l’un des avocats de l’un des proches de l’actuel chef d’État rwandais, Paul Kagame, mis en examen.

Le camp de Kanombé étant alors un site aux mains de la garde présidentielle, cela désigne presque à coup sûr les extrémistes hutus comme les responsables de l’attentat. L’établissement des responsabilités est d’autant plus important que la mort du président rwandais le 6 avril 1994 fut le point de départ du génocide rwandais. En moins de cent jours, plus de 800.000 Tutsis et opposants hutus furent massacrés. Par une extrapolation, les mystérieux auteurs de l’attentat ont fini par endosser le rôle de premiers responsables des tueries.

Depuis ce 6 avril, deux théories s’étaient toujours affrontées autour de ce crime jamais revendiqué. Selon la première, les assassins seraient issus des rangs hutus et le crime le point de départ d’un complot plus vaste visant à mener un coup d’État et à résoudre dans le sang le «problème tutsi». La seconde faisait des hommes du Front patriotique rwandais (FPR), les rebelles majoritairement tutsis en guerre ouverte depuis quatre ans contre le régime d’Habyarimana, les responsables de l’attentat. C’est cette hypothèse qu’avait retenue le juge Jean-Louis Bruguière lors d’une première enquête très controversée diligentée par la justice française en 2006. Il avait ensuite émis six mandats d’arrêt contre des hauts cadres du FPR d’alors, le parti au pouvoir au Rwanda depuis 1994. Cette décision avait provoqué la rupture des relations diplomatiques entre Paris et Kigali. Des relations péniblement rétablies il y a deux ans.

Recours à la science

Le nouveau rapport du collège de spécialistes, voulu par les successeurs du juge Bruguière, prend totalement le contre-pied de cette idée et permet de voir plus clair dans un dossier hautement sensible qui brouille l’image de la France depuis près de deux décennies dans toute l’Afrique. Jusqu’à présent, les certitudes concernant cette attaque étaient rares. Tout juste pouvait-on affirmer que le Falcon 50, prêté par la France et piloté par un équipage français, était en approche de Kigali, la capitale rwandaise, peu après 20h30 quand il fut touché par un projectile avant de s’écraser dans le jardin du palais présidentiel.

Les magistrats, en raison du temps écoulé, ont choisi d’avoir recours à la science pour étayer leur conviction. Les experts réunis par Marc Trévidic, notamment des spécialistes en balistique, en crash aériens ainsi que des géomètres et un acousticien, ont enquêté pendant une semaine au Rwanda en 2010. Selon eux, les missiles tirés seraient des Sa-16, de fabrication russe qui ont touché l’appareil sous l’aile gauche, non loin des réservoirs. L’impact a mis immédiatement le feu au Falcon. Les techniciens en balistique qui ont étudié les trajectoires possibles ont écarté toutes les possibilités sauf deux, toutes depuis le camp de Kanombé. L’acousticien a lui aussi eu un rôle prépondérant. Il a étudié l’entourage et la diffusion des sons sur le site pour affiner deux témoignages. Le premier est celui, bien connu, du Dr Massimo Parush, un médecin militaire belge qui dit avoir entendu ce soir-là un bruit de souffle et vu une traînée orange. Le second provient d’un militaire français, le colonel de Saint-Quentin. Cet officier, qui logeait lui-même dans le camp de Kanombé, a toujours dit avoir clairement entendu les départs des tirs. Or, selon l’expert, la ferme de Massaka, l’autre site évoqué pour organiser l’attentat est trop loin pour que le son ait été aussi clair aux oreilles du colonel.

Les autorités rwandaises n’ont pas caché mardi leur satisfaction. «Les résultats présentés aujourd’hui constituent la confirmation de la position tenue de longue date par le Rwanda sur les circonstances qui entourent les événements du mois d’avril 1994», s’est félicitée la ministre rwandaise des Affaires étrangères, Louise Mushikiwabo.

Voir encore:

Rwanda, le déni français

Ce soir sur France 2 | Une vingtaine de responsables présumés du génocide de 1994 vivraient dans l’Hexagone en toute impunité. Malgré les plaintes, la justice reste sourde. Un documentaire implacable, “Génocide du Rwanda, des tueurs parmi nous ?”, est diffusé ce mardi soir 28 juin sur France 2.

Sophie Rostain

Télérama n° 3206

Le 25/06/2011

Parrain de la drogue, roi de la cambriole, génocidaires… ils ont tous un point commun : avoir été – ou être encore – parmi les criminels les plus recherchés de leur époque. C’est ainsi que Pablo Escobar, Albert Spaggiari, Ratko Mladic ont eu, lors de précédents numéros, les honneurs de La grande traque, sur France 2. La série produite par Tony Comiti a été rattrapée par l’actualité. Programmé une première fois le 31 mai 2011, le volet sur les génocidaires rwandais toujours en liberté, diffusé mardi 28 juin, avait été remplacé par le documentaire consacré à Mladic, arrêté le 26 mai pour être jugé par le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie.

Pour bâtir son enquête, le journaliste Manolo d’Arthuys s’appuie sur le travail d’Alain Gauthier qui, depuis 2001, anime, avec sa femme, ­Dafroza, dont la famille fut ­décimée, le Collectif des parties civiles pour le Rwanda (CPCR). Il se souvient de son arrivée à Kigali, en novembre 2009, du choc ressenti : « Quand on parcourt ce pays, tout petit, du nord au sud, on marche partout sur des corps. Il reste de nombreux charniers qui n’ont pas été mis au jour. Le génocide est omniprésent. » Partout des stèles, des mémoriaux avec des ossuaires… pour ne pas oublier ces trois mois de 1994 qui virent l’éradication de huit cent mille Tutsi et le massacre des Hutu opposants au régime de Habyarimana. Une extermination ethnique préparée de longue date par l’entourage extrémiste hutu du président.

Dix-sept ans plus tard, nombre de tueurs ont été condamnés par les tribunaux rwandais, par le Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR), installé à Arusha (Tanzanie), et par les tribunaux belges qui n’ont pas hésité à poursuivre les géno­cidaires réfugiés sur leur territoire. Mais le travail de la justice n’est pas fini. Le 23 mai 2011, le TPIR a commencé les auditions préalables à l’éventuel procès de Félicien Kabuga, l’argentier des Hutu, qui vivrait au Kenya. Comme lui, d’autres organisateurs du génocide vivent libres en Afrique ou en Europe.

Plaintes déposées

Le CPCR a porté plainte contre une vingtaine de responsables présumés exilés en France. L’enquête de Manolo d’Arthuys se concentre sur ces derniers : Agathe Habyarimana, veuve de l’ancien président, le Dr Charles Twagira, aujourd’hui médecin au CHU de Rouen, et l’ex-colonel Marcel Bivugabagabo, reconverti dans la sécurité privée. Les plaintes ont été déposées, mais la justice française n’a jusqu’à présent pas donné suite. Non que les témoignages manquent, comme le rappelle le film, construit en partie autour de la parole des victimes ou de leurs familles. Florence était la voisine des Habyarimana et l’amie d’Agathe : « Le dimanche, on allait à la messe, elle était très croyante mais aussi très machiavélique », raconte dans La grande traque celle qui n’a pas oublié l’arrivée, le 6 avril 1994, des gardes présidentiels, les coups de machette, ni les corps jetés aux cochons.

Et pour la première fois, face à la caméra, la veuve du président Habyarimana – qui a déposé un référé pour interdire la diffusion du documentaire mais a été déboutée de sa demande – répond à ces accusations, persistant dans sa version : cloîtrée dans sa maison, elle n’a rien vu, rien entendu, et a quitté le Rwanda le 9 avril 1994 pour la France où l’attendaient un bouquet de fleurs et l’équivalent de 30 000 euros, cadeaux du gouvernement français. « Les autres maillons de la machine hutu que j’ai rencontrés étaient dans le même déni, commente Manolo d’Arthuys. Comme si on leur avait fourni des éléments de langage pour le cas où ils devraient répondre aux questions des journalistes… » Nieront-ils avec le même cynisme le jour où la justice française se décidera enfin à ouvrir leur dossier ?

Dernier volet de La grande traque

Ce cinquième volet de La grand traque est le dernier de cette série. Initialement conçu comme un magazine d’investigation, puis diffusé tardivement comme une série documentaire, le programme n’a guère rassemblé plus de 7 % de téléspectateurs. « C’est dommage qu’on ait du mal à donner toutes ses chances au journalisme d’investigation à la française. Nous avons un vrai savoir-faire, analyse Tony Comiti. Les chaînes préfèrent des documentaires autour des “vraies gens”, moins longs à réaliser. » Génocide du Rwanda, des tueurs parmi nous ? a demandé environ six mois de travail.

Voir de même:

Paul Barril, au cœur des secrets d’Etat

Nicolas Jacquard (avec E.F.)

Le Parisien

24.01.2013

Paul Barril, c’est Christian Prouteau qui en parle le mieux. « C’est un vrai soldat, passé du côté obscur par manque d’encadrement », explique son ancien chef au GIGN. Major de sa promotion de gendarmerie en 1975, le capitaine Barril a été mis en disponibilité en 1984. Depuis, l’obscurité est son terrain de prédilection.

Dès 1989, on le retrouve au Rwanda. Officiellement, Barril conseille le président Habyarimana et réorganise les forces de sécurité. Officieusement, il est surtout un proche de la veuve du président et de son entourage, qui compte de nombreuses têtes pensantes du génocide de 1994. Fort des « contacts » qu’il se fait dans chacun des deux camps, Paul Barril affirme savoir, dès juin 1994, qui sont les auteurs de l’assassinat du président rwandais. Au journal de 20 heures, il dit détenir la boîte noire de l’avion du président, touché par un missile dont il aurait retrouvé « les tubes. » Dix-neuf ans plus tard, devant le juge Marc Trévidic chargé d’enquêter sur les causes de l’attentat, il ne se souvient plus, dit que tout était faux et qu’il a raconté ça « pour faire bouger la machine judiciaire. »

Mêlé aux plus retentissants scandales des années Mitterrand

L’homme est au cœur de multiples secrets d’Etat. Les turpitudes du pouvoir semblent le galvaniser. Il a la confiance des plus grands. Alors qu’il commande le GIGN avec Christian Prouteau, c’est à ces deux hommes que François Mitterrand demande de créer la cellule antiterroriste de l’Elysée. De l’affaire des écoutes de l’Elysée à celle des Irlandais de Vincennes, Barril se retrouve mêlé aux plus retentissants scandales des années Mitterrand. Fort de ses contacts, de ses protections et des réseaux qu’il a tissés au sein de la Françafrique, il finit par fonder la société de sécurité Secrets, mêlée à des affaires de ventes d’armes ou d’espionnage.

Ce grand-père de 67 ans est parvenu à conserver un casier judiciaire vierge. En 2008, Barril a été mis en examen pour « association de malfaiteur en vue de commission d’extorsion, corruption et assassinat » dans le dossier du Cercle Concorde. Un procès se tiendra au printemps, mais son avocate prévient : Barril, qui vit désormais en Angleterre, « souffre d’une grave maladie et ne pourra être présent au mieux qu’une journée ».

Voir par ailleurs:

The Independent révèle une bavure française au Mali

“Révélations : comment un raid français a tué 12 civils maliens,” titre en une The Independent. Selon le quotidien britannique, un hélicoptère d’assaut français a bombardé la ville de Konna, dans la région de Mopti au centre du pays, tuant douze civils et en blessant quinze. Parmi les victimes figuraient trois enfants âgés de moins de 11 ans.

La bavure aurait eu lieu « il y a deux semaines » au moment où les forces françaises essayaient de chasser les islamistes qui avaient pris la ville. Les faits n’ont été rapportés que ce week-end, après la reprise de la ville par les troupes françaises et maliennes. Depuis, la ville de Konna est accessible à la presse.

C’est lors de cet assaut que le pilote d’hélicoptère français Damien Boiteux aurait également été tué. A ce jour, c’est le seul soldat français mort dans l’opération Serval.

Voir enfin:

Revealed: how French raid killed 12 Malian villagers

Witnesses describe the moment civilians fell victim to a helicopter attack

Kim Sengupta, Daniel Howden, John Lichfield

The Independent

Monday, 28 January 2013

A father has described the moment a French attack helicopter bombed his town in Mali, killing his wife and at least three children from another family. Amadou Jallo, 57, lost his wife Aminata in the attack on Konna in which 12 civilians died and 15 more were injured.

But the couple’s one-year-old son, Saida, miraculously survived the assault despite the fact he was being carried on his mother’s back when the helicopter struck. “I thank Allah that my son is alive. It is amazing, a miracle, that he was not hurt,” he said.

The deaths – which included those of three children aged under 11 – occurred two weeks ago as French forces tried to drive out Islamists who had taken the town from government forces, but are only now being reported after Malian troops allowed reporters into Konna at the weekend.

One French helicopter pilot also died in the assault, to date the only confirmed French casualty of the war. French and Malian forces were closing in on the ancient town of Timbuktu tonight after advancing deep into the territory held by Islamist rebels. Earlier, there were ecstatic scenes in Gao as government troops entered the largest town in northern Mali for the first time in nine months.

The three allied Islamist rebel groups which conquered the north of the country last year offered only sporadic resistance. The rebels appear to have scattered into the desert to avoid relentless French air attacks and – France suspects – to launch a long guerrilla war.

French special forces were reported to have already arrived at the airfield in Timbuktu tonight to prepare for a larger airborne invasion today. The bulk of the Islamist fighters were said to have left the town.

A resident of the nearby town of Niafunke, just to the south, said that the jihadists had fled to caves in the surrounding hills. A local shepherd said that he had seen 40 vehicles hidden in the caves.

The capture of Gao on Saturday followed the same pattern as the liberation of other towns in recent days with French special forces, transported by air, doing the shooting before Malian and other French troops moved in behind them. The French forces had come under fire from “several terrorist elements” that were later “destroyed”, the French military said.

Lindsey Hilsum of Channel 4 News reported on her blog extraordinary scenes of joy when French and Malian forces entered Gao. “They rallied around us as we sped through the streets throwing Malian flags around our necks. Grabbing our hands shouting ‘Thank you’,” she wrote.

“For nine long months the people of Gao have not been allowed to sing, dance, shout or smoke. The women have not been allowed outside unveiled, let alone to ride motorbikes.”

“Now they were doing everything as loudly and chaotically as possible.”

A force from Chad and Niger is expected to cross the Nigerien border today help to garrison the Gao region. This will be the first front-line deployment by the pan-African force up to 7,500 strong which is expected eventually to take over most of the ground fighting from the French.

Despite efforts in recent days to talk up the achievements of “coalition forces”, a French army spokesman confirmed today that their troops had led all combat efforts since France intervened two weeks ago last Friday. “In the field it’s clear that it’s more efficient to send French troops with heavy equipment,” he said

French warplanes struck targets today in Kidal – the last of the three major towns held by Islamists in northern Mali. Among the reported targets was the home of Iyad Ag Ghaly – the leader of Ansar Dine, one of the trio of Islamist groups that has controlled northern Mali for the last nine months. Tensions between Paris and Washington over the French intervention appeared to have been resolved over the weekend.

After dropping its demand for payment by France for use of its transport planes, the Pentagon agreed to use of three KC-135 aerial refuelling planes based in Spain to help French fighter-bombers to attack targets in northern Mali from airfields in France.

Voir enfin:

Why France Can’t Fight

The WSJ

January 28, 2013

The French armed forces field some of the world’s most sophisticated fighter jets, nuclear submarines, attack helicopters and armored vehicles. The country spent $52 billion last year on defense, which puts it in the world’s top league in total military spending. That’s more than twice what such robust middle powers as South Korea, Turkey and Israel spend.

Yet in its commendable efforts to fight terrorists in Mali, Paris is all but begging for logistical and military support and has come up short on everything from refuelling to surveillance to heavy transport. Independently deploying a brigade-sized force to a country a mere five hours flight-time away is proving a bridge too far. How did that happen?

The question is worth asking because it tells us something about the nature of current European militaries—and perhaps the future of the U.S. military, too.

Consider personnel costs. In the U.S., military planners fret that the Pentagon spends $107 billion of its roughly $600 billion budget on salaries, another $53 billion or so on health care, and another $50 billion on retirement costs. In France, the Defense Ministry spends an astounding 50% of its total budget on personnel costs.

Some of that is the result of moving to an all-volunteer force, as France did in 1996, which has made the military smaller but more professional. But the bulk of the problem is that the Defense Ministry spends €7.6 billion ($10.2 billion) on retirees—roughly 20% of its budget, euros that are effectively taken away from war-fighting needs.

The result is an increasingly hollow military. On paper France has 230,000 men and women in uniform, but only 30,000 are estimated to be deployable on six months notice.

France does spend money on modern weaponry: Since 2009, one of the few pieces of equipment that saw an upward revision in planned inventory through 2014 is Dassault’s twin-engine Rafale fighter jet, of which France already has more than 70, with plans for nearly 160 more.

But militaries need the not-so-sexy stuff, too, and here Paris has been shortchanging its soldiers for years. French infantrymen must now deploy with barely half the number of logistical transport vehicles the military had planned four years ago. French diplomats spent the first week of the Malian intervention haggling with the U.S., Canada and Britain for American-made C-17s to transport soldiers and gear to Mali.

France has no C-17s, though for nearly a decade it has had an order in for 50 A400-M cargo planes. The A400-M (aka the Airbus « Atlas ») is a joint project of several European governments, whose inability to pay for it has delayed the program repeatedly. The A400-M can handle only about half the payload of a C-17.

France is also still hunting for more air-refueling tankers to back up its small fleet of aging KC-135s, which are the only way its Rafales can carry out attacks throughout northern Mali. The U.S. has now agreed to help on that one. Again, Paris has an order in for 14 new Airbus 330s to replace its tankers, but this purchase was postponed in 2010.

Refueling capacity is one of the many areas covered in France’s 2010 « Defense and Cooperation Treaty » with the U.K., through which the allies were meant to make up the growing holes in each other’s military capabilities should the need arise. But now that the need is there in Africa, British defense officials say they have no tankers to spare. Theirs are either busy in Afghanistan or on standby in case they need to get to the Falklands.

Given the Obama Administration’s unfortunate unwillingness to provide more than minimal help in Mali, policy makers across Europe must now reconsider their future defense-to-GDP ratios with some urgency. Meantime, France needs help to secure the Sahel from Islamist insurgents. Paris’s misguided spending priorities have compromised its ability to win on its own in Mali, but neither France nor its allies can afford to see it lose.


MSF/40e: MSF fut-il, comme le « génocide » qui lui donna naissance, lancé par les services? (French doctors: When the legend becomes fact, print the legend)

29 décembre, 2011
Quand la légende devient réalité, c’est la légende qu’il faut publier.  Maxwell Scott
Ils allument le feu, ils l’activent Et après, ils viennent jouer aux pompiers. Tiken Jah Fakoly
Peut-on laisser mourir sans soin ces réfugiés parce que l’aide qu’on leur apporte prolonge la guerre dont ils sont victimes ? (…) Peut-on ignorer les catastrophes et accepter que les victimes périssent pour donner une leçon aux gouvernements qui ont laissé s’installer chez eux ces situations et éviter qu’ils en tirent bénéfice ? Jean-François Rufin (Le Piège humanitaire)
De même, l’opération « Un Bateau pour le Vietnam » dans sa première version, en 1967, devait-elle acheminer des biens que l’on qualifierait sans doute d’ « humanitaires » de nos jours, puisqu’il s’agissait de médicaments, de groupes électrogènes, de vélos et autres marchandises civiles. Mais un tel qualificatif aurait bien fait rire les militants, qui l’auraient rejeté sans appel car nous le voyions (j’en étais) comme un acte de solidarité militante avec le Vietnam résistant à l’invasion américaine. Quand, douze ans plus tard, un autre « Bateau pour le Vietnam » fut affrété pour recueillir les victimes du régime que nous défendions auparavant, l’affichage « humanitaire » s’imposa cette fois-ci comme une évidence. Ce n’était pourtant pas les victimes d’une calamité quelconque que ce bateau se proposait de secourir mais celles d’un régime particulier, le pouvoir communiste de Hanoï et c’est pourquoi un tel affichage était discutable. Bien d’autres boat people, en effet, ont risqué et risquent encore leurs vies, fuyant une vie de misère dans des embarcations de fortune, sans pour autant susciter de telles initiatives de sauvetage et ce sont aujourd’hui des trafiquants passibles de peines de prison qui assurent le passage tarifé des aspirants à une vie meilleure. Le « Bateau pour le Vietnam » était d’abord un symbole, une dénonciation de l’oppression totalitaire avant d’être une action humanitaire. Il n’y a là rien d’infamant mais la nuance mérite d’être soulignée, si l’on veut comprendre le caractère erratique et opportuniste de l’emploi de ce qualificatif. Rony Brauman
Le mot génocide a une aura magique, mais il faut rappeler que tous les historiens sérieux sont réticents à l’utiliser, lui préférant, selon les cas, « anéantissement », « extermination », « crimes de masse ». L’expression, élaborée pendant la guerre, a été dotée d’une définition juridique en 1948, fondée sur une intention exterminatrice. Elle a pris une connotation extensive aux frontières floues, et son utilisation n’a plus qu’un contenu émotif, politique ou idéologique. Pierre Nora
 On le sait aujourd’hui, l’utilisation du mot « génocide » est une invention venant des services secrets français. Cette guerre a engendré une famine qui a fait plus de 2 000 000 de morts. La médiatisation du conflit, la création de Médecins sans Frontières ont fait du Biafra une cause connue internationalement. Dans les pays occidentaux, le combat pour l’indépendance est représenté comme la lutte de chrétiens contre des musulmans. La valeur religieuse de ce conflit est immense. Le Biafra chrétien dans sa majorité est perçu comme une barrière contre l’Islam. (…) La tentative de médiation du pape Paul VI est à cet égard significative. (..) L’intérêt de reconnaître le Biafra pour la Côte d’Ivoire et le Gabon est de balkaniser ce qui est appelé l’« éléphant nigérian ». La Côte d’Ivoire en particulier tient à tenir sa place dans l’équilibre régional. (…) Le langage utilisé pour décrire la situation, par les Biafrais eux-mêmes, mais aussi par les journalistes présents sur le terrain, est celui du discours sur le génocide juif. On parle de pogroms, de « camps de la mort » Les Igbo, ethnie majoritaire au Biafra, deviennent les « juifs de l’Afrique » Cette métaphore, filée au départ par les Biafrais eux-mêmes, est volontiers reprise dans le monde occidental. Si le terme de génocide est utilisé dès le début de la guerre par les Biafrais pour légitimer la justesse de leur cause, il résonne en Europe et aux États-Unis surtout à partir de l’été 1968 avec le développement de la famine et sa médiatisation. Cette situation amène les organisations humanitaires et caritatives internationales, en particulier les associations confessionnelles et le cicr, à se mobiliser pour venir en aide aux victimes du conflit. Vincent Hiribarren
Trente ans plus tard, certains la soupçonnent d’avoir secrètement financé l’envoi de médecins de la Croix-Rouge auprès de la guérilla. Il y a cet indice, en effet, relevé par l’ancien journaliste Raymond Borel, cofondateur de Médecins sans frontières : « C’est l’une des rares fois où la Croix-Rouge française a payé, alors qu’habituellement ça revenait à la Croix-Rouge internationale ». D’ailleurs, à Noël 1968, le général de Gaulle n’aura-t-il pas cette interrogation, faussement détachée : « Et la liberté pour le vaillant peuple biafrais ? ». Que de Gaulle ait pu tirer les ficelles au début n’enlève rien aux mérites des premiers baroudeurs de l’humanitaire. « Pendant le dîner chez Halter, raconte Bernard Kouchner, Derogy m’apprend que la Croix-Rouge cherche des médecins pour partir au Biafra. Le lendemain matin, je téléphone. » Au bout du fil, un certain Max Récamier. Le 4 septembre, Kouchner et Récamier s’envolent à bord d’un avion de la Crossair avec quatre autres médecins. Destination le golfe de Guinée. Avant de partir, tous ont signé l’engagement de la Croix-Rouge, qui impose à ses volontaires de ne pas témoigner. Là-bas, ces pionniers de la médecine d’urgence découvrent les atrocités d’un blocus alimentaire silencieux. « Avec les moyens du bord, rapporte Kouchner, nous parvenions à remettre sur pied des enfants dénutris et ils nous revenaient, quelques semaines plus tard, affamés. A la longue, ils mouraient. Par milliers. Les jeunes médecins que nous étions hurlaient de rage. «  Jean-Francis Pécresse (Les Echos)
Médecins sans Frontières nait au début des années 70 d’une guerre du Biafra dont on sait aujourd’hui qu’elle ne fut pas un « génocide » mais un conflit très manipulé par des États et des lobbies. Jean-Francis Priestley (TV5, 21.12.2011)
L’action humanitaire moderne est née à l’été 1968 de la guerre du Biafra, où le Nigeria s’efforçait de réduire un petit peuple par des bombardements et la famine. Un groupe de médecins, dont Bernard Kouchner et Max Recamier, partit soigner les victimes sous le drapeau de la Croix-Rouge. Devant l’horreur de la situation, ils décidèrent de rompre le serment de silence prêté lors de leur recrutement par le CICR, ne voulant pas de cette neutralité coupable qui fut celle d’autres médecins et d’autres délégués lors d’une sinistre visite à Auschwitz en plein génocide nazi. Nous avons alerté l’opinion publique et les gouvernements en créant le Comité international de lutte contre le génocide au Biafra.  Nous avons aussi affirmé qu’il était bien de soigner les blessés, mais mieux encore d’empêcher les tueries et les guerres: l’idée d’une ingérence humanitaire, malgré les Etats et contre les dictatures, perçait déjà dans cette action-là, comme dans le nom lui-même de l’organisation qui lui fit suite: Médecins sans frontières. Patrick Aeberhard et Alain Deloche (participé à la fondation de MSF et anciens présidents de MDM)
Nous étions médecins et nous avions encore vingt ans. Mai 68 nous avait exaltés et déçus. Appelés par la Croix-Rouge française, nous partîmes sur la terre africaine, vers ces déshérités qui intéressaient peu les agitations d’Europe. En septembre 1968, nous étions en poste au Biafra, surchargés de blessés de la guerre et d’enfants légers qui s’éteignaient dans nos mains. (…) Les jeunes médecins que nous étions hurlaient de rage. (…) nous inventâmes ce qui était de notre devoir : la médecine et la chirurgie préventives des conflits. C’était le blocus alimentaire interdit par les conventions de Genève qui, utilisé comme une arme de guerre, tuait nos enfants. Quant aux bombardements, ils visaient les populations civiles. Pouvions-nous nous contenter de panser les plaies et de laisser mourir ? Les médecins français du Biafra répondirent par la négative et s’organisèrent. Le Comité international contre le génocide au Biafra fut conçu lors d’une réunion agitée où nous mîmes en question la permanence d’une neutralité. Nous acceptâmes, devant l’arrivée des troupes nigérianes, de rester avec nos malades au péril de notre vie. Mais nous voulûmes le faire savoir afin que l’opinion publique protégeât nos blessés mieux que notre faible présence ne pouvait y parvenir. Nous inventâmes ainsi la loi du tapage médiatique à laquelle la Croix-Rouge était hostile. Mais nous ne pûmes mener cette campagne préventive. Les troupes nigérianes massacrèrent, près de nous, dans un hôpital vide, une équipe de médecins yougoslaves et des religieuses anglaises. Nous avions été trop dociles. L’idée de Médecins sans frontières naquit de cet échec. Nous connaissions le statut de la Croix-Rouge internationale qui nous avait fait signer à chacun une lettre interdisant le témoignage. Nous savions aussi qu’à la suite d’une décision du comité directeur, le 14 octobre 1942, il avait été décidé à Genève, pendant la dernière guerre, de ne pas révéler l’existence des camps d’extermination et de considérer les juifs à qui l’on appliquait la solution finale comme des prisonniers semblables aux autres. Nous refusâmes cette complicité. Nous n’acceptions ni la sélection des malades ni la connivence avec les bourreaux. (…) Nous étions les enfants du combat contre le fascisme, de la lutte pour l’indépendance des peuples. Le souvenir de la Shoah hantait certains d’entre nous. Qu’aurions-nous fait pour éviter Auschwitz ? (…)Après la solitude et l’incompréhension, après les ricanements de nos détracteurs jusque dans notre camp, vint le succès. Médecins sans frontières, Médecins du monde, Aide médicale internationale ont rayonné sur la planète. Ce fut une grande avancée pour la France. Les  » french doctors  » sont connus dans les villages les plus reculés des pays pauvres comme à New York et Tokyo. Je suis fier que l’esprit de générosité, l’humanisme soient devenus l’image de mon pays.  (…)  grâce à ceux qui se sont rencontrés en 68 sur une terre d’Afrique noyée de sang, il serait aujourd’hui plus difficile de recommencer l’Arménie, Auschwitz, le Cambodge, même si nous avons hélas ! laissé faire le Rwanda. Bernard Kouchner (Le Monde, 11.12.99)
Pourquoi, dans un Nigeria qui se voulait exemplaire, la vie en commun était-elle devenue insupportable aux Ibos? Sur les 55 millions d’habitants de ce pays, que l’on appelait « l’éléphant de l’Afrique », ils étaient 8 millions. Face à 250 tribus, ils formaient un peuple cohérent et dynamique. En arrivant, les Anglais trouvèrent, dans le sud-est, une population qui leur sembla la plus primitive de la région. Liée à sa terre et n’ayant pas d’Histoire, elle se lança avidement vers le futur.  Les premiers missionnaires virent avec étonnement ces Ibos se convertir en masse, parce qu’ils découvraient avec passion les livres, l’école, le savoir. Bientôt naquit un système coopératif qui devait engendrer une élite: des villages entiers se cotisaient pour envoyer au collège, puis à Oxford ou à Cambridge, les enfants les plus doués. L’industrie ibo consistait à produire des médecins, des ingénieurs, des commerçants. Sortant alors de leur enclave – 75 000 km² – ils essaimèrent à travers les grandes provinces sommeillantes du centre et du nord. Là, les 30 millions de Haoussas et de Foulanis, venus jadis de l’Orient méditerranéen, menaient au ralenti leur existence islamique sous la discipline de leurs émirs. En gens pratiques, les Britanniques ont aussitôt partagé les rôles, donnant le pouvoir aux Haoussas, et les postes d’efficacité aux Ibos. La troisième grande ethnie, les Yoroubas, servait de fléau à cette balance qui n’avait que le défaut de ne pouvoir servir après le départ de l’occupant. En 1960, une indépendance paisible fit miroiter aux yeux de l’Afrique un Nigeria enviable. Musulmans, chrétiens, animistes avaient en commun un certain accent oxfordien et un profond amour des courses de chevaux. Ils aimaient encore plus la prospérité, apparemment promise à tous. Grâce à son cacao, à ses arachides, à son étain, le Nigeria accumule des réserves -1 milliard de Francs en 1967. Les dimensions de son marché intérieur attirent les investissements étrangers; ceux-ci, à leur tour, favorisent son industrialisation rapide. Et, surtout, le pétrole, timidement jailli dès 1955, va, à partir de 1963, transformer son destin. Et le dramatiser. En 1966, les compagnies britanniques, Shell et British Petroleum en tête, avaient déjà investi 2 750 milliards de francs au Nigeria. Avec un débit de 20 millions de tonnes, elles recueillaient, cette année, leurs premiers gros dividendes. Sur leurs traces, les Américains, les Italiens, les Français s’arrachent les concessions. En 1967, les Ibos acquièrent une plus nette « conscience pétrolière ». A partir de leur territoire, ils croient être en mesure de couper la route du pétrole, qui a pour terminus Port Harcourt, et d’exploiter les 67% des gisements situés dans leur province. Ce facteur leur donnera l’illusion de la puissance les incitant à prendre le risque de la sécession. Auparavant, ils ont cru pouvoir régner sur la fédération tout entière. Une nuit de janvier 1966, le Premier ministre, un homme du Nord prudent et rusé, Sir Abubakar Balewa, est sauvagement assassiné. C’est l’armée qui a frappé, mais on découvre que les auteurs de ce putsch sanglant sont tous des officiers ibos. Comme leur chef Aguiyi Ironsi. Désormais, le bel Etat fédéral, avec ses juges en perruque et ses institutions à l’anglaise, est condamné. Rien ne pourra empêcher de s’accomplir le cycle de la vendetta. Pendant un long été de haine, les Haoussas aiguisent leurs couteaux. Le général Ironsi est assassiné, Gowon est porté au pouvoir. Dans les casernes, les soldats ibos sont éventrés à la baïonnette, les gares sont des charniers, les banlieues brûlent. Les yeux fous, des Ibos, mus par un tropisme qui est leur dernière défense, courent sur les routes. En direction du sud. Beaucoup n’arriveront jamais. Certains transporteront jusqu’au bout les têtes de leurs enfants décapités. Deux semaines de massacres, 30 000 morts. Dans l’Iboland, les anciens se réunissent. Aucun ne croit plus à la « nation » nigériane: il faut se retrancher. Solennellement, les sages invoquent le pouvoir de l’ancien cri de ralliement ibo: « Ibo Kwennu » Des millions de messages partent vers toutes les régions de la fédération, même vers les universités d’outre-mer, qui tous ne contiennent qu’un mot: « Revenez. » A bord d’antiques voitures ou de Mercedes, à bicyclette, pressés dans les trains, à pied sur les pistes, tous leurs biens posés bien droit sur leur tête, 2 millions d’Ibos reviennent au bercail. Même ceux qui étaient à Harvard. Au printemps de 1967, sur les 75 000 km² de la province est, on va compter 500 médecins, 600 ingénieurs, 700 avocats, 6 000 cheminots, 2 500 employés des postes, 20 000 fonctionnaires… Les Ibos ont emmagasiné des vivres, de l’argent. Ils laissent à l’extérieur une nation immense privée de ses mandarins, et de ses chevilles ouvrières.   (…) Les Ibos – et le général Ojukwu -étaient des novices de la morale internationale. Dopés par la sympathie de l’Occident, ils ont pris les voeux de la France, les sentiments du Vatican, l’émotion des Scandinaves, pour des gages d’alliance. L’Express (19.01.70)
Ce que tout le monde ne sait pas, c’est que le terme de “génocide” appliqué à cette affaire du Biafra a été lancé par les services. Nous voulions un mot choc pour sensibiliser l’opinion. Nous aurions pu retenir celui de massacre, ou d’écrasement, mais génocide nous a paru plus ”parlant”. Nous avons communiqué à la presse des renseignements précis sur les pertes biafraises et avons fait en sorte qu’elle reprenne rapidement l’expression ”génocide”. Le Monde a été le premier, les autres ont suivi. Colonel Maurice Robert (responsable du SDECE durant la guerre du Biafra, 2004)
La direction de la propagande s’est servie de la faim. Après avoir essayé le pogrom, le génocide, la libération de notre province…Paddy Davies (membre de la direction de la Propagande du Biafra)
Nous accusons Gowon de génocide pour avoir cherché à exterminer quatorze millions de Biafrais de la plus horrible manière. Nous accusons Gowon de vouloir devenir un Hitler de l’Afrique. Colonel Ojukwu chef de la rébellion biafraise, 1967)
Comment peut-on être de gauche et laisser massacrer deux millions d’individus ? Le massacre des Biafrais est le plus grand massacre de l’histoire moderne après celui des juifs, ne l’oublions pas. Est-ce que cela veut dire que le massacre de millions d’hommes n’a pas de dimension politique ? […] La gauche, s’il en existe une, a fermé les yeux […] Sa préoccupation est simple : les gens qui meurent sont-ils de gauche? Bernard Kouchner (Le Nouvel Observateur, 19 janvier 1970)
J’étais hanté par Auschwitz, pourquoi la Croix-Rouge n’avait pas parlé ? Pourquoi la Croix-Rouge ne parlait pas devant le phénomène monstrueux du Biafra ? Est-ce la même chose ? Je ne voulais pas que mes enfants ou n’importe qui d’autre m’accusent de m’être tu à ce moment-là. Bernard Kouchner
Jamais d’images plus terribles n’ont été filmées depuis celle des découvertes des camps de concentration de l’Allemagne de 1945. Des corps d’enfants squelettiques ou déformés par des oedèmes, des visages où se lit l’hébétude résignée d’une agonie prochaine […]. Un enfer. […] Mais combien faudra-t-il de documentaires encore pour réveiller les consciences ? Le Monde (1968)
Le Biafra prive son propre peuple de ce qui est nécessaire à sa subsistance, dans l’espoir évidemment que le spectacle de ses souffrances va inciter les étrangers à imposer des restrictions politiques au Nigéria…La famine ne saurait devenir une arme de guerre acceptable du simple fait qu’elle est utilisée par un leadership aux abois contre sa propre population réduite à l’impuissance. Washington Post (11.07.1969, cité par Pierre Péan)
Tous les moyens sont bons dans cette affaire. La Croix-Rouge et les Chevaliers de Malte, qui canalisent et acheminent officiellement vivres et médicaments au Biafra, ne regardent pas de trop près les lourdes caisses qui, manifestement, ne sont pas remplies de lait en poudre. Pour simplifier les choses, le colonel Merle, conseiller militaire de l’ambassade de France au Gabon, est aussi responsable de la Croix-Rouge. Pierre Péan
Le 12 juin (1967), le conseil des ministres prononcera l’embargo sur les armes et la mise en place d’une aide humanitaire au profit du Biafra…aide humanitaire qui couvrira le trafic d’armes à destination des sécessionnistes. Colonel Maurice Robert (responsable Afrique du SDECE durant la guerre du Biafra)
A partir du moment où l’on n’était pas décidé à soutenir véritablement le Biafra, est-ce que cela valait vraiment la peine de commencer? C’est là l’enseignement que l’on peut tirer. Est-ce que cela valait vraiment la peine de commencer, de se donner tout le mal que l’on s’est donné pour arriver à un résultat aussi misérable. Maurice Delaunay (ambassadeur de France au Gabon lors de la guerre au Biafra)
Il ne faut ni intervenir ni donner l’impression d’avoir choisi. Mais il est préférable d’avoir un Nigéria morcelé qu’un Nigéria massif. Et par conséquent Mon Dieu si le Biafra réussissait ce ne serait pas plus mauvais pour nous. De Gaulle (cité par Foccart)
De Gaulle savait que si la France s’engageait la communauté internationale allait nous critiquer de façon très sévère. D’où réticence dans l’engagement et par conséquent liberté, je dirai presque conditionnelle pour aider Ojukwu clandestinement. Là je vais être plus clair, le feu vert n’est pas donné mais c’est un feu orange. Si les choses ne tournent pas bien nous sommes désavoués. C’est la règle du jeu. Colonel Maurice Robert (responsable Afrique du SDECE lors de la guerre du Biafra)
Pour la France, soutenir le Biafra, c’est s’opposer à l’ingérence des Soviétiques sur le continent et préserver ses intérêts pétroliers. Colonel Maurice Robert (responsable Afrique du SDECE durant la guerre du Biafra)
En juin 1966 des dizaines de milliers de chrétiens, des Ibos sont tués par des musulmans Aoussas dans le nord du Nigéria. Deux millions de Ibos affluent vers leur terre d’origine : le futur “Biafra”. Foccart comprend immédiatement que c’est là la carte à jouer pour affaiblir le Nigéria. Discrètement certains agents du SDECE encouragent la sécession mais Foccart va plus loin. Huit mois avant la proclamation de l’indépendance il avait envoyé des armes au Biafra. L’avion qui les transporte un DC 4 s’écrase au Cameroun, le 11 octobre 1966. L’information passe totalement inaperçue : la France ne risquait pas grand chose le pilote et l’avion étaient américains. Joël Calmettes
La guerre civile opposant les tribus nigérianes entre elles, grâce à la sécession du Biafra, ne plonge pas tout le monde dans la consternation à Paris…Les commandos qui ont fait la “révolution” et, en provoquant la guerre civile, ont mis les Anglo-Saxons dans le pétrin, ont été entraînés et conseillés par des Européens qui ressemblent à s’y méprendre à des barbouzes français dépendant de Jacques Foccart, secrétaire général de la Communauté (sic) et à l’Elysée. Fortiche, non? Le Canard Enchaîné du (23 août 1967)
Officiellement, la France n’a apporté qu’une aide humanitaire aux Biafrais, mais il est aujourd’hui admis que les sécessionnistes ont bénéficié d’une aide militaire. Pour le général de Gaulle, il fallait briser la Fédération du Nigeria qui constituait, du fait de sa force économique, une menace potentielle pour l’ensemble de l’Afrique francophone. Si ce soutien militaire a toujours été nié publiquement, Jacques Foccart exprime dans ses mémoires le souhait du chef de l’Etat de véhiculer une image positive des Biafrais à la télévision française, instrument sur lequel il exerçait un contrôle et qu’il souhaitait mettre au service de son discours. (…) Pour alimenter sa propagande de guerre et justifier son statut de victime, le pouvoir biafrais s’est servi des images de la famine, profitant ainsi des ravages du blocus économique sur sa population (..) Ne pouvant remporter la guerre par la force militaire, les dirigeants biafrais ont compris que les images de la famine, filmées sur le terrain, pouvaient être utilisées comme preuve du génocide et devenir une arme médiatique. Ils ont alors accueilli des journalistes étrangers, probablement avec l’aide de la France, persuadés qu’à travers ce qu’ils allaient découvrir, ils ne pourraient que soutenir la volonté sécessionniste de la province. Perçues comme garantes d’objectivité et de transparence, les images de la famine ont été instrumentalisées, utilisées comme preuve des souffrances de la population biafraise et sont devenues un enjeu politique pour le Biafra. (…) Pour contrer ces accusations, le gouvernement fédéral a accepté l’envoi d’une équipe d’observateurs mandatés par l’ONU qui a conclu à l’impossibilité d’affirmer l’existence d’un génocide au Biafra. Le pouvoir fédéral a pris les armes, non pas pour exterminer une ethnie, mais pour préserver l’unité du pays. Barbara Jung (2007)
Une trentaine de médecins, pilotes et journalistes dénoncent “le génocide au Biafra”.  Le Monde, 12 février 1969.
Il faut bien appeler les choses par leur nom (…). On a beaucoup usé et abusé de ce terme de génocide, mais je crains qu’il ne s’applique très exactement à ce qui se passe au pays des Ibos. Le Monde (30 juin 1968)
Nous qui avons été victimes du plus effroyable génocide de l’histoire, nous nous sentons solidaires de ceux qui sont menacés du même sort. Grand rabbin de France (8 août 1968)
Jamais images plus terribles n’ont été filmées depuis celles de la découverte des camps de concentration de l’Allemagne de 1945. Des corps d’enfant squelettiques ou déformés par les œdèmes, des visages où se lit l’hébétude résignée d’une agonie prochaine, des femmes décharnées demi-nues, serrant d’un geste instinctif la pauvre créature qu’elles ne peuvent plus nourrir. Un enfer. Le Monde  télévision (15 août 1968)
Le plus affreux génocide qui ait été perpétré depuis la Deuxième Guerre mondiale se poursuit. Et cette fois tout le monde le sait. Le Monde (21 août 1968)
Une équipe part le 4 septembre de Genève. Fait rare, la correspondante du Monde à Genève, Isabelle Vichniac signale le nom de deux de ses membres : « Le mercredi matin, deux jeunes français, les docteurs Bernard Kouchner et Patrick Valas, ont quitté Genève à bord d’un avion affrété par le Comité international de la Croix-Rouge ».  Selon des témoignages ultérieurs dont les versions varient légèrement, elle aurait indirectement été à l’origine du départ de Bernard Kouchner : « Août 68 : (…). Il [B. K.] dîne chez son ami Marek Halter. (…). En plein dîner, le téléphone sonne. C’est Isabelle Vichniac, la correspondante du Monde à Genève. Elle leur apprend que la Croix-Rouge cherche des médecins pour le Biafra. Kouchner décide de partir sur le champ. Il file au siège parisien de la Croix-Rouge et signe son contrat ».  [Le Monde, 17.10.99] En tout cas, son mari et elle accueillirent Bernard Kouchner avant son départ pour le Biafra : « C’est de chez eux qu’en 1968, je suis parti pour le Biafra ». Yves Lavoinne 
Nous voulûmes le faire savoir afin que l’opinion publique protégeât nos blessés mieux que notre faible présence ne pouvait y parvenir. Nous inventâmes ainsi la loi du tapage médiatique à laquelle la Croix-Rouge était hostile. (…) Nous avons tenté d’apporter une aide à un peuple qui subit avec courage et détermination les effroyables ravages de cette guerre. Nous avons essayé de porter secours aux enfants, victimes privilégiées de ce conflit, et dont l’opinion mondiale connaît la dramatique épreuve. La poursuite de la guerre ou l’arrêt des hostilités commande la solution médicale du kwashiorkor. Tout ce qui est fait actuellement permet aux enfants une survie. Leur avenir dépend des solutions politiques . Bernard Kouchner
Quand enfin le monde se sentira-t-il concerné par cet immense camp de concentration où des hommes luttent pour leur survie ?  (…)  Qu’il soit juste ou injuste, qu’il soit ou non “dans le sens de l’histoire”, un génocide se dénonce et se combat par tous les moyens. Jeune médecin français à son retour du Biafra (Kouchner?, Le Figaro, 7 janvier 1969)
Êtes-vous allés dans ces villages du Biafra, dans ces camps de la mort que nous avons vus pour y avoir travaillé plusieurs mois ? Lettre ouverte du Comité de lutte contre le génocide au Biafra (Combat, 10 février ; Le Monde, 12.02. 68)
Si le terme “génocide” ne vous convient pas, appelez-le massacre ou trouvez-lui, Messieurs, le nom qui vous plaira, mais il est temps que cesse cette discussion académique. Manifeste d’intellectuels dont Bernard Kouchner
On voulait ignorer que cette résistance exprimait avant tout une volonté populaire. Les Biafrais mouraient dans l’indifférence et dans la charité   (…) l’Europe avait déjà trop vu de photos d’enfants défaillants et parlait de guerre tribale, tant il est vrai que l’idée nationale semble réservée aux colonialistes. La gauche criait à la guerre du pétrole, ce qui était devenu en partie vrai, et attendait que le dernier Biafrais prononce les paroles usées de l’espoir socialiste pour lui venir en aide. Pour tout le monde, il semblait normal que des Noirs s’entre-tuent. On disséquait le mot génocide. On ne voulait pas s’apitoyer. Le peuple biafrais n’en finissait pas de mourir. On cessa bientôt de le plaindre.  Bernard Kouchner (14.02.68)
 Il n’y a pas eu de génocide au Biafra. Défaits militairement, les indépendantistes biafrais ont cherché à redresser la situation en accusant le Nigeria de génocide et en trouvant, dans le mouvement humanitaire, des relais pour leur propagande. Le général Ojukwu, chef de la rébellion, disposait dans son réduit d’un “parc d’affamés” qui était à la disposition des caméras pour rapporter des images d’horreur. Il se déclarait d’ailleurs, à l’époque, prêt à voir mourir 14 millions de Biafrais pour que subsiste l’idée du Biafra.  Rony Brauman (ITW René Backmann)
C’est avec grand intérêt que nous avons lu, dans Le Monde du 27 novembre 1968, un article intitulé « Deux médecins français témoignent ». Les Drs Récamier et Kouchner y évoquent leur mission sous le signe de la Croix-Rouge, et nous serions désireux d’en reproduire de larges extraits dans notre Revue que publie chaque mois le Comité international de la Croix-Rouge. Bien entendu, nous mentionnerons la source.  Lettre de J.-G. Lossier (au rédacteur en chef du Monde, 12 décembre 1968)
Lors de la création en 1971 de leur propre organisation indépendante du cicr, Médecins sans frontières, les médecins français n’érigeront pas immédiatement le témoignage en principe essentiel de la nouvelle association, puisqu’ils signeront une charte les engageant à la discrétion. Philippe Bernier
Dans les études sur l’humanitaire contemporain, la guerre du Biafra (1967-1970) est souvent perçue comme un moment charnière. « Nouveau Solférino », lieu de naissance du « mouvement humanitaire moderne », moment marquant la fin d’un « premier siècle de l’humanitaire », les qualificatifs évoquant la rupture et la genèse de nouvelles pratiques humanitaires à partir de ce conflit ne manquent pas. Si cette notion de moment charnière ne fait pas débat dans la littérature consacrée à l’aide humanitaire contemporaine, pour l’illustrer, les études rappellent généralement la naissance, à la suite de la guerre du Biafra, de l’organisation non gouvernementale d’aide d’urgence française : Médecins sans frontières (msf). D’après le plus célèbre de ses initiateurs, Bernard Kouchner, les futurs fondateurs de msf auraient rompu avec le Comité international de la Croix-Rouge (cicr) durant la guerre du Biafra, poussés par la nécessité de témoigner, un choix qui deviendra une marque de fabrique de msf. (…) Dans la littérature consacrée à l’organisation, ayant trait à celle-ci ou à ses figures emblématiques, les auteurs s’accordent sur l’instauration par les médecins français de pratiques novatrices et en rupture avec celles du Comité international de la Croix-Rouge, qui fait figure d’institution humanitaire de référence à l’époque7. À un cicr présenté comme très attaché à ses principes (respect des conventions de Genève, discrétion, neutralité, accord des parties…) est opposée la position des médecins français qui n’ont pas peur de rester sur place quoi qu’il en coûte pour soigner les victimes biafraises, en contrevenant aux consignes du cicr8 ; et qui s’expriment publiquement pour faire connaître en France la situation au Biafra. Certes, les principaux spécialistes de la question apportent quelques nuances à cette version et soulignent le caractère problématique de l’utilisation du témoignage lors de la guerre du Biafra9. En effet, il est rappelé que les prises de parole publiques des médecins français auraient renforcé le camp biafrais dont l’intransigeance sur les conditions de l’acheminement de l’aide humanitaire aurait finalement fait perdurer la crise.  Marie-Luce Desgrandchamps (Université de Genève, 2011)
Les quelques médecins du Biafra hurlaient dans l’indifférence générale. Militant habitué aux rebuffades ou même stimulé par elles, je ne renonçais pas. Pour être admis dans les équipes du cicr, les volontaires acceptaient de ne jamais témoigner de ce qu’ils avaient vu au cours de leurs missions. J’avais signé, je fus parjure. Dès mon retour en France, devant le peu d’échos de mes rencontres politiques, je créai un « Comité international contre le génocide au Biafra ». Mon raisonnement était simple. Je n’acceptais pas de reproduire la faute du cicr qui, pendant la guerre de 39-45, n’avait pas dénoncé les camps d’extermination nazis. On trouve là la genèse de Médecins sans frontières et de Médecins du monde. Bernard Kouchner.
En 1985, le gouvernement éthiopien crée les conditions d’une famine – à travers ses politiques de collectivisations forcées et de lutte contre les guérillas – et l’utilise pour justifier la déportation des populations pour priver les rebelles de bases sociales et, selon la terminologie officielle, rééquilibrer la démographie du pays. Les centres nutritionnels de MSF sont ainsi utilisés pour attirer la population qui est ensuite embarquée à la pointe du fusil dans des camions ou des avions pour être déportée dans des conditions meurtrières ; beaucoup meurent au cours du transport ou de leur « réinstallation ». MSF dénonce cette utilisation du secours alimentaire et réclame un moratoire sur les déportations, ce qui entraine son expulsion. L’Éthiopie est donc le lieu et le moment où les dirigeants de MSF prennent conscience que l’aide aux victimes peut se transformer en aides aux oppresseurs. Il existait une formule humanitaire disant que pour nourrir les victimes il fallait engraisser les bourreaux. Dans le cas de l’Éthiopie, on engraissait les bourreaux sans sauver les victimes. Pascal Priestley (TV5)
 Nous livrons des munitions aux FAR en passant par Goma. Mais bien sûr nous le démentirons si vous me citez dans la presse. Philippe Jehanne (correspondant de la DGSE, à l’historien Gérard Prunier, en plein génocide rwandais, le 19 mai 1994)

MSF fut-il, comme le « génocide » qui lui donna naissance et plus ou moins consciemment, lancé (et trahi?) par les services?

