Terrorisme: C’est toujours le mimétisme, imbécile ! (Times Square maniac was allegedly attempting suicide-by-cop)

21 mai, 2017
L’Occident s’achève en bermuda […] Craignez le courroux de l’homme en bermuda. Craignez la colère du consommateur, du voyageur, du touriste, du vacancier descendant de son camping-car ! Vous nous imaginez vautrés dans des plaisirs et des loisirs qui nous ont ramollis. Eh bien,nous lutterons comme des lions pour protéger notre ramollissement.  Chers djihadistes, chevauchant vos éléphants de fer et de feu, vous êtes entrés avec fureur dans notre magasin de porcelaine. Mais c’est un magasin de porcelaine dont les propriétaires de longue date ont entrepris de réduire en miettes tout ce qui s’y trouvait entassé. […] Vous êtes les premiers démolisseurs à s’attaquer à des destructeurs. Les premiers incendiaires en concurrence avec des pyromanes. […] À la différence des nôtres, vos démolitions s’effectuent en toute illégalité et s’attirent un blâme quasi unanime. Tandis que c’est dans l’enthousiasme général que nous mettons au point nos tortueuses innovations et que nous nous débarrassons des derniers fondements de notre ancienne civilisation.  Chers djihadistes, nous triompherons de vous. Nous vaincrons parce que nous sommes les plus morts. Philippe Muray
L’erreur est toujours de raisonner dans les catégories de la « différence », alors que la racine de tous les conflits, c’est plutôt la « concurrence », la rivalité mimétique entre des êtres, des pays, des cultures. La concurrence, c’est-à-dire le désir d’imiter l’autre pour obtenir la même chose que lui, au besoin par la violence. Sans doute le terrorisme est-il lié à un monde « différent » du nôtre, mais ce qui suscite le terrorisme n’est pas dans cette « différence » qui l’éloigne le plus de nous et nous le rend inconcevable. Il est au contraire dans un désir exacerbé de convergence et de ressemblance. (…) Ce qui se vit aujourd’hui est une forme de rivalité mimétique à l’échelle planétaire. Lorsque j’ai lu les premiers documents de Ben Laden, constaté ses allusions aux bombes américaines tombées sur le Japon, je me suis senti d’emblée à un niveau qui est au-delà de l’islam, celui de la planète entière. Sous l’étiquette de l’islam, on trouve une volonté de rallier et de mobiliser tout un tiers-monde de frustrés et de victimes dans leurs rapports de rivalité mimétique avec l’Occident. Mais les tours détruites occupaient autant d’étrangers que d’Américains. Et par leur efficacité, par la sophistication des moyens employés, par la connaissance qu’ils avaient des Etats-Unis, par leurs conditions d’entraînement, les auteurs des attentats n’étaient-ils pas un peu américains ? On est en plein mimétisme.Ce sentiment n’est pas vrai des masses, mais des dirigeants. Sur le plan de la fortune personnelle, on sait qu’un homme comme Ben Laden n’a rien à envier à personne. Et combien de chefs de parti ou de faction sont dans cette situation intermédiaire, identique à la sienne. Regardez un Mirabeau au début de la Révolution française : il a un pied dans un camp et un pied dans l’autre, et il n’en vit que de manière plus aiguë son ressentiment. Aux Etats-Unis, des immigrés s’intègrent avec facilité, alors que d’autres, même si leur réussite est éclatante, vivent aussi dans un déchirement et un ressentiment permanents. Parce qu’ils sont ramenés à leur enfance, à des frustrations et des humiliations héritées du passé. Cette dimension est essentielle, en particulier chez des musulmans qui ont des traditions de fierté et un style de rapports individuels encore proche de la féodalité. (…) Cette concurrence mimétique, quand elle est malheureuse, ressort toujours, à un moment donné, sous une forme violente. A cet égard, c’est l’islam qui fournit aujourd’hui le ciment qu’on trouvait autrefois dans le marxismeRené Girard
Hitler sait que les êtres humains ne veulent pas seulement le confort, la sécurité, les heures de travail de courte durée, l’hygiène, le contrôle des naissances et, dans le bon sens commun. Ils ont également, au moins par intermittence, l’envie de lutte et de sacrifice de soi, pour ne pas mentionner les tambours, drapeaux et défilés. Peu importe comment sont leurs théories économiques, le fascisme et le nazisme sont plus sonores psychologiquement que toute conception hédoniste de la vie. Orwell
Pour ces possibles orphelins symboliques le sang est une façon de laisser une trace, de faire un trou dans la mémoire des autres, l’acte terrorisant devant être inoubliable: à ces dates, 7 janvier, 13 novembre, c’est de leur haine que l’on se souviendra, pas du nom du père. Paul-Laurent Assoun
La radicalisation est  en  effet avant tout un processus de socialisation dans lequel la dynamique de groupe (amis, famille) est  bien  plus  importante  que  l’idéologie.  Ces  études  nous  ont  fourni  une  compréhension  plus  détaillée  des étapes de ce processus de socialisation. Avant d’en arriver à la violence, certaines étapes sont en  effet franchies, plus ou moins progressivement, et généralement à travers une dynamique de groupe  (de  véritables  « loups  solitaires » comme  Anders  Breivik  étant  très  rares).  Au  départ,  il  y  a  des  sentiments de frustration, d’injustice, de mécontentement. Ces sentiments sont ensuite intériorisés,  ce  qui  conduit  à  une  séparation  mentale  de  la  société,  considérée  comme  seule  responsable.  Subséquemment, les individus recherchent confirmation auprès d’autres personnes, qui partagent  les mêmes sentiments. Ainsi se  crée un  “ in – group ” , où la loyauté envers l’ensemble solidifie les liens  internes. A l’intérieur d’un tel groupe, les sentiments personnels d’origine se  politisent (« qu’allons – nous  faire  pour  réagir  ? » ).  La  pensée de  groupe  ( “ groupthink ” ) écarte  graduellement  toutes  les  objections éventuelles à la pensée unique qui commence à se cristalliser. Si  cette dernière s’oriente  dans  une  voie  extrémiste,  voire  violente,  les  membres  ont  – en  principe  – le choix soit d’y adhérer,  soit  de  quitter  le  groupe.  Mais  la  dynamique  de  groupe, et surtout le besoin qu’éprouvent les  membres de maintenir les liens créés dans ce processus, rend ce choix généralement aléatoire. A ce  stade, l’idéologie  – qui n’est généralement pas à l’origine du processus  – commence à jouer un rôle  bien spécifique : contribuer à déshumaniser l’ out – group , c’est – à – dire le reste de la société et dès lors  à  transformer  des  innocents  (qui  ne  portent  aucune  responsabilité  personnelle  dans  les sentiments  de frustration et d’injustice à l’origine du processus) en complices coupables.  Dans ce processus de socialisation dans l’extrémisme, ce n’est donc pas le narratif (à savoir,  l’idéologie) qui pousse un individu dans le terrorisme, mais le contexte et la dynamique de groupe. Il  n’y a en effet  aucun  automatisme  entre  l’acquisition  d’idées  dites  radicales  et  le  choix  délibéré  de  recourir à des actes terroristes. Les premières ne sont pas l’antichambre des secondes. Et pourtant,  les stratégies de déradicalisation sont presque toujours basées sur cette thèse, comme en témoigne  le  point  de  vue du  premier  ministre  belge  Charles  Michel:  « On  se  trompe  en  cherchant  des  causes  sociales à ce qui n’est rien d’autre qu’une idéologie fanatique qui veut imposer par la violence  extrême sa vision  obscurantiste. » L’accord  du gouvernement  Mich el d’octobre 2014 mentionne que : « La protection de l’Etat de droit  démocratique et la sécurité de nos citoyens constituent une priorité absolue pour le gouvernement. Aujourd’hui, elle se trouve sous la pression de la menace croissante de la r adicalisation  et  du  terrorisme. » Mais  il  se  garde  bien  de  définir  sur  quelle  base  a  pu  être  déterminé  qu’il  y  accroissement de radicalisation  – sauf à se référer au nombre de Belges partis pour la Syrie.  Mais la   « radicalisation » explique – t – elle   vraiment   le  phénomène   des combattants étrangers d’aujourd’hui ? Qu’est – ce  qui  pousse  des  jeunes  Belges  vers  la  Syrie  et  vers  le  groupe  le  plus  brutal  et  violent,  Daesh ? L’actuelle  génération de  candidats  combattants  étrangers  se  compare  difficilement  à leurs  ainés, partis dès les années 80 vers l’Afghanistan, la Bosnie, l’Irak et d’autres théâtres de guerre.  Tout  d’abord, leur  âge  moyen  est  maintenant  nettement  inférieur .  Auparavant, l’âge  moyen  était  de  27  ans, tandis  qu’à présent l’âge caractéristique se situe entre 20 et 24 ans (même en tenant compte du  fait qu’un tiers des belges partis pour la Syrie ont 30 ans ou plus). Des jeunes  candidats au départ  de  15 – 18 ans sont malheureuse ment  loin d’être des exceptions en Europe . Ensuite,  comparé  aux générations  antérieures de  combattants  étrangers,  leur  bagage politique  et  religieux  est souvent  fort léger. Pour  Alain  Grignard,  islamologue, chargé de cours à l’université de  Liège, et  commissaire à la division antiterrorisme de la police fédérale belge, la différence avec leurs  prédécesseurs est patente : « Auparavant, nous avions surtout affaire à des  “ islamistes radicaux ” – des individus qui étaient  poussés vers la violence par une interprétation extrémiste de l’Islam  – mais maintenant nous sommes  de plus en plus face à ce que l’on pourrait décrire des  “ radicaux islamisés ” . »  U ne  fois  arrivés en  Syrie  et  en  Irak,  ils  se  montrent en  outre  très  égocentriques et  conscients de  l’image qu’ils veulent afficher. Leur désir de se placer au centre des événements (avec de nombreux  selfies et  tweets dans  un  langage – jeune  sur  des thèmes  d’adolescents)  et  d’attirer  l’attention  reflètent un degré de narcissisme qui était largement absent parmi leurs prédécesseurs. De plus, leur décision de partir  est souvent le résultat d’ un  empressement , plutôt qu e d ’une décision  mûrement réfléchie.  Des  dynamiques de groupe jouent un rôle crucial, car ces jeunes se connaissent  et s’influencent les uns les autres à l’école, dans les parcs publics,  des clubs de sports, bref, leurs lieux de  vie  quotidiens.  Mais  leur  décision  de  rejoindre  la  Syrie  n’est  plus  lié  à  ce processus  de  radicalisation  plus ou  moins  long,  comme  ce  fut  typiquement  le  cas  des générations  antérieures  de combattants étrangers et  fut tant  étudié depuis 2004 . Elle est par contre généralement une réponse  plus – ou – moins impulsive aux défis quotidiens du milieu et des quartiers où ils sont nés et ont grandi  et avec lequel ils  cherchent à rompre. Pour une parti e des  candidats  au départ,  rejoindre  Daesh est  en effet  le passage  à une  autre  forme  de comportement déviant , à c ôté d’une appartenance à des  gangs, des émeutes de rue, de trafic de  drogue, la délinquance juvénile ou d’autres comportements déviants 12 . Mais  rejoindre Daesh  ajoute  une  dimension  aguichante à  leur mode  de  vie  – en  fait  les  transformant  de  délinquants  sans  avenir  en moudjahidines avec une cause. Mais  les  candidats  au  départ  ne  sont  pas  tous  connus  de  la  police  pour  un  comportement  déviant.  Une partie des partants européens ne semblait en rien se distinguer.  C eux – ci font par contre souvent  référence  à  une  absence  d’ avenir,  à  des  difficultés  personnelles  auxquels  ils  sont  confrontés  dans  leur  vie  quotidienne,  à  des  sentiments  d’exclusion  et  d’ absence  d’appartenance,  comme  s’ils ne  disposaient  pas  d’un  enjeu  de  société.  Souvent aussi,  ils  sont  solitaires,  des adolescents  isolés,  en  désaccord avec la famille et les amis, à la recherche d’ une  appartenance et  d’ une cause à  rejoindre . À  un  certain  moment,  la  succession  de  ces  ruptures  se  transforme  en  colère  et  en quête d’ une  échappatoire à cette vie sans perspective. Bien  que  différents  dans  leurs  motivations,  les  deux  groupes  partagent  certaines  caractéristiques  communes qui,  prises  ensemble,  constituent  la  « culture  jeune » dans  laquelle  la  force  d’attraction  de Daesh trouve un terreau fertile. Tout d’abord, la religion n’y joue qu’un rôle mineur.  Europol a fini  par  souscrire  à  la  thèse que la religion n’est plus un élément – clé  dans  la  radicalisation et  va jusqu’à  préférer abandonner le  concept même de « radicalisation » : “ Compte tenu de la diminution de la composante religieuse dans  la radicalisation, en particulier parmi  les jeunes recrues, il peut être plus exact de parler d’une ‘tendance sociale de type extrémisme  violent’ plutôt que d’utiliser le terme ‘radicalisation’ .” Un second trait commun est le sentiment largement partagé parmi les candidats au départ, que leur  vie n’offre pas de perspe ctives.  Le  “ no future” apparait  comme  un  élément  crucial  de  cette  culture  jeune qui pousse au départ vers la Syrie. Le moteur principal est le vécu d’une partie de la jeunesse,  qui a le sentiment que leur avenir ne leur appartient pas, qu’ils ne sont ni souhaités, ni acceptés, ni  respectés. Fragilité, frustration, une perception d’iniquité et le sentiment qu’en partant pour la Syrie,  ils n’ont rien à perdre et tout à gagner,  animent l’ensemble des partants. Troisièmement, comme le chercheur français Olivier Roy  le  soutient également, cette culture jeune  est  aussi le résultat d’une révolte générationnelle, contre leurs parents, contre la société et  contre  les  autorités.  Jusqu’à  un  certain  point,  les  mêmes  mécanismes  étaient  en  jeu  lors  des  mouvements  de contestation dans les années 1960 et les années 1970. Mais la société d’aujourd’hui contraste nettement avec la société de l’époque.  Dr Rik Coolsaet (expert belge)
Ceux qui partent faire le jihad agissent ainsi à 90 % pour des motifs personnels : pour en découdre,  pour l’aventure, pour se venger, parce qu’ils ne trouvent pas leur place dans la société… Et à 10 %  seulement pour des convictions religieuses: l’islam radical. La religion n’est pas le moteur de ce  mouvement et c’est ce qui en fait sa force. C’est pour cette même raison que placer la déradicalisation  sous ce seul filtre ne pourra pas fonctionner. Marc  Trévidic
Le Prof. Coolsaet indique que des études sur le terrorisme ont en effet révélé qu’un cercle d’amis constitue un média élémentaire pour la radicalisation d’un individu – plus crucial même que l’idéologie ou la religion. (…) Le Prof. Rik Coolsaet stipule que ce cas est un bel exemple d’auto-radicalisation ou d’autorecrutement. Muriel, Issam et les jeunes de Saint-Josse-Ten-Noode radicalisent presque entièrement par leur cercle d’amis ou leur famille. Un recrutement actif n’aurait pratiquement pas ou pas du tout joué un rôle. Il indique que les jeunes se prennent l’un l’autre pour modèle. Via l’Internet, ils ont construit une communauté virtuelle de personnes partageant les mêmes opinions. Il s’agissait entièrement d’un processus bottom-up (de bas en haut). Rapport Polarisation en radicalisation
Dans la nébuleuse des djihadistes, les frères qui se radicalisent, partent faire le djihad, et commettent parfois des attaques terroristes sont nombreux. On peut citer les al-Hamzi, pirates de l’air du 11 septembre 2001, les Oulad-Akcha, poseurs de bombes du 11 mars 2004 à Madrid, mais aussi la fratrie Merah, les frères Belhoucine, Karim et Foued Mohamed-Aggad ou encore les frères Clain. On se souvient aussi des frères Kouachi, qui ont préparé et perpétré les attentats de Charlies Hebdo. Du début à la fin, les deux hommes, dont la relation a été décrite comme «fusionnelle», ne se sont jamais quittés et sont morts ensemble à l’imprimerie de Dammartin-en-Goëlle, sous les balles du GIGN. Ces alliances fraternelles dans la radicalisation et dans le martyr se forgent plus facilement qu’entre amis. «Le sang ne ment pas. Quand on est frère, on ne peut pas se trahir», résume Farhad Khosrokhavar*, directeur d’études à l’EHESS, joint par Le Figaro. «Ils se connaissent très bien, peuvent se voir facilement et parfois communiquer d’un seul regard.» De quoi compliquer la tache des services de renseignement qui peinent à détecter ce genre de profils. «Deux frères qui se parlent, ça n’éveille pas forcément les soupçons», commente le spécialiste. «C’est une question de confiance», ajoute le psychiatre et ancien agent de la CIA Marc Sageman, interrogé par l’AFP. «Tu te fies à un proche, naturellement. Et quand il s’agit d’entraîner quelqu’un avec toi, la cible la plus logique est ton petit frère ou ton grand frère. C’est le même phénomène avec les gangs de rue. Il n’y a pas besoin de lavage de cerveau, d’endoctrinement.» «Nous sommes très proches (avec mon frère Mohamed, ndlr). S’il a besoin de quelque chose, je lui apporte mon aide et inversement», avait dit aux enquêteurs Medhi Belhoucine, apparu plus tard avec Hayat Boumeddiene – la compagne du tueur Amedy Coulibaly – à l’aéroport d’Istanbul. Bien que très solides, ces relations sont rarement égalitaires et le frère aîné n’est pas toujours celui qui entraîne l’autre dans sa dérive. Cherif Kouachi, le frère cadet, semblait avoir l’ascendant sur son frère aîné Saïd. Même hypothèse chez les frères Abdeslam. «C’est Salah qui connaît depuis l’enfance Abaaoud», expliquait à l’Express leur frère aîné Mohamed. «Je pense que c’est ce dernier qui lui a parlé des combats en Syrie. Brahim le connaît peu. Peut-être qu’ensuite Salah l’a convaincu à son tour». «Généralement, il y en a un qui commande et l’autre qui suit, ce qui facilite les opérations», synthétise Farhad Khosrokhavar. Les rapports entre parents et enfants peuvent avoir une incidence sur la radicalisation des fratries. Dans les familles patriarcales, où le père est en retrait, le grand frère prend souvent le relais et exerce une autorité sur les autres, quitte à les entraîner dans le sillage de la radicalisation. «Pour certains, il s’agit d’être plus musulmans que les parents. On essaie de racheter la défaillance du père et de sauver l’identité musulmane de la famille», estime le psychanalyste Patrick Amoyel, contacté par Le Figaro. Ces pactes familiaux peuvent toucher un cadre plus large et concerner les femmes, les cousins, les amis. Ainsi Souad Merah, la soeur du tueur de Toulouse, «avait clairement favorisé la radicalisation de son frère et est même aller jusqu’à déclarer qu’elle était fière de lui», rappelle le chercheur franco-iranien. «Les terroristes doivent sans cesse innover pour garder une longueur d’avance sur les services de sécurité», pense Farhad Khosrokhavar. «Je ne serai pas surpris qu’à l’avenir les femmes soient de plus en plus mises à contribution dans les projets d’attentats.» On se souvient notamment d’Abdelhamid Abaaoud qui s’était servi de sa cousine Hasna Ait Boulahcen pour se trouver une planque, après les attentats de Paris. Pour les spécialistes, il est compliqué de ramener ces fratries radicalisées vers la société. Patrick Amoyel en sait quelque chose. Au sein de l’association Entr’Autres, il suit une quinzaine de fratries radicalisées depuis plusieurs mois. «Leur prise en charge est plus difficile», constate le thérapeute. «Lorsqu’on commence à atteindre l’un des deux et à le déstabiliser dans ses convictions, l’autre revient à la charge et le rattrape. Et on doit repartir à zéro.» Le Figaro
Les terroristes s’appellent souvent entre eux « frère » ou se réfèrent aux « frères » de Syrie, d’Afghanistan ou de France. Un moyen d’indiquer une solidarité, un sentiment d’identité commune. Un jargon qui est d’ailleurs utilisé par les jeunes du monde entier et qui n’est pas réservé aux seuls terroristes ou jihadistes. Il est néanmoins troublant de constater que dans les filières terroristes, les liens de sang sont fréquents, fait remarquer le quotidien britannique The Guardian . Tout récemment, l’enquête sur les attentats de Paris , vendredi 13 novembre, a permis d’identifier deux frères, Brahim Abdeslam, 31 ans, le kamikaze qui s’est fait exploser boulevard Voltaire sans faire de victimes, et son frère Salah Abdeslam , toujours en fuite. Un troisième frère, Mohammed, a été arrêté lundi, a passé plusieurs heures en garde à vue, avant d’être finalement libéré. Abdelhamid Abaaoud , le cerveau présumé des attentats de Paris, avait, lui , fait la une des journaux belges dès 2014, après avoir enlevé son propre frère Younès, emmené en Syrie alors qu’il était âgé de 13 ans, et qui avait été surnommé « le plus jeune jihadiste du monde » par certains médias. Les frères Abdeslam et Abaaoud ne sont pas des cas isolés. Il existe de nombreux autres exemples identiques : les frères Kouachi , auteurs des attentats contre Charlie Hebdo en janvier dernier, ou bien les frères Tsarnaev, coupables des attentats de Boston en 2013. Il y a aussi le frère de Mohammed Merah, terroriste islamiste franco-algérien ayant perpétré les tueries de mars 2012 à Toulouse et Montauban, qui aujourd’hui est encore en détention provisoire pour complicité d’assassinat. Les liens fraternels sont aussi fréquents parmi ceux se rendant en Syrie, en Irak ou d’autres zones de guerre. En Grande-Bretagne, trois frères âgés de 17 à 21 ans originaires de Brighton sont partis pour la zone de combat syrienne en s’engageant pour un groupe lié à Al Qaïda. En France, les frères Bons sont partis combattre à Alep en 2013. Ils sont aujourd’hui décédés. Des exemples comme ceux-là il y en a à la pelle. Ils sont choquants mais pas surprenants. Il y a dix ans, des responsables américains du renseignement militaire en Irak avaient déjà noté qu’un homme impliqué dans l’extrémisme violent se révélait être un prédicateur très efficace face aux membres de sa famille. Cela peut être un frère ou un père. Abdel-Majed Abdel Bary, un britannique recruté par Daech est par exemple le fils d’Adel Abdel Bary, un militant égyptien venu au Royaume-Uni en 1991 qui a été reconnu coupable à New York dans les attentats des ambassades américaines en Afrique de 1998. Une étude récente, de l’Université de Pennsylvanie, a analysé les interactions de 120 supposés «loups solitaires» parmi les terroristes de tous horizons idéologiques et religieux. Elle a constaté que même s’ils ont effectivement combattu seul, dans 64% des cas, famille et amis étaient au courant de ses intentions. Tout cela apporte quelques éclaircissements sur la nature des recrutements des terroristes et sur la radicalisation. Les deux sont souvent compris comme un processus impliquant une personne « normale » subissant un « lavage de cerveau » venant de l’extérieur. Les faits, cependant, contredisent cette explication. Le terrorisme est d’abord une affaire sociale. Plutôt qu’une influence extérieure, ce sont les idées, les idéologies et les activités, même celles terriblement destructrices, véhiculées par des membres de la famille ou des amis proches, qui intéressent et fascinent. Les Echos
Militants often call each other “brother”, and refer collectively to the “brothers” in Syria, Afghanistan, Iraq or France. Why? Partly this is to indicate solidarity, attachment to a common cause, a sense of shared identity and endeavour. Partly it’s because that’s how young men speak, all over the world, but particularly in the kind of environments from which many contemporary militants come. But it is also because, remarkably often, the term is entirely accurate. Those speaking of being “brothers” are indeed blood relatives, children of the same parents, who often grew up together. The Paris attackers are reported to have included Ibrahim Abdeslam – a suicide bomber who blew himself up outside the Comptoir Voltaire restaurant – and Salah Abdeslam, who is on the run. (…) Abdelhamid Abaaoud, the suspected mastermind of the attacks, recruited his own 13-year-old brother, who travelled to Syria and then was seen in a video in a pickup truck dragging bodies of Syrian army soldiers. (…) There are many other examples, in different countries, on different continents: the two Kouachis who attacked the Charlie Hebdo offices in January. The Tsarnaev brothers, who bombed the 2013 Boston Marathon. The brother of Mohammed Merah, who killed seven in south-west France in 2012, remains jailed, although his role in the murders and the radicalisation of the perpetrator is not entirely clear. Fraternal ties are also common among those who travel to Syria, Iraq or other war zones, even if they do not turn to terrorism at home. Few travel alone: almost all make the journey with close friends or family members. Three brothers aged 17 to 21, from Brighton, left the UK to join al-Nusra Front, an al-Qaida affiliate, in Syria. There was Aseel Muthana, a 17-year-old schoolboy who travelled with his elder brother, a medical student, to join Isis. In October, a British court found that two brothers of Iftekhar Jaman, who spoke of “five-star jihad” on the BBC, had spent two years giving help and advice to people seeking to travel to Syria to establish an Islamic state. Both were convicted of terrorist offences.This vision of “jihad by family” may be shocking, but it should not be surprising. Ten years ago, US military intelligence officials in Iraqi identified having a close family member already involved as the greatest predictor of an individual becoming involved in violent militancy, Islamic or otherwis. This may be a brother, or it may be a father. Abdel-Majed Abdel Bary, a British aspiring rapper turned Isis recruit, is the son of Adel Abdel Bary, an Egyptian militant who came to the UK in 1991 and was later convicted in New York for his role in al–Qaida’s attack on US embassies in east Africa in 1998. In the UK more recently, along with siblings, parents of jihadis have been detained and some charged with Syria-related offences. Research by New America, a nonpartisan thinktank in the United States, showed that more than a quarter of western fighters have a familial connection to jihad, whether through relatives who are also fighting in Syria and Iraq, through marriage or through some link to other jihads or terrorist attacks. The research also found that of those western fighters with familial ties to jihad, three-fifths had a relative who has also left for Syria. Another recent study, at Pennsylvania State University, examined the interactions of 120 supposed “lone wolf” terrorists from all ideological and faith backgrounds, and found that, even though they launched their attacks alone, in a large majority of the cases others were aware of the individual’s commitment to a specific extremist ideology. In an astonishing 64% of cases, family and friends were aware of the individual’s intent to engage in a terrorism-related activity because the offender verbally told them. All this offers an important window into the nature of recruitment and radicalisation. Both are often understood to be processes which involve someone who is previously “normal” being “brainwashed” by some outside influence that turns them into someone who behaves abnormally. An alternative explanation for how people are drawn into militancy blames propaganda, via the internet. The facts, however, contradict this. Terrorism, like any activism, is highly social, only its consequences are exceptional. People become interested in ideas, ideologies and activities, even appallingly destructive ones, because other people are interested in them. (…) The psychological and social barriers to involvement in violence are certainly higher than in other less nefarious activities, but the mechanics of the process that draws people into them are the same. The Guardian
L’annonce a eu un air de déjà vécu. Deux frères ont été identifiés parmi les kamikazes des attentats de Bruxelles. Il s’agit de deux Bruxellois, Khalid et Ibrahim El Bakraoui, connus des services de police belges. Encore une fois, l’horreur a donc été commise en famille. Quelques mois plus tôt, on apprenait que deux frères faisaient partie des commandos ayant perpétré les attentats du 13 novembre à Paris: Brahim Abdeslam, qui s’est fait exploser devant un bar du boulevard Voltaire et Salah Abdeslam, dont le rôle dans les attentats de Paris reste flou, arrêté à Bruxelles le 18 mars dernier. Les deux fratries, El Bakraoui et Abdeslam, étaient proches l’une de l’autre. Ce n’est pas la première fois que des frères de sang deviennent frères d’armes. Avant eux, les frères Kouachi se sont attaqués à Charlie Hebdo, les frères Tsarnaev ont été les auteurs des attentats de Boston en avril 2013, le frère de Mohammed Merah, responsable des tueries de Toulouse et Montauban en 2012, est détenu pour complicité d’assassinat. Abdelhamid Abaaoud, « cerveau présumé » des attentats de Paris, est également connu pour avoir entraîné son plus jeune frère en Syrie alors qu’il n’avait que 13 ans. Selon une étude du think tank New America, plus d’un quart des jihadistes occidentaux ont un membre de leur famille ayant participé au jihad. Comment expliquer que tant de fratries se radicalisent ensemble et avancent main dans la main jusqu’au moment de passer à l’acte? Evidemment, le mode de recrutement dans les réseaux jihadistes « se fait essentiellement par des pairs », comme a pu le constater l’expert belge Rik Coolsaet. (…) Mais au-delà du fonctionnement presque « familial » du recrutement, le fait d’être du même sang, d’évoluer dans le même milieu, semble jouer un rôle important dans de nombreux cas de radicalisation. « C’est un phénomène tout à fait naturel », explique à l’AFP le psychiatre et ancien agent de la CIA Marc Sageman, l’un des premiers à avoir souligné le phénomène dans son livre Understanding Terror Networks. « On développe son identité sociale d’abord en parlant à ses proches. Et les proches, ce sont bien entendu d’abord les frères et les amis d’enfance ». (…) Ils se radicalisent, se confortent les uns les autres », dit-il. (…) Grandir ensemble, mais aussi et surtout avoir une confiance aveugle en quelqu’un, voici l’un des moteurs de ce phénomène. (…) De fil en aiguille, les frères s’influencent l’un et l’autre. (…) Jusqu’au moment fatidique, celui où ils décident de passer à l’acte ensemble, qui semble être pour eux un accomplissement. Huffington post
La confiance absolue qui existe entre deux frères est une garantie face aux services de renseignement. Même si un membre de la fratrie décide de ne pas participer, il ne va pas dénoncer son frère à la police. (…) Les frères s’unissent dans un pacte, recréent les liens familiaux sur une base de cohésion. Farhad Khosrokhavar
La diffusion d’un nouvel appel à témoins par la police Nationale, dimanche, a jeté le trouble sur l’identité de deux des trois kamikazes du Stade de France. Les similitudes physiques et le parcours quasi identique des deux terroristes interrogent quant aux liens qui les unissent. Dès lundi 16 novembre, dans un communiqué, le parquet affirmait avoir retrouvé un passeport syrien près d’un des corps des kamikazes. L’authenticité du document, au nom d’Ahmad Al Mohammad, 25 ans et né en Syrie, « reste à vérifier » mais « il existe une concordance entre les empreintes papillaires du kamikaze et celles relevées lors d’un contrôle en Grèce en octobre 2015 ». Si le nom d’Al Mohammad n’est pas certain, les enquêteurs ont une certitude : le jeune homme se serait enregistré le 3 octobre 2015 sur l’île de Leros en Grèce. Un premier appel à témoins est alors diffusé pour tenter d’obtenir la réelle identité du kamikaze. Ed Thomas, journaliste pour la BBC à Athènes, a enquêté sur le parcours emprunté par le supposé Al Mohammad. Le correspondant aurait découvert que le premier terroriste aurait voyagé avec un autre syrien nommé Al Mahmod. Les enquêteurs français de leur côté, ont précisé que le 3e kamikaze, dont la photo a été diffusée vendredi, a également été enregistré le 3 octobre 2015 sur l’île de Leros en Grèce. Si des traces de leur passage subsistent également aux camps de Presevo en Serbie puis d’Opatovac en Croatie, impossible de connaître la suite de leur itinéraire qui s’est achevé aux alentours de 21h20 ce vendredi 13 novembre, aux abords du Stade de France. En dehors de ces éléments, rien ne permet pour le moment d’affirmer un lien de parenté entre ces deux hommes. 20 minutes
Dans les enquêtes antiterroristes médiatisées, les fratries tiennent le haut du pavé. Les plus connus, les frères Merah, se sont radicalisés ensemble. Mais c’est le cadet qui est passé à l’acte. Bertrand Nzohabonayo, tué dans le commissariat de Joué-les-Tours alors qu’il s’apprêtait à porter des coups de couteau à des policiers, avait mis un drapeau de l’organisation de l’Etat islamique sur sa page Facebook. Deux jours après que son frère Brice eut posté le même drapeau… Saïd et Chérif Kouachi se sont formés et entraînés tantôt ensemble, tantôt chacun de leur côté, se rendant soit au Yémen, soit en Arabie saoudite. Mercredi 23 mars 2016, une nouvelle fois, ce sont des frères, Khalid et Ibrahim El Bakraoui, qui ont été identifiés comme deux des trois kamikazes des attentats de Bruxelles, a indiqué le procureur fédéral belge Frédéric Van Leeuw.  (…) Mimétisme, entraide, endoctrinement mutuel, surenchère… (…) La famille devient alors le premier cercle dans lequel le jeune radicalisé va exercer son argumentation et mettre à l’épreuve son prosélytisme. Ainsi, l’aîné des frères Merah, Abdelkhader, mis en examen pour complicité d’actes terroristes, semble avoir été à l’origine de l’endoctrinement de son cadet. Chez les frères Kouachi, Saïd, est le premier à être parti s’entraîner à manier les armes au Yémen. Pareil pour la fratrie Belhoucine, où l’aîné, Mohamed, est le premier à avoir été condamné dans le cadre d’une filière d’acheminement de combattants à destination de la zone pakistano-afghane. C’est son petit frère Mehdi, qui a accompagné dans sa fuite vers la Syrie Hayat Boumeddiene, la femme d’Amedy Coulibaly, auteur de la prise d’otage à Vincennes et de la fusillade à Montrouge. Pour autant, toutes les fratries confrontées à la radicalisation d’un des leurs, ne basculent pas forcément dans l’endoctrinement. Le passage à l’acte n’est pas forcément toujours décidé de concert. Alors que Mohamed Merah a décidé, a priori seul, de tuer des militaires et des juifs, les frères Kouachi, eux, sont sortis du bois en même temps. Et sont morts, côte à côte, les armes à la main. 20 minutes
La tuerie de la Columbine High School a mis en lumière une double forme de criminalité qui ne retient pas habituellement l’attention du public. Il s’agit pourtant d’un acte sur lequel la police intervient à intervalles réguliers.  Le Violence Policy Center estime que près de 1 500 « meurtres-suicides » (murder suicides) ont lieu chaque année. L’acte en question consiste à tuer un parent, un proche ou un étranger avant de se faire justice. Dans les vingt dernières années, quelques cas ont frappé par leur aspect aussi horrible que gratuit. Ils ont tous été ponctués par le suicide du meurtrier. En 1986, le postier Patrick Sherrill qui est menacé de licenciement abat dans l’Oklahoma 14 collègues et en blesse six autres.  En 1991, George Hennard, un routier texan, lance son camion dans un restaurant. 23 clients sont tués et 20 autres blessés. En 1999, à Atlanta, Géorgie, Mark Barton tue sa femme et ses enfants avec un marteau et se rend ensuite chez un courtier où il abat neuf personnes et en blesse 13 autres. Au Texas en 1999, Larry Ashbrook pénètre dans une église baptiste avant un concert, tue sept spectateurs et lance des explosifs sans faire de victimes. En 2001, un employé de la firme Navistar en Illinois est armé jusqu’aux dents quand il tue quatre collègues et en blesse quatre autres. (…) La majorité des meurtres-suicides révèle que l’acte prétendument vengeur précède immédiatement l’autodestruction. Daniel Royot
Les images violentes accroissent (…) la vulnérabilité des enfants à la violence des groupes (…) rendent la violence ‘ordinaire’ en désensibilisant les spectateurs à ses effets, et elles augmentent la peur d’être soi-même victime de violences, même s’il n’y a pas de risque objectif à cela. Serge Tisseron
L’effet cliquet, ou effet de cliquet, est un phénomène ou procédé énoncé par Thomas M. Brown, qui empêche le retour en arrière d’un processus une fois un certain stade dépassé.Il est parfois lié à un « effet mémoire » : « une consommation atteinte est difficilement réduite du fait des habitudes et des engagements qui ont été pris ». L’« effet cliquet » fait analogiquement et métaphoriquement référence au cliquet d’horlogerie (mécanisme d’échappement à ancre interdisant tout retour en arrière d’une roue dentée). Cette métaphore est utilisée dans de nombreux domaines, de la politique au management et à la théorie de l’évolution. (…) Il est parfois lié à la théorie de l’effet de démonstration ou d’imitation développée par James Stemble Duesenberry en 1949. La consommation peut dépendre de la consommation de la classe sociale ou du groupe social de référence. Selon lui, c’est un effet de « démonstration » : il y a une démonstration des classes aisées sur les classes inférieures qui les imitent. De par ce fait, la classe immédiatement inférieure consomme alors de la même manière. Pour Duesenberry, la consommation, à une période donnée dépend non seulement du revenu de cette période, mais aussi des habitudes de consommation acquises antérieurement. Si la consommation dépend du revenu courant mais aussi de la consommation passée (…) Duesenberry évoque également l’effet d’imitation — « tout citoyen d’une classe sociale donnée tend à acquérir le comportement de la classe immédiatement au-dessus. ». De ce point de vue, le club des « privilégiés » servirait de modèle de référence aux autres catégories sociales qui tentent de suivre ses dépenses lorsque leurs revenus augmentent ou lorsque la production de masse banalise les objets. Pour Duesenberry, il s’agit donc d’une course poursuite au modèle supérieur. (…) L’hypothèse faite par Duesenberry est que la consommation dépend du plus haut niveau de consommation durant la période précédente. (…) Dans ce domaine, ce terme permet de décrire l’incapacité d’un gouvernement à réduire les énormes bureaucraties, une fois que celles-ci ont été mises en place, comme par exemple en temps de guerre pour couvrir l’ensemble des besoins des troupes. On peut retrouver ce phénomène dans la réforme des organisations internationales due aux nombreuses couches de bureaucratie créées précédemment. L’économiste Robert Higgs de l’école autrichienne a lui aussi utilisé le terme pour décrire l’apparente expansion irréversible du gouvernement en temps de crise dans son livre Crise et Leviathan. Le phénomène de cliquet a également été théorisé par Yves-Marie Adeline dans son ouvrage La Droite impossible paru en 2012 (édition modifiée de La Droite piégée datant de 1996) : il y démontre comment, dans un système démocratique dont les fondements sont de gauche, les lois sociétales de la gauche sont irréversibles, car la droite, quand elle revient au pouvoir, ne se sent pas libre de les abroger. Cela ne vaut pas pour l’économie (comme le montre le Thatcherisme qui a pu défaire l’Etat-providence issu de la guerre ), mais cela vaut pour les évolutions sociétales. (…) L’effet cliquet désigne « l’irréversibilité du progrès technique ». Wikipedia
Des millions de Faisal Shahzad sont déstabilisés par un monde moderne qu’ils ne peuvent ni maîtriser ni rejeter. (…) Le jeune homme qui avait fait tous ses efforts pour acquérir la meilleure éducation que pouvait lui offrir l’Amérique avant de succomber à l’appel du jihad a fait place au plus atteint des schizophrènes. Les villes surpeuplées de l’Islam – de Karachi et Casablanca au Caire – et ces villes d’Europe et d’Amérique du Nord où la diaspora islamique est maintenant présente en force ont des multitudes incalculables d’hommes comme Faisal Shahzad. C’est une longue guerre crépusculaire, la lutte contre l’Islamisme radical. Nul vœu pieu, nulle stratégie de « gain des coeurs et des esprits », nulle grande campagne d’information n’en viendront facilement à bout. L’Amérique ne peut apaiser cette fureur accumulée. Ces hommes de nulle part – Shahzad Faisal, Malik Nidal Hasan, l’émir renégat né en Amérique Anwar Awlaki qui se terre actuellement au Yémen et ceux qui leur ressemblent – sont une race de combattants particulièrement dangereux dans ce nouveau genre de guerre. La modernité les attire et les ébranle à la fois. L’Amérique est tout en même temps l’objet de leurs rêves et le bouc émissaire sur lequel ils projettent leurs malignités les plus profondes. Fouad Ajami
La même force culturelle et spirituelle qui a joué un rôle si décisif dans la disparition du sacrifice humain est aujourd’hui en train de provoquer la disparition des rituels de sacrifice humain qui l’ont jadis remplacé. Tout cela semble être une bonne nouvelle, mais à condition que ceux qui comptaient sur ces ressources rituelles soient en mesure de les remplacer par des ressources religieuses durables d’un autre genre. Priver une société des ressources sacrificielles rudimentaires dont elle dépend sans lui proposer d’alternatives, c’est la plonger dans une crise qui la conduira presque certainement à la violence. Gil Bailie
There are some of them (Javanese) who if they fall ill of any severe illness vow to God that if they remain in health they will of their … and as soon as they get well they take a dagger in their hands, and go out into the streets and kill as many persons as they meet, … These are called amuco.  Duarte Barbosa (1516)
To run amock is to get drunk with opium… to sally forth from the house, kill the person or persons supposed to have injured the Amock, and any other person that attempts to impede his passage. Captain James Cook (1772)
C’est de la folie, une sorte de rage humaine… une crise de monomanie meurtrière et insensée. C’est lié sans doute, d’une certaine façon, au climat, à cette atmosphère dense et étouffante qui oppresse les nerfs comme un orage, jusqu’à ce qu’ils craquent… Un Malais, n’importe quel brave homme plein de douceur, est en train de boire paisiblement son breuvage… il est là, apathiquement assis, indifférent et sans énergie… et soudain il bondit, saisit son poignard et se précipite dans la rue… il court tout droit devant lui, toujours devant lui, sans savoir où… Ce qui passe sur son chemin, homme ou animal, il l’abat avec son kris, et l’odeur du sang le rend encore plus violent… Tandis qu’il court, la bave lui vient aux lèvres, il hurle comme un possédé… mais il court, court, court, ne regarde plus à gauche, ne regarde plus à droite, ne fait plus que courir avec un hurlement strident, en tenant dans cette course épouvantable, droit devant lui, son kris ensanglanté… Les gens des villages savent qu’aucune puissance au monde ne peut arrêter un amok… et quand ils le voient venir, ils vocifèrent, du plus loin qu’ils peuvent, en guise d’avertissement: « Amok! Amok! » et tout s’enfuit… Mais lui, sans entendre, poursuit sa course; il court sans entendre, il court sans voir, il assomme tout ce qu’il rencontre… jusqu’à ce qu’on l’abatte comme un chien enragé ou qu’il s’effondre, anéanti et tout écumant. Stefan Zweig (1922)
Alors que la pression de la communauté internationale se faisait de plus en plus forte en Indonésie afin de mettre fin à la montée des violences au Timor oriental, les analystes demeuraient perplexes face à deux questions fondamentales: qui est en train d’orchestrer ce carnage et pourquoi. Seth Mydals (NYT, le 8 septembre 1999)
L’amok est le fait d’une personne agissant seule. C’est un accès subit de violence meurtrière qui prend fin par la mise à mort de l’individu après que ce dernier a lui-même atteint un nombre plus ou moins considérable de personnes. Cette forme de l’amok observée par des voyageurs et des ethnologues notamment en Malaisie, Inde, Philippines, Polynésie, Terre de feu, Caraïbes, Région arctique ou Sibérie est un comportement exclusivement masculin. Si les causes du déclenchement sont socialement déterminées et de l’ordre des frustrations importantes (humiliations, échecs en public) induisant un désir de vengeance, le mécanisme est celui de la décompensation brutale. Parfois simplement qualifiée de « folie meurtrière », la course d’amok est assimilée à une forme de suicide. Bien qu’elle soit ordinairement perpétrée à l’arme blanche dans les sociétés traditionnelles, on peut en trouver un équivalent dans le monde contemporain avec certaines des tueries massives par arme à feu perpétrées par un individu seul, s’achevant par sa capture ou sa mort concrète parfois même auto-administrée, ou bien par sa mort sociale volontaire quand l’auteur de la tuerie se rend à la justice pour y être condamné ce qui dans certains cas le conduit à l’exécution. Le schéma central est alors similaire : forme de suicide accompagnée d’une libération des pulsions homicides. On trouve également le récit de décompensations correspondant à cette définition, dans des journaux personnels rédigés par des soldats dans les tranchées lors de la Grande Guerre. Dans de telles scènes l’auteur raconte comment un de ses camarades, de façon imprévisible, se dirige seul spontanément jusqu’à la tranchée ennemie dans l’intention d’en finir lui-même tout en supprimant autant d’ennemis qu’il lui sera possible. En correspondance avec la typologie des suicides établie par Durkheim, cette forme de la décompensation sous contrainte d’engagement patriotique est au comportement criminel ce que le suicide altruiste ou fataliste est au suicide égoïste. Andreas Lubitz, le copilote qui semble avoir volontairement crashé l’Airbus A320 du Vol 9525 Germanwings dans les Alpes en mars 2015, a été qualifié de « pilote amok » par la presse allemande. Introduit dans la langue française vers 1830, le terme « amok » provient du mot malais amuk qui signifie « rage incontrôlable » pouvant désigner aussi bien la personne atteinte que l’accès lui-même. Le mot a été utilisé par les Britanniques pour décrire un comportement meurtrier sans discernement. Il a ensuite été utilisé en Inde pendant l’Empire britannique, pour décrire un éléphant devenu incontrôlable et causant des dégâts importants dans sa fureur. Le mot a été rendu populaire par les récits coloniaux de Rudyard Kipling. Mais il est aussi usuellement utilisé en anglais pour désigner les comportements animaux insensés et destructeurs, même ceux des animaux domestiques. Le mot est toujours usité aujourd’hui, dans l’expression « to run amok », décrivant de manière plus large un comportement ou une situation devenant hors de contrôle. Wikipedia
Le berserk (ou berzerk) (en vieux norrois berserkr, pluriel berserkir) désigne, selon Régis Boyer, un guerrier-fauve qui entre dans une fureur sacrée (en vieux norrois berserksgangr, « marche, allure du guerrier-fauve ») le rendant surpuissant (« Et la Terre elle-même ressentit la peur devant sa rage… ») et capable des plus invraisemblables exploits, dignes des dieux. Quoique le personnage apparaisse surtout dans les sagas, et les mythologies nordiques et germaniques (exemples : Arnwulf, Bernhari, Berthramm, Gundhramm, Haimric, Hlodwig, Richari, Theudberga, Warinhari, Wilhem, etc.), il est néanmoins attesté dans des sources plus historiques, comme le Haraldskvæði2 (voir le récit de la bataille du Hafrsfjördr) où les berserkers sont également appelés úlfheðnar4, ou encore l’Histoire de Saint Olaf, dans la Heimskringla.Le terme a été adjectivé en anglais, où « to go berserk » signifie en langage familier « devenir fou furieux », « perdre le contrôle de soi », un peu l’équivalent du québécois « péter sa coche » ou du français « péter les plombs ». Wikipedia
Une forme distincte de trouble dissociatif inexistant dans les cultures occidentales est l’amok […] et la plupart des victimes sont de sexe masculin. Ce trouble a attiré l’attention parce que les personnes se trouvant en état d’amok, qui s’apparente à une transe, sont souvent prises de fureurs durant lesquelles elles agressent brutalement, voire parfois tuent des animaux ou des personnes et ne s’en souviennent généralement pas. Courir en amok n’est qu’un des nombreux syndromes consistant pour un individu à se trouver en état de transe et, soudainement empli d’une mystérieuse énergie, se mettre à courir ou à fuir pendant un long moment. David H. Barlow et V. Mark Durand
Depuis le XIXe siècle, il y a un consensus autour du fait que l’amok est un phénomène lié à la culture et qu’en Asie du Sud-Est, sur la péninsule malaisienne ou à Java, il suit un protocole particulier: de sourdes ruminations, un coup de sang, suivi par les attaques meurtrières, puis un suicide ou une perte de mémoire. Ce que l’on peut observer pour l’heure, en particulier en ce qui concerne les fusillades dans les établissements scolaires, me semble être, dans ce format nouveau et particulier, de la même façon limité à des environnements culturels, à l’Europe centrale et du Nord et à l’Amérique du Nord. Joseph Vogl (philosophe allemand)
Amok est un mot d’origine malaise pour désigner un «coup de folie meurtrière». La presse allemande l’utilise d’habitude pour qualifier les gens qui commettent des massacres dans les écoles. Ce matin, Bild titre «Der Amok-Pilot». C’est le tabloïd qui révèle les preuves de ce qu’on pressentait, après avoir eu accès à son dossier médical: Andreas Lubitz souffrait de graves troubles psychiatriques. Le Figaro
Bild revient longuement sur la personnalité du jeune homme, décrit comme dépressif, obsédé par les Alpes, et qui pourrait avoir été pris d’amok, cette «rage incontrôlable» qui pousse parfois certains hommes à commettre des tueries. Le mot, qui tire son origine du malais amuk, désigne un état soudain et explosif de folie meurtrière, souvent causé par une forte émotion. Cette transe furieuse, observée pour la première fois par les ethnologues en Indonésie, est toujours individuelle. Elle prend fin généralement par la mise à mort de l’individu. En cela, elle s’assimile à une forme de suicide. Selon la culture indonésienne, l’amok est causé par un esprit maléfique, qui s’empare de l’âme des hommes pour libérer leurs pulsions morbides, alors même qu’ils n’ont jamais montré de signe de colère particulier. Libération
« Andreas Lubitz. LE PILOTE AMOK» Voilà le titre qui s’étale, ce vendredi 27 mars, sur la une du tabloïd allemand Bild, qui publie sur la totalité de la page une photo du copilote de Germanwings fortement soupçonné d’être à l’origine du crash aérien. Un cliché pris en 2013 lors d’un semi-marathon organisé par la Lufthansa à Francfort. En le montrant en train de courir, le journal appuie son propos, le terme d’«amok» étant habituellement utilisé par la presse allemande et anglophone dans l’expression «Amok laufen» ou «to run amok», que l’on pourrait traduire par «courir en amok», en référence à des actes commis par des personnes sous l’emprise d’une folie meurtrière, tels les tueries d’Oslo et de l’île d’Utoeya ou les massacres commis par des adolescents dans les établissements scolaires. En allemand, les auteurs de ces bains de sang sont donc communément désignés sous le terme d’«Amokläufer», qui signifie «coureur d’amok». Ce terme est une retranscription approximative du mot indonésien et malais «amuk», qui désigne selon l’Urban Dictionary «une activité agressive qui tend à tout détruire», mais que l’on pourrait tout aussi bien traduire par les termes plus génériques de «folie furieuse» ou « rage incontrôlée ». Slate
D’après les premiers éléments de l’enquête disponible, Andreas Lubitz, le co-pilote qui a réalisé la catastrophe, a toutes les caractéristiques du profil d’un tueur de masse. Par tueur de masse, faut-il entendre en criminologie tout individu qui tue au moins trois personnes, sans en viser spécifiquement une en particulier, en un même lieu et lors d’un événement unique, comme par exemple les auteurs de la tuerie sur le campus de Columbine Eric Harris et Dylan Klebold en 1999. Dernièrement, un article scientifique est paru dans le Justice Quaterly sur le sujet. L’auteur de l’article, le professeur Adam Lankford, fait une différence claire entre les tueurs de masse qui se donnent la mort au moment de l’acte et ceux qui cherchent à survivre afin de bénéficier « des profits » de leur acte, à savoir notamment bénéficier d’une « reconnaissance » médiatique. Dans la première catégorie, catégorie à laquelle appartient selon nous, Andreas Lubitz, et qui est une catégorie moins importante que la seconde, le criminologue tente de cerner le profil de ces tueurs sur la base d’un échantillon de 88 cas. En moyenne, ils sont relativement jeunes puisqu’ils ont au alentour de 37 ans. Le copilote était un peu plus jeune. Il avait 28 ans. Ce sont dans 96% des cas, des hommes ayant des symptômes de dépression (ce qui semble être le cas de celui-ci) et qui se serait senti victime d’injustice, souvent au travail (à l’heure actuelle nous n’avons aucun élément qui démontrerait que le copilote était en conflit avec des personnes de l’entreprise). Ce phénomène, contrairement à ce que l’on pourrait penser, n’est pas nouveau. Par le passé, plusieurs pilotes se sont écrasés (ou ont tenté de s’écraser) de la sorte. 6 exemples au moins peuvent être recensés depuis 1982 et qui n’ont rien avoir avec des actes terroristes. Ainsi, pouvons nous citer par exemple trois événements marquants. Le premier qui s’est produit en 1994 sur un vol de Royal Air Maroc et qui entraina la mort de 44 personnes à bord. Le pilote aurait agi de manière intentionnelle suite à des problèmes sentimentaux. Le deuxième a eu lieu également en 1994. Un employé de la FedEx, qui allait se faire licencier, avait tenté de détourner un avion cargo de la compagnie pour le faire s’écraser. Il fut maîtrisé à temps par l’équipage. Enfin, le cas peut être le plus marquant fut certainement celui du crash provoqué par le pilote du vol Silk Air 185, le 19 décembre 1997. L’avion s’était écrasé dans une rivière, faisant 104 morts. Le pilote était un ancien aviateur militaire, traumatisé par un accident qui avait tué plusieurs de ses collègues lors d’un entrainement. Il connaissait des soucis financiers. Le crash n’a pas été reconnu comme intentionnel, mais des forts doutes subsistent. Ces actes n’ont donc rien avoir avec des actes terroristes, même si dans certains cas on peut se demander si les terroristes ne s’en inspirent pas (on pense naturellement au 11 septembre 2001). Mais ils se produisent, certes rarement, mais leur probabilité est non nulle. Tout porte à croire que le crash de l’A320 s’inscrive dans cette lignée de tuerie de masse que l’on appelle également « amok ». Olivier Hassid
Un jour, je vais faire quelque chose qui va changer tout le système, et tout le monde connaîtra mon nom et s’en souviendra. Andreas Lubitz (cité par son ex-petite amie)
Selon plusieurs médias américains, dont le New York Post, il aurait déclaré à la police: « Je voulais tous les tuer, et vous auriez dû me tuer », laissant penser à une opération « suicide-by-cop » consécutive à un meurtre de masse. Le Dauphiné
Il y a un «besoin d’être vu, pris en considération; la mort est secondaire, elle est la conséquence de ce besoin. (…) On qualifie cet acte de suicide car le sujet meurt. Mais était-ce la mort qui était recherchée? Ou bien attirer l’attention, se venger, régler un problème? Il y a tout une palette d’explications avant de parler d’acte suicidaire. Michel Debout (psychiatre)

Vous avez dit amok ?

En ces temps étranges …

Où pour réussir son suicide il faut à présent au premier imbécile venu entrainer pas moins de 150 personnes dans sa mort …

Retour avec la récente attaque à la voiture-bélier de Times Square

Sur ce cas apparemment particulier de fureur sacrée moderne appelée suicide par police interposée …

Où combinée cette fois, mimétisme aidant, avec la volonté de crime de masse …

C’est à présent à la police qu’on demande, pour en maximiser les effets, de faire le sale travail …

Le «suicide par policier interposé» existe-t-il vraiment?

Évoqué par certains commentateurs à propos de la récente tentative d’attaque d’un commissariat de Barbès, ce concept est très complexe à définir et à prendre en charge.

Fatma-Pia Hotait et Vincent Manilève

Slate

13.01.2016

«Foncer à pied sur des policiers en armes, portant des gilets pare-balles, avec une fausse ceinture d’explosifs, paraît complètement farfeluC’est même suicidaire.» Cité par Le Figaro, un policier anonyme réagissait ainsi à l’attaque d’un commissariat du XVIIIe arrondissement de Paris, le 7 janvier, quand un homme a été abattu après avoir tenté d’agresser des policiers. Armé d’un hachoir de boucher, il avait aussi en sa possession un «engin explosif factice», fait de pochettes scotchées d’où sortaient des fils électriques.

Aujourd’hui, l’identité de l’assaillant n’est toujours pas connue avec certitude, même si des proches affirment l’avoir identifié. Quant à ses motivations, l’enquête est toujours en cours: il est donc trop tôt pour affirmer quoi que ce soit. Mais le jour de l’attaque, sur Twitter, le journaliste du Monde spécialisé dans les questions de police Laurent Borredon évoquait une expression anglophone désignant la volonté, pour un individu, de forcer des policiers à le tuer: le suicide by cop.

«Forcer les policiers à les abattre»

En France, ce phénomène est qualifié de «suicide assisté par police interposée», mais il est bien plus répandu en Amérique du nord. Comme l’expliquait Slate.com en 2014, le concept suicide by cop y a été inventé au début des années 1980 par Karl Harris, «un officier de police devenu opérateur d’une ligne téléphonique d’aide aux personnes suicidaires». Dans une interview au New York Times publiée en 1998, ce dernier, devenu entre temps docteur, le définissait ainsi:

«Dans le domaine du suicide, j’ai vu toutes les différentes façons dont les gens tentent de se suicider et il s’avère que, peut-être, certains essayaient en réalité de forcer les policiers à les abattre parce qu’ils voulaient mourir.»

Ce n’est qu’après que le suicide by cop est devenu un sujet pris très au sérieux. Une étude publiée en 2009 par deux universités en Californie et à Toronto permet de mieux comprendre l’ampleur du phénomène en Amérique du Nord: 36% des fusillades impliquant des policiers y ont été qualifiées de suicide by cop entre 1998 et 2006, selon des données récoltées par les auteurs sur 707 affaires. Il s’avère également que dans 19% des cas, la personne voulant se suicider «simulait la possession d’une arme pour accomplir sa tentative de suicide». L’assaillant du commissariat de Barbès portait certes un hachoir mais aussi une fausse ceinture explosive, ce qui pourrait étayer l’hypothèse d’un suicide «provoqué».

En Grande-Bretagne, en 2003, un tribunal avait officiellement qualifié pour la première fois une mort de suicide by cop. Un homme du nom de Michael Malsbury avait été tué par un policier après avoir attaqué sa femme, armé d’un rouleau à pâtisserie, et s’être enfermé dans sa maison après avoir révélé à la police être armé d’un pistolet. Malsbury sera abattu et les policiers affirmeront par la suite qu’il avait adopté une attitude «téméraire et provocante».

Avec le temps, le phénomène est apparu en France, mais dans de moindres proportions. En janvier 2015, un homme a retenu en otage les vendeuses d’une bijouterie pendant deux heures à l’aide d’un pistolet factice, avant de les relâcher. Elles ont alors expliqué que l’homme leur avait révélé «en avoir marre de la vie» et «vouloir mourir sous les balles des policiers». Le preneur d’otages a ensuite tiré un coup de pistolet en l’air, affirmant que la police ne serait ainsi «pas venue pour rien».

Des situations extrêmement délicates pour les policiers

Du côté des policiers, ce genre de situation est «extrêmement complexe», explique Annie Gendron, chercheuse à l’École nationale de police de Québec et coauteure d’un rapport sur le sujet. Souvent, ces interventions prennent une tournure inattendue très rapidement et laissent peu de temps aux agents pour en reprendre le contrôle:

«Ce sont des interventions qui n’étaient pas forcément destinées au départ à une personne suicidaire. Au moment de l’appel, les policiers n’ont pas l’information, ils croient intervenir pour vol à l’étalage ou pour violence conjugale, mais cela prend une autre tournure.»

Au moment de l’appel, les policiers n’ont pas l’information, ils croient intervenir pour un vol à l’étalage ou pour violence conjugale

Annie Gendron,
de l’École nationale de police de Québec

C’est pour cela que, en France notamment, un ou plusieurs médiateurs sont souvent présents, afin de mieux évaluer les risques potentiels. «Ils permettent de savoir si cette personne n’exprime pas un désarroi, une détresse, une crise personnelle, si elle ne voit pas d’autre solution que d’affronter la police», explique Michel Debout, psychiatre et professeur de médecine légale et de droit de la santé.

Mais que ce soit au moment de l’intervention ou après, définir le profil de ces personnes suicidaires peut s’avérer très complexe. Dans son étude, Annie Gendron a défini trois types différents. Tout d’abord, les suicidaires dit «spontanés», qui bien souvent ont un casier judiciaire et qui, lorsqu’ils commettent un nouveau délit et se retrouvent à nouveau face à la police, songent soudainement au suicide. Ces personnes, explique la chercheuse, se mettent «en colère de façon impulsive, et souhaitent mettre fin à leurs jours car elles estiment que c’est préférable à un retour en prison. L’acte est donc plus souvent commis sous l’effet de la colère ou du désespoir».

Il existe aussi le «suicide by cop» planifié et verbalisé lors de l’affrontement avec la police: il s’agit «de personnes qui vont volontairement planifier une exaction, un délit, pour attirer les policiers et mettre leur plan suicidaire à exécution. En fait, elles vont commettre par exemple un vol à l’étalage et l’objectif est très clairement d’attirer les policiers pour, une fois qu’ils sont rendus sur place, tenter de les agresser pour qu’ils utilisent leur arme à feu.»

Enfin, le dernier type concerne les personnes dont le premier plan était un suicide «auto-commis»:

«Il y a des circonstances où des proches de ces personnes appellent les policiers pour qu’ils interviennent. Sauf qu’ils agissent un peu comme un effet déclencheur en dérangeant la personne dans son plan, qui devient très en colère, très agitée et va agresser les policiers pour trouver la mort, là encore en verbalisant sa volonté.»

Une notion tout sauf évidente

Il y a un «besoin d’être vu, pris en considération; la mort est secondaire, elle est la conséquence de ce besoin»

Michel Debout, psychiatre

D’un point de vue médical, cerner le profil psychologique des personnes qui ont recours au suicide dit «par police interposée» est là encore un exercice complexe. «Il faut être très prudent dans l’analyse de ces situations, encore faut-il qu’elles soient démontrées», explique le docteur Michel Debout. En effet, d’un point de vue clinique, une personne diagnostiquée comme suicidaire «cherche la disparition de soi comme la conclusion de quelque chose». Or, dans les cas de suicide par police interposée, il y a d’abord «le besoin d’être entendu, vu, pris en considération; la mort est secondaire, elle est la conséquence de ce besoin», explique encore l’auteur de Le suicide, un tabou français. Cette recherche de considération et de reconnaissance manifestée chez les sujets fait ressortir en eux «une certaine immaturité psychologique».

Les individus ayant recours à une tierce personne pour mettre fin à leurs jours doivent la provoquer et mener cette entité extérieure à eux. Dans une grande partie des cas de suicides par police interposée, la personne s’arrange donc pour attirer la police jusqu’à elle. Prise d’otages, menaces ou tentatives de violence physique: tous ces éléments font que la mort en soi n’est pas le but ultime de la personne, selon le chercheur, qui insiste sur l’importance de se préoccuper de cette «quête de reconnaissance tragique», mais sans «pour autant transformer ces actes d’agressions en suicides pour essayer de leur donner une explication.» «On qualifie cet acte de suicide car le sujet meurt. Mais était-ce la mort qui était recherchée? Ou bien attirer l’attention, se venger, régler un problème? Il y a tout une palette d’explications avant de parler d’acte suicidaire», souligne-t-il, expliquant que la notion de suicide par police interposée ne le «convainc pas au niveau clinique».

La frontière entre le désir réel d’agression et la volonté de se suicider est souvent compliquée à percevoir, et l’est évidemment d’autant plus après coup dans les cas où l’assaillant meurt. Comme l’écrivait récemment Le Monde, la propagande de l’organisation Etat islamique joue d’ailleurs largement sur la fragilité de personnes isolées, avec ses mots d’ordre «susceptibles de déclencher des passages à l’acte, y compris chez des personnes suicidaires souhaitant passer à la postérité».

Voir aussi:

Times Square maniac was allegedly attempting suicide-by-cop

A Navy washout on a suicide mission plowed his car through three blocks of sidewalk pedestrian traffic in Times Square on Thursday, killing a teenage tourist and injuring 22 others.

“You were supposed to shoot me! I wanted to kill them,” Richard Rojas, 26, told police after his bloody rampage, according to sources.

The killer, who has been arrested twice for drunken driving, was heading south on Seventh Avenue at 11:55 a.m. when he pulled a sudden U-turn at West 42nd Street, then barreled north — the wrong way — sending victims flying and witnesses running for their lives.

Rojas, of the Bronx, finally crashed his Honda Accord into a stanchion at Broadway and 45th Street — then got out of the car and ran toward a group of people with his arms outstretched before being tackled by law enforcement, including a transit cop and an FBI agent.

“He was driving like a madman and screaming,” eyewitness Michael Rickerby, 24, a tourist from Tennessee, told The Post. “It looked like he was trying to hit people. He had the angriest, craziest face, and he was literally going after people.”

Witnesses watched in horror as Rojas’ car raced up the sidewalk, killing Michigan tourist Alyssa Elsman, 18, who was standing near her 13-year-old sister, between 42nd and 43rd streets.

The incident sparked fears of terrorism, but officials said they have no reason to believe that played a role in the carnage.

“Based on the information we have at this moment, there is no indication that this was an act of terror,” Mayor Bill de Blasio said.

Of the 22 injured, four were rushed to hospitals in serious condition, with open fractures and “multiple traumas,” officials said.

“None of those four are likely to perish. We’re very hopeful . . . that they will survive,” said FDNY Commissioner Daniel Nigro.

Rojas was taken to the Midtown South Precinct station house, where he told police he had hoped to commit suicide-by-cop, sources said. He wasn’t drunk, but police suspect that he may have been using drugs, for which he was undergoing testing Thursday afternoon, sources said.

Rojas was arrested for drunken driving in 2008 and again in 2015. Most recently, he was busted on May 11 for threatening a man who had come to his home to get an annuity notarized.

