Bilan de Chirac: La lourde responsabilité de la France dans le « bourbier » irakien (Chirac’s heavy hand in Iraq « quagmire »)

30 décembre, 2007
Chirak's traitor's hands (Time)
Même aux pires moments de notre relation, quand le général De Gaulle a quitté l’OTAN, critiqué la guerre du Vietnam et voulu remplacer le dollar par l’étalon-or, il n’est jamais allé aussi loin. Il n’a jamais tenté, lui, de monter une coalition contre nous. Kissinger (Paris, automne 2003)
Il est maintenant clair que les assurances données par Chirac ont joué un rôle crucial, persuadant Saddam Hussein de ne pas offrir les concessions qui auraient pu éviter une guerre et le changement de régime. Selon l’ex-vice président Tareq Aziz, s’exprimant depuis sa cellule devant des enquêteurs américains et irakiens, Saddam était convaincu que les Français, et dans une moindre mesure, les Russes allaient sauver son régime à la dernière minute. Amir Taheri
A senior U.S. official said France’s refusal to join in threatening force against Iraq doomed the united front assembled in November and convinced Iraqi President Saddam Hussein that he could split the international community and avert war without divulging his programs to develop weapons of mass destruction. (…) As the United States and Britain lobbied for a second U.N. resolution that would authorize the use of force, France played hardball, openly competing for Security Council votes and trying to intimidate supporters of the U.S. position among Eastern European countries. It wasn’t just France’s anti-war stance that Washington resented, but the « gleeful organizing against us, » a senior U.S. official said. This generated even more disfavor within the Bush administration than was reserved for Russia, which opposed the war less aggressively. (…) U.S.-French strains did not start with Iraq, and are unlikely to end anytime soon. Determined to act as a counterweight to American power in Europe and to preserve its influence among former colonies in Africa and the Middle East, France has long viewed the United States and its power with a mixture of gratitude, Old World disdain and sheer mischievousness. President Charles de Gaulle set the relationship on its rocky course in 1966 when he pulled France out of the military arm of the U.S.-led North Atlantic Treaty Organization while remaining part of its political umbrella, the North Atlantic Council, and providing troops and equipment for NATO missions. In the years since, France has refused to give unblinking support for U.S. actions, even blocking the use of its airspace when the United States, under President Ronald Reagan, bombed Libya in 1986. The Baltimore Sun (09.05.2003)

Attention: une responsabilité peut en cacher une autre !

Alors que l’opinion comme les juges semblent faire preuve d’une bien généreuse indulgence pour les douze longues années d’immobilisme mais aussi de cynique tyrannophilie et de magouilles qu’a imposé à notre pays l’ancien squatteur de l’Elysée …

Excellent et courageux billet de François Brutsch (que je ne découvre hélas qu’un mois plus tard) sur le bilan Chirac et notamment sur sa défilade face à l’intervention alliée en Irak que tout le monde ou presque s’entend à présenter comme positive.

Oui, Chirac et la France qu’il a entrainée dans son sillage ont une lourde responsabilité dans le prétendu « bourbier » irakien.

D’abord, parce que sans la trahison française (et les manifestations massives de par le monde qu’elle a encouragées), Saddam et sa clique ne se seraient probablement pas obstinés à défier une communauté internationale unie et unanime, ce que les déclarations de Tarik Aziz lui-même semblent confirmer.

Mais aussi parce que si guerre il y avait quand même eu, les irrédentistes du régime n’auraient probablement pas eu le soutien qu’ils ont eu, ne serait-ce que parce qu’ils n’auraient pas pu présenter l’occupation comme une affaire purement américaine.

Sans compter qu’il n’y aurait pas eu le fatal manque de troupes d’occupation (et les pillages et cafouillages du début) qu’on a tant reprochés aux Américains alors qu’on les avait même, par Turquie interposée, privés de tout un corps d’armée qui a dû faire le tour par le Golfe persique et n’est ainsi arrivé que bien plus tard.

L’Irak dans le bilan de Jacques Chirac
François Brutsch
Un swiss roll
18 mai 2007

Pitoyable éditorial du Monde pour marquer la fin des fonctions présidentielles de Chirac, dans lequel il parvient à ne trouver que peu d’éléments à son actif. Non que je croie la liste beaucoup plus longue, certes, mais c’est le coup de pied de l’âne qui manque d’élégance.

L’énumération démarre avec le haut fait du quinquennat: « il sut refuser la croisade américaine en Irak », une décision qualifiée de « courageuse » et « juste ». Et s’il y a un point qui paraît faire l’unanimité en France c’est bien celui-là. J’aimerais encore une fois dire pourquoi je suis en complet désaccord avec cette manière de voir: c’est certes un élément hautement significatif de la présidence Chirac, mais à inscrire à son passif et plus généralement à celui du rôle de la France dans la communauté internationale.

Que l’on veuille bien me suivre deux minutes dans l’évocation de l’autre scénario qui aurait été possible: comme sous Mitterrand pour libérer le Koweit annexé par Saddam Hussein, comme sous Chirac pour mettre fin à l’épuration ethnique lancée par Slobodan Milosevic, Américains, Britanniques, Français et tous les autres agissant ensemble pour mettre fin à la menace que représente toujours le régime de Saddam dans la région et libérer son peuple[1]. Pas d’atermoiement au Conseil de sécurité, mais une attitude ferme et déterminée, un mandat des Nations Unies en bonne et due forme[2] et la France prenant toute sa place dans l’intervention[3].

Eut-elle adopté cette attitude, la France n’aurait pas prêté, avec la grandiloquence hypocrite d’un Villepin, une légitimité factice au mouvement « anti-guerre » qui n’aurait pas eu le développement indigne qu’il a connu; elle aurait évité que soit perçue comme une « croisade américaine », justement, une prise de responsabilité de la communauté internationale qui représentait un immense progrès pour l’humanité; elle aurait permis un tout autre déroulement tant de la planification que des suites de l’intervention et de la remise en marche du pays.

Wishful thinking naïf, je prendrais mes désirs pour des réalités, avec des « si » on mettrait Paris en bouteille? Je ne crois pas. Il y a des décisions qui changent la réalité, c’est d’ailleurs pour cela qu’on les prend[4]. Et il est trop facile, voyant après-coup une situation difficile, de se dire « heureusement que je m’en suis tenu à l’écart ». Alors qu’en réalité on porte une responsabilité directe, par la décision que l’on a prise de se retirer publiquement d’une démarche initiée ensemble, dans la manière désastreuse dont les choses ont évolué. (…)

C’est en réalité pour ce coup de poignard dans le dos de ses alliés, cette trahison du peuple irakien[6] et de tous les espoirs de développement de ceux qui subissent des dictatures, cet encouragement de l’état d’esprit anti-occidental qui nourrit le terrorisme (dans le tragiquement vain espoir qu’il sera seulement anti-américain si l’on s’en dissocie) et cette honteuse anesthésie de l’opinion démocratique que la présidence de Chirac mérite de passer à l’histoire.

Notes

[1] Dans une stratégie de « regime change » qui ne se dissimule pas derrière les seules armes de destruction massive (comme la France l’a exigé pour prix de sa participation, dans le souci probablement de ne pas inquiéter « ses » dictateurs africains) qu’au demeurant, à l’époque tout le monde, Chirac et les services français eux-mêmes, tenaient pour une réalité menaçante qu’on se limitait alors à contenir.

[2] Et une seule résolution suffisait, plutôt que ce découplage imposé également par Chirac, accepté là encore par Bush et Blair dans l’illusion qu’il ne les lâcherait pas et qui contient en germe la trahison à venir.

[3] Si même elle n’aurait pas pu être prévenue par un coup d’Etat interne ouvrant sans effusion de sang le pays au secours de la communauté internationale.

[4] On peut certes ne pas en avoir mesuré les conséquences réelles, mais on en reste responsable.

[5] Tiens, voilà qui doit faire rêver les reconstructeurs de l’opposition…

[6] Nourrie du contact personnel que Chirac avait avec Saddam.

Voir aussi:

U.S. backs away from vow to punish France over Iraq

Mark Matthews
The Baltimore Sun
May 09 2003

WASHINGTON – Just weeks after the angriest rift with a close ally in decades, the United States is quietly backing away from threats to penalize France for its strenuous efforts to block the U.S. invasion of Iraq.

Although Secretary of State Colin L. Powell sent ripples across the Atlantic with his warning April 23 that Paris would suffer « consequences, » serious steps to punish France are « not being taken seriously » in the Bush administration’s top ranks, a White House official said this week.

After a series of high-level meetings, the administration has settled on a strategy of trying to outmaneuver France in global forums or, if that doesn’t work, going around the French to achieve its goals with the help of other allies, as in Iraq.

« The goal is to give them an opportunity [to work with the United States] but not give them a stranglehold, » a senior Bush administration official said.

For example, U.S. officials are trying to figure out ways to proceed with the reconstruction of Iraq if France, or Russia, blocks the lifting of U.N. sanctions and thus delays generation of Iraqi oil revenue. The two countries are reluctant to give the United States control over Iraqi oil revenues and want the United Nations to play a stronger role in postwar Iraq.