Soutien d’une sécession  que l’on sait vouée à l’échec, acceptation d’un rôle de couverture humanitaire – à l’instar plus tard de l’exfiltration des génocidaires rwandais – pour la livraison clandestine d’armes (d’où les bombardements nigérians contre ses avions ou hôpitaux), accusations non fondées de « génocide », indulgence coupable face à une rébellion jouant délibéremment – comme plus tard l’Ethiopie ou le Soudan – de l’arme de la faim contre sa propre population (en refusant notamment couloir humanitaire terrestre  ou pont aérien diurne), rejet du devoir de réserve de leur employeur (un CICR lui-même soupçonné de favoritisme par tous les Croissants rouges de la planète) qu’ils incluront pourtant plus tard dans leur charge fondatrice, numéro massif de tirage de couverture à soi (le fameux « tapage médiatique » théorisé par Kouchner, l’essentiel des opérations de secours étant assuré par d’autres acteurs notamment les églises protestantes nordiques ou anglo-saxonnes) …

Au lendemain où, approche des élections oblige (le « vote arménien » notamment) nos députés n’hésitent pas à nous ressortir le plus liberticide des projets de loi pénalisant la négation, voire la « minimisation » (?) des génocides …

Retour, au moment où l’on vient de fêter son 40e anniversaire, sur le mythe fondateur des « French doctors«   (ex-Comité de lutte contre le génocide au Biafra avant la scission, en 1979 et sur l’opération « bateau pour le Vietnam », avec Médecins du monde) …

Ou plus précisément, derrière la légende dorée de l’engagement et du refus de la « tradition de silence et de compromission » de la Croix-Rouge, les ficelles gaullistes et plus précisément celles de ses services secrets qui, on le sait maintenant, lui avaient créé de toutes pièces son principal argument du « génocide biafrais« …

En des temps certes où après la brillante campagne des Six-Jours du petit peuple d’Israël contre l’ensemble du Monde arabe coalisé et le tragique écrasement du Printenps de Prague par les chars soviétiques pendant que nos étudiants jouaient à la révolution sur le pavé parisien ou les campus américains …

Ce nouveau petit « peuple d’élite et sûr de lui » ne pouvait, au-delà de l’horreur même des images qui  avaient envahi les écrans et les magazines, qu’enflammer l’imagination de notre jeunesse face à  une masse d’incultes défendant la plus rétrograde des religions et soutenus par les Soviets et même, circonstance aggravante pour tout Français qui se respecte, les Angliches!

Médecins sans Frontières, dans les tourments de quarante ans d’histoire

Au delà de ses principes apparemment intangibles d’indépendance et d’une image qui confine à l’angélisme, l’histoire de MSF est celle de son temps et de multiples partis pris souvent contradictoires et paradoxaux.

Fondée en 1971 par des intellectuels français en rupture de communisme, elle prospère dans la dénonciation des ses ultimes crimes mais, malgré un « esprit de révolte » toujours revendiqué, sera moins inspirée dans la critique de ceux du nouvel ordre mondial en construction. Malgré sa croissance, et son succès, elle demeure pourtant l’une des rares organisations de ce type à cultiver une réelle réflexion sur sa pratique, son instrumentalisation, ses engagements et parfois ses errements.

Membre de MSF et directeur d’études au Centre de réflexion sur l’action et les savoirs humanitaires, auteur de « A l’ombre des guerres justes », (Flammarion, 2003) et co-auteur de « Agir à tout prix ? » (2011, La découverte), Fabrice Weissman revient sur les étapes qui ont façonné celle qui est devenue l’un des premiers acteurs mondiaux de l’humanitaire.

« L’obsession des fondateurs de n’être pas neutres face aux totalitarismes »

propos recueillis par Pascal Priestley

TV5

21.12.2011

Médecins sans Frontières nait au début des années 70 d’une guerre du Biafra dont on sait aujourd’hui qu’elle ne fut pas un « génocide » mais un conflit très manipulé par des États et des lobbies. Elle se développe à ses débuts autour de zones fraîchement conquises par les alliés de l’URSS : le Vietnam, le Cambodge, l’Afghanistan. Les fondateurs de MSF ont-il alors conscience d’être un instrument de la guerre froide ?

Fabrice Weissman

Ils sont obsédés par l’image et le rôle contesté de la Croix-Rouge pendant la seconde guerre mondiale, lui reprochant d’être restée neutre face au totalitarisme nazi et entendent, eux, ne pas le rester face au totalitarisme communiste. Donc, l’alignement et le choix en faveur des démocraties libérales sont parfaitement revendiqués par M.S.F., en tout cas par les dirigeants de la section française. Le contexte de l’époque est en effet celui où MSF travaille sur les fronts chauds de la guerre froide.

A une époque où l’on parle de « détente en Europe », les équipes de M.S.F. constatent au contraire une progression franche et massive de l’influence soviétique et chinoise dans les pays du tiers-monde. Il y a l’Éthiopie qui bascule, l’Angola et le Mozambique qui prennent leur indépendance dans cette sphère d’influence, l’Afghanistan envahie par l’armée rouge. MSF voit les populations des camps de réfugiés exploser, de trois millions à la fin des années 70 à plus de treize millions au début des années 80. Tous ces réfugiés fuient des régimes communistes.

L’engagement de MSF s’explique de deux manières : le fait, d’abord, que MSF estime que dans ces régimes communistes, les organisations humanitaires n’ont pas de liberté d’accès et de manœuvre que l’aide y serait condamnée à se retourner contre ses destinataires. Et en second lieu, il y a chez les fondateurs la volonté à la fois de ne pas renouveler, on l’a dit, la neutralité du CICR face aux Nazis mais aussi d’éviter que la geste humanitaire ne monopolise l’attention et occulte les oppressions et les dominations, que l’action internationale ne s’arrête pas aux opérations de secours.

Beaucoup de ses fondateurs avaient pourtant été formés dans la matrice communiste …

Oui, mais ils appartiennent plutôt à la «gauche antitotalitaire », à ce courant des « nouveaux philosophes » des années 70 qui se revendiquent de gauche mais anti-communistes. Cela renvoie à la genèse du mouvement néoconservateur, dont les principaux tenants sont d’anciens trotskistes.

Dans les années 1980, MSF se trouve interpellée par une nouvelle question à la fois pratique et de fond qui est l’instrumentalisation de l’humanitaire. L’Éthiopie en est un révélateur.

L’Éthiopie est le moment où les dirigeants réalisent que l’aide est utilisée contre les populations qu’elle entend servir. En 1985, le gouvernement éthiopien crée les conditions d’une famine – à travers ses politiques de collectivisations forcées et de lutte contre les guérillas – et l’utilise pour justifier la déportation des populations pour priver les rebelles de bases sociales et, selon la terminologie officielle, rééquilibrer la démographie du pays.

Les centres nutritionnels de MSF sont ainsi utilisés pour attirer la population qui est ensuite embarquée à la pointe du fusil dans des camions ou des avions pour être déportée dans des conditions meurtrières ; beaucoup meurent au cours du transport ou de leur « réinstallation ». MSF dénonce cette utilisation du secours alimentaire et réclame un moratoire sur les déportations, ce qui entraine son expulsion. L’Éthiopie est donc le lieu et le moment où les dirigeants de MSF prennent conscience que l’aide aux victimes peut se transformer en aides aux oppresseurs. Il existait une formule humanitaire disant que pour nourrir les victimes il fallait engraisser les bourreaux. Dans le cas de l’Éthiopie, on engraissait les bourreaux sans sauver les victimes.

Le début des années 90 voit s’effondrer l’URSS et éclater la guerre du Golfe. Comment recevez-vous ces deux événements historiques ?

MSF est alors emportée par son élan néoconservateur acquis dans la guerre froide. Elle voit la fin de cette guerre froide comme une fantastique opportunité pour étendre son action en comptant sur les États démocratiques et sur les Nations-Unies pour lui assurer l’accès aux zones de crises. Elle compte aussi sur les démocratie libérales pour ne pas se limiter à une politique de secours humanitaire dans ces endroits mais aussi y imposer les droits de l’homme, y compris les armes à la main.

Cela correspond également, dans l’expérience de MSF, au passage à de nouveaux modes opératoires : pendant la guerre froide, MSF était surtout présente à la périphérie des conflits, dans les camps de réfugiés et n’avait accès aux zones de guerres que par des missions clandestines limitées, comme en Afghanistan ou en Angola. Avec la fin de la guerre froide, les camps de réfugiés tendent à disparaître et il devient possible de négocier avec des États, des mouvements rebelles, des accords permettant les secours à l’intérieur de leurs zones.

MSF se trouve confrontée à une nouvelle réalité qui est la mise en œuvre d’opérations de secours beaucoup plus vastes nécessitant l’accord de toutes les parties, certaines étant très fragmentées comme en Somalie ou au Libéria, d’autres hostiles à toute présence internationale comme au Nord-Soudan ou en Birmanie ou encore engagées dans des politiques d’homogénéisation ethnique de leur territoire comme en ex-Yougoslavie. MSF cherche alors à s’appuyer sur les « démocraties libérales » ou sur les Nations-Unies pour faciliter son intervention.

MSF reçoit en 1992 le Prix des Droits de l’homme du Conseil de l’Europe, pour lequel il avait postulé. Il se voit bien alors comme une partie agissante de cette cause…

Tout à fait. Un acteur de secours mais présent dans le débat public pour faire pression sur les pouvoirs qui refusent ou détournent l’aide humanitaire, mais aussi sur les États démocratiques pour qu’ils interviennent militairement, ce qu’ils feront en ex-Yougoslavie et dans les Grands Lacs.

Ces événements marquent la seconde partie des années 90… On y voit des dirigeants occidentaux comme Tony Blair utiliser le terme de « guerre humanitaire » mais aussi Rony Brauman (ex Président de MSF) appeler à bombarder les collines de Sarajevo pour en faire cesser le siège. C’est une évolution logique ?

C’est aussi l’annonce d’une rupture. Dans un sens, au tournant du siècle, les attentes de MSF sont satisfaites. Au Kosovo l’organisation se retrouve en quelques sortes prise au mot par les États, qui décident de s’attaquer à la racine des crises et d’intervenir militairement contre le régime Milosevic.

Pourtant, après avoir milité pour que cette opération ait lieu, elle en conteste son label « humanitaire », voyant dans l’abus de ce genre de rhétorique un moyen de tourner le débat démocratique sur la légitimité d’une intervention militaire.

Il s’agissait, en l’espèce, de la construction d’un « ethno-fascisme » au cœur de l’Europe. Le fait d’intervenir au nom de l’humanitaire plutôt qu’au nom d’une défense de la démocratie en Europe était vu comme une instrumentalisation indue de l’humanitaire et une régression du débat démocratique, une cooptation dans la propagande de guerre, même si les membres de MSF, à titre privé, soutenaient généralement l’intervention.

C’est une rupture qui ira grandissante, par la suite et concernera l’ensemble de la galaxie humanitaire.

C’est l’époque ou Kouchner est nommé préfet du Kosovo…

(Rire). Oui. La position de MSF peut alors paraître ambiguë mais elle s’apparente au rappel de la séparation de l’Église et de l’État.

Surviennent un peu plus tard le 11 septembre, l’idée véhiculée avec lui d’un « choc de civilisations » et, dans sa foulée, l’invasion de deux pays. Vous êtes, dans votre livre, assez cruel avec votre organisation : « En Afghanistan et en Irak, écrivez-vous, elle se désintéresse des victimes de la guerre contre le terrorisme, (…) reste muette face aux massacres de milliers de prisonniers de guerre par les forces de la coalition, (…) ne commente pas la légalisation de la torture par l’administration américaine ».

C’est là où MSF a été quand même inconséquent. L’organisation dénonce beaucoup l’emploi de la rhétorique humanitaire par l’administration américaine et les ONG qui se rangent en « multiplicateurs de force » dans les fourgons de la coalition. Et dans le même temps, MSF se désintéresse en pratique des victimes de la « guerre contre le terrorisme », de la remise en cause de principes de limitations et de retenues dans l’exercice de la violence, comme la distinction entre combattants et non-combattants ou la prohibition de la torture.

On dénonce la confusion des genres mais on manifeste peu notre autonomie par des opérations et des prises de parole engagées.

Consciemment ?

Oui. Il y a d’ailleurs eu beaucoup de débats sur le sujet. L’organisation française était plus encline que les autres à s’avancer mais elle n’a pas été suivie par le conseil d’administration ni par les autres sections pour qui « être neutre » dans cette question du terrorisme était s’abstenir de tout commentaire. Alors que nous étions quelques uns à dire que « être neutre », c’était être particulièrement vigilant envers toute violation du droit humanitaire et des violences de guerre commises par les « forces du bien ». Et là, il y a eu un débat sur la neutralité qui, malheureusement à mon sens, a été remporté par les « isolationnistes » se réfugiant dans une sorte de police du langage.

Il y a eu des répercussions sur le terrain ?

En Irak, nous sommes partis avant même que la situation ne devienne extrêmement dangereuse, vers 2005-2006, disant « nous n’allons pas faire le service après-vente de l’armée américaine, on se désintéresse de ce conflit ». En somme, cette position de retrait, isolationniste s’est traduite par un peu d’empressement à mener des opérations en Irak qui, par ailleurs, bénéficiait d’une médecine relativement développée et du déversement de gros moyens financiers.

En Afghanistan, nous nous sommes retirés après des menaces ciblées, estimant avoir été victimes de la suspicion alimentée, justement, par l’abus de la rhétorique humanitaire utilisée par l’OTAN.

Au cours de la dernière décennie, MSF s’est trouvée en première ligne sur deux événements bien différents qui ont, chacun dans leur registre, souligné sa singularité : le Darfour – où elle a mis en doute la réalité du génocide – et le Tsunami – où elle a appelé à un arrêt des dons.

Dans le cas du Tsunami, il n’y avait pas d’intention polémique mais plutôt l’inquiétude de nos administrateurs de se retrouver en fin d’année avec des sommes énormes non dépensées. Cela a déclenché une controverse car cela soulignait l’écart entre les promesses faites par les organisations humanitaires et ce qu’elles pouvaient réaliser d’utile sur le terrain.

Au Darfour, ce qui s’est passé rejoint la question de la neutralité. On est passé d’une sous-médiatisation totale de la crise à une hypermédiatisation utilisant le paradigme du génocide pour décrire ce qui s’y passait. Il y avait clairement une campagne de lobbies interventionnistes néo-conservateurs qui avaient intérêt à construire cette image de génocide au Darfour accréditant, à leurs yeux, l’idée d’une continuité arabes-islamistes-totalitaristes-génocidaires.

Cette déformation propagandiste nous concernait dans la mesure où elle était construite à partir, notamment, de chiffres que nous avions mis en circulation sur la mortalité du conflit. La controverse opposait donc ces lobbies interventionnistes qui parlaient de génocide à un gouvernement soudanais niant les massacres et a fortiori sa responsabilité.

La production d’enquête de mortalité rétrospective de MSF entendait à l’époque apporter un point de vue informé et indépendant qui, à la fois, permettait d’attester l’ampleur des massacres perpétrés par le gouvernement soudanais mais pas un programme d’intention génocidaire au Soudan et de recentrer le débat sur l’urgence qui, pour MSF, était à ce moment l’acheminement de vivres et non de troupes.

Dans les deux cas, on a pu percevoir MSF comme une organisation évitant de céder à l’hystérie ou au courant dominant. C’est le résultat d’une maturation ?

Oui. Il y a clairement chez MSF la valorisation de la réflexion critique cette méfiance à l’égard de la « bonté » dominante dans le milieu humanitaire et cette prudence au sens aristotélicien du terme. Et il est vrai qu’il y a aussi toujours chez nous le plaisir narcissique de prendre toujours à contrepied le discours dominant et à bousculer les institutions bien-pensantes. Ce serait mentir de nier cette part de plaisir à mettre les pieds dans le plat.

Au-delà des discussions sur l’instrumentalisation ou sur la justesse de telle ou telle position, vous interrogez-vous sur la validité même du concept humanitaire, sur la légitimité de son ambition ? Le petit Robert le définit de façon lapidaire : « qui vise à faire le bien ».

Nous en parlons beaucoup. L’opinion est tranchée dans un certain sens : nous avons renoncé a dire ce qui est humanitaire et ce qui ne l’est pas pour préférer une autre définition.

Tout projet politique génère des exclus. On dit de façon plus triviale qu’on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs. Les pouvoirs politiques doivent toujours arbitrer entre des intérêts et font des perdants. Dans les guerres, les perdants sont souvent des non-combattants. Nous revendiquons notre rôle d’être du côté des œufs, des vies sacrifiées au profit d’un ordre réputé plus juste, ce qui donne à l’action humanitaire un horizon d’action infini.

Voir aussi:

Les trente ans des « french doctors »

MSF, une vie de révoltes

Jean-Francis Pécresse

Les Echos

20 Decembre 2001

Médecins sans frontières a trente ans aujourd’hui. Née de la rencontre entre une poignée de médecins héros du Biafra et une équipe de journalistes visionnaires, la plus renommée des associations humanitaires a été de toutes les crises internationales du monde contemporain. Lauréate du prix Nobel de la paix en 1999, en rupture avec son père spirituel, Bernard Kouchner, elle se bat aujourd’hui pour sauver l’humanitaire de la mainmise des Etats.

A la sortie de la première réunion, je leur ai dit : « Vous aurez le Nobel. » Ils n’ont rien compris. » C’est Bernard Kouchner qui l’affirme, en visionnaire incompris. Faut-il le croire ? Peu importe, en vérité. Le personnage a su incarner, irrésistiblement, les débuts de Médecins sans frontières (MSF), lui avec qui les« french doctors » rompront dix ans plus tard. Un prix Nobel de la paix, en 1999, trois ex-présidents devenus ministres, une immense popularité et une gestion saluée pour sa rigueur : MSF est une organisation humanitaire hors normes. Ces médecins de l’urgence ont été de toutes les grandes crises internationales depuis trente ans. La création de MSF, en 1971, sa scission, en 1979, ont forgé sa farouche indépendance d’aujourd’hui.

Les héroïques

Comme au début de toute grande aventure humaine, il y a la date de naissance et la genèse. Pour les greffiers de l’humanitaire, l’association Médecins sans frontières a vu le jour le 20 décembre 1971. Mais MSF est venue au monde au terme de ce que Xavier Emmanuelli, qui en fut le président au tournant des années 1970, appelle « une longue préhistoire ». Au commencement est le Biafra. Un obscur conflit ethnique d’Afrique occidentale devenu l’événement fondateur de l’humanitaire moderne par la seule révolte d’une poignée de jeunes médecins pétris d’illusions politiques, engagés volontaires dans l’armée des idéaux d’une génération. « Nous étions médecins et nous avions vingt ans », entonne Bernard Kouchner en pasticheur d’Aznavour. Kouchner, dont le destin reste indissoluble de l’épopée biafraise.

Un soir de la fin d’août 1968, jeune gastro-entérologue à l’hôpital Cochin et militant marxiste, il dîne chez son ami Marek Halter en compagnie de Jacques Derogy, journaliste des grandes heures de « L’Express ». La conversation glisse sur la situation au Biafra, province du Nigeria, où, depuis un an, un soulèvement de minorités chrétiennes est réprimé par l’armée gouvernementale. De cette guérilla aux accents nationalistes, de faibles échos, épisodiques, parviennent à des opinions occidentales indifférentes. Rien, en tout cas, qui puisse empêcher les grandes nations de s’y livrer à un discret jeu d’influences. Les Etats-Unis et la Grande-Bretagne du côté nigérian, la Chine côté biafrais. Et la France ?

« Nous hurlions de rage »

Trente ans plus tard, certains la soupçonnent d’avoir secrètement financé l’envoi de médecins de la Croix-Rouge auprès de la guérilla. Il y a cet indice, en effet, relevé par l’ancien journaliste Raymond Borel, cofondateur de Médecins sans frontières : « C’est l’une des rares fois où la Croix-Rouge française a payé, alors qu’habituellement ça revenait à la Croix-Rouge internationale ». D’ailleurs, à Noël 1968, le général de Gaulle n’aura-t-il pas cette interrogation, faussement détachée : « Et la liberté pour le vaillant peuple biafrais ? ».

Que de Gaulle ait pu tirer les ficelles au début n’enlève rien aux mérites des premiers baroudeurs de l’humanitaire. « Pendant le dîner chez Halter, raconte Bernard Kouchner, Derogy m’apprend que la Croix-Rouge cherche des médecins pour partir au Biafra. Le lendemain matin, je téléphone. » Au bout du fil, un certain Max Récamier. Le 4 septembre, Kouchner et Récamier s’envolent à bord d’un avion de la Crossair avec quatre autres médecins. Destination le golfe de Guinée. Avant de partir, tous ont signé l’engagement de la Croix-Rouge, qui impose à ses volontaires de ne pas témoigner. Là-bas, ces pionniers de la médecine d’urgence découvrent les atrocités d’un blocus alimentaire silencieux. « Avec les moyens du bord, rapporte Kouchner, nous parvenions à remettre sur pied des enfants dénutris et ils nous revenaient, quelques semaines plus tard, affamés. A la longue, ils mouraient. Par milliers. Les jeunes médecins que nous étions hurlaient de rage. »

Dans les consciences de ces toubibs livrés à eux-mêmes, germe le devoir de dénonciation, embryon du droit d’ingérence. Les ingrédients de la révolte sont là, manque l’étincelle. Elle se produit une nuit de novembre 1969, lorsque les sbires d’un général nigérian, le « Scorpion noir », massacrent l’équipe de médecins yougoslaves en poste dans l’hôpital voisin. Kouchner, qui a veillé du soir au matin revolver à la ceinture, décide de rompre le serment de la Croix-Rouge : « Nous ne pouvions plus accepter d’avoir été dociles. » Rentré à Paris, il parle au « Nouvel Observateur ». L’interview sort le 19 janvier 1970 sous le titre « De retour du Biafra, un médecin accuse ». L’héroïsme humanitaire éclate à la face du monde.

Paris, printemps 1971. Récamier et Kouchner frappent à la porte de Raymond Borel, qui dirige, à Clichy, un jeune journal médical, « Tonus ». L’hebdomadaire appartient au laboratoire Winthrop, mais Borel, homme de presse venu de « Détective », a obtenu une indépendance totale. Six mois plus tôt, à l’initiative d’un lecteur, un nommé Marcel Delcourt, ancien médecin militaire dépité d’avoir vu ses offres de service refusées par la Croix-Rouge, le journal a monté une petite association, le Secours médical français. Celle-ci n’effectue pas de mission mais propose aux autres organisations un vivier de bénévoles. La rencontre avec les deux « Biafrais », Borel s’en souvient « comme si c’était hier, parce que l’un avait une belle gueule [Récamier] et que l’autre était intarissable [Kouchner]. Ils m’ont dit : « Nous avons l’expérience, vous avez les moyens, travaillons ensemble. » C’est ce que nous avons fait. »

Avec une vingtaine de jeunes hospitaliers, Kouchner et Récamier animent alors un groupe sur la médecine de guerre, le Gimcu, qui se réunit un soir par semaine à l’hôpital Beaujon. Il y a là Vladan Radoman, un ancien du Biafra, Xavier Emmanuelli, copain de fac de Kouchner et militant communiste, qui allait créer le Samu en 1972. Mais, hormis une expédition en Jordanie, en septembre 1970, la petite troupe, fauchée, est en manque de faits d’armes. Preuve que les grands destins ne naissent pas toujours dans la gloire, c’est Winthrop qui apporte aux soldats de l’humanitaire le nerf de leur guerre.

Une paternité confuse

Les journalistes de« Tonus » donneront son nom à l’escadrille. Dans l’appartement de Neuilly qu’il occupait à l’époque, Borel raconte l’épisode. « Ça s’est passé ici, un soir de début décembre 1971. Je discutais, autour d’un whisky, avec Philippe Bernier, le plus talentueux de mes journalistes. Nous nous sommes dit que, pour travailler dans des pays qui étaient parfois d’anciennes colonies, nous devions retirer le mot « français ». Et c’est là que Bernier a eu cette idée géniale de « Médecins sans frontières ». Elle a tout de suite plu aux « Biafrais ». Dans la foulée, nous avons rédigé la charte de l’association. » Lorsqu’elle écrit son histoire, MSF glisse volontiers sur ce baptême païen, qui colle mal au mythe fondateur. « Le nom, c’est moi », tonne aujourd’hui encore Bernard Kouchner. Xavier Emmanuelli n’y était pas, mais corrige : « C’était bien une idée de journaliste. »

Pour Caroline Bollini, auteur d’un mémoire universitaire (« La construction de la légitimité de Médecins sans frontières dans l’espace public », Paris-X Nanterre, septembre 2001), c’est « Raymond Borel [qui] dit vrai ». La première charte de MSF ne copie-t-elle pas, presque mot pour mot, le serment du silence de la Croix-Rouge ? « On avait fait cela bêtement », se défend aujourd’hui Bernard Kouchner. Mais la plaidoirie n’est pas très convaincante. MSF est bien le produit d’une paternité confuse. Ceux de « Tonus » pensent ouvrir de nouveaux territoires aux médecins. Ceux du Biafra rêvent de bâtir une internationale de l’humanitaire capable de changer le monde.

Les bâtisseurs

Une fatalité de l’histoire veut que les révolutionnaires finissent emportés par leur progéniture. Il n’aura fallu que sept ans à la révolution humanitaire pour dévorer ses enfants. En 1978, Médecins sans frontières s’est fait une petite notoriété, à nouveau grâce à une formidable inspiration, celle d’un publicitaire. Une affiche représentant des enfants noirs et, en bas, cette phrase : « Dans notre salle d’attente, 2 milliards d’hommes. » De quoi se forger une identité, pas encore une célébrité. Nicaragua, Honduras, Kurdistan, Liban, Thaïlande : ceux que l’on n’appelle pas encore les« french doctors » ont commencé à être présents sur tous les points chauds de la planète. Mais toujours va-nu-pieds. « On avait nos petites malles et nos sacs à dos », racontera l’un d’eux, Alain Deloche. Président entre 1982 et 1994, Rony Brauman exhume un portrait jauni : « MSF, en 1978, c’est cinq à six médecins et 1 million de membres. »

Le mouvement est lancé, l’opinion adhère doucement, mais tarde l’efficacité qui construira le succès. L’association aurait pu continuer longtemps ainsi, à courir après son destin. Une fois encore, c’est Kouchner qui en brusque la trajectoire. Intrigante relation que la leur. Qu’on le veuille ou non, le personnage aimante toute l’enfance de Médecins sans frontières. Il ne l’a pourtant présidée qu’un an, et tardivement, en 1976. Mais, avec son culot, l’incroyable énergie qu’il déploie, ses manières de bateleur d’estrade, il en impose. Rien ne l’arrête. A la troisième AG, il boxe Philippe Bernier. « C’était un chef charismatique », reconnaît Brauman. Et « il avait l’aura du Biafra », ajoute Xavier Emmanuelli.

Les soixante-huitards entrent en scène

Kouchner a l’autorité, mais pas le pouvoir. Aussi, ni lui, ni Récamier n’ont les moyens de contrer la nouvelle génération qui, dans la seconde moitié des années 1970, monte à l’assaut de MSF. Fils de médecin juif, bercé aux chants de la Résistance, Bernard Kouchner a fêté ses quinze ans le 1er novembre 1954, jour où éclate la guerre d’Algérie. Il en a vingt-huit en 1968 et, nourri d’anti-impérialisme, milite chez les « Italiens », mouvement exclu quatre ans plus tôt, pour dérive libérale, de l’Union des étudiants communistes. Quoi qu’il en dise à présent, il grimpe bel et bien sur les barricades. Mais, c’est exact, son univers idéologique n’est pas celui, lyrique, des étudiants bourgeois de Mai 68. Qu’on ne se trompe pas sur son apprentissage politique : « Je n’avais, dit-il, aucune illusion sur la révolution. » Quant à Jacques Bérès, autre fondateur, autre « Biafrais », il appartenait depuis des années au groupuscule d’extrême gauche Socialisme ou Barbarie. « Si ces hommes ont fait Mai 68, ils n’ont pas été faits par Mai 68 », résume l’universitaire Caroline Bollini. Chrétien, Max Récamier est, lui, un tiers-mondiste de droite.

MSF n’est pas un enfant de la génération 68. Les vrais soixante-huitards la feront passer à l’âge adulte. C’est Claude Malhuret, ancien de l’Unef, entré à MSF en 1974. C’est Rony Brauman, ex-Gauche prolétarienne, admis début 1978. C’est aussi Francis Charhon, formé au PSU, engagé en 1977. Entre les fondateurs de MSF et ces nouveaux venus, il n’y a guère qu’une demi-génération d’écart, mais elle pèse lourd. « A l’époque, je ne connaissais pas Kouchner. Au moment du Biafra, j’étais en cinquième année de médecine », témoigne Alain Dubos, ancien vice-président de l’association, alors en Thaïlande.

En 1978, année d’espoirs et de désespoirs, Begin et Sadate signent les accords de Camp David, un Polonais est élu Pape et des milliers de boat people fuient en mer de Chine le régime khmer. « A nouveau, raconte Raymond Borel, je vois arriver dans mon bureau Bernard, seul, qui me dit : « J’ai une idée extraordinaire. Nous pourrions faire un grand coup si on affrétait un bateau pour le Vietnam. » Sur le moment, nous sommes quelques-uns à nous laisser tenter. Même Malhuret. Et puis, nous réfléchissons aux risques, aux responsabilités, et le bureau de MSF décide de refuser le projet. »

Le bateau de la discorde

Furieux, Kouchner essaie de rallier l’opinion publique et commence à mobiliser les intellectuels. Dix ans après Marek Halter, c’est André Glucksman qui est, cette fois, au rendez-vous. Novembre 1978 : le philosophe obtient de réconcilier publiquement Raymond Aron et Jean-Paul Sartre, promus parrains de « L’Ile de Lumière », navire en partance pour le Vietnam. Trente ans d’affrontements intellectuels enterrés au nom d’une morale de l’intervention qui se joue des frontières et des idéologies. Kouchner croit tenir sa victoire. Erreur. Le 23 novembre, Xavier Emmanuelli, l’ami de toujours, publie dans « Le Quotidien du médecin » un article mal troussé mais au titre effilé comme une dague : « Un bateau pour Saint-Germain-des-Prés ». Explication de l’auteur : « Je pensais que nous devions être des techniciens de la médecine d’urgence et que cela ne servait à rien de faire du tapage si nous ne pouvions pas soigner les gens. »

Le pamphlet devient le cri de ralliement de ceux qui veulent en finir avec l’encombrant Kouchner. Ce n’est plus qu’une question de mois. A l’assemblée générale de mai 1979, dans un hôtel de l’avenue de Suffren, le père spirituel de MSF est sévèrement désavoué. Théâtral, il quitte la salle sur ces mots : « Née en 1971 à l’initiative de Max Récamier et de moi-même, Médecins sans frontières est morte pour moi, tuée en plein succès. » Plusieurs de ses partisans fondent en larmes « dans une ambiance de putsch », se souvient Annick Hamel, ancienne infirmière restée permanente de l’association. Entre les deux camps, il y a, d’abord, ce qu’Alain Dubos appelle « une guerre tribale ». Une classique lutte pour le pouvoir, d’hommes à hommes, avec ses jalousies, dans laquelle « L’Ile de Lumière » n’aura été qu’un prétexte. Il y a aussi une crise de croissance de l’action humanitaire. « Je pensais que nous devions rester des amateurs, prendre l’opinion à témoin, refuser le conformisme », explique Bernard Kouchner. « Son idée, ajoute son ex-adversaire Rony Brauman, c’était de sonner le tocsin pour faire venir les grandes institutions. Il avait une idée romantique de MSF. »

Kouchner parti créer Médecins du Monde, Malhuret, président de Médecins sans frontières, peut imposer sa vision, celle d’une grosse machine, recentrée sur la médecine, professionnelle, efficace, indépendante. C’est aussi l’époque qui veut cela. « Entre 1978 et 1982, argumente Brauman, le nombre de réfugiés est passé de 3 à 11 millions. Il nous fallait une logistique nous permettant d’intervenir en même temps en Angola, au Salvador, en Ethiopie et au Mozambique. » Le talent de Malhuret sera de structurer MSF et, mieux encore, de lui donner ses habits théoriques. Les « french doctors » peuvent entrer en scène.

Les indomptables

« Changer le monde ? » Yourgos Kapranis écarquille les yeux et réprime un sourire. Oui, bien sûr, quand il était jeune, il a cru, lui aussi, qu’il allait changer le monde. Mais plus maintenant, il n’est « pas aussi idéaliste ». Il est volontaire à Médecins sans frontières, professionnel de la médecine d’urgence.

Paris, début décembre 2001. Responsable d’un camp de réfugiés birmans en Thaïlande, Yourgos Kapranis, un Grec de trente-deux ans, est de passage au siège parisien de MSF pour la réunion annuelle des chefs de mission. L’un des principaux événements qui jalonnent, désormais, la vie très rodée de l’association humanitaire. Malgré leur allure toujours débraillée, les médecins sans frontières ne sont plus la bande de copains qu’ils étaient à l’arrivée de Claude Malhuret. Finie l’improvisation. Sur le terrain, les volontaires ont leurs guides pratiques, cliniques et thérapeutiques. Nourris d’une expérience inégalable, ceux-ci sont devenus, par exemple, des références en infectiologie tropicale, discipline abandonnée par les chercheurs. Pour les imprévus, une cellule d’appui médicale et logistique installée dans les locaux de la rue Saint-Sabin, près de la Bastille, est en permanence à disposition du millier d’expatriés. Ne rien laisser au hasard.

« Partir à l’aventure sac au dos, c’est romanesque, mais ce n’est pas de l’humanitaire », insiste Yourgos Kapranis. Les « french doctors », cette invention de journalistes étrangers aux débuts de la première guerre d’Afghanistan, ne veulent pas entretenir une légende mais une réputation. « Nous vivons dans le culte de la qualité, explique Jean-Hervé Bradol, l’actuel président de l’organisation. C’est notre efficacité, elle seule, qui nous donne le droit de nous exprimer sur la situation dans les pays où nous intervenons. » Vingt ans après, la leçon de « L’Ile de Lumière » continue d’imprégner les esprits et les gestes de Médecins sans frontières. Longtemps, par exemple, l’association s’est interdite de parole sur la Tchétchénie, après s’en être retirée.

Le dogme d’un humanitaire apolitique

On ne comprend pas MSF, ni ce qui la sépare de Bernard Kouchner, ou même de la Croix-Rouge, si l’on ne saisit pas ce dogme d’un humanitaire apolitique, tirant sa légitimité de ses interventions médicales, récusant toute collusion avec les institutions. Elle qui s’enorgueillit, dans les zones de conflit, de ne pas installer ses bureaux sur les bases militaires, « comme une bonne partie des ONG », s’est ouverte seule la route de Mazar-i-Sharif. Depuis le début des années 1990, le grand défi de Médecins sans frontières est de ne pas se laisser dompter. Ni par les armées ni par les politiques. Attirés par l’odeur du succès, rôdent en effet ceux que Xavier Emmanuelli appelle « les prédateurs de l’action humanitaire », ces Etats qui, pour soigner leur communication de guerre, larguent des colis de vivres aux populations bombardées. Hier au Kurdistan, au Sud Soudan et au Kosovo, aujourd’hui en Afghanistan. Depuis l’effondrement des régimes communistes, l’humanitaire est devenue la cause des démocraties.

Mais quand Kouchner se félicite de voir ainsi le droit international « bouleversé », les héritiers rebelles du Biafra se dressent en irréductibles d’un humanitaire indépendant. Les ressources de l’association _ saluée par la Cour des comptes pour sa gestion _ qui s’élevaient à 85 millions d’euros (556 millions de francs) l’an passé, ne proviennent-elles pas à 92 % de financements privés ? Les tentations ont été grandes, pourtant, et jusque dans le saint des saints. Embarrassant Claude Malhuret, entré en 1986 dans le gouvernement Chirac et devenu maire de Vichy. Excommunié Jean-Christophe Rufin, lauréat du dernier prix Goncourt, passé auparavant chez François Léotard. Comment aurait-il pu en être autrement, d’ailleurs, quand c’est toute une génération qui, avec la dénonciation de l’emprise khmer sur les camps de réfugiés en 1979, a ouvert les yeux sur les totalitarismes de gauche ? « MSF a été un parcours initiatique », dit Xavier Emmanuelli, qui fut ministre d’Alain Juppé. Reste, immuable, la vocation humanitaire, comme un trait d’union entre 1971 et 2001.

Voir également:

Médecins en guerre : du témoignage au « tapage médiatique » (1968-1970)

Yves Lavoinne

Professeur à l’université Robert Schuman de Strasbourg, Centre universitaire européen du journalisme.

Cairn.info

Dans la mémoire collective, le Biafra évoque un éphémère État, en guerre contre la Fédération du Nigeria dont il s’était séparé le 30 mai 1967, et la famine qui en résulta. L’événement marque une césure dans l’histoire des organisations humanitaires, où on distingue une « nouvelle génération (…), celle d’après le Biafra »[1] ; césure liée aussi à une forte médiatisation : « Le drame vécu par les populations civiles fait l’objet d’une large couverture dans les médias internationaux, ce qui contribue à une mobilisation des opinions publiques et à des actions d’intervention humanitaire qui inaugurent un nouveau type d’approche »[2]

2 Pour y avoir été médecin de la Croix-Rouge, Bernard Kouchner s’est, à « L’heure de vérité » en juin 1991, déclaré « né au Biafra »[3]

s La vulgate journalistique utilise volontiers la métaphore baptismale pour dire le caractère fondateur pour lui de cette expérience. « Le Biafra, c’est l’acte de baptême humanitaire de Bernard Kouchner » [4] Ou encore, sur un registre plus militaire, le Biafra est présenté comme le « baptême du feu de l’humanitaire »[5]

3 Par-delà les versions hagiographiques ou polémiques de la genèse de l’humanitaire moderne, la relecture de la presse et du Monde en particulier, où Bernard Kouchner témoigna alors, permet d’en restituer les étapes publiques et les modalités. Le basculement vers un traitement compassionnel des conflits s’accompagne d’une évolution des rôles des médecins sur la scène journalistique.

Vers la mobilisation de l’opinion

4 Jusque fin juin 1968, la guerre du Biafra reste lointaine, bien que l’hypothèse de sa brièveté s’estompe après la dernière rodomontade du gouvernement fédéral qui voulait la « terminer en trois mois »[6]  Les échos des opérations militaires proviennent de dépêches d’agence. Le Monde s’intéresse plus aux missions diplomatiques et aux tentatives de négociation. L’aspect humanitaire est quasi absent. C’est dans une dépêche AFP, titrée « Le gouvernement de Lagos fait état de victoires sur la rive orientale du Niger » (19 janvier), que le lecteur découvre une situation alimentaire et sanitaire, « dramatique » et « tragique », adjectifs peu habituels dans le lexique des agenciers : « Les risques de maladie et la disette de protéines prennent un caractère dramatique pour les 12 millions d’habitants du Biafra, soumis depuis sept mois au blocus fédéral. (…), la pénurie de médicaments et la désorganisation des services sanitaires sont particulièrement sensibles et ont pris des proportions tragiques pour cette population qui compte deux millions d’enfants de moins de cinq ans ».

5 De façon symptomatique, cette information émane du Conseil des Églises du Nigeria. En effet, acteurs majeurs de la solidarité avec les victimes directes ou indirectes du conflit, les Églises de toutes dénominations firent appel à l’opinion internationale. Dans son premier article de l’année sur « le gouvernement séparatiste du Biafra » (31 janvier), Philippe Decraene en note le timide éveil, du fait des missionnaires, catholiques aux États-Unis, protestants en Grande-Bretagne : « (…), lente à s’émouvoir, l’opinion mondiale commence à s’interroger sur les causes de la résistance biafraise ».

6 Puis, le 23 mai, le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) lance l’opération « SOS Biafra ». « Six cent mille réfugiés meurent de faim et d’épuisement au Biafra », indique sa conférence de presse mensuelle dont Le Monde (29 mai) se fait discrètement l’écho, sans doute en raison de l’actualité nationale que l’on sait. Dès le lendemain, un officiel nigérian « reproche à la Croix-Rouge de “prendre parti” » (30 mai). Celle-ci attend la conférence de presse suivante pour confirmer son chiffre (26 juin).

7 Dans Le Monde du 30 juin, le Biafra accède, pour la première fois de l’année, à la « une ». Jacques Madaule y plaide « Pour le Biafra ». Avec une rhétorique prudentielle, l’écrivain catholique de gauche qualifie le conflit de « génocide » : « (…) il faut bien appeler les choses par leur nom (…). On a beaucoup usé et abusé de ce terme de génocide, mais je crains qu’il ne s’applique très exactement à ce qui se passe au pays des Ibos ».

