Idiots utiles: Le discours de la cécité volontaire (Robert Redeker)

29 juin, 2006
Hitlersaddam Le peuple manque. Paul Klee
Une dépression séculaire hante les intellectuels (…) Le prolétariat a fait illusion un temps, en tant qu’objet du désir. Le vide laissé par l’évaporation de la classe ouvrière, accentué par la nostalgie des temps heureux où intellectuels et prolétariat s’articulaient en une unité propre à rêver ensemble au même but, est comblé par les masses musulmanes, dont on s’acharne obstinément à ignorer le projet. (…) De même que longtemps les intellectuels demeurèrent dans la cécité volontaire devant l’épouvante que transportait la forme prise dans l’histoire par l’idéal communiste, sous prétexte que cet idéal concentrait l’espoir des malheureux, de même cette posture de cécité volontaire trouve sa reprise depuis les attentats de New York, mais par rapport à l’islam. Sous le même prétexte : l’islam est aujourd’hui la foi des opprimés comme le communisme l’était hier, ce qui justifie l’islamophilie contemporaine par la même tournure d’esprit que se justifiait la soviétophilie d’hier. (…) L’aveuglement pouvait arguer, dans le cas du communisme, d’une excuse: le communisme constituait un projet d’émancipation et de bonheur pour toute l’humanité. (…) Cette excuse disparaît dans le cas de l’islamophilie : aucune idéologie n’est plus rétrograde que l’islam, et, par rapport au capitalisme dont les Twin Towers, dans leur majestueuse beauté figuraient le symbole, la religion musulmane est une régression rebarbarisante. Le destin des Bouddhas géants d’Afghanistan et celui des Twin Towers de New York s’est révélé semblable : statues et tours étaient les icônes de l’altérité, insupportable à l’islam. (…) Des centaines de millions d’hommes et de femmes, d’enfants, dans tous les pays musulmans, sont effectivement sous le joug de l’oppression. Leur vie est, en premier lieu, écrasée par l’islam. Du dehors, par le biais des structures sociales et politiques souvent ancestrales. Du dedans, par le biais de la colonisation de l’imaginaire et de la paralysie de l’intelligence que cette religion installe au plus intime de chaque croyant. (…) La logique des préférables a mauvaise presse auprès des intellectuels, spontanément portés au flirt avec l’Absolu. Les préférables sont, le plus souvent, confondus avec les compromis compromettants et la fadeur politique. Pourtant, c’est bien cette propension à adorer l’Absolu – par exemple : la paix – qui a rendu pacifistes beaucoup d’intellectuels d’entre les deux guerres, les transformant d’abord en munichois puis en pétainistes. Le défaitisme révolutionnaire en 1938 disait, aussi bien à la CGT qu’au PCF: plutôt Hitler que la guerre. Robert Redeker

Autre rare intellectuel français ayant osé défier le retour d’un défaitisme révolutionnaire tout droit tiré d’un « scénario des années 1950 » et rappeler que « les rôles demeurent, les acteurs changent », le philosophe Robert Redeker …

Le discours de la cécité volontaire
Robert Redeker
Le Monde
22.11.01

QUE penser de la « pétition des 113 » intellectuels (devenus 500) en faveur de la paix ( Le Monde daté 21-22 octobre) ? Voilà une action qui est traversée par la nostalgie d’un combat commun avec le monde militant et avec le monde opprimé. Retrouver une posture que les dernières décennies du XXe siècle avaient effacée ; gommer le déchirement, survenu au moment de la critique du totalitarisme, entre l’intellectuel et le militant : voilà la tâche de cette nostalgie.

Ecrire, publier, pétitionner, militer sous le souffle grisant du vent de l’histoire : voilà l’âme de cette nostalgie. Ce pacifisme est habité par le désir de reconstituer une intime articulation entre « les intellectuels » et « le prolétariat », comme elle a pu exister jadis, à ceci près que le prolétariat a déclaré forfait, s’éclipsant de l’histoire.

Perdu le prolétariat ? Qu’à Clio ne plaise ! Un remplaçant lui a été trouvé : l’opprimé du tiers-monde, de préférence musulman. Dans leur précipitation, les pétitionnaires, nostalgiques d’une fusion holiste entre les intellectuels et les opprimés, ont soigneusement évité de sonder la nature de l’idéologie (l’islam) véhiculée par le substitut de feu le prolétariat.

Quant à dire, à l’instar de certains d’entre eux, que c’est l’Occident qui a provoqué l’islamisme et le terrorisme, autrement dit que la victime est le coupable, c’est faire preuve d’un déterminisme historique strictement mécaniste qui témoigne d’une consternante méconnaissance de la logique propre de l’islam. C’est confondre l’histoire avec la physique classique : en histoire pourtant, n’oeuvrent pas seulement des déterminismes mécanistes, mais aussi des logiques propres aux cultures.

Une dépression séculaire hante les intellectuels, dont Paul Klee livra la formule : « Le peuple manque ». Le prolétariat a fait illusion un temps, en tant qu’objet du désir. Le vide laissé par l’évaporation de la classe ouvrière, accentué par la nostalgie des temps heureux où intellectuels et prolétariat s’articulaient en une unité propre à rêver ensemble au même but, est comblé par les masses musulmanes, dont on s’acharne obstinément à ignorer le projet.

De même que longtemps les intellectuels demeurèrent dans la cécité volontaire devant l’épouvante que transportait la forme prise dans l’histoire par l’idéal communiste, sous prétexte que cet idéal concentrait l’espoir des malheureux, de même cette posture de cécité volontaire trouve sa reprise depuis les attentats de New York, mais par rapport à l’islam. Sous le même prétexte : l’islam est aujourd’hui la foi des opprimés comme le communisme l’était hier, ce qui justifie l’islamophilie contemporaine par la même tournure d’esprit que se justifiait la soviétophilie d’hier.

La « pétition des 113 » rejoue un scénario monté dans les années 1950, ces années en noir et blanc où, contrastant avec le développement des libertés et de la prospérité dans les sociétés occidentales, une chape de plomb totalitaire pesait sur l’intelligence. Les rôles demeurent, leurs acteurs changent. Les Palestiniens et les masses musulmanes contemporaines remplacent dans l’imaginaire intellectuel le prolétariat d’hier, évanoui dans les limbes de l’histoire. L’islam se substitue au communisme. Ces intellectuels font preuve vis-à-vis de cette idéologie d’un aveuglement et d’une complaisance délétères pour l’intelligence.

L’aveuglement pouvait arguer, dans le cas du communisme, d’une excuse : le communisme constituait un projet d’émancipation et de bonheur pour toute l’humanité. De là, il ressort que le communisme est planté au coeur de la modernité même, qu’il est l’illusion du monde moderne par excellence dans la mesure où, dans le sillage de Jean-François Lyotard, on consent à définir la modernité par la passion de l’émancipation.

Cette excuse disparaît dans le cas de l’islamophilie : aucune idéologie n’est plus rétrograde que l’islam, et, par rapport au capitalisme dont les Twin Towers, dans leur majestueuse beauté figuraient le symbole, la religion musulmane est une régression rebarbarisante. Le destin des Bouddhas géants d’Afghanistan et celui des Twin Towers de New York s’est révélé semblable : statues et tours étaient les icônes de l’altérité, insupportable à l’islam.

Les Twin Towers étaient de véritables tours de Babel : l’altérité y foisonnait, s’y mélangeant avec la prospérité et la beauté, des humains de toutes les cultures et de tous les niveaux socio-culturels y travaillaient et s’y rencontraient. C’est ce symbole du métissage des altérités, l’inacceptable différence de ces nouvelles tours de Babel qu’il a fallu, pour les islamistes, mettre à bas !

On peut se vouloir classé à gauche et méconnaître la leçon de Marx sur la religion comme idéologie liée par essence à l’oppression. Des centaines de millions d’hommes et de femmes, d’enfants, dans tous les pays musulmans, sont effectivement sous le joug de l’oppression. Leur vie est, en premier lieu, écrasée par l’islam. Du dehors, par le biais des structures sociales et politiques souvent ancestrales. Du dedans, par le biais de la colonisation de l’imaginaire et de la paralysie de l’intelligence que cette religion installe au plus intime de chaque croyant.

Nos bonnes âmes intellectuelles et pétitionnaires, se refusant à voir cette radicale oppression-là, vont jusqu’à croire que l’extension de cet imaginaire islamique et l’explosion de la puissance de ressentiment avec laquelle il est couplé sont d’essence émancipatrice.

Les stoïciens nous ont légué, parmi leurs bienfaits, une logique des préférables. Est préférable, selon Zénon et Chrysippe, ce qui apporte le plus de bien, de beauté et de progrès. Dans la vie politique, qui doit bannir l’Absolu, cette matrice du totalitarisme, il s’agit à chaque instant de déterminer des préférables : le capitalisme, parce qu’il permet sans le nécessiter un plus ample développement de la liberté, parce qu’il a créé aussi de la richesse et de la beauté, est préférable à l’islam, tout comme la symbolique des Twin Towers est préférable aux discours proférés dans les mosquées.

Le capitalisme, comme Braudel l’a mis en relief, fait surgir des ères de civilisation qui permettent un plus grand épanouissement de la liberté (en particulier de la liberté de penser, d’écrire, de publier, de diffuser) et qui offrent de plus riches possibilités de vivre que tous les autres systèmes bâtis jusqu’ici par les hommes.

La logique des préférables a mauvaise presse auprès des intellectuels, spontanément portés au flirt avec l’Absolu. Les préférables sont, le plus souvent, confondus avec les compromis compromettants et la fadeur politique. Pourtant, c’est bien cette propension à adorer l’Absolu – par exemple : la paix – qui a rendu pacifistes beaucoup d’intellectuels d’entre les deux guerres, les transformant d’abord en munichois puis en pétainistes. Le défaitisme révolutionnaire en 1938 disait, aussi bien à la CGT qu’au PCF : plutôt Hitler que la guerre.

Pour expliquer son engagement dans la résistance, Jean Cavaillès disait préférer Paris-Soir au Völkische Beobachter. La critique justifiée du capitalisme s’égare, s’éloignant de cette humanisante logique des préférables, si elle nous pousse à opter pour pire que lui.

Voir aussi le texte de Lanzmann:

ceux qui, après un pareil crime, un tel meurtre de masse, un désastre qui porte atteinte à l’humanité entière, s’empressent de proclamer qu’ils ne sont « pas américains » ou semblent renvoyer dos à dos les tueurs et les victimes, cherchant des justes raisons à l’injustifiable, se mettant à battre leur coulpe et la nôtre – ce que j’ai appelé ailleurs un néopétainisme rampant -, ceux-là, c’est le moins qu’on puisse dire, sont incapables de diriger sur l’horreur un regard frontal, se réfugient dans la pire frivolité à l’instant même où ils prétendent penser et, quoi qu’ils en aient, légitiment le terrorisme.

Mais « la résistance à la mondialisation marchande », pour reprendre la formulation tristement parodique d’un appel « lancé par 113 intellectuels français » (Le Monde du 22 octobre) vaut peut-être qu’on passe par pertes et profits cette douleur infinie, comme au meilleur temps du Savoir absolu.

Il est vrai que les mêmes déclarent condamner « sans ambiguïté » les crimes du 11 septembre. Se rendent-ils seulement compte du comique sinistre de ce « sans ambiguïté » ? Mais c’est l’appel tout entier, avec son vieil anti-impérialisme mécanisé et la lassante répétition des éternels signataires, revenus à leur haine originaire, celle d’Israël, plus coupable que Ben Laden, coupable de l’avoir créé, seul coupable pourquoi pas, qui atteste leur totale impuissance à affronter la nouveauté radicale de l’événement.

« Sans ambiguïté »
Claude Lanzmann
Le Monde
05 novembre 2001

Mon film Sobibor, 14 octobre 1943, 16 heures a été présenté au Festival de New York le 11 octobre, un mois jour pour jour après « le triomphe de la mort » dans les tours jumelles du World Trade Center – les Américains disent « the disaster ». Le récit de Yehuda Lerner, le héros de la révolte de Sobibor, sanctifie la vie, absolument, au cœur de cet autre royaume de la mort qu’était le camp d’extermination nazi. Dans un geste de liberté fondatrice, animés d’un courage proprement surhumain, Lerner et ses camarades se réapproprient la violence et tuent pour mettre un terme au massacre des innocents. Les spectateurs new-yorkais comprirent que le film, sans l’avoir cherché, s’adressait à eux plus encore.

J’avais, la veille, survolé, venant du nord, la côte américaine dans un ciel bleu déchirant, clair et net, la baie de Boston, et l’aéroport de cette cité marine d’où Mohammed Atta avait lui-même décollé le 11 septembre par une identique matinée, pacifique et glorieuse. Il ne faut pas trois quarts d’heure pour relier Boston à Newark ou Kennedy Airport et je l’imaginais aux commandes de l’appareil dont lui et les autres fous de Dieu s’étaient emparés, fonçant à 600 à l’heure vers la tour nord qu’il apercevait maintenant, dressée à la pointe de Manhattan, miroitante signature de l’aventure et du génie humains.

Il faut s’interroger, s’étonner sans fin : que se passe-t-il, au dernier instant, à la seconde ultime, avant que l’avion ne se change en une tournoyante boule de feu, oui, que se passe-t-il dans la tête de ces donneurs de mort qui aiment tellement la mort qu’ils s’immolent eux-mêmes pour provoquer le plus terrifiant carnage ? Je suis resté des heures à scruter les photographies de Mohammed Atta et de Ziad Jarrahi. Leurs visages lisses et fermés ne livrent aucune clé. Les consignes et mots d’ordre pour les moments qui précèdent le passage à l’acte rendent peut-être tout plus opaque encore : ouvre ton âme et cire tes souliers, gaine fermement ton slip autour de tes bourses, on peut ainsi résumer sans trahir la monotone, lugubre et inepte litanie des recommandations dernières. Les 70 vierges qui attendent, au paradis d’Allah, les sexes calcinés des suicidés assassins n’énoncent rien d’autre que le désir honteux et la haine des femmes, en même temps que le désert irrémédiable des « civilisations de frères » (cf. l’Algérie).

Le 11 septembre fut, à la lettre, un événement inouï, inhumain, haïssable, qui ne souffre pas qu’on le condamne obliquement, au passage, en une génuflexion hâtive, comme pour s’en débarrasser au plus vite et revenir obscènement aux vieilles antiennes. Je ne crois pas, moi non plus, que les bombardements sur l’Afghanistan soient la réponse appropriée et suis d’autant plus à l’aise pour l’écrire que j’ai été parmi les minoritaires qui dénoncèrent les frappes contre la Serbie. Mais ceux qui, après un pareil crime, un tel meurtre de masse, un désastre qui porte atteinte à l’humanité entière, s’empressent de proclamer qu’ils ne sont « pas américains » ou semblent renvoyer dos à dos les tueurs et les victimes, cherchant des justes raisons à l’injustifiable, se mettant à battre leur coulpe et la nôtre – ce que j’ai appelé ailleurs un néopétainisme rampant -, ceux-là, c’est le moins qu’on puisse dire, sont incapables de diriger sur l’horreur un regard frontal, se réfugient dans la pire frivolité à l’instant même où ils prétendent penser et, quoi qu’ils en aient, légitiment le terrorisme.

Ont-ils vu, aux quatre coins de New York, les immenses panneaux mobiles, placardés des photographies des 6 000 disparus, d’avis de recherche désespérés des proches qui ne veulent pas y croire ? La plupart sont de pauvres gens, Portoricains, Mexicains, Chinois, Haïtiens, Arabes, etc. Mais « la résistance à la mondialisation marchande », pour reprendre la formulation tristement parodique d’un appel « lancé par 113 intellectuels français » (Le Monde du 22 octobre) vaut peut-être qu’on passe par pertes et profits cette douleur infinie, comme au meilleur temps du Savoir absolu.

Il est vrai que les mêmes déclarent condamner « sans ambiguïté » les crimes du 11 septembre. Se rendent-ils seulement compte du comique sinistre de ce « sans ambiguïté » ? Mais c’est l’appel tout entier, avec son vieil anti-impérialisme mécanisé et la lassante répétition des éternels signataires, revenus à leur haine originaire, celle d’Israël, plus coupable que Ben Laden, coupable de l’avoir créé, seul coupable pourquoi pas, qui atteste leur totale impuissance à affronter la nouveauté radicale de l’événement. Leur anti-impérialisme s’évanouirait sans doute comme par enchantement si un jour – ce qu’à Dieu ne plaise – l’OTAN ou les Etats-Unis lâchaient leurs bombes sur Israël.

Claude Lanzmannest cinéaste et directeur de la revue « Les Temps modernes ».


France/USA: La passion si française de l’anti-américanisme (The American enemy: The long history of French anti-Americanism)

26 juin, 2006
Kearsarge_2L’Amérique est une civilisation de baignoires et de frigidaires. Louis Aragon (1951)

Qui se souvient que le seul pays où, parait-il, l’anti-américanisme n’a pratiquement pas augmenté lors de l’invasion américaine de l’Irak était la France?

Dans son panorama de l’anti-américanisme mondial, Fouad Ajami faisait déjà une place particulière à la version française.

Mais l’ouvrage de référence sur la question est bien sûr la magistrale généalogie que lui a consacré en 2002 le chercheur français Philippe Roger (« L’ennemi américain. Généalogie de l’antiaméricanisme français »).

Et même s’il n’est pas question pour nous d’en résumer ici les quelque 600 pages, il y a une image qui nous en semble particulièrement symptomatique et éclairante, et qu’y analyse d’ailleurs brillamment Roger lui-même (pp. 100-105).

Il s’agit du célèbre tableau de Manet (voir ci-dessus) représentant le fameux « Combat du Kearsarge et de l’Alabama », dans lequel on imagine les regards de ces centaines de curieux arrivés par trains entiers de Paris pour voir, en ce fameux dimanche de juin 1864, « la guerre de Sécession en tournée dans le Cotentin ».

Mais, en un saisissant rappel pour nous de ces jours de mars 2003 où, attisée par la jubilation mauvaise de ses medias, la France entière semblait attendre le « Stalingrad irakien » qui allait finalement rabattre le caquet à l’Amérique, la destruction inattendue du dernier et fameux « forceur de blocus » confédéré par le croiseur yankee dans la baie de Cherbourg ce jour-là ne marquait rien de moins en fait que… le naufrage de la politique pro-sudiste de la France impériale!

Voir aussi l’intéressant compte-rendu du livre par le professeur de Paris I Thomas Wieder.

Extraits:

L’antiaméricanisme a de moins en moins besoin d’événements extérieurs pour exister :  » Le trésor rhétorique accumulé au cours des trois ou quatre décennies précédentes, considérablement enrichi par une nouvelle génération d’écrivains et de polémistes, se stabilise désormais en une  » culture  » antiaméricaine produite par un milieu restreint, mais largement diffusée au-delà, car pleinement consensuelle « .

Le plus intéressant est de voir combien des intellectuels que tout
sépare a priori en viennent à prononcer un même réquisitoire. Qu’ils soient humanistes (Georges Duhamel), personnalistes (Emmanuel Mounier), existentialistes (Simone de Beauvoir) ou gauchistes de Mai 68, tous s’accordent à dénoncer le caractère dictatorial de la prétendue démocratie américaine et la mécanisation d’une vie dont la dimension spirituelle est réduite à néant.

Tentant d’expliquer pourquoi des critiques jusqu’alors diffuses se constituent en discours écoutés, Philippe Roger insiste sur le « bénéfice social-national  » que représente l’antiaméricanisme, en tant que fabrique de discours consensuels. Il montre par exemple que l’explosion des attaques antiaméricaines en 1898 se produit dans une France déchirée par l’Affaire Dreyfus.  » Au plus fort des discordes civiles dans une France déchirée, l’antiaméricanisme est la seule  » passion française  » qui calme les autres passions, estompe les antagonismes et réconcilie les adversaires les plus acharnés « .

Philippe ROGER, L’ennemi américain. Généalogie de l’antiaméricanisme français, Paris, Editions du Seuil, 2002, 601 p.

Le Mouvement social
Thomas Wieder
Les Editions de l’Atelier
mise en ligne : décembre 2003

Si le débat récent sur la guerre en Irak a réactivé en France un antiaméricanisme virulent et mobilisateur, on comprend, à la lecture de ce livre, que c’est parce que celui-ci a une longue histoire. Ce qui intéresse le directeur de la revue Critique, en disciple de Roland Barthes, ce sont les  » discours  » antiaméricains produits par l’intelligentsia française des trois derniers siècles, dont l’accumulation constitue un  » bloc sémiotique historiquement stratifié « . Dater leurs origines, montrer leur évolution au gré des événements et leur circulation au-delà des clivages politiques et idéologiques traditionnels, tel est l’objet de cette étude.

Quand le mot  » antiaméricanisme  » entre dans le Petit Robert, en 1968, la notion a déjà plus de deux siècles d’existence. Comme le rappelle Philippe Roger dans son passionnant  » Prologue « , l’antiaméricanisme précède même l’indépendance des Etats-Unis. Dans le deuxième tiers du XVIIIe siècle, le  » Nouveau Monde  » est l’objet de vives critiques de la part des savants et des philosophes de l’  » Ancien « . Ainsi des plus éminents spécialistes d’histoire naturelle – Buffon en tête – qui tracent de l’Amérique un portrait particulièrement sombre : jeune et humide, ce continent serait peu propice à la vie. Qu’elle soit végétale, animale ou humaine, toute vie y serait rabougrie. On aurait tort de sous-estimer ce que l’auteur appelle ce  » socle naturaliste  » de l’antiaméricanisme : vulgarisé, il ne cessera d’alimenter le discours d’une Amérique-tombeau, où s’atrophie l’état physique et mental de l’homme. Pour preuve ce passage du Journal de Paul Claudel, alors ambassadeur de France à Washington, qui écrit en 1933 :  » A. Hamilton dans Le Fédéraliste remarque que déjà de ce temps on attribuait au climat américain une influence dégénérative.  » Dans ce pays même les chiens n’aboient plus « .  » ( » C’est d’ailleurs parfaitement exact « , ajoute Claudel …).

Après cette entrée en matière, Philippe Roger poursuit son travail de  » généalogiste  » de façon chronologique. Une chronologie souple cependant, car chaque période est par nature difficile à borner : comment dater la naissance d’un discours ? Plusieurs décennies peuvent s’écouler entre le moment où il fait son apparition et celui où il  » prend  » (selon une expression de Barthes souvent utilisée dans l’ouvrage), c’est-à-dire où il suscite une adhésion et est prêt à perdurer. L’auteur souligne ainsi l’importance de l’année 1898 pour l’histoire de l’antiaméricanisme français. La France se passionne alors pour la guerre qui oppose les Etats-Unis à l’Espagne. Des voix, jusque-là isolées, se font plus nombreuses : pour la première fois, les arguments antiaméricains se fondent en un discours structuré qui sort de la confidentialité pour devenir populaire, comme en témoigne La conspiration des milliardaires, roman-feuilleton de Gustave Le Rouge (1899-1900).

 » Acte de baptême  » de l’antiaméricanisme, 1898 n’en est pourtant pas l’acte de naissance. Au tournant du XXe siècle, il s’organise, se radicalise et se propage, mais ses principales composantes, culturelles, raciales et sociales, ne sont pas nouvelles. La critique culturelle est la plus ancienne : les philosophes et les écrivains du début du XIXe siècle reprennent aux savants des Lumières l’idée de dégénérescence, pour la transposer aux domaines artistique et intellectuel. Des hommes aussi différents que Talleyrand, Volney, de Maistre, Stendhal et Baudelaire se rejoignent pour dresser un bilan accablant de la vie intellectuelle et dénoncer le manque de goût des Américains. Baudelaire est ainsi l’inventeur, dans Fusées, de l’adjectif  » américanisé « , promis à un bel avenir. L’américanisation, cette  » vieillesse  » de l’homme, Baudelaire en parle comme de  » la période dans laquelle nous entrerons prochainement et dont le commencement est marqué par la suprématie de l’Amérique et de son industrie « .

L’antiaméricanisme culturel s’accompagne, dans la deuxième partie du XIXe siècle, d’attaques racistes. Philippe Roger rappelle que, dans la France des années 1860, la guerre de Sécession n’est pas seulement analysée sous un angle politique, mais aussi comme une lutte ethnique entre un Nord anglo-saxon et un Sud latin. La victoire du Nord sur le Sud puis, peu après, la défaite française de 1870 face à la Prusse, donnent lieu à de nombreux écrits qui trahissent la peur hexagonale d’une domination du monde par les Anglo-saxons. Paradoxalement, c’est précisément au moment où affluent aux Etats-Unis des centaines de milliers d’immigrants qui sont de moins en moins  » anglo-saxons « , qu’est stigmatisé en France le  » type odieux du Yankee  » (Gustave Le Rouge). Ce qui frappe dans l’élaboration de ce  » type « , c’est la répétition des mêmes clichés, à des décennies d’intervalle : ainsi de l’obsession pour les mâchoires des Américains. Démesurées, symboles d’un appétit inquiétant, elles fascinent autant Jules Huret, envoyé aux Etats-Unis par Le Figaro en 1904, que Jean-Paul Sartre, quarante ans plus tard, intrigué par  » l’âpreté un peu féroce  » des mâchoires du président Roosevelt … Tout en demeurant vivace, donc, l’image d’une  » race  » yankee tendra cependant à décliner au cours du XXe siècle, et l’argumentation raciste s’inquiètera davantage d’une Amérique multiethnique. Dans cette perspective, Philippe Roger propose une relecture aussi précise qu’iconoclaste du livre de référence d’André Siegfried, Les Etats-Unis d’aujourd’hui (1927).

C’est enfin le modèle économique et social des Etats-Unis qui est dénoncé. A l’encontre de l’idée reçue, l’identification des Etats-Unis au capitalisme triomphant est relativement tardive, puisqu’elle ne date que de la toute fin du XIXe siècle. Pour les libéraux, le  » trust-system  » suscite une inquiétude à la fois morale (il trouble le jeu de la libre concurrence) et politique (c’est un socialisme potentiel). Mais c’est surtout chez les socialistes qu’il est l’objet des plus vives critiques. Et l’auteur d’analyser minutieusement ce qu’il appelle le  » problème américain du socialisme « , à savoir cette perpétuelle tension entre deux images opposées, les Etats-Unis comme laboratoire ou au contraire comme tombeau du socialisme.

L’engagement des Etats-Unis aux côtés de la France pendant la Première Guerre mondiale, loin d’apaiser l’antiaméricanisme français, lui donne paradoxalement une nouvelle vigueur. Leur entrée tardive dans le conflit, la non-ratification du traité de Versailles par le Sénat américain et le contentieux franco-américain au sujet des dettes de guerre y sont pour beaucoup. Toutefois, Philippe Roger insiste sur l’  » autarcie  » d’un discours antiaméricain de plus en plus autoréférentiel. L’antiaméricanisme a de moins en moins besoin d’événements extérieurs pour exister :  » Le trésor rhétorique accumulé au cours des trois ou quatre décennies précédentes, considérablement enrichi par une nouvelle génération d’écrivains et de polémistes, se stabilise désormais en une  » culture  » antiaméricaine produite par un milieu restreint, mais largement diffusée au-delà, car pleinement consensuelle « . Pour preuve de ce  » consensus antiaméricain « , il montre combien il est fréquent, pour discréditer une personnalité politique, de la peindre en amie de l’Amérique.

 » Horizon indépassable de l’antiaméricanisme français « , l’américanophobie intellectuelle de l’entre-deux-guerres se caractérise également par une tonalité nouvelle : au dédain ou à la colère des périodes précédentes succède une véritable angoisse face à un ennemi devenu plus puissant. Des Scènes de la vie future de Georges Duhamel (1930) au Cancer américain de Robert Aron et Arnaud Dandieu (1931), les titres des principaux ouvrages de l’époque sont clairs. Les Etats-Unis incarnent désormais la pire menace non seulement pour la France, mais pour l’homme en général. Le plus intéressant est de voir combien des intellectuels que tout sépare a priori en viennent à prononcer un même réquisitoire. Qu’ils soient humanistes (Georges Duhamel), personnalistes (Emmanuel Mounier), existentialistes (Simone de Beauvoir) ou gauchistes de Mai 68, tous s’accordent à dénoncer le caractère dictatorial de la prétendue démocratie américaine et la mécanisation d’une vie dont la dimension spirituelle est réduite à néant.