“You’re trying to steal my identity,” he told the man as he held a knife to his throat, according to court papers.

In that incident, he was charged with menacing and criminal possession of a weapon but pleaded guilty to harassment.

Rojas served in the Navy as an electrician’s mate fireman apprentice from 2011 to 2014 and was dishonorably discharged, sources said.

He was arrested in 2012 at a naval base in Jacksonville, Fla., for allegedly attacking a cabdriver and threatening to kill cops, according to court records obtained by Reuters.

“My life is over,” he shouted at the cabby before his bust. Rojas was charged with misdemeanor battery and resisting an officer without violence.

In 2013, he also spent a couple months behind bars in a military prison in Charleston, SC, but it’s unclear why he was locked up. A pal said he was never the same after his stint in the military and took to drinking to relieve his stress.

“He finally came home, and it was hard for him to find a job,” said Harrison Ramos, 30. “He was having a lot of bad nightmares. He was talking crazy. He was acting strange.”

Rojas would rant about “demons and devils” and became wrapped up in conspiracy theories — a far cry from his behavior before his military service, Ramos said.

“He started drinking to help with his problems. He didn’t drink before,” the friend said. “I saw him about a week ago, and I asked him how’s he doing, and he sounded lost in the world, like he wasn’t with all his five senses.”

But on Wednesday night, Rojas appeared to be in “good spirits” as he celebrated getting his impounded car back, another friend said.

“He just got his car back, a Honda,” said José Medrano, 27. “He was happy about it. He said they had taken his car for lack of payment. He’d just gotten it back and was happy. He was drinking last night out here, with his friends.”

The next day, Rojas used the Honda for his deadly spree.

Witnesses recalled victims being lifted off the ground by his car, as frightened pedestrians ran for shelter.

“I see this woman was midair and this guy is revving his engine and just going full-speed,” said deliveryman Julio Sanchez River, 20.

“He was on the curb between 42nd and 43rd. It was a pretty scary sight. It was really gruesome. There were clothes and shoes everywhere.”

Rojas resisted until the end, punching a police officer while struggling to get away, witnesses said.

Civilians also sprang into action to help capture him, including Alphe Balde, 57, who works in Times Square for Gray Line Tours.

“I grabbed him by the neck,” he said. “I said, ‘You’re not getting away.’ ”


Présidentielle 2017: Le roi est mort, vive le roi ! (Are France’s presidents turning into African sacred kings and their terms into the extended intermissions of a violent sacrificial ritual ?)

8 mai, 2017

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Le roi ne règne qu’en vertu de sa mort future; il n’est rien d’autre qu’une victime en instance de sacrifice, un condamné à mort qui attend son éxécution. (…) Prévoyante, la ville d’Athènes entretenait à ses frais un certain nombre de malheureux […]. En cas de besoin, c’est-à-dire quand une calamité s’abattait ou menaçait de s’abattre sur la ville, épidémie, famine, invasion étrangère, dissensions intérieures, il y avait toujours un pharmakos à la disposition de la collectivité. […] On promenait le pharmakos un peu partout, afin de drainer les impuretés et de les rassembler sur sa tête ; après quoi on chassait ou on tuait le pharmakos dans une cérémonie à laquelle toute la populace prenait part. […] D’une part, on […] [voyait] en lui un personnage lamentable, méprisable et même coupable ; il […] [était] en butte à toutes sortes de moqueries, d’insultes et bien sûr de violences ; on […] [l’entourait], d’autre part, d’une vénération quasi-religieuse ; il […] [jouait] le rôle principal dans une espèce de culte.  René Girard
Le roi a une fonction réelle et c’est la fonction de toute victime sacrificielle. Il est une machine à convertir la violence stérile et contagieuse en valeurs culturelles positives. René Girard

Le règne du roi n’est que l’entracte prolongé d’un rituel sacrificiel violent.
Gil Bailie
Il arrive que les victimes d’une foule soient tout à fait aléatoires ; il arrive aussi qu’elles ne le soient pas. Il arrive même que les crimes dont on les accuse soient réels, mais ce ne sont pas eux, même dans ce cas-là, qui joue le premier rôle dans le choix des persécuteurs, c’est l’appartenance des victimes à certaines catégories particulièrement exposées à la persécution. (…) il existe donc des traits universels de sélection victimaire (…) à côté des critères culturels et religieux, il y en a de purement physiques. La maladie, la folie, les difformités génétiques, les mutilations accidentelles et même les infirmités en général tendent à polariser les persécuteurs. (…) l’infirmité s’inscrit dans un ensemble indissociable du signe victimaire et dans certains groupes — à l’internat scolaire par exemple — tout individu qui éprouve des difficultés d’adaptation, l’étranger, le provincial, l’orphelin, le fils de famille, le fauché, ou, tout simplement, le dernier arrivé, et plus ou moins interchangeables avec l’infirme. (…) lorsqu’un groupe humain a pris l’habitude de choisir ses victimes dans une certaine catégorie sociale, ethnique, religieuse, il tend à lui attribuer les infirmités ou les difformités qui renforceraient la polarisation victimaire si elles étaient réelles. (…) à la marginalité des miséreux, ou marginalité  du dehors, il faut en ajouter une seconde, la marginalité du dedans, celle des riches et du dedans. Le monarque et sa cour font parfois songer à l’oeil d’un ouragan. Cette double marginalité suggère une organisation tourbillonnante. En temps normal, certes, les riches et les puissants jouissent de toutes sortes de protections et de privilèges qui font défaut aux déshérités. Mais ce ne sont pas les circonstances normales qui nous concernent ici, ce sont les périodes de crise. Le moindre regard sur l’histoire universelle révèle que les risques de mort violente aux mains d’une foule déchaînée sont statistiquement plus élevés pour les privilégiés que pour toute autre catégorie. A la limite ce sont toutes les qualités extrêmes qui attirent, de temps en temps, les foudres collectives, pas seulement les extrêmes de la richesse et de la pauvreté, mais également ceux du succès et de l’échec, de la beauté et de la laideur, du vice de la vertu, du pouvoir de séduire et du pouvoir de déplaire ; c’est la faiblesse des femmes, des enfants et des vieillards, mais c’est aussi la force des plus forts qui devient faiblesse devant le nombre (…)  (…) La reine appartient à plusieurs catégories victimaires préférentielles; elle n’est pas seulement reine mais étrangère. Son origine autrichienne revient sans cesse dans les accusations populaires. Le tribunal qui la condamne est très fortement influencé par la foule parisienne. Notre premier stéréotype est également présent: on retrouve dans la révolution tous les traits caractéristiques des grandes crises qui favorisent les persécutions collectives. (…) Je ne prétends pas que cette façon de penser doive se substituer partout à nos idées sur la Révolution française. Elle n’en éclaire pas moins d’un jour intéressant une accusation souvent passée sous silence mais qui figure explicitement au procès de la reine, celui d’avoir commis un inceste avec son fils. René Girard
Mais surtout dès que je la vis entrer, dans son manteau de crêpe, je m’aperçus — ce qui m’avait échappé à Paris — que ce n’était plus ma mère que j’avais sous les yeux, mais ma grand’mère. Comme dans les familles royales et ducales, à la mort du chef le fils prend son titre et, de duc d’Orléans, de prince de Tarente ou de prince des Laumes, devient roi de France, duc de la Trémoïlle, duc de Guermantes, ainsi souvent, par un avènement d’un autre ordre et de plus profonde origine, le mort saisit le vif qui devient son successeur ressemblant, le continuateur de sa vie interrompue. Peut-être le grand chagrin qui suit, chez une fille telle qu’était maman, la mort de sa mère, ne fait-il que briser plus tôt la chrysalide, hâter la métamorphose et l’apparition d’un être qu’on porte en soi et qui, sans cette crise qui fait brûler les étapes et sauter d’un seul coup des périodes, ne fût survenu que plus lentement. Marcel Proust
On ne va pas s’allier avec le FN, c’est un parti de primates. Il est hors de question de discuter avec des primates. Claude Goasguen (UMP, Paris, 2011)
Ne laissez pas la grande primate de l’extrême goitre prendre le mouchoir … François Morel (France inter)
J’ai suivi cette campagne avec un sentiment de malaise franchement (…) qui s’est peu à peu transformé en honte.  (…) Malaise parce que la deuxième France, dont vous parlez, la France qui est périphérique, qui hésite entre Marine Le Pen et rien,  je me suis rendu compte que je ne la comprenais pas, que je ne la voyais pas, que j’avais perdu le contact. Et ça, quand on veut écrire des romans, je trouve que c’est une faute professionnelle assez lourde.  (….) Parce que je ne la vois plus, je fais partie de l’élite mondialisée, maintenant. (…) Et pourtant, je viens de cette France. (…) Elle habite pas dans les mêmes quartiers que moi. Elle habite pas à Paris. A Paris, Le Pen n’existe pas. Elle habite dans des zones périphériques décrites par Christophe Guilluy. Des zones mal connues. (…) Mais le fait est que j’ai perdu le contact. (…) Non, je la comprends pas suffisamment, je veux dire, je pourrais pas écrire dessus. C’est ça qui me gêne, c’est pour ça que suis mal à l’aise. (…) Non, je suis pas dans la même situation. Moi, je ne crois pas au vote idéologique, je crois au vote de classe. Bien que le mot est démodé. Il y a une classe qui vote Le Pen, une classe qui vote Macron, une classe qui vote Fillon. Facilement identifiables et on le voit tout de suite. Et que je le veuille ou non, je fais partie de la France qui vote Macron. Parce que je suis trop riche pour voter Le Pen ou Mélenchon. Et parce que je suis pas un hériter, donc je suis pas la classe qui vote Fillon. (…) Ce qui est apparu et qui est très surprenant – alors, ça, c’est vraiment un phénomène imprévu – c’est un véritable parti confessionnel, précisément catholique. Dans tout ce que j’ai suivi – et, je vous dis, j’ai tout suivi  – Jean-Frédéric Poisson était quand même le plus étonnant. (…) Une espèce d’impavidité et une défense des valeurs catholiques qui est inhabituelle pour un parti politique. (….) Ca m’a interloqué parce que je croyais le catholicisme mourant. (…) [Macron] L’axe de sa  campagne, j’ai l’impression que c’est une espèce de thérapie de groupe pour convertir les Français à l’optimisme. Michel Houellebecq
PORTRAIT – Récit de l’histoire d’un jeune conseiller du roi qui, saisi par l’impuissance de son maître, décide sans vraiment le savoir de le remplacer et part à la conquête de l’Élysée, seul contre tous. Le Figaro (07.05.2017)
La trahison se paie souvent cash en politique. Mais l’élève aura réussi la prouesse de ne pas abîmer son image en prenant peu à peu la place du maître. « Le hold-up du siècle », résume la ministre de la santé, Marisol Touraine. Ou le crime parfait. « Il y aura Clausewitz, Sun Tzu et Emmanuel Macron », dit le patron des députés socialistes, Olivier Faure. Reste une question qui hante le chef de l’Etat et les siens : tout cela était-il prémédité ? Depuis quand le natif d’Amiens regarde-t-il le bureau de François Hollande, au premier étage du palais, en se disant qu’il pourrait être le sien ? (…) C’était en 2008. L’ancien conseiller spécial de François Mitterrand, Jacques Attali, tient à lui présenter un nouveau talent. Sorti de l’ENA en 2004, membre de la prestigieuse inspection des finances, soutien de Jean-Pierre Chevènement en 2002, le jeune loup qui se pique de philosophie et de littérature rêve surtout de politique. (…) Hollande termine alors son mandat de premier secrétaire du Parti socialiste. Le jeune Macron, qui a déjà su s’attirer les bonnes grâces de bon nombre de messieurs importants dans le monde politique ou dans celui des affaires, fait des étincelles comme rapporteur de la « commission Attali pour la libération de la croissance », nommée par Nicolas Sarkozy. Il brigue une implantation dans le Nord-Pas-de-Calais. « Si tu veux cette vie-là, je te présenterai qui il faut », lui promet Hollande, séduit par l’intelligence du prodige. Aujourd’hui, il relativise : « Je n’ai pas été particulièrement ébloui… C’était un jeune haut fonctionnaire qui voulait faire de la politique. » Les caciques du vieux parti d’Epinay s’opposent à l’arrivée d’un énarque jamais passé par le syndicalisme étudiant ou par le Mouvement des jeunes socialistes (MJS). Emmanuel Macron comprend qu’il devra patienter longtemps avant de décrocher une investiture. Ce sera donc le privé et la banque Rothschild. Mais les retrouvailles avec François Hollande se feront plus vite que prévu, cette fois par l’intermédiaire de Jean-Pierre Jouyet, l’ami intime de l’actuel chef de l’Etat, alors à la tête de l’Inspection générale des finances. Il introduit le banquier dans le cercle des conseillers qui préparent la primaire de la gauche de 2011, puis la présidentielle. Rapide, travailleur, charmeur, toujours de bonne humeur, Macron réunit une fois par semaine un groupe d’économistes à La Rotonde, une brasserie du quartier Montparnasse. « Déjà, pendant la campagne, il n’y avait pas un iota entre ce que pensaient Hollande et Macron, se souvient l’ancien conseiller élyséen Aquilino Morelle. Ils étaient très proches. » Le président élu appelle naturellement son protégé, alors âgé de 34 ans, à l’Elysée. Il est promis au poste de sherpa. Mais, pour le banquier, qui accepte de baisser drastiquement son salaire, ce sera secrétaire général adjoint, sinon rien. Il n’est encore personne, mais il s’impose déjà. Très vite, le conseiller au physique de jeune premier prend la lumière. Le Tout-Paris cherche à le rencontrer. Lui profite de ce prestigieux bureau élyséen pour étoffer son carnet d’adresses. De son côté, le chef de l’Etat développe une véritable affection pour ce surdoué, dans lequel il voit une projection de lui-même. « Emmanuel, c’est le fils qu’on voudrait avoir », confie-t-il à son conseiller Gaspard Gantzer. « Emmanuel, c’est moi », déclare-t-il un autre jour aux journalistes du Monde Gérard Davet et Fabrice Lhomme (« Un président ne devrait pas dire ça… », Stock). (…) « Macron n’a pas choisi le couteau mais le poison lent, résume alors un poids lourd de la majorité. Il est dans une stratégie d’empêchement. » (…) Jusqu’au dernier moment, Hollande refuse de voir l’évidence. Devant Gérard Davet et Fabrice Lhomme, il prend systématiquement la défense de son protégé. Confidences édifiantes. « Macron n’est pas quelqu’un qui cherche à se faire une existence politique au détriment du gouvernement, veut-il croire à l’automne 2015. Il peut avoir de la maladresse, mais pas de perversité (…). C’est un garçon gentil. Il n’est pas duplice. » Au début de l’été 2016, alors que les preuves du contraire s’accumulent, même naïveté : « Je pense qu’il est loyal. » « Macron a mieux cerné la psychologie du président que le président a compris la sienne », résume le député PS Richard Ferrand, secrétaire général d’En marche !. Lui continue d’avancer, capitalisant sur l’impopularité et la fragilité du chef de l’Etat. Son premier meeting, le 12 juillet, à la Mutualité, est un coup de tonnerre. A la fin de son discours survolté fusent des premiers « Macron président ! ». A deux jours de l’intervention du chef de l’Etat pour le 14-Juillet, c’est une provocation insensée. (…) « A lui de commettre la faute », conclut le président. « Macron sait qu’il a un “problème Brutus”, analyse Julien Dray. S’il part, ce ne sera plus le gendre idéal. Il préférait se faire virer, pour se libérer. » (…) Hollande est effondré. Revisitant les cinq années qui viennent de s’écouler, il dit le soir même devant ses proches : « Il m’a trahi avec méthode. » (…) Quinze jours plus tard, François Hollande annonce, depuis l’Elysée, qu’il renonce à briguer un second mandat. « Macron a été une des causes objectives de l’empêchement, a analysé le président devant ses proches. Il y en a d’autres, notamment la contestation dans mon propre camp et la division de la gauche… » (…) Hollande, lui, jure qu’il préfère voir Emmanuel Macron lui succéder plutôt que François Fillon ou Marine Le Pen. « Si Emmanuel est élu, ce ne serait pas la plus mauvaise sortie pour toi, l’a conforté Julien Dray. Un pied de nez de l’Histoire ! » Le Monde
L’élection présidentielle française est loin d’avoir seulement une dimension politique. Comme l’explique Quartz, d’un point de vue symbolique, psychanalytique et psychologique, les deux adversaires du second tour illustrent jusqu’à la caricature le complexe d’Œdipe mis en avant par Sigmund Freud. Freud croyait que tous les hommes ont de façon inconsciente le désir de tuer leur père et d’épouser leur mère. De la même façon, les femmes voudraient inconsciemment tuer leur mère et épouser leur père. Il a baptisé ce complexe du nom d’Œdipe, ce roi de la mythologie grecque qui a, comme l’avait prévu la prophétie, a tué son père et épousé sa mère. Emmanuel Macron et Marine le Pen, au moins sur le plan symbolique, correspondent bien aux schémas psychanalytiques. Concernant Emmanuel Macron, il n’est pas difficile de considérer comme un figure maternelle une professeure plus âgée de 25 ans. Et de la même façon, Marine Le Pen a politiquement détruit et éliminé son père pour prendre sa place. Slate
Attention aux effets d’optiques ! Depuis le début de cette longue soirée électorale, tous les experts, présentateurs et politologues vous annoncent les résultats en pourcentages. Et c’est normal puisque la participation est un pourcentage du nombre d’électeurs et les résultats cruciaux de 20 heures donnant les scores du résultat des deux finalistes sont deux pourcentages qui sont scandés pendant des heures. Mais il est bon aussi de revenir à l’essentiel, c’est à dire au nombre de voix et à ces simples bulletins de vote jetés à un à un dans près de 50.000 bureaux de vote partout en France tout au long de cette journée. 46,9 millions de français sont inscrits sur les listes électorales dont 1,3 million à l’étranger. Le taux d’abstention étant de 26 %, cela ramène le nombre de votants à 34,7 millions. Le nombre de bulletins blancs ou nuls s’établit à 4,16 millions selon les décodeurs du Monde (12 % des votants, contre 2 % au premier tour). Ce qui ramène donc à 30,5 millions le nombre de suffrages exprimés. Pour l’heure le score estimé d’Emmanuel Macron est de 65,7 %. Ce qui lui confère en théorie 20 millions de voix. Ce qui représente à peine deux millions de voix de plus que François Hollande en 2012 et quelques centaines de milliers de voix de plus que Nicolas Sarkozy en 2007. On est donc bien loin d’une victoire triomphale telle qu’elle nous est présentée par les médias. Ce n’est pas vrai quand il est dit et répété ce soir que deux tiers des français ont voté Macron, puisque seulement 42 % des français ont déposé dans l’urne un bulletin à son nom alors qu’ils étaient 62 % à avoir réellement voter Chirac en 2002. Mais le plus grave, c’est que selon les estimations d’Ipsos, seulement 40 % des électeurs d’Emmanuel Macron adhèrent à son projet. Voici donc un Président élu avec un score officiel de 65,7 %, mais avec le soutien effectif de seulement 8 millions d’électeurs, soit 17 % des inscrits. Rarement un Président a paru si bien élu, avec le soutien de 90 % des médias. Mais rarement aussi il a disposé de si peu de soutiens pour appliquer sa politique. Cela explique pourquoi 61 % des français sondés aujourd’hui souhaitent une victoire de la droite aux élections législatives des 11 et 18 juin. Le message est clair. A la droite de l’écouter et de faire ce qu’il faut. Yves de Kerdrel
Seulement 4 % des 17 047 personnes interrogées dans la 7e vague de l’enquête électorale du Cevipof se déclarent satisfaits (3 % « plutôt satisfaits », 1 % « très satisfaits ») de l’action de François Hollande. C’est le taux le plus faible enregistré depuis le lancement de ce vaste sondage, en novembre 2015. Lors de la première vague, 12 % des sondés se disaient satisfaits. Ce taux était tombé à 8 % six semaines plus tard, en janvier, lors de la controverse sur la déchéance de nationalité. Puis, de mars à septembre, il a oscillé entre 5 et 6 %. La proportion d’insatisfaits atteint 70 % (+1 par rapport à septembre), soit deux points en dessous du record d’insatisfaction qui avait été enregistré en mai, au plus fort des crispations sur la loi El Khomri. (…) François Hollande n’a toutefois pas attendu cette nouvelle vague de sondage pour battre le record d’impopularité d’un président français depuis 1958. Dès novembre 2013, l’institut de sondage Ipsos l’avait fait franchir ce cap, avec une côte de popularité à 20 %, avant que tous les instituts de sondages finissent par s’accorder sur ce record, en septembre 2014. Le Monde (25.10.16)
Une enquête électorale du Cevipof pour « Le Monde » ce mardi 25 octobre montre que seuls 4% des Français se disent « satisfaits » de l’action du président de la République. « Un record d’impopularité », soulignent de nombreux observateurs. Mais inutile de tirer sur l’ambulance : si François Hollande cumule bien les records d’impopularité, ce sondage-ci a une particularité qui relativise son résultat… (…) Depuis le mois de novembre 2015, cette enquête mesure régulièrement le taux de satisfaction à l’égard de l’action de François Hollande. Lequel avait démarré très bas, après déjà trois ans de présidence, à seulement 12% de satisfaits. Un taux tombé à 8% dès janvier, avant d’osciller depuis mars entre 5 et 6%. Ce mois-ci, le chef de l’Etat perd donc encore deux points. Sauf que de là à dire que le Président bat son record d’impopularité, il y a un pas qu’on ne peut objectivement pas franchir. Si 4% est effectivement le score le plus bas qu’il ait atteint dans ce baromètre-ci, il n’est pas comparable aux chiffres habituels de popularité. Car à la différence des autres baromètres, celui du Cevipof pour Le Monde propose aux personnes interrogées trois réponses : Satisfait (…)Pas satisfait (…) Ni satisfait ni insatisfait (…) Ce que révèle ce sondage Cevipof par rapport aux autres, c’est donc surtout qu’un quart des Français est incapable de dire ce qu’ils pensent de l’action de François Hollande. Alors que les autres sondages ne leur donnent pas l’opportunité de se dire indécis. Les sondés y ont simplement la possibilité de ne pas répondre à la question, ce qui les classe le cas échéant dans la catégorie « Ne se prononce pas » (NSP). La « popularité » de François Hollande au sens où on l’entend habituellement, c’est-à-dire mesurée sur la base de sondages ne proposant que deux réponses possibles (« oui » ou « non », « satisfait » ou « insatisfait »…) s’établit donc pour le mois d’octobre entre 13 et 18% selon les enquêtes (…) De fait, en termes d’impopularité, François Hollande vole de record en record depuis… 2013. En novembre de cette année-là, sa cote avait baissé à 20% dans le baromètre de l’IFOP pour le JDD, qui est le plus ancien de tous, soit le score le plus bas enregistré par un président français depuis le début de la Ve République, en 1958. En septembre 2014, François Hollande avait encore creusé son propre record à 13%, le plancher le plus bas qu’il ait jamais atteint à ce jour. Marianne
Abstention de 25,3%, et bulletins blancs et nuls de 8,8%, deux chiffres qui relativisent l’ampleur de la victoire de Macron. Mathieu Gaillard (Ipsos)
La tradition de « retenue » du juge à la veille d’une élection a toujours été scrupuleusement respectée par le juge administratif. Elle le conduit, à l’approche d’une élection, à reporter certaines décisions – découpage des circonscriptions, affaire mettant en cause un candidat, etc. – et à en suspendre l’instruction – pour éviter de perturber les opérations électorales ou d’altérer la sincérité du scrutin. C’est aussi une question de dignité de la justice qui ne doit ni se laisser instrumentaliser par les joutes politiques ni donner le sentiment qu’elle cède à un biais partisan. C’est enfin une question de déontologie et d’éthique de la responsabilité. Le juge du siège, a fortiori le parquet – dont la mission est d’apprécier l’opportunité des poursuites – ne peuvent se désintéresser des conséquences de leurs actes. Ainsi, la considération de l’impact d’une décision sur l’ordre public ou la prise en compte de l’état d’encombrement carcéral influent fréquemment sur la nature et les modalités d’exécution des mesures d’instruction ou de la peine prononcée. L’anticipation, par le juge, des incidences de ses actes sur l’environnement social se justifie plus encore pour le calendrier de la procédure, dès lors, d’une part, que les poursuites peuvent avoir lieu ultérieurement et que, d’autre part, les faits ne sont pas si graves et avérés que la célérité s’impose nonobstant le contexte. En l’espèce, l’empressement à poursuivre, souligné par la promptitude de la mise en examen – dont les répercussions sur l’opinion publique sont considérables, celle-ci y voyant une confirmation de la culpabilité –, fait fi des réalités du temps électoral. S’il n’y a pas volonté de faire échec à une candidature, ce qui constituerait un cas gravissime de « partialité subjective », il y a du moins froissement de « l’impartialité objective » : un magistrat ne doit pas seulement être impartial, il doit aussi donner à voir qu’il l’est. En la matière, comme nous le répète avec insistance la Cour européenne des droits de l’homme, les apparences comptent. L’indépendance du juge doit s’affirmer « à la cantonade » non seulement à l’égard des autres pouvoirs, mais encore à l’endroit de ses propres inclinations, préjugés et passions. Comment, dans ces conditions, ne pas ressentir un profond malaise devant un feuilleton judiciaire devenu le carburant essentiel du bûcher médiatique, alimentant régulièrement celui-ci, à coups de communiqués et de fuites, aux dépens de la présomption d’innocence, des droits de la défense et du secret de l’enquête et de l’instruction ? Pourquoi cette mise en examen décidée quelques jours après l’ouverture de l’instruction, en plein recueil des parrainages, alors que, dans les cas ordinaires, sauf évidence accablante ou demande du justiciable, la mise en examen n’intervient qu’après des semaines ou des mois ? L’impression produite est que le contexte est bien, en effet, pris en compte, mais à l’inverse de ce à quoi invite le respect des échéances démocratiques. Le candidat est plus malmené que le justiciable ordinaire. L’électeur devient l’otage de la procédure. Comment ne pas s’inquiéter de la santé de notre vie démocratique en voyant une personnalité politique éminente, porteuse d’un projet qui, quoi qu’on en pense sur le fond, a rallié des millions de suffrages lors d’une primaire impeccablement conduite, déstabilisée en plein compte à rebours de l’élection présidentielle – y compris après que le décret de convocation a été publié au Journal officiel – par des imputations diffusées en boucle, portant sur des faits anciens, non avérés et d’importance subalterne au regard des perspectives collectives ? Comment ne pas se désoler, en tant que citoyen, en voyant les questions programmatiques évincées par un battage que l’intéressé ne peut combattre qu’en se faisant accuser de conspirer contre l’indépendance de la justice et la liberté de la presse, s’enferrant ainsi dans un piège qui rappelle les procès staliniens – peloton d’exécution en moins, mais avec un même enjeu d’élimination d’un acteur politique ? Quels lendemains ce charivari aux conséquences imprévisibles prépare-t-il aux rapports entre élus et justice ? Et, plus généralement, à une collectivité nationale qui, remontée contre les partis de gouvernement, habitée par la petite musique du « tous pourris », troublée par ce qu’elle comprend d’autant moins qu’on le lui ressasse de façon brouillonne, se tourne de plus en plus vers des aventuriers ? (…) En l’espèce, la retenue judiciaire n’aurait pourtant pas eu d’effet exonérateur et n’aurait pas rompu l’égalité devant la justice, puisque des poursuites sont possibles au lendemain de la défaite du candidat ou, s’il est élu président de la République, à l’expiration de son mandat. Les délais de prescription sont, en effet, suspendus en vertu de l’article 67 de la Constitution dans sa rédaction issue de la loi constitutionnelle du 23 février 2007. Bien sûr, comme le souligne le garde des sceaux, la justice n’a pas à suspendre son cours à la veille d’une élection. Mais il ne s’agit, ici, ni de la justice en général ni de la généralité des instances. Il s’agit d’une affaire singulière, intéressant un événement crucial pour notre vie démocratique. Il était loisible au parquet, en l’absence de toute plainte d’un tiers, d’ouvrir son enquête – ou du moins l’instruction – après le scrutin, s’il estimait que les faits le méritaient et qu’il était compétent pour en connaître. L’obstination à poursuivre se manifeste, en outre, de façon significative, par la saisine du juge d’instruction la veille, ou presque, de la publication de la loi du 27 février 2017 portant réforme de la prescription en matière pénale, qui aurait provoqué la prescription de la plus grande partie des faits incriminés. Jean-Eric Schoettl
En ce 8 mai 2017, la France (…) s’éveille en pleine supercherie, vaguement honteuse d’avoir dû juguler le Mal. «L’hypocrisie est, chez une nation, le dernier degré du vice. C’est donc faire acte de citoyen que de s’opposer à cette tartuferie sous laquelle on couvre ses débordements» écrivait Balzac. La République est « sauvée ». Vraiment ? Simulacre et coup d’État démocratique. Bienvenue en post-République. Le 25 octobre 2016, Hollande était crédité de 4 % d’opinions favorables, selon une enquête Ipsos pour le CEVIPOF et Le Monde. Jamais un chef d’État n’avait autant été discrédité. Et jamais un parti politique au pouvoir, son leader et la politique menée durant 5 ans n’avaient été à ce point rejetés. Hollande ne pouvait pas se représenter. Une première. (…) Les élections ? Une mitraillette de tartufferies. Du simulacre à répétition. Fort de sa popularité et de ses réussites, Hollande engage tranquillement sa Conquête de Plassans. Comme chez Zola, il dépêche un émissaire sur le terrain. De quoi s’agit-il ? De conserver un pouvoir devenu illégitime. Un nouveau président de la République élu comme « candidat officiel du pouvoir ». (….) En marche vers les larmes. Tartufferie ? Au 1er tour, le candidat Macron a obtenu 8 656 346 voix, soit 24 % des votants. 18,19 % des inscrits. Un peu plus de 8 millions de voix sur les 33 millions de votes exprimés. 8 millions sur les 47 millions d’inscrits. Lors de sa campagne de 2e tour, notre nouveau président a répété que son projet était légitime car « porté en tête par les Français ». Pour adresser une fin de non-recevoir aux demandes des Insoumis. 8 millions d’électeurs, ce n’est pas la France. Tartufferie ? Un scénario électoral trop beau pour être vrai. Pas besoin d’évoquer un « cabinet noir » ou des thèses complotistes pour remarquer que beaucoup, dans cette élection, s’est déroulé dans le meilleur des mondes macronien possible. En la personne de Marine Le Pen, le « danger » nécessaire et voulu pour être élu au 2e tour était au rendez-vous. Et ce « danger » a été massivement monté en épingle par des médias menant aussi campagne En Marche. À de rares exceptions près. Les règles de la déontologie médiatique ont été bafouées entre les deux tours, où nous avons assisté à un remake de la lutte entre les forces de la lumière et des ténèbres. Dans le rôle-titre des ténèbres, la candidate Le Pen ramenée à sa responsabilité présumée dans les drames de la 2e Guerre Mondiale. Macron s’est rendu sur des lieux de mémoire, histoire de nous dire combien un parti politique républicain puisque autorisé est… en fait un parti antirépublicain démoniaque. Que l’on pense au ridicule d’un David Pujadas tentant de transformer Marine Le Pen en héritière de l’antisémitisme français. Vieille supercherie à laquelle plus personne ne croit, pas même ceux qui l’utilisent. (…) Tartufferie de nombre de médias, acquis aux thèses politiques dominantes et aux divers pouvoirs qui appliquent ces thèses depuis le tournant libéral de Mitterrand, à droite comme à gauche. Tartufferie dès l’offensive anti-Fillon. Présumé innocent en théorie, l’homme a été abattu en vol. Il ne cadrait pas dans le scénario. Coupable ou pas ? Pour l’heure, personne ne le sait. Promis pour être élu mais éliminé. Sauf mauvaise foi, personne ne peut décemment soutenir que la machinerie mise en œuvre contre Fillon avait la morale pour finalité… L’avenir dira ce qu’il en a été. Et nous ne sommes peut-être pas au bout de nos surprises. Que se passera-t-il si Fillon est innocenté et s’il parvient à démontrer la culpabilité de certains médias dans la propagation de fausses accusations ayant influées sur cette élection ? Les médias contre Fillon, c’était du très grand Tartuffe. (…) Tartuffe au Pays des Français, cela vaut bien Tintin au pays des Soviets. Une campagne électorale indigne. Le sentiment d’un scénario écrit par avance. D’un président élu par une minorité agissante, un relent de copinages à tous les étages. Macron, légitimité zéro malgré le score obtenu dimanche 7 mai, un score qui n’a aucune signification réelle. (…) Ce 8 mai 2017, le peuple de France se réveille victime d’un hold-up au forceps, à nouveau berné par des élites mondialisées minoritaires ayant fait le job comme disent les Américains : faire en sorte que le vote voulu soit le vote obtenu. Le président représente 18 % du corps électoral. Et la démocratie ? Le pouvoir aux sans-dents, ça ne va pas la tête ? Bienvenue en post-République française. Allez Dany, dis-le un peu pour voir : « élections, piège à cons ? ». Dis-moi, Dany, il est comment le bon côté du manche ? Mathieu Baumier
Pendant la guerre froide, on les nommait les « idiots utiles ». Ils n’étaient pas membres du Parti communiste, mais ils le considéraient d’un œil favorable, parlaient de lui positivement et ne condamnaient pas les idées de Lénine et Staline. Au 21ème siècle, le communisme a globalement disparu, mais l’islamisme a pris le relais de principale menace mondiale. De la même manière que le communisme produisait ses Idiots utiles, le totalitarisme islamique produit ses « Infidèles utiles ». A une importante différence près : à l’époque de l’Union soviétique, les Idiots utiles étaient des intellectuels. Maintenant, les Infidèles utiles sont des politiciens, et l’un d’entre vient d’être élu président de la République française. Emmanuel Macron, Infidèle Utile, n’est pas un partisan du terrorisme ou de l’islamisme. C’est pire : il ne voit même pas la menace. Peu après les horribles attaques du 13 novembre 2015 à Paris, Macron a déclaré que la société française devait assumer une « responsabilité » dans le « terreau » sur lequel le djihadisme a pu prospérer. « Quelqu’un sous prétexte qu’il a une barbe ou un nom à consonance qu’on pourrait croire musulmane, a quatre fois moins de chances d’avoir un entretien d’embauche qu’un autre » a-t-il ajouté. Ce qui revient à considérer que faire ses bagages pour la Syrie et revenir en France armé d’une kalachnikov et d’une ceinture d’explosifs ne peut être que le geste de dépit d’un chômeur de longue durée. Macron en vient presque à accuser les Français d’être racistes et « islamophobes ». « Nous avons une part de responsabilité », a-t-il averti » parce que ce totalitarisme se nourrit de la défiance que nous avons laissée s’installer dans la société. Il se nourrit de cette lèpre insidieuse qui divise les esprits, et, si demain nous n’y prenons pas garde, il les divisera plus encore ». Par conséquent, a conclu M. Macron, la société française « doit changer et être plus ouverte ». Plus ouverte à quoi? À l’islam, bien sûr. Le 20 avril 2017, après qu’un terroriste islamiste ait assassiné un policier et blessé deux autres à Paris, sur les Champs Elysées, Macron a déclaré : « Je ne vais pas inventer un programme de lutte contre le terrorisme en une nuit ». Après deux ans d’attentats terroristes ininterrompus sur le territoire français, le candidat à la présidence de la République considère les problèmes de sécurité du pays comme quantité négligeable. (…) Il serait bien sur absurde d’affirmer que Emmanuel Macron est un promoteur patenté de l’islamisme et du terrorisme en France. Mais il est plus juste et plus politiquement correct de dire qu’il est un « mondialiste » et un « partisan déclaré du multiculturalisme ». En tant que tel, il ne considère pas l’islamisme comme une menace nationale parce que, pour lui, la nation française ou, comme il l’a dit, la culture française n’existe pas réellement. Macron a en effet nié que la France avec son histoire et sa culture n’a pas d’existence réelle. Le 22 février, en visite aux expatriés français à Londres, Macron a déclaré : « La culture française n’existe pas, il y a une culture en France et elle est diverse ». En d’autres termes, sur le territoire français, la culture française et les traditions françaises n’ont aucune priorité par rapport aux cultures immigrées importées. Le même jour, à Londres, il a ajouté : « l’art français? Je ne l’ai jamais rencontré ». Multiculturaliste et politicien, Macron ne s’adresse pas à la population française mais à des publics segmentés. En Algérie, Macron a déclaré que la colonisation française était un « crime contre l’humanité » pour séduire les votes des citoyens français d’origine algérienne. Mais au magazine Causeur dont les positions anti-islamistes sont connues, il déclare :« La France n’a jamais été et ne sera jamais un pays multiculturel ». Désormais président, Macron ne pourra plus tenir ces discours multiples et contradictoires. Mais les Français qui tiennent à leur culture, à leur langue, à leur patrimoine historique ainsi qu’à l’idée qu’ils se font de leur pays pourraient bien avoir quelques déceptions. Yves Mamou
L’élection d’Emmanuel Macron (66,10% des voix) a été saluée, dimanche à 20H, par « une salve d’applaudissements » venant de l’Elysée. (…) Bref, le renouvellement, unanimement salué ce lundi, ressemble fort, dans ses premiers pas en tout cas, à une authentique duperie. Voici en effet le retour flamboyant des figures socialistes, des commentateurs de la victorieuse presse de gauche, des journalistes cireurs de pompes, des hagiographes du « nouveau Bonaparte », des gendarmes de la pensée lisse. Voici le retour en force de la bien-pensance, confortée par les soutiens de Barack Obama (Etats-Unis) et Justin Trudeau (Canada), qui ont porté le conformisme intellectuel à son apex. L’élection de Macron, ce casse du siècle dont il faudra un jour connaître les coulisses, est la victoire du progressisme et de ses leçons de morale. Les médias unanimes auront largement contribué à soutenir ce candidat du Bien, en désignant son adversaire comme le Mal incarné. Si la presse veut être à la hauteur de son rôle de contre-pouvoir, elle va devoir cesser de se pelotonner contre lui. (…) Mais l’écueil pour Macron serait de poursuivre dans ce faux confort qui, au prétexte légitime de « renouer avec l’optimisme », en viendrait à fermer encore plus les oeillières sur les réalités en se chatouillant sous les bras. La France en colère n’est pas prête à chantonner : « Tout va très bien, Madame la marquise …  » derrière la macromania qui se profile, avec sa cour, son show-biz, ses flatteurs. Seuls 40% des 20,4 millions d’électeurs de Macron ont voté pour son projet libéral, multiculturel, européen, mondialiste. 60% ont voté Macron pour faire obstacle à Le Pen, qui a néanmoins encore accru ses soutiens (10,5 millions). 17 millions de Français ont choisi de voter blanc ou nul (4 millions) ou de s’abstenir (13 millions) en dépit des mises en garde des faux résistants à un « fascisme » inexistant. La France en colère pèse plus lourd que le noyau de l’électorat Macron, qui représente en fait un quart des votants. Si Macron se montre incapable d’entendre très vite ces Oubliés, il est à craindre qu’ils ne respectent longtemps ce tour de passe-passe démocratique, qui a fait se réjouir l’Elysée, hier soir à 20h. Ivan Rioufol
Présidentielle: Fillon sacrifié, Le Pen dépassée, Macron bientôt martyrisé? (…) Leçon numéro 1. Le sacrifice de François Fillon, unique objet du premier tour, est complètement raté. Certes, sa candidature a été tuée, mais les électeurs ne sont pas en phase avec les sacrificateurs. Or, l’immolation est faite pour construire du consensus, pour détendre tout le monde, et le bourreau est supposé être l’artisan de la justice. Dans le cas de Fillon, l’exécution a exaspéré la méfiance à l’égard des gouvernants, de la justice, des médias, et de ses adversaires politiques. Au lieu de les libérer, le sacrifice a exaspéré les tensions. Leçon numéro 2. Le sacrifice de Marine Le Pen, objet unique du second tour, est non moins raté. Certes, elle ne gagnera très probablement pas, car une partie des électeurs est encore en faveur de l’ancienne liturgie dans laquelle un Front Républicain fait barrage au Mal, mais le doute a gagné les partisans du Bien – doute qui s’exprime dans l’abstention ou tout simplement dans le peu de conviction avec laquelle la « diabolisation » s’exprime – et les partisans du Mal deviennent de plus en plus décontractés, de moins en moins concernés par l’injonction morale, l’admonestation solennelle, l’argument d’autorité « antifa ». Leçon numéro 3. Donc, la victoire de Macron apparaîtra comme le résultat d’un double sacrifice raté. On le regardera comme une sorte d’importun, voire d’imposteur, qui n’aura pas réussi à transformer sa victoire sur les autres en victoire pour tout le pays. Il ne sera pas élu, il sera placé premier. Et nul doute que tout le monde réclamera la vidéo car le match a été scandaleusement arbitré. Leçon numéro 4. Nous avions bien compris, et toute la campagne l’a montré : le monde de Macron, c’est le hub France, avec ce raffinement de cruauté qu’il est en plus drogué à la dépense publique. Le hub France, c’est l’aéroport de Roissy. Au premier étage, une entrée réservée et discrète : dans des fauteuils cools, des dirigeants zens s’envoient un whisky japonais pas pingre en discutant avec leur private banker sur Internet. Au rez-de-chaussée, des cadres moyens sirotent de la bière et grignotent des cacahouètes dans un confort relatif, en gérant leur crédit revolving sur leur application bancaire de masse. Au sous-sol, les bagagistes payés au lance-pierre n’ont d’autre choix que le fondamentalisme (anti-immigré ou musulman) ou le vote Mélenchon. Faute de leur avoir enseigné La Fontaine et leur avoir donné des perspectives décentes, difficile de leur en vouloir, même s’il faut les dominer. Personne ne veut de ce monde-là. Nous allons voter pour. Le masochisme est officiellement devenu une catégorie de la pensée citoyenne. Ça faisait longtemps que ça couvait, ont noté les meilleurs observateurs. Leçon numéro 5. Il y a plus : sur le plan de la politique économique, Macron, c’est la double peine : le socialisme en grand et le libéralisme en roue libre. L’Etat local hypertrophié entièrement au service de la mondialisation, c’est-à-dire de la séparation des pauvres et des riches à l’échelle planétaire, comme elle déjà eu lieu à l’échelle urbaine, et entre les villes et les campagnes. Des entraves étatiques partout, obsédantes, au service de la libération des forces du marché, c’est-à-dire de la cupidité décomplexée. Le pire de la bourgeoisie, le pire de la bureaucratie. Le Français contemporain doit s’habituer à avoir deux maîtres : l’inquisition de la cupidité et l’inquisition administrative. Comme tout le monde ne peut pas avoir un parcours d’inspecteur des finances, élite pointue qui peut avoir une carrière de double inquisiteur, très peu gagneront dans ce monde. Gageons que sur les 250 000 marcheurs que revendique le mouvement d’Emmanuel Macron, à peine mille verront leur avenir s’éclaircir. Aux yeux des Français, Macron peut passer en six mois pour un uber gandin au centre d’une cour de gastéropodes liberticides, valets de l’esprit ploutocratique. Leçon numéro 6. Ce n’est pas parce qu’il est devenu à peu près normal que le FN est devenu intelligent. Sa fonction était de transformer la colère et la méchanceté irréfléchies en proposition politique pour lutter contre leurs racines même : l’ignorance, l’oisiveté démunie, le sentiment d’avoir été abandonnés par les dirigeants de la communauté nationale, la fierté blessée, l’humiliation de l’expulsé, l’angoisse du déracinement, la morsure du mépris. Le FN a beau dire qu’avec la bénédiction de Nicolas Dupont-Aignan, il a opéré la jonction des républicains et des patriotes, il y a des trous dans la raquette républicaine et des trous dans la raquette patriotique. Des trous dans la raquette républicaine, car son programme est marqué par une sorte de naïveté restauratrice – c’était mieux avant, retournons-y -, par la préférence pour une pédagogie punitive, et par l’absence de stratégie globale tant sur le plan européen que sur le plan économique, qui sont à pleurer. Sa conception de la République est celle d’un colonel d’infanterie en 1950. Respectable, mais l’expérience du monde réel et l’imagination véritablement constructive sont ailleurs. Et des trous dans la raquette patriotique, car, quand bien même le mot de souverainisme met d’accord les patriotes et les nationalistes, la ligne de fracture en ces deux sensibilités persiste, et reste lourde de malentendus, de querelles, de conflits. J’appelle patriotique le sentiment que la patrie doit être respectée et aimée comme l’espace qui nous vient du temps, si je puis dire, et dans lequel la communauté s’organise solidairement pour continuer son histoire ; j’appelle nationaliste ce sentiment d’exaltation qui nous vient des batailles, de la culture de la guerre, et qui nous porte à préférer la France à tout, y compris à la réflexion et à la sympathie. La difficulté qu’a le FN à se débarrasser des hibernatus maurrassiens qui se nourrissent à sa racine belliqueuse est le signe malheureux de son incapacité à distinguer les deux, et à en tirer les conséquences politiques. Il va falloir choisir entre la psychologie de la guerre et celle de la paix, quand on parle de la France. Marin de Viry
La participation médiocre, les conditions de cette victoire dans le contexte du «Fillongate», puis face à un adversaire «repoussoir», dans sa fonction d’épouvantail traditionnel de la politique française, donnent à cette élection un goût d’inachevé. Les Français ont-ils jamais été en situation de «choisir»? Tandis que la France «d’en haut» célèbre son sauveur providentiel sur les plateaux de télévision, une vague de perplexité déferle sur la majorité silencieuse. Que va-t-il en sortir? Par-delà l’euphorie médiatique d’un jour, le personnage de M. Macron porte en lui un potentiel de rejet, de moquerie et de haine insoupçonnable. Son style «jeunesse dorée», son passé d’énarque, d’inspecteur des finances, de banquier, d’ancien conseiller de François Hollande, occultés le temps d’une élection, en font la cible potentielle d’un hallucinant lynchage collectif, une victime expiatoire en puissance des frustrations, souffrances et déceptions du pays. Quant à la «France d’en haut», médiatique, journalistique, chacun sait à quelle vitesse le vent tourne et sa propension à brûler ce qu’elle a adoré. Jamais une présidence n’a vu le jour sous des auspices aussi incertains. Cette élection, produit du chaos, de l’effondrement des partis, d’une vertigineuse crise de confiance, signe-t-elle le début d’une renaissance ou une étape supplémentaire dans la décomposition et la poussée de violence? En vérité, M. Macron n’a aucun intérêt à obtenir, avec «En marche», une majorité absolue à l’Assemblée qui ferait de lui un nouvel «hyperprésident» censé détenir la quintessence du pouvoir. Sa meilleure chance de réussir son mandat est de se garder des sirènes de «l’hyperprésidence» qui mène tout droit au statut de «coupable idéal» des malheurs du pays, à l’image de tous ses prédécesseurs. De la part du président Macron, la vraie nouveauté serait dans la redécouverte d’une présidence modeste, axée sur l’international, centrée sur l’essentiel et le partage des responsabilités avec un puissant gouvernement réformiste et une Assemblée souveraine, conformément à la lettre – jamais respectée – de la Constitution de 1958. Maxime Tandonnet (07.05.2017)
La violente polémique qui secoue la candidature de François Fillon à l’élection présidentielle n’a rien d’une surprise. Il fallait s’y attendre. La vie politique française n’a jamais supporté les têtes qui dépassent, les personnalités qui prennent l’ascendant. Dans l’histoire, les hommes d’État visionnaires, ceux qui ont eu raison avant tout le monde, ont été descendus en flammes et leur image est restée maudite des décennies ou des siècles après leur mort (…) Dans mon livre les Parias de la République(Perrin, 2017), j’ai raconté la descente aux enfers de ces parias qui furent aussi de grands hommes d’État, et une femme Premier ministre, leur diabolisation qui les poursuit jusqu’aux yeux de la postérité. Cet ouvrage annonce aussi la généralisation et la banalisation de la figure du paria dans la vie politique contemporaine. La médiatisation, Internet et la puissance des réseaux sociaux, les exigences de transparence, la défiance face à l’autorité et surtout, la personnalisation du pouvoir à outrance, transforme tout homme ou femme incarnant de pouvoir en bouc émissaire des frustrations et des angoisses d’une époque. Qui ne se souvient à quel point Nicolas Sarkozy fut traîné dans la boue de 2007 à 2012? Dans un tout autre genre, François Hollande a aussi connu, à la tête de l’État, le vertige de l’humiliation. La diabolisation des hommes politiques s’accélère: non seulement Sarkozy, puis Hollande, mais aussi Alain Juppé et Manuel Valls viennent de chuter. L’hécatombe est désormais inarrêtable… Sans aucun doute, le tour viendra d’Emmanuel Macron, et sa chute sera aussi subite et aussi violente que son ascension fondée sur la sublimation d’une image. (…) Oui, il fallait s’attendre, tôt ou tard, à la lapidation de François Fillon. Le prétexte de l’emploi de son épouse à ses côtés est ambigu. Le recrutement de proches par des responsables politiques est une vieille – et mauvaise – habitude française. Alexandre Millerand , Vincent Auriol, François Mitterrand employaient leur fils à l’Elysée et Jacques Chirac sa fille. Combien de ministres ont recruté un proche dans leurs cabinets? Combien de fils et de fille «de» ont hérité de la position politique de leur père? 20% des parlementaires emploient un membre de leur famille. L’un des plus hauts responsables actuels de la République a l’habitude de salarier sa femme auprès de lui. Tout cela est bien connu. À l’évidence, cette pratique n’est pas à l’honneur de notre République. Mais tout le monde s’en est jusqu’à présent accommodé, hypocritement, sans poser de question. Personne ne s’est interrogé sur la nature et l’effectivité des tâches accomplies par le conjoint ou le parent. Et voici que soudain, le dossier est opportunément rouvert, contre François Fillon. (…) L’homme se prête particulièrement à une diabolisation. Son caractère à la fois discret et volontariste a tout pour exaspérer un microcosme politico-médiatique plus enclin à idolâtrer le clinquant stérile et l’impuissance bavarde. La ligne de défense de François Fillon transparaît dans son discours du 29 janvier. Il s’apprête à endosser le rôle de paria, comptant sur un retournement en sa faveur. En témoigne la présence de Pénélope à ses côtés. Sa parole, conservatrice et libérale, semble avoir été façonnée pour exacerber les haines des idéologues de la table rase: «On me décrit comme le représentant d’une France traditionnelle. Mais celui qui n’a pas de racines marche dans le vide. Je ne renie rien de ce qu’on m’a transmis, rien de ce qui m’a fait, pas plus ma foi personnelle que mes engagements politiques». Peut-il réussir? In fine, le résultat des élections de 2017 dépendra du corps électoral: emprise de l’émotionnel ou choix d’un destin collectif? Mais au-delà, une grande leçon de ces événements devrait s’imposer: l’urgence de refonder la vie politique française, sur une base moins personnalisée et plus collective, tournée vers le débat d’idées et non plus l’émotion – entre haine et idolâtrie – autour de personnages publics. Maxime Tandonnet (30.01.2017)
Un homme d’État doit concilier trois qualités: une vision de l’histoire, le sens du bien commun et le courage personnel. Ils sont très peu nombreux à avoir durablement émergé dans l’histoire politique française. En effet, en raison de leur supériorité, ils sont rapidement pris en chasse par le marais et réduits au silence avant d’être lapidés. Le véritable homme d’État est un paria en puissance. Le Général de Gaulle fut un paria tout à fait particulier, un paria qui a réussi. Il faut se souvenir de la manière dont il fut traité dans les années 1950 et 1960. Il était en permanence insulté, qualifié de réactionnaire et de fasciste. Dans Le Coup d’État permanent, François Mitterrand utilise à son propos les mots de «caudillo, duce, führer…». C’est un comble pour le chef de la résistance française au nazisme… S’il fut un paria qui a réussi, c’est en raison de sa place hors norme dans l’histoire, auteur de l’appel du 18 juin 1940 et de la décolonisation. Mais dès lors, il n’est plus vraiment un paria au sens de la définition que j’en donne, son image à la postérité étant largement positive et consensuelle. (…) la lecture des livres de René Girard, notamment La violence et le sacré et Les choses cachées depuis la fondation du monde m’a inspiré l’idée de cet ouvrage sur les parias de la République. Sa grille de lecture peut s’appliquer à l’histoire politique française: la quête d’un bouc émissaire, victime expiatoire de la violence collective, et son lynchage par lequel la société politique retrouve son unité. Le cas d’Édith Cresson est intéressant à cet égard. Quand on lit la presse de l’époque, quand on replonge dans les actualités du début des années 1990, la violence, la férocité de son lynchage nous apparaissent comme sidérantes. On a beaucoup parlé de ses maladresses, provocations et fautes de communication qui furent réelles. Mais l’acharnement contre elle, les insultes, la caricature, la diffamation contre une femme Premier ministre qui prenait une place convoitée par des hommes, a atteint des proportions vertigineuses. On en a oublié des aspects positifs de sa politique: le rejet des 35 heures, la promotion de l’apprentissage, des privatisations et de la politique industrielle, la volonté de maîtriser les frontières. Elle fut vraiment une femme lynchée. Et sur ce sacrifice, les politiques de son camp ont tenté de se refaire une cohésion. Sans succès. Encore aujourd’hui, je constate à quel point elle fut haïe. Des personnalités de droite ou de gauche m’ont vivement reproché de tenter de la «réhabiliter» parmi mes parias! De fait, je ne cherche pas à la réhabiliter et ne cache rien de ses erreurs, mais je mets le doigt sur un épisode qui n’est pas à l’honneur de la classe politique française. La violence est certes inhérente à la république dès lors que la république suppose une concurrence pour les postes, les mandats, les honneurs. Cette violence devrait être tempérée par la morale, le sens de l’honneur, du respect des autres, par les valeurs au sens du duc de Broglie. Elle ne l’a pas été à l’égard d’Édith Cresson. Elle l’est de moins en moins aujourd’hui, comme en témoigne la multiplication des lynchages politico-médiatiques à tout propos. (…) Nicolas Sarkozy a fait l’objet d’un lynchage permanent et violent pendant son quinquennat: insultes au jour le jour, calomnies et les aspects positifs du bilan de son action ont été étrangement passés sous silence. Pourtant, il me semble trop tôt pour lui appliquer le qualificatif de paria au sens où je l’entends dans mon ouvrage, supposant un bannissement qui se poursuit dans l’histoire. Comment sera-t-il jugé dans vingt ans? Qui peut le dire? Souvenons-nous de Mitterrand et de Chirac. Leur fin de règne fut pathétique, pitoyable. Qui s’en souvient encore? La mémoire contemporaine est tellement courte… Aujourd’hui, ils sont plutôt encensés et n’ont rien de parias… (…) [François Fillon] a le profil d’un bouc émissaire, sans aucun doute, faute de pouvoir parler de paria à ce stade. D’ici à l’élection présidentielle et par la suite, s’il l’emporte, il sera inévitablement maltraité et son tempérament à la fois réservé et volontaire ne peut qu’exciter la hargne envers lui. Il faut noter que François Hollande, quoi qu’on en pense, n’a pas été épargné par le monde médiatique et la presse qu’il croyait tout acquise à sa cause… C’est une vraie question que je me pose: le président de la République, qui incarnait du temps du général de Gaulle et de Pompidou, le prestige, l’autorité, la grandeur nationale, est-il en train de devenir le bouc émissaire naturel d’un pays en crise de confiance? Ultramédiatisé, il incarne à lui tout seul le pouvoir politique dans la conscience collective. Mais ne disposant pas d’une baguette magique pour régler les difficultés des Français, apaiser leurs inquiétudes, il devient responsable malgré lui de tous les maux de la création. Je pense qu’il faut refonder notre vision du pouvoir politique, lui donner une connotation moins personnelle et individualiste. Le temps est venu de redécouvrir les vertus d’une politique davantage axée sur l’engagement collectif, le partage de la responsabilité, entre le chef de l’État, le Premier ministre, la majorité, la nation, au service du bien commun. Maxime Tandonnet (13.01.2017)

Attention: un sacrifice peut en cacher un autre !

Jet de l’éponge inédit d’un président trop normal en fin de premier mandat, mise à mort juridico-médiatique du seul véritable candidat de l’alternance, mise au pilori national pour cause de malpensance d’une candidate et de son électorat de sans dents, score presque africain – et même avec 90% soviétique ou nord-coréen à Paris ! – au tour final de l’élection présidentielle, abstention, votes nuls et blancs records (pas moins de 16 millions – du jamais vu depuis près de 50 ans ! – face aux 20 millions de voix du vainqueur !) …

Après les 20% transformés magiquement face à un épouvantail créé de toutes pièces en 80% africains puis en dix longues années d’immobilisme de l’escroc Chirac …

Et l’explosion en vol in extremis d’un DSK associé à l’ignoble diabolisation de son prédécesseur transmutant un François Hollande trop « normal » en président par défaut puis, après un chemin de croix de cinq ans jusqu’à, dans un sondage récent, un 4% historique de satisfaits, en recordman de l’impopularité de la Ve république …

Comment ne pas voir …

Derrière le sacre hier soir sur les pavés mêmes de l’ancien palais des rois de France …

Et surtout entre cabinet noir et cabale des juges et des médias

Le nouveau président que viennent de se faire imposer hier soir les Français …

Comme autre chose, malgré ses couleurs affichées, qu’un nouveau président accidentel dans ce qui commence à devenir une série ?

Et surtout ne pas repenser …

Au moment où le mort saisit le vif

A cet entretien prophétique, deux semaines à peine avant le lancement de l’affaire par le Canard enchainé …

De cet ancien conseiller de Nicolas Sarkozy et auteur d’un livre girardien sur les « parias de la République » dans le Figaro …

Voyant en François Fillon « le profil d’un bouc émissaire, sans aucun doute » …

Et  à l’heure où les mandats présidentiels ressemblent de plus en plus aux entractes prolongés du processus sacrificiel

Ne pas s’inquiéter …

Pour le sort s’il persiste à oublier les circonstances ô combien particulières de son élection

Comme la montée de la colère des oubliés qu’il a tant stigmatisés pour ce faire …

D’un président que certains n’hésitent pas à accuser déjà …

D’avoir sans compter les soupçons d’homosexualité

Figurativement tué père et épousé mère ?

Maxime Tandonnet : «La classe politique est en quête permanente d’un bouc émissaire
Alexis Feertchak
Le Figaro
13/01/2017

FIGAROVOX/GRAND ENTRETIEN – A l’occasion de la sortie de son livre, Les parias de la République, Maxime Tandonnet a accordé un entretien fleuve au FigaroVox. L’auteur décrit plus d’un siècle de vie républicaine où une violence collective imméritée s’abat parfois sur certains hommes d’État.


Ancien conseiller de Nicolas Sarkozy, haut-fonctionnaire, Maxime Tandonnet décrypte chaque semaine l’exercice de l’État pour le FigaroVox. Auteur de nombreux ouvrages, dont Histoire des présidents de la République (éd. Perrin, 2013) et Au cœur du Volcan, carnet de l’Élysée (éd. Flammarion, 2014), il vient de publier Les parias de la République (éd. Perrin, 2017). Découvrez également ses chroniques sur son blog.


FIGAROVOX. – Votre dernier ouvrage, Les parias de la République, dresse le portrait de huit parias de la République, personnages politiques haut en couleur devenus pestiférés, rejetés de tous, diabolisés. Quel est leur rôle dans l’histoire?

Maxime TANDONNET. – Les huit parias de la République sont des hommes et des femmes qui ont tous pris une part active au gouvernement du pays. Ce ne sont pas de simples trublions ou provocateurs qui se seraient contentés de paroles et de protestations ou de démagogie. Ils ont été confrontés à la réalité du pouvoir et aux responsabilités. Ils furent présidents du Conseil, Premier ministre, président de la République pour l’un d’eux, ou bien un ministre essentiel. Ils ont été des décideurs, des gouvernants, de hauts dirigeants, animés de convictions ou d’une volonté politique forte. Cependant, du fait de leur intelligence, de leur culture, de leur volontarisme et de leur attachement au bien commun, ils n’ont pas été compris par les élites, la classe politique de leur temps. Donc, ils ont été rejetés, diabolisés, maudits à leur époque. Mais ce qui m’a le plus sidéré, c’est la poursuite de leur statut de pestiférés dans le temps. Malgré les aspects positifs de leur action, leur image reste maudite des décennies ou des siècles plus tard. Cette injustice souligne la vanité de toute prétention à laisser «sa trace dans l’histoire».

Au fond, sont-ce des caractères indépendants et visionnaires qui ont eu raison avant tout le monde?

Oui, c’est un point essentiel. Chaque époque a sa pensée unique ou son idéologie dominante. Les parias sont des personnalités qui, du fait de leur intelligence visionnaire, se sont élevées au-dessus du conformisme triomphant. Souvent, ils ont eu raison avant tout le monde. C’est pourquoi, ils ont été broyés par leur époque. On a beaucoup caricaturé le duc de Broglie et la formule d’«ordre moral» qui lui fut prêtée dans les années 1870. De fait, sa passion des valeurs traditionnelles notamment autour de la famille, se présente comme une mise en garde contre l’anomie, un monde relativiste, sans repères, sans principes, sans valeurs. Il voyait poindre dès 1875 les horreurs du XXe siècle, d’une société relativiste, sans bien ni mal, la barbarie, les guerres sanguinaires, les régimes totalitaires. Dans un tout autre genre, Joseph Caillaux est un personnage hors norme. Il était l’un des seuls, dans la classe politique et intellectuelle, à mettre en garde son époque contre l’ultra-nationalisme dominant dans les années 1900 et à prédire les atrocités de la Grande guerre ainsi que ses conséquences épouvantables: le totalitarisme, les guerres apocalyptiques, la cascade «de malheurs sans nom», l’effondrement de l’Europe. Non seulement il n’a pas été écouté, mais il a été persécuté par la classe dirigeante de l’époque. De même, Alexandre Millerand et André Tardieu furent de véritables visionnaires dans les années 1920 et 1930, fustigeant la faiblesse de la IIIe République et l’angélisme des élites françaises devant la montée du nationalisme allemand puis du nazisme. Eux aussi ont été ignorés et traités comme des pestiférés.

Attention, je ne dis pas que ces hommes eurent toujours raison! Ils se sont parfois trompés. Je songe à Georges Bidault, prophétique dans son engagement dans la résistance au côté de Jean Moulin et dans les années de reconstruction, visionnaire de la réconciliation franco-allemande, mais sombrant dans un étrange aveuglement face à la décolonisation… De mes huit parias, il est celui dont le destin est le plus mystérieux, le plus insaisissable. Quant à Michel Poniatowski, lui aussi avec ses forces et ses faiblesses, ses excès et ses erreurs, il fut le premier des hommes politique français en 1974 à tirer la sonnette d’alarme contre la montée de la violence dans des sociétés privées de repères, le communautarisme, la fragmentation de la société, la nécessité de maîtriser les frontières. Trop tôt, trop fort: son appel en faveur de l’autorité de l’État, quelques années après mai 1968, ne lui a pas été pardonné.

Un homme d’État est-il un paria qui a réussi?

Un homme d’État doit concilier trois qualités: une vision de l’histoire, le sens du bien commun et le courage personnel. Ils sont très peu nombreux à avoir durablement émergé dans l’histoire politique française. En effet, en raison de leur supériorité, ils sont rapidement pris en chasse par le marais et réduits au silence avant d’être lapidés. Le véritable homme d’État est un paria en puissance. Le Général de Gaulle fut un paria tout à fait particulier, un paria qui a réussi. Il faut se souvenir de la manière dont il fut traité dans les années 1950 et 1960. Il était en permanence insulté, qualifié de réactionnaire et de fasciste. Dans Le Coup d’État permanent, François Mitterrand utilise à son propos les mots de «caudillo, duce, führer…». C’est un comble pour le chef de la résistance française au nazisme… S’il fut un paria qui a réussi, c’est en raison de sa place hors norme dans l’histoire, auteur de l’appel du 18 juin 1940 et de la décolonisation. Mais dès lors, il n’est plus vraiment un paria au sens de la définition que j’en donne, son image à la postérité étant largement positive et consensuelle.

Votre description des parias fait penser à la figure chère à René Girard du bouc émissaire. Le bouc émissaire chez Girard sert à réguler la violence de la société par une violence qui converge vers une unique personne. Les parias que vous décrivez traduisent-ils une violence inhérente à la forme démocratique et au régime républicain?