8 La reprise de la thèse biafraise caractérise la manière très politique, et, de fait, très partisane, dont, en France, de nombreux acteurs vont entrer en solidarité avec le Biafra. L’appel du grand rabbin de France (8 août) lui donnera une pleine légitimité morale : « Nous qui avons été victimes du plus effroyable génocide de l’histoire, nous nous sentons solidaires de ceux qui sont menacés du même sort ».

9 Jacques Madaule donne aussi quitus à la Croix-Rouge, critiquée notamment par les autorités de Lagos, car « conformément à sa vocation, (elle) s’efforce, au milieu des pires difficultés, d’aider le peuple biafrais à ne pas mourir ».

10 Désormais la famine, résultat du blocus nigérian, tient une place régulière dans Le Monde attentif au vaste mouvement de médiatisation et de solidarité qui se développe, en Europe du Nord tout particulièrement. Dès le 1er juillet, News of the World titrait à la une en caractères d’affiche : « Pour l’amour de Dieu, envoyez-leur de l’aide et vite » (5 juillet).

11 En France, des organisations se mobilisent. Après l’appel du Grand Orient de France (9), l’UNICEF et le Secours populaire français fournissent leurs coordonnées dans un encadré « L’aide aux Biafrais » (19). Les autres pays ne sont pas en reste : États-Unis avec l’appel du président Johnson (13), Israël (25). Surtout à l’initiative des Églises luthériennes, une vague de solidarité submerge l’Europe du Nord dont Le Monde retrace la progression : conférence du Conseil Œcuménique des Églises à Upsal (17), Danemark et Islande (18, 23).

Les médecins et les chiffres

12 Les secours au Biafra sont l’enjeu et le moyen d’une concurrence entre des organisations qu’alors, on ne disait pas toutes humanitaires. En juillet 1968, les médecins jouent un rôle d’experts ; ils analysent la situation sanitaire et surtout valident les pronostics de mortalité. Dans « La tragédie des réfugiés biafrais » (24 juillet), exceptionnellement signée, David Mazarelle, AFP, un médecin biafrais redoute une catastrophe absolue ; si les secours n’arrivent pas très vite, « il n’y aura plus un enfant au Biafra dans trois mois » car, déjà, « plusieurs milliers meurent chaque jour ». Sans référence médicale, une autre dépêche AFP (7 août) avance des chiffres plus modérés : « Des centaines, sinon des milliers de réfugiés, seraient d’avance condamnés à mourir de faim et de maladie, leur état ne laissant aucun espoir de les sauver, même si des secours étaient immédiatement disponibles ».

13 Chiffrer les victimes potentielles lors des conférences de presse des organisations humanitaires pour lesquelles ils travaillent, tel est le rôle des médecins européens. Ainsi, pour Terre des hommes, un médecin néerlandais procède à une évaluation très dramatique : « 100 000 personnes au moins mourront ces deux prochains mois au Biafra. Si des secours massifs n’arrivent pas, il faut s’attendre à 500 000 ou 600 000 décès » (1er août).

14 Les médecins œuvrant pour le Comité œcuménique des Églises « estiment que le taux de mortalité (infantile) s’élèvera à 50 % et ceux parmi eux qui ont une expérience clinique africaine affirment que ce taux atteindra 80 % si les vivres ne peuvent pas être distribués à temps et en quantité suffisante » (2 août).

15 Quoique incohérente (de 600 000 enfants à 1 800 000), cette macabre comptabilité atteint son objectif. L’opinion internationale « s’émeut » et réclame l’ouverture d’un « corridor de la pitié » que d’autres appellent « de la charité », ou encore « couloir de sécurité » (7 août). Une deuxième vague d’aide se débloque alors : UNICEF, Secours catholique (5).

La télévision se mobilise

16 À la mi-août, la deuxième chaîne de télévision fait événement avec une émission spéciale Biafra qui entraîne l’une des premières déprogrammations (« Chapeau melon et bottes de cuir »). On y annonce qu’un « million de personnes vont mourir si le monde “civilisé” n’intervient pas ». Sous le titre « Un peuple en train de mourir de faim » (15 août), Jacques Siclier, chroniqueur spécialisé, en rend compte à la rubrique Biafra en convoquant le souvenir des camps de concentration : « Jamais images plus terribles n’ont été filmées depuis celles de la découverte des camps de concentration de l’Allemagne de 1945. Des corps d’enfant squelettiques ou déformés par les œdèmes, des visages où se lit l’hébétude résignée d’une agonie prochaine, des femmes décharnées demi-nues, serrant d’un geste instinctif la pauvre créature qu’elles ne peuvent plus nourrir. Un enfer ».

17 Le 21 août, à la « une », « Un génocide » souligne « le plus affreux génocide qui ait été perpétré depuis la Deuxième Guerre mondiale se poursuit. Et cette fois tout le monde le sait ».

18 Or, pour acheminer l’aide, les organisations humanitaires adoptent des attitudes divergentes face au gouvernement nigérian. Caritas reproche à la Croix-Rouge son « juridisme » (19 août). Le correspondant du Monde à Berne évoque les « luttes d’influence » dont est la cible une Croix-Rouge « critiquée pour sa prudence, que d’aucuns jugent excessive ». Dans une « Libre opinion », « De Prague au Biafra » (27 août), Jacques Madaule dénonce « l’idole sanglante de la souveraineté ». À la Croix-Rouge qui hésite à forcer le blocus nigérian, l’écrivain oppose un argument promis à un bel avenir : « le droit souverain des États ne saurait être opposable aux droits de l’homme ».

19 Au terme de ces deux mois de mobilisation de l’opinion dont Le Monde est plus témoin qu’acteur, la guerre du Biafra a contribué, en France, à réactiver dans le débat public la mémoire de l’extermination des Juifs par Hitler, la culpabilité latente du silence dont ce génocide a été entouré. Le choc de l’invasion de la Tchécoslovaquie par l’URSS s’y combine et suggère, au nom des Droits de l’homme, l’idée de limitation de la souveraineté étatique, sinon d’ingérence.

L’invention de la « loi du tapage médiatique »

20 La situation empirant, la Croix-Rouge demande « du personnel médical : médecins, chirurgiens, anesthésistes, pharmaciens et infirmiers, et également des chauffeurs de poids lourds, des mécaniciens-dépanneurs, des opérateurs et des techniciens radio-télégraphistes » (21 juillet). Début septembre, faute de candidats en nombre suffisant, elle multiplie les appels aux volontaires « sur Europe n°1 et à la télévision »[7] [7] P. Grellety Bosviel, « Bloc-notes d’un médecin au Biafra…

21 Une équipe part le 4 septembre de Genève. Fait rare, la correspondante du Monde à Genève, Isabelle Vichniac signale le nom de deux de ses membres : « Le mercredi matin, deux jeunes français, les docteurs Bernard Kouchner et Patrick Valas, ont quitté Genève à bord d’un avion affrété par le Comité international de la Croix-Rouge ».

22 Selon des témoignages ultérieurs dont les versions varient légèrement, elle aurait indirectement été à l’origine du départ de Bernard Kouchner : « Août 68 : (…). Il [B. K.] dîne chez son ami Marek Halter. (…). En plein dîner, le téléphone sonne. C’est Isabelle Vichniac, la correspondante du Monde à Genève. Elle leur apprend que la Croix-Rouge cherche des médecins pour le Biafra. Kouchner décide de partir sur le champ. Il file au siège parisien de la Croix-Rouge et signe son contrat »[8] [8] Corinne Lesnes, Franck Nouchi, Claire Tréan, « MSF : les…

23 En tout cas, son mari et elle accueillirent Bernard Kouchner avant son départ pour le Biafra : « C’est de chez eux qu’en 1968, je suis parti pour le Biafra »[9] [9] Bernard Kouchner, « Poète et militant de toutes les libertés…

24 Le 30 septembre, deux médecins du CICR sont assassinés dans leur hôpital et deux autres blessés par les forces nigérianes. Les dirigeants de la Croix-Rouge décident alors d’évacuer le personnel hospitalier. Celui-ci refuse et contacte les journalistes. Le Monde (5 octobre) indique : « Un grave mécontentement se développe parmi les personnels des organismes humanitaires au Biafra ». Le journal ne cite pas de nom. Mais Bernard Kouchner fut de ceux qui choisirent « de rester sur place quoi qu’il arrive pour protéger ce qui peut l’être par la présence de la Croix-Rouge, mais que faire des malades qui veulent fuir comme le reste de la population ? »

25 Trente ans plus tard, Bernard Kouchner reconnaît avoir contacté les journalistes : « Nous voulûmes le faire savoir afin que l’opinion publique protégeât nos blessés mieux que notre faible présence ne pouvait y parvenir. Nous inventâmes ainsi la loi du tapage médiatique à laquelle la Croix-Rouge était hostile »[10] [10] Bernard Kouchner, « Vive la vie ! », Le Monde, 11 décembre…

26 La formule de « tapage médiatique » semble ici bien forte. Mais l’épisode marque une double prise de distance avec le CICR : refus des consignes d’évacuation et première transgression du principe de discrétion.

27 Alors que l’Association des journalistes pour l’information sur le développement (AJID) venait de juger nécessaire d’accroître les efforts pour sensibiliser une opinion mondiale qui, « un moment émue, donne des signes de désintéressement » (17 novembre), Le Monde (27) titre, fait exceptionnel, sur six colonnes : « Deux médecins français témoignent, Par les docteurs Max Récamier et Bernard Kouchner ».

28 Or, par contrat avec la Croix-Rouge, tous deux s’étaient engagés à « (s)’astreindre à la plus grande discrétion et notamment à (s)’abstenir, sans autorisation préalable du CICR, de toutes communications et de tous commentaires sur (leur) mission, même après la fin de celle-ci »[11] [11] Cité in Corinne Lesnes, Franck Nouchi, Claire Tréan, «…

suite. Cette prise publique de parole confère un caractère éclatant à leur rupture avec les règles du CICR.

29 Rentrés à Paris « après (…) deux mois au Biafra », les deux médecins livrent un témoignage parfois rempli d’odeurs, de sons, d’images, de petits détails concrets qui permettent de ressentir, par exemple, l’ambiance des « formalités de douane accompagnées de thé chaud et sucré, breuvage rarissime ». La spécificité de leur travail hospitalier est évoquée avec une grande sobriété : « Chirurgie de guerre où il faut aller au plus pressé, sauver le malade d’abord, stopper les hémorragies, prévenir la gangrène qui survient en quelques jours et surtout éviter le tétanos mortel à grand renfort de sérum, car personne ici n’est vacciné ».

30 Rares sont les détails qui attestent de conditions matérielles difficiles : « Le malheureux stérilisateur à pétrole ne peut suffire malgré l’activité des infirmières et c’est souvent torse nu avec seulement une paire de gants que nous terminons ces séances nocturnes ».

31 Pour ces humanitaires, le problème crucial est de choisir ceux qui bénéficieront d’un secours, en l’occurrence les enfants à envoyer dans un hôpital du CICR au Gabon : « (…) faut-il évacuer les plus atteints, dont certains présentent des lésions irréversibles, faut-il prendre ceux qui entrent dans la maladie ? »

32 Bernard Kouchner et Max Récamier expertisent aussi le nombre des victimes : « autour de trois cent mille » enfants atteints du kwashiorkor. Pour les réfugiés, ils font preuve d’une extrême prudence : « Un million de personnes vivent dans des camps de réfugiés dont les organisations humanitaires ont la charge. Mais les villages démesurément grossis, la brousse et le bord des routes abritent plusieurs millions de personnes déplacées qui ne sont pas toujours touchées par les efforts des secouristes ».

33 Pourtant le mot « génocide » n’est pas utilisé.

34 Enfin les deux médecins explicitent le sens, politique, de leur action, la solidarité avec un peuple, et non pas la seule volonté de soulager les corps : « Nous avons tenté d’apporter une aide à un peuple qui subit avec courage et détermination les effroyables ravages de cette guerre. Nous avons essayé de porter secours aux enfants, victimes privilégiées de ce conflit, et dont l’opinion mondiale connaît la dramatique épreuve ».

35 Une certitude les anime ; la solution des problèmes humanitaires n’est pas technique mais bien politique : « La poursuite de la guerre ou l’arrêt des hostilités commande la solution médicale du kwashiorkor. Tout ce qui est fait actuellement permet aux enfants une survie. Leur avenir dépend des solutions politiques ».

36 Leur témoignage prend une valeur incitative dans Le Monde qui le fait suivre d’une brève sur « L’aide humanitaire au Biafra : tous ceux qui veulent participer à l’action humanitaire en faveur des populations biafraises peuvent s’adresser à la Croix-Rouge (…) ».

37 D’octobre à novembre, l’usage des médias par Bernard Kouchner et ses amis marque leur évolution. Contestant d’abord une consigne opérationnelle, ils restent anonymes. Ensuite, signant un témoignage, ils remettent en cause une norme déontologique de la Croix-Rouge dans une stratégie de tension qui, d’ailleurs, n’ira pas jusqu’à la rupture puisqu’ils repartiront pour elle au Biafra. Dans les deux cas, conscients des ressources spécifiques de l’opinion publique, ils entendent les utiliser au bénéfice de leurs seuls malades d’abord, du Biafra ensuite dans un engagement où l’humanitaire s’accomplit en politique.

Des médecins en lutte à Paris

38 Dans cette logique politique, Bernard Kouchner crée le Comité de lutte contre le génocide au Biafra (14 décembre), avec des techniciens, des pilotes et des médecins qui, de retour de ce pays, témoignent dans des quotidiens.

39 Dans Le Figaro (7 janvier 1969) qui préconise d’« aider au maximum les sinistrés » et surtout de « mettre fin au conflit », « un médecin français à son retour du Biafra » s’écrie : « La pitié ne suffit pas ; il faut arrêter le massacre ». Il en appelle à l’opinion mondiale : « Quand enfin le monde se sentira-t-il concerné par cet immense camp de concentration où des hommes luttent pour leur survie ? »

40 Puis il stigmatise une « pitié » qui méconnaît la « dignité » des Biafrais, qu’attestent leur « noblesse de (…) comportement » et « la grande organisation » du pays, notamment de ses hôpitaux « respectant encore strictement les règles de stérilisation, avec des infirmières biafraises souvent très compétentes et des médecins biafrais dont la technique n’a rien à envier aux hôpitaux parisiens ».

41 Cédant la place au polémiste, le médecin ironise. Soutiens des fédéraux, Anglais et Américains « croient pouvoir se dédouaner (…) en envoyant quelque argent à la Croix-Rouge Internationale ». Avec les Soviétiques, ils jugent la stratégie biafraise un « suicide collectif[12] [12] L’ancien chef de la délégation du Biafra en France critiquera…

suite ». Or, pour l’auteur, il s’agit d’un « génocide au “sens de l’histoire” », ce qui doit susciter une action multiforme : « Qu’il soit juste ou injuste, qu’il soit ou non “dans le sens de l’histoire”, un génocide se dénonce et se combat par tous les moyens ».

42 L’anonyme « jeune médecin parisien » pourrait être Bernard Kouchner car l’argumentaire est proche de celui utilisé à la fin de la guerre, en janvier 1970. Dans Le Nouvel Observateur, il dénoncera le massacre des Biafrais comme « le plus grand massacre de l’histoire moderne après celui des juifs » et s’en prendra aux puissances anglo-saxonnes comme aux Soviétiques qui « crient à la victoire de la lutte anti-impérialiste » tout en ayant « largement contribué au massacre, aux côtés des impérialistes traditionnels »[13] [13] Bernard Kouchner, « Un médecin accuse » (ITW Pierre Bénichou),…

43 Dans Le Figaro, apparaissent deux thèmes récurrents ensuite chez Bernard Kouchner, l’ancien « Italien » de l’Union des étudiants communistes : la disqualification de la « pitié » ; la rupture avec l’URSS.

44 Un mois plus tard, le Comité de lutte contre le génocide au Biafra adresse une lettre ouverte à la délégation parlementaire française et aux délégations de l’ONU et de l’OUA, qui venaient de se rendre au Nigeria (Combat, 10 février ; Le Monde, 12) ; parmi les signataires, outre Bernard Kouchner et P. Valas, le docteur Jean-François Lacronique, futur collaborateur médical du Monde. Dénonçant le blocus, « arme de guerre » pour « décimer un peuple », ces témoins de l’horreur interpellent vivement des délégations aux déplacements trop officiels : « Êtes-vous allés dans ces villages du Biafra, dans ces camps de la mort que nous avons vus pour y avoir travaillé plusieurs mois (…) ? »

45 Demandant un « cessez-le-feu sans condition », ils invitent à l’abandon des querelles sémantiques : « Si le terme “génocide” ne vous convient pas, appelez-le massacre ou trouvez-lui, Messieurs, le nom qui vous plaira, mais il est temps que cesse cette discussion académique ».

Une semaine polémique pour le Biafra

46 La « Semaine nationale de secours au Biafra » s’ouvre, le 12 mars, par un meeting à la Mutualité. Entre l’abbé Pierre et le pasteur Bonnot, Bernard Kouchner « témoigne de l’ampleur des souffrances des populations civiles biafraises » et légitime la sécession du jeune État : « Il s’est créé à la faveur de la guerre une unité du peuple biafrais »[14] [14] Philippe Decraene, « Tumulte à la mutualité ou la solitude…

47 Les 13 et 14 mars, La Croix publie le « Bloc-notes d’un médecin au Biafra », Pascal Grellety Bosviel qui y est resté jusqu’en décembre 1968. De sa description très médicale du Kwashiorkor, disparaît la note d’espoir qui concluait son évocation par Bernard Kouchner : « En l’absence de traitement, la mortalité atteint 80 à 90 %. Traitée, l’évolution est parfois spectaculaire ».

48 Le Comité international de lutte contre le génocide lance un appel au cessez-le-feu et au « règlement politique » du conflit (15 mars). Signé par des intellectuels, « une quarantaine d’ethnologues », des « médecins retour du Biafra » et des journalistes, il dénonce l’apathie d’une opinion qui se contente de la charité : « Faudra-t-il un million de victimes supplémentaires pour donner à un problème une dimension qui dépasse une “charité” insuffisante ? ».

49 Le 16, à la veille de la « Quête nationale pour le Biafra », Max Récamier, « chef de l’équipe médicale française de la Croix-Rouge internationale au Biafra », s’interroge dans Le Figaro : « Le “cessez-le-feu” viendra-t-il trop tard ? ». Le chrétien tiers-mondiste se démarque des thèses de Bernard Kouchner. Il affiche, comme le CICR, une préoccupation impartiale des victimes de deux camps et se distancie de médias à la stratégie morbide et peu efficace : « (…) le drame continue et les enfants continuent à mourir des deux côtés du front, même si l’on se lasse de l’entendre répéter presque complaisamment ».

50 Enfin, mû par l’urgence de mobiliser « l’opinion publique et internationale pour imposer un “cessez-le-feu” », sans pour autant « ralentir ou même stopper notre aide médicale et alimentaire », il disqualifie la polémique qui sourd sur les « motivations des uns ou des autres », le souci de « chercher qui a tort ou raison ».

Dante n’avait rien vu

51 Le 9 avril, à la « une » du Monde, dépassant le seul cadre biafrais, Jacques Madaule proclame : « Il n’y a pas de victimes privilégiées » et rappelle le devoir d’universalité de l’indignation et de la pitié. Contre le « malheur d’être homme », l’auteur ne trouve qu’une « panacée : l’amour dont saint Paul disait qu’il ne se réjouit pas d’injustice, mais qu’il met sa joie dans la vérité ».

52 Allusion à Dante, « Le “premier cercle” » (7 mai 1969) de Philippe Decraene relate la vie de l’hôpital d’Awo Ommama. L’un des médecins se pense projeté au début du xixe siècle : « Nous réinventons les méthodes du baron Larrey et des chirurgiens des armées napoléoniennes ».

53 Un second évoque crûment les techniques médicales mises en œuvre en l’absence de ressources modernes comme la suturation des blessures : « Nous laissons donc les blessures bourgeonner de l’intérieur, ce qui est impraticable dans la vie civile mais donne pourtant des plaies plus propres, la chair pourrissant à l’air libre ».

54 Loin de tout « idéalisme », le troisième vit « une expérience comme (il a) toujours rêvé d’en faire au moins une ».

55 Un mois plus tard, dans une lettre au Monde (5 juin), l’équipe médicale s’étonne de « cette vision “cauchemardesque” » : « Aucun détail de cette description dantesque n’est inexact, mais l’ensemble laisse une impression qui n’est pas celle que nous ressentons ».

56 Cet écart est expliqué par l’inexpérience hospitalière du journaliste : « Sans doute sommes-nous plus habitués et moins sensibles à l’odeur et à la vue du sang, des suppurations, des vomissures qui composent l’environnement habituel des hôpitaux ; ici les tropiques apportent en plus la chaleur et les mouches ».

L’enlisement

57 Malgré la Semaine d’action, les reportages, les appels, la « lassitude de l’opinion » préoccupe les responsables de l’aide, tel le professeur Jacques Freymond, vice-président du CICR (1er juin 1969).

58 Lors des longues et inabouties tractations entre les autorités fédérales et le CICR, accusé de soutenir les Biafrais, Philippe Decraene juge non-pertinent le principe de neutralité, norme du CICR, car « totalement étranger à la mentalité africaine » (17 juillet).

59 La Croix-Rouge peinant toujours à recruter, Bernard Kouchner et Max Récamier repartent au Biafra (12 octobre). À Paris, le combat continue. Le 14 octobre, le Comité de lutte contre le génocide au Biafra, l’association France-Biafra, présidée par Robert Buron, et le Comité d’action pour le Biafra de Raymond Offroy, ancien ambassadeur au Nigeria, manifestent ensemble contre l’arrêt des vols du CICR et pour la sauvegarde des populations.

60 Le mois suivant, une « dizaine » de médecins constatent la désastreuse situation alimentaire et ses effets sur les enfants : « Il y a trois mois, les populations, en particulier les enfants, souffraient de malnutrition. Aujourd’hui, ils sont victimes de dénutrition ».

61 Même en assurant tous les vols de secours (CICR, Églises), seulement « 5 % environ des besoins nutritionnels élémentaires » pourraient être satisfaits. Le nombre de morts hebdomadaires est évalué à 20 000 ou 30 000 (9 novembre).

62 Le Comité de lutte contre le génocide au Biafra fusionne avec France-Biafra en un Mouvement pour la paix au Nigéria-Biafra (11 novembre), dont la dénomination indique un rééquilibrage de la stratégie envers Lagos. Ancien ministre du général de Gaulle, son président, Robert Buron, lui assure un poids politique face au Comité de Raymond Offroy. Le 12, lors de la première conférence de presse du Mouvement, celui-ci énonce un principe fondateur de l’humanitaire moderne : « Une action humanitaire qui ne débouche pas sur une action politique débouche sur le vide ». Par ailleurs, il appelle en vain à une « désescalade réciproque dans les fournitures d’armes aux belligérants » (14 novembre).

L’épuisement et la colère du médecin

63 Mais les événements militaires se précipitent, et à la une du Monde du 13 janvier s’étale un titre sur 5 colonnes : « Après trente mois de guerre, Toute résistance organisée a cessé au Biafra, De nombreux gouvernements s’efforcent de venir en aide aux populations ».

64 Le même numéro publie un manifeste d’intellectuels, dont Bernard Kouchner, qui dénoncent un « gangstérisme aux dimensions de la planète ». L’expérience de la Seconde Guerre mondiale où « les génocides hitlériens se sont faits avec la complicité passive des Alliés » éclaire le comportement de la « Grande-Bretagne pseudo-travailliste » et de « l’URSS pseudo-socialiste » lors de la guerre du Biafra. Pour ses « silences » et ses « informations chichement mesurées », la « presse politique ou “objective” » (donc Le Monde) est, avec les partis de gauche et les syndicats, accusée d’avoir « empêché que la question biafraise soit posée en termes politiques à la conscience des masses ».

65 Le lendemain, 14, revenu à Paris depuis peu, Bernard Kouchner dit son évolution « De l’enthousiasme à l’épuisement », son indignation devant une solidarité insignifiante car aveugle à la dimension politique : « On voulait ignorer que cette résistance exprimait avant tout une volonté populaire. Les Biafrais mouraient dans l’indifférence et dans la charité ».

66 La lapidaire formule finale vise à disqualifier l’éthique du « bon Samaritain » précédemment défendue dans Le Monde par l’Église luthérienne.

67 Une double saturation d’images et d’a priori idéologiques ont contribué à la passivité face à la guerre : « (…) l’Europe avait déjà trop vu de photos d’enfants défaillants et parlait de guerre tribale, tant il est vrai que l’idée nationale semble réservée aux colonialistes. La gauche criait à la guerre du pétrole, ce qui était devenu en partie vrai, et attendait que le dernier Biafrais prononce les paroles usées de l’espoir socialiste pour lui venir en aide. Pour tout le monde, il semblait normal que des Noirs s’entre-tuent. On disséquait le mot génocide. On ne voulait pas s’apitoyer. Le peuple biafrais n’en finissait pas de mourir. On cessa bientôt de le plaindre ».

68 Tandis que de Lagos, deux médecins, Dominique Benoît et Louis Schittly, affirment qu’il n’y a aucun « génocide » ni atrocités au Biafra, les docteurs Récamier et Lhuillier, de retour à Paris, refusent de rencontrer les journalistes (29 janvier). Après le temps de la colère, vient le temps du silence.

Par-delà la pitié et la charité

69 Au cours de la guerre du Biafra, la communication change discrètement. De la logique institutionnelle des conférences de presse régulières et des communiqués (Croix-Rouge), la presse passe à une logique d’individualisation. Cessant d’être seulement des experts, alimentant la rhétorique de l’horreur quantifiée, les médecins sont interviewés et apparaissent hommes aux motivations variées. Enfin, ils accèdent aux quotidiens (Le Monde, Le Figaro, La Croix) avec des témoignages sans médiation instrumentale des journalistes. Surtout, établissant des relations avec la presse, en dehors de leurs organisations, ils rompent avec la norme de « discrétion » du CICR et découvrent le « tapage médiatique ».

70 Ainsi, au-delà du classique « intérêt humain », de l’émotif ou de l’émouvant, se dessine une formule nouvelle : la restitution de paroles d’acteurs qui ne sont plus des porte-parole, et pas seulement des témoins ; paroles d’hommes divers malgré leur commun engagement dans la Croix-Rouge. Max Récamier adhère à l’éthique de la neutralité, chère au CICR, tandis que Bernard Kouchner prône une éthique humanitaire engagée aux côtés du Biafra, combat le « génocide », posture autorisée dans Le Monde par l’intervention, quelques mois plus tôt, d’un intellectuel, Jacques Madaule ; le journal retraçant le jeu croisé des mobilisations pour ou contre cette qualification.

71 La thèse du « génocide » est un enjeu polémique, encore actuel. Reprenant les arguments déjà utilisés en 1969 par ses adversaires, Rony Brauman dénonce « l’instrumentalisation du témoignage » : « Il n’y a pas eu de génocide au Biafra. Défaits militairement, les indépendantistes biafrais ont cherché à redresser la situation en accusant le Nigeria de génocide et en trouvant, dans le mouvement humanitaire, des relais pour leur propagande. Le général Ojukwu, chef de la rébellion, disposait dans son réduit d’un “parc d’affamés” qui était à la disposition des caméras pour rapporter des images d’horreur. Il se déclarait d’ailleurs, à l’époque, prêt à voir mourir 14 millions de Biafrais pour que subsiste l’idée du Biafra »[15] [15] Rony Brauman (ITW René Backmann), « Le sacre des rebelles…

72 De la parole des médecins pendant la guerre du Biafra ressortent trois thèmes :

73 1° La découverte des limites de la neutralité politique classique, mise en œuvre de façon exemplaire par la Croix-Rouge, c’est-à-dire secourir également les deux camps en présence. Dans le cas de figure très particulier d’un conflit lié au séparatisme, cela impliquait, sous peine d’ingérence, de passer par l’ancienne capitale pour faire parvenir les secours au Biafra. Déjà, des voix s’élevaient pour contester le respect inconditionnel de la souveraineté étatique. La réussite d’une position en surplomb des États, via l’ONU, marquera la réussite de l’humanitaire « à la française ».

74 2° Le mélange indissociable de deux discours ou de deux registres, politique et humanitaire, chez ceux qui voulaient secourir les victimes biafraises, les plus nombreuses (et pour cause), de Jacques Madaule à Bernard Kouchner. Cette association fera la fortune de l’humanitaire dans ses grandes heures. Ce choix du « bon » camp permettra, à la fin des années 90, de revisiter les théories de la guerre « juste ».

75 3° Le choix entre les modalités de l’humanitaire se double d’un débat éthique : d’un côté, l’éthique du « bon Samaritain » ; de l’autre, une éthique, défendue par Bernard Kouchner, de l’engagement humanitaire, dissocié de tout critère politique a priori, des « générosités orientées », et fondé sur la reconnaissance de l’autre à secourir. La première, la charité, se veut indifférente à l’identité de celui qu’elle sauve, à son passé comme à son avenir, pour ne considérer que le présent d’une souffrance. Pour la seconde, au contraire, la charité se disqualifie du fait même de cette indifférence ; ses tenants se veulent attentifs à un groupe, à son histoire, non seulement un passé mais aussi un projet. Position qui pose une interrogation sur les critères pertinents de reconnaissance de la justesse d’une cause ; pour Bernard Kouchner, ce fut « l’unité du peuple biafrais ».

76 La guerre du Biafra fut un laboratoire de l’action humanitaire à venir, le temps d’expérimentation des formules futures de gestion de la lutte contre des effets de la guerre : des couloirs humanitaires aux boucliers humains, en passant par une problématique d’organisation souvent masquée par la médiatisation du rôle des médecins. Pourtant, inventeur de la « loi du tapage médiatique », Bernard Kouchner, comme d’autres, avait bien perçu les effets de saturation provenant de la répétition de messages et d’images, aussi émouvants fussent-ils.

Notes

[ 1] David Rieff, « L’échec de Bernard Kouchner », Le Monde, 16 décembre 1999.

[ 2] Daniel C. Bach, « Nigeria », Encyclopaedia Universalis, 2002, T. 16, p. 209.

[ 3] Pierre Georges, « Civilement vôtre », Le Monde, 26 juin 1991.

[ 4] Jean-Pierre Langellier, « Bernard Kouchner, du Biafra au Kosovo », Le Monde, 4 juillet 1999.

[ 5] Bernard Guetta, « L’ingérence, la foi du nouveau siècle ? », Le Temps, 2 novembre 1999.

[ 6] Les dates entre parenthèses sont celles des numéros du Monde.

[ 7] P. Grellety Bosviel, « Bloc-notes d’un médecin au Biafra », La Croix, 13 mars 1969.

[ 8] Corinne Lesnes, Franck Nouchi, Claire Tréan, « MSF : les défis d’une génération », Le Monde, 17 octobre 1999.

[ 9] Bernard Kouchner, « Poète et militant de toutes les libertés », Le Monde, 1er janvier 2004.

[ 10] Bernard Kouchner, « Vive la vie ! », Le Monde, 11 décembre 1999.

[ 11] Cité in Corinne Lesnes, Franck Nouchi, Claire Tréan, « MSF : les défis d’une génération », Le Monde, 17 octobre 1999.

[ 12] L’ancien chef de la délégation du Biafra en France critiquera d’ailleurs la thèse des autorités séparatistes dans « Souveraineté ou suicide collectif » (L. M., 5 juillet 1969).

[ 13] Bernard Kouchner, « Un médecin accuse » (ITW Pierre Bénichou), Le Nouvel Observateur, 19 janvier 1970.

[ 14] Philippe Decraene, « Tumulte à la mutualité ou la solitude du Biafra », Le Monde, 14 mars 1969.

[ 15] Rony Brauman (ITW René Backmann), « Le sacre des rebelles », Le Nouvel Observateur, 21 octobre 1999.

Résumé

Dans la presse, apparaissent d’abord des médecins experts analysant la situation sanitaire. Le tournant décisif se produit en novembre 1968. De retour du Biafra, Max Récamier et Bernard Kouchner témoignent, dans Le Monde, de la situation des Biafrais affamés par le blocus nigérian. Puis B. Kouchner crée le Comité de lutte contre le génocide au Biafra. Même s’il retourne sur le terrain en septembre 1969, l’aide humanitaire n’a désormais, pour lui, de sens et de portée réelle que si elle s’accompagne d’une lutte politique.

What is the role of the humanitarian worker in conflict zones? The first to appear during the televised humanitarian disaster is the medical expert offering his or her professional opinion on the situation. Returning in November 1968 from Biafra, Max Récamier and Bernard Kouchner published an article in Le Monde on the Biafra population, left to starve by a Nigerian blockade. Humanitarian aid, they argued, had been deprived of real meaning and impact and would remain so unless bolstered by a matching political strategy. Acting on his own analysis, B. Kouchner formed the Action Committee against the Biafran Genocide and returned to the field in September 1969.

Relations internationales | 95-108

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Voir enfin:

Quand la Françafique foccartienne intervenait au Biafra (1967-70) extraits du livre.

Mariama

4 juillet 2003

Mis à jour le 6 avril 2005

Dès le début du conflit un avion de bombardement B26 a « été fourni par l’armée française » et « illégalement acheminé à Enugu, capitale du Biafra, par un équipage français » (communiqué de l’ambassade des USA à Lagos, cité par Le Monde du 17/07/67).

« Selon la radio nigériane, une convention – dont les photocopies seront distribuées aux correspondants de presse étrangère – avait été signée entre un représentant biafrais, M. Francis Chuchuka Nwokedi, et deux délégués de la Banque Rothschild de Paris. Aux termes de cet accord, cette dernière recevrait les droits exclusifs d’extraction de différents minerais solides, liquides et gazeux, contre versement immédiat de 6 millions de livres ».

« Les commandos qui […], en provoquant la guerre civile, ont mis les Anglo-saxons dans le pétrin ont été entraînés et conseillés par des Européens qui ressemblent à s’y méprendre à des barbouzes français dépendant de Jacques Foccart, secrétaire général à la Communauté et à l’Elysée » (Le Canard enchaîné, 23/08/67).

Après la défaite du Biafra, Le Canard enchaîné écrira : « Au printemps 1967 [alors que le leader Biafrais Ojukwu parle de faire sécession], les services de la Communauté du cher Jacques Foccart sont à pied d’œuvre […]. Les contacts avec Ojukwu sont vite pris. Houphouët-Boigny en Côte d’Ivoire et grand féal de De Gaulle s’en occupe personnellement. Foccart a, à Abidjan, un de ses hommes de confiance, [Jean] Moricheau-Beaupré, lequel dispose de moyens très importants ». Il coordonnera l’ensemble des opérations d’aide française au Biafra sous le nom de « Monsieur Jean ». C’est à lui que se réfère Roger Delouette, alias Delore, un ingénieur agronome envoyé en mission en Côte d’Ivoire, chargé d’y contrôler secrètement les transports d’armes vers le Biafra au début de l’hiver 1969-70. Roger Delouette sera arrêté aux Etats-Unis le 5 avril 1971 en possession de 44 kilos d’héroïne et d’un carnet d’adresses instructif (selon L’Express du 13/12/71). [Décédé à Abidjan en novembre 1996, Jean Moricheau-Beaupré a récidivé au Libéria en soutenant la rébellion de Charles Taylor (Le Nouvel Afrique-Asie, 01/1997). Les liens entre les trafics d’armes, de drogue, et les services secrets sont un grand classique].

« Le Canard enchaîné publiera encore le fac-similé d’une lettre de M. Delaunay, alors ambassadeur de France à Libreville, adressée au lieutenant-colonel Ojukwu et lui recommandant, le 27 octobre 1967, « le colonel Fournier et ses trois collaborateurs », tous appartenant au SDECE [ancêtre de la DGSE] ».

C’est Félix Houphouët-Boigny et Jacques Foccart qui, de concert, ont convaincu, voire « contraint » (selon le chargé d’affaires du Biafra à Paris, Ralph Uwechue) le général De Gaulle de soutenir le Biafra. Arguments : le ressentiment (le Nigeria avait rompu les relations diplomatiques avec la France lors des essais nucléaires de la France au Sahara) ; l’anglophobie bien connue du général ; l’envie d’affaiblir un pays potentiellement surpuissant face à ses voisins du « pré carré », plus petits et plus faibles. Selon Philippe Decraene, la Fédération du Nigeria constituait « un pôle d’attraction dans le golfe du Bénin. A terme, cette situation pouvait être préjudiciable à l’équilibre politique de tout l’Ouest africain » (Le Monde, 01/11/68).

Selon le mercenaire Rolf Steiner (Carton rouge, Robert Laffont, 1976), les livraisons d’armes massives, après les premiers succès de l’armée fédérale, ont commencé le 13/07/68, avec l’atterrissage à Uli (Biafra) « du premier avion français chargé de munitions […] venant du Gabon ». Selon les journalistes Claude Brovelli et Jean Wolf (La guerre des rapaces, Albin Michel), « fin août 1968 […] les armes affluent de l’autre côté [biafrais]. Des dizaines d’avions déversent sans arrêt des tonnes de matériel militaire sur les deux aérodromes – deux morceaux de route droite – que les Biafrais peuvent encore utiliser. L’avance fédérale est stoppée brutalement. A Lagos, on manifeste contre la France […]. Il en viendra 1 000 tonnes [d’armes et de munitions] en deux mois ! « . C’est un véritable pont aérien depuis Libreville et Abidjan. The Guardian parle de 30 tonnes par jour. Le 8 octobre 1967, le lieutenant-colonel Ojukwu déclare au quotidien ivoirien Fraternité-Matin qu’en cette période, il y a « plus d’avions atterrissant au Biafra que sur n’importe quel aérodrome d’Afrique à l’exception de celui de Johannesburg ». Une dépêche d’Associated Press rapporte, le 16 octobre : « Chaque nuit, des pilotes mercenaires transportent de Libreville au Biafra une vingtaine de tonnes d’armes et de munitions de fabrication française et allemande. De bonne source, on précise que ces envois sont effectués via Abidjan, en Côte d’Ivoire […]. Les avions sont pilotés par des équipages français et l’entretien est aussi assuré par des Français ». Michel Honorin, de l’agence Gamma, a séjourné au Biafra en compagnie de mercenaires. Il décrit l’arrivée « de trois à six avions chaque soir au Biafra […]. Une partie des caisses, embarquées au Gabon, portent encore le drapeau tricolore et l’immatriculation du ministère français de la Guerre ou celle du contingent français en Côte d’Ivoire » (Jeune Afrique, 23/12/68). Cet afflux d’armes aux Biafrais débouche « sur la prolongation de la lutte, c’est-à-dire l’effusion de sang ».

« Durant l’été 1968, la France accentue son soutien diplomatique aux sécessionnistes biafrais. Le Président de la République intervient personnellement – alors que Nigérians et Biafrais sont en pleine négociation à Addis-Abeba. Pour l’éditorialiste du New York Times, « l’intervention du général de Gaulle a tout au moins accru l’intransigeance biafraise à la Conférence d’Addis-Abeba, faisant échouer ainsi ce qui est probablement la dernière chance de mettre un terme à un sanglant jeu militaire qui pourrait être un suicide pour les Biafrais » ».

« La propagande pro-biafraise, en réussissant à sensibiliser l’opinion publique mondiale, jouera elle aussi un rôle de tout premier plan dans la prolongation de la lutte armée. […] En ce qui concerne la France, M. Ralph Uwechue, alors délégué du Biafra à Paris, parle de « conquête de l’opinion publique » française. Cette action psychologique fut menée, de main de maître, par la société Markpress [basée à Genève]. Les « actions de presse » de cette agence de publicité entre le 2 février 1968 et le 30 juin 1969, groupées dans une « édition abrégée », comprennent, en deux volumes, quelque 500 pages de textes, articles, informations, etc. Grâce à cette propagande, les thèses biafraises tiennent le haut du pavé, tandis que la voix de Lagos restera inaudible et ses arguments inconnus. Plusieurs thèmes seront développés. D’abord, celui du génocide. Pour y couper court, le gouvernement [nigérian] acceptera, dès septembre 1968, l’envoi d’une équipe internationale d’observateurs chargée d’enquêter sur ces accusations. Personne n’attachera pourtant foi à son rapport, concluant, à l’unanimité, que « le terme de génocide est injustifié » ; et pourtant, parmi ses quatre membres, se trouvaient un général canadien, un général suédois, sans compter un colonel polonais et un général anglais. M. Gussing, représentant de M. Thant [secrétaire général de l’ONU] au Nigeria, ne sera pas cru, lui non plus, quand il affirmera n’avoir trouvé aucun cas de génocide « à l’exception peut-être de l’incident d’Ogikwi ». Deuxième argument-choc de la propagande biafraise, la famine. [Le mercenaire] Rolf Steiner met en relief l’impact […] du tapage organisé autour des enfants biafrais : « La stupide sensibilité blanche, écrit-il, ne réagissait en définitive qu’aux malheurs atteignant les jolis petits minois ». [La famine] sévit effectivement dans la zone contrôlée par les sécessionnistes. Or, le gouvernement fédéral avait proposé la création d’un couloir terrestre pour ravitailler la zone tenue par le régime biafrais. Le colonel Ojukwu avait rejeté cette solution, car « accepter des secours ayant transité à travers le territoire fédéral équivaudrait à reconnaître qu’ils sont effectivement encerclés et qu’ils ne doivent leur survie qu’à la mansuétude des fédéraux » (Fraternité-Matin du 23/07/68). La famine étant bien devenue un paramètre à contenu politique, le gouvernement fédéral se résigne donc à la création d’un pont aérien diurne. Mais cette suggestion, elle aussi, sera rejetée, car si elle avait été acceptée, il serait devenu clair que les vols nocturnes servaient au seul ravitaillement en armes et munitions. Les autorités fédérales auraient eu les coudées plus franches pour l’entraver. Et pourtant, « les garanties militaires exigées par les Biafrais [avaient] toutes été accordées » par le gouvernement fédéral (Déclaration du Premier ministre canadien Pierre-Elliott Trudeau, 27/11/69). La guerre de religion [de musulmans s’apprêtant à exterminer 14 millions de chrétiens biafrais] constitue le troisième thème de la propagande […]. Bien entendu, l’opinion publique mondiale ignore que neuf des quinze membres du Conseil exécutif fédéral de Lagos sont chrétiens. […] Le quatrième argument utilisé sera celui du refus du Nigeria d’une solution négociée […] face à Ojukwu s’en tenant strictement à la reconnaissance préalable de l’indépendance. L’héroïsme du soldat biafrais constitua le cinquième argument […]. Et pourtant ces conscrits biafrais sont « pourchassés jusque dans leurs cachettes par les sergents recruteurs une baguette à la main » et « certaines unités biafraises étaient chargées de découvrir et d’exécuter immédiatement les hommes qui tentaient de se soustraire au service dans les forces armées » (AFP, 15/07/69 et 16/01/70). […] Même les mercenaires sont pleinement réhabilités et retrouvent une virginité toute neuve. […] Images d’Epinal également en ce qui concerne les pilotes de la « Croix-Rouge française ». Le plus prestigieux d’entre eux, le commandant Roger Morançay, est basé à Libreville, au Gabon. […] Bernard Ullmann, envoyé spécial de l’AFP à Libreville, câblera le 21 janvier 1970 à son agence qu’un chef de bord touchait en plus de son salaire de 3 000 dollars par mois […], plus de 750 dollars pour chaque atterrissage en territoire ibo. Selon tous les observateurs, durant cette période, la plupart des pilotes faisaient deux allers-retours par soirée. Pour des raisons humanitaires. […] Une grande campagne de collecte de fonds est lancée avec l’appui de l’O.R.T.F. et du gouvernement français. « Pour galvaniser la générosité des Français en faveur du Biafra, un commentateur a touché 30 000 francs » (L’Express, 17/04/72) ».

Pour diversifier les sources d’approvisionnement et intensifier les livraisons, les deux piliers africains du soutien au Biafra, les présidents gabonais et ivoirien Bongo et Houphouët-Boigny, organisent « une coopération secrète avec la France, l’Afrique du Sud, le Portugal [encore en pleine guerre coloniale] et la Rhodésie, pour l’envoi de matériel de guerre au Biafra » (Le Nouvel Observateur, 19/01/70). Le commandant Bachman, officier suisse, déclare tranquillement à la Feuille d’Avis de Lausanne « être parti pour le Biafra sous le pavillon de la Croix-Rouge » et y avoir livré des armes. Le pilote suédois Carl-Gustav von Rosen, qui mène des attaques aériennes pour le compte des sécessionnistes, indique au Monde (29/05/69) qu’il dispose de cinq avions Saab « équipés pour le combat, sur une base aérienne militaire proche de Paris ».

« Les avions qui transportent des armes […] atterrissent de nuit sur l’aérodrome d’Uli plus ou moins sous la protection des avions d’aide humanitaire » (AFP, 13/07/69). [Les richesses du Zaïre étant aussi grandes que celles du Nigeria, on imagine sans peine que les roués de la Realpolitik françafricaine abuseront à nouveau des ficelles de la propagande et des camouflages humanitaires. A propos de la création d’un « Bureau d’action psychologique » rattaché à la Direction du renseignement militaire (DRM), un officier français confiait au Canard enchaîné (22/01/1997) : « C’est le retour […] des coups tordus, de la désinformation, de la manipulation comme du temps de la guerre d’Algérie »].

SUPPLEMENT A « BILLETS D’AFRIQUE » N° 43 – SURVIE, 57 AVENUE DU MAINE, 75014-PARIS – TEL. : 01 43 27 03 25 ; FAX : 01 43 20 55 58 – IMPRIME PAR NOS SOINS – DIRECTEUR DE LA PUBLICATION : FRANÇOIS-XAVIER VERSCHAVE – COMMISSION PARITAIRE N° 76019 – DEPOT LEGAL : FEVRIER 1997 – ISSN 1155-1666

Voir par ailleurs:

Les héros ont des états d’âme

Luc Ferry

Le Point

22/04/1995

Etrange retour des choses : il y a peu encore, le projet d’intégrer le souci humanitaire à la politique pouvait passer pour une belle utopie. La création d’un ministère, puis la codification par l’Onu d’un « droit d’ingérence » semblaient couronner les efforts de ceux qui, au sein même des organisations non gouvernementales (ONG), avaient depuis longtemps mené la lutte contre « le malheur des autres ». Mario Bettati, le brillant juriste qui fut au côté de Bernard Kouchner l’un des pères fondateurs de ce nouveau droit, le soulignait avec une légitime satisfaction : le nombre des ONG à vocation caritative a été multiplié par cent depuis 1970, signe d’un formidable succès, voire d’un espoir nouveau après l’effondrement des derniers « grands desseins ».