Œuvre d’une grande érudition – et d’une grande qualité  » littéraire « , il faut le noter -, L’ennemi américain se présente également comme un essai. Tentant d’expliquer pourquoi des critiques jusqu’alors diffuses se constituent en discours écoutés, Philippe Roger insiste sur le  » bénéfice social-national  » que représente l’antiaméricanisme, en tant que fabrique de discours consensuels. Il montre par exemple que l’explosion des attaques antiaméricaines en 1898 se produit dans une France déchirée par l’Affaire Dreyfus.  » Au plus fort des discordes civiles dans une France déchirée, l’antiaméricanisme est la seule  » passion française  » qui calme les autres passions, estompe les antagonismes et réconcilie les adversaires les plus acharnés « . Autre thème particulièrement stimulant que l’auteur ne fait qu’effleurer (car là n’est pas son sujet d’étude) : la question d’un antiaméricanisme  » européen « . Il rappelle l’influence exercée par la romancière anglaise Frances Trollope, auteur de violentes diatribes contre le mode de vie américain, auprès des écrivains français du milieu du XIXe siècle. Il s’intéresse aussi aux analyses des penseurs socialistes étrangers (Marx, Engels, Liebknecht, Bebel, etc.) pour mettre en valeur les traits particuliers de l’antiaméricanisme français d’inspiration socialiste. Une telle approche comparatiste, si elle était approfondie, permettrait de mettre en relief la spécificité de l’antiaméricanisme français dont l’auteur affirme, plus qu’il ne le montre, qu’il est le plus vif d’Europe.

Même si l’absence d’une bibliographie complète est regrettable dans L’Ennemi américain, il est évident que l’antiaméricanisme français a trouvé à ce jour, en Philippe Roger, son analyste le plus scrupuleux. Mais aussi le plus clairvoyant puisqu’il concluait, en juin 2002 :  » On peut donc prédire encore de beaux jours à l’antiaméricanisme français. « 

mise en ligne : décembre 2003

http://biosoc.univ-paris1.fr/recherche/mvtsoc/crendu111.htm

Philippe Roger,
Présentation de l’éditeur
L’antiaméricanisme est une donnée centrale de la vie culturelle et politique française, plus vif qu’en tout autre pays d’Europe. Il y a là un paradoxe (puisque la France n’a jamais été en guerre avec les États-Unis) et une énigme (car la virulence des réactions antiaméricaines en France paraît sans rapport avec les frictions ou désaccords « réels »). Le but de ce livre est d’éclairer cette « exception française ». L’antiaméricanisme n’est pas la critique des États-Unis. Ce n’est ni une idéologie, ni une doctrine (il est d’ailleurs autant « de droite » que « de gauche »). L’antiaméricanisme français se présente comme une stratification de discours négatifs qui forment en France tradition, au sens où ils passent, enrichis, d’une génération à l’autre et où ils forment lien entre des Français idéologiquement divisés. Pour comprendre l’antiaméricanisme français, il faut donc en faire la généalogie.

Présentation de l’éditeur
L’antiaméricanisme est une donnée centrale de la vie culturelle et politique française, plus vif qu’en tout autre pays d’Europe. Il y a là un paradoxe (la France n’a jamais été en guerre contre les Etats unis) et une énigme. Le but de ce livre est d’éclairer cette exception française.
Philippe Roger est chercheur au CNRS et enseigne à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages, portant notamment sur le XVIII°siècle, et d’un essai sur Barthes.

Quatrième de couverture
L’antiaméricanisme est une donnée centrale de la vie culturelle et politique en France, où il est plus vif qu’en tout autre pays d’Europe. Il y a là un paradoxe (puisque la France n’a jamais été en guerre avec les États-Unis) et une énigme (car la virulence des réactions antiaméricaines en France paraît sans rapport avec les frictions ou désaccords « réels »). Le but de ce livre est d’éclairer cette « exception française ». L’antiaméricanisme n’est pas la critique des États-Unis. Ce n’est ni une idéologie, ni une doctrine (il est d’ailleurs autant « de droite » que « de gauche »). L’antiaméricanisme français se présente comme une stratification de discours négatifs qui forment en France tradition, au sens où ils passent, enrichis, d’une génération à l’autre et où ils forment un lien entre des Français idéologiquement divisés. Pour comprendre l’antiaméricanisme français, il faut donc en faire la généalogie. Du dénigrement de l’Amérique par certains philosophes des Lumières à la détestation esthétique de Baudelaire, et de la déception devant « l’ingratitude » des États-Unis pendant la Révolution française, jusqu’aux tensions entre Clémenceau et Wilson, les grands schèmes du discours antiaméricain se mettent en place très vite. Ils ne varieront guère sinon pour le pire.
Philippe Roger est chercheur au CNRS et enseigne à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages, portant notamment sur le XVIIIe siècle et d’un essai sur Barthes (Roland Barthes, roman, Grasset, 1986/Livre de Poche, 1990). Directeur de la revue Critique.

L’auteur vu par l’éditeur
Philippe Roger est chercheur au CNRS et enseigne à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages, portant notamment sur le XVIIIe siècle, et d’un essai sur Barthes (Roland Barthes, roman, Grasset/Livre de Poche). Directeur de la revue « Critique ».

NYR Books

Volume 50, Number 7 · May 1, 2003

Review

Anti-Americans Abroad

By Tony Judt

BOOKS DISCUSSED IN THIS ESSAY
L’Ennemi américain: Généalogie de l’antiaméricanisme français
by Philippe Roger

Paris: Seuil, 602 pp., 26e(paper)
11 septembre 2001: L’Effroyable Imposture (9/11: The Big Lie)
by Thierry Meyssan

Chatou: Carnot, 253 pp., 18e(paper);
USA Books, 240 pp., $15.95 (paper)
Pourquoi le monde déteste-t-il l’Amérique? (Why Do People Hate America?)
by Ziauddin Sardar and Merryl Wyn Davies

Paris: Fayard, 285 pp., 19e(paper);
Disinformation Company,240 pp., $12.95 (paper)
Le Livre noir des États-Unis
by Peter Scowen

Paris: Mango, 294 pp., 17e(paper)
Dangereuse Amérique: Chronique d’une guerre annoncée
by Noël Mamère and Patrick Farbiaz

Paris: Ramsay, 301 pp., 17e(paper)
Après l’empire: Essai sur la décomposition du système américain
by Emmanuel Todd

Paris: Gallimard, 233 pp., 18.50e(paper)
L’Obsession anti-américaine:Son fonctionnement, ses causes, ses inconséquences
by Jean-François Revel

Paris: Plon, 300 pp., 20e (paper)

1.

If you want to understand how America appears to the world today, consider the sport-utility vehicle. Oversized and overweight, the SUV disdains negotiated agreements to restrict atmospheric pollution. It consumes inordinate quantities of scarce resources to furnish its privileged inhabitants with supererogatory services. It exposes outsiders to deadly risk in order to provide for the illusory security of its occupants. In a crowded world, the SUV appears as a dangerous anachronism. Like US foreign policy, the sport-utility vehicle comes packaged in sonorous mission statements; but underneath it is just an oversized pickup truck with too much power.

The simile may be modern, but the idea behind it is not. « America » has been an object of foreign suspicion for even longer than it has been a beacon and haven for the world’s poor and downtrodden. Eighteenth-century commentators—on the basis of very little direct observation—believed America’s flora and fauna to be stunted, and of limited interest or use. The country could never be civilized, they insisted, and much the same was true of its unso- phisticated new citizens. As the French diplomat (and bishop) Talleyrand observed, anticipating two centuries of European commentary: « Trente-deux réligions et un seul plat » (« thirty-two religions and just one dish »—which Americans typically and understandably tended to eat in a hurry). From the perspective of a cosmopolitan European conservative like Joseph de Maistre, writing in the early years of the nineteenth century, the US was a regrettable aberration—and too crude to endure for long.

Charles Dickens, like Alexis de Tocqueville, was struck by the conformism of American public life. Stendhal commented upon the country’s « egoism »; Baudelaire sniffily compared it to Belgium (!) in its bourgeois mediocrity; everyone remarked upon the jejune patriotic pomp of the US. But in the course of the next century, European commentary shifted perceptibly from the dismissive to the resentful. By the 1930s, the United States’ economic power was giving a threatening twist to its crude immaturity. For a new generation of anti-democratic critics, the destabilizing symptoms of modern life—mass production, mass society, and mass politics—could all be traced to America.

Like anti-Semitism, to which it was often linked, anti-Americanism was convenient shorthand for expressing cultural insecurity. In the words of th Frenchman Robert Aron, writing in 1935, Henry Ford, F.W. Taylor (the prophe of work rhythms and manufacturing efficiency), and Adolf Hitler were, like it o not, the « guides of our age. » America was « industrialism. » It threatened th survival of individuality, quality, and national specificity. « America is multiplyin its territory, where the values of the West risk finding their grave, » wrot Emmanuel Berl in 1929. Europeans owed it to their heritage to resist their ow Americanization at every turn, urged George Duhamel in 1930: « We Westerner must each firmly denounce whatever is American in his house, his clothes, hi soul. [1]

World War II did not alleviate this irritation. Radical anti-Americanism in the early cold war years echoed the sentiments of conservative anti-Americanism twenty years earlier. When Simone de Beauvoir charged that America was « becoming Fascist, » Jean-Paul Sartre claimed that McCarthyite America « had gone mad, » the novelist Roger Vailland asserted that the fridge was an American plot to destroy French domestic culture, and Le Monde declared that « Coca- Cola is the Danzig of European Culture, » they were denouncing the same American « enemy » that had so alarmed their political opponents a generation before.[2] American behavior at home and abroad fed this prejudice but did not create it. In their anger at the US, European intellectuals had for many decades been expressing their anxieties about changes closer to home.

The examples I have quoted are from France, but English ambivalence toward America is also an old story; the German generation of the 1960s blamed America above all for the crass consumerism and political amnesia of their parents’ postwar Federal Republic; and even in Donald Rumsfeld’s « new » Europe the US, representing « Western » technology and progress, has on occasion been blamed for the ethical vacuum and cultural impoverishment that global capitalism brings in its train.[3] Nevertheless, anti-Americanism in Eu- rope at least has always had a distinctively French tinge. It is in Paris that European ambivalence about America takes polemical form.

Philippe Roger has written a superb history of French anti-Americanism elegant, learned, witty. This enjoyable exercise, in the very best traditions o French scholarship, richly deserves to be published in English translation unabridged. The book’s argument is far too subtle and intricate to summariz briefly, but the word « genealogy » in the title should be taken seriously. This i not strictly a history, since Roger treats his material as a « semiotic bloc »; and h doesn’t pay much attention to the record of French « pro-Americanism » tha would need to be discussed to present a balanced account

Instead, in nearly six hundred pages of close textual exegesis, Roger demonstrates not only that the core of French anti-Americanism is very old indeed, but also that it was always fanciful, only loosely attached to American reality. Anti-Americanism is a récit, a tale (or fable), with certain recurring themes, fears, and hopes. Starting out as an aesthetic distaste for the New World, French anti-Americanism has since moved through the cultural to the political; but the sedimentary evidence of earlier versions is never quite lost to sight.

Roger’s book is strongest on the eighteenth and nineteenth centuries. His coverage of the twentieth century stops with the generation of Sartre— the moment, as he reminds us, when it became conventional for French anti-American texts to begin by denying that they were. That seems reasonable —there are a number of satisfactory accounts of the anti-Americanism of our own times and Roger is interested in tracing origins, not outcomes.[4] And by ending short of the present he can permit himself a sardonic, upbeat conclusion:
What if anti-Americanism today were no more than a mental slavery that the French impose on themselves, a masochist lethargy, a humdrum resentment, a passionless Pavlovian reaction? That would offer grounds for hope. There are few vices, even intellectual ones, that can long withstand the boredom they elicit.

Unfortunately, there is a fresh twist in the story. Anti-Americanism today is fueled by a new consideration, and it is no longer confined to intellectuals. Most Europeans and other foreigners today are untroubled by American products, many of which are in any case manufactured and marketed overseas. They are familiar with the American « way of life, » which they often envy and dislike in equal parts. Most of them don’t despise America, and they certainly don’t hate Americans. What upsets them is US foreign policy; and they don’t trust America’s current president. This is new. Even during the cold war, many of America’s political foes actually quite liked and trusted its leaders. Today, even America’s friends don’t like President Bush: in part for the policy he pursues, in part for the manner in which he pursues it.

This is the background to a recent burst of anti-American publications fro Paris. The most bizarre of these was a book by one Thierry Meyssan, purportin to show that the September 11 attack on the Pentagon never happened. N airliner ever crashed into the building, he writes: the whole thing is a hoa perpetrated by the American defense establishment to advance its ow interests. Meyssan’s approach echoes that of Holocaust deniers. He begins b assuming the non-existence of a well-accredited event, then reminds us that n amount of evidence especially from firsthand witnesses—can prove the contrary. The method is well summarized in his dismissal of the substantial body of eyewitness testimony running counter to his claim: « Far from warranting their evidence, the quality of these witnesses just shows how far the US Army will go to distort the truth. »[5]

The most depressing thing about Meyssan’s book is that it was a best seller. There is an audience in France for the farther reaches of paranoid suspicion of America, and September 11 seems to have aroused it. More typical, though, is the shopping list of complaints in books with titles like Pourquoi le monde déteste-t-il l’Amérique?, Le Livre noir des États-Unis, and Dangereuse Amérique. The first two are by British and Canadian authors respectively, though they have sold best in their French editions; the third is coauthored by a prominent French Green politician and former presidential candidate.

Characteristically presented with real or feigned regret (« We are not anti-American, but… »), these works are an inventory of commonly cited American shortcomings. The US is a selfish, individualistic society devoted to commerce, profit, and the despoliation of the planet. It is as uncaring of its own poor and sick as it is indifferent to the rest of humankind. The US rides roughshod over international laws and treaties and threatens the moral, environmental, and physical future of humanity. It is inconsistent and hypocritical in its foreign dealings and it wields unparalleled military clout. It is, in short, a bull in the global china shop, wreaking havoc.[6]

Much of this is recycled from earlier criticisms of America. Peter Scowen’s complaints (his chapter headings include « Les atrocités de Hiroshima et de Nagasaki » and « Une culture vide »), like those of Sardar and Davies (« Amer- ican Hamburgers and Other Viruses ») or Mamère and Farbiaz (« L’américanisation du monde, » « Une croisade qui sent le pétrole » [A crusade smelling of oil]), blend traditional themes with new accusations. They are a mixture of conservative cultural distaste (America is ugly, rootless, and crass), anti-globalization rhetoric (America is polluting the world), and neo-Marxist reductionism (America is run by and for the oil companies). Domestic American critics add race into the mix—not content with trampling over everyone else, the US rides roughshod across its own history.[7]

Some of the criticisms of American policy and practice are well founded. Others are drivel. In their catalog of claims against America, Sardar and Davies blame the US for the cold war, imposed on a reluctant Western Europe: « Both France and Italy had major Communist Parties—and still do [sic] —but with their own very specific histories that owed little to Russia. » « International communism, » in other words, was an American invention. This revisionist myth died many years ago. Its posthumous revival suggests that an older, political anti-Americanism is gaining new traction from the Bush administration’s foreign ambitions.[8] Once a rogue state, always a rogue state.

According to Emmanuel Todd, however, there is no need to worry. In his recent book, Après l’empire (also a best seller), he argues that the sun is setting on imperial America. We are entering a post-American age. America will continue to jeopardize international stability. But Europeans (and Asians) can take some comfort from the knowledge that the future is theirs. American military power is real, but redundant; meanwhile its tottering economy is vulnerably dependent upon the rest of the world, and its social model holds no appeal. Between 1950 and 1990 the US was a benevolent and necessary presence in the world, but not anymore. The challenge today is to manage America’s growing irrelevance.

Todd is not at all a conventional « anti-American » and some of what he has to say is of interest—though English-readers seeking to understand the case for American decline would do better to read Charles Kupchan.[9] Todd is right to say that asymmetric globalization—in which the US consumes what others produce, and economic inequalities grow apace—is bringing about a world unsympathetic to American ambition. Post-Communist Russia, post-Saddam Iraq, and other modernizing societies may adopt capitalism (« the only reasonable economic organization ») and even become democratic, but they won’t mimic American « hyperindividualism » and they will share European preferences on many things. The US, in Todd’s view, will cling desperately to the vestiges of its ambition and power; to maintain its waning influence it will seek to sustain « a certain level of international tension, a condition of limited but endemic war. » This process has already begun, and September 11 was its trigger.

The problem with Emmanuel Todd, and it will be immediately familiar to anyone who has read any of his previous books, is less his conclusions than his reasoning. There is something of the Ancient Mariner about this writer. He has a maniacal tale to tell and he recounts it in book after book, gripping the reader relentlessly as though to say « Don’t you get it? It’s all about fertility! » Todd is an anthropological demographer by training. In 1976 he published La Chute finale: Essai sur la décomposition de la sphère soviétique, in which he prophesied the end of the USSR: « A slight increase in Russian infant mortality between 1970 and 1974 made me understand the rotting away of the Soviet Union back in 1976 and allowed me to predict the system’s collapse. » On his account, the decline in the Soviet birthrate revealed to him « the likely emergence of normal Russians, perfectly capable of overthrowing communism. »

Emmanuel Todd was not the only person back in the 1970s predicting an unhealthy future for communism. Nevertheless, the link he claims to have uncovered between fertility and regime collapse has gone to his head. In his new book, world history is reduced to a series of unidirectional, monocausal correlations linking birthrates, literacy rates, timeless family structures, and global politics. The Yugoslav wars were the result of « fertility gaps » between Slavs and Muslims. The American Civil War can be traced to the low birthrates of the Anglo-Saxon settler class. And if « individualistic » America faces grim prospects today, this is because the « family structures » of the rest of the world favor very different political systems.

In Emmanuel Todd’s parallel universe, politics—like economic behavior—is inscribed in a society’s « genetic code. » The egalitarian family systems of Central Asia reveal an « anthropology of community » that made communism more acceptable there (elsewhere he has attributed regional variations in French, Italian, and Finnish voting patterns to similar differences in family life[10] ). Today, the « universalist Russian temperament » based on the extended Russian family offers a nonindividualistic socioeconomic model that may be the democracy of the future. « A priori, there is no reason not to imagine a liberal and democratic Russia protecting the planet against American efforts to shore up their global imperial posture. » Hence the unchained fury of the « differentialist » tendencies —American, Israeli, and others.

Todd goes further. He absurdly exaggerates America’s current woes, real as they are. Extrapolating from the Enron example, he concludes that all American economic data are as unreliable as that of the Soviets: the truly parlous state of the US economy has been kept hidden. And he offers his own variant on the « clash of civilizations. » The coming conflict between Islam and the US brings into opposition the « effectively feminist, » women-based civilization of America and the masculinized ethic of Central Asian and Arab warrior societies. Here, too, America will be isolated, for Europeans will feel just as threatened by the US as their Arab neighbors do. Once again, it all comes down to family life, with a distinctive modern twist: « The status of the American woman, threatening and castrating [castratrice et menaçante], [is] as disturbing for European men as the all-powerful Arab male is for European women. » The Atlantic gap begins in the bedroom. You couldn’t invent it.

To leave Emmanuel Todd for Jean-François Revel is to abandon the ma scientist for the self-confident patrician. Revel is an august Immortal of th Académie Française. He is the author of many books (thirty-one to date), as th reader of his latest essay is firmly reminded. Revel’s style suggests a ma unfamiliar with self-doubt and unused to contradiction. He tends to sweeping unsupported generalizations—by his account, most of Europe’s political an cultural elite « never understood anything about communism »—and his versio of French anti-Americanism at times approaches caricature. This is a pity because some of what he writes makes good sense

Thus Revel is right to draw attention to the contradiction at the heart of much French criticism of America. If the US is such a social disaster, a cultural pygmy, a political innocent, and an economic meltdown waiting to happen, why worry? Why devote so much resentful attention to it? Alternatively, if it is as powerful and successful as many fear, might it not be doing something right? Revel is correct for the most part to charge certain French intellectuals with bad faith when they assert that they had nothing against America’s anti-Communist policies in earlier decades and object only to the excesses of the present. The record suggests otherwise.

As a Frenchman, Revel is well placed to remind his fellow citizens that France, too, has social problems—the much-vaunted French education system neither assimilates cultural and religious minorities nor does it support and nourish cultural difference. France, too, has slums, violence, and delinquency. And Jean-Marie Le Pen’s success in last year’s presidential elections is a standing rebuke to all of France’s political class for its failure to address the problems of immigration and race.[11] Revel makes legitimate fun of France’s cultural administrators, who can vandalize their own national heritage at least as recklessly as the barbaric Americans. No American booster could ever match Culture Minister Jack Lang’s 1984 « Projet Culturel Extérieur de la France, » in which France’s cultural ambitions are described by Lang himself as « probably unequaled in any other country. » And what does it say about the sophistication of the French press and television that they devoted so much credulous space to the elucubrations of M. Meyssan?

One could go on. Mocking the French for their pretensions (and thei memory holes) is almost as easy as picking apart the hypocrisies of US foreig policy. And Revel is right to describe modern anti-globalization activists wit their anti-market rhetoric as a « div-ine surprise » for the European left, a heaven-sent cause at a post-ideological moment when Europe’s radicals were adrift. Bu Revel’s astute observations of what is wrong in France risk being discredited b his inability to find anything wrong with America. His entire book is a paean of blinkered praise for a country that, regrettably, does not exist. Like the anti-Americans he disdains, he has conjured up his American subject out of thin air.

In Revel’s America the melting pot works « fort bien » and there is no mention of ghettos. According to him, Europeans misread and exaggerate US crime statistics, whereas in reality crime in America is not a problem. Health coverage in America works well: most Americans are insured at work, the rest benefit from publicly funded Medicare and Medicaid. Anyway, the system’s shortcomings are no worse those of France’s own provisions for health care. The American poor have the same per capita income as the average citizen of Portugal, so they can’t be called poor (Revel has apparently never heard of cost-of-living indices). There is no « underclass. » Meanwhile the US has had social democracy longer than Europe, and American television and news coverage is much better than you think.

As for American foreign policy: in Revel-land the US has stayed fully engaged in the Israel–Palestine conflict, is resolutely nonpartisan, and its policy has been a success. The American missile defense program worries M. Revel a lot less than it does some American generals. Unlike 50 percent of the US electorate, Académicien Revel saw nothing amiss in the conduct of the 2000 presidential election. As for evidence of growing American anti-French sentiment, stuff and nonsense: « pour ma part, je ne l’ai jamais constaté » (« as for me, I’ve never seen it »). In short, whatever French critics and others say about the US, Jean-François Revel maintains the opposite. Voltaire could not have done a better job satirizing traditional French prejudices: Pangloss in Wonderland.

2.

Somewhere between Emmanuel Todd and Jean-François Revel there is an interesting European perspective on George Bush’s America. The two sides of the Atlantic really are different today. First, America is a credulous and religious society: since the mid-Fifties Europeans have abandoned their churches in droves; but in the United States there has been virtually no decline in churchgoing and synagogue attendance. In 1998 a Harris poll found that 66 percent even of non-Christian Americans believed in miracles and 47 percent of them accredited the Virgin Birth; the figures for all Americans are 86 percent and 83 percent respectively. Some 45 percent of Americans believe there is a Devil. In a recent Newsweek poll 79 percent of American respondents accepted that biblical miracles really happened. According to a 1999 Newsweek poll, 40 percent of all Americans (71 percent of Evangelical Protestants) believe that the world will end in a battle at Armageddon between Jesus and the Antichrist. An American president who conducts Bible study in the White House and begins cabinet sessions with a prayer may seem a curious anachronism to his European allies, but he is in tune with his constituents.[12]

Second, the inequalities and insecurities of American life are still unthinkable across the Atlantic. Europeans remain wary of excessive dis- parities of income, and their institutions and political choices reflect this sentiment. Moreover it is prudence, rather than the residue of « socialism, » that explains European hesitation over unregulated markets and the dismantling of the public sector and local resistance to the American « model. » This makes sense—for most people in Europe, as elsewhere in the world, unrestricted competition is at least as much a threat as an opportunity.

Europeans want a more interventionist state at home than Americans do, and they expect to pay for it. Even in post-Thatcher Britain, 62 percent of adults polled in December 2002 would favor higher taxes in return for improved public services. The figure for the US was under 1 percent. This is less surprising when one considers that in America (where the disparities between rich and poor are greater than anywhere else in the developed world) fully 19 percent of the adult population claims to be in the richest 1 percent of the nation—and a further 20 percent believe they will enter that 1 percent in their lifetime![13]

What Europeans find perturbing about America, then, is precisely what most Americans believe to be their nation’s strongest suit: its unique mix of moralistic religiosity, minimal provision for public welfare, and maximal market freedom—the « American way of life »—coupled with a missionary foreign policy ostensibly directed at exporting that same cluster of values and practices. Here the US is ill served by globalization, which highlights for the world’s poorer countries the costs of exposure to economic competition and reminds West Europeans, after the long sleep of the cold war, of the true fault lines bisecting the hitherto undifferentiated « West. »

These transatlantic distinctions will matter more, not less, in years to come: longstanding social and cultural contrasts are being highlighted and reinforced by irresolvable policy disagreements. Already the schism over the US war on Iraq has revealed something new. In the early years of the cold war anti-American demonstrations in Europe took their cue from Soviet-financed « peace movements, » but the political and economic elites were firmly in the American camp. Today, no one is manipulating mass anti-war protests and West European leaders are breaking with America on a major international issue. The US has been forced to bribe and threaten in unprecedented public ways, with embarassingly limited success (even in Turkey as I write, thanks to the unpredictable workings of democracy).

The Iraq crisis has exposed three kinds of weakness in the moder international system. We have been reminded once again of how fragile th United Nations is, how seemingly inadequate to the hopes vested in it. Yet th recent American attitude toward the UN—give us what we want or we shall tak it anyway—has paradoxically strengthened practically everyone else’ appreciation of the institution’s importance. The UN may lack an army, but i has acquired, over the past fifty years, a distinctive legitimacy; and legitimacy i a kind of power. In any case, the UN is all we have. Those who abuse it for thei own ends do so at serious risk to their credibility as international citizens

The second ostensible victim of the crisis has been the European Union. On the face of things Europe is now bitterly divided, thanks in equal measure to American mischief and European leaders’ own incompetence. But crises can be salutary. Once the Iraq war is over the British are going to be asking hard questions about the American commitment they made in the wake of a previous Middle Eastern miscalculation, at Suez in 1956. The East Europeans will pray for short memories in Brussels, Berlin, and Paris when it comes to preparing the Union’s budget. Turkish politicians are already questioning their country’s once sacrosanct relationship with America. And Jacques Chirac may have his country’s last, best chance to shape a Europe independent of America and its equal in international affairs. The « hour of Europe » may not have struck, but Washington’s utter indifference to European opinion has rung a fire bell in the night.

The third kind of weakness concerns the US itself: not in spite of its overwhelming military might, but because of it. Unbelievably, President Bush and his advisers have managed to make America seem the greatest threat to international stability; a mere eighteen months after September 11, the United States may have gambled away the confidence of the world. By staking a monopoly claim on Western values and their defense, the US has prompted other Westerners to reflect on what divides them from America. By enthusiastically asserting its right to reconfigure the Muslim world, Washington has reminded Europeans in particular of the growing Muslim presence in their own cultures and its political implications.[14] In short, the United States has given a lot of people occasion to rethink their relationship with it.

You don’t have to be a French intellectual to believe that an overmuscled America, in a hostile international environment, is weaker, not stronger, than it was before. It is also more likely to be belligerent. What it won’t be, however, is irrelevant. International politics is sometimes about good and evil, but it is always about power. The US has considerable power and the nations of the world need the US on their side. A United States that oscillated unpredictably between unilateral preemptive wars and narcissistic indifference would be a global disaster, which is why so many countries at the UN tried desperately to accommodate Washington’s wishes, whatever their leaders’ private misgivings.

Meanwhile, « moderates » in Washington insist that all these concerns will be laid to rest if the war against Saddam turns out to have been quick, victorious, and relatively « clean. » But a military campaign is not retroactively justified by its success alone, and anyway much collateral harm is already done. The precedent of preemptive and preventive war against a hypothetical threat; the incautious, intermittent acknowledgment that this war has objectives far beyond disarming Baghdad; the alienation of foreign sentiment: these constitute war damage however successfully America handles the peace. Has the world’s « indispensable nation » (Madeleine Albright) miscalculated and overreached? Almost certainly. When the earthquake abates, the tectonic plates of international politics will have shifted forever.

—April 3, 2003; this is the third of three articles.

Notes

[1] Emmanuel Berl, Mort de la pensée bourgeoise (Paris: Bernard Grasset, 1929, reprinted 1970), pp. 76–77; André Siegfried, Les États-Unis d’aujourd’hui (Paris: Colin, 1930), quoted in Michel Winock, Nationalisme, antisémitisme et fascisme en France (Paris: Seuil, 1982), p. 56. See also Georges Duhamel, Scènes de la Vie future (Paris: Mercure de France, 1930); Robert Aron and Arnaud Dandieu, Le Cancer américain (Paris: Rieder, 1931); and my own Past Imperfect: French Intellectuals, 1944–1956 (University of California Press, 1992), Chapter 10: « America Has Gone Mad: Anti-Americanism in Historical Perspective, » pp. 187–204.

[2] For Simone de Beauvoir, see her L’Amérique au jour le jour (Paris: Morihien, 1948), pp. 99–100. Sartre was commenting on the trial and execution of the Rosenbergs. Vailland’s thoughts on refrigeration, from his article « Le Ménage n’est pas un art de salon » (La Tribune des nations, March 14, 1952), are discussed by Philippe Roger in L’Ennemi américain, pp. 483–484. And see the editorial « Mourir pour le Coca-Cola, » Le Monde, March 29, 1950.