En effet, pour tout vous dire, la lecture des livres de René Girard, notamment La violence et le sacré et Les choses cachées depuis la fondation du monde m’a inspiré l’idée de cet ouvrage sur les parias de la République. Sa grille de lecture peut s’appliquer à l’histoire politique française: la quête d’un bouc émissaire, victime expiatoire de la violence collective, et son lynchage par lequel la société politique retrouve son unité. Le cas d’Édith Cresson est intéressant à cet égard. Quand on lit la presse de l’époque, quand on replonge dans les actualités du début des années 1990, la violence, la férocité de son lynchage nous apparaissent comme sidérantes. On a beaucoup parlé de ses maladresses, provocations et fautes de communication qui furent réelles. Mais l’acharnement contre elle, les insultes, la caricature, la diffamation contre une femme Premier ministre qui prenait une place convoitée par des hommes, a atteint des proportions vertigineuses. On en a oublié des aspects positifs de sa politique: le rejet des 35 heures, la promotion de l’apprentissage, des privatisations et de la politique industrielle, la volonté de maîtriser les frontières. Elle fut vraiment une femme lynchée. Et sur ce sacrifice, les politiques de son camp ont tenté de se refaire une cohésion. Sans succès. Encore aujourd’hui, je constate à quel point elle fut haïe. Des personnalités de droite ou de gauche m’ont vivement reproché de tenter de la «réhabiliter» parmi mes parias! De fait, je ne cherche pas à la réhabiliter et ne cache rien de ses erreurs, mais je mets le doigt sur un épisode qui n’est pas à l’honneur de la classe politique française. La violence est certes inhérente à la république dès lors que la république suppose une concurrence pour les postes, les mandats, les honneurs. Cette violence devrait être tempérée par la morale, le sens de l’honneur, du respect des autres, par les valeurs au sens du duc de Broglie. Elle ne l’a pas été à l’égard d’Édith Cresson. Elle l’est de moins en moins aujourd’hui, comme en témoigne la multiplication des lynchages politico-médiatiques à tout propos.

Parmi les huit parias que vous décrivez, si vous deviez en choisir un, qui vous serait particulièrement cher, lequel serait-ce?

J’éprouve une tendresse particulière pour André Tardieu et rêverais de pouvoir passer une heure avec lui. C’est un grand bourgeois parisien d’une puissance intellectuelle hors normes, éternel major des concours les plus prestigieux. Avec ses allures de dandy, il fréquente les restaurants et l’opéra, ne se prend jamais au sérieux. D’une gaîté et d’une drôlerie permanente, charismatique, éblouissant, d’où son surnom de Mirobolant, il est un grand séducteur des plus jolies actrices de son temps. Parvenu au pouvoir en 1929, il pressent avant tout le monde la gravité de la crise de 1929-1932 et lance, trois ans avant Roosevelt une politique de relance par les grands investissements, un véritable New Deal français. Totalement incompris, notamment pas le parti radical, il est chassé du pouvoir et empêché d’accomplir son projet de modernisation du pays. C’est un tournant de sa vie. Il en conçoit une profonde amertume et bascule dans une vision tragique du monde. Il met en garde les élites françaises contre la faiblesse des institutions de la IIIe République qui ne permettent pas de gouverner. Il dénonce, bien avant tout le monde, dès 1933, le danger mortel que le nazisme fait courir à la civilisation, contre l’angélisme de la classe politique et des élites à cet égard. Il réclame un renforcement du pouvoir du gouvernement face aux partis politiques alors tout puissants. Non seulement il n’est pas écouté, mais il est véritablement lynché, traité de réactionnaire et de fasciste, par la gauche, mais aussi par la droite, dont ses anciens amis politiques par exemple Paul Reynaud. Dès lors, il se retire en 1936 dans la solitude absolue du hameau de Monti, sur les hauteurs de Menton, pour y trouver le soleil. Je trouve profondément injuste le procès qui lui est fait encore aujourd’hui. Il suffit de lire dans son œuvre maîtresse La Révolution à refaire, son engagement en faveur du vote des femmes – contre l’ensemble de la classe politique de l’époque, surtout la gauche radicale – pour comprendre à quel point sa vision est moderne et démocratique. Elle a inspiré, de A à Z, la Ve République du général de Gaulle qui hélas, ne lui a pas assez rendu hommage…

Pourquoi insistez-vous tant sur la vie privée de vos parias? N’est-ce pas une forme de voyeurisme?

Je ne le pense pas. Leur vie intime explique beaucoup de leurs convictions et de leur politique. On ne peut pas comprendre leur engagement sans une analyse approfondie de leur caractère, de leur histoire personnelle, et sans se plonger délibérément dans leur vie privée. Si je parle longuement des amours de Joseph Caillaux et du drame de l’assassinat du directeur du Figaro, Gaston Calmette, par sa seconde épouse, Henriette, c’est parce que ce drame, fruit d’un hallucinant quiproquo, a peut-être eu des conséquences vertigineuses sur la grande histoire… De même, la vie de famille de Jules Moch est au centre de son comportement et de sa politique. La mort de son fils aîné, André, qu’il aimait passionnément, grand résistant assassiné par la Milice en 1944, fut un traumatisme infini qui peut expliquer certains aspects de son engagement. Chez lui, le désordre et le chaos sont la voie royale vers la guerre, la dictature et le crime. Homme de gauche d’une autre époque, difficilement compréhensible aujourd’hui, il est foncièrement attaché à l’ordre républicain et à la stabilité qui sont les garanties de la paix. La liberté et l’égalité sont incompatibles avec le désordre. Il est réellement socialiste, au sens de son époque, favorable à l’étatisme et à l’égalité. Mais il ne supporte pas l’anarchie. Il est d’une gauche autoritaire, qui trouve ses racines dans la Convention, mais aussi dans la politique de Clemenceau et dans la Résistance, étant l’un des Quatre-Vingts parlementaires qui ont refusé les pleins pouvoirs à Pétain. Sa diabolisation actuelle et sa réputation «d’assassin des ouvriers» sont une grave injustice. Contrairement à la légende, il n’a jamais ordonné de «tirer sur les mineurs». Dans un pays dévasté par les pénuries alimentaires et de charbon en 1947-1948, vivant sous la menace des chars de Staline, alors que l’Europe de l’Est était placée sous le joug soviétique, Jules Moch, ministre de l’Intérieur, a assuré le maintien de l’ordre et la sauvegarde de la Nation. Cet ami fidèle de Léon Blum dont il était particulièrement proche, était alors considéré, jusqu’à 1950, comme un véritable sauveur et encensé par toute la classe politique, en particulier le parti socialiste, à l’exception des communistes. Il a refusé le tournant «libéral libertaire» de mai 1968 de la gauche française et détestait Mitterrand, symbole à ses yeux du «social-narcissisme». Ennemi du désordre, obsédé par l’horreur de la guerre et de l’oppression, détestant l’arme atomique, homme d’autorité, une autorité républicaine, mais hostile à toute forme de culte de la personnalité, il est le plus inclassable de tous nos parias…

Vous écrivez également que notre société ne permet plus aujourd’hui à de grands parias politiques d’émerger, comme s’ils étaient tués dans l’œuf car pour qu’il y ait de grands parias, encore faut-il qu’il y ait de forts tempéraments? La fin des grands parias signe-t-elle la mort de la politique?

Oui, mais il me faut être clair: j’éprouve une immense admiration pour les maires et les grands élus politiques qui consacrent leur vie à l’intérêt général, souvent dans la discrétion et la modestie. En revanche, il me semble que globalement, la vie politique médiatisée, apparente, nationale, sombre dans une médiocrité toujours plus grande, de l’extrême droite à l’extrême gauche. Je ne suis pas sûr qu’il existe en ce moment des hommes ou femmes d’État potentiels, visionnaires, davantage concernés par le bien public que par leur destin personnel, sans peur et déterminés. La vie politique médiatisée devient de plus en plus une affaire d’image, de coups médiatiques, de manipulations, de polémiques et de posture. Elle est orientée vers le culte du «moi», le bavardage, la communication narcissique au détriment de l’action et du bien public. Jusqu’aux années 1980, les grands politiques étaient souvent des personnes d’une haute culture historique et littéraire, qui leur donnait une hauteur, un recul, une vision historique, une perspective par rapport à l’actualité, à leur propre destin, à l’avenir du pays.

Aujourd’hui, nous assistons au triomphe du narcissisme qui faisait horreur à Jules Moch. C’est pourquoi nous n’avons plus semble-t-il de grands parias de l’histoire, maudits à cause de leur supériorité intellectuelle et de leur caractère. De tels tempéraments sont étouffés dans l’œuf, écartés par anticipation de la carrière politique. Il me semble que les jeunes les plus brillants d’une génération choisissent d’autres voies que la politique qui de toute façon devient de plus en plus, à la base, une affaire de réseau personnel, familial ou clanique. Jadis, me semble-t-il, les politiques, candidats aux élections, à l’exemple de mes parias, étaient souvent repérés et désignés pour leurs qualités personnelles, intelligence et caractère. Aujourd’hui, les choses se jouent davantage sur le népotisme familial ou le copinage. D’où cette impression de médiocratie montante. Nous avons en revanche, dans notre univers politique ultra-médiatisé, une multitude de petits parias quotidiens qui font l’objet d’un passage à tabac médiatique, mimétique, à la suite de fautes de comportement, de paroles déviantes au regard du politiquement correct, ou de la pure calomnie. Ces parias d’un jour, d’une semaine, banalisés, n’ont rien à voir avec les grands parias de l’histoire, en voie de disparition… Ce phénomène exprime bien un déclin de la vie politique et démocratique.

Vous avez été le conseiller de Nicolas Sarkozy. Considérez-vous qu’il fut un paria?

Franchement, c’est difficile à dire en l’absence de recul historique. Nicolas Sarkozy a fait l’objet d’un lynchage permanent et violent pendant son quinquennat: insultes au jour le jour, calomnies et les aspects positifs du bilan de son action ont été étrangement passés sous silence. Pourtant, il me semble trop tôt pour lui appliquer le qualificatif de paria au sens où je l’entends dans mon ouvrage, supposant un bannissement qui se poursuit dans l’histoire. Comment sera-t-il jugé dans vingt ans? Qui peut le dire? Souvenons-nous de Mitterrand et de Chirac. Leur fin de règne fut pathétique, pitoyable. Qui s’en souvient encore? La mémoire contemporaine est tellement courte… Aujourd’hui, ils sont plutôt encensés et n’ont rien de parias…

François Fillon a choisi d’incarner une droite assez dure, stratégie validée lors de primaires où il a su d’adresser au cœur de son électorat, mais qui se heurte aujourd’hui à un électorat beaucoup plus large, peut-être apeuré par son programme économique. L’ancien Premier ministre est austère, d’aucuns diront rigide. A-t-il le profil d’un paria?

Il a le profil d’un bouc émissaire, sans aucun doute, faute de pouvoir parler de paria à ce stade. D’ici à l’élection présidentielle et par la suite, s’il l’emporte, il sera inévitablement maltraité et son tempérament à la fois réservé et volontaire ne peut qu’exciter la hargne envers lui. Il faut noter que François Hollande, quoi qu’on en pense, n’a pas été épargné par le monde médiatique et la presse qu’il croyait tout acquise à sa cause… C’est une vraie question que je me pose: le président de la République, qui incarnait du temps du général de Gaulle et de Pompidou, le prestige, l’autorité, la grandeur nationale, est-il en train de devenir le bouc émissaire naturel d’un pays en crise de confiance? Ultramédiatisé, il incarne à lui tout seul le pouvoir politique dans la conscience collective. Mais ne disposant pas d’une baguette magique pour régler les difficultés des Français, apaiser leurs inquiétudes, il devient responsable malgré lui de tous les maux de la création. Je pense qu’il faut refonder notre vision du pouvoir politique, lui donner une connotation moins personnelle et individualiste. Le temps est venu de redécouvrir les vertus d’une politique davantage axée sur l’engagement collectif, le partage de la responsabilité, entre le chef de l’État, le Premier ministre, la majorité, la nation, au service du bien commun.

Voir aussi:

François Fillon : le nouveau paria de la République ?
Maxime Tandonnet
Le Figaro
30/01/2017

FIGAROVOX/TRIBUNE – Alors qu’il fait l’objet d’accusations concernant l’emploi de son épouse, le candidat des Républicains tenait dimanche son grand meeting à La Villette. Pour Maxime Tandonnet, il s’apprête à endosser le rôle de paria, comptant sur un retournement en sa faveur.


Maxime Tandonnet est haut-fonctionnaire, historien et auteur des Parias de la République (éd. Perrin, 2017).


La violente polémique qui secoue la candidature de François Fillon à l’élection présidentielle n’a rien d’une surprise. Il fallait s’y attendre. La vie politique française n’a jamais supporté les têtes qui dépassent, les personnalités qui prennent l’ascendant. Dans l’histoire, les hommes d’État visionnaires, ceux qui ont eu raison avant tout le monde, ont été descendus en flammes et leur image est restée maudite des décennies ou des siècles après leur mort: le duc Albert de Broglie qui lançait un cri d’alarme contre l’affaiblissement de la morale et le risque de l’anomie ; Joseph Caillaux, prophète du carnage de la Grande guerre et de «la cascade de malheurs sans fins» qui devait en résulter ; Alexandre Millerand et André Tardieu, pourfendeurs des faiblesses de la IIIe République, traités de «réactionnaires» et de «fascistes» pour avoir réclamé un renforcement du gouvernement face à la montée du nationalisme en Europe et du nazisme ; Jules Moch, socialiste d’ordre, authentique résistant au nazisme – dont le fils aîné fut massacré par la Milice – et à la menace stalinienne en pleine guerre froide, injustement traité «d’assassin des ouvriers» ; Michel Poniatowski, chantre de l’autorité de l’État contre le chaos sociétal, six ans après mai 1968 et dès lors voué aux gémonies, Edith Cresson, seule femme Premier ministre, dont les bonnes idées ont été gâchées par une communication défaillante et les jalousies…

Dans mon livre les Parias de la République(Perrin, 2017), j’ai raconté la descente aux enfers de ces parias qui furent aussi de grands hommes d’État, et une femme Premier ministre, leur diabolisation qui les poursuit jusqu’aux yeux de la postérité.

Cet ouvrage annonce aussi la généralisation et la banalisation de la figure du paria dans la vie politique contemporaine. La médiatisation, Internet et la puissance des réseaux sociaux, les exigences de transparence, la défiance face à l’autorité et surtout, la personnalisation du pouvoir à outrance, transforme tout homme ou femme incarnant de pouvoir en bouc émissaire des frustrations et des angoisses d’une époque. Qui ne se souvient à quel point Nicolas Sarkozy fut traîné dans la boue de 2007 à 2012? Dans un tout autre genre, François Hollande a aussi connu, à la tête de l’État, le vertige de l’humiliation. La diabolisation des hommes politiques s’accélère: non seulement Sarkozy, puis Hollande, mais aussi Alain Juppé et Manuel Valls viennent de chuter. L’hécatombe est désormais inarrêtable… Sans aucun doute, le tour viendra d’Emmanuel Macron, et sa chute sera aussi subite et aussi violente que son ascension fondée sur la sublimation d’une image.

Oui, il fallait s’attendre, tôt ou tard, à la lapidation de François Fillon. Le prétexte de l’emploi de son épouse à ses côtés est ambigu. Le recrutement de proches par des responsables politiques est une vieille – et mauvaise – habitude française. Alexandre Millerand , Vincent Auriol, François Mitterrand employaient leur fils à l’Elysée et Jacques Chirac sa fille. Combien de ministres ont recruté un proche dans leurs cabinets? Combien de fils et de fille «de» ont hérité de la position politique de leur père? 20% des parlementaires emploient un membre de leur famille. L’un des plus hauts responsables actuels de la République a l’habitude de salarier sa femme auprès de lui. Tout cela est bien connu. À l’évidence, cette pratique n’est pas à l’honneur de notre République. Mais tout le monde s’en est jusqu’à présent accommodé, hypocritement, sans poser de question. Personne ne s’est interrogé sur la nature et l’effectivité des tâches accomplies par le conjoint ou le parent. Et voici que soudain, le dossier est opportunément rouvert, contre François Fillon.

L’homme se prête particulièrement à une diabolisation. Son caractère à la fois discret et volontariste a tout pour exaspérer un microcosme politico-médiatique plus enclin à idolâtrer le clinquant stérile et l’impuissance bavarde. La ligne de défense de François Fillon transparaît dans son discours du 29 janvier. Il s’apprête à endosser le rôle de paria, comptant sur un retournement en sa faveur. En témoigne la présence de Pénélope à ses côtés. Sa parole, conservatrice et libérale, semble avoir été façonnée pour exacerber les haines des idéologues de la table rase: «On me décrit comme le représentant d’une France traditionnelle. Mais celui qui n’a pas de racines marche dans le vide. Je ne renie rien de ce qu’on m’a transmis, rien de ce qui m’a fait, pas plus ma foi personnelle que mes engagements politiques». Peut-il réussir? In fine, le résultat des élections de 2017 dépendra du corps électoral: emprise de l’émotionnel ou choix d’un destin collectif? Mais au-delà, une grande leçon de ces événements devrait s’imposer: l’urgence de refonder la vie politique française, sur une base moins personnalisée et plus collective, tournée vers le débat d’idées et non plus l’émotion – entre haine et idolâtrie – autour de personnages publics.

Voir également:

Maxime Tandonnet : « En marche… mais vers quoi ? »
Maxime Tandonnet
Le Figaro
07/05/2017

FIGAROVOX/ANALYSE- Pour Maxime Tandonnet, malgré sa victoire, le flou qui entoure la vision et le programme d’Emmanuel Macron n’est toujours pas dissipé.


Maxime Tandonnet, ancien conseiller de Nicolas Sarkozy, auteur d’Histoire des présidents de la République (2013, 2017) et des Parias de la République (2017) Perrin.


L’élection d’Emmanuel Macron, le 7 mai 2017, a l’apparence d’un «miracle républicain». Le système politique français est depuis longtemps accusé de sclérose et d’incapacité à se renouveler. En 2016-2017, l’électorat a donné un fulgurant coup de balai dans la fourmilière et l’homme qui entre à l’Élysée est à 39 ans le plus jeune président de l’histoire. La vie politique française se trouvait empêtrée dans le vieux clivage droite/gauche. Soudain, cet archaïsme semble voler en éclats. Sa victoire ébranle un système de partis discrédité, annonçant peut-être une recomposition du jeu politique. Elle écarte les solutions démagogiques. Son exploit apporte un air de fraîcheur à la vie publique. L’histoire n’offre aucun exemple équivalent de l’ascension fulgurante d’un inconnu qui bouscule les chasses gardées et les rentes de situation, à l’exception de Louis-Napoléon Bonaparte, élu président de la République le 10 décembre 1848 à 40 ans.

Miracle français ou étrange illusion? Aujourd’hui, les interrogations l’emportent sur les certitudes. Que sait-on de M. Macron? Sa percée médiatique fut le résultat de déclarations tonitruantes qui rompaient avec les dogmes de son camp (35 heures). Inclassable, il donne des gages à la droite comme à la gauche. Mais comment sortira-t-il du flou sans provoquer de vifs mécontentements? Adulé des médias, merveilleux communicant, sans aucun doute, mais cette qualité ne préjuge en rien, chez un homme peu expérimenté, de sa capacité à s’élever au rang d’homme d’État, de décideur et de visionnaire. De quel renouveau parle-t-on? Au-delà du visage neuf qu’il apporte, son accession au pouvoir est-elle réellement synonyme de renouvellement de la classe politique, de son état d’esprit? Ses soutiens affichés n’incarnent pas un franc rajeunissement… Comment échappera-t-il au soupçon d’un recyclage des notables du parti socialiste?

M. Macron affiche ses convictions libérales sur le plan économique. Mais en revanche, ses intentions sur les sujets de société qui préoccupent les Français – éducation, sécurité, autorité de l’État, maîtrise des frontières – demeurent mystérieuses. Dans son positionnement atypique, ni droite/ni gauche, quelle est la part de l’authenticité et celle de la posture? Et que dire de son mouvement, «En marche» cette étrange coalition centrale aux contours et ligne indéfinis qui renvoie au souvenir des Radicaux sous la IIIe République? «En marche», oui, mais vers quoi?

L’autre inconnue majeure tient aux sentiments profonds des Français envers leur nouveau président. La jubilation médiatique qui accompagne cette élection est-elle le reflet d’un phénomène d’adhésion dans les profondeurs du pays? Rien de moins sûr. La participation médiocre, les conditions de cette victoire dans le contexte du «Fillongate», puis face à un adversaire «repoussoir», dans sa fonction d’épouvantail traditionnel de la politique française, donnent à cette élection un goût d’inachevé. Les Français ont-ils jamais été en situation de «choisir»? Tandis que la France «d’en haut» célèbre son sauveur providentiel sur les plateaux de télévision, une vague de perplexité déferle sur la majorité silencieuse. Que va-t-il en sortir?

Par-delà l’euphorie médiatique d’un jour, le personnage de M. Macron porte en lui un potentiel de rejet, de moquerie et de haine insoupçonnable. Son style «jeunesse dorée», son passé d’énarque, d’inspecteur des finances, de banquier, d’ancien conseiller de François Hollande, occultés le temps d’une élection, en font la cible potentielle d’un hallucinant lynchage collectif, une victime expiatoire en puissance des frustrations, souffrances et déceptions du pays. Quant à la «France d’en haut», médiatique, journalistique, chacun sait à quelle vitesse le vent tourne et sa propension à brûler ce qu’elle a adoré. Jamais une présidence n’a vu le jour sous des auspices aussi incertains.

Cette élection, produit du chaos, de l’effondrement des partis, d’une vertigineuse crise de confiance, signe-t-elle le début d’une renaissance ou une étape supplémentaire dans la décomposition et la poussée de violence? En vérité, M. Macron n’a aucun intérêt à obtenir, avec «En marche», une majorité absolue à l’Assemblée qui ferait de lui un nouvel «hyperprésident» censé détenir la quintessence du pouvoir. Sa meilleure chance de réussir son mandat est de se garder des sirènes de «l’hyperprésidence» qui mène tout droit au statut de «coupable idéal» des malheurs du pays, à l’image de tous ses prédécesseurs. De la part du président Macron, la vraie nouveauté serait dans la redécouverte d’une présidence modeste, axée sur l’international, centrée sur l’essentiel et le partage des responsabilités avec un puissant gouvernement réformiste et une Assemblée souveraine, conformément à la lettre – jamais respectée – de la Constitution de 1958.

Voir de même:

Présidentielle: Fillon sacrifié, Le Pen dépassée, Macron bientôt martyrisé?

Sept leçons et un espoir

Marin de Viry

Causeur

05 mai 2017

Leçon numéro 1. Le sacrifice de François Fillon, unique objet du premier tour, est complètement raté. Certes, sa candidature a été tuée, mais les électeurs ne sont pas en phase avec les sacrificateurs. Or, l’immolation est faite pour construire du consensus, pour détendre tout le monde, et le bourreau est supposé être l’artisan de la justice. Dans le cas de Fillon, l’exécution a exaspéré la méfiance à l’égard des gouvernants, de la justice, des médias, et de ses adversaires politiques. Au lieu de les libérer, le sacrifice a exaspéré les tensions.

Leçon numéro 2. Le sacrifice de Marine Le Pen, objet unique du second tour, est non moins raté. Certes, elle ne gagnera très probablement pas, car une partie des électeurs est encore en faveur de l’ancienne liturgie dans laquelle un Front Républicain fait barrage au Mal, mais le doute a gagné les partisans du Bien – doute qui s’exprime dans l’abstention ou tout simplement dans le peu de conviction avec laquelle la « diabolisation » s’exprime –  et les partisans du Mal deviennent de plus en plus décontractés, de moins en moins concernés par l’injonction morale, l’admonestation solennelle, l’argument d’autorité « antifa ».

Macron et le hub France

Leçon numéro 3. Donc, la victoire de Macron apparaîtra comme le résultat d’un double sacrifice raté. On le regardera comme une sorte d’importun, voire d’imposteur, qui n’aura pas réussi à transformer sa victoire sur les autres en victoire pour tout le pays. Il ne sera pas élu, il sera placé premier. Et nul doute que tout le monde réclamera la vidéo car le match a été scandaleusement arbitré.

Leçon numéro 4. Nous avions bien compris, et toute la campagne l’a montré : le monde de Macron, c’est le hub France, avec ce raffinement de cruauté qu’il est en plus drogué à la dépense publique. Le hub France, c’est l’aéroport de Roissy. Au premier étage, une entrée réservée et discrète : dans des fauteuils cools, des dirigeants zens s’envoient un whisky japonais pas pingre en discutant avec leur private banker sur Internet. Au rez-de-chaussée, des cadres moyens sirotent de la bière et grignotent des cacahouètes dans un confort relatif, en gérant leur crédit revolving sur leur application bancaire de masse. Au sous-sol, les bagagistes payés au lance-pierre n’ont d’autre choix que le fondamentalisme (anti-immigré ou musulman) ou le vote Mélenchon. Faute de leur avoir enseigné La Fontaine et leur avoir donné des perspectives décentes, difficile de leur en vouloir, même s’il faut les dominer. Personne ne veut de ce monde-là. Nous allons voter pour. Le masochisme est officiellement devenu une catégorie de la pensée citoyenne. Ça faisait longtemps que ça couvait, ont noté les meilleurs observateurs.

Leçon numéro 5. Il y a plus : sur le plan de la politique économique, Macron, c’est la double peine : le socialisme en grand et le libéralisme en roue libre. L’Etat local hypertrophié entièrement au service de la mondialisation, c’est-à-dire de la séparation des pauvres et des riches à l’échelle planétaire, comme elle déjà eu lieu à l’échelle urbaine, et entre les villes et les campagnes. Des entraves étatiques partout, obsédantes, au service de la libération des forces du marché, c’est-à-dire de la cupidité décomplexée. Le pire de la bourgeoisie, le pire de la bureaucratie. Le Français contemporain doit s’habituer à avoir deux maîtres : l’inquisition de la cupidité et l’inquisition administrative. Comme tout le monde ne peut pas avoir un parcours d’inspecteur des finances, élite pointue qui peut avoir une carrière de double inquisiteur, très peu gagneront dans ce monde. Gageons que sur les 250 000 marcheurs que revendique le mouvement d’Emmanuel Macron, à peine mille verront leur avenir s’éclaircir. Aux yeux des Français, Macron peut passer en six mois pour un uber gandin au centre d’une cour de gastéropodes liberticides, valets de l’esprit ploutocratique.

La naïveté restauratrice du FN

Leçon numéro 6. Ce n’est pas parce qu’il est devenu à peu près normal que le FN est devenu intelligent. Sa fonction était de transformer la colère et la méchanceté irréfléchies en proposition politique pour lutter contre leurs racines même : l’ignorance, l’oisiveté démunie, le sentiment d’avoir été abandonnés par les dirigeants de la communauté nationale, la fierté blessée, l’humiliation de l’expulsé, l’angoisse du déracinement, la morsure du mépris. Le FN a beau dire qu’avec la bénédiction de Nicolas Dupont-Aignan, il a opéré la jonction des républicains et des patriotes, il y a des trous dans la raquette républicaine et des trous dans la raquette patriotique. Des trous dans la raquette républicaine, car son programme est marqué par une sorte de naïveté restauratrice – c’était mieux avant, retournons-y -, par la préférence pour une pédagogie punitive, et par l’absence de stratégie globale tant sur le plan européen que sur le plan économique, qui sont à pleurer. Sa conception de la République est celle d’un colonel d’infanterie en 1950. Respectable, mais l’expérience du monde réel et l’imagination véritablement constructive sont ailleurs. Et des trous dans la raquette patriotique, car, quand bien même le mot de souverainisme met d’accord les patriotes et les nationalistes, la ligne de fracture en ces deux sensibilités persiste, et reste lourde de malentendus, de querelles, de conflits. J’appelle patriotique le sentiment que la patrie doit être respectée et aimée comme l’espace qui nous vient du temps, si je puis dire, et dans lequel la communauté s’organise solidairement pour continuer son histoire ; j’appelle nationaliste ce sentiment d’exaltation qui nous vient des batailles, de la culture de la guerre, et qui nous porte à préférer la France à tout, y compris à la réflexion et à la sympathie. La difficulté qu’a le FN à se débarrasser des hibernatus maurrassiens qui se nourrissent à sa racine belliqueuse est le signe malheureux de son incapacité à distinguer les deux, et à en tirer les conséquences politiques. Il va falloir choisir entre la psychologie de la guerre et celle de la paix, quand on parle de la France.

Leçon numéro 7. Nous vivons dans une démocratie où l’intimidation était jusqu’à très récemment considérée comme une technique argumentative supérieure à la délibération dans le calme. J’écris « était », car c’est fini, les puissances intimidantes ont été tellement odieuses qu’elles sont puissamment rejetées. Mais tout de même, on se pose beaucoup la question autour de moi : «au fait, comment appelle-t-on un régime qui fait financer par l’impôt l’immixtion à contretemps de l’autorité judiciaire dans un processus démocratique qui vise à choisir l’exécutif, la partialité voire la propagande des médias publics (il faudra en juger calmement, car c’est un scandale), et l’aide directe et indirecte à une presse contrôlée par des gens en affaire avec le pouvoir ? ». Il doit y avoir un mot…

J’ai fait un rêve…

Espoir unique. Au fond, tout va bien. A peine Macron élu, un mouvement intellectuel va exploser : il viendra de tous ceux qui ne supportent plus que la grandeur de l’homme, la dignité du citoyen, et la solidarité réelle entre les Français soient foulés aux pieds, et qui pensent que l’histoire de notre pays, notre espace politique, nos ressources de toutes natures contiennent les idées et les moyens qui nous permettront de redresser le pays et de donner à chacun sa chance et son dû, pourvu que le pouvoir reste dans la patrie et qu’il en soit fait un usage sage, intelligent, ardent, imaginatif. Et surtout : pensé par nous, pensé pour nous et tous ceux qui s’y reconnaîtraient dans le monde. Emmanuel Macron sera un bon point de repère pour ce mouvement, un peu comme une sorte d’amer sinistre que les marins laissent le plus au large possible. Nous allons lui tomber dessus démocratiquement, mais à bras raccourcis. Nous allons faire la fête au cyber mirliflore et aux turbos bécassines. Nous allons démonter son petit hub, boulon par boulon. Ce sera la France contre les robots, enfin ! Emmanuel Macron, merci d’avance pour ce moment.

Voir de plus:

La machine à « éliminer Fillon rappelle les procès staliniens »

Jean-Eric Schoettl, ancien secrétaire général du Conseil constitutionnel, estime que le candidat François Fillon est plus malmené que le justiciable ordinaire. Pour lui, l’électeur est devenu l’otage de la procédure.

Jean-Eric Schoettl (ancien secrétaire général du Conseil Constitutionnel (1997-2007)

Le Monde

02.03.2017

[Dans sa déclaration mercredi 1er mars, François Fillon a fait référence à une analyse de Jean-Eric Schoettl publiée dans la revue Les Petites Affiches, mardi 14 février. Consacré aux assistants parlementaires du candidat LR dans le cadre de l’enquête préliminaire, ce texte insistait notamment sur la séparation des pouvoirs. M. Schoettl livre ici une tribune en défense de M. Fillon.]

La reconnaissance empressée par le juge judiciaire de sa compétence – pourtant contestable – dans ce qui est devenu l’affaire Fillon, pose d’autant plus problème qu’elle accompagne un pilonnage médiatique ayant pour effet, sinon pour objet, de fausser le jeu du suffrage universel à la veille d’une élection déterminante pour l’avenir de la nation. Elle est préoccupante pour l’équilibre des institutions parce que, au-delà de la notion juridique de séparation des pouvoirs, elle fait objectivement interférer la justice avec une échéance électorale majeure.

La tradition de « retenue » du juge à la veille d’une élection a toujours été scrupuleusement respectée par le juge administratif. Elle le conduit, à l’approche d’une élection, à reporter certaines décisions – découpage des circonscriptions, affaire mettant en cause un candidat, etc. – et à en suspendre l’instruction – pour éviter de perturber les opérations électorales ou d’altérer la sincérité du scrutin. C’est aussi une question de dignité de la justice qui ne doit ni se laisser instrumentaliser par les joutes politiques ni donner le sentiment qu’elle cède à un biais partisan. C’est enfin une question de déontologie et d’éthique de la responsabilité.

Le juge du siège, a fortiori le parquet – dont la mission est d’apprécier l’opportunité des poursuites – ne peuvent se désintéresser des conséquences de leurs actes. Ainsi, la considération de l’impact d’une décision sur l’ordre public ou la prise en compte de l’état d’encombrement carcéral influent fréquemment sur la nature et les modalités d’exécution des mesures d’instruction ou de la peine prononcée.

L’anticipation, par le juge, des incidences de ses actes sur l’environnement social se justifie plus encore pour le calendrier de la procédure, dès lors, d’une part, que les poursuites peuvent avoir lieu ultérieurement et que, d’autre part, les faits ne sont pas si graves et avérés que la célérité s’impose nonobstant le contexte. En l’espèce, l’empressement à poursuivre, souligné par la promptitude de la mise en examen – dont les répercussions sur l’opinion publique sont considérables, celle-ci y voyant une confirmation de la culpabilité –, fait fi des réalités du temps électoral.

S’il n’y a pas volonté de faire échec à une candidature, ce qui constituerait un cas gravissime de « partialité subjective », il y a du moins froissement de « l’impartialité objective » : un magistrat ne doit pas seulement être impartial, il doit aussi donner à voir qu’il l’est. En la matière, comme nous le répète avec insistance la Cour européenne des droits de l’homme, les apparences comptent. L’indépendance du juge doit s’affirmer « à la cantonade » non seulement à l’égard des autres pouvoirs, mais encore à l’endroit de ses propres inclinations, préjugés et passions.

Un feuilleton judiciaire

Comment, dans ces conditions, ne pas ressentir un profond malaise devant un feuilleton judiciaire devenu le carburant essentiel du bûcher médiatique, alimentant régulièrement celui-ci, à coups de communiqués et de fuites, aux dépens de la présomption d’innocence, des droits de la défense et du secret de l’enquête et de l’instruction ? Pourquoi cette mise en examen décidée quelques jours après l’ouverture de l’instruction, en plein recueil des parrainages, alors que, dans les cas ordinaires, sauf évidence accablante ou demande du justiciable, la mise en examen n’intervient qu’après des semaines ou des mois ?

L’impression produite est que le contexte est bien, en effet, pris en compte, mais à l’inverse de ce à quoi invite le respect des échéances démocratiques. Le candidat est plus malmené que le justiciable ordinaire. L’électeur devient l’otage de la procédure.

Comment ne pas s’inquiéter de la santé de notre vie démocratique en voyant une personnalité politique éminente, porteuse d’un projet qui, quoi qu’on en pense sur le fond, a rallié des millions de suffrages lors d’une primaire impeccablement conduite, déstabilisée en plein compte à rebours de l’élection présidentielle – y compris après que le décret de convocation a été publié au Journal officiel – par des imputations diffusées en boucle, portant sur des faits anciens, non avérés et d’importance subalterne au regard des perspectives collectives ?

Comment ne pas se désoler, en tant que citoyen, en voyant les questions programmatiques évincées par un battage que l’intéressé ne peut combattre qu’en se faisant accuser de conspirer contre l’indépendance de la justice et la liberté de la presse, s’enferrant ainsi dans un piège qui rappelle les procès staliniens – peloton d’exécution en moins, mais avec un même enjeu d’élimination d’un acteur politique ?

Quels lendemains ce charivari aux conséquences imprévisibles prépare-t-il aux rapports entre élus et justice ? Et, plus généralement, à une collectivité nationale qui, remontée contre les partis de gouvernement, habitée par la petite musique du « tous pourris », troublée par ce qu’elle comprend d’autant moins qu’on le lui ressasse de façon brouillonne, se tourne de plus en plus vers des aventuriers ?

Obstination à poursuivre

C’est à ces lendemains qui déchantent que risque de mener, quoi qu’on en dise, l’empressement à poursuivre. Pense-t-on vraiment que la justice n’a pas à s’en soucier ? L’indépendance du juge est-elle synonyme d’autisme ? Doit-elle se payer au prix fort d’une issue électorale chaotique ?

En l’espèce, la retenue judiciaire n’aurait pourtant pas eu d’effet exonérateur et n’aurait pas rompu l’égalité devant la justice, puisque des poursuites sont possibles au lendemain de la défaite du candidat ou, s’il est élu président de la République, à l’expiration de son mandat. Les délais de prescription sont, en effet, suspendus en vertu de l’article 67 de la Constitution dans sa rédaction issue de la loi constitutionnelle du 23 février 2007.

Bien sûr, comme le souligne le garde des sceaux, la justice n’a pas à suspendre son cours à la veille d’une élection. Mais il ne s’agit, ici, ni de la justice en général ni de la généralité des instances. Il s’agit d’une affaire singulière, intéressant un événement crucial pour notre vie démocratique. Il était loisible au parquet, en l’absence de toute plainte d’un tiers, d’ouvrir son enquête – ou du moins l’instruction – après le scrutin, s’il estimait que les faits le méritaient et qu’il était compétent pour en connaître.

L’obstination à poursuivre se manifeste, en outre, de façon significative, par la saisine du juge d’instruction la veille, ou presque, de la publication de la loi du 27 février 2017 portant réforme de la prescription en matière pénale, qui aurait provoqué la prescription de la plus grande partie des faits incriminés. La mission du parquet est d’apprécier l’opportunité des poursuites et, dans ce cadre, de tenir compte du retentissement que peut avoir une collision entre temps judiciaire et temps électoral.

Voir de plus:

Emmanuel Macron, plébiscité mais fragile
Ivan Rioufol
8 mai 2017

L’élection d’Emmanuel Macron (66,10% des voix) a été saluée, dimanche à 20H, par « une salve d’applaudissements » venant de l’Elysée. La précision a été donnée par France 2, lors de sa soirée électorale. Sur le plateau, Ségolène Royal ouvrait le bal, dans un troublant retour en arrière mettant en scène également François Bayrou et quelques autres acteurs du monde ancien. Deux éditorialistes du Monde et de France Inter avaient été chargés par la chaîne publique de commenter d’emblée l’événement et la plate défaite de Marine Le Pen (33,90%). Ce lundi, François Hollande a reconnu ressentir « beaucoup d’émotion » à la perspective de donner « la marche à suivre » à son successeur. Il aurait sans doute aimé dire : son hériter. Bref, le renouvellement, unanimement salué ce lundi, ressemble fort, dans ses premiers pas en tout cas, à une authentique duperie. Voici en effet le retour flamboyant des figures socialistes, des commentateurs de la victorieuse presse de gauche, des journalistes cireurs de pompes, des hagiographes du « nouveau Bonaparte », des gendarmes de la pensée lisse. Voici le retour en force de la bien-pensance, confortée par les soutiens de Barack Obama (Etats-Unis) et Justin Trudeau (Canada), qui ont porté le conformisme intellectuel à son apex. L’élection de Macron, ce casse du siècle dont il faudra un jour connaître les coulisses, est la victoire du progressisme et de ses leçons de morale. Les médias unanimes auront largement contribué à soutenir ce candidat du Bien, en désignant son adversaire comme le Mal incarné. Si la presse veut être à la hauteur de son rôle de contre-pouvoir, elle va devoir cesser de se pelotonner contre lui.

Clint Eastwood avait expliqué son soutien à Donald Trump en pestant contre « une génération de mauviettes ». « Tout le monde est fatigué par le politiquement correct. On est en plein dans une génération lèches-cul », s’était agacé l’acteur américain avant la victoire de Trump. Il faut croire qu’une partie des citoyens français ne ressent pas cette exaspération devant l’angélisme et le béni-oui-ouisme que supporte le pays depuis des décennies. Apparemment, cette France-là en redemanderait même. Mais l’écueil pour Macron serait de poursuivre dans ce faux confort qui, au prétexte légitime de « renouer avec l’optimisme », en viendrait à fermer encore plus les oeillières sur les réalités en se chatouillant sous les bras. La France en colère n’est pas prête à chantonner : « Tout va très bien, Madame la marquise …  » derrière la macromania qui se profile, avec sa cour, son show-biz, ses flatteurs. Seuls 40% des 20,4 millions d’électeurs de Macron ont voté pour son projet libéral, multiculturel, européen, mondialiste. 60% ont voté Macron pour faire obstacle à Le Pen, qui a néanmoins encore accru ses soutiens (10,5 millions). 17 millions de Français ont choisi de voter blanc ou nul (4 millions) ou de s’abstenir (13 millions) en dépit des mises en garde des faux résistants à un « fascisme » inexistant. La France en colère pèse plus lourd que le noyau de l’électorat Macron, qui représente en fait un quart des votants. Si Macron se montre incapable d’entendre très vite ces Oubliés, il est à craindre qu’ils ne respectent longtemps ce tour de passe-passe démocratique, qui a fait se réjouir l’Elysée, hier soir à 20h.

Voir encore:

Emmanuel Macron. Rarement un Président a paru si bien élu, avec le soutien de 90 % des médias. Mais rarement il a disposé de si peu de soutiens pour appliquer sa politique.

Yves de Kerdrel

7 mai 2017

Attention aux effets d’optiques ! Depuis le début de cette longue soirée électorale, tous les experts, présentateurs et politologues vous annoncent les résultats en pourcentages. Et c’est normal puisque la participation est un pourcentage du nombre d’électeurs et les résultats cruciaux de 20 heures donnant les scores du résultat des deux finalistes sont deux pourcentages qui sont scandés pendant des heures.

Mais il est bon aussi de revenir à l’essentiel, c’est à dire au nombre de voix et à ces simples bulletins de vote jetés à un à un dans près de 50.000 bureaux de vote partout en France tout au long de cette journée.

A peine deux millions de voix de plus que François Hollande en 2012

46,9 millions de français sont inscrits sur les listes électorales dont 1,3 million à l’étranger. Le taux d’abstention étant de 26 %, cela ramène le nombre de votants à 34,7 millions. Le nombre de bulletins blancs ou nuls s’établit à 4,16 millions selon les décodeurs du monde (12 % des votants, contre 2 % au premier tour). Ce qui ramène donc à 30,5 millions le nombre de suffrages exprimés.

Pour l’heure le score estimé d’Emmanuel Macron est de 65,7 %. Ce qui lui confère en théorie 20 millions de voix. Ce qui représente à peine deux millions de voix de plus que François Hollande en 2012 et quelques centaines de milliers de voix de plus que Nicolas Sarkozy en 2007. On est donc bien loin d’une victoire triomphale telle qu’elle nous est présentée par les médias. Ce n’est pas vrai quand il est dit et répété ce soir que deux tiers des français ont voté Macron, puisque seulement 42 % des français ont déposé dans l’urne un bulletin à son nom alors qu’ils étaient 62 % à avoir réellement voter Chirac en 2002.

Mais le plus grave, c’est que selon les estimations d’Ipsos, seulement 40 % des électeurs d’Emmanuel Macron adhèrent à son projet. Voici donc un Président élu avec un score officiel de 65,7 %, mais avec le soutien effectif de seulement 8 millions d’électeurs, soit 17 % des inscrits. Rarement un Président a paru si bien élu, avec le soutien de 90 % des médias. Mais rarement aussi il a disposé de si peu de soutiens pour appliquer sa politique. Cela explique pourquoi 61 % des français sondés aujourd’hui souhaitent une victoire de la droite aux élections législatives des 11 et 18 juin. Le message est clair. A la droite de l’écouter et de faire ce qu’il faut.

Voir aussi:

Macron président: Tartuffe au pays des Français

Bienvenue en post-République!

Matthieu Baumier
est essayiste et romancier.

Valeurs actuelles

08 mai 2017

En ce 8 mai 2017, la France a un nouveau président de la République. Elle s’éveille en pleine supercherie, vaguement honteuse d’avoir dû juguler le Mal. «L’hypocrisie est, chez une nation, le dernier degré du vice. C’est donc faire acte de citoyen que de s’opposer à cette tartuferie sous laquelle on couvre ses débordements» écrivait Balzac. La République est « sauvée ». Vraiment ? Simulacre et coup d’État démocratique. Bienvenue en post-République.

Le 25 octobre 2016, Hollande était crédité de 4 % d’opinions favorables, selon une enquête Ipsos pour le CEVIPOF et Le Monde. Jamais un chef d’État n’avait autant été discrédité. Et jamais un parti politique au pouvoir, son leader et la politique menée durant 5 ans n’avaient été à ce point rejetés. Hollande ne pouvait pas se représenter. Une première.

Échec de la lutte contre le chômage de masse, malgré les manipulations de chiffres. Échec de la relance de l’économie libérale, malgré l’affirmation indécente selon  laquelle le pays se porterait mieux. Échec de la politique scolaire, jamais les fondamentaux n’ayant autant manqué aux enfants. Échec de la politique de sécurité, malgré un État d’urgence où l’urgence n’implique pas l’interdiction de manifestations, au risque d’attentats dans la foule, et où l’on traverse sans souci des frontières abandonnées. La France, un État en guerre, attaqué, des citoyens et des policiers assassinés dans les rues par des tueurs se déplaçant librement. La France, un État dans lequel des groupuscules d’extrême gauche brûlent des policiers le 1er mai. État d’urgence ? Ces mêmes groupuscules — ou faut-il écrire « ligues » ? — dont le pouvoir politique n’imagine même pas la dissolution. Il a parfois suffit de moins pour des factions d’autres bords. Après tout, à l’instar de ces groupes, l’ennemi de Hollande c’était la finance. Hollande, son humour a toujours été remarqué. Garcimore sortant Macron de son chapeau. Un candidat officiel pour un régime aux abois.

Un parfum de Second empire

Les élections ? Une mitraillette de tartufferies. Du simulacre à répétition. Fort de sa popularité et de ses réussites, Hollande engage tranquillement sa Conquête de Plassans. Comme chez Zola, il dépêche un émissaire sur le terrain. De quoi s’agit-il ? De conserver un pouvoir devenu illégitime. Un nouveau président de la République élu comme « candidat officiel du pouvoir ». Souvenirs du Second empire. En marche pour continuer les politiques économiquement libérales et culturellement libertaires à l’œuvre depuis plus de 30 ans. Belle tartufferie que celle-ci : se mettre en marche dans les pas de Hollande et prétendre incarner la « nouveauté », la « modernité » en politique.

Rien de surprenant sous le soleil, ni dans le personnel politique recyclé ni dans la politique annoncée, qui sera bien plus gestionnaire d’options venues d’ailleurs que « révolutionnaire », n’en déplaise à un titre de livre. Gestion ? Tendance DRH en phase de « licenciement soft ». Tout dans la gestuelle de Macron s’inscrit dans ce monde des communicants et des DRH, le lecteur verra Corporate et comprendra. En marche vers les larmes. Tartufferie ? Au 1er tour, le candidat Macron a obtenu 8 656 346 voix, soit 24 % des votants. 18,19 % des inscrits. Un peu plus de 8 millions de voix sur les 33 millions de votes exprimés. 8 millions sur les 47 millions d’inscrits. Lors de sa campagne de 2e tour, notre nouveau président a répété que son projet était légitime car « porté en tête par les français ». Pour adresser une fin de non-recevoir aux demandes des Insoumis. 8 millions d’électeurs, ce n’est pas la France. Tartufferie ? Un scénario électoral trop beau pour être vrai.

Pire qu’un complot, une supercherie!

Pas besoin d’évoquer un « cabinet noir » ou des thèses complotistes pour remarquer que beaucoup, dans cette élection, s’est déroulé dans le meilleur des mondes macronien possible. En la personne de Marine Le Pen, le « danger » nécessaire et voulu pour être élu au 2e tour était au rendez-vous. Et ce « danger » a été massivement monté en épingle par des médias menant aussi campagne En Marche. À de rares exceptions près. Les règles de la déontologie médiatique ont été bafouées entre les deux tours, où nous avons assisté à un remake de la lutte entre les forces de la lumière et des ténèbres. Dans le rôle-titre des ténèbres, la candidate Le Pen ramenée à sa responsabilité présumée dans les drames de la 2e Guerre Mondiale. Macron s’est rendu sur des lieux de mémoire, histoire de nous dire combien un parti politique républicain puisque autorisé est… en fait un parti antirépublicain démoniaque. Que l’on pense au ridicule d’un David Pujadas tentant de transformer Marine Le Pen en héritière de l’antisémitisme français. Vieille supercherie à laquelle plus personne ne croit, pas même ceux qui l’utilisent. Un Tartufisme, cette « sottise prétentieuse de notre époque » ou « pureté dégoûtante », à lire Cocteau.

La (bonne) surprise Mélenchon

Une petite surprise tout de même : Mélenchon. L’homme a de l’honneur. Il respecte ses idées et ses électeurs. Ses engagements. En laissant libres les Insoumis. Comme prévu. Que n’entend-il pas ! Le voici transformé en soutien du FN. À ce point de ridicule, il n’y a plus de dupes. Tartufferie de nombre de médias, acquis aux thèses politiques dominantes et aux divers pouvoirs qui appliquent ces thèses depuis le tournant libéral de Mitterrand, à droite comme à gauche. Tartufferie dès l’offensive anti-Fillon. Présumé innocent en théorie, l’homme a été abattu en vol. Il ne cadrait pas dans le scénario. Coupable ou pas ? Pour l’heure, personne ne le sait. Promis pour être élu mais éliminé. Sauf mauvaise foi, personne ne peut décemment soutenir que la machinerie mise en œuvre contre Fillon avait la morale pour finalité… L’avenir dira ce qu’il en a été. Et nous ne sommes peut-être pas au bout de nos surprises. Que se passera-t-il si Fillon est innocenté et s’il parvient à démontrer la culpabilité de certains médias dans la propagation de fausses accusations ayant influées sur cette élection ? Les médias contre Fillon, c’était du très grand Tartuffe. À côté, la libération d’un otage le jour du vote ou un macronleaks, c’est peanuts. Il faut aussi un peu de chance pour gagner.

Le vrai front républicain a perdu

Tartuffe au Pays des Français, cela vaut bien Tintin au pays des Soviets. Une campagne électorale indigne. Le sentiment d’un scénario écrit par avance. D’un président élu par une minorité agissante, un relent de copinages à tous les étages. Macron, légitimité zéro malgré le score obtenu dimanche 7 mai, un score qui n’a aucune signification réelle. Un pays dans un état déplorable, pour lequel les mêmes hommes, devenus officiellement interchangeables, se préparent à mettre en œuvre les mesures qui auraient été prises aussi bien par Hollande, Fillon, Macron, Sarkozy, DSK, Juppé, Valls, Baroin, Bayrou ou Royal. Et à oublier toutes les promesses de campagne, ce qui sera aisé tant tout et n’importe quoi a été promis. Une sordide impression de sectarisme quand ces personnalités politiques affirment qu’il n’est qu’un chemin possible. Un seul chemin ? Alors, pourquoi des élections ? Et pourquoi un peuple ? Le voici revenu en 2005, ce peuple, même s’il ne le sait pas encore.

18% du corps électoral

Ce 8 mai 2017, le peuple de France se réveille victime d’un hold-up au forceps, à nouveau berné par des élites mondialisées minoritaires ayant fait le job comme disent les américains : faire en sorte que le vote voulu soit le vote obtenu. Le président représente 18 % du corps électoral. Et la démocratie ? Le pouvoir aux sans-dents, ça ne va pas la tête ? Bienvenue en post-République française. Allez Dany, dis-le un peu pour voir : « élections, piège à cons ? ». Dis-moi, Dany, il est comment le bon côté du manche ?

Voir  également:

Hollande-Macron, récit d’un parricide

S’il doit beaucoup à François Hollande, le candidat d’En marche ! a capitalisé sur l’impopularité et la fragilité du chef de l’Etat. Une opération menée de main de maître.

Solenn de Royer et Vanessa Schneider

Le Monde

31.03.2017

Il ne peut pas ne pas y penser. A cette matinée de mai, dans la cour d’honneur de l’Elysée, où il pourrait remettre à Emmanuel Macron, si c’est lui que les Français ont choisi, les clés de ce palais qu’il aura occupé pendant cinq ans. Lui, le président sortant, se faire raccompagner sur le perron par son ancien conseiller âgé de 39 ans, jamais élu, inconnu des Français il y a encore trois ans, auquel il aura donné, sans le vouloir, sa place et son destin. Cruauté de la vie politique. Chez tout autre que lui, un tel scénario provoquerait rage et sentiment d’humiliation. Mais François Hollande semble prendre son parti de cette éventualité inédite. Comme à son habitude, il s’en tire par une pirouette : « Je ne vais pas m’accrocher aux rideaux, me cacher dans un coin, dire à Emmanuel : Retourne dans ton bureau, je garde le mien !” »

La trahison se paie souvent cash en politique. Mais l’élève aura réussi la prouesse de ne pas abîmer son image en prenant peu à peu la place du maître. « Le hold-up du siècle », résume la ministre de la santé, Marisol Touraine. Ou le crime parfait. « Il y aura Clausewitz, Sun Tzu et Emmanuel Macron », dit le patron des députés socialistes, Olivier Faure. Reste une question qui hante le chef de l’Etat et les siens : tout cela était-il prémédité ? Depuis quand le natif d’Amiens regarde-t-il le bureau de François Hollande, au premier étage du palais, en se disant qu’il pourrait être le sien ?

« Je te présenterai qui il faut »

La première fois qu’il a rencontré Emmanuel Macron, le président s’en souvient encore. C’était en 2008. L’ancien conseiller spécial de François Mitterrand, Jacques Attali, tient à lui présenter un nouveau talent. Sorti de l’ENA en 2004, membre de la prestigieuse inspection des finances, soutien de Jean-Pierre Chevènement en 2002, le jeune loup qui se pique de philosophie et de littérature rêve surtout de politique.

Les trois hommes se retrouvent au Bristol, un palace de la rive droite, pour un verre. Hollande termine alors son mandat de premier secrétaire du Parti socialiste. Le jeune Macron, qui a déjà su s’attirer les bonnes grâces de bon nombre de messieurs importants dans le monde politique ou dans celui des affaires, fait des étincelles comme rapporteur de la « commission Attali pour la libération de la croissance », nommée par Nicolas Sarkozy. Il brigue une implantation dans le Nord-Pas-de-Calais. « Si tu veux cette vie-là, je te présenterai qui il faut », lui promet Hollande, séduit par l’intelligence du prodige. Aujourd’hui, il relativise : « Je n’ai pas été particulièrement éblouiC’était un jeune haut fonctionnaire qui voulait faire de la politique. »

Les caciques du vieux parti d’Epinay s’opposent à l’arrivée d’un énarque jamais passé par le syndicalisme étudiant ou par le Mouvement des jeunes socialistes (MJS). Emmanuel Macron comprend qu’il devra patienter longtemps avant de décrocher une investiture. Ce sera donc le privé et la banque Rothschild. Mais les retrouvailles avec François Hollande se feront plus vite que prévu, cette fois par l’intermédiaire de Jean-Pierre Jouyet, l’ami intime de l’actuel chef de l’Etat, alors à la tête de l’Inspection générale des finances. Il introduit le banquier dans le cercle des conseillers qui préparent la primaire de la gauche de 2011, puis la présidentielle.

Rapide, travailleur, charmeur, toujours de bonne humeur, Macron réunit une fois par semaine un groupe d’économistes à La Rotonde, une brasserie du quartier Montparnasse. « Déjà, pendant la campagne, il n’y avait pas un iota entre ce que pensaient Hollande et Macron, se souvient l’ancien conseiller élyséen Aquilino Morelle. Ils étaient très proches. »

« Le fils qu’on voudrait avoir »

Le président élu appelle naturellement son protégé, alors âgé de 34 ans, à l’Elysée. Il est promis au poste de sherpa. Mais, pour le banquier, qui accepte de baisser drastiquement son salaire, ce sera secrétaire général adjoint, sinon rien. Il n’est encore personne, mais il s’impose déjà. Très vite, le conseiller au physique de jeune premier prend la lumière. Le Tout-Paris cherche à le rencontrer. Lui profite de ce prestigieux bureau élyséen pour étoffer son carnet d’adresses.

De son côté, le chef de l’Etat développe une véritable affection pour ce surdoué, dans lequel il voit une projection de lui-même. « Emmanuel, c’est le fils qu’on voudrait avoir », confie-t-il à son conseiller Gaspard Gantzer. « Emmanuel, c’est moi », déclare-t-il un autre jour aux journalistes du Monde Gérard Davet et Fabrice Lhomme (« Un président ne devrait pas dire ça… », Stock). En plus de son intelligence, Hollande apprécie par-dessus tout l’humour de Macron qui « apporte de la joie et de la fantaisie dans le travail ».

Un jour, à l’Elysée, où doit se tenir un conseil sur l’attractivité, le jeune homme arrive sans cravate. François Hollande s’en irrite, mais préfère en rire. « Il lui passait tout », se souvient un membre du gouvernement. Le ministre des affaires étrangères, Laurent Fabius, se moque de cet entichement pour celui qu’il surnomme « le petit marquis poudré ». Les hollandistes, Stéphane Le Foll en tête, prennent en grippe ce conseiller si peu discret dont les idées sociales-libérales font tousser la gauche.

Mais, peu à peu, l’ancien banquier déchante. Comme d’autres, il découvre la difficulté de travailler pour un président solitaire, qui cultive le flou et l’ambiguïté, repousse les arbitrages. Dans les dîners en ville, il ne retient plus ses flèches. Insolent, il lui reproche notamment de « baisser son bénard ». Le conseiller, qui a préparé le tournant libéral de 2014, juge le rythme et l’intensité des réformes insuffisants. Il piaffe d’impatience d’aller plus loin. Impudent et imprudent, il envoie de son portable à des poids lourds du gouvernement une photo d’une fausse plaque de médecin où il est écrit : « Institut international de la procrastination. Revenez demain. »

Un ministre, alors simple député, se souvient d’un drôle d’entretien : « Il a passé notre rendez-vous à se moquer d’un président passant ses soirées tout seul, accroché à son portable, à guetter les dépêches de l’AFP. Depuis le début, il est l’un de ceux qui ont fait passer Hollande pour un charlot dans tout Paris. » « C’est un agent immobilier, cingle un ex-ministre de premier plan. Il dit à chacun ce qu’il a envie d’entendre. »

L’un des premiers, le ministre de l’éducation nationale, Vincent Peillon, prévient le président : « Méfie-toi, Macron dit du mal de toi dans tout Paris. » Hollande hausse les épaules, sans y croire. Comme il ne perçoit pas à quel point, avec sa légèreté habituelle, il blesse son protégé lorsque celui-ci enterre Monette, sa grand-mère préférée, en 2013. De retour des funérailles, le chef de l’Etat, pourtant parfaitement au courant, fait remarquer son absence à « Emmanuel », qui ne compte pas ses heures à l’Elysée : « Ah tu es là, toi ? Je t’ai cherché ! » L’intéressé glisse à Aquilino Morelle : « Ça, je ne lui pardonnerai jamais… »

« On se retrouvera… »

Au lendemain des municipales perdues par la gauche, François Hollande est rattrapé par la somme de ses indécisions passées et doit tout changer d’un coup. Il congédie Jean-Marc Ayrault, le remplace par Manuel Valls. A l’Elysée, il exfiltre le secrétaire général, Pierre-René Lemas, et appelle son ami intime Jean-Pierre Jouyet. Déception de Macron, qui visait le poste. Valls propose alors de le faire entrer au gouvernement, au budget. Mais le président, qui se méfie des technos n’ayant jamais été élus, s’y oppose. Doublement amer, l’ancien banquier décide de quitter l’Elysée, pour enseigner et créer une société de conseil. Alors que Lemas hérite de la prestigieuse Caisse des dépôts, lui part sans rien. « Emmanuel considère qu’il a construit son parcours de manière indépendante, insiste son porte-parole Benjamin Griveaux. Il n’y a pas de lien de féodalité. »

Lors du pot de départ de son conseiller, le 15 juillet 2014, François Hollande lui rend un affectueux hommage. Ce soir-là, son ironie a quelque chose de prémonitoire : « Qui ne connaît pas Emmanuel ? Souvent, on me dit : “C’est vous qui travaillez avec M. Macron ?” » Ce dernier le remercie pour sa « confiance ». Et conclut ainsi ses adieux : « Il reste trente-quatre mois. A la fin, il y aura de nouveaux combats. Je serai là, à coup sûr ! » Le chef de l’Etat en est persuadé : « Avec Emmanuel, on se retrouvera… »

Les retrouvailles seront plus rapides qu’imaginé. Emmanuel Macron a quitté le palais depuis deux mois à peine qu’Arnaud Montebourg défie François Hollande à la Fête de la rose de Frangy-en-Bresse. Il faut remanier. Hollande et Valls évoquent plusieurs noms pour le remplacer à Bercy : Gérard Collomb, Bertrand Delanoë ou Louis Gallois, qui déclinent. Le premier ministre revient donc à la charge avec Macron, cette fois avec succès. « Valls était aux anges, se souvient un ex-ministre. Il pense qu’il a renforcé l’aile droite au gouvernement. Il ne sait pas encore qu’il a mis le ver dans le fruit. »

Dans l’ivresse du succès, Emmanuel Macron multiplie les provocations, notamment sur les 35 heures (qu’il attaque) ou la déchéance de la nationalité (qu’il condamne). Manuel Valls comprend le danger : le jeune ministre lui ravit le créneau de la transgression et de la modernité. A l’Elysée, sûr de lui et de sa suprématie, Hollande croit tirer les ficelles, utilisant Macron pour neutraliser Valls. Sans le savoir, le chef de l’Etat est en train de mettre en place un triangle des Bermudes, dont lui et son premier ministre ne réchapperont pas.

Pour l’heure, le chef du gouvernement croit avoir gagné un point en brandissant le 49.3 sur la loi Macron, alors que le ministre de l’économie avait passé des heures à convaincre les députés de voter chacun des articles. Plus tard, il convainc le président de ne pas laisser à ce ministre iconoclaste la possibilité de froisser une nouvelle fois la majorité, déjà excédée par la déchéance de la nationalité : il n’y aura donc pas de « loi Macron 2 » sur le déverrouillage de l’économie. Au remaniement de février 2016, Macron sera même rétrogradé dans l’ordre protocolaire. « Macron était en souffrance au gouvernement, rappelle le ministre Thierry Mandon. Valls serrait le nœud coulant. »

Depuis sa citadelle de Bercy, le ministre de l’économie observe l’état de décomposition du quinquennat et de la gauche. Tout au long de l’hiver, il assure, bravache, à ses interlocuteurs que le président ne sera pas en situation de se représenter. Il rencontre des parlementaires socialistes à la chaîne, pour les sonder. « Hollande ne sera pas candidat, dit-il ainsi au député de l’Hérault Sébastien Denaja, fidèle soutien du chef de l’Etat. Tu auras le choix entre Valls et moi. »

« Un summum dans la duplicité »

La jeune garde du gouvernement, Fleur Pellerin, Matthias Fekl ou Axelle Lemaire, agacés par les tours qu’il essaie de leur jouer, voient clair dans le jeu de leur collègue, qui prend toute la lumière. « Il est sans foi ni loi, assure l’un d’eux. On voyait bien qu’il n’était pas loyal. » Dans l’entourage du président, l’inquiétude grandit, alors que la presse commence à relayer les escapades du ministre à l’étranger pour lever des fonds. Lors d’un dîner à l’Elysée, Julien Dray prévient François Hollande.

L’ami du président a pris Macron sous son aile. Insomniaques, les deux hommes, qui ont sympathisé, aiment dialoguer par SMS au milieu de la nuit. Mais Dray constate que Macron supporte de moins en moins la critique. « Il est en train de t’échapper !, dit-il à Hollande. Comme Ségolène [Royal] en 2006. Mais tu ne veux pas voir… » Michel Sapin y va lui aussi de ses prédictions pessimistes : « Depuis qu’il a fini sa loi, Macron est ailleurs. Sa stratégie est d’une autre nature. » Le chef de l’Etat écoute d’une oreille. « Je sais ce que tu penses, soupire le ministre des finances, que je suis jaloux. Je te dis juste que, pour toi, ça va être un problème… »

Prisonnier de son vieux logiciel politique et de son attachement aux partis, Hollande ne croit pas que Macron puisse réussir son pari. A l’époque, il est surtout obsédé par sa réélection. Tous les samedis matin se tient, dans le plus grand secret, une réunion stratégique à l’Elysée avec sa garde rapprochée, Jean-Pierre Jouyet, Vincent Feltesse et Gaspard Gantzer, et deux communicants amis, Robert Zarader et Philippe Grangeon, devenus depuis conseils du candidat d’En marche !. Le 2 avril 2016, ce cénacle s’ouvre à ceux qui sont alors considérés comme de fidèles piliers de la Hollandie, dont Ségolène Royal et… Emmanuel Macron, pour un premier séminaire de campagne. C’est ce jour-là, entre deux portes, que le ministre de l’économie confie au président, l’air de rien : « Tiens, au fait, je voulais te dire : je fais un truc à Amiens le 6 avril, je lance un mouvement de jeunesse, une sorte de think tank. » « Il a atteint ce jour-là un summum dans la duplicité », se rappelle un ex-conseiller.

Quatre jours plus tard, à Amiens, Emmanuel Macron lance En marche !, dont le point de mire apparaît alors clairement : l’Elysée. Le lendemain, François Hollande masque son inquiétude d’une pirouette : « Il est en marche ? Mais moi je cours, je cours… » Encalminé dans les sondages, le président se trouve au contraire dans une impasse. Plutôt que de l’aider à s’en extirper, le ministre de l’économie a décidé d’accélérer, pour le doubler. « Macron n’a pas choisi le couteau mais le poison lent, résume alors un poids lourd de la majorité. Il est dans une stratégie d’empêchement. »

En effet, les grandes manœuvres sont lancées. Le 13 avril, Paris Match fait sa « une » sur le couple Macron, « ensemble, sur la route du pouvoir ». Le lendemain, à la télévision, Hollande se décide enfin à hausser le ton : « C’est entre nous, non pas simplement une question de hiérarchie – il sait ce qu’il me doit –, mais une question de loyauté personnelle et politique. » Comme Jacques Chirac avec Nicolas Sarkozy (« Je décide, il exécute »), les mots claquent mais restent sans effet. « Je ne suis pas son obligé », répond crânement Macron dans un entretien au Dauphiné libéré, le 22 avril.