Malgré le travail accompli, les milliards investis et les vies sauvées, le sentiment qui prévaut aujourd’hui est souvent négatif. Tout cela n’aurait servi à rien, ne serait que poudre aux yeux, agitation fébrile et médiatique destinée à dissimuler la passivité de nos Etats du Nord devant les guerres de l’Est ou du Sud. Saddam Hussein est toujours là, Milosevic aussi. Le génocide du Rwanda a eu lieu en direct, presque sous nos yeux et tout laisse penser qu’il va se poursuivre au Burundi. Le conflit bosniaque n’est pas réglé, les combats fratricides reprennent de plus belle en Somalie, après un départ sans gloire des armées de l’Onu. Lassés par des interventions étatiques qui discréditent parfois leur action, des militants de la première heure en viennent à dénoncer « les prédateurs de l’action humanitaire » (Xavier Emmanuelli), voire le « crime » (Rony Brauman) ou le « piège » (Jean-Christophe Ruffin), de cet « humanitaire impossible » (Alain Destexhe).

Tous membres de Médecins sans frontières (MSF), ils s’en prennent à la confiscation de la charité par des Etats plus soucieux de redorer leur blason terni que d’agir efficacement. Tous ils contestent la figure emblématique de Bernard Kouchner : le père fondateur et l’ami de jadis n’a-t-il pas trahi sa propre cause, dévoyée dans la politique et la médiatisation ? Leur diagnostic converge : l’humanitaire n’est pas une politique et c’est illusion, voire mystification, que de laisser croire qu’il pourrait en tenir lieu.

Que des intellectuels, voire des politiques, leur emboîtent aujourd’hui le pas, on le comprend sans peine : les actions caritatives hautement médiatisées sont devenues le symptôme le plus visible d’une « société du spectacle » dont beaucoup dénoncent les travers. Elles fournissent donc, à droite comme à gauche, une cible privilégiée, presque un passage obligé pour les contempteurs du monde « politico-médiatique ». On reproche même à certains hommes d’Eglise d’être plus cathodiques que catholiques. Mais que les piques les plus acerbes proviennent des humanitaires eux-mêmes, voilà qui est plus étrange au premier abord : ne sont-ils pas en train de couper la branche sur laquelle ils sont juchés ? Lisons, à titre d’exemple, la première page d’un récent livre d’Alain Destexhe (« L’humanitaire impossible », Armand Colin), le secrétaire général de MSF international : « Jamais le mot « humanitarisme » n’avait autant fait la Une des journaux. Jamais il n’a été autant célébré, encensé, porté au pinacle. Militaires, politiciens, industriels, artistes et intellectuels se précipitent à son chevet dans une débauche de bonnes intentions médiatiquement affichées. L’engouement est général… L’Onu en fait une de ses principales préoccupations de l’après-guerre froide. Plus près de nous, des « reality shows  » mettent en scène la solidarité de voisinage et le courage des anonymes. Le public n’a jamais été aussi généreux ni les associations caritatives aussi prospères : ce secteur échappe, pour le moment, à la crise ambiante ! Le monde, dans une surenchère permanente de charité, ne sait plus où donner de la tête, du coeur et du porte-monnaie. »

Singulier courroux, qui stigmatise les élans dont il se nourrit. Etrange emportement, qui s’en prend à la générosité d’un public qu’il sollicite. N’avons-nous pas connu, même dans l’Histoire récente, des passions plus funestes ? Que Destexhe se rassure : encore un effort et l’engouement qu’il dénonce aura fait long feu. Les donateurs modestes en auront un jour assez de voir leur geste dénigré, réduit à un souci, somme toute minable, de s’acheter une bonne conscience à peu de frais. Mais aussi incongru ou maladroit qu’il puisse paraître, l’assaut ne saurait être balayé d’un revers de main. Il a le mérite, c’est le moins qu’on puisse dire, d’éviter la démagogie. Il ne provient pas d’un intellectuel en chambre, mais d’un médecin qui a participé à de nombreuses missions sur le terrain et qui parle au nom d’une des plus importantes organisations humanitaires. Il faut donc essayer de comprendre.

Le livre d’Olivier Weber (« French doctors », Laffont), qu’on dévore comme un bon roman, rendra ici de précieux services. Aussi étrange que cela puisse paraître, l’histoire concrète de l’action humanitaire contemporaine n’avait jamais été contée. Il est vrai qu’il fallait pour cela prendre son temps, se donner la peine d’un réel travail. C’est maintenant chose faite, avec talent qui plus est, et, me semble-t-il, objectivité. Certains ne manqueront sans doute pas de reprocher à Weber ses partis pris « kouchnériens ». Mais il a pour cela de solides arguments, qu’il donne avec clarté et conviction. Chacun, s’il le souhaite, pourra les contester, et son livre a le mérite d’ouvrir le débat avec loyauté. On y percevra, en tout cas, par quels cheminements l’humanitaire en est venu à s’associer si étroitement aux médias et à la politique, s’exposant ainsi aux critiques qui en contestent aujourd’hui jusqu’à la légitimité. Le temps est venu d’examiner ces critiques, de tenter d’en cerner la portée exacte. Le jeu en vaut bien la chandelle en cette époque où, tout compte fait, les utopies ne sont pas légion.

Les noces de l’éthique et des médias : une fausse charité ?

Si la vertu de charité ne vaut que par le désintéressement qui l’anime, comment serait-elle compatible avec le narcissisme et les bénéfices secondaires tirés de la médiatisation ? Sous diverses formes (à propos du bénévolat, par exemple), la question ne cesse de hanter les organisations caritatives. Au point que MSF, sous l’impulsion de Claude Malhuret, finira par adopter en assemblée générale (1979) une motion stipulant que « le fait d’appartenir à MSF ne peut en aucun cas servir d’élément de promotion personnelle ». A l’époque, chacun sait bien dans la salle qui est visé : Bernard Kouchner, bien sûr, et son projet de mener le « tapage médiatique » autour des boat people, ces malheureux qui fuient alors le Vietnam et traversent la mer de Chine dans des conditions réellement atroces. De cet épisode aujourd’hui « historique », Weber nous conte le récit par le menu : car c’est sur ce point (déjà) que MSF va éclater en deux factions. D’un côté, Malhuret, Emmanuelli, Brauman, Charhon ; de l’autre, Kouchner et les siens, souvent les anciens du Biafra. Au-delà des personnes (et il y en a beaucoup d’autres, bien sûr), au-delà des intrigues et des querelles de générations, ce sont, comme le dira Emmanuelli, deux « cultures » qui s’affrontent, parce qu’elles ne « mesurent pas l’importance des médias à la même aune ». Pour Kouchner, le seul moyen d’agir est d’alerter l’opinion publique : il faut dans l’urgence réunir les fonds nécessaires pour affréter un bateau, l’« Ile de lumière », qui deviendra un hôpital flottant, mais aussi un symbole. Il faut faire pression sur les gouvernants afin qu’ils accueillent les rescapés. Un prestigieux comité de soutien est réuni, où figurent artistes et intellectuels célèbres. Sartre et Aron se retrouvent à l’Elysée pour défendre le projet. Le sens de cette réconciliation est, à l’époque, hautement symbolique : ceux qui ont soutenu le Vietnam communiste se lèvent pour sauver des boat people… martyrs du régime victorieux ! Ils acceptent de côtoyer enfin des anticommunistes de toujours, ceux-là mêmes qu’on traitait de « chiens » il y a peu ! Soljenitsyne est passé par là.

Xavier Emmanuelli, lui, est hostile à cette agitation, qu’il juge avec une sévérité sans appel : il publie dans Le Quotidien du médecin un article intitulé « Un bateau pour Saint-Germain-des-Prés » où il dénonce, entre autres, ce « large cercle de mondains, marquis, mandarins, précieuses et autres faiseurs d’opinion » des petits cénacles parisiens. Mis en minorité, Kouchner ira réaliser son projet ailleurs. Avec succès : la précision est importante. Il quittera l’organisation qu’il a tant contribué à faire exister. De là naîtra Médecins du monde.

Quinze ans après, Emmanuelli persiste et signe : le fameux bateau servit surtout selon lui à « ouvrir un nouveau genre aux télévisions, à inaugurer un nouveau spectacle héroïque : la fiction-reportage à chaud. Le bateau pour le Vietnam est bien arrivé à destination : il a raconté une oeuvre grandiose et généreuse, frayé un chemin pour d’autres créations, il a promu ses armateurs. Il est bien arrivé à Saint-Germain-des-Prés ». Mais vient aussi cet aveu, qu’il faut citer mot pour mot, et qui, au final, plaide largement en faveur du choix fait par Kouchner : « Probablement, la présence du bateau pour le Vietnam, chargé de journalistes, de télévisions, d’agences de presse et de photographes en exclusivité, et de quelques médecins, put-il influencer les comportements, sauver de nombreuses vies et inciter les politiques de tous bords à se montrer sur l’écran dans une surenchère de générosité… » N’était-ce pas là, très exactement, le but recherché ?

Par où l’on voit que, dans cette première objection, les termes de la balance ne peuvent pas, sérieusement, être mis sur le même plan : d’un côté, le « péché » individuel de narcissisme ; de l’autre, la nécessité objective, concédée par les critiques eux-mêmes, d’alerter une opinion publique seule capable en démocratie de secouer l’inertie des gouvernants. Faut-il, pour éviter l’un, renoncer à l’autre et de quelle pureté se prévaloir pour jeter ainsi la première pierre ?

Ah ! le sac de riz porté par Kouchner aux enfants somaliens ! Comme il tombe bien ! Et dans quelle consternation ravie il plonge tous les vertueux qui, depuis belle lurette, avaient posé leur diagnostic : cet homme en fait trop ! Nos évêques, si prompts aujourd’hui à condamner les excès de zèle, ne s’y sont pas trompés : réunis en assemblée plénière, ils ont, eux aussi, vigoureusement dénoncé la « sécularisation » et la « médiatisation » de la charité (Le Monde du 16 avril 1994). Chacun son rôle !

Mais soyons francs : si c’était de nos enfants qu’il se fût agi, si ce sac de riz leur était destiné parce qu’ils mourraient par milliers, aurions-nous tant fait la fine bouche ? De toute évidence, le problème est ailleurs, et l’objection, pour frappante qu’elle soit, n’a guère de valeur face aux nécessités bien réelles de la « loi du tapage ». Et contrairement à une opinion reçue, cette fameuse loi ne date pas d’hier. Sans le formidable succès « médiatique » du livre d’Henri Dunant, « Un souvenir de Solferino », la Croix-Rouge n’aurait sans doute pas vu le jour. Voici ce qu’écrivait déjà, à la fin du siècle dernier, Gustave Moynier, qui fut, un demi-siècle durant, son président : « Les descriptions que donnent les journaux quotidiens placent pour ainsi dire les agonisants des champs de bataille sous les yeux du lecteur et font retentir à ses oreilles, en même temps que les chants de victoire, les gémissements des pauvres mutilés qui remplissent les ambulances. »

Mais sans doute la critique de la médiatisation dépasse-t-elle les considérations morales, pour contester, plus en profondeur, une certaine vision « sentimentale » du monde.

L’émotion contre la réflexion : une fausse philosophie ?

Comme la télévision sur laquelle il s’appuie, l’ « humanitaire médiatique » fait appel à l’émotion plus qu’à la réflexion, au coeur davantage qu’à la raison. A l’instar des reality shows tels que le Téléthon ou la Journée du sida, il serait un spectacle avant d’être une analyse, une savante mise en scène de « bons sentiments », une dose convenable d’images culpabilisantes s’avérant propres à ouvrir la voie de la compassion et du portefeuille des plus réticents. Concédons, puisqu’il le faut, la nécessité du tapage mobilisateur. Mais l’émotion ne vaut pas démonstration, et, une fois passé le choc des photos, que reste-t-il dans les têtes ? Quelle compréhension un tant soit peu sérieuse des causes réelles, culturelles, historiques ou politiques du « malheur des autres » ? L’humanitaire médiatique excite la compassion du public en désignant à sa pitié des « victimes abstraites », toutes interchangeables. La souffrance n’est-elle pas universelle ? Au nom de l’émotion, il nous ferait perdre l’intelligence du contexte géographique et historique. L’arrière-fond de cette seconde objection ne saurait échapper : il ne s’agit plus seulement de dénoncer le narcissisme ou même la superficialité des médias, mais, bien au-delà, les dangers d’un règne de l’émotion en politique. De bons intellectuels ne cessent d’y insister : le primat du sentimental sur l’intelligence serait le fait des régimes fascistes, qui réclament l’adhésion sans discussion ni réflexion à des valeurs ou à des leaders charismatiques, pour ne pas dire à des Führer. La raison et l’esprit critique, cette distanciation que ne permet pas, justement, l’image, sont leurs ennemis naturels. L’humanitaire serait-il un fascisme doux ?

La critique semble implacable. Elles passe, tout simplement, à côté de l’essentiel. Historiquement, en effet, l’idée d’assistance humanitaire s’inscrit dans l’héritage de la Déclaration des droits de l’homme. Or cette Déclaration repose, c’est même là tout son apport, sur l’idée que les hommes possèdent des droits, abstraction faite de leur enracinement dans telle ou telle communauté particulière – ethnique, nationale, religieuse, linguistique ou autre. Voilà pourquoi l’humanitaire ne considère, en effet, que des victimes « abstraites ». Mais loin qu’il s’agisse d’un effet pervers, c’est son essence et sa grandeur qui sont en jeu : en sécularisant la charité, il l’étend au-delà des solidarités traditionnelles. Fort heureusement, il ne « choisit » pas les victimes, comme le faisaient les formes anciennes de l’assistance, en raison de liens communautaires qui nous unissent à elles, et c’est pourquoi le contexte lui est, au moins dans un premier temps, indifférent. Ce qui n’interdit pas, mais sur un autre plan, d’analyser les situations, voire de condamner les coupables.

A cet égard, l’intervention en Somalie, malgré l’échec politique et militaire que tous soulignent aujourd’hui à juste titre, est exemplaire. Aucune solidarité communautaire ne nous relie aux Somaliens. Aucun intérêt économique ou stratégique ne fut vraiment décisif. C’est bel et bien sous la pression de l’opinion publique, via CNN, que l’opération a été déclenchée. On peut le regretter, mais n’est-ce pas là le lot des démocraties ? On ne voit du reste, dans l’histoire de l’action humanitaire depuis des millénaires, aucun autre exemple d’intervention qui soit exempte de toute solidarité de type traditionnel, ethnique, religieux ou autre. C’est là un phénomène qui mériterait d’être analysé plutôt que tourné en dérision – ce qui, bien entendu, n’excuse en rien les lenteurs, les erreurs monumentales, voire les fautes commises par l’armée. Il faut en tirer les leçons. Mais l’échec politique et militaire ne doit pas conduire à occulter le succès humanitaire. Il y a trente ou quarante ans encore, les Somaliens seraient sans doute morts au complet dans l’indifférence la plus totale. Plusieurs centaines de milliers furent sauvés. Et, de ce point de vue, le rôle de l’émotion n’est-il pas, tout bien pesé, indispensable ? L’exemple du Rwanda montre pourtant qu’il est insuffisant.

L’alibi de l’inaction et de la lâcheté : une fausse politique ?

On l’aura dit et répété à satiété : l’humanitaire n’est pas une politique. Il existe, d’évidence, une logique qui est celle des Etats qui ne font pas, comme chacun sait, dans les bons sentiments, mais plutôt dans la puissance et la force. La « découverte », à vrai dire, n’est pas neuve. Hobbes, au XVIIe siècle déjà, l’avait dit, et tant d’autres après lui. Mais elle génère, contre l’humanitaire en politique, suspect d’accréditer l’illusion d’une « politique morale », une série d’objections dont la présence est si fréquente dans les médias qu’on se contentera de les rappeler : en déculpabilisant les citoyens à bon compte (un petit chèque suffit), l’humanitaire les détourne de l’action réelle, qui est d’abord politique, puis diplomatique et militaire ; bien plus, il risque, en s’attaquant aux effets plutôt qu’aux causes, de prolonger les conflits et, par là même, les misères qu’ils engendrent ; une fois sur le terrain, il sert d’alibi à l’inaction des Etats, comme on l’a vu en Bosnie, où nos Casques bleus, censés séparer et protéger les populations en guerre, en devinrent des otages ; l’humanitaire d’Etat, inefficace, menace ainsi l’humanitaire privé, qu’il discrédite auprès de ceux qu’il entend secourir ; car, fausse politique, il est aussi une fausse justice et un faux droit. Non seulement l’ingérence est contraire au sacro-saint principe de la souveraineté des Etats et fait craindre à certains le retour d’un colonialisme déguisé, mais, en outre, les interventions qu’elle prétend légitimer sont arbitraires : pourquoi la Somalie ou l’Irak et pas le Tibet ou le Soudan ? N’y a-t-il pas, d’évidence, deux poids et deux mesures ?

Là encore, les choses ne sont pas si simples qu’il y paraît. Gardons-nous de confondre dans le même opprobre une sélectivité voulue, qui serait indécente, et une sélectivité imposée par la nécessité. Gardons-nous, surtout, de l’illusion selon laquelle il faudrait supprimer la « diplomatie humanitaire » pour redonner toute sa place à une diplomatie traditionnelle. Il n’est pas sûr (et c’est un euphémisme) que l’humanitaire soit concurrent du militaire. Qui croit sérieusement qu’en Bosnie, par exemple, nos Etats européens seraient davantage intervenus sans l’action humanitaire, que c’est à cause d’elle qu’ils sont restés silencieux ?

Ces objections, qu’il faudrait discuter plus longuement, ont en tout cas le mérite de mettre l’accent sur la vrai difficulté : comment concevoir, désormais, des rapports convenables entre humanitaire et politique ? Les confondre totalement, d’évidence, est impossible : les partis pris des Etats, quels qu’ils soient, risquent de mettre en péril l’action des organisations privées, et c’est pourquoi, du reste, la Croix-Rouge inventait, il y a près d’un siècle et demi, le principe de la « neutralité ». Les séparer totalement et, pour marquer symboliquement cette séparation, supprimer le ministère de l’? Ce serait à nouveau renvoyer la politique au cynisme, et la morale au seul domaine privé. Erreur funeste en des temps où, plus que jamais, les citoyens expriment la volonté de voir leurs aspirations éthiques prises en compte, c’est-à-dire représentées par l’Etat. Il faudra donc, dans l’avenir, articuler les deux sphères : car s’il est vrai que l’humanitaire n’est pas une politique, il est tout aussi exact qu’une politique démocratique ne saurait faire l’économie de l’humanitaire.

La revanche de Kouchner

François Dufay et Olivier Weber

Le Point

24/09/1999

Pleine à ras bord de boîtes de conserve, de biscuits et de pots de confiture, la caisse en carton gît sur la moquette du somptueux duplex proche du Luxembourg, entre bouddhas anciens et tableaux flamands. Il faut croire que le métier d’administrateur de l’Onu au Kosovo ne nourrit pas son homme ! Ces victuailles, Bernard Kouchner vient en effet de les acheter en hâte à l’épicerie du coin, en prévision des faméliques soirées d’automne à Pristina, où il repart demain à l’aube…

Pour l’heure, entre un saut à l’Onu à New York et des entretiens à Moscou, le « guerrier de la paix », pieds nus dans ses mocassins, goûte quelques moments de repos, dans cet appartement ouvrant sur les feuillages du jardin du Luxembourg qu’il partage avec Christine Ockrent et leur fils Alexandre (les tableaux flamands, c’est elle, les bouddhas, rapportés de missions humanitaires en Asie, c’est lui). Seule une feuille volante sur son bureau – un poème signé Ibrahim Rugova – rappelle ici le Kosovo. Mais l’esprit de Bernard Kouchner ne peut guère se détacher de ce coin d’Europe poussiéreux où la paix vacille en permanence. Entre bourreaux serbes et Albanais vindicatifs, entre le soutien américain à l’UCK et une Russie serbophile, l’administrateur de la Mission civile de l’Onu (Minuk) joue une partie à haut risque. Avec un parler-vrai qu’il sait plus payant que toutes les langues de bois, il ne cache pas son pessimisme actif. Lui qui, en trente ans de baroud, en a vu bien d’autres semble parfois aux limites du découragement devant l’énormité des haines accumulées dans cette petite province, où des gamins de 12 ans préparent des attentats à la bombe contre des grand-mères et où, dans les hôpitaux, le personnel soignant albanais laisse mourir les malades serbes. Un scandale absolu pour le « French doctor », que sa déontologie aurait obligé à soigner Hitler lui-même. « Sans lui faire de cadeau, glisse-t-il, mais en le maintenant en vie. »

Pourtant, quelle que soit la difficulté de sa tâche, Bernard Kouchner vit aussi sa nomination au Kosovo comme une consécration. A 59 ans, elle boucle la boucle d’une vie mouvementée, réconcilie ses deux tentations – humanitaire et politique -, transforme une carrière inaboutie en destin. Spectaculaire revanche ! L’ex-secrétaire d’Etat à la Santé peut désormais toiser de haut ceux qui ne l’ont pas pris au sérieux. Et sa satisfaction révèle à quel point lui, qu’on imagine blindé, a été meurtri par les critiques. Un pli amer sur son visage de condottiere, il n’a pas de soupirs assez excédés pour les « journaleux » qui tantôt le portaient au pinacle, tantôt le descendaient en flammes. Même mépris – plus déconcertant – pour ces organisations humanitaires dont il est l’un des pères, mais qui s’accrochent, selon lui, à une définition périmée de leur mission. Sans parler des politiques, qui ne l’ont jamais reconnu comme un des leurs, lui faisant payer de mille avanies sa popularité…

A l’entendre disserter sur l’histoire mondiale de l’humanitaire – d’abord il y eut la Croix-Rouge, ensuite la Convention de Genève, enfin Kouchner vint ! -, on pourrait même croire que cet homme, que ses proches décrivent comme drôle, délicieux, généreux, a « pété les plombs ». Humeurs de diva ? Non : conscience de son rôle historique, répondent ses partisans. Après tout, au Kosovo, au Timor, c’est au nom d’un concept dont il fut l’infatigable démarcheur que l’Occident intervient enfin : l’ingérence. Plus de liberté pour les dictateurs de tirer sur leur peuple, à l’abri des sacro-saintes souverainetés nationales ! Ce lundi, Kofi Annan, le secrétaire général de l’Onu, n’a pas dit autre chose à la tribune des Nations unies, en réclamant un nouveau « droit d’intervention humanitaire » dépassant les souverainetés. Bien sûr, l’avènement d’une morale universelle doit sans doute plus au mouvement propre de l’Histoire, au rétrécissement de la planète et aux images de CNN qu’à l’action de tel ou tel.

Mais qui sait si le nom de Kouchner-le-trublion, emblématique de l’aventure des French doctors, et attaché à plusieurs résolutions de l’Onu, ne figurera pas dans les manuels d’histoire, quand le gouvernement Jospin au grand complet aura sombré dans l’oubli ? « Si Bernard n’était pas tel qu’il est, toujours bien placé sur la photo, poseur si l’on veut, mais infatigable, donnant envie de penser, d’agir, de se révolter, il n’aurait sans doute pas fait avancer les choses comme il l’a fait », plaident ses partisans.

Enfant, il rêvait d’être chanteur. Il sera médecin, après quelques incursions dans le journalisme, au côté d’Emmanuel d’Astier de la Vigerie. Sur les bancs de la faculté au début des années 60, le jeune Bernard rêvasse. Enfant du siècle – celui d’Auschwitz -, il préfère les assemblées générales de l’Union des étudiants communistes (UEC) à la dissection des corps. « Bosse un peu ! » lui lance Alain Deloche, devenu entre-temps éminent cardiologue, et qui ne pense alors qu’à son agrégation.

Mais l’étudiant Kouchner continue de hanter les réunions politiques en imperméable beige. Sa chambrette du boulevard Raspail abrite à l’occasion quelque fantassin du FLN. Fils d’un médecin juif de Montreuil-sous-Bois qui fut champion de lutte gréco-romaine, il hérite naturellement d’une charge belliqueuse, chef du service d’ordre de l’UEC. Ses nervis sont chargés de garder l’antre de Simone de Beauvoir. Lui préfère courir les clubs de jazz de Saint-Germain-des-Prés avec des airs de romantique torturé qui lui valent le surnom de « Rimbaud enfant ». Il signe non sans verve dans Clarté, le journal des étudiants communistes, davantage pour encenser les ambitieux de la génération montante que le credo marxiste. Membre du clan des « Italiens », les plus ouverts des Jeunes communistes, il organise même un meeting du poète russe Evtouchenko, apôtre de la déstalinisation, à la Mutualité.

Un air de Rastignac

« Il exaspérait déjà par son côté brillant, son art d’être toujours dans les bons coups », se souvient son ami de l’UEC Felix Reyes, professeur de médecine que bien plus tard Kouchner appellera auprès de lui au ministère de la Santé. En mai 68, il erre de barricade en barricade avec des airs de Rastignac et un sentiment de tristesse, comme si ses camarades de faculté s’étaient trompés de révolution. « La vraie vie, camarades, est ailleurs ! »

Pendant que la rue parisienne s’insurge, ce carabin blondinet de 29 ans s’ennuie. En août, il dîne chez l’ami Marek Halter, dans un studio-atelier de la rue des Minimes, lorsque retentit le téléphone. « Bernard, on demande des médecins pour le Biafra. Tu veux en être ? – Quand ? – Mais tout de suite ! » Le sang de Kouchner ne fait qu’un tour. Il bondit sur l’occasion, rentre chez lui à bord de la 2 CV de Marek Halter, fonce à l’aéroport après avoir empaqueté un chapeau de brousse et une saharienne, et atterrit de nuit, à bord d’un Hercules C 130 qui semble rendre l’âme et pue la morue séchée, sur une piste clandestine de la « République du Biafra ». A défaut d’avoir lancé des pavés, le matricule 2530 de la Croix-Rouge jettera des médicaments sur un monde en perdition, celui de l’ethnie des Ibos, laissés à l’agonie. Adieu, salons parisiens ! Dans les maquis du Biafra, où les compagnons de route, tel l’ophtalmologiste Max Récamier, saluent son courage, il étouffe. Ce serment de silence imposé par la Croix-Rouge est une injure aux mourants, massacrés par l’armée du Nigeria. En chemise de Nylon bleu et short en Tergal comme un boy-scout, Kouchner soigne jusqu’à la nausée des corps ensanglantés, se tait puis relève la tête pour blâmer l’omerta. Avec Max Récamier, chrétien tiers-mondiste, et quelques amis de brousse, il dénonce à Paris dans une tonitruante conférence de presse les exactions au Biafra. Ce parjure, avoue-t-il, fut son premier délit. Soigner, certes, remâche-t-il, mais témoigner d’abord…

C’est ainsi que naît, dans la brousse biafraise puis les bars enfumés de Paris, l’idée d’une charité internationale. Avec l’aide de deux journalistes, du complice Jacques Bérès, médecin lui aussi, et de quelques autres rêveurs, il fonde Médecins sans frontières en décembre 1971, par un après-midi de crachin, et entame la saga des French doctors. « La souffrance des hommes appartient à tous les hommes ! » clame Kouchner avec des accents hugoliens. Son charisme, sa force de persuasion séduisent. Il en impose, avec ses effets de manche, sa rhétorique de la générosité. Quitte à tancer les réfractaires. Peu à peu s’esquisse un style Kouchner : en humanitaire comme en politique, le pouvoir se conquiert.

Au cours des réunions enfiévrées dans le petit local de MSF, un deux-pièces de la rue Crozatier qui ressemble à une ruche, la garde rapprochée de Kouchner invente les « brigades internationales du malheur ». La tâche est immense : il s’agit de sauver les hommes, tous les hommes… Soigner là où les autres ne vont pas. L’atlas des tragédies est si vaste. Qu’importe ! Ces croisés de la compassion s’envolent vers des contrées d’inhumanité avec quelques médicaments glanés dans les pharmacies et d’immenses espoirs au fond des yeux. On croise Kouchner dans des maquis lointains, sur une montagne de la cordillère des Andes ravagée par un séisme, dans Saigon assiégée par le Vietcong, les pieds dans le sang, avec la terrible équation du tri, effectué à la va-vite, parfois les larmes aux yeux – là, ceux que l’on peut sauver ; ici, ceux qui vont mourir et qui n’ont plus la force de vous saluer… A Beyrouth, un milicien braque son arme sur le ventre de Kouchner. Lequel le convainc de le laisser soigner encore un peu. Dont acte : le toubib venu de France file vers le front, trousse de secours en main. Non sans s’être parfumé. Il en hérite un surnom : « Monsieur Vétiver ».

Les bonnes volontés ne manquent pas, et les amis affluent, anonymes, âmes bien nées, étoiles montantes qui se frottent à la compassion : André Glucksmann, Yves Montand, Simone Signoret aiment la compagnie de cet agitateur d’idées. Stéthoscope en main, l’altruisme au bout des lèvres, la fureur de témoigner à fleur de peau, sa silhouette hante les drames de la planète. Et celle des plateaux de télévision. La jeune garde de MSF voit d’un mauvais oeil l’ascension d’un Kouchner jugé par trop médiatique. « Que voulez-vous, c’est la loi du tapage ! » se défend-il, arguant que certaines images de sa personne suffisent à engranger des trésors de donations.

Lorsqu’il affrète en 1979 un navire-hôpital pour sauver les boat people vietnamiens, ces damnés de la mer qui fuient leur pays à bord de misérables embarcations, la fronde s’étend, mené par un brillant et éloquent généraliste de 29 ans, Claude Malhuret. « Votre bateau, c’est un dîner en ville, pas un sauvetage ! » lance Malhuret en réunion. Les quolibets fusent contre Kouchner, qui, en quête de 600 000 francs pour son ambulance des mers, l’« Ile-de Lumière », veut s’appuyer sur quelques stars, dont Brigitte Bardot. « Un bateau pour Saint-Germain-des-Prés », persifle-t-on. Kouchner a lancé la machine humanitaire grâce aux armes de la politique : Brutus, Malhuret, ex-militant du PSU, réplique de la même manière. On rameute les adhérents de province, on place en minorité le César de MSF. La querelle entre les deux hommes s’envenime, qui sous-tend deux conceptions de l’aide humanitaire : l’une, médiatique, en opération coup de poing, prônée par Kouchner ; et la démarche de Malhuret, qui plaide pour la montée en puissance, les missions à long terme. Exit Kouchner, la mort dans l’âme.

Mais le boy-scout de la médecine ne se rend pas. Son bateau parviendra à larguer les amarres, avec la bénédiction de Jean-Paul Sartre et Raymond Aron, réconciliés pour la circonstance. Blessé dans son orgueil, Kouchner, 40 ans, vogue vers d’autres horizons tragiques et fonde Médecins du monde (MDM). Il erre dans les ruines de Beyrouth, les maquis afghans, les tranchées d’Erythrée. Sans oublier les dîners en ville à Paris. « Déjà, il songeait à une trajectoire politique », se souvient Jacky Mamou, président de MDM.

Ministre en blouse blanche

L’humanitaire, il est vrai, est devenu un formidable enjeu. Mélange de grenadiers-voltigeurs de l’agit-prop et de professionnels du terrain, les praticiens des calamités s’érigent désormais en acteurs à part entière dans les rapports entre Etats : ils témoignent à l’Onu, ils dénoncent, ils sensibilisent l’opinion publique, saisie par ce que le sociologue Luc Boltanski a nommé « la souffrance à distance ». Entre deux missions, Kouchner exerce à l’hôpital Cochin et signe des scénarios pour la télévision – « Médecins de nuit » et « Hôtel de police », notamment. Il encaisse les avances d’un éditeur qui attend encore aujourd’hui le manuscrit et emménage dans un somptueux appartement face au jardin du Luxembourg, laboratoire du charity business où se rencontrent humanitaires, vedettes du show-biz et hommes politiques. Ami de Mitterrand, le French doctor l’entraîne rue du Jura, dans les locaux de la mission France de MDM, créée par Alain Deloche, et où se pressent les clochards de Paris.

Charité bien ordonnée… A force de plaider pour le rapprochement de l’humanitaire et du politique, le trublion passe de l’autre côté de la rambarde. Et devient en juin 1988 secrétaire d’Etat à l’Action humanitaire. Un maroquin au service du secourisme planétaire : à 49 ans, il obtient enfin un fauteuil à la hauteur de ses ambitions, lorgnant – déjà – un poste à l’Onu, sous le regard inquiet du ministre des Affaires étrangères, Roland Dumas, qui ne l’aime pas.

Se faire l’avocat d’une action humanitaire d’Etat n’est guère une tâche aisée. D’un côté, on lui reproche ses enthousiasmes, jugés colbertistes. De l’autre, on lui rappelle la raison d’Etat, peu soucieuse d’altruisme. Mal à l’aise en conseil des ministres, il préfère arpenter la planète en agent des volontés philanthropiques. Peu à peu s’ébauche une morale de l’extrême urgence, ce droit d’ingérence rêvé, concept forgé par Jean-François Revel que développent les fidèles de Kouchner, et au premier chef le juriste Mario Bettati. Dandy de la cause humanitaire, il file sur la ligne de front de Beyrouth et décline l’offre d’exfiltration des services secrets lorsque tonnent les canons.

Au lendemain de la guerre du Golfe, il force la main des soldats turcs et s’aventure clandestinement au Kurdistan d’Irak. Il franchit les frontières quand le code de bonne conduite des serviteurs de l’Etat enseigne la prudence, voire le silence, fût-ce devant la barbarie. Au Sud-Soudan, ce diplomate sans frontières – « Arrêtons le bras des dictateurs et des bourreaux avant qu’il frappe », lance-t-il à tout va – revêt à nouveau la bure des envoyés clandestins. Au Caucase, il essuie des tirs de fusil-mitrailleur à bord d’un vieil hélicoptère, évite une route minée, amène des chefs de guerre azerbaïdjanais et arméniens à enterrer la hache de guerre – pour un temps, certes – et suscite l’admiration des grands commis qui l’accompagnent.

On le voit arpenter les maquis afghans pour boire le thé en tunique grise avec des résistants, forcer à la tête d’un navire empli de vivres le port assiégé de Monrovia comme un Lord Jim téméraire et angoissé, courir les montagnes kurdes tel un plénipotentiaire clandestin, en évitant la chasse irakienne, puis des tueurs à gages quelques années plus tard, en compagnie de Danielle Mitterrand. Il fascine, s’attachant des dévouements presque amoureux. Il agace encore plus. « Un tiers-mondiste, deux tiers mondain », raille-t-on dans les couloirs des ministères. « Le petit fier des pauvres », écrit Le Canard enchaîné. « Un missile non guidé… », lâche le secrétaire général d’alors de l’Onu, Boutros Boutros-Ghali. « Docteur ès médias », se gausse-t-on dans les couloirs de Radio France.

A Belgrade, il somme un ambassadeur de France de lui servir du café. Lequel s’exécute devant tant d’aplomb… Et le Tintin exalté de la médecine de continuer à marier hâtivement morale et politique, à Sarajevo sous les bombes où il emmène Mitterrand, dans un maquis perdu d’Erythrée ou lors d’un concert à Soweto.

Quand le ministre en blouse blanche lance l’opération « Du riz pour la Somalie » afin de secourir les affamés de la Corne de l’Afrique en 1992, des photographes le mitraillent, les pieds dans l’eau, voûté sous un sac de riz comme un portefaix de la charité. « Kouchner en fait-il trop ? » s’interroge en couverture Le Point, un an après l’avoir élu homme de l’année, en décembre 1991. Le ministre en prend ombrage. « Au moins a-t-on fait avancer les choses », se défend-il aujourd’hui. « Cette aide, 9 200 tonnes de riz, fut la première après des mois de famine », ajoute Jean-Maurice Ripert, aujourd’hui conseiller de Lionel Jospin à Matignon. A trop soigner son image, le docteur Kouchner, abbé Pierre en version laïque et étatique, a fini par l’altérer. Ministre des causes honorables, il incarne la bonne conscience dans l’imaginaire des Français. Sans s’arrêter aux effets pervers de l’humanitaire. Et sans jamais douter d’une morale qui, avant d’être universelle, est d’abord occidentale, voire franchement « catho de gauche ». Car cet agnostique se sent proche des chrétiens engagés, comme en témoignent ses liens avec soeur Emmanuelle (« ma copine », dit-il) et l’abbé Pierre (« malgré ses dérapages »). Mais, « s’il est facile de prêcher la morale, il est difficile de la fonder », disait Schopenhauer. Demeurent l’oeuvre d’altruisme, l’audace, la méthode. Et les vies sauvées.

Et sur le plan politique ? « Il reste l’alliance entre l’humanitaire et le politique », commente Jacques Bérès. « L’acquis du droit d’ingérence, sans doute plus politique que juridique », ajoute Jean-Maurice Ripert. « L’art d’ouvrir sa gueule, même devant des chefs d’Etat, et encore plus face aux bourreaux », dit un haut fonctionnaire, qui avoue appartenir au « fan-club » de Kouchner, un réseau d’amis et de grands commis qui donne de la voix en temps de crise.

Porte de sortie

Car la carrière politique du French doctor ne va pas sans heurts ni déceptions. Les mouvements qu’il a lancés sous le nom de « Société civile » puis de « Réunir » ont été des bides. Plus tard, il tentera une OPA sur le Parti radical : les apparatchiks du Sud-Ouest lui infligeront une sévère désillusion. Surtout, le French doctor ne parviendra jamais à convertir son extraordinaire cote d’amour dans les sondages en succès au suffrage universel. Par deux fois, il se parachute dans des circonscriptions impossibles : à Saint-Amand-les-Eaux (Nord) en 1988 et à Gardanne (Bouches-du-Rhône) en 1996. Dans les deux cas, l’homme de la rive gauche se retrouve face à des électeurs communistes purs et durs. Une vraie erreur de casting. « Il n’a pas vu le piège, parce qu’il n’imagine pas que les gens puissent ne pas l’aimer », analyse un de ses proches. La seule fois où il est élu, c’est sur la liste conduite par Rocard aux européennes de 1994. Encore commet-il une terrible gaffe en lâchant à des journalistes qu’il a voté pour la liste rivale menée par Bernard Tapie, parce qu’un de ses vieux copains y figure en 6e position !

Mais le piètre candidat peut aussi faire un bon ministre. Son passage au ministère de la Santé en 1992-1993, dans le gouvernement Bérégovoy, est à marquer d’une pierre blanche. Grâce à cet antitechno, plus sensible à la souffrance des familles qu’aux courbes de rentabilité, la France s’est dotée enfin d’agences de sécurité pour le médicament, les aliments, le sang, d’un réseau national de santé publique et d’une loi sur la sécurité sanitaire. « En onze mois, il en a plus fait dans le domaine de la santé publique que ses prédécesseurs en dix ans », assure Aquilino Morelle, jeune haut fonctionnaire repéré par Kouchner, et aujourd’hui proche conseiller de Jospin.

En 1997, après un terrible accident de jeep au Rwanda où il a failli laisser la vie, le retour de la gauche ramène Kouchner dans ses anciennes fonctions, mais en le rétrogradant au rang de secrétaire d’Etat ! Il s’en est même fallu d’un cheveu qu’il ne soit retoqué comme vétéran des années strass et paillettes : Jospin l’estime en tant qu’homme, moins comme politique. Sans mandat, étranger au PS, royalement inapte aux manoeuvres d’appareil, Kouchner va souffrir mille morts sous la tutelle de son « amie » Martine Aubry. Il réussit pourtant à exister, au moins dans l’opinion, en agitant une grande idée : la lutte contre la douleur.

Sa nomination cet été comme « proconsul du Kosovo », coiffant au poteau Emma Bonino et le président finlandais Martti Artisaari, lui offre une prestigieuse, mais périlleuse porte de sortie. Même si, de toute évidence, ce résident du 6e arrondissement (et, l’été, du luxueux « medialand » de Sperone en Corse) n’a guère d’atomes crochus avec ce pays de parpaings et de sang qu’est le Kosovo. « Un pays pas très intelligent, où le raisonnement et la vie intellectuelle comptent moins que la tradition et le clanisme », dit-il. Avec ses airs de prof de province, Ibrahim Rugova, c’est sûr, n’a pas l’aura de ses amis Jorge Semprun ou André Glucksmann… Et certains doutent que Kouchner ait l’abnégation et l’humilité nécessaires pour le patient travail qu’il faudra accomplir des années durant, quand la bise sera venue et que les caméras se seront éloignées.

La démilitarisation, cette semaine, de l’UCK est une première réponse aux sceptiques. En deux mois, la force de conviction de Kouchner a déjà emporté quelques obstacles. Personne ne doute que, le jour où il quittera le Kosovo, il laissera derrière lui des infrastructures en état de marche. Mais aura-t-il pu éviter la partition ethnique et la mainmise des mafias ? Le rêve universel de démocratie connaîtra peut-être là un de ses achoppements. Qu’importe ! La victoire de la « pensée ingérente » sur les souverainetés nationales n’est, selon Kouchner, que les prémices d’un gouvernement mondial, dont il prophétise l’avènement.

D’ici là, notre proconsul au Kosovo prépare un happening bien dans sa manière. Si la situation n’est pas trop explosive, il invitera le 1er janvier 2000 sur le pont de Mitrovica, symbole du déchirement entre Serbes et Albanais, un aréopage de combattants des droits de l’homme. Histoire de clore le siècle des génocides par une farandole de prix Nobel de la paix et de grandes consciences. Il y aura là Elie Wiesel, Jorge Semprun, George Soros, Adolfo Pérez Esquivel, soeur Emmanuelle, l’abbé Pierre et même Jean-François Deniau et Jean d’Ormesson. Sans oublier son ami Dany Cohn-Bendit, « qui a toujours soutenu le droit d’ingérence ».

« A very private club », commente Kouchner non sans une ironie amère… Chapelet libanais en main, rhétorique du malheur en bandoulière, le champion du droit d’ingérence entend rester d’abord témoin parmi les hommes, à qui il veut rendre leur dignité. Mû, aujourd’hui comme hier, par un amour de son prochain, qui pour lui sera toujours un public.

François Dufay et Olivier Weber

Voir encore:

Lettre ouverte sur le Biafra de vingt-deux intellectuels de gauche.

Le congrès du Parti travailleur vient de s’opposer à ce que le gouvernement britannique continue de fournir des armes au gouvernement fédéral du Nigeria. Et des voix s’élèvent enfin pour conseiller aux Syndicats britanniques de ne plus charger d’armes à destination de Lagos, c’est-à-dire, pour qu’une action politique soit entreprise. Ces voix sont faibles. En Angleterre comme en France, l’on semble considérer que le génocide au Biafra est une sorte d’éruption volcanique et qu’on peut donc se contenter de pousser çà et là quelques soupirs humanitaires et en appeler au bon cœur des militants.  » As-tu déjà donné pour le Biafra ? « . Alors, les Biafrais peuvent continuer à mourir.

Il faut le dire brutalement : les gouvernement anglais, soviétique et égyptien, aidés par d’autres et soutenus par l’O.N.U et l’O.U.A, misent sur la défaite et le désarmement des Ibos, alors qu’ils ne peuvent garantir la sécurité de cette population lorsqu’elle aura déposé les armes. Cela signifie que ces gouvernements et ces organisations internationales patronnent un génocide, au nom d’intérêts auxquels la gauche ne veut en aucun cas s’identifier. Les coalitions aberrantes qui s’affrontent par ethnies interposées révèlent, de façon éclatante, que l’opposition habituelle entre un  » camp impérialiste  » et un  » camp anti-impérialiste  » appliquée à des Etats constitués est devenue fallacieuse, puisque la Chine et l’U.R.S.S., le Portugal et la Grande-Bretagne, la France et la Belgique s’opposent chacun à chacun en une contradiction inconcevable, à la faveur de laquelle les haines culturelles et religieuses retrouvent un espace historique pour se déployer avec l’élan le plus meurtrier qui soit. D’ailleurs, quand bien même les Biafrais ne seraient qu’un  » instrument  » aux mains de quelque impérialisme (mais il faudrait alors admettre que les fédéraux soient un  » instrument  » aux mains de deux empires coalisés), leur extermination au nom de l’anti-impérialisme changerait cette notion en son contraire. Ainsi, à supposer qu’il eut été prouvé que le peuple allemand tout entier fut complice des horreurs de la dernière guerre, la gauche n’aurait évidemment pas pu accepter qu’on le fasse disparaître pour  » effacer  » ses crimes. L’idée de la punition collective, et surtout de la punition généralisée à un groupe humain, ce groupe humain se définissant dans unes aire culturelle si imprécise qu’elle soit, est étrangère à la gauche. La gauche ne peut, par son silence, tolérer qu’on utilise en politique des méthodes fondées sur les mécanismes meurtriers des irrationalités archaïques. Tolérer un génocide, c’est tolérer qu’un peuple soit placé en dehors de l’humanité.

La gauche doit donc entreprendre, avec tous les moyens dont elle dispose, une campagne politique pour que cesse le conflit au Biafra et qu’on y fasse prévaloir une solution telle que, quels que soient les liens constitutionnels et économiques qui pourraient rattacher ce territoire au reste du Nigeria, les Biafrais puissent conserver leurs instruments de défense, c’est-à-dire une armée autonome.

Les Etats africains feignent de pas pouvoir décider si les Ibos constituent une tribu ou un peuple et affirment que la constitution du Biafra en communauté politique dotée de ses propres moyens de défense serait un  » précédent  » fâcheux pour le reste de l’Afrique : ce sont là des considérations dans lesquelles la gauche ne peut pas entrer. Ce qui se passe au Nigeria depuis quelques années prouve qu’il n’y a pas de sécurité pour les Ibos en dehors de la solution proposée plus haut. On peut rappeler à ce propos que Lénine et Staline, en 1917, firent approuver l’indépendance de la Finlande (jusque-là incluse dans l’empire des Tzars) malgré le caractère bourgeois de son régime – et que Lénine s’opposa à Rosa Luxembourg lorsqu’elle contesta les droits de la Pologne à l’autonomie.