[3] For German representations of the price of Americanization see Rainer Werner Fassbinder’s Marriage of Maria Braun (1979); or Edgar Reitz’s Heimat: Eine deutsche Chronik (1984), where the American impact on « deep Germany » is depicted as far more corrosive of values than the passage through Nazism. And it was Václav Havel, no less, who reminded his fellow dissidents back in 1984 that rationalism, scientism, our fascination with technology and change, were all the « ambiguous exports » of the West, the perverse fruits of the dream of modernity. See Václav Havel, « Svedomí a politika, » Svedectví, Vol. 18, No. 72 (1984), pp. 621–635 (quote from page 627).

[4] See Philippe Mathy, Extrême Occident: French Intellectuals and America (University of Chicago Press, 1993), and L’Amérique dans les têtes: Un Siècle de fascinations et d’aversions, edited by Denis Lacorne, Jacques Rupnik, and Marie-France Toinet (Paris: Hachette, 1986).

[5] « Loin de créditer leurs dépositions, la qualité de ces témoins ne fait que souligner l’importance des moyens déployés par l’armée des États-Unis pour travestir la vérité »; see 11 septembre 2001, p. 23.

[6] See also Clyde V. Prestowitz, Rogue Nation: American Unilateralism and the Failure of Good Intentions (Basic Books, April 2003).

[7] According to Mark Hertsgaard, in The Eagle’s Shadow: Why America Fascinates and Infuriates the World (Farrar, Straus and Giroux, 2002), Americans have long been in denial about their constitution’s origins in the practices of the Iroquois League, to which we apparently owe an unacknowledged debt for the concepts of states’ rights and the separation of powers. So much for Locke, Montesquieu, English Common Law, and the Continental Enlightenment.

[8] We are back in May 1944, when Hubert Beuve-Méry, future founder and editor of Le Monde, could write that « the Americans constitute a real threat to France…. [They] can prevent us accomplishing the necessary revolution, and their materialism lacks even the tragic grandeur of the materialism of the totalitarians. » Quoted by Jean-François Revel in L’Obsession anti-américaine, p. 98.

[9] Charles Kupchan, The End of the American Era (Knopf, 2002). See my discussion of Kupchan in The New York Review, April 10, 2003.

[10] Emmanuel Todd, La Troisième Planète: Structures familiales et systèmes idéologiques (Paris: Seuil, 1983). « Communism’s success is principally explained by the existence…of egalitarian and authoritarian family structures predisposing people to see Communist ideology as natural and good »; See Après l’empire, p. 178.

[11] On this see also Philippe Manière, La Vengeance du peuple: Les Élites, Le Pen et les français (Paris: Plon, 2002).

[12] See http://www.pollingreport.com/religion .htm and http://www.pollingreport.com/religion2.htm.

[13] « A Tale of Two Legacies, » The Economist, December 21, 2002; Financial Times, January 25–26, 2003.

[14] One French resident in twelve is now a Muslim. In Russia the figure is nearly one in six.


Laurent Murawiec: La fin de la « doctrine Eisenhower » (From Eisenhower to Bush doctrine)

25 juin, 2006

Unfreex_2En ce dixième et tragique anniversaire de l’attentat saoudien des tours de Khobar* qui a coûté la vie à 19 GI’s (et blessé des centaines de civils!), on mesure à quel point les choses ont changé dans l’approche géostratégique américaine.

A la vieille politique de tolérance face aux despotes et tyrans du monde arabe pour raisons de guerre froide et de protection de la « station-service » du monde (la fameuse « doctrine Eisenhower ») a enfin fait place, 11/9 oblige, la « doctrine Bush », à savoir, comme le montrait bien le spécialiste des relations internationales franco-américain Laurent Murawiec dans sa fameuse tribune du Figaro d’avril 2003, la fin des impunités et des immunités.

* la presse française préfère apparemment parler de « base aérienne de Khobar » (où d’ailleurs était stationnée une escadrille internationale – incluant même alors encore…des pilotes français ! – et chargée, par l’ONU, de surveiller l’Irak), ce qui n’est bien sûr pas faux mais, faisant l’impasse sur la présence de centaines de blessés CIVILS (on découvre d’ailleurs dans l’article qu’il s’agissait de « quartiers d’habitation » qui jouxtaient effectivement une base aérienne), montre bien la volonté systématique des medias français (en l’occurence du Monde) de minimiser la dimension tout aussi systématiquement indiscriminée de ce type d’attentats. De même, le fait que ce 10e anniversaire soit (apparemment) passé totalement inaperçu en France est aussi assez significatif …

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Le mensonge de l’antiaméricanisme (Fouad Ajami: There was never any sympathy to squander)

24 juin, 2006
US flag burningIl n’y a jamais eu de sympathie à dilapider. L’anti-américanisme était déjà enraciné dans la psyché mondiale – réaction brutale contre une nation qui apporte le modernisme à ceux qui le veulent mais qui aussi le craignent et le méprisent. (…) Apporter le modernisme à ceux qui le veulent mais, en même temps, s’insurgent contre lui, représenter et incarner tant de choses que le monde désire et craint – tel est le fardeau américain. Les Etats-Unis se prêtent à des interprétations contradictoires. Pour les Européens, et pour les Français en particulier, amoureux de leur laïcité, les Etats-Unis sont religieux à l’excès, au point d’en être presque embarrassants, tant leur culture est imprégnée de symbolisme sacré. Dans le monde islamique, le fardeau est exactement inverse: là, les Etats-Unis scandalisent les dévots (…) Tant de peuples ont les Etats-Unis dans la peau. Leur fureur est curieusement dérivée de cette même attraction. Le destin d’une civilisation à l’ombre portée tellement immense, est d’être à la fois imitée et mal aimée. Les Etats-Unis sont voués à figurer dans la politique – et dans l’imagination – des étrangers même quand les Américains croient (à juste titre) ne pas être impliqués dans les affaires d’autres pays. (…) Il est très difficile de comprendre le mécanisme de la haine, parce qu’on finit par recourir à la logique. Mais essayer de comprendre cela par la logique revient à mesurer une distance en kilogrammes… Ceux [qui critiquent] sont des jaloux. Pour eux, la vie est un fardeau insupportable. Le modernisme est la seule issue. Mais le modernisme effraye. Il signifie que nous devons affronter la compétition. Il signifie que nous ne pouvons pas tout expliquer par des théories de conspiration. (…) Le modernisme s’accompagne des Juifs. Ils en ont été les vecteurs et les bénéficiaires, et ils l’ont payé cher. Aujourd’hui, les Juifs jouent un rôle spécial dans la vie publique et dans la culture des Etats-Unis, et l’antiaméricanisme va de pair avec l’antisémitisme. Dans le monde islamique, et aussi dans certains cercles européens, la puissance des Etats-Unis est considérée comme asservie à l’influence juive. Les néo-conservateurs avaient répondu : présent pour sauver les Bosniaques et les Kosovars (musulmans), mais les réactionnaires des pays musulmans ne l’avaient pas remarqué. Cette lecture n’est rien d’autre qu’une version modernisée de la vision du monde du faux infâme que constituent les Protocoles des Sages de Sion. Mais cette vision des choses est celle d’hommes et de femmes qui insistent sur leur identification au monde moderne. (…) On a fait grand cas de la sympathie pour les Etats-Unis, exprimée par les Français immédiatement après les attaques du 11 septembre, telle qu’incarnée dans le fameux éditorial du rédacteur en chef du Monde, Jean-Marie Colombani, «Nous sommes tous Américains». On a également fait grand cas de la rapidité avec laquelle les Etats-Unis ont dilapidé ce capital de sympathie dans les mois qui ont suivi. Mais même la tribune de Colombani, écrite en un jour aussi brûlant, n’était pas le pur message de sympathie que suggère son titre. Même ce jour-là, Colombani écrivit que les Etats-Unis récoltaient la tempête que leur avait attirée leur «cynisme» ; il ressassait l’accusation éculée selon laquelle Osama ben Laden avait été créé et nourri par les services secrets des Etats-Unis. Colombani rétracta rapidement le peu de sympathie qu’il avait exprimé quand, en décembre 2001, il revint avec une lettre ouverte à «nos amis américains» et, peu après, avec un petit livre, Tous Américains ? Le monde après le 11 septembre 2001. Àlors, déjà, la sympathie s’était dissipée, et le ton était celui d’un jugement et d’une désapprobation agressifs. Il n’y avait rien à admirer chez les Etats-Unis de Colombani, qui s’étaient moqués du monde et avaient été indifférents à la primauté de la loi. Colombani décrivait la république des Etats-Unis comme une entreprise chrétienne fondamentaliste, ses magistrats, comme trop profondément attachés à la peine de mort, sa police comme cruelle envers sa population noire. Une république de ce genre ne pouvait pas entreprendre une campagne contre l’islamisme avec bonne conscience. On ne peut pas, écrivait Colombani, se battre contre les Talibans et, en même temps, essayer d’introduire des prières dans ses écoles ; on ne peut pas s’efforcer de réformer l’Arabie saoudite et, en même temps, refuser d’enseigner le darwinisme dans les écoles de la «Bible Belt»; on ne peut pas non plus dénoncer les exigences de la sharia (loi islamique) et, en même temps, refuser de mettre hors la loi la peine de mort. Sans aucun doute, ajoute-t-il, les Etats-Unis ne peuvent pas se battre contre les Talibans avant de se battre contre la bigoterie qui fait des ravages au cœur même des Etats-Unis. En réalité, les Etats-Unis n’avaient pas épuisé le capital de sympathie de Colombani ; jamais, depuis le début, le journaliste n’avait éprouvé cette sympathie. (…) La jalousie envers la puissance des Etats-Unis et leur universalisme est la passion principale de la vie intellectuelle française. Ce n’est pas «essentiellement Bush» qui a retourné la France contre les Etats-Unis. L’ancien ministre des affaires étrangères socialiste, Hubert Védrine, avait la même tendance antiaméricaine que son successeur, le grandiloquent et creux Dominique de Villepin. C’est Védrine, il faut le rappeler, qui, à la fin des années 1990, avait surnommé les Etats-Unis «hyper-puissance». Il l’avait fait avant la guerre contre le terrorisme, avant la guerre en Irak. Il l’avait fait sur la toile de fond d’un ordre international plus préoccupé d’économie et de marchés que de puissance militaire. (…) Son successeur donna au ressentiment de la France des prétentions hautement morales. A un certain moment, Villepin apparut même évasif sur le point de savoir s’il préférait une victoire des Etats-Unis ou de l’Irak dans l’affrontement entre le régime de Saddam Hussein et celui des Etats-Unis. L’antiaméricanisme laisse libre cours au fantasme français de grandeur passée, et permet aux enfants musulmans non désirés de la France des exigences à l’égard de la vie politique d’un pays qui ne sait pas quoi faire d’eux. (…) Dominique Moïsi racontait récemment l’histoire d’un simple paysan qui était mélancolique devant la chute de la statue de Saddam Hussein, le 9 avril, sur la place Firdos de Bagdad. La France s’était opposée à cette guerre, mais ce Français exprimait un sentiment de frustration de ce que son pays était resté en dehors de cette histoire grisante de libération politique. Une société comme la France, avec son histoire révolutionnaire, aurait dû aider à renverser la tyrannie à Bagdad, mais elle n’en fit rien. Au lieu de cela, un câble attaché à un tank des Etats-Unis avait renversé la statue, provoquant le délire de la foule. La nouvelle histoire en train de s’écrire était clairement une création américaine (et britannique). Fouad Ajami

A l’occasion de la publication d’un énième sondage international sur la mauvaise image des Etats-Unis dans le monde, retour sur la magistrale déconstruction de ce type de sondages et surtout des utilisations politiques dont ils sont le prétexte qu’avait fait il y a deux ans le grand spécialiste libano-américain du Moyen-Orient Fouad Ajami.

D’ailleurs, devant un tel unanimisme, d’un bout de la planète à l’autre, on peut se demander, comme disait Bebel pour l’antisémitisme, si l’antiaméricanisme n’est pas devenu à son tour… « le socialisme des imbéciles » ?


La fausseté de l’anti-américanisme

Fouad Ajami
Foreign Policy
3 septembre 2003

Les sondeurs d’opinion font état d’une augmentation de l’anti-américanisme dans le monde entier. Les Etats-Unis, suggèrent-ils, ont dilapidé, par leur unilatéralisme arrogant, la sympathie générale qui avait suivi les attaques terroristes du 11 septembre. À dire vrai, il n’y a jamais eu de sympathie à dilapider. L’anti-américanisme était déjà enraciné dans la psyché mondiale – réaction brutale contre une nation qui apporte le modernisme à ceux qui le veulent mais qui aussi le craignent et le méprisent.

« L’Amérique est partout », observa un jour le romancier italien Ignazio Silone. Elle est à Karachi et à Paris, à Jakarta et à Bruxelles. Une idée d’Amérique, un fantasme d’Amérique plane sur des pays éloignés. Et partout, on trouve aussi un anti-américanisme obligatoire, une couverture et une apologie pour l’envoûtement que les Etats-Unis exercent sur des peuples et des lieux éloignés. Sur les terres enflammées du monde musulman et de sa périphérie, les ambassades des Etats-Unis et leur destin de ces dernières années témoignent de la dualité [de la perception] des Etats-Unis : à la fois Satan et sauveur. Les ambassades visées par les maîtres de la terreur et par les jusqu’au-boutistes sont assiégées par des gens à la recherche d’un visa, rêvant du pays doré et séducteur. Si seulement la foule de Téhéran, qui offre son chant rythmé mais fatigué «marg bar amrika» (mort à l’Amérique), le pensait vraiment ! Mais c’est de visas et de cartes vertes, de maisons entourées de pelouses et du monde ‘glamour’ de Los Angeles, loin des mollahs et de leur tyrannie culturelle, que la foule rêve vraiment. La frénésie avec laquelle les islamistes radicaux se battent contre les ordres de déportation du territoire des Etats-Unis – redoutant la perspective de retourner à Amman, à Beyrouth et au Caire – révèle le mensonge de l’anti-américanisme qui souffle à travers les pays musulmans.

Le monde se répand en injures contre les Etats-Unis, mais embrasse leur protection, leurs potins et leurs modes. Regardez un débat sur la chaîne satellitaire, farouchement anti-américaine, Al-Jazira, et vous assisterez à une parodie des méthodes et techniques américaines se déployant sur l’écran de télévision. Le journaliste en gilet pare-balles, irrévérencieux et décontracté, avec Kaboul ou Bagdad en arrière-plan, adopte une attitude mise au point dans le pays dont les péchés et les folies font l’objet de sa chronique.

À Doha, au Qatar, le cheikh Yusuf al-Qaradawi, sans doute le religieux le plus influent de l’Islam sunnite, prononce une khutba, sermon du vendredi, à la mosquée Omar ibn al-Khattab, non loin du quartier-général du commandement central des Etats-Unis. C’est le 13 juin 2003. Le grand sujet du jour abordé par le religieux est l’arrogance des Etats-Unis et la cruauté de la guerre qu’ils ont déclenchée en Irak. Ce religieux, d’origine égyptienne, politicien jusqu’au bout des ongles, maîtrisant pleinement son art et la sensibilité de ses adeptes, est particulièrement agité pendant son sermon. Une opération et une convalescence l’ont tenu éloigné de sa chaire pendant trois mois, période pendant laquelle il y a eu une grande guerre dans le monde arabe, qui a renversé le régime de Saddam Hussein en Irak, avec une rapidité et une efficacité remarquables. Les Etats-Unis «agissaient comme un dieu sur terre», dit al-Qaradawi à ses fidèles. En Irak, les Etats-Unis s’étaient érigés en juge et en jury. La puissance d’invasion a eu beau utiliser le langage de la libération et de l’esprit éclairé, cette invasion de l’Irak a été une version XXIe siècle de ce qui était arrivé à Bagdad, au milieu du XIIIe siècle, en 1258 pour être exact, quand Bagdad, la ville de l’étude et de la culture, avait été saccagée par les Mongols.

Le prédicateur avait ses thèmes, mais beaucoup de l’Amérique était passé dans son art. Examinons son site Web, Qaradawi.net, où le croyant peut cliquer et lire ses fatwas (édits religieux) – de l’arabe entremêlé de texte html – sur tous les aspects de la vie moderne, depuis la vie dans des pays non-islamiques jusqu’à la possibilité d’acheter des maisons avec hypothèque pour satisfaire les caprices des dirigeants arabes qui ont capitulé devant la puissance des Etats-Unis. Ou encore, que dire de son attitude à propos de la télévision ? Al-Qaradawi est une star médiatique, et Al-Jazira a diffusé un programme immensément populaire de son cru. Cette forme d’art est sans aucun doute redevable aux «télévangélistes» américains, vu que rien, dans l’éducation traditionnelle reçue par le cheikh à l’université d’Al-Azhar, au Caire, ne l’a préparé à cette religion câblée et portable. Et puis, il y a aussi les enfants du prédicateur : une de ses filles est entrée à l’University du Texas, où elle a obtenu une maîtrise en biologie, un de ses fils est titulaire d’un doctorat de l’University of Central Florida, à Orlando, et un autre a entrepris, à l’American University du Caire, les études pour l’obtention du diplôme américain par excellence qu’est le MBA. Al-Qaradawi personnifie l’anti-américanisme comme le revers de la médaille de l’américanisation.

Une nouvelle orthodoxie

Dernièrement, les sondeurs d’opinion ont apporté des nouvelles et des chiffres sur l’antiaméricanisme dans le monde entier. Les rapports sont unilatéraux et extrêmement alarmistes. En juin dernier, le Pew Research Center for the People and the Press publiait un sondage d’opinion réalisé dans 20 pays et dans les territoires palestiniens, qui témoignait d’une animosité croissante envers les Etats-Unis. Le même mois, la BBC brandissait un sondage similaire qui incluait 10 pays et les Etats-Unis. En surface, l’antiaméricanisme est un fleuve débordant de ses rives. En Indonésie, les Etats-Unis sont réputés comme étant plus dangereux que Al-Qaida. En Jordanie, en Russie, en Corée du Sud et au Brésil, les Etats-Unis sont considérés comme plus dangereux que l’Iran, «État-voyou» des mollahs.

Inutile d’aller si loin de chez nous uniquement pour dénombrer les chats au Zanzibar. Ces réactions à l’égard des Etats-Unis ne sont ni surprenantes, ni sérieuses. Les sondeurs d’opinion et ceux qui ont brandi leurs conclusions voient, dans ces résultats, une sorte de verdict concernant les Etats-Unis eux-mêmes – et la performance de la présidence Bush en politique étrangère –, mais les résultats pourraient se lire comme une mesure rudimentaire et, à vrai dire, limitée de la mauvaise humeur dans certains endroits instables de la planète. Les sondeurs d’opinion ont mis en avant des tableaux pour légitimer une légende populaire : ce ne sont pas les Américains que les gens haïssent à l’étranger, mais les Etats-Unis ! Mais ce sont quand même des Américains qui sont tombés sous les coups du terrorisme, le 11 septembre 2001, et c’est à propos des Américains et de leurs actions, et du type d’ordre social et politique qu’ils défendent, que des récits sordides courent à Karachi et à Athènes, au Caire et à Paris. On ne peut professer de l’amitié envers les Américains et en même temps attribuer les plus noirs desseins à leur patrie.

Les sondeurs d’opinion du Pew ont ignoré la Grèce, où la haine des Etats-Unis est maintenant un facteur déterminant de la vie politique. Les Etats-Unis ont offensé la Grèce en sauvant les Bosniaques et les Kosovars. Puis, les mêmes Grecs, qui ont salué la conquête de Srebrenica par les Serbes en 1995 et le massacre en masse de Musulmans qui y a été perpétré, se sont rapidement dits scandalisés par la campagne militaire des Etats-Unis en Iraq. Dans un sondage d’opinion grec, les Américains figuraient, aux côtés des Albanais, des Tziganes et des Turcs, parmi les peuples les plus méprisés.

Takis Michas, un écrivain grec courageux, qui garde un œil sur la mentalité de son pays, fait remonter ce nouvel antiaméricanisme à l’Église orthodoxe elle-même. Une histoire de solitude vertueuse et harcelée et d’aliénation du christianisme occidental a toujours fait partie intégrante de la psyché grecque ; la fusion de l’Église et de la nation est naturelle dans la conception grecque du monde. Dans les années 1990, les guerres yougoslaves ont donné libre cours à ce sentiment. L’Église sanctionna et alimenta la croyance selon laquelle les Etats-Unis étaient Satan qui voulait à tout prix détruire la «vraie foi», explique Takis Michas, et qui soutenait la Turquie et les Musulmans dans les Balkans. Une idéologie néo-orthodoxe se répandit, qui découpait la foi en tranches et simplifiait l’histoire. Là où les Églises balkaniques – qu’elles soient bulgares ou serbes – s’étaient constituées en rébellion contre l’hégémonie du clergé grec, la nouvelle histoire voua un culte à la fidélité de la Grèce envers ses «frères» orthodoxes. Des unités paramilitaires grecques combattirent aux côtés des Serbes de Bosnie dans le Corps Drina, sous le commandement du criminel de guerre inculpé, le général Ratko Mladic. Le drapeau grec fut hissé sur les ruines de l’église orthodoxe de Srebrenica quand cette ville condamnée tomba. Les crimes de guerre serbes ne provoquèrent aucun sentiment d’indignation en Grèce ; bien au contraire, la sympathie pour la Serbie et l’identification avec ses buts et ses méthodes de guerre ne connurent pas de limite.

Au-delà des guerres yougoslaves, la vision du monde néo-orthodoxe rendit sacré l’ethno-nationalisme de la Grèce, tissant un récit des persécutions helléniques par les Etats-Unis, en tant que porte-drapeau de l’Occident. La Grèce fait partie de l’OTAN et de l’Union européenne (UE), mais un vieux schisme – celui de la revendication de l’orthodoxie orientale contre le monde latin – a plus de puissance et une plus profonde résonance. Dans la ‘vulgate’ de l’antiaméricanisme grec, cette animosité résulte du soutien des Etats-Unis à la junte qui dirigea le pays de 1967 à 1974. Cette fureur plus profonde permet aux mécontents de glisser sur le rôle joué par les Etats-Unis dans la défense et la réhabilitation de la Grèce après la Seconde Guerre mondiale. De plus, elle leur permet de passer sous silence la bouée de sauvetage qu’a représentée l’émigration pour des quantités phénoménales de Grecs, qui figurent parmi les communautés les plus prospères des Etats-Unis.

La Grèce aime l’idée de son «occidentalité» – un lieu et une civilisation où se termine l’Occident et où un autre monde étranger (l’Islam) commence. Mais une culture politique empreinte de nationalisme religieux a isolé la Grèce des courants plus larges du libéralisme occidental. Le mince vernis moderne utilisé pour décorer l’antiaméricanisme grec n’est qu’un faux-semblant. La maladie est ici, paradoxalement, une variante grecque de ce qui se passe dans le monde musulman : une culture politique agressive qui se sert de la foi comme d’une arme politique, une abdication de la responsabilité politique envers son propre milieu, et la recherche de «démons» étrangers».

De crainte d’être battus par leurs rivaux grecs détestés, les Turcs expriment maintenant le même antiaméricanisme. C’est un sentiment curieux chez les Turcs, étant donné leur pragmatisme. Ils n’ont aucun penchant pour la kyrielle de griefs qui légitime l’antiaméricanisme en France ou dans l’intelligentsia du monde en voie de développement. Dans les années 1920, Mustafa Kemal Atatürk donna à la Turquie un rêve de modernité et la volonté de se débrouiller seule, en orientant son pays vers l’Occident, l’éloignant des pays arabo-musulmans du sud et de l’est. Mais le rêve séculier et moderniste de la Turquie s’est fissuré, et étrangement, le vent de l’antiaméricanisme, qui vient des pays arabes, ainsi que de Bruxelles et de Berlin, s’engouffre dans ces fissures.

La vilolence des protestations turques contre les Etats-Unis, dans les mois qui ont précédé la guerre en Irak, révéla une pathologie particulière. Ce fut, parfois, la nature imitant l’art. Dans les rues, les manifestants brûlaient des drapeaux américains, en apparence, dans l’espoir que les Européens (c’est-à-dire les ‘vrais’ Européens) introduiraient finalement la Turquie et les Turcs dans leur bercail. La présence des Etats-Unis sur les terres turques avait été légère, et les Américains avaient été les plus ardents défenseurs de l’entrée de la Turquie – qui le désirait tant – dans l’Union européenne. Mais soudain, cette relation, qui avait si bien servi les Turcs, ne les intéressait plus désormais. Quand les islamistes «modérés» (chose qui n’existe pas, comme on devrait le comprendre maintenant) se révoltèrent contre la Pax Americana, les séculiers regardèrent ailleurs et autorisèrent ce nouvel antiaméricanisme. Les sondeurs d’opinion qui s’adressèrent aux Turcs trouvèrent un peuple en détresse, avec une économie dans les cordes, et un régime politique contraint d’affronter un monde qu’il connaissait mal, loin des certitudes simples du kémalisme, mais sans nouveaux instruments ni boussole politiques. Les Turcs réaliseront bientôt qu’aucune dose d’antiaméricanisme ne convaincra les gardiens de l’Europe de les laisser entrer.

NOUS ETIONS TOUS AMÉRICAINS

L’introduction du rapport Pew donne le ton de l’étude toute entière. La guerre en Iraq, soutient-il, «a élargi la faille entre les Américains et les Européens de l’Ouest» et «enflammé encore davantage le monde musulman». Les implications sont claires : les Etats-Unis étaient dans une meilleure situation avant «l’unilatéralisme» de Bush. Dans leur hubris [démesure], les Etats-Unis auraient provoqué cet antiaméricanisme. Telles sont les utilisations politiques de ce nouveau sondage.

Mais ces sentiments prévalent depuis longtemps en Jordanie, en Égypte et en France. Durant les années 1990, personne, en Égypte, ne parlait favorablement des Etats-Unis. C’est à cette époque que les islamistes égyptiens prirent la route de Hambourg et de Kandahar, pour tramer une horrible conspiration contre les Etats-Unis. Et c’est dans les années 1990, pendant la ruée sur la Bourse, quand les prophètes de la globalisation prêchaient le triomphe du modèle économique des Etats-Unis sur les versions protectionnistes du marché dans des pays comme la France, que l’anti-américanisme devint l’idéologie incontestée de la vie publique française. Les Américains étaient des barbares, ils constituaient une menace pour la cuisine française et pour leur chère langue. Les fonds de pension américains acquéraient leurs actions et les spéculateurs de Wall Street en raflaient les gains. Les Etats-Unis emprisonnaient bien trop de gens et exécutaient trop de criminels. Toutes ces opinions se développèrent au cours d’une décennie où les Américains sont aujourd’hui censés avoir été aimés et incontestés sur les rivages étrangers.

On a fait grand cas de la sympathie pour les Etats-Unis, exprimée par les Français immédiatement après les attaques du 11 septembre, telle qu’incarnée dans le fameux éditorial du rédacteur en chef du Monde, Jean-Marie Colombani, «Nous sommes tous Américains». On a également fait grand cas de la rapidité avec laquelle les Etats-Unis ont dilapidé ce capital de sympathie dans les mois qui ont suivi. Mais même la rubrique de Colombani, écrite en un jour aussi brûlant, n’était pas le pur message de sympathie que suggère son titre. Même ce jour-là, Colombani écrivit que les Etats-Unis récoltaient la tempête que leur avait attirée leur «cynisme» ; il ressassait l’accusation éculée selon laquelle Osama ben Laden avait été créé et nourri par les services secrets des Etats-Unis.

Colombani rétracta rapidement le peu de sympathie qu’il avait exprimé quand, en décembre 2001, il revint avec une lettre ouverte à «nos amis américains» et, peu après, avec un petit livre, Tous Américains ? Le monde après le 11 septembre 2001. Àlors, déjà, la sympathie s’était dissipée, et le ton était celui d’un jugement et d’une désapprobation agressifs. Il n’y avait rien à admirer chez les Etats-Unis de Colombani, qui s’étaient moqués du monde et avaient été indifférents à la primauté de la loi. Colombani décrivait la république des Etats-Unis comme une entreprise chrétienne fondamentaliste, ses magistrats, comme trop profondément attachés à la peine de mort, sa police comme cruelle envers sa population noire. Une république de ce genre ne pouvait pas entreprendre une campagne contre l’islamisme avec bonne conscience. On ne peut pas, écrivait Colombani, se battre contre les Talibans et, en même temps, essayer d’introduire des prières dans ses écoles ; on ne peut pas s’efforcer de réformer l’Arabie saoudite et, en même temps, refuser d’enseigner le darwinisme dans les écoles de la «Bible Belt»; on ne peut pas non plus dénoncer les exigences de la sharia (loi islamique) et, en même temps, refuser de mettre hors la loi la peine de mort. Sans aucun doute, ajoute-t-il, les Etats-Unis ne peuvent pas se battre contre les Talibans avant de se battre contre la bigoterie qui fait des ravages au cœur même des Etats-Unis. En réalité, les Etats-Unis n’avaient pas épuisé le capital de sympathie de Colombani ; jamais, depuis le début, le journaliste n’avait éprouvé cette sympathie.