Les deux hommes se retrouvent le jour même à l’Elysée, en marge d’une réunion consacrée à EDF. Comme souvent, Macron jure à Hollande que ses propos ont été « sortis de leur contexte ». Le président préfère croire son poulain. « Emmanuel ne partira pas », répète-t-il. Il imagine toujours que, le moment venu, son ministre pourra l’aider à « ratisser » plus large. Il songe même à en faire son directeur de campagne et, pourquoi pas, en cas de victoire, son premier ministre. Mais l’intéressé caresse déjà des projets bien plus ambitieux. « La vie est inventive, il faut lui faire confiance », résume aujourd’hui au Monde celui qui s’est hissé aux premières places dans les sondages.

« Problème Brutus »

Jusqu’au dernier moment, Hollande refuse de voir l’évidence. Devant Gérard Davet et Fabrice Lhomme, il prend systématiquement la défense de son protégé. Confidences édifiantes. « Macron n’est pas quelqu’un qui cherche à se faire une existence politique au détriment du gouvernement, veut-il croire à l’automne 2015. Il peut avoir de la maladresse, mais pas de perversité (…). C’est un garçon gentil. Il n’est pas duplice. » Au début de l’été 2016, alors que les preuves du contraire s’accumulent, même naïveté : « Je pense qu’il est loyal. » « Macron a mieux cerné la psychologie du président que le président a compris la sienne », résume le député PS Richard Ferrand, secrétaire général d’En marche !.

Lui continue d’avancer, capitalisant sur l’impopularité et la fragilité du chef de l’Etat. Son premier meeting, le 12 juillet, à la Mutualité, est un coup de tonnerre. A la fin de son discours survolté fusent des premiers « Macron président ! ». A deux jours de l’intervention du chef de l’Etat pour le 14-Juillet, c’est une provocation insensée. Ce soir-là, les leaders de la majorité, qui dînent à l’Elysée, suivent en direct le meeting sur leurs smartphones. Fou de rage, Manuel Valls, avec le soutien de Stéphane Le Foll, enjoint à François Hollande de sévir : « Ça suffit, il faut le virer ! » Le sujet du maintien ou non de Macron au gouvernement se pose jusqu’au défilé du de la Fête nationale. « A lui de commettre la faute », conclut le président. « Macron sait qu’il a un problème Brutus, analyse Julien Dray. S’il part, ce ne sera plus le gendre idéal. Il préférait se faire virer, pour se libérer. »

Malgré ses doutes, sa décision est prise : il quittera le gouvernement. L’attentat de Nice, au soir du 14-Juillet, lui fait changer son plan. Début août, le ministre et son épouse partent se reposer à Biarritz. Le couple pose sur la plage pour une fausse « paparrazade », maillot de bain à fleurs pour elle, caleçon et polo marine pour lui. Nouvelle « une » de Paris Match, au creux de l’été. Pendant leur séjour, la sénatrice PS des Pyrénées-Atlantiques, Frédérique Espagnac, retrouve Emmanuel et Brigitte pour dîner. Quand elle les quitte, tard dans la soirée, c’est avec la conviction qu’il est prêt à claquer la porte. Elle téléphone aussitôt à Hollande : « Tu as une semaine pour le voir… ! » Le président ignore ce conseil.

Sauf progression spectaculaire du FN, Hollande ne devrait pas soutenir son ancien conseiller avant le premier tour. Il sait aussi qu’un appel de sa part pourrait être contre-productif

De retour à Paris, le ministre invite ses proches à déjeuner à Bercy. Un 24 août, journée caniculaire. Impatients de voir leur poulain se lancer dans la course à l’Elysée, les convives l’incitent à accélérer. « Tes soutiens vont se démotiver. Tu dois clarifier », lance un élu fidèle. « Je ne serai jamais le rabatteur de Hollande », rétorque le ministre. Tout est dit. Mais il veut créer la surprise. Le 29 août, dans le bureau du président, ce dernier lui pose clairement la question : « Tu t’en vas ? » « Je ne sais pas », répond Macron… avant de lui remettre sa démission le lendemain. Le chef de l’Etat est abasourdi : « Mais moi, je ne t’avais pas nommé pour que tu sortes ! Tu t’en vas pour faire quoi ? » L’ancien conseiller lui jure qu’il ne fera « rien » contre lui. « Je suis parti sur un désaccord politique, explique-t-il aujourd’hui. Je n’avais pas la même vision que lui sur la refondation de la vie politique, le PS et les primaires. Ç’a été coûteux pour l’un comme pour l’autre de se séparer. Ce qui s’est passé n’enlève rien à l’amitié que nous nous portons. » Ce 30 août, Hollande est effondré. Revisitant les cinq années qui viennent de s’écouler, il dit le soir même devant ses proches : « Il m’a trahi avec méthode. »

Deux mois et demi plus tard, le 16 novembre, Emmanuel Macron se déclare candidat à l’élection présidentielle. Sans attendre la décision du chef de l’Etat. C’est un choc dans la majorité. « C’est destructeur pour le président », note alors le député PS Christophe Caresche, qui juge le geste « sidérant de la part d’un ex-collaborateur ». Le soir même, sur France 2, Macron assure que sa candidature est « irrévocable », même si Hollande est lui aussi candidat. En vol entre Marrakech et Paris, le président a suivi le JT dans son A330, grâce à la cabine de retransmission. Il va aussitôt, à l’arrière de l’avion, retrouver deux députés fidèles, Sébastien Denaja et Razzy Hammadi, qui l’ont accompagné au Maroc pour le lancement de la COP 22. « Vous avez vu, il a dit que sa candidature était irrévocable ? », leur dit le président, troublé. « Irrévocable, comme ta candidature, François ! », répond Denaja. « Dans son œil, on a vu qu’il se disait non, pas comme moi », se souvient le député de l’Hérault. Ce jour-là, j’ai compris que c’était fini. »

« Pied de nez de l’Histoire »

Quinze jours plus tard, François Hollande annonce, depuis l’Elysée, qu’il renonce à briguer un second mandat. « Macron a été une des causes objectives de l’empêchement, a analysé le président devant ses proches. Il y en a d’autres, notamment la contestation dans mon propre camp et la division de la gauche… » Puis, comme pour l’excuser encore une fois, il ajoute : « Il n’a pas fait cette démarche contre moi. » Le ministre Michel Sapin décrypte : « Ce n’est jamais facile de s’avouer à soi-même qu’on s’est trompé. »

Hollande et Macron ne se sont pas revus depuis, à part au dîner du Conseil représentatif des institutions juives de France, brièvement, le 22 février dernier. Mais ils échangent toujours des SMS. Le président, qui dissèque la stratégie de son ancien protégé, lui conseille notamment de « rester de gauche ». Malin, jamais Macron n’attaque son ancien mentor. « Je fais attention à être respectueux de lui et des institutions », dit-il. Jacques Chirac avait eu le cœur crevé de laisser son bureau à Nicolas Sarkozy. Hollande, lui, jure qu’il préfère voir Emmanuel Macron lui succéder plutôt que François Fillon ou Marine Le Pen. « Si Emmanuel est élu, ce ne serait pas la plus mauvaise sortie pour toi, l’a conforté Julien Dray. Un pied de nez de l’Histoire ! »

Sauf progression spectaculaire du FN, Hollande ne devrait pas soutenir son ancien conseiller avant le premier tour. Il sait aussi qu’un appel de sa part pourrait être contre-productif. « Je ne veux pas prendre une position qui pourrait lui être défavorable, a-t-il récemment confié à des visiteurs. Déjà que Fillon dit qu’il est mon porte-serviettes”… » Emmanuel Macron, lui, avec l’aplomb dont il ne s’est jamais départi, ne doute pas un seul instant que le chef de l’Etat saura l’aider au bon moment : « Il regarde ce qu’il y a autour comme offre, le chemin que je trace n’est pas celui qui le rend le plus triste. » Quand bien même il le serait, François Hollande n’en montrerait rien, comme toujours. « Il le vivra avec humour, anticipe Julien Dray. Il fera une petite blague sur le tapis rouge. Ce sera sa manière de se protéger. »

Voir encore:

L’une a tué son père et l’autre a épousé sa mère, la Présidentielle française est freudienne

Slate.fr

01.05.2017

L’élection présidentielle française est loin d’avoir seulement une dimension politique. Comme l’explique Quartz, d’un point de vue symbolique, psychanalytique et psychologique, les deux adversaires du second tour illustrent jusqu’à la caricature le complexe d’Œdipe mis en avant par Sigmund Freud.

Freud croyait que tous les hommes ont de façon inconsciente le désir de tuer leur père et d’épouser leur mère. De la même façon, les femmes voudraient inconsciemment tuer leur mère et épouser leur père. Il a baptisé ce complexe du nom d’Œdipe, ce roi de la mythologie grecque qui a, comme l’avait prévu la prophétie, a tué son père et épousé sa mère.

Emmanuel Macron et Marine le Pen, au moins sur le plan symbolique, correspondent bien aux schémas psychanalytiques. Concernant Emmanuel Macron, il n’est pas difficile de considérer comme un figure maternelle une professeure plus âgée de 25 ans. Et de la même façon, Marine Le Pen a politiquement détruit et éliminé son père pour prendre sa place.

Mais comme le reconnaît Quartz, les thèses oedipiennes de Freud sont aujourd’hui très contestées par de nombreux experts en psychologie. Tout d’abord cette théorie est impossible à démontrer scientifiquement. Ensuite, elle définit l’être humain comme avant tout déterminé par des impulsions perverses inconscientes. C’est attirant, mais sans doute simpliste et réducteur.

Voir  de plus:

4% de satisfaits : pourquoi ce n’est pas (encore) le record d’impopularité de Hollande

Une enquête électorale du Cevipof pour « Le Monde » ce mardi 25 octobre montre que seuls 4% des Français se disent « satisfaits » de l’action du président de la République. « Un record d’impopularité », soulignent de nombreux observateurs. Mais inutile de tirer sur l’ambulance : si François Hollande cumule bien les records d’impopularité, ce sondage-ci a une particularité qui relativise son résultat…

C’est le chiffre star de la journée de ce mardi 25 octobre. Seuls 4% des Français se disent « satisfaits » de l’action de François Hollande comme président de la République, révèle la dernière vague de l’enquête électorale du Cevipof pour Le Monde.

Depuis le mois de novembre 2015, cette enquête mesure régulièrement le taux de satisfaction à l’égard de l’action de François Hollande. Lequel avait démarré très bas, après déjà trois ans de présidence, à seulement 12% de satisfaits. Un taux tombé à 8% dès janvier, avant d’osciller depuis mars entre 5 et 6%. Ce mois-ci, le chef de l’Etat perd donc encore deux points.

Sauf que de là à dire que le Président bat son record d’impopularité, il y a un pas qu’on ne peut objectivement pas franchir. Si 4% est effectivement le score le plus bas qu’il ait atteint dans ce baromètre-ci, il n’est pas comparable aux chiffres habituels de popularité. Car à la différence des autres baromètres, celui du Cevipof pour Le Monde propose aux personnes interrogées trois réponses :

  • Satisfait (4% en octobre, donc)

  • Pas satisfait (70%, +1 point)

  • Ni satisfait ni insatisfait (26%, +1 point)

Un Français sur 4 ne sait pas quoi penser de Hollande

Ce que révèle ce sondage Cevipof par rapport aux autres, c’est donc surtout qu’un quart des Français est incapable de dire ce qu’ils pensent de l’action de François Hollande. Alors que les autres sondages ne leur donnent pas l’opportunité de se dire indécis. Les sondés y ont simplement la possibilité de ne pas répondre à la question, ce qui les classe le cas échéant dans la catégorie « Ne se prononce pas » (NSP).

La « popularité » de François Hollande au sens où on l’entend habituellement, c’est-à-dire mesurée sur la base de sondages ne proposant que deux réponses possibles (« oui » ou « non », « satisfait » ou « insatisfait »…) s’établit donc pour le mois d’octobre entre 13 et 18% selon les enquêtes :

  • Pour Odoxa, 16% des Français diraient qu’il est « un bon président de la République », un chiffre stable par rapport à septembre (pas de NSP)

  • Pour Kantar TNS dans Le Figaro-Magazine, 13% disent « faire confiance » à François Hollande « pour résoudre les problèmes qui se posent en France actuellement » (pas de NSP)

  • Pour l’Ifop dans le JDD, 14% des Français se disent « satisfaits » de François Hollande comme Président de la République (1% de NSP)

  • Pour Ipsos dans Le Point, 18% portent un jugement « défavorable » sur l’action de François Hollande (3% de NSP)

De fait, en termes d’impopularité, François Hollande vole de record en record depuis… 2013. En novembre de cette année-là, sa cote avait baissé à 20% dans le baromètre de l’IFOP pour le JDD, qui est le plus ancien de tous, soit le score le plus bas enregistré par un président français depuis le début de la Ve République, en 1958. En septembre 2014, François Hollande avait encore creusé son propre record à 13%, le plancher le plus bas qu’il ait jamais atteint à ce jour. Et non pas (encore) 4%.

Voir de même:

Il est le huitième président de la Ve République. Emmanuel Macron a été élu ce dimanche 7 mai avec 65,5% des suffrages exprimés, contre 34,5% pour Marine Le Pen, selon une estimation Ipsos Sopra-Steria.

Ce second tour a été marqué par un taux d’abstention particulièrement élevé, autour de 25-26% des inscrits. C’est l’abstention la plus forte depuis 1969.

Autre record, celui des votes blancs et nuls : plus de 4,2 millions des électeurs qui se sont déplacés ce dimanche ont mis un bulletin blanc ou nul dans l’urne. Selon plusieurs instituts de sondages, le taux de blancs et nuls est de 8,8% (Ipsos-Steria) ou 9% (Elabe) des inscrits, soit environ 12% des votants.

« Cela ferait au total plus d’un Français sur trois qui aurait choisi de ne pas choisir entre les deux candidats. C’est vraiment beaucoup pour une présidentielle. »

Deux fois plus qu’en 2012

Au premier tour de la présidentielle de 2017, 2,56% des électeurs avaient voté blanc ou nul. C’était plus qu’au premier tour de 2012 (1,92%) et 2007 (1,4%), mais moins qu’en 2002 (3,38%), selon les chiffres du ministère de l’Intérieur.

Si le nombre de bulletins blancs ou nuls est traditionnellement plus élevé au second tour qu’au premier, un taux de 12% des votants est exceptionnellement élevé.

Les blancs et nuls sont ainsi près de deux fois plus nombreux qu’au second tour de 2012 où 2,15 millions de personnes (5,82% des votants) n’avaient pas voulu trancher entre François Hollande et Nicolas Sarkozy. En 2002, l’abstention avait atteint un niveau record de 28,4% au premier tour mais la présence de Jean-Marie Le Pen au second tour avait mobilisé massivement, provoquant une chute de l’abstention à 20,3%.

Les raisons du non-choix

Selon un sondage Ipsos-Steria pour France Télévisions, Radio-France, LCP/Public Sénat, France24, « le Point » et « le Monde », 51% de ceux qui ont voté blanc ont refusé de choisir entre deux candidats, Emmanuel Macron et Marine Le Pen, qu’ils « rejettent totalement ».

Pour 39% d’entre eux, ce vote ne manifeste pas un rejet mais « aucun ne correspond à leurs idées ». Enfin pour 10%, un vote ne servait à rien, la victoire d’Emmanuel Macron étant certaine.

Pour ce qui est de l’abstention, 31% des abstentionnistes disent avoir « refusé de choisir entre deux candidats [qu’ils] rejettent totalement », 28% trouvent que « aucun des deux candidats ne correspond à leurs idées », 16% considéraient que Marine Le Pen serait battue, 15% n’étaient « pas disponibles » le jour du scrutin, et 10% ne s’intéressent pas à la politique.

Le désarroi à gauche

Le vote blanc et nul ainsi que l’abstention sont donc principalement motivés par une opposition aux deux candidats du second tour.

« Le vote blanc est revendiqué comme de l’abstention civique, cela manifeste un attachement à l’exercice du droit de vote tout en renvoyant dos à dos les candidats », commente Anne Jadot.

Une partie des électeurs de gauche ont exprimé à l’issue du premier tour leurs tiraillements en vue du second. Voter Macron ? Blanc ? S’abstenir ? Pour trancher, La France insoumise de Jean-Luc Mélenchon, arrivée en quatrième position, avait consulté ses soutiens en ligne. Les résultats témoignaient du clivage : 36,12% souhaitaient voter blanc ou nul, 34,83% pour Emmanuel Macron et 29,05% se disaient favorables à une abstention

A. R. avec AFP

Voir encore:

Voir par ailleurs:

Why My Father Votes for Le Pen

At 18, thanks to a series of lucky breaks and miracles, I became a student of philosophy in Paris, at a school considered one of the most prestigious in France. I was the first in my family to attend college. So far from the world where I’d grown up, living in a little studio on the Place de la République, I decided to write a novel about where I came from.

I wanted to bear witness to the poverty and exclusion that were part of our everyday experience. I was struck and troubled that the life I knew all those years never appeared in books, in newspapers or on TV. Every time I heard someone talk about “France,” on the news or even in the street, I knew they weren’t talking about the people I’d grown up with.

Two years later, I finished the book and sent it to a big Paris publisher. Less than two weeks later, he sent a reply: He couldn’t publish my manuscript because the poverty I wrote about hadn’t existed in more than a century; no one would believe the story I had to tell. I read that email several times, choked with rage and despair.

In the 2000s, when I was growing up, every member of my family voted for Mr. Le Pen. My father went into the polling station with my older brothers to make sure they really were voting for the National Front. The mayor and his staff members didn’t say anything when they saw my father doing this. In our village, with its population of only a few hundred, everyone had attended the same school. Everyone saw everyone else at the bakery in the morning or in the cafe at night. No one wanted to pick a fight with my father.

A vote for the National Front was of course a vote tinged with racism and homophobia. My father looked forward to the time when we would “throw out the Arabs and the Jews.” He liked to say that gay people deserved the death penalty — looking sternly at me, who already in primary school was attracted to other boys on the playground.

And yet what those elections really meant for my father was a chance to fight his sense of invisibility. My father understood, long before I did, that in the minds of the bourgeoisie — people like the publisher who would turn down my book a few years later — our existence didn’t count and wasn’t real.

My father had felt abandoned by the political left since the 1980s, when it began adopting the language and thinking of the free market. Across Europe, left-wing parties no longer spoke of social class, injustice and poverty, of suffering, pain and exhaustion. They talked about modernization, growth and harmony in diversity, about communication, social dialogue and calming tensions.

My father understood that this technocratic vocabulary was meant to shut up workers and spread neoliberalism. The left wasn’t fighting for the working class, against the laws of the marketplace; it was trying to manage the lives of the working class from within those laws. The unions had undergone the same transformation: My grandfather was a union man. My father was not.

When he was watching TV and a socialist or a union representative appeared on the screen, my father would complain, “Whatever — left, right, now, they’re all the same.” That “whatever” distilled all of his disappointment in those who, in his mind, should have been standing up for him but weren’t.

By contrast, the National Front railed against poor working conditions and unemployment, laying all the blame on immigration or the European Union. In the absence of any attempt by the left to discuss his suffering, my father latched on to the false explanations offered by the far right. Unlike the ruling class, he didn’t have the privilege of voting for a political program. Voting, for him, was a desperate attempt to exist in the eyes of others.

I don’t know for sure how he voted last month, in the first round of the presidential election, and I don’t know for sure how he will vote on Sunday, in the runoff. He and I almost never speak. Our lives have grown too far apart, and whenever we try to talk on the phone, we are reduced to silence by the pain of having become strangers to each other. Usually we hang up after a minute or two, embarrassed that neither of us can think of anything to say.

But even if I can’t ask him directly, I’m confident he is still voting for the National Front. In his village, Marine Le Pen came out way ahead in the first round of the election.

Today, writers, journalists and liberals bear the weight of responsibility for the future. To persuade my family not to vote for Marine Le Pen, it’s not enough to show that she is racist and dangerous: Everyone knows that already. It’s not enough to fight against hate or against her. We have to fight for the powerless, for a language that gives a place to the most invisible people — people like my father.

Revue du MAUSS

2003/2 (no 22)


« Je fais ici œuvre de science pure, car la science pure doit précéder la science expérimentale. »

HOCART.

1

La science ne se réduit pas à l’érudition. Elle ne consiste pas seulement, disait Hocart, à accumuler des faits, mais aussi à trouver des leviers permettant de soulever la masse des faits. Fidèles à cette idée, les pages qui suivent ne contribuent pas à l’ethnographie de la royauté, ni à l’histoire des idées monarchiques, mais constituent un essai d’anthropologie théorique ou fondamentale. On n’y trouvera pas de nouvelles données relatives à la royauté, mais un effort pour rendre l’institution plus intelligible. Ni un panorama des théories de la monarchie, mais une sélection de quelques hypothèses convergentes et complémentaires. Ni une vérification empirique de ces hypothèses et de leurs implications, mais quelques principes unificateurs dont elles peuvent être tirées.

2

Dans le domaine considéré, la masse des faits déjà recueillis par les ethnographes et les historiens est énorme et risque de nous écraser, mais les leviers requis pour la soulever sont d’ores et déjà disponibles. C’est tout ce que nous voudrions montrer. Une théorie plus générale et plus complète serait possible, mais exigerait de longs développements [2][2] Pour une ébauche, voir L. Scubla, « Voir sans être…. On se propose ici de jeter seulement les bases d’une axiomatique de la royauté.

AU COMMENCEMENT ÉTAIT FRAZER : ROYAUTÉ SACRÉE ET RÉGICIDE

3

Frazer a bâti sa théorie de la royauté à partir de deux idées maîtresses. La première est une donnée factuelle : la royauté n’est pas un pouvoir discrétionnaire, mais une lourde charge conduisant presque toujours son titulaire à l’échafaud. La seconde est une intuition géniale : l’étrange royauté du bois de Némi n’est pas un phénomène atypique, mais un condensé de tout le système monarchique et la clé de son interprétation.

4

Ces deux thèmes du Rameau d’or sont bien connus, mais méritent toujours la même attention. Rappelons brièvement, pour chacun d’eux, quelques points essentiels.

« Le fardeau de la royauté »

5

La compilation des données historiques et ethnographiques montre que, dans son principe, la royauté n’est pas un pouvoir politique, mais une charge rituelle écrasante dont l’issue est le plus souvent la mise à mort du monarque.

6

Régner ne consiste pas à gouverner ni à donner des ordres, mais à garantir l’ordre du monde et de la société en observant des prescriptions rituelles. Le roi est un personnage sacré, mais pour cette raison même, il est « ligoté » par le rituel. Assigné à résidence et reclus dans son palais, il est soumis au même type de restrictions que les êtres en état d’impureté : femmes indisposées, guerriers ayant donné la mort, criminels. Il est comme un condamné à mort en attente d’exécution. Le régicide n’est pas un accident, mais fait partie intégrante de l’institution.

7

Voici comment Frazer résume ses informations :

8

« L’idée que les royaumes primitifs sont des États despotiques, où le peuple

n’existe que pour le souverain, est entièrement inapplicable aux monarchies

que nous étudions. Au contraire, le souverain, ici, n’existe que pour ses sujets;

sa vie n’a de valeur qu’autant qu’il s’acquitte des fonctions que comporte sa

position, en ordonnant le cours de la nature pour le bien de son peuple. Dès

qu’il manque à ses devoirs, les soins, le dévouement, les hommages religieux

qu’on lui prodiguait auparavant s’évanouissent pour faire place à la haine et

au mépris; on chasse ignominieusement le monarque déchu, et il peut se

féliciter s’il en échappe avec la vie. Adoré comme un dieu la veille, il est tué

comme criminel le lendemain. Mais il n’y a rien là de capricieux ou d’illogique

de la part de ses sujets. Leur conduite est, au contraire, très conséquente. Si

le roi est leur dieu, il est, ou devrait être, aussi celui qui les préserve; et s’il

a échoué, il doit céder la place à un autre qui n’échouera pas. Tant qu’il répond

à leur attente, ils prennent de leur souverain des soins infinis, et le forcent à

prendre de lui-même ces mêmes soins. Un roi de ce genre vit emprisonné

dans un protocole, un réseau d’interdictions et d’observances, dont le but n’est

pas de contribuer à sa dignité, encore moins à son bien-être, mais de l’empêcher

d’agir d’une façon qui, en dérangeant l’harmonie de la nature, pourrait

l’entraîner, lui, son peuple et l’univers, dans une commune catastrophe. Loin

d’augmenter ses aises, ces règles, en embarrassant chacun de ses actes,

annihilent sa liberté; et, tout en cherchant à préserver sa vie, lui en font souvent

une peine et un fardeau » [Frazer, 1981, p. 489-490].

9

Toutes les données recueillies depuis la parution du Rameau d’or corroborent ce tableau, en lui apportant tout au plus quelques compléments [3][3] Voir, par exemple, deux livraisons très riches de Systèmes…. Le roi n’est pas maître mais captif de l’institution. Même s’il n’est pas toujours tué, il doit pour ainsi dire frôler la mort – comme le roi moundang, mis à nu et entouré de son peuple en armes, pendant la fête de la pintade [Adler, 1982, p. 364-365] – ou un substitut rituel doit mourir à sa place, souvent dans des conditions violentes ou ignominieuses – comme le cheval du roi mossi, assommé à coups de bâton par des esclaves de la cour [ cf. Izard, 1990, p. 85, et communication personnelle].

10

En revanche, l’explication de ces coutumes royales n’a guère avancé. Le seul « progrès » notable des dernières décennies est la réhabilitation de Frazer, après un assez long purgatoire. Les spécialistes sont d’accord avec sa présentation des faits et postulent comme lui la cohérence de l’institution royale. Mais cette cohérence ne va pas de soi. Si le roi est un personnage sacré, ou même d’essence divine, il n’est pas évident que ses sujets soient habilités à le juger et à le mettre à mort. Dans le passage que nous venons de citer, l’auteur du Rameau d’or parle du régicide comme d’une conséquence nécessaire, et presque anodine, d’une règle de bon sens : « Si le roi est leur dieu, il est, ou devrait être, aussi celui qui les préserve; et s’il a échoué, il doit céder la place à un autre qui n’échouera pas. » Mais à prétendre ainsi expliquer les actions des hommes par leurs représentations, on ne fait que déplacer la question. Le sacré et le divin ne sont pas des données primitives dont on pourrait déduire les institutions. Il faut rendre compte à la fois des actions et des représentations. Nous y reviendrons après avoir terminé le rappel des principales vues de Frazer.

« Le roi du bois »

11

Frazer n’est pas le seul à avoir été intrigué par le rituel étrange de Némi, mais il est le premier à pressentir que son explication contribuerait à rendre intelligibles la plupart des mythes et des rites. Si le Rameau d’or se présente comme un énorme roman policier visant à résoudre une toute petite énigme, c’est parce que la solution attendue est censée éclairer l’ensemble des « formes élémentaires de la vie religieuse ». La singulière monarchie du bois sacré n’est pas seulement un « rite de référence » qui serait semblable au « mythe de référence » du « dénicheur d’oiseaux » dans les Mythologiques de Lévi-Strauss.

12

Il ne s’agit pas d’un point de départ arbitraire [4][4] Nous nous écartons sur ce point de M. Izard et N.Belmont…, d’un terme quelconque d’une série dont tous les autres termes s’obtiendraient de proche en proche par de simples transformations structuralistes, mais bien d’un modèle réduit de toutes les institutions monarchiques, d’un élément générateur de tout le système royal et de ses avatars transformationnels.

13

Relisons la description qu’en donne Frazer :

14

« Dans le bosquet sacré se dressait un certain arbre auprès duquel, à toute

heure du jour, voire aux heures avancées de la nuit, un être au lugubre visage

restait embusqué. À la main, il tenait un glaive dégainé; de ses yeux inquisi-

teurs, il paraissait chercher sans répit un ennemi ardent à l’attaquer. Ce per-

sonnage tragique était à la fois prêtre et meurtrier, et celui qu’il guettait sans

relâche devait tôt ou tard le mettre à mort afin d’exercer lui-même la prêtrise

à sa place. Telle était la loi du sanctuaire. Quiconque briguait le sacerdoce de

Némi ne pouvait exercer les fonctions qu’après avoir tué son prédécesseur

de sa main; le meurtre perpétré, il restait en possession de la charge jusqu’à

l’heure où un autre, plus rusé ou plus vigoureux que lui, le mettait à mort à

son tour.

À la jouissance de cette tenure précaire s’attachait le titre de roi; mais

jamais tête couronnée n’a dû dormir d’un sommeil aussi fiévreux, hanté de

rêves aussi sanguinaires, car d’un bout de l’année à l’autre, hiver, été, sous

la pluie ou par le soleil, il avait à monter sa garde solitaire » [Frazer, 1981,

p. 19].

15

Comme on le voit, le roi du bois est vraiment un personnage singulier. Il réunit des traits ou des fonctions qui sont normalement séparés :ceux de meurtrier et de roi, de roi et de prêtre, mais aussi de sacrificateur et de victime sacrificielle, puisque la mise à mort est ici un acte rituel, et enfin d’esclave et de roi, puisque le titulaire de la charge était un esclave fugitif qui ne devait son salut qu’à ravir le poste de son prédécesseur [Frazer, 1981, p. 20].

16

Par un raccourci saisissant, le rituel lui-même rassemble, en un seul acte, le régicide qui met fin à un règne et le cérémonial d’installation qui inaugure un nouveau règne. Le roi est mort, vive le roi : jamais on n’aura mieux marqué la continuité de l’institution royale, malgré la mort, et par son truchement même.

17

Enfin, la royauté de Némi a beau être un rite marginal de la religion romaine, elle est aussi la plus stable des institutions du monde latin, n’ayant disparu, semble-t-il, qu’avec la chute de l’empire [ ibid., p. 19, note2]. Comme les singularités mathématiques, elle concentre des propriétés généralement disjointes et constitue ainsi le germe de toute une diversité déployée dans une multitude d’institutions [5][5] Pour une présentation très élémentaire des notions…. C’est pourquoi résoudre l’énigme de Némi et construire une théorie générale de la royauté ne sont vraisemblablement qu’une seule et même chose.

18

Il est vrai que, au terme de son enquête, Frazer donne le sentiment d’avoir en grande partie échoué [ 1984, p. 5] : de n’avoir élucidé entièrement ni le mystère de Némi ni la nature des institutions qui s’y rattachent. Car on sait que, pour résoudre l’énigme du roi condamné à mort, il propose deux théories qu’il n’arrive pas à bien articuler.

19

Selon la première théorie, le roi représente les forces de la nature et il est le garant de la prospérité générale : il doit être mis à mort dès que ses forces commencent à décliner, car il risque alors de nuire à son entourage. Selon la seconde théorie, le roi est un bouc émissaire, prenant en charge tous les maux qui peuvent atteindre le groupe : il doit être mis à mort pour purifier la collectivité dès que le salut de celle-ci paraît l’exiger.

20

Frazer pense que ces deux explications du régicide sont complémentaires plutôt que concurrentes, mais que la première l’emporte sur la seconde.

21

D’où l’ordre dans lequel elles apparaissent dans le Rameau d’or, les places respectives qu’elles y occupent (du moins, en première lecture) et les efforts de l’auteur pour greffer la seconde hypothèse sur la première. Mais sa démonstration est loin d’être parfaite et n’a guère convaincu la plupart de ses lecteurs.

22

Ni le poids respectif des hypothèses retenues ni leur compatibilité n’ont été établis clairement.

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Or, à bien des égards, les choses n’ont guère progressé depuis la mort de Frazer, mais les descriptions accumulées par les spécialistes de la monarchie sacrée ont mis en évidence un point important, que laissait déjà entrevoir une lecture attentive du Rameau d’or. Elles montrent que le roi est avant tout, et non pas accessoirement, un bouc émissaire. C’est ce qui ressort, en particulier, de travaux récents de Luc de Heusch [6][6] Voir de Heusch [ 1990 et 1997 – traduction anglaise,… et de Declan Quigley. Nous voudrions faire quelques pas de plus dans la même direction, en essayant d’expliciter cette découverte et ses conséquences théoriques.

24

Reprenons les deux théories de Frazer pour les examiner du point de vue de leur cohérence respective. La première a un inconvénient peu remarqué mais rédhibitoire : elle n’explique pas le régicide. Le déclin des forces du roi, nous dit-on, risque d’entraîner celui de son entourage, voire du monde tout entier : il faut donc s’en débarrasser. Mais de deux choses l’une, le roi tient ce pouvoir contagieux, tantôt bénéfique tantôt maléfique, soit de la nature soit du rituel. S’il lui vient de la nature, son influence délétère va, certes, s’étendre de proche en proche à tout ce qui l’entoure, mais la mort du roi ne pourrait que précipiter les choses. Loin d’arrêter le mal, le régicide l’aggraverait et devrait même entraîner la destruction de l’univers. Si, comme il est beaucoup plus vraisemblable, le roi tient son pouvoir du rituel d’intronisation– et cela même si le titulaire de la charge a été choisi pour sa vitalité propre, à plus forte raison, quand elle est dévolue à un vieillard [7][7] Voir A. deSurgy, inSystèmes de pensée en Afrique noire,… –, il suffirait de le déposer et de le remplacer par un autre. À quoi bon le tuer ? Bref, la première théorie de Frazer n’est pas plausible puisque, dans les deux cas possibles, le régicide n’apparaît pas comme un élément nécessaire de l’institution monarchique, mais comme une pièce rapportée, soit superflue, soit parasite.

25

En revanche, la seconde théorie est d’emblée satisfaisante. Si le roi est un bouc émissaire, on comprend que le moyen le plus radical de se défaire du mal qu’il incarne est de le mettre à mort. Le régicide est cette fois intelligible et quasiment nécessaire.

26

Si le rituel de Némi peut servir de pierre de touche, il conduit au même résultat. Car, si le roi doit être avant tout le garant de la prospérité, on ne voit pas pourquoi il devrait commencer sa carrière par une transgression, comme c’est le cas non seulement dans le rite romain, mais dans la plupart des rites d’intronisation. Mais, s’il est un bouc émissaire potentiel, le meurtre qu’il commet dans le bosquet sacré, aussi bien que l’inceste ou le cannibalisme rituel, le chargent d’un premier crime qui le met d’entrée de jeu en position de réceptacle potentiel de tous les maux de son groupe, de « tas d’ordures » de son peuple, comme le disent si bien certains chants d’intronisation mossi [Girard, 1972, p. 154-155; de Heusch, 1990, p. 26, note] ou samo [Héritier, 1973, p. 121; de Heusch 1990, p. 26], et justifient qu’il soit tué à son tour : le régicide de Némi élimine un bouc émissaire et en crée un autre simultanément.

27

Cela acquis, il faut revenir sur la compatibilité éventuelle des deux théories, ou plus exactement des deux thèses de Frazer [8][8] Comme les logiciens, nous appelons thèse une proposition…. Car, même si elle n’explique pas le régicide, la première thèse – selon laquelle le roi est le garant de la fertilité – n’est pas une invention gratuite de Frazer. Le Rameau d’or rassemble en sa faveur de nombreux témoignages et, depuis sa parution, d’autres données ethnographiques sont venues la corroborer. Elle a donc, elle aussi, une part de vérité, mais dont la nature exacte reste encore à préciser. Car elle peut ou bien s’appliquer à des formes de l’institution royale qui échappent à la théorie du roi bouc émissaire, ou bien constituer un complément, voire une suite naturelle, de cette même théorie.

28

Dans une synthèse de monographies récentes, dont il existe deux versions successives, L.deHeusch [ 1990; 1997] semble d’abord s’orienter vers la première hypothèse. Il n’y aurait pas de modèle unique de la royauté [ 1990, p. 18], mais les deux « thèses » de Frazer – nous dirions plutôt ses deux « théories » – correspondraient à deux formes possibles de l’institution entre lesquelles les sociétés pourraient choisir. Toutefois, l’examen des faits montre que les deux fonctions royales sont presque toujours réunies et que les sociétés se bornent à mettre l’accent sur l’une ou l’autre d’entre elles. On n’a donc pas affaire à des formes essentiellement différentes et exclusives, mais à une seule et même institution qui combine différemment les mêmes traits. Aussi L. de Heusch croit-il pouvoir conclure son enquête par une adhésion pure et simple à la doctrine frazérienne standard : le roi garantit la prospérité et sert, le cas échéant, de bouc émissaire [9][9] « Though it appears in diverse historical forms, sacred….

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Mais cette conclusion n’est pas la seule possible. Il y a une autre façon, plus simple, de réunir les deux thèses de Frazer en une seule doctrine. Elle consiste à partir de la thèse du roi bouc émissaire – qui, nous l’avons vu, explique immédiatement le régicide – pour tenter d’en déduire également – et pas seulement lui ajouter – la thèse du roi garant de la prospérité. Cette manière de faire a l’avantage d’être plus élégante, de rendre l’institution plus cohérente, et de s’accorder beaucoup mieux avec le corpus étudié par L. de Heusch. En effet, si l’on regarde de plus près le dossier instruit par l’anthropologue belge, on s’aperçoit qu’il contient, pour ainsi dire, toutes les pièces à conviction.

30

Les postulats généraux de la méthode structurale, et un survol rapide des faits, semblent d’abord nous inviter à interpréter les deux théories du régicide comme des théories partielles de la royauté, qui correspondraient chacune à une variante de l’institution :

31

« Tantôt le roi est mis à mort parce que son affaiblissement physique menace

l’univers et la société, tantôt il est tué en tant que bouc émissaire. Les

Rukuba semblent avoir opté pour la seconde solution, les Jukun pour la

première. Il est remarquable que les chefs sacrés des Rukuba, responsables

des catastrophes de tous ordres, ne sont en rien des maîtres de la nature. Ils

n’accomplissent même pas les rites agraires […] Ils n’assurent pas non plus

le contrôle de la pluie. [… ] Les Jukun, en revanche, mettent l’accent sur la

première fonction de la royauté sacrée, celle qui correspond à la première

thèse de Frazer. Ils identifient leur roi aux plantes cultivées » [de Heusch,

1990, p. 16].

32

Mais cette conjecture structuraliste est tout de suite réfutée car, le roi jukun, note de Heusch, « est aussi traité, le cas échéant, comme bouc émissaire ». En dépit d’un rituel – l’ando ku – au cours duquel il était censé se régénérer, en tuant un esclave de ses propres mains, et bénéficier ainsi d’un nouveau bail de sept ans [ ibid., p. 15], « il était secrètement mis à mort après une succession de mauvaises récoltes ou de sécheresses » [ ibid., p. 16].

33

Les deux thèses de Frazer ne sont donc pas exclusives. Elles ne renvoient pas à deux formes différentes de royauté, mais à deux aspects, plus ou moins accentués, selon les cas, de la même institution. De plus, la comparaison des royautés jukun et rukuba apporte une indication supplémentaire. Les deux rois ont un trait commun et un trait différentiel : ils sont l’un et l’autre des boucs émissaires, et le roi jukun est aussi responsable de la végétation. Dire que le roi jukun est aussi un bouc émissaire, c’est permuter les attributions, c’est postuler entre celles-ci un ordre de préséance que la comparaison des deux monarchies ne justifie absolument pas, mais tendrait plutôt à mettre en question.

34

Ce n’est pas tout. Le rituel jukun de régénération montre que certaines fonctions peuvent être déléguées : lorsque le roi tue un esclave, au terme de son premier septennat, il confie, en quelque sorte, à son serviteur la charge de mourir à sa place. Cela suggère que les différentes fonctions royales ne sont pas nécessairement dévolues à un seul et même personnage, mais pourraient être distribuées entre plusieurs dignitaires, aux attributions distinctes mais solidaires.

35

Deux nouveaux exemples, également accouplés par L.deHeusch, ceux de la chefferie samo et du royaume mossi, viennent conforter cette hypothèse.

36

Leur commentateur les confronte lorsqu’il s’interroge sur l’émergence de l’État, c’est-à-dire sur l’apparition d’une nouvelle fonction du roi, le pouvoir politique, qui s’ajoute à ses fonctions rituelles traditionnelles. Cette question est importante, car en Afrique comme en Europe – tous les historiens sont d’accord sur ce point –, les institutions préétatiques et l’État moderne lui-même ont été forgés (ou engendrés) par la royauté. Il est donc crucial de comprendre comment le roi, originellement prisonnier de son peuple et promis à une mort violente, peut se métamorphoser en chef de l’État, c’est-à-dire en détenteur unique de la violence légitime. Or, les deux exemples précités montrent que les fonctions de base de la chefferie sacrée peuvent être endossées par un seul ou partagées par plusieurs personnages sacrés et que le pouvoir politique émerge à la faveur d’une telle dissociation. Mais surtout, ils confirment que la première fonction est bien celle de bouc émissaire, qui constituerait donc la clef de voûte du système monarchique et de toutes ses transformations.

37

Chez les Samo, le tyiri « cumule [… ] les deux fonctions frazériennes » [ ibid., p. 26]: il est faiseur de pluie et faiseur de paix, mais aussi et avant tout bouc émissaire. Comme le dit textuellement un chant cérémoniel recueilli par Françoise Héritier [ 1973, p. 121], il est « le tas d’ordures, celui qui ramasse et qui prend tout sur lui ». Chez les Mossi, où la royauté est une association « du naam, autorité légitime s’exerçant avec mesure, et du panga, la violence prédatrice » [de Heusch, 1990, p. 19], ces deux qualités opposées sont réparties entre un roi de la paix et un roi de la guerre. Mais, chose remarquable, ces deux dignitaires sont liés de la manière suivante : « Le “roi de la paix”ne peut prolonger son règne tous les sept ans que grâce à la mise à mort de son double, le “roi de la guerre”, qui assume, comme le fera le kurita [le fils cadet du roi] lors de l’interrègne, la violence prédatrice du roi. [… ] Le chef de guerre comme le kurita jouent le rôle de boucs émissaires du roi, le premier tout au long de son règne, le second après sa mort naturelle » [ ibid., p. 22]. C’est L.deHeusch lui-même qui met en relief cette relation entre les deux rois, dont il avait d’abord craint qu’elle n’ait échappé à MichelIzard, l’ethnographe des Mossi [comparer 1990, p. 22, et 1997, p. 221]. Or, elle établit clairement la prééminence de la fonction de bouc émissaire : celle-ci n’est pas seulement le trait invariant de l’institution royale, c’est la condition de possibilité des autres fonctions.

38

Dans tous les cas considérés, nous avons donc affaire à des variantes de la même figure : la royauté est toujours double, avec une face noire et une face blanche, une mauvaise part et une bonne part, et dans des conditions telles – L. deHeusch a bien raison de mettre l’accent sur ce point – que le côté positif soit subordonné au côté négatif. Cela prouve que les deux thèses de Frazer ne sont pas seulement compatibles mais que, à condition de renverser leur ordre de préséance, on devrait pouvoir déduire la première de la seconde. En effet, si l’élimination du roi bouc émissaire est un remède à tous les maux qui peuvent atteindre le groupe, on comprend que, par extension, la personne royale puisse être tenue pour la source de tous les biens; si c’est elle qui assure la permanence de l’institution et stabilise l’ordre social, on comprend qu’elle puisse être vue comme le garant de l’ordre naturel. Mais, pour que les choses soient parfaitement claires, il faudrait pouvoir expliquer le mécanisme du bouc émissaire lui-même et les effets qui en dérivent : en particulier, la dualité fondamentale de la personne royale, illustrée par le cas samo, et son dédoublement rituel dont le cas mossi donne un exemple. Bref, il faudrait tenter de mettre au jour les principes générateurs de l’institution monarchique et la dynamique qui préside à ses transformations. Nous allons y venir mais, au préalable, il faut ajouter quelques remarques sur la chefferie samo et le royaume mossi.

39

On pourrait nous objecter que ces deux institutions ne corroborent pas vraiment la théorie frazérienne remodelée que nous venons d’ébaucher. Selon cette théorie, la fonction royale serait double, d’abord de bouc émissaire, ensuite de garant de la fécondité, et elle serait soit indivise soit partagée. Mais, dira-t-on, ni les Samo ni les Mossi n’illustrent parfaitement ces deux cas. Car chez les Samo, le tyiri est bien à la fois bouc émissaire et maître de la pluie, mais il est associé à un maître de la terre, tudana, qui a notamment pour attribution de désigner le tyiri [Héritier, 1973, p. 127; de Heusch, 1990, p. 26]. Ils ont donc déjà une double chefferie. Quant aux Mossi, ils ont bien un roi de la guerre, endossant la fonction de bouc émissaire, et couplé avec un roi de la paix, mais ce dernier n’est pas garant de la fécondité [de Heusch, 1990, p. 22].

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En réalité, ces objections ne sont pas décisives. Ou plutôt, elles confirment que la première fonction de Frazer, apparemment absente chez les Mossi, n’est décidément pas la plus importante, ce qui montre incidemment que sa théorie, même remaniée et remise sur ses pieds, n’est encore qu’une approximation. Mais une bonne approximation. Car, si le naam, attribution spécifique du roi de paix mossi, est un pouvoir politique, chez les Tallensi, qui relèvent du même groupe linguistique, le même terme désigne le pouvoir d’assurer le bien-être et la fertilité en accomplissant des rites [de Heusch, 1990, p. 24; 1997, p. 225]. Nous ne sommes donc pas très loin du modèle frazérien rectifié. Par ailleurs, chez les Samo, le tyiri est bien, dans son principe, le seul à supporter le fardeau de la royauté, non seulement parce qu’il est toujours bouc émissaire et faiseur de pluie, mais exerce parfois, en plus, les fonctions de tudana quine sont pas nécessairement disjointesdes siennes : « Dans certains villages, nous dit Françoise Héritier [ 1973, p. 123], elles sont assumées par une même personne. »

41

Ce n’est pas tout. Le cas samo suggère que la royauté peut difficilement rester une monarchie, au sens strict du terme, c’est-à-dire une fonction indivise, détenue par une seule personne. Il s’agit d’un composé instable qui tend spontanément à se démultiplier pour se stabiliser. Et le cas mossi, exemple de double royauté accomplie, suggère que le roi, de maître présumé de la nature peut devenir maître effectif des hommes et de la société lorsque ses fonctions de bouc émissaire sont totalement prises en charge par un ou plusieurs de ses doubles. Tout se passe donc comme si le pouvoir politique émergeait à la faveur ou sous l’effet d’une dynamique interne du système royal conduisant celui-ci vers un état plus stable par dissociation et déploiement équilibré de ses composantes. Le chef samo, bouc émissaire prisonnier de son peuple, est déjà un faiseur de paix, mais seulement comme il est un faiseur de pluie, c’est-à-dire qu’il est tenu pour responsable des conflits comme il l’est de la sécheresse. Le roi de la paix mossi, délesté de ses fonctions de bouc émissaire, est réellement maître de la paix et maître des conflits qu’il peut garantir ou réprimer par la force, sans avoir besoin de demeurer maître de la nature.

42

Les pages que Luc de Heusch consacre à l’apparition et au développement du pouvoir politique sont à la fois stimulantes et ambiguës. Malgré de nombreux récits décrivant le roi comme un conquérant ou un captif étranger, il suggère que la constitution d’un pouvoir coercitif serait due, pour l’essentiel, à un processus endogène. Il émergerait d’une « division interne au groupe, qui ne doit rien à la conquête militaire » [ 1990, p. 26], d’une « coupure » entre un centre sacré et le reste de la société, présente aussi bien « dans les vastes royaumes que dans les petites sociétés villageoises » [ ibid., p. 29] et donc antérieure à celle de l’État [ ibid., p. 30], mais pouvant lui servir de point d’appui. Toutefois, lorsque L. de Heusch décrit le royaume mossi, il ne présente pas son organisation étatique comme la transformation spontanée d’une structure rituelle sous-jacente, mais comme « le détournement politique d’une vérité d’un autre ordre » [ ibid., p. 24], c’est-à-dire comme l’effet d’une puissance dotée d’une causalité propre qui serait venue parasiter de l’extérieur le système rituel primitif. Ce qui revient à prendre acte du surgissement de l’État, sans du tout l’expliquer.

43

Les lignes suivantes, qui terminent la comparaison entre la chefferie samo et le royaume mossi, montrent bien les limites d’une explication qui voudrait s’en tenir à l’orthodoxie frazérienne et à un structuralisme statique :

44

« L’exemple des Samo nous contraint à ne pas enfermer le problème du pouvoir

sacré dans la dialectique des conquérants et des autochtones. C’est de l’intérieur

même de la société indivise que l’on extrait de force le responsable de la pluie

et de la paix, qui présente toutes les caractéristiques d’un chef sacré. Mais

loin d’imposer la moindre autorité, il demeure le prisonnier du groupe qui

l’a élu pour porter le poids rituel du pouvoir. Du chef sacré samo au puissant

roi mossi, un renversement spectaculaire s’opère : l’association nouvelle de

la violence et du sacré. Ce phénomène qui n’a rien d’original, comme le

suppose arbitrairement René Girard, est lié à la naissance de l’État, comme

force coercitive, avec sa division des statuts socio-économiques, voire des

classes » [ ibid., p. 29].

45

Lier le renversement structural, qui propulse le roi sacré du statut de bouc émissaire à celui de chef d’État, à la naissance de l’État, c’est tout simplement constater que le pouvoir politique centralisé est présent ici et non là.

46

Dissimuler cette tautologie en reprochant à René Girard de n’avoir pas vu que la structure étatique – si nous comprenons bien [10][10] Par « association nouvelle de la violence et du sacré »,… – associerait pour la première fois la violence et le sacré, est pour le moins étrange. C’est faire bon marché du régicide qui, même dans le cadre de la théorie standard de Frazer, reste le trait le plus saillant de la royauté sacrée.

47

Il est d’autant plus fâcheux de récuser Girard, sans autre forme de procès, que ses hypothèses permettent de clarifier l’ensemble de l’institution royale et de ses développements potentiels : de retrouver tous les traits caractéristiques de la monarchie sacrée et de laisser entrevoir comment le roi peut s’exhausser de la position de bouc émissaire à celle de roi divin et de chef d’État, non par un basculement spectaculaire et mystérieux, mais par un processus morphogénétique intelligible [11][11] Dans un passage de la version anglaise de son texte,….

48

Toutefois, avant de rappeler les idées maîtresses de Girard, il faut examiner l’apport d’un théoricien de la royauté dont l’ouvrage posthume, Social Origins, peut servir de charnière entre le Rameau d’or et la Violence et le Sacré.

49

Nous voulons parler de Hocart, curieusement omis non seulement par deHeusch, mais par tous ses collègues africanistes dont il commente les travaux [12][12] C’est du moins le cas de tous les textes réunis dans….

LE RENVERSEMENT HOCARTIEN : LE RÉGICIDE EST ANTÉRIEUR À LA ROYAUTÉ

50

À la décharge des anthropologues qui négligent Hocart, il faut reconnaître que la lecture de ses travaux est parfois déroutante. Dans son histoire de l’anthropologie britannique, George Stocking [ 1995, p. 220-228] le présente à l’aide d’une jolie formule : « The Boasian ethnographer as Frazerian diffusionist ». Nous dirions plutôt que l’auteur de Kingship associe le souci du détail ethnographique à l’exigence d’intelligibilité et la transcription méticuleuse des informations à la recherche de principes explicatifs universels.

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Tout en admirant son génie, Lévi-Strauss [ 1954, p. 134] l’avait qualifié jadis de « peintre du dimanche » de l’ethnologie. Il s’agirait plutôt d’un grand maître dont nous aurions seulement des carnets de croquis. Ou d’un mathématicien à la Fermat, pouvant laisser des théorèmes sans démonstration. Du travail est donc nécessaire pour ressaisir sa démarche, refaire ses raisonnements, vérifier ses conjectures ou les compléter. Nous nous y sommes exercé ailleurs [Scubla, 1985]. Nous nous bornerons ici à revenir brièvement sur quelques points essentiels [13][13] Pour une autre présentation, un peu plus complète,….

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Premier point : l’unité de tous les rites. Les rites d’installation et de consécration du roi sont tous bâtis sur le même modèle et constitués des mêmes éléments [Hocart, 1927], et tous les autres rites et sacrements dérivent des cérémonies royales dont ils retiennent seulement quelques traits [Hocart, 1927, 1954]. Le mariage, par exemple, est d’abord une partie importante de la cérémonie d’intronisation; à ce titre, il est d’abord réservé au roi, puis il est étendu aux dignitaires de la cour et finit par gagner, de proche en proche, toutes les couches de la société. De nombreux rituels de mariage conservent d’ailleurs les traces de leurs origines royales, comme le couronnement des conjoints au cours de la cérémonie.

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Sans doute peut-on améliorer la liste des items retenus par Hocart dans son énumération des rites royaux [1927, p. 70-71], car on n’y trouve pas la transgression rituelle (inceste, meurtre ou cannibalisme) qui constitue un élément essentiel de la cérémonie d’installation. Mais, dans son principe, elle reste une excellente base de travail [Fortes, 1967]. Le dossier africain, rassemblé par L. de Heusch, en apporte la confirmation. Chez les Mossi, le mariage du roi est avant tout un rite de succession : l’épouse principale, qui porte le titre de reine, est une jeune veuve de son prédécesseur, avec laquelle il passe une nuit et n’aura ensuite ni relations sexuelles ni enfants [deHeusch, 1990, p. 20]. On trouve aussi, chez eux, l’idée hocartienne selon laquelle la cérémonie de couronnement est associée à une hiérogamie cosmique : le lignage royal est issu de l’union du ciel et de la terre [ cf. de Heusch, ibid., p. 23, et Hocart, 1936, chap. XX].

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Deuxième point : les origines rituelles de la culture. De nombreuses techniques et la plupart des institutions viennent des besoins du culte [Hocart, 1933]. La division du travail n’est pas, dans son principe, une nécessité économique mais une exigence rituelle [ 1936, p. 108-110], et le système des castes permet de comprendre comment elle peut conduire à la spécialisation professionnelle [ 1938, p. 261-262]. Il en est de même des institutions politiques. Contrairement aux institutions religieuses, elles ne sont pas plus nécessaires aux sociétés que le système nerveux aux unicellulaires. La fonction première du roi n’est pas de gouverner mais de régner, c’est-à-dire d’être le personnage principal des grandes cérémonies. C’est seulement à la faveur du dédoublement des fonctions rituelles du roi que le pouvoir politique et l’organisation de l’État émergent et se développent. Hocart a consacré un livre tout entier à cette question [ 1936]. De son côté, la guerre, avant d’être une affaire de politique extérieure, est une activité rituelle, visant à procurer des victimes sacrificielles [Hocart, 1954, p. 143-144].

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Bref, on pourrait dire, dans le vocabulaire marxiste, que le rituel ne constitue pas une superstructure idéologique ou symbolique, mais l’infrastructure des sociétés humaines. C’est la source du lien social et des moyens institutionnels et matériels qui permettent de le consolider. De Heusch redécouvre cette idée, qui ressort fort bien du dossier africain. Les fonctions rituelles du roi sont un trait primitif de l’institution et non le reflet ou le déguisement d’un « ordre socio-économique hiérarchisé, aux composantes hétérogènes » [1990, p. 10]. Ce sont elles qui imposent aux sociétés, au moins dans l’aire voltaïque, un « dualisme structural plus fondamental » que les rapports, internes ou externes, de domination politique ou militaire, qui peuvent ensuite se greffer sur lui [ ibid., p. 25]. Mais tout en reconnaissant que la royauté sacrée a réellement modelé la vie sociale et joué un rôle capital dans l’histoire de l’humanité [ 1997, p. 231], l’éminent africaniste raisonne comme si ces résultats étaient pour ainsi dire accidentels, ou comme s’il suffisait, pour les rendre intelligibles, de qualifier de « symbolique [14][14] Comme Vincent Descombes l’a bien montré, le recours… » le pouvoir rituel du roi.

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Comme Frazer, il reste au fond tributaire de l’idée que le roi est d’abord un magicien, que son « corps-fétiche » [ 1997, p. 231] est doté de pouvoirs imaginaires ne lui donnant jamais qu’une maîtrise illusoire de la nature et de la société. Alors que Hocart, comme Durkheim avant lui, voit bien que, à défaut de maîtriser les forces de la nature, le rituel, par l’organisation même qu’il implique, permet aux hommes de se maîtriser eux-mêmes et de présenter un front uni contre les coups du sort [Hocart, 1927, p. 56-57]. Autrement dit, qu’il constitue une sorte d’auto-domestication de l’homme [15][15] Nous sommes redevable de cette expression à René Girard,… et d’autorégulation de la vie sociale, d’où peuvent ensuite sortir tous les autres moyens, les uns plus solides, les autres plus précaires, de maîtriser la nature ou de gouverner la société.

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Troisième point :les premiers rois furent des rois morts. Revenons à l’unité de tous les rites, qui ressort de leur étude comparative. La parenté des différents sacrements conduit à dresser leur arbre généalogique et à leur chercher une souche commune [Hocart, 1954, p. 76 et tableau récapitulatif, p. 85].

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Puisqu’ils proviennent tous du rituel d’installation du roi, il s’agit de savoir quelle est la forme originelle de la cérémonie royale. Cela revient à rechercher la partie la plus éminente et la plus caractéristique de cette cérémonie, puis à remonter à sa source [16][16] Nous reconstruisons librement le raisonnement de Hocart…. La comparaison des sacrements fait d’abord apparaître deux solutions possibles : le mariage et les funérailles, au cours desquels on met en œuvre une grande partie du rituel. Or, la seconde solution est la meilleure, car chaque sacrement (de naissance, d’initiation, de mariage, etc.) élève son bénéficiaire à un rang supérieur, et la promotion suprême a lieu lors des funérailles. D’où une première difficulté : comment la royauté pourrait-elle commencer par des funérailles ? Comment celles-ci pourraient-elles être de nature royale, demande Hocart, s’il n’y a pas encore de royauté ?

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À la seule condition, répond-il, que les premiers rois aient été des rois morts [ 1954, p. 77]. Hypothèse qui serait absurde si la première fonction du roi était d’être un chef politique, mais qui est tout à fait plausible si elle consiste à être le personnage central de tous les grands rituels, puisque c’est justement cette place qu’occupe le mort – et non l’officiant principal – dans n’importe quel service funèbre. Certes, si tous les hommes meurent, tous ne deviennent pas rois. La mort naturelle ne suffit pas pour faire un roi; il faut donc supposer que celui qui devient roi ne meurt pas spontanément mais qu’il est mis à mort rituellement. C’est d’autant plus vraisemblable que la cérémonie d’installation, telle que nous la connaissons, comprend toujours une mise à mort fictive suivie de renaissance. Or, « c’est une règle invariable qu’une fiction soit un sub-stitut de la réalité » [ 1954, p. 76]. Puisque l’on fait semblant de tuer le roi, c’est qu’autrefois on le tuait réellement. On devient roi en mourant comme victime sacrificielle, et le sacrement originel, le rite-souche auquel tous les autres rites se rattachent, est donc le sacrifice humain [17][17] Bien qu’il présente le sacrifice humain comme étant… [ ibid, p. 78,117].

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Ce résultat confirme et renverse à la fois la thèse centrale de la théorie frazérienne. Le régicide n’est plus seulement une issue fatale, il est au principe même de la royauté. Chez Frazer, on tue le roi; chez Hocart, on tue un homme pour qu’il devienne roi. Dans le Rameau d’or, le règne s’achève par la mise à mort, dans Social Origins, il commence par elle. D’un côté, la mise à mort, même ritualisée, est négative. Elle vise seulement à chasser le mal : les forces déclinantes du roi qui, par contagion, peuvent entraîner un déclin général de la société ou les souillures, répandues dans le groupe, que le roi bouc émissaire emporte avec lui. De l’autre, elle est source de vie et même génératrice du sacré et du divin, qui sont les propriétés caractéristiques du roi, une fois investi de ses fonctions.

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La thèse de Hocart peut sembler audacieuse, mais le dossier africain, qui nous sert à illustrer chaque étape de cette enquête sur le régicide, nous fournit, une fois de plus, des exemples probants. Chez les Evhé du Sud-Togo, la durée de sept ans qui s’écoule entre l’installation du roi-prêtre et sa mise à mort rituelle « peut être considérée comme une période d’initiation à la royauté et le règne effectif commence lorsque le roi se trouve dans l’au-delà » [deHeusch, 1990, p. 17]. Autrement dit, le vrai roi est un roi mort. Par ailleurs, nous avons vu que le sacrifice humain pouvait être source de vie : le roi mossi prolonge son règne de sept ans grâce à la mise à mort de son double, et le roi jukun se régénère, lui aussi pour accomplir un nouveau septennat, en tuant de ses mains un esclave. Dans tous les cas, c’est la mise à mort qui confère la royauté, mais elle peut être déplacée sur un bouc émissaire, ou simplement mise en scène, sans exécution, comme dans la plupart des rites d’intronisation.

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Les faits donnent donc raison à Hocart, mais laissent subsister une énigme.

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Car, si le sacrifice humain est bien le sacrement originel, s’il est la source de la royauté et de toutes les institutions qui en dérivent, s’il est bien, comme son étymologie le suggère, générateur du sacré et, par suite, non seulement des rois mais des dieux eux-mêmes, d’où lui vient une telle puissance ? De nombreux mythes racontent que tous les biens culturels, voire l’univers tout entier, sont issus du corps d’une victime. Or, la thèse de Hocart n’est pas loin d’accréditer cette idée. Pour s’assurer qu’elle ne participe pas d’une illusion collective, il faudrait expliquer dans quelles conditions et pour quelles raisons la mise à mort d’un homme, loin d’être un acte négatif ou de se réduire à un moindre mal, pourrait non seulement passer pour la source de la civilisation, mais être réellement la base du lien social et de toutes les institutions et les représentations qui le soutiennent et l’entretiennent.

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Malheureusement, Hocart lui-même néglige ce problème. Alors que l’examen des faits le conduit à faire du sacrifice humain la matrice de toute la culture, on ne trouve, dans ses écrits, pas même l’ébauche d’une théorie de ce rite sanglant dont les origines, dit-il seulement, restent très obscures [ 1954, p. 143]. De toute évidence, c’est à son corps défendant qu’il a dû lui reconnaître, dans un écrit au demeurant posthume, un rôle de premier plan [18][18] Il est possible que son étude du système des castes,…. Dans Kingship, le sacrifice est seulement l’un quelconque des vingt-six rites constitutifs de la cérémonie d’installation [ 1927, p. 70-71]. Bien mieux, dans Social Origins, il ne figure même plus dans la liste des rites fondamentaux [ 1954, p. 39], quoiqu’on en retrouve la trace dans presque tous les chapitres, mais comme ingrédient et dans l’ombre d’autres rites, par exemple, noyé, pour ainsi dire, dans le bain rituel des cérémonies fidjiennes [p. 45]. Détail significatif :

Hocart utilise le moins possible le terme de sacrifice, auquel il préfère celui de sacrement, car, dit-il, bien que les deux mots aient des sens voisins, le premier, qui avait à l’origine une extension très large, est maintenant fâcheusement associé à l’idée d’égorgement d’une victime, c’est-à-dire à un épisode particulier du rituel qui est loin d’être le plus important [ 1935, p. 175; 1951, p. 501; 1954, p. 48]. Mais coup de théâtre, il lui a fallu, en fin de compte, reconnaître à cet épisode la place éminente de sacrement originel.

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À vrai dire, Hocart n’a pas attendu les toutes dernières années de sa vie pour intégrer le sacrifice dans sa théorie générale du rituel et même lui accorder, en un certain sens, une place centrale. Sa définition du rituel, comme « une organisation dont le but [est] de contribuer à la vie, à la fertilité, à la prospérité – en ôtant la vie à des objets qui en regorgent pour la communiquer à d’autres moins bien pourvus » [ 1978, p. 71] – n’est rien d’autre qu’une description de la mise à mort rituelle et des effets bénéfiques qui en sont attendus. Mais cette définition implicite du sacrifice fait de lui un simple transfert de vie. Sauf régression à l’infini, elle suppose, comme la première théorie de Frazer, que certains êtres sont, par nature, dotés de vertus propres, mais transférables à d’autres êtres. Or cela s’accorde mal avec un principe fondamental du rituel, suivant lequel il n’existe pas de personne ou d’objet « possédant une vertu inhérente à soi-même », et aux termes duquel tout être doué d’un pouvoir l’a acquis « par la consécration, c’est-à-dire après avoir reçu “la vie”» au cours d’une cérémonie appropriée [1935, p. 224].

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Car, si le sacrifice humain est bien le sacrement originel, ce principe nous invite à penser la mise à mort rituelle non plus comme transfert de vie, mais comme source de vie.