Le combat du Biafra est aujourd’hui celui de la gauche tout entière. Si elle fait semblant de l’ignorer, si elle ferme les yeux sur ce génocide – comme d’ailleurs sur les nombreux ethnocides dont les continents africains et sud-américains sont le théâtre – elle pervertira irrémédiablement ses autres actions, c’est-à-dire qu’elle cessera d’exister en tant que gauche.

Premiers signataires : Simone de Beauvoir, Antoine Culioli, Alex Derczansky, Jean-Marie Domenach, Nicole Eizner, Robert Jaulin, Alfred Kastler, Claude Lanzmann, Michel Leiris, Jacques Madaule, Richard Marienstras, Jean-Jacques Mayoux, Jean Pavilla, Leon Poliakov, Olivier Revault d’Allonnes, Maxime Rodinson, Jean-Paul Sartre, Laurent Schwartz, Piotr Slonimski, Rita Thalmann, Jean-Pierre Vernant, Pierre Vidal-Naquet.

Janvier 1969


Liberté d’expression: Attention, une hypocrisie peut en cacher une autre (Armenian genocide row: Will France now finally come to terms with its own atrocities?)

27 décembre, 2011
Constitue un génocide le fait, en exécution d’un plan concerté tendant à la destruction totale ou partielle d’un groupe national, ethnique, racial ou religieux, ou d’un groupe déterminé à partir de tout autre critère arbitraire, de commettre ou de faire commettre, à l’encontre de membres de ce groupe, l’un des actes suivants : atteinte volontaire à la vie; atteinte grave à l’intégrité physique ou psychique; soumission à des conditions d’existence de nature à entraîner la destruction totale ou partielle du groupe; mesures visant à entraver les naissances;transfert forcé d’enfants. Article 211-1 (code pénal français, 7 août 2004)
Seront punis des peines prévues par le sixième alinéa de l’article 24 ceux qui auront contesté, par un des moyens énoncés à l’article 23, l’existence d’un ou plusieurs crimes contre l’humanité tels qu’ils sont définis par l’article 6 du statut du tribunal militaire international annexé à l’accord de Londres du 8 août 1945 et qui ont été commis soit par les membres d’une organisation déclarée criminelle en application de l’article 9 dudit statut, soit par une personne reconnue coupable de tels crimes par une juridiction française ou internationale. Le paragraphe 1er du chapitre IV de la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse est remplacé par cinq alinéas ainsi rédigés: Les peines prévues à l’article 24 bis sont applicables à ceux qui ont contesté ou minimisé de façon outrancière, par un des moyens énoncés à l’article 23, l’existence d’un ou plusieurs crimes de génocide défini à l’article 211-1 du code pénal et reconnus comme tels par la loi française. Loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse (Art. 24 bis. et Art. 24 ter, 7 décembre 2011)
Si la loi française sur le génocide arménien était votée, je me rendrai en France et je déclarerai en public que le génocide arménien n’a jamais existé, même si je suis absolument persuadé du contraire.  Hrant Dink (journalise turco-arménien, avant son assassinat, 2007)
Comparer, c’est différencier. (…) Selon moi, le génocide caractérise un processus spécifique de destruction qui vise à l’éradication totale d’une collectivité. (…) Dans un nettoyage ethnique, on tue les gens en partie, mais on leur dit : par ici la sortie. Dans un génocide, on ferme toutes les portes. Jacques Sémelin (2005)
Nous sommes entrés dans un mouvement qui est de l’ordre du religieux. Entrés dans la mécanique du sacrilège : la victime, dans nos sociétés, est entourée de l’aura du sacré. Du coup, l’écriture de l’histoire, la recherche universitaire, se retrouvent soumises à l’appréciation du législateur et du juge comme, autrefois, à celle de la Sorbonne ecclésiastique. Françoise Chandernagor (2007)
La voie est ouverte pour toute mise en cause de la recherche historique et scientifique par des revendications mémorielles de groupes particuliers puisque les associations sont même habilitées par le nouveau texte à se porter partie civile. La criminalisation de la guerre de Vendée était d’ailleurs sur le point d’arriver sur le bureau de l’Assemblée en 2008 lorsque la Commission d’information sur les questions mémorielles avait conclu à la nécessité pour la représentation nationale de s’abstenir de toute initiative future en ce sens. D’autres propositions de loi se pressaient : sur l’Ukraine affamée par le pouvoir stalinien en 1932-1933 et les crimes communistes dans les pays de l’Est, sur l’extermination des Tziganes par les nazis, et même sur le massacre de la Garde suisse, aux Tuileries, en 1792 ! A quand la criminalisation des historiens qui travaillent sur l’Algérie, sur la Saint-Barthélemy, sur la croisade des Albigeois ? Mesure-t-on à quel degré d’anachronisme on peut arriver en projetant ainsi sur le passé des notions qui n’ont d’existence que contemporaine, et de surcroît en se condamnant à des jugements moraux et manichéens ? D’autant plus que la loi n’incrimine plus seulement la « négation » du génocide, mais introduit un nouveau délit : sa « minimisation », charmante notion que les juristes apprécieront. La loi Gayssot avait sanctuarisé une catégorie de la population, les juifs ; la loi Taubira une autre catégorie, les descendants d’esclaves et déportés africains ; la loi actuelle en fait autant pour les Arméniens. La France est de toutes les démocraties la seule qui pratique ce sport législatif. Et le plus tragique est de voir l’invocation à la défense des droits de l’homme et au message universel de la France servir, chez les auteurs, de cache-misère à la soviétisation de l’histoire. Les responsables élus de la communauté nationale croient-ils préserver la mémoire collective en donnant à chacun des groupes qui pourraient avoir de bonnes raisons de la revendiquer la satisfaction d’une loi ?  Pierre Nora
Malgré maint témoignages oraux et écrits l’affirmant, il n’était pas possible de prouver matériellement par des documents allemands que la morgue du crématoire 1 avait fonctionné en chambre à gaz homicide. Si les résultats de Leuchter sont confirmés après des dosages toxicologiques officiels, l’ingénieur aura apporté, en dépit de ses intentions, la preuve matérielle irréfutable de l’emploi homicide qui manquait aux historiens. Jean-Claude Pressac (1998)
La France est le premier pays à avoir conçu, organisé et planifié l’anéantissement et l’extermination d’une partie d’elle-même au nom de l’idéologie de l’homme nouveau. Elle est aussi le premier pays à avoir conçu et mis en place un mémoricide dans le but d’occulter ce crime contre l’humanité. En ce sens, la France est un double laboratoire et un modèle pour les régimes génocidaires.  Reynald Secher (2011)
Ce n’est pas au parlement de faire l’histoire. Mon opposition constante à la loi Gayssot sanctionnant le négationnisme dans la contestation de la Shoah est identique pour cette autre loi mémorielle qui revient, une fois de plus, à limiter la liberté d’expression et à pénaliser un délit d’opinion. Mais il y a surtout, dans l’attitude morale de la France, une énorme hypocrisie. Car l’Etat français se comporte en fait comme l’Etat turc, en refusant de reconnaître et en contestant même la réalité du génocide vendéen de 1793. La proposition de loi du député des Alpes maritimes, Lionel Luca, invitant la République « à reconnaître le génocide vendéen de 1793-1794« , déposée en 2007, n’a jamais été examinée. Ivan Rioufol (2011)
Détruisez la Vendée et Valenciennes ne sera plus au pouvoir des Autrichiens. Détruisez la Vendée et le Rhin sera délivré des Prussiens. Détruisez la Vendée et l’Anglais ne s’occupera plus de Dunkerque. Détruisez la Vendée et l’Espagne sera morcelée et conquise par les méridionaux. Détruisez la Vendée et une partie de l’armée de l’Intérieur ira renforcer l’armée du Nord. Détruisez la Vendée et Toulon s’insurgera contre les Espagnols et les Anglais. Lyon ne résistera plus et l’esprit de Marseille se relèvera à la hauteur de la Révolution. La Vendée et encore la Vendée, voilà le chancre qui dévore le cœur de la République. C’est là qu’il faut frapper. Bertrand Barère (1793)
Tous les Français, tous les sexes, tous les âges, sont appelés par la Patrie à défendre la liberté. Toutes les facultés physiques ou morales, tous les moyens politiques ou industriels lui sont acquis ; tous les métaux, tous les éléments sont ses tributaires. Que chacun occupe son poste dans le mouvement national et militaire qui se prépare. (…) Les maisons nationales seront converties en caserne, les places publiques en ateliers (…). Il faut que la France ne soit plus qu’un vaste camp. Barère (Rapport sur la réquisition physique des jeunes citoyens. août 1792)
La Vendée doit être un cimetière national. Turreau (Général en chef de l’armée de l’Ouest)
Qu’on ne vienne pas nous parler d’humanité envers ces féroces Vendéens; ils doivent tous être exterminés. Carrier
Il n’y aurait de moyen de ramener le calme dans ce pays qu’en en faisant sortir tout ce qui n’était pas coupable et acharné, en en exterminant le reste et en le repeuplant le plus tôt possible de républicains. (…) La guerre ne sera complètement terminée que quand il n’y aura plus un habitant dans la Vendée. Hentz et Francastel (commissaires de la République)
Quand un pays révolutionnaire lutte à la fois contre les factions intérieures et contre le monde, quand la moindre hésitation ou la moindre faute peuvent compromettre pour des siècles peut-être le destin de l’ordre nouveau, ceux qui dirigent cette entreprise immense n’ont pas le temps de rallier les dissidents, de convaincre leurs adversaires. Ils ne peuvent faire une large part à l’esprit de dispute ou à l’esprit de combinaison. Il faut qu’ils abattent, il faut qu’ils agissent, et, pour garder intacte leur force d’action, pour ne pas la dissiper, ils demandent à la mort de faire autour d’eux l’unanimité immédiate dont ils ont besoin. Jean Jaurès
Nous n’avons jamais eu l’ordre écrit de Hitler concernant le génocide juif, nous possédons ceux de Barrère et de Carnot relatifs à la Vendée. (…) D’ailleurs, à chaque fois que je passe devant le lycée Carnot, je crache par terre. Pierre Chaunu
Lénine assimilait les Cosaques à la Vendée pendant la Révolution française, et souhaitait leur appliquer le traitementque Gracchus Babeuf, l’”inventeur” du communisme moderne, qualifiait dès 1795 de “populicide.” Stéphane Courtois (préface du Livre noir du communisme, 1997)
Les soldats français leur disaient ’vous devez ouvrir les ventres de ces Tutsis que vous tuez afin qu’ils coulent et que les satellites ne les voient pas. Andrew Wallis (2007)
Nous accusons Gowon de génocide pour avoir cherché à exterminer quatorze millions de Biafrais de la plus horrible manière. Nous accusons Gowon de vouloir devenir un Hitler de l’Afrique. Colonel Ojukwu chef de la rébellion biafraise, 1967)
Comment peut-on être de gauche et laisser massacrer deux millions d’individus ? Le massacre des Biafrais est le plus grand massacre de l’histoire moderne après celui des juifs, ne l’oublions pas. Est-ce que cela veut dire que le massacre de millions d’hommes n’a pas de dimension politique ? […] La gauche, s’il en existe une, a fermé les yeux […] Sa préoccupation est simple : les gens qui meurent sont-ils de gauche? Bernard Kouchner (Le Nouvel Observateur, 19 janvier 1970)
J’étais hanté par Auschwitz, pourquoi la Croix-Rouge n’avait pas parlé ? Pourquoi la Croix-Rouge ne parlait pas devant le phénomène monstrueux du Biafra ? Est-ce la même chose ? Je ne voulais pas que mes enfants ou n’importe qui d’autre m’accusent de m’être tu à ce moment-là. Bernard Kouchner
Jamais d’images plus terribles n’ont été filmées depuis celle des découvertes des camps de concentration de l’Allemagne de 1945. Des corps d’enfants squelettiques ou déformés par des oedèmes, des visages où se lit l’hébétude résignée d’une agonie prochaine […]. Un enfer. […] Mais combien faudra-t-il de documentaires encore pour réveiller les consciences ? Le Monde (1968)
Ce que tout le monde ne sait pas, c’est que le terme de « génocide » appliqué à cette affaire du Biafra a été lancé par les services. Nous voulions un mot choc pour sensibiliser l’opinion. Nous aurions pu retenir celui de massacre, ou d’écrasement, mais génocide nous a paru plus  »parlant ». Nous avons communiqué à la presse des renseignements précis sur les pertes biafraises et avons fait en sorte qu’elle reprenne rapidement l’expression  »génocide ». Le Monde a été le premier, les autres ont suivi. Colonel Maurice Robert (responsable du SDECE durant la guerre du Biafra, 2004)
La direction de la propagande s’est servie de la faim. Après avoir essayé le pogrom, le génocide, la libération de notre province…Paddy Davies (membre de la direction de la Propagande du Biafra)
Je sais parfaitement que la direction de la propagande biafraise composée de professionnels, d’intellectuels et d’universitaires, avait étudié le système de propagande de Goebbels, de la Chine et dans une certaine mesure de l’Union soviétique. Elle a du adapter ses propres systèmes à la situation particulière du Biafra. Car les systèmes allemands sous Hitler et Goebbels étaient méthodiques, et le sytèmes chinois et russe étaient idéologiques. Or le Biafra n’avait pas d’idéologie en tant que telle. Il fallait donc trouver une autre voie qui ne soit pas la méthode hitlérienne car cette propagande était dirigée contre un peuple. On a donc renversé les méthodes de propagande d’Hitler. (…) Et finalement la France nous a apporté une aide concrète en nous envoyant des armes. Ce qui nous a permis de nous battre un an et demi de plus…C’était la France qui payait notre agence de presse ‘Mark Press’. Mark Press est devenue l’unique agence chargée de diffuser à l’étranger les nouvelles du Biafra. P.E Davies (journaliste à Radio Biafra et Voice of Biafra)
Le Biafra prive son propre peuple de ce qui est nécessaire à sa subsistance, dans l’espoir évidemment que le spectacle de ses souffrances va inciter les étrangers à imposer des restrictions politiques au Nigéria…La famine ne saurait devenir une arme de guerre acceptable du simple fait qu’elle est utilisée par un leadership aux abois contre sa propre population réduite à l’impuissance. Washington Post (11.07.1969, cité par Pierre Péan)
Moi j’étais un transitaire, un transitaire particulier mais un transitaire tout de même. J’étais le bras armé de l’aide française au Biafra puisque pratiquement toute l’aide française passait par Libreville : des mitrailleuses, des fusils-mitrailleurs, des fusils, des grenades, des bazookas, des petits canons également mais pas d’armes lourdes. Pas d’armes lourdes pourquoi? Parce que tout cela était transporté par avion. Et je dois vous dire que dans cette affaire je n’ai jamais eu affaire à mon ministre de tutelle mais je n’ai obéi et je n’ai agi qu’en fonction des instructions qui m’étaient données par l’Elysée. Maurice Delaunay (ambassadeur de France au Gabon lors de la guerre du Biafra)
Tous les moyens sont bons dans cette affaire. La Croix-Rouge et les Chevaliers de Malte, qui canalisent et acheminent officiellement vivres et médicaments au Biafra, ne regardent pas de trop près les lourdes caisses qui, manifestement, ne sont pas remplies de lait en poudre. Pour simplifier les choses, le colonel Merle, conseiller militaire de l’ambassade de France au Gabon, est aussi responsable de la Croix-Rouge. Pierre Péan
Le 12 juin (1967), le conseil des ministres prononcera l’embargo sur les armes et la mise en place d’une aide humanitaire au profit du Biafra…aide humanitaire qui couvrira le trafic d’armes à destination des sécessionnistes. Colonel Maurice Robert (responsable Afrique du SDECE durant la guerre du Biafra)
Armes et aide humanitaire transitaient essentiellement par Libreville et Abidjan, les premières profitant des ponts aériens organisés pour l’autre. Bongo avait été réticent au début mais, sous la double pression française et ivoirienne, il avait fini par accepter de soutenir la lutte biafraise. Colonel Maurice Robert
La France ne reconnaît toujours pas la sécession. Pour Foccart c’est un échec mais en coulisse De Gaulle semble s’y préparer activement. Il charge Foccart de monter une vaste opération de transport d’armes vers le Biafra. Foccart choisit le Gabon comme base arrière. Il vient d’y faire élire président le jeune Albert Bongo qui ne peut rien lui refuser. Joël Calmettes
A partir du moment où l’on n’était pas décidé à soutenir véritablement le Biafra, est-ce que cela valait vraiment la peine de commencer? C’est là l’enseignement que l’on peut tirer. Est-ce que cela valait vraiment la peine de commencer, de se donner tout le mal que l’on s’est donné pour arriver à un résultat aussi misérable. Maurice Delaunay (ambassadeur de France au Gabon lors de la guerre au Biafra)
Il ne faut ni intervenir ni donner l’impression d’avoir choisi. Mais il est préférable d’avoir un Nigéria morcelé qu’un Nigéria massif. Et par conséquent Mon Dieu si le Biafra réussissait ce ne serait pas plus mauvais pour nous. De Gaulle (cité par Foccart)
De Gaulle savait que si la France s’engageait la communauté internationale allait nous critiquer de façon très sévère. D’où réticence dans l’engagement et par conséquent liberté, je dirai presque conditionnelle pour aider Ojukwu clandestinement. Là je vais être plus clair, le feu vert n’est pas donné mais c’est un feu orange. Si les choses ne tournent pas bien nous sommes désavoués. C’est la règle du jeu. Colonel Maurice Robert (responsable Afrique du SDECE lors de la guerre du Biafra)
Pour la France, soutenir le Biafra, c’est s’opposer à l’ingérence des Soviétiques sur le continent et préserver ses intérêts pétroliers. Colonel Maurice Robert (responsable Afrique du SDECE durant la guerre du Biafra)
Un de mes plus grands regrets est de ne pas avoir pu remercier personnellement le général De Gaulle. Colonel Ojukwu (leader de la sécession biafraise)
Cinq ans avant la sécession biafraise, sans prévenir qui que soit, Foccart a pris ses dispositions au Nigéria au cas où. Près d’une dizaine d’agents du SDECE sont envoyés au Nigéria. Joël Calmettes
Dès 1963, l’Elysée avait détaché du SDECE le lieutenant-colonel Bichelot au cabinet présidentiel de Côte d’Ivoire pour aider le vieux Félix à suivre l’évolution politique au Nigéria. Quand Ojukwu, quatre ans plus tard, se lance dans l’aventure sécessionniste, Paris est prêt! Pierre Péan (Affaires Africaines)
En juin 1966 des dizaines de milliers de chrétiens, des Ibos sont tués par des musulmans Aoussas dans le nord du Nigéria. Deux millions de Ibos affluent vers leur terre d’origine : le futur « Biafra ». Foccart comprend immédiatement que c’est là la carte à jouer pour affaiblir le Nigéria. Discrètement certains agents du SDECE encouragent la sécession mais Foccart va plus loin. Huit mois avant la proclamation de l’indépendance il avait envoyé des armes au Biafra. L’avion qui les transporte un DC 4 s’écrase au Cameroun, le 11 octobre 1966. L’information passe totalement inaperçue : la France ne risquait pas grand chose le pilote et l’avion étaient américains. Joël Calmettes
La guerre civile opposant les tribus nigérianes entre elles, grâce à la sécession du Biafra, ne plonge pas tout le monde dans la consternation à Paris…Les commandos qui ont fait la « révolution » et, en provoquant la guerre civile, ont mis les Anglo-Saxons dans le pétrin, ont été entraînés et conseillés par des Européens qui ressemblent à s’y méprendre à des barbouzes français dépendant de Jacques Foccart, secrétaire général de la Communauté (sic) et à l’Elysée. Fortiche, non? Le Canard Enchaîné du (23 août 1967)
Officiellement, la France n’a apporté qu’une aide humanitaire aux Biafrais, mais il est aujourd’hui admis que les sécessionnistes ont bénéficié d’une aide militaire. Pour le général de Gaulle, il fallait briser la Fédération du Nigeria qui constituait, du fait de sa force économique, une menace potentielle pour l’ensemble de l’Afrique francophone. Si ce soutien militaire a toujours été nié publiquement, Jacques Foccart exprime dans ses mémoires le souhait du chef de l’Etat de véhiculer une image positive des Biafrais à la télévision française, instrument sur lequel il exerçait un contrôle et qu’il souhaitait mettre au service de son discours. (…) Pour alimenter sa propagande de guerre et justifier son statut de victime, le pouvoir biafrais s’est servi des images de la famine, profitant ainsi des ravages du blocus économique sur sa population : « La Direction de la Propagande a donc misé sur la famine, […] elle est devenue l’arme ultime » témoigne Patrick E. Davies. Ne pouvant remporter la guerre par la force militaire, les dirigeants biafrais ont compris que les images de la famine, filmées sur le terrain, pouvaient être utilisées comme preuve du génocide et devenir une arme médiatique. Ils ont alors accueilli des journalistes étrangers, probablement avec l’aide de la France, persuadés qu’à travers ce qu’ils allaient découvrir, ils ne pourraient que soutenir la volonté sécessionniste de la province. Perçues comme garantes d’objectivité et de transparence, les images de la famine ont été instrumentalisées, utilisées comme preuve des souffrances de la population biafraise et sont devenues un enjeu politique pour le Biafra. (…) Pour les dirigeants biafrais, la famine est devenue une arme médiatique destinée à pallier une faiblesse militaire, se retournant ainsi contre le pouvoir politique qui l’avait mise en place. En effet, la diffusion des images de la famine à la télévision donna naissance à un mouvement de sympathie en France en faveur de la cause biafraise. Elles ont suscité un mouvement de conscience « humanitaire » : de nombreuses associations de soutien aux Biafrais ont été créées, telles que le Comité international de lutte contre le génocide au Biafra par les futurs fondateurs de Médecins sans frontières ou le Comité d’action pour le Biafra, par un député UDR Raymond Offroy. D’autres associations, déjà en place et de tous horizons, ont tenté d’alerter la population et ont lancé des appels à la mobilisation. Parmi elles figurent les Francs-maçons, l’Union nationale des étudiants juifs de France, le Conseil œcuménique des Églises et la CGT. Les campagnes nationales d’août 1968 et de mars 1969 ont bénéficié du soutien de nombreux intellectuels qui ont lancé des appels au cessez-le-feu ou ont signé des pétitions proclamant le droit à l’indépendance du Biafra. Ces appels ou ces créations d’organisation sont, pour la plupart, le fait de personnes déjà engagées dans un mouvement de pensée ou religieux. Leur discours s’adressait à la fois aux dirigeants politiques et à la nation. Il est intéressant de noter que ces appels interviennent aux moments où la couverture télévisée de la guerre s’accélère et où les images de la famine et de l’aide humanitaire se trouvent au centre de l’attention. Celles-ci, loin d’avoir un statut passif, détiennent donc un pouvoir de persuasion et engagent à l’action. L’argument de génocide a souvent été repris pour condamner le sort de la population civile et l’horreur de la guerre. Les images de la famine montrent des personnes ayant perdu leur humanité et leur dignité. (…) La population française qui soutenait majoritairement l’organisation des opérations de secours n’a pas pour autant montré une forte mobilisation en faveur de l’indépendance du Biafra. Un sondage IFOP publié dans Le Monde en mars 1969 indique que deux tiers des Français estiment juste ou insuffisant l’aide humanitaire française apportée au Biafra (un tiers des sondés se déclarent sans opinion). Le public français a apporté un large soutien moral et financier : treize à quinze millions de francs ont été récoltés à l’issue de la première campagne nationale de juillet 1968. Les images de la famine ont rempli leur fonction, celle de susciter l’intérêt des téléspectateurs qui pour la première fois assistent à leur retransmission. Cependant, les manifestations organisées par les différentes associations n’ont pas connu le succès espéré : les tentatives d’attirer la population française pour l’encourager à soutenir la volonté d’indépendance de la province orientale ont échoué. (…) Pour contrer ces accusations, le gouvernement fédéral a accepté l’envoi d’une équipe d’observateurs mandatés par l’ONU qui a conclu à l’impossibilité d’affirmer l’existence d’un génocide au Biafra. Le pouvoir fédéral a pris les armes, non pas pour exterminer une ethnie, mais pour préserver l’unité du pays. Barbara Jung (2007)

Attention: une hypocrisie peut en cacher une autre!

Soutien secret pour cause de pétrole (suite à la perte de l’Algérie) et de géopolitique régionale d’une sécession  que l’on sait vouée à l’échec, livraisons clandestines d’armes sous couverture humanitaire, manipulation médiatique et travestissement de la situation en génocide via des officines de propagande alors que l’on sait que la rebellion en question joue de l’arme de la faim contre sa propre population …

A l’heure où,  après des décennies de réserve contrainte par la nécessité stratégique,  le parlement israélien semble vouloir profiter de l’actuel refroidissement de ses relations diplomatiques avec son seul allié musulman pour rejoindre la quinzaine de pays qui après l’ONU en 1985 et l’UE en 1987, ont officiellement reconnu  le génocide arménien de 1915 par les Turcs …

Pendant qu’au Nigéria les islamistes profitent à nouveau des célébrations de la Nativité pour reprendre leurs massacres de chrétiens …

Et au lendemain en France d’une adoption par l’Assemblée nationale du plus pur électoralisme (vote à la va vite en toute fin d’année, moins de 10% des députés présents, rejet probablement assuré du Sénat), une proposition de loi contre les génocides  complètement inutile et liberticide (après la reconnaissance  de 2001) en pénalisant la contestation …

Exposant logiquement le Pays autoproclamé des droits de l’homme à des contre-accusations turques aussi fantaisistes que celui d’un prétendu « génocide algérien »  …

Comment ne pas voir, au-delà des possibilités de dérives dues à une extension incontrôlée de l’acception des termes et de ses aspects liberticides notamment pour la recherche comme le rappelle l’éditorialiste du Figaro Ivan Rioufol, l’immense hypocrisie d’un pays qui n’a toujours pas reconnu les dérives génocidaires de ses propres révolutionnaires contre les Vendéens?

Mais également, beaucoup plus près de nous, son très trouble appui aux génocidaires du Rwanda de 1994 …

Où  27 ans plus tôt, ainsi que le rappellent l’universitaire Barbara Jung et un dossier sur le site Pressafrique,  son soutien à l’utilisation de l’arme de la faim par les rebelles biafrais de 1967-1970 (deux ans et demi de conflit, plus d’un million de victimes) ?

Le tout, comble de l’hypocrisie, sous couvert d’une campagne de presse apparemment montée de toutes pièces et appuyée notamment par nos fameux « French doctors » (qui fonderont pour ce faire l’Organisation pour la lutte contre le génocide au Biafra, rebaptisée trois ans plus tard  MSF et dont on vient d’ailleurs de fêter le 40e anniversaire) dénonçant les forces nigérianes pour… génocide!

L’image télévisuelle comme arme de guerre. Exemple de la guerre du Biafra 1967-1970

Barbara Jung

Institut Renouvin

19 octobre 2007

Le 31 mai 1967, la province orientale de la Fédération nigériane s’autoproclame République indépendante du Biafra, déclenchant une guerre civile de trente mois, extrêmement meurtrière, qui fit l’objet d’une large couverture télévisée en France. Pour la première fois, les téléspectateurs ont vu apparaître sur leurs écrans de télévision les images d’une famine, devenues, par le rôle politique que les nouveaux dirigeants biafrais ont voulu leur faire jouer, une « arme de guerre ». Ces images de corps décharnés sont celles qui ont le plus représenté la guerre du Biafra. Comme drame humanitaire et politique, elles constituent un repère capital dans l’histoire de l’information télévisée.

Au travers de l’analyse des notices [1] de l’Institut national de l’audiovisuel décrivant les deux cent quatre-vingt-cinq reportages diffusés au journal télévisé sur la guerre du Biafra et du visionnage des onze reportages réalisés par des magazines d’information télévisés, nous verrons comment et dans quelle mesure les images de la guerre ont rempli leur fonction d’« arme de guerre ».

Nous étudierons, dans un premier temps, la mise en place de la couverture télévisée de la guerre et les enjeux politiques qui s’y rattachent. Puis nous analyserons la lecture du conflit donnée par la télévision en nous demandant si elle fut influencée par les arguments de la propagande biafraise. Enfin nous verrons si la tentative des dirigeants biafrais d’ériger les images de la famine comme une arme de guerre a été couronnée de succès.

La mise en place de la couverture télévisée de la guerre du Biafra et ses enjeux politiques

La guerre du Biafra s’est déroulée à une période de l’histoire de l’information favorable à la mise en place d’une couverture télévisée des conflits. Le pouvoir biafrais a souhaité lui faire jouer un rôle politique de premier ordre.

Les enjeux politiques de la couverture télévisée

La couverture de la guerre du Biafra à la télévision française a bénéficié du contexte favorable de l’ascension du petit écran au cours des années soixante, et de l’amélioration des techniques de tournage qui rendent possible la réalisation de reportages sur le terrain. De plus, l’information constitue l’une des priorités inscrites dans les statuts de l’ORTF (1964) et occupe une place de choix sur l’ensemble des programmes diffusés, notamment grâce au développement du genre des magazines d’information télévisés qui privilégient les sujets d’actualité internationale. Mais au-delà des aspects techniques, la couverture de la guerre du Biafra à la télévision française a fait l’objet d’enjeux politiques. Officiellement, la France n’a apporté qu’une aide humanitaire aux Biafrais, mais il est aujourd’hui admis que les sécessionnistes ont bénéficié d’une aide militaire [2]. Pour le général de Gaulle, il fallait briser la Fédération du Nigeria qui constituait, du fait de sa force économique, une menace potentielle pour l’ensemble de l’Afrique francophone. Si ce soutien militaire a toujours été nié publiquement [3], Jacques Foccart [4] exprime dans ses mémoires le souhait du chef de l’Etat de véhiculer une image positive des Biafrais à la télévision française, instrument sur lequel il exerçait un contrôle et qu’il souhaitait mettre au service de son discours.

Obtenir le soutien du public français était également l’objectif du pouvoir biafrais, espérant que celui-ci exercerait une influence décisive sur les décisions politiques de ses dirigeants. En effet, pour vivre le Biafra avait certes besoin d’un soutien militaire face à une armée fédérale plus nombreuse et mieux équipée, mais aussi d’une aide diplomatique car il ne pouvait justifier son existence à l’égard du droit international. La stratégie alors adoptée par les dirigeants biafrais reposa sur l’orchestration d’une propagande élaborée sur différents thèmes, et sur la mise en place d’outils destinés à véhiculer son discours à l’étranger et rallier l’opinion publique internationale à sa cause.

Les instruments de diffusion de la propagande biafraise

Dès l’autoproclamation d’indépendance, les dirigeants biafrais ont constitué un gouvernement incluant un ministère de l’Information et une « Direction de la Propagande » composés de l’élite intellectuelle Ibo, tribu majoritaire au Biafra. Certains pays étrangers ont accepté sur leur territoire l’installation de bureaux d’information biafrais, lesquels constituaient pour Patrick E. Davies de « véritables officines de propagande » [5]. L’influence de ces organismes sur la presse française s’est exercée par le biais de l’Agence France-Presse qui cite régulièrement dans ses dépêches Radio Biafra, alors sous le contrôle de la Direction de la Propagande. De plus, les Biafrais ont eu recours à l’agence de relations publiques Markpress, basée à Genève et chargée de diffuser des nouvelles alarmantes par le biais de communiqués de presse au Royaume-Uni, aux États-Unis et en France, d’envoyer des films ou des photographies à la presse, et d’organiser le transport de journalistes au Biafra [6]. Le journaliste Claude Brovelli, à l’époque représentant de l’AFP au Nigeria, estime que le budget dépensé par le Biafra en termes de communication fut égal voire supérieur à celui attribué à la défense [7].

Gagner la guerre par les mots et les images

Dès le milieu de l’année 1968 les dirigeants biafrais essaient de convaincre le monde que le gouvernement fédéral a mis en place un plan génocidaire à l’encontre du peuple biafrais [8]. Le colonel Ojukwu va jusqu’à comparer le chef de l’autorité nigériane, le général Gowon, à Adolf Hitler : « Nous accusons Gowon de génocide pour avoir cherché à exterminer quatorze millions de Biafrais de la plus horrible manière. Nous accusons Gowon de vouloir devenir un Hitler de l’Afrique » [9]. Pour alimenter sa propagande de guerre et justifier son statut de victime, le pouvoir biafrais s’est servi des images de la famine, profitant ainsi des ravages du blocus économique [10] sur sa population : « La Direction de la Propagande a donc misé sur la famine, […] elle est devenue l’arme ultime » témoigne Patrick E. Davies. Ne pouvant remporter la guerre par la force militaire, les dirigeants biafrais ont compris que les images de la famine, filmées sur le terrain, pouvaient être utilisées comme preuve du génocide et devenir une arme médiatique. Ils ont alors accueilli des journalistes étrangers, probablement avec l’aide de la France [11], persuadés qu’à travers ce qu’ils allaient découvrir, ils ne pourraient que soutenir la volonté sécessionniste de la province. Perçues comme garantes d’objectivité et de transparence, les images de la famine ont été instrumentalisées, utilisées comme preuve des souffrances de la population biafraise et sont devenues un enjeu politique pour le Biafra.

La couverture de la guerre du Biafra à la télévision française

L’implication de la télévision française dans la couverture médiatique de la guerre est née de la diffusion d’images, sources privilégiées de l’information, et de l’adoption d’un ton engagé au profit de la cause des sécessionnistes : images dévoilant sans détours le drame humanitaire qui se joue au Biafra dès 1968, voix-off ou même absence de commentaire sont les principaux procédés utilisés pour dénoncer l’horreur de la guerre.

Une couverture précoce et rythmée par les événements humanitaires

La télévision a couvert la guerre très tôt, un reportage sur l’autoproclamation d’indépendance du Biafra étant diffusé le 30 mai 1967 [12]. Bien avant l’apparition des premières images de la famine et de l’aide humanitaire en juillet 1968, elle rend compte des événements militaires. Si un tournant s’opère en janvier 1968, avec la chute de la ville d’Enugu et un intérêt croissant pour les souffrances des civils, la couverture télévisée du conflit civil subit de nombreuses fluctuations et connaît trois pics de diffusion. Le premier a lieu de juillet à septembre 1968 et est dû à l’arrivée des premières images de la famine, aboutissant à l’organisation en août 1968 d’une campagne nationale de collecte de fonds relayée à la télévision. Après un essoufflement, la famine et l’aide humanitaire relancent la médiatisation de la guerre en mars 1969, mois au cours duquel une seconde campagne est organisée. Enfin, la couverture télévisée de la guerre atteint son point culminant en janvier 1970, mois de la signature de l’amnistie en faveur du pouvoir fédéral. Le regain d’intérêt sans précédent que porte la télévision à la guerre ce mois-ci est lié au fait que le pouvoir fédéral bloque le fonctionnement des opérations de secours auxquelles participe la France. Au cours de ces trois périodes, la guerre du Biafra devient un sujet d’actualité majeur.

La première chaîne française a consacré davantage de reportages sur la guerre que la seconde chaîne. Elle s’est impliquée au-delà de la programmation de reportages en devenant le support de deux campagnes nationales de collecte de fonds organisées par Pierre Sabbagh, figure légendaire du petit écran. La guerre a été couverte par plusieurs émissions. Parmi celles-ci, les journaux télévisés, dotés depuis 1963 [13] d’une nouvelle formule fondée sur le primat de l’image, occupent une place hégémonique avec la diffusion de 95 % des reportages sur la guerre (soit 285) et plus de la moitié d’entre eux (61 %) ont été programmés aux actualités du soir. Le genre du magazine télévisé, mis en place dans les années soixante, se prêtait également à la couverture de la guerre du Biafra, terrain d’excellence pour le « journalisme d’enquête » [14] et une mise en scène de l’actualité de manière à susciter une émotion chez le téléspectateur. La première chaîne occupe alors à nouveau une position hégémonique en ce qui concerne les magazines d’information télévisés. Le magazine hebdomadaire Panorama [15], produit par l’Actualité Télévisée puis par Information Première dès 1969, est celui qui a le plus couvert la guerre avec un total de sept reportages sur treize. Cinq Colonnes à la Une diffuse un unique reportage sur le Biafra en mai 1968 [16] et vit ses dernières heures. Il renaît de ses cendres avec la création de De nos envoyés spéciaux par Pierre Dumayet, Pierre Desgraupes, Pierre Lazareff et Igor Barrère, magazine qui programma un reportage sur la guerre en décembre 1968 [17]. Quant à la seconde chaîne, elle diffuse trois reportages sur la guerre dont deux au cours du magazine Point contre Point [18].

Une télévision perméable aux arguments du pouvoir biafrais ?

Si les rédactions télévisées ont eu majoritairement recours aux images fournies par les agences de presse britannique Visnews, et américaine United Press, les journalistes partis sur place ont été bouleversés par le sort subi par la population civile biafraise. Tous les reportages sans exception semblent condamner ouvertement l’attitude du gouvernement fédéral vis-à-vis des civils en diffusant des images à caractère dramatique, comme celles de maisons détruites, de réfugiés, de cadavres laissés à l’abandon, de soldats en haillons et de personnes victimes de la famine. Les images s’attachent essentiellement à montrer la violence des attaques à l’encontre de la population biafraise sur le plan militaire ou humanitaire. Les rédactions télévisées ont fait le choix de la transparence, de montrer l’horreur la plus insoutenable aux téléspectateurs. Le recours au grand plan sur les cadavres est fréquent, Panorama diffuse les images d’un civil biafrais froidement abattu par l’armée fédérale dans son village [19]. Le journaliste, comme certains médecins, s’arroge un rôle de témoin et de dénonciateur de l’horreur. Pourtant, si les magazines télévisés [20] jouent sur le registre émotionnel et adoptent un ton engagé en faveur des Biafrais, ils ne font pas leur la thèse du « génocide biafrais » et suivent la position de l’Organisation des Nations unies [21]. Le mot génocide figure dans deux reportages sur les neuf réalisés par un magazine d’information télévisé que nous avons pu visionner. Le premier est prononcé par le colonel Ojukwu, chef de l’autorité biafraise, tenant un enfant blessé dans ses bras : « Les enfants sont les vrais innocents de cette guerre. Je sais que Lagos perpétue un génocide à l’encontre du peuple biafrais ». Le second est prononcé par un journaliste qui se montre prudent affirmant que « pour le monde entier la guerre du Biafra reste une question nigériane, même si elle prend des allures de véritable génocide », critiquant à demi-mot la décision de l’ONU de ne pas intervenir dans le conflit, ni de retenir l’accusation de génocide.

La mise en scène de la famine et de l’aide humanitaire à la télévision française

Les images de la famine et de l’aide humanitaire sont celles qui ont le plus caractérisé la guerre du Biafra, et sont restées dans la mémoire collective. Près d’un mois après l’autoproclamation d’indépendance du Biafra, le gouvernement fédéral instaura un blocus économique. Huit millions de personnes se sont alors retrouvées entassées dans ce qui a été appelé le « réduit biafrais », territoire d’un rayon d’à peine 150 kilomètres. Ce cloisonnement provoqua une famine qui causa la mort d’environ un million de personnes en deux ans et demi. Pour la première fois, les journalistes de la télévision ont dû traiter un événement qui n’avait encore jamais fait l’objet d’une couverture télévisée et qui a donné naissance à l’humanitaire moderne. Les images de la population civile touchée par la famine commencent à être retransmises à la télévision en juillet 1968. Leur arrivée eut une conséquence concrète avec l’organisation le mois suivant d’une campagne nationale de secours en faveur des victimes, le contenu des reportages des journaux télévisés subit alors des modifications. Ces derniers diffusent les images de corps squelettiques, d’enfants ballonnés souffrant de kwashiorkor et de femmes ne pouvant plus allaiter leur nourrisson. Le documentaliste décrit « un homme d’une extrême maigreur » en train « d’agoniser » et des « plans très pénibles » [22]. Ces images dégagent une force émotionnelle et ont pour fonction d’attirer l’attention du téléspectateur devenu un donateur potentiel.

« Jamais d’images plus terribles n’ont été filmées depuis celle des découvertes des camps de concentration de l’Allemagne de 1945. Des corps d’enfants squelettiques ou déformés par des oedèmes, des visages où se lit l’hébétude résignée d’une agonie prochaine […]. Un enfer. […] Mais combien faudra-t-il de documentaires encore pour réveiller les consciences ? » [23]

écrit un journaliste dans Le Monde à propos d’un reportage diffusé sur la seconde chaîne en août 1968.

Dans les reportages réalisés par Panorama, l’horreur de la guerre est montrée par la diffusion d’images de corps mourants et décharnés. L’image est crue, dénuée de commentaire journalistique, le bruit ambiant rend l’atmosphère pesante et contribue à accentuer la tonalité dramatique des reportages. La force émotionnelle est dégagée par l’image seule. Les enfants, symbolisant l’innocence et la fragilité, se retrouvent souvent au centre de l’attention quand il s’agit de montrer l’horreur de la guerre : les documentalistes de l’INA décrivent dans les notices des images d’« enfants squelettiques », « affreusement maigres » ayant un « regard vide » ainsi que de « nombreux plans pitoyables » [24]. La couverture télévisée de la guerre du Biafra marque l’entrée d’un nouveau phénomène médiatique centré sur la diffusion de nombreuses images de personnes aux corps décharnés, au côté desquelles figure le personnel médical occidental.

Dès le mois de juillet 1968, au moment où la situation de la population civile s’aggrave, a lieu une intensification des opérations de secours. Les images de l’aide humanitaire occupent alors une place prépondérante au sein de la couverture télévisée du conflit [25]. Au cours du mois de janvier 1970, le nombre de reportages consacrés à l’aide humanitaire augmente de manière spectaculaire : depuis le mois de juin 1969 le gouvernement fédéral a déchargé le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) de sa tâche de coordination des secours, la situation humanitaire est dramatique et le gouvernement continue de bloquer le fonctionnement des opérations de secours. Cependant, d’après le contenu descriptif des notices de l’INA, il semble que l’objectif de la télévision française fut de stimuler la générosité des téléspectateurs en mettant en valeur l’action humanitaire de la France au Biafra. Les images les plus courantes à la télévision sont celles de colis affrétés par des associations humanitaires, de camions portant les insignes d’une organisation humanitaire, d’avions transportant des secours à destination du Biafra, de malades bénéficiant de soins, etc. Quand le personnel médical français figure dans un reportage, ce dernier s’attache à montrer des enfants malades mais en voie de guérison : ils chantent, sourient, sont soignés [26]. Si la représentation de l’aide humanitaire au Biafra paraît « classique » (par la diffusion d’images présentant le matériel humanitaire, les médecins, etc.), en réalité elle ne l’est pas puisqu’elle témoigne de la mise en place d’opérations de secours d’une envergure extraordinaire, destinées à venir en aide à des millions de personnes prisonnières du réduit biafrais.

Les images de la famine ont suscité l’engagement de médecins français parmi lesquels le Dr Gréletty-Bosviel, qui figure parmi les fondateurs de Médecins sans frontières : « Fin septembre 1968, on commençait à voir à la télévision des rushes sur le Biafra. J’étais à ce moment-là à l’OMS et j’ai demandé qu’on me laisse partir au Biafra » [27]. La guerre a permis la naissance de l’humanitaire moderne : certains médecins venus avec la Croix-Rouge ont rompu le principe de neutralité en prenant position contre le pouvoir fédéral qui entravait leur action, et en manifestant leur soutien aux Biafrais qu’ils croyaient victimes d’un génocide. Sans expérience de la médecine d’urgence ou sur les cas de grave malnutrition, ils ont vécu le traumatisme du tri chirurgical sur le terrain, et ont fondé à leur retour une nouvelle forme de médecine d’urgence. Affranchie du devoir de réserve, leur association aboutira à la création de Médecins sans frontières en décembre 1971. La victime de guerre, ou de catastrophe naturelle, et le médecin occidental qui n’hésite pas à braver les principes initiaux édictés par la Croix-Rouge deviennent, au cours des années soixante-dix, le couple-clé de la représentation humanitaire moderne.

Les images de la famine comme arme de guerre : un instrument efficace ?

Les téléspectateurs ont été sensibles à la diffusion des images de la famine : ils ont soutenus financièrement et moralement l’organisation des opérations de secours. Cependant, si certains individus déjà engagés dans un mouvement de pensée, politique ou religieux ou partis sur le terrain, ont clamé le droit des Biafrais à l’indépendance, le public français n’a pas prêté d’attention à l’issue politique de la guerre.

Un soutien important…

Pour les dirigeants biafrais, la famine est devenue une arme médiatique destinée à pallier une faiblesse militaire, se retournant ainsi contre le pouvoir politique qui l’avait mise en place. En effet, la diffusion des images de la famine à la télévision donna naissance à un mouvement de sympathie en France en faveur de la cause biafraise. Elles ont suscité un mouvement de conscience « humanitaire » : de nombreuses associations de soutien aux Biafrais ont été créées, telles que le Comité international de lutte contre le génocide au Biafra par les futurs fondateurs de Médecins sans frontières ou le Comité d’action pour le Biafra, par un député UDR Raymond Offroy. D’autres associations, déjà en place et de tous horizons, ont tenté d’alerter la population et ont lancé des appels à la mobilisation. Parmi elles figurent les Francs-maçons, l’Union nationale des étudiants juifs de France, le Conseil œcuménique des Églises et la CGT. Les campagnes nationales d’août 1968 et de mars 1969 ont bénéficié du soutien de nombreux intellectuels [28] qui ont lancé des appels au cessez-le-feu ou ont signé des pétitions proclamant le droit à l’indépendance du Biafra. Ces appels ou ces créations d’organisation sont, pour la plupart, le fait de personnes déjà engagées dans un mouvement de pensée ou religieux. Leur discours s’adressait à la fois aux dirigeants politiques et à la nation. Il est intéressant de noter que ces appels interviennent aux moments où la couverture télévisée de la guerre s’accélère et où les images de la famine et de l’aide humanitaire se trouvent au centre de l’attention. Celles-ci, loin d’avoir un statut passif, détiennent donc un pouvoir de persuasion et engagent à l’action. L’argument de génocide a souvent été repris pour condamner le sort de la population civile et l’horreur de la guerre. Les images de la famine montrent des personnes ayant perdu leur humanité et leur dignité.