The United States said this week that it would lift some of the sanctions the first Bush administration imposed on Iraq in 1990 after the invasion of Kuwait.

To achieve desired results in NATO, the United States could seek action through the organization’s Defense Planning Committee, to which France does not belong, rather than trying to forge consensus within the alliance’s political body, the North Atlantic Council.

Renewed cooperation

Powell, signaling an effort to bury the hatchet and renew cooperation on the Security Council, said Wednesday at the United Nations: « Whatever happened in the past is in the past. »

The new, pragmatic attitude toward Washington’s most aggravating ally stems from the need to avoid damaging the many areas where the United States and France cooperate well, such as trade and investment, counterterrorism, and peacekeeping in the Balkans.

President Bush has made a show of welcoming allies in the Iraq war, playing host Wednesday to Prime Ministers Jose Maria Aznar of Spain at the White House and John Howard of Australia at his Texas ranch last weekend. The prime minister of Denmark, the emir of Qatar and a half-dozen other allied leaders met with Bush yesterday. Of French President Jacques Chirac, he told Tom Brokaw of NBC News, « I doubt he’ll be coming to the ranch any time soon. »

But a parade of U.S. officials has been streaming to Paris for meetings in recent weeks, including Attorney General John Ashcroft, U.S. Trade Representative Robert B. Zoellick, EPA Administrator Christine Todd Whitman and Undersecretary of State John Bolton.

Powell will go to France this month to prepare for the June summit of the Group of Eight, at which Chirac will be host to leaders of the world’s major industrial nations.

Economic cooperation is crucial to Bush and Chirac, because each is grappling with a troubled economy that could spell political turmoil despite their recent surge in popularity. Like Bush, Chirac saw a wartime bounce in public opinion polls but for a different reason: His strong opposition to the invasion appealed to French anti-war sentiment.

« I believe there will remain a strong and active economic relationship, » Zoellick said April 30 in Paris.

Yet bitterness lingers. U.S.-French relations « have taken a hit; nobody should pretend otherwise, » a senior Bush administration official said.

Having backed the U.N. resolution in November requiring Iraq to disarm, France broke ranks with the United States early this year when it sensed that Bush was rushing into war.

French Foreign Minister Dominique de Villepin infuriated Powell on Jan. 20, when, after the secretary attended a French-sponsored U.N. Security Council meeting on terrorism, de Villepin declared at a news conference that nothing would justify a war against Iraq.

A senior U.S. official said France’s refusal to join in threatening force against Iraq doomed the united front assembled in November and convinced Iraqi President Saddam Hussein that he could split the international community and avert war without divulging his programs to develop weapons of mass destruction.

But Chirac was skeptical of U.S. intentions.

« My feeling is, he did not believe the game was [just] to put pressure » on Iraq, said Etienne de Durand of the French Institute of International Relations. « There were so many in the administration who were after regime change. »

As the United States and Britain lobbied for a second U.N. resolution that would authorize the use of force, France played hardball, openly competing for Security Council votes and trying to intimidate supporters of the U.S. position among Eastern European countries.

It wasn’t just France’s anti-war stance that Washington resented, but the « gleeful organizing against us, » a senior U.S. official said. This generated even more disfavor within the Bush administration than was reserved for Russia, which opposed the war less aggressively. Bush ultimately launched the war without a second resolution.

France-bashing

Anti-French fever quickly gripped Capitol Hill and the conservative broadcast circuit, and a wave of France-bashing spread around the country, typified by « freedom fries » on menus and a bumper sticker that read: « First Iraq. Then France. »

If certain members of Congress had their way, French wine would carry grisly warning labels, the United States would halt participation in the Paris Air Show, and the remains of American soldiers who died in France would be dug up and shipped home.

Radio personality Rush Limbaugh mocked the dapper de Villepin as a man « whose name in French must mean ‘he whose suits are three sizes too big.' »

Some of the fever has subsided. House Speaker Dennis Hastert, an Illinois Republican, put on hold his proposal that wine imported from France be required to carry a label warning that it is clarified using cow’s blood.

But Rep. H. James Saxton, a New Jersey Republican, remains determined to use his seat on the House Armed Services Committee to mount a U.S. air show that would rival the Paris extravaganza.

Saxton, in an interview, said he feels in sync with « a great feeling of disappointment » across the country, but indicated that the Bush administration had not embraced his idea.

« The administration’s desire is for a good working relationship with the French govern- ment, » he said, « as is mine. »

Roots of bitterness

U.S.-French strains did not start with Iraq, and are unlikely to end anytime soon. Determined to act as a counterweight to American power in Europe and to preserve its influence among former colonies in Africa and the Middle East, France has long viewed the United States and its power with a mixture of gratitude, Old World disdain and sheer mischievousness.

President Charles de Gaulle set the relationship on its rocky course in 1966 when he pulled France out of the military arm of the U.S.-led North Atlantic Treaty Organization while remaining part of its political umbrella, the North Atlantic Council, and providing troops and equipment for NATO missions.

In the years since, France has refused to give unblinking support for U.S. actions, even blocking the use of its airspace when the United States, under President Ronald Reagan, bombed Libya in 1986.

French officials are unnerved by U.S. military dominance and appalled by Bush’s tendency to operate outside international security mechanisms such as the Security Council, where France wields outsized clout.

Chirac wants Europe to play a more independent military role, though his effort last week to form a new military planning center with Germany, Belgium and Luxembourg was laughed off in Washington.

The French want « an international order with maximum legitimacy so individuals can’t decide for themselves to take military action, » said Jeremy Shapiro of the Brookings Institution.

« It’s good to have people who are essentially reliable willing to stand up to us, » he said.


Histoire de la mondialisation: Donnez-moi le container, je vous donnerai la mondialisation! (Looking back at the obscure man behind the container revolution)

30 décembre, 2007

The Box (Malcom Mc Lean)Donnez-moi le moulin à vent, je vous donnerai le Moyen-âge, donnez-moi la machine à vapeur, je vous donnerai le capitalisme! Marx
Un homme totalement obsédé par le business et cherchant sans cesse de nouveaux moyens pour gagner plus d’argent … American Magazine

Après les petits vernis, actuellement dans leurs petits souliers, de la Mairie de Paris

Après le retour des bandits de grand chemin qui commencent sérieusement à ternir la réputation de notre cher Père Noël …

Voici, en cette saison finissante d’échange de cadeaux, un petit hommage à quelqu’un sans lequel la tâche déjà herculéenne du bonhomme à la hotte rouge serait tout simplement impossible…

A savoir le plus grand (après l’inventeur du bateau à vapeur Robert Fulton) révolutionnaire du commerce maritime, qui se trouve être aussi… un illustre inconnu!

D’où l’intérêt de cette passionnante série des Echos de juin dernier (par l’historien d’entreprise Tristan Gaston-Breton) sur ces bienfaiteurs souvent ignorés de l’humanité que sont les pionniers de la mondialisation.

Où l’on découvre Malcolm McLean (1913-2001), l’obscur inventeur (même pas une notice wikipedia en français!), au lendemain de la Seconde Guerre mondiale (mais précédé peut-être par le Canadien William David Steadman?), d’une des inventions-clé de la mondialisation et système alors révolutionnaire de conditionnement des marchandises, le « container ».

Abaissant les coûts de manutention de près de 70 %, démultipliant les quantités de marchandises embarquées par les navires, réduisant les temps d’escale de 4 à 5 jours en moyenne à une dizaine d’heures tout au plus et brisant au passage la puissance des dockers, la  » boîte  » divise par trois ou quatre le prix du transport et contribue ainsi, via la normalisation internationale des containers et un petit coup de pouce de la guerre du Vietnam dont le Pentagone lui demande d’assurer l’expédition de matériels militaires (sa compagnie Sea-Land Service sera rachetée par Reynolds Tobacco Company puis Mærsk Lines), à l’explosion du commerce mondial à partir des années 1960.

Malcom McLean
Tristan Gaston-Breton
Les Echos
Le 31/07/07

Inconnu du grand public, Malcom McLean est pourtant l’inventeur, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, d’un système de conditionnement des marchandises qui a révolutionné le commerce international: le container.