Colombani était loin d’être le seul intellectuel français à éprouver de l’hostilité envers les Etats-Unis. Le 3 novembre 2001, l’écrivain et expert Jean Baudrillard se laissait aller à l’expression d’une pensée d’un cynisme stupéfiant. Il voyait dans les auteurs des attaques du 11 septembre les exécutants de ses rêves et des rêves d’autres comme lui. Il attribuait à ces attaques une sorte de mandat universel : «Comme nous avons rêvé de cet événement! écrivait-il. Et comme le monde entier sans exception a rêvé de cet événement! Car personne ne peut s’empêcher de rêver de la destruction d’une puissance qui est devenue hégémonique… C’est eux [les terroristes] qui ont agi, mais c’est nous qui avons voulu leur acte.» [1]. Précaution et fausse sympathie mises à part, Baudrillard voyait dans les terribles attaques contre les Etats-Unis un «objet de désir». Les terroristes avaient su exploiter une «complicité profonde», sachant parfaitement bien qu’ils réalisaient les aspirations cachées d’autres, opprimés par l’autorité et la puissance des Etats-Unis. Pour lui, la moralité du type de celle des Etats-Unis était une imposture, et le terrorisme dont ils avaient été la cible était une réponse légitime aux injustices de la «globalisation».

Dans le paysage intellectuel de son pays, Baudrillard n’était pas un solitaire. Tout au long des années 1990, une lutte avait fait rage, opposant la globalisation, dirigée par les Etats-Unis – (avec ses dépenses gouvernementales peu élevées : un axe Wall Street–Secrétariat au trésor, tricheur et sans pitié, ardent partisan d’une plus grande discipline du marché et d’horaires de travail relativement longs pour les ouvriers) -, à la politique économique protectionniste de la France. La priorité que les Etats-Unis donnaient à la liberté [d’entreprise] livrait une féroce bataille à l’engagement français en faveur de la justice.

Pour garder la sympathie de la France, et celle du Monde, les Etats-Unis auraient dû tendre l’autre joue aux meurtriers de Al-Qaida, épargner les Talibans et entrer dans un dialogue culturel de haut niveau avec le monde musulman. Mais qui a besoin d’un taux élevé d’approbation à Marseille ? La jalousie envers la puissance des Etats-Unis et leur universalisme est la passion principale de la vie intellectuelle française. Ce n’est pas «essentiellement Bush» qui a retourné la France contre les Etats-Unis. L’ancien ministre des affaires étrangères socialiste, Hubert Védrine, avait la même tendance antiaméricaine que son successeur, le grandiloquent et creux Dominique de Villepin. C’est Védrine, il faut le rappeler, qui, à la fin des années 1990, avait surnommé les Etats-Unis «hyper-puissance». Il l’avait fait avant la guerre contre le terrorisme, avant la guerre en Iraq. Il l’avait fait sur la toile de fond d’un ordre international plus préoccupé d’économie et de marchés que de puissance militaire. Contrairement à son successeur, Védrine avait au moins l’honnêteté de reconnaître qu’il n’y avait rien d’extraordinaire dans la façon dont les Etats-Unis exerçaient leur puissance à l’étranger, ou dans la réponse de la France à cette primauté. La France, observait-il, aurait pu également être aussi dominatrice si elle avait le poids et les moyens des Etats-Unis.

Son successeur donna au ressentiment de la France des prétentions hautement morales. A un certain moment, Villepin apparut même évasif sur le point de savoir s’il préférait une victoire des Etats-Unis ou de l’Iraq dans l’affrontement entre le régime de Saddam Hussein et celui des Etats-Unis. L’antiaméricanisme laisse libre cours au fantasme français de grandeur passée, et permet aux enfants musulmans non désirés de la France des exigences à l’égard de la vie politique d’un pays qui ne sait pas quoi faire d’eux.

LE FARDEAU DE LA MODERNITÉ

Apporter le modernisme à ceux qui le veulent mais, en même temps, s’insurgent contre lui, représenter et incarner tant de choses que le monde désire et craint – tel est le fardeau américain. Les Etats-Unis se prêtent à des interprétations contradictoires. Pour les Européens, et pour les Français en particulier, amoureux de leur laïcité (sécularisme), les Etats-Unis sont religieux à l’excès, au point d’en être presque embarrassants, tant leur culture est imprégnée de symbolisme sacré. Dans le monde islamique, le fardeau est exactement inverse: là, les Etats-Unis scandalisent les dévots. Leur message représente rien moins qu’un affront aux gens pieux et une tentation pour les jeunes, crédules et impressionnables. Selon le sondage de la BBC, en juin, 78% des Français interrogés définissent les Etats-Unis comme un pays «religieux», alors qu’à peine 10% des Jordaniens leur décernent ce label. Religieux pour les partisans de la laïcité, infidèles pour les dévots – telle est la manière dont les Etats-Unis sont perçus dans les pays étrangers.

Tant de peuples ont les Etats-Unis dans la peau. Leur fureur est curieusement dérivée de cette même attraction. Prenons le cas du royaume saoudien, un pays où l’antiaméricanisme est virulent. Les Etats-Unis ont aidé à inventer le monde saoudien moderne. La Arabian American Oil Company – qui est pratiquement un État dans l’État – tira l’enclave désertique de son insularité, lui donna des compétences et la fit entrer dans le XXe siècle. Tout au fond de l’antiaméricanisme de l’Arabie saoudite d’aujourd’hui, un observateur peut facilement discerner la dépendance de l’élite saoudienne de sa relation avec les Etats-Unis. C’est à l’image des faubourgs et des agglomérations urbaines des Etats-Unis que les villes saoudiennes sont dessinées. C’est sur les campus de Harvard, de Princeton et de Stanford que l’élite dirigeante est formée et éduquée.

Après le 11 septembre 2001, les élites saoudiennes ont pris peur à la pensée que leurs liens avec les Etats-Unis pourraient être ébranlés et que leur monde serait relégué à ce qu’ils ont chez eux. Des éléments américains ont été adoptés avec ardeur par une portion influente de la société saoudienne. Pour beaucoup, c’était l’Amérique qu’ils trouvaient lorsqu’il étaient détachés de leur maison, de leur famille et de prohibitions séculaires. Aujourd’hui, une sortie à Riyad est moins un voyage au désert qu’au centre commercial et chez Starbucks.

Au milieu d’une tirade antiaméricaine sur les attitudes des Etats-Unis, un universitaire de Riyad était tout heureux de me faire savoir que son fils cadet, né aux Etats-Unis, avait soudain déclaré ne plus vouloir fréquenter les MacDonalds, à cause du soutien des Etats-Unis à Israël. Le message était plaintif et peu convaincant ; la résolution donnée pour justifier le boycott avait toutes les chances de ne pas tenir la route. Le destin d’une civilisation à l’ombre portée tellement immense, est d’être à la fois imitée et mal aimée. Les Etats-Unis sont voués à figurer dans la politique – et dans l’imagination – des étrangers même quand les Américains croient (à juste titre) ne pas être impliqués dans les affaires d’autres pays.

Dans une série de remarques à l’astuce lancinante faites au New Yorker, dans les jours qui suivirent les attaques terroristes du 11 septembre, le dramaturge égyptien Ali Salem – un esprit libre, en conflit avec la classe intellectuelle de son pays, et un non-conformiste qui a voyagé en Israël, écrit sur le séjour qu’il y fit et sur son acceptation de ce pays – a pénétré au cœur du phénomène antiaméricain. Il pensait sans aucun doute à la réaction de son pays à l’égard des Etats-Unis, mais ce qu’il dit est valable bien au-delà de l’Égypte.

Les gens disent que les Américains sont arrogants, mais ce n’est pas vrai. Les Américains profitent de la vie, ils sont fiers de leur existence, et ils se vantent de leurs inventions merveilleuses, qui ont rendu la vie tellement plus facile et commode. Il est très difficile de comprendre le mécanisme de la haine, parce qu’on finit par recourir à la logique. Mais essayer de comprendre cela par la logique revient à mesurer une distance en kilogrammes… Ceux [qui critiquent] sont des jaloux. Pour eux, la vie est un fardeau insupportable. Le modernisme est la seule issue. Mais le modernisme effraye. Il signifie que nous devons affronter la compétition. Il signifie que nous ne pouvons pas tout expliquer par des théories de conspiration. Bernard Shaw l’a très bien dit, vous le savez. Dans la préface de «Sainte Jeanne d’Arc», il affirme que la seule raison pour laquelle Jeanne d’Arc fut brûlée, c’est parce qu’elle était douée. Le talent suscite l’envie dans les cœurs de ceux qui n’en ont pas.

Ce type de jalousie ne peut être calmé. Par exemple, il n’y a pas moyen de faire démordre les Jordaniens de leur antiaméricanisme. Dans le sondage de la BBC, 71% des Jordaniens pensaient que les Etats-Unis étaient plus dangereux pour le monde que Al-Qaida. Mais la Jordanie a été l’un des rares bénéficiaires, aux plans politique et économique, d’un accord de libre [échange] commercial avec les Etats-Unis, privilège qu’ils n’accordent qu’à une poignée de nations. Un nouveau monarque, le roi Abdallah II, ayant accédé au trône, l’accord de libre échange commercial était un investissement de la Pax Americana sur son règne et sur la modération de son régime. Mais ce marché avec la dynastie hachémite n’a pas influencé la classe intellectuelle ni n’a fait évoluer les masses jordaniennes. Sur les questions irakienne et palestinienne, depuis plus d’une génération, les Jordaniens n’ont rien trouvé d’aimable à dire à propos des Etats-Unis. Si l’on considère la Jordanie sous l’angle des rapports de bon voisinage, le royaume est bienveillant et indulgent, mais la vie politique y est étouffante et tendue.
S’agissant des Etats-Unis, les Jordaniens se sont souvent adressés à leurs dirigeants pour exprimer leur insatisfaction de la qualité de la vie publique et des performance de l’économie du pays. Un sondeur d’opinion qui s’aventure en Jordanie doit comprendre l’humeur du pays, cerné par la pauvreté et éclipsé par des puissances qui disposent de davantage de ressources, tout autour de lui : l’Iraq à l’est, Israël à l’ouest, et la Syrie et l’Arabie saoudite à l’horizon. La Jordanie s’est toujours sentie déshéritée. La trinité Dieu-pays-roi fait qu’une bonne partie de la vie politique du pays échappe à tout examen et à toute discussion. L’antiaméricanisme émane de cette situation politique et se confond avec elle.

Le modernisme s’accompagne des Juifs. Ils en ont été les vecteurs et les bénéficiaires, et ils l’ont payé cher. Ils ont été taxés de cosmopolitisme : l’historien Isaac Deutscher avait raison quand il disait que les autres peuples ont des racines, mais que les Juifs ont des jambes. Aujourd’hui, les Juifs jouent un rôle spécial dans la vie publique et dans la culture des Etats-Unis, et l’antiaméricanisme va de pair avec l’antisémitisme. Dans le monde islamique, et aussi dans certains cercles européens, la puissance des Etats-Unis est considérée comme asservie à l’influence juive. Il suffit de voir, par exemple, l’obsession des médias arabes basés à Londres concernant les origines des néo-conservateurs – comme l’ancien président du Defense Policy Board, Richard Perle et le vice-secrétaire à la défense Paul Wolfowitz – dans l’élaboration de la politique étrangère des Etats-Unis. Les néo-conservateurs avaient répondu : présent pour sauver les Bosniaques et les Kosovars (musulmans), mais les réactionnaires des pays musulmans ne l’avaient pas remarqué. Selon ce commentaire arabe, si les Etats-Unis étaient laissés à eux-mêmes, ils seraient impartiaux et ils en viendraient à une approche équilibrée du monde arabo-musulman. Cette lecture n’est rien d’autre qu’une version modernisée de la vision du monde du faux infâme que constituent les Protocoles des Sages de Sion. Mais cette vision des choses est celle d’hommes et de femmes qui insistent sur leur identification au monde moderne.

Il y a un siècle, dans une nouvelle intitulée «Jeunesse», le grand auteur britannique Joseph Conrad saisit, dans son style incomparable, le tumulte qui s’élève lorsqu’un monde moderne s’oppose à de plus anciennes civilisations et trouble leur paix. Dans le récit, Marlowe, double littéraire et voix de Conrad, parle de la frénésie [qui anime ceux qui] se jettent sur l’Orient et le perturbent. «Et alors, avant que je puisse ouvrir la bouche, l’Orient me parla, mais c’était avec une voix occidentale. Un torrent de mots se répandait dans le silence énigmatique, fatidique, des mots étrangers, chargés de colère, mêlés de mots, et même des phrases entières en bon anglais, chose moins étrange mais encore plus surprenant. La voix jurait et maudissait avec violence ; elle trouait la paix solennelle de la baie d’une volée d’injures. Elle commença par me traiter de porc…»

Aujourd’hui, les Etats-Unis apportent les troubles de la modernité dans des lieux antiques – en Orient et dans des régions de l’ancienne Europe. Il y a, chez les Etats-Unis, énergie et force. Et il y a de la résistance et du ressentiment – et aussi de l’émulation – dans des régions plus anciennes, accrochées à la délicate recherche d’équilibre des Etats-Unis, plus jeunes, qui ne se contentent pas encore de faire la paix avec les peines, les limitations et les tyrannies traditionnelles. L’interprète sensible de son pays, qu’est le Français Dominique Moïsi, racontait récemment l’histoire d’un simple paysan qui était mélancolique devant la chute de la statue de Saddam Hussein, le 9 avril, sur la place Firdos de Bagdad. La France s’était opposée à cette guerre, mais ce Français exprimait un sentiment de frustration de ce que son pays était resté en dehors de cette histoire grisante de libération politique. Une société comme la France, avec son histoire révolutionnaire, aurait dû aider à renverser la tyrannie à Bagdad, mais elle n’en fit rien. Au lieu de cela, un câble attaché à un tank des Etats-Unis avait renversé la statue, provoquant le délire de la foule. La nouvelle histoire en train de s’écrire était clairement une création américaine (et britannique). Ce sont des soldats de Burlington dans le Vermont, de Linden dans le New Jersey, et de Bon Aqua dans le Tennessee – je mentionne nommément ces villes parce qu’elles sont les villes natales de trois soldats qui ont été tués dans la guerre d’Irak – qui ont traversé le désert pour écrire cette nouvelle histoire et en payer le prix.

Les Etats-Unis ne doivent pas se soucier des états d’âme et d’sprit dans les pays étrangers. Si les Allemands veulent utiliser l’antiaméricanisme pour s’absoudre – eux et leurs parents – des grands crimes de la deuxième Guerre mondiale, ils le feront, quoi que disent ou fassent les Etats-Unis. Si les Musulmans croient vraiment que leur long hiver de déclin est la faute des Etats-Unis, aucune campagne de diplomatie publique ne les délivrera de cette incohérence. À l’âge de la Pax Americana, il est écrit, décrété par le destin, ou maktoub (comme diraient les Arabes) que les comploteurs et les prêcheurs se lèveront contre les Etats-Unis – avec des phrases entières en bon argot américain.

Fouad Ajami *

* Fouad Ajami est professeur titulaire de la chaire Majid Khadduri à la School of Advanced International Studies de la Johns Hopkins University. Il contribue à l’édition du U.S. News & World Report.

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Note de la Rédaction d’upjf.org

[1] Ce passage choquant figure dans les 4ème et 5ème alinéas du texte de l’article, qu’on trouve mis en ligne sur pas mal de sites Web, dont, entre autres :
http://www.egs.edu/faculty/baudrillard/baudrillard-the-spirit-of-terrorism-french.html;
http://www.homme-moderne.org/societe/philo/baudril/espriter.html;
http://www.patricksimon.com/esprit%20du%20terrorisme.pdf;
http://www.dmi.ubi.pt/Modernismo/Jean.htm;
humanities.psydeshow.org/political/baudrillard.htm;
http://www.mafhoum.com/press2/72P9.htm;
textz.gnutenberg.net/textz/baudrillard_jean_l-esprit_du_terrorisme.txt).

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Traduction française de Claude Detienne, revue et corrigée par Menahem Macina, pour upjf.org.

Voir aussi le texte original:

The Falseness of Anti-Americanism
Foreign Report
Sep.Oct. 2003

Pollsters report rising anti-Americanism worldwide. The United States, they imply, squandered global sympathy after the September 11 terrorist attacks through its arrogant unilateralism. In truth, there was never any sympathy to squander. Anti-Americanism was already entrenched in the world’s psyche—a backlash against a nation that comes bearing modernism to those who want it but who also fear and despise it.

By Fouad Ajami

“America is everywhere, » Italian novelist Ignazio Silone once observed. It is in Karachi and Paris, in Jakarta and Brussels. An idea of it, a fantasy of it, hovers over distant lands. And everywhere there is also an obligatory anti-Americanism, a cover and an apology for the spell the United States casts over distant peoples and places. In the burning grounds of the Muslim world and on its periphery, U.S. embassies and their fate in recent years bear witness to a duality of the United States as Satan and redeemer. The embassies targeted by the masters of terror and by the diehards are besieged by visa-seekers dreaming of the golden, seductive country. If only the crowd in Tehran offering its tired rhythmic chant « marg bar amrika » (« death to America ») really meant it! It is of visas and green cards and houses with lawns and of the glamorous world of Los Angeles, far away from the mullahs and their cultural tyranny, that the crowd really dreams. The frenzy with which radical Islamists battle against deportation orders from U.S. soil— dreading the prospect of returning to Amman and Beirut and Cairo— reveals the lie of anti-Americanism that blows through Muslim lands.

The world rails against the United States, yet embraces its protection, its gossip, and its hipness. Tune into a talk show on the stridently anti-American satellite channel Al-Jazeera, and you’ll behold a parody of American ways and techniques unfolding on the television screen. That reporter in the flak jacket, irreverent and cool against the Kabul or Baghdad background, borrows a form perfected in the country whose sins and follies that reporter has come to chronicle.

In Doha, Qatar, Sheik Yusuf al-Qaradawi, arguably Sunni Islam’s most influential cleric, at Omar ibn al-Khattab Mosque, a short distance away from the headquarters of the U.S. Central Command, delivers a khutba, a Friday sermon. The date is June 13, 2003. The cleric’s big theme of the day is the arrogance of the United States and the cruelty of the war it unleashed on Iraq. This cleric, Egyptian born, political to his fingertips, and in full mastery of his craft and of the sensibility of his followers, is particularly agitated in his sermon. Surgery and a period of recovery have kept him away from his pulpit for three months, during which time there has been a big war in the Arab world that toppled Saddam Hussein’s regime in Iraq with stunning speed and effectiveness. The United States was « acting like a god on earth, » al-Qaradawi told the faithful. In Iraq, the United States had appointed itself judge and jury. The invading power may have used the language of liberation and enlightenment, but this invasion of Iraq was a 21st-century version of what had befallen Baghdad in the middle years of the 13th century, in 1258 to be exact, when Baghdad, the city of learning and culture, was sacked by the Mongols.

The preacher had his themes, but a great deal of the United States had gone into the preacher’s art: Consider his Web site, Qaradawi.net, where the faithful can click and read his fatwas (religious edicts)— the Arabic interwoven with html text— about all matters of modern life, from living in non-Islamic lands to the permissibility of buying houses on mortgage to the follies of Arab rulers who have surrendered to U.S. power. Or what about his way with television? He is a star of the medium, and Al-Jazeera carried an immensely popular program of his. That art form owes a debt, no doubt, to the American « televangelists, » as nothing in the sheik’s traditional education at Al Azhar University in Cairo prepared him for this wired, portable religion. And then there are the preacher’s children: One of his daughters had made her way to the University of Texas where she received a master’s degree in biology, a son had earned a Ph.D. from the University of Central Florida in Orlando, and yet another son had embarked on that quintessential American degree, an MBA at the American University in Cairo. Al-Qaradawi embodies anti-Americanism as the flip side of Americanization.

A NEW ORTHODOXY
Of late, pollsters have come bearing news and numbers of anti-Americanism the world over. The reports are one dimensional and filled with panic. This past June, the Pew Research Center for the People and the Press published a survey of public opinion in 20 countries and the Palestinian territories that indicated a growing animus toward the United States. In the same month, the BBC came forth with a similar survey that included 10 countries and the United States. On the surface of it, anti-Americanism is a river overflowing its banks. In Indonesia, the United States is deemed more dangerous than al Qaeda. In Jordan, Russia, South Korea, and Brazil, the United States is thought to be more dangerous than Iran, the « rogue state » of the mullahs.

There is no need to go so far away from home only to count the cats in Zanzibar. These responses to the United States are neither surprising nor profound. The pollsters, and those who have been brandishing their findings, see in these results some verdict on the United States itself— and on the performance abroad of the Bush presidency— but the findings could be read as a crude, admittedly limited, measure of the foul temper in some unsettled places. The pollsters have flaunted spreadsheets to legitimize a popular legend: It is not Americans that people abroad hate, but the United States! Yet it was Americans who fell to terrorism on September 11, 2001, and it is of Americans and their deeds, and the kind of social and political order they maintain, that sordid tales are told in Karachi and Athens and Cairo and Paris. You can’t profess kindness toward Americans while attributing the darkest of motives to their homeland.

The Pew pollsters ignored Greece, where hatred of the United States is now a defining feature of political life. The United States offended Greece by rescuing Bosnians and Kosovars. Then, the same Greeks who hailed the Serbian conquest of Srebrenica in 1995 and the mass slaughter of the Muslims there were quick to summon up outrage over the U.S. military campaign in Iraq. In one Greek public opinion survey, Americans were ranked among Albanians, Gypsies, and Turks as the most despised peoples.

Takis Michas, a courageous Greek writer with an eye for his country’s temperament, traces this new anti-Americanism to the Orthodox Church itself. A narrative of virtuous and embattled solitude and alienation from Western Christendom has always been integral to the Greek psyche; a fusion of church and nation is natural to the Greek worldview. In the 1990s, the Yugoslav wars gave this sentiment a free run. The church sanctioned and fed the belief that the United States was Satan, bent on destroying the « True Faith, » Michas explains, and shoring up Turkey and the Muslims in the Balkans. A neo-Orthodox ideology took hold, slicing through faith and simplifying history. Where the Balkan churches— be they the Bulgars or the Serbs— had been formed in rebellion against the hegemony of the Greek priesthood, the new history made a fetish of the fidelity of Greece to its Orthodox « brethren. » Greek paramilitary units fought alongside Bosnian Serbs as part of the Drina Corps under the command of indicted war criminal Gen. Ratko Mladic. The Greek flag was hoisted over the ruins of Srebenica’s Orthodox church when the doomed city fell. Serbian war crimes elicited no sense of outrage in Greece; quite to the contrary, sympathy for Serbia and the identification with its war aims and methods were limitless.

Beyond the Yugoslav wars, the neo-Orthodox worldview sanctified the ethnonationalism of Greece, spinning a narrative of Hellenic persecution at the hands of the United States as the standard-bearer of the West. Greece is part of NATO and of the European Union (EU), but an old schism— that of Eastern Orthodoxy’s claim against the Latin world— has greater power and a deeper resonance. In the banal narrative of Greek anti-Americanism, this animosity emerges from U.S. support for the junta that reigned over the country from 1967 to 1974. This deeper fury enables the aggrieved to glide over the role the United States played in the defense and rehabilitation of Greece after World War II. Furthermore, it enables them to overlook the lifeline that migration offered to untold numbers of Greeks who are among the United States’ most prosperous communities.

Greece loves the idea of its « Westernness »— a place and a culture where the West ends, and some other alien world (Islam) begins. But the political culture of religious nationalism has isolated Greece from the wider currents of Western liberalism. What little modern veneer is used to dress up Greece’s anti-Americanism is a pretense. The malady here is, paradoxically, a Greek variant of what plays out in the world of Islam: a belligerent political culture sharpening faith as a political weapon, an abdication of political responsibility for one’s own world, and a search for foreign « devils. »

Lest they be trumped by their hated Greek rivals, the Turks now give voice to the same anti-Americanism. It is a peculiar sentiment among the Turks, given their pragmatism. They are not prone to the cluster of grievances that empower anti-Americanism in France or among the intelligentsia of the developing world. In the 1920s, Mustafa Kemal Ataturk gave Turkey a dream of modernity and self-help by pointing his country westward, distancing it from the Arab-Muslim lands to its south and east. But the secular, modernist dream in Turkey has fractured, and oddly, anti-Americanism blows through the cracks from the Arab lands and from Brussels and Berlin.

The fury of the Turkish protests against the United States in the months prior to the war in Iraq exhibited a pathology all its own. It was, at times, nature imitating art: The protesters in the streets burned American flags in the apparent hope that Europeans (real Europeans, that is) would finally take Turkey and the Turks into the fold. The U.S. presence had been benign in Turkish lands, and Americans had been Turkey’s staunchest advocates for coveted membership in the EU. But suddenly this relationship that served Turkey so well was no longer good enough. As the « soft » Islamists (there is no such thing, we ought to understand by now) revolted against Pax Americana, the secularists averted their gaze and let stand this new anti-Americanism. The pollsters calling on the Turks found a people in distress, their economy on the ropes, and their polity in an unfamiliar world beyond the simple certainties of Kemalism, yet without new political tools and compass. No dosage of anti-Americanism, the Turks will soon realize, will take Turkey past the gatekeepers of Europe.

WE WERE ALL AMERICANS
The introduction of the Pew report sets the tone for the entire study. The war in Iraq, it argues, »has widened the rift between Americans and Western Europeans » and « further inflamed the Muslim world. » The implications are clear: The United States was better off before Bush’s « unilateralism. » The United States, in its hubris, summoned up this anti-Americanism. Those are the political usages of this new survey.

But these sentiments have long prevailed in Jordan, Egypt, and France. During the 1990s, no one said good things about the United States in Egypt. It was then that the Islamist children of Egypt took to the road, to Hamburg and Kandahar, to hatch a horrific conspiracy against the United States. And it was in the 1990s, during the fabled stock market run, when the prophets of globalization preached the triumph of the U.S. economic model over the protected versions of the market in places such as France, when anti-Americanism became the uncontested ideology of French public life. Americans were barbarous, a threat to French cuisine and their beloved language. U.S. pension funds were acquiring their assets and Wall Street speculators were raiding their savings. The United States incarcerated far too many people and executed too many criminals. All these views thrived during a decade when Americans are now told they were loved and uncontested on foreign shores.

Much has been made of the sympathy that the French expressed for the United States immediately after the September 11 attacks, as embodied by the famous editorial of Le Monde’s publisher Jean-Marie Colombani, « Nous Sommes Tous Américains » (« We are all Americans »). And much has been made of the speed with which the United States presumably squandered that sympathy in the months that followed. But even Colombani’s column, written on so searing a day, was not the unalloyed message of sympathy suggested by the title. Even on that very day, Colombani wrote of the United States reaping the whirlwind of its « cynicism »; he recycled the hackneyed charge that Osama bin Laden had been created and nurtured by U.S. intelligence agencies.

Colombani quickly retracted what little sympathy he had expressed when, in December of 2001, he was back with an open letter to « our American friends » and soon thereafter with a short book, Tous Américains? le monde après le 11 septembre 2001 (All Americans? The World After September 11, 2001). By now the sympathy had drained, and the tone was one of belligerent judgment and disapproval. There was nothing to admire in Colombani’s United States, which had run roughshod in the world and had been indifferent to the rule of law. Colombani described the U.S. republic as a fundamentalist Christian enterprise, its magistrates too deeply attached to the death penalty, its police cruel to its black population. A republic of this sort could not in good conscience undertake a campaign against Islamism. One can’t, Colombani writes, battle the Taliban while trying to introduce prayers in one’s own schools; one can’t strive to reform Saudi Arabia while refusing to teach Darwinism in the schools of the Bible Belt; and one can’t denounce the demands of the sharia (Islamic law) while refusing to outlaw the death penalty. Doubtless, he adds, the United States can’t do battle with the Taliban before doing battle against the bigotry that ravages the depths of the United States itself. The United States had not squandered Colombani’s sympathy; he never had that sympathy in the first place.

Colombani was hardly alone in the French intellectual class in his enmity toward the United States. On November 3, 2001, in Le Monde, the writer and pundit Jean Baudrillard permitted himself a thought of stunning cynicism. He saw the perpetrators of September 11 acting out his own dreams and the dreams of others like him. He gave those attacks a sort of universal warrant: « How we have dreamt of this event, » he wrote, « how all the world without exception dreamt of this event, for no one can avoid dreaming of the destruction of a power that has become hegemonic . . . . It is they who acted, but we who wanted the deed. » Casting caution and false sympathy aside, Baudrillard saw the terrible attacks on the United States as an « object of desire. » The terrorists had been able to draw on a « deep complicity, » knowing perfectly well that they were acting out the hidden yearnings of others oppressed by the United States’ order and power. To him, morality of the U.S. variety is a sham, and the terrorism directed against it is a legitimate response to the inequities of « globalization. »

In his country’s intellectual landscape, Baudrillard was no loner. A struggle had raged throughout the 1990s, pitting U.S.-led globalization (with its low government expenditures, a « cheap » and merciless Wall Street-Treasury Department axis keen on greater discipline in the market, and relatively long working hours on the part of labor) against France’s protectionist political economy. The primacy the United States assigned to liberty waged a pitched battle against the French commitment to equity.