« J’étais hanté par Auschwitz, [se souvient Bernard Kouchner], pourquoi la Croix-Rouge n’avait pas parlé ? Pourquoi la Croix-Rouge ne parlait pas devant le phénomène monstrueux du Biafra ? Est-ce la même chose ? Je ne voulais pas que mes enfants ou n’importe qui d’autre m’accusent de m’être tu à ce moment-là » [29].

… mais une faible mobilisation

La population française qui soutenait majoritairement l’organisation des opérations de secours n’a pas pour autant montré une forte mobilisation en faveur de l’indépendance du Biafra. Un sondage IFOP publié dans Le Monde en mars 1969 indique que deux tiers des Français estiment juste ou insuffisant l’aide humanitaire française apportée au Biafra (un tiers des sondés se déclarent sans opinion) [30]. Le public français a apporté un large soutien moral et financier : treize à quinze millions de francs ont été récoltés à l’issue de la première campagne nationale de juillet 1968 [31]. Les images de la famine ont rempli leur fonction, celle de susciter l’intérêt des téléspectateurs qui pour la première fois assistent à leur retransmission. Cependant, les manifestations organisées par les différentes associations n’ont pas connu le succès espéré : les tentatives d’attirer la population française pour l’encourager à soutenir la volonté d’indépendance de la province orientale ont échoué.

Cet échec est partagé par le pouvoir biafrais puisque le public français, s’il a été ému par les images des civils victimes de la famine, n’a pas incité le gouvernement à apporter une aide diplomatique au Biafra. Le Biafra a obtenu une aide humanitaire de grande ampleur mais a été privé de reconnaissance diplomatique de la part des grandes puissances.

Les Biafrais furent extrêmement présents dans les médias français au cours de la guerre civile qui ébranla le Nigeria de 1967 à 1970. Alors que le gouvernement fédéral fut peu représenté et se montra hostile aux journalistes, les dirigeants biafrais se sont servis de la presse comme d’une tribune pour véhiculer leur propagande de guerre. Les images ont fait l’objet d’une instrumentalisation au service d’une politique destinée à rallier l’opinion internationale à sa cause. Le gouvernement français aurait aidé le pouvoir biafrais à médiatiser les souffrances de la population civile [32], mais il a refusé de reconnaître officiellement le Biafra comme un État indépendant. Les images de la famine n’ont pas influé sur les décisions des dirigeants politiques mais ont joué un rôle certain dans l’envoi d’une aide humanitaire d’une nouvelle forme. La télévision fut investie d’une nouvelle mission sur la scène publique, celle de promouvoir des campagnes humanitaires. Nouveau partenaire d’associations humanitaires, elle diffuse des images dévoilant aux téléspectateurs français la maigreur des corps de personnes résidant à des milliers de kilomètres, victimes d’un blocus économique dans un contexte de la guerre civile. L’aide apportée par les « French doctors » est également largement couverte à la télévision française, et on ne peut étudier les images de la famine séparément de celles de l’aide humanitaire. La couverture de la guerre du Biafra a bien joué un rôle dans le conflit, les bases de l’humanitaire moderne ont été jetées et une nouvelle représentation de la victime de guerre est née à la télévision.

[1] Au moment de nos recherches, aucun des reportages diffusés au journal télévisé n’a fait l’objet d’une restauration sur support vidéo. Nous n’avions à notre disposition que des notices descriptives rédigées par un chef de l’antenne de l’INA qui retranscrivent plan par plan les images diffusées. L’accès aux magazines d’information fut plus aisé grâce à la restauration complète de la collection du magazine Panorama.

[2] En procédant à un envoi constant d’armes à partir de pays amis, comme le Tchad, le Cameroun, la Côte d’Ivoire et le Gabon. Voir Jean-Louis Clergerie, La Crise du Biafra, Limoges, PUF, 1994, p. 160.

[3] Le général de Gaulle a reconnu de manière implicite la nation biafraise dans un communiqué publié le 31 juillet 1968, au moment de l’arrivée des images de la famine : « Le Gouvernement constate que le sang versé et les souffrances qu’endurent depuis plus d’un an les populations du Biafra démontrent leur volonté de s’affirmer en tant que peuple ».

[4] Depuis 1958, Jacques Foccart était chargé des Affaires africaines et des Services spéciaux français auprès du général de Gaulle. Il raconte que le chef de l’État lui a demandé de faire en sorte que les députés de sa majorité, partis au Biafra et favorables à son indépendance, passent à la télévision. Également d’empêcher ceux rangés du côté du pouvoir fédéral d’avoir accès au petit écran. Voir Jacques Foccart, Le Général en mai. Journal de l’Élysée. 1968-1969, Paris, Fayard, coll. « Jeune Afrique », t. 2, 1998.

[5] Patrick E. Davies était journaliste pour le compte de la Direction de la Propagande. Voir Joël Calmettes, Histoires secrètes du Biafra : Foccart s’en va en guerre, Paris, Point du Jour (prod.), 2001, documentaire coul., 51 mn 41 s.

[6] Les communiqués ont été rassemblés dans un ouvrage. Voir Markpress Biafra Press Division, Genève, Aba (Biafra), 21 juin 1968. D’après le témoignage de Patrick E. Davies, la France aurait financé l’emploi de l’agence Markpress.

[7] Jean Wolf, Claude Brovelli, La Guerre des rapaces. La vérité sur la guerre du Biafra, Paris, Albin-Michel, 1969, p. 63.

[8] Voir les publications officielles du gouvernement biafrais ou publiées par l’Organisation de l’unité africaine (OUA).

[9] Le conflit Nigeria-Biafra, Documents produits par le Nigeria et le Biafra à la Réunion du Comité Consultatif de l’OUA à Addis-Abeba, août 1968, p. 34-35.

[10] Le blocus fut décrété le 1er juillet 1967 par le gouvernement fédéral à l’encontre de la province sécessionniste.

[11] Joël Calmettes, op. cit.

[12] Jean-Pierre Defrain, « L’indépendance du Biafra », Vingt-quatre heures d’actualités, Deuxième chaîne, EVN (Agence Eurovision News), 30 mai 1967, 0 mn 45 s.

[13] La formule fut lancée par Alain Peyrefitte.

[14] Forme de journalisme qui a prévalu dans les années soixante. Voir Hervé Brusini, Francis James, Voir la vérité : le journalisme de télévision, Paris, PUF, 1982.

[15] Benjamin Gallepe, Panorama, le magazine hebdomadaire de la rédaction. De l’Actualité Télévisée à Information Première. 1965-1970, (sous la dir. de Pascal Ory et Marie-Françoise Lévy) Université Paris I, Septembre 1999.

[16] Michel Honorin, « Le Biafra », Cinq Colonnes à la Une, Première chaîne, ORTF, 3 mai 1968, 20 mn 43 s.

[17] « Biafra : mort d’un mercenaire », De nos envoyés spéciaux, Première chaîne, Gamma, 5 décembre 1968.

[18] François Moreuil, « Biafra », Point contre point, Deuxième chaîne, ORTF, 31 octobre 1968, 25 mn 25 s. Jean-François Chauvel, René Puissesseau, « Le Biafra », Point contre Point, ORTF, 26 décembre 1968, 09 mn 35 s.

[19] Patrick Camus, Georges Pitoeff, « Biafra : trente mois de guerre », Panorama, Information Première, ORTF, SSR, Neyrac Film, 15 janvier 1970, 21 mn 36 s.

[20] Nous n’avons pas la possibilité de vérifier les journaux télévisés.

[21] Pour contrer ces accusations, le gouvernement fédéral a accepté l’envoi d’une équipe d’observateurs mandatés par l’ONU qui a conclu à l’impossibilité d’affirmer l’existence d’un génocide au Biafra. Le pouvoir fédéral a pris les armes, non pas pour exterminer une ethnie, mais pour préserver l’unité du pays

[22] Voir la notice in Pierre Sabbagh, « Reportage sur le Biafra », Télé Soir, Première chaîne, ORTF, 2 août 1968.

[23] Jacques Siclier, « Un peuple en train de mourir de faim », Le Monde, 15 août 1968, p. 4.

[24] Notice INA du reportage commenté par Jean-François Chauvel, « Biafra : Cécile Bourbon de Parme », Information Première, ORTF, 12 janvier 1970.

[25] Les documentalistes de l’INA décrivent des images de l’aide humanitaire dans un tiers des reportages consacrés à la guerre du Biafra.

[26] Voir la notice INA in Jacques Abouchar, « Appel pour le Biafra », Télé Soir, Première chaîne, EVN, 27 décembre 1968.

[27] Témoignage diffusé dans le documentaire réalisé par Joël Calmettes, série 2, Histoire, 28 décembre 2003.

[28] On compte parmi les intellectuels qui ont manifesté leur soutien aux Biafrais les écrivains Simone de Beauvoir, Jean-Paul Sartre, Claude Mauriac ; l’historien Pierre Vidal-Naquet ; des professeurs de droit ; des députés UDR ; des médecins et des journalistes.

[29] « De l’intervention à l’ingérence », Histoire Parallèle, ARTE, 26 février 2000.

[30] Le Monde, 18 mars 1969, p. 5.

[31] Jacques Foccart, Le Général en mai…, op. cit., p. 323.

[32] Ibid., p. 603. Général Jean Varret et Patrick E. Davies in Joël Calmettes, Histoires secrètes du Biafra, op. cit.

Voir également:

IMPLICATION FRANCAISE DANS LA GUERRE DU BIAFRA

pressafrique.com

Quelques citations d’acteurs français sur le terrain durant la guerre du Biafra

Propos de

Maurice Delaunay, Ambassadeur de France au Gabon lors de la guerre au Biafra. Entretien avec Joël Calmettes.Extrait du Documentaire. Foccart s’en va-t-en guerre, histoires secrètes du Biafra.

 » A partir du moment où l’on n’était pas décidé à soutenir véritablement le Biafra, est-ce que cela valait vraiment la peine de commencer? C’est là l’enseignement que l’on peut tirer. Est-ce que cela valait vraiment la peine de commencer, de se donner tout le mal que l’on s’est donné pour arriver à un résultat aussi misérable ».

Propos du Général Jean Varet, entretien avec Joël Calmettes.Extrait du Documentaire. Foccart s’en va-t-en guerre. Histoires secrètes du Biafra.

 »Alors ce que l’on peut regretter sur le Biafra, la seule chose que l’on peut regretter c’est que l’on a perdu. Si on avait gagné tout le monde aurait dit bravo. On a perdu pourquoi, j’en sais rien peut-être que l’on a pas été au bout de notre système peut-être que les anglais ont bien réagi, j’en sais rien. Mais moi j’étais très déçu de voir que j’étais rentré en France, qu’on annulait tout… » Propos du

Général Jean Varet, entretien avec Joël Calmettes.Extrait du Documentaire. Foccart s’en va-t-en guerre. Histoires secrètes du Biafra.

« D’aucuns diront on ne fait pas d’omelette sans casser des oeufs. En tous cas on a pas fait d’omelette mais on a cassé beaucoup d’oeufs »

Les raisons d’un engagement français criminel Histoire de la guerre au Biafra et implication française. Une guerre ayant fait entre 1 et 2 millions de morts Les signes avant-coureur de l’engagement militaire et des services secrets français au Biafra de 1963 à 1967

Trois semaines après la naissance du Biafra, De Gaulle donne à Foccart, qui le note dans son journal, son opinion sur la sécession :

« Il ne faut ni intervenir ni donner l’impression d’avoir choisi. Mais il est préférable d’avoir un Nigéria morcelé qu’un Nigéria massif. Et par conséquent Mon Dieu si le Biafra réussissait ce ne serait pas plus mauvais pour nous ».

D’après Joël Calmettes dans son documentaire Foccart s’en va-t-en guerre.

Histoires secrètes du Biafra.

« De Gaulle savait que si la France s’engageait la communauté internationale allait nous critiquer de façon très sévère. D’où réticence dans l’engagement et par conséquent liberté, je dirai presque conditionnelle pour aider Ojukwu clandestinement. Là je vais être plus clair, le feu vert n’est pas donné mais c’est un feu orange. Si les choses ne tournent pas bien nous sommes désavoués. C’est la règle du jeu. »

Colonel Maurice Robert, responsable Afrique du SDECE lors de la guerre du Biafra. Interview avec Joël Calmettes, extrait, Ibid.

« Pour la France, soutenir le Biafra, c’est s’opposer à l’ingérence des Soviétiques sur le continent et préserver ses intérêts pétroliers. »

Colonel Maurice Robert, responsable Afrique du SDECE durant la guerre du Biafra in « Ministre de l’Afrique » entretien avec André Renault, Ed. Seuil, p.181.

Dossier Biafra Afrik.com

Colonel Ojukwu.

« Un de mes plus grands regrets est de ne pas avoir pu remercier personnellement le général De Gaulle ».

Colonel Ojukwu, leader de la sécession biafraise à Joël Calmettes in « Conversation à propos de la guerre du Biafra ».

FRANCE CULTURE. Emission du 29.05.2003

Trente ans après, que reste-t-il du Biafra ? 30 mai 1967, une région sud-orientale du Nigéria peuplée majoritairement par la communauté des Ibos, le  »Biafra », conduit par le charismatique colonel Ojukwu, fait sécession et proclame son indépendance.

Le Nigéria dirigé par le général Yakubu Gowon, encercle la province du Biafra et à coups de bombardements puis de blocus alimentaire parvient à mater la sécession biafraise début janvier 1970, après 2 ans et demi de guerre civile.

En fait cette sécession biafraise fut soutenue en coulisse par de Gaulle et Foccart. La France pour ses intérêts va mener une guerre secrète au Nigéria. Il s’agissait d’affaiblir ce géant anglophone qui se tournait vers l’union soviétique. Pour Foccart, son Islam pro-soviétique menaçait de s’étendre aux pays voisins des ex-colonies françaises. D’autres part la province du Biafra était une région pétrolifère qui intéressait au plus haut point une France devenue dépendante en matière d’énergie depuis la perte de l’Algérie. Huit mois avant l’indépendance proclamée par le colonel Ojukwu, Foccart qui a le « feu orange » du général, envoie des armes pour la future armée du colonel Ojukwu.

Les spécialistes (Maurice Robert, Maurice Couve De Murville) ne donnent aucune chance à la sécession compte tenu du caractère miniscule de cette province et de son absence complète d’expérience en matière de guerre alors que le Nigéria est un géant puissamment armé et soutenu par l’Angleterre.

Pourtant Foccart avec le soutien implicite du général de Gaulle va soutenir logistiquement et militairement la sécession par l’intermédiaire des services secrets du SDECE et des mercenaires français.

Cette politique dirigée par la cellule africaine de l’Elysée va soutenir et encadrer une guerre vouée à la défaite. Par ce fait elle va prolonger l’agonie d’un peuple. Ce soutien logistique (notamment les livraisons d’armes) se fera sous couverture humanitaire avec la création des  »french doctors ». Il faudra attendre le départ du Général de Gaulle et l’arrivée de Georges Pompidou pour que ce soutien s’estompe face à l’avancée des troupes nigérianes.

Une politique françafricaine qui a généré de 1 à 2 millions de morts et préfigure à bien des égards certaines méthodes françaises appliquées au Rwanda en1994 (encadrement et formation d’une armée, livraisons d’armes, organisation de la propagande, instrumentalisation de l’humanitaire et des médias…).

L’amnésie et l’impunité menant à la reconduction.

 »Cinq ans avant la sécession biafraise, sans prévenir qui que soit, Foccart a pris ses dispositions au Nigéria au cas où. Près d’une dizaine d’agents du SDECE sont envoyés au Nigéria. » Joël Calmettes, Ibid.

« Dès 1963, l’Elysée avait détaché du SDECE le lieutenant-colonel Bichelot au cabinet présidentiel de Côte d’Ivoire pour aider le vieux Félix à suivre l’évolution politique au Nigéria. Quand Ojukwu, quatre ans plus tard, se lance dans l’aventure sécessionniste, Paris est prêt! »

Pierre Péan, Affaires Africaines, Ed. Fayard, p.72.

 »En juin 1966 des dizaines de milliers de chrétiens, des Ibos sont tués par des musulmans Aoussas dans le nord du Nigéria. Deux millions de Ibos affluent vers leur terre d’origine : le futur « Biafra ». Foccart comprend immédiatement que c’est là la carte à jouer pour affaiblir le Nigéria. Discrètement certains agents du SDECE encouragent la sécession mais Foccart va plus loin. Huit mois avant la proclamation de l’indépendance il avait envoyé des armes au Biafra. L’avion qui les transporte un DC 4 s’écrase au Cameroun, le 11 octobre 1966. L’information passe totalement inapperçu : la France ne risquait pas grand chose le pilote et l’avion étaient américains. »

Joël Calmettes , Ibid.

« La guerre civile opposant les tribus nigérianes entre elles, grâce à la sécession du Biafra, ne plonge pas tout le monde dans la consternation à Paris…Les commandos qui ont fait la « révolution » et, en provoquant la guerre civile, ont mis les Anglo-Saxons dans le pétrin, ont été entraînés et conseillés par des Européens qui ressemblent à s’y méprendre à des barbouzes français dépendant de Jacques Foccart, secrétaire général de la Communauté (sic) et à l’Elysée. Fortiche, non? »

Le Canard Enchaîné du 23 août 1967.

MANIPULATION DE L’OPINION PUBLIQUE : LA CREATION DU TERME  »GENOCIDE » PAR LES SERVICES. LA PROPAGANDE FRANCO-BIAFRAISE; comment les leaders sécessionnistes du Biafra affament leur propre peuple face au blocus Nigérian.

« Ce que tout le monde ne sait pas, c’est que le terme de « génocide » appliqué à cette affaire du Biafra a été lancé par les services. Nous voulions un mot choc pour sensibiliser l’opinion. Nous aurions pu retenir celui de massacre, ou d’écrasement, mais génocide nous a paru plus  »parlant ». Nous avons communiqué à la presse des renseignement précis sur les pertes biafraises et avons fait en sorte qu’elle reprenne rapidement l’expression  »génocide ». Le Monde a été le premier, les autres ont suivi. »

Colonel Maurice Robert, responsable du SDECE durant la guerre du Biafra in ‘Ministre de l’Afrique’, entretien avec André Renault, Ed. Seuil, p.180.

P.E Davies né en 1944, travaille pour la direction de la propagande Biafraise à Radio Biafra puis comme journaliste à Voice of Biafra. Extrait d’une interview avec Joël Calmettes in « Conversations à propos de la guerre du Biafra ».

« Je sais parfaitement que la direction de la propagande biafraise composée de professionnels, d’intellectuels et d’universitaires, avait étudié le système de propagande de Goebels, de la Chine et dans une certaine mesure de l’Union soviétique. Elle a du adapter ses propres systèmes à la situation particulière du Biafra. Car les systèmes allemands sous Hitler et Goebbels étaient méthodiques, et le sytèmes chinois et russe étaient idéologiques. Or le Biafra n’avait pas d’idéologie en tant que telle. Il fallait donc trouver une autre voie qui ne soit pas la méthode hitlérienne car cette propagande était dirigée contre un peuple. On a donc renversé les méthodes de propagande d’Hitler. »

« Et finalement la France nous a apporté une aide concrète en nous envoyant des armes. Ce qui nous a permis de nous battre un an et demi de plus…C’était la France qui payait notre agence de presse ‘Mark Press’. Mark Press est devenue l’unique agence chargée de diffuser à l’étranger les nouvelles du Biafra ».

P.E Davies travaillait pour la direction de la propagande Biafraise Extrait d’une interview avec Joël Calmettes in « Conversations à propos de la guerre du Biafra ».

« Le Biafra prive son propre peuple de ce qui est nécessaire à sa subsistance, dans l’espoir évidemment que le spectacle de ses souffrances va inciter les étrangers à imposer des restrictions politiques au Nigéria…La famine ne saurait devenir une arme de guerre acceptable du simple fait qu’elle est utilisée par un leadership aux abois contre sa propre population réduite à l’impuissance. »

Washington Post du 11.07.1969 cité par Pierre Péan, Ibid, p.81.

Exemple de propagande et de manipulation de l’opinion publique et des intellectuels français durant la guerre du Biafra: NOUVEL OBSERVATEUR 19.01.1970

Un médecin accuse…par Bernard Kouchner

Bernard Kouchner rentre du Biafra où il est allé comme médecin de la Croix-Rouge internationale.

Paddy Davies, membre de la direction de la Propagande (Biafra) (extrait du Doc Joël Calmettes : ‘Foccart s’en va-t-en guerre’):

 »La direction de la propagande s’est servie de la faim. Après avoir essayé le pogrom, le génocide, la libération de notre province… »

LES VENTES D’ARMES SOUS COUVERTURE HUMANITAIRE

Entretien avec Maurice Delaunay, ambassadeur de France au Gabon lors de la guerre du Biafra (doc de Joël Calmettes, Ibid) :

 »Moi j’étais un transitaire, un transitaire particulier mais un transitaire tout de même. J’étais le bras armé de l’aide française au Biafra puisque pratiquement toute l’aide française passait par Libreville : des mitrailleuses, des fusils-mitrailleurs, des fusils, des grenades, des bazookas, des petits canons également mais pas d’armes lourdes. Pas d’armes lourdes pourquoi? Parce que tout cela était transporté par avion. Et je dois vous dire que dans cette affaire je n’ai jamais eu affaire à mon ministre de tutelle mais je n’ai obéi et je n’ai agi qu’en fonction des instructions qui m’étaient données par l’Elysée. »

« Tous les moyens sont bons dans cette affaire. La Croix-Rouge et les Chevaliers de Malte, qui canalisent et acheminent officiellement vivres et médicaments au Biafra, ne regardent pas de trop près les lourdes caisses qui, manifestement, ne sont pas remplies de lait en poudre. Pour simplifier les choses, le colonel Merle, conseiller militaire de l’ambassade de France au Gabon, est aussi responsable de la Croix-Rouge »

Pierre Péan,Ibid.

 »Le 12 juin (1967), le conseil des ministres prononcera l’embargo sur les armes et la mise en place d’une aide humanitaire au profit du Biafra…aide humanitaire qui couvrira le trafic d’armes à destination des sécessionnistes. »

Colonel Maurice Robert, responsable Afrique du SDECE durant la guerre du Biafra, Ibid, p.181.

 »Armes et aide humanitaire transitaient essentiellement par Libreville et Abidjan, les premières profitant des ponts aériens organisés pour l’autre. Bongo avait été réticent au début mais, sous la double pression française et ivoirienne, il avait fini par accepter de soutenir la lutte biafraise »

Colonel Maurice Robert, Ibid,p.181.

LA CREATION DE BONGO : « UNE MARIONNETTE » AU SERVICE DE FOCCART

« La France ne reconnaît toujours pas la sécession. Pour Foccart c’est un échec mais en coulisse De Gaulle semble s’y préparer activement. Il charge Foccart de monter une vaste opération de transport d’armes vers le Biafra. Foccart choisit le Gabon comme base arrière. Il vient d’y faire élire président le jeune Albert Bongo qui ne peut rien lui refuser. » Joël Calmettes, Ibid.

Le lendemain déclaration du Président gabonais dont le correspondant de l’AFP rend compte de la façon suivante :

 »Le président Bongo a déclaré…M. Bongo a cependant ajouté que si l’unité du Nigéria se recréait, comme il le souhaite, il serait prêt… »

Moins de deux heures après que cette dépêche fut tombée sur les télex, l’AFP diffusait le rectificatif suivant :  »Prière supprimer : comme il le souhaite et lire la phrase :  »M. Bongo a cependant ajouté que, si l’unité du Nigéria se recréait, il serait prêt », etc..le reste sans changement ».

Ces trois lignes de rectificatif montrent à quel point le Président gabonais n’est alors qu’une marionnette dépendant des services de foccart. Il croît d’abord avoir le droit de dire que la sécession est terminée, qu’il souhaite personnellement l’unité du Nigéria ; Foccart, qui est à Libreville ce jour-là et qui l’a « briefé » le matin même avant qu’il ne s’adresse aux journalistes, a dû le rappeler à l’ordre et lui demander ce rectificatif. Toujours est il que Bongo corrige son « lapsus ».

Pierre Péan, Affaires Africaines, Ed. Fayard, p.82.

GRI-GRI INTERNATIONAL 15.12.09

12 novembre 1968, Bongo sort de l’Élysée et parle du Biafra

REFERENCES

Afrikara 2006 (Assassinats de coopérants)

1967-1970 : Comment la Francafrique fabriqua plus d’un million de morts au Biafra

Réseau Voltaire 1997

Quand la Françafrique foccartienne intervenait au Biafra (1967-70)…

Documentaire de Joël Calmettes. Histoires secrètes du Biafra.

Foccart s’en va-t-en guerre. France 3. 2001. 54 MIN 19 SEC

VIDÉO, COULEUR, V.O.F. E-mail : d.weitzel@pointdujour-prod.fr

Documentaire de Joël Calmettes. Conversations à propos de la guerre du Biafra. Diffusé sur la chaîne Histoire en 2004.

Maurice Robert. Ministre de l’Afrique: Entretiens avec André Renault (2004)

Pierre Péan. Affaires africaines de Pierre Péan . Ed. Fayard.

1983.

Voir aussi:

Génocide: la France n’a pas de leçon à donner à la Turquie

Ivan Rioufol

Le Figaro

21 décembre 2011

C’est pour un mauvais prétexte que la France semble vouloir se fâcher avec la Turquie. S’il s’agit de lui refuser l’entrée en Europe, autant le lui dire clairement et tout de suite. Mais le contentieux qui risque de s’ouvrir à l’occasion de l’examen, demain à l’Assemblée nationale, d’une proposition de loi visant à réprimer pénalement (un an de prison, 45.000 euros d’amende) la négation des génocides reconnus, dont le génocide arménien commis par les Turcs en 1915, manque d’arguments sérieux. Il est certes détestable de voir la Turquie refuser ne serait-ce que d’admettre la réalité de l’épuration ethnique et religieuse qu’elle a menée contre plus d’un million d’Arméniens : ce déni devrait être un argument suffisant pour lui refuser de rejoindre l’Union européenne. Cependant, ce n’est pas au parlement de faire l’histoire. Mon opposition constante à la loi Gayssot sanctionnant le négationnisme dans la contestation de la Shoah est identique pour cette autre loi mémorielle qui revient, une fois de plus, à limiter la liberté d’expression et à pénaliser un délit d’opinion.

Mais il y a surtout, dans l’attitude morale de la France, une énorme hypocrisie. Car l’Etat français se comporte en fait comme l’Etat turc, en refusant de reconnaître et en contestant même la réalité du génocide vendéen de 1793. La proposition de loi du député des Alpes maritimes, Lionel Luca, invitant la République « à reconnaître le génocide vendéen de 1793-1794 », déposée en 2007, n’a jamais été examinée. Or, comme le rappelle l’historien Reynald Secher, qui a trouvé aux Archives nationales les éléments établissant le génocide (1) : « La France est le premier pays à avoir conçu, organisé et planifié l’anéantissement et l’extermination d’une partie d’elle-même au nom de l’idéologie de l’homme nouveau. Elle est aussi le premier pays à avoir conçu et mis en place un mémoricide dans le but d’occulter ce crime contre l’humanité. En ce sens, la France est un double laboratoire et un modèle pour les régimes génocidaires (…) ».

Non, la France n’a pas de leçon à donner aux Turcs. Si Michelet, père de l’histoire officielle de la Révolution française, a beaucoup contribué à nier le génocide vendéen, les travaux de Secher apportent les preuves écrites et incontestables d’une « extermination partielle ou totale d’un groupe humain de type ethnique, ou racial, ou politique, ou religieux », pour reprendre la définition du génocide. La Révolution s’était donnée pour objectif, après la guerre civile de mars à août 1793, de rayer de la carte la Vendée et ses plus de 800.000 habitants, en répondant aux ordres de la Convention et plus particulièrement du Comité de salut public où siégeaient Robespierre, Carnot, Barère. C’est d’une manière scientifique, centralisée, planifiée que furent menés par l’armée les incendies de villages et les massacres de masse n’épargnant ni les femmes ni les enfants. A Nantes, les victimes liées entre elles étaient noyées dans la Loire. Or, non seulement la République n’a jamais reconnu ces crimes, mais elle a réussi à faire passer les victimes pour des coupables. S’il y a une injustice à réparer, c’est bien celle des ces milliers de Vendéens assassinés par la Terreur.

(1) Reynald Secher, Vendée du génocide au mémoricide , Editions du Cerf (préface de Gilles-William Goldnadel, postfaces de Hélène Piralian et de Stéphane Courtois)


France: Vous avez dit république bananière? (French politics: How sleazier can it get?)

13 septembre, 2011
L’argent est le baromètre des vertus d’une société. (…) On maudit l’argent mal acquis; on respecte l’argent bien gagné. Ayn Rand
L’Europe et la France ont acquis un temps d’avance par rapport à d’autres pays. Nous sommes revenus de nombreuses guerres, d’épreuves et de barbaries dont nous avons tiré les leçons. Villepin (faisant la leçon aux Américains en pleine guerre d’Irak, 23 mars 2005)
 Blaise déconne, c’est encore des petites coupures! Villepin
Qu’importe l’authenticité de l’excuse et qu’importe la manière dont le tribunal gère cet insaisissable prévenu. Comme dans le paradoxe de Zénon, la justice est Achille et Chirac, la tortue : jamais le coureur ne rattrape le reptile. Quelle que soit l’issue de ce procès tant de fois reporté, Jacques Chirac s’en sortira bien. Des marchés truqués pour les lycées d’Ile-de-France aux billets d’avion payés en liquide, des emplois fictifs aux logements de faveur, aucune affaire n’aura fait chuter Jacques Chirac, il est le grand funambule judiciaire, l’homme qui rit sous les épées de Damoclès et les arrache comme pompons sur un manège. Il est le sorcier du « Pschitt », cette formule magique qui balaie toutes les accusations. Jacques Chirac crie « Pschitt! », mais il faut entendre « Chut! ».  L’Express 
Vous avez dit république bananière?

Infirmière qui, par greffière puis magistrate interposées, rappelle avoir vu à de nombreuses occasion la femme la plus riche de France distribuer les milliers d’euros au gratin de la classe politique dont l’actuel président …

Ex-président délinquant multirécidiviste qui, plus de 20 ans après, n’est non seulement toujours pas jugé mais réussit, sous prétexte de défaillance mentale, à se faire excuser à son propre procès …

Ex-homme à tout faire de toute la génération des dirigeants actuels qui décrit dans les moindres détails des années de pratique de circulation de mallettes bourrées de billets entre tous ces messieurs et leurs homologues africains …

Presse et justice aux ordres qui font mine à chaque fois de découvrir le dernier secret de polichinelle et qui se gardent bien de pousser plus loin les investigations …

Bourgi : « J’ai vu Chirac et Villepin compter les billets »

L’avocat Robert Bourgi, successeur de Jacques Foccart, révèle vingt-cinq ans de pratiques occultes sous Chirac. Pour la première fois, un homme avoue des financements occultes en provenance d’Afrique.

Le Journal du dimanche

11 septembre 2011

Pourquoi prendre la parole aujourd’hui?

Avant toute chose, je veux dire que je parle en mon nom personnel, je ne suis mandaté par personne. Pierre Péan, que je connais depuis vingt ans, est venu me voir pour son enquête sur Alexandre Djouhri et, de fil en aiguille, nous avons un peu parlé de quelqu’un que je connais bien, Dominique de Villepin. Depuis quelques jours, j’observe, je lis et j’entends les commentaires de ce dernier sur l’enquête de Pierre Péan. Trop, c’est trop. À 66 ans, j’en ai assez des donneurs de leçon et des leçons de morale… J’ai décidé de jeter à terre ma tunique de Nessus, cet habit qui me porte malheur et que je n’ai jamais mérité.

Dans le livre de Pierre Péan, vous racontez comment Villepin vous a déçu…

J’ai travaillé avec Dominique pendant des années. Nous avons été très proches, comme on peut être proche d’un ami, de quelqu’un que l’on connaît intimement. Et puis, fin 2005, brutalement, il m’a chassé. Oui, il m’a déçu. N’est pas de Gaulle qui veut. L’entendre donner des leçons, lui que je connais de l’intérieur, m’exaspère.

À quand remonte votre première rencontre?

En mars 1997, le jour de l’enterrement de mon maître, Jacques Foccart, Dominique de Villepin m’appelle et me dit qu’il m’attend le soir même dans son bureau. Ce soir-là, à l’Elysée, il y a Jacques Chirac. Le président me demande de reprendre le flambeau avec Villepin… Et souhaite que je l’initie à ce que nous faisions avec le « Doyen », comme j’appelais Foccart.

C’est-à-dire?

Pendant trente ans, Jacques Foccart a été en charge, entre autres choses, des transferts de fonds entre les chefs d’État africains et Jacques Chirac. Moi-même, j’ai participé à plusieurs remises de mallettes à Jacques Chirac, en personne, à la mairie de Paris.

«Il n’y avait jamais moins de 5 millions de francs»

Directement?

Oui, bien sûr. C’était toujours le soir. « Il y a du lourd? » demandait Chirac quand j’entrais dans le bureau. Il m’installait sur un des grands fauteuils bleus et me proposait toujours une bière. Moi qui n’aime pas la bière, je m’y suis mis. Il prenait le sac et se dirigeait vers le meuble vitré au fond de son bureau et rangeait lui-même les liasses. Il n’y avait jamais moins de 5 millions de francs. Cela pouvait aller jusqu’à 15 millions. Je me souviens de la première remise de fonds en présence de Villepin. L’argent venait du maréchal Mobutu, président du Zaïre. C’était en 1995. Il m’avait confié 10 millions de francs que Jacques Foccart est allé remettre à Chirac. En rentrant, le « Doyen » m’avait dit que cela s’était passé « en présence de Villepinte », c’est comme cela qu’il appelait Villepin. Foccart ne l’a jamais apprécié… Et c’était réciproque.

Pourquoi?

En 1995, Juppé et Villepin se sont opposés à ce que Foccart occupe le bureau du 2, rue de l’Élysée, qui était son bureau mythique du temps de De Gaulle et Pompidou. Le « Doyen » en avait été très amer. Il avait continué à apporter les fonds, mais il avait été humilié.

À combien évaluez-vous les remises d’argent de Foccart venant d’Afrique?

Incalculable! À ma connaissance, il n’y avait pas de comptabilité. Plusieurs dizaines de millions de francs par an. Davantage pendant les périodes électorales.

Jacques Chirac, accusé par Jean- Claude Méry dans sa fameuse cassette d’avoir vu une remise de 5 millions de francs, a toujours démenti tout cela…

Je sais ce que je dis. Je sais ce que j’ai fait.

«À l’approche de la campagne présidentielle de 2002, Villepin m’a carrément demandé « la marche à suivre»

Que faites-vous donc à partir de 1997, à la mort de Foccart, avec Dominique de Villepin?

Je l’ai présenté aux chefs d’État africains. Au début, ils se sont étonnés de devoir traiter avec Villepin, qui avait déjà son discours officiel sur la « moralisation »… Je leur ai dit que c’était une décision du « Grand », autrement dit de Chirac. Je dois dire que Villepin s’y est bien pris avec eux. Que le courant est bien passé. Il a su y faire… Il m’appelait « camarade » et s’est mis à m’offrir du whisky pur malt de 1963.

Et les remises de valises ont continué?

Elles n’ont jamais cessé. À l’approche de la campagne présidentielle de 2002, Villepin m’a carrément demandé « la marche à suivre ». Il s’est même inquiété. C’est sa nature d’être méfiant. Je devais me présenter à l’Élysée sous le nom de « M. Chambertin », une de ses trouvailles. Pas question de laisser de traces de mon nom. Par mon intermédiaire, et dans son bureau, cinq chefs d’État africains – Abdoulaye Wade (Sénégal), Blaise Compaoré (Burkina Faso), Laurent Gbagbo (Côte d’Ivoire), Denis Sassou Nguesso(Congo-Brazzaville) et, bien sûr, Omar Bongo (Gabon) – ont versé environ 10 millions de dollars pour cette campagne de 2002.

Alors que ces fonds en liquide ne figurent sur aucun compte officiel, que les fonds secrets avaient été supprimés par Lionel Jospin, que l’affaire Elf avait mis en lumière les fortunes occultes des chefs d’État africains…

C’est l’exacte vérité. Un exemple qui ne s’invente pas, celui des djembés (des tambours africains). Un soir, j’étais à Ouagadougou avec le président Blaise Compaoré. Je devais ramener pour Chirac et Villepin 3 millions de dollars. Compaoré a eu l’idée, « connaissant Villepin comme un homme de l’art », a-t-il dit, de cacher l’argent dans quatre djembés. Une fois à Paris, je les ai chargés dans ma voiture jusqu’à l’Élysée. C’est la seule fois où j’ai pu me garer dans la cour d’honneur! C’était un dimanche soir et je suis venu avec un émissaire burkinabais, Salif Diallo, alors ministre de l’Agriculture. Je revois Villepin, sa secrétaire, Nadine Izard, qui était dans toutes les confidences, prendre chacun un djembé, devant les gendarmes de faction… Les tams-tams étaient bourrés de dollars. Une fois dans son bureau, Villepin a dit : « Blaise déconne, c’est encore des petites coupures! »

«Lors des grandes remises de fonds, j’étais attendu comme le Père Noël»

Comment écoulait-il ces fonds? Pierre Péan a demandé à Éric Woerth, trésorier de la campagne de 2002, qui n’a jamais eu vent de ces espèces…

Je ne sais pas ce que Chirac et Villepin en faisaient. C’est leur problème.

Vous dites que Laurent Gbagbo aussi a financé la campagne de Jacques Chirac en 2002…

Oui. Il m’avait demandé combien donnait Omar Bongo, et j’avais dit 3 millions de dollars. Laurent Gbagbo m’a dit : « On donnera pareil alors. » Il est venu à Paris avec l’argent. Nous nous sommes retrouvés dans sa suite du Plaza Athénée. Nous ne savions pas où mettre les billets. J’ai eu l’idée de les emballer dans une affiche publicitaire d’Austin Cooper. Et je suis allé remettre le tout à Villepin, à l’Élysée, en compagnie d’Eugène Allou, alors directeur du protocole de Laurent Gbagbo. Devant nous, Villepin a soigneusement déplié l’affiche avant de prendre les billets. Quand on sait comment le même Villepin a ensuite traité Gbagbo, cela peut donner à réfléchir…

Jacques Chirac était-il au courant de toutes les remises d’espèces?

Bien sûr, tant que Villepin était en poste à l’Élysée. Lors des grandes remises de fonds, j’étais attendu comme le Père Noël. En général, un déjeuner était organisé avec Jacques Chirac pour le donateur africain, et ensuite, la remise de fonds avait lieu dans le bureau du secrétaire général. Une fois, j’étais en retard. Bongo, qui m’appelait « fiston » et que j’appelais « papa », m’avait demandé de passer à 14h 45. Nadine, la secrétaire de Villepin, est venue me chercher en bas et m’a fait passer par les sous-sols de l’Élysée. J’avais un gros sac de sport contenant l’argent et qui me faisait mal au dos tellement il était lourd. Bongo et Chirac étaient confortablement assis dans le bureau du secrétaire général de l’Élysée. Je les ai salués, et je suis allé placer le sac derrière le canapé. Tout le monde savait ce qu’il contenait. Ce jour-là, j’ai pensé au Général, et j’ai eu honte.

«Dominique est quelqu’un de double»

Après la réélection de 2002, Villepin a quitté l’Élysée pour le ministère des Affaires étrangères. Avec qui traitiez-vous?

Toujours avec lui. Cela a continué quand il est passé au Quai d’Orsay, à l’Intérieur, et aussi quand il était à Matignon. Place Beauvau, un nouveau « donateur », le président de Guinée équatoriale Obiang NGuéma, a voulu participer. J’ai organisé un déjeuner au ministère de l’Intérieur, en présence du président sénégalais Abdoulaye Wade et son fils Karim, au cours duquel Obiang NGuéma a remis à Villepin une mallette contenant un million et demi d’euros. Parfois, Dominique sortait directement l’argent devant nous, même si je venais accompagné d’un Africain, et, sans gêne, il rangeait les liasses dans ses tiroirs. Pour l’anecdote, je lui laissais parfois la mallette sans qu’il l’ouvre en lui donnant le code de la serrure… Une autre fois, lorsqu’il était à Matignon, Villepin s’impatientait parce que l’ambassadeur du Gabon était en retard. Il est finalement arrivé tout essoufflé avec un sac contenant 2 millions d’euros. « C’est lourd », disait-il… en frôlant l’infarctus.

À cette époque, en pleine affaire Clearstream, Dominique de Villepin a toujours évoqué les consignes présidentielles de « moralisation de la vie publique »…

Oui, en public, il a toujours eu ce discours. Dominique est quelqu’un de double. Un individu à deux faces. Pendant toute la période Clearstream, à plusieurs reprises, il était euphorique. « On va bourrer le nabot », disait-il en parlant de Nicolas Sarkozy. Il était certain, pendant des mois, que l’affaire Clearstream allait tuer politiquement son rival. Au total, après qu’il eut quitté l’Élysée, j’estime avoir remis à Villepin, en direct, une dizaine de millions de dollars. Et, outre cet argent liquide, je lui ai remis des « cadeaux »…

Quel genre?

Je me souviens d’un bâton du maréchal d’Empire, qui lui avait été offert par Mobutu. Bongoet Gbagbo lui ont aussi offert de superbes masques africains. Bongo lui a offert des livres rares, des manuscrits de Napoléon… Chirac a reçu des cadeaux splendides, aussi. Je me souviens d’une montre Piaget offerte par Bongo, qui devait réunir environ deux cents diamants. Un objet splendide, mais difficilement portable en France…

Comment savez-vous cela?

J’avais accès au gestionnaire du compte parisien d’Omar Bongo, et il m’est arrivé d’aider certaines personnes proches de Dominique, qui en avaient besoin. Avec « papa », nous avions un code: entre nous, nous appelions Villepin « Mamadou », parce qu’autrefois un secrétaire général du président gabonais se prénommait ainsi. Il me suffisait de dire : « Papa, ‘Mamadou’ a besoin de quelque chose. » Et Omar Bongo me disait de faire le nécessaire.

«Grâce à son ingratitude, je suis allé voir Nicolas Sarkozy»

Vous disiez que les remises d’espèces ont continué quand Villepin était à Matignon…

Bien sûr. Les présidents africains avaient dans la tête que Villepin allait préparer la présidentielle. Omar Bongo, place Beauvau, lui avait dit : « Dominique, entends-toi avec Nicolas. » Et Villepin lui avait ri au nez et lui avait répondu : « J’irai à Matignon, puis à l’Élysée. » Il avait un sentiment de toute-puissance à cette époque. Je me souviens d’un jour, au Quai d’Orsay, où sa secrétaire m’appelle en urgence. « Camarade, un double whisky aujourd’hui, la ration John Wayne », me lance Dominique dans son bureau. Il avait quelque chose à me dire : « Aujourd’hui, j’ai atteint l’âge du général de Gaulle le jour de l’appel du 18 juin, j’ai 49 ans, Robert! Je serai l’homme du recours! » Il a prononcé plusieurs fois cette phrase – « Je serai l’homme du recours » – en imitant la voix du Général. En rentrant chez moi, j’ai dit à ma femme qu’il y avait peut-être un problème…

Comment cela s’est-il arrêté et pourquoi?

Fin 2005, la dernière semaine de septembre. Nadine, sa secrétaire, m’appelle selon le code : « Nous allons acheter des fleurs. » Cela voulait dire que l’on se retrouve devant le Monceau Fleurs du boulevard des Invalides. Elle venait me chercher en voiture pour m’amener à Matignon. Ce jour-là, elle m’a fait entrer par l’arrière et m’a laissé dans le pavillon de musique. Villepin m’a fait attendre une demi-heure. J’ai tout de suite eu l’intuition qu’il y avait un problème.

Que s’est-il passé?

Il est arrivé et a lancé un drôle de « Alors, camarade, ça va? », avant de m’expliquer : « L’argent de Sassou, de Bongo, de tous les Africains, sent le soufre. C’est fini », a-t-il poursuivi… Je me souviens de sa phrase : « Si un juge d’instruction vous interroge, vous met un doigt dans le cul, cela va mal finir. » Il parle exactement comme cela. Je l’ai bien regardé. Je lui ai dit qu’il m’emmerdait et je suis parti en serrant la mâchoire. Il m’a couru après en disant « camarade, camarade! », m’a rappelé cinq ou six fois dans les jours qui ont suivi. J’avais décidé que ce n’était plus mon problème. Grâce à son ingratitude, je suis allé voir Nicolas Sarkozy.

Comment cela?

Nicolas Sarkozy m’a écouté, je lui ai raconté tout ce que je vous raconte aujourd’hui. Même lui, il m’a paru étonné. Je l’entends encore me demander : « Mais qu’est-ce qu’ils ont fait de tout cet argent, Robert ? » Il m’a dit aussi : « Ils t’ont humilié comme ils m’ont humilié, mais ne t’inquiète pas, on les aura. » Je l’ai revu la semaine suivante. Nicolas Sarkozy m’a dit : « Robert, là où je suis, tu es chez toi », et m’a demandé de travailler pour lui, mais sans le système de financement par « valises ».

«L’argent d’Omar Bongo a payé le loyer pendant des années»

Les financements africains auraient-ils cessé pour la campagne de 2007? Difficile à croire… D’autant que Sarkozy, à peine élu, s’est rendu au Gabon et a annulé une partie de la dette gabonaise…

Je dis ce que je sais. Ni Omar Bongo ni aucun autre chef d’État africain, par mon intermédiaire, n’a remis d’argent ni à Nicolas Sarkozy ni à Claude Guéant.

Vous étiez proche de Laurent Gbagbo, vous n’avez pas été invité à l’intronisation d’Alassane Ouattara…

Laurent Gbagbo est un ami de trente ans. Il m’a raccroché au nez la dernière fois que je l’ai appelé. J’étais dans le bureau de Claude Guéant et c’était dans les derniers jours avant sa destitution… Il ne voulait plus prendre ni Sarkozy ni Obama au téléphone. Il ne voulait rien entendre et m’a dit : « C’est la dernière fois que je te parle. » Par la suite, tout le monde le sait, Alain Juppé m’a fait enlever de la liste des invités pour l’intronisation de Ouattara.