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Mais c’est ce dernier pas que Hocart ne parvient pas à franchir, ni avant ni après avoir découvert que les premiers rois furent des rois morts et que le sacrifice est générateur de la royauté sacrée et de toutes les institutions qui en dérivent. Sans doute écrivait-il, dans Progress of Man, que « le rituel tout entier est fondé sur cette notion que nul objet ne possède par soi-même une vertu inhérente ». Mais il ajoutait aussitôt : « Le but essentiel du rituel est précisément de transférer le pouvoir d’un récipiendaire à un autre » [1935, p. 225], ouvrant ainsi la voie à une régression interminable, qui deviendra explicite dans le chapitre X de Social Origins. Ce dernier a beau être intitulé « L’origine des sacrements », il étudie en fait leurs transformations, en remontant, il est vrai, aussi loin que possible dans le passé, et même en reconstruisant une forme hypothétique de cérémonie royale primitive, mais sans jamais pouvoir atteindre un terme vraiment premier. Car, si l’on n’est pas roi par nature, mais seulement à titre de victime sacrificielle, comment acquiert-on, au préalable, le statut de victime digne d’être immolée ? Nul n’étant sacré par lui-même, il faut supposer un rite de consécration de la victime [ 1954, p. 81]. Mais alors le sacrifice humain proprement dit, c’est-à-dire la mise à mort, n’est plus le rite primordial, et ainsi de suite. Ce n’est pas tout. Car, si tout rite suppose un autre rite qui, à son tour, suppose une société déjà instituée, on ne peut plus soutenir, non plus, la thèse de l’origine rituelle de la société.

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Pour sortir de ces apories, il faudrait pouvoir remonter jusqu’à une matrice prérituelle de la société, c’est-à-dire découvrir un processus spontané propre à engendrer les rites eux-mêmes, à commencer par le sacrifice humain, qui forment, nous le savons, l’infrastructure de la vie sociale. C’est le mérite des auteurs dont nous allons parler maintenant d’avoir affronté cette difficulté : d’avoir moins cherché la forme originelle et les transformations du rituel prototypique que sa genèse à partir de conditions universelles et de situations récurrentes.

L’APPORT GIRARDIEN : DE LA VICTIME SACRIFICIELLE À LA VICTIME ÉMISSAIRE

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C’est à la veille de sa mort, en 1939, que Hocart, prolongeant la théorie frazérienne de la royauté sacrée, découvre que le roi est dans son principe une victime sacrificielle, autrement dit que c’est la mise à mort rituelle qui élève un individu au statut de roi, qui fait de lui le personnage central de toutes les cérémonies collectives, le pivot ou la clef de voûte du groupe social. Or, c’est à la même époque que Freud, grand lecteur de Frazer et de Robertson Smith, disparu lui aussi en 1939, reprend et approfondit, dans Moïse et le monothéisme, sa théorie du lien social fondé sur le meurtre du Père, qu’il avait déjà présentée dans Totem et Tabou.

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Pour l’un comme pour l’autre, donc, la société se forme et s’organise autour d’un cadavre, et plus précisément celui d’une victime. Mais chez Hocart, il s’agit d’une victime mise à mort rituellement par un sacrificateur, et chez Freud, de la victime d’un meurtre collectif spontané. L’anthropologue remonte aux commencements de la vie sociale, le psychanalyste à ses origines. L’un décrit les premières formes sacramentelles de la vie collective, l’autre leurs racines psychologiques et historiques. Leurs démarches sont à la fois très proches et différentes, l’une beaucoup plus prudente, l’autre plus ambitieuse.

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Dans sa recherche des fondements rituels de la vie sociale, Hocart voit bien la nécessité de déduire tous les sacrements, attestés par l’ethnographie et l’histoire, non de l’un d’entre eux pris en particulier, mais d’une souche commune qui leur est extérieure. Mais, dans son esprit, cette souche est encore un autre sacrement, plus ancien et protypique : elle a le même statut qu’une langue hypothétique disparue dont on postule l’existence pour comprendre les propriétés des langues accessibles à l’observation, sans expliquer pour autant l’origine du langage.

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Freud, en revanche, cherche la source même de l’organisation sociale et de ses formes rituelles, et il voit bien que, pour y parvenir, il faut se placer dans un état préculturel situé en amont des rites et des institutions, et permettant d’en faire, ou d’en refaire, la genèse. Son ambition est légitime, et il faut la mettre à son crédit. Mais sa méthode a deux défauts importants : celui de vouloir tirer, d’un événement unique et exceptionnel, toute l’histoire familiale, religieuse et politique de l’humanité; et celui de présupposer la principale des structures que cet événement est censé engendrer, à savoir la relation œdipienne, déjà implicitement présente dans la horde primitive.

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Pourtant, en dépit de ces faiblesses, le travail de Freud reste une importante contribution à la science. À bien regarder les choses, il décrit moins les traces obsédantes d’un crime originel inexpiable qu’il ne montre comment les sociétés se défont et se refont sous l’effet de causes générales et récurrentes, et comment elles repassent périodiquement par un point fixe, en commémorant rituellement, ou même en reproduisant spontanément, la scène primitive. En effet, sans le dire expressément, Moïse et le monothéisme laisse entrevoir que le meurtre fondateur n’est pas un événement sans précédent ni retour possible, mais qu’il pourrait se répéter à chaque fois que des conditions génériques se trouvent à nouveau réunies.

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Malheureusement, Freud lui-même n’aura pas le temps de développer cette découverte tardive ni même de l’apercevoir clairement, et ses successeurs négligeront de la reprendre et de l’approfondir. Psychanalystes et anthropologues s’entendront, au contraire, pour jeter un voile pudique sur cette partie de son œuvre. Aussi faudra-t-il attendre 1972 pour voir un esprit libre rouvrir, en étudiant la tragédie grecque, un dossier abandonné depuis 1939, retrouver les meilleures intuitions de Freud et de Hocart, et découvrir les moyens de bâtir avec elles la première théorie plausible des origines violentes des sociétés humaines.

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Nous voulons parler de René Girard [19][19] Ajoutons que l’année 1972 est également celle de la… qui, dans la Violence et le Sacré, jette les bases d’une théorie générale des formes élémentaires de la vie religieuse et sociale, sans remonter vers un improbable rite primordial dont tous les autres seraient issus, ni vers un événement préhistorique qui aurait laissé son empreinte sur toutes les sociétés présentes ou passées, mais en mettant au jour un mécanisme universel et intemporel dont les opérations et les effets peuvent se réactiver indéfiniment et qui constitue une matrice permanente, prérituelle et préinstitutionnelle, des rites et des institutions.

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Ce n’est pas le lieu d’exposer en détail les analyses et les raisonnements de Girard, ni même d’en résumer la substance, mais seulement de désamorcer les contresens qui font obstacle à sa compréhension et de montrer sa pertinence pour l’étude de la royauté.

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Il faut d’abord dissiper un premier malentendu. Bien qu’il tienne le plus grand compte des données recueillies par l’éthologie sur l’agressivité intra-spécifique, ainsi que sur sa propension à la ritualisation, déjà présente dans le règne animal, Girard ne prend pas parti sur la question de savoir si cette agressivité est ou non une pulsion autonome. En ce qui le concerne, loin de postuler une nature humaine intrinsèquement violente, il caractérise l’humanité par le mimétisme, propriété déjà fort développée chez les singes supérieurs, mais plus accentuée encore chez les hommes, qui seraient donc les animaux les plus mimétiques. C’est à partir de cette unique propriété, tenue pour discriminante et dont il tire systématiquement les conséquences, qu’il entend déduire l’ensemble des autres traits caractéristiques de l’humanité, en particulier tout ce que l’on nomme la culture, tout ce qui, en elle, relève de l’ethnologie proprement dite et non de la simple éthologie. Son travail prolonge tout naturellement les résultats de ceux qui avaient déjà établi l’origine rituelle de la civilisation, car il montre qu’un surcroît de mimétisme entraîne un surcroît d’agressivité intra-spécifique dont la régulation exige l’apparition de nouvelles formes rituelles.

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Comme la langue, selon Ésope, le mimétisme est, pour l’humanité, la meilleure et la pire des choses. Il a, sur la culture et sur la société, les effets les plus contrastés, pouvant affaiblir ce qu’il aide à prospérer et guérir le mal qu’il produit. Principal facteur de transmission et de diffusion des coutumes, comme l’avait noté Hocart [ 1973, chap. XIII], il favorise la reproduction et la stabilité des cultures. Mais facteur d’homogénéité, il risque d’effacer les différences, constitutives – pour Girard comme pour Lévi-Strauss – de l’essence même de la culture, et de provoquer ou d’accélérer la « crise sacrificielle », dont l’illustration type est la confusion du sacrifice et du meurtre dans la tragédie grecque [Girard, 1972, chap. II; Burkert, 1966]. Opérateur de convergence des désirs et des actions, il peut être alternativement facteur de division ou d’union. En dirigeant les désirs des individus vers les mêmes objets non partageables, et en les entraînant dans le jeu de miroir de la réciprocité négative, il divise le groupe en frères ennemis dont il attise les rivalités et il déclenche la crise sacrificielle, en finissant par faire disparaître tout point d’ancrage externe, tout autre objet de conflit que le conflit même. En canalisant, par simple contagion mimétique, toutes les violences sur un seul individu – la victime émissaire –, il recompose spontanément l’unité du groupe dans l’unanimité retrouvée, dans le tous-contre-un de la violence collective, et met fin à la crise en rétablissant entre les sociétaires un tiers objet extérieur : la victime, le dieu qui a déclenché la panique puis résolu la crise en ramenant la paix, le roi sacré, le totem ou tout autre médiateur transcendant.

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Cela posé, il est facile de dissiper deux autres malentendus. Contrairement à des idées reçues, la théorie girardienne ne privilégie pas tel ou tel rite particulier, mais montre leur commune origine, et elle ne présuppose pas l’existence de la société, mais décrit un mécanisme capable de l’engendrer ou de la réengendrer. C’est Hocart, nous l’avons vu, qui, après avoir déduit toutes les institutions des sacrements, semblait tenté, dans ses derniers écrits, de déduire tous les sacrements d’un rite particulier, en l’occurrence le sacrifice qui, comme tout rite spécifiquement humain, présupposait la société déjà instituée, ce qui le conduisait d’ailleurs à postuler un rite de sélection de la victime, antérieur au rite supposé originel, etc.

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Girard évite de telles impasses, avec sa théorie de la double substitution [ 1972, p. 146-149 et p. 372] et la distinction très nette qu’elle implique entre le meurtre fondateur et la mise à mort rituelle (sacrifice, régicide, etc.). Le meurtre fondateur, nous venons de le voir, est le produit d’un mécanisme spontané qui substitue, à toute la collectivité en crise, un seul de ses membres, la « victime émissaire ». Dans un sacrifice, ou toute autre mise à mort sacralisée, ce processus spontané est relayé par une procédure rituelle consistant à substituer à la victime émissaire une victime sacrifiable prise en dehors ou en marge du groupe (animal, prisonnier de guerre, criminel, etc.) et à l’immoler après l’avoir intégré au groupe (l’ours des Aïnous est nourri au sein par une femme, le prisonnier tupinamba épouse une femme du groupe qui l’a capturé, etc.). Mais d’autres formations substitutives sont possibles, avec d’autres rites, mais aussi des traits permanents. Dans la plupart des chefferies mélanésiennes ou des monarchies africaines, le roi, qu’il soit mis à mort ou non, est, comme la victime sacrificielle, souvent un étranger, à la fois extérieur au groupe et centre vivifiant du groupe. Chez les chasseurs de tête mundurucu, c’est autour de la tête d’un ennemi, mais décorée avec le tatouage du groupe preneur, que l’on célèbre le grand rituel collectif, et c’est le preneur de têtes qui est soumis aux mêmes interdits qu’un roi sacré [Menget, 1996].

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Issus de la même matrice, tous ces rites sont apparentés, et pourtant fort différents.

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Le dernier malentendu porte sur la nature de cette matrice : le meurtre fondateur girardien, quand il n’est pas confondu avec le rite sacrificiel ou celui du bouc émissaire, est souvent assimilé au meurtre du père de la horde primitive. Loin d’expliquer scientifiquement la société, Girard la ferait naître de rites qui la supposent ou alors forgerait tout simplement une nouvelle variante du mythe freudien. Ce grief est étonnant, car la Violence et le Sacré a précisément la vertu d’échapper à cette alternative spécieuse, en empruntant une troisième voie que ni Social origins ni Totem et Tabou n’ont réussi à découvrir. La crise sacrificielle et sa résolution violente ne sont ni des institutions ni des événements archaïques, mais des formes canoniques de déstructuration et de restructuration du tissu social, qui peuvent resurgir à tout moment de l’histoire d’un groupe humain quelconque, car elles sont dues à des causes générales et permanentes, sous-jacentes à toutes les institutions.

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Ce type de modèle explicatif a d’ailleurs une forme tout à fait classique, qui met encore mieux en valeur son contenu propre, et devrait contribuer à le rendre plus intelligible. Par bien des côtés, en effet, le travail de Girard ressemble à celui de Hobbes. L’un comme l’autre veulent comprendre comment le lien social se forme et se stabilise. Or, comparons les premiers chapitres de la Violence et le Sacré avec les chapitres XIII à XVII du Léviathan. La crise sacrificielle de Girard a le même statut que l’état de nature de Hobbes, ils proviennent à peu près des mêmes causes et ont en gros le même effet : l’émergence d’un tiers transcendant, situé à la fois au centre et en dehors de la société.

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D’un côté comme de l’autre, il ne s’agit pas de décrire un moment quelconque de l’histoire humaine, mais les conditions permanentes des interactions des individus et des groupes [20][20] La seule différence importante entre Hobbes et Girard…. Si l’état de nature, chez Hobbes, est nécessairement un état de guerre, ce n’est pas parce que les hommes seraient méchants par essence, c’est seulement parce qu’ils ont en commun de redouter la mort et d’être rationnels. L’homme est un loup pour l’homme parce que les désirs des individus peuvent converger sur des objets non partageables et que, en l’absence de médiation institutionnelle, nul n’est tenu d’agir autrement que ses semblables : si bien que chacun anticipe le conflit et le rend inévitable, en prenant les devants, de crainte d’en être la première victime. Si l’homme est un animal mimétique, comme le suppose Girard, la convergence des désirs, de possible qu’elle était chez Hobbes devient nécessaire, et la guerre de tous contre tous s’installe par simple contagion des conflits, sans avoir à faire appel au postulat de rationalité.

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L’hypothèse girardienne montre encore mieux son élégance et sa puissance quand il s’agit d’expliquer la résolution de la crise. Parce que les hommes sont rationnels, reprend Hobbes, ils cherchent à sortir de l’état de guerre : ils se mettent donc tous d’accord pour faire allégeance et remettre les pleins pouvoirs à l’un d’entre eux, le Souverain qui, tout en n’étant pas partie prenante du contrat, garantit la paix par sa seule existence, comme « un dieu mortel sous le Dieu immortel ». Par simple mimétisme, montre Girard, les conflits convergent mécaniquement sur une seule victime pour engendrer le roi mort de Hocart, le roi sacré de Frazer et le monarque absolu de Hobbes qui sont tous des avatars successifs de la victime émissaire.

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On peut même améliorer cette démonstration. Contrairement à la théorie girardienne, qui fait d’une pierre deux coups, celle de Hobbes montre seulement que les hommes doivent se donner un roi sans expliquer comment celui-ci peut être choisi. Mais un bon commentateur du Léviathan a réussi à combler cette lacune, en établissant que, des prémisses de Hobbes, il résulte que le Souverain ne peut être que l’ennemi public, celui qui, dans l’état de nature, a eu maille à partir avec l’ensemble des autres individus [Dumouchel, 1986]. Conséquence étonnante : celui qui reste le seul à pouvoir tuer tout le monde – c’est la définition même du souverain – serait celui-là même que tout le monde souhaiterait tuer. Ce renversement serait paradoxal si nous ne connaissions déjà la proximité du roi et du bouc émissaire. Et ce n’est pas tout. Commentant des faits recueillis par Susan Drucker-Brown [ 1991], l’auteur d’une belle étude du serment montre que, chez les Mamprusi, le groupe social s’organise autour d’un personnage ambigu, commençant son règne par un parjure qui le met à la fois, lui aussi, en position de chef et d’ennemi public [Devictor, 1993]. L’accord de ces résultats est d’autant plus remarquable qu’ils sont, en grande partie, indépendants. Le raisonnement de Dumouchel est purement axiomatique et ignore l’ethnographie, celui de Devictor s’appuie exclusivement sur l’anthropologie du serment et l’ethnographie des Mamprusi. Le seul point commun des auteurs est d’avoir lu la Violence et le Sacré et d’en faire travailler les principes en dehors de leur champ d’origine, Girard lui-même ne disant pas un mot de la théorie politique de Hobbes ni des pratiques juratoires.

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En revanche, la théorie girardienne aborde explicitement le thème de la royauté [ 1972, p. 149-169,415-425; 1978, p. 59-66; 1985, p. 128-141] et, couronnant les travaux de Frazer et de Hocart, semble capable de rendre compte de tous les aspects de l’institution. Car, si le roi est un avatar de la victime émissaire, on comprend immédiatement sa fonction, les rites auxquels il est soumis, les transformations et variantes possibles de son statut, et l’émergence du pouvoir politique. Deux raisons principales expliquent que la victime émissaire puisse contenir virtuellement toutes les modalités de l’institution monarchique et bien d’autres choses encore, deux raisons qui sont liées à la temporalité du meurtre fondateur et de sa reprise rituelle.

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Première raison : la superposition de deux figures opposées de la victime émissaire qui, juste avant sa mise à mort, apparaît comme un monstre et un fauteur de troubles, et juste après, comme une divinité tutélaire ayant rétabli l’ordre et la paix, par un retournement d’une mort ignominieuse en apothéose. De ce contraste fondamental dérivent toute l’ambiguïté de la personne sacrée du roi, oscillant entre l’impureté et la sainteté, toutes les précautions rituelles prises pour s’en protéger ou pour le protéger, et le dédoublement rituel de ce composé instable dont la royauté mossi nous a donné une illustration.

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Seconde raison :un délai plus ou moins important s’écoule entre le moment où la victime rituelle, substituée à la victime émissaire, est sélectionnée et le moment où elle est immolée. Si ce délai est très court, nous avons le sacrifice et la divinité, qui apparaîtra plus tard comme son destinataire, mais qui est d’abord engendrée par le rite et tenue par lui à bonne distance [21][21] Pour l’analyse d’un exemple africain montrant clairement…. Si le délai s’allonge, nous avons la royauté sacrée et le régicide, et c’est à la faveur de ce délai, dit Girard, que le roi peut transformer sa charge rituelle en pouvoir politique, grâce au principe de substitution qui est l’âme du mécanisme victimaire, et permet à un double rituel d’endosser la face sombre de l’institution. Mais bien entendu, il existe des formes intermédiaires comme la captivité du prisonnier tupinamba, déjà évoquée, et par ailleurs le dieu et le roi ne sont jamais complètement séparés : comme le roi est une espèce de dieu vivant, la divinité est « une espèce de roi mort, ou tout au moins “absent” » [Girard, 1978, p. 66].

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Tout cela confirme que le roi est d’abord un bouc émissaire, comme les obscurités de la théorie frazérienne standard nous l’avaient déjà fait comprendre. Mais la théorie girardienne nous montre que cette fonction n’est pas magique ou symbolique. Le mécanisme victimaire nous révèle au contraire que, bien avant de conquérir le pouvoir politique, le roi, comme substitut de la victime émissaire, est ipso facto un régulateur de la vie sociale. Cela n’est pas trivial. Lorsqu’il présente le rituel comme un moyen de s’unir contre l’adversité, Hocart songe surtout aux dangers venus de l’extérieur – sécheresse, intempéries, maladies, etc. – alors que les forces les plus redoutables, comme l’a bien vu Hobbes, sont inhérentes à la nature humaine. Or, c’est précisément pour endiguer ces dernières que les hommes ont besoin de rites royaux ou sacrificiels. Comme les Samo le disent fort justement, le tyiri, le roi bouc émissaire, est celui qui « “rassemble” ou “tient” le village, au sens de maintenir ensemble des éléments juxtaposés » [Héritier, 1973, p. 127].

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Bien que « ligoté » par son peuple et par le rituel, il est à sa manière et à son corps défendant l’artisan du lien social. Comme la victime sacrificielle, et pour la même raison, il est un étranger au sein de son peuple, et comme la victime émissaire dont tous les deux proviennent, il est le vinculum substantiale de la collectivité.

92

De tels faits sont d’ailleurs bien connus et attestés par de multiples exemples, mais la théorie girardienne est la seule à les rendre pleinement intelligibles [22][22] Pour une excellente présentation de la théorie girardienne….

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On montrerait facilement que l’on peut en déduire la structure des grands rites royaux, à commencer par les cérémonies d’installation, ainsi que de nombreux rites apparentés, présents dans les sociétés les plus diverses. Mais notre propos était seulement de poser les principes. Une fois ceux-ci établis, le reste est simplement affaire d’exécution.


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  • MarcelDetienne.

Notes

[1]

Nous remercions Mark Anspach de ses suggestions.

[2]

Pour une ébauche, voir L. Scubla, « Voir sans être vu : la place royale » dans les actes du colloque « Culture et spatialité », Québec, octobre 2001 (à paraître).

[3]

Voir, par exemple, deux livraisons très riches de Systèmes de pensée en Afrique noire : « Chefs et rois sacrés » (textes réunis par L.deHeusch) [ 1990] et « Destins de meurtriers » (textes réunis par M. Cartry et M. Detienne [ 1996].

[4]

Nous nous écartons sur ce point de M. Izard et N.Belmont [ in Frazer 1981, p. XXIX ] dont l’introduction au Rameau d’or contient par ailleurs des remarques fort utiles.

[5]

Pour une présentation très élémentaire des notions de singularité et de déploiement, ainsi que de leur usage possible en anthropologie, cf. Scubla [ 1993]; pour une esquisse du déploiement canonique de l’institution royale, cf. Scubla [ 2001, à paraître].

[6]

Voir de Heusch [ 1990 et 1997 – traduction anglaise, par D.Quigley, d’une version remaniée du texte de 1990].

[7]

Voir A. deSurgy, inSystèmes de pensée en Afrique noire, 10, p. 97.

[8]

Comme les logiciens, nous appelons thèse une proposition et théorie une explication, c’est-à-dire une relation d’inférence entre des propositions. Cette distinction est utile pour énoncer avec précision notre point de vue :la première théorie de Frazer n’est pas probante (elle n’explique pas le régicide), mais contient une thèse vraie (le roi est garant de la prospérité). On notera que L. de Heusch [ 1990,1997], qui ne relève pas les faiblesses de la première théorie, appelle pour sa part « thèses de Frazer » ce que nous appelons « théories de Frazer ».

[9]

« Though it appears in diverse historical forms, sacred kingship always has a common theme : the body-fetish of the chief or king articulates the natural and social orders. It is a body condemned to be sacrificed before its natural end, and which, in the event of calamity, will be society’s scapegoat. It is just as Frazer envisaged it » [de Heusch, 1997, p. 231].

[10]

Par « association nouvelle de la violence et du sacré », il faut entendre, semble-t-il, non pas une nouvelle association, mais une association qui constituerait une nouveauté, alors que Girard y verrait une donnée originelle (et non pas « originale », comme dirait fautivement le texte français). C’est du moins ce qui ressort de la version anglaise de ce passage de Heusch [ 1997, p. 225]. Cela dit, il y a bien, dans un royaume de type mossi, une nouvelle forme d’association de la violence et du sacré, en ce sens que la violence n’y est plus exercée contre le chef, mais par le chef.

[11]

Dans un passage de la version anglaise de son texte, où il commente un article d’EmmanuelTerray, deHeusch voit bien que la royauté sacrée est une institution qui transforme la violence brute en une violence légitime dont le chef de l’État va devenir le dépositaire. Mais il en reste là [ cf. 1997, p. 229]. Dans La Violence et le Sacré, Girard met au jour le mécanisme qui opère cette transformation et explique le « formidable ritual power » [ ibid.] qui va servir de souche au pouvoir politique.

[12]

C’est du moins le cas de tous les textes réunis dans le cahier 10 de Systèmes de pensée en Afrique noire.

[13]

Pour une autre présentation, un peu plus complète, des thèses principales de Hocart, voir Scubla [ 2002].

[14]

Comme Vincent Descombes l’a bien montré, le recours au terme de « symbolique », jugé plus élégant que celui de « sacré », n’a pas amélioré la compréhension des phénomènes religieux. « En échangeant le sacré, notion assurément inquiétante, contre le symbolique, la sociologie française a cru progresser dans l’intelligence de son objet. Mais elle demande à ce symbolique des services qu’il est incapable de lui rendre. Il faudrait qu’il soit à la fois du côté de l’algèbre, c’est-à-dire de la manipulation des symboles, et du côté de l’“efficacité symbolique”, comme dira Lévi-Strauss, c’est-à-dire du côté des sacrements. Le sacrifice et les sacrements ont pour effet la production du corps social d’où surgissent les algébristes : on en vient à rêver d’une auto-production, d’une algèbre qui permettrait de manipuler le corps social. Ainsi la théorie du? ? symbolique est-elle toujours assise entre deux chaises, mi-algèbre algébrique, mi-algèbre religieuse. Il est donc indispensable de renoncer à ce mystérieux “symbolique” pour pouvoir envisager à nouveau, par-delà le structuralisme, la réalité énigmatique du sacré » [ 1980, p. 93].

[15]

Nous sommes redevable de cette expression à René Girard, qui l’avait employée jadis dans une réunion publique.

[16]

Nous reconstruisons librement le raisonnement de Hocart [ 1954, chap. X], en essayant d’être le plus cohérent et le plus complet, mais aussi le plus fidèle possible.

[17]

Bien qu’il présente le sacrifice humain comme étant le « sacrement originel » [ 1954, p. 117], Hocart en parle aussi comme d’un rite antérieur aux sacrements proprement dits lorsqu’il écrit que « la [mise à] mort du roi a été commuée en un sacrement » [ 1954, p. 82].

[18]

Il est possible que son étude du système des castes, explicitement défini comme une organisation sacrificielle [ 1938, p. 29], ait joué un rôle dans cette découverte. Mais le raisonnement développé dans le chapitre X de Social Origins ne dépend pas de données empiriques particulières.

[19]

Ajoutons que l’année 1972 est également celle de la parution de Homo necans, un livre de Walter Burkert qui marque, lui aussi, la renaissance de la grande anthropologie religieuse. Comme Girard, Burkert [ 1966] a écrit de belles pages sur les rapports de la tragédie grecque et du sacrifice. Pour une présentation rapide de leurs thèses respectives, voir Scubla [ 1999], et pour un débat entre les deux auteurs, voir Hamerton-Kelly [ 1987].

[20]

La seule différence importante entre Hobbes et Girard est d’ordre épistémologique. Hobbes est constructiviste :il estime que les objets et les théorèmes de la science politique peuvent être construits et établis a priori comme les objets et les théorèmes mathématiques, alors que nous pouvons seulement tenter de reconstruire a posteriori les objets du monde physique ( De Homine, X, 5). Girard est plus modeste : il tente seulement de reconstruire la morphogenèse spontanée de l’ordre social.

[21]

Pour l’analyse d’un exemple africain montrant clairement que les dieux du sacrifice ne sont que la violence humaine, réifiée et extériorisée par le meurtre fondateur et les rites qui le relaient, voir Scubla [ 1999, p. 157-159].

[22]

Pour une excellente présentation de la théorie girardienne avec des développements originaux, voir Simonse [ 1991].


Présidentielle 2017: La preuve qu’il n’y a pas de vote caché Fillon (What hidden Fillon voters ?)

1 avril, 2017

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Le problème, quand le refus de répondre augmente, est qu’à un moment les échantillons ne sont plus représentatifs politiquement, même s’ils le sont socio-démographiquement. Il n’est pas prouvé que le champ des orientations politiques des gens qui acceptent de répondre est le même que celui des gens qui refusent de répondre. Alain Garrigou
Un ancien conseiller d’Hillary Clinton était à Paris la semaine dernière, John Podesta. Il racontait que la plupart, une grande partie, des électeurs américains se sont décidés dans la dernière semaine de campagne. Ce qui peut aussi se produire en France parce que (…) il y a beaucoup de gens qui sont indécis. Et sur la majeure partie de ces gens qui se sont décidés la dernière semaine, une grande partie d’entre eux ont voté pour Donald Trump. Que vont faire aujourd’hui les Français dont on dit aujourd’hui qu’ils vont s’abstenir? L’enquête Ipsos qui avait été publiée dans Le Monde début mars disait qu’il y avait à peu près (…) 32% d’abstentions. Et sur ces 32%, vous en avez 45% de gens qui s’autopositionnent à droite. C’est énorme ! Si ces gens-là décident, la dernière semaine, après le dernier débat le 20 avril de se dire: ‘Finalement, Fillon, oui, c’est mon candidat.» Ca change tout. Ca peut faire basculer. Carl Meeus (Figaro magazine)
Ce qu’on voit en tout cas dans les reportages – Le Monde a plein de reporters qui suivent tous les candidats ou ne suivent pas les candidats mais qui vont voir les Français. On voit deux, trois choses qui sont nouvelles quand même. Effectivement, un électorat de droite qui normalement avait toutes les chances de voir son candidat arriver au pouvoir, qui est en partie tétanisé. Vraiment, et ça, c’est très frappant ! J’étais il y a une dizaine de jours dans la Sarthe, si vous voulez, personne ne parlait de l’élection présidentielle tellement c’était un sujet tabou (…) Et on voit ça dans beaucoup de régions qui normalement votent à droite où là vous avez une partie des électeurs fillonistes qui restent fillonistes mais qui sont très radicalisés. Et puis une partie d’électeurs qui sont complètement perdus et qui ne savent pas du tout où aller et qui vous demandent même: « Qu’est-ce qui peut se passer ? Qu’est-ce que je dois voter ? » Ca, c’est tout à fait nouveau, vraiment ! (…) Là, aujourd’hui, on voit vraiment de vraies difficultés sur l’électorat de droite. Et pour l’électorat d’Emmanuel Macron, il y a une partie des gens qui ne sont pas encore tout à fait sûrs. Et un paradoxe qui joue. Des gens qui aiment le renouvellement qu’incarne Emmanuel Macron et qui ont peur de ce renouvellement parce qu’ils ne savent pas très bien où ils vont. Donc, ça, c’est vraiment les deux, je trouve, phénomènes nouveaux de cette campagne. Raphaelle Bacqué
Gilles Boyer raconte dans son livre comment on est venu le voir, il y a un an en disant « Gilles on a un problème : Juppé est trop haut, trop tôt » : J’ai pas su gérer ce problème parce que, quand on vous dit que tout va trop bien, c’est difficile de trouver une solution. « A l’époque j’avais trouvé ça absurde parce que je ne pouvais tout de même pas faire baisser les sondages », poursuit l’ex-directeur de campagne. France inter
[Il est] possible qu’il y ait aujourd’hui un vote Fillon honteux, sur le modèle de ce qui s’est passé à la présidentielle de 2012 avec Nicolas Sarkozy. Des sondés ont tu leur choix mais ont voté pour lui. Les résultats au second tour de la présidentielle 2012 ont été finalement plus resserrés que tous ceux mesurés. (…) François Fillon peut agréger à son socle solide quelques points venant des abstentionnistes mais aussi de ceux d’électeurs de droite passés chez Emmanuel Macron. Jérôme Sainte-Marie (PollingVox)
Le retour aux affaires des chiraquiens nourrit bien évidemment le soupçon d’un cabinet noir.  Il n’est pas possible d’en apporter la preuve formelle. Comme il n’est pas possible de prouver le contraire!  Mais l’addition d’indices troubles et de témoignages étonnants interroge. Plusieurs observateurs bien placés dans l’appareil policier nous ont ainsi décrit par le menu l’existence d’une structure clandestine, aux ramifications complexes et dont le rayon d’action ne serait pas cantonné au seul renseignement territorial.  (…) Pour orchestrer les affaires judiciaires il existe une mécanique complexe aussi efficace que redoutable. Hollande a su en tirer profit. D’abord il y a Tracfin, le service de renseignement de Bercy, le ministère piloté durant tout le quinquennat par Michel Sapin, un ami de quarante ans du Président. La plupart des affaires judiciaires qui ont empoisonné Sarko et les siens ont trouvé leurs racines ici, dans cet immeuble ultra-sécurisé du 9e arrondissement de Paris, entièrement classé secret-défense. Là, cent vingt fonctionnaires sont habilités à fourrer leur nez dans les comptes en banque de n’importe qui.  Olivia Recasens, Didier Hassoux et Christophe Labbé
On n’a jamais écrit ça. La seule personne qui croit qu’il y a un cabinet noir à l’Elysée, c’est François Fillon. (…) Ce cabinet noir n’existe pas. Nicolas Sarkozy avait mis en place une police politique. François Hollande, lui, a simplement instrumentalisé la police à des fins politiques, mais comme tous les présidents de la Ve République. Didier Hassoux
Le chef de l’Etat développe une véritable affection pour ce surdoué, dans lequel il voit une projection de lui-même. « Emmanuel, c’est le fils qu’on voudrait avoir », confie-t-il à son conseiller Gaspard Gantzer. « Emmanuel, c’est moi », déclare-t-il un autre jour aux journalistes du Monde Gérard Davet et Fabrice Lhomme (« Un président ne devrait pas dire ça… » , Stock). En plus de son intelligence, Hollande apprécie par-dessus tout l’humour de Macron qui « apporte de la joie et de la fantaisie dans le travail ». Un jour, à l’Elysée, où doit se tenir un conseil sur l’attractivité, le jeune homme arrive sans cravate. François Hollande s’en irrite, mais préfère en rire. « Il lui passait tout », se souvient un membre du gouvernement. Le ministre des affaires étrangères, Laurent Fabius, se moque de cet entichement pour celui qu’il surnomme « le petit marquis poudré ». Hollande et Macron ne se sont pas revus depuis, à part au dîner du Conseil représentatif des institutions juives de France, brièvement, le 22 février dernier. Mais ils échangent toujours des SMS. Le président, qui dissèque la stratégie de son ancien protégé, lui conseille notamment de « rester de gauche ». Malin, jamais Macron n’attaque son ancien mentor. « Je fais attention à être respectueux de lui et des institutions », dit-il. Jacques Chirac avait eu le cœur crevé de laisser son bureau à Nicolas Sarkozy. Hollande, lui, jure qu’il préfère voir Emmanuel Macron lui succéder plutôt que François Fillon ou Marine Le Pen. « Si Emmanuel est élu, ce ne serait pas la plus mauvaise sortie pour toi, l’a conforté Julien Dray. Un pied de nez de l’histoire ! » Sauf progression spectaculaire du FN, Hollande ne devrait pas soutenir son ancien conseiller avant le premier tour. Il sait aussi qu’un appel de sa part pourrait être contre-productif. « Je ne veux pas prendre une position qui pourrait lui être défavorable, a-t-il récemment confié à des visiteurs. Déjà que Fillon dit qu’il est mon “porte-serviettes”… » Emmanuel Macron, lui, avec l’aplomb dont il ne s’est jamais départi, ne doute pas un seul instant que le chef de l’Etat saura l’aider au bon moment : « Il regarde ce qu’il y a autour comme offre, le chemin que je trace n’est pas celui qui le rend le plus triste. » Le Monde
On constate sur les enquêtes depuis plusieurs années une forme de droitisation de la société française selon deux modalités. Une plus grande préoccupation sur les sujets historiquement dévolus à la droite comme la sécurité, l’autorité mais aussi l’immigration, les valeurs et sans doute aussi toute la question de l’identité qui est une préoccupation largement partagée sur la place de l’islam. D’autre part, il y a aussi les valeurs entrepreneuriales sur la liberté donnée aux entreprises, sur la place de l’Etat (et donc sa réduction lorsque l’on est de droite) et une forme de reconnaissance du mérite. Les deux polarités de cette orientation à droite trouvent deux autres débouchés en dehors des Républicains, le Front National sur les aspects de sécurité, d’immigration, identité et de manière plus récentes chez « En Marche ! » sur les valeurs entrepreneuriales. Le candidat républicain n’est plus le dépositaire unique de ces valeurs dans cette élection, d’autant plus qu’il n’y a pas forcément superposition entre les deux au sens où il y a parfois même des formes d’incompatibilité entre des inspirations souverainistes dans le domaine de l’ordre et d’une forme de méfiance à l’égard de l’extérieur en opposition à des aspirations d’ouverture et de progressisme autour des valeurs entrepreneuriales. (…)  Ce que révèle ce baromètre Figaro c’est une autre difficulté à laquelle la droite française incarnée par les républicains est confrontée,  et que nous avons constaté tout au long du quinquennat. Nous ne voyons pas dans les enquêtes l’effet de bascule qui faisait que quand le gouvernement était à gauche et basculait, on observait une amélioration de l’image du parti de droite, une augmentation des sympathisants du principal parti de droite. Rien de tout cela ne s’est produit ce qui atteste de la difficulté de la droite à se positionner autour de deux tendances lourdes. La première c’est une interrogation sur le bienfondé des choix consentis par la droite comme par la gauche autour de la place de la France dans le monde et a fortiori de la France dans l’Europe, ce qui a induit des transferts de souveraineté et des choix de politique économiques que l’on a parfois du mal à faire comprendre ainsi qu’une demande de renouvellement de la manière de faire de la politique. On voit dans cette élection qu’il y a une aspiration à rebattre les cartes, à renouveler le paysage et la manière de faire de la politique. Il se trouve que là-dessus, les républicains sont en retard par rapport à tous les autres à l’exception du PS. En retard sur cette nouveauté de l’émergence d’un nouveau mouvement politique et aussi en retrait par rapport à cette tentation de briser le système actuel qui trouve des débouchés chez des candidats comme Marine Le Pen et Jean-Luc Melenchon. (…) Il y a incontestablement un désarroi chez les électeurs de droite dont certains ont le sentiment de se faire voler une élection. Ce n’est pas le cas de tous, il y a aussi des électeurs spontanément tentés par l’offre d’Emmanuel Macron qui peuvent d’ailleurs en parti être dans l’interrogation aujourd’hui. Il y a une double interrogation il y avait des faiblesses de l’adhésion aux Républicains et ses leaders qui précédait l’affaire Pénélope. Mais en même temps le désir d’alternance était tel et la perception des enjeux perçus par les électeurs au moment des primaires ont permis que ce soit quand même des primaires très mobilisatrices. S’est ajouté à cela le problème posé par un candidat dont on verra bien comment il ressort incriminé ou blanchi des affaires mais dont on a découvert qu’il n’était pas exactement celui que l’on croyait lorsqu’on l’a désigné pour représenter les chances des républicains lors de cette élection. Emmanuel Rivière 
On ne  rappellera jamais assez que les  sondages d’intentions de vote ne sont  pas des outils de prédiction ou  d’anticipation des résultats électoraux  mais des instruments de mesure et de  compréhension des rapports de force  à un instant donné. Bien évidemment,  plus la photographie de l’opinion sera  prise à une date proche du scrutin  et plus le cliché aura des chances d’être  ressemblant avec le verdict qui sortira  des urnes. Néanmoins, du fait  du délitement des appartenances  partisanes et de l’émergence d’offres  politiques nouvelles, la volatilité  électorale s’est considérablement  renforcée ces dernières années et des  mouvements d’opinion significatifs  peuvent intervenir dans la dernière  ligne droite, générant des écarts parfois  importants entre la dernière photo  instantanée et le tableau final. (…) Ce qui s’est passé en  Grande-Bretagne et aux États-Unis  a néanmoins agi pour nous, sondeurs  français, comme une piqûre de rappel.  Ces surprises électorales nous ont  incités à essayer d’améliorer encore  davantage la qualité de nos modes de  recueils et de traitements des intentions  de vote, exercice complexe et ardu. (…) À l’heure où les comportements électoraux sont de moins en moins  figés et où nous entrons dans une phase  de recomposition politique, il faut faire  preuve d’humilité et ne négliger  aucune approche. Pour l’Ifop, les  sondages demeurent un instrument  majeur pour comprendre et mesurer  les votes. Mais l’analyse, via des  méthodes de big data, des dynamiques  à l’œuvre sur les réseaux sociaux  constitue un autre instrument que nous  avons intégré dans notre boîte à outils. (…) Une part du corps électoral calibre son  vote en fonction du rapport de force  observé et se base pour cela  principalement sur les sondages.  Toutefois, les stratégies varient et les  choix ne sont pas forcément univoques.  Voyant qu’un candidat bénéficie d’une dynamique et pourrait atteindre le second tour, une partie des électeurs  peut être tentée de se rallier à lui  (c’est le « vote utile »). En revanche,  d’autres électeurs, considérant que ce  candidat n’a pas besoin de leur soutien,  peuvent, dans le même temps, décider  de voter pour un autre candidat, moins  bien placé dans les sondages, mais dont  le positionnement correspond plus  parfaitement à celui de ces électeurs.  Si les sondages ont manifestement un  effet sur une partie des électeurs,  cet impact est ainsi contrasté. (…) L’hypothèse d’une « sous-déclaration »  du vote Fillon s’appuierait sur le fait que  certains électeurs n’oseraient pas  indiquer qu’ils ont l’intention de voter  pour lui en raison des affaires qui  le concernent ou de son style de  campagne. Ce phénomène a longtemps  existé concernant le vote Front  national, qu’il était honteux d’avouer.  Mais du fait du développement des  enquêtes par Internet où le sondé est  seul face à son écran et plus en relation  avec un enquêteur, ce biais a disparu  pour ce qui est du Front national.  Il ne nous semble pas évident qu’un tel  phénomène se développe concernant  le vote Fillon. On rappellera à ce propos  que de nombreux sarkozystes avaient  brandi l’argument d’un « vote caché »  en faveur de leur champion, dont  le potentiel électoral n’aurait pas été  correctement mesuré par les sondeurs  à l’instar de ce qui s’était passé pour  Trump dans la primaire républicaine.  Or, Sarkozy fit au final un score  inférieur à celui dont il était crédité dans  les sondages dans les jours précédents le  scrutin. L’armée de réserve était restée  bien cachée… Cet exemple invalide donc de notre point de vue l’argument  de la sous-déclaration. Une incertitude  demeure en revanche sur le fait  de savoir si une partie des nombreux  électeurs de droite qui opteraient  aujourd’hui pour Macron ou Le Pen (soit  environ un tiers de l’électorat de droite)  ne va pas, au final, reconsidérer son  jugement pour faire en sorte que son  camp soit représenté au second tour. Jérôme Fourquet
Je m’appuie sur deux composants.  Le premier considère que la dynamique  d’échange d’arguments au sein de petits  groupes d’individus obéit à une logique  rationnelle. Or, il peut arriver que les  arguments pour et contre se neutralisent.  C’est là qu’intervient le deuxième  composant, qu’on pourrait qualifier de  levier déterministe de notre inconscient  collectif. C’est un biais cognitif ou un  préjugé parmi ceux du groupe qui  s’active pour sélectionner  « naturellement » un des choix, de façon  consciente ou inconsciente. Par exemple… Quatre individus discutent d’une réforme de leur cadre de vie.  Si deux  la soutiennent  et deux s’y opposent, le groupe ne sait pas quoi choisir. Dans  ce cas, le biais cognitif qui va s’activer est  « dans le doute, mieux vaut s’abstenir ».  Finalement, tous rejettent la réforme.  Pour pouvoir appliquer le modèle, il faut  à chaque fois identifier les préjugés qui  pourraient être activés en cas  d’impuissance de la raison. (…) Le modèle intègre actuellement trois  types d’individus : les rationnels, qui  peuvent basculer d’un côté ou de l’autre,  les inflexibles qui ne bougent pas, et les  contrariants qui s’opposent aux choix  majoritaires. Actuellement je dois, en  combinant différents sondages et ma  perception des préjugés potentiellement  activables, décider lequel de ces trois  ingrédients est déterminant dans une  campagne d’opinion donnée. (…) Invité aux États-Unis en février 2016, j’y ai compris que Trump « innovait ».  Quand il lançait ses affirmations  choquantes, il réveillait des préjugés  endormis ou gelés, et cela bouleversait  la hiérarchie des préjugés mobilisés  en cas d’hésitation. Certains préjugés  jouaient contre lui, mais il réussissait  à en réveiller d’autres qui lui étaient  favorables. Du point de vue de la  dynamique, c’était simplement génial. (…) Ce sont paradoxalement les indignés, qui en provoquant les débats contre Trump, ont finalement permis à de  nombreux opposants de basculer en sa  faveur. Aux États-Unis, le fait que la  campagne ait été très longue a clairement  joué pour Trump en créant de plus en  plus de cas de doutes collectifs. Après chaque chute, sa popularité remontait. (…) Il fallait absolument qu’il continue  sa dynamique provocatrice mais en  modifiant le positionnement des préjugés  à activer. Alors que, pour les primaires,  il avait activé des préjugés présents chez  des républicains, pour la présidentielle,  il fallait qu’il touche des préjugés  présents à la fois chez des républicains et  des démocrates. Ce qu’il a réussi entre autres avec le sexisme. À l’inverse,  Obama a essayé de remettre en avant  le préjugé selon lequel il n’était « pas fait  pour le job », défavorable à Trump,  mais sans succès. (…) Fin 2016, je considérais que son élection [Marine Le Pen] était passée de impossible à improbable,  c’est-à-dire possible. Depuis un mois,  son élection est devenue très possible.  Une abstention différenciée non  excessive peut la faire gagner malgré  un plafond de verre toujours actif. (…) [L’abstention différenciée] C’est l’écart entre l’intention de vote déclarée dans les sondages et le vote  effectif. Je démontre par exemple  que si 56 % des électeurs annoncent  qu’ils vont voter contre Marine Le Pen,  ils ne le feront pas autant qu’ils le disent.  Car, pour la première fois, des électeurs  ont une aversion forte à l’égard  de celui qui sera probablement  en face d’elle (Macron ou Fillon).  Si ne serait-ce que 30 % des électeurs  qui ont annoncé qu’ils voteraient contre  Marine Le Pen ne le font pas  et choisissent l’abstention, cela suffira à la faire gagner. Grâce à cette abstention  différenciée, elle passerait  de 44 % d’intention de vote à 50,25 %  des suffrages exprimés dans l’hypothèse  où 10 % seulement de ses propres  électeurs s’abstiennent. (…) Dans mon modèle, François Fillon  a un avantage décisif sur Macron :  il peut s’appuyer sur ces électeurs  inflexibles qui font la différence. Macron  semble ne pas en avoir beaucoup.  Dans certains cas de figure, mon modèle  montre qu’il suffit d’avoir plus de 17,16 %  d’inflexibles pour passer la barre des  50 % des suffrages exprimés face  à un candidat qui n’en aurait pas.  Et Fillon a un socle qui se situe  précisément autour de cette valeur seuil.  Mais est-il au-dessus ou en dessous ?  Il suffira d’une légère variation soit pour  qu’il remonte inexorablement et atteigne  le second tour soit pour qu’il perde toute  chance d’être qualifié. Serge Galam
Il est effectivement troublant de voir que les personnalités de droite sont reléguées assez loin dans le palmarès. Même quelqu’un comme Olivier Besancenot est jugé comme ayant plus d’avenir politique que les leaders de droite. Si on met à part Marine le Pen, qui a son fan club attitré, seul Alain Juppé parvient à émerger à la 4ème place, ce qui est tout aussi troublant parce que, vu son âge (il doit approcher les 75 ans), on peut avoir quelques doutes sur son avenir politique. En tout cas, ce mauvais classement de la droite est d’autant plus surprenant que François Hollande termine son mandat sur des records d’impopularité. A quoi faut-il attribuer ce mauvais résultat ? On peut penser qu’il y a un problème de leadership. La droite paye le prix de ses divisions. Pendant les cinq années qui viennent de s’écouler, elle n’a pas réussi à faire émerger des leaders forts. La décision de Nicolas Sarkozy de revenir en 2014 y est pour beaucoup : en rompant avec sa promesse de quitter la vie politique, il a de facto cassé la mécanique de sa propre succession. De plus, les affaires et les règlements de compte internes ont aussi contribué à griller d’autres personnalités, comme Jean-François Copé. Un autre facteur doit être pris en compte : il n’est pas évident, pour les leaders de droite, de trouver un créneau porteur, surtout avec un FN très fort, qui siphonne toute une partie de l’électorat de droite. En optant pour un positionnement très droitier, François Fillon espérait récupérer une partie de ces électeurs, comme Nicolas Sarkozy en 2007, mais pour l’heure, ça n’a pas marché. En revanche, il a fait fuir une partie des électeurs de droite modérés, qui sont tentés par Emmanuel Macron. C’est d’ailleurs ce que montre cette tribune publiée par des jeunes catholiques. Ce texte n’est évidemment qu’une simple tribune, mais on voit quand même qu’un nombre conséquent de catholiques se reconnaissent dans le discours du pape sur les migrants. C’est aussi la conséquence de l’évolution des catholiques français, lesquels se sont sécularisés et même gauchisés par certains côtés. On peut ajouter un dernier élément, en se demandant si la droite n’a pas tout simplement du mal à recruter de nouvelles personnalités. Les électeurs ont tendance à penser que les carrières politiques sont très attirantes. Mais ce n’est pas sûr : en politique, il y a beaucoup de coups à prendre, et les gains sont hypothétiques et modestes. Comparativement, les carrières dans l’économie et la finance sont certainement bien plus attirantes. (…) Si on regarde les sondages, on voit que François Fillon a perdu entre 6 et 8 points depuis le mois de janvier, ce qui l’a fait passer nettement derrière Marine Le Pen alors qu’il était devant elle auparavant. C’est évidemment une évolution très importante. Cela veut donc dire que beaucoup d’électeurs de droite ont été désarçonnés, déstabilisés par les révélations des médias et par les enquêtes judiciaires. Le choc de ces révélations a été d’autant plus vif que l’une des motivations du vote en faveur deFrançois Fillon aux primaires de la droite, c’était justement que celui-ci était plus fiable que Nicolas Sarkozy, non seulement sur le plan judiciaire, mais aussi sur le plan politique. En effet, dans le contexte des attentats, Nicolas Sakozy a sans doute payé cher le fait d’avoir baissé les effectifs de la police ou d’avoir désorganisé les services de renseignement, voire même d’avoir adopté des mesures emblématiques comme la suppression de la double peine, ce qui lui a été reproché, surtout après l’attentat de Nice). Donc, la différence entre François Fillon et Nicolas Sarkozy s’est surtout jouée sur cette question de la crédibilité. Cela explique le désarroi profond des électeursde droite aujourd’hui : si François Fillon n’est pas fiable sur le plan moral et judiciaire, pourra-t-il l’être sur le reste ? Va-t-il vraiment faire ce qu’il a annoncé ? Cela dit, cette baisse du soutien pour Fillon n’est pas forcément définitive. Certes, les intentions de vote semblent très stables, mais on peut se demander si les sondages ne se trompent pas, non pas parce qu’ils sont mal faits, mais plutôt parce que les électeurs masquent leur jeu. En fait, il est tout à fait possible qu’Emmanuel Macron soit surestimé et que, inversement, François Fillon soit sous-estimé. Une partie des électeurs de droite a sans doute des réticences à se déclarer en faveur de Fillon, compte-tenu du contexte très axé sur les affaires judiciaires. Inversement, le vote Macron est artificiellement gonflé par le désarroi et l’agacement de la droite. D’ailleurs, une bonne partie des électeurs de Macron ne sont pas encore sûrs de leur choix. Il n’est donc pas exclu quedans les tout derniers jours de la campagne, la tendance s’inverse. Les faiblesses de Macron vont s’approfondir, tandis que Fillon pourra bénéficier du fait qu’il a de l’expérience, ce qui n’est pas sans force dans le contexte actuel.Ce n’est pas un hasard si, à la fin du débat télévisé, François Fillon a fortement insisté sur son expérience d’élu et de responsable politique. (…) Peut-on vraiment parler d’un déplacement des valeurs vers la droite ? Il vaut mieux poser le problème autrement, en partant d’un premier constat : les valeurs libérales se sont fortement diffusées dans la société, autant sur le plan économique que sur le plan sociétal. Cette montée des valeurs libérales, qui est autant une victoire de la droite (pour l’économie) qu’une victoire de la gauche (pour les valeurs sociétales), ou du moins à leurs composantes libérales respectives, se caractérise par une mise cause du principe de la régulation. On voit bien en effet qu’il y a aujourd’hui une forte demande pour avoir moins de contraintes, moins de normes, plus de droits, plus d’autonomie (c’est le cas par exemple de la loi Travail, qui s’inscrit bien dans cette dynamique visant à s’affranchir des normes communes imposées par le haut). D’un autre côté, l’Europe et la mondialisation ont cependant provoqué de sérieuses difficultés, que ce soit dans le domaine économique (désindustrialisation, concentration des activités dans les grandes métropoles polluées et surchargées, prolétarisation du monde rural), ou dans le domaine sociétal avec la montée de différentes formes d’insécurité, autant physiques que culturelles. Or, ces évolutions vont dans le sens inverse du précédent : elles poussent au contraire à réclamer davantage de régulations, davantage d’interventions. On voit ainsi revenir des mesures que l’on croyait oubliées comme le protectionnisme, les nationalisations des entreprises, ou encore l’instauration de droits de douane ; et dans le domaine sociétal, on voit aussi des demandes en faveur d’un retour vers l’ordre, l’autorité, les frontières oul’identité nationale. Cette double évolution génère évidemment de profondes tensions, d’autant que les demandes de régulation viennent défier une sorte d’interdit, qui est régulièrement rappelé par les médias et une partie des élites, à savoir qu’il faut impérativement préserver les grands principes comme l’ouverture, le mélange, la tolérance. Certes, ces principes sont importants, mais le problème est qu’ils ne permettent pas de résoudre toutes les difficultés actuelles. Par exemple, comment l’ouverture ou la tolérance peuvent-elles régler le problème des travailleurs détachés ? Les différentes tensions qui se sont constituées permettent d’expliquer les positionnements politiques que l’on observe pendant la campagne électorale. En gros, on a d’un côté deux grands pôles qui s’opposent : d’un côté le pôle régulateur, avec sa variante de droite (Marine Le Pen) et sa variante de gauche (Jean-Luc Mélenchon) et de l’autre le pôle libéral (Emmanuel Macron). Entre les deux, on voit émerger des situations intermédiaires, que ce soit avec la variante de droite (François Fillon) ou avec la variante de gauche (Benoît Hamon). On verra le résultat, mais le problème est que l’élection risque fort de ne pas de trancher ces tensions. Quel que soit le vainqueur, les tensions vont persévérer car on ne voit pas comment elles vont pouvoir se résoudre d’elles-mêmes. Vincent Tournier
On peut penser qu’il est sous-déclaré dans les sondages, parce que c’est plus très bien vu de dire qu’on est pro-FillonPhilippe Moreau Chevrolet (MCBG Conseil)

Vous avez dit vote honteux ?

A l’heure où après la brillante démonstration que l’on sait, par les journalistes mêmes qui avait lancé l’affaire Fillon, qu’il n’y a pas de cabinet noir à l’Elysée …

L’on apprend par Le Monde que le futur ancien président continue à communiquer par SMS avec son ancien poulain et ministre …

Et où de ralliements en ralliements, la candidature de l’héritier honteux Macron ressemble de plus en plus à la voiture-balai des membres de son ancienne écurie …

Alors que dans un pays qui ayant historiquement laissé passer la chance de la protestantisation n’arrive toujours pas à se résoudre à sa modernisation

Et derrière l’anomalie d’une droite majoritaire dans les idées mais, du fait de l’ostracisation du parti des bonnes questions et des mauvaises réponses, toujours à la peine dans les élections…

Quatre électeurs sur dix sont encore indécis et que contrairement à ceux de François Fillon, un électeur de Macron sur deux dit encore pouvoir changer d’avis …

Et que l’ancien premier ministre socialiste se dit lui-même prêt à travailler avec la droite si elle l’emporte …

Démonstration expérimentale (à faire chez vous ou sur votre lieu de travail) :

Imaginez (par expérience de pensée) ou (plus courageux) testez-le en conditions réelles …

Comme auraient pu le faire des électeurs américains pour celle de Trump l’an dernier et comme je l’ai fait il y a deux jours …

Que vous défendiez la candidature Fillon ou même annonciez sa probable victoire …

Devant vos collègues ou vos amis …

Et voyez les regards horrifiés et l’indignation bientôt véhémente …

Avant le silence gêné et le vide quasi-sidéral se faire autour de vous !

Et s’il y avait un vote caché pour Fillon ?

  • Yves Thérard
 30 mars 2017
Chaque matin, Yves Thréard nous livre son analyse politique à quelques semaines de l’élection présidentielle.

Et s’il y avait un vote caché pour Fillon ?

Les partisans et l’entourage de Fillon veulent y croire. Ils s’accrochent à cette intuition comme à un rocher pour ne pas couler ni désespérer.

Selon eux, les sondages sous-évaluent leur champion car beaucoup d’électeurs n’oseraient pas dire qu’ils votent Fillon à cause de ses casseroles judiciaires. Comme naguère, on n’osait pas avouer qu’on votait Le Pen.
Et pour étayer leur pressentiment, ils citent les analyses de la société canadienne Filteris qui circulent sur Internet et qui avaient donné Trump gagnant. Elles mesurent le buzz, négatif et positif, des candidats sur les réseaux sociaux. Le poids numérique des candidats. Et là, Fillon arrive deuxième, devant Macron et derrière Le Pen.

Le seul problème, c’est que les méthodes de Filteris sont loin d’être fiables.

Tout cela est donc un peu fantaisiste ?

La thèse du vote caché se heurte au fait qu’aujourd’hui la plupart des sondeurs interrogent les électeurs non plus par téléphone ou en face à face, mais par Internet. Donc, sur ce support, inutile de se cacher, de ne pas dire la vérité sur son intention de vote.
Déjà, en 2012 et lors de la primaire de la droite, Sarkozy avait utilisé cet argument du vote caché : et on a vu le résultat, il a quand même perdu.
En revanche, il y a des arguments pour penser que Fillon est peut-être sous-évalué : d’abord,
4 électeurs sur dix sont encore indécis ; ensuite, 1 électeur de Macron sur 2 dit encore pouvoir changer d’avis ; enfin, Fillon est très fort chez les retraités, qui sont ceux qui votent généralement le plus massivement, contrairement aux jeunes.

Y a-t-il eu déjà des surprises dans le passé par rapport aux intentions de vote mesurées moins d’un mois avant le premier tour ?

Oui, en 1995, Chirac est donné devant Jospin, et c’est pourtant Jospin qui vire en tête. Et puis, il y a la surprise de 2002 où Jean-Marie Le Pen s’invite au second tour coiffant sur le poteau le même Jospin. Donc, pour Fillon, un miracle est toujours possible…

Voir aussi:

Sondages

La thèse du «vote caché», nouvel espoir du camp Fillon

 Cédric Mathiot
Libération
23 mars 2017 

Des électeurs qui n’osent pas dire qu’ils voteront pour le candidat de droite et des retraités galvanisés : voilà, à un mois du premier tour, le cocktail qui fait espérer les fillonistes. Sarkozy avait déjà utilisé le premier argument en 2012 et lors de la primaire en 2016… avec le résultat qu’on connaît.

C’est la théorie qui monte (ou que fait monter) le camp Fillon pour entretenir la flamme. En dépit de son retard dans les sondages, le candidat LR a toujours une chance de l’emporter, car il bénéficierait d’un «vote caché» d’électeurs ne se déclarant pas dans les enquêtes. C’est ce que suggèrent aux journalistes les soutiens de Fillon. Les mêmes s’appuient également sur la surprise de la primaire, qui a vu Fillon surgir du ventre mou des enquêtes d’opinion pour venir surclasser la concurrence.

Certains communicants contribuent aussi à véhiculer cette idée que le vote caché, ou vote honteux, jadis réservé au FN, concernerait désormais le candidat LR lesté de ses casseroles judiciaires. Le 8 mars, Philippe Moreau Chevrolet, président de MCBG Conseil, assurait ainsi sur LCI : «On peut penser qu’il est sous-déclaré dans les sondages, parce que c’est plus très bien vu de dire qu’on est pro-Fillon». Idem pour Dominique Reynié sur la même antenne, une semaine plus tard.

Une thèse guère convaincantes pour Jérôme Fourquet, de l’Ifop : «Les sondages sont aujourd’hui quasiment tous réalisés par Internet. Donc le fait de ne pas oser dire pour qui on vote ne se pose pas. On n’est pas en face-à-face ou au téléphone avec un enquêteur. On est devant son écran. Cet argument ne tient pas. La preuve, c’est que quand on demande aux gens pour qui ils ont voté avant, c’est très proche du réel, ce qui n’était pas le cas avant au téléphone.»

Le sondeur en veut également pour preuve que l’argument avait déjà été utilisé par Nicolas Sarkozy, avant d’être démenti par les faits : «Je me souviens qu’on parlait d’un vote caché pour Sarkozy, rappelle Fourquet. On parlait de beaucoup d’électeurs sarkozystes qui ne disaient pas qu’ils voteraient pour lui. Ce qui ne s’est pas vérifié.» 

Bis repetita

De fait, il y a cinq ans quasi jour pour jour, Nicolas Sarkozy affichait – comme François Fillon – des résultats peu enthousiasmants dans les sondages. Et déjà, ses proches s’accrochaient à cette bouée d’espérance du «voté caché» : «C’est parce que les partisans du Président n’osent pas tous se dévoiler», expliquaient-ils. Et de mettre en cause l’hostilité supposée des médias à l’égard du chef de l’Etat : «Il y a aujourd’hui un vote Sarkozy caché», «qui n’est plus, comme avant, sur le FN, mais bien plutôt sur le Président», assurait à Europe 1 un proche du candidat, en mars 2012.

Bis repetita lors de la primaire de la droite, fin 2016. Devancé par Juppé dans les sondages, le camp Sarkozy a ressorti l’élément de langage du réservoir d’électeurs tapis dans l’ombre. «Le vote caché est plus sur moi que sur Marine Le Pen», disait l’ex-chef de l’Etat auprès du JDD. Las, comme en 2012, les électeurs sarkozystes cachés… sont restés cachés. Et si surprise il y a eu lors du premier tour de la primaire par rapport aux sondages, ce fut celle de François Fillon, troisième dans les sondages, qui a écrasé Juppé et Sarkozy.

C’est également dans ce happening miraculeux de la primaire que réside l’autre motif d’espoir des fillonistes. Si le scénario de la primaire s’est passé une fois, pourquoi pas une seconde ? L’analyse ne repose pas là sur la honte supposée des sondés de se déclarer pro-fillon (la primaire s’était déroulée avant les premières révélations le mettant en cause), mais sur les angles morts des sondages. Le succès de Fillon s’était notamment expliqué par la surmobilisation parmi les votants des plus de 65 ans et des retraités (+15 points par rapport à la population nationale), que les enquêtes d’opinion n’avaient pas prévue. Or les personnes âgées étaient davantage acquises à Fillon qu’à ses concurrents. Elles auraient ainsi contribué à expliquer le score canon du candidat. La reproduction d’un tel scénario semble bien moins plausible dans une présidentielle, a priori plus mobilisatrice que dans une primaire. Mais rien n’interdit d’y croire.

Voir également:

D’où vient cette théorie du « vote caché » aujourd’hui revendiquée par l’équipe de François Fillon ?

ESPOIR CACHÉ – Depuis une semaine, l’équipe Fillon relaie la thèse du « vote caché » pour expliquer que les instituts de sondage sous-évaluent son candidat. De quoi parle-t-on ?

A moins de quatre semaines du premier tour, les sondages ne sont pas très favorables à François Fillon. Le candidat de la droite pointe en troisième position, entre 17 et 20%, loin derrière les deux favoris, Marine Le Pen et Emmanuel Macron.

Alors, par petites touches, l’équipe Fillon avance une nouvelle stratégie : donner au vote en faveur du candidat de la droite le goût de la transgression. Depuis une semaine, cette stratégie est relayée avec un argument, celui du « vote caché ». Des électeurs qui dissimuleraient leurs intentions, en raison de la « cabale » médiatique supposée contre leur candidat, et ne s’afficheraient que sur les réseaux sociaux. Jérôme Chartier, lieutenant de François Fillon, résumait ainsi cette semaine sur LCI : « Des électeurs n’osent plus dire aux sondeurs qu’ils vont voter pour François Fillon ». Un argument répété en boucle ces dernières heures par la députée LR Valérie Boyer, proche de François Fillon, qui du même coup met en doute la fiabilité des sondages.

Une théorie ancienne

L’hypothèse d’un « vote caché » est traditionnellement prêtée aux électeurs du Front national, surtout depuis l’élection de 2002. Elle s’évalue plutôt a posteriori. « Il y a toujours eu des spirales du silence. Pour les mesurer, on demande aux gens ce qu’ils ont voté à la dernière élection, puis on compare ces déclarations à la réalité du dernier vote », explique Guénaëlle Gault, Chief Digital Officer chez Kantar Public. Depuis cinq ans, on constate que cette sous-déclaration tend à disparaître : les électeurs FN assument de plus en plus, d’autant que les enquêtes se font souvent dans l’anonymat d’Internet.  « On a même constaté, dans certains cas, que les gens déclaraient davantage de vote FN que dans la réalité », ajoute la spécialiste. Le FN peut ainsi être parfois surévalué : par exemple, lors des régionales dans le Nord, Xavier Bertrand (LR) a battu Marine Le Pen avec 57,7% des voix, soit 4 points au-dessus des dernières prévisions.