To maintain France’s sympathy, and that of Le Monde, the United States would have had to turn the other cheek to the murderers of al Qaeda, spare the Taliban, and engage the Muslim world in some high civilizational dialogue. But who needs high approval ratings in Marseille? Envy of U.S. power, and of the United States’ universalism, is the ruling passion of French intellectual life. It is not « mostly Bush » that turned France against the United States. The former Socialist foreign minister, Hubert Védrine, was given to the same anti-Americanism that moves his successor, the bombastic and vain Dominique de Villepin. It was Védrine, it should be recalled, who in the late 1990s had dubbed the United States a « hyperpower. » He had done so before the war on terrorism, before the war on Iraq. He had done it against the background of an international order more concerned with economics and markets than with military power. In contrast to his successor, Védrine at least had the honesty to acknowledge that there was nothing unusual about the way the United States wielded its power abroad, or about France’s response to that primacy. France, too, he observed, might have been equally overbearing if it possessed the United States’ weight and assets.

His successor gave France’s resentment highly moral claims. Villepin appeared evasive, at one point, on whether he wished to see a U.S. or an Iraqi victory in the standoff between Saddam Hussein’s regime and the United States. Anti-Americanism indulges France’s fantasy of past greatness and splendor and gives France’s unwanted Muslim children a claim on the political life of a country that knows not what to do with them.

THE BURDEN OF MODERNITY
To come bearing modernism to those who want it but who rail against it at the same time, to represent and embody so much of what the world yearns for and fears— that is the American burden. The United States lends itself to contradictory interpretations. To the Europeans, and to the French in particular, who are enamored of their laïcisme (secularism), the United States is unduly religious, almost embarrassingly so, its culture suffused with sacred symbolism. In the Islamic world, the burden is precisely the opposite: There, the United States scandalizes the devout, its message represents nothing short of an affront to the pious and a temptation to the gullible and the impressionable young. According to the June BBC survey, 78 percent of French polled identified the United States as a « religious » country, while only 10 percent of Jordanians endowed it with that label. Religious to the secularists, faithless to the devout— such is the way the United States is seen in foreign lands.

So many populations have the United States under their skin. Their rage is oddly derived from that very same attraction. Consider the Saudi realm, a place where anti-Americanism is fierce. The United States helped invent the modern Saudi world. The Arabian American Oil Company— for all practical purposes a state within a state— pulled the desert enclave out of its insularity, gave it skills, and ushered it into the 20th century. Deep inside the anti-Americanism of today’s Saudi Arabia, an observer can easily discern the dependence of the Saudi elite on their U.S. connection. It is in the image of the United States’ suburbs and urban sprawl that Saudi cities are designed. It is on the campuses of Harvard, Princeton, and Stanford that the ruling elite are formed and educated.

After September 11, 2001, the Saudi elite panicked that their ties to the United States might be shattered and that their world would be consigned to what they have at home. Fragments of the United States have been eagerly embraced by an influential segment of Saudi society. For many, the United States was what they encountered when they were free from home and family and age-old prohibitions. Today, an outing in Riyadh is less a journey to the desert than to the mall and to Starbucks.
An academic in Riyadh, in the midst of an anti-American tirade about all policies American, was keen to let me know that his young son, born in the United States, had suddenly declared he no longer wanted to patronize McDonald’s because of the United States’ support of Israel. The message was plaintive and unpersuasive; the resolve behind that « boycott » was sure to crack. A culture that casts so long a shadow is fated to be emulated and resented at the same time. The United States is destined to be in the politics— and imagination— of strangers even when the country (accurately) believes it is not implicated in the affairs of other lands.

In a hauntingly astute set of remarks made to the New Yorker in the days that followed the terrorism of September 11, the Egyptian playwright Ali Salem— a free spirit at odds with the intellectual class in his country and a maverick who journeyed to Israel and wrote of his time there and of his acceptance of that country— went to the heart of the anti-American phenomenon. He was thinking of his own country’s reaction to the United States, no doubt, but what he says clearly goes beyond Egypt:

People say that Americans are arrogant, but it’s not true. Americans enjoy life and they are proud of their lives, and they are boastful of their wonderful inventions that have made life so much easier and more convenient. It’s very difficult to understand the machinery of hatred, because you wind up resorting to logic, but trying to understand this with logic is like measuring distance in kilograms….These are people who are envious. To them, life is an unbearable burden. Modernism is the only way out. But modernism is frightening. It means we have to compete. It means we can’t explain everything away with conspiracy theories. Bernard Shaw said it best, you know. In the preface to ‘St. Joan,’ he said Joan of Arc was burned not for any reason except that she was talented. Talent gives rise to jealousy in the hearts of the untalented.

This kind of envy cannot be attenuated. Jordanians, for instance, cannot be talked out of their anti-Americanism. In the BBC survey, 71 percent of Jordanians thought the United States was more dangerous to the world than al Qaeda. But Jordan has been the rare political and economic recipient of a U.S. free trade agreement, a privilege the United States shares only with a handful of nations. A new monarch, King Abdullah II, came to power, and the free trade agreement was an investment that Pax Americana made in his reign and in the moderation of his regime. But this bargain with the Hashemite dynasty has not swayed the intellectual class, nor has it made headway among the Jordanian masses. On Iraq and on matters Palestinian, for more than a generation now, Jordanians have not had a kind thing to say about the United States. In the scheme of Jordan’s neighborhood, the realm is benign and forgiving, but the political life is restrictive and tight. When talking about the United States, Jordanians have often been talking to their rulers, expressing their dissatisfaction with the quality of the country’s public life and economic performance. A pollster venturing to Jordan must understand the country’s temper, hemmed in by poverty and overshadowed by more resourceful powers all around it: Iraq to the east, Israel to the west, and Syria and Saudi Arabia over the horizon. A sense of disinheritance has always hung over Jordan. The trinity of God, country, and king puts much of the political life of the land beyond scrutiny and discussion. The anti-Americanism emanates from, and merges with, this political condition.

With modernism come the Jews. They have been its bearers and beneficiaries, and they have paid dearly for it. They have been taxed with cosmopolitanism: The historian Isaac Deutscher had it right when he said that other people have roots, but the Jews have legs. Today the Jews have a singular role in U.S. public life and culture, and anti-Americanism is tethered to anti-Semitism. In the Islamic world, and in some European circles as well, U.S. power is seen as the handmaiden of Jewish influence. Witness, for instance, the London-based Arab media’s obsession with the presumed ascendancy of the neoconservatives— such as former chairman of the Defense Policy Board Richard Perle and Deputy Secretary of Defense Paul Wolfowitz— in the making of U.S. foreign policy. The neocons had been there for the rescue of the (Muslim) Bosnians and Kosovars, but the reactionaries in Muslim lands had not taken notice of that. Left to itself, the United States would be fair-minded, this Arab commentary maintains, and it would arrive at a balanced approach to the Arab-Islamic world. This narrative is nothing less than a modernized version of the worldview of that infamous forgery, The Protocols of the Learned Elders of Zion. But it is put forth by men and women who insist on their oneness with the modern world.

A century ago, in a short-story called « Youth, » the great British author Joseph Conrad captured in his incomparable way the disturbance that is heard when a modern world pushes against older cultures and disturbs their peace. In the telling, Marlowe, Conrad’s literary double and voice, speaks of the frenzy of coming upon and disturbing the East. « And then, before I could open my lips, the East spoke to me, but it was in a Western voice. A torrent of words was poured into the enigmatical, the fateful silence; outlandish, angry words mixed with words and even whole sentences of good English, less strange but even more surprising. The voice swore and cursed violently; it riddled the solemn peace of the bay by a volley of abuse. It began by calling me Pig . . . . »

Today, the United States carries the disturbance of the modern to older places— to the east and to the intermediate zones in Europe. There is energy in the United States, and there is force. And there is resistance and resentment— and emulation— in older places affixed on the delicate balancing act of a younger United States not yet content to make its peace with traditional pains and limitations and tyrannies. That sensitive French interpreter of his country, Dominique Moïsi, recently told of a simple countryman of his who was wistful when Saddam Hussein’s statue fell on April 9 in Baghdad’s Firdos Square. France opposed this war, but this Frenchman expressed a sense of diminishment that his country had sat out this stirring story of political liberation. A society like France with a revolutionary history should have had a hand in toppling the tyranny in Baghdad, but it didn’t. Instead, a cable attached to a U.S. tank had pulled down the statue, to the delirium of the crowd. The new history being made was a distinctly American (and British) creation. It was soldiers from Burlington, Vermont, and Linden, New Jersey, and Bon Aqua, Tennessee— I single out those towns because they are the hometowns of three soldiers who were killed in the Iraq war— who raced through the desert making this new history and paying for it.

The United States need not worry about hearts and minds in foreign lands. If Germans wish to use anti-Americanism to absolve themselves and their parents of the great crimes of World War II, they will do it regardless of what the United States says and does. If Muslims truly believe that their long winter of decline is the fault of the United States, no campaign of public diplomacy shall deliver them from that incoherence. In the age of Pax Americana, it is written, fated, or maktoob (as the Arabs would say) that the plotters and preachers shall rail against the United States— in whole sentences of good American slang.

Fouad Ajami is the Majid Khadduri professor at Johns Hopkins University’s School of Advanced International Studies and a contributing editor at U.S. News & World Report.


Irak: L’éloquent silence du monde arabe (Fouad Ajami: The meaning of this great Arab silence)

23 juin, 2006

AjamiHONTE A YVES CALVI! HONTE A FRANCE 5!

Au moment où un animateur (Yves Calvi) de la télé d’Etat française (France 5) se permet de faire toute une émission (« C dans l’air ») sur l’Irak où lui et ses invités (« permanents« – c’est la spécialité de la maison!) comme l’éternel et inévitable « expert-journaliste » ou « journaliste-expert » spécialiste du monde arabe Antoine Sfeir et le non moins inévitable officier de réserve et spécialiste des questions de défense Pierre Servent (je ne parlerai pas du 3e, l’omniprésent et notoirement anti-américain Pascal Boniface) …

Répétent (et dénaturent!) ad nauseam le jusqu’ici noble mot de « RÉSISTANTS » pour qualifier des tueurs de femmes et d’enfants qui sont en train de pousser l’Irak au chaos parce qu’ils ne veulent pas lâcher leur droit, qu’ils croyaient éternel, au pouvoir et aux richesses du pays (le militaire Servent, dont d’ailleurs les frères d’armes sont en train de se faire descendre par d’autres prétendus « résistants » du côté de l’Afghanistan à un taux double de celui des Américains en Irak, a eu lui la décence de ne pas l’employer mais… il a laissé faire !).

Au moment même donc où lesdits experts vont jusqu’à présenter Saddam lui-même (qui risque effectivement sa tête pour les quelques charniers qu’il a laissés – bien contre sa volonté ! – derrière lui) comme un… martyr !

Petit retour sur une tribune de septembre dernier (merci Roger) d’un des meilleurs connaisseurs du Monde arabe (hélas encore inconnu en France !), Fouad Ajami, actuellement professeur à la prestigieuse université Johns Hopkins de Baltimore, sur les véritables conditions de possibilité d’un Zarkaoui (et de ses successeurs), à savoir le silence aussi assourdissant que complice dudit monde arabe ainsi que la contribution de nos propres medias (Yves Calvi encore !) qui leur prêtent si complaisamment leurs moyens:

Extraits:

The extremist is never just a man of the fringe: He always works at the outer edges of mainstream life, playing out the hidden yearnings and defects of the dominant culture. Zarqawi is a bigot and a killer, but he did not descend from the sky. He emerged out of the Arab world’s sins of omission and commission; in the way he rails against the Shiites (and the Kurds) he expresses that fatal Arab inability to take in « the other. »

What is one to make of the Damascus-based Union of Arab Writers that has refused to grant membership in its ranks to Iraqi authors? The pretext that Iraqi writers can’t be « accredited » because their country is under American occupation is as good an illustration as it gets of the sordid condition of Arab culture. For more than three decades, Iraq’s life was sheer and limitless terror, and the Union of Arab Writers never uttered a word. Through these terrible decades, Iraqis suffered alone, and still their poetry and literature adorn Arabic letters. They need no acknowledgment of their pain, or of their genius, from a literary union based in a city in the grip of a deadening autocracy.

The Arabs railing against U.S. imperialism and arrogance in Iraq will never let us in on the real sources of their resentments. In the way of « modern » men and women with some familiarity with the doctrines of political correctness, they can’t tell us that they are aggrieved that we have given a measure of self-worth to the seminarians of Najaf and the highlanders of Kurdistan. But that is precisely what gnaws at them.

An edifice of Arab nationalism built by strange bedfellows–the Sunni political and bureaucratic elites, and the Christian Arab pundits who abetted them in the idle hope that they would be spared the wrath of the street and of the mob–was overturned in Iraq.

No one is under any illusions as to what the Sunni Arabs would have done had oil been located in their provinces. They would have disowned both north and south and opted for a smaller world of their own and defended it with the sword. But this was not to be, and their war is the panic of a community that fears that it could be left with a realm of « gravel and sand. »

that other project, in the burning grounds of the Arab-Muslim world, remains, and we must remember its genesis. It arose out of a calamity on 9/11, which rid us rudely of the illusions of the ’90s. That era had been a fools’ paradise; Nasdaq had not brought about history’s end. In Kabul and Baghdad, we cut down two terrible regimes; in the neighborhood beyond, there are chameleons in the shadows whose ways are harder to extirpate.

A Kuwaiti businessman with an unerring feel for the ways of the Arab world put it thus to me: « Iraq, the Internet, and American power are undermining the old order in the Arab world. There are gains by the day. » The rage against our work in Iraq, all the way from the « chat rooms » of Arabia to the bigots of Finsbury Park in London, is located within this broader struggle.

In that Iraqi battleground, we can’t yet say that the insurgency is in its death throes. But that call to war by Zarqawi, we must know, came after the stunning military operation in Tal Afar dealt the jihadists a terrible blow.

Heart of Darkness
From Zarqawi to the man on the street, Sunni Arabs fear Shiite emancipation.
Fouad Ajami
The WSJ
September 28, 2005

The remarkable thing about the terror in Iraq is the silence with which it is greeted in other Arab lands. Grant Abu Musab al-Zarqawi his due: He has been skilled at exposing the pitilessness on the loose in that fabled Arab street and the moral emptiness of so much of official Arab life. The extremist is never just a man of the fringe: He always works at the outer edges of mainstream life, playing out the hidden yearnings and defects of the dominant culture. Zarqawi is a bigot and a killer, but he did not descend from the sky. He emerged out of the Arab world’s sins of omission and commission; in the way he rails against the Shiites (and the Kurds) he expresses that fatal Arab inability to take in « the other. » A terrible condition afflicts the Arabs, and Zarqawi puts it on lethal display: an addiction to failure, and a desire to see this American project in Iraq come to a bloody end.

Zarqawi’s war, it has to be conceded, is not his alone; he kills and maims, he labels the Shiites rafida (rejecters of Islam), he charges them with treason as « collaborators of the occupiers and the crusaders, » but he can be forgiven the sense that he is a holy warrior on behalf of a wider Arab world that has averted its gaze from his crimes, that has given him its silent approval. He and the band of killers arrayed around him must know the meaning of this great Arab silence.

There is a cliché that distinguishes between cultures of shame and cultures of guilt, and by that crude distinction, it has always been said that the Arab world is a « shame culture. » But in truth there is precious little shame in Arab life about the role of the Arabs in the great struggle for and within Iraq. What is one to make of the Damascus-based Union of Arab Writers that has refused to grant membership in its ranks to Iraqi authors? The pretext that Iraqi writers can’t be « accredited » because their country is under American occupation is as good an illustration as it gets of the sordid condition of Arab culture. For more than three decades, Iraq’s life was sheer and limitless terror, and the Union of Arab Writers never uttered a word. Through these terrible decades, Iraqis suffered alone, and still their poetry and literature adorn Arabic letters. They need no acknowledgment of their pain, or of their genius, from a literary union based in a city in the grip of a deadening autocracy.

A culture of shame would surely see into the shame of an Arab official class with no tradition of accountability granting itself the right to hack away at Iraq’s constitution, dismissing it as the handiwork of the American regency. Unreason, an indifference to the most basic of facts, and a spirit of belligerence have settled upon the Arab world. Those who, in Arab lands beyond Iraq, have taken to describing the Iraqi constitution as an « American-Iranian constitution, » give voice to a debilitating incoherence. At the heart of this incoherence lies an adamant determination to deny the Shiites of Iraq a claim to their rightful place in their country’s political order.

The drumbeats against Iraq that originate from the League of Arab States and its Egyptian apparatchiks betray the panic of an old Arab political class afraid that there is something new unfolding in Iraq–a different understanding of political power and citizenship, a possible break with the culture of tyranny and the cult of Big Men disposing of the affairs–and the treasure–of nations. It is pitiable that an Egyptian political class that has abdicated its own dream of modernity and bent to the will of a pharaonic regime is obsessed with the doings in Iraq. But this is the political space left open by the master of the realm. To be sure, there is terror in the streets of Iraq; there is plenty there for the custodians of a stagnant regime in Cairo to point to as a cautionary tale of what awaits societies that break with « secure » ways. But the Egyptian autocracy knows the stakes. An Iraqi polity with a modern social contract would be a rebuke to all that Egypt stands for, a cruel reminder of the heartbreak of Egyptians in recent years. We must not fall for Cairo’s claims of primacy in Arab politics; these are hollow, and Iraq will further expose the rot that has settled upon the political life of Egypt.

Nor ought we be taken in by warnings from Jordan, made by King Abdullah II, of a « Shia crescent » spanning Iran, Iraq, Syria and Lebanon. This is a piece of bigotry and simplification unworthy of a Hashemite ruler, for in the scheme of Arab history the Hashemites have been possessed of moderation and tolerance. Of all Sunni Arab rulers, the Hashemites have been particularly close to the Shiites, but popular opinion in Jordan has been thoroughly infatuated with Saddam Hussein, and Saddamism, and an inexperienced ruler must have reasoned that the Shiite bogey would play well at home.

The truth of Jordan today is official moderation coupled with a civic culture given to anti-Americanism, and hijacked by the Islamists. In that standoff, the country’s political life is off-limits, but the street has its way on Iraq. Verse is still read in Saddam’s praise at poetry readings in Amman, and the lawyers’ syndicate is packed with those eager to join the legal defense teams of Saddam Hussein and his principal lieutenants. Saddam’s two daughters reside in Jordan with no apologies to offer, and no second thoughts about the great crimes committed under the Baath tyranny. Those who know the ways of Jordan speak of cities where religious radicalism and bigotry blow with abandon. Zarqa, the hometown of Abu Musab, is one such place; Salt, the birthplace of a notorious suicide bomber, Raad al-Banna, who last winter brought great tragedy to the Iraqi town of Hilla, killing no fewer than 125 of its people, is another. For a funeral, Banna’s family gave him a « martyr’s wedding, » and the affair became an embarrassment to the regime and the political class. Jordan is yet to make its peace with the new Iraq. (King Abdullah’s « crescent » breaks at any rate: Syria has no Shiites to speak of, and its Alawite rulers are undermining the Shiites of Iraq, feeding a jihadist breed of Sunni warriors for whom the Alawites are children of darkness.)

It was the luck of the imperial draw that the American project in Iraq came to the rescue of the Shiites–and of the Kurds. We may not fully appreciate the historical change we unleashed on the Arab world, but we have given liberty to the stepchildren of the Arab world. We have overturned an edifice of material and moral power that dates back centuries. The Arabs railing against U.S. imperialism and arrogance in Iraq will never let us in on the real sources of their resentments. In the way of « modern » men and women with some familiarity with the doctrines of political correctness, they can’t tell us that they are aggrieved that we have given a measure of self-worth to the seminarians of Najaf and the highlanders of Kurdistan. But that is precisely what gnaws at them.

An edifice of Arab nationalism built by strange bedfellows–the Sunni political and bureaucratic elites, and the Christian Arab pundits who abetted them in the idle hope that they would be spared the wrath of the street and of the mob–was overturned in Iraq. And America, at times ambivalent about its mission, brought along with its military gear a suspicion of the Shiites, a belief that the Iraqi Shiites were an extension of Iran, a community destined to build a sister-republic of the Iranian theocracy. Washington has its cadre of Arabists reared on Arab nationalist historiography. This camp had a seat at the table, but the very scale of what was at play in Iraq, and the redemptionism at the heart of George Bush’s ideology, dwarfed them.

For the Arab enemies of this project of rescue, this new war in Iraq was a replay of an old drama: the fall of Baghdad to the Mongols in 1258. In the received history, the great city of learning, the capital of the Abbasid Caliphate, had fallen to savages, and an age of greatness had drawn to a close. In the legend of that tale, the Mongols sacked the metropolis, put its people to the sword, dumped the books of its libraries in the Tigris. That river, chroniclers insist, flowed, alternately, with the blood of the victims and the ink of the books. It is a tale of betrayal, the selective history maintains. A minister of the caliph, a Shiite by the name of Ibn Alqami, opened the gates of Baghdad to the Mongols. History never rests here, and telescopes easily: In his call for a new holy war against the Shiites, Zarqawi dredges up that history, dismisses the Shiite-led government as « the government of Ibn Alqami’s descendants. » Zarqawi knows the power of this symbolism, and its dark appeal to Sunni Arabs within Iraq.

Zarqawi’s jihadists have sown ruin in Iraq, but they are strangers to that country, and they have needed the harbor given them in the Sunni triangle and the indulgence of the old Baathists. For the diehards, Iraq is now a « stolen country » delivered into the hands of subject communities unfit to rule. Though a decided minority, the Sunni Arabs have a majoritarian mindset and a conviction that political dominion is their birthright. Instead of encouraging a break with the old Manichaean ideologies, the Arab world beyond Iraq feeds this deep-seated sense of historical entitlement. No one is under any illusions as to what the Sunni Arabs would have done had oil been located in their provinces. They would have disowned both north and south and opted for a smaller world of their own and defended it with the sword. But this was not to be, and their war is the panic of a community that fears that it could be left with a realm of « gravel and sand. »

In the aftermath of Katrina, the project of reforming a faraway region and ridding it of its malignancies is harder to sustain and defend. We are face-to-face with the trade-off between duties beyond borders and duties within. At home, for the critics of the war, Katrina is a rod to wave in the face of the Bush administration. To be sure, we did not acquit ourselves well in the aftermath of the storm; we left ourselves open to the gloatings of those eager to see America get its comeuppance. Even Zarqawi weighed in on Katrina, depicting a raid on the northern town of Tal Afar by a joint Iraqi-American force as an attempt on the part of « Bush, the enemy of God » to cover up the great « scandal in facing up to the storm which exposed to the entire world what had happened to the American military due to the wars of attrition it had suffered in Iraq and Afghanistan. »

Those duties within have to be redeemed in the manner that this country has always assumed redemptive projects. But that other project, in the burning grounds of the Arab-Muslim world, remains, and we must remember its genesis. It arose out of a calamity on 9/11, which rid us rudely of the illusions of the ’90s. That era had been a fools’ paradise; Nasdaq had not brought about history’s end. In Kabul and Baghdad, we cut down two terrible regimes; in the neighborhood beyond, there are chameleons in the shadows whose ways are harder to extirpate.

We have not always been brilliant in the war we have waged, for these are lands we did not fully know. But our work has been noble and necessary, and we can’t call a halt to it in midstream. We bought time for reform to take root in several Arab and Muslim realms. Leave aside the rescue of Afghanistan, Kuwait and Qatar have done well by our protection, and Lebanon has retrieved much of its freedom. The three larger realms of Egypt, Saudi Arabia and Syria are more difficult settings, but there, too, the established orders of power will have to accommodate the yearnings for change. A Kuwaiti businessman with an unerring feel for the ways of the Arab world put it thus to me: « Iraq, the Internet, and American power are undermining the old order in the Arab world. There are gains by the day. » The rage against our work in Iraq, all the way from the « chat rooms » of Arabia to the bigots of Finsbury Park in London, is located within this broader struggle.

In that Iraqi battleground, we can’t yet say that the insurgency is in its death throes. But that call to war by Zarqawi, we must know, came after the stunning military operation in Tal Afar dealt the jihadists a terrible blow. An Iraqi-led force, supported by American tanks, armored vehicles and air cover, had stormed that stronghold. This had been a transit point for jihadists coming in from Syria. This time, at Tal Afar, Iraq security forces were there to stay, and a Sunni Arab defense minister with the most impeccable tribal credentials, Saadoun Dulaimi, issued a challenge to Iraq’s enemy, a message that his soldiers would fight for their country.

The claim that our war in Iraq, after the sacrifices, will have hatched a Shiite theocracy is a smear on the war, a misreading of the Shiite world of Iraq. In the holy city of Najaf, at its apex, there is a dread of political furies and an attachment to sobriety. I went to Najaf in July; no one of consequence there spoke of a theocratic state. Najaf’s jurists lived through a time of terror, when informers and assassins had the run of the place. They have been delivered from that time. The new order shall give them what they want: a place in Iraq’s cultural and moral order, and a decent separation between religion and the compromises of political life.

Over the horizon looms a referendum to ratify the country’s constitution. Sunni Arabs are registering in droves, keen not to repeat the error they committed when they boycotted the national elections earlier this year. In their pride, and out of fear of the insurgents and their terror, the Sunni Arabs say that they are registering to vote in order to thwart this « illegitimate constitution. » This kind of saving ambiguity ought to be welcomed, for there are indications that the Sunni Arabs may have begun to understand terror’s blindness and terror’s ruin. Zarqawi holds out but one fate for them; other doors beckon, and there have stepped forth from their ranks leaders eager to partake of the new order. It is up to them, and to the Arab street and the Arab chancelleries that wink at them, to bring an end to the terror. It has not been easy, this expedition to Iraq, and for America in Iraq there has been heartbreak aplenty. But we ought to remember the furies that took us there, and we ought to be consoled by the thought that the fight for Iraq is a fight to ward off Arab dangers and troubles that came our way on a clear September morning, four years ago.

Mr. Ajami teaches International Relations at Johns Hopkins University.

Voir aussi (parmi les rares choses en français – et donc naturellement très critiques – sur Ajami):

Sur le Réseau Voltaire:

Tribunes et décryptages – 27 mai 2005
Les alibis arabes de l’équipe Bush
Décryptage

(…)

La persistance du discours colonial se retrouve dans de nombreux textes d’auteurs arabes servant d’alibi aux think tank néo-conservateurs. Une voix arabe amie de Washington qui n’est pas inutile après le tollé qu’a provoqué l’article de Newsweek sur les profanations du Coran à Guantanamo.
Fouad Ajami poursuit son œuvre de justification a posteriori de la politique du président Bush. Dans le Wall Street Journal et le Daily Star, il affirme que la démocratisation du monde arabe est en marche depuis que les États-Unis ont envahi l’Irak. Bien sûr, l’action militaire n’est pas la meilleure méthode, mais pour ceux qui attendent en vain de puis si longtemps des réformes qui viennent de l’intérieur, ce qui se passe aujourd’hui est une délivrance. Un raisonnement typiquement colonialiste, qui se postule que l’on peut violenter les indigènes pour leur Bien …

Réseau Voltaire

27 mai 2005

Thèmes
Contrôle du « Grand Moyen-Orient »

Auteurs et sources des Tribunes et décryptages

(..)

« Le pays de Bush »

Auteur Fouad Ajami

Fouad Ajami est professeur d’études moyen-orientales à la Johns Hopkins University. Contributeur régulier du magazine Foreign Affairs il est l’auteur de Dream Palace of the Arabs : A Generation’s Odyssey.