Vous en voulez à Alain Juppé…

Lui aussi me fait sourire quand je l’entends donner des leçons de morale. Je vais finir par cette histoire qui remonte à 1981. Alain Juppé a pris la tête du Club 89, un cercle de réflexion de chiraquiens qui s’est installé dans de superbes locaux de l’avenue Montaigne. C’est moi qui ai signé le bail du loyer, qui était de 50.000 francs mensuels, une somme pour l’époque. D’ailleurs, le téléphone du 45, avenue Montaigne était à mon nom! L’argent d’Omar Bongo a payé le loyer pendant des années, entre 1981 et 1992. Les espèces du président gabonais ont fait vivre les permanents pendant des années… Le secrétaire général du Club 89, Alain Juppé, ne pouvait pas l’ignorer. Je sais qu’aujourd’hui tout le monde a la mémoire qui flanche. Moi, pas encore.

 Laurent Valdiguié – Le Journal du Dimanche

dimanche 11 septembre 2011


11 septembre/10e: Le seul racisme autorisé dans le monde moderne (The only authorized racism in the modern world)

12 septembre, 2011
Le seul racisme autorisé dans le monde moderne est l’anti-américanisme. Chris Patten
Je préférerais encore être sous le joug de l’Armée rouge que d’avoir à manger des hamburgers.  Alain de Benoist
 Voici la définition de la politique étrangère américaine : “Baise mon cul ou j’écrase ta gueule.” Milosevic a refusé de baiser le cul de l’Amérique, alors Clinton écrase la gueule du peuple serbe. Pinter
Le problème n’est pas technique ni même politique. Il est mental et culturel. Ne dénonçons pas la manipulation, tentons de comprendre l’acculturation. Qui nous permet de faire nôtres, en bons somnambules, des images et des mots venus d’une autre histoire, d’une autre tradition. (…) Cette combinaison passe-partout porte le sceau du modèle américain de politique étrangère que l’Europe a fait sien : l’idéalisme moral et la supériorité technique – disons le wilsonisme, plus le tomahawk. Le droit et les machines. Le droit fixe la norme, les machines la font respecter. Fuir la politique dans la technique, et s’arracher aux pesanteurs et complications du passé par la conquête de l’espace, d’une frontière à l’autre (cheval, automobile, avion, fusée) – sont les deux mythes moteurs de l’Odyssée américaine. L’histoire et la géographie n’ont jamais fait problème pour cette terre promise, qui eut dès le départ un destin, mais non un passé. Ses premiers occupants se sont installés dans un espace vide, ou, quand il ne l’était pas assez, nettoyé à la Winchester – purification ethnique sublimée par l’image en conquête de l’Ouest. Pas de voisins menaçants. Les territoires de bordure, on les achète – Louisiane, Alaska, Oregon, Floride. Quant à la religion du droit, c’est là-bas un juste hommage à l’origine. La Constitution a précédé la Fédération nord-américaine, qui tient par elle – d’où sa sacralité. En Europe, le code et l’histoire ont dû passer des compromis, car l’histoire était là avant ; aux Etats-Unis, c’est le code, contrat passé avec Dieu, qui a précédé et fait l’histoire des hommes. Or l’on sait que pour un chrétien (et quel Etat l’est plus que celui-là ?), entre la résurrection et le jugement dernier, il ne se passe, en rigueur, rien de sérieux. On peut dire qu’une tête est américanisée quand elle a remplacé le temps par l’espace, l’histoire par la technique et la politique par l’Evangile. Régis Debray
 La condamnation morale, l’union sacrée contre le terrorisme sont à la mesure de la jubilation prodigieuse de voir détruire cette superpuissance mondiale, mieux, de la voir en quelque sorte se détruire elle-même, se suicider en beauté. Car c’est elle qui, de par son insupportable puissance, a fomenté toute cette violence infuse de par le monde, et donc cette imagination terroriste (sans le savoir) qui nous habite tous. Que nous ayons rêvé de cet événement, que tout le monde sans exception en ait rêvé, parce que nul ne peut ne pas rêver de la destruction de n’importe quelle puissance devenue à ce point hégémonique, cela est inacceptable pour la conscience morale occidentale, mais c’est pourtant un fait, et qui se mesure justement à la violence pathétique de tous les discours qui veulent l’effacer. (…) A la limite, c’est eux qui l’ont fait, mais c’est nous qui l’avons voulu. Si l’on ne tient pas compte de cela, l’événement perd toute dimension. (…) Quand la situation est ainsi monopolisée par la puissance mondiale, quand on a affaire à cette formidable condensation de toutes les fonctions par la machinerie technocratique et la pensée unique, quelle autre voie y a-t-il qu’un transfert terroriste de situation ? C’est le système lui-même qui a créé les conditions objectives de cette rétorsion brutale. (…) Terreur contre terreur – il n’y a plus d’idéologie derrière tout cela. On est désormais loin au-delà de l’idéologie et du politique. L’énergie qui alimente la terreur, aucune idéologie, aucune cause, pas même islamique, ne peut en rendre compte. Ça ne vise même plus à transformer le monde, ça vise (comme les hérésies en leur temps) à le radicaliser par le sacrifice, alors que le système vise à le réaliser par la force.  Jean Baudrillard (sur le 11/9)
Que des cerveaux puissent réaliser quelque chose en un seul acte, dont nous en musique ne puissions même pas rêver, que des gens répètent comme des fous pendant dix années, totalement fanatiquement pour un seul concert, et puis meurent. C’est la plus grande oeuvre d’art possible dans tout le cosmos Imaginez ce qui s’est produit là. Il y a des gens qui sont ainsi concentrés sur une exécution, et alors 5 000 personnes sont chassées dans l’Au-delà, en un seul moment. Ca, je ne pourrais le faire. A côté, nous ne sommes rien, nous les compositeurs… Imaginez ceci, que je puisse créer une oeuvre d’art maintenant et que vous tous soyez non seulement étonnés, mais que vous tombiez morts immédiatement, vous seriez mort et vous seriez né à nouveau, parce que c’est tout simplement trop fou. Certains artistes essayent aussi de franchir les limites du possible ou de l’imaginable, pour nous réveiller, pour nous ouvrir un autre monde. Karl Stockhausen
Trois semaines ont passé depuis le 11 septembre et déjà la stupeur se dissipe, l’examen de conscience succède à l’épouvante. A peine entrons-nous dans la période du deuil que la pensée progressiste s’affaire à instruire le procès de la puissance américaine. Il n’y a pas de fumée sans feu, dit le Tribunal, pas de révolte sans bon motif, pas de terrorisme pour rien. L’Amérique n’a été si spectaculairement frappée que parce qu’elle est coupable. Coupable d’étrangler la population irakienne par un embargo qui a déjà fait des centaines de milliers de morts. Coupable de n’avoir pas signé le protocole de Kyoto visant à réduire l’émission de gaz à effet de serre. Coupable d’avoir fabriqué les talibans, et Oussama Ben Laden. Coupable de faire payer aux Arabes un crime commis par les Européens, en leur imposant l’Etat d’Israël. Coupable, quand il ne l’instrumentalise pas, d’humilier l’islam. Coupable de ne pleurer que ses propres victimes et de se laver les mains de catastrophes bien plus graves, comme le génocide du Rwanda, en les baptisant « crises humanitaires ». Coupable donc de surenchérir par le racisme lacrymal sur son impérialisme sans pitié. On se prend à penser, devant ce réquisitoire monumental, qu’il n’existe sur la terre aucune injustice dont le pays de la bannière étoilée puisse se dire innocent. Tout le mal lui revient, à lui et à nous, nous Occidentaux, nous Européens, dans la mesure où nous faisons bloc avec les Américains et où nous versons les mêmes sanglots discriminatoires. Une telle agressivité pénitente reconduit, en l’inversant, l’arrogance qu’elle dénonce. Pour le bien de l’humanité hier et pour son plus grand malheur aujourd’hui, l’Occident prend toute la place : l’autre n’est qu’un comparse, un figurant, un ectoplasme ou, au mieux, un symptôme. Mais pour qu’un tel raisonnement tienne le coup, il faudrait d’abord que les deux seules actions militaires entreprises par l’OTAN depuis sa création n’aient pas eu pour objectif de rompre avec l’inertie de la communauté internationale ou, plus précisément, des non-Occidentaux face à la situation désespérée des peuples majoritairement musulmans de Bosnie-Herzégovine et du Kosovo. (…) Le nom d’Israël accablé de la responsabilité de l’antisémitisme dans sa version meurtrière et de la terreur qui s’est abattue sur le sol américain : voilà où nous en sommes ; voilà ce que le progressisme a fait de la pensée critique ; voilà ce qu’est devenue l’aptitude à se mettre soi-même en question et à sortir de son exclusivisme qui a longtemps constitué le trait distinctif de l’Occident, et sa force spirituelle. Alain Finkielkraut
Plus nos intellectuels sont laïcs, désenchantés, plus ils ont besoin du diable américain auquel ils croient de toutes leurs forces. Raymond Aron disait déjà de Sartre que les États-Unis jouaient dans son imaginaire le même rôle que les Juifs dans la démonologie national-socialiste. Il y a d’ailleurs une parenté entre l’antiaméricanisme et l’antisémitisme puisque l’un et l’autre sont des pathologies de la proximité. Les Américains sont maudits en raison de la déviation minuscule qu’ils représentent par rapport à l’Europe, frères ennemis, presque semblables et pourtant différents. La haine vise le parent, le cousin dont on désavoue l’insupportable contiguïté. L’Amérique, c’est la mauvaise Europe, coloniale et arrogante, sa fille dénaturée qui concentre tous les traits négatifs de ses patries d’origine. Double de l’Europe peut-être mais au sens où les parents les plus sains peuvent enfanter des monstres. Pour qu’un verdict irrévocable soit rendu à l’encontre de Washington, il faut que cette progéniture déshonorante occupe plusieurs rôles contradictoires, qu’elle soit la parente et la hors caste, que son voisinage ne dissimule pas une distance infranchissable, en somme qu’elle représente le chancre lové au coeur de l’Occident.
 En ce sens l’Amérique incarne bien le trésor démocratique que nous avons refoulé. Nous lui en voulons d’avoir grandi sur notre rapetissement, mais surtout de défendre, parfois de façon brouillonne et brutale, des valeurs que nous avons enterrées. Tel un fils qui reprend le flambeau abandonné par ses pères, elle nous rappelle à notre mission. Nous la détestons pour ses bons côtés puisqu’elle reste, en dépit de tout, la patrie de la liberté conquérante quand la Vieille Europe, à l’exception notable du Royaume-Uni, a décidé de limiter la liberté à ses frontières et de composer avec tous les régimes, quels qu’ils soient. Les États-Unis croient encore aux vertus de l’action commune quand l’Europe, échaudée par une histoire effroyable, se cantonne à la prudence, à la défense du statu quo. On peut le déplorer mais partout où les peuples souffrent et gémissent dans les chaînes, Bosnie et Kosovo hier, Géorgie, Ukraine, Kurdistan aujourd’hui, c’est vers les États-Unis qu’ils se tournent et non vers Paris, Bruxelles ou Berlin. Même les Palestiniens croient plus en Washington pour construire leur État que dans les vertus de l’Union européenne. Pour le Vieux Monde qui se pense comme postnational, postmoderne, posthistorique, le crime majeur des États-Unis (et à un moindre degré d’Israël), c’est d’être des fauteurs d’histoire au double sens du terme, encore englués dans cette dramaturgie sanglante dont nous sommes sortis à grand-peine.
Pour cela l’antiaméricanisme est en France une machine à consensus, le seul moyen de réconcilier toutes les familles politiques et intellectuelles. Pascal Bruckner

 Ultime avatar du relativisme culturel, … l’antiaméricanisme!

Au lendemain du 10e anniversaire des attentats du 11/9 et de notre dernier billet sur les dérives du relativisme culturel illustrées notamment par la tribune en une du Monde où notre Baudrillard national peinait alors à contenir sa jubilation intérieure  …

Où l’on a vu, de nos Villepin à nos Védrine nationaux, les larmes de crocodile de ceux qui s’étaient alors empressés de condamner et trahir cette Amérique coupable de trop grande hégémonie …

Alors qu’après leur vil renoncement devant le déni de justice imposé aux contribuables parisiens dans les interminables affaires Chirac et leur silence complice devant les révélations de distribution d’argent liquide à l’ensemble des responsables politiques de droite par la femme la plus riche de France, nos médias font à présent mine de découvrir le secret de polichinelle des turpitudes africaines de nos Mitterrand comme de nos Chirac et nos Villepin, sans oublier hélas nos Sarkozy mais aussi nos Le Pen …

Pendant que notre actuel et multicumulard chef de la diplomatie française s’éclipse courageusement dans le Pacifique pour éviter de rencontrer le président du pays africain dont il avait, lorsqu’il était dans les mêmes fonctions sous le président Mitterrand, soutenu et exfiltré les génocidaires …

Petite piqûre de rappel avec un texte de 2006 de Pascal Bruckner dans la Revue Le Meilleur des mondes, sur « le seul racisme autorisé dans le monde moderne » (Chris Patten) et, en France,  » machine à consensus » et  » seul moyen de réconcilier toutes les familles politiques et intellectuelles », à savoir l’antiaméricanisme …

Les paradoxes de l’antiaméricanisme

Pascal Bruckner

Le meilleur des mondes

Printemps 2006

En Europe et à tout le moins en France, l’antiaméricanisme constitue une structure fondamentale de la pensée et de la vie politique. Dans ses formes les plus extrêmes, il incarne un principe d’interprétation globale. Décryptage d’une pathologie nationale.

Interrogé par Philip Roth sur sa vie d’écrivain, Saul Bellow a raconté un épisode particulier de sa carrière, son installation à Paris en 1948 : « Oh, les Américains avaient libéré Paris, maintenant c’était au tour de Paris de faire quelque chose pour moi. La ville était plongée dans une profonde dépression. […] La tristesse partout était lourde et laide. La Seine sentait comme une mixture pharmaceutique. Le pain et le charbon étaient encore rationnés. Les Français nous haïssaient. J’avais une explication juive pour cela : la mauvaise conscience. Non seulement avaient-ils été écrasés par les Allemands en trois semaines mais ils avaient collaboré. Vichy les avait rendus cyniques. Ils prétendaient qu’il y avait eu un vaste mouvement souterrain tout au long de la guerre mais la vérité semblait être qu’ils avaient passé leurs années de guerre à chercher de la nourriture dans la campagne. Et ces fils de putes étaient aussi patriotes. La France avait été humiliée et c’était la faute de leurs libérateurs, les Britanniques et les GI1. »

UNE PRODUCTION DE STÉRÉOTYPES

L’explication par l’Amérique nous offre le vertige du panorama et permet d’embrasser la totalité du réel. Si l’Amérique n’existait pas, il faudrait l’inventer : sur quel bouc émissaire aussi commode pourrions-nous nous laver de nos péchés, nous défausser de nos ordures ? Où trouverions-nous un tel centre de blanchiment des crimes de la planète puisque tout ce qui va mal sur cette terre, du réchauffement climatique au terrorisme, peut lui être imputé ? C’est une chance finalement pour une dictature, un groupe criminel d’être pourchassés, montrés du doigt par les États-Unis. Cela leur vaut immédiatement la sympathie, la bienveillance de tous ceux pour qui « le seul racisme autorisé dans le monde moderne est d’être antiaméricain » (Chris Patten).

N’en doutons pas un instant : si le débarquement de juin 1944 avait lieu aujourd’hui, l’oncle Adolf jouirait de la sympathie d’innombrables patriotes et radicaux de la gauche extrême au motif que l’oncle Sam tenterait de l’écraser. Écartons d’emblée un contresens : l’antiaméricanisme n’est pas une critique de l’Amérique, de ses fautes ou de ses crimes. Comme toute démocratie et spécialement comme superpuissance qui use et abuse de son pouvoir, les États-Unis sont éminemment critiquables et les Américains eux-mêmes ne s’en privent pas. De la même façon ne confondons pas l’antiaméricanisme avec l’hostilité à George W. Bush, cet ambassadeur impopulaire de la liberté, dont le style, mélange de bigoterie militante et de messianisme exalté, lui vaut une antipathie quasi universelle. Tant que son Administration restera au pouvoir et portera le poids d’un semi-échec en Irak, de la torture institutionnalisée, les États-Unis souffriront de par le monde d’un supplément de rage et d’aversion par rapport à l’animosité qu’ils suscitent naturellement.

Non, l’antiaméricanisme est un discours autonome. Il se nourrit de soi-même et s’émancipe de la réalité : l’événement ne l’ébranle pas mais le confirme ou le renforce même lorsqu’il semble le contredire. Produit par la caste intellectuelle depuis deux siècles, l’antiaméricanisme forme un de ces grands récits de la modernité doté d’une capacité fédératrice et allégorique: en parlant des États-Unis, il en dit long sur l’Hexagone et le Vieux Monde en général. Il existe bien sûr mille raisons de détester l’Amérique revêtue de tous les signes auxquels se reconnaît la culpabilité de l’Occident : aussi riche qu’inégalitaire, dominatrice, arrogante, polluante, fondée sur un double crime, le génocide des Indiens et l’esclavage des Noirs, ne prospérant que par la menace et les canons, indifférente aux institutions internationales qu’elle soutient du bout des lèvres quand elle ne les récuse pas, tout entière vouée au culte du billet vert, la seule religion de ce pays matérialiste. Rajoutons que pour les Européens de l’Ouest, il est difficile encore aujourd’hui de pardonner aux États-Unis de les avoir libérés du joug nazi et fasciste, de leur avoir épargné l’épreuve du communisme. Certaines générosités sont des formes d’affront surtout quand elles soulignent nos faiblesses et prouvent à quel point la petite cousine yankee a dépassé, en vigueur, en créativité, ses aïeules du continent. On ne critique pas le Grand Satan américain comme on critique l’Italie, l’Espagne, la France ou la Russie. Les États-Unis concentrent sur eux, en Europe et ailleurs, une répugnance particulière qui constitue presque un hommage : une telle détestation vaut élection. Elle prouve que cette nation est prise au sérieux alors que la sympathie bienveillante dont jouit l’Europe signifie simplement que notre continent ne compte plus. Car l’Amérique, aux yeux de ses ennemis, est condamnable non pour ce qu’elle fait mais parce qu’elle est. Son seul crime est d’exister. Quoi qu’elle fasse, qu’elle intervienne sur le théâtre extérieur ou qu’elle reste cloîtrée dans ses frontières, elle a tort.

Plus nos intellectuels sont laïcs, désenchantés, plus ils ont besoin du diable américain auquel ils croient de toutes leurs forces. Raymond Aron disait déjà de Sartre que les États-Unis jouaient dans son imaginaire le même rôle que les Juifs dans la démonologie national-socialiste. Il y a d’ailleurs une parenté entre l’antiaméricanisme et l’antisémitisme puisque l’un et l’autre sont des pathologies de la proximité. Les Américains sont maudits en raison de la déviation minuscule qu’ils représentent par rapport à l’Europe, frères ennemis, presque semblables et pourtant différents. La haine vise le parent, le cousin dont on désavoue l’insupportable contiguïté. L’Amérique, c’est la mauvaise Europe, coloniale et arrogante, sa fille dénaturée qui concentre tous les traits négatifs de ses patries d’origine. Double de l’Europe peut-être mais au sens où les parents les plus sains peuvent enfanter des monstres. Pour qu’un verdict irrévocable soit rendu à l’encontre de Washington, il faut que cette progéniture déshonorante occupe plusieurs rôles contradictoires, qu’elle soit la parente et la hors caste, que son voisinage ne dissimule pas une distance infranchissable, en somme qu’elle représente le chancre lové au coeur de l’Occident.

LES VISAGES DE LA RÉPROBATION

Dès que l’on évoque les États-Unis, les meilleurs esprits quittent le domaine de la raison. Dans les années 80, Alain de Benoist, idéologue de la Nouvelle Droite, écrivait : « Je préférerais encore être sous le joug de l’Armée rouge que d’avoir à manger des hamburgers. » Début 1999, le philosophe français Jean Baudrillard démontrait à son tour dans Libération comment l’Otan et Washington avaient monté un complot pour aider Milosevic à liquider les Albanais du Kosovo. En 1991, dans un article du Monde, un critique de cinéma comparait la production de Hollywood à la Propaganda-Staffel de Goebbels. Durant le bref conflit du Kosovo, le dramaturge anglais Harold

Pinter, nobélisé depuis, a déclaré : « Voici la définition de la politique étrangère américaine : “Baise mon cul ou j’écrase ta gueule.” Milosevic a refusé de baiser le cul de l’Amérique, alors Clinton écrase la gueule du peuple serbe2. » À la même époque le philosophe trotskiste Daniel Bensaïd rejette d’un même trait Milosevic et l’Otan, « deux formes parfaitement contemporaines et jumelles de la barbarie moderne ». Pour sa part, le directeur du musée Picasso de Paris, Jean Clerc, compare Belgrade à Guernica et les aviateurs américains aux pilotes nazis, indifférents aux populations qu’ils écrasent.

Le 11-Septembre aura donné lieu aussi à un florilège intéressant : à commencer par les théories du complot lancées en France par Thierry Meyssan et en Allemagne par un ancien ministre SPD, von Bülow. Ils « révélaient » que le Pentagone lui-même avait lancé des avions contre les tours pour prendre le pouvoir. Les écrivains allemands Günter Grass et Botho Strauss pointèrent dans l’effondrement des tours « les doigts imprécateurs de la finance tranchés » et dans l’expédition en Afghanistan « la guerre des méchants contre les méchants ». La palme revient en la matière à Jean Baudrillard qui se dit, tel Néron face à Rome en flammes, fasciné par l’esthétique « jubilatoire » de l’attentat et renvoie dos à dos les protagonistes. Le système américain a tellement monopolisé la puissance qu’il force les terroristes à lui répondre par un acte définitif et brutal : « Terreur contre terreur, il n’y a plus d’idéologie derrière tout cela. » En 2003, lors de la préparation de la deuxième guerre du Golfe, un ancien ministre socialiste met sur un pied d’égalité George Bush et Ben Laden (il reviendra sur cette affirmation ensuite) et Le Nouvel Observateur dépeint le chef de la Maison- Blanche sous les traits du « dictateur » de Chaplin jouant avec le globe, c’est-à-dire qu’il l’assimile à Hitler ! En 2003 toujours, le démographe Emmanuel Todd annonce dans son livre Après l’empire l’écroulement inéluctable du système américain et l’ascension irrésistible de l’Europe. Inutile désormais d’être antiaméricain, puisque l’Amérique, entraînée dans ses délires militaristes, est finie. Nous n’aurons pas la cruauté de confronter ces propos avec la réalité d’une Europe en lambeaux et d’une France en crise aggravée. Mais encore une fois, la complexité du monde est le principal ennemi de ces « théoriciens » qui ressortent leur stock de poncifs pour « interpréter » l’actualité, c’est-à-dire l’annexer à leurs préjugés : on n’est plus ici dans l’analyse politique mais dans le registre religieux de l’anathème.

LE DESPOTISME AFFABLE

En somme, non seulement l’Amérique est la réincarnation du IIIe Reich, « Hitler made in USA » comme disaient les communistes français dans les années 50, mais en plus nous sommes « coca-colonisés» pour reprendre une vieille expression. La force de l’Amérique serait donc d’occuper nos cerveaux par la « persuasion clandestine » pour utiliser le titre célèbre de Vance Packard. Nous avons tous « l’Amérique dans la tête » et ceux qui croient parler et décider librement sont de simples ventriloques de l’oncle Sam, des marionnettes dont d’autres tirent les ficelles. « Avec CNN, écrit Régis Debray, la planète entre en Amérique et la politique étrangère de la métropole achève de s’intégrer à sa politique intérieure ; et à l’intérieur de McWorld l’Amérique, fournissant à tous le son et l’image par grand et petit écran, meuble à ses conditions l’inconscient collectif des jeunes de banlieue jusqu’aux gouvernements. […] L’Amérique n’a même plus besoin d’être dominatrice, elle est devenue pour nous irréfutable, c’est-à-dire intérieure3. » Parce qu’elle formate le style et le rythme des images modernes, « elle pénètre en nous par les yeux » explique Ignacio Ramonet du Monde diplomatique. Peu importe que les films ou les séries soient français, allemands, italiens, chinois, brésiliens, dans le fond ils sont tous gagnés par l’esthétique yankee. « L’américanisation des esprits est tellement avancée que la dénoncer apparaît à certains de plus en plus inacceptable. Il faudrait pour y renoncer être prêt à s’amputer d’un grand nombre de pratiques culturelles (vestimentaires, sportives, ludiques, distractives, langagières, alimentaires) auxquelles nous nous livrons depuis l’enfance et qui nous habitent en permanence. Beaucoup de citoyens européens sont désormais des transculturels, des mixtes irréconciliables possédant un esprit américain dans une peau d’Européen4. » On se souvient que pour décrire le phénomène colonial, le psychiatre antillais Frantz Fanon avait utilisé dans les années 60 la métaphore des « peaux noires, masques blancs ». La mentalité du colon a pénétré la tête du colonisé et faussé sa vision du monde, l’amenant à pactiser avec son maître. Autrement dit, consentants ou non, nous sommes des collabos du géant américain, installé dans notre intimité, régnant en souverain. Il est vrai que l’antiaméricanisme ne serait pas si virulent s’il ne cachait une dose importante de fascination. L’Amérique : le plus grand pouvoir d’attraction et le plus grand pouvoir de répulsion. Elle horripile horripile et envoûte parce qu’elle incarne la modernité dans ses pires et ses meilleurs aspects avec ce petit plus d’excès et de démesure qui la rend unique. Cette terre d’exception autant que d’élection a ouvert des horizons nouveaux aux autres peuples. Dans la fureur qu’elle inspire entrent de la stupeur, de l’admiration, de la jalousie.

Ainsi les États-Unis, cette république roturière, nouveau riche, dépourvue de style et de manières, ce parangon de vulgarité et de clinquant, suscitent-ils, même chez leurs détracteurs, une adulation singulière. Une telle exécration, qui traverse les siècles, les générations, les clivages politiques, est un privilège. Aucune puissance n’est aujourd’hui aussi diffamée, piétinée et donc vénérée. Les mêmes qui brûlent la bannière étoilée se précipitent dans les fast-foods, ne voient que des films « made in USA » et vomissent le géant américain dans les symboles mêmes de l’Amérique.

LA FRANCE OBNUBILÉE PAR L’ONCLE SAM

Voyez le cas de la France : elle s’est toujours vécue en rivalité avec les États-Unis. Ce sont les deux seules nations porteuses d’un messianisme universel. Bien que Paris et Washington ne se soient jamais fait la guerre, une coexistence belliqueuse caractérise caractérise les rapports entre nos pays, surtout depuis que la civilisation anglosaxonne, de par ses succès, éclipse la civilisation française. Il n’est pas exagéré d’écrire que la France d’aujourd’hui, se détournant de ses voisins, ne regarde que vers l’Amérique, unique objet de son ressentiment. La France déteste l’Amérique parce qu’elle lui ressemble trop, en miniature : même fatuité, même certitude d’incarner l’excellence, même mélange de moralisme et de cynisme. Mais il lui manque les moyens de la puissance.

Pour cela l’antiaméricanisme est en France une machine à consensus, le seul moyen de réconcilier toutes les familles politiques et intellectuelles. Régis Debray, commentant avec amertume la décision de la Pologne de préférer les F16 américains aux Mirage français, qualifia en 2003 cette nation d’« Amérique de l’Est ». Suprême infamie : si les nouveaux entrants en Europe ne font pas allégeance au modèle gaulois, les voilà rejetés dans le camp yankee, accusés d’allégeance, de servilité. Durant la campagne pour le référendum sur la constitution européenne en 2005, les partisans du oui comme ceux du non accusaient leurs adversaires de faire le jeu de George W. Bush, promu en ennemi majuscule, en Grand Satan. Comme l’a souvent exprimé Dominique de Villepin, le principal titre de gloire de notre pays est de résister à l’Amérique, de souligner ses lacunes, de lui mettre des bâtons dans les roues, de la dénoncer toujours et partout. C’est là une entorse à la tradition gaulliste puisque le général avait pour principe de soutenir l’Amérique en temps de crise quitte à s’opposer à elle en temps de paix. Beaucoup à Paris préfèrent désormais détruire la communauté des nations démocratiques plutôt que de s’associer, aux côtés de l’Amérique, à la destruction des dictatures. C’est ainsi que Le Monde du 25 décembre 2003, faisant état de difficultés consécutives au refroidissement des relations entre Paris et Washington après la chute et l’arrestation de Saddam Hussein, titrait en première page : « Les USA et la France en état de guerre larvée ! » Diable : quel mot énorme pour traduire un différend entre alliés et qui semble relever non d’un lapsus mais d’un voeu pieux, d’une envie d’en découdre. Ce gros titre rappelle une phrase d’Alain de Benoist, déjà cité, expliquant en 1984 que la prochaine guerre mondiale au XXIe siècle opposerait l’Europe et l’Amérique.

Comment ne pas voir toutefois que cette animosité est un lien plus fort qu’une amitié de surface ? L’Amérique est en France une passion très ancienne parallèle à notre implantation de jadis en Louisiane et au Canada : l’attraction des grands espaces, la conquête de l’Ouest, l’épopée indienne, la bande dessinée, le thriller, le film noir, le jazz, le blues, la soul, le funk, le rap continuent de faire rêver de ce côté-ci de l’Atlantique. Les Français font un triomphe à la dream factory de Hollywood, lisent et traduisent presque tous les romanciers américains, même les plus mauvais, se ruent sur les séries télévisées du Nouveau Monde, se rendent en masse chaque année à New York ou Miami.

Ne parlons même pas de ce nouveau pidgin ou charabia qui s’est répandu comme traînée de poudre dans le monde des affaires et des publicitaires, c’est-à-dire l’insertion de mots ou de phrases en anglais dans la conversation. Il rappelle l’anglomanie des classes dirigeantes au XIXe siècle. On pourrait dire que l’usage du franglais est en général inversement proportionnel à la connaissance de l’idiome de Shakespeare et constitue une injure au génie des deux langues. Notre plus célèbre chanteur national, Johnny Hallyday, est un clone d’Elvis Presley, un rocker mimétique entièrement habité par les mythologies musicales américaines.

Bref, tout cela ne va pas sans snobisme et jobardise. Les Français ont d’ailleurs une tendance irrépressible à copier les défauts de l’Amérique – correction politique, judiciarisation à outrance – et à éluder leurs qualités. Plus ils adoptent certaines méthodes anglo-saxonnes au travail ou dans le droit, plus ils en récusent l’origine. Le décalque se fait sur le mode de la dénégation. La vénération de l’Amérique se fera volontiers par le biais de ces Américains « dissidents » qui se réclament de la contre-culture et se veulent critiques de leur patrie. L’amour se trouve alors dédouané et s’engouffre dans cette voie, se croyant lucide et froid. Adorer l’Amérique à travers l’aversion que lui vouent certains de ses artistes constitue sans doute la forme d’attachement la plus solide.

Qu’est-ce qui nous séduit dans la culture américaine, populaire ou élitiste ? C’est d’abord, en littérature ou au cinéma, qu’elle parle du monde et non du moi, qu’elle élargisse nos horizons au-delà des maigres joies de l’introspection, du narcissisme ou de l’autofiction. C’est aussi qu’elle sache concilier les audaces formelles avec les charmes d’un récit, c’est enfin sa foi dans la perfectibilité de l’homme, son culte du héros ordinaire, homme ou femme, pris dans une situation inextricable et contraint de s’en sortir par les seules armes du courage et de la volonté. En somme, l’Amérique reste portée par un optimisme de l’amélioration quand l’Europe combine un idéalisme des relations internationales (paix, tolérance, dialogue) avec un pessimisme du changement.

LES VERTIGES DE LA POSTHISTOIRE

Nous touchons là, me semble-t-il, au cœur du problème. En février 2005, Condoleezza Rice vient à Paris consacrer le réchauffement entre nos deux pays. S’exprimant à l’Institut d’études politiques, elle parle de la mission des démocraties qui est de répandre la liberté et d’abattre les tyrannies : « Nous savons, dit-elle, que nous devons faire face au monde tel qu’il est, mais nous ne devons pas accepter ce monde tel qu’il est. » La presse française s’étonne de ce langage, se cabre, parle d’exaltation, d’extrémisme.

Étrange amnésie : car la secrétaire d’État américaine, par ces mots très simples, rappelait aux Français qui l’avaient oublié le message de la révolution de 1789. En ce sens l’Amérique incarne bien le trésor démocratique que nous avons refoulé. Nous lui en voulons d’avoir grandi sur notre rapetissement, mais surtout de défendre, parfois de façon brouillonne et brutale, des valeurs que nous avons enterrées. Tel un fils qui reprend le flambeau abandonné par ses pères, elle nous rappelle à notre mission. Nous la détestons pour ses bons côtés puisqu’elle reste, en dépit de tout, la patrie de la liberté conquérante quand la Vieille Europe, à l’exception notable du Royaume-Uni, a décidé de limiter la liberté à ses frontières et de composer avec tous les régimes, quels qu’ils soient. Les États-Unis croient encore aux vertus de l’action commune quand l’Europe, échaudée par une histoire effroyable, se cantonne à la prudence, à la défense du statu quo. On peut le déplorer mais partout où les peuples souffrent et gémissent dans les chaînes, Bosnie et Kosovo hier, Géorgie, Ukraine, Kurdistan aujourd’hui, c’est vers les États-Unis qu’ils se tournent et non vers Paris, Bruxelles ou Berlin. Même les Palestiniens croient plus en Washington pour construire leur État que dans les vertus de l’Union européenne. Pour le Vieux Monde qui se pense comme postnational, postmoderne, posthistorique, le crime majeur des États-Unis (et à un moindre degré d’Israël), c’est d’être des fauteurs d’histoire au double sens du terme, encore englués dans cette dramaturgie sanglante dont nous sommes sortis à grand-peine. « Ils en sont encore là ! » nous exclamons-nous en voyant les GI embourbés en Irak. À cause d’eux, le vieux cortège archaïque de massacres, de vengeances, d’exterminations risque de reprendre : leur folie guerrière nous met en danger. De vieilles nations, toutes couturées de cicatrices et encore meurtries par leurs égarements d’hier, admonestent cette jeune superpuissance et la supplient de garder la tête froide, de renoncer à la guerre au profit de la concertation. Nous sommes la raison du monde, ils en sont la folie. C’est exactement ce qu’expliquait Dominique de Villepin le 23 mars 2005 : « L’Europe et la France ont acquis un temps d’avance par rapport à d’autres pays. Nous sommes revenus de nombreuses guerres, d’épreuves et de barbaries dont nous avons tiré les leçons. »

Ce raisonnement vertueux oublie un petit détail : que l’Europe, pour l’instant démunie d’outils politiques et militaires crédibles, dépend encore du grand frère yankee pour sa sécurité. C’est lui, si critiquable soit-il, qui continue à jouer le rôle ingrat de gendarme du monde, même si c’est un gendarme surmené et malhabile. Immaturité flagrante: nous préférons maudire que grandir. L’Europe n’a toujours pas atteint la stature d’un acteur historique et n’a pas de solution alternative à offrir à la politique de la Maison-Blanche.

Sauf à se cantonner à la diplomatie du roquet qui mord et aboie pour exister. On rêverait entre le Vieux et le Nouveau Monde d’un partage des responsabilités, on rêverait surtout d’une conversation entre deux cultures qui ont beaucoup à s’enseigner l’une l’autre en termes d’audace et de sagesse, de modération et de passion. L’Europe a désappris l’ivresse de la conquête, elle a surtout acquis le sens de la fragilité des affaires humaines. Mais elle est minée aujourd’hui par un scepticisme grandissant qui lui interdit d’être un contrepoids intelligent à l’hégémonie de sa cousine d’outre-Atlantique. L’antiaméricanisme n’est que le symptôme de cette faiblesse. La relation d’amourhaine a de beaux jours devant elle.

1. Philip Roth, « “I got a scheme !”, The Words of Saul Bellow », The New Yorker, 25 avril 2005.

2. Harold Pinter, « Clinton est dangereux », Libération, 9 avril 1999.

3. Régis Debray, « L’Europe somnambule », Le Monde, 1er avril 1999.

4. Ignacio Ramonet, Propagandes silencieuses, Galilée, 2000, pp. 14-15.

Voir aussi:

Déconcertant progressisme

Alain Finkielkraut

Le Monde

08.10.2001

Trois semaines ont passé depuis le 11 septembre et déjà la stupeur se dissipe, l’examen de conscience succède à l’épouvante. A peine entrons-nous dans la période du deuil que la pensée progressiste s’affaire à instruire le procès de la puissance américaine.

Il n’y a pas de fumée sans feu, dit le Tribunal, pas de révolte sans bon motif, pas de terrorisme pour rien. L’Amérique n’a été si spectaculairement frappée que parce qu’elle est coupable. Coupable d’étrangler la population irakienne par un embargo qui a déjà fait des centaines de milliers de morts. Coupable de n’avoir pas signé le protocole de Kyoto visant à réduire l’émission de gaz à effet de serre. Coupable d’avoir fabriqué les talibans, et Oussama Ben Laden. Coupable de faire payer aux Arabes un crime commis par les Européens, en leur imposant l’Etat d’Israël. Coupable, quand il ne l’instrumentalise pas, d’humilier l’islam. Coupable de ne pleurer que ses propres victimes et de se laver les mains de catastrophes bien plus graves, comme le génocide du Rwanda, en les baptisant « crises humanitaires ». Coupable donc de surenchérir par le racisme lacrymal sur son impérialisme sans pitié.

On se prend à penser, devant ce réquisitoire monumental, qu’il n’existe sur la terre aucune injustice dont le pays de la bannière étoi- lée puisse se dire innocent. Tout le mal lui revient, à lui et à nous, nous Occidentaux, nous Européens, dans la mesure où nous faisons bloc avec les Américains et où nous versons les mêmes sanglots discriminatoires.

Une telle agressivité pénitente reconduit, en l’inversant, l’arrogance qu’elle dénonce. Pour le bien de l’humanité hier et pour son plus grand malheur aujourd’hui, l’Occident prend toute la place : l’autre n’est qu’un comparse, un figurant, un ectoplasme ou, au mieux, un symptôme.

Mais pour qu’un tel raisonnement tienne le coup, il faudrait d’abord que les deux seules actions militaires entreprises par l’OTAN depuis sa création n’aient pas eu pour objectif de rompre avec l’inertie de la communauté internationale ou, plus précisément, des non-Occidentaux face à la situation désespérée des peuples majoritairement musulmans de Bosnie-Herzégovine et du Kosovo. Et puis, il faudrait surtout que la colère islamiste soit dirigée contre ce que l’Occident a de pire : la rapacité financière, la consommation effrénée, l’égoïsme du bien-être. Or les commanditaires des pieux carnages du 11 septembre et leurs admirateurs n’ont aucunement le souci de remédier à la misère du monde ou de sauvegarder la planète : le réchauffement climatique est le cadet de leurs soucis. Ils haïssent l’Occident non pour ce qu’il a de haïssable ou de navrant, mais pour ce qu’il a d’aimable et même pour ce qu’il a de meilleur : la civilisation des hommes par les femmes et le lien avec Israël.

C’est le destin claquemuré qu’ils font subir aux femmes, le mépris où ils les tiennent et le désert masculin de leur vie qui rend fous les fous de Dieu : fous de violence, fous de hargne et de ressentiment contre le commerce européen des sexes, contre l’égalité, contre la séduction, contre la conversation galante ; fous, enfin, du désir frénétique de quitter la terre pour jouir de l’éternité dans les jardins du Paradis où les attendent et les appellent des jeunes filles « parées de leurs plus beaux atours ».

Quant au lien profond, malgré toutes les vicissitudes, entre les Etats-Unis et Israël, il a donné assez de crédit au président Carter pour négocier, en 1978, la restitution à l’Egypte de sa souveraineté sur le Sinaï, et assez de poids au président Clinton, vingt-deux ans plus tard, pour convaincre le gouvernement d’Ehoud Barak de partager Jérusalem suivant la formule : tout ce qui est arabe est palestinien, tout ce qui est juif est israélien. Shlomo Ben Ami, le principal négociateur israélien de Camp David, a raison d’écrire : « Aucun pays européen, aucun forum international n’a fait pour la cause palestinienne ce que Clinton a fait pour elle. »

Mais son chef, Yasser Arafat, voulait plus que ce partage de Jérusalem et que la création d’un Etat palestinien. Avec la revendication du droit au retour, il s’est placé dans la perspective de la lente absorption de l’Etat juif par l’islam. Peut-être n’est-il pas trop tard. Peut-être les protagonistes seront-ils capables ou contraints de s’arracher à la logique de l’affrontement malgré l’amertume et la méfiance accumulées. Une chose est sûre, en tout cas : aux yeux des fondamentalistes high-tech qui ne désirent rien tant que la montée aux extrêmes, l’Amérique incarne la menace du compromis, c’est-à-dire du sacrifice pour la paix d’une partie de la terre de Palestine.

C’est donc mentir que d’expliquer et de justifier la fureur du sentiment anti-américain par le soutien indéfectible de la Maison Blanche à la politique « fasciste », « colonialiste », voire « génocidaire » d’Israël. Quant à prétendre, comme tel expert en géostratégie entendu l’autre jour à la télévision, que le mouvement palestinien, pacifique et démocratique dans l’âme, est contraint aux attentats-suicides par la brutalité de l’occupant, c’est délivrer un brevet de légitime défense au combattant de la guerre sainte qui affirme que « tout juif est une cible et doit être tué ».

Le nom d’Israël accablé de la responsabilité de l’antisémitisme dans sa version meurtrière et de la terreur qui s’est abattue sur le sol américain : voilà où nous en sommes ; voilà ce que le progressisme a fait de la pensée critique ; voilà ce qu’est devenue l’aptitude à se mettre soi-même en question et à sortir de son exclusivisme qui a longtemps constitué le trait distinctif de l’Occident, et sa force spirituelle.

Alain Finkielkraut est professeur à l’Ecole polytechnique.

Voir enfin:

L’Europe somnambule

Régis Debray

Le Monde

01.04.99

N’avoir que des idées suggérées et les croire spontanées, observe le génial auteur des Lois de l’imitation, telle est l’illusion propre au somnambule, et aussi bien à l’homme social.  » Sans vouloir réduire le plus actuel des sociologues français au théoricien maniaque de la  » contagion imitative « , personne mieux que Gabriel Tarde (1843-1904) ne peut nous faire entrer dans le vif d’un engrenage idiot, en 1999, où des Européens intelligents mais mimétiques nous engagent de bonne foi.

C’est en période de guerre que l’état social se rapproche le plus d’un état d’hypnose partagée. Aussi en sort-on généralement comme on se réveille d’un mauvais rêve, voire d’un bon – un peu penaud, tout dessillé, trop tard ( » Mais comment donc ai-je pu y croire ? « ). Ce qui, dans ces secousses, parcourt le corps social, souligne Tarde,  » c’est un rêve de commande et un rêve en action « . Plus la réalité est dérangeante, plus nous avons besoin de l’enrober de mythes, et on ne connaît pas de conflit armé entre intérêts opposés qui n’ait été rendu acceptable, sinon désirable, par le conflit d’entités imaginaires que le rêve collectif lui superpose des deux côtés (le Droit contre la Barbarie, disions-nous du nôtre, en 14-18, petite guerre balkanique étendue à l’ouest et au nord).

Avec les massacres du Kosovo et la guerre en Serbie, le médiologue, professionnellement attaché aux technologies du faire-croire, s’intéressera d’abord aux moyens de commande du rêve otanien, qui ont rendu crédible l’aventure. L’explication par les artifices de communication ne suffit pas. Encore moins le complot d’un Big Brother hypnotiseur installé en régie, à Washington ou Bruxelles, et nous bombardant d’images et de mots étudiés.

Nous ne sommes pas victimes d’une intox, nous collaborons activement, avec nos images et nos mots, à une entreprise contre- productive. Elle précipite ce qu’elle voulait éviter, comme il est de règle en stratégie où le noir sort du blanc et le blanc du noir (c’est pourquoi les bons sentiments ne font jamais de bonnes stratégies).

Le problème n’est pas technique ni même politique. Il est mental et culturel. Ne dénonçons pas la manipulation, tentons de comprendre l’acculturation. Qui nous permet de faire nôtres, en bons somnambules, des images et des mots venus d’une autre histoire, d’une autre tradition.  » La défense des populations civiles et des valeurs communes aux démocraties parlementaires « . Telle est la justification officielle de ces raids, humanitaire (halte au massacre) et moralisante (nos idéaux). Qui peut être contre ? C’est la grammaire aseptisée de l’ère posthistorique. Nos porte-parole ne parlent pas politique et encore moins histoire. Le discours otanien va et vient entre l’exaction ponctuelle garantie par l’écran (le toit qui brûle, la femme qui fuit, l’enfant qui pleure), et la hauteur de principes universels.

Cette combinaison passe-partout porte le sceau du modèle américain de politique étrangère que l’Europe a fait sien : l’idéalisme moral et la supériorité technique – disons le wilsonisme, plus le tomahawk. Le droit et les machines. Le droit fixe la norme, les machines la font respecter. Fuir la politique dans la technique, et s’arracher aux pesanteurs et complications du passé par la conquête de l’espace, d’une frontière à l’autre (cheval, automobile, avion, fusée) – sont les deux mythes moteurs de l’Odyssée américaine. L’histoire et la géographie n’ont jamais fait problème pour cette terre promise, qui eut dès le départ un destin, mais non un passé. Ses premiers occupants se sont installés dans un espace vide, ou, quand il ne l’était pas assez, nettoyé à la Winchester – purification ethnique sublimée par l’image en conquête de l’Ouest. Pas de voisins menaçants. Les territoires de bordure, on les achète – Louisiane, Alaska, Oregon, Floride.

Quant à la religion du droit, c’est là-bas un juste hommage à l’origine. La Constitution a précédé la Fédération nord-américaine, qui tient par elle – d’où sa sacralité. En Europe, le code et l’histoire ont dû passer des compromis, car l’histoire était là avant ; aux Etats-Unis, c’est le code, contrat passé avec Dieu, qui a précédé et fait l’histoire des hommes. Or l’on sait que pour un chrétien (et quel Etat l’est plus que celui-là ?), entre la résurrection et le jugement dernier, il ne se passe, en rigueur, rien de sérieux.