Le fameux « vote caché » est toutefois revenu par un autre biais : comme argument de campagne. Dès 2012, les soutiens de Nicolas Sarkozy clamaient, avant le premier tour, que le Président sortant était sous-évalué. A l’arrivée, Nicolas Sarkozy avait terminé la course avec 48.36% des voix au second tour, légèrement au-dessus des derniers sondages qui le situaient entre 45 et 47%. Mais à l’époque, les enquêtes d’opinion avaient bien anticipé la remontée de Nicolas Sarkozy dans la dernière ligne droit, ce qui n’est pour l’heure pas avéré pour François Fillon. Nicolas Sarkozy a de nouveau annoncé un « vote caché » à son profit lors des primaires de la droite en novembre 2016, mais il a été éliminé dès le 1er tour avec 20.7% des voix.

Une équipe Fillon entre doigt mouillé et outils alternatifs

Comme l’indiquent les soutiens de François Fillon, c’est « sur le terrain » et au vu du succès des meetings qu’ils déduisent une sous-estimation de la popularité réelle du candidat. Une affirmation au doigt mouillé.

Mais ils s’appuyent surtout sur des outils alternatifs. Parmi ceux-ci, la mesure Filteris, du nom de cette société canadienne qui s’est fait un nom durant la campagne victorieuse de Donald Trump en évaluant « le poids numérique des candidats », à l’aune du buzz et de la perception qu’ils génèrent sur les réseaux sociaux (articles relayés, commentaires, mentions…), sans faire appel à des échantillons représentatifs comme les instituts de sondage. La société avait ainsi pu mesurer la dynamique de François Fillon lors de la primaire de la droite, tout en sous-évaluant largement, au premier tour, les intentions de vote en sa faveur, et en pronostiquant l’échec d’Alain Juppé dès le premier tour. La dernière mesure Filteris, au 31 mars 2017, place Marine Le Pen et François Fillon en tête des candidats les plus « bruyants » sur les réseaux sociaux, ce dont se réjouit le camp Fillon.

Prudence nécessaire

François Fillon doit-il pour autant crier victoire ? Probablement pas. « Les mesures de Filteris fournissent une approche complémentaire qui permet de détecter plus rapidement les dynamiques, la performance de la campagne », observe Guénaëlle Gault. « En revanche, on ne sait rien de la méthodologie utilisée. De plus, on ne peut pas déduire de ces éléments des intentions de vote. » Et encore moins mesurer un éventuel « vote caché »…

Les instituts de sondage traditionnels se mettent eux aussi à scruter les réseaux sociaux afin de percevoir plus rapidement la résonance d’une campagne. Chez Kantar, le dernier « indicateur d’engagement », publié le 19 mars, plaçait Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon en tête sur Facebook, devant François Fillon, Emmanuel Macron pointant à la cinquième place. Sur Twitter, François Fillon arrivait en tête devant Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen. Pourtant, le sondage réalisé simultanément ne prêtait que 17% des intentions de vote au candidat de la droite, 9 points derrière Emmanuel Macron et Marine Le Pen. Et jusqu’ici, aucun sondage n’a vu Jean-Luc Mélenchon parvenir au second tour de la présidentielle… Conclusion : ni le »poids numérique » d’un candidat ni son potentiel de buzz ne semblent permettre de déterminer s’il va bénéficier d’électeurs « cachés » et s’il remportera in fine la présidentielle. Est-ce vraiment surprenant ?

Voir encore:

Existe-t-il vraiment un « vote caché » Fillon ?

Selon ses soutiens, une partie des électeurs de François Fillon n’oseraient pas dire qu’ils voteront pour lui à cause des affaires. Une stratégie de communication bancale.

Erwan Bruckert

 Le Point
31/03/2017

Médias: Attention, une meute peut en cacher une autre (Boys on the bus redux: What elite media bubble ?)

11 mars, 2017

tract-fillon
Pour qu’il y ait cette unanimité dans les deux sens, un mimétisme de foule doit chaque fois jouer. Les membres de la communauté s’influencent réciproquement, ils s’imitent les uns les autres dans l’adulation fanatique puis dans l’hostilité plus fanatique encore. René Girard
L’inauguration majestueuse de l’ère « post-chrétienne » est une plaisanterie. Nous sommes dans un ultra-christianisme caricatural qui essaie d’échapper à l’orbite judéo-chrétienne en « radicalisant » le souci des victimes dans un sens antichrétien. (…) Jusqu’au nazisme, le judaïsme était la victime préférentielle de ce système de bouc émissaire. Le christianisme ne venait qu’en second lieu. Depuis l’Holocauste, en revanche, on n’ose plus s’en prendre au judaïsme, et le christianisme est promu au rang de bouc émissaire numéro un. René Girard
C’est un moment génial de l’histoire de France. Toute la communauté issue de l’immigration adhère complètement à la position de la France. Tout d’un coup, il y a une espèce de ferment. Profitons de cet espace de francitude nouvelle. Jean-Louis Borloo (ministre délégué à la Ville, avril 2003)
Aujourd’hui, ma principale indignation concerne la Palestine, la bande de Gaza, la Cisjordanie. Stéphane Hessel
Nous sommes une société qui, tous les cinquante ans ou presque, est prise d’une sorte de paroxysme de vertu – une orgie d’auto-purification à travers laquelle le mal d’une forme ou d’une autre doit être chassé. De la chasse aux sorcières de Salem aux chasses aux communistes de l’ère McCarthy à la violente fixation actuelle sur la maltraitance des enfants, on retrouve le même fil conducteur d’hystérie morale. Après la période du maccarthisme, les gens demandaient : mais comment cela a-t-il pu arriver ? Comment la présomption d’innocence a-t-elle pu être abandonnée aussi systématiquement ? Comment de grandes et puissantes institutions ont-elles pu accepté que des enquêteurs du Congrès aient fait si peu de cas des libertés civiles – tout cela au nom d’une guerre contre les communistes ? Comment était-il possible de croire que des subversifs se cachaient derrière chaque porte de bibliothèque, dans chaque station de radio, que chaque acteur de troisième zone qui avait appartenu à la mauvaise organisation politique constituait une menace pour la sécurité de la nation ? Dans quelques décennies peut-être les gens ne manqueront pas de se poser les mêmes questions sur notre époque actuelle; une époque où les accusations de sévices les plus improbables trouvent des oreilles bienveillantes; une époque où il suffit d’être accusé par des sources anonymes pour être jeté en pâture à la justice; une époque où la chasse à ceux qui maltraitent les enfants est devenu une pathologie nationale. Dorothy Rabinowitz
Media feeding frenzies have become almost commonplace in recent years, as Gary Hart, Oliver North, Vice President Dan Quayle and Speaker of the House Jim Wright, among many others, could readily attest. But in McMartin, the media seemed especially zealous–in large part because of the monstrous, bizarre and seemingly incredible nature of the original accusations. More than most big stories, McMartin at times exposed basic flaws in the way the contemporary news organizations function. Pack journalism. Laziness. Superficiality. Cozy relationships with prosecutors. A competitive zeal that sends reporters off in a frantic search to be first with the latest shocking allegation, responsible journalism be damned. A tradition that often discourages reporters from raising key questions if they aren’t first brought up by the principals in a story. In the early months of the case in particular, reporters and editors often abandoned two of their most cherished and widely trumpeted traditions–fairness and skepticism. As most reporters now sheepishly admit–and as the record clearly shows–the media frequently plunged into hysteria, sensationalism and what one editor calls « a lynch mob syndrome. » On so volatile an issue in an election year, defense attorneys maintain, that helped make it all but inevitable that the case would be prosecuted on a scale greater than the actual evidence warranted. There were stories about child prostitution and massive child pornography rings, stories about children being exchanged between preschools for sexual purposes, stories about a connection between alleged molestation at McMartin and a murder eight years earlier. None of these charges was ultimately proved, but the media largely acted in a pack, as it so often does on big events, and reporters’ stories, in print and on the air, fed on one another, creating an echo chamber of horrors. The LA Times
Dans les médias de la communication, une chambre d’écho, ou chambre d’écho médiatique est une description métaphorique d’une situation dans laquelle l’information, les idées, ou les croyances sont amplifiées ou renforcées par la communication et la répétition dans un système défini. Il s’agit d’une analogie avec la chambre d’écho acoustique, ou chambre réverbérante, dans laquelle les sons sont réverbérés par les murs. À l’intérieur d’une chambre d’écho médiatique, les sources ne sont généralement pas remises en question et les points de vues opposés sont censurés ou sous-représentés. John Scruggs, lobbyiste chez le cigarettier Philip Morris, décrit en 1998 deux mécanismes de ce qu’il appelle les «chambres d’écho». Le premier consiste en la répétition d’un même message par différentes sources. Le second mécanisme consiste en la diffusion de messages similaires mais complémentaires par une seule source. Scruggs décrit la chambre d’écho comme stratégie pour augmenter la crédibilité de certaines informations au regard d’une audience cible. Avec la démocratisation de l’internet et l’arrivée des médias sociaux, les chambres d’écho se sont multipliées. Les algorithmes des réseaux sociaux agissent comme des filtres et engendrent ce qu’on a nommé des bulles de filtres. L’utilisateur à l’intérieur d’une telle bulle obtient de l’information triée à son insu en fonction de son activité sur un réseau. L’accessibilité accrue aux informations correspondant aux opinions des individus fait que ces derniers sont moins exposés à des opinions différentes des leurs. Dans les chambres d’échos, les opinions opposées à celles de la majorité sont peu diffusées et, lorsqu’elles le sont, sont souvent la cible d’attaques par cette majorité pour les discréditer. Lorsqu’une information est reprise par de nombreux médias, elle peut être déformée, exagérée, jusqu’à être plus ou moins dénaturée. En augmentant l’exposition à une fausse rumeur, sa crédibilité a tendance à augmenter. À l’intérieur d’une chambre d’écho, il peut ainsi arriver qu’une majorité d’individus croient en une version dénaturée d’une information véridique, ou en une information carrément fausse. Wikipédia
Les journalistes moyens à qui nous parlons ont 27 ans et leur seule expérience de journaliste, c’est de suivre les campagnes politiques. C’est un changement radical. Ils ne savent littéralement rien. (…) Nous avons créé une chambre d’écho. Ils disaient des choses qui validaient ce que nous leur avions donné à dire.  Ben Rhodes (conseiller-adjoint à la sécurité extérieure d’Obama)
Je vous l’assure : à l’instant où je l’ai appris, j’ai mis toute mon énergie pour faire en sorte que ce problème soit réglé. (…) Je peux vous affirmer que je n’étais au courant de rien à propos de ce rapport de l’inspection générale des services fiscaux avant qu’il n’y ait des fuites dans la presse. Barack Obama (16 mai 2013)
Une nouvelle couche de scandale est venue s’ajouter lundi aux soucis du président américain, lorsque l’agence de presse Associated Press a annoncé que deux mois de relevés d’appels de certains de ses journalistes avaient été saisis à l’instigation du parquet fédéral. L’agence a dénoncé une « intrusion massive et sans précédent », tandis que le département de la Justice s’est retranché derrière la nécessité de préserver « l’intégrité de l’enquête » dont les motifs restent encore flous. La Maison-Blanche a assuré n’avoir « aucune connaissance » de cette investigation. Toujours est-il que l’administration est « sous le feu » des critiques, constatait mardi le gros titre du journal USA Today. (…) Les services fiscaux américains (IRS) ont affirmé vendredi avoir ciblé environ 75 groupes proches de la mouvance conservatrice et anti-impôts du Tea Party. Lois Lerner, une responsable du fisc américain, a expliqué que des groupes comportant les mots « Tea Party » et « patriote » avaient été sélectionnés par les fonctionnaires d’une cellule centralisatrice à Cincinnati pour un examen approfondi, selon plusieurs médias. Les républicains ont bondi sur l’affaire et parlent déjà de scandale politique. « L’admission par l’administration Obama que le fisc a ciblé des opposants politiques fait écho à certains des abus de pouvoir les plus honteux de l’histoire américaine du 20e siècle », a déclaré John Boehner, président républicain de la Chambre des représentants. Des enquêtes parlementaires vont être lancées au Congrès, y compris au Sénat, contrôlé par les alliés de Barack Obama. Certains conservateurs, élus ou éditorialistes, n’hésitent plus à évoquer ouvertement le fantôme du scandale du « Watergate » qui avait coûté sa présidence à Richard Nixon en 1974. Une enquête a été ouverte pour déterminer si l’administration fiscale américaine avait enfreint la loi, a annoncé mardi le ministre de la Justice, Eric Holder. Europe 1 (15 mai 2013)
The Guardian has learned that the FBI applied for a warrant from the foreign intelligence surveillance (FISA) court over the summer in order to monitor four members of the Trump team suspected of irregular contacts with Russian officials. The FISA court turned down the application asking FBI counter-intelligence investigators to narrow its focus. According to one report, the FBI was finally granted a warrant in October, but that has not been confirmed, and it is not clear whether any warrant led to a full investigation. The Guardian
With only days until Donald Trump takes office, the Obama administration on Thursday announced new rules that will let the NSA share vast amounts of private data gathered without warrant, court orders or congressional authorization with 16 other agencies, including the FBI, the Drug Enforcement Agency, and the Department of Homeland Security. The Intercept
Only days before the inauguration, President Obama also signed an executive order that allows the National Security Agency to share raw intercepts and data with the 16 other agencies in the intelligence community. NSA analysts used to filter out irrelevant information and minimize references to Americans. Now such material is being leaked anonymously. The Wall Street Journal
What you see in these leaks—David Ignatius of The Washington Post and others—are the intelligence agencies being manipulated by the left to destroy the Trump presidency and everybody around him. (…) The people that report on national intelligence at all the networks, including Fox—and I love Fox News—are scared of taking on the intelligence agencies because their sources will be cut off and they won’t have a profession anymore. Larry Klayman (Freedom Watch)
Les experts politiques ne sont pas un groupe très diversifié et ont tendance à accorder beaucoup de confiance aux opinions de leurs confrères et des autres membres de l’establishment politique. Une fois établi, le consensus tend à se renforcer jusqu’à et à moins que ne viennent l’interrompre des preuves absolument irréfutables. Les médias sociaux, Twitter en particulier, ne peuvent qu’aggraver encore le phénomène de pensée de groupe jusqu’à la création d’une véritable chambre d’écho. (…) Depuis au moins l’époque des « Boys on the bus, » le journalisme politique souffre d’une mentalité de meute. Les événements tels que les conventions et les débats rassemblent dans la même salle des milliers de journalistes; il suffit d’assister à l’un de ces événements pour presque littéralement sentir la nouvelle doxa se fabriquer en temps réel.  Nate Silver
Political experts aren’t a very diverse group and tend to place a lot of faith in the opinions of other experts and other members of the political establishment. Once a consensus view is established, it tends to reinforce itself until and unless there’s very compelling evidence for the contrary position. Social media, especially Twitter, can amplify the groupthink further. It can be an echo chamber. James Surowiecki’s book “The Wisdom of Crowds” argues that crowds usually make good predictions when they satisfy these four conditions: Diversity of opinion. “Each person should have private information, even if it’s just an eccentric interpretation of the known facts.” Independence. “People’s opinions are not determined by the opinions of those around them.” Decentralization. “People are able to specialize and draw on local knowledge.” Aggregation. “Some mechanism exists for turning private judgments into a collective decision.” Political journalism scores highly on the fourth condition, aggregation. While Surowiecki usually has something like a financial or betting market in mind when he refers to “aggregation,” the broader idea is that there’s some way for individuals to exchange their opinions instead of keeping them to themselves. And my gosh, do political journalists have a lot of ways to share their opinions with one another, whether through their columns, at major events such as the political conventions or, especially, through Twitter. But those other three conditions? Political journalism fails miserably along those dimensions. Diversity of opinion? For starters, American newsrooms are not very diverse along racial or gender lines, and it’s not clear the situation is improving much. And in a country where educational attainment is an increasingly important predictor of cultural and political behavior, some 92 percent of journalists have college degrees. A degree didn’t used to be a de facto prerequisite for a reporting job; just 70 percent of journalists had college degrees in 1982 and only 58 percent did in 1971. The political diversity of journalists is not very strong, either. As of 2013, only 7 percent of them identified as Republicans (although only 28 percent called themselves Democrats with the majority saying they were independents). And although it’s not a perfect approximation — in most newsrooms, the people who issue endorsements are not the same as the ones who do reporting — there’s reason to think that the industry was particularly out of sync with Trump. Of the major newspapers that endorsed either Clinton or Trump, only 3 percent (2 of 59) endorsed Trump. By comparison, 46 percent of newspapers to endorse either Barack Obama or Mitt Romney endorsed Romney in 2012. Furthermore, as the media has become less representative of right-of-center views — and as conservatives have rebelled against the political establishment — there’s been an increasing and perhaps self-reinforcing cleavage between conservative news and opinion outlets such as Breitbart and the rest of the media. Although it’s harder to measure, I’d also argue that there’s a lack of diversity when it comes to skill sets and methods of thinking in political journalism. Publications such as Buzzfeed or (the now defunct) Gawker.com get a lot of shade from traditional journalists when they do things that challenge conventional journalistic paradigms. But a lot of traditional journalistic practices are done by rote or out of habit, such as routinely granting anonymity to staffers to discuss campaign strategy even when there isn’t much journalistic merit in it. Meanwhile, speaking from personal experience, I’ve found the reception of “data journalists” by traditional journalists to be unfriendly, although there have been exceptions. Independence? This is just as much of a problem. Crowds can be wise when people do a lot of thinking for themselves before coming together to exchange their views. But since at least the days of “The Boys on the Bus,” political journalism has suffered from a pack mentality. Events such as conventions and debates literally gather thousands of journalists together in the same room; attend one of these events, and you can almost smell the conventional wisdom being manufactured in real time. (Consider how a consensus formed that Romney won the first debate in 2012 when it had barely even started, for instance.) Social media — Twitter in particular — can amplify these information cascades, with a single tweet receiving hundreds of thousands of impressions and shaping the way entire issues are framed. As a result, it can be largely arbitrary which storylines gain traction and which ones don’t. What seems like a multiplicity of perspectives might just be one or two, duplicated many times over. Decentralization? Surowiecki writes about the benefit of local knowledge, but the political news industry has become increasingly consolidated in Washington and New York as local newspapers have suffered from a decade-long contraction. That doesn’t necessarily mean local reporters in Wisconsin or Michigan or Ohio should have picked up Trumpian vibrations on the ground in contradiction to the polls. But as we’ve argued, national reporters often flew into these states with pre-baked narratives — for instance, that they were “decreasingly representative of contemporary America” — and fit the facts to suit them, neglecting their importance to the Electoral College. A more geographically decentralized reporting pool might have asked more questions about why Clinton wasn’t campaigning in Wisconsin, for instance, or why it wasn’t more of a problem for her that she was struggling in polls of traditional bellwethers such as Ohio and Iowa. If local newspapers had been healthier economically, they might also have commissioned more high-quality state polls; the lack of good polling was a problem in Michigan and Wisconsin especially. There was once a notion that whatever challenges the internet created for journalism’s business model, it might at least lead readers to a more geographically and philosophically diverse array of perspectives. But it’s not clear that’s happening, either. Instead, based on data from the news aggregation site Memeorandum, the top news sources (such as the Times, The Washington Post and Politico) have earned progressively more influence over the past decade: The share of total exposure for the top five news sources climbed from roughly 25 percent a decade ago to around 35 percent last year, and has spiked to above 40 percent so far in 2017. While not a perfect measure, this is one sign the digital age hasn’t necessarily democratized the news media. Instead, the most notable difference in Memeorandum sources between 2007 and 2017 is the decline of independent blogs; many of the most popular ones from the late ’aughts either folded or (like FiveThirtyEight) were bought by larger news organizations. Thus, blogs and local newspapers — two of the better checks on Northeast Corridor conventional wisdom run amok — have both had less of a say in the conversation. All things considered, then, the conditions of political journalism are poor for crowd wisdom and ripe for groupthink. Likewise, improving diversity is liable to be a challenge, especially because the sort of diversity that Surowiecki is concerned with will require making improvements on multiple fronts (demographic diversity, political diversity, diversity of skill sets). Still, the research Surowiecki cites is emphatic that there are diminishing returns to having too many of the same types of people in small groups or organizations. Teams that consist entirely of high-IQ people may underperform groups that contain a mix of high-IQ and medium-IQ participants, for example, because the high-IQ people are likely to have redundant strengths and similar blind spots. That leaves independence. In some ways the best hope for a short-term fix might come from an attitudinal adjustment: Journalists should recalibrate themselves to be more skeptical of the consensus of their peers. That’s because a position that seems to have deep backing from the evidence may really just be a reflection from the echo chamber. You should be looking toward how much evidence there is for a particular position as opposed to how many people hold that position: Having 20 independent pieces of evidence that mostly point in the same direction might indeed reflect a powerful consensus, while having 20 like-minded people citing the same warmed-over evidence is much less powerful. Obviously this can be taken too far and in most fields, it’s foolish (and annoying) to constantly doubt the market or consensus view. But in a case like politics where the conventional wisdom can congeal so quickly — and yet has so often been wrong — a certain amount of contrarianism can go a long way. Nate Silver
La presse accréditée à la Maison-Blanche est-elle victime du syndrome de Stockholm? Dans un livre devenu un classique du reportage politique américain, The Boys on the Bus, le reporter de Rolling Stone Timothy Crouse comparait en 1973 le convoi de la presse présidentielle sous Nixon à «un affreux petit camp de prisonniers de guerre, le chouchou du commandant, un officier débutant bien dressé et trop zélé, persécutant les prisonniers, étudiant leurs failles, récompensant leurs échecs, les punissant pour leurs succès et les encourageant à se dénoncer mutuellement». Jean-Marie Pottier
Sarkozy avait compris une chose : il ne pouvait pas se passer des médias et réciproquement, donc c’était du donnant-donnant (…) On voyait arriver un type jeune, dynamique, décomplexé – Macron me le rappelle. Il sait que, de toute façon, ça sera payant : les journalistes sont demandeurs et lui, cela l’humanise. En affichant cette jeunesse, ce charme, il ringardise une partie de la classe politique. Saïd Mahrane (Le Point)
En trustant les couves de magazines, Emmanuel Macron est devenu un phénomène médiatique. Sa jeunesse, son ambition, son couple ringardisent une partie de la classe politique. Mais cette stratégie de com sera-t-elle payante ? Il y avait la série des Martine, il y a maintenant celle des Macron. Macron en vacances exclusives à la plage, en minishort bleu, certes, mais “avant l’offensive” parce que bon, voilà, il ne faut pas déconner. Macron et Brigitte, ensemble, sur la route du pouvoir. Macron qui “dévoile enfin son programme” (mais pas trop quand même). Macron “la bombe”, “le coup de poker” ou encore “le dynamiteur”, quand il n’est pas une “fusée” ou “le plus chabadabada (!) des ministres”. Impossible d’y échapper : L’Express, L’Obs, Paris Match, VSD ou encore Closer et Public – sans compter les quotidiens – offrent régulièrement leur “une” au candidat d’En marche !, parfois avec Brigitte Macron, sa femme. (…) La réponse tient en deux points. D’abord, hormis sa vision politique, sa personnalité intrigue, agace, fascine. Ensuite, à l’heure où les ventes de journaux plongent, il est bankable. Pour Marc Dolisi, rédacteur en chef de VSD, si Macron est au cœur de l’attention, “c’est parce qu’il est le seul homme politique qui intéresse autant les gens du point de vue public mais aussi privé”. Outre sa personne, c’est son couple qui ferait de lui un individu dont les amours passionnent autant que celles d’une star du show-biz – qu’il fréquente d’ailleurs, en témoigne une photo de lui à l’anniversaire de Line Renaud, postée par Laeticia Hallyday, excusez du peu. (…) Mettre les Macron à la une de VSD, c’est augmenter les ventes de 10 000 exemplaires, par rapport à un autre politique, même s’“il fait quand même moins vendre qu’une Sophie Marceau ou un Jean-Jacques Goldman”. Du côté de Paris Match, même discours. Bruno Jeudy, rédacteur en chef politique : “C’est un couple de pouvoir, qui énerve, qui est apprécié. Peu importe au fond, ils intéressent.” L’hebdo fut le premier à leur consacrer sa une. C’était en avril 2016, et malgré des critiques pour ce que certains avaient considéré comme de l’impudeur – des photos personnelles du couple y figuraient –, les ventes furent excellentes : “On l’a vendu à environ 300 000 exemplaires, hors abonnés. On a même manqué de papier pour plusieurs kiosques – selon nos services commerciaux, on aurait raté plusieurs milliers de ventes.” Le candidat avait assuré peu après : “Mon couple, ce n’est pas une stratégie de l’exposer, c’est sans doute une maladresse. Je l’assume pleinement. Ce n’est pas une stratégie que l’on reproduira.” On connaît la suite, Emmanuel Macron réapparaissant plusieurs fois depuis avec sa compagne dans les pages de Match. (…) Christophe Barbier, ancien directeur de la rédaction de L’Express – qui, pour sa nouvelle formule en mars 2016, avait mis Macron à l’honneur, et permis à l’hebdo de doubler ses ventes –, reconnaît lui aussi “une vraie curiosité pour le phénomène Macron” (…) D’autant qu’il profiterait du fait qu’“autour de lui, tout s’effondre : on n’aurait pas le même intérêt pour lui si Sarkozy ou Hollande étaient dans la course”. (…) L’ombre de Sarkozy n’est jamais bien loin quand il s’agit d’évoquer la relation de Macron aux médias, people notamment. Pour Saïd Mahrane, rédacteur en chef du Point, le candidat d’En marche ! adopterait le même genre de stratégie médiatique que l’ancien Président en 2007. “Sarkozy avait compris une chose : il ne pouvait pas se passer des médias et réciproquement, donc c’était du donnant-donnant (…) Marc Dolisi ne dit pas le contraire en évoquant “le couple politique le plus intelligent du point de vue de l’image. Neuf ans après Sarkozy et la peopolisation qu’il a imposée, ils savent qu’ils peuvent en tirer profit et que cela peut toucher le grand public”. Le journaliste en veut pour preuve “certaines photos prises par des paparazzis” pour VSD, sans que les Macron ne les attaquent en justice : “Ils auraient pu. Mais ils savent très bien qu’ils sont photographiés. Ils laissent faire.” Cette filiation éditoriale augure-t-elle pour l’homme le plus à droite de la gauche un avenir présidentiel ? Les Inrocks (28/02/2017)
Ce dont est victime François Fillon, c’est d’un système qui a été mis en place depuis des années au Parlement et qui consiste à rémunérer ou à accorder des compléments de rémunération aux parlementaires à travers le système des collaborateurs. Patrick Stefanini (ancien directeur de campagne de Fillon)
Il décrit quelque chose qui est bien ce qu’il a dit, pas spécialement pour Fillon. Mais quand vous avez l’indemnité du parlementaire plus la rémunération du collaborateur qui atterrit dans le même ménage et assez largement sur le même compte en banque…Je vais dire quelque chose qui n’est pas politiquement correct du tout, qui a été abordée maladroitement par Alain Minc ou Henri Guaino: y a-t-il une question sur le niveau de la rémunération des parlementaires en France? La réponse est oui! Je le pense, et je le dis! C’est très difficile à expliquer mais ce salaire, qui est confortable, met les parlementaires français parmi les moins payés en Europe, je le dis. Hervé Mariton
Quand payera-t-on décemment le métier politique? (…) Non ce n’est pas assez compte tenu des contraintes. Je pense qu’il faudrait indexer la rémunération des parlementaires sur celle des plus hauts fonctionnaires. C’est de l’ordre de 10.000 euros. Je ne vois pas pourquoi quelqu’un qui est là pour faire la loi est moins payé que quelqu’un qui est payé pour appliquer la loi. Alain Minc
Il a existé un système, ou une absence de contrôles, c’est vrai, jusqu’à il y a quelques années à l’Assemblée nationale, puisque le système de gestion était différent au Sénat, et notamment pour les collaborateurs familiaux.. Il y avait la capacité, jusqu’à une somme dont je n’ai pas le chiffre en mémoire, de récupérer le solde de crédit qui était affecté aux collaborateurs, puisqu’il n’était pas géré, comme au Sénat par une association. Ce système, il y a été mis fin à l’Assemblée nationale. C’est d’ailleurs à la fois Bernard Accoyer et Claude Bartolone qui me l’ont expliqué. Gérard Larcher

Soyons sérieux, si on veut régler le problème de la corruption, un député a besoin de 9 000 euros net par mois. La première chose à faire, c’est d’interdire aux parlementaires toute autre fonction que la leur. Donc impossible pour un député ou un sénateur d’exercer une profession, de diriger une boîte de conseil, sauf à travailler à titre gratuit. Je pense, par exemple, aux médecins qui pourraient continuer à opérer pour ne pas perdre la main. Mais, dans ce cas, ils ne seraient pas payés. (…) Quand on aura fait ça, alors on pourra proposer d’allouer une rémunération de 9 000 euros net aux parlementaires et une enveloppe de 3 000 euros mensuel de frais divers. C’est le montant que nous avions estimé il y a quelques années quand on s’était penché sur la question.
Julien Dray
Les députés disposent d’une enveloppe mensuelle de 9 561 euros destinée à rémunérer de 1 à 5 assistants. La répartition et l’usage de cette somme sont à discrétion de chaque député. Avant le 1er janvier 2013, comme l’indique le site de l’Assemblée Nationale, les députés pouvaient effectivement conserver les montants non dépensés, dans la limite d’un plafond de 5958 euros par an. Soit moins de 6% de l’enveloppe, relève Le Monde. Reste la question de l’enrichissement personnel par proximité familiale de l’employeur et de son assistant. La pratique existe, bien qu’elle soit contrôlée. Le règlement, mis à jour en 2011, indique que la rémunération d’un emploi familial ne peut pas excéder la moitié de l’enveloppe annuelle du député. La France n’est en effet pas en tête des pays où les parlementaires sont les mieux payés: elle se classe au neuvième rang en Europe, si l’on se reporte au comparatif dressé en décembre 2016 par le site d’information irlandais The Journal. Avec un salaire de base de 85 713 euros bruts par an pour les députés du Palais Bourbon, la France est largement derrière le trio de tête composé par l’Italie (125 220 euros), l’Autriche (121 608 euros) et l’Allemagne (108 984 euros). Tout en bas du classement on retrouve la Roumanie et la Bulgarie, dont les parlementaires gagnent autour de 20 000 euros bruts par an.  Le Figaro  
L’ouvrage-choc de Christian Chesnot et Georges Malbrunot sur les liens ambigus entre certains politiques français et les richissimes monarchies du Golfe persique fait des vagues. Des personnalités ont contacté, en vain, l’ambassade du Qatar à Paris pour que celle-ci démente les accusations contenues dans le livre. Le secrétaire d’Etat Jean-Marie Le Guen et la sénatrice de l’Orne Nathalie Goulet sont les seuls, jusqu’ici, à avoir déposé plainte pour diffamation contre les auteurs du livre « Nos très chers émirs » (ed. Michel Lafon). Ils font partie des personnalités -de droite comme de gauche- épinglées par Christian Chesnot et Georges Malbrunot qui les accusent d’avoir profité des largesses de l’ambassade du Qatar à Paris. Dans leur liste non exhaustive, les deux grand reporters, ex-otages en Irak, désignent aussi Rachida Dati, le député socialiste du Pas-de-Calais Nicolas Bays ou Dominique de Villepin, qui exigeait de voyager en « First ». «De 2007 à 2013, à l’époque de l’ancien ambassadeur Al-Kuwari, la représentation qatarie en France était devenue la boutique du Père Noël », affirment les auteurs. Cette générosité a été bien mal récompensée. Le petit émirat supporte mal le « Qatar bashing », sa mise en cause dans le financement du terrorisme islamiste, y compris par des politiques français. Le filon va se tarir avec l’avènement du jeune émir Tamin qui a ordonné au nouvel ambassadeur Meshal de mettre un terme à cette politique des « petits cadeaux ». Aujourd’hui, le Qatar cherche à redorer son blason et « le distributeur à billets de 500 euros » est fermé. Dès sa publication, l’enquête de Chesnot et Malbrunot a mis en effervescence le petit monde des « amis » français de l’émirat qui pleurent leur mise à l’écart et la diète qui s’en est suivie. Le lendemain de la sortie du livre, le 21 octobre, l’ex-ministre Rachida Dati a envoyé deux émissaires à l’ambassade du Qatar qui ont exigé d’être reçus par l’ambassadeur Meshal. (…) Du côté de Jean-Marie Le Guen, c’est un proche qui a contacté l’ambassade qatarie à Paris avec en substance ce message: « Ce n’est pas bien de balancer auprès de la presse. Après cela, la France va lâcher le Qatar quand il y aura des accusations contre le terrorisme. On ne vous soutiendra plus ». (…) «Entre les partis politiques, c’est l’omerta, confie un parlementaire. Des gens de droite et d’autres de gauche sont mouillés. Il y a un intérêt commun à étouffer l’affaire. » Seul le député non inscrit Nicolas Dupont-Aignan a réclamé la création d’une commission d’enquête à l’Assemblée, tout en reconnaissant qu’il y avait peu de chance qu’elle aboutisse. Le député-maire de Neuilly, Jean-Christophe Fromentin a posé pour sa part une question écrite au Premier ministre Manuel Valls. Depuis sa rupture avec l’UDI, il figure également parmi les indépendants à l’Assemblée. Quant au nouveau Parquet national financier, chargé de lutter contre la fraude et la corruption, il ne s’est encore saisi des graves accusations lancées par les deux journalistes. Paris Match
Venez, on enfonce un violon dans le cul de madame Valls. Medhi Meklat  (octobre 2012, sept mois après les meurtres de Merah)
Venez, on fait un autodafé du Nouvel Obs avec leur dossier “antisémite” de merde. Medhi Meklat (décembre 2002)
Cette génération qui vit sur Internet (…) et s’autorise les pires dérapages idéologiques sous prétexte qu’ils sont libres. Medhi Meklat (Minute)
J’espère qu’on m’accordera le crédit de la fiction,explique-t-il. Ce personnage [de Marcelin Deschamps] n’a pu exister que sur Twitter parce que c’était justement l’endroit de la fiction. (…) C’était un travail littéraire, artistique, on peut parler de travail sur l’horreur, en fait. Mehdi Meklat
Sur France Inter, ils ont longtemps relayé la voix des oubliés des banlieues. Dix ans après les émeutes de Clichy-sous-Bois, les jeunes reporters du Bondy Blog nous bousculent par leur ton libre et combatif. Ils sont les invités de “Télérama” cette semaine. Télérama
Mise à jour : Que savions nous des tweets de Mehdi Meklat lorsque nous l’avons interviewé, avec son compère Badroudine, en octobre 2015 ? En aucun cas, nous n’avions eu connaissance de ses messages antisémites, homophobes et racistes, récemment ressurgis des tréfonds de Twitter. Sinon, nous ne l’aurions pas cautionné. Cela va sans dire. Alors pourquoi le préciser ? Parce qu’au regard de ce qu’on sait aujourd’hui, une remarque, publiée dans cet entretien vieux d’un an et demi, prête malheureusement à confusion : « vous participez au bruit ambiant, disions-nous, en publiant sur Twitter des blagues parfois limites »… Sous le pseudonyme de Marcelin Deschamps, Mehdi Meklat postait en effet des plaisanteries en cascade. Beaucoup étaient très drôles, mais d’autres étaient lestées d’une provocation aux franges de l’agressivité, ou d’une pointe de misogynie potache. C’est à cela que nous faisions allusion en parlant de « blagues limite ». A rien d’autre. Avons-nous à l’époque manqué de prudence ? Nous aurions pu passer des heures, voire des jours, à fouiller parmi ses dizaines de milliers de tweets déjà publiés, afin de vérifier qu’il ne s’y trouvait rien d’inacceptable. Mais pourquoi l’aurions-nous fait ? Tout, alors, dans sa production professionnelle (chroniques radio, documentaire, livre), témoignait au contraire d’un esprit d’ouverture qui nous a touchés. En octobre 2015, à nos yeux, Mehdi Meklat n’était absolument pas suspect d’intolérance. Découvrir aujourd’hui ses tweets haineux fut un choc pour nombre de nos lecteurs. Pour nous aussi. Ils sont aux antipodes des valeurs que Télérama défend numéro après numéro, depuis plus de soixante ans. Télérama
Beaucoup de choses ont déjà été dites sur Mehdi Meklat, écrivain talentueux de 24 ans, « issu des cités », promu et encensé depuis 2012 par la presse culturelle unanime sur son talent littéraire et qui abreuvait Twitter de sentences ultraviolentes à caractère antisémite, homophobe, misogyne. Il appelait également à des agressions physiques contre certaines personnalités et fit l’apologie du génocide nazi et du terrorisme, le tout sous couvert d’un pseudonyme (« Marcelin Deschamps ») connu de tous ceux qui continuaient de le soutenir. Cela dans la période où le pays subissait l’assassinat de militaires et d’enfants juifs, les attentats contre Charlie Hebdo et l’Hyper Cacher de Vincennes et la Belgique la tuerie du Musée juif de Bruxelles. Citons quelques-uns de ces Tweet pour prendre la mesure de ce que cela signifie. « Venez, on enfonce un violon dans le cul de madame Valls », écrivait-il en octobre 2012 (sept mois après les meurtres de Merah), quand « madame Valls », de confession juive, passait pour« influencer » les positions de son mari sur la laïcité.« Venez, on fait un autodafé du Nouvel Obs avec leur dossier “antisémite” de merde »,trouve-t-on en décembre de la même année. (…) Les réseaux ­sociaux ont fait le relais. En d’autres ­termes, sans ces nouveaux médias, l’omerta serait restée entière. La faillite morale et professionnelle journalistique est totale. La question qui se pose est celle-ci : où, exactement, se trouve le vrai scandale ? Tâchons de raisonner de façon littéraire. Ouvrons Minute. Le livre imagine plusieurs personnages issus de classes sociales diverses dans la minute précédant l’arrivée de Marine Le Pen au pouvoir. Il commence ainsi : « A quoi devaient servir les écrivains ? A apporter du temps et du style. Le temps était effréné, tellement présent dans nos vies ordinaires qu’il en devenait absent, dissous. » Le personnage s’exprimant de cette façon, « l’Ecrivain », n’est pas sans évoquer Renaud Camus (et parfois Houellebecq), dans la mesure où il a été au centre d’un scandale littéraire et est membre du Front national. Plus tard dans le livre, il croise « deux jeunes romanciers », Mehdi Meklat et Badroudine Saïd Abdallah, lesquels le jugent « raciste », tandis que lui ne voit en eux que les représentants « d’une génération qui vit sur Internet et s’autorise les pires dérapages ». Dans la réalité, bien sûr, tous ont raison. Plus troublant encore, c’est par un ­raisonnement fort proche de celui de Renaud Camus autrefois que Meklat a tenté de justifier ses Tweet, notamment dans l’interview donnée au site de Télérama dans les jours suivant le scandale. Marc Weizman
Ce qui m’a frappé dans les débats des dernières années, c’est la difficulté avec lesquels ils sont parvenus à émerger. Car les plus importants d’entre eux portent précisément sur les sujets dont le «Parti des médias» – pour reprendre l’expression créée par Marcel Gauchet – tente d’empêcher l’évocation… Il y a comme ça, à chaque époque, des problèmes vitaux qui forment comme un angle mort du débat public. Ce sont précisément ceux qui vont décider de l’avenir. En 1936, après la remilitarisation de Rhénanie par Hitler, dans la plupart des médias français, il était presque impossible d’évoquer la perspective d’une guerre avec l’Allemagne. Tous les gens de bien étaient furieusement pacifistes… On trouverait bien un terrain d’entente avec le chancelier allemand, disaient-ils. Mais dans les cafés et les salons, on ne parlait que de ça. Aujourd’hui, l’histoire est à nouveau en phase d’accélération brutale et le défi qui nous est lancé par l’islamisme politique, entré en phase de conquête du monde, est redoutable. Mais le Parti des médias, aveuglé par ses bons sentiments, préfère nous abreuver de petites nouvelles insignifiantes, d’une part, de ses grandes indignations, de l’autre. (…) comment ne pas voir que le rassemblement de quelques milliers de bobos place de la République, prétendant proposer une réalité radicalement alternative, a été monté en mayonnaise afin de gommer les 4 millions de Français, descendus spontanément dans les rues pour protester contre les attentats islamistes de janvier? Pour ne prendre que cet exemple. De la même façon, chaque fois que le discours lénifiant sur le «vivre-ensemble» est contredit par des faits, ceux-ci font l’objet d’un remontage. Combien d’attentats islamistes ont été requalifiés en «actes commis par un déséquilibré»? Ou alors, on organise à la hâte une diversion. (…) Sur tous les plans, on se rapproche de la vérité en marchant en crabe. Ça ne facilite pas le règlement des problèmes. Prenez l’économie. Il y a cinq ans, le débat portait sur les délocalisations: nos problèmes venaient de l’étranger, qui ne respectait pas nos règles, qui prétendait réussir en ne faisant pas comme nous. La Chine, voire l’Allemagne nous faisaient une concurrence déloyale. À partir d’un certain moment, on a commencé à s’inquiéter de la désindustrialisation. C’était approcher du vrai problème, celui du manque de compétitivité de notre appareil productif. Encore quelques mois, et on a commencé à réaliser que nos entreprises supportaient des charges disproportionnées par rapport à celles de leurs concurrentes et qu’il convenait donc de les alléger, après les avoir augmentées. Mais c’est justement l’un des sujets dont le Parti des médias ne veut pas entendre parler, comme du déficit budgétaire et de l’endettement. Pour ces aveuglés, l’absence de croissance française, le niveau extravagant du chômage n’ont qu’une seule cause: «l’austérité»… Mais si l’austérité, c’est un niveau de dépense publique inouï, qui absorbe 57,5 % de tout ce que produit le pays, le plus fort taux de prélèvement obligatoire d’Europe, et une dette publique de 100 % du PIB, alors je demande comment on va qualifier l’économie allemande… Un État dont le budget est équilibré et qui, étrangement, a un taux de chômage deux fois inférieur au nôtre. Encore une fois, pour prendre un exemple. Mais dans tous les domaines, c’est la même danse du ventre: on approche de la vérité en tournant autour, plutôt que d’affronter franchement nos problèmes. (…) Ayant vécu une partie de mon adolescence au Liban, repris des études à Oxford à 42 ans, enseigné trois ans en Pologne, beaucoup bourlingué en Europe, du Nord au Sud et d’Est en Ouest, j’avais fait mienne l’idée d’Attali selon laquelle les nations étaient en train de devenir des hôtels où l’on pose provisoirement ses valises, en prenant pour critère le rapport qualité/prix. En s’attaquant aux Juifs, comme l’ont fait Merah et Coulibaly, à un symbole de l’esprit de ma génération, comme Charlie, les infiltrés du djihad, cette cinquième colonne islamiste, m’ont «rendu la France», comme disait Aragon. Poète communiste, il a tourné patriote lors de l’occupation, après avoir longtemps conspué le drapeau et la Marseillaise. Je me suis senti visé personnellement par les fous de Dieu. (…) Lorsque j’ai vu la formidable réaction, spontanée, de la population, opposant 4 millions de poitrines aux tueurs, semblant dire: «nous sommes bien trop nombreux, vous ne pourrez pas nous tuer tous», je me suis senti conforté dans l’idée qu’il fallait défendre le vieux pays menacé. Mais il faut en être conscient: il va devenir de plus en plus dangereux de vivre dans un pays qui refuse le chantage des islamistes: soumettez-vous ou bien vous mourrez. C’est une raison supplémentaire de rester: tenter de renforcer le camp de la résistance. Et non leur abandonner le terrain. Ne pas collaborer lâchement, comme la dernière fois… (…) L’hégémonie intellectuelle est toujours détenue par «presse qui pense», même si elle a de moins en moins de lecteurs: Télérama, Les Inrocks, Le Nouvel Obs, Libé, etc. C’est elle qui donne le ton, décerne des brevets et censure ce qu’ils appellent les «dérapages». Ces contestataires professionnels sont étonnés et furieux d’être à leur tour contestés. C’est que l’espèce de bouillie intellectuelle, ce néo-marxisme rudimentaire à base de slogans creux qui leur sert de pensée s’est fracassé sur la réalité sociale. Souvent demeurés intellectuellement dans les années 1960/70 (Derrida, Foucault, etc.), ils s’acharnent à «transgresser», à «renverser des tabous», alors qu’il n’y a plus, en face, que le vide. Ils rejouent éternellement la scène originelle de 68, alors qu’on a radicalement changé d’époque. C’est pourquoi les gens qui pensent juste ont opéré, depuis le début de notre XXI° siècle, ce retour à Camus, à Arendt, à Orwell – qui n’étaient certes pas des penseurs «réactionnaires». «Empêcher que le monde ne se défasse», comme disait Camus. Et ne pas pousser la tolérance à l’absurde, en prétendant tolérer la barbarie. Ne pas justifier l’inacceptable au nom du relativisme des valeurs. (…) lorsque je me retrouve devant mon ordinateur, avec un article à écrire, je pense: comment Christopher Hitchens tournerait-il ça? Orwellien lui aussi, «Hitch» savait comme personne mettre le doigt sur l’hypocrisie, la mauvaise foi, le double standard moral. Et c’était un esprit absolument libre. Un véritable voltairien de la fin du XX° siècle. Il n’a aucun équivalent en français, mais quelques héritiers en Angleterre, comme Nick Cohen. (…) «Le socialisme, c’est quand la liberté arrive dans la vie des gens les plus pauvres», a écrit Carlo Rosselli, l’un des théoriciens du libéralisme de gauche, assassiné en France par les sbires de Mussolini. Je pense que la véritable lutte des classes n’oppose pas tant les salariés aux entrepreneurs que les insiders du système aux exclus, les détenteurs de rentes à ceux qui sont prêts à emprunter l’escalier de service lorsque l’ascenseur social est en panne. La «défense des avantages acquis» est un mot d’ordre qui profite aux planqués. Tony Blair disait: «ce qui est social, c’est ce qui crée des emplois». Il avait raison. Notre système a fait le choix implicite du chômage de masse. C’est une calamité. Non seulement, le chômage détruit des vies, mais il rend des millions de personnes dépendantes de l’État pour leur survie. Il bloque toute ambition, il étouffe cette «étincelle vivante» que les hommes portent en eux et qui, selon Goethe, «se recouvre de la cendre toujours plus épaisse des nécessités quotidiennes si elle cesse d’être alimentée. » (…) je croyais que l’Europe pouvait devenir une puissance capable, en alliance avec les États-Unis et les autres démocraties, de rivaliser avec les grandes puissances émergentes. Que nous pourrions contribuer à définir un ordre du monde basé sur le droit international, la souveraineté des peuples, la démocratie, les droits de l’homme… Encore aurait-il fallu que les dirigeants européens assument notre héritage. Qu’ils n’aient pas honte d’être européens. Or, ils ont agi comme s’il fallait se débarrasser de notre culture. Comme si notre formidable héritage les encombrait. Le continent qui a donné au monde Leonard de Vinci, Cervantes, Shakespeare, Rembrandt, Racine, Mozart, Goethe, Hugo, Proust, Pessoa, Chaplin, Milosz… illustre ses billets de banques avec des ponts et des fenêtres. Pour ne froisser personne, paraît-il. Entre l’arrogance et la haine de soi, il devrait exister une position moyenne. Quand je suis rentré de Pologne, je suis allé voir la rédactrice en chef d’un magazine consacré à l’Europe avec des projets d’article sur l’apport de la culture centre-européenne à l’identité européenne. «Moi, ce qui m’intéresse dans l’Europe, c’est l’Autre», m’a-t-elle dit. Allez demander aux Chinois, aux Indiens ou aux Turcs, si c’est «l’Autre» qui les intéresse prioritairement! (…) Cette Union européenne, qui refuse d’être une puissance politique, est prise en tenailles. Elle est coincée entre l’islamisme qui se rapproche de nous par la Turquie et risque de nous entraîner dans le chaos proche-oriental et la contre-révolution culturelle tentée par Poutine, avec son rêve impérial post-soviétique. Cette UE, régie par le droit et le marché, purement procédurale et évitant toute décision politique, cette Europe-là est condamnée. Ses concepteurs ont cru à la possibilité d’un avion en pilotage automatique. Ça pouvait marcher par temps calme, mais aussitôt qu’est apparue une zone de turbulence, en 2008, la machine s’est enrayée. (…) Les dirigeants de l’UE ont refusé à l’Europe toute identité, toute substance, toute limite géographique: ils ont créé une coquille vide, un ensemble flou dans lesquels les citoyens ne reconnaissent pas. Comment s’étonner que ceux-ci se réfugient dans leurs États-nations. Au moins, pensent-ils, on en contrôle les dirigeants en les remplaçant lorsqu’ils prennent de mauvaises décisions. Et on peut en défendre les frontières, ce que l’UE refuse de faire, face à une crise migratoire qui va s’aggraver. Je le déplore, parce que nos petites nations en communauté de déclin ne font pas le poids face aux géants émergents. (…) Face à la complexité du monde, à ses métamorphoses difficiles à saisir, les gens se réfugient dans des explications simples. Cela a nourri les grandes idéologies du XX° siècle. Le fascisme, le marxisme, offraient des réponses simplettes à des questions compliquées. Mais il y a aussi quelque chose de positif dans ce que les élites baptisent «populisme»: les simples gens ont parfois une vision plus juste que des dirigeants vivant hors-sol, dans l’ignorance des vrais problèmes de la population. (…) Qui peut nier que les peuples du Moyen Orient aspirent, eux, à la démocratie? Les racistes nous répètent que les Arabes ne sont «pas mûrs», que leur société civile n’est pas assez émancipée, que l’islam constitue un facteur de blocage insurmontable. J’ai vibré à l’unisson des «révolutions arabes», qui rappellent tellement le Printemps des peuples européens de 1848. Je n’ignore pas leur échec, à peu près général, à l’exception de la Tunisie. On ne peut nier que l’islamisme, qui guette les occasions d’avancer ses pions et de contrôler les sociétés, a profité des libertés conquises. Là où il a cru son heure arrivée, comme en Egypte, il a provoqué la réaction des militaires. Mais les peuples n’ont pas dit leur dernier mot. Après 1848, nous avons eu aussi une sévère réaction en Europe. La liberté ne se conquiert pas en un jour. Mais qu’on ne vienne pas me dire qu’avec les despotes – Saddam Hussein, Kadhafi et Bachar el-Assad, Moubarak, nous vivions dans un monde «plus sûr». C’est l’inverse qui est vrai. Ces systèmes politiques, archi-corrompus et tyranniques, étaient tous au bout du rouleau. Dans le combat entre «réalpolitiques» cyniques et droits-de-l’hommistes, solidaires des peuples en lutte contre leurs tyrans, je persiste à choisir ces derniers. En ce qui concerne l’Irak et la Syrie, l’erreur politique, c’est Obama qui l’a commise. En retirant prématurément ses soldats d’Irak, à une époque où Daech comptait 200 combattants ; et en refusant de soutenir la rébellion démocratique contre al-Assad, ce qui a laissé le champ libre aux djihadistes, encouragés par le régime… Brice Couturier
« La tolérance devient un crime lorsqu’elle s’étend au mal », écrit Thomas Mann dans La Montagne magique. Meh­di Meklat n’a pas seulement été toléré, il a été porté au pinacle par les organes du gauchisme culturel. Ceux-ci l’avaient élevé au rang de chantre ­semi-officiel de la «  culture de banlieue  ». Soit, pour eux, un mélange de cynisme roublard et de vulgarité ; la banalisation de l’insulte et de la menace ; le sens du «  respect  » dû au plus fort, au plus menaçant, au plus dangereux ; le mépris des femmes et des faibles, la haine des homosexuels. Bref, le côté «  racaille  » dans lequel ces journalistes à faible niveau culturel imaginent reconnaître les héritiers de la bohème antibourgeoise d’antan. Et qui sait  ? Une nouvelle avant-garde pleine de promesses. Il y avait un créneau. De petits malins dotés d’un fort sens du marketing se sont engouffrés dans la brèche. Ils ont compris qu’il y avait des places à prendre dans les médias pour peu que l’on puisse étaler une origine outre-­méditerranéenne et que l’on se conforme aux stéréotypes construits par le gauchisme culturel : «  racaille  », mais politisé. De la gauche qu’il faut. Pas celle qui a hérité des Lumières le goût de la raison droite et du savoir qui émancipe. Non, la gauche branchouille qui a métamorphosé l’antiracisme en multiculturalisme ; l’indifférence envers les origines et les couleurs de peau en autant d’«  identités  » reposant étrangement sur des détails anatomiques ; l’émancipation envers les origines en assignations identitaires. Une gauche aussi into­lérante et violente que ce «  fascisme  » dont elle ne cesse de poursuivre le fantôme. (…) Depuis longtemps, un certain nombre d’intellectuels, comme Pierre-André Taguieff, Alain Finkielkraut ou Georges Bensoussan, tentent de mettre en garde contre un des aspects les plus exécrables de cette soi-disant «  culture de banlieue  » : le racisme, l’antisémitisme. Mais leurs voix étaient couvertes, leurs propos dénoncés, quand ils n’étaient pas traînés en justice, comme Bensoussan et Pascal Bruckner, pour avoir dit que le roi est nu. (…) Il est entendu que, en Europe, en France, le racisme ne saurait provenir que de la société d’accueil. Du côté de l’immigration, il est convenu qu’on en est indemne et qu’on «  lutte pour ses droits  ». En outre, la théorie de la «  convergence des luttes  » implique que les combats des femmes, des homosexuels et des minorités ethniques se recoupent et se conjuguent, sous la direction éclairée d’une extrême gauche qui a trouvé dans ces «  minorités  » son prolétariat de substitution. (…) Mehdi Meklat avait franchi à une vitesse accélérée tous les échelons de la notoriété médiatique : rond de serviette chez Pascale Clark à France Inter, couverture de Télérama avec son compère Badrou («  les révoltés du Bondy Blog  »), «  textes  » publiés aux éditions du Seuil, adoubement par Christiane Taubira, qui a accepté de poser en couverture des Inrocks avec les deux compères sans se renseigner plus avant sur eux. Cette carrière fulgurante vient de dérailler alors qu’elle semblait toucher au sommet. Invité à La Grande Librairie sur France 5, l’«  enfant prodigue de Bondy  » est démasqué pour ses dizaines de milliers de tweets. Le dessinateur Joann Sfar et la journaliste Eugénie Bastié ont lancé une alerte : le héraut de la culture de banlieue avait tweeté des milliers de messages injurieux, menaçants, antisémites. Sous un pseudonyme – Marcelin Deschamps, que bien des gens connaissaient –, il avait appelé à tuer Charb et la rédaction de Charlie Hebdo, à «  enfoncer un violon dans le cul de madame Valls  », à «  enfoncer des ampoules brûlantes dans le cul de Brigitte Bardot. Jusqu’à ce qu’elle vomisse du sang  ». Il appelait à «  casser les jambes  » d’Alain Finkiel­kraut. Ajoutant : «  J’opte pour l’effet béquille pour Finkielkraut, car ainsi il pourra être immobilisé et souffrir dans l’indifférence générale.  » Il a tweeté : «  Sarkozy = la synagogue = les juifs = shalom = oui, mon fils = l’argent.  » Et «  LES BLANCS VOUS DEVEZ MOURIR ASAP  » (pour as soon as possible – dès que possible). On en est là  ? Oui, on en est là. Lentement mais sûrement, le niveau de tolérance envers les intolérants avait monté. La cote d’alerte était atteinte et nous ne l’avions pas vue. Si l’affaire Meklat pouvait au moins servir d’avertissement… Comme on le sait de triste expérience, le sort réservé aux juifs, dans toutes les sociétés, est comparable à ces canaris que les mineurs emportaient dans les mines de charbon. Le canari succombe par asphyxie avant que les mineurs aient pris conscience de la présence de gaz dans la galerie. Lorsque, dans une société donnée, la vie, pour les juifs, devient difficile ou dangereuse, c’est qu’elle est malade et menacée. C’est pourquoi il faut refuser absolument la banalisation de l’anti­judaïsme. Brice Couturier

Attention: un effet de meute peut en cacher un autre !

A l’heure où derrière les cris d’orfraie qui ont suivi les allégations du président Trump concernant la surveillance de ses communications pendant sa campagne électorale …

De la part d’une administration qui en son temps – qui s’en souvient ? –  n’avait pas hésité à lancer le fisc sur ses ennemis ou faire écouter certains journalistes …

Se confirme, jour après jour et fuite après fuite, la véritable campagne de déstabilisation de la nouvelle administration américaine par la collusion des services secrets et de la presse …

Comment ne pas saluer le courageux mea culpa d’un des analystes électoraux les plus respectés pour le véritable accident industriel qu’a constitué pour la presse américaine aussi bien que pour ses collègues l’élection totalement imprévue de Donald Trump …

Alors que l’on redécouvre 40 ans après sa mise au jour par le fameux livre du journaliste de Rolling Stone Timothy Crouse sur le convoi de la presse présidentielle sous Nixon (The Boys on the Bus, 1974) …

Que la sorte de syndrome de Stockholm qu’avait alors généré, de bus en avions et d’un site de campagne à l’autre, leur cohabitation étroite et forcée a désormais fait place ….

A l’image de la fameuse chambre d’écho dont était si fier le conseiller à la sécurité d’Obama Ben Rhodes pour son tristement fameux accord sur le nucléaire iranien …

A une véritable mentalité de meute, renforcée tant par l’incroyable consanguinité de ses membres (pas plus de 7 % de Républicains déclarés) que par l’effet homogénéisant des médias sociaux et notamment Twitter ?

Mais comment aussi ne pas voir le parallèle de ce côté-ci de l’Atlantique …

Avec les longues semaines de véritable chasse à l’homme médiatico-judiciaire dont vient d’être victime, à quelques mois d’une élection présidentielle où la gauche était logiquement donnée perdante, le seul candidat crédible de la droite …

Doublée, comme il se doit, d’un emballement tout aussi massif pour son principal adversaire …

Qui n’est pas sans rappeler un autre emballement dont a si longtemps bénéficié jusqu’à sa découverte par une enseignante anonyme il y a un mois …

Le jeune blogueur aux tweets racistes, antisémites et homophobes Mehdi Meklat ?

Mehdi Meklat, l’enfant gâté du gauchisme culturel
Quels mécanismes peuvent expliquer l’ascension médiatique du jeune blogueur aux tweets racistes, antisémites et homophobes ? Enquête.
Brice Couturier*
Le Point
03/03/2017

« La tolérance devient un crime lorsqu’elle s’étend au mal », écrit Thomas Mann dans La Montagne magique. Meh­di Meklat n’a pas seulement été toléré, il a été porté au pinacle par les organes du gauchisme culturel. Ceux-ci l’avaient élevé au rang de chantre ­semi-officiel de la «  culture de banlieue  ». Soit, pour eux, un mélange de cynisme roublard et de vulgarité ; la banalisation de l’insulte et de la menace ; le sens du «  respect  » dû au plus fort, au plus menaçant, au plus dangereux ; le mépris des femmes et des faibles, la haine des homosexuels. Bref, le côté «  racaille  » dans lequel ces journalistes à faible niveau culturel imaginent reconnaître les héritiers de la bohème antibourgeoise d’antan. Et qui sait  ? Une nouvelle avant-garde pleine de promesses.

Il y avait un créneau. De petits malins dotés d’un fort sens du marketing se sont engouffrés dans la brèche. Ils ont compris qu’il y avait des places à prendre dans les médias pour peu que l’on puisse étaler une origine outre-­méditerranéenne et que l’on se conforme aux stéréotypes construits par le gauchisme culturel : «  racaille  », mais politisé. De la gauche qu’il faut. Pas celle qui a hérité des Lumières le goût de la raison droite et du savoir qui émancipe. Non, la gauche branchouille qui a métamorphosé l’antiracisme en multiculturalisme ; l’indifférence envers les origines et les couleurs de peau en autant d’«  identités  » reposant étrangement sur des détails anatomiques ; l’émancipation envers les origines en assignations identitaires. Une gauche aussi into­lérante et violente que ce «  fascisme  » dont elle ne cesse de poursuivre le fantôme.

Prolétariat de substitution

Les médias en question ne sont pas intéressés par les collégiens qui montent des pièces de Molière ou de Beaumarchais, ou apprennent à jouer du piano. N’avez-vous jamais entendu parler de Malika Bellaribi-Le Moal, mezzo-soprano qui organise des ateliers lyriques en banlieue  ? Si oui, c’est dans La Croix, et non dans la presse branchée. Ne cherchez pas non plus dans les colonnes de cette dernière le travail d’associations comme Les Petits Riens, grâce à laquelle des élèves de collèges situés en REP sont initiés à la musique et à la danse, et fréquentent l’Opéra-Comique. Or les banlieues fourmillent de ce genre d’initiatives qui rencontrent un certain succès. Mais la délicatesse de sentiment et la tradition humaniste héritée, la culture savante – celle qui favorise l’intégration –, c’est affaire de bolos, ces bourgeois-lopettes, ces «  têtes de victimes  ». Ce qui est attendu de la culture de banlieue, c’est le pire du rap. Les éructations haineuses. Une véhémence provocatrice qui s’exprime dans une langue ­réduite au verlan.

Lorsque, dans une société donnée, la vie, pour les juifs, devient difficile ou dangereuse, c’est qu’elle est malade et menacée.

Depuis longtemps, un certain nombre d’intellectuels, comme Pierre-André Taguieff, Alain Finkielkraut ou Georges Bensoussan, tentent de mettre en garde contre un des aspects les plus exécrables de cette soi-disant «  culture de banlieue  » : le racisme, l’antisémitisme. Mais leurs voix étaient couvertes, leurs propos dénoncés, quand ils n’étaient pas traînés en justice, comme Bensoussan et Pascal Bruckner, pour avoir dit que le roi est nu. Dans le best-seller de la bande dessinée L’Arabe du futur, Riad Sattouf, qui a passé son enfance en Libye puis en Syrie, révèle que la première expression qu’il a apprise sur place en arabe, c’est «  sale juif  ». Mais il y a un tabou sur ce sujet, pourtant dévoilé par des écrivains et penseurs maghrébins, comme Boualem Sansal. Il est entendu que, en Europe, en France, le racisme ne saurait provenir que de la société d’accueil. Du côté de l’immigration, il est convenu qu’on en est indemne et qu’on «  lutte pour ses droits  ». En outre, la théorie de la «  convergence des luttes  » implique que les combats des femmes, des homosexuels et des minorités ethniques se recoupent et se conjuguent, sous la direction éclairée d’une extrême gauche qui a trouvé dans ces «  minorités  » son prolétariat de substitution. Mais la logique du multiculturalisme ne pouvait déboucher que sur la concurrence victimaire et non sur l’unité des fronts secondaires. Le gauchisme culturel devrait méditer le texte consacré par Bertrand Russell à «  the fallacy of the superior virtue of the oppressed  » : le «  dominé  » n’est pas, selon lui, systématiquement porté à l’ouverture d’esprit.

Mehdi Meklat avait franchi à une vitesse accélérée tous les échelons de la notoriété médiatique : rond de serviette chez Pascale Clark à France Inter, couverture de Télérama avec son compère Badrou («  les révoltés du Bondy Blog  »), «  textes  » publiés aux éditions du Seuil, adoubement par Christiane Taubira, qui a accepté de poser en couverture des Inrocks avec les deux compères sans se renseigner plus avant sur eux. Cette carrière fulgurante vient de dérailler alors qu’elle semblait toucher au sommet. Invité à La Grande Librairie sur France 5, l’«  enfant prodigue de Bondy  » est démasqué pour ses dizaines de milliers de tweets. Le dessinateur Joann Sfar et la journaliste Eugénie Bastié ont lancé une alerte : le héraut de la culture de banlieue avait tweeté des milliers de messages injurieux, menaçants, antisémites. Sous un pseudonyme – Marcelin Deschamps, que bien des gens connaissaient –, il avait appelé à tuer Charb et la rédaction de Charlie Hebdo, à «  enfoncer un violon dans le cul de madame Valls  », à «  enfoncer des ampoules brûlantes dans le cul de Brigitte Bardot. Jusqu’à ce qu’elle vomisse du sang  ». Il appelait à «  casser les jambes  » d’Alain Finkiel­kraut. Ajoutant : «  J’opte pour l’effet béquille pour Finkielkraut, car ainsi il pourra être immobilisé et souffrir dans l’indifférence générale.  » Il a tweeté : «  Sarkozy = la synagogue = les juifs = shalom = oui, mon fils = l’argent.  » Et «  LES BLANCS VOUS DEVEZ MOURIR ASAP  » (pour as soon as possible – dès que possible).