Le 26 avril 1956, le  »  » Ideal-X  »  » quitte le port de Newark, dans le New Jersey, et met le cap sur le port de Houston, dans le Texas. A son bord, soigneusement alignées dans les soutes et sur le pont, se trouvent 58  » boîtes  » métalliques d’un genre nouveau. Rectangulaires et longues d’une dizaine de mètres chacune, elles sont remplies de marchandises diverses. Outre l’équipage, une centaine de personnes sont montées à bord du bateau : représentants des autorités portuaires et de l’administration fédérale, industriels, armateurs, entrepreneurs du transport routier, journalistes. Tous écoutent avec attention les explications que leur donne un homme d’une quarantaine d’années au visage avenant : Malcom McLean. A ses invités, celui-ci présente le mode de conditionnement des marchandises qu’il vient d’inventer et qui, affirme-t-il, va bientôt révolutionner le transport maritime : le container. Tandis que l' » Ideal-X  » s’éloigne des quais de Newark, le représentant local de l’Association internationale des dockers, resté à terre, lâche aux journalistes présents :  » Je donnerais cher pour que ce fils de chien coule à pic !  » Il est l’un des premiers à avoir compris l’ampleur des bouleversements que va provoquer le container, notamment sur la très remuante et très puissante population des dockers. De fait, la  » boîte « , comme l’appelle Marc Levinson, qui lui a consacré un livre, va totalement changer le visage de l’économie mondiale…

Cinquante ans après l’épopée de l' » Ideal-X « , près de 12 millions de containers circulent dans le monde. Il s’en construit plus de 1,5 million par an, dont les deux tiers en Chine. Et le marché continue de croître : 12 % en moyenne par an depuis 2000. Aujourd’hui, les containers représentent à eux seuls 80 % de la valeur totale des marchandises transportées par voie maritime. Les bateaux eux-mêmes n’ont cessé de grossir. L' » Ideal-X  » faisait à peine 200 mètres de long. De nos jours, les plus gros porte-containers font près de 400 mètres de long, 40 mètres de large et peuvent embarquer jusqu’à 10.000 containers. A l’origine de cette révolution, il y a donc un homme : Malcom McLean. Avant de se lancer dans le transport maritime, cet inventeur de génie, dont presque personne ne connaît le nom, fut un entrepreneur à succès, fondateur de l’un des principaux groupes de transport routier des Etats-Unis. Né en Caroline du Nord en 1913 dans une famille de la classe moyenne, le futur père du container interrompt ses études en 1931 pour devenir gérant d’une station-service. Son destin bascule en 1934 lorsque l’un de ses clients lui demande de faire livrer, par camion, des bidons d’essence à une centaine de kilomètres de là. Plutôt que de faire appel à un transporteur local, Malcom McLean décide de le faire lui-même. Avec ses économies, il achète un vieux camion et, tout en conservant la gérance de la station-service, crée McLean Trucking Company.

C’est le début d’une étonnante aventure ! 1 camion en 1934, 3 en 1935, 30 en 1940, 620 en 1950, près de 2.000 en 1953 ! Comme tous les transporteurs, Malcom McLean profite d’abord de la formidable croissance que connaissent les Etats-Unis au lendemain de la crise des années 1930 et de la Seconde Guerre mondiale. S’y ajoutent également quelques  » recettes maison « . Et d’abord un contrôle très strict des coûts qui le pousse notamment – il est le premier – à faire installer des moteurs Diesel sur ses camions. A une époque où la Commission sur le commerce entre Etats (Interstate Commerce Commission), afin de réguler la concurrence et de protéger les compagnies ferroviaires, limite le nombre de lignes que chaque entreprise de transport routier peut exploiter, cette rigueur financière permet à Malcom McLean de racheter méthodiquement les droits d’exploitation de ses concurrents et d’être ainsi présent sur une grande partie du territoire américain. En 1953, vingt ans à peine après sa création, McLean Trucking Company est déjà le deuxième groupe de transport routier des Etats-Unis.

C’est alors que Malcom McLean,  » un homme totalement obsédé par le business et cherchant sans cesse de nouveaux moyens pour gagner plus d’argent « , comme l’écrit l' » American Magazine  » au début des années 1950, a une idée de génie…

Elle lui vient en 1953 alors que, frappé par les bouchons de plus en plus importants qui se produisent sur les autoroutes reliant les différents ports de la côte Ouest, il réfléchit à un moyen de gagner du temps. Pourquoi, se dit-il alors, ne pas embarquer directement les remorques des camions sur des bateaux qui se chargeraient du trafic d’un port à l’autre sans qu’il soit besoin, à chaque fois, de décharger et de recharger les camions ? A cet effet, des terminaux pourraient être construits sur le front de mer où seraient effectués les opérations de transbordement des remorques. L’idée, à dire vrai, n’est pas tout à fait nouvelle. Au début du siècle déjà, en France, en Angleterre et aux Etats-Unis, les compagnies de chemin de fer avaient mis au point des containers en bois, chargés directement au départ des usines. Mais l’expérience avait été abandonnée faute de trafic suffisant sur chaque destination proposée. Plus tard, des expériences d’embarquement de camions complets, cette fois sur des navires, avaient été tentées. Mais elles avaient également été abandonnées en raison des bouchons provoqués par les véhicules sur les quais et de la place occupée en pure perte par les roues et les essieux des camions.

Si elle n’est donc pas tout à fait nouvelle, l’idée de Malcom McLean innove en ce qu’elle cherche à optimiser l’occupation de l’espace en n’embarquant que les remorques, et non plus les camions complets, sur les navires. Mais sa concrétisation bute sur un obstacle juridique : entrepreneur de transport routier, McLean ne peut en effet, aux termes de l’Interstate Commerce Commission, se lancer dans le transport maritime. Convaincu du bien-fondé de son projet et décidé à le mener lui-même, il décide alors, en 1955, de vendre McLean Trucking Company et, avec l’argent gagné (25 millions de dollars), d’acheter une petite compagnie de transport maritime, Pan-Atlantic Steamship Company, qu’il rebaptise un peu plus tard Sea-Land Service. Quelques mois plus tard, en janvier 1956, il souscrit un emprunt de 22 millions de dollars et achète deux tankers datant de la Seconde Guerre mondiale. En menant ses premières expériences dans le port de Newark, Malcom McLean ne tarde pas à remarquer que son idée d’origine ne règle pas tous les problèmes de place perdue. Si le camion reste à quai, les remorques sont embarquées avec leur châssis, ce qui rend difficile l’exploitation rationnelle de l’espace à bord du navire. La solution est vite trouvée : il suffit de retirer le châssis pour n’embarquer que la partie supérieure de la remorque, soit la  » boîte  » elle-même ! Idée simple mais lumineuse, et que personne avant lui n’a eue. C’est cette idée que l’entrepreneur présente à ses invités à bord de l' » Ideal-X « , le 26 avril 1956.

Avec le container, Malcom McLean souhaitait au départ simplifier les liaisons d’un port à l’autre. En fait, son invention bouleverse en profondeur l’économie mondiale. Pour comprendre l’impact que va très vite avoir la  » boîte  » sur les échanges mondiaux, il faut se représenter la manière dont est organisé, avant 1956, le commerce maritime. Dans tous les grands ports de la planète – et notamment à New York -, les opérations de chargement et de déchargement s’effectuent de manière traditionnelle même si, un peu partout, des systèmes en continu – notamment des tapis-roulants – ont été installés. A l’embarquement, les marchandises, livrées par train ou camion et conditionnées en caisses, cartons et sacs de contenances diverses sont hissées à bord des bateaux, une à une ou par lots. L’opération s’effectue soit manuellement, soit au moyen de grues. Une fois à bord, les marchandises doivent être rangées en soute en fonction de leur taille afin d’optimiser au mieux l’espace, tâche qui mobilise là encore un personnel considérable. Même chose lors du débarquement. Longues – le chargement comme le déchargement d’un gros cargo peut prendre plusieurs jours -, ces opérations sont d’autant plus coûteuses qu’elles exigent une main-d’oeuvre très importante. Une main-d’oeuvre qu’il faut en outre manier avec précaution ! Dans tous les ports du monde, les dockers règnent en effet en maîtres, défendus par des syndicats extrêmement actifs qui n’hésitent jamais, lorsque les intérêts de leurs adhérents sont en cause, à paralyser le trafic. A New York, les organisations représentant les dockers sont en outre totalement corrompues, noyautées qu’elles sont par la mafia. A ce tableau déjà peu reluisant s’ajoutent les bouchons déments provoqués, à l’entrée comme à la sortie des ports, par les norias de camions et de trains transportant les marchandises. Afin de réduire au maximum les coûts de manutention, les entreprises qui dépendent du commerce maritime ont installé leurs entrepôts ou leurs usines le plus près possible des quais, ajoutant encore aux problèmes de circulation et de transit et alourdissant les coûts d’expédition vers les grands centres de consommation. Avec ses 50.000 dockers, ses 5.000 entrepôts et installations industrielles, ses 20.000 emplois associés et ses centaines de kilomètres de voies routières et ferrées, le port de New York est ainsi une véritable ville dans la ville…

En imaginant un conditionnement utilisable par différents modes de transport sans manipulation intermédiaire – ce que l’on appelle la multimodalité -, Malcom McLean jette à bas ce système. Parce qu’il permet de décharger d’un coup et très vite – quelques heures – des centaines, voire des milliers de marchandises, et qu’il ne nécessite plus pour cela qu’une poignée de manoeuvres, la  » boîte  » inventée par Malcom McLean abaisse dans des proportions phénoménales (près de 70 %) les coûts de manutention, brisant au passage la puissance des dockers. Du coup, les entreprises peuvent quitter les ports, où les prix des terrains sont prohibitifs et où la place manque, pour s’installer loin à l’intérieur des terres, plus près des grands bassins de consommation, où les containers leur sont directement livrés, par train ou camion. Une nouvelle géographie industrielle se met ainsi en place qui, aux Etats-Unis par exemple, plongera le port de New York dans une crise dont il mettra des années à se remettre. Mieux ! En raison du caractère inadapté des ports traditionnels, de nouvelles installations portuaires équipées de techniques de manutention très modernes et entièrement dédiées à la préparation des containers voient le jour. La première de ces installations est Port Elizabeth, dans le New-Jersey, que Malcom McLean aménage en 1964. D’autres surgiront un peu partout dans le monde, jusqu’à une date récente, comme en témoigne entre autres l’inauguration au Havre, au début des années 2000, des installations  » Port 2000 « . Mais le container a également, et peut-être surtout, des conséquences sur le coût du transport maritime. En démultipliant les quantités de marchandises qu’un seul navire peut embarquer et en réduisant les temps d’escale de 4 à 5 jours en moyenne à une dizaine d’heures tout au plus, la  » boîte  » divise par trois ou quatre le prix du transport. Ce faisant, le container contribue à l’explosion du commerce mondial à partir des années 1960.