Sources Daily Star (Liban), Wall Street Journal (États-Unis)
Référence « Bush Country », par Fouad Ajami, Wall Street Journal, 22 mai 2005.
« We have George W. Bush to thank for the Arab democratic spring », Daily Star, 23 mai 2005.
Résumé Un marchand koweïtien m’a dit récemment que George W. Bush a « libéré un tsunami sur cette région ». Cet homme en a assez d’attendre une réforme venant de l’intérieur, il voulait que la situation change et si cela devait passer par une aide extérieure, qu’il en soit ainsi. Un ami jordanien m’a affirmé que ce qui se passait actuellement au Liban était possible car les manifestants savaient que les États-Unis ne tolèreraient plus une répression comparable à ce qui a eu lieu à Hama en Syrie. Lors de mon voyage dans le monde arabe, je me suis rendu dans le pays de Bush : partout les Arabes sont conscients que cette vague de démocratisation à laquelle ils assistent , ils la doivent aux États-Unis et à leurs actions en Irak.
Le poids de la puissance états-unienne, historiquement du côté de l’ordre dominant, est aujourd’hui en faveur de la libéralisation de la région. Aujourd’hui, un président conservateur offre à son pays une rédemption wilsonienne. Ce changement de politique s’illustre dans les rapports avec Hosni Moubarak. Autrefois, il était l’homme de l’Amérique sur le Nil et il était vu comme un rempart contre l’islamisme. Cela lui a permis de rejeter la politique de Washington en Irak et de marquer son opposition à celle sur la question israélo-palestinienne. Ce faisant, il a alimenté l’anti-modernisme et l’antiaméricanisme dans son pays. Aujourd’hui, les États-Unis exigent de lui une ouverture politique du pays et cela a permis l’apparition de mouvements contestant son règne.
Les États-Unis ont compris que la recherche de la stabilité via le soutien aux dictateurs ne marchait pas et avait conduit au 11 septembre. Face aux islamistes, les Arabes laïques savent que l’exigence de la souveraineté n’est plus adéquate. Ils savent qu’ils sont isolés dans le monde et qu’il leur faut renoncer à certaines vieilles aspirations. C’est bien sûr l’Irak qui a été le début de ce changement d’optique. Malgré les bombes, le mouvement démocratique s’y développe tout comme une presse libre. Ce à quoi on assiste dans le monde arabe est similaire au printemps des peuples de 1848 en Europe. La révolution démocratique se propage de pays en pays. C’est George W. Bush qui a initié ce mouvement.

Tribunes et décryptages – 29 mars 2004

(…)

« Le dernier rire du maure »

Auteur Fouad Ajami

Fouad Ajami est professeur d’études moyen-orientales à la Johns Hopkins University. Contributeur régulier du magazine Foreign Affairs il est l’auteur de Dream Palace of the Arabs : A Generation’s Odyssey.

Source Wall Street Journal (États-Unis)
Référence « The Moor’s Last Laugh », par Fouad Ajami, Wall Street Journal, 28 mars 2004.
Résumé Les musulmans n’ont pas oublié la perte de Grenade en 1492 tout comme ils restent marqués par la perte des Balkans, mais leur revanche est venue par la démographie. Aujourd’hui 15 millions de musulmans vivent en Europe. Les premiers migrants ont vécu dans le mythe d’un passage temporaire en Europe, mais l’évolution du monde arabe les y a fait rester.
Dans les années 80, il y a eu une guerre civile dans le monde arabe et elle a été gagnée par les dirigeants autoritaires arabes contre les islamistes qui se sont installés en Europe d’où ils ont poursuivi leur subversion. Ces hommes sont venus avec leur foi et une volonté missionnaire au pays des « incroyants ». Ils rejetèrent la logique de l’assimilation et interdisent à leurs filles et sœurs de se mélanger avec les « étrangers ».
C’est dans ce contexte que Mohammed Atta se radicalisa à Hambourg et non au Liban d’où il venait. Il est devenu un musulman haïssant l’Occident. Les télévisions satellites ont un grand rôle dans ces mouvements. Elles diffusent des prêcheurs faisant la promotion de leurs préceptes. Dans les banlieues françaises, on rêve de venger la colonisation du Maghreb au XIXème siècle et les politiques leur font des concessions en politique étrangère. L’antiaméricanisme est devenu en France le moyen de ne pas subir la fureur de l’islamisme.
Les pays arabes ne proposent pas d’alternative et l’islamisme se renforce. Chirac croît être épargné en s’opposant à la Guerre d’Irak, mais il se trompe. Les tendances démographiques montrent que la présence musulmane continue de se développer en Europe.


Multiculturalisme: La croyance au bon sauvage est peut-être congénitale de l’ethnologie (Looking back on multiculturalism’s master Claude Lévi-Strauss)

22 juin, 2006
Realsuicidebombx_4Je pense qu’il y a plus de barbarie à manger un homme vivant qu’à le manger mort, à déchirer par tourments et par géhennes un corps encore plein de sentiment, le faire rôtir par le menu, le faire mordre et meurtrir aux chiens et aux pourceaux (comme nous l’avons non seulement lu, mais vu de fraîche mémoire, non entre des ennemis anciens, mais entre des voisins et concitoyens, et, qui pis est, sous prétexte de piété et de religion), que de le rôtir et manger après qu’il est trépassé. Il ne faut pas juger à l’aune de nos critères. (…) Je trouve… qu’il n’y a rien de barbare et de sauvage en cette nation, à ce qu’on m’en a rapporté, sinon que chacun appelle barbarie ce qui n’est pas de son usage. (…) Leur guerre est toute noble et généreuse, et a autant d’excuse et de beauté que cette maladie humaine en peut recevoir ; elle n’a d’autre fondement parmi eux que la seule jalousie de la vertu… Ils ne demandent à leurs prisonniers autre rançon que la confession et reconnaissance d’être vaincus ; mais il ne s’en trouve pas un, en tout un siècle, qui n’aime mieux la mort que de relâcher, ni par contenance, ni de parole, un seul point d’une grandeur de courage invincible ; il ne s’en voit aucun qui n’aime mieux être tué et mangé, que de requérir seulement de ne l’être pas. Ils les traitent en toute liberté, afin que la vie leur soit d’autant plus chère ; et les entretiennent communément des menaces de leur mort future, des tourments qu’ils y auront à souffrir, des apprêts qu’on dresse pour cet effet, du détranchement de leurs membres et du festin qui se fera à leurs dépens. Tout cela se fait pour cette seule fin d’arracher de leur bouche parole molle ou rabaissée, ou de leur donner envie de s’enfuir, pour gagner cet avantage de les avoir épouvantés, et d’avoir fait force à leur constance. Car aussi, à le bien prendre, c’est en ce seul point que consiste la vraie victoire. Montaigne
Le premier des droits, c’est celui de manger à sa faim. Jacques Chirac
Etrange destinée, étrange préférence que celle de l’ethnographe, sinon de l’anthropologue, qui s’intéresse aux hommes des antipodes plutôt qu’à ses compatriotes, aux superstitions et aux mœurs les plus déconcertantes plutôt qu’aux siennes, comme si je ne sais quelle pudeur ou prudence l’en dissuadait au départ. Si je n’étais pas convaincu que les lumières de la psychanalyse sont fort douteuses, je me demanderais quel ressentiment se trouve sublimé dans cette fascination du lointain, étant bien entendu que refoulement et sublimation, loin d’entraîner de ma part quelque condamnation ou condescendance, me paraissent dans la plupart des cas authentiquement créateurs. (…) Peut-être cette sympathie fondamentale, indispensable pour le sérieux même du travail de l’ethnographe, celui-ci n’a-t-il aucun mal à l’acquérir. Il souffre plutôt d’un défaut symétrique de l’hostilité vulgaire que je relevais il y a un instant. Dès le début, Hérodote n’est pas avare d’éloges pour les Scythes, ni Tacite pour les Germains, dont il oppose complaisamment les vertus à la corruption impériale. Quoique évoque du Chiapas, Las Casas me semble plus occupé à défendre les Indiens qu’à les convertir. Il compare leur civilisation avec celle de l’antiquité gréco-latine et lui donne l’avantage. Les idoles, selon lui, résultent de l’obligation de recourir à des symboles communs à tous les fidèles. Quant aux sacrifices humains, explique-t-il, il ne convient pas de s’y opposer par la force, car ils témoignent de la grande et sincère piété des Mexicains qui, dans l’ignorance où ils se trouvent de la crucifixion du Sauveur, sont bien obligés de lui inventer un équivalent qui n’en soit pas indigne. Je ne pense pas que l’esprit missionnaire explique entièrement un parti-pris de compréhension, que rien ne rebute. La croyance au bon sauvage est peut-être congénitale de l’ethnologie. (…) Nous avons eu les oreilles rebattues de la sagesse des Chinois, inventant la poudre sans s’en servir que pour les feux d’artifice. Certes. Mais, d’une part l’Occident a connu lui aussi la poudre sans longtemps l’employer pour la guerre. Au IXe siècle, le Livre des Feux, de Marcus Graecus en contient déjà la formule ; il faudra attendre plusieurs centaines d’années pour son utilisation militaire, très exactement jusqu’à l’invention de la bombarde, qui permet d’en exploiter la puissance de déflagration. Quant aux Chinois, dès qu’ils ont connu les canons, ils en ont été acheteurs très empressés, avant qu’ils n’en fabriquent eux-mêmes, d’abord avec l’aide d’ingénieurs européens. Dans l’Afrique contemporaine, seule la pauvreté ralentit le remplacement du pilon par les appareils ménagers fabriqués à Saint-Étienne ou à Milan. Mais la misère n’interdit pas l’invasion des récipients en plastique au détriment des poteries et des vanneries traditionnelles. Les plus élégantes des coquettes Foulbé se vêtent de cotonnades imprimées venues des Pays-Bas ou du Japon. Le même phénomène se produit d’ailleurs de façon encore plus accélérée dans la civilisation scientifique et industrielle, béate d’admiration devant toute mécanique nouvelle et ordinateur à clignotants. (…) Je déplore autant qu’un autre la disparition progressive d’un tel capital d’art, de finesse, d’harmonie. Mais je suis tout aussi impuissant contre les avantages du béton et de l’électricité. Je ne me sens d’ailleurs pas le courage d’expliquer leur privilège à ceux qui en manquent. (…) Les indigènes ne se résignent pas à demeurer objets d’études et de musées, parfois habitants de réserves où l’on s’ingénie à les protéger du progrès. Étudiants, boursiers, ouvriers transplantés, ils n’ajoutent guère foi à l’éloquence des tentateurs, car ils en savent peu qui abandonnent leur civilisation pour cet état sauvage qu’ils louent avec effusion. Ils n’ignorent pas que ces savants sont venus les étudier avec sympathie, compréhension, admiration, qu’ils ont partagé leur vie. Mais la rancune leur suggère que leurs hôtes passagers étaient là d’abord pour écrire une thèse, pour conquérir un diplôme, puisqu’ils sont retournés enseigner à leurs élèves les coutumes étranges, « primitives », qu’ils avaient observées, et qu’ils ont retrouvé là-bas du même coup auto, téléphone, chauffage central, réfrigérateur, les mille commodités que la technique traîne après soi. Dès lors, comment ne pas être exaspéré d’entendre ces bons apôtres vanter les conditions de félicité rustique, d’équilibre et de sagesse simple que garantit l’analphabétisme ? Éveillées à des ambitions neuves, les générations qui étudient et qui naguère étaient étudiées, n’écoutent pas sans sarcasme ces discours flatteurs où ils croient reconnaître l’accent attendri des riches, quand ils expliquent aux pauvres que l’argent ne fait pas le bonheur, – encore moins, sans doute, ne le font les ressources de la civilisation industrielle. À d’autres. Roger Caillois (1974)

Au lendemain de l’embaumement de première que vient d’offrir à l’ethnologie ou, plus exactement, à sa visionnaire approche des relations internationales et de la géopolitique* l’infatigable président Chirak …

Petit retour sur l’un de ses principaux inspirateurs (qui a d’ailleurs donné son nom à l’amphithéâtre où se tenait la cérémonie), la sommité de l’anthropologie mondiale et, du haut de ses vénérables 98 ans, grand pourfendeur de l’ethnocentrisme occidental Claude Lévi-Strauss.

Celui-même, champion de la fascination du « lointain » et de « la pensée sauvage », à qui, ne l’oublions pas, nous devons (pour une bonne part) l’actuel triomphe du multiculturarisme et de l’équivalence morale, et cette vision apaisée des cultures et de l’Histoire que ne s’est jamais lassé de nous rappeler son plus assidu disciple et très prochain ex-locataire de l’Elysée.

Même si la paix à tout prix, c’est aussi le refus de l’Histoire, car l’histoire, c’est la guerre et la guerre, on le sait, … « toujours la pire des solutions » !

D’où l’intérêt de cette mémorable « Réponse » qu’avait faite, au discours (il y a trente ans déjà!) de réception à l’Académie française du père du structuralisme, l’un de ses plus éminents critiques, le sociologue Roger Caillois:

* qui a bien dû lire “Race et histoire” à sa sortie en… 52 !

Extraits:

Sur les paradoxes de l’ethnographie:

Elle se présente comme la seule science qui contribue à détruire son objet, car elle envoie dans les derniers refuges où subsistent encore les hommes de nature les enquêteurs les mieux préparés qui soient et les mieux pourvus d’un matériel enviable, de sorte qu’une population sauvage ne sera étudiée qu’une fois en son état d’innocence quant à l’univers technique. La présence de l’ethnographe le plus précautionneux annonce ou consacre la contamination sans retour de la tribu où il séjourne. Le domaine de l’ethnographie ressemble à une peau de chagrin au bout de sa diminution progressive. Chaque jour l’exténue. Demain, il n’existera plus que dans les rayons des bibliothèques. Rien ne distinguera plus l’ethnographie de l’archéologie et de l’histoire. Les ethnographes, s’il en existe encore, en sont conscients et sont partagés entre l’orgueil de compter parmi les derniers représentants d’une illustre lignée et la certitude du tarissement inévitable des sources humaines qui alimentent leur discipline. Car les sujets de l’étude ne peuvent pas ne pas rejoindre les savants qui les étudient.

Sur l’Occident criminel:

… vous avez combattu avec une rare persévérance cet ethnocentrisme dont les civilisés sont communément affligés à l’égard de ceux qu’ils appellent « sauvages ». À cette occasion, je me plais à saluer, Monsieur, votre bonheur d’expression et à admirer le double sens d’un de vos titres, La pensée sauvage, qui restitue d’un coup à une pensée dont la cohérence et la complexité étaient hier ignorées, les grâces et les séductions des fleurs de la nature, avant que l’horticulture ne les aient traitées. Il ne s’ensuit pas qu’il faille pour autant maudire le travail des jardiniers.

L’Occident des pêcheurs d’âmes et des commerçants d’épices, bientôt des négriers et des factoreries, puis des conquêtes militaires et des services administratifs, l’Occident criminel, technicien, aventureux et hygiénique introduit partout laboratoires, écoles et usines, maladies et vaccins, fléaux et universités, bordels et dispensaires. Peu importe qu’il pratique la ségrégation ou l’assimilation, le résultat est partout identique. L’indigène, parfois demeuré au stade néolithique, abandonne ses ustensiles, ses armes, sa quasi-nudité, ses institutions. Il n’en subsiste pratiquement plus aujourd’hui qui n’ait eu aucun contact avec la civilisation industrielle. Ceux qui en restent indemnes ne jouissent que d’un bref sursis. Les ethnographes justement alarmés par la disparition de l’objet de leurs études s’affairent à préserver ce qui peut être sauvé des mythes et des mœurs, des structures familiales et sociales. Mais oublient-ils qu’ils descendent de sauvages eux-aussi ?

Qu’auraient dit, à l’époque Romaine, les ancêtres de ces savants généreux, qui appartenaient peut-être aux tribus les plus rudes des Gaules et de la Germanie, si des ethnographes de l’époque avaient exigé qu’on les confinât dans leurs singularités remarquables, qu’on prît les mesures nécessaires pour que ne fût ni détruite ni saccagée l’originalité de leur culture, qu’on les retint de s’initier aux nouveautés apportées par l’envahisseur, afin qu’ils ne se réveillent pas absorbés dans une civilisation uniforme, utilitaire et sans âme ? S’il en avait été ainsi, Monsieur, où serions-nous ?

Je m’étonne dans ces conditions qu’ils se montrent surpris de l’ingratitude, de l’humeur des peuples dits pudiquement en voie de développement, quand ceux-ci entendent les habitants privilégiés des métropoles modernes s’extasier sur le sûr instinct qui fait persévérer dans leur être les hommes de nature. Ils les félicitent même de récuser le devenir. Je ne crois pas pour ma part à ce refus de l’histoire dont les « sauvages » sont parfois crédités. Je suis plutôt convaincu par les pages où vous décrivez ces mêmes sages avides des outils métalliques, qui pourtant mettent en péril l’ensemble de leur culture et leurs institutions. Nulle part, comme vous le savez, la hache de pierre n’a été préférée à la hache d’acier aussitôt apparue. Comme la mauvaise monnaie chasse la bonne, plus sûrement encore le meilleur outil élimine le moins efficace. Ce qui vaut pour les ustensiles ne vaut pas moins pour les animaux d’élevage, pour les cultures vivrières, pour les innovations techniques, – et ceci à tous les niveaux, de la roue à l’énergie nucléaire. Il n’y a jamais dédain, mais fascination.

Sur l’ingratitude des objets d’étude:

Nous avons eu les oreilles rebattues de la sagesse des Chinois, inventant la poudre sans s’en servir que pour les feux d’artifice. Certes. Mais, d’une part l’Occident a connu lui aussi la poudre sans longtemps l’employer pour la guerre. Au IXe siècle, le Livre des Feux, de Marcus Graecus en contient déjà la formule ; il faudra attendre plusieurs centaines d’années pour son utilisation militaire, très exactement jusqu’à l’invention de la bombarde, qui permet d’en exploiter la puissance de déflagration. Quant aux Chinois, dès qu’ils ont connu les canons, ils en ont été acheteurs très empressés, avant qu’ils n’en fabriquent eux-mêmes, d’abord avec l’aide d’ingénieurs européens. Dans l’Afrique contemporaine, seule la pauvreté ralentit le remplacement du pilon par les appareils ménagers fabriqués à Saint-Étienne ou à Milan. Mais la misère n’interdit pas l’invasion des récipients en plastique au détriment des poteries et des vanneries traditionnelles. Les plus élégantes des coquettes Foulbé se vêtent de cotonnades imprimées venues des Pays-Bas ou du Japon. Le même phénomène se produit d’ailleurs de façon encore plus accélérée dans la civilisation scientifique et industrielle, béate d’admiration devant toute mécanique nouvelle et ordinateur à clignotants.

Je déplore autant qu’un autre la disparition progressive d’un tel capital d’art, de finesse, d’harmonie. Mais je suis tout aussi impuissant contre les avantages du béton et de l’électricité. Je ne me sens d’ailleurs pas le courage d’expliquer leur privilège à ceux qui en manquent.

Les indigènes ne se résignent pas à demeurer objets d’études et de musées, parfois habitants de réserves où l’on s’ingénie à les protéger du progrès.

Étudiants, boursiers, ouvriers transplantés, ils n’ajoutent guère foi à l’éloquence des tentateurs, car ils en savent peu qui abandonnent leur civilisation pour cet état sauvage qu’ils louent avec effusion. Ils n’ignorent pas que ces savants sont venus les étudier avec sympathie, compréhension, admiration, qu’ils ont partagé leur vie. Mais la rancune leur suggère que leurs hôtes passagers étaient là d’abord pour écrire une thèse, pour conquérir un diplôme, puisqu’ils sont retournés enseigner à leurs élèves les coutumes étranges, « primitives », qu’ils avaient observées, et qu’ils ont retrouvé là-bas du même coup auto, téléphone, chauffage central, réfrigérateur, les mille commodités que la technique traîne après soi. Dès lors, comment ne pas être exaspéré d’entendre ces bons apôtres vanter les conditions de félicité rustique, d’équilibre et de sagesse simple que garantit l’analphabétisme ? Éveillées à des ambitions neuves, les générations qui étudient et qui naguère étaient étudiées, n’écoutent pas sans sarcasme ces discours flatteurs où ils croient reconnaître l’accent attendri des riches, quand ils expliquent aux pauvres que l’argent ne fait pas le bonheur, – encore moins, sans doute, ne le font les ressources de la civilisation industrielle. À d’autres.

Réponse de M. Roger Caillois
au discours de M. Claude Lévi-Strauss

DISCOURS PRONONCÉ DANS LA SÉANCE PUBLIQUE
le jeudi 27 juin 1974

PARIS PALAIS DE L’INSTITUT

Monsieur,

Lorsque vous remontiez les fleuves impassibles pour vous interner dans la moiteur de ces tropiques dont vous avez dit la tristesse, vous ne vous attendiez pas, du moins je le présume, à siéger un jour parmi nous en ce costume non moins chargé d’ornements que de peintures et de tatouages les corps des Indiens que vous vous appliquiez à mieux connaître et de qui vous avez eu l’humilité de déclarer recevoir des leçons – l’humilité ou peut-être la secrète satisfaction d’en donner une, par ce biais, à vos auditeurs.

Voici que vous inaugurez en ce jour votre broderie tribale. Elle est d’élection, je veux dire que, si vous ne pouvez plus la déposer, vous l’avez du moins choisie. Elle n’est pas de naissance, et ne résulte pas d’implications dérivées des structures de la parenté que vous avez magistralement élucidées. Cette adoption réciproque, la vôtre par notre Compagnie, celle que vous nous avez d’avance consentie, peut apparaître comme une énigme, sinon comme un symbole et, par conséquent, demander quelques éclaircissements. Je vais m’y employer.

Mais il me faut, avant de regagner avec vous l’Europe aux anciens parapets, vous suivre jusqu’au moment où vous ne vous êtes plus senti guidé par les haleurs. Vos parents étaient cousins issus de germains, de sorte que, dès avant votre naissance, vous vous trouviez comme destiné à devoir reconnaître dans la parenté un système complexe et impérieux d’interrelations culturelles, tout autant qu’une sorte d’unité biologique constituée par les géniteurs et leur descendance. De votre famille, vous avez retrouvé les traces jusqu’au XVIIIe siècle. Toutes les branches en sont originaires d’Alsace. Vos ancêtres se sont consacrés les uns au négoce, les autres au sacerdoce. Un de vos grands-pères fut successivement rabbin de Verdun, grand-rabbin de Bayonne, puis de Versailles. Je suis frappé davantage par la vocation artistique de plusieurs de vos ascendants. Vous notez à juste titre le prestige durable dont jouissait autour de vous Isaac Strauss, aïeul maternel de votre père. Violoniste et compositeur, il collabora avec Offenhach, reçut Rossini, protégea Chabrier. Napoléon III, en villégiature à Vichy, séjourna chez lui. Il fut l’un des fondateurs de la Société des Concerts du Conservatoire et dirigea l’orchestre des bals de la Cour. Il fut un collectionneur passionné. À sa mort, les antiquités judaïques qu’il avait réunies entrèrent au Musée de Cluny, groupées dans une salle qui portait son nom.

Vous n’avez pas connu Isaac Strauss, mais vous en avez beaucoup entendu parler. Vous avez attiré mon attention sur cette personnalité remarquable qui est à l’origine de l’importance de la musique dans vos traditions familiales. On vous mène dès l’enfance écouter Wagner aux cinquièmes loges de l’Opéra, car de ces places, précisez-vous : « On voyait très peu, mais on entendait très bien. » De là naquit votre goût pour la musique, puis pour les structures musicales dont le vocabulaire au moins vous a fourni la composition de la première série des Mythologiques.

Votre père devait travailler à la Bourse. Il préféra l’École des Beaux-Arts. Il devint peintre, de sorte que la fréquentation des ateliers d’artistes s’ajouta pour vous à celle de l’Opéra. Vous avez conservé un souvenir vague des fêtes qu’on y organisait à l’occasion. La guerre de 1914 balaya cette frivolité. Vint pour votre famille une période d’épreuves. Votre père faisait de trop rares portraits de notabilités provinciales. L’appartement de vos parents était transformé en atelier où l’on décorait des tables basses chinoises et de polygonales lanternes japonaises.

Vous avez toujours montré une certaine réticence à l’égard des audaces de l’art contemporain. Je n’en attribue pas l’origine à l’admiration de votre père pour Quentin-Latour ni à vos menues besognes de décorateur de pacotille pseudo-orientale. Je crois plutôt que les recherches aventureuses des écoles nouvelles s’accordaient mal avec un goût pour la représentation précise, qui vous portait vers plus de robustesse et de simplicité. Vous n’avez jamais condamné l’art moderne, mais on perçoit bien que vous lui marchandez votre enthousiasme. Quand je feuillette vos ouvrages, je ne remarque pas sans émotion et avec quelque sentiment de complicité les illustrations que vous empruntez aux vieux livres de sciences naturelles.

C’est tardivement et peu à peu que l’homme découvre sa propre enfance et c’est encore plus lentement qu’il se risque à en révéler, fût-ce avec une pudeur extrême, les situations et les épisodes qui l’identifient aux autres et qui, en même temps, lui dévoilent l’abîme parfois imperceptible, mais toujours infranchissable, qui l’en sépare. Vous n’avez pas fait exception à cette règle.

Comme en peinture et en musique, votre père avait un goût classique en littérature. Il vous fit présent, quand vous étiez en classe de sixième, du dictionnaire Hatzfeld et Darmesteter, le plus sûr, celui auquel nous nous référons le plus pour la paresseuse confection du nôtre. Il vous transmit aussi le goût du travail manuel, plus exactement du bricolage. Surtout il vous rapportait des boutiques de brocanteurs et de bouquinistes des livres souvent insolites et jusqu’à des armes africaines, dont je n’ai pas l’impression que ce soient elles qui vous aient donné la vocation de l’ethnographie. Il puisait dans un carton empli d’estampes japonaises pour augmenter une collection que vous aviez soin d’enrichir vous-même de bibelots d’Extrême-Orient. Cette passion a dominé votre enfance. Vous n’en êtes pas cependant devenu orientaliste.

Le milieu familial vous mettait en contact permanent avec des écrivains et des artistes qui éveillèrent en vous mille curiosités. Ils dirigeaient votre jeune appétit sur le panorama entier du vaste univers, sur la délectable diversité des cultures et des styles. Vous avez été apprivoisé très jeune à l’opulence du monde.

Vous écrivez alors des vers, vous courez les antiquaires (aujourd’hui encore, votre distraction préférée consiste en une tournée rapide, mais tri-hebdomadaire, à l’Hôtel Drouot). Vous pouvez réciter par cœur telle ou telle page de l’édition abrégée du Quichotte. Vous fabriquez des postes à galène pour capter les émissions en morse de la Tour Eiffel. Vous dessinez des costumes de théâtre. Vous vous essayez à la plupart des instruments de musique et même à la composition musicale. Vous entraînez vos camarades dans les quartiers inconnus de Paris et jusqu’au fond des banlieues. Une expédition plus hardie vers Rouen s’achève par la déconfiture de la petite troupe : vous aviez suivi un méandre de la Seine et vous vous êtes retrouvés non loin de votre point de départ. J’admire cet éparpillement d’énergie insatiable et juvénile. Paul Valéry écrit : « Il n’y a pas de travail inutile. Sisyphe se faisait les muscles. » Il n’y a pas non plus d’errements improductifs. Chacun d’eux accroît l’ouverture d’esprit et la sensibilité de celui qui s’y hasarda. Vos années de formation en fournissent la preuve.

Cependant, vos devoirs de français, vos rédactions comme on disait alors, sont suivies chez vous avec la même inquiétude qui vous avait précocement pourvu du Hatzfeld et Darmesteter. Les notes que vous obtenez provoquent suivant les cas des réactions de fierté ou d’alarme. De l’école et de la famille, vous recevez en proportions inégales deux éducations concurrentes et complémentaires, la tradition et la saisie directe des choses ; l’assimilé et le surprenant, le cru et le cuit, mais assurément plus de miel que de cendres, en tout cas avec l’apprentissage des lois rigoureuses de la syntaxe et de la rhétorique, les premières et séduisantes gambades de l’agilité intellectuelle. J’ai insisté plus qu’il n’est coutume, Monsieur, sur cet aspect de votre adolescence, sinon de votre enfance, car il est clair que le cercle de famille vous a, dans un premier temps au moins, beaucoup plus apporté que les salles de classe. Vous avez presque tout recueilli à domicile. Je n’oublierai pas l’essentiel : l’exemple du courage et de l’abnégation, de la modestie et de la ténacité montrées par votre mère dans les années difficiles. Vous ne m’en voudrez pas,– bien au contraire, j’en suis sûr –, de l’associer aujourd’hui, comme elle le mérite, à votre gloire.

Vos études, à l’école primaire de Versailles, puis aux lycées Janson de Sailly et Condorcet pour la préparation, que vous abandonnez, de l’École Normale Supérieure, sont celles de tout un chacun. Votre professeur de philosophie, André Cresson, qui fut aussi le mien, homme à la fois d’une grande honnêteté et d’un grand scepticisme (deux choses qui d’ordinaire se composent mal), vous conseilla l’étude du Droit. Vous préparez donc la licence de Droit, concurremment toutefois avec celle de philosophie. Vous vous décidez finalement pour cette dernière discipline et vous voilà reçu à l’agrégation dans les trois premiers en 1931.

De l’enseignement universitaire, vous retenez surtout le caractère technique et quasi passe-partout d’argumentations où s’ébroue votre ingéniosité : « Une forme unique, écrivez-vous, toujours semblable, à condition d’y apporter quelque correctif élémentaire, un peu comme la musique qui se réduirait à une seule mélodie, dès qu’on a compris que celle-ci se lit tantôt en clé de sol et tantôt en clé de fa. » Je suis frappé par la critique comme par la comparaison. Ces variations flexibles, déterminées par un code, si on les transpose dans l’univers des images et des usages, si on les applique avec méthode comme instruments d’analyse, non plus comme une gymnastique purement formelle, mais comme la détection de chassés-croisés d’éléments à la fois autonomes et solidaires, ne vont-elles pas, de façon obscure, agissant tour à tour comme modèles et comme repoussoirs, aboutir à la méthode d’interprétation par les différences en quoi consiste en partie le déchiffrement structural ? Ce ne serait pas la première fois qu’une méfiance justifiée envers une virtuosité trop mécanique aurait donné à celui qui l’éprouvait l’idée d’une application mieux dirigée, plus scrupuleuse et surtout plus contrôlée par son objet.