On peut dire qu’une tête est américanisée quand elle a remplacé le temps par l’espace, l’histoire par la technique et la politique par l’Evangile. C’est ainsi qu’apparaissent  » les populations  » – comme on appelle les peuples aplatis, déconnectés de leur passé (ennemis héréditaires, épopées de fondation, langue et religion) – et donc de leur identité. Les populations se décomposent à leur tour en victimes et en réfugiés, quand elles sont du bon côté, du nôtre, et en éléments fanatisés et en meneurs, dans le cas contraire. Il en résulte une vision du monde par survol, d’où tout contexte sociopolitique a disparu. Réductible à une carte coloriée, comme celle que Clinton a montrée à ses ouailles pour leur expliquer de quoi il retourne en Yougoslavie. Cette géographie unidimensionnelle parce que sans profondeur de temps est pure abstraction. Il eût mieux fait, pour être concret, de montrer la chronologie régionale – un millénaire de batailles, de mythes, de schismes et d’affrontements. Mais la télé n’est pas faite pour présenter l’historique des choses. Une rhapsodie de flashes émotionnels, sans fil conducteur, y tient lieu d’enchaînement logique.

Les Etats-Unis croient que ce qui a été bon pour eux, la morale et la technique, sera bon pour les autres. C’est normal : ils n’ont jamais bien saisi la différence entre eux et le reste du monde. Comme tous les empires, ils se croient au milieu. Le plus curieux, c’est que les Européens épousent désormais cette superstition. L’information, déjà, leur tient lieu de connaissance, l’image de synthèse d’analyse, et Halloween, de jour des morts. Et il est vrai que forts de leur Manifest destiny, les Américains ont toujours su faire de la rédemption morale une arme offensive et construire les meilleures machines.

Mais s’il est une région où l’outillage simplificateur du New World Order tombe à faux, si l’on peut dire, c’est bien l’Europe tragique et pessimiste où se sont recroisées toutes les cultures de l’ancien monde. Le manichéisme puritain se marie avec le business, non avec les Balkans. Le problème est qu’avec l’hyperespace il n’y a plus de barrières mentales entre l’ancien et le nouveau monde, ce dernier étant de plus en plus fondé à se croire partout chez lui. Avec CNN, la planète rentre en Amérique, et la politique étrangère de la métropole achève de s’intégrer à sa politique intérieure ; et, à l’intérieur de McWorld, l’Amérique, fournissant à tous le son et l’image, par grand et petit écran, meuble à ses conditions l’inconscient collectif – des jeunes de banlieue jusqu’aux gouvernements.

Cette contagion des critères et références, sensorielle et spontanée, quoique délibérément entretenue par l’administration impériale, confine à la narcose. Notre  » rêve d’action « , c’est celui du spectateur dans son fauteuil. Sauf qu’au cinéma,  » usine à rêves « , succède la télé, l’atelier du réflexe. C’est moins inventif, et cela force à faire encore plus simple.

Pour vendre une guerre à l’opinion, et  » make a long story short « , la Maison Blanche doit, bien sûr, garantir l’innocuité, la rapidité et le bon rapport économique, mais elle doit d’abord raconter une bonne histoire. Un film d’action moderne, exportable partout car débarrassé de toute contextualité historique susceptible de limiter l’audience. L’indigène, fugitive apparition, se limitant à la couleur locale, comme le couple de Français apeurés, dans le Soldat Ryan, ou les Mexicains huileux chez John Ford.  » Good guy « , résolu mais n’échappant pas aux états d’âme, fardeau du justicier et distinction du Démocrate, contre  » bad guy « , oeil torve et groin de cochon. Psychopathe, pervers, nationaliste buté.

Scénario tautologique (le méchant est méchant,  » a rose is a rose is a rose « ) , qui n’apprend rien mais fait plaisir aux figurants et auxiliaires de la périphérie. Côté chevalier blanc, donc, la Démocratie, entité théologique, aérienne, impolluée (par nature étrangère à la culture de violence – comme le savent bien Algériens, Vietnamiens et Irlandais). La US Army est son bras séculier, l’ONU, une carte de visite amovible, la  » communauté internationale « , un nom commode et le président des Etats-Unis, le sourcilleux tuteur.

Côté docteur Nô, planqués dans leurs bunkers, les barbares et les dictateurs. Leur mise à terre signifiera le retour immédiat à la civilisation, à la morale internationale, à la libre circulation des capitaux. Nasser, Kadhafi, Castro, Assad, Khomeiny, Milosevic : c’est de ce monstre que vient tout le mal. Car chaque duel est la der des der, et l’immonde à terrasser, le dernier des dinosaures. L’ultime obstacle entre les populations arriérées et la globalisation de la liberté, sans taxes ni droits de douane (l’Arabie saoudite n’a donc rien d’une dictature, elle est en zone libre). Ces Hitler intermittents ne sont pas liés à des peuples, des traditions, des sensibilités qui les précèdent et leur survivront : l’épouvantail est seul, mastodonte sans mandants ni adhérents.

Surtout, pas de flash-back, une photo suffira. La lumière éteinte dans les zones d’opérations, on allumera les écrans chez soi, où les nouveaux procédés infographiques feront merveille. Pas d’images ? Qu’importe ! Les signes feront le travail, à partir d’un document quelconque. On dit parfois que la technologie annule la force des mots. En fait, mythes et machines se tirent l’un l’autre. Un mythe, ce n’est pas un commentaire en off, c’est une façon de construire l’image elle-même. Dans ces crises à l’aveugle, on ne coupe jamais le son et le discours sur l’actualité, à l’arrière, devient l’actualité même.

On peut décliner le produit en fonction des folklores. Le scénario original, tempête sur les méchants, est grand public, façon Tim Burton, Luc Besson ou Cameron. S’il relève à la source du Fun-Military-Industrial Complex (les fans de New York n’y croient pas plus que cela), il peut prendre chez nous une gravité conceptuelle, pathétique et métaphysique qui crispe les visages et enrauque les voix. Le destin du siècle, nous dira-t-on, est en jeu. Aux signes-clichés, les intellectuels français s’entendent à ajouter des signes-mémoire, puisés dans le réservoir des symboles antifascistes et antitotalitaires – goulag, Staline, guerre d’Espagne, Oradour-sur-Glane – signalétique intimidante mais utile car dispensant de toute analyse circonstanciée. Là où règnent les majuscules, l’exactitude est à déconseiller.  » La deuxième guerre mondiale, a-t-on dit, fut le premier film dans lequel chaque Américain pouvait avoir un rôle…  » Nous lui devons beaucoup, nous Européens, à cet acteur improvisé de Normandie et des Ardennes – presque autant qu’à celui de Stalingrad. Peut-être parce qu’une juste cause imposée par l’Histoire ne se présente ni ne se pense jamais comme un film dès le départ. On n’a pas à forcer sur la fierté de soi. C’est après, non pendant, qu’on amène spots et trucages.

Les guerres d’Irak et de Serbie ont au moins ce point commun que les besoins de la narration y ont déterminé et rythmé l’intrigue, en temps réel. Avec, dans le dernier cas, un certain embarras scénaristique. Gros bras contre coupe-jarret – c’était pourtant un script honorable. Mais comment pilonner une population sans faire un peuple martyr, quand la palme du martyr – pensons au Vietnam – vaut laurier de vainqueur ? Comment transformer en héros les pilotes professionnels les mieux protégés du monde ? Comment distiller un beau combat singulier, un duel d’honneur, quand le rapport des forces, et des PNB, est de mille à un ? Comment même appeler  » guerre  » – situation impliquant un minimum de réciprocité, je te frappe, tu me frappes – une opération punitive à zéro mort, où le tortionnaire est bel et bien mis à la torture (étant entendu qu’il ne tient qu’au misérable d’arrêter la gégène, sur un simple signe, indiquant qu’il accepte de se rendre ou de parler – au lieu de s’entêter dans l’irrationnel).

L’Occident sait faire, côté prestidigitation. Il tient les réseaux. Il peut même compter sur M. Milosevic pour, conscient des difficultés de tournage, rendre service à la cause de son mieux, en massacrant et expulsant les Albanais sans vergogne. Voilà qui remet la compassion du bon côté, du nôtre. Mais arrêtons les ironies. La question devrait être : comment arrêter le mieux possible la  » catastrophe humanitaire « , et non comment l’exploiter en termes de communication ?

Force déterminée, force imbécile ? La Grèce avait conquis son conquérant en le coulant dans son moule de culture. Et reprogrammé intelligemment la force romaine (le grec, rappelons-le, était la lingua franca de l’Empire romain). Preuve que les empires se suivent et ne se ressemblent pas : l’Amérique déprogramme l’Europe qui devient aussi fruste et myope que son leader. En vain se flatte-t-elle de ne pas recevoir d’instructions de sa métropole. En vain ses diplomates s’ingénient-ils à prendre des initiatives, animer des groupes de contact, tirer des leçons, faire des mines.

L’Amérique n’a même plus besoin d’être dominatrice. Elle est devenue pour nous irréfutable, c’est-à-dire intérieure. On dit désormais, sans y penser :  » les Occidentaux « . Allergique à ses propres complexités, le dominé se pense selon les spécifications du dominant, par images et slogans (Etat de droit, Démocratie, Liberté). Ce qui rend ce western crédible, c’est une crise générale de la transmission européenne – crise de l’école, de l’imprimé, du spectacle, toutes les filières de la mémoire. Perdue la maîtrise intellectuelle de notre passé, notre présent politique nous devient à ce point étranger que nous pouvons faire sincèrement nôtre le simplisme vertueux d’Hollywood. Et confondre dans son sillage l’idéalisme historique, qui consiste à mettre la force des choses au service d’un idéal, et le médiatisme anhistorique, qui consiste à substituer le choc des images au poids du réel, à remplacer le raisonnement politique par le sentiment moral, et finalement, comme disait Barthes, à  » donner à un réel cynique la caution d’une morale noble « .

Ainsi s’impose comme  » inévitable  » le guignol populiste du Combat des Essences (Démocratie contre Forces du mal), là où l’on aurait besoin d’une balance à mouches et d’une méticuleuse connaissance des cicatrices séculaires pour réconcilier pas à pas la justice et la justesse. Résultat : un empire stop and go mais arrogant, instantanéiste et sans mémoire mais sûr de lui, aux mythologies manichéennes, se voit investi de la summa potestas, pouvoir de vie et de mort, sur une région par malheur malade comme aucune autre d’un excès de mémoire. Où le passé surdétermine chaque lieu, névrotiquement, et où ne seront viables, demain comme hier, que des cotes mal taillées, au coup par coup, sans formalisme ni grandiloquence.

Entre la superstition de l’histoire qui sévit dans les Balkans et l’éradication de l’histoire qui sévit dans le Middle West, entre la paranoïa et la frivolité, on aurait pu souhaiter que le Vieux Continent impose une juste mesure, puisque, à Belgrade et Pristina, c’est encore à son propre passé qu’il est confronté : invasion ottomane, question d’Orient, traité de Versailles. Sans remonter à 1389, au mythe fondateur du roman national serbe, le premier ministre Pacic ne demandait-il pas à Clemenceau, en 1918, l’expulsion des Albanais du Kosovo ? L’Histoire n’est pas notre code, certes, mais les dissocier n’a jamais donné de résultats viables.

Pour recoller les morceaux, il eût fallu à l’Europe un de Gaulle, c’est-à-dire une lucidité doublée d’un caractère, capable de devancer l’avenir parce que rendant à l’actualité sa profondeur de temps. Un réfractaire, ou quelques-uns, osant penser les affaires européennes dans une grammaire européenne, au lieu de se plier aux vues d’une bureaucratie impériale erratique et parcimonieuse, traitant les dossiers périphériques non pas de jour en jour et sur la durée, mais d’émission en émission, au rythme des médias, machine folle. Et voulant la domination absolue sans en payer le prix comptant.

La gageure n’est pas mince, s’il est vrai qu’au tribunal du conformisme, qui rend ses verdicts quotidiens en titres et en infos, le moindre récalcitrant est tenu pour délinquant (rouge, brun ou les deux). Nous faudra-t-il alors abdiquer tout projet de vaillance, et rêver en esthètes sur la beauté des civilisations qui meurent ? Le savoir objectif accumulé en grimoires au fond de nos chancelleries, des siècles de traités, conférences et congrès entassés dans les bibliothèques, des kilomètres linéaires de pragmatismes subtils, de massacres arrêtés, de haines ancestrales tempérées ou maîtrisées – venant expirer au pied d’une flamboyante reporter-vedette de CNN, égérie d’un secrétaire général du State Department rivé au petit écran… Point d’orgue parfait pour un chef-d’oeuvre mélancolique intitulé Le Crépuscule européen, qu’aurait pu signer Spengler et porter à l’écran, magnifiquement, Visconti.


Françafrique: C’est peut-être un putschiste mais c’est notre putschiste (When democracy serves to validate putschists and ballot stuffers)

23 juin, 2011
C’est peut-être un salaud, mais c’est notre salaud. Roosevelt (ou Dulles?)
Ce rachat s’inscrit dans la politique nationale du Qatar puisque QIA, le fonds d’investissement du prince héritier, est un fonds souverain. Cette décision découle d’une stratégie sportive importante du Qatar, qui compte devenir un Etat sportif. Il y a déjà eu l’obtention de la Coupe du monde 2022 de football et d’autres événements sportifs internationaux. Il y a aussi une stratégie plus générale d' »achat » d’athlètes puisqu’on peut être naturalisé en 15 jours au Qatar, ce qui constitue le record mondial en la matière ! Cela avait d’ailleurs beaucoup inquiété le Comité international olympique (CIO) au début. Le rachat du PSG correspond complètement à cette stratégie générale. Le club de la capitale appartient d’une certaine façon à l’état du Qatar. Wladimir Andreff (économiste du sport, Sorbonne)
C’est la victoire du courant le plus religieux. On se trompe quand on présente la victoire de l’AKP comme celle de la modernité. Il ne faut pas oublier que si Erdogan envoie ses filles dans une université aux Etats-Unis, c’est parce que là-bas elles ont le droit d’être voilées. Alain Juppé (cité par Le Canard enchainé, 22.06.11)
L’un des premiers freins au développement, c’est la mauvaise gouvernance, le gaspillage des fonds publics, l’incurie de structures administratives défaillantes, la prédation de certains dirigeants. Quand le baril est à 100 dollars et que d’importants pays producteurs de pétrole ne parviennent pas à se développer, la gouvernance est en question. Quand les indicateurs sociaux de ces pays stagnent ou régressent, tandis qu’une minorité mène un train de vie luxueux, la gouvernance est en question. Que deviennent ces revenus pétroliers? Pourquoi la population n’en bénéficie-t-elle pas? Est-il légitime que notre aide au développement soit attribuée à des pays qui gaspillent leurs propres ressources?  J.-M. Bockel (ex-ministre de la Coopération débarqué à la demande du président Bongo)
Nous allons « fêter » – entre guillemets – le retour en démocratie de la Mauritanie, après ce coup d’Etat, à la suite de la demande de la France et des amis étrangers, tout l’international a fait pression sur la Mauritanie pour qu’elle revienne en démocratie. Il y a eu des élections, elles ont été validées par le conseil constitutionnel là-bas et le nouveau président va prendre ses fonctions. Il est normal que la France salue ce retour en démocratie. (…) il a fait tout ce qu’on lui a demandé. Il a démissionné de l’armée, il a démissionné justement de la haute autorité de transition, il a repris une totale indépendance, comme les autres candidats. (…) Et aujourd’hui, plus personne ne conteste cette élection. Elle s’est passée avec des règles normales et il a été élu dès le premier tour, démocratiquement, et donc, nous saluons cette élection. (…) Non, ce n’est pas la Françafrique. (…) Je revendique aussi quelque part l’influence française, l’importance pour la France d’être présente sur ce continent africain. Je vous rappelle que l’Afrique est à douze kilomètres des côtes européennes. Il faut savoir ce qu’on veut, est-ce qu’on veut que l’avenir se construise avec nous ou qu’il se construise avec des Chinois, des Américains, tout le monde sauf nous ? (…) Et partout, nous menons ce grand combat pour que la démocratie arrive en Afrique. (…) C’est grâce à nous, quelque part, que comme en Mauritanie, la démocratie revient. Donc il faut faire les deux. Il faut se battre pour le retour à la démocratie, pour la transparence, pour l’honnêteté totale dans les procédures de développement au plan international. Mais en même temps, il faut être présent, il faut positiver. (…) C’est diversement réalisé sur le terrain. Sur les 53 Etats africains, je vous assure qu’il y a dans une petite quarantaine d’entre eux beaucoup de progrès, des objectifs du millénaire pour le développement commencent à être atteints dans un certain nombre de pays. (…) Prenons le Ghana par exemple : le Ghana a une croissance a deux chiffres, où les Africains profitent de ce développement, où il y a une démocratie exemplaire. Un président vient d’être élu, il s’était déjà présenté deux fois auparavant. Le président Kufuor qui était quelqu’un de remarquable, vient finalement de passer la main à son opposant. Et c’est comme ça dans beaucoup de pays africains. Alors c’est vrai qu’il reste encore une dizaine de pays dans lesquels nous avons de véritables problèmes. A la fois de coups d’Etat, de sécurité, de problèmes culturels aussi, on le voit bien. Mais franchement, l’Afrique avance, et les jeunes générations d’Africains ont envie d’y aller. Nous, il faut que nous soyons à leur côté. Vous me parlez de la Chine ; qu’est-ce qu’on fait ? On laisse la Chine ou est-ce que la France, demain, est présente au coeur de l’Afrique ? Et moi, je veux que nous soyons présents.  Alain Joyandet (ministre de la Coopération, 03.08.09)

Quand la démocratie sert à légitimer les putschistes et les bourreurs d’urnes …

Urnes fictives ou bourrées, bulletins non comptés, violences et intimidations d’opposants, élection par 10 % de la population, résultats « chiraquiens » (80% au 2e tour, voire 65% dès le premier tour), régularisation de coups d’Etat, déclarations fracassantes de soutien ou invitations en grande pompe à Bruxelles de truqueurs notoires, observateurs peu curieux ou tenus à l’écart des tricheries, publication obligeamment différée des rapports …

A l’heure où, grâce aux pétrodollars de jihadTV, le PSG est en train de vivre son printemps arabe …

En cette année électorale record pour l’Afrique (18 scrutins présidentiels plus une multitude d’autres élections) …

Au lendemain de législatives qui viennent d’offrir un 3e mandat au premier ministre islamiste d’un pays qui, entre mise sur écoutes, arrestations ou confiscations d’entreprises de presse d’opposants, occupe depuis près de 40 ans plus d’un tiers du territoire d’un membre de l’Union européenne …

Et à la veille de présidentielles françaises qui, avec la multiplication évangélique des candidats, semble bien décidée à nous ressortir, quitte à l’inverser (le président sortant se voyant dès le 1er tour bouté par la candidate du FN), un nouveau 21 avril …

Le fameux palmipède du mercredi a beau jeu de pointer, derrière l’approche française officielle de bonne gouvernance en Afrique, les restes toujours bien vivants d’une sorte de « doctrine Eisenhower » en VF.

A savoir que, gros intérêts ou lutte antiterroriste et surout concurrence chinoise ou américaine obligent, le Pays des droits de l’homme « ne se contente pas de soutenir, sans états d’âme, certains dictateurs » mais n’hésite pas, avec Bruxelles et à grands frais (38 millions d’euros), à « jouer les vigies de la démocratie », apportant aux pouvoirs invitants, exception faite de quelques cas d’alternance pour l’instant relativement réussie (Guinée et Côte d’Ivoire), la plus bienvenue des cautions internationales.

Mais aussi, même si à l’occasion « l’arrivée d’une délégation étrangère peut être est un signe d’espoir pour les populations opprimées », combien la soupe peut être bonne (de 150 à 200 euros par jour, billet d’avion payé, plus de 10 000 euros mensuels pour les experts « de long terme ») pour des observateurs pas trop curieux ou parfois auto-déclarés qui ont l’obligeance de publier leurs éventuels rapports critiques plusieurs mois après le scrutin quand tout est oublié …

Quand Paris installe  » démocratiquement  » les chefs d’Etat africains

22 Juin 2011

Lu pour vous

L’hebdomadaire français « Le Canard Enchaîné », dans l’article ci-dessous, publié le 22 juin, n’apprend rien aux Africains sur le sujet. Ceux-ci savent de longue date que les chefs de comptoirs coloniaux que sont les hommes qui les gouvernent ne sont rien sans  » la mère patrie  » qui les a adoubés et bénis.

Sur les fraudes bénies par Paris ils n’ont besoin de personne pour le savoir : ainsi les Congolais savent-ils qu’en 2009 Sassou par exemple a été élu par 10 % de la population, ce que se sont bien gardés de rapporter les  » observateurs  » français dépêchés sur place, histoire peut-être d’avoir une chance de revenir au palais de Mpila la prochaine fois, un endroit où, paraît-il, la soupe est bonne.

Paris a béni les trucages électoraux africains

Jean-François Julliard

Le Canard Enchaîné

22/06/11

LA France ne se contente pas de soutenir, sans états d’âme, certains dictateurs africains, elle ne craint pas d’en rajouter en jouant les vigies de la démocratie sur ce continent. Des observateurs pointilleux surveillent, en son nom, la régularité des élections. Et Paris participe très activement aux « programmes de soutien à la démocratisation » supervisés par l’Union européenne. Cette année, avec 18 scrutins présidentiels – un record – plus une multitude d’autres élections, l’« observation » marche à plein régime. Bruxelles y met les moyens : 38 millions !

Peu curieuses ou tenues à l’écart des tricheries, certaines missions sont une aubaine pour les pays « invitants ». Elles leur permettent de s’offrir une caution internationale et de conforter leur pouvoir. D’autres rapports, franchement critiques, eux, sont inopérants. Leur publication intervient plusieurs mois après le scrutin. Uand tout est oublié.

Exemple : les légilsatives de février au Tchad. Un observateur français, consulté par « Le Canard », les qualifie de « mascarade ». Les remarques gênantes de la mission dont il était membre n’ont été rendues publiques… que le 27 mai.

Quelques jours après le vote, Catherine Ashton, ministre des Affaires étrangères de l’UE, a donc salué le « bon déroulement » des opérations dans un « climat apaisé et serein ». Au pouvoir depuis son coup d’Etat de 1990, le dictateur Idriss Déby en est sorti plus fort. En avril, il a été triomphalement réélu président. Cette fois sans témoins internationaux.

Pas de tintouin au Congo

Autre parodie, il y a trois mois, en Centrafrique. L’ONU et Bruxelles avaient pourtant dépensé 9,5 millions et Paris 500 000 euros pour l’organisa¬tion du scrutin présidentiel et le déplacement des observateurs. Dans leur rapport : urnes fictives ou bourrées, bulletins non comptés (25 %), violences et intimidations d’opposants. Et « réélection » (65 % au premier tour) du général Bozizé…

Les experts internationaux ont relevé des facéties du même calibre au Congo et en Mauritanie (juillet 2009) ainsi qu’au Togo (février 2010). La France, impavide, a célébré la « victoire » des présidents sortants. Alain Joyandet, à l’époque ministre de la Coopération, s’est autocongratulé au sujet de l’un d’eux, arrivé au pouvoir par un coup d’Etat quelques mois avant cette élection : « C’est grâce à nous, quelque part, qu’en Mauritanie la démocratie revient. »

Bien sûr, les observateurs ne sont pas toujours de simples faire-valoir. Leur apport a, par exemple, été reconnu lors des récentes élections en Guinée et en Côte d’Ivoire (novembre 2010), qui ont abouti à l’alternance. « Et l’arrivée d’une délégation étrangère est toujours un signe d’espoir pour les populations opprimées », constate une habituée des missions dans les ex-Républiques soviétiques.

« Le problème, renchérit un familier de l’Afrique, c’est que nos critiques — même virulentes — ne sont pas suivies de mesures de contraintes à l’égard des régimes. » Ainsi, alors que le rapport sur la présidentielle éthiopienne, en 2005, s’annonçait calamiteux, Javier Solana, haut représentant pour la politique étrangère de l’UE, avait, comme le raconte « Jeune Afrique », invité en grande pompe à Bruxelles le vainqueur et roi de la fraude, Meles Zenawi.

Pour certains « observateurs », les conditions matérielles des missions ne sont pas à négliger. Le job est dépaysant et bien rémunéré : de 150 à 200 euros par jour, billet d’avion payé. Les experts dits « de long terme », qui préparent durant des mois, sur le terrain, l’arrivée de leurs collègues « de court terme », peuvent, eux, toucher plus de 10 000 euros mensuels.

Admirateurs de Ben Ali

Mais l’appât du gain ou la sympathie pour un régime généreux suscitent d’autres vocations. Sous le couvert, parfois, d’un organisme bidon, des élus, des juristes ou des universitaires s’improvisent « observateurs indépendants ». Edmond Jouve et André Decocq méritent d’être cités en exemple. En octobre 2009, ces deux profs de droit avaient cautionné les législatives organisées par Ben Ali, dont ils sou¬lignaient « l’intégrité et la transparence ». Fallait oser…

Au Burkina (novembre 2010), l’ancien ministre Jacques Godfrain, un parlementaire UMP et un dirigeant de Bolloré, ont salué la troisième réélection (irrégulière) du président Blaise Compaoré. Au Congo- Brazzaville (juillet 2009), l’ex-ministre Jacques Toubon et les députés UMP Jean-Michel Fourgous et Jean-François Mancel ont porté la soupe à l’inoxydable Denis Sassou Nguesso.

Il s’est aussi trouvé des témoins complaisants pour juger « libre, transparente et crédible » la présidentielle de Djibouti (avril 2011). Ismaël Omar Guelleh y a été sacré avec 80 % des voix. La France, qui, avec les Etats-Unis, soutient à bout de bras cet autocrate, a envoyé le 8 mai Henri de Raincourt féliciter l’heureux élu. Ministre de la Coopération, il y a croisé – sans faire la moindre remarque – le Soudanais Omar El Bechir, poursuivi par la justice internationale pour crime contre l’humanité et génocide.

Difficile de lui en vouloir : Béchir était sûrement venu en simple « observateur »…

Voir aussi: 

Interview de M. Alain Joyandet, secrétaire d’Etat à la coopération et à la francophonie, à RMC le 3 août 2009, sur les relations entre la France et l’Afrique.

Personnalité, fonction : JOYANDET Alain.

FRANCE. Secrétaire d’Etat à la coopération et à la francophonie

Circonstances : Déplacement en Guinée, au Mali et en Mauritanie, du 3 au 5 août 2009

G. Cahour.- Nous sommes en quelque sorte, ce studio, la zone d’embarquement avant que vous preniez votre avion juste après cette émission, parce que vous partez en Guinée, au Mali et en Mauritanie. Pourquoi ce déplacement en plein été, alors que tous vos collègues au Gouvernement sont en vacances ?

Parce que nous allons « fêter » – entre guillemets – le retour en démocratie de la Mauritanie, après ce coup d’Etat, à la suite de la demande de la France et des amis étranger, tout l’international a fait pression sur la Mauritanie pour qu’elle revienne en démocratie. Il y a eu des élections, elles ont été validées par le conseil constitutionnel là-bas et le nouveau président va prendre ses fonctions. Il est normal que la France salue ce retour en démocratie.

Ce sera la dernière étape de votre voyage la Mauritanie, mais on va commencer par ça, avec cet ex-putschiste qui a été élu. Franchement, un ex-putschiste élu président, ce n’est pas très bon signe pour l’avenir démocratique d’un pays ?

Sauf qu’il a fait tout ce qu’on lui a demandé. Il a démissionné de l’armée, il a démissionné justement de la haute autorité de transition, il a repris une totale indépendance, comme les autres candidats.

Il était militaire, c’est ça ?

Il était militaire auparavant. Comme les autres candidats, il s’est soumis à la règle, à la règle démocratique…

La règle démocratique, c’est qu’on ne reste pas militaire en étant candidat ?

Voilà. Et on organise des élections qui sont surveillées par les pouvoirs internationaux. Et donc on se soumet et on rentre dans cette démarche totalement transparente. Et aujourd’hui, plus personne ne conteste cette élection. Elle s’est passée avec des règles normales et il a été élu dès le premier tour, démocratiquement, et donc, nous saluons cette élection.

Donc, un nouveau président mauritanien, et le secrétaire d’Etat chargé de la Coopération y va ?

Oui, parce que je crois qu’il faut qu’à chaque fois…

C’est la Françafrique, c’est ça ?

Non, ce n’est pas la Françafrique.

C’est pour renouer les réseaux d’influence là-bas ?

Je revendique aussi quelque part l’influence française, l’importance pour la France d’être présente sur ce continent africain. Je vous rappelle que l’Afrique est à douze kilomètres des côtes européennes. Il faut savoir ce qu’on veut, est-ce qu’on veut que l’avenir se construise avec nous ou qu’il se construise avec des Chinois, des Américains, tout le monde sauf nous ?

Pourquoi la Guinée ?

La Guinée ça va moins. Et comme je ne suis pas très loin et qu’il y a le groupe de contact international justement à la suite d’un autre coup d’Etat, celui de Guinée, les choses se passent moins bien, les engagements qui ont été pris ne sont pas totalement respectés, nous sommes inquiets. Et je vais porter le message de la France et de la communauté internationale à l’occasion de la réunion de ce groupe de contact pour dire « attention – c’est un autre militaire, capitaine Camara – lui dire, attention vous avez pris des engagements, il faut les tenir ».

Il a organisé un putsch ?

Il a organisé un putsch mais on est un peu inquiet sur l’avenir, on n’est pas sûr que les élections vont avoir lieu.

Théoriquement, elles ont lieu quand là-bas ?

Normalement, elles devraient avoir lieu avant la fin de l’année, mais…

C’est mal parti ?

C’est assez mal parti…

En clair, [inaud.], quoi ?

Les militaires prennent goût parfois au pouvoir et quand il y a des problèmes, ils ont envie de rester un peu plus longtemps et c’est ce qui se passe là-bas à Conakry. On va donc dire au capitaine Camara, avec le groupe de contact, qu’il faut respecter les engagements qui ont été pris, il faut organiser ses élections, autrement la communauté internationale va retirer son aide.

C’est déjà le cas ou pas ? Est-ce que vous avez retiré une partie de l’aide ?

Pour l’instant, non, parce que pour l’instant, on peut encore organiser les élections. Il faut faire la pression, comme cela a été fait d’ailleurs en Mauritanie. Cela ne s’est pas fait tout seul en Mauritanie. Il a fallu que nous agissions beaucoup. Et partout, nous menons ce grand combat pour que la démocratie arrive en Afrique.

Combien on verse d’aide à la Guinée, nous, Français ?

La Guinée, depuis très longtemps, ne recevait plus rien puisque vingt-six ans de régime difficile. Donc nous étions restés en retrait. Nos politiques de coopération sont prêtes à reprendre si toutefois les élections ont lieu…

Donc là on ne verse pas un centime ?

Là, on a versé quelques centaines de milliers d’euros pour aider à l’organisation des élections, pour être sûrs que ces élections soient bien organisées avant la fin de l’année.

Quand on sait que de tout façon, l’aide au développement est souvent détournée, finalement, dire « on ne vous verse plus rien », c’est un manière de dire, on vous coupe les vivres, votre argent de poche », quoi ?

Non, parce qu’on ne coupe pas tout en général. On a nos ONG sur place, on veut continuer à aider les populations et on ne veut pas, justement, que les plus pauvres subissent les conséquences de ces coups d’Etat. Donc, ce que nous faisons, c’est que nous retirons les aides directes au gouvernement, mais nous maintenons nos aides humanitaires à travers les ONG.

Avant de parler plus largement des relations de la France avec l’Afrique, le Mali est la dernière étape de votre déplacement ; qu’est-ce qui s’y passe ?

C’est un pays ami. Et puis c’est surtout, là-bas, une grande opération de coopération, c’est plus de 110 millions d’euros par an, parce que le Mali est un partenaire privilégié de la France et la France est le premier donateur pour le Mali. Le Mali qui, d’ailleurs, à une très forte communauté en France.

Quelques petites questions un peu précises, un peu tatillonnes. Qui a dit : « est-il légitime que notre aide soit attribuée à des pays qui gaspillent leurs propres ressources ? »

Joker.

C’est votre prédécesseur, c’est J.-M. Bockel qui a dit cela. C’était notamment quand il disait qu’il voulait en finir avec la Françafrique, ce qui lui a valu, d’ailleurs, dit-on, son poste. Vous vous retrouvez dans cette déclaration, dans cette interrogation ?

Je me retrouve forcément un peu dans cette interrogation, mais pas trop non plus parce que, vous savez, moi j’ai toujours dit, depuis que je suis arrivé, que je voulais construire et que je pense qu’on ne construit rien sur les avis de décès. Et on est obligé aujourd’hui, vous savez, de tenir compte de la mondialisation, de tenir de la concurrence aussi, que nous rencontrons, y compris dans les actions de coopération. Moi, je revendique cette volonté d’influence pour mon pays, pour la France parce que je veux que la France soit présente. Et en même temps, notre présence fait que nous sommes exigeants et que c’est grâce à nous, quelque part, que comme en Mauritanie, la démocratie revient. Donc il faut faire les deux. Il faut éviter se battre pour le retour à la démocratie, pour la transparence, pour l’honnêteté totale dans les procédures de développement au plan international. Mais en même temps, il faut être présent, il faut positiver. Vous savez, il faut aussi penser à toute cette jeunesse en Afrique, une jeunesse formidable ! Il faut arrêter de vouloir construire l’avenir en regardant dans le rétroviseur. Moi, j’ai envie de construire avec ces jeunes. C’est l’intérêt de la France et c’est l’intérêt de l’Europe. Si on ne le fait pas, que va-t-il se passer dans les vingt ans à venir ? Si les jeunes africains ne construisent pas avec nous, ils construiront avec d’autres. C’est donc l’intrêt de la France, et c’est l’intérêt de la jeunesse française de construire avec la jeunesse africaine.

Est-ce que vous conditionnez l’aide au développement dans tous ces pays à la bonne gouvernance ?

Bien sûr ! D’ailleurs, avec l’Europe et les accords de Cotonou, nous y sommes contraints. C’est-à-dire que dès qu’il n’y a pas bonne gouvernance, les interventions sont suspendues. On entre dans ce qu’on appelle le dialogue politique avec des exigences très fermes, et en Mauritanie, article 96, Cotonou, c’est ce que nous avons fait.

Mais là, ce que vous êtes en train de nous décrire, c’est exactement ce que disait lui-même F. Mitterrand, dans le discours de la Baule en 1990. Il prônait le conditionnement de l’aide publique à la bonne gouvernance. Donc, finalement, il n’y a pas de rupture ?

Je pense que dans tout ce qu’a dit F. Mitterrand en parlant de l’Afrique, il y a un certain nombre de choses que je fais miennes. Et je pense qu’il y a aussi une continuité française, heureusement, une continuité de la République française pour toujours faire la pression partout dans le monde. D’ailleurs, c’est la diplomatie…

Sauf qu’on a vu quand même que pendant toutes ces années, ça n’a pas fonctionné, voire ça n’a pas été fait. Il y avait les paroles et puis il y avait la réalité sur le terrain qui était la Françafrique, l »influence, les affaires, les ventes d’armes, la corruption, les aides détournées. Tout ça, c’était une réalité. Ça l’est peut-être encore aujourd’hui ; c’est ça qui est difficile aujourd’hui en vous écoutant.

Mais si je vous parle de ces jeunes africains qui entreprennent, à qui on prête de l’argent. Si je vous parle de la croissance à deux chiffres dans de nombreux pays, si je vous parle de la démocratie qui progresse en Afrique… Et je peux vous parler de beaucoup de sujets positifs. Je sais que les trains qui arrivent à l’heure intéressent beaucoup moins, c’est normal, c’est comme ça.

Non, ce n’est pas forcément les trains qui arrivent à l’heure c’est simplement que ce type de scandales de la Françafrique, on connaît les détails, disons, de l’état, et qu’aujourd’hui, vous êtes en train de nous présenter les mêmes arguments que ceux qui nous étaient présentés il y a dix ans. Donc on a du mal à savoir si aujourd’hui, c’est devenu une réalité.

Je ne suis pas certain qu’il y a dix ans, on présentait autant de choses positives que je présente moi en matière de développement économique, de création d’entreprises, de coopération. Tout cela, on en parlait beaucoup moins il y a dix. C’est ce qui est en train de se passer en ce moment. Et moi, je souhaite qu’on soit au coeur de ce développement économique.

Puisque que vous nous parlez de ce développement économique, quelle peut être la place de l’Afrique dans la mondialisation ? Parce que les pays d’Asie, l’Inde, on en parle beaucoup, on voit quelle place ils arrivent à occuper, comment ils arrivent à se développer. D’abord, en devenant une sorte d’usine du monde et puis ensuite, en montant en qualité. Mais l’Afrique, comment ?

Je pense que l’Afrique, si on s’y prend bien, ce n’est pas un problème, c’est une solution pour l’avenir. Parce que dans l’avenir, on aura besoin de croissance, on aura besoin d’endroit où entreprendre, d’endroits où il y a des richesses naturelles. Il y a beaucoup de richesses naturelles en Afrique. Je suis persuadé que ce qui s’est passé en Asie depuis vingt ans va se passer en Afrique, à condition qu’on s’y prenne bien. C’est vrai que ce n’est pas la même culture, c’est vrai qu’il faudra sans doute être beaucoup plus exigeant. Et encore. Parce que je ne veux pas non plus que systématiquement, on montre l’Afrique du doigt. Vous savez, ce qui se passe partout dans le monde, moi qui vais sur les cinq continents, si on regarde ce qui se passe même en Europe, à l’Est, si on regarde ce qui se passe en Asie, franchement, ce qui se passe en Afrique, c’est vrai que c’est un peu plus spécifique parce que ce n’est pas la même culture, mais au fond, je pense qu’on ne peut pas sans cesse, sans cesse, ne montrer que l’Afrique du doigt et ne pas regarder ce qui se passe ailleurs.

Vous parlez des ressources : les ressources, on les a bien identifiées, on les a bien exploitées aussi.

Oui, mais tout le monde les a exploitées.

Tout le monde continue de les exploiter, les Chinois aussi. Ils arrivent avec des valises entières de cash, et c’est comme ça qu’ils récupèrent les ressources. Mais comment les Africains profitent de cette mondialisation ?

C’est diversement réalisé sur le terrain. Sur les 53 Etats africains, je vous assure qu’il y a dans une petite quarantaine d’entre eux beaucoup de progrès, des objectifs du millénaire pour le développement commencent à être atteints dans un certain nombre de pays.

Est-ce qu’il y a un pays africain que vous pouvez nous citer où les Africains profitent de la richesse de leurs ressources ?

Prenons le Ghana par exemple : le Ghana a une croissance a deux chiffres, où les Africains profitent de ce développement, où il y a une démocratie exemplaire. Un président vient d’être élu, il s’était déjà présenté deux fois auparavant. Le président Kufuor qui était quelqu’un de remarquable, vient finalement de passer la main à son opposant. Et c’est comme ça dans beaucoup de pays africains. Alors c’est vrai qu’il reste encore une dizaine de pays dans lesquels nous avons de véritables problèmes. A la fois de coups d’Etat, de sécurité, de problèmes culturels aussi, on le voit bien. Mais franchement, l’Afrique avance, et les jeunes générations d’Africains ont envie d’y aller. Nous, il faut que nous soyons à leur côté. Vous me parlez de la Chine ; qu’est-ce qu’on fait ? On laisse la Chine ou est-ce que la France, demain, est présente au coeur de l’Afrique ? Et moi, je veux que nous soyons présents.

Source : Premier ministre, Service d’Information du Gouvernement, le 3 août 2009

Voir enfin:

Omar Bongo a eu la peau de Jean-Marie Bockel

David Servenay

Rue89

20/03/2008

Les déclarations du secrétaire d’Etat à la Coopération avaient déplu au président gabonais. Elles lui ont coûté son poste.

« C’est un signe intéressant. » Le porte-parole du gouvernement gabonais a accueilli chaleureusement la « bonne nouvelle » du départ de Jean-Marie Bockel du secrétariat d’Etat à la Coopération. En clair : victoire par KO d’Omar Bongo qui, ayant demandé sa tête, a obtenu la dépouille du maire Gauche moderne de Mulhouse. Celui qui, dans ses voeux à la presse, appelait à signer « l’acte de décès de la Françafrique ». Vous avez dit « rupture » ? …

« L’un des premiers freins au développement, c’est la mauvaise gouvernance. »

L’affaire avait fait grand bruit du côté de Libreville. A peine revenu de vacances, dans la litanie monotone des vœux, Jean-Marie Bockel avait lâché un pavé dans le marigot. Bien que réécrit par les conseillers de l’Elysée, son discours entendait marquer une certaine rupture…

« L’un des premiers freins au développement, c’est la mauvaise gouvernance, le gaspillage des fonds publics, l’incurie de structures administratives défaillantes, la prédation de certains dirigeants.

“Quand le baril est à 100 dollars et que d’importants pays producteurs de pétrole ne parviennent pas à se développer, la gouvernance est en question.

‘Quand les indicateurs sociaux de ces pays stagnent ou régressent, tandis qu’une minorité mène un train de vie luxueux, la gouvernance est en question.

Que deviennent ces revenus pétroliers ? Pourquoi la population n’en bénéficie-t-elle pas ? Est-il légitime que notre aide au développement soit attribuée à des pays qui gaspillent leurs propres ressources ? ’

Devant les journalistes, Bockel avançait un message très clair : fini les liens occultes des coulisses franco-africaines, vive la transparence ! Le secrétaire d’Etat à la Coopération appelait même à renforcer les mécanismes d’évaluation des programmes d’aide, en les conditionnant à la ‘bonne gouvernance’. Une idée pas vraiment neuve (voir le discours mitterrandien de la Baule en… 1990), mais pas forcément inutile.

Dans l’après-midi de ce mardi 15 janvier, le secrétaire d’Etat fait un addendum public à son discours où -détail important- il n’a pas lâché un seul nom. Dans un entretien au Monde, Jean-Marie Bockel cite un nom, un seul, celui du ‘président du Gabon’. Badaboum ! Au Palais du bord de mer, le sang du ‘sage’ Omar Ondimba Bongo ne fait qu’un tour. A tel point qu’un communiqué officiel du conseil des ministres rappelle, le 17 janvier, à la France les règles de bienséance :

‘De tels propos ne peuvent être mus que par l’ignorance des réalités de la coopération franco-africaine. Aussi, le gouvernement gabonais marque-t-il sa surprise face au constat suivant : à savoir que, depuis l’arrivée à la tête de la France du président Nicolas Sarkozy, soient véhiculés a un tel niveau de responsabilité des clichés méprisants faisant des Etats africains de vulgaires mendiants sollicitant sans fin l’aumône de la France.

Le Gabon s’étonne de cette attitude d’autant plus inacceptable quand on sait les avantages que tirent la France et les autres Etats occidentaux de leurs rapports économiques avec notre pays depuis toujours, avantages mutuels par ailleurs.’

En coulisse, le syndicat des chefs d’Etat africains s’organise. Bongo, Sassou (président du Congo) et Biya (président du Cameroun) prennent leur téléphone pour réclamer à Nicolas Sarkozy la tête de l’impétrant. Les jeux sont faits.

‘Tuer les petites pratiques moribondes et renouveler le dialogue avec les Africains’

Deux mois plus tard, la sanction tombe, alors même que le flamboyant Bockel s’est ravisé. D’ailleurs, le secrétaire d’Etat à la Coopération faisait preuve d’une grande modération dans sa volonté de ‘rupture’, misant sur la volonté du président de la République :

‘Pour faire évoluer les choses, on peut provoquer le conflit. Ma méthode est différente, forte et pédagogique, non idéologique. Il s’agit de conditionner notre aide à une bonne gouvernance, faire comprendre à l’opinion et aux dirigeants que ce serait plus efficace.

Le moment est venu d’une piqûre de rappel pour aller plus loin dans la démarche de rupture et mettre nos principes en actes. Tuer les petites pratiques moribondes et renouveler notre manière de dialoguer avec les Africains. Le Président sera en Afrique à la fin de février : c’est le bon moment.’

Présomptueux… En Afrique du Sud, devant le Parlement réuni au Cap, Nicolas Sarkozy a bien proposé une révision des accords militaires. Mais de vraie rupture, point. Et surtout, il n’a pas précisé sa méthode.

Jean-Marie Bockel a-t-il été victime d’un reportage de France 2 ?

Un reportage diffusé sur France 2 début mars n’a sans doute pas aidé à reconduire le patron de la Coopération. Reprenant les informations mises au jour par les policiers l’été dernier, la chaîne publique montre l’étendue du patrimoine immobilier du président Bongo : 33 appartements ou maisons, un hôtel particulier de 18 millions d’euros…

Re-colère d’Omar Bongo qui, en guise de représailles, expulse deux ressortissants français. Evoquant une véritable ‘cabale’ et un ‘complot contre le Gabon et son président’, le porte-parole du gouvernement, René Ndemezo” Obiang, fustige la diffusion du reportage dans un communiqué :

“En autorisant la diffusion par les chaînes publiques de reportages divulguant l’adresse privée du président de la République gabonaise en France, mettant ainsi en danger son intégrité physique ainsi que celle de sa famille, les autorités françaises ont manqué à leurs obligations de protection d’un chef d’Etat en exercice.”

Le ton menaçant et inhabituellement peu diplomatique laisse augurer des conversations houleuses échangées entre les deux palais. Deux semaines plus tard, Bockel fait ses valises pour les Anciens combattants, où il pourra méditer sa propre réponse faite au Monde, qui l’interrogeait sur le précédent de Jean-Pierre Cot, écarté en 1982 de la Coopération par François Mitterrand pour cause de réformisme trop enthousiaste :

“C’est un vieil ami. Il s’est vite isolé et n’a pas forcément fait la bonne analyse. Moi, je suis avant tout un pragmatique. Je sais gérer les gens, les budgets, les contradictions.

‘Je sais qu’on ne décalquera pas du jour au lendemain notre morale en Afrique. Je sais aussi que l’Afrique est le continent de demain, et qu’il en va de l’intérêt de la France de mettre en œuvre cette rupture. La jeunesse africaine l’attend.’

Elle attendra encore un peu, la jeunesse africaine.


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