Plus qu’un simple mode de conditionnement, c’est donc un véritable système que Malcom McLean invente en 1956. Un système qui met une dizaine d’années à peine avant de se répandre dans le monde. Dans l’affaire, deux événements jouent un rôle clef : c’est d’abord la normalisation internationale des containers, dont Malcom MccLean a compris qu’elle détermine en grande partie leur développement à l’échelle mondiale, et pour laquelle il milite ardemment. Il l’obtient en 1961, l’ISO fixant cette année-là à 20, 30 et 40 pieds les dimensions standard des containers. C’est ensuite la guerre du Vietnam. En confiant en 1967 à Sea-Land Service l’expédition de matériels militaires vers l’Asie du Sud-Est, le Pentagone fait en effet beaucoup pour imposer le container dans les milieux de l’armement maritime. Invention géniale en raison de son impact sur le commerce mondial, le container échappe alors très vite à son concepteur. En 1969, confronté à la concurrence de nouveaux opérateurs, Malcom McLean vend Sea-Land Service au groupe américain Reynolds Tobacco Company. Resté membre du conseil d’administration, il en démissionne en 1977 et se lance à nouveau dans le transport maritime en achetant la compagnie United States Lines. Lorsque celle-ci fait faillite en 1987, il trouve encore l’énergie de fonder une troisième compagnie, Trailer Bridge Inc, qui opère toujours entre les Etats-Unis et Porto Rico. Lorsqu’il meurt en mai 2001, à l’âge de quatre-vingt-huit ans, tous les porte-containers alors en mer abaissent leur pavillon pour lui rendre hommage. Depuis 1999, Sea-Land Service fait partie du groupe Mærsk Lines.

Voir aussi:

The Magic Box: The Real History of Shipping Containers
Lloyd Alter
Reading Toronto
2006 05 14

One just has to look at the Toronto Harbour to see the changes that the shipping container has wrought. Back in the late fifties and early sixties the Harbour was on the cusp of a boom- the St Lawrence seaway was going to make Toronto a major international port and the Harbour Commissioners, with as much vision and foresight then as they have now, rushed to build the Outer Harbour to accommodate the increasing demand.

Then the standardized ISO shipping container hit the scene and Halifax and Vancouver became Toronto’s deepwater ports, and the CP and CN rail yards in Etobicoke and Concord became our real ports of call for goods from around the world, Bringing them to this city on CN and CP’s “Land Bridge” of rails.

On Friday The National Post picked up a wire service article on the “Birthday of the box”, celebrating 50 years of shipping containers, based on Marc Levinson’s book The Box: How the Shipping Container Made the World Smaller and the Economy Bigger. Levinson makes the case that Malcom Mclean invented the shipping container and built the first container ship. Bruce Mau said the same thing in his “Massive Change” exhibition.

Too bad that it is not true- the White Pass and Yukon company was shipping them to Whitehorse in 1953. It was the first full intermodal international transport system- moving containers from the shipper’s Vancouver warehouse by ship to Skagway, Alaska, then overland by truck and rail. “after loading, the containers are locked, sealed for customs, and shipped to the Yukon without further handling until they are opened by Yukon consignees”

The first real container ship went into service in 1955, again, two years before Sea-Land (McLean’s company) started service to Puerto Rico with oddly sized (35’) boxes.

At first the advance of containers was held back by the difficulty of getting the boxes off the trucks- there was not yet the infrastructure of cranes at rail yards to get the boxes off trailers. A Canadian company (Steadman Industries) was at the forefront of development of handling equipment to move containers from train to truck, and from truck to end user. They worked with visionary Canadian electronics manufacturer, Electrohome of Kitchener, to develop a practical system, which CN and CP saw as the solution. Once the worldwide ISO standard dimensions were agreed to in 1964 the rail lines could start building the world’s first coast to coast container capable network.

In the absence of the massive cranes used today, they used modified trailers and rail cars developed by Steadman Industries. My father, Gabriel Alter, was president, and Peter Hunter, who wrote “The Magic Box” – A history of Containerization 13 years before Marc Levinson, worked for him.

They had a lot of fun and did some remarkable things- when everybody thinks that making buildings out of containers is a new thing, they were building warehouses in the Arctic where goods were shipped north in containers which were lined up in two rows, special end and roof panels stuck on the top and ends, and workers could just open up the boxes and work in comfort. In the spring they would close up the boxes and take the building away.

Ultimately the industry became too big for Steadman Industries. It had morphed into Interpool, one of the first container leasing companies, which bought boxes all over the world. The head offices moved from Toronto to New York and it eventually was sold to European interests and survives to this day. The sold-off Steadman operation on Belfield road eventually went bankrupt.

But nothing changes the fact that Gabriel Alter and Peter Hunter of Steadman helped Ron Lawless of CN and Don Francis of CP built one of the first and best container transport systems in the world, a direct descendant of the White Pass and Yukon Route of 1953, when Malcom Mclean was still a North Carolina truck driver.

Happy 53rd birthday, Magic Box!

 

 

 


Présidence Sarkozy: Mickey a encore frappé! (Mickey go home III)

29 décembre, 2007
Louis XIV (Hyacinthe) Au seuil de la plus belle capitale du monde, ce barnum de carton-pâte à six lieues du Louvre relève autant de la colonisation idéologique que du racket économique. Un petit « Biafra de l’esprit », comme eût dit Aragon. Michel Boué (L’Humanité)
Si, encore, ce collage avait été vraiment révélé par une indiscrétion de journaliste, une photo « volée » à l’une des entrées secondaires de l’Elysée, dans un autre palais de la République ou dans un hôtel. Mais c’est à Disneyland que le Président a clairement organisé la révélation. Jean Matouk

Ah! le bon vieux temps des portraits de cour, statues équestres, bustes royaux, et… enfants et maitresses cachés!

« Confusion des deux ‘corps du roi’ « , phobie de scène primitive, « obscénité démocratique », Kantorowivz, Régis Debray, BHL …

Nouvelle et exemplaire illustration, sur le blog d’anciens journalistes de Libération, de cette France en manque de sacré et royauté, que cette querelle, par images interposées, avec laquelle une gauche orpheline de sacré marxiste (souvent la même qui avait défendu le volage Clinton et fustige le prude Bush), poursuit le nouveau président français lui-même emporté par une starisation de plus en plus incontrolable.

Tour à tour diabolisé pour manque de francité (par excès d’américanophilie) et de grandeur protocolaire (le costume trop grand de son portrait de cour ou plutôt… des murs de nos écoles primaires et mairies!).

Puis fustigé à la fois pour excès puis manque de chair montrée (son entrée à l’Elysée en short de jogger suivie par les bourrelets charitablement cachés d’une photo de Paris Match).

Et maintenant, non seulement pour non-dissimulation mais pour étalage dans les magazines des images de sa dernière conquête au, sacrilège des sacrilèges, temple même du mauvais goût (américain comme il se doit) … Disneyland!

Des bruits multiples ont couru sur les écarts de Jacques Chirac et de Valery Giscard d’Estaing. La France a appris à la fin du second septennat la double vie de François Mitterrand et sa fille cachée. Mais ils savaient, les uns et les autres, maintenir la distance qu’il faut entre leur vie privée et leur rôle symbolique.

Avec l’actuel président, les deux « corps du roi » deviennent indistincts. Le peuple participe au corps réel. Il vit, en direct, les querelles de ménage et les séparations. Le voici maintenant qui vit, tout aussi en direct, le « collage » du Prince avec une nouvelle compagne. A quand le coït en direct?

Bruni, Sarkozy et la confusion des deux « corps du roi »
Par Jean Matouk (Economiste)
Rue89
24/12/2007

Au-delà du rire, la honte! Un sentiment que d’aucuns jugeront ringard, mais ma première réaction à la nouvelle de la liaison de Nicolas Sarkozy et du top model Carla Bruni a été la honte. La honte aujourd’hui d’être un citoyen français représenté à l’étranger par Nicolas Sarkozy.