Peut-être convient-il de reconnaître dans une telle démarche l’un des chemins fréquents de la découverte féconde. Je retiens à tout hasard votre réaction envers la philosophie d’enseignement et je la préfère même comme origine très lointaine de votre systématique à la confidence que vous m’avez faite non sans humour : on vous a conté qu’à l’âge de deux ou trois ans, vous vous sentiez déjà capable de lire, puisque, vous semblait-il, la présence d’une syllabe identique « bou » dans les mots boucher, boulanger et d’autres ne pouvait évidemment signifier que bou. Je remarque que la même syllabe existe également dans « boutade » et me contente de prendre bonne note de l’heureuse et fondamentale hantise d’invariance que l’anecdote révèle dans votre jeune esprit. Vous concluez ainsi votre plaisant récit : « En vérité, toute l’analyse structurale pourrait se réduire à cela. » Sans doute. Encore faut-il savoir déceler dans un domaine inextricable les invariants réels et leur identité persistante sous des apparences ou des fonctions souvent inverties.

Je cesse d’anticiper. Vous voici agrégé. Vous vous acquittez de vos obligations militaires, puis entrez dans l’enseignement, toujours avec la même imperturbable indifférence à l’égard de l’ethnologie. Quand Frazer, alors en pleine gloire, donne à la Sorbonne une conférence-testament, vous n’avez pas l’idée d’y assister. Vous préférez suivre le cours de Saint-Anne où Georges Dumas, le dimanche matin, conversait avec ses déments : ce cours, je le suivais aussi en compagnie d’un autre explorateur de l’imaginaire : Henri Michaux. Je comprends que vous ayez été impressionné par ces êtres à l’intelligence hallucinée plus que vous ne le serez ensuite par les indigènes les plus énigmatiques que vous aurez l’occasion d’observer. En effet, les fabulations d’un esprit égaré le retranchent de ses semblables, celles d’une société ne traduisent que les fictions et les règles qui en assurent chaque fois la continuité.

En même temps, vous vous passionnez pour la géologie. De cette fascination nouvelle, je dirai seulement que vous en avez très bien parlé et que, contrairement à l’objet de ma propre inclination, la minéralogie, qui est descriptive et classificatoire, la tectonique est science de glissements, d’équilibres, de résurgences, en un mot de structures. Ce n’est peut-être qu’une coïncidence.

À part une brochure publiée par le Parti Ouvrier Belge, Gracchus Babeuf et le Communisme, seule relique de votre intérêt d’alors pour la politique, vous n’avez encore rien publié quand, un dimanche matin de l’automne 1934, le Directeur de l’École Normale Supérieure vous demande par téléphone si vous avez toujours le désir de faire de l’ethnographie (vous vous y intéressiez donc tout de même un peu !). Il vous conseille de poser votre candidature à la chaire de Sociologie de l’Université de São Paulo. Il est nécessaire de donner une réponse positive avant midi, ce que vous faites.

Rarement décision importante fut plus précipitée. Aucune vocation impérieuse ne vous poussait. Elle vous attendait plutôt de l’autre côté de l’Océan, où elle allait devenir jalouse, sinon exclusive.

Je serai bref sur les effets du dépaysement, le même que je devais ressentir quelques années plus tard et qui, selon moi, tient essentiellement à la noblesse de l’espace et au changement d’échelle des sites, à la rareté des hommes, à la précarité de leurs efforts, à la simplicité des choses et des émotions. Je crois que l’un et l’autre, très différemment sans doute, avons ressenti cette sorte de baptême comme une bénédiction. À vous, une métamorphose plus particulière était réservée : non pas seulement la découverte d’une nature vaste et vindicative, mais celle d’hommes qui n’avaient pas encore été touchés, je devrais plutôt dire, pour mieux vous suivre, atteints, au sens à la fois spatial et médical du mot, par la civilisation. Mon laconisme a pour excuse que je ne pourrais guère ici que paraphraser pauvrement les meilleures pages de l’ouvrage qui vous a valu la notoriété. On a écrit qu’il renouvelait la tradition du voyage philosophique. Je n’en suis pas assuré, ni que vous-même vous réjouissiez de vous voir rangé sous la même étiquette, d’ailleurs flatteuse, qu’un Keyserling par exemple.

Car vous n’avez pas été un philosophe en voyage, mais un homme de métier désireux de tirer les conséquences de ses expériences et dont les responsabilités intellectuelles s’étendaient et se modifiaient avec le savoir quotidiennement acquis. L’originalité de Tristes Tropiques, le secret de son influence ne tiennent pas au pittoresque des lieux ni aux péripéties du parcours, ni même aux informations recueillies, que vous réservez aux publications savantes. Il vient de la mise en question de la vie que vous avez menée jusqu’alors par une autre sorte d’existence, qui vous est soudain révélée et que vous allez désormais vous consacrer à décrire, à connaître, à faire reconnaître et dont la vision du monde, devinée ou conjecturée, inspire bientôt la vôtre. Quelques randonnées de vacances à partir de São Paulo, puis, à la veille de la guerre, une mission d’un an suffit à vous marquer de façon décisive, au moins à changer durablement votre optique.

Vous quittez les « sauvages » au début de 1939, mais c’est pour les défendre, pour défendre l’homme naturel, c’est-à-dire celui dont les institutions et les techniques sont accordées à la nature et en demeurent proches. Vous entreprenez cette apologie avec plus de science que Jean-Jacques Rousseau, mais avec autant de fougue que lui et, en tout cas, d’une aussi grande distance, car vous n’irez plus revoir vos modèles ni partager leur vie (si j’excepte une courte mission dans les hautes vallées de l’Inde), ne fût-ce qu’à l’instar d’Antée qui avait besoin de toucher la terre pour y reprendre des forces.

En 1936, vous avez publié votre premier travail ethnographique d’observation directe. Dans votre abondante bibliographie, ce genre de mémoires décroît rapidement et disparaît assez vite. L’ethnographe cède la place à l’anthropologue. La guerre éclate. Vous êtes mobilisé, réintégré dans l’enseignement, puis frappé par les lois raciales. Alfred Métraux et Robert Lowie, qui se souviennent de votre étude de 1936 sur l’organisation tribale des Bororo, vous procurent une invitation de la New School for Social Research dans le cadre du plan de sauvetage des savants européens financé par la fondation Rockefeller. Engagé dans les Forces Françaises Libres, vous êtes maintenu sur place pour participer aux émissions vers la France, où il vous arrive de donner la réplique à un autre lecteur, André Breton.

Vous vous liez alors avec les peintres surréalistes. Vous contribuez à fonder avec Henri Focillon, Jean Perrin, Jacques Maritain, Henri Grégoire, l’École libre des Hautes Études, où vous remplissez les fonctions de secrétaire général. Dans la revue Renaissance, organe de l’École, vous publierez un peu plus tard une étude déjà caractéristique de votre manière, « Le dédoublement de la représentation dans les arts de l’Asie et de l’Amérique », qui est le premier travail que j’ai lu de vous.

Après un court séjour à Paris, vous retournez à New York pour succéder à Henri Seyrig comme conseiller culturel. Vous aviez commencé d’écrire en 1943 l’ouvrage rigoureux et stimulant qui devait établir votre renom scientifique, Les Structures élémentaires de La parenté. Vous l’achevez alors. Il paraîtra en 1949 et vous vaudra le Prix Paul Pelliot. Vous êtes sous-directeur du Musée de l’Homme. L’année suivante, vous voici directeur à l’École pratique des Hautes Études, où je m’honore d’avoir été pour ma part l’élève de Marcel Mauss et de Georges Dumézil et qui est bien, après le Collège de France, auquel elle sert d’ailleurs de pépinière, le centre par excellence de la recherche désintéressée, celle qui n’est assujettie à aucun programme et qui ne prépare à aucun concours ou examen.

Dès lors, commence pour vous une vie de labeur ininterrompu et de gloire croissante. Vous ne jouissez pas seulement de l’estime et de l’admiration de vos pairs. Par de nombreux articles, par des réponses à de multiples enquêtes portant sur les sujets les plus divers, par le retentissement de Tristes Tropiques, par les qualités d’expression que vous démontrez, vous acquérez en même temps une audience anormalement étendue pour l’universitaire brillant que vous êtes. Vous participez activement aux débats et soubresauts de la vie des Lettres. J’en sais quelque chose.

En 1952, vous écrivez, à la demande de l’Unesco et trop rapidement peut-être, un opuscule Race et Histoire où vous avancez sur l’équivalence des cultures des thèses qui vous deviendront familières et qui ne vont pas sans ingratitude à l’égard des traditions et des disciplines qui vous ont formé. Il provoqua entre nous une querelle, dont je reconnais avoir pris l’initiative. Je rendais hommage à la justesse de chacun de vos arguments, mais j’avouais qu’ils ne me paraissaient guère compatibles entre eux, de sorte qu’il arrivait à votre raisonnement d’en souffrir. Vous m’avez répondu sur un ton, avec une abondance, une véhémence et en usant de procédés polémiques si peu habituels dans les controverses d’idées, que j’en suis, à l’époque, resté pantois.

L’accrochage est aujourd’hui si bien prescrit des deux côtés que j’ai été un partisan ardent de votre entrée dans notre Compagnie et que vous m’avez demandé de vous y accueillir aujourd’hui. Pour le faire, je me suis gardé de relire votre texte et le mien. Je n’aurai même pas évoqué cette chamaille, si elle ne restait pas de notoriété publique et s’il ne m’avait semblé que, les écrits par nature demeurant, mieux valait déclarer l’affaire depuis longtemps enterrée. Voilà qui est fait.

En 1959, vous êtes élu au Collège de France à la chaire d’anthropologie sociale, créée spécialement pour reconnaître l’originalité et la portée de vos recherches. Vous accumulez désormais récompenses et honneurs. Vous êtes, à titre étranger membre de l’Académie Royale des Pays-Bas, de l’Académie des Sciences et Lettres de Norvège, de l’Académie Britannique, de l’Académie Nationale des Sciences des États-Unis. Je ne puis nommer toutes les sociétés illustres qui vous ont appelé à siéger en leur sein. Je suis assuré toutefois de vous faire plaisir en choisissant parmi elles l’Académie de Dijon, qui couronna Rousseau dont vous vous proclamez volontiers le disciple et que vous tenez avec quelque injustice à l’égard de Montesquieu (qui est mon maître à moi), pour le fondateur des sciences de l’homme.

Vous êtes docteur Honoris causa de plusieurs universités étrangères des plus prestigieuses, telles qu’Oxford, Yale, Columbia, d’autres encore. I1 vous a été décerné la médaille du « Huxley Memorial » du Royal Anthropological Institute, la médaille d’or et le prix du Viking Fund, celle du Centre National de la Recherche Scientifique français, enfin, il y a treize mois, le Prix international Erasme. J’en oublie, comme je passe sous silence les ouvrages, les études et les articles qui sont consacrés à votre œuvre.

Votre célébrité est telle que, lorsque vous vous présentez aux suffrages de cette Académie, il ne se trouve personne pour se mettre sur les rangs et oser vous disputer le fauteuil que vous briguez.

Votre œuvre est si riche, si diverse, si complexe, par nature si labyrinthique, que vous comprendrez sans peine que je ne me hasarde pas à en entreprendre l’analyse. D’ailleurs venant d’un semi-profane, la réticence serait négligeable et la louange peu flatteuse. Ma modestie, qui n’est pas innée, aime à se souvenir de la répartie de Delacroix (si je ne me trompe) à un admirateur qui lui assurait qu’il était un grand peintre : « Qu’en savez-vous, Monsieur ? »

Mais vous êtes aussi humaniste, vous parlez de peinture, justement, et du sexe des astres, des jeux et des jouets, de maint problème d’actualité où votre opinion est sollicitée, – et vous ne refusez pas de la donner. C’est sur ce terrain vague, sur ce « domaine de personne », que je vous rejoindrai. Si vous le permettez, j’aborderai plusieurs caractères de l’ethnographie et des sciences humaines, sur lesquels même le premier venu est appelé à réfléchir.

Etrange destinée, étrange préférence que celle de l’ethnographe, sinon de l’anthropologue, qui s’intéresse aux hommes des antipodes plutôt qu’à ses compatriotes, aux superstitions et aux mœurs les plus déconcertantes plutôt qu’aux siennes, comme si je ne sais quelle pudeur ou prudence l’en dissuadait au départ. Si je n’étais pas convaincu que les lumières de la psychanalyse sont fort douteuses, je me demanderais quel ressentiment se trouve sublimé dans cette fascination du lointain, étant bien entendu que refoulement et sublimation, loin d’entraîner de ma part quelque condamnation ou condescendance, me paraissent dans la plupart des cas authentiquement créateurs.

À ce premier paradoxe de l’ethnographie s’en ajoute un second. Elle se présente comme la seule science qui contribue à détruire son objet, car elle envoie dans les derniers refuges où subsistent encore les hommes de nature les enquêteurs les mieux préparés qui soient et les mieux pourvus d’un matériel enviable, de sorte qu’une population sauvage ne sera étudiée qu’une fois en son état d’innocence quant à l’univers technique. La présence de l’ethnographe le plus précautionneux annonce ou consacre la contamination sans retour de la tribu où il séjourne. Le domaine de l’ethnographie ressemble à une peau de chagrin au bout de sa diminution progressive. Chaque jour l’exténue. Demain, il n’existera plus que dans les rayons des bibliothèques. Rien ne distinguera plus l’ethnographie de l’archéologie et de l’histoire. Les ethnographes, s’il en existe encore, en sont conscients et sont partagés entre l’orgueil de compter parmi les derniers représentants d’une illustre lignée et la certitude du tarissement inévitable des sources humaines qui alimentent leur discipline. Car les sujets de l’étude ne peuvent pas ne pas rejoindre les savants qui les étudient.

Presque tous les hommes sont naturellement ethnocentristes. Ils estiment que ceux de leur tribu ou de leur nation sont les seuls humains, et les autres des sous-hommes, des demi-animaux, dans les meilleurs cas des barbares, c’est-à-dire des bègues, des balbutiants, ignorant le langage articulé, dont l’emploi définit les hommes véritables. Nul n’est ethnographe, s’il n’a d’abord extirpé de soi ces préjugés et idoles domestiques et s’il ne s’efforce de se substituer et identifier à ceux dont il essaie de comprendre les croyances, les usages et l’organisation. Il abandonne tout sentiment de supériorité, il garde sans doute celui de la différence, mais en estimant que cette différence est compensée et qu’elle prend place dans une totalité indivisible dont il ne convient pas d’isoler tel ou tel terme. Il serait en effet imprudent, trompeur, j’ajouterai inhumain, de juger, encore plus de condamner tel ou tel genre de vie de l’extérieur, à partir de critères étrangers. Mieux encore, ceux qui demeurent convaincus qu’il existe néanmoins une hiérarchie objective, universelle, des valeurs, doivent en faire abstraction pour le temps et dans le domaine de leur enquête, afin que de l’antipathie ou quelque suffisance ne vienne à leur insu entamer une impartialité nécessaire.

Personnellement, vous avez combattu avec une rare persévérance cet ethnocentrisme dont les civilisés sont communément affligés à l’égard de ceux qu’ils appellent « sauvages ». À cette occasion, je me plais à saluer, Monsieur, votre bonheur d’expression et à admirer le double sens d’un de vos titres, La pensée sauvage, qui restitue d’un coup à une pensée dont la cohérence et la complexité étaient hier ignorées, les grâces et les séductions des fleurs de la nature, avant que l’horticulture ne les aient traitées. Il ne s’ensuit pas qu’il faille pour autant maudire le travail des jardiniers.

Peut-être cette sympathie fondamentale, indispensable pour le sérieux même du travail de l’ethnographe, celui-ci n’a-t-il aucun mal à l’acquérir. Il souffre plutôt d’un défaut symétrique de l’hostilité vulgaire que je relevais il y a un instant. Dès le début, Hérodote n’est pas avare d’éloges pour les Scythes, ni Tacite pour les Germains, dont il oppose complaisamment les vertus à la corruption impériale. Quoique évoque du Chiapas, Las Casas me semble plus occupé à défendre les Indiens qu’à les convertir. Il compare leur civilisation avec celle de l’antiquité gréco-latine et lui donne l’avantage. Les idoles, selon lui, résultent de l’obligation de recourir à des symboles communs à tous les fidèles. Quant aux sacrifices humains, explique-t-il, il ne convient pas de s’y opposer par la force, car ils témoignent de la grande et sincère piété des Mexicains qui, dans l’ignorance où ils se trouvent de la crucifixion du Sauveur, sont bien obligés de lui inventer un équivalent qui n’en soit pas indigne. Je ne pense pas que l’esprit missionnaire explique entièrement un parti-pris de compréhension, que rien ne rebute. La croyance au bon sauvage est peut-être congénitale de l’ethnologie.

L’Occident des pêcheurs d’âmes et des commerçants d’épices, bientôt des négriers et des factoreries, puis des conquêtes militaires et des services administratifs, l’Occident criminel, technicien, aventureux et hygiénique introduit partout laboratoires, écoles et usines, maladies et vaccins, fléaux et universités, bordels et dispensaires. Peu importe qu’il pratique la ségrégation ou l’assimilation, le résultat est partout identique. L’indigène, parfois demeuré au stade néolithique, abandonne ses ustensiles, ses armes, sa quasi-nudité, ses institutions. Il n’en subsiste pratiquement plus aujourd’hui qui n’ait eu aucun contact avec la civilisation industrielle. Ceux qui en restent indemnes ne jouissent que d’un bref sursis. Les ethnographes justement alarmés par la disparition de l’objet de leurs études s’affairent à préserver ce qui peut être sauvé des mythes et des mœurs, des structures familiales et sociales. Mais oublient-ils qu’ils descendent de sauvages eux-aussi ? Qu’auraient dit, à l’époque Romaine, les ancêtres de ces savants généreux, qui appartenaient peut-être aux tribus les plus rudes des Gaules et de la Germanie, si des ethnographes de l’époque avaient exigé qu’on les confinât dans leurs singularités remarquables, qu’on prît les mesures nécessaires pour que ne fût ni détruite ni saccagée l’originalité de leur culture, qu’on les retint de s’initier aux nouveautés apportées par l’envahisseur, afin qu’ils ne se réveillent pas absorbés dans une civilisation uniforme, utilitaire et sans âme ? S’il en avait été ainsi, Monsieur, où serions-nous ? Et l’ethnographie tout entière ? J’estime que les ethnographes et anthropologues d’aujourd’hui ne se mettent pas assez à la place de leurs aïeux, auxquels ils ont cessé de ressembler et qui furent en leur temps des sauvages aussi près de la nature que ceux qu’ils ont aujourd’hui loisir d’observer.

Je m’étonne dans ces conditions qu’ils se montrent surpris de l’ingratitude, de l’humeur des peuples dits pudiquement en voie de développement, quand ceux-ci entendent les habitants privilégiés des métropoles modernes s’extasier sur le sûr instinct qui fait persévérer dans leur être les hommes de nature. Ils les félicitent même de récuser le devenir. Je ne crois pas pour ma part à ce refus de l’histoire dont les « sauvages » sont parfois crédités. Je suis plutôt convaincu par les pages où vous décrivez ces mêmes sages avides des outils métalliques, qui pourtant mettent en péril l’ensemble de leur culture et leurs institutions. Nulle part, comme vous le savez, la hache de pierre n’a été préférée à la hache d’acier aussitôt apparue. Comme la mauvaise monnaie chasse la bonne, plus sûrement encore le meilleur outil élimine le moins efficace. Ce qui vaut pour les ustensiles ne vaut pas moins pour les animaux d’élevage, pour les cultures vivrières, pour les innovations techniques, – et ceci à tous les niveaux, de la roue à l’énergie nucléaire. Il n’y a jamais dédain, mais fascination.

Nous avons eu les oreilles rebattues de la sagesse des Chinois, inventant la poudre sans s’en servir que pour les feux d’artifice. Certes. Mais, d’une part l’Occident a connu lui aussi la poudre sans longtemps l’employer pour la guerre. Au IXe siècle, le Livre des Feux, de Marcus Graecus en contient déjà la formule ; il faudra attendre plusieurs centaines d’années pour son utilisation militaire, très exactement jusqu’à l’invention de la bombarde, qui permet d’en exploiter la puissance de déflagration. Quant aux Chinois, dès qu’ils ont connu les canons, ils en ont été acheteurs très empressés, avant qu’ils n’en fabriquent eux-mêmes, d’abord avec l’aide d’ingénieurs européens. Dans l’Afrique contemporaine, seule la pauvreté ralentit le remplacement du pilon par les appareils ménagers fabriqués à Saint-Étienne ou à Milan. Mais la misère n’interdit pas l’invasion des récipients en plastique au détriment des poteries et des vanneries traditionnelles. Les plus élégantes des coquettes Foulbé se vêtent de cotonnades imprimées venues des Pays-Bas ou du Japon. Le même phénomène se produit d’ailleurs de façon encore plus accélérée dans la civilisation scientifique et industrielle, béante d’admiration devant toute mécanique nouvelle et ordinateur à clignotants.

Je déplore autant qu’un autre la disparition progressive d’un tel capital d’art, de finesse, d’harmonie. Mais je suis tout aussi impuissant contre les avantages du béton et de l’électricité. Je ne me sens d’ailleurs pas le courage d’expliquer leur privilège à ceux qui en manquent. J’exagère, je caricature, je le sais. Quelquefois cependant, j’ai vu l’ethnocentrisme se muer, si je puis dire en ethnographocentrisme. Les indigènes, une fois informés, et quand l’indépendance est venue, s’y montrent très sensibles et en éprouvent une irritation qui tourne parfois à la haine déclarée. Ils souffrent de leur retard et d’une situation qu’ils ressentent comme une infériorité vitale et qu’on leur présente comme une bonne fortune philosophique. Ils voudraient combler l’écart au plus vite. Ils ne se résignent pas à demeurer objets d’études et de musées, parfois habitants de réserves où l’on s’ingénie à les protéger du progrès.

Étudiants, boursiers, ouvriers transplantés, ils n’ajoutent guère foi à l’éloquence des tentateurs, car ils en savent peu qui abandonnent leur civilisation pour cet état sauvage qu’ils louent avec effusion. Ils n’ignorent pas que ces savants sont venus les étudier avec sympathie, compréhension, admiration, qu’ils ont partagé leur vie. Mais la rancune leur suggère que leurs hôtes passagers étaient là d’abord pour écrire une thèse, pour conquérir un diplôme, puisqu’ils sont retournés enseigner à leurs élèves les coutumes étranges, « primitives », qu’ils avaient observées, et qu’ils ont retrouvé là-bas du même coup auto, téléphone, chauffage central, réfrigérateur, les mille commodités que la technique traîne après soi. Dès lors, comment ne pas être exaspéré d’entendre ces bons apôtres vanter les conditions de félicité rustique, d’équilibre et de sagesse simple que garantit l’analphabétisme ? Éveillées à des ambitions neuves, les générations qui étudient et qui naguère étaient étudiées, n’écoutent pas sans sarcasme ces discours flatteurs où ils croient reconnaître l’accent attendri des riches, quand ils expliquent aux pauvres que l’argent ne fait pas le bonheur, – encore moins, sans doute, ne le font les ressources de la civilisation industrielle. À d’autres.

Je me souviens de la parabole où Jorge Luis Borgès met en scène une jeune argentine, riche et cultivée, enlevée par les Indiens lors d’un malon et qui, délivrée nombre d’années plus tard, préfère finir son existence parmi ses ravisseurs et partager leur misère. Il l’oppose à un guerrier lombard hypnotisé par les inscriptions et les cités romaines. Celui-ci déserte et abandonne les siens pour vivre en réprouvé dans le décor incompréhensible qui l’éblouit. Borgès lui prête le nom barbare d’Aligher, qui avec les siècles deviendra Alighieri, afin de pouvoir conjecturer que l’arrière-arrière-petit fils du barbare sera l’auteur de la Divine Comédie.

Je ne me prononce pas. J’ai ressenti l’une et l’autre des deux sollicitations. S’il est pourtant une cause à notre présence ici, une explication à cette voûte et à cette institution, elles me paraissent associées aux motifs du transfuge plutôt qu’à ceux de la captive.

La déchirure n’en est pas moins vivace, nostalgie inhérente à l’entreprise générale d’enrichissement, de diversification, de rigueur concertée, de choix difficiles, où vous aussi, comme nous tous, avez été partie prenante et active. À ce dilemme, comme nous tous encore, vous continuez sans y parvenir à chercher l’impossible solution. Avec émotion, vous avez énuméré des noms d’ethnographes issus des tribus qui firent ou font ou feront l’objet d’enquêtes ethnographiques. Ce sont, rien que pour les Indiens de l’Amérique du Nord, un Omaha, un Pawnee, un Kwakiutl, un Tsimshian. Vous vous en réjouissiez à juste titre. Il reste qu’ils ont été formés par des universités occidentales. Ils sont, eux aussi, des transfuges. Ils sont passés de l’autre côté du microscope.

Vous avez précisé très heureusement la condition du passage : se fixer des buts et adopter des méthodes « comparables à ceux et à celles qui, depuis la Renaissance, ont prouvé leur valeur pour ce qui est de la connaissance de notre propre culture ». En ce point, se situe l’abîme. Il est provisoire et il n’est aucune ethnie qui ne le franchira inévitablement, si éloignée qu’elle en paraisse encore. Voici ce que j’entendais préciser sur l’épuisement de la matière ethnographique, je ne dis pas anthropologique, là où s’inscrit la presque totalité de votre apport.

Je ne reviens pas sur les Structures élémentaires de la Parenté. C’est le moment, toutefois, d’évoquer les deux recueils intitulés Anthropologie structurale, qui montrent avec éclat l’étendue et la diversité de vos intérêts, La Pensée sauvage où vous illustrez, en pénétrant dans les moindres détails, comme il convenait de le faire, la vocation classificatoire et concrète de la pensée spontanée, c’est-à-dire non soumise encore à ces disciplines et rigueurs dont vous venez d’admettre la précellence, enfin les quatre volumes monumentaux des Mythologiques où, autour de catégories à la fois inattendues et familières, dont on ne soupçonnait pas avant vous la fécondité, vous bâtissez la morphologie et la syntaxe du second langage que constituent pour l’homme le traitement de sa nourriture et l’ensemble des usages alimentaires : le cru, le cuit et le plus-que-cru : le pourri ; le miel et le plus-que-cuit, le tabac réduit en cendres et en fumée ; le rôti qui appartient à la nature et au rustique, tandis que le bouilli, qui exige un récipient, relève de la culture et de l’élaboré ; le code enfin des bienséances mineures bénéficie d’une lecture nouvelle : les manières de table, les croyances et conduites relatives à la préparation et à la consommation des aliments comme à leur digestion et excrétion.

Les contrastes ainsi élucidés apparaissent comme des réseaux de significations spécifiques, adaptés à chaque société et que traduisent les mythes. Ils s’articulent avec bien d’autres oppositions, de nature sociale, économique, esthétique, religieuse, puisqu’il est entendu que le tissu des relations se montre si serré qu’aucun élément ne peut exister dans une société qu’il ne s’y répercute sur tous les autres et ne les détermine pour une part.

Au terme du dernier volume de votre tétralogie, après une plaidoirie à la fois fière et mesurée en faveur de l’analyse structurale, vous semblez dire adieu, non sans nostalgie, presque avec désespérance, à tout un pan des recherches qui ont fondé votre juste renommée. Vous écrivez alors sur la caducité inévitable de toute entreprise humaine plusieurs pages que j’ai plaisir à compter, littérairement parlant, parmi les plus émouvantes qui soient sorties de votre plume.

Elles placent votre œuvre tout entière dans une perspective nouvelle et métamorphosent les jeux de transformations auxquels se plaît votre méthode en je ne sais quel divertissement funèbre dont l’inanité paraît tout à coup vous saisir. Je ne suis pas indemne d’une pareille morosité. Il m’est arrivé d’user presque des mêmes termes pour signifier les mêmes choses. Mieux : j’ai déjà eu l’occasion de remarquer ici-même que les artistes et les poètes qui sont la proie de pareil avertissement sont aussi ceux qui investissent alors dans leurs ouvrages le plus de savoir et de talent comme pour leur conférer malgré tout cette longévité qu’ils désespèrent de leur assurer.

Que vous comptiez parmi leur troupe vous honore. Peut-être d’ailleurs n’êtes-vous pas aussi désabusé qu’il m’a paru. En tout cas, il me faut bien porter quelque attention à la singularité de l’analyse structurale, à sa place parmi les méthodes des sciences humaines, puisque vous avez attaché votre nom à cette démarche et qu’il en demeure inséparable.