On en est là  ? Oui, on en est là. Lentement mais sûrement, le niveau de tolérance envers les intolérants avait monté. La cote d’alerte était atteinte et nous ne l’avions pas vue. Si l’affaire Meklat pouvait au moins servir d’avertissement… Comme on le sait de triste expérience, le sort réservé aux juifs, dans toutes les sociétés, est comparable à ces canaris que les mineurs emportaient dans les mines de charbon. Le canari succombe par asphyxie avant que les mineurs aient pris conscience de la présence de gaz dans la galerie. Lorsque, dans une société donnée, la vie, pour les juifs, devient difficile ou dangereuse, c’est qu’elle est malade et menacée. C’est pourquoi il faut refuser absolument la banalisation de l’anti­judaïsme.

Voir aussi:

Brice Couturier : le Parti des médias et l’intelligentsia méprisent la réalité
Alexandre Devecchio
Le Figaro
19/08/2016

FIGAROVOX/GRAND ENTRETIEN – Dans un entretien fleuve, Brice Couturier, qui a été le chroniqueur matinal de France Culture pendant cinq ans, décrypte les contours d’une vie médiatico-intellectuelle où le pluralisme et le vrai débat sont en voie de disparition.

Journaliste et producteur de radio, Brice Couturier rejoint France Culture en 2002, où il anime alors une émission hebdomadaire consacrée à l’Europe, Cause Commune, avant de devenir producteur de l’émission Du grain à moudre. De 2011 à 2016, il a été chroniqueur et co-animateur dans Les Matins de France Culture.

FIGAROVOX. – De septembre 2011 à juin 2016, vous avez été chroniqueur et co-animateur dans Les Matins de France Culture. Que retenez-vous de ce quinquennat sur le plan intellectuel et politique?

Brice COUTURIER. – Un quinquennat, oui, l’expression est bien trouvée. C’est d’ailleurs un principe de vie: je change d’activité tous les cinq ans. Ces cinq dernières années, j’ai donc écrit chaque jour un éditorial que j’ai lu le lendemain matin sur notre antenne de France Culture, afin de lancer le débat de la deuxième partie des Matins. Lorsque le directeur de l’époque, Olivier Poivre d’Arvor, m’a proposé ce défi, je lui ai fait remarquer que l’éditorialiste d’un journal, c’est quelqu’un qui reflète la ligne éditoriale de ce titre et qu’en ce qui me concerne, je me regardais comme assez décalé par rapport à celle de France Culture. Mais c’était précisément ma différence qui l’intéressait. Il souhaitait que je provoque l’invité des Matins, en lui balançant des idées susceptibles de le faire réagir. Là où l’exercice trouvait ses limites, c’est que je n’étais pas toujours autorisé à répondre à l’invité – notamment lorsqu’il démolissait mon papier. Sans doute fallait-il que le tenant du «politiquement correct» conserve le dernier mot… J’apparaissais ainsi comme un trublion qu’on sort de sa boîte, afin de provoquer un peu, mais qu’on s’empresse de faire taire lorsqu’il a joué son rôle afin que tout rentre dans l’ordre. Dommage, car j’ai travaillé sérieusement chaque sujet de manière à pouvoir poursuivre la discussion en m’appuyant sur des faits.

Ce qui m’a frappé dans les débats des dernières années, c’est la difficulté avec lesquels ils sont parvenus à émerger. Car les plus importants d’entre eux portent précisément sur les sujets dont le «Parti des médias» – pour reprendre l’expression créée par Marcel Gauchet – tente d’empêcher l’évocation… Il y a comme ça, à chaque époque, des problèmes vitaux qui forment comme un angle mort du débat public. Ce sont précisément ceux qui vont décider de l’avenir. En 1936, après la remilitarisation de Rhénanie par Hitler, dans la plupart des médias français, il était presque impossible d’évoquer la perspective d’une guerre avec l’Allemagne. Tous les gens de bien étaient furieusement pacifistes… On trouverait bien un terrain d’entente avec le chancelier allemand, disaient-ils. Mais dans les cafés et les salons, on ne parlait que de ça.

Aujourd’hui, l’histoire est à nouveau en phase d’accélération brutale et le défi qui nous est lancé par l’islamisme politique, entré en phase de conquête du monde, est redoutable. Mais le Parti des médias, aveuglé par ses bons sentiments, préfère nous abreuver de petites nouvelles insignifiantes, d’une part, de ses grandes indignations, de l’autre.

Vous croyez à un «complot des médias»?

Je n’irais pas jusque-là. Mais comment ne pas voir que le rassemblement de quelques milliers de bobos place de la République, prétendant proposer une réalité radicalement alternative, a été monté en mayonnaise afin de gommer les 4 millions de Français, descendus spontanément dans les rues pour protester contre les attentats islamistes de janvier? Pour ne prendre que cet exemple. De la même façon, chaque fois que le discours lénifiant sur le «vivre-ensemble» est contredit par des faits, ceux-ci font l’objet d’un remontage. Combien d’attentats islamistes ont été requalifiés en «actes commis par un déséquilibré»? Ou alors, on organise à la hâte une diversion.

Mais ce n’est pas l’essentiel. Le pire, c’est qu’il y a trop peu d’intellectuels capables de discerner les grands courants de fond sous le miroitement de surface. En finissant l’année, sur France Culture, par une série d’été consacrée à Raymond Aron, j’ai voulu montrer ce qu’avait été mon ambition au cours de ces cinq années. Il est mon modèle. Aron aussi était éditorialiste. A Combat, au temps de Camus, puis au Figaro, surtout, et enfin à L’Express. Et tandis que les simples journalistes se contentaient de rapporter les faits au jour le jour, lui savait discerner, en historien, les tendances profondes, celles qui allaient modifier les rapports de force, redessiner la carte, décider du mouvement de l’histoire. Aujourd’hui, nos chers confrères passent leur temps à guetter le fil de l’AFP, afin d’être «les premiers sur une info». Ils sont concurrencés par internet qui met tout ce fatras de pseudo-news, de «stories», à la disposition de chacun. Ils misent sur l’antériorité pour légitimer leur profession ; ou encore sur leur connaissance personnelle des acteurs politiques pour rapporter leurs propos à des stratégies individuelles de conquête du pouvoir. Ce faisant, ils rabaissent la politique et contribuent au développement du populisme ambiant.

Alors qu’il leur faudrait jouer sur la compétence, la capacité du spécialiste à interpréter les faits, à discerner la manière dont le monde est en train de se réorganiser. Mon problème tient à ce que j’étais censé être un spécialiste universel: parler économie avec Attali un jour, histoire avec Pierre Nora, le lendemain, politique internationale avec Védrine, le surlendemain et conclure la semaine sur la littérature américaine avec Richard Ford…. Sans oublier de me faire traiter de crétin par Montebourg, de journaliste partisan par Copé, ou d’agent de l’Allemagne par Marine Le Pen! Mais le pire, c’était de supporter ces idéologues de petit calibre, cooptés par leurs camarades de l’Université, qui tiennent lieu d’intelligentsia aux yeux des journalistes bien-pensants. Quel dialogue peut-on avoir avec ces personnages, arrogants quoiqu’incultes, et d’autant plus pérorant qu’ils méprisent les faits, les chiffres, la réalité? Ils prétendent déconstruire ce qu’ils n’ont jamais cessé d’ignorer.

La vie des idées a-t-elle beaucoup évolué depuis cinq ans? Certaines idées neuves sont-elles apparues? Quels sont les grands débats qui vous ont le plus marqué?

Sur tous les plans, on se rapproche de la vérité en marchant en crabe. Ça ne facilite pas le règlement des problèmes. Prenez l’économie. Il y a cinq ans, le débat portait sur les délocalisations: nos problèmes venaient de l’étranger, qui ne respectait pas nos règles, qui prétendait réussir en ne faisant pas comme nous. La Chine, voire l’Allemagne nous faisaient une concurrence déloyale. À partir d’un certain moment, on a commencé à s’inquiéter de la désindustrialisation. C’était approcher du vrai problème, celui du manque de compétitivité de notre appareil productif. Encore quelques mois, et on a commencé à réaliser que nos entreprises supportaient des charges disproportionnées par rapport à celles de leurs concurrentes et qu’il convenait donc de les alléger, après les avoir augmentées. Mais c’est justement l’un des sujets dont le Parti des médias ne veut pas entendre parler, comme du déficit budgétaire et de l’endettement.

Pour ces aveuglés, l’absence de croissance française, le niveau extravagant du chômage n’ont qu’une seule cause: «l’austérité»… Mais si l’austérité, c’est un niveau de dépense publique inouï, qui absorbe 57,5 % de tout ce que produit le pays, le plus fort taux de prélèvement obligatoire d’Europe, et une dette publique de 100 % du PIB, alors je demande comment on va qualifier l’économie allemande… Un État dont le budget est équilibré et qui, étrangement, a un taux de chômage deux fois inférieur au nôtre. Encore une fois, pour prendre un exemple. Mais dans tous les domaines, c’est la même danse du ventre: on approche de la vérité en tournant autour, plutôt que d’affronter franchement nos problèmes.

L’économie n’est pas seule en cause. La vie des idées, dans notre pays, pâtit du fait qu’un faible nombre de gens sont à la fois suffisamment qualifiés et suffisamment honnêtes pour en rendre compte. Les chers confrères, dans l’ensemble, préfèrent rabattre la nouveauté sur les schémas qu’ils connaissent. Cela a pour conséquence de figer le débat, de le ramener à des lignes de clivage devenues autant d’ornières: souverainistes versus euro-enthousiastes, républicains versus démocrates, libéraux contre étatistes, communautaristes contre républicains et, bien sûr, droite/gauche. Mais les nouveaux sujets transcendent ces catégories et les font exploser. Dans le domaine éthique, en particulier. Et on tente d’intimider ceux qui posent de bonnes questions en les traitant de réactionnaires, ou d’ultra-libéraux…

Le tournant de ces 5 ans a été l’attaque de Charlie hebdo et la litanie des massacres qui a suivi. Au lendemain des attentats du 13 novembre, votre Lettre ouverte aux djihadistes qui nous ont déclaré la guerre a bouleversé vos éditeurs… Vous vous identifiez au nomade hyperconnecté de Jacques Attali et puis tout a changé. Pourquoi?

Oui, cela a constitué pour moi un choc, une rupture personnelle. Ayant vécu une partie de mon adolescence au Liban, repris des études à Oxford à 42 ans, enseigné trois ans en Pologne, beaucoup bourlingué en Europe, du Nord au Sud et d’Est en Ouest, j’avais fait mienne l’idée d’Attali selon laquelle les nations étaient en train de devenir des hôtels où l’on pose provisoirement ses valises, en prenant pour critère le rapport qualité/prix. En s’attaquant aux Juifs, comme l’ont fait Merah et Coulibaly, à un symbole de l’esprit de ma génération, comme Charlie, les infiltrés du djihad, cette cinquième colonne islamiste, m’ont «rendu la France», comme disait Aragon. Poète communiste, il a tourné patriote lors de l’occupation, après avoir longtemps conspué le drapeau et la Marseillaise. Je me suis senti visé personnellement par les fous de Dieu. Comme dit Orwell, dans Le lion et la licorne, cet hymne au patriotisme britannique, «Car nous combattons des hommes à l’intelligence vive et maléfique et le temps presse…». Mon père, maquisard FFI à 18 ans, a fini la guerre dans un bataillon de choc. Lorsque j’ai vu la formidable réaction, spontanée, de la population, opposant 4 millions de poitrines aux tueurs, semblant dire: «nous sommes bien trop nombreux, vous ne pourrez pas nous tuer tous», je me suis senti conforté dans l’idée qu’il fallait défendre le vieux pays menacé.

Mais il faut en être conscient: il va devenir de plus en plus dangereux de vivre dans un pays qui refuse le chantage des islamistes: soumettez-vous ou bien vous mourrez. C’est une raison supplémentaire de rester: tenter de renforcer le camp de la résistance. Et non leur abandonner le terrain. Ne pas collaborer lâchement, comme la dernière fois…

Pour certains observateurs, les «néo-réactionnaires», pour reprendre la formule de Daniel Lindenberg, auraient gagné la bataille des idées. Partagez-vous cette analyse?

J’ai été le premier journaliste à faire parler Lindenberg, lorsqu’il a publié Le rappel à l’ordre en 2002. Le livre n’était pas encore en librairie que je l’avais invité à l’émission que j’animais alors sur la grille d’été de France Culture, Contre-expertise. C’est vous dire si le livre m’avait paru intéressant. Certes, il avait le défaut de mêler, dans une même réprobation, tout ce qui, dans la vie intellectuelle, déplaisait à son auteur – de Pierre Manent à Alain Badiou, de Michel Houellebecq à Jean-Claude Milner. Mais il avait le mérite de pressentir un changement dans l’air du temps. L’époque où une bande de «vigilants» parvenaient à interdire qu’on aborde certaines questions – concernant la compatibilité de l’islam et de la démocratie, par exemple -, l’époque où ils pouvaient chasser en meute un intellectuel du calibre de Pierre-Alain Taguieff, était en train de s’achever. L’eau avait commencé à bouillir. Le couvercle qu’ils avaient longtemps maintenu était en train de leur sauter à la figure.

J’avais invité Lindenberg parce que ma conception à moi d’une émission de débat sur une chaîne du service public, c’est le pluralisme, la diversité idéologique, la curiosité intellectuelle. Et non le militantisme au service d’une cause. Celle qu’on croit juste, ou celle grâce à laquelle on pense servir au mieux ses intérêts de carrière…

Bien sûr, les intellectuels, très divers, que la bande des maîtres-penseurs a qualifié de «néo-réactionnaires» n’ont pas conquis le pouvoir intellectuel. L’hégémonie intellectuelle est toujours détenue par «presse qui pense», même si elle a de moins en moins de lecteurs: Télérama, Les Inrocks, Le Nouvel Obs, Libé, etc. C’est elle qui donne le ton, décerne des brevets et censure ce qu’ils appellent les «dérapages». Ces contestataires professionnels sont étonnés et furieux d’être à leur tour contestés. C’est que l’espèce de bouillie intellectuelle, ce néo-marxisme rudimentaire à base de slogans creux qui leur sert de pensée s’est fracassé sur la réalité sociale. Souvent demeurés intellectuellement dans les années 1960/70 (Derrida, Foucault, etc.), ils s’acharnent à «transgresser», à «renverser des tabous», alors qu’il n’y a plus, en face, que le vide. Ils rejouent éternellement la scène originelle de 68, alors qu’on a radicalement changé d’époque. C’est pourquoi les gens qui pensent juste ont opéré, depuis le début de notre XXI° siècle, ce retour à Camus, à Arendt, à Orwell – qui n’étaient certes pas des penseurs «réactionnaires». «Empêcher que le monde ne se défasse», comme disait Camus. Et ne pas pousser la tolérance à l’absurde, en prétendant tolérer la barbarie. Ne pas justifier l’inacceptable au nom du relativisme des valeurs.

Vous reconnaissez-vous dans les idées de certains d’entre eux? Lesquels?

Oui, sans doute. Grâce au métier que je fais, journaliste culturel, je rencontre tout le monde et je suis payé pour lire. Quel luxe! Alors, dans le paysage intellectuel francophone, je vous dirais apprécier beaucoup Marcel Gauchet, Pascal Bruckner, Nicolas Baverez, Dominique Schnapper, Jean-Marc Daniel, Jean-Pierre Le Goff, Kamel Daoud, Philippe d’Iribarne, Boualem Sansal, Malika Sorel-Sutter, Mathieu Bock-Côté… Je voue aussi une immense admiration à Jacques Julliard, une espèce de modèle pour moi depuis mes débuts de journaliste. Non seulement c’est un historien immensément cultivé, mais c’est un intellectuel sans tarifs réduits ; avec lui, tout le monde a droit au même traitement. Il est sans indulgence particulière envers les siens, sans agressivité particulière envers les autres. Sine ira et studio. Mais lorsque je me retrouve devant mon ordinateur, avec un article à écrire, je pense: comment Christopher Hitchens tournerait-il ça? Orwellien lui aussi, «Hitch» savait comme personne mettre le doigt sur l’hypocrisie, la mauvaise foi, le double standard moral. Et c’était un esprit absolument libre. Un véritable voltairien de la fin du XX° siècle. Il n’a aucun équivalent en français, mais quelques héritiers en Angleterre, comme Nick Cohen.

Lors d’un débat sur «Nuit debout», vous avez quitté le plateau sur ces mots: «Moi je ne veux pas incarner à moi tout seul la diversité idéologique autour de ce plateau, donc je vous laisse entre vous.» Est-il devenu impossible de débattre en France?

Écoutez, on venait d’entendre trois invités et un journaliste ayant fait un reportage sur place, à République, s’extasier, dire combien tout cela était nouveau, prometteur, bouleversant… A les entendre, on était à la veille d’une nouvelle prise de la Bastille, d’une réinvention de la démocratie. Ces affligeantes «assemblées générales» allaient accoucher d’une réalité alternative… On voit ce qu’il en est advenu: beaucoup de bruit pour rien. La surexposition médiatique de ces rassemblements contrastait péniblement avec l’affligeante pauvreté des propositions qui en émanaient. Mais le Parti des Médias rêve de l’arrivée au pouvoir d’une «vraie gauche de gauche». On nous a fait le coup avec die Linke, en Allemagne, puis avec Chavez au Venezuela, qui a ruiné le premier détenteur de pétrole de la planète… Ensuite, il y a eu Podemos, Occupy Wall Street, Jeremy Corbyn… Moi, je crois qu’on peut modifier le réel dans certaines proportions lorsque cela est souhaitable. Mais pas lui substituer une autre réalité, sous prétexte qu’elle serait plus conforme à l’idéal de certains utopistes. J’aurais disposé d’une minute pour dire que je n’étais pas au diapason de cet enthousiasme collectif, avant de me faire remettre à ma place en tant que «réactionnaire». Alors oui, j’ai refusé, non pas de débattre, mais de servir de tête de turc. Je suis resté à les écouter s’entre-congratuler. Je ne suis pas «parti en claquant la porte», contrairement à ce qu’ont écrit les médias gauchistes à l’époque. Trop de «débats», dans nos médias, sont ainsi «montés», de manière à en truquer le déroulement, empêcher la libre confrontation des idées. Il y a des experts…

Vous définissez-vous toujours comme un libéral de gauche?

À l’époque où j’avais un engagement politique, je roulais pour Rocard au sein du PS. En 1985, j’avais créé un club de discussion, Rouleau de Printemps, qui se définissait comme un rassemblement de jeunes libéraux de gauche. Je pense être resté fidèle à cet idéal. «Le socialisme, c’est quand la liberté arrive dans la vie des gens les plus pauvres», a écrit Carlo Rosselli, l’un des théoriciens du libéralisme de gauche, assassiné en France par les sbires de Mussolini. Je pense que la véritable lutte des classes n’oppose pas tant les salariés aux entrepreneurs que les insiders du système aux exclus, les détenteurs de rentes à ceux qui sont prêts à emprunter l’escalier de service lorsque l’ascenseur social est en panne. La «défense des avantages acquis» est un mot d’ordre qui profite aux planqués. Tony Blair disait: «ce qui est social, c’est ce qui crée des emplois». Il avait raison. Notre système a fait le choix implicite du chômage de masse. C’est une calamité. Non seulement, le chômage détruit des vies, mais il rend des millions de personnes dépendantes de l’État pour leur survie. Il bloque toute ambition, il étouffe cette «étincelle vivante» que les hommes portent en eux et qui, selon Goethe, «se recouvre de la cendre toujours plus épaisse des nécessités quotidiennes si elle cesse d’être alimentée.»

Vous êtes également un européen assumé. Durant ces cinq dernières années, l’Union européenne a essuyé de multiples crises: la crise grecque, mais aussi celle des migrants et dernièrement le Brexit. Quel regard portez-vous sur l’évolution de la construction européenne?

Je suis revenu à France Culture en janvier 2002 avec une émission hebdomadaire consacrée à l’Europe, Cause commune, que j’ai animée pendant cinq ans. À l’époque, je croyais que l’Europe pouvait devenir une puissance capable, en alliance avec les États-Unis et les autres démocraties, de rivaliser avec les grandes puissances émergentes. Que nous pourrions contribuer à définir un ordre du monde basé sur le droit international, la souveraineté des peuples, la démocratie, les droits de l’homme… Encore aurait-il fallu que les dirigeants européens assument notre héritage. Qu’ils n’aient pas honte d’être européens.

Or, ils ont agi comme s’il fallait se débarrasser de notre culture. Comme si notre formidable héritage les encombrait. Le continent qui a donné au monde Leonard de Vinci, Cervantes, Shakespeare, Rembrandt, Racine, Mozart, Goethe, Hugo, Proust, Pessoa, Chaplin, Milosz… illustre ses billets de banques avec des ponts et des fenêtres. Pour ne froisser personne, paraît-il. Entre l’arrogance et la haine de soi, il devrait exister une position moyenne. Quand je suis rentré de Pologne, je suis allé voir la rédactrice en chef d’un magazine consacré à l’Europe avec des projets d’article sur l’apport de la culture centre-européenne à l’identité européenne. «Moi, ce qui m’intéresse dans l’Europe, c’est l’Autre», m’a-t-elle dit. Allez demander aux Chinois, aux Indiens ou aux Turcs, si c’est «l’Autre» qui les intéresse prioritairement!

Alors, oui, c’est raté. Tel que c’est parti, c’est raté. Cette Union européenne, qui refuse d’être une puissance politique, est prise en tenailles. Elle est coincée entre l’islamisme qui se rapproche de nous par la Turquie et risque de nous entraîner dans le chaos proche-oriental et la contre-révolution culturelle tentée par Poutine, avec son rêve impérial post-soviétique. Cette UE, régie par le droit et le marché, purement procédurale et évitant toute décision politique, cette Europe-là est condamnée. Ses concepteurs ont cru à la possibilité d’un avion en pilotage automatique. Ça pouvait marcher par temps calme, mais aussitôt qu’est apparue une zone de turbulence, en 2008, la machine s’est enrayée. Lorsqu’il a fallu décider quelque chose, c’est la BCE, organisme technique, qui a dû assumer des décisions politiques. Les dirigeants de l’UE ont refusé à l’Europe toute identité, toute substance, toute limite géographique: ils ont créé une coquille vide, un ensemble flou dans lesquels les citoyens ne reconnaissent pas. Comment s’étonner que ceux-ci se réfugient dans leurs États-nations. Au moins, pensent-ils, on en contrôle les dirigeants en les remplaçant lorsqu’ils prennent de mauvaises décisions. Et on peut en défendre les frontières, ce que l’UE refuse de faire, face à une crise migratoire qui va s’aggraver. Je le déplore, parce que nos petites nations en communauté de déclin ne font pas le poids face aux géants émergents. Il faudra tenter autre chose, une fois ce chapiteau-là démonté.

La montée des «populismes» vous inquiète-t-elle?

Dans son Essai sur l’esprit d’orthodoxie, Jean Grenier, le professeur de philo de Camus, écrit: «L’extension de l’instruction ne va pas toujours de pair avec le progrès de la culture. Les masses sont de plus en plus éclairées, mais les lumières sont de plus en plus basses. Les idées courtes et simplistes ont plus de succès que les autres». Face à la complexité du monde, à ses métamorphoses difficiles à saisir, les gens se réfugient dans des explications simples. Cela a nourri les grandes idéologies du XX° siècle. Le fascisme, le marxisme, offraient des réponses simplettes à des questions compliquées. Mais il y a aussi quelque chose de positif dans ce que les élites baptisent «populisme»: les simples gens ont parfois une vision plus juste que des dirigeants vivant hors-sol, dans l’ignorance des vrais problèmes de la population.

Reste qu’il souffle indéniablement sur la planète un vent mauvais. Il nous faut réaliser que, contrairement à ce qui se passait durant les trois dernières décennies du XX° siècle, ce n’est pas la démocratie qui a le vent en poupe. Le système du parti unique chinois, les «démocratures» de Russie ou de Turquie apparaissent, depuis longtemps déjà, à bien des gens du Sud, comme plus à même de bien contrôler les choses. A présent, c’est aussi le cas dans notre Nord. Voyez Donald Trump. Nous avons affaire à une concurrence sérieuse. La victoire des démocraties, en 1945 et 1989, peut très bien s’avérer n’avoir été qu’une heureuse parenthèse. Mais, pour moi, la démocratie est un horizon indépassable et je ressens une solidarité spontanée envers chacune d’entre elles – des États-Unis à Israël inclus.

Vous apparteniez au comité de rédaction de la revue Le Meilleur des mondes depuis sa création. Vous avez été favorable au droit d’ingérence et aux différentes interventions militaires de l’Occident depuis la guerre en Irak de 2003. Quel bilan faites-vous de cette politique étrangère «néo-conservatrice»?

Qui peut nier que les peuples du Moyen Orient aspirent, eux, à la démocratie? Les racistes nous répètent que les Arabes ne sont «pas mûrs», que leur société civile n’est pas assez émancipée, que l’islam constitue un facteur de blocage insurmontable. J’ai vibré à l’unisson des «révolutions arabes», qui rappellent tellement le Printemps des peuples européens de 1848. Je n’ignore pas leur échec, à peu près général, à l’exception de la Tunisie. On ne peut nier que l’islamisme, qui guette les occasions d’avancer ses pions et de contrôler les sociétés, a profité des libertés conquises. Là où il a cru son heure arrivée, comme en Egypte, il a provoqué la réaction des militaires. Mais les peuples n’ont pas dit leur dernier mot. Après 1848, nous avons eu aussi une sévère réaction en Europe. La liberté ne se conquiert pas en un jour.

Mais qu’on ne vienne pas me dire qu’avec les despotes – Saddam Hussein, Kadhafi et Bachar el-Assad, Moubarak, nous vivions dans un monde «plus sûr». C’est l’inverse qui est vrai. Ces systèmes politiques, archi-corrompus et tyranniques, étaient tous au bout du rouleau. Dans le combat entre «réalpolitiques» cyniques et droits-de-l’hommistes, solidaires des peuples en lutte contre leurs tyrans, je persiste à choisir ces derniers. En ce qui concerne l’Irak et la Syrie, l’erreur politique, c’est Obama qui l’a commise. En retirant prématurément ses soldats d’Irak, à une époque où Daech comptait 200 combattants ; et en refusant de soutenir la rébellion démocratique contre al-Assad, ce qui a laissé le champ libre aux djihadistes, encouragés par le régime…

« L’affaire Mehdi Meklat rappelle celle de Renaud Camus »

Marc Weitzmann (Ecrivain)

Le Monde idées

25.02.2017

Beaucoup de choses ont déjà été dites sur Mehdi Meklat, écrivain talentueux de 24 ans, « issu des cités », promu et encensé depuis 2012 par la presse culturelle unanime sur son talent littéraire et qui abreuvait Twitter de sentences ultraviolentes à caractère antisémite, homophobe, misogyne. Il appelait également à des agressions physiques contre certaines personnalités et fit l’apologie du génocide nazi et du terrorisme, le tout sous couvert d’un pseudonyme (« Marcelin Deschamps ») connu de tous ceux qui continuaient de le soutenir. Cela dans la période où le pays subissait l’assassinat de militaires et d’enfants juifs, les attentats contre Charlie Hebdo et l’Hyper Cacher de Vincennes et la Belgique la tuerie du Musée juif de Bruxelles.

Citons quelques-uns de ces Tweet pour prendre la mesure de ce que cela signifie. « Venez, on enfonce un violon dans le cul de madame Valls », écrivait-il en octobre 2012 (sept mois après les meurtres de Merah), quand « madame Valls », de confession juive, passait pour« influencer » les positions de son mari sur la laïcité.« Venez, on fait un autodafé du Nouvel Obs avec leur dossier “antisémite” de merde »,trouve-t-on en décembre de la même année. Ou un an plus tard, en décembre 2013 et à quelques semaines de la manifestation Jour de colère, « Vive les pédés, vive le sida avec Hollande ».

Professeure anonyme
Cette histoire rappelle ce que l’on appela voici seize ans l’affaire Renaud Camus mais en pire. Le rôle que je tins moi-même dans son déclenchement – en me contentant de citer les passages anti­sémites du livre de Camus qu’une partie de la presse encensait en les passant sous silence – a été joué cette fois par une professeure anonyme, militante féministe, qui tentait d’alerter la presse en vain depuis plusieurs mois, et par le dessinateur Joann Sfar. Ces derniers ont mis en ligne certains des Tweet en question au cours du week-end suivant le passage de Mehdi Meklat et de son coauteur, ­Badroudine Saïd Abdallah, à l’émission « La Grande Librairie », le 16 février, pour la sortie de leur roman Minute, déclenchant aussitôt un communiqué de François Busnel déclarant regretter d’avoir invité les deux auteurs. Les réseaux ­sociaux ont fait le relais. En d’autres ­termes, sans ces nouveaux médias, l’omerta serait restée entière. La faillite morale et professionnelle journalistique est totale.

La question qui se pose est celle-ci : où, exactement, se trouve le vrai scandale ? Tâchons de raisonner de façon littéraire. Ouvrons Minute. Le livre imagine plusieurs personnages issus de classes sociales diverses dans la minute précédant l’arrivée de Marine Le Pen au pouvoir. Il commence ainsi : « A quoi devaient servir les écrivains ? A apporter du temps et du style. Le temps était effréné, tellement présent dans nos vies ordinaires qu’il en devenait absent, dissous. »

Le personnage s’exprimant de cette façon, « l’Ecrivain », n’est pas sans évoquer Renaud Camus (et parfois Houellebecq), dans la mesure où il a été au centre d’un scandale littéraire et est membre du Front national. Plus tard dans le livre, il croise « deux jeunes romanciers », Mehdi Meklat et Badroudine Saïd Abdallah, lesquels le jugent « raciste », tandis que lui ne voit en eux que les représentants « d’une génération qui vit sur Internet et s’autorise les pires dérapages ». Dans la réalité, bien sûr, tous ont raison.

Plus troublant encore, c’est par un ­raisonnement fort proche de celui de Renaud Camus autrefois que Meklat a tenté de justifier ses Tweet, notamment dans l’interview donnée au site de Télérama dans les jours suivant le scandale. « J’espère qu’on m’accordera le crédit de la fiction,explique-t-il. Ce personnage [de Marcelin Deschamps] n’a pu exister que sur Twitter parce que c’était justement l’endroit de la fiction. (…)C’était un travail littéraire, artistique, on peut parler de travail sur l’horreur, en fait. »

Ineptie confondante
En soi, bien sûr, l’argument est d’une ineptie confondante. Ce n’est pas seulement que l’usage d’un pseudonyme ne suffit pas à créer un personnage. C’est que, comme l’indique le succès de propagande rencontré par les vidéos de décapitation postées par Daech [acronyme arabe de l’organisation Etat islamique] ces dernières années – tandis que Meklat envoyait ses messages –, les nouvelles technologies ne sont pas « l’espace de la fiction » : tout y est, au contraire, bien réel, et c’est même pour ça que cela marche. Meklat fait donc ici une confusion. Loin de constituer un espace artistique, les Tweet sont l’expression d’une pulsion réelle. Ce que Meklat essaie de dire ici, sans y parvenir, c’est que cette pulsion lui est indispensable pour accéder à la production littéraire. Pourquoi ?

Il y a ici, à mon sens, de la part de ­Mehdi Meklat, une démarche contradictoire : celle de revendiquer la « fiction » dans un espace – Twitter – qui n’est pas fictionnel. Il s’inscrit ainsi dans une avant-garde littéraire typiquement française qui – comme Renaud Camus – chercheune écriture nue en prise directe avec le réel. Foucault, entre autres, a fameusement défini la modernité comme une dissonance assumée entre « les mots et les choses ».

«Des bêtes de guerre »
L’anti-modernisme aujourd’hui partout de mise prône, au contraire, une réconciliation mystique, insurrectionnelle, entre le langage et la vie.

Significativement, c’est dans l’insurrection finale qui clôt Minute que Mehdi Meklat et Badroudine Saïd Abdallah tombent d’accord avec « l’Ecrivain » sur ce que doivent être les écrivains : « Des êtres sauvages, violents, des bêtes de guerre. »

Ce désir d’en découdre n’est pas sans conséquence. De même que Camus a rejoint le FN, Meklat et Abdallah sont membres d’un rituel informel baptisé « dîner du grand remplacement » – du nom de la théorie raciste de Camus – auquel participe de temps à autre Mouloud Achour (cofondateur avec Mehdi Meklat de Téléramadan, activement soutenu par le Collectif contre l’islamophobie en France, le CCIF, proche des Frères musulmans). Dans la réalité, Meklat et Abdallah ont, par ailleurs, cosigné dans le Bondy Blog, au lendemain des ­attentats de novembre 2015, un portrait particulièrement tendre du logisticien des attaques, Abdelhamid Abaaoud, que chacun a pu lire.

A la différence de Camus cependant, la subjectivité de Meklat apparaît en fait coincée : d’un côté, une doxa islamiste, revendicative, de l’autre, une fraternité sociale lisse, « purgée » de toute ambivalence, pour reprendre l’expression de Christiane Taubira. C’est pourquoi il ne s’agit pas ici de réclamer une quelconque censure. La faute de la presse n’est pas de porter aux nues un écrivain haineux si elle estime qu’il en vaut la peine. C’est, pour continuer dans cette logique, de le faire sans le dire. Les Meklat de ce monde n’ont aucune chance d’y voir clair un jour si ceux qui prétendent les soutenir continuent à les infantiliser plutôt que de prendre au sérieux et mettre en exergue la violence qui les meut.

Voir également:

Avant-goût
Mehdi Meklat et Badroudine Saïd Abdallah, du Bondy Blog : “On a mangé les rêves des gens
Valérie Lehoux
Emmanuelle Skyvington
Télérama
20/10/2015
Mis à jour le 03/03/2017

Sur France Inter, ils ont longtemps relayé la voix des oubliés des banlieues. Dix ans après les émeutes de Clichy-sous-Bois, les jeunes reporters du Bondy Blog nous bousculent par leur ton libre et combatif. Ils sont les invités de “Télérama” cette semaine.

Pendant six ans, les auditeurs de France Inter ont entendu leurs voix posées, leur diction faussement détachée, leurs mots souvent acérés, racontant la France d’aujourd’hui – que les feux médiatiques oublient trop souvent d’éclairer – sans faux-semblant, mais avec une étonnante poésie sonore. D’emblée, leur style s’est émancipé des conventions, des discours convenus et des vérités toutes faites. En juin dernier, « les Kids », comme les surnomme Pascale Clark, leur protectrice radiophonique, ont quitté France Inter. Pourtant, jamais ils n’ont été aussi présents : ils cosignent leur premier roman, Burn out  – inspiré du drame de Djamal Chaar, immolé devant une agence de Pôle emploi – et un documentaire, Quand il a fallu partir, sur la destruction d’un immeuble à La Courneuve. A 23 ans seulement, Mehdi Meklat et Badroudine Saïd Abdallah, enfants de la banlieue, jettent sur la société et les médias un regard sans illusion, mais non sans espérance. Dix ans pile après les émeutes de Clichy-sous-Bois (1), ils sont à la fois des acteurs et des observateurs de leur temps, créatifs et critiques.

Une décennie après les émeutes de Clichy-sous-Bois, quel bilan tirez-vous ?

Mehdi Meklat : Du côté de l’action politique, c’est à peu près nul. D’ailleurs, très peu de films, d’essais ou de débats sont prévus pour réfléchir sur ces dix ans. Pourtant, les banlieues sont un sujet de premier ordre, qui concerne tout le monde. Le quotidien ne s’y est pas amélioré. Il a empiré. On a mangé les rêves des gens. Pendant six ans, pour France Inter, nous sommes partis en reportage dans toute la France ; chaque fois, nous posions cette question : « Quel est votre rêve ? » Au fil des années, surtout en banlieue, nous avons vu ces rêves s’éteindre. Aspirés, anesthésiés. Aujourd’hui, les gens disent : « Je veux être comme tout le monde. » Surtout, ne pas se différencier. C’est terrible de voir des jeunes de 15 ans rêver d’une « petite vie ». Dans le même temps, le discours politique et la pensée se sont radicalisés. Tout cela nous détruit. Mais les révoltes de 2005 ont aussi donné naissance au Bondy Blog, un média inédit qui raconte les banlieues de l’intérieur.

Vous observez beaucoup les médias. Pensez-vous qu’ils font correctement leur travail ?

Badroudine Saïd Abdallah : Le Monde, France Culture, Arte, ou même France Inter continuent de marcher avec leur temps. Mais les autres… C’est très bien que l’émission Bondy Blog café existe – elle parle des banlieues. Mais où est-elle diffusée ? Sur France Ô, la chaîne de l’outre-mer ! Pourquoi pas sur France 3 ou France 5 ? Quel est le positionnement de France Télévisions ? Quelle est sa prise de risque ? La plupart des médias ont mis de côté la parole du quotidien, la parole réelle, au profit de leurs fantasmes. Combien de journalistes partent en reportage avec des idées préconçues et s’arrangent pour trouver sur le terrain de quoi illustrer leurs préjugés ? Combien d’émissions se font avec des chroniqueurs qui tournent en rond ? Même Libération est devenu trop futile : publier un édito de deux cents caractères sur Nadine Morano comme ce fut le cas récemment, c’est du spectacle. Quant à l’interview politique classique, elle n’a plus d’intérêt. Je me demande pourquoi on écoute encore Patrick Cohen recevoir pour la dixième fois le ministre du Travail, ou Jean-Jacques Bourdin poser ses questions démago.

Vous avez aussi critiqué l’attitude des médias durant les attentats de janvier…

M. M. : Quand nous avons appris l’attaque contre Charlie Hebdo, nous avons été comme tout le monde, émus et abasourdis. C’est compliqué d’admettre qu’un tel événement puisse se passer dans notre pays. Mais l’émotion a écrasé la réflexion. Or, on aurait dû réfléchir, notamment sur la manifestation du 11 janvier. Pour nous, elle n’a pas été le grand rassemblement citoyen qu’on nous a présenté. La vraie manifestation, spontanée, a eu lieu place de la République, le soir même du premier attentat. Celle du 11 janvier était politique, encadrée. Les pouvoirs publics avaient déployé la police, dessiné le parcours… Bien sûr, il y avait dans le cortège des gens légitimes, d’autres encore sous le coup de l’émotion. Mais il y avait aussi des chefs d’Etat criminels. Comment est-ce possible ? Et puis pourquoi avoir manifesté pour Charlie et l’Hyper Cacher, et pas pour les victimes de Merah ? L’hypocrisie nous gêne. Tout comme le rejet des voix dissidentes. Pendant cette période, on nous demandait : « Vous êtes Charlie, hein ? » Unanimisme obligatoire. Ceux qui refusaient d’endosser ce slogan ont subi une sorte de condamnation morale. Dans les familles, dans les cercles d’amis, les discussions contradictoires avaient lieu ; pas dans les médias. Pourquoi ? Nous, à la radio, nous avons pris soin de traiter les uns et les autres à la même échelle.
B.S. A : L’autre question, c’est : qu’est-ce qui a changé depuis janvier ? La société n’est pas plus unie… Le choc a été mal géré. Nous vivons une époque où tout s’efface. Rares sont les médias qui mettent l’information en perspective, qui tentent de décrypter une réalité complexe. Au contraire, on crée des buzz et on insuffle l’oubli chez les gens. C’est de l’ordre de l’épuisement. Comme si la mémoire ne comptait plus. Charlie s’est déjà évanoui devant d’autres actualités. Les chiffres du chômage, aussi. Les émeutes, idem. Tout comme l’immolation de Djamal Chaar.

Retrouvez l’intégralité de l’entretien avec Mehdi Meklat et Badroudine Saïd Abdallah dans “Télérama”, en kiosques mercredi 21 octobre 2015.

Ce n’est pas la première fois que la Maison-Blanche part en guerre contre ces «fils de pute» de journalistes
Avant Donald Trump, ses attaques sur Twitter et ses «faits alternatifs», il y avait Richard Nixon, ses opérations secrètes contre les médias et ses déclarations fluctuantes.
Jean-Marie Pottier
Slate.fr
07.02.2017En soixante-sept ans de carrière, Dan Rather n’a jamais rien de vu de tel que les premiers pas médiatiques de la présidence Trump. Jamais vu un conseiller de la Maison-Blanche rebaptiser des mensonges des «faits alternatifs». Jamais vu un stratège présidentiel intimer à la presse l’ordre de «la fermer». Et pourtant, l’ancien présentateur-star de la chaîne CBS a déjà vu une administration mener une guerre ouverte aux médias. Il a même participé à l’un de ses épisodes les plus célèbres.

Le 19 mars 1974, lors d’une conférence de presse à Houston, Rather s’apprête à poser une question sur le Watergate à Richard Nixon quand des applaudissements et des cris l’encouragent depuis la salle. «Vous êtes candidat à quelque chose?», ricane le président, fier de son effet. «Non, Monsieur le président. Et vous?» Le sourire s’efface du visage de son interlocuteur. «Ce bref dialogue, écrivit peu après le magazine People, exsudait l’amertume, comme un échange de directs au foie entre deux boxeurs qui se sont battus souvent et sans vainqueur et en sont venus à se haïr personnellement.» Cinq mois après, il y aura un vainqueur: le 9 août 1974 à midi, Nixon quitte ses fonctions, premier président démissionnaire de l’histoire de son pays, victime d’une guerre aux médias qu’il a voulue, âprement menée et perdue

Sa présidence a longtemps été vue comme la plus conflictuelle dans ses relations avec la presse. Celle de Trump paraît tendue vers la même destination, même si ce n’est pas par le même chemin. «Nixon n’avait pas cette espèce de fascination qu’éprouve Trump pour la presse. Sa détestation était telle qu’il ne cherchait pas son amitié: la presse, c’était l’ennemi», analyse l’historien Antoine Coppolani, auteur d’une biographie remarquée de Nixon en 2013. «Trump, au sens propre du terme, est un homme de médias, ce qui rend sa critique très ambivalente, puisqu’il fait lui-même partie de ce système.» Mais si beaucoup de choses semblent séparer l’enfant de la classe moyenne californienne et le milliardaire passé quasiment sans transition de «The Apprentice» à la Maison-Blanche, l’atmosphère belliqueuse est la même. «Le fait d’avoir un récit anti-médias autant au premier plan me ramène tout droit à Richard Nixon», constatait fin novembre dans le magazine Fortune Kathryn Cramer Brownell, professeure d’histoire à l’université de Purdue. En écho, et depuis l’autre camp, le journaliste de Fox News Bill O’Reilly, un soutien de Trump, estimait début janvier que «jamais depuis Richard Nixon, la presse nationale n’a été si déterminée à faire chuter quelqu’un».

«Messieurs, ceci est ma dernière conférence de presse»

Vainqueur du premier coup, Trump n’a jamais connu l’épreuve que Nixon a traversée au moins deux fois: la défaite, la vraie, celle qui semble définitivement mettre un terme à votre carrière. Le 7 novembre 1962, alors qu’il vient de rater, deux ans après son échec à la présidentielle, sa tentative de come-back en étant battu lors de l’élection au poste de gouverneur de Californie, Nixon, visiblement ivre ou en manque de sommeil, se lance dans une tirade restée célèbre devant la presse:

«Depuis seize ans, […] vous vous êtes beaucoup amusés, beaucoup, car vous avez eu à maintes reprises l’occasion de m’attaquer et je crois que j’ai rendu les coups aussi bien que je les ai reçus. […] Vous ne disposerez plus de Richard Nixon comme d’un souffre-douleur car, messieurs, ceci est ma dernière conférence de presse.»

Six ans après, le même homme s’installe pourtant à la Maison-Blanche. Président mal élu, même si moins mal que Trump: dans une élection à trois grands candidats, il n’a obtenu qu’un peu plus de 43%, et seulement 500.000 voix d’avance sur son adversaire démocrate. Président toujours méfiant envers les médias, aussi. Mi-décembre 1968, un mois avant son entrée en fonctions, il avertit les membres de son futur cabinet:

«N’oubliez jamais que les journalistes considèrent qu’ils sont dans une relation de confrontation. Le temps viendra où ils écriront des mensonges sur vous, où les chroniqueurs et les éditorialistes vous transformeront en crapules ou en idiots, ou les deux, et où les dessinateurs vous représenteront comme des ogres.»

Pour les combattre, lui et son directeur de cabinet, H.R. Haldeman, imaginent, écrit le spécialiste des médias Louis Liebovich, une triple stratégie: «1) influencer l’électorat directement en utilisant la télévision 2) ignorer au maximum la presse accréditée à la Maison-Blanche (ou l’inonder de communiqués de presse sans intérêt) et espionner certains reporters dont la couverture négative leur avait valu l’inimitié de la présidence; et 3) attaquer verbalement des médias et des reporters pour les maintenir sur la défensive».

«Les vues de cette communauté ne représentent pas celles de l’Amérique»

En axant sa campagne sur son compte Twitter et ses meetings (aucune conférence de presse pendant 169 jours!), Donald Trump n’a rien inventé, tant Nixon s’était lui aussi révélé expert dans l’art de contourner la presse. En 1952, quand celle-ci s’interroge, lors de sa candidature à la vice-présidence, sur des dépenses personnelles douteuses, il décide de répondre dans une allocution télévisée de trente minutes sans contradicteur, le célèbre «Checkers Speech». En 1968, il choisit d’axer sa campagne sur des interviews filmées, non pas avec des journalistes, mais avec des électeurs, puis de privilégier les discours et interventions en direct aux conférences de presse: il n’en tiendra que trente-neuf en cinq années et demi de mandat, chiffre famélique pour un président américain.

«Vous êtes candidat à quelque chose? –Non, monsieur le président. Et vous?» Richard Nixon contre Dan Rather, le 19 mars 1974 à Houston.

Comme Trump aujourd’hui, l’administration Nixon attaque également l’objectivité des médias, une de ces «minorités vociférantes» qui font obstacle à l’expression de la «majorité silencieuse». Un terme utilisé par le milliardaire dès le début de sa récente campagne et dont Nixon avait fait le cœur d’un discours essentiel sur sa politique au Vietnam, le 3 novembre 1969. La Maison-Blanche est alors tellement furieuse de l’accueil par les médias de cet événement qu’elle décide de passer à l’attaque. Une semaine plus tard, le vice-président Spiro Agnew, un orateur brutal détesté des Républicains bon teint, qui démissionnera pour corruption un an avant son supérieur, roue de coups les télévisions. «Un petit groupe d’hommes, comptant peut-être pas plus d’une dizaine de présentateurs, de commentateurs et de producteurs exécutifs, s’accorde sur la vingtaine de minutes d’images et de commentaires qui atteindront le public», déplore-t-il lors d’un déplacement dans l’Iowa. «Les vues de cette communauté ne représentent pas celles de l’Amérique et c’est pourquoi il y a eu un si grand fossé entre la façon dont la nation a reçu le discours du président et celle dont les médias l’ont commenté.»

Une semaine plus tard, dans l’Alabama, c’est au tour de la presse écrite de se retrouver dans le viseur du même Agnew: «Il n’est plus temps d’accepter aveuglément leurs opinions. Il n’est plus temps de croire naïvement à leur neutralité.» Des attaques qui ne peuvent qu’être bien reçues d’un grand public prompt à voir dans l’ensemble des médias des élites déconnectées. «Le ressentiment social est une clef du comportement de Nixon. Il considérait que les médias américains reflétaient les vues de l’establishment progressiste de la côte Est alors que lui était issu de la classe moyenne californienne», rappelle Antoine Coppolani.

«Ces putains de cannibales»

Ça, c’est pour la stratégie. La tactique prendra la forme d’une guérilla quotidienne, au sein d’une Maison-Blanche où plusieurs proches ou soutiens actuels de Trump (le commentateur paléoconservateur Pat Buchanan, le futur fondateur de Fox News Roger Ailes, le consultant républicain Roger Stone…) font leurs premières armes médiatiques. La Maison-Blanche tente de gêner les journaux dans leurs tentatives d’obtention d’une fréquence télévisée, élément essentiel de leur expansion. Ancien reporter du Washington Post, Ken Clawson, l’un des responsables de la communication, prend l’habitude d’appeler les responsables des tranches d’information en plein milieu de la retransmission pour leur mettre la pression, ou de suggérer aux patrons de muter certains reporters.

Les attaques du clan Nixon se font violentes, en public et surtout en privé, contre «ces putains de cannibales». En octobre 1972, quand Bob Woodward et Carl Bernstein révèlent les douteuses manœuvres de campagne de la Maison-Blanche, Nixon ordonne d’«arrêter de finasser avec ceux qui sont philosophiquement contre nous» et de les «clouer au mur». Quand les mêmes posent au directeur de campagne du président sortant, John Mitchell, une question sur le Watergate, ce dernier appelle leur directeur de la rédaction et l’avertit que la propriétaire du Washington Post, Katherine Graham, va «se faire prendre les nichons dans une essoreuse».

D’autres épisodes encore plus sinistres ont lieu. Un jour, Nixon couche sur le papier une liste d’une vingtaine d’ennemis, dont trois journalistes, qui feront l’objet d’investigations du FBI et de l’administration fiscale. Il exige également du directeur du FBI, le tout-puissant J. Edgar Hoover, qu’il lance «une chasse aux homosexuels connus ou suspectés dans la classe journalistique de Washington». Peu avant sa réélection, il demande à Haldeman de choisir «les vingt reporters les plus vicieux de Washington» et d’accumuler des informations sur eux pour «faire tomber ces fils de pute».

En 1971, son équipe autorise une intrusion chez le psychiatre de Daniel Ellsberg, un analyste militaire qui a fait fuiter dans la presse des documents confidentiels sur la guerre du Vietnam, les Pentagon Papers. La lutte contre les fuites par tous les moyens, limite légaux comme illégaux, est une constante de son administration. Dès le printemps 1969, après des révélations sur les opérations américaines au Cambodge, la Maison-Blanche obtient ainsi du FBI que des écoutes soient effectuées sur quatre journalistes du New York Times, du Sunday Times et de CBS. Mieux (ou pire): à la même époque, John Ehrlichman, le conseiller pour les affaires intérieures de Nixon, envoie directement trois hommes de main, sans autorisation du FBI, poser leur échelle dans une allée de Georgetown pour installer des micros au domicile de Joseph Kraft, un autre journaliste «ennemi».

Selon un récent livre du journaliste et chercheur Mark Feldstein, Nixon et ses bras droit ont même un jour imaginé faire assassiner le journaliste d’investigation Jack Anderson, auteur de scoops gênants sur la politique étrangère américaine, en glissant du poison dans une boisson ou une boîte d’aspirine ou en badigeonnant le volant de sa voiture de LSD. «Gagnants ou perdants, au lendemain de l’élection, il nous faudra faire quelque chose avec ce fils de pute», grince Nixon en 1972. Les deux hommes choisis pour planifier l’opération, Howard Hunt et Gordon Liddy, accéderont finalement à la célébrité en tant que membres du groupe des «plombiers de la Maison-Blanche», chargés de coordonner l’intrusion dans les locaux du Parti démocrate au Watergate, le 17 juin 1972.

«Chez Nixon, le mensonge avait avant tout pour but de tromper»

Le Watergate? «Une tentative de cambriolage de troisième catégorie». La formule a longtemps poursuivi Ron Ziegler, un ancien employé de Disneyland à peine trentenaire, devenu le plus jeune porte-parole de l’histoire de la Maison-Blanche. (Et à qui celui de Trump, Sean Spicer, est d’ores et déjà comparé, pas forcément favorablement). En 1971, le New York Times fait de cet «artiste de l’ambiguïté» le deuxième homme le mieux informé de la Maison-Blanche (derrière le président, bien sûr), et des médias accrédités le deuxième groupe le moins bien informé, juste derrière… les touristes. Quand la presse lui demande si les troupes alliées préparent l’invasion du Laos, il répond: «Le président est au courant de ce qui se passe en Asie du Sud-Est. Ce qui ne signifie pas qu’il se passe quelque chose en Asie du Sud-Est.» Un autre jour: «Si mes réponses paraissent confuses, je pense qu’elles le sont parce que les questions sont confuses et que la situation est confuse.»

Mais son chef d’œuvre, dont ont déjà été rapprochés les «alternative facts» de Trump, il l’accomplit le 17 avril 1973, en plein Watergate. Ce jour-là, Nixon se présente devant la presse, sans prendre de questions, et annonce que des membres de son administration vont déposer devant la commission d’enquête parlementaire sur le scandale et que des développements sont à attendre. Stupeur des journalistes, qui bombardent Ziegler de questions: que faire des nombreux démentis des derniers mois, selon lesquels l’administration n’avait rien à voir avec le cambriolage? «Le président se réfère au fait qu’il y a de nouveaux éléments. Voici donc les déclarations valables à l’heure actuelle. Les autres déclarations ne sont plus valables.» En anglais inoperative, adjectif qui en est venu à symboliser, selon William Safire, une des plumes de Nixon, «une correction sans excuses, qui laisse le correcteur dans la nasse».

La même impudence qu’avec les alternative facts de Trump, même si ce dernier va plus loin en tentant de créer sa propre réalité, là où Nixon essayait avant tout de dissimuler la sienne. «Chez Nixon, le mensonge avait avant tout pour but de tromper, expliquait récemment à la Columbia Journalism Review David Greenberg, un spécialiste de la communication présidentielle. […] Trump n’est peut-être pas le plus grand menteur [à devenir président] mais il est, d’une certaine façon, le plus assumé et le plus nonchalant des menteurs. Il mentira tranquillement à propos de quelque chose qui est si évidemment faux. Un peu comme s’il se disait: est-ce un mensonge s’il n’y a pas d’intention de tromper?» Si Trump est le président de la post-vérité, Nixon reste celui du mensonge. «La dissimulation était un de ses maîtres mots: il fallait nier, démentir, mentir parfois», résume Antoine Coppolani.

«Un affreux petit camp de prisonniers de guerre»

Durant son deuxième mandat, le président finit par être rattrapé par ses mensonges, par s’engluer dans la toile qu’il a lui-même tissée. Bien aidé en cela par la presse, même si le rôle de celle-ci est encore largement débattu… «À l’exception du Washington Post, les journalistes se sont montrés réticents à défier Nixon. La chaîne CBS News avait d’ailleurs fait profil bas quand un documentaire critique avait suscité sa colère, estime ainsi aujourd’hui Louis Liebovich. La couverture médiatique du Watergate est restée modeste jusqu’aux auditions menées par le Sénat à l’été 1973. Les médias et le grand public ont alors arrêté de faire preuve de complaisance.»

Une possible «complaisance» qui s’explique notamment par le désir d’une partie de la presse de conserver son accès à ses sources –la même critique a été émise, au lendemain de la victoire de Trump, envers celle qui couvre le nouveau président au risque de le «normaliser». La presse accréditée à la Maison-Blanche est-elle victime du syndrome de Stockholm? Dans un livre devenu un classique du reportage politique américain, The Boys on the Bus, le reporter de Rolling Stone Timothy Crouse comparait en 1973 le convoi de la presse présidentielle sous Nixon à «un affreux petit camp de prisonniers de guerre, le chouchou du commandant, un officier débutant bien dressé et trop zélé, persécutant les prisonniers, étudiant leurs failles, récompensant leurs échecs, les punissant pour leurs succès et les encourageant à se dénoncer mutuellement».

Si le quatrième pouvoir a joué un rôle indéniable dans les développements du Watergate, la mécanique du scandale a été largement alimentée par des lâchages internes à l’administration et au monde politique, du numéro deux du FBI W. Mark Felt, alias «Gorge Profonde», furieux d’avoir été ignoré par Nixon pour la tête de l’agence, à l’avocat de la présidence John Dean, qui finit par trahir son propre patron en témoignant contre lui. Et si le Watergate a constitué une victoire pour la presse, celle-ci, à la longue, s’est peut-être avérée empoisonnée. «Le Watergate et le Vietnam ont créé un cynisme qui domine l’attitude du public envers la présidence depuis quarante ans, et dont on pourrait faire l’hypothèse qu’il a conduit au soutien envers Trump, en dépit de ses déclarations et positions outrancières», postule Louis Liebovich.

Le scandale a contribué à instiller dans l’esprit du public l’image des médias comme «un chien de garde qui aboie parfois trop», à lancer les conservateurs sur le sentier de la guerre face à eux, à polariser le débat à l’extrême. «Nous avons toujours reconnu que le “Vieux” avait mal géré la situation, affirmait Pat Buchanan en 2005. Mais il n’a pas été déboulonné par un groupe d’anges, mais par un groupe de gens mus par la haine.» Cette année-là, un Américain sur deux affirmait encore sa confiance dans les médias; en septembre dernier, ils n’étaient plus que 32%. Dix points de moins que ceux qui proclament aujourd’hui leur confiance en Trump.

Voir par ailleurs:

Host Chris Wallace of “Fox News Sunday” spent most of his Sunday show on the subject of whether there is any evidence of Trump officials colluding with Russia to affect the 2016 presidential election. “On the Russian collusion, there’s a lot of smoke, no evidence,” said panelist Bob Woodward of Washington Post Watergate fame.

But we do have substantial evidence of media collusion with the U.S. intelligence community.

“Few understand the CIA and espionage culture as well as [David] Ignatius,” Woodward once said of his colleague, a foreign affairs columnist for the paper. These comments are significant. Ignatius is the Post journalist who received an illegal leak of classified information regarding Lt. Gen. Michael T. Flynn’s conversations with the Russian ambassador. The disclosure led to Flynn’s resignation as Trump’s national security adviser.

The leak and its publication on January 12 were both illegal actions under the law.

Attorney Larry Klayman of Freedom Watch tells Accuracy in Media that Ignatius is not alone. “What you see in these leaks—David Ignatius of The Washington Post and others—are the intelligence agencies being manipulated by the left to destroy the Trump presidency and everybody around him.” Ignatius openly boasts of his contacts in the intelligence community, especially the CIA.

Woodward was a guest on the Sunday edition of “Fox News Sunday,” but was never asked about his colleague receiving illegal leaks of communications intelligence information.

Instead, the major issue on the show was whether President Trump has made charges about wire-tapping his administration without proof. “NO EVIDENCE CITED FOR ‘WATERGATE’ PLOT” was one of the front-page headlines in the Post over President Trump’s charges that former President Obama was behind the wiretapping.

The media were unanimous. “Trump’s baseless wiretap claim” was the headline over a CNN story.

While Trump’s tweet alleging Obama’s personal role seemed like a stretch, some reported “facts” already in the media put some substance behind what the President was trying to convey in a few words and phrases. For example, the British Guardian reported on January 11:

“The Guardian has learned that the FBI applied for a warrant from the foreign intelligence surveillance (FISA) court over the summer in order to monitor four members of the Trump team suspected of irregular contacts with Russian officials. The FISA court turned down the application asking FBI counter-intelligence investigators to narrow its focus. According to one report, the FBI was finally granted a warrant in October, but that has not been confirmed, and it is not clear whether any warrant led to a full investigation.”

Regarding the alleged personal involvement of former President Obama, the left-wing publication The Intercept reported on January 13:

“With only days until Donald Trump takes office, the Obama administration on Thursday announced new rules that will let the NSA share vast amounts of private data gathered without warrant, court orders or congressional authorization with 16 other agencies, including the FBI, the Drug Enforcement Agency, and the Department of Homeland Security.”

The conservative Wall Street Journal reported:

“Only days before the inauguration, President Obama also signed an executive order that allows the National Security Agency to share raw intercepts and data with the 16 other agencies in the intelligence community. NSA analysts used to filter out irrelevant information and minimize references to Americans. Now such material is being leaked anonymously.”

The new rules and procedures, which were promulgated pursuant to a presidential executive order, were signed by Obama Attorney General Loretta E. Lynch on January 3 and reported under the innocuous New York Times headline, “N.S.A. Gets More Latitude to Share Intercepted Communications.”

As the Journal suggests, what Obama’s administration did was to set the stage for the leaks through David Ignatius of the Post and others. You don’t have to be Bob Woodward to suspect something is going on here.

“The people that report on national intelligence at all the networks, including Fox—and I love Fox News—are scared of taking on the intelligence agencies because their sources will be cut off and they won’t have a profession anymore,” Larry Klayman tells Accuracy in Media.

Interestingly, the personal website of David Ignatius features a laudatory review of one of his books, The Director, about a fictional director of the CIA. This is the context in which Bob Woodward said of Ignatius, “Few understand the CIA and espionage culture as well as Ignatius.” Another reviewer, Philip Kerr, also of The Washington Post, says “I strongly suggest you read The Director. It makes Tom Clancy look like an episode of Get Smart.”

“Get Smart” was the comedy show about a bumbling secret agent who had a phone in his shoe. Ignatius clearly understands the nature of the intelligence business and doesn’t joke around.

But most of the media won’t raise the obvious question: who is Ignatius collaborating with and why? The answers suggest actual collusion and even criminal conduct.

Woodward said on “Fox News Sunday” that “you’ve got to understand that as President Trump has this vast espionage establishment as his disposal, $50 billion a year plus, even in the CIA they call him the First Customer. So he can get the information he wants. He’s the only one in the government.”

But is he really a customer? Or is he in this case a victim?

If the intelligence community is trying to bring down a duly elected government of the United States, it is a story that must be told. Will the media tell this side of the story, or will they protect their anonymous sources and a $50 billion espionage establishment they collude with to make a living?


Voir enfin:

This is the ninth article in a series that reviews news coverage of the 2016 general election, explores how Donald Trump won and why his chances were underrated by most of the American media.

Last summer, the United Kingdom voted to leave the European Union in what bettors, financial markets and the London-based media regarded as a colossal upset. Reporters and pundits were quick to blame the polls for the unexpected result. But the polls had been fine, more or less: In the closing days of the Brexit campaign, they’d shown an almost-even race, and Leave’s narrow victory (by a margin just under 4 percentage points) was about as consistent with them as it was with anything else. The failure was not so much with the polls but with the people who were analyzing them.

The U.S. presidential election, as I’ve argued, was something of a similar case. No, the polls didn’t show a toss-up, as they had in Brexit. But the reporting was much more certain of Clinton’s chances than it should have been based on the polls. Much of The New York Times’s coverage, for instance, implied that Clinton’s odds were close to 100 percent. In an article on Oct. 17 — more than three weeks before Election Day — they portrayed the race as being effectively over, the only question being whether Clinton should seek a landslide or instead assist down-ballot Democrats:

Hillary Clinton’s campaign is planning its most ambitious push yet into traditionally right-leaning states, a new offensive aimed at extending her growing advantage over Donald J. Trump while bolstering down-ballot candidates in what party leaders increasingly suggest could be a sweeping victory for Democrats at every level. […]

The maneuvering speaks to the unexpected tension facing Mrs. Clinton as she hurtles toward what aides increasingly believe will be a decisive victory — a pleasant problem, for certain, but one that has nonetheless scrambled the campaign’s strategy weeks before Election Day: Should Mrs. Clinton maximize her own margin, aiming to flip as many red states as possible to run up an electoral landslide, or prioritize the party’s congressional fortunes, redirecting funds and energy down the ballot?

This is not to say the election was a toss-up in mid-October, which was one of the high-water marks of the campaign for Clinton. But while a Trump win was unlikely, it should hardly have been unthinkable.1 And yet the Times, famous for its “to be sure” equivocations,2 wasn’t even contemplating the possibility of a Trump victory.3

It’s hard to reread this coverage without recalling Sean Trende’s essay on “unthinkability bias,” which he wrote in the wake of the Brexit vote. Just as was the case in the U.S. presidential election, voting on the referendum had split strongly along class, education and regional lines, with voters outside of London and without advanced degrees being much more likely to vote to leave the EU. The reporters covering the Brexit campaign, on the other hand, were disproportionately well-educated and principally based in London. They tended to read ambiguous signs — anything from polls to the musings of taxi drivers — as portending a Remain win, and many of them never really processed the idea that Britain could vote to leave the EU until it actually happened.

So did journalists in Washington and London make the apocryphal Pauline Kael mistake, refusing to believe that Trump or Brexit could win because nobody they knew was voting for them? That’s not quite what Trende was arguing. Instead, it’s that political experts4 aren’t a very diverse group and tend to place a lot of faith in the opinions of other experts and other members of the political establishment. Once a consensus view is established, it tends to reinforce itself until and unless there’s very compelling evidence for the contrary position. Social media, especially Twitter, can amplify the groupthink further. It can be an echo chamber.

I recently reread James Surowiecki’s book “The Wisdom of Crowds” which, despite its name, spends as much time contemplating the shortcomings of such wisdom as it does celebrating its successes. Surowiecki argues5 that crowds usually make good predictions when they satisfy these four conditions:

  1. Diversity of opinion. “Each person should have private information, even if it’s just an eccentric interpretation of the known facts.”
  2. Independence. “People’s opinions are not determined by the opinions of those around them.”
  3. Decentralization. “People are able to specialize and draw on local knowledge.”
  4. Aggregation. “Some mechanism exists for turning private judgments into a collective decision.”

Political journalism scores highly on the fourth condition, aggregation. While Surowiecki usually has something like a financial or betting market in mind when he refers to “aggregation,” the broader idea is that there’s some way for individuals to exchange their opinions instead of keeping them to themselves. And my gosh, do political journalists have a lot of ways to share their opinions with one another, whether through their columns, at major events such as the political conventions or, especially, through Twitter.