M’est revenue tout de suite à l’esprit la distinction de l’historien Kantorowivz entre les deux « corps du roi »; le corps sacerdotal, celui par lequel il incarne la collectivité, et le corps réel, celui qui mange, boit , aime. La distinction s’applique évidemment aussi aux présidents et chefs de gouvernement et, plus encore, à Nicolas Sarkozy, qui prétend renforcer les pouvoirs présidentiels.

Comme le souligne Régis Debray dans sa récente « Obscénité démocratique », il faut au sommet de l’Etat, au Prince, un certain apparat, une certaine solennité, le respect de certains rites. Même s’il n’est plus -et c’est heureux- de droit divin, il participe du « bouclage » de la société au-dessus d’elle-même, sans lequel elle se délite; c’est le rôle du « corps sacerdotal » du roi. Bernard Henri-Levy le remarquait récemment: tous les prédécesseurs de Nicolas Sarkozy maintenaient une distinction claire entre le premier et le second « corps », pour que la majesté du premier ne soit pas atteinte par les éventuels écarts, en tous cas, le caractère commun du second.

Des bruits multiples ont couru sur les écarts de Jacques Chirac et de Valery Giscard d’Estaing. La France a appris à la fin du second septennat la double vie de François Mitterrand et sa fille cachée. Mais ils savaient, les uns et les autres, maintenir la distance qu’il faut entre leur vie privée et leur rôle symbolique.

Avec l’actuel président , les deux « corps du roi » deviennent indistincts. Le peuple participe au corps réel. Il vit, en direct, les querelles de ménage et les séparations. Le voici maintenant qui vit, tout aussi en direct, le « collage » du Prince avec une nouvelle compagne. A quand le coït en direct?

Si, encore, ce collage avait été vraiment révélé par une indiscrétion de journaliste, une photo « volée » à l’une des entrées secondaires de l’Elysée, dans un autre palais de la République ou dans un hôtel. Mais c’est à Disneyland que le Président a clairement organisé la révélation, à côté de Mickey, Minie et Popeye, qui n’ont rien de vulgaire en eux-mêmes, mais qui, n’ayant rien à voir avec les frasques présidentielles, contribuent , malgré eux, à ridiculiser un peu plus le corps sacerdotal.

D’aucuns affirment qu’il fallait faire oublier les honneurs assez scandaleusement accordés à Khadafi et les pitreries bédouines de ce dernier, par un autre évènement médiatique. Raté! Les deux évènements médiatiques se renforcent et se complètent dans l’atteinte portée à la majesté de la République. Décidément, aujourd’hui, je préfèrerais être espagnol, allemand, anglais, et même américain, que français.


Christianisme et non-violence: La seule religion qui a prévu son propre échec (Do not think that I have come to bring peace)

28 décembre, 2007
Massacre of the innocents (Euan Uglow, after Poussin)

 The Blessed Virgin Chastising the Infant Jesus Before Three Witnesses: A.B., P.E. and the Painter, 1926 (oil on canvas) Ernst, Max (1891-1976) PETER WILLI, ,

Ne croyez pas que je sois venu apporter la paix sur la terre; je ne suis pas venu apporter la paix, mais l’épée. Car je suis venu mettre la division entre l’homme et son père, entre la fille et sa mère, entre la belle-fille et sa belle-mère; et l’homme aura pour ennemis les gens de sa maison. Jésus (Matthieu 10 : 34-36)
Pensez-vous que je sois venu apporter la paix sur la terre? Non, vous dis-je, mais la division. Car désormais cinq dans une maison seront divisés, trois contre deux, et deux contre trois; le père contre le fils et le fils contre le père, la mère contre la fille et la fille contre la mère, la belle-mère contre la belle-fille et la belle-fille contre la belle-mère. Jésus (Luc 12: 51-53)
Alors Hérode, voyant qu’il avait été joué par les mages, se mit dans une grande colère, et il envoya tuer tous les enfants de deux ans et au-dessous qui étaient à Bethléhem et dans tout son territoire … Mathieu 2: 16
Quand les hommes se diront: Paix et sécurité! c’est alors que tout d’un coup fondra sur eux la perdition. Thessaloniciens 5: 2
L’heure vient même où qui vous tuera estimera rendre un culte à Dieu. Jean 16: 2
Vous avez appris qu’il a été dit: oeil pour oeil, et dent pour dent. Eh bien ! moi, je vous dis de ne pas tenir tête au méchant: au contraire, quelqu’un te donne-t-il un soufflet sur la joue droite, tends lui l’autre, veut-il te faire un procès et prendre ta tunique, laisse-lui même ton manteau. Matthieu 5: 38-40
Voici, je vous envoie comme des brebis au milieu des loups. Soyez donc rusés comme les serpents et candides comme les colombes. Matthieu 10: 16
Alors les scribes et les pharisiens amenèrent une femme surprise en adultère; et, la plaçant au milieu du peuple, ils dirent à Jésus: Maître, cette femme a été surprise en flagrant délit d’adultère. Moïse, dans la loi, nous a ordonné de lapider de telles femmes: toi donc, que dis-tu? Ils disaient cela pour l’éprouver, afin de pouvoir l’accuser. Mais Jésus, s’étant baissé, écrivait avec le doigt sur la terre. Comme ils continuaient à l’interroger, il se releva et leur dit: Que celui de vous qui est sans péché jette le premier la pierre contre elle. Et s’étant de nouveau baissé, il écrivait sur la terre. Quand ils entendirent cela, accusés par leur conscience, ils se retirèrent un à un, depuis les plus âgés jusqu’aux derniers; et Jésus resta seul avec la femme qui était là au milieu. Alors s’étant relevé, et ne voyant plus que la femme, Jésus lui dit: Femme, où sont ceux qui t’accusaient? Personne ne t’a-t-il condamnée? Elle répondit: Non, Seigneur. Et Jésus lui dit: Je ne te condamne pas non plus: va, et ne pèche plus. Jean 8: 3-11
Je vous donne ma paix. Je ne vous la donne pas comme le monde la donne. Jean 14: 27
Si ton ennemi a faim, donne-lui du pain à manger; S’il a soif, donne-lui de l’eau à boire.Car ce sont des charbons ardents que tu amasses sur sa tête, Et l’Éternel te récompensera. Proverbes 25:  21-22
Ne rendez à personne le mal pour le mal. (…) Ne vous vengez point vous-mêmes (…) Mais si ton ennemi a faim, donne-lui à manger; s’il a soif, donne-lui à boire; car en agissant ainsi, ce sont des charbons ardents que tu amasseras sur sa tête. Ne te laisse pas vaincre par le mal, mais surmonte le mal par le bien. Paul (Romains 12: 17-21)
 Le volé qui sourit dérobe quelque chose au voleur. Shakespeare (Othello, I, 3)
Tendre l’autre joue est une sorte de jujitsu moral. Gerald Stanley Lee
Le christianisme est la seule religion qui aura prévu son propre échec. Cette prescience s’appelle l’apocalypse. René Girard

« (…) preuve surtout que le « aimez vos ennemis » et autres bêtises de ce gnangnan de Jésus-Christ, genre « quand on vous frappe sur la joue gauche, tendez l’autre joue » sont à dégager à la poubelle (…)

Enième illustration du malentendu dont sont systématiquement l’objet les célèbres paroles du Christ sur la violence que ces lignes trouvées hier sur le Net

Certes, ce ne sont pas des paroles faciles puisqu’au delà de l’auto-préservation, l’impératif catégorique d’amour du prochain inclut aussi nécessairement la défense du plus faible (et comme on l’a vu avec Hitler et Auschwitz, le pacifisme inconditionnel peut non seulement faire le lit du bellicisme mais l’attiser).

Mais surtout, comme l’Evangile lui-même ne cesse de le répéter, du fait que le bien lui-même est susceptible de provoquer la violence (« je ne suis pas venu apporter la paix mais l’épée, pas l’union mais la division »- et ce dès sa naissance avec le « Massacre des innocents » par Hérode).

Pour la bonne raison (qui la fait d’ailleurs souvent apparaître comme la plus violente des religions: les mythes en effaçant souvent les traces ou, d’autres comme l’islam s’arrêtant en chemin dans sa dénonciation, notamment pour les non-musulmans) que, comme l’explique bien Girard, la dénonciation du caractère fondateur et protecteur du phénomène de bouc émissaire dans les sociétés humaines par la révélation judéo-chrétienne ne peut, paradoxalement et faute de prise de conscience et de réconciliation non-sacrificielle, que déchainer la violence.

D’où, autre spécificité du discours évangélique souvent inaperçue des commentateurs mais bien décrite par Girard (qui précise néanmoins qu’il « ne tient pas toute défense face à la violence pour illégitime » et que son « point de vue n’est pas celui d’un pacifisme inconditionnel »), l’impérieuse nécessité, dans un univers désormais dépourvu de ses ennemis et de ses béquilles sacrificielles (« Il vaut mieux qu’un seul homme meure et que la nation entière ne périsse pas. » Caïphe, souverain sacrificateur, Jean 11: 50), d’un traitement radical de la violence (couper court à l’emballement et donc ne pas répondre à la provocation) qui tienne aussi compte du caractère collectif (ie. sujet à la contagion mimétique) des conduites humaines (confirmé aujourd’hui par la science et notamment les neurosciences).