Elle repose sur la conviction que les relations qui unissent entre elles les données concrètes sont plus simples, plus aisément intelligibles et plus stables que les éléments mêmes, toujours mystérieux, sinon insondables (l’adjectif est de vous) qu’elles composent. On peut passer d’un ensemble à un autre par une série de transformations où se retrouvent les invariants, mais autrement distribués, quoique obéissant à une cohérence analogue. Le modèle est influencé par l’histoire, modelé par le site et le climat, par l’organisation politique et le niveau technique, par tout ce qui marque le faciès d’une société et commande les solutions qu’elle a dû apporter aux défis qu’elle a rencontrés. Il s’agit donc de reconnaître l’armature déformable qui reste identique à elle-même sous les apparences contradictoires qu’elle revêt. Elle maintient solidaires les points articulés dont elle démontre la connivence secrète à partir de lois immuables de symétrie et de substitution.

Les critiques n’ont pas manqué à une conception au premier abord presque exclusivement formelle qui, d’une part, met l’accent sur le cadre sans d’ailleurs négliger le contenu et qui, d’autre part, semble faire bon marché de la dimension historique, de l’évolution des croyances et des institutions. Il ne convient pas de méconnaître ce double danger, mais ce n’est là qu’un danger, nullement une fatalité inscrite dans le principe même de l’investigation. Une étude des corrélations remarquables à un instant donné peut en effet être complété par un travail perpendiculaire portant sur la genèse et le devenir de la cohérence à la fois fluide et tenace qui est mise en lumière. Celle-ci – la structure – est décelée par une perspicacité combinatoire qui découvre oppositions et congruences, connivences et exclusives, affinités et allergies, isomorphismes et… Je suis contraint de m’arrêter. Je n’ai trouvé nulle part de mot qui s’opposerait à celui-là. Hétéromorphisme n’a de sens que dans les sciences de la nature. Dans les complaisantes sciences humaines, isomorphisme paraît nécessairement pouvoir, sinon devoir, désigner toute forme apparentée de quelque manière à la référence choisie. Dès lors, il devient clair que l’épithète ne saurait avoir de contraire. C’est grave dans pareille économie. Peut-être inexpiable.

De fait, les ouvrages de l’École, à seulement les feuilleter, se distinguent des autres par l’abondance des schémas, des tableaux, des diagrammes à vecteurs, à flèches bipolaires mimant les valences des molécules et dont les symétries sont si complètes que je ne me souviens guère d’y avoir aperçu des lacunes. Il devrait pourtant s’en produire à l’occasion : à la suite d’un accident ou d’un trou dans l’information. Dans vos propres ouvrages, il est sans doute des réseaux où il manque des mailles. Il vous arrive alors d’assurer le lecteur qu’une « analyse plus poussée, incorporant d’autres mythes », permettrait de meubler ça et là les alvéoles déserts, tout en prolongeant le réseau dans des directions nouvelles. Serait-ce pas que le système accorde au départ trop de facilités pour combler le moindre vide ? Vous avez prévu « des structures qui offrent le caractère de réponses, de remèdes, d’excuses, ou même de remords ». On voit que le champ est largement (trop largement ?) ouvert. Aucune distorsion – en un sens, il convient d’ailleurs de s’en féliciter – ne se trouve finalement exclue d’avance.

De cette manière, vous avez plus d’une fois prêté le flanc aux objections que vous semblez en même temps le plus désireux de prévenir. Tant d’aisance pour l’auteur entraîne fatalement chez le lecteur une contrepartie de scepticisme. En l’occurrence, pareille rançon confirme seulement que la méthode structurale n’échappe pas par grâce merveilleuse au péché originel des sciences humaines qui est de passer peu à peu de la conjecture plausible à une sorte de « déductivité » irrécusable, infaillible en toute circonstance. Structure risquait ainsi de devenir un vocable argument ou pavillon, ayant valeur indépendamment de la marchandise qu’il couvre et dont il constitue à lui seul la garantie. Il en fut de même pour le terme dialectique dans l’exégèse marxiste ou pour le mot complexe dans la sophistique des disciples de Freud. Dans chaque cas : même confusion détestable entre l’ordre initial de la prospection et celui, combien glissant, de l’application de plus en plus mécanique d’un principe tenu pour d’avance assuré. Le procédé me répugne si fort, il me paraît si périlleux et inextricable que, rédacteur en chef d’une revue, je retourne d’emblée, par hygiène, à leur auteurs les articles où ces deux vocables se trouvent employés avec valeur démonstrative.

J’ignorais en me traçant cette règle que, dans un ouvrage magistral, Karl. A. Popper avait établi que la véritable ligne de démarcation entre la science et l’idéologie est moins tracée par la possibilité d’une vérification que par l’impossibilité de prouver la fausseté d’une assertion. Une théorie qui se présente comme science l’affirme en vain à partir du moment où la structure même du système le rend irréfutable. Aussi, tout en reconnaissant au marxisme et à la psychanalyse un grand nombre d’intuitions pénétrantes et d’apports remarquables, le critère de démarcation auquel Popper a recours contraint de les apparenter à l’astrologie plutôt qu’à l’astronomie. Pareilles constructions, en effet, assimilent tout : événements et observations. Ce n’est affaire que d’ingéniosité. La capacité d’absorption dont elles font preuve est infinie et irrémédiable. En quoi, elles ne seront jamais que para-scientifiques.

Ai-je raison d’apercevoir en cette absence de garde-fou la tare constitutionnelle des sciences de l’homme, qui pour l’instant n’ont de science que l’ambition de le devenir ? Depuis leur début, je n’en distingue aucune qui en paraisse exempte et dont les systèmes successifs n’aient pas péri à cause de cette capacité de remplir les cases d’un modèle, en utilisant aussi bien la présence que l’absence, en sachant faire flèche de tout bois, en imaginant sans fin ni déplaisir un détour ou une subtilité surnuméraire pour que l’anomalie vienne confirmer la règle.

Une enquête attentive et novatrice découvre dans un domaine donné une solution qui s’impose jusqu’à l’évidence. L’auteur en essaie sur une plus vaste échelle le principe, qui en demeure efficace, moyennant des adaptations qui l’enrichissent. Un entraînement imperceptible amène bientôt à rectifier jusqu’aux données qui ne s’y plient qu’imparfaitement. On les interprète, on les corrige jusqu’à ce qu’elles présentent l’aspect attendu. Interpréter est maintenant plier au code de déchiffrement ce qui semblait d’abord s’en écarter. Il n’est pas de situation si pauvre qu’on ne puisse y isoler un détail prétendu révélateur, autour duquel, comme autour d’un fragment de poterie, un esprit acrobate, émerveillé de sa propre ingéniosité, parvient aisément à reconstituer l’édifice entier qui vérifie la doctrine.

Dans un passage souvent commenté du Contrat social, Rousseau après une formule, de fait un peu obscure, sur celui qui refuserait d’obéir à la volonté générale, l’explique en ces termes : « Ce qui ne signifie autre chose sinon qu’on le forcera à être libre. » Redoutable oxymoron, qui n’énonçait au fond que l’obligation de se soumettre à la loi, mais que sa vigueur d’expression destina assez vite à ne pas demeurer seulement rhétorique. Je me demande s’il ne se passe pas quelque chose du même genre, dans leur domaine, avec les sciences humaines. Le branle une fois donné, et justement parce qu’elles ne sont pas véritablement sciences, les voici entraînées en toute innocence et, s’il le faut, contre toute apparence ou raison, à forcer d’être, non pas libre, mais conforme, chaque élément rebelle qui vient au travers de la doctrine.En effet, à moins d’une vigilance, elle inhumaine, les sciences de l’homme sont constamment menacées de verser dans une arithmosophie où le petit nombre des chiffres et quelques opérations simples permettent de retrouver dans n’importe quelle provision de nombres les séries, les coïncidences, les progressions, les symétries souhaitées.

Aucun miracle n’a préservé l’analyse structurale de cette malédiction. Le prodige est plutôt que vous-même vous en soyez très vite montré conscient. D’où votre fréquente préoccupation de persuader que votre méthode souffrait confrontation objective, qu’elle était contrôlable, sœur de la linguistique, que des données inédites pouvaient venir la corroborer a posteriori, un peu comme la planète Neptune exacte au rendez-vous fixé par Le Verrier. Il me semble cependant que le doute n’a jamais cessé de vous tourmenter. Vous avez été de moins en moins enclin à sortir de la description pure. Vous avez morigéné ceux de vos émules dont les excès vous alarmaient. L’expansion du structuralisme n’allait pas sans vous effrayer. Certains de vos propos incitent même à supposer que vous avez senti que le principe de votre démarche vous consentait, et surtout qu’il consentait à d’autres moins circonspects, plus de marge que vous n’osiez lui demander. Quand je me souviens à quel point il est commun que ces systèmes conjecturaux, d’un même mouvement, se diluent et s’exaspèrent, je vous admire davantage encore pour avoir tenté de régler l’usage de votre découverte que pour en avoir défini le ressort et affirmé la portée.

Vous ne renoncez pas pour autant à la spéculation la plus hardie, aux hypothèses les plus aventureuses, mais c’est désormais en marge, en appendice, presque sous le signe de la rêverie, ou, du moins, de l’analogie téméraire. De telles échappées, même le vétilleux Popper, auquel je me référais tout à l’heure, non seulement les admet, mais les tient pour indispensables à l’invention. C’est qu’elles ne prétendent pas à faire partie de la science, si elles la nourrissent et la fécondent. Ainsi, de votre souci de réhabiliter les classifications concrètes, de votre certitude de la cohérence intime de l’univers qui se reflète (je dirai : qui se prolonge) dans la pensée, de votre attention à la botanique, à la zoologie ; ainsi de la logique secrète (et unitaire) que vous présumez gouverner les mythes éparpillés et disparates (je dirai : l’imaginaire tout entier) ; enfin de votre ambition de « réconcilier le sensible avec l’intelligible, le qualitatif avec le géométrique ».

Voici un ensemble d’intuitions ou d’aspirations, de postulations plutôt que de postulats, qui ne sont pas en effet la science, mais sans qui la science ne serait guère concevable ; qui ne sont nullement religieuses encore qu’aucune religion ne les ignore ; qui ne coïncident pas non plus avec la philosophie, plus abstraite et plus limitée qu’elles ; mais qui me paraissent dériver de notre appartenance au monde et en même temps définir un groupe d’esprits partagés entre le songe et le savoir, constamment à l’affût des échos, des reflets, des harmoniques qu’ils pressentent constituer la trame de l’univers.

À plus d’une de vos réactions d’enfant et d’adolescent, à votre goût pour la composition musicale, pour la cueillette des champignons, pour les objets insolites des magasins d’antiquités, pour les motifs caduveo qui, par leur disposition ressemblent aux cartes à jouer et pour leurs volutes aux ferronneries de la place Stanislas, à une certaine façon d’écrire qui n’est pas d’un anthropologue et qui s’empare parfois de vous, je m’assure que vous avez place dans la confrérie imaginaire des hommes sensibles, aimantés, que je viens d’essayer de définir.

En tout cas, c’est à ce titre que j’ai choisi, comme vous vous en êtes aperçu, de vous accueillir dans la nôtre pour y succéder à un très grand écrivain.

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COMPLÉMENT:

Au moment où les immigrationnistes ont demandé au président de faire un « geste » pour empêcher l’expulsion des enfants africains, en tant que «les
descendants » des créateurs de ces arts premiers », il faut rappeler que Claude Lévi-Strauss n’a pas toujours été nécessairement d’accord avec cette version vulgarisée de ses (vieux) écrits:

Voir:

« Ce que les pays insuffisamment développés reprochent aux autres n’est pas de les occidentaliser, mais de ne pas leur donner assez vite les moyens de s’occidentaliser. Il ne servirait à rien de vouloir défendre l’originalité des cultures humaines contre elles-mêmes ».» (« Bloc-Notes » du 27 mars 2004)

Ou ses célèbres pages de « Tristes tropiques » sur l’islam:

« Si un corps de garde pouvait être religieux, l’Islam paraîtrait sa religion idéale: stricte observance des règlements (prières cinq fois par jour, chacune exigeant cinquante génuflexions); revues de détail et soins de propreté (les ablutions rituelles); promiscuité masculine dans la vie spirituelle comme dans l’accomplissement des fonctions religieuses; et pas de femmes. »

« En face de la bienveillance universelle du bouddhisme, du désir chrétien de dialogue, l’intolérance musulmane adopte une forme inconsciente chez ceux qui s’en rendent coupables ; car s’ils ne cherchent pas toujours, de façon brutale, à amener autrui à partager leur vérité, ils sont pourtant (et c’est plus grave) incapables de supporter l’existence d’autrui comme autrui. Le seul moyen pour eux de se mettre à l’abri du doute et de l’humiliation consiste dans une “néantisation” d’autrui, considéré comme témoin d’une autre foi et d’une autre conduite. La fraternité islamique est la converse d’une exclusive contre les infidèles qui ne peut s’avouer, puisque, en se reconnaissant comme telle, elle équivaudrait à le reconnaître eux-mêmes comme existants. »

« Plus précisément encore, il m’a fallu rencontrer l’Islam pour mesurer le péril qui menace aujourd’hui la pensée française. Je pardonne mal au premier de me présenter notre image, de m’obliger à constater combien la France est en train de devenir musulmane » …

Ou dans une lettre à Raymond Aron en 1967:

“Je ne puis évidemment pas ressentir comme une blessure fraîche à mon flanc” écriviez-vous, “la destruction des Peaux-Rouges, et réagir à l’inverse quand des Arabes palestiniens sont en cause, même si (comme c’est le cas) les brefs contacts que j’ai eus avec le monde arabe m’ont inspiré une indéracinable antipathie.”

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Note:

« Un effort n’est jamais perdu. Sisyphe se faisait les muscles. » Paul Valéry (Fragments des mémoires d’un poème, 1937)


Musée du Quai-Branly: Chirac sanctuarise le… statu quo!

21 juin, 2006
Cestlappeasex_1Notre démocratie extrême, qui enjoint le respect absolu des « identités », rejoint le fondamentalisme qui punit de mort l’apostat. Il n’y a plus de changement légitime, parce qu’il n’y a plus de préférence légitime. Sous le flash de son unité proclamée, l’humanité s’immobilise par une liturgie continuelle et interminable d’adoration de soi. Pierre Manent
Puisqu’en récusant dorénavant l’idée que les civilisations ne peuvent plus s’évaluer l’une l’autre, on les fige dans une forme censée les exprimer désormais définitivement ; comme si elles ne devaient plus évoluer; et ce afin de toujours correspondre à l’image fixée à jamais dans le négatif d’un classement perpétuel rangé dans une sorte d’herbier civilisationnel; un peu à la façon d’une restauration de chefs d’oeuvre qui chercherait à maintenir les monuments uniquement en l’état. LSA Oulahbib

Le statu quo (pardon: le « respect des différences »!) a trouvé son sanctuaire et Chirak est son prophète !

Inaugurant hier au Quai Branly sa dernière machine de guerre contre la mondialisation et l’hyperpuissance américaines, notre Grand Défenseur du respect des cultures et de la multipolarité a enfin et devant une France à nouveau unanime, donné une véritable incarnation à sa vision des relations internationales.

On pourrait appeler ça la Doctrine Chirak qui se résumerait, comme il l’a lui-même solennellement déclaré, à « rendre toute leur dignité à des peuples trop souvent rejetés, abaissés, parfois anéantis par l’arrogance, l’ignorance, la bêtise et l’aveuglement » et « marginalisés, fragilisés, menacés par l’avancée inexorable de la modernité ».

L’arrogance, tout le monde l’a compris, c’est bien sûr celle du christianisme (incarné par l’Amérique) qui n’a, comme le rappelait l’un de ses nombreux thuriféraires dans Libération, « ni l’ancienneté, ni la tolérance, ni la véritable profondeur mystique des grandes religions asiatiques ». Ni probablement non plus de l’islam, dont notre Génie de Corrèze nous rappelait il y a quelques années tout ce qu’il avait apporté à notre culture européenne.

Et « rendre sa dignité aux peuples », ce serait évidemment résister, toujours et encore, à ces ignorants d’Américains qui n’ont que le mot « changement de régime » et « démocratie » à la bouche et qui ne respectent rien. Ni l’authenticité d’un Saddam ou d’un Ben Ali, ni la générosité d’un Poutine ou d’un Hu. Ni encore la si forte singularité de tous ces grands démocrates africains ou de ces Chavez ou Morales qu’à chacun des sommets d’une longue et généreuse carrière notre grand homme s’épuise à défendre.

Petit florilège:

« Le multipartisme est une erreur politique, une sorte du luxe que les pays en voie de développement, qui doivent concentrer leurs efforts sur leur expansion économique n’ont pas les moyens de s’offrir. »

(Abidjan, février 1990)

« Si les valeurs des droits de l’homme sont universelles, elles peuvent s’exprimer sous des formes différentes. »

(Paris, 1996, visite de Li Peng)

« Ici, le message millénaire de l’islam rejoint l’héritage et les valeurs de la République. »

(Grande Mosquée de Paris, 9/4/02)

« La guerre … est toujours la pire des solutions » …

(Paris, 17 janvier 2003, au côté de Hans Blix, président exécutif de la commission de contrôle de vérification et d’inspection des Nations Unies en Irak et de Mohamed El Baradei, directeur de l’Agence Internationale de l’Energie Atomique)

« Cette institution met la Russie au premier rang des démocraties, pour le respect dû aux peuples premiers, pour le dialogue des cultures et tout simplement pour le respect de l’autre. »

(Saint-Pétersbourg, juin 2003, inauguration de l’Académie polaire)

« Le premier des droits de l’homme, c’est de manger, d’être soigné, de recevoir une éducation et d’avoir un habitat. De ce point de vue, la Tunisie est très en avance sur beaucoup de pays. »

(Tunis, le 3 décembre 2003, jour où l’opposante Radhia Nasraoui entrait dans son 50e jour de grève de la faim)

« Je n’ai pas à juger les choix de politique intérieure d’un homme démocratiquement élu. Mais je sais une chose : il a rendu sa dignité à un peuple privé de ses droits et de son identité.» Il « a rendu sa dignité à son peuple ». « On ne peut pas vouloir des élections au suffrage universel et contester leurs résultats. »

(sur le président bolivien Evo Morales, Brasilia, 25 mai 2006)

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Voir aussi l’excellente analyse qu’en fait
LSA Oulahbib sur son blog resiliencetv:

Arts Premiers : Jacques Chirac confond hiérarchie et émulation des cultures
LSA Oulahbib
Resiliencetv
le 20/06/2006

En inaugurant le Musée des Arts Premiers, Jacques Chirac n’a pas voulu se contenter d’un hommage aux arts, ceux de tous les peuples, il s’est fait anthropologue en avançant l’idée qu’il n’existe pas de hiérarchie entre les cultures. Sauf que cette idée ne peut pas signifier qu’il ne serait pas possible d’en évaluer universellement les oeuvres et les pratiques. Car autrement on sombrerait dans le relativisme, cet exact contre-pied du vieil universalisme uniformisant, puisque l’on basculerait d’une position ayant en effet prétendu détenir la meilleure forme de toutes les civilisations réelles à une position considérant que les oeuvres et les pratiques de ces dernières se valent toutes…

Jacques Chirac confond la nécessaire reconnaissance de l’autre, non occidental, voire l’autre tout court, au sein même d’une culture singulière d’ailleurs (cultures basques, occitanes, bretonnes…qui n’ont pas tellement été valorisées en…France…) et le fait que cette reconnaissance doit inclure aussi une critique de cet autre, de la même façon que ce dernier, surtout lorsqu’il est au Sud, le fait de plus en plus à l’encontre de la civilisation dite du Nord.

Cette remarque n’est ni anodine encore moins académique. Car les enjeux sont redoutables. Puisqu’en récusant dorénavant l’idée que les civilisations ne peuvent plus s’évaluer l’une l’autre, on les fige dans une forme censée les exprimer désormais définitivement ; comme si elles ne devaient plus évoluer; et ce afin de toujours correspondre à l’image fixée à jamais dans le négatif d’un classement perpétuel rangé dans une sorte d’herbier civilisationnel ; un peu à la façon d’une
restauration de chefs d’oeuvre qui chercherait à maintenir les monuments uniquement en l’état. Les cultures seraient ainsi tenues à distance, placées de manière distinctes les unes aux autres, on écarterait de ce fait tout fond commun ou universel, (non nécessairement uniformisant pourtant), qui permettrait de définir absolument des critères capables de développer effectivement tout potentiel humain, c’est-à-dire au-delà de sa réalité singulière, à la façon d’une invention, d’une oeuvre d’art, dont le caractère sublime forge l’unanimité (c’est ce que je nomme La condition néomoderne).

Or, en réifiant les cultures, en les choséifiant aux niveaux politiques et sociétaux dans les formes atteintes historiquement et ce sous prétexte de préserver celles-ci, on atteindrait le but exactement contraire à celui espéré. Jusqu’à par exemple suggérer à tel artiste africain ou sud-américain contemporain de travailler « son » art essentiellement dans le cadre de « sa » culture, plutôt que chercher à dire aussi quelque chose de « global » via l’art numérique ; plus encore,
on inciterait tel originaire de telle contrée à plutôt rester fidèle à « sa » religion, quitte à seulement le reconnaître par elle, proposant par exemple de nommer un préfet issu de cette religion, etc…

Ce faisant, on atteindrait le résultat que l’on devait pourtant éviter: formater les êtres humains dans une seule figure historique, un seul trait de culture, tout en se refusant d’en évaluer les résultats, y compris du point de vue des nécessités du développement humain, comme on le voit d’ailleurs et de plus en plus dans le monde, puisque, par exemple, les liberté de penser et d’entreprendre ne sont toujours pas considérées comme des fondamentaux par certains pays, mais juste des traits civilisationnels propres au Nord…

Il ne s’agit évidemment pas d’imposer ces fondamentaux, mais, à l’inverse, l’on n’a pas à les écarter sous le seul prétexte qu’il ne faille pas désormais hiérarchiser les civilisations qui les adopteraient et celles qui les écarteraient. Seulement, le problème n’est pas là, mais bien dans l’idée que leur adoption, dont l’expérience a prouvé par ailleurs l’efficacité, soit tout au moins laissée à l’appréciation de chaque peuple. Nous sommes loin du compte.

Jacques Chirac fait désormais sienne cette confusion entre hiérarchie et concurrence des oeuvres du faire dont certaines peuvent pourtant être meilleures que d’autres, ce qui n’amoindrit pas nécessairement le potentiel de tel peuple mais, au contraire, par cette émulation, le pousserait à s’affiner (critère par excellence de La condition néomoderne…). Pierre Manent avait bien vu ce pernicieux tournant dans La raison des nations (Gallimard, 2006, p.18) :

« Notre démocratie extrême, qui enjoint le respect absolu des « identités », rejoint le fondamentalisme qui punit de mort l’apostat. Il n’y a plus de changement légitime, parce qu’il n’y a plus de préférence légitime. Sous le flash de son unité proclamée, l’humanité s’immobilise par une liturgie continuelle et interminable d’adoration de soi « .

Pascal Bruckner avait dit à peu près la même chose dans Les sanglots de l’homme blanc, plus de vingt ans auparavant…

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Voir enfin le seul commentaire un peu critique (que j’ai trouvé) dans notre presse merveilleusement unanime:

Par son principe, le musée du Quai-Branly purifie ses pièces de leur origine coloniale.
Un sanctuaire ethnologique
Henri-Pierre JEUDY
(sociologue au CNRS)
Libération
20 juin 2006

Une statue de l’île de Pâques sur la place de la Concorde, un gantelet de culture chinu sur la place Vendôme, telles sont les affiches qui présentent la mission octroyée au musée du quai Branly : les cultures sont faites pour dialoguer. Nous vivons désormais sous le règne de la virginité d’une esthétique universelle. Tous les objets des civilisations sont désormais assimilés à des oeuvres d’art. C’est la meilleure manière de conserver leur aura pour les temps présents et à venir. Dès la mise en place du futur musée, un conflit a éclaté entre une conception ethnographique de l’objet et le pouvoir abusif accordé à son aspect esthétique. La qualité esthétique de l’objet étant associée à la primauté de son appréhension, elle joue le rôle paradoxal de subsumer toutes les caractéristiques de l’objet et de l’en délivrer. Il y aurait ainsi un degré zéro de l’objet qui devrait permettre de lui accorder une autre vie dans un musée proposé comme un espace idéal de confrontation des savoirs et d’épiphanie des émotions. L’objet serait assigné, par la reconnaissance de sa singularité artistique, à transcender son appartenance culturelle, sa souveraineté devenant la garantie visible d’une pérennité des civilisations. Sa dimension sacrée ne viendrait plus de sa fonction religieuse. Elle ne serait pas niée en tant que telle, elle serait subsumée au pouvoir tenu pour surnaturel de la culture elle-même. L’esthétique devient donc l’origine et la finalité de toute culture. Mais comment un musée aurait-il le pouvoir de montrer ce que peut être l’essence des cultures ?

Cette invocation de la pureté culturelle présente un avantage indéniable, celui du règlement de toute dénotation coloniale. Les objets sont lavés de cette impureté qui a si longtemps marqué les modalités même de leur acquisition. Si le passé colonial qu’ils reflètent ne peut être définitivement effacé, il semblerait être épuré par un traitement muséographique qui laisserait croire qu’on puisse rendre à l’objet son intégrité première. Le musée des Arts premiers serait le lieu sacré des émotions premières. Pour offrir ce contact avec l’origine des origines, le musée du quai Branly doit être découvert par le visiteur après la traversée d’un univers végétal, presque caché comme une caverne. Rien à voir, pensera-t-on, avec les décors d’un Disneyland ! Aucun signe de régression kitsch ! La symbolique de la vie sauvage est, pour ainsi dire, revisitée, elle est servie au regard comme la quintessence de l’origine des cultures. Dans le jardin, la croissance, l’évolution des végétaux, ou ce qu’on appelle communément la vie des plantes, devrait parachever cette idée d’une complexité relationnelle qui se modifie presque naturellement. Explorer les temps premiers de la nature serait la finalité implicite d’un espace qui veut être d’abord le territoire d’une aventure de l’homme et de la nature. Cette mystique de l’exploration devrait montrer que le temple de l’ethnologie se consacre aussi à l’évolution des écosystèmes. L’ethnologie contemporaine trouve alors sa destinée dans une écologie libérée des pressions idéologiques. Une écologie qui redécouvre elle aussi la nature primitive.

Serait-ce la fin d’une certaine conception de l’ethnologie ? Si on considère combien cette science humaine, suite à la décolonisation, a perdu beaucoup de ses terrains d’investigation, force est de constater que son renouveau tient justement au changement de ses modes de recherche, provoqué par la montée en puissance de la mondialisation. Dans ce sens, le musée entérine la mort d’une certaine ethnologie dont le destin fut lié à l’histoire des colonies. Consacrant ce changement radical et irréversible, le musée du quai Branly devrait devenir le plus beau sanctuaire de l’ethnologie. Ce sera la première fois, dans l’histoire des sciences, qu’un temple somptueux sera érigé à la mémoire vivante d’une grande aventure de la connaissance humaine. En proposant de conjuguer la présentation symbolique de l’origine des civilisations à la rétrospection des démarches conceptuelles de l’ethnologie, le musée prétend proposer les conditions idéales d’une approche historique et ethnographique des sociétés. L’ethnologie se trouverait libérée de ses contradictions, de ses conflits dans un musée qui lui offre les conditions idéales pour l’accomplissement de sa réflexivité.

L’architecte Jean Nouvel se réfère à la «théorie de la complexité», laquelle, pour les temps à venir, serait la plus propice à traduire les finalités contemporaines et futures de l’évolution de l’humanité. On aurait pu croire le contraire et supposer qu’il existe plutôt une relation paradoxale entre «complexité» et «réflexivité». Lieu où la communion entre les cultures s’avère enfin possible, le musée ainsi conçu est une mise en miroir de toutes les cultures (sauf celles de l’Europe qui ne seront pas présentes) dont la pureté des reflets ferait de la complexité elle-même une écologie de l’esprit. Pensé comme un biotope pour le regard sur l’autre, il laisse aussi croire en une reconnaissance universelle et démocratique de l’altérité. La pacification qu’il représente désarme les passions politiques, en faisant de la diversité culturelle elle-même le pur produit d’une intelligibilité universelle et atemporelle. C’est bien au moment où la mort des cultures se trouve transcendée par la souveraineté de la forme architecturale contemporaine que l’invocation de la pureté des origines est rendue possible. Il ne s’agit plus de la question désuète d’une authenticité originaire qui a tant agité l’esprit des conservateurs, mais d’un retour définitif à la consécration de l’origine pour elle-même, dans son absolu, comme symbole ultime d’une transcendance de la mort. Ce sanctuaire du degré zéro des cultures devient la garantie future d’un nouveau moralisme esthétique pour ce qu’on appelle désormais le multiculturalisme. Toutes les cultures peuvent se renvoyer en miroir d’elles-mêmes la constellation in vitro de leurs singularités. N’est-ce pas plutôt le top model de la pensée unique ?

Dernier ouvrage paru : la Culture en trompe-l’oeil, éditions de la Lettre volée.


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