But those other three conditions? Political journalism fails miserably along those dimensions.

Diversity of opinion? For starters, American newsrooms are not very diverse along racial or gender lines, and it’s not clear the situation is improving much.6 And in a country where educational attainment is an increasingly important predictor of cultural and political behavior, some 92 percent of journalists have college degrees. A degree didn’t used to be a de facto prerequisite7 for a reporting job; just 70 percent of journalists had college degrees in 1982 and only 58 percent did in 1971.

The political diversity of journalists is not very strong, either. As of 2013, only 7 percent of them identified as Republicans (although only 28 percent called themselves Democrats with the majority saying they were independents). And although it’s not a perfect approximation — in most newsrooms, the people who issue endorsements are not the same as the ones who do reporting — there’s reason to think that the industry was particularly out of sync with Trump. Of the major newspapers that endorsed either Clinton or Trump, only 3 percent (2 of 59) endorsed Trump. By comparison, 46 percent of newspapers to endorse either Barack Obama or Mitt Romney endorsed Romney in 2012. Furthermore, as the media has become less representative of right-of-center views — and as conservatives have rebelled against the political establishment — there’s been an increasing and perhaps self-reinforcing cleavage between conservative news and opinion outlets such as Breitbart and the rest of the media.

Although it’s harder to measure, I’d also argue that there’s a lack of diversity when it comes to skill sets and methods of thinking in political journalism. Publications such as Buzzfeed or (the now defunct) Gawker.com get a lot of shade from traditional journalists when they do things that challenge conventional journalistic paradigms. But a lot of traditional journalistic practices are done by rote or out of habit, such as routinely granting anonymity to staffers to discuss campaign strategy even when there isn’t much journalistic merit in it. Meanwhile, speaking from personal experience, I’ve found the reception of “data journalists” by traditional journalists to be unfriendly, although there have been exceptions.

Independence? This is just as much of a problem. Crowds can be wise when people do a lot of thinking for themselves before coming together to exchange their views. But since at least the days of “The Boys on the Bus,” political journalism has suffered from a pack mentality. Events such as conventions and debates literally gather thousands of journalists together in the same room; attend one of these events, and you can almost smell the conventional wisdom being manufactured in real time. (Consider how a consensus formed that Romney won the first debate in 2012 when it had barely even started, for instance.) Social media — Twitter in particular — can amplify these information cascades, with a single tweet receiving hundreds of thousands of impressions and shaping the way entire issues are framed. As a result, it can be largely arbitrary which storylines gain traction and which ones don’t. What seems like a multiplicity of perspectives might just be one or two, duplicated many times over.

Decentralization? Surowiecki writes about the benefit of local knowledge, but the political news industry has become increasingly consolidated in Washington and New York as local newspapers have suffered from a decade-long contraction. That doesn’t necessarily mean local reporters in Wisconsin or Michigan or Ohio should have picked up Trumpian vibrations on the ground in contradiction to the polls. But as we’ve argued, national reporters often flew into these states with pre-baked narratives — for instance, that they were “decreasingly representative of contemporary America” — and fit the facts to suit them, neglecting their importance to the Electoral College. A more geographically decentralized reporting pool might have asked more questions about why Clinton wasn’t campaigning in Wisconsin, for instance, or why it wasn’t more of a problem for her that she was struggling in polls of traditional bellwethers such as Ohio and Iowa. If local newspapers had been healthier economically, they might also have commissioned more high-quality state polls; the lack of good polling was a problem in Michigan and Wisconsin especially.

There was once a notion that whatever challenges the internet created for journalism’s business model, it might at least lead readers to a more geographically and philosophically diverse array of perspectives. But it’s not clear that’s happening, either. Instead, based on data from the news aggregation site Memeorandum, the top news sources (such as the Times, The Washington Post and Politico) have earned progressively more influence over the past decade:

The share of total exposure8 for the top five news sources9 climbed from roughly 25 percent a decade ago to around 35 percent last year, and has spiked to above 40 percent so far in 2017. While not a perfect measure10, this is one sign the digital age hasn’t necessarily democratized the news media. Instead, the most notable difference in Memeorandum sources between 2007 and 2017 is the decline of independent blogs; many of the most popular ones from the late ’aughts either folded or (like FiveThirtyEight) were bought by larger news organizations. Thus, blogs and local newspapers — two of the better checks on Northeast Corridor conventional wisdom run amok — have both had less of a say in the conversation.

All things considered, then, the conditions of political journalism are poor for crowd wisdom and ripe for groupthink. So … what to do about it, then?

Initiatives to increase decentralization would help, although they won’t necessarily be easy. Increased subscription revenues at newspapers such as The New York Times and The Washington Post is an encouraging sign for journalism, but a revival of local and regional newspapers — or a more sustainable business model for independent blogs — would do more to reduce groupthink in the industry.

Likewise, improving diversity is liable to be a challenge, especially because the sort of diversity that Surowiecki is concerned with will require making improvements on multiple fronts (demographic diversity, political diversity, diversity of skill sets). Still, the research Surowiecki cites is emphatic that there are diminishing returns to having too many of the same types of people in small groups or organizations. Teams that consist entirely of high-IQ people may underperform groups that contain a mix of high-IQ and medium-IQ participants, for example, because the high-IQ people are likely to have redundant strengths and similar blind spots.

That leaves independence. In some ways the best hope for a short-term fix might come from an attitudinal adjustment: Journalists should recalibrate themselves to be more skeptical of the consensus of their peers. That’s because a position that seems to have deep backing from the evidence may really just be a reflection from the echo chamber. You should be looking toward how much evidence there is for a particular position as opposed to how many people hold that position: Having 20 independent pieces of evidence that mostly point in the same direction might indeed reflect a powerful consensus, while having 20 like-minded people citing the same warmed-over evidence is much less powerful. Obviously this can be taken too far and in most fields, it’s foolish (and annoying) to constantly doubt the market or consensus view. But in a case like politics where the conventional wisdom can congeal so quickly — and yet has so often been wrong — a certain amount of contrarianism can go a long way.

Nate Silver is the founder and editor in chief of FiveThirtyEight.

Voir enfin:

Emmanuel Macron et les médias: mais pourquoi tant de unes ?
Les Inrocks
28/02/2017

En trustant les couves de magazines, Emmanuel Macron est devenu un phénomène médiatique. Sa jeunesse, son ambition, son couple ringardisent une partie de la classe politique. Mais cette stratégie de com sera-t-elle payante ?

Il y avait la série des Martine, il y a maintenant celle des Macron. Macron en vacances exclusives à la plage, en minishort bleu, certes, mais “avant l’offensive” parce que bon, voilà, il ne faut pas déconner. Macron et Brigitte, ensemble, sur la route du pouvoir. Macron qui “dévoile enfin son programme” (mais pas trop quand même). Macron “la bombe”, “le coup de poker” ou encore “le dynamiteur”, quand il n’est pas une “fusée” ou “le plus chabadabada (!) des ministres”.

Impossible d’y échapper : L’Express, L’Obs, Paris Match, VSD ou encore Closer et Public – sans compter les quotidiens – offrent régulièrement leur “une” au candidat d’En marche !, parfois avec Brigitte Macron, sa femme.

“Macronité aiguë” chez L’Obs

Rien d’exceptionnel, pourrait-on se dire : il est l’un des prétendants à l’élection présidentielle et, comme ses concurrents, il est mis en avant dans les médias. Mais la récurrence de ses apparitions, surtout pour un homme inconnu du grand public il y a deux ans, interroge – Julien Salingue, coanimateur d’Acrimed, parle par exemple de “macronite aigüe” à propos de ses nombreuses apparitions à la une de L’Obs. Pourquoi cette omniprésence ?

La réponse tient en deux points. D’abord, hormis sa vision politique, sa personnalité intrigue, agace, fascine. Ensuite, à l’heure où les ventes de journaux plongent, il est bankable. Pour Marc Dolisi, rédacteur en chef de VSD, si Macron est au cœur de l’attention, “c’est parce qu’il est le seul homme politique qui intéresse autant les gens du point de vue public mais aussi privé”. Outre sa personne, c’est son couple qui ferait de lui un individu dont les amours passionnent autant que celles d’une star du show-biz – qu’il fréquente d’ailleurs, en témoigne une photo de lui à l’anniversaire de Line Renaud, postée par Laeticia Hallyday, excusez du peu.

“Le lecteur est plus susceptible d’aller acheter une couve avec Macron et son épouse que Juppé et la sienne”

Marc Dolisi : “Il est fascinant à cause de sa vie privée. Il est jeune, plutôt bien de sa personne, sa femme, qui était avant sa prof de lettres au lycée, est beaucoup plus âgée que lui – d’habitude, c’est plutôt l’inverse. Leur union est donc atypique, ce qui est porteur du point de vue du lecteur : il est plus susceptible d’aller acheter une couve avec Macron et son épouse que Juppé et la sienne par exemple.” Mettre les Macron à la une de VSD, c’est augmenter les ventes de 10 000 exemplaires, par rapport à un autre politique, même s’“il fait quand même moins vendre qu’une Sophie Marceau ou un Jean-Jacques Goldman”.

Du côté de Paris Match, même discours. Bruno Jeudy, rédacteur en chef politique : “C’est un couple de pouvoir, qui énerve, qui est apprécié. Peu importe au fond, ils intéressent.” L’hebdo fut le premier à leur consacrer sa une. C’était en avril 2016, et malgré des critiques pour ce que certains avaient considéré comme de l’impudeur – des photos personnelles du couple y figuraient –, les ventes furent excellentes : “On l’a vendu à environ 300 000 exemplaires, hors abonnés. On a même manqué de papier pour plusieurs kiosques – selon nos services commerciaux, on aurait raté plusieurs milliers de ventes.”

“Une vraie curiosité pour Macron”

Le candidat avait assuré peu après : “Mon couple, ce n’est pas une stratégie de l’exposer, c’est sans doute une maladresse. Je l’assume pleinement. Ce n’est pas une stratégie que l’on reproduira.” On connaît la suite, Emmanuel Macron réapparaissant plusieurs fois depuis avec sa compagne dans les pages de Match.

En tout cas, pour Bruno Jeudy, il n’y a pas que sa vie privée qui soit notable. “Il est l’homme politique qui bouscule le paysage : par son âge, son parcours exceptionnel, sa capacité à transgresser, et même par son histoire avec François Hollande, qu’il a trahi. Il était donc normal de se pencher sur lui (…). Mais il ne faut pas confondre popularité, vente de magazines et suffrages. C’est un candidat qui est présumé être compétent, brillant ; il lui reste à présent à démontrer qu’il a vraiment des idées et n’est pas seulement dans des postures christiques en meeting ou des discours sympathico-consensuels.” 

Christophe Barbier, ancien directeur de la rédaction de L’Express – qui, pour sa nouvelle formule en mars 2016, avait mis Macron à l’honneur, et permis à l’hebdo de doubler ses ventes –, reconnaît lui aussi “une vraie curiosité pour le phénomène Macron”, même si, pour que tout cela soit payant, “il faut que les votes à son égard soient des suffrages de conviction, pas d’émotion”. D’autant qu’il profiterait du fait qu’“autour de lui, tout s’effondre : on n’aurait pas le même intérêt pour lui si Sarkozy ou Hollande étaient dans la course”.

L’ombre de Sarkozy

L’ombre de Sarkozy n’est jamais bien loin quand il s’agit d’évoquer la relation de Macron aux médias, people notamment. Pour Saïd Mahrane, rédacteur en chef du Point, le candidat d’En marche ! adopterait le même genre de stratégie médiatique que l’ancien Président en 2007. “Sarkozy avait compris une chose : il ne pouvait pas se passer des médias et réciproquement, donc c’était du donnant-donnant (…).

On voyait arriver un type jeune, dynamique, décomplexé – Macron me le rappelle. Il sait que, de toute façon, ça sera payant : les journalistes sont demandeurs et lui, cela l’humanise. En affichant cette jeunesse, ce charme, il ringardise une partie de la classe politique.”

“Le couple politique le plus intelligent du point de vue de l’image”

Marc Dolisi ne dit pas le contraire en évoquant “le couple politique le plus intelligent du point de vue de l’image. Neuf ans après Sarkozy et la peopolisation qu’il a imposée, ils savent qu’ils peuvent en tirer profit et que cela peut toucher le grand public”.

Le journaliste en veut pour preuve “certaines photos prises par des paparazzis” pour VSD, sans que les Macron ne les attaquent en justice : “Ils auraient pu. Mais ils savent très bien qu’ils sont photographiés. Ils laissent faire.” Cette filiation éditoriale augure-t-elle pour l’homme le plus à droite de la gauche un avenir présidentiel ? 


Affaire David Hamilton: It’s no rock ‘n’ roll show (Looking back at the dark side of rock music’s magnetism)

26 octobre, 2016

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Si quelqu’un scandalisait un de ces petits qui croient en moi, il vaudrait mieux pour lui qu’on suspendît à son cou une meule de moulin et qu’on le jetât au fond de la mer. Jésus (Matthieu 18: 6)
Il faut peut-être entendre par démocratie les vices de quelques-uns à la portée du plus grand nombre. Henry Becque
Il nous arriverait, si nous savions mieux analyser nos amours, de voir que souvent les femmes ne nous plaisent qu’à cause du contrepoids d’hommes à qui nous avons à les disputer (…) ce contrepoids supprimé, le charme de la femme tombe. Proust
There’s only three of us in this business. Nabokov penned it, Balthus painted it, and I photographed it. David Hamilton
Had I done to Dolly, perhaps, what Frank Lasalle, a fifty-year-old mechanic, had done to eleven-year-old Sally Horner in 1948? Vladimir Nabokov
I found myself maturing amid a civilization which allows a man of twentyfive to court a girl of sixteen but not a girl of twelve. Humbert Humbert (Lolita, Vladimir Nabokov, 1955)
Ici, on vous met en prison si vous couchez avec une fille de 12 ans alors qu’en Orient, on vous marie avec une gamine de 11 ans. C’est incompréhensible! Klaus Kinski (1977)
Did you hear about the midnight rambler Well, honey, it’s no rock ‘n’ roll show (…) Well you heard about the Boston… It’s not one of those Well, talkin’ ’bout the midnight…sh… The one that closed the bedroom door  I’m called the hit-and-run raper in anger  The knife-sharpened tippie-toe…  Or just the shoot ’em dead, brainbell jangler  You know, the one you never seen before. Mick Jagger
Young teacher, the subject of schoolgirl fantasy She wants him so badly Knows what she wants to be Inside her there’s longing This girl’s an open page Book marking – she’s so close now This girl is half his age (…) Don’t stand so close to me (…) Strong words in the staffroom The accusations fly It’s no use, he sees her He starts to shake and cough Just like the old man in That book by Nabokov. Sting
Sweet Little Sixteen. She’s got the grown-up blues tight dresses and lipstick. She’s sportin’ high-heel shoes. Oh but tomorrow morning, she’ll have to change her trend and be sweet sixteen. And back in class again. Chuck Berry (“Sweet Little Sixteen”)
I slept with Sable when she was 13. Her parents were too rich to do anything, She rocked her way around L.A., ‘Til a New York Doll carried her away. Iggy Pop (Look away)
I can see that you’re fifteen years old No I don’t want your I.D. And I can see that you’re so far from home But it’s no hanging matter It’s no capital crime Oh yeah, you’re a strange stray cat. Mick Jagger-Keith Richards
Long ago, and, oh, so far away I fell in love with you before the second show Your guitar, it sounds so sweet and clear But you’re not really here, it’s just the radio Don’t you remember, you told me you loved me baby? You said you’d be coming back this way again baby Baby, baby, baby, baby, oh baby I love you, I really do Loneliness is such a sad affair And I can hardly wait to be with you again. Leon Russell and Bonnie Bramlet
From the window of your rented limousine, I saw your pretty blue eyes One day soon you’re gonna reach sixteen, Painted lady in the city of lies. (…) Lips like cherries and the brow of a queen, Come on, flash it in my eyes Said you dug me since you were thirteen, then you giggle as you heave and sigh. Robert Plant-Jimmy Page (Sick again, Led Zeppelin)
It’s a shame to see these young chicks bungle their lives away in a flurry and rush to compete with what was in the old days the goodtime relationships we had with the GTOs and people like that. When it came to looning, they could give us as much of a looning as we could give them. It’s a shame, really. If you listen to ‘Sick Again,’ a track from Physical Graffiti, the words show I feel a bit sorry for them. ‘Clutching pages from your teenage dream in the lobby of the Hotel Paradise/Through the circus of the L.A. queen how fast you learn the downhill slide.’ One minute she’s 12 and the next minute she’s 13 and over the top. Such a shame. They haven’t got the style that they had in the old days… way back in ’68. Robert Plant
Tomorrow brings another town, another girl like you. Have you time before you leave to greet another man. Richard Wright
Yeah! You’re a star fucker (…) Yeah, I heard about your Polaroids Now that’s what I call obscene Your tricks with fruit was kind a cute I bet you keep your pussy clean (…) Yeah, Ali McGraw got mad with you For givin’ head to Steve McQueen, Yeah, and me we made a pretty pair Fallin’ through the Silver Screen Yeah, I’m makin’ bets that you gonna get John Wayne before he dies. Mick Jagger
People always give me this bit about us being a macho band, and I always ask them to give me examples. « Under My Thumb »… Yes, but they always say Starf–ker, and that just happened to be about someone I knew. There’s really no reason to have women on tour, unless they’ve got a job to do. The only other reason is to f–k. Otherwise they get bored, they just sit around and moan. It would be different if they did everything for you, like answer the phones, make the breakfast, look after your clothes and your packing, see if the car was ready, and f–k. Sort of a combination of what (road manager) Alan Dunn does and a beautiful chick. Mick Jagger
Some girls take my money Some girls take my clothes Some girls get the shirt off my back And leave me with a lethal dose French girls they want Cartier Italian girls want cars American girls want everything in the world You can possibly imagine English girls they’re so prissy I can’t stand them on the telephone Sometimes I take the receiver off the hook I don’t want them to ever call at all White girls they’re pretty funny Sometimes they drive me mad Black girls just wanna get fucked all night I just don’t have that much jam Chinese girls are so gentle They’re really such a tease You never know quite what they’re cookin’ Inside those silky sleeves  (…) Some girls they’re so pure Some girls so corrupt Some girls give me children I only made love to her once Give me half your money Give me half your car Give me half of everything I’ll make you world’s biggest star So gimme all your money Give me all your gold Let’s go back to Zuma beach I’ll give you half of everything I own. Mick Jagger
Goodbye Ruby Tuesday Who could hang a name on you? When you change with every new day Still I’m gonna miss you. Brian Jones
She’s my little rock ‘n’ roll My tits and ass with soul baby Keith Richards
The plaster’s gettin’ harder and my love is perfection A token of my love for her collection, her collection Plaster caster, grab a hold of me faster And if you wanna see my love, just ask her And my love is the plaster And yeah, she’s the collector. Gene Simmons
Come on, babe on the round about, ride on the merry-go-round We all know what your name is, so you better lay your money down. Led Zeppelin
Like to tell ya about my baby You know she comes around She about five feet four A-from her head to the ground Van Morrison
Well, she was standing by my dressing room after the show Asking for my autograph and asked if she could go Back to my motel room But the rest is just a tragic tale Because five short minutes of lovin’ Done brought me twenty long years in jail Well, like a fool in a hurry I took her to my room She casted me in plaster while I sang her a tune. Jim Croce
This girl is easy meat I seen her on the street See-through blouse an’ a tiny little dress Her manner indiscreet…i knew she was Easy, easy, easy meat (…) She wanna take me home Make me sweat and moan Rub my head and beat me off With a copy of rollin’ stone Frank Zappa
Hey all you girls in these Industrial towns I know you’re prob’ly gettin’ tired Of all the local clowns They never give you no respect They never treat you nice So perhaps you oughta try A little friendly advice And be a CREW SLUT Hey, you ‘ll love it Be a CREW SLUT It’s a way of life Be a CREW SLUT See the world Don’t make a fuss, just get on the bus CREW SLUT Add water, makes its own sauce Be a CREW SLUT So you don’t forget, call before midnite tonite The boys in the crew Are fust waiting for you. Frank Zappa
I was an innocent girl, but the way it happened was so beautiful. I remember him looking like God and having me over a table. Who wouldn’t want to lose their virginity to David Bowie? Lorie Maddox
It’s not about being physically mature. It’s emotional maturity that matters. I don’t think most 16-year-olds are ready. I think the age of consent should be raised to 18 at a minimum, and some girls aren’t even ready then. I know, I know. People will find that odd, coming from me. But I think I do know what I’m talking about here. You are still a child, even at 16. You can never get that part of your life, your childhood, back. I never could. Mandy Smith
Sable Starr (born Sable Hay Shields; August 15, 1957 – April 18, 2009) was a noted American groupie, often described as the « queen of the groupie scene » in Los Angeles during the early 1970s. She admitted during an interview published in the June 1973 edition of Star Magazine that she was closely acquainted with Iggy Pop, Mick Jagger, Rod Stewart, Alice Cooper, David Bowie, and Marc Bolan. Starr first attended concerts around Los Angeles with older friends who had dropped out of school in late 1968. She lost her virginity at age 12 with Spirit guitarist Randy California after a gig at Topanga, California. She had a younger sister, Corel Shields (born 1959), who was involved with Iggy Pop at age 11, although he was also acquainted with Starr. Iggy Pop later immortalized his own involvement with Starr, in the 1996 song « Look Away » (…) Starr became one of the first « baby groupies » who in the early 1970s frequented the Rainbow Bar and Grill, the Whiskey A Go Go, and Rodney Bingenheimer’s English Disco; these were trendy nightclubs on West Hollywood’s Sunset Strip. The girls were named as such because of their young age. She got started after a friend invited her to the Whiskey A Go Go at the age of 14. (…) In 1973 she gave a candid interview for the short-lived Los Angeles-based Star Magazine, and boasted to the journalist that she considered herself to be « the best » of all the local groupies. She also claimed that she was closely acquainted with some of rock music’s leading musicians such as Jeff Beck, David Bowie, Mick Jagger, Rod Stewart, Marc Bolan, and Alice Cooper, adding that her favorite rock star acquaintance was Led Zeppelin’s lead singer, Robert Plant. When asked how she attracted the attention of the musicians, she maintained it was because of the outrageous glam rock clothing she habitually wore. She was often photographed alongside well-known rock musicians; these photos appeared in American rock magazines such as Creem and Rock Scene. (…) She ran away from home when she was 16 after meeting Johnny Thunders, guitarist in the glam rock band the New York Dolls. Wikipedia
Pamela Des Barres, connue comme groupie des groupes rock dans les années 1960 et 1970, est une femme de lettres, née Pamela Ann Miller à Reseda, Californie le 9 septembre 1948. (…) Lorsqu’elle était encore enfant, elle idolâtrait les Beatles et Elvis Presley, et fantasmait à l’idée de rencontrer son Beatle favori, Paul McCartney. Un amie du secondaire a introduit Des Barres auprès de Don Van Vliet, mieux connu sous le pseudonyme de Captain Beefheart, un musicien et ami de Frank Zappa. Vliet l’a, à son tour, introduite auprès de Charlie Watts et Bill Wyman des Rolling Stones, qui l’ont conduite à la scène rock au Sunset Strip de Los Angeles. Pamela a donc ensuite commencé à passer son temps avec The Byrds et quelques autres groupes. Quand elle est diplômée du secondaire, en 1966, elle multiplie les petits boulots qui lui permettent d’habiter près du Sunset Strip et d’entretenir plus de relations avec des musiciens rock : Nick St. Nicholas, Mick Jagger, Keith Moon, Jim Morrison, Jimmy Page, Chris Hillman, Noel Redding, Jimi Hendrix, Ray Davies, Frank Zappa et l’acteur Don Johnson. Membre des GTO’s (Girls Together Outrageously), un groupe uniquement constitué de chanteuses, formé par Frank Zappa. Le groupe a commencé sous le nom de Laurel Canyon Ballet Company, et a commencé par des premières parties des concerts de Zappa et des Mothers of Invention. Le spectacle était principalement constitué par des « performances », mélange de musique et de paroles parlées, puisqu’aucun de ses membres ne savait chanter ou jouer correctement d’un instrument. Elles ont sorti un album, Permanent Damage en 1969, couvertes par Zappa et Jeff Beck. Le groupe a été dissous par Zappa un mois après le lancement de l’album parce que quelques-uns de ses membres avaient été arrêtés pour possession de drogue. Elle se marie avec Michael Des Barres, chanteur principal de Power Station et de Detective, le 29 octobre 1977. Ils ont un enfant, Nicholas Dean Des Barres, né le 30 septembre 1978. Le couple divorce en 1991, en raison des infidélités répétées de Michael Des Barres. Des Barres a écrit deux livres à propos de son expérience de groupie : I’m With The Band (1987) (publié en Allemagne sous le titre anglophone Light my fire) et Take Another Little Piece of My Heart: A Groupie Grows Up (1993), ainsi qu’un autre livre, Rock Bottom: Dark Moments in Music Babylon.Wikipedia
Annie aime les sucettes Les sucett’s à l’anis Les sucett’s à l’anis D’Annie Donn’nt à ses baisers Un goût ani-Sé lorsque le sucre d’orge Parfumé à l’anis Coule dans la gorge d’Annie Elle est au paradis Pour quelques pennies Annie A ses sucettes à L’anis Ell’s ont la couleur de ses grands yeux La couleur des jours heureux … Serge Gainsbourg (Les Sucettes, 1966)
Les Sucettes est une chanson écrite par Serge Gainsbourg pour France Gall en 1966. Cette chanson est principalement connue pour ses deux niveaux de lecture : l’un décrit la scène innocente d’une fillette, Annie, friande de sucettes qu’elle va acheter au drugstore, l’autre décrit implicitement d’une fellation. Wikipedia
Je n’en compre­nais pas le sens et je peux vous certi­fier qu’à l’époque personne ne compre­nait le double sens. (…) Avant chaque disque (…), Serge me deman­dait de lui racon­ter ma vie (…) ce que vous avez fait pendant les vacances. Alors, je lui ai dit que j’avais été à Noir­mou­tier chez mes parents. Là-bas, il n’y a pas grand-chose à faire, sauf que, tous les jours, j’al­lais m’ache­ter une sucette à l’anis…(….) Et quand il a écrit la petite chan­son, je me voyais aller ache­ter ma sucette. C’était l’his­toire d’une petite fille qui allait ache­ter ses sucettes à l’anis, et quand elle n’en avait plus, elle allait retourner en acheter… Mais en même temps, je sentais que ce n’était pas clair… C’était Gainsbourg quand même !  (…) Mais (…) il me l’a jouée au piano, comme ça, et je l’ai tout de suite trou­vée très jolie, je lui ai dit : Serge, j’adore ta chanson !  (…) Et puis, je pars au Japon et là j’apprends qu’il y a tout un truc là-dessus, c’était horrible. (…) Ça a changé mon rapport aux garçons. (…) Ça m’a humiliée, en fait. France Gall
La mort a pour moi le visage d’une enfant Au regard transparent Son corps habile au raffinement de l’amour Me prendra pour toujours Elle m’appelle par mon nom Quand soudain je perds la raison Est-ce un maléfice Ou l’effet subtil du cannabis? (…) La mort ouvrant sous moi ses jambes et ses bras S’est refermée sur moi Son corps m’arrache enfin les râles du plaisir Et mon dernier soupir. Serge Gainsbourg (Cannabis, 1970)
Avoir pour premier grand amour un tel homme fait que le retour à la réalité est terrible. A seize ans je découvrais des sommets et ne pouvais ensuite que tomber de ce piédestal. Constance Meyer
Pendant les cinq dernières années de sa vie, de 1985 à 1991, Serge Gains­bourg a fréquenté une jeune femme alors qu’il vivait avec Bambou. Elle s’ap­pelle Cons­tance Meyer, avait à l’époque 16 ans, soit quarante-et-un de moins que le chan­teur, et raconte tout dans un livre qui paraît demain, La Jeune Fille Et Gains­bourg, aux éditions de L’Ar­chi­pel.En 1985, cette fan de l’homme à la tête de chou se pointe comme de nombreux, et surtout nombreuses, fans au domi­cile du chan­teur pour y dépo­ser une lettre accom­pa­gnée de son numéro de télé­phone. Visi­ble­ment touché, Gains­bourg appelle la jeune fille et l’in­vite à dîner. Suivront cinq années d’une histoire d’amour qui durera presque jusqu’au décès de l’ar­tiste en 1991. Cons­tance Meyer précise que Bambou, qui parta­geait la vie de Gains­bourg à l’époque, était au courant de la situa­tion et s’en accom­mo­dait : à elle les week-ends, à Cons­tance le reste de la semaine. Gala (2010)
The suggestion that I’d slept with Tony Leung on set was a disgusting allegation. Jean-Jacques Annaud had a lot to do with that – he was trying to promote the film. Now, I would handle things very differently, but back then – when I was in the middle of it, and a kid, really – it was very, very hard. I felt exploited by him. He never dispelled the rumours. He would walk into a room and be ambiguous, which ignited the fire. Everywhere I went in the world, the rumour followed me. Jane March
L’Indochine, dans les années 1930. Une Française de 15 ans et demi vit avec sa mère, une institutrice besogneuse, et ses deux frères, pour lesquels elle éprouve un étrange mélange de tendresse et de mépris. Sur le bac qui la conduit vers Saïgon et son pensionnat, elle fait la connaissance d’un élégant Chinois au physique de jeune premier. L’homme a l’air sensible à son charme et le lui fait courtoisement savoir. Elle accepte de le revoir régulièrement. Dans sa garçonnière, elle découvre le vertige des sens. Il est follement épris, elle prétend n’en vouloir qu’à son argent. La mère de la jeune fille tolère tant bien que mal cette liaison… Télérama
She was only 18 when she made the movie, after being spotted by Annaud on the cover of Just Seventeen. He said he was captivated by ‘this little girl with a faintly bored air and the look of revolt in her eyes’. It was a look he set out to exploit. Within days of the film’s release in 1992, rumours abounded that Jane had actually made love on the set with her co-star Tony Leung during steamy scenes. To add fuel to the fire, Annaud suggested that his young star had been a virgin, but had gained experience before filming began. Jane was pursued on a worldwide promotional tour by the question: ‘Did she or didn’t she?’ Annaud did absolutely nothing to put an end to the speculation and Jane was dubbed ‘the Sinner from Pinner’, after the rather dreary London suburb in which she grew up. Meanwhile, those who had known her in Pinner became rich on stories sold to tabloid newspapers and Annaud grew in stature on the back of Jane’s ignominy, which generated huge publicity for the film. Jane says she felt violated, prostituted and abandoned by Annaud. She sobbed herself into a nervous breakdown and couldn’t bring herself to speak to the director for ten years. The Daily Mail
The elements in the story are the basic stuff of common erotic fantasies: Sex between strangers separated by age, race and social convention, and conducted as a physical exercise without much personal communication. (…) Jean-Jacques Annaud’s film treats them in much the same spirit as « Emmanuelle » or the Playboy and Penthouse erotic videos, in which beautiful actors and elegant photography provide a soft-core sensuality. As an entry in that genre, « The Lover » is more than capable, and the movie is likely to have a long life on video as the sort of sexy entertainment that arouses but does not embarrass. (…) Annaud and his collaborators have got all of the physical details just right, but there is a failure of the imagination here; we do not sense the presence of real people behind the attractive facades of the two main actors. (…) Like classic pornography, it can isolate them in a room, in a bed: They are bodies that have come together for our reveries. Roger Ebert
Smooth, hard and satiny-brown, the two bodies mesh with color-coordinated seamlessness, like a pants-shirt combo purchased at the Gap. The camera looks on from a respectful middle distance, lingering with discreet languor over the puddingy smoothness of breasts, buttocks, and bellies, the whole scene bathed in a late-afternoon haze of sunlight and shadow. Sex! Passion! Voluptuous calendar-art photography! It’s time, once again, for the highfalutin cinema tease — for one of those slow-moving European-flavored specials that promise to be not merely sexy but ”erotic,” that keep trying to turn us on (but tastefully, so tastefully), that feature two beautiful and inexpressive actors doing their best to look tortured, romantic, obsessed. (…) The Lover isn’t exactly Emmanuelle — the characters do appear to be awake when they’re coupling — yet it’s one more movie that titillates us with the prospect of taking sex seriously and then dampens our interest by taking it too seriously. Why do so many filmmakers insist on staging erotic encounters as if they were some sort of hushed religious ritual? The answer, of course, is that they’re trying to dignify sex. But sex isn’t dignified — it’s messy and playful and abandoned. In The Lover, director Jean-Jacques Annaud gives us the sweating and writhing without the spontaneity and surprise. (…) In The Lover, these two are meant to be burning their way through a thicket of taboos. Yet as characters, they’re so thinly drawn that it’s hard to see anything forbidden in what they’re doing. We’re just watching two perfect bodies intertwine in solemn, Calvin Klein rapture (which, admittedly, has its charm). Owen Gleiberman
Sur un sujet dérangeant – la prostitution d’une lycéenne des beaux quartiers –, le réalisateur signe un film élégant qui s’appuie sur le talent de Marine Vacth. La Croix (2013)
François Ozon’s new film is a luxurious fantasy of a young girl’s flowering: a very French and very male fantasy, like the pilot episode of the world’s classiest soap opera. There’s some softcore eroticism and an entirely, if enjoyably, absurd final scene with Charlotte Rampling, whose cameo lends a grandmotherly seal of approval to the drama’s sexual adventure. The Guardian
Palme d’Or à Cannes, le cinquième film d’Abdellatif Kechiche, secoué par plusieurs polémiques, évoque le devenir de deux jeunes femmes traversées par une passion amoureuse. (…) Au début du récit, Emma est étudiante aux Beaux-Arts, désireuse de s’inventer un avenir d’artiste-peintre ; Adèle, lycéenne, se rêve institutrice. L’une a les cheveux bleus, de l’assurance, de l’ambition et assume son orientation sexuelle. L’autre, plus jeune, plus terrienne, moins égocentrée, se découvre, reçoit de plein fouet cette passion « hors norme » qui la plonge dans un indicible trouble, au milieu de ses amis comme de sa famille.  La quête de jouissance qui accompagne cette relation donne lieu à deux longues scènes particulièrement explicites qui, elles aussi, ont suscité et susciteront la discussion. On peut les trouver crues, extrêmement appuyées, choquantes (le film, en salles, est interdit aux moins de 12 ans). Il en va ainsi du cinéma – aussi intransigeant que dérangeant – d’Abdellatif Kechiche, expérience émotionnelle, sensorielle, travail d’imprégnation progressive du spectateur, plutôt que de suggestion ou de démonstration. La Croix (2013)
Quand on a vu le film mercredi en public, quand on a découvert les scènes de sexe sur grand écran, on a été… choquées. On les a pourtant tournées. Mais, j’avoue, c’était gênant. (…) [Les conditions de tournage] C’était horrible. Léa Seydoux
C’était… bestial ! Il y a un truc électrique, un abandon… c’est chaud franchement ! (…) Je ne savais pas que la scène de cul allait durer 7 minutes, qu’il n’y aurait pas de musique. Là, il n’y a que nos respirations et le claquement de nos mains sur nos fesses ». (…) Il y avait parfois une sorte de manipulation, qu’il était difficile de gérer. Mais c’était une bonne expérience d’apprentissage, en tant qu’actrice. Adèle Exarchopoulos
Léa: The thing is, in France, it’s not like in the States. The director has all the power. When you’re an actor on a film in France and you sign the contract, you have to give yourself, and in a way you’re trapped.
Adèle: He warned us that we had to trust him—blind trust—and give a lot of ourselves. He was making a movie about passion, so he wanted to have sex scenes, but without choreography—more like special sex scenes. He told us he didn’t want to hide the character’s sexuality because it’s an important part of every relationship. So he asked me if I was ready to make it, and I said, “Yeah, of course!” because I’m young and pretty new to cinema. But once we were on the shoot, I realized that he really wanted us to give him everything. Most people don’t even dare to ask the things that he did, and they’re more respectful—you get reassured during sex scenes, and they’re choreographed, which desexualizes the act.
Léa: For us, it’s very embarrassing.
Adèle: At Cannes, all of our families were there in the theater so during the sex scenes I’d close my eyes. [Kechiche] told me to imagine it’s not me, but it’s me, so I’d close my eyes and imagined I was on an island far away, but I couldn’t help but listen, so I didn’t succeed in escaping. The scene is a little too long.
Léa: No, we had fake pussies that were molds of our real pussies. It was weird to have a fake mold of your pussy and then put it over your real one. We spent 10 days on just that one scene. It wasn’t like, “OK, today we’re going to shoot the sex scene!” It was 10 days.
Adèle: One day you know that you’re going to be naked all day and doing different sexual positions, and it’s hard because I’m not that familiar with lesbian sex.
Léa: The first day we shot together, I had to masturbate you, I think?
Adèle: [Laughs] After the walk-by, it’s the first scene that we really shot together, so it was, “Hello!” But after that, we made lots of different sex scenes. And he wanted the sexuality to evolve over the course of the film as well, so that she’s learning at the beginning, and then becomes more and more comfortable. It’s really a film about sexual passion—about skin, and about flesh, because Kechiche shot very close-up. You get the sense that they want to eat each other, to devour each other.
Adèle: (…) And the shoot was very long in general.
Léa: Five-and-a-half months. What was terrible on this film was that we couldn’t see the ending. It was supposed to only be two months, then three, then four, then it became five-and-a-half. By the end, we were just so tired.
Adèle: For me, I was so exhausted that I think the emotions came out more freely. And there was no makeup artist, stylist, or costume designer. After a while, you can see that their faces are started to get more marked. We shot the film chronologically, so it helped that I grew up with the experiences my character had.
Léa: It was horrible.
Adèle: In every shoot, there are things that you can’t plan for, but every genius has his own complexity. [Kechiche] is a genius, but he’s tortured. We wanted to give everything we have, but sometimes there was a kind of manipulation, which was hard to handle. But it was a good learning experience for me, as an actor.
Marlowe Stern: Would you ever work with Kechiche again?
Léa: Never.
Adèle: I don’t think so.
Adèle: Yeah, because you can see that we were really suffering. With the fight scene, it was horrible. She was hitting me so many times, and [Kechiche] was screaming, “Hit her! Hit her again!”
Léa: In America, we’d all be in jail.Adèle: (…) She was really hitting me. And once she was hitting me, there were people there screaming, “Hit her!” and she didn’t want to hit me, so she’d say sorry with her eyes and then hit me really hard.
Léa: [Kechiche] shot with three cameras, so the fight scene was a one-hour continuous take. And during the shooting, I had to push her out of a glass door and scream, “Now go away!” and [Adèle] slapped the door and cut herself and was bleeding everywhere and crying with her nose running, and then after, [Kechiche] said, “No, we’re not finished. We’re doing it again.”
Adèle: She was trying to calm me, because we shot so many intense scenes and he only kept like 10 percent of the film. It’s nothing compared to what we did. And in that scene, she tried to stop my nose from running and [Kechiche] screamed, “No! Kiss her! Lick her snot!” The Daily Beast
Nous devrions, a priori, nous réjouir (…) Hélas, et indépendamment de la qualité artistique du film, nous ne pourrons pas participer de cet enthousiasme : nos collègues ayant travaillé sur ce film nous ont rapporté des faits révoltants et inacceptables. La majorité d’entre eux, initialement motivés, à la fois par leur métier et le projet du film en sont revenus écœurés, voire déprimés. (…)  Certains ont abandonné « en cours de route », « soit parce qu’ils étaient exténués, soit qu’ils étaient poussés à bout par la production, ou usés moralement par des comportements qui dans d’autres secteurs d’activités relèveraient sans ambiguïté du harcèlement moral ». Le Spiac-CGT
On ne vient pas faire la promo à L.A quand on a un problème avec le réalisateur. Si Léa n’était pas née dans le coton, elle n’aurait jamais dit cela. Léa n’était pas capable d’entrer dans le rôle. J’ai rallongé le tournage pour elle. Léa Seydoux fait partie d’un système qui ne veut pas de moi, car je dérange. Abdellatif Kechiche
Je n’ai pas critiqué Abdel Kechiche, j’ai parlé de son approche. On ne travaillera plus ensemble. Léa Seydoux
Les cinéastes et auteurs français, européens, américains et du monde entier, tiennent à affirmer leur consternation. Il leur semble inadmissible qu’une manifestation culturelle internationale, rendant hommage à l’un des plus grands cinéastes contemporains, puisse être transformée en traquenard policier. Forts de leur extraterritorialité, les festivals de cinéma du monde entier ont toujours permis aux œuvres d’être montrées et de circuler et aux cinéastes de les présenter librement et en toute sécurité, même quand certains États voulaient s’y opposer. L’arrestation de Roman Polanski dans un pays neutre où il circulait et croyait pouvoir circuler librement jusqu’à ce jour, est une atteinte à cette tradition: elle ouvre la porte à des dérives dont nul aujourd’hui ne peut prévoir les effets. Pétition pour Romain Polanski (28.09.09)
Il m’était arrivé plusieurs fois que certains gosses ouvrent ma braguette et commencent à me chatouiller. Je réagissais de manière différente selon les circonstances, mais leur désir me posait un problème. Je leur demandais : « Pourquoi ne jouez-vous pas ensemble, pourquoi m’avez-vous choisi, moi, et pas d’autres gosses? » Mais s’ils insistaient, je les caressais quand même. Daniel Cohn-Bendit (Grand Bazar, 1975)
La profusion de jeunes garçons très attrayants et immédiatement disponibles me met dans un état de désir que je n’ai plus besoin de réfréner ou d’occulter. (…) Je n’ai pas d’autre compte à régler que d’aligner mes bahts, et je suis libre, absolument libre de jouer avec mon désir et de choisir. La morale occidentale, la culpabilité de toujours, la honte que je traîne volent en éclats ; et que le monde aille à sa perte, comme dirait l’autre. Frédéric Mitterrand (”La mauvaise vie”, 2005)
J’étais chaque fois avec des gens de mon âge ou de cinq ans de moins. (…) Que vienne me jeter la première pierre celui qui n’a pas commis ce genre d’erreur. Parmi tous les gens qui nous regardent ce soir, quel est celui qui n’aurait pas commis ce genre d’erreur au moins une seule fois ? (…) Ce n’est ni un roman, ni des Mémoires. J’ai préféré laissé les choses dans le vague. C’est un récit, mais au fond, pour moi, c’est un tract : une manière de raconter une vie qui ressemble à la mienne, mais aussi à celles de beaucoup d’autres gens. Frédéric Mitterrand
C’est pas vrai. Quand les gens disent les garçons, on imagine alors les petits garçons. Ça fait partie de ce puritanisme général qui nous envahit qui fait que l’on veut toujours noircir le tableau, ça n’a aucun rapport. (…) Evidemment, je cours le risque de ce genre d’amalgame. Je le cours d’autant plus facilement ce risque-là puisqu’il ne me concerne pas. (…) Il faudrait que les gens lisent le livre et ils se rendraient compte qu’en vérité c’est très clair. Frédéric Mitterrand (émission « Culture et dépendances », le 6 avril 2005)
J’aurai raconté des histoires avec des filles, personne n’aurait rien remarqué. Frédéric Mitterrand
En tant que ministre de la Culture, il s’illustre en prenant la défense d’un cinéaste accusé de viol sur mineure et il écrit un livre où il dit avoir profité du tourisme sexuel, je trouve ça a minima choquant (…) On ne peut pas prendre la défense d’un cinéaste violeur au motif que c’est de l’histoire ancienne et qu’il est un grand artiste et appartenir à un gouvernement impitoyable avec les Français dès lors qu’ils mordent le trait. (…) Au moment où la France s’est engagée avec la Thaïlande pour lutter contre ce fléau qu’est le tourisme sexuel, voilà un ministre du gouvernement qui explique qu’il est lui-même consommateur. Benoît Hamon (porte-parole du Parti socialiste)
On ne peut pas donner le sentiment qu’on protège les plus forts, les connus, les notables, alors qu’il y a les petits qui subissent la justice tous les jours. Ce sentiment qu’il y a deux justices est insupportable.Manuel Valls (député-maire PS)
Qu’est-ce qu’on peut dire aux délinquants sexuels quand Frédéric Mitterrand est encore ministre de la Culture? Marine Le Pen (vice-présidente du FN)
A ce propos d’ailleurs, nous n’avons rien contre les homosexuels à Rue89 mais nous aimerions savoir comment Frédéric Mitterrand a pu adopter trois enfants, alors qu’il est homosexuel et qu’il le revendique, à l’heure où l’on refuse toujours le droit d’adopter aux couples homosexuels ? Pourquoi cette différence de traitement? Rue 89
C’est une affaire très française, ou en tout cas sud-européenne, parce que dans les cultures politiques protestantes du nord, Mitterrand, âgé de 62 ans, n’aurait jamais décroché son travail. Son autobiographie sulphureuse, publiée en 2005, l’aurait rendu impensable. (…) Si un ministre confessait avoir fréquenté des prostituées par le passé, peu de gens en France s’en offusquerait. C’est la suspicion de pédophilie qui fait toute la différence. (…) Sarkozy, qui a lu livre en juin [et] l’avait trouvé  » courageux et talentueux » (…) s’est conformé à une tradition bien française selon laquelle la vie privée des personnes publiques n’est généralement pas matière à discussion. Il aurait dû se douter, compte tenu de la médiatisation de sa vie sentimentale, que cette vieille règle qui protège les élites avait volé en éclats. Charles Bremmer (The Times)
David Bowie was a musical genius. He was also involved in child sexual exploitation. In the 1970s, David Bowie, along with Iggy Pop, Jimmy Page, Bill Wyman, Mick Jagger and others, were part of the ‘Baby Groupies’ scene in LA. The ‘Baby Groupies’ were 13 to 15 year old girls who were raped by male rock stars. The names of these girls are easily searchable online but I will not share them here as all victims of rape deserve anonymity. The ‘Baby Groupie‘ scene was about young girls being prepared for sexual exploitation (commonly refereed to as grooming) and then sexually assaulted and raped. Even articles which make it clear that the music industry ” ignor(ed), and worse enabl(ed), a culture that still allows powerful men to target young girls” celebrate that culture and minimise the choices of adult men to rape children and those who chose to look away. This is what male entitlement to sexual access to the bodies of female children and adults looks like. It is rape culture. David Bowie is listed publicly as the man that one teenage girl ‘lost her virginity’ too.* We need to be absolutely clear about this, adult men do not ‘have sex’ with 13 to 15 year old girls. It is rape. Children cannot consent to sex with adult men – even famous rock stars. Suggesting this is due to the ‘context’ of 70s LA culture is to wilfully ignore the history of children being sexually exploited by powerful men. The only difference to the context here was that the men were musicians and not politicians, religious leaders, or fathers. David Bowie was an incredible musician who inspired generations. He also participated in a culture where children were sexually exploited and raped. This is as much a part of his legacy as his music. Louise Pennington
When we treat public figures like gods, we enable the dangerous dynamic in which famous men prey on women and girls. Bowie is part of a long line of male stars who have used their fame to take advantage of vulnerable women. Among the many celebrities who have allegedly slept with girls under the age of consent are Elvis Presley (Priscilla Beaulieu, 14), Marvin Gaye (Denise Gordy, 15), Iggy Pop (Sable Starr, 13) and Chuck Berry (Janice Escalanti, 14). R. Kelly, Woody Allen and Roman Polanski, have all been accused or convicted of sexually assaulting minors, which differs from statutory rape in that it involves force. And of course, celebrities’ sexual crimes are not limited to teenagers. The cases of Bill Cosby and Jian Ghomeshi, who both allegedly used their high profiles to sexually abuse women, are currently before the legal system. Obviously, Bowie is not in the same league as Bill Cosby, if only because Mattix, known as one of the famous “baby groupies,” doesn’t seem remotely unhappy about her experiences with Bowie. They were both part of the ‘70s rock star scene on L.A’s Sunset Strip, where blowjobs and quaaludes were given out like handshakes. Mattix looks back fondly on the experience, calling it “beautiful” in a recent interview with Thrillist. She looks back less fondly on her relationship with Jimmy Page, who allegedly kidnapped and locked her up in a hotel room. But it’s still important to acknowledge that what Bowie did was illegal. Consent laws are in place because, unlike Mattix, too many underage girls end up traumatized by the sexual experiences they have with older men. Many of those who “consented” as teens realize later that they were exploited and controlled by their older lovers. It’s incredibly hard for any victim of sexual assault to come forward, but when your perpetrator is a beloved public figure, your story becomes even more unbelievable. We know rapists don’t fit one mould, yet we’re incredulous when a person’s crimes don’t match our image of them. This phenomenon is particularly heightened with celebrities. (…) You can both write a catchy pop song and like underage sex. But too often we mistake a person’s talent for who they are as people. Celebrities know this and take advantage of the protection that comes with being a beloved public figure. As a result, their victims suffer in silence. We should acknowledge that Bowie slept with an underage woman to acknowledge his humanity. Yes, his talent was exceptional. No, he was not a monster. But we should never glorify celebrities to the point that we refuse to acknowledge that they’re capable of ugly acts. Otherwise, we send a message to the alleged victims of Roman Polanski, R. Kelly and Jian Ghomeshi that entertainment is more valuable than justice. Angelina Chapin
Since the death of David Bowie on January 10th, fans and media have dissected much of his musical and cultural legacy. Bowie stands as a towering figure over the last 45 years of music, and as a celebrity famous for an ever-changing, enigmatic approach to his life and art, there is much to be analyzed in the wake of his passing. But not all of it is pleasant or even musical. One uncomfortable facet of the iconic rocker’s past has suddenly been thrust into the center of the dialogue, and it’s raised questions about both Bowie and the world that has enabled him and so many others. The high-profile controversies surrounding contemporary stars like R. Kelly (who was famously accused of statutory rape and taken to court on child pornography charges in the early 2000s) and the backlash against rapper Tyga (following his relationship with a then-underage Kylie Jenner) have led to a broader discussion surrounding legal consent and adult male stars who engage in predatory behavior. And since his death, more fans and commentators have had to question Bowie’s own past with teen girls as well. (…) Rock star escapades from that period have been glamorized for decades with no regard for how disturbing or illegal the behavior was. It became a part of the mythos—a disgusting testament to how little the writers documenting the happenings of the day cared about taking their heroes to task. And it was right there in the music itself: The Rolling Stones sang about underage girls in “Stray Cat Blues” and Chuck Berry glorified the teenage “groupie” in “Sweet Little Sixteen” a decade earlier. But we can’t look at it with those same eyes today—not if we are sincere about protecting victims and holding celebrities accountable. It’s convenient to go after Tyga and R. Kelly when we see hashtags or trending stories, and their behavior warrants every bit of scrutiny and criticism it’s gotten. But we cannot write off the alarming behavior of superstars past just because they’re now older, greyer or in the case of Bowie, newly-departed. Because this behavior didn’t start with contemporary hip-hop and R&B acts. In addition to her time with Bowie, Mattix was also statutory raped by Led Zeppelin guitarist Jimmy Page. In the book Hammer Of the Gods, former Zeppelin road manager Richard Cole claimed that the rocker tasked him with kidnapping the teen girl. He allegedly escorted her from a nightclub and thrust her into the back of Page’s limo with the warning of stay put or “I’ll have your head.” Page kept Mattix hidden for three years to avoid legal trouble. Mattix still romanticizes her experiences with these very adult men (“It was magnificent. Can you believe it? It was just like right out of a story! Kidnapped, man, at 14!” she stated in Hammer Of the Gods) but there is no doubt that what both Page and Bowie did was unacceptable. That it was glamorized in magazines like Creem and glossed over in films like Almost Famous speaks to cultural irresponsibility. So much of our culture turns a blind eye or gleefully endorses the hypersexualizing of teen girls. And when the stories are anecdotal as opposed to ripped from the headlines, it can be easy to dismiss and minimize the acts of artists like Bowie and Page as something “of the time.” But statutory rape laws existed even in the coke-fueled hedonism of the 1970s—because someone had to be protective of young girls who were susceptible to predators with big hair and loud guitars. But as it turns out, no one cared about protecting these girls; they were too busy mythologizing the rockers who were abusing them. Early rock ‘n’ rollers Chuck Berry and Jerry Lee Lewis both saw their careers sullied by headlines involving underage girls: Lewis revealed that he was married to his 13-year-old cousin in 1958 and was subsequently blacklisted from radio, while Berry was arrested and found guilty of transporting an underage girl across state lines for immoral purposes, spending two years in jail in 1960. Eagles drummer and vocalist Don Henley was arrested in 1980 in Los Angeles and charged with contributing to the delinquency of a minor after paramedics were called to his home to save a naked 16-year-old girl who was overdosing on cocaine and Quaaludes. He was fined $2,000, given two years’ probation, and ordered into a drug counseling program. Rocker turned right-wing caricature Ted Nugent sought out underage girls, going so far as to become the legal guardian of Pele Massa when she was 17 just to be able to duck kidnapping charges. Prince kept Anna Garcia, aka “Anna Fantastic,” with him at his Paisley Park compound when she was a teenager. She would ultimately become the subject of several of his late ‘80s/early ‘90s works, like “Vicki Waiting” and “Pink Cashmere,” which he wrote for Anna on her 18th birthday. (…) Prince dated Mayte Garcia shortly thereafter, a dancer he met when she was 16. “When we met I was a virgin and had never been with anybody,” she told The Mirror last year. The two would marry in 1996, when Mayte was 22. Unlike Anna, Mayte insists Prince didn’t pursue her seriously until she was 18. (…) There have been varying stories surrounding the relationship between a young Aretha Franklin and the late Sam Cooke. She has indicated in interviews that things between them became romantic, but in his unauthorized biography, David Ritz indicated that their first encounter occurred when she was only 12 years old and visited Cooke in his motel room in Atlanta. In the Sam Cooke Legends television documentary, Aretha recalled an incident involving her being in Cooke’s room, but indicated that her father interrupted what was likely going to be a sexual encounter. (…) Marvin Gaye met Janis Hunter around the time of her 17th birthday, and the still-married Motown star pursued the teenager immediately. According to Hunter’s 2015 memoir After The Dance, Gaye took her to an Italian restaurant in Hollywood and bribed the waiter $20 to bring the underage girl apricot sours. He had sex with her shortly thereafter, and the two began a relationship, despite a 17-year age difference and the fact that Marvin was still legally married to his first wife, Anna Gordy. Gaye would famously write “Let’s Get It On” in tribute to his lust for Jan. Shortly after giving birth to a daughter, Nona, Jan and Marvin were featured in a November 1974 issue of Ebony when she was 18. They would marry in 1977, after Marvin’s divorce from Anna was finalized; but Janis would leave the singer in 1981. We can dismiss all of this as just the “way things were back then.” We can pretend that we haven’t heard countless songs about young “Lolitas” who were “just seventeen—you know what I mean.” We can ignore the racial implications in the mainstream media’s relative silence on rockers’ histories of statutory rape and its glorification. But the next time you watch Almost Famous, take note of how much younger most of the Band Aids seem compared to the world-weary rockers that are repeatedly shown taking them to bed (Kate Hudson’s Penny Lane says she’s 16 in the film). Note how the movie casually nods to Page and Mattix in a scene at the infamous Hyatt “Riot House” on Sunset Strip. And think about how many girls would’ve been better off had someone given a damn way back when, as opposed to just fawning over a guitarist with some hit songs. Former Rolling Stones bassist Bill Wyman infamously began seeing 13-year-old Mandy Smith in 1983. According to Smith, Wyman had sex with her when she was 14. They married when she turned 18 in 1989; they divorced in 1991. She spoke about her time with the ex-Stone in an interview with The Daily Mail in 2010. “It’s not about being physically mature. It’s emotional maturity that matters,” she stated, after making it clear that she regrets what happened to her. “I don’t think most 16-year-olds are ready. I think the age of consent should be raised to 18 at a minimum, and some girls aren’t even ready then.” The Daily Beast
While the UK in 2015 inexplicably draws a line at girlhood sexuality on screen, it’s San Francisco in the 1970s that provides the film’s own context – with all the temptation for nostalgic glaze that this could offer a contemporary mindset. But elsewhere in California in those years, certain teenage girls went way beyond a cut-out-and-keep relationship to the frenzied rock scene’s most desirable. They hung out on Sunset Boulevard, L.A. There you’d find the self-dubbed foxy ladies, better known in the backstage of our cultural consciousness as baby groupies: the group of teenage high schoolers who ruled over a particular mile of Sunset Boulevard in the early 70s. The queens of the scene were close confidantes Sable Starr and Lori Lightning, who, along with other teen-aged names like Shray Mecham and Queenie Glam, slept with and dated the likes of David Bowie, Jimmy Page, Mick Jagger, Jeff Beck, Marc Bolan, Alice Cooper, Robert Plant and Iggy Pop. They were, in news that will destroy your idols, very young: Starr was 14 years old when she started hanging out on the Strip, with a 13 year old Lori Lightning (real name Mattix) joining the now established gang soon afterwards. The hangouts of choice were spots like the Rainbow Bar and Grill, Whiskey a Go Go and the E Club ­– later renamed Rodney Bingenheimer’s English Disco. The latter club was the preferred enclave for the era’s strange new musical breed – where, as Bowie would later enthuse to Details magazine, glam rock stars and their devotees could parade their “sounds of tomorrow” dressed in “clothes of derision.” The scene was documented by the controversial, short-lived publication Star, a tome that took teenage magazine tropes to their extreme: inside, you’ll find all the usual short stories, style guides and “How to approach your crush” articles, except in this case the stories tell of romantic backstage fantasies, how to dress to catch your “superfox”, and even a step-by-step nose-job diary (in the mag’s own words, “no dream is too far-out”). Beloved by adolescent aficionados everywhere, it wasn’t long, of course, before concerned parents were knocking the publisher’s door down – five issues long, in fact. Thanks to dedicated archive digger Ryan Richardson you can gape at every single issue online – including an interview with Starr and Queenie, in the final issue, that records for posterity the startling, angsty conviction of these ultimate mean girls. (…) But even more striking than the magazine’s laugh out loud, irreverent take on the scene – in its own words, “relief from all that moral-spiritual-ethical-medical-advice” – are the clothes. (…) Star was, needless to say, a heavily glamorised chronicle of the teenage groupie girls who frequented its pages – wilfully ignoring, and worse enabling, a culture that still allows powerful men to target young girls. But like any history that plays out in the margins – in the backstage of rock music’s mythmaking – there are conflicting accounts as to how well or badly off the girls were. Lori Lightning, who claims to have fallen in love with Jimmy Page aged 14, has no regrets. As she tells fellow ex-groupie Pamela des Barres in the latter’s book, “It was such a different time – there was no AIDS – and you were free to experiment.” Nobody can ask Starr, now – the ballsy queen of the babies eventually got clean and had kids, but died aged 51 in 2009. Even now, there’s a kind of power to be found somewhere amid the gushing interviews and romanticised editorials of Star. Addressing its teen readers without patronising them, Star cut straight to the heart of the sexual desires of girlhood like no other magazine would dare. Sexually forward in their dress and their attitude, the groupies adopted acceptable male traits to go out and get what they wanted. By channelling the stars of the Sunset Strip, the magazine empowered readers to approach humdrum high school life with the same fearlessness. Though not exactly feminist in its boy-getting tips – “I’d scratch any girl’s eyes out for a guy I want” – the message that boys shouldn’t have all the fun is loud and clear. As one reader writes in of the frustrating sexual double standard, “Guys can take their going steady rings and rules and shove it up their noses!” (…) Iggy Pop (…) slept with Starr when she was just 13, and, horribly, later wrote a song about it. His words are worryingly relevant to our own fetish for history’s visuals without their story – style divorced from context, worth a fleeting Instagram like and then on to the next. Our preference for rose-tinted glasses – especially de rigour heart-shaped ones, fit for a foxy lady – is hugely problematic. But flicking through Star magazine, you begin to see its role as a link between the innocent teenyboppers of the 60s, and the rise of badass female frontwomen in the 70s and beyond. Joan Jett was first spotted on the Boulevard, outside the Rainbow Grill. Later on, Grace Jones and Courtney Love are just two examples of powerful artists who were sexually upfront in their fashion, and did things entirely on their own terms. Dazed (Aug. 10, 2015)
The dregs of the sexual revolution were what remained, and it was really sort of a counterrevolution (guys arguing that since sex was beautiful and everyone should have lots everything goes and they could go at anyone; young women and girls with no way to say no and no one to help them stay out of harmful dudes’ way). The culture was sort of snickeringly approving of the pursuit of underage girls (and the illegal argument doesn’t carry that much weight; smoking pot is also illegal; it’s about the immorality of power imbalance and rape culture). It was completely normalized. Like child marriage in some times and places. Which doesn’t make it okay, but means that, unlike a man engaged in the pursuit of a minor today, there was virtually no discourse about why this might be wrong. It’s also the context for what’s widely regarded as the anti-sex feminism of the 1980s: those women were finally formulating a post-sexual-revolution ideology of sex as another arena of power and power as liable to be abused; we owe them so much. Lori Maddox
For San Francisco in particular and for California generally, 1978 was a notably terrible year, the year in which the fiddler had to be paid for all the tunes to which the counterculture had danced. The sexual revolution had deteriorated into a sort of free-market free-trade ideology in which all should have access to sex and none should deny access. I grew up north of San Francisco in an atmosphere where once you were twelve or so hippie dudes in their thirties wanted to give you drugs and neck rubs that were clearly only the beginning, and it was immensely hard to say no to them. There were no grounds. Sex was good; everyone should have it all the time; anything could be construed as consent; and almost nothing meant no, including “no.” “It was the culture,” she wrote. “Rock stars were open about their liaisons with underage groupies.” It doesn’t excuse these men to note that there was an overwhelming, meaningful, non-dismissible sense in this decade that sex with young female teenagers was if not explicitly desirable then certainly OK. Louis Malle released “Pretty Baby” in 1978, in which an 11-year-old and sometimes unclothed Brooke Shields played a child prostitute; in Manhattan, released the following year, director Woody Allen paired his middle-aged character with a 17-year old; color photographer David Hamilton’s prettily prurient photographs of half-undressed pubescent girls were everywhere…at the end of the decade Playboy attempted to release nude photographs of a painted, vamping Shields at the age of 10 in a book titled Sugar and Spice. […] In 1977, Roman Polanski’s implicit excuse for raping a 13-year-old girl he had plied with champagne and quaaludes was that everyone was doing it. Polanski had sequestered his victim at Jack Nicholson’s Bel Air house on the grounds that he was going to take pictures of her for French Vogue. Polanski’s victim pretended she had asthma to try to get out of his clutches. It didn’t work. Afterward, he delivered the dazed, glassy-eyed child to her home, he upbraided her big sister for being unkind to the family dog. Some defended him on the grounds that the girl looked 14. Reading Solnit on this, you can understand how Lori Maddox could have possibly developed not just a sincere desire to fuck adult men but the channels to do it basically in public; why an entire scene encouraged her, photographed her, gave her drugs that made all of it feel better, loved her for it, celebrated her for it, for years. (…) It is Maddox who interests me, in the end, not Bowie. But if there’s an argument for labeling Bowie a rapist that gets me, it’s how much I owe to the inflexible spirit that calls for it. Look, what a miracle; we are talking about this, when out of all the interviews Bowie gave in his life, he seems to never have been asked on the record about Maddox or any of the other “baby groupies,” or to have said a thing about Wanda Nichols after the case was dismissed. Jezabel

Attention, un scandale peut en cacher bien d’autres  !

En ces temps étranges …

Où l’on dénonce d’un côté comme le plus rétrograde les mutilations sexuelles que l’on prône de l’autre comme summum du progrès

Où l’on fustige chez certains les mariages forcés d’enfants tout en imposant par la loi à d’autres le mensonge et l’aberration de l’imposition de « parents de même sexe »

Où le long silence coupable sur la pédophilie que l’on condamne dans l’Eglise catholique se mue en complaisance douteuse pour les relations proprement incestueuses de certains de nos happy few, responsables politiques compris  …

l’irresponsabilité la plus débridée dans l’habillement comme dans le comportement ou le langage cotoie la pudibonderie la plus rétrograde dans les relations hommes-femmes …

Et à l’heure où la vérité semble enfin sortir sur les pratiques supposées du photographe David Hamilton

Alors que dans la plupart des pays les plus problématiques de ses oeuvres continuent à être publiées …

Qui rappelle …

Dans le climat général qui a permis de tels actes …

Et notamment dans la tant célébrée révolution sexuelle des années 60 …

La part de la musique et du cinéma qui l’ont si fièrement portée …

De ces Rolling Stones ou Bowie (ou notre propre Gainsbourg), Woodie Allen ou Malle, De Niro,  Kinski ou Annaud

Qu’oubliant leurs multiples Lorie Maddox ou Sheryl Brookes on continue de fêter ou d’enterrer royalement …

Et surtout la vérité suggérée dans tant de chansons …

Mais explicitée dans le célèbre « Midnight rambler » des Rolling Stones …

Et d’ailleurs déjà envisagée dans le non moins célèbre « Lolita » de Nabokov …

Derrière le rock ‘n’ roll show …

A savoir, outre l’évidente apologie de la pédophilie, la violence sexuelle, voire le viol ?

Chapin: David Bowie’s magnetism had a dark side