Et ce, en bien comme en mal, car le vice comme le mal fonctionne aussi en cercles, « vicieux » ou « vertueux » (voir le refus de la première pierre imité de proche en proche par les dénonciateurs de la femme adultère sauvée par le Christ).

D’où aussi l’ultime paradoxe de ce monde qui est le nôtre, à la fois le meilleur et le pire qui ait jamais existé. Un monde qui n’a jamais autant tué (voir la première partie du XXe siècle) mais jamais autant sauvé de vies (voir, légende mise à part, l’action du roi du Danemark pour les juifs).

Un monde qui aurait la capacité de libérer et multiplier tout, à la fois les possibilités les plus merveilleuses comme les plus apocalyptiques.

La première société de l’histoire à savoir qu’elle est mortelle, non par un acte ultime d’un Dieu justicier et vengeur comme le croient encore certains chrétiens fondamentalistes, mais par ses propres moyens démultipliés …

Extraits (« Celui par qui le scandale arrive », René Girard, 2001, pp. 41-43) :

Vous avez appris qu’il a été dit: oeil pour oeil, et dent pour dent. Eh bien ! moi, je vous dis de ne pas tenir tête au méchant : au contraire, quelqu’un te donne-t-il un soufflet sur la joue droite, tends lui l’autre, veut-il te faire un procès et prendre ta tunique, laisse-lui même ton manteau. (Matthieu 5 : 38-40)

La majorité des modernes voit dans ces recommandations une « utopie pacifiste » manifestement naïve et même condamnable car inutilement servile, doloriste et « probablement masochiste ». Cette interprétation porte la marque des idéologies qui voient des programmes politiques partout et attribuent « l’irrationalité » de nos rapports à la seule « superstition ».

Jésus nous demande-t-il vraiment de ramper aux pieds du premier venu, de quémander les gifles que personne ne songe à nous donner, et de nous porter volontaires pour satisfaire les caprices des puissants ? Cette lecture n’est attentive qu’en apparence au texte de saint Matthieu.

De quoi s’agit-il en vérité dans cette citation ? D’abord d’un furieux qui nous gifle sans provocation, ensuite d’un individu qui s’efforce de nous voler légalement notre tunique, le vêtement principal, souvent unique, dans l’univers de Jésus.

Une conduite aussi exemplairement répréhensible suggère quelque arrière-pensée de provocation. Ces méchants ne désirent rien tant que de nous exaspérer, pour nous entrainer avec eux dans un processus de surenchère violente. Ils font leur possible, au fond, pour susciter les représailles qui justifieraient leurs déchainements ultérieurs. Ils aspirent à l’excuse de la légitime défense. Si nous les traitons comme ils nous traitent, ils vont bientôt maquiller leur injustice en représailles pleinement justifiées par notre violence à nous. Il faut les priver de la collaboration négative qu’ils réclament de nous.

Il faut toujours désobéir aux violents, non seulement parce qu’ils nous poussent au mal mais parce que notre désobéissance peut seule couper court à cette entreprise collective qu’est toujours la pire violence, celle qui se répand contagieusement. Seule la conduite recommandée par Jésus peut étouffer dans l’œuf l’escalade à ses débuts. Un instant de plus et il sera trop tard.

Si précieux soit-il, l’objet d’un litige est généralement limité, fini, insignifiant par rapport au risque infini qui accompagne la moindre concession à l’esprit de représailles, c’est-à-dire au mimétisme une fois de plus. Il vaut mieux abandonner l’objet.

Pour bien comprendre le texte de saint Matthieu, on peut le rapprocher d’une phrase où saint Paul affirme que renoncer aux représailles c’est poser « des charbons ardents » sur la tête de son adversaire, autrement dit c’est mettre ce dernier dans une situation morale impossible. Ce langage de tacticien paraît éloigné de Jésus. Il suggère l’efficacité pratique de la non-violence avec une pointe de cynisme, semble-t-il. Cette impression est plus apparente que réelle. Parler de « cynisme » ici, c’est minimiser les exigences concrètes de la non-violence, à l’instant où la violence se déchaine contre nous…

Mes propres remarques n’acquièrent tout leur sens que dans le monde où nous vivons, toujours menacé de sa propre violence désormais. Même s’il était possible jadis de tenir pour « irréaliste » le Sermon sur la montagne, c’est impossible désormais et, devant notre puissance de destruction toujours croissante, la naïveté a changé de camp. Tous les hommes désormais ont le même intérêt vital à la préservation de la paix. Dans un univers vraiment globalisé, le renoncement aux escalades violentes va forcément devenir, de façon toujours plus manifeste, la condition sine qua non de la survie.

Voir aussi:

Il n’a jamais dit : “N’ayez pas d’ennemis”, mais: “Aimez vos ennemis”, ce qui suppose précisément qu’on en ait. » Mais, en invitant à « tendre l’autre joue », « Jésus invite à sortir de la logique proliférante de la violence ».

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Génocide assyrien: La continuation du jihad par d’autres moyens (Turkey’s other forgotten Christian genocide)

27 décembre, 2007
Assyrian monument (Paris)C’est avec une grande surprise que j’ai été témoin qu’une stèle à la mémoire des victimes d’un certain « génocide assyro-chaldéen » dont je n’ai pu trouver trace nulle part dans l’histoire, a été érigée par vos louables efforts personnels et inaugurée par votre Municipalité en votre présence le 15 octobre. Je vous félicite d’avoir écrit une nouvelle page d’histoire inconnue! Uluç Özulker (ambassadeur turc en France, lettre au maire de Sarcelles, le 20 octobre 2005)
Il y a une menace contre tous ceux qui conduisent des recherches sur les Assyriens et les meurtres de masse sous l’Empire Ottoman. De temps en temps des gens prétendant être des journalistes apparaissent et prennent des photos de ceux qui suivent des séminaires (sur ce thème). Même si ce ne sont pas toujours des menaces directes elles sont sous-entendues. C’est une question extrêmement sensible où les recherches sont prises pour des faits politiques. Tous ceux qui s’intéressent aux minorités chrétiennes en Turquie le vivent comme une menace. David Gaunt (historien suédois de l’université Sodertorn)
La campagne ottomane contre les minorités chrétiennes de l’Empire entre 1914 et 1923 constituait un génocide contre les Arméniens, les Assyriens et les Grecs pontiques d’Anatolie. Association internationale des spécialistes des génocides  (2007)

Pour ceux que ne semble toujours pas inquiéter le fait qu’un pays prétendument laïc et candidat à l’Europe puisse passer, en moins d’un siècle et comme si de rien n’était, d’un tiers de population chrétienne à 0,1%

Et alors que, dans la plus grande indifférence (comme en témoigne le silence radio de nos quotidiens de révérence), le négationnisme turc vient d’atteindre un nouveau sommet avec la mise à exécution des menaces de mort, il y a deux semaines et sur le sol européen même, du chercheur d’origine assyrienne d’une université suédoise Fuat Deniz

Retour sur un génocide encore plus oublié que le génocide arménien et dont l’Association Internationale des Universitaires spécialistes du Génocide (IAGS) vient de voter la reconnaissance, celui, parallèle, des autres minorités chrétiennes assyriennes et grecques.

Qui, comme les Arméniens, virent de 1894 à 1922 (bien au-delà donc du génocide proprement dit de l’été 1915) et sous les trois différents régimes du Sultan Abdul Hamid, des Jeunes-Turcs et du fondateur de la Turquie moderne Kemal Attaturk, la disparition de l’essentiel de leur population.

Et ce, que ce soit par les génocidaires turcs ou leurs affidés kurdes (« massacreurs d’infidèles ») et par l’élimination physique (via les exécutions directes, la déportation en wagons à bestiaux, les « marches de la mort » ou les camps de concentration en zone désertique) ou l’expulsion et l’expropriation (y compris de leurs plus belles femmes ou filles) qui sont au cœur même de la fondation de l’Etat turc moderne.

Sans parler de l’épuration religieuse continue des chrétiens des pays musulmans

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Livres: Achever Clausewitz… sur le dos de Bush?

26 décembre, 2007
Achever Clausewitz (René Girard)Je ne suis pas venu apporter la paix mais l’épée. Jésus
Tous les efforts de la violence ne peuvent affaiblir la vérité, et ne servent qu’à la relever davantage. Toutes les lumières de la vérité ne peuvent rien pour arrêter la violence, et ne font que l’irriter encore plus. Pascal
Achever Clausewitz, titre dans lequel on ne peut pas ne pas entendre « Auschwitz », c’est d’abord constater « ce monstrueux dérapage sacrificiel qu’est l’entreprise d’extermination des Juifs… où l’essence même de l’idée européenne a été entachée. Fabrice Hadjadj
Aimez-vous les uns les autres (…) est une formule héroïque qui transcende toute morale. Mais elle ne signifie pas qu’il faille refuser le combat si aucune autre solution n’est possible. René Girard
Il y a une forme de guerre qui est épuisée aujourd’hui, en Europe du moins. Ce que la France a vécu pendant les deux conflits mondiaux, l’Allemagne l’a subi aussi : nous en sommes au même point. Une des sources de l’antiaméricanisme, c’est le fait que les Etats-Unis sont encore capables d’une montée aux extrêmes. En les critiquant pour cette faculté d’accepter le défi de la violence, c’est notre passé que nous condamnons rétrospectivement. Mais si certains sont rassurés parce que la guerre semblée écartée, la guerre au sens européen, le terrorisme forme une métastase qui envahit tout, et qui représente une menace universelle. Par conséquent, nous sommes en train de franchir une étape dans la montée de la violence. (…) [Samuel Huntington] a eu raison de s’attaquer au sujet. Mais il l’a fait de manière trop classique : il ne voit pas que la tragédie moderne est aussi une comédie, dans la mesure où chacun répète l’autre identiquement. Parler de choc des civilisations, c’est dire que c’est la différence qui l’emporte. Alors que je crois, moi, que c’est l’identité des adversaires qui sous-tend leur affrontement. J’ai lu le livre de l’historien allemand Ernst Nolte, La guerre civile européenne, où il explique que, dans le choc des idéologies issues de la Première Guerre mondiale – communisme et nazisme –, l’Allemagne n’est pas la seule responsable. Mais le plus important est ceci : Nolte montre que l’URSS et le IIIe Reich ont été l’un pour l’autre un « modèle repoussoir ». Ce qui illustre la loi selon laquelle ce à quoi nous nous heurtons, c’est ce que nous imitons. Il est frappant qu’un historien pense les rapports d’inimitié en terme d’identité, en terme de copie. Ce que Nolte appelle le modèle repoussoir, c’est ce que la théorie mimétique appelle le modèle obstacle : dans la rivalité, celui qu’on prend pour modèle, on désire ce qu’il désire et par conséquent il devient obstacle. Le rapport mimétique conduit à imiter ses adversaires, tantôt dans les compliments, tantôt dans le conflit. (…) Les islamistes tentent de rallier tout un peuple de victimes et de frustrés dans un rapport mimétique à l’Occident. Les terroristes utilisent d’ailleurs à leurs fins la technologie occidentale : encore du mimétisme. Il y a du ressentiment là-dedans, au sens nietzschéen, réaction que l’Occident a favorisée par ses privilèges. Je pense néanmoins qu’il est très dangereux d’interpréter l’islam seulement par le ressentiment. Mais que faire ? Nous sommes dans une situation inextricable. (…) Benoît XVI respecte suffisamment l’islam pour ne pas lui mentir. Il ne faut pas faire semblant de croire que, dans leur conception de la violence, le christianisme et l’islam sont sur le même plan. Si on regarde le contexte, la volonté du pape était de dépasser le langage diplomatique afin de dire : est-ce qu’on ne pourrait pas essayer de s’entendre pour un refus fondamental de la violence ? (…) La Croix, c’est le retournement qui dévoile la vérité des religions révélées. Les religions archaïques, c’est le bouc émissaire vrai, c’est-à-dire le bouc émissaire caché. Et la religion chrétienne, c’est le bouc émissaire révélé. Une fois que le bouc émissaire a été révélé, il ne peut plus y en avoir, et donc nous sommes privés de violence. Ceux qui attaquent le christianisme ont raison de dire qu’il est indirectement responsable de la violence, mais ils n’oseraient pas dire pourquoi : c’est parce qu’il la rend inefficace et qu’il fait honte à ceux qui l’utilisent et se réconcilient contre une victime commune. (…) De même qu’il était impossible de ne pas croire au XIIe siècle, il est presque impossible de croire au XXIe siècle, parce que tout le monde est du même côté. (…) Il ne faut pas exagérer la religiosité de l’Amérique, pas plus que le recul de la religion en Europe. Il est cependant vrai que, aux Etats-Unis, les conventions sont favorables au religieux, alors que, en France surtout, elles tendent à lui être hostiles. La société américaine n’a pas subi l’antichristianisme de la Révolution française ou le laïcisme des anticléricaux. En France, le catholicisme pâtît de l’ancienne position dominante de l’Eglise. Aux Etats-Unis, la multiplicité s’impose : parce qu’ils sont minoritaires, les catholiques y sont d’une certaine manière favorisés. (…) [L’Apocalypse] ne signifie pas que la fin du monde est pour demain, mais que les textes apocalyptiques – spécialement les Evangiles selon saint Matthieu et saint Marc – ont quelque chose à nous dire sur notre temps, au moins autant que les sciences humaines. A mon sens, outre la menace terroriste ou la prolifération nucléaire, il existe aujourd’hui trois grandes zones de danger. En premier lieu, il y a les menaces contre l’environnement. Produisant des phénomènes que nous ne pourrons pas maîtriser, nous sommes peut-être au bord de la destruction par l’homme des possibilités de vivre sur la planète. En second lieu, avec les manipulations génétiques, nous pénétrons dans un domaine totalement inconnu. Qui peut nous certifier qu’il n’y aura pas demain un nouvel Hitler, capable de créer artificiellement des millions de soldats ? Troisièmement, nous assistons à une mise en mouvement de la terre, à travers des courants migratoires sans précédent. Les trois quarts des habitants du globe rêvent d’habiter dans le quart le plus prospère. Ces gens, nous serions à leur place, nous en ferions autant. Mais c’est un rêve sans issue. Ces trois phénomènes ne font que s’accélérer, une nouvelle fois par emballement mimétique. Et ils correspondent au climat des grands textes apocalyptiques. L’esprit moderne juge ces textes farfelus, parce qu’ils mélangent les grondements de la mer avec les heurts entre villes ou nations, qui sont des manifestations humaines. Depuis le XVIe siècle, sur un plan intellectuel, la science, c’était la distinction absolument nette, catégorique, entre la nature et la culture : appartenait à la science tout ce qui relève de la nature, et à la culture tout ce qui vient de l’homme. Si on regarde ce qui se passe de nos jours, cette distinction s’efface. Au Congrès des Etats-Unis, les parlementaires se disputent pour savoir si l’action humaine est responsable d’un ouragan de plus à la Nouvelle-Orléans : la question est devenue scientifique. Les textes apocalyptiques redeviennent donc vraisemblables, à partir du moment où la confusion de la nature et de la culture prive l’homme de ses moyens d’action. Dès lors qu’il n’y a plus de bouc émissaire possible, la seule solution est la réconciliation des hommes entre eux. C’est le sens du message chrétien. René Girard
Qui oserait dire que le tombeau de Napoléon aux Invalides ressemble au Mausolée de Lénine? René Girard
Le christianisme est la seule religion qui aura prévu son propre échec. Cette prescience s’appelle l’apocalypse. René Girard
Les Américains ont commis l’erreur de « déclarer la guerre » à Al-Qaeda alors qu’on ne sait même pas si Al-Qaeda existe. René Girard
Je me souviens très bien de la remilitarisation de la Rhénanie en 1935. Si les Français étaient entrés en Allemagne, ils auraient pu changer le cours des événements : les Allemands étaient incapables de leur opposer la moindre résistance. Seulement Albert Sarraut [président du Conseil] et le gouvernement français seraient passés pour les salopards qui empêchaient le monde de revenir à la normale. Ils n’étaient pas assez forts moralement pour tenir le coup. Par la suite, on a beaucoup reproché à Sarraut sa passivité. Mais il était dans une situation inextricable. René Girard

« Bush est de ce point de vue la caricature de ce qui manque à l’homme politique (…) il n’a réussi qu’une chose: rompre une coexistence maintenue tant bien que mal entre ces frères ennemis de toujours. » (pp. 56-57)

« Bush et Ben Laden, Palestiniens et Israéliens, Russes et Tchéchènes, Indiens et Pakistanais, même combat. (…) L’ignominie de Guantanamo, ce camp de terroristes présumés, soupçonnés d’avoir des liens avec Al Qaida et traités de manière inhumaine par les Américains, est significative de ce mépris du droit de la guerre. » (p. 131)

« Bush accentue jusqu’à la caricature la violence dont les Américains sont capables – et Ben Laden et ses imitateurs lui répondent d’une manière tout à fait « souveraine ». (p. 133)

« Deux croisades, deux formes de fondamentalismes, la guerre juste de George Bush a réactivé celle de Mahomet » … (p 355)

« Théologisation réciproque (‘Grand Satan’ contre ‘Forces du Mal’) … » (p.356)

Curieuse impression de stigmatisation des Américains et du président Bush de la part du plus américain de nos penseurs français dans son passionnant dernier ouvrage sur Clausewitz (« Achever Clausewitz », René Girard).

Certes, contre les illusions combinées du progressisme, du rationalisme et de l’humanisme issus des Lumières, il y décrit bien la part d’irrationnel des rapports humains et la montée aux extrêmes que constitue la formidable mutation de la violence dont nous sommes actuellement témoins.

Depuis l’émergence, avec l’arrivée révolutionnaire et napoléonienne de la mobilisation populaire (comme, par contrecoup, de la guerilla espagnole ou des partisans russes), de la guerre totale jusqu’à la déritualisation de la guerre elle-même et la perte, par les États, du « monopole de la violence », le terrorisme globalisé sans foi ni loi d’un Ben Laden.

Pareillement, contre les mêmes mais aussi les chrétiens fondamentalistes attachés encore à une violence d’origine divine, il n’a pas tort de souligner les risques proprement apocalyptiques, pour l’environnement comme pour la sécurité de la planète, d’une concurrence économique totalement débridée.

Mais si, contre le pacifisme (chrétien ou non), il rappelle la formidable dissolution des différences et donc le déchainement de la violence que produit, à côté de tout aussi formidables progrès, la révélation judéo-chrétienne (en nous privant de nos ennemis comme de nos béquilles sacrificielles), ainsi que le fait souvent oublié qu’une intervention contre un Hitler alors insignifiant au moment de la remilitarisation de la Rhénanie en 1936 aurait pu empêcher la guerre, il ne semble pas faire le lien avec la part de responsabilité d’un Clinton dans l’encouragement de Ben Laden de par ses refus répétés d’intervenir contre les premiers attentats anti-américains des années 90.

De sorte qu’emporté apparemment par ses discussions franco-françaises et son catholicisme ultramontain, lui qui est d’ordinaire si perspicace à repérer les boucs émissaires, il se retrouve à cautionner les plus grossiers amalgames (islamisme et mondialisation comme les deux pendants équivalents d’un même danger?) et le discours de l’excuse le plus éculé dont nos nouveaux totalitaires islamistes savent si bien jouer.

Pour finir par ne voir de résistance que du côté d’une Europe largement paralysée par un irréalisme et une passivité que serait censée réveiller une papauté limitant jusqu’à tout récemment ses interventions au plus béat des pacifismes

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Logements sociaux: Ceux qui croyaient au père Noël et ceux qui n’y croyaient pas … (Attention, un scandale peut en cacher bien d’autres)

25 décembre, 2007

Perroquet libreJean-Pierre Chevènement, Patrick Dupond, la fille de Jack Lang …

En ce lendemain de passage du Père Noël et à l’heure où défraie à nouveau la chronique une énième révélation, par la feuille de ragots et de réglements de compte qui nous tient lieu de journal d’investigation en France (alias le Canard très enchainé) sur un énième haut fonctionnaire ou politique pris en flagrant délit de favoritisme immobilier (le directeur de cabinet, cette fois, de la ministre du logement – 190 m2 boulevard de Port-Royal à Paris pour 1200 euros par mois – et… à nouveau l’ex-député de Belfort!) …

Qui se souvient encore, après les exemples historiques des familles Juppé, Chirac, Tibéri, Balladur, Copé et Gaymard et comme l’avait alors rappelé Le Perroquet Libre, que les révélations dans la presse de la situation immobilière particulièrement favorable de ces trois personnalités de la politique et du monde du spectacle avaient il y a un an et demi à peine donné lieu à la publication d’un rapport de la Ville de Paris sur cette particularité de son patrimoine immobilier ?

Qui se rappelle que, conformément au vieux principe du scandale qui en révèle plus sur ce qui passe généralement comme la normalité, on avait alors (re)découvert que ceux-ci n’étaient en fait que trois des quelque 250 à 300 heureux bénéficiaires des logements à très haut standing » gérés par la Régie immobilière de la Ville de Paris (RIVP) ?

Soit, dans le souci bien compréhensible de se rapprocher de leurs électeurs les moins favorisés, 224 élus ou collaborateurs d’élus parisiens (dont 24 conseillers de Paris et 77 conseillers d’arrondissement et… 66 depuis l’arrivée de Delanoë en 2001!) bénéficiant d’un logement social (si l’on peut qualifier ainsi un F5 ou un F6 dans un quartier de choix à 1.000 euros le mois ou par exemple, depuis 1971 et en plus de son logement social dans la Vieille ville à Belfort, le 150 m2 à moins de 1500 euros par mois d’un ISFard comme Chevènement dans le Vème arrondissement).

Sans compter que se limitant aux élus parisiens, ledit rapport excluait vraisemblablement toute une brochette de personnalités et d’élus de toutes sortes (ministres, parlementaires, élus régionaux).

Et ce, à l’intérieur d’un patrimoine très significativement qualifié de « privé » d’encore 570 logements de très bonne qualité, principalement situés dans les beaux quartiers du centre de Paris, sur les quelque 1300 que comptait encore la Ville au lendemain du départ en 2001 du Père Noël d’alors, un certain tout récemment mis en examen dénommé Jacques Chirac …

Les bons plans logement des élus parisiens

Le Perroquet libre
23 Avril 2006

Un rapport d’inspection de la Ville de Paris confirme que les attributions de logements sociaux à des élus ou à leurs collaborateurs se sont poursuivies malgré l’alternance de 2001.

8,94 euros le m2 à Paris, c’est possible pour les élus et leurs collaborateurs A la suite d’informations de presse révélant les noms de personnalités du show-bizz ou de la politique logés dans des HLM parisiens, Bertrand Delanoë avait promis de faire toute la lumière sur cette pratique que l’on croyait révolue. Une mission de l’Inspection générale de la Ville de Paris fut donc diligentée. Bertrand Delanoë réagissait à la polémique en jouant apparemment la transparence sur ce sujet, particulièrement sensible en ces temps de crise du logement.

Une lecture attentive du rapport d’inspection permet d’établir plusieurs constats :

1) Un nombre significatif d’élus parisiens ou de collaborateurs d’élus bénéficient d’un logement social Selon le rapport, ils sont au nombre de 224, dont 24 conseillers de Paris et 77 conseillers d’arrondissement.

2) L’attribution de logements sociaux à des élus parisiens ou à leurs collaborateurs s’est poursuivie malgré l’élection de Bertrand Delanoë en 2001 66 élus ou collaborateurs d’élus ont bénéficié d’un logement social depuis.

3) Le maire de Paris a lui-même attribué des logements à des conseillers d’arrondissement ou des collaborateurs d’élus 5 logements ont été attribués dans ce sens sur le contingent du maire de Paris.

4) En proportion, les élus parisiens et leurs collaborateurs sont davantage logés en HLM que la moyenne de la population parisienne 22% des élus parisiens et de leurs collaborateurs occupent un logement social alors que ce pourcentage est de 18,4% pour la moyenne de la population.

5) Les loyers des appartements attribués à des élus ou à leurs collaborateurs peuvent être très inférieurs au prix du marché
72 élus ou collaborateurs d’élus sont logés dans des logements au prix moyen de 8,94 euros le mètre carré (logement de type PLUS). Les auteurs du rapport d’inspection précisent, comme pour rassurer le lecteur, que les logements les plus chers dans cette catégorie peuvent légèrement dépasser 1.000 euros pour des F4, F5 et F6. Cela reste tout de même un très bon plan au regard des prix du marché parisien…

6) Les attributions de logement sociaux à des élus ou des collaborateurs d’élus peuvent s’effectuer dans des délais très brefs
La durée minimum d’attribution d’un logement est dans certains cas de seulement un mois. Il y a des veinards…

Des constats d’autant plus désolants que la méthodologie suivie par la mission d’inspection a volontairement limité le champ de ses investigations.

Ainsi, alors que les informations publiées dans la presse qui avaient motivé cette mission d’inspection évoquaient parmi les bénéficiaires de HLM parisiens des personnalités aussi diverses que Jean-Pierre Chevènement, Patrick Dupond ou la fille de Jack Lang, l’enquête s’est limitée aux élus de la capitale. Il faut donc vraisemblablement ajouter toute une brochette de people et d’élus de toutes sortes (ministres, parlementaires, élus régionaux) à la liste déjà longue du personnel politique local bénéficiant de logements sociaux.

En outre, on peut s’interroger sur le fait que le rapport se soit limité à établir des catégories historiques entre les bénéficiaires de logements sociaux (avant et après 2001). Il aurait en effet été intéressant de classer les bénéficiaires selon leur appartenance politique (droite ou gauche). Cette omission méthodologique signifie-t-elle que des élus de gauche avaient bénéficié de logements sociaux sous Chirac et Tibéri ? On ne le saura pas en lisant le rapport.

Le rapport ne dit pas non plus ce qui a motivé les attributions de logement social à des élus ou à leurs collaborateurs. Car la question se pose. En effet, les élus de tous bords se recrutent le plus souvent parmi les élites (peu de chômeurs, d’ouvriers ou d’employés, davantage de fonctionnaires, de professions libérales et de cadres) et, dans le cas des conseillers de Paris, ils touchent une confortable indemnité. A quel titre ces gens-là ont-ils été jugés prioritaires sur les 102.000 personnes inscrites sur la liste d’attente avant d’obtenir un HLM à Paris ?

Le Perroquet Libéré pose la question